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+Project Gutenberg's Mémoires du Baron de Bonnefoux, by Baron de Bonnefoux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires du Baron de Bonnefoux
+ Capitaine de vaisseau. 1782-1855
+
+Author: Baron de Bonnefoux
+
+Annotator: Émile Jobbé-Duval
+
+Release Date: February 1, 2012 [EBook #38734]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
+and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+[Note au lecteur de ce fichier numérique:
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+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.]
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+L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
+traduction et de reproduction en France et dans tous les pays
+étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'Intérieur (section de la
+librairie) en juin 1900.
+
+
+
+
+PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--1230.
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ DU
+
+ Baron de BONNEFOUX
+
+ CAPITAINE DE VAISSEAU
+
+ 1782-1855
+
+ PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES
+
+
+ PAR
+
+ ÉMILE JOBBÉ-DUVAL
+ PROFESSEUR À LA FACULTÉ DE DROIT DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 8
+
+ 1900
+
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+De nombreuses générations de marins ont, au cours de ce siècle, étudié
+les livres du vaillant officier, dont nous publions aujourd'hui les
+_Mémoires_. Doué d'un esprit méthodique et clair, il publiait, dès
+1824, le premier volume des _Séances nautiques_ ou _Traité du navire à
+la mer_, suivi plus tard du _Traité du navire dans le port_, et
+apprenait ainsi les éléments de l'art du marin aux jeunes gens
+désireux d'exercer cette noble profession et que n'avaient pas
+découragés les revers.
+
+Plus tard, lorsque les aspirants de la Restauration occupaient déjà
+dans leur Corps un rang élevé, il s'associait son gendre, le capitaine
+de vaisseau Pâris, mort, en 1893, vice-amiral et membre de l'Institut,
+et dont on n'a pas oublié la belle et originale figure. De la féconde
+collaboration de ces deux hommes distingués sortait, en 1848, le
+_Dictionnaire de la marine à voile et de la marine à vapeur_[1],
+oeuvre considérable, dont le succès dura longtemps et qui exerça une
+influence de premier ordre sur l'histoire des sciences nautiques dans
+notre pays.
+
+[Note 1: M. de Bonnefoux rédigea le premier volume ou
+_Dictionnaire de la marine à voile_, M. Pâris, le second ou
+_Dictionnaire de la marine à vapeur_.]
+
+Ce n'était pas seulement comme écrivain que les officiers de la Marine
+française connaissaient M. de Bonnefoux. À la Compagnie des Élèves de
+Rochefort, au Collège royal de Marine d'Angoulême, à l'École navale de
+Brest, beaucoup d'entre eux avaient apprécié, par eux-mêmes, son tact,
+sa connaissance des hommes, ses qualités d'éducateur.
+
+Pendant sa laborieuse retraite, l'ancien commandant de _l'Orion_
+pouvait donc jeter un regard tranquille sur sa vie déjà longue, riche
+en oeuvres et en services rendus au pays. Néanmoins il ne la
+considérait pas sans quelque amertume. Car la disproportion était
+grande entre le rêve de gloire de la jeunesse et les résultats de
+l'âge mûr. M. de Bonnefoux appartenait en effet à la génération des
+sous-lieutenants qui commencèrent l'épopée impériale, et il ne tint
+qu'à lui de suivre Bernadotte comme aide de camp. Il ne voulut pas
+rompre les liens qui l'unissaient à la Marine; mais il espérait un
+avenir de combats et de triomphes. Entouré de jeunes aspirants
+instruits comme lui, comme lui pleins d'ardeur et de patriotisme, il
+ne doutait pas des destinées de la Marine française. Les faits
+semblèrent d'abord justifier ses espérances, et nulle carrière ne
+commença d'une façon plus brillante que la sienne. Comment aurait-il
+regretté de ne pas prendre part aux exploits de la Grande Armée,
+quand, enseigne de vaisseau de vingt et un ans, il commandait la
+manoeuvre sur la frégate _la Belle-Poule_, pendant sa croisière de
+trois années dans les mers de l'Inde, coupait vingt-six fois la ligne
+équinoxiale, et se distinguait, lors du combat soutenu contre le
+vaisseau de 74 canons, _le Blenheim_? Comment souhaiter une meilleure
+école que cette «navigation contre vents et marées dans des archipels
+semés de récifs dont, à cette époque, l'hydrographie était à peine
+esquissée, où souvent l'on faisait par jour quinze mouillages pour
+gagner une lieue[2]»? Seulement la déception fut extrême, lorsque le
+rêve prit fin brusquement et que M. de Bonnefoux se trouva prisonnier,
+à vingt-quatre ans, après le dernier et glorieux combat de _la
+Belle-Poule_. Avoir mené pendant trois ans la plus belle vie que
+puisse désirer un marin, vie de dangers, d'activité virile, de
+vigilance de tous les instants, pour aboutir aux _cautionnements_
+anglais et au ponton _le Bahama_! Le réveil était rude! Plus tard, à
+la catastrophe individuelle, s'ajouta la catastrophe nationale. La
+Marine, déjà beaucoup trop négligée par Napoléon, se trouva encore
+réduite, et elle n'avait pas, comme l'armée de terre, pour la consoler
+quelque peu dans la défaite suprême, le souvenir de prodigieuses
+victoires. Heureux les officiers auxquels échut la bonne fortune de
+prendre part aux derniers voyages de découvertes, ou de tirer le canon
+de Navarin! Je ne parle pas de ceux qui, comme Laurent de Bonnefoux,
+frère de notre auteur, et beaucoup d'autres, tombèrent en captivité
+avec le grade d'aspirant, et que le Gouvernement licencia à la paix.
+Parmi eux, cependant, plusieurs s'étaient conduits en héros.
+
+[Note 2: Albert de Circourt, _Notice sur le capitaine de vaisseau
+de Bonnefoux_, p. 5 (Extrait des _Nouvelles Annales de la Marine et
+des Colonies_, numéro de mars 1856). M. le comte de Circourt, que
+l'Assemblée nationale de 1871 élut conseiller d'État, avait été
+aspirant de Marine. Il conserva de M. de Bonnefoux le souvenir le plus
+respectueux et le plus reconnaissant, jusqu'au jour où il s'éteignit
+lui-même, après une longue vie consacrée tout entière au travail et
+aux bonnes oeuvres.]
+
+Les _Mémoires_ présentent le tableau fidèle de la vie de M. de
+Bonnefoux jusqu'en 1835, vingt ans avant sa mort. Considérée en
+elle-même et dans ses rapports avec l'histoire de la Marine pendant
+près de cinquante ans, cette vie ne manque pas d'intérêt. Après les
+riantes descriptions de Java ou de l'Île-de-France, les sombres
+tableaux des pontons anglais.
+
+Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux naquit à Béziers, dans le Languedoc,
+le 22 avril 1782. Son père, Joseph de Bonnefoux, capitaine au régiment
+de Vermandois et chevalier de Saint-Louis, portait le nom de chevalier
+de Beauregard. Il appartenait à une famille noble de l'Agenais, qui
+avait fourni et qui fournissait encore de nombreux officiers à
+l'armée. En 1786, il comptait trois de ses neveux officiers
+d'infanterie comme lui, et un autre, lieutenant de vaisseau[3].
+
+[Note 3: Le nom est quelquefois orthographié Bonafoux ou Bonnafoux;
+mais la véritable orthographe est Bonnefoux.]
+
+La mère de P.-M.-J. de Bonnefoux, Catherine-Julienne-Gabrielle
+Valadon, était fille d'un médecin distingué de Béziers, ancien consul
+et apparenté aux premières familles du pays.
+
+La vie était douce, à la fin du XVIIIe siècle, dans une ville comme
+Béziers[4], placée sous un beau ciel et dans une situation charmante,
+fière de ses 18.000 habitants, de ses monuments et de son antiquité.
+La première enfance de M. de Bonnefoux s'y écoula très heureuse, et il
+conserva toujours beaucoup d'attachement pour sa ville natale, ainsi,
+du reste, que pour Marmande, berceau de sa famille paternelle, où il
+séjourna à diverses reprises.
+
+[Note 4: En 1772, l'abbé Expilly, dans son _Dictionnaire
+géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, dit
+au mot Besiers ou Béziers (Biterrae): «On ne connaît guère de
+situations plus charmantes que celle de la ville de Besiers: c'est ce
+qui a fait dire que, si Dieu voulait faire son séjour sur terre, il le
+ferait à Besiers: _Si Deus in terris velit habitare, Biterris_. Les
+mauvais plaisants ajoutent: _ut iterum crucifigeretur_.» Le même
+auteur ajoute un peu plus loin: «Que ce soit l'excellence du climat ou
+la qualité excellente des aliments qui donne aux hommes une bonne
+constitution et de l'esprit, il n'en est pas moins certain que la
+ville de Besiers a toujours été féconde en sujets d'un rare mérite.»]
+
+Vint cependant le temps des études qu'il fit à l'École royale
+militaire de Pont-Le-Voy, où M. de La Tour du Pin, ministre de la
+Guerre, le fit entrer en qualité d'élève du roi, comme fils
+d'officier, chevalier de Saint-Louis. P.-M.-J. de Bonnefoux s'y montra
+élève appliqué et intelligent. Séparé des siens, ne recevant plus
+d'argent de sa famille ruinée par la Révolution, il n'en travaillait
+pas moins avec ardeur et se proposait d'achever à Pont-Le-Voy ses
+humanités, lorsque, vers la fin de 1793, le Gouvernement renvoya du
+collège les fils d'officiers, au nombre de deux cents.
+
+À l'âge de onze ans et demi, J. de Bonnefoux se vit abandonné, à
+Tours, «avec un petit paquet de linge plié dans un mouchoir bleu, un
+assignat de trois cents francs, qui, alors, en valait à peine la
+moitié, un passeport et _un certificat de civisme_[5]».
+
+[Note 5: Voyez ces _Mémoires_, liv. I. ch. II.]
+
+Il s'agissait de traverser la plus grande partie de la France pour se
+rendre à Béziers. Le jeune écolier accomplit sans encombre ce long
+voyage; mais, quand il arriva sain et sauf dans la maison paternelle,
+il trouva son père en prison et sa mère malade.
+
+ * * * * *
+
+Les années qui suivirent se passèrent pour J. de Bonnefoux, à Béziers
+et à Marmande; si les circonstances ne se prêtaient pas à des études
+régulières, il n'oublia pas ce qu'il avait appris à Pont-Le-Voy, et il
+compléta son instruction par des lectures sous la direction d'un vieil
+officier érudit et aimable, M. de La Capelière, autrefois employé au
+Canada; il fréquenta en même temps la société polie, qui commençait à
+se réunir de nouveau.
+
+Si M. de La Capelière l'entretenait du Canada, son père lui parlait
+des Antilles où le régiment de Vermandois avait tenu garnison pendant
+plusieurs années. Ce qui entraîna J. de Bonnefoux vers la Marine, ce
+fut, cependant, moins ces conversations que l'exemple et les conseils
+de son cousin germain, Casimir de Bonnefoux, lieutenant de vaisseau à
+la fin de l'ancien régime et portant alors le nom de chevalier de
+Bonnefoux.
+
+Grâce à ses relations, le père de notre auteur, déjà officier au
+régiment de Vermandois, avait jadis obtenu une place dans une École
+militaire pour le second fils de son frère aîné, Léon de Bonnefoux,
+ancien officier qui vivait dans ses terres auprès de Marmande avec ses
+quatre fils et ses deux filles. Sorti de cette École militaire
+aspirant garde de la Marine, Casimir de Bonnefoux garda toujours à son
+oncle une vive gratitude, et il en donna la preuve à ses deux fils.
+
+Casimir de Bonnefoux appartenait à la Marine du règne de Louis XVI, la
+plus belle époque de l'histoire de la Marine française: «De l'honneur,
+du courage et des moyens», telle est la note qui figure à son dossier
+au Ministère de la Marine.
+
+Aux qualités de l'homme de mer et aux talents de l'administrateur, il
+joignait les grâces de l'homme du monde. Élevé dans les salons du
+XVIIIe siècle, d'un esprit fin et cultivé, il savait conter et écrire.
+Son cousin, moins âgé que lui de vingt et un ans, apprécia vite sa
+bonté unie à une réelle fermeté; il le révéra et l'aima comme un père,
+et rien ne touche autant dans ces _Mémoires_ que l'expression sincère
+et délicate de ses sentiments de respectueuse affection.
+
+Lorsque J. de Bonnefoux entra dans la Marine, au mois de juin 1798, en
+qualité de novice à bord de _la Fouine_, il apportait donc avec lui de
+longues traditions d'honneur et de patriotisme. Formé à l'école des
+hommes du XVIIIe siècle, il conserva en outre toujours cette première
+empreinte.
+
+Néanmoins il ne tarda pas à se trouver dans un milieu nouveau pour
+lui, milieu qui lui fut très sympathique et dont il subit l'influence.
+Promu aspirant de première classe, à la suite d'un brillant examen, le
+13 avril 1799, il eut pour camarades des jeunes gens intelligents et
+instruits, pleins d'ardeur et qui lui inspirèrent l'amour du métier de
+marin.
+
+Dans aucun corps, on le sait, l'émigration n'avait été aussi générale
+que dans la Marine[6]. Nulle part ailleurs, d'autre part,
+l'instruction technique des chefs, leur habitude du commandement, leur
+supériorité incontestée d'éducation importe davantage; car le salut
+commun dépend de la confiance réciproque et complète des officiers
+dans les matelots, des matelots dans les officiers.
+
+[Note 6: Sur les officiers de Marine émigrés qui servaient comme
+dragons dans l'armée des princes, voyez un passage très beau et très
+ému de Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_, édition Biré, t. II,
+p. 56.]
+
+L'émigration désorganisa donc la Marine française qui s'était couverte
+de gloire pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Le corps
+d'officiers de la Révolution souffrait du défaut de cohésion.
+Quelques-uns appartenaient à l'ancienne Marine; d'autres en grand
+nombre servaient autrefois en qualité d'officiers auxiliaires ou de
+pilotes; les derniers enfin sortaient de la Marine marchande, marins
+consommés pour la plupart, mais ne sachant pas naviguer en escadre.
+
+La principale cause de nos revers doit cependant être cherchée, en
+dehors des embarras financiers, dans l'indiscipline des équipages,
+leur insuffisance numérique et leur peu d'expérience.
+
+Si donc la Révolution ne put pas improviser une Marine, l'avenir ne
+s'annonçait pas sous de trop sombres couleurs à la fin du Directoire
+et au début du Consulat. Car les officiers des grades les moins élevés
+et les aspirants recrutés tous par la voie de l'examen, se faisaient
+remarquer par leur mérite et leur ardent amour du pays. Appartenant
+pour la plupart à la bourgeoisie aisée des villes du littoral, ils ne
+le cédaient en rien à ceux de leurs contemporains qui luttèrent contre
+l'Europe sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire.
+
+J. de Bonnefoux avait l'âme trop généreuse et l'esprit trop élevé pour
+ne pas rendre justice aux qualités des jeunes gens, dont il partageait
+les dangers et les travaux. C'est avec une franche admiration et une
+vive reconnaissance qu'il parle d'Augier, aspirant à bord du vaisseau
+_le Jean-Bart_, et plus tard de Delaporte, lieutenant de vaisseau de
+_la Belle-Poule_. Ils contribuèrent à faire de lui un excellent
+officier, observateur de premier ordre, manoeuvrier habile, plein de
+zèle et de sang-froid. Le premier atteignait à peine vingt ans, le
+second à peine vingt-cinq.
+
+En qualité d'aspirant de première classe, J. de Bonnefoux servit sur
+le vaisseau _le Jean-Bart_, la corvette _la Société populaire_, le
+vaisseau _le Dix-Août_, le cutter _le Poisson-Volant_ et de nouveau
+sur _le Dix-Août_, placé sous les ordres de Bergeret, l'ancien et
+célèbre commandant de _la Virginie_, l'un des plus jeunes et l'un des
+meilleurs capitaines de vaisseau de cette époque. De 1799 à 1802, il
+navigua d'une façon constante soit sur les côtes de l'Océan ou de la
+Manche, soit dans la Méditerranée, dans laquelle il fit deux
+campagnes, la première avec l'escadre de l'amiral Bruix en 1799, la
+seconde avec celle de l'amiral Ganteaume qui, chargé, à la fin de
+l'année 1800, de porter des secours à l'armée française d'Égypte,
+échoua dans cette mission. Ce fut pendant cette dernière campagne que
+J. de Bonnefoux vit le feu pour la première fois. Le 24 avril 1801, il
+prit part au combat soutenu par _le Dix-Août_ contre le vaisseau
+anglais _Swiftsure_. À la fin de la lutte pendant laquelle il s'était
+tenu aux côtés du commandant sur le banc de quart, ou avait rempli
+avec rapidité et intelligence diverses missions dans la batterie ou
+dans la mâture, il s'entendit dire avec joie les paroles suivantes par
+M. Le Goüardun, qui avait succédé à Bergeret: «Vous êtes un brave
+garçon, et je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau.»
+
+La paix d'Amiens survint, _le Dix-Août_ rejoignit à Saint-Domingue
+l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse; mais il ne tarda pas à rentrer
+à Brest, où M. de Bonnefoux, capitaine de vaisseau, adjudant général
+du port, fonction à laquelle correspond aujourd'hui celle de major
+général, remit à son cousin, avec une joie toute paternelle, son
+brevet d'enseigne, daté du 24 avril 1802.
+
+Les années qui suivirent comptèrent parmi les plus heureuses de la vie
+de J. de Bonnefoux. Il eut la grande joie de faciliter à son tour
+l'entrée dans la Marine à son jeune frère Laurent, qui, à peine âgé de
+quatorze ans, s'engagea comme novice et subit avec succès, quelques
+mois après, l'examen d'aspirant de seconde classe, grâce aux leçons et
+à l'exemple de son aîné. Ce dernier, embarqué sur la frégate _la
+Belle-Poule_, reçut entre autres missions celle de diriger
+l'instruction des aspirants, parmi lesquels figurait son frère.
+
+Un excellent officier, le capitaine de vaisseau Bruillac, commandait
+_la Belle-Poule_ nom illustre dans les fastes de la guerre de
+l'Indépendance d'Amérique. Cette frégate, nouvellement construite et
+d'une marche excellente, appartenait à la division du contre-amiral
+Linois, le vainqueur d'Algésiras, division qui comprenait de plus le
+vaisseau-amiral, _le Marengo_, et les frégates _l'Atalante_ et _la
+Sémillante_. Partie de Brest au mois de mars 1803, avant la rupture de
+la paix d'Amiens, l'escadre allait reprendre possession des
+établissements français de l'Inde. Elle portait avec le général de
+division Decaen, nommé capitaine-général des colonies placées au-delà
+du cap de Bonne-Espérance, un grand nombre de fonctionnaires et
+d'officiers. Je n'ai pas à raconter ici l'arrivée à Pondichéry, les
+atermoiements des autorités anglaises, qui connaissaient la reprise
+des hostilités, la façon dont l'escadre française échappa aux pièges
+de l'ennemi, les opérations contre Bencoolen, la recherche du convoi
+de Chine, sa rencontre et le lamentable échec qui suivit. Ces
+_Mémoires_ jettent beaucoup de lumière sur tous ces faits et sur les
+longues croisières qui causèrent un sérieux préjudice au commerce
+anglais et ne furent pas sans gloire. Je me permets seulement de
+signaler le dramatique récit de la poursuite, entre Achem et les îles
+Andaman, de _l'Héroïne_ par un vaisseau anglais de soixante-quatorze
+canons. Le commandant et le second de _l'Héroïne_, deux aspirants de
+_la Belle-Poule_, ayant l'un et l'autre moins de vingt ans, Rozier et
+Lozach, montrèrent, dans cette journée, autant d'habileté que de
+courage. Leurs noms méritent d'être tirés de l'oubli.
+
+On sait comment finit la campagne de l'amiral Linois. Trois ans après
+son départ de Brest, le 13 mars 1806, l'escadre, réduite au _Marengo_
+et à _la Belle-Poule_, rencontra, à la hauteur des Açores, neuf
+navires que l'amiral s'obstina, malgré les objections du commandant
+Bruillac, à prendre pour des vaisseaux de la Compagnie des Indes.
+C'était l'escadre de l'amiral Warren et, après un dernier et glorieux
+combat, _le Marengo_ et _la Belle-Poule_ succombèrent. Ici encore M.
+de Bonnefoux apprend beaucoup de faits nouveaux et raconte de nombreux
+actes d'héroïsme, dus à d'obscurs matelots bretons.
+
+_La Belle-Poule_ prise, la fortune avait prononcé contre J. de
+Bonnefoux. La captivité interrompait brusquement cette carrière,
+commencée sous des auspices si heureux et qui s'annonçait si belle.
+Pendant cinq ans il lui fallut vivre dans les _cautionnements_ de
+_Thames_, d'_Odiham_, de _Lichfield_, ou sur le ponton _le Bahama_, en
+rade de Chatham. «On appelait _cautionnement_, lisons-nous dans les
+_Mémoires_, les petites villes où étaient les divers dépôts
+d'officiers prisonniers, qui avaient la permission d'y résider après
+s'être engagés sur leur parole d'honneur à ne pas s'en écarter à plus
+d'un mille de distance, à rentrer tous les soirs chez eux au coucher
+du soleil et à comparaître deux fois par semaine devant un commissaire
+du Gouvernement. L'Angleterre accordait par jour dix-huit _pence_
+(trente-six sous) à chaque officier, quel que fût son grade...» Quant
+au ponton _le Bahama_, le _Bureau des prisonniers_ y condamna J. de
+Bonnefoux, par une mesure arbitraire, à la suite d'une dénonciation
+inspirée par un sentiment de vengeance et d'articles de journaux; il
+séjourna vingt mois dans cette affreuse prison.
+
+Elle ne fut pas cependant sans utilité pour le jeune enseigne; qui
+s'efforça avec un grand dévouement de moraliser et d'instruire ses
+malheureux compatriotes. Il mit en outre à profit ce temps d'épreuve
+pour se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature
+anglaises, et il y composa son premier ouvrage, sa _Grammaire
+anglaise_, publiée quelques années plus tard.
+
+Comme on le devine sans peine, les tentatives d'évasion ne manquaient
+pas sur _le Bahama_. Condamnés à l'inaction, ces hommes dans la force
+de l'âge mettaient à profit, pour essayer de recouvrer leur liberté,
+leurs admirables qualités d'énergie et de courage. Évadé plusieurs
+fois, J. de Bonnefoux ne réussit pas à passer la Manche. Chacune de
+ses évasions aboutissait à dix jours de cachot noir.
+
+Le ministre des États-Unis en Angleterre parvint enfin à le faire
+sortir du _Bahama_. Ce diplomate gardait à M. Casimir de Bonnefoux,
+préfet maritime à Boulogne depuis 1803, une vive reconnaissance pour
+l'accueil qu'il avait trouvé chez lui. Il la lui témoigna en
+intervenant auprès du Gouvernement anglais dans l'intérêt de son
+cousin.
+
+Depuis vingt-huit mois, J. de Bonnefoux se trouvait donc, au
+cautionnement de _Lichfield_, résigné à son sort et continuant avec
+méthode ses études, lorsqu'un contrebandier anglais vint lui remettre
+une lettre du préfet maritime, par laquelle ce dernier lui apprenait
+son échange en mer contre un officier anglais. M. Casimir de Bonnefoux
+engageait son cousin, gardé injustement, à se confier au
+contrebandier, qui le conduirait à Boulogne. Le jeune officier
+hésitait, retenu, malgré tout, par des scrupules de conscience. Il se
+décida cependant à fuir après avoir exposé ses raisons dans une
+lettre au _Bureau des prisonniers_ et déclaré que, s'il réussissait,
+il se considérerait en France comme prisonnier sur parole.
+
+À la suite d'une émouvante traversée, le bateau du contrebandier
+entrait dans le port de Boulogne, le 28 novembre 1811. Après huit ans
+d'absence, J. de Bonnefoux revoyait sa patrie et ses parents, son père
+très âgé, retiré à Marmande, et une soeur tendrement aimée, qui devint
+depuis la baronne de Polhes, mère de deux brillants soldats, le
+général de division baron de Polhes, le combattant d'Afrique, de
+Crimée, de Mentana, et le colonel de Polhes, qui se distingua pendant
+la campagne d'Italie et au siège de Strasbourg en 1870. Lieutenant de
+vaisseau depuis le 11 juillet, alors qu'il était encore en Angleterre,
+il devait ce traitement de faveur au rapport du commandant Bruillac
+sur le dernier combat de _la Belle-Poule_. Hélas! Laurent de Bonnefoux
+avait été moins heureux. Lui aussi s'était distingué dans ce combat.
+Proposé pour le grade d'enseigne de vaisseau avec de grands éloges, il
+resta aspirant de seconde classe jusqu'à la paix, époque où il fut
+licencié. Échangé en mer comme son frère, il suivit lui aussi le
+contrebandier venu de la part du préfet maritime; seulement le sort ne
+le favorisa pas, et il échoua dans sa tentative d'évasion.
+
+Lieutenant de vaisseau, se considérant comme prisonnier sur parole, J.
+de Bonnefoux servit dans les ports de la fin de 1811 à 1814, en
+qualité d'adjudant (aide de camp) de son cousin, créé baron de
+l'Empire en 1809 et nommé en 1812 préfet maritime de Rochefort.
+
+La paix et la première Restauration lui ouvrirent des perspectives
+nouvelles. Sur le point d'être nommé capitaine de frégate et d'obtenir
+le commandement de _la Lionne_, il espérait regagner le temps perdu,
+lorsque le retour de l'île d'Elbe vint encore une fois bouleverser sa
+vie. Se tenant à l'écart pendant les Cent Jours, il assista au passage
+de Napoléon à Rochefort, et le vit de près, à la préfecture maritime.
+L'empereur parti sur _le Bellérophon_, le Gouvernement de la seconde
+Restauration destitua le baron de Bonnefoux, dont on ne comprit pas la
+conduite parfaitement digne et empreinte du patriotisme le plus pur.
+La disgrâce du préfet rejaillit sur son cousin, le malheureux
+lieutenant de vaisseau, qui fut mis en réforme sans aucun motif.
+
+Cette fois, toute espérance paraissait perdue, et J. de Bonnefoux
+songeait à obtenir le commandement d'un navire de commerce dans les
+mers de l'Inde. Il avait épousé, en 1814, une belle et charmante jeune
+fille qu'il adorait, Mlle Pauline Lormanne, dont le père, le colonel
+Lormanne, directeur d'artillerie à Rochefort, se vit, lui aussi,
+enlever sa situation en 1815. Néanmoins, grâce à sa prompte remise en
+activité et à la naissance de son fils Léon, en 1816, le jeune
+officier reprenait courage, lorsqu'une nouvelle catastrophe
+l'atteignit. Au commencement de 1817, sa femme mourait à l'âge de
+dix-neuf ans, le laissant veuf avec un enfant de quelques mois. À
+défaut de son père, qu'il avait perdu en 1814, J. de Bonnefoux alla
+chercher quelque consolation à sa profonde douleur auprès de son
+cousin, l'ancien préfet maritime retiré à la campagne, dans le
+voisinage de Marmande. Plus tard, sur les conseils de cet affectueux
+parent, il se décida à donner une nouvelle mère à son fils et épousa
+en secondes noces Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un officier de
+Marine mort jeune. De cette union, qui fit le bonheur de sa vie,
+naquit une fille, Mlle Nelly de Bonnefoux, plus tard Mme Pâris.
+
+Les armements cependant étaient très rares; au lieu de la navigation
+incessante des premières années de sa carrière, J. de Bonnefoux dut se
+résigner à la vie monotone des ports. Heureuses encore les
+circonstances qui le firent attacher pendant quatre ans sans
+interruption, de 1816 à 1820, en qualité de chef de brigade, à la 3e
+compagnie des élèves de la Marine, au port de Rochefort! car ces
+fonctions lui permirent de commencer la série de ses publications,
+joie et honneur de sa vieillesse. Elles révélèrent en outre chez lui
+des qualités éminentes destinées à s'affirmer plus tard avec éclat, et
+elles donnèrent une direction nouvelle à sa vie. Comme le dit en
+excellents termes M. le comte de Circourt dans la _Notice_ déjà citée:
+«M. de Bonnefoux était éminemment propre à gouverner et instruire les
+jeunes gens destinés à la Marine. Il connaissait le prix de la
+direction, il avait eu le bonheur de rencontrer à plusieurs reprises
+des hommes capables qui la lui avaient fait subir avec profit; il
+savait la donner et la faire accepter; son esprit réfléchi l'avait dès
+longtemps habitué à coordonner ses observations et à les résumer en
+une théorie. Son caractère était affectueux, juste, patient et ferme.»
+
+On le conçoit cependant, J. de Bonnefoux ne renonça pas sans regret ni
+sans lutte à cette vie active du marin, qu'il avait tant aimée.
+Décoré, en 1818, de la croix de Saint-Louis, portée par son
+grand'père, son père et tous les siens et à laquelle il attachait un
+grand prix, il obtint enfin, en 1821, le commandement de la goëlette
+_la Provençale_ et de la station de la Guyane. Ses ambitions
+d'autrefois lui revinrent alors. Pendant cette campagne de deux ans,
+il déploya une grande habileté de marin et se montra hydrographe actif
+et expérimenté. Le Ministère de la Marine publia plus tard ses travaux
+d'hydrographie sous le titre de _Guide pour la navigation de la
+Guyane_. Observateur perspicace, il aborda enfin le problème colonial
+et développa à son retour, au _Directeur des Colonies_, un plan
+d'abolition progressive de l'esclavage, qui méritait l'attention des
+pouvoirs publics. Fort du devoir accompli, chaleureusement appuyé par
+le capitaine de vaisseau de Laussat, ancien gouverneur de la Guyane,
+M. de Bonnefoux se rendit à Paris aussitôt après son retour en France,
+ne doutant pas que le grade de capitaine de frégate fût la juste
+récompense de ses efforts. Hélas! cette fois encore, une déception
+l'attendait, et M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la Marine, ne le
+comprit pas dans la grande promotion parue à cette époque. Ayant
+obtenu la décoration de la Légion d'honneur, pour laquelle le
+commandant Bruillac le proposait déjà en 1806, à la suite du dernier
+combat de _la Belle-Poule_, il dut revenir encore une fois au port de
+Rochefort, à la 3e compagnie des élèves de la Marine, et devint
+seulement, un an plus tard, le 4 août 1824, capitaine de frégate à
+l'ancienneté.
+
+Après tant de traverses, M. de Bonnefoux méritait, on l'avouera, un
+dédommagement. Rencontrant à Paris son ancien camarade Fleuriau,
+autrefois aspirant sur _l'Atalante_, dans l'escadre de l'amiral
+Linois, alors capitaine de vaisseau, aide de camp du ministre M. de
+Chabrol, il apprit la vacance du poste de sous-gouverneur du _Collège
+royal de la Marine_, à Angoulême.
+
+Présenté le lendemain à M. de Chabrol, il plut à ce dernier, qui se
+connaissait en hommes, et le montra ce jour-là. M. de Gallard,
+gouverneur du _Collège royal de la Marine_, ancien émigré, ami
+personnel de Charles X, membre de la Chambre des députés, passait peu
+de temps à Angoulême. M. de Bonnefoux, gouverneur par intérim d'une
+façon à peu près continue, put dès lors montrer ses éminentes
+qualités. L'École navale d'Angoulême atteignit sous sa direction un
+haut degré de prospérité. Les _Marins de la Charente_, qui se
+formèrent de 1824 à 1829, purent accueillir avec dédain cette
+plaisanterie facile. Comme leurs aînés des promotions précédentes, ils
+honorèrent la Marine et achevèrent l'oeuvre des élèves des Écoles de
+l'Empire en apportant à bord un ordre admirable et une parfaite
+propreté. Le succès obtenu par M. de Bonnefoux fut donc complet et
+reconnu d'une façon unanime. Lorsqu'en 1827 le sous-gouverneur du
+_Collège royal_ demanda un commandement, M. de Chabrol, qui n'avait
+pas quitté le Ministère de la Marine, prit une décision spéciale, en
+vertu de laquelle ses services à Angoulême, assimilés à ceux d'un
+gouverneur de colonie, comptèrent comme services à la mer. M. de
+Bonnefoux n'avait pas voulu sacrifier ses droits à l'avancement.
+Tranquille désormais de ce côté, il reprit avec zèle une tâche dont il
+comprenait l'importance. Par malheur, il ne songeait pas à
+l'instabilité ministérielle. Le Ministère, qui succéda à celui dont M.
+de Chabrol faisait partie, supprima le _Collège royal de Marine_ et le
+remplaça par une _École navale_, établie en rade de Brest. Angoulême
+obtint cependant une compensation: en vue d'utiliser les magnifiques
+bâtiments du _Collège royal_, on créa dans cette ville une _École
+préparatoire de la Marine_, destinée à jouer, vis-à-vis de l'armée de
+mer, un rôle analogue à celui du _Prytanée_ de la Flèche, et les
+bureaux du Ministère de la Marine en destinèrent le commandement à M.
+de Bonnefoux. M. de Gallard, s'étant mis sur les rangs, à la surprise
+générale, l'emporta néanmoins. L'ancien sous-gouverneur quitta donc
+Angoulême, au mois de novembre 1829, et s'estima heureux d'être nommé
+_Examinateur pour la Pratique des marins_, chargé de faire subir dans
+les ports du Midi les épreuves réglementaires aux futurs capitaines de
+la Marine marchande. Sa joie ne fut pas de longue durée; car si ses
+nouvelles fonctions l'intéressèrent vivement, elles l'empêchèrent de
+participer à l'expédition d'Alger.
+
+Après la Révolution de 1830, il revint à Angoulême, avec le
+commandement de _l'École préparatoire_, qu'avait quittée M. de
+Gallard, et crut cette fois sa vie définitivement fixée et sa carrière
+tracée jusqu'à la fin. Pure illusion, puisque, quelques mois après, en
+mars 1831, avant même la fin de l'année scolaire, le Gouvernement
+supprimait _l'École préparatoire de la Marine_. M. de Bonnefoux
+s'était cependant acquis une si légitime réputation qu'après quatre
+nouvelles années, pendant lesquelles il reprit ses tournées
+d'examinateur dans le Midi ou siégea dans différentes commissions,
+l'amiral Duperré l'appelait en qualité de capitaine de vaisseau au
+commandement du vaisseau-école, _l'Orion_, en rade de Brest, ajoutant
+que, pour cette délicate mission, nul n'avait pu songer à un autre
+que lui. Le Ministre ne se trompait pas; car, pendant les quatre
+années de son commandement, du 7 novembre 1835 à la fin d'octobre
+1839, M. de Bonnefoux fit preuve une fois de plus de ses éminentes
+qualités. Il ne tarda pas à rétablir la concorde dans l'état-major, la
+confiance réciproque des officiers vis-à-vis des élèves, des élèves
+vis-à-vis des officiers. Un savant contre-amiral, depuis longtemps
+dans le cadre de réserve, mais dont la carrière fut aussi utile que
+brillante, se souvient encore avec émotion de son ancien commandant;
+sans sa pénétration et sa connaissance des hommes, il était renvoyé de
+_l'École navale_.
+
+Une grave déception attendait cependant encore M. de Bonnefoux.
+Aujourd'hui et depuis longtemps le commandement de l'_École navale_
+conduit d'une façon naturelle au grade de contre-amiral. Les services
+du commandant de l'_École_ comptent comme services à la mer, et rien
+de plus légitime; car il n'est guère pour un officier fonction plus
+haute ni plus importante. Une loi de 1837 décida, au contraire, que
+nul ne pourrait être promu contre-amiral sans avoir servi
+effectivement trois ans à la mer dans le grade de capitaine de
+vaisseau, de telle sorte que le commandant de l'_École navale_ se
+trouvait à cet égard dans une position inférieure à celle de ses
+officiers. Après s'être bercé pendant quelques mois d'illusions qui
+avaient leur source dans les déclarations faites par le Ministre à la
+Chambre des députés et à la Chambre des pairs, M. de Bonnefoux se
+décida à quitter l'_École navale_ et à solliciter un commandement à la
+mer.
+
+Il commanda la frégate _l'Erigone_, qu'il déclare, dans une lettre à
+sa fille du 12 septembre 1840, «douée de qualités nautiques exquises»
+et à propos de laquelle il rappelle tout en faisant des réserves sur
+l'exactitude du dicton, «qu'il n'y a rien de beau, dans le monde,
+comme frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse». La
+campagne de _l'Erigone_ ne présenta d'ailleurs aucune ressemblance
+avec celle de _la Belle-Poule_; les temps avaient changé. Partie de
+Cherbourg, _l'Erigone_, dépassant tous les navires rencontrés,
+mouillait à Fort-de-France (Martinique), le vingt-sixième jour. Elle y
+portait un nouveau gouverneur, sa famille et vingt et un passagers,
+officiers, prêtres, administrateurs, chirurgiens, juges, curieux,
+amateurs ou employés divers. Le voyage de retour s'effectua avec
+autant de bonheur, et M. de Bonnefoux entra au _Conseil des travaux de
+la Marine_, fonction très importante puisque ce conseil donnait son
+avis sur tous les navires en projet et exerçait par suite un contrôle
+sur les constructions navales.
+
+L'amélioration du navire, tel fut donc le dernier service que M. de
+Bonnefoux s'efforça de rendre à la Marine pendant sa période
+d'activité. Non content d'apporter au _Conseil des travaux_ sa grande
+puissance de travail et son expérience, il s'occupa de perfectionner
+une machine destinée à faciliter les évolutions du bâtiment, machine
+nommée, pour cette raison, _Évolueur_. La première idée en remontait à
+1839, époque où des expériences eurent lieu sur la corvette-aviso,
+_l'Orythée_. Le triomphe définitif de la Marine à vapeur ne tarda pas
+à enlever tout intérêt à l'invention de M. de Bonnefoux. Pour donner
+une idée complète de cette carrière si bien remplie, ne convenait-il
+pas cependant de la signaler?
+
+Mis à la retraite le 8 mars 1845, M. de Bonnefoux se consacra tout
+entier à la rédaction du premier volume du _Dictionnaire de Marine_,
+jusqu'au jour où, le 6 mai 1847, le Ministre le pourvut d'un emploi au
+_Dépôt des cartes et plans_. Comme le dit M. le comte de Circourt dans
+sa _Notice_: «Ce fut à lui que le directeur du _Dépôt_, M. l'amiral de
+Hell, confia l'énorme tâche de classer les richesses inconnues que
+renfermait cet établissement. La tâche avançait, grâce à une méthode
+simple et à une application scrupuleusement infatigable, qui aurait
+étonné chez un aspirant et qui touchait chez un capitaine de vaisseau
+en retraite; de précieux documents, sur le mérite et l'utilité
+desquels nous étions alors dans une complète ignorance, prirent place
+dans les cartons à côté d'un catalogue analytique et raisonné.»
+
+Lorsqu'à la suite de la Révolution de 1848 M. de Bonnefoux perdit son
+emploi au _Dépôt des cartes et plans_, son activité littéraire
+s'accrut encore. Pendant les dernières années de sa vie, il collabora
+aux _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_. Les nombreux
+articles qu'il inséra dans ce recueil obtinrent dans le monde maritime
+un vif succès et en réunissant quelques-uns d'entre eux, il publia un
+volume séparé, _la Vie de Christophe Colomb_. Le roi de Sardaigne lui
+conféra, à cette occasion, la croix des Saints-Maurice et Lazare.
+Depuis le commencement de l'année 1850 jusqu'au Coup d'État du 2
+décembre 1851, il donna enfin, trois fois par mois, au journal
+_l'Opinion publique_, un _Bulletin maritime_, qui ne passa pas
+inaperçu.
+
+En 1847, M. de Bonnefoux avait pris le titre de baron, qui lui était
+échu par suite de la mort de son cousin germain, M. de Bonnefoux de
+Saint-Laurent, le dernier survivant des quatre Bonnefoux de la branche
+aînée. De ces quatre Bonnefoux, le plus âgé seul, M. de Bonnefoux de
+Saint-Severin, s'était marié; mais il perdit son fils unique dans un
+tragique accident et, à son décès, survenu en 1829, il ne laissa
+qu'une fille. Le titre passa alors au second frère, l'ancien préfet
+maritime de Boulogne et de Rochefort, déjà baron de l'Empire depuis
+1809. Comme le troisième frère avait été tué à l'armée de Condé,
+pendant l'émigration, le plus jeune, M. de Bonnefoux de Saint-Laurent
+devint le chef de la famille en 1838, date de la mort de l'ancien
+préfet maritime.
+
+Des deux mariages de M. de Bonnefoux naquirent seulement, nous l'avons
+dit, deux enfants. Le fils, Léon de Bonnefoux, ne se maria pas; sorti
+de Saint-Cyr dans le corps de l'état-major, officier instruit et plein
+d'honneur, mais peu servi par les circonstances, il parvint seulement
+au grade de chef d'escadron. Il commandait la place de Bitche quelques
+mois avant la déclaration de la guerre contre l'Allemagne. Nommé
+commandant de la place de Landrecies, il ne livra pas la place malgré
+son bombardement, et montra une énergie et des qualités militaires
+dignes de sa race de soldats. Léon de Bonnefoux, qui était, comme son
+père, officier de la Légion d'honneur, termina sa carrière en
+commandant le fort de Montrouge, et il mourut à Paris, le 9 mai 1893,
+un mois après son beau-frère, l'amiral Pâris.
+
+Quant à Mlle Nelly de Bonnefoux, elle épousa, le 7 mai 1842, le
+capitaine de corvette François-Edmond Pâris, officier de la Légion
+d'honneur, qui avait déjà fait trois voyages autour du monde. Tous
+deux marins consommés, passionnés pour leur art, d'une modestie égale,
+le gendre et le beau-père ne tardèrent pas à exercer l'un sur l'autre
+l'influence la plus heureuse. D'une culture littéraire supérieure,
+esprit méthodique et pondéré, M. de Bonnefoux donna les conseils les
+meilleurs et les plus sûrs à celui qu'il se choisit comme
+collaborateur. Trente-cinq ans après sa mort, ce dernier lui rendait
+encore l'hommage le plus ému et le plus reconnaissant. «Sans le
+commandant, disait-il (c'est ainsi qu'il appelait son beau-père), je
+n'aurais rien fait», oubliant de la meilleure foi du monde son bel et
+grand ouvrage sur _les Constructions navales des peuples
+extra-européens_. D'autre part, le commandant Pâris apportait dans
+l'association un esprit d'une rare originalité, une incomparable
+ardeur et une expérience acquise aussi bien dans la mâture et sur le
+pont de _l'Astrolabe_ que dans la machine de l'aviso à vapeur _le
+Castor_, et dans les ateliers des constructeurs anglais. C'était
+l'union féconde de la vieille Marine et de la Marine nouvelle.
+
+M. de Bonnefoux eut la joie d'assister au succès du _Dictionnaire de
+Marine_, dont il achevait de corriger la seconde édition, quand il
+mourut le 14 décembre 1855. Quelque temps auparavant il dédiait son
+_Manoeuvrier complet_ à son petit-fils Armand Pâris, dont la vocation
+maritime se dessinait déjà et qui, ayant devant lui le plus bel
+avenir, devait périr, à trente ans, victime de sa passion pour la mer.
+
+M. de Bonnefoux laissait trois gros cahiers de lettres écrites par lui
+à son fils et à sa fille. Beaucoup de ces lettres, toutes très
+précieuses pour la famille, ne méritaient pas d'être publiées. Les
+unes contenaient des conseils moraux, d'autres des dissertations
+littéraires ou historiques, destinées à l'instruction de ses enfants,
+sur laquelle il veilla lui-même avec des soins infinis. Quelquefois
+même il s'adressait à sa fille en anglais.
+
+Au contraire, le second et le troisième cahier contenaient une série
+de lettres, dans lesquelles il exposait l'histoire de sa vie, à
+l'usage de son fils, élève au Collège de la Flèche, puis à l'École de
+Saint-Cyr. La première de ces lettres est datée de Paris, le 2
+novembre 1833, la dernière de la rade de Brest, le 10 septembre 1836.
+Elles constituent de véritables _Mémoires_, écrits pendant que
+l'auteur occupait les fonctions d'examinateur des capitaines au long
+cours, puis celle de commandant de l'École navale. Ces _Mémoires_
+s'arrêtent lorsque Léon de Bonnefoux, parvenu à l'âge d'homme, peut
+désormais connaître et apprécier par lui-même les événements qui se
+passent dans sa famille.
+
+Ces _Mémoires_ furent complétés par la _Notice biographique sur M. le
+baron de Bonnefoux, ancien préfet maritime_, écrite, elle aussi, en
+1836, et qui en forme une suite naturelle. Il s'agit encore ici
+d'apprendre à Léon de Bonnefoux ce que firent les siens, et cela à
+titre d'encouragement et d'exemple. La respectueuse admiration de
+l'auteur pour son cousin germain explique qu'il lui ait consacré une
+étude spéciale. J'ajoute que le séjour de Napoléon à Rochefort, en
+1815, méritait d'être raconté par quelqu'un qui avait vu les choses de
+près.
+
+Jusqu'à la fin de sa vie, M. de Bonnefoux continua, du reste, à
+consigner les événements de famille sur les pages blanches du
+troisième registre. Seulement les notes, en général assez brèves,
+écrites à des intervalles irréguliers, ne nous ont pas semblé de
+nature à intéresser le public.
+
+Reproduisons seulement les derniers mots, tracés de la main de M. de
+Bonnefoux, un an avant sa mort: «Je m'occupe beaucoup de la rédaction
+de la relation de ma campagne sur _la Belle-Poule_, pendant les années
+1803, 1804, 1805 et 1806. Cette relation, ainsi que cela est convenu
+avec le rédacteur en chef des _Nouvelles Annales de la Marine_
+paraîtra, par articles successifs, chacun contenant un chapitre, dans
+ledit recueil et ainsi que cela eut primitivement lieu pour ma _Vie de
+Christophe Colomb_.»
+
+Ce projet ne se réalisa pas. La mort de l'auteur survint, et _la
+Campagne de la Belle-Poule_ ne parut pas dans _les Nouvelles Annales
+de la Marine_. On peut d'ailleurs conjecturer aisément que le
+manuscrit, s'il exista, ne différait guère des chapitres IV à X du
+Livre II des présents _Mémoires_.
+
+Mme de Bonnefoux conserva pieusement les cahiers dont je viens de
+parler. Les gardant toujours à portée de la main, elle les lisait à
+ses petits-enfants et vivait ainsi par la pensée avec celui qu'elle
+avait perdu. Quand j'entrai dans la famille, elle me les montra.
+
+Elle mourut à son tour en 1879, et notre manuscrit passa entre les
+mains de son beau-fils, M. Léon de Bonnefoux, chez lequel nous le
+trouvâmes en 1893. En le publiant aujourd'hui, je me propose de rendre
+hommage à l'aïeul de ma femme, à l'homme de bien, à l'excellent
+serviteur du pays, certain que mon cher et vénéré beau-père, l'amiral
+Pâris, nous approuverait, sa fille et moi.
+
+Pourquoi en outre ne pas ajouter que, si mes recherches à la
+Bibliothèque et aux Archives du Ministère de la Marine différaient de
+mes recherches habituelles, elles ne furent pas cependant sans charme
+ni sans intérêt pour moi. Si le public goûte ces _Mémoires_, ils
+auront servi à remettre en honneur, avec les noms du commandant de
+Bonnefoux et de son cousin le préfet maritime, ceux de beaucoup de
+marins obscurs et qui méritent d'être tirés de l'oubli, le chirurgien
+Cosmao, les commandants Vrignaud et Bruillac, le lieutenant de
+vaisseau Delaporte, les aspirants Augier, Rozier, Lozach, Rousseau, le
+chef de timonerie Couzanet, le canonnier Lemeur, le matelot Rouallec,
+Bretons pour la plupart. Né et élevé à Brest, arrière-petit-fils du
+chirurgien en chef de la Marine Duret, fondateur de l'École de
+Médecine navale de ce port, petit-fils du capitaine de vaisseau Le
+Gall-Kerven, prisonnier des Anglais en même temps que M. de Bonnefoux,
+je serais heureux d'avoir contribué à cet acte de justice.
+
+Pour terminer, il me reste à adresser mes remerciements à tous ceux
+qui ont bien voulu m'aider dans ma tâche et, d'une façon particulière,
+à M. Brissaud, l'aimable sous-directeur des Archives du Ministère de
+la Marine[7].
+
+ Émile JOBBÉ-DUVAL.
+
+[Note 7: _Bibliographie des Oeuvres de M. de Bonnefoux.
+Grammaire anglaise._ Rochefort, Imprimerie Jousserant, 1816. _Séances
+nautiques_ ou _Exposé des diverses manoeuvres du vaisseau_, Paris,
+Bachelier, libraire, 1824. _Nouvelles Séances nautiques ou Traité
+élémentaire du vaisseau dans le port, ouvrage suivi d'un appendice,
+contenant_: 1º _un vocabulaire français-anglais des termes de marine_;
+2º _un choix de commandements employés à bord avec la traduction
+anglaise_; 3º _un recueil français-anglais de phrases nautiques_,
+Paris, Bachelier, 1827. _Dictionnaire abrégé de Marine, contenant la
+traduction des termes les plus usuels, en anglais et en espagnol_,
+Paris, l. A. Dezauche, le Havre, C. B. Matenas, éditeur, 1834.
+_Dictionnaire de Marine à voiles et à vapeur_, par MM. le baron de
+Bonnefoux et Pâris, capitaines de vaisseau, publié sous les auspices
+de M. le baron de Mackau, ministre de la Marine, Paris, Arthus
+Bertrand. 1848, 2 vol. gr. in-8º. Le premier volume, consacré à la
+Marine à voiles, est dû à M. de Bonnefoux, 2e édition, 1856-1859. _Vie
+de Christophe Colomb_, Paris, Arthus Bertrand, 1852, extrait des
+_Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. 5, 6, 7, années
+1851 et 1852. _Manoeuvrier complet ou Traité des Manoeuvres de mer,
+soit à bord des bâtiments à voile, soit à bord des bâtiments à
+vapeur_, Paris, Arthus Bertrand, 1853. Ce _Manoeuvrier_, comme
+l'annonce la préface, doit être considéré comme une troisième édition
+des _Séances nautiques_. En 1865, après la mort de l'auteur, son
+gendre, l'amiral Pâris, publia une seconde édition de ce
+_Manoeuvrier_, complètement refondue en ce qui concerne la Marine à
+vapeur. Parmi les très nombreux articles insérés dans les _Nouvelles
+Annales de la Marine et des Colonies_, pendant les années 1850, 1851,
+1852 et 1853, bornons-nous enfin à signaler: _l'École navale_, notice
+reproduite à la fin de ce volume;--_Colbert_--_Fixation de l'effectif
+naval en France_--_Propulseurs sous-marins, Évolueur_--_de la
+navigation au XVe et au XIXe siècle et de l'isthme de Suez_--_de
+l'incorruptibilité et de l'incombustibilité des bois_--_De l'isthme de
+Panama et de divers projets de communication entre l'Océan et la mer
+Pacifique_--_Précis historique sur la Guyane française_--_compte
+rendu_ (détaillé et important) du _Précis historique sur la vie et les
+campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget.]
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DU
+
+BARON DE BONNEFOUX
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+MON ENFANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux.--Histoire du chevalier de
+ Beauregard, mon père.--Son entrée au service, ses duels, son
+ voyage au Maroc.--Ses dettes, le régiment de Vermandois.--Le
+ régiment de Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses
+ liqueurs.--Rappel en France.--Garnisons de Metz et de
+ Béziers.--L'esplanade de Béziers, mariage du chevalier de
+ Beauregard; ses enfants.
+
+
+Mon cher fils, quoique mon père fût âgé de quarante-sept ans lorsque
+je vins au monde, il avait encore son père, qui ne mourut que quelques
+années plus tard; et je me souviens toujours très bien de mon aïeul,
+ancien militaire, dont la vigueur d'esprit et de corps se conserva
+d'une manière remarquable jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Chef
+d'une nombreuse famille, il fit choix de la profession des armes pour
+ses trois fils, et, avec beaucoup d'économie, il parvint à doter ses
+filles et à les marier. L'aîné de ses fils se maria jeune; il quitta
+le service lorsqu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, récompense
+qu'ambitionnaient avec ardeur les anciens gentilshommes. Il quitta
+alors l'épée pour la charrue, vint auprès de son père, l'aida dans les
+travaux agricoles auxquels il se livrait depuis sa retraite, et,
+jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans, où il mourut, il n'eut
+d'autres pensées que l'amélioration de ses champs et l'éducation de
+quatre garçons et de deux filles. L'aînée des deux filles, Mme de
+Réau, fut une très aimable et très jolie femme dont le fils unique,
+aujourd'hui[8] capitaine d'infanterie, épousa, il y a quelques années,
+Mlle Caroline de Bergevin, fille d'un commissaire général de la Marine
+à Bordeaux[9]. Mme de Cazenove de Pradines est la soeur de Mme de
+Réau; c'est une femme vraiment supérieure; ses vertus, sa bonté sont,
+depuis cinquante ans, passées en proverbe; il suffit de la voir pour
+l'aimer, de la connaître une heure pour ne jamais l'oublier. Elle a
+aussi un fils unique dont elle ne s'est séparée que pour son éducation
+qui se fit au collège de Vendôme. Ce fils, actuellement âgé d'une
+quarantaine d'années, a été maire et sous-préfet. La vie littéraire,
+l'administration de ses biens lui plaisent par dessus tout, et, à ces
+goûts, il a joyeusement sacrifié ses places, sa position et les
+espérances qu'il pouvait en concevoir. Marié à une de nos cousines,
+Rose, dernier rejeton de onze Bonnefoux d'Agen, nos parents, qui
+étaient aussi une famille de militaires, il a deux aimables petites
+filles[10].
+
+[Note 8: En 1835. Voyez la préface.]
+
+[Note 9: Leur fils, M. Paul de Réau, ancien capitaine
+d'artillerie, mort en 1893, épousa sa cousine, Mlle Clara de
+Bonnefoux, fille de Laurent de Bonnefoux, dont il sera souvent
+question, et nièce de l'auteur de ces _Mémoires_.]
+
+[Note 10: Depuis le moment où l'auteur écrivait ces lignes, M. de
+Cazenove de Pradines a eu un fils, Pierre-Marie-Édouard de Cazenove de
+Pradines, né à Marmande, le 31 décembre 1838. Il joua, dans la vie
+politique de notre pays, un rôle important, et se concilia l'estime de
+tous par sa nature chevaleresque et sa fidélité à ses convictions.
+Engagé dans le corps des _Volontaires de l'Ouest_, commandé par M. de
+Charette, il se couvrit de gloire à la bataille de Patay, le 2
+décembre 1870. Il fut grièvement blessé et perdit l'usage de la main
+droite en relevant le drapeau qu'avaient porté avant lui son beau-père
+et son beau-frère, tués dans cette même journée. Ses compatriotes du
+Lot-et-Garonne l'élirent, en 1871, membre de l'Assemblée nationale.
+Quand il est mort, en 1897, il était député de la troisième
+circonscription de Nantes, et représentait ainsi la Bretagne, à
+laquelle le rattachait son mariage avec Mlle de Bouillé. M. Édouard de
+Cazenove de Pradines laisse deux fils.]
+
+Quant aux quatre frères de ces deux dames, l'aîné et les deux plus
+jeunes étaient officiers d'infanterie lorsque la Révolution éclata;
+ils crurent devoir émigrer.
+
+L'un d'eux fut atteint d'une balle dans une des batailles de ces temps
+douloureux.
+
+Lors de l'amnistie, l'aîné revint donc seul avec le plus jeune. Ce
+dernier vit encore, et il est connu sous le nom de Saint-Laurent[11];
+il se fait chérir dans sa ville natale[12] par la douceur,
+l'obligeance de son caractère, et par le souvenir des embellissements
+dont il faisait sa principale occupation, lorsqu'il y était adjoint à
+la mairie.
+
+[Note 11: M. de Bonnefoux de Saint-Laurent est mort en 1847.]
+
+[Note 12: Marmande.]
+
+L'aîné s'était marié, et avait eu deux enfants, Mme de Castillon,
+femme fort agréable domiciliée à Mézin, qui a un fils nommé Albert: et
+Casimir de Bonnefoux dont la fin tragique[13] a sans doute hâté la
+mort de son malheureux père; la mère de ces deux enfants, née Mlle de
+Goyon, n'existe plus depuis longtemps.
+
+[Note 13: Casimir de Bonnefoux se noya en se baignant dans la
+Garonne.]
+
+Il reste à te parler de celui des quatre frères qui n'émigra pas[14];
+mais je dois aujourd'hui me borner à te dire que c'est celui qui est
+devenu préfet maritime et sur le compte duquel je t'ai promis plus de
+quelques lignes[15].
+
+[Note 14: Casimir-François de Bonnefoux, né à Marmande en 1761.]
+
+[Note 15: Cette promesse a été tenue. Voyez, à la fin de ce
+volume, la notice consacrée à la vie du baron Casimir de Bonnefoux.]
+
+Je t'ai dit que mon aïeul avait trois fils; je viens de t'entretenir
+de l'aîné et de ses descendants; je n'ai donc plus qu'à te parler des
+deux autres, et je commencerai par le plus jeune, car j'ai seulement à
+t'apprendre qu'il mourut à l'île de Bourbon où il était officier dans
+un régiment, et sans avoir été marié. L'autre était mon père, plus
+particulièrement connu sous le nom de Chevalier de Beauregard, qui
+était celui d'une portion de la propriété de mon aïeul, dans les
+environs de la ville de Marmande, berceau de la famille[16].
+
+[Note 16: Voyez Philippe Tamizey de Larroque, _Notice sur la ville
+de Marmande_, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 115.]
+
+C'était, alors, l'usage de distinguer ainsi les branches; c'est même
+ainsi que les enfants du frère de mon aïeul reçurent dans l'Agenais le
+surnom de Bonneval. Quatre officiers de ce nom, dont trois émigrèrent
+aussi, et sur lesquels deux vivent encore, fixèrent longtemps
+l'attention de la province par la hauteur de leur taille, la beauté de
+leur personne, l'élégance de leurs manières et surtout par leur bonté.
+
+Mon père naquit en 1735. Son éducation première se fit à la campagne
+où il se forma une santé robuste; sa taille s'y développa avec
+avantage; il y devint chasseur adroit, infatigable; il prit part aux
+travaux des champs; et, lorsque l'on pensa à le faire décorer d'une
+épaulette, on le prépara à paraître dans son régiment par quelques
+mois de séjour à Marmande, où de tout temps on a remarqué une société
+de bon ton, vive, spirituelle, et d'excellente école pour un jeune
+homme[17].
+
+[Note 17: M. Ph. de Tamizey de Larroque, dans la brochure citée,
+s'exprime de la façon suivante (p. 115): «Le _Dictionnaire
+géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, par
+Expilly, dont le premier volume, parut en 1763, donne à la ville de
+Marmande 931 feux, ce qui, à raison de cinq personnes par feu,
+représente un total de 4.655 habitants et à la communauté de Marmande
+(ville et campagne) 1.214 feux, soit 6.060 habitants.» Marmande est
+aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du Lot-et-Garonne et compte
+10.000 habitants.]
+
+Mon père savait lire, écrire, compter, quand il lui fut permis de
+résider à Marmande; son instruction ne fut pas ce qui l'occupa le
+plus; aussi n'y gagna-t-elle pas beaucoup; d'ailleurs les moyens
+manquaient dans cette petite ville; mais il y acquit un vernis
+suffisant de bonne compagnie, une manière agréable de se présenter, de
+s'énoncer, et, quand il parut dans son corps, le chevalier de
+Beauregard, doué de la plus noble expression de figure qui fût jamais,
+ayant des traits fort beaux, une tournure élégante, une taille
+remarquable, un esprit aimable, fut accueilli avec enthousiasme.
+
+La bataille de Fontenoy avait eu lieu en 1745; la paix l'avait suivie
+d'assez près; c'est donc quelque temps avant la guerre de 1756 à
+1763, appelée la guerre de Sept Ans, que mon père entra au service. Il
+fallait alors au régiment se faire remarquer par quelque duel, hélas!
+le nouvel officier ne s'en acquitta que trop bien; par suite d'une
+querelle frivole, il tua le chevalier d'Espagnac d'un coup d'épée, se
+sauva en Espagne; mais ayant su qu'il était grâcié (car il y avait de
+très sévères lois sur le duel), il revint en France, se promit de ne
+se battre dorénavant, en combat singulier, qu'à la dernière extrémité,
+alla faire un plus digne usage de son bras contre les ennemis de la
+patrie, et s'attira, sur le champ de bataille, l'estime, l'amitié, la
+confiance de ses compagnons d'armes et de ses chefs.
+
+Mon père avait vingt-huit ans quand il fut rendu aux plaisirs de la
+paix et des garnisons; vingt-huit ans et un beau physique, une
+épaulette et des succès à la guerre, un esprit enjoué et un courage
+éprouvé contre les mauvais plaisants; un nom connu, et qu'il
+retrouvait dans beaucoup de régiments. Que d'avantages! quelle
+perspective de plaisirs!
+
+Après avoir parcouru l'Allemagne en militaire, il eut l'occasion de
+voir l'Afrique et la cour du roi de Maroc, où il fut envoyé comme
+gentilhomme d'ambassade. Le fils du roi trouvait fort agréables la
+compagnie et les vins de ces Messieurs; il se grisait devant eux, et
+mettait, par voie d'amusement ou peut-être par une curieuse
+instigation, le feu au sérail de son père. Un jour, courant au grand
+galop avec ces étourdis, il leur annonça un bon tour d'équitation, et,
+se précipitant vers un Turc qu'il apercevait à une grande distance, il
+lui fit voler la tête à dix pas d'un coup de cimeterre. On ne voit pas
+trop comment auraient fini ces extravagances, si l'ambassade n'avait
+repris le chemin de la France; il en resta, à mon père, un fonds
+inépuisable d'histoires qui, avec les merveilles de mécanique de M. de
+Vaujuas, un de ses camarades, et les essais malencontreux dans l'art
+de voler dans les airs d'un autre officier, M. Regnier de Goué, oncle
+de M. Calluaud[18], ont longtemps charmé les veillées du foyer
+domestique, et nous rendaient tous aussi curieux qu'attentifs. Il est
+pourtant juste de ne pas aller plus loin sans dire que la décollation
+du Turc fut sévèrement blâmée par les jeunes officiers français, et
+qu'ils ne consentirent à lier de nouvelles parties avec leur barbare
+compagnon de plaisir que sous promesse qu'il respecterait la vie des
+hommes.
+
+[Note 18: M. Calluaud, receveur général des Finances à Angoulême,
+puis à Arras, était un ami de l'auteur. Son fils, M. Henri Calluaud,
+fut, en 1871, élu membre de l'Assemblée nationale par le département
+de la Somme. Il mourut à Bordeaux peu de temps après son élection.]
+
+Dans les garnisons où mon père se trouva après son voyage d'Afrique,
+la chasse occupa une partie de ses loisirs; mais on ne peut pas
+toujours chasser, et ce fut ce malheureux jeu qui vint en combler
+l'autre partie. Il gagna, il perdit, il fit des dettes, il se libéra;
+il ruina son colonel dans une nuit; à son tour il fut ruiné, il
+emprunta, il rendit; il acheta des bijoux, des chevaux, il les
+vendit... Cependant il faut observer que jamais il ne quittait une
+ville, sans être obligé d'avoir recours à son père qui, d'abord, paya,
+en l'avertissant toutefois que ces sommes seraient portées en décompte
+de ses droits à sa légitime ou portion de succession[19], et qui
+bientôt déclara qu'il ne paierait plus.
+
+[Note 19: Légitime: portion de sa succession, dont le père ne
+pouvait pas disposer par testament au détriment de son enfant.]
+
+Cette détermination sévère mais juste fit naître quelques moments de
+repentir, pendant lesquels, pour chercher à couper le mal dans sa
+racine, le chevalier de Beauregard résolut de passer dans les
+colonies, croyant fuir ainsi les occasions que la société d'alors ne
+lui présentait que trop souvent en France.
+
+Il s'était fait des connaissances distinguées; il obtint donc d'y être
+promptement envoyé avec le régiment de Vermandois[20], et profitant,
+en même temps, du crédit de ses amis, il pensa qu'il se rendrait
+agréable à sa famille, en allant prendre congé d'elle avec un brevet
+d'admission gratuite du jeune chevalier de Bonnefoux[21], second fils
+de son frère aîné, dans une école d'où il sortirait pour entrer dans
+la Marine. Ce plan réussit à merveille; le joueur fut oublié; on ne
+vit plus que le fils revenu de ses erreurs, que le parent affectueux,
+que l'officier qui s'expatriait! la visite fut douce pour tous, et mon
+père quitta la maison paternelle, éprouvant et laissant les plus vives
+émotions.
+
+[Note 20: Le régiment de Vermandois (aujourd'hui le 61e régiment
+d'Infanterie) avait été affecté au service de la Marine et des
+Colonies, à la suite de la nouvelle organisation de l'infanterie, en
+date de décembre 1762. Voyez Louis Susane, _Histoire de l'ancienne
+infanterie française_, Paris, 1852, t. VI, p. 108.]
+
+[Note 21: Il s'agit ici de Casimir de Bonnefoux, plus tard préfet
+maritime et baron, dont il sera question presque à chaque page de ce
+récit.]
+
+Suivant son usage cependant de mêler l'extraordinaire ou l'éclat à
+toutes ses actions, il ne voulut partir que soixante heures précises
+avant l'instant où on lui avait mandé que son régiment, alors à Brest,
+se rendrait à bord[22]. En conséquence, un cheval de poste se trouva à
+sa porte; et, la montre à la main, il exécuta son projet et partit de
+Marmande en courrier. Un petit retard, qu'on lui fit éprouver à un
+relais où les chevaux étaient tous employés au dehors, fut sur le
+point de lui faire manquer son bâtiment; toutefois il arriva à temps;
+heureusement que ses camarades avaient pourvu, pour lui, à ces mille
+petits détails que nécessite un embarquement.
+
+[Note 22: Le régiment de Vermandois quitta Brest en octobre 1767.]
+
+C'est aux Antilles que le régiment de Vermandois allait tenir
+garnison. La traversée ne présenta aucun incident remarquable; on fit
+bonne chère à bord; on y trouva des officiers de marine, qui
+sympathisèrent de jeunesse, de gaieté, avec les passagers; on y joua
+même un peu; mais tout se passa très bien. Une naïveté d'un camarade
+de mon père amusa surtout beaucoup ces Messieurs: ce pauvre jeune
+homme était horriblement malade du mal de mer; il eut la maladresse de
+céder à un perfide conseil, et il écrivit au commandant «qu'il le
+priait en grâce d'arrêter le bâtiment (qui faisait grand sillage vent
+arrière) ne fut-ce que pour quelques minutes». Il paraît que le
+commandant entendit fort bien la plaisanterie, car il répondit
+immédiatement au bas de la lettre: «Pas possible, Monsieur, nous
+sommes à la descente.» Mon père racontait ses histoires avec une grâce
+parfaite; il les embellissait de traits piquants, de détails
+scientifiques; il en était de même de ses lettres: le fond n'y était
+pas, l'orthographe non plus; mais telle est l'influence de l'habitude
+de la bonne compagnie, que ceux qui entendaient ses paroles ou son
+style, auraient supposé un homme d'une éducation littéraire soignée.
+On a souvent dit que Mme de Sévigné n'écrivait pas correctement, et
+l'exemple de mon père me fait pencher à trouver ce fait possible.
+
+L'intention de se soustraire aux occasions de jouer en allant aux
+colonies était, sans doute, très bonne; mais c'était vraiment tomber
+de Charybde en Scylla. Les Antilles étaient alors dans leur plus beau
+temps; la ville du Cap-Français, à Saint-Domingue, celle du Fort-Royal
+de la Martinique, n'avaient point de rivales au monde pour l'opulence,
+le luxe, la magnificence. Comment le jeu, dont les chances irritantes
+conviennent si bien au caractère des créoles, ne s'y serait-il pas
+établi en souverain; comment, lorsqu'il se présentait sous les formes
+les plus séduisantes, mon père aurait-il résisté?
+
+Le chevalier de Beauregard visita toutes les Antilles françaises;
+c'étaient donc, tous les jours, des dîners somptueux, des bals
+splendides, et des parties de vrai joueur. Une dame surtout, qui a
+rempli l'univers des produits d'une entreprise commerciale encore
+existante, Mme Anfoux, dont les liqueurs n'ont jamais été égalées, ne
+laissait jamais sortir les officiers qui allaient s'approvisionner
+chez elle, sans les faire participer à un repas exquis; et l'on
+passait de la table à la salle à manger à celle du Pharaon ou du
+Craëbs, qui étaient couvertes de quadruples, de moïdes[23], de louis
+d'or; à peine l'argent blanc osait-il s'y montrer!
+
+[Note 23: Moïde ou Moïdore, monnaie portugaise de 32 fr. 40.]
+
+Dans ces temps de préjugés sur la naissance, c'était déroger que
+d'accepter ainsi les invitations d'un chef de manufacture; mais, ici,
+l'usage avait fait loi, et le plaisir, joint un peu, je suppose, à la
+réputation de chance habituellement contraire de Mme Anfoux, en
+perpétuait l'usage.
+
+J'en ai bu, dans mon enfance, de cette liqueur qui réveillait tous les
+jeunes souvenirs de mon père; et j'entendais toujours, en même temps,
+une historiette nouvelle sur la partie et sur ses phases diverses de
+tel jour ou sur le dîner qui l'avait précédée. Mon père aimait
+passionnément la bonne chère: c'était un travers du temps et un
+nouveau résultat de l'absence de goûts plus solides; il poussait
+celui-ci jusqu'à se mêler de cuisine, et il prétendait tenir de la
+meilleure source le secret de la combinaison de certains plats où
+vraiment il excellait. J'imagine qu'il avait principalement recueilli
+ces notions chez les Bénédictins du Fort-Royal, au couvent desquels il
+y avait table ouverte et jeu de trictrac; dans la description de ces
+dîners ou de ces parties, pas un mets, pas un convive, pas un joueur,
+pas un coup n'étaient oubliés; mille amusantes anecdotes s'y
+trouvaient groupées; il était vraiment facile d'y assister en idée, de
+s'en représenter la réalité.
+
+Lorsque le chevalier de Beauregard fut rappelé en France[24], il est
+question de quatre cent mille francs qu'il avait conservés de ses
+gains au jeu, dans les colonies. Son régiment avait fait un long
+séjour dans ces pays; il y était même devenu si populaire que j'en ai
+retrouvé le nom dans quelques chansons de nègres, qui ont été chantées
+jusqu'à moi.
+
+[Note 24: Le régiment de Vermandois fut rendu, en 1770, au service
+de terre et envoyé en garnison à Metz.]
+
+Revenir en France et avoir quatre cent mille francs, il y avait de
+quoi faire tourner la tête à bien des gens! Mon père fut de ce nombre,
+et comme il se rendait à la garnison de Metz, il ne crut pas pouvoir
+être digne de la société des dames chanoinesses de cette ville, où
+l'on retrouvait plusieurs habitudes des Antilles, sans s'annoncer par
+le fracas d'un équipage à la dernière mode et de tous les accessoires
+d'usage, comme domestiques, livrée, chevaux de main, toilette et
+habits fort riches, etc. Un petit nègre était même de la maison comme
+signe caractéristique de luxe et cachet de position. Toutefois tant de
+constance de la part de la fortune devait se démentir. Sans te
+raconter toutes les tribulations que le chevalier de Beauregard
+éprouva à Metz, il n'est que trop vrai qu'il perdit tout ce qu'il
+avait, et au delà, qu'il emprunta, que son père refusa de payer, qu'il
+fut emprisonné pour dettes, qu'il fut sur le point d'être destitué,
+enfin qu'il ne sortit de prison que parce que sa mère, en pleurs,
+parvint à fléchir son mari; mais plus de trente mille francs y
+passèrent, c'est-à-dire plus que sa légitime, en y comprenant les
+dettes précédemment acquittées.
+
+Empressons-nous de jeter un voile sur cette période fatale; et, pour
+respirer plus à l'aise, reprenons mon père en garnison à Béziers, où
+il se rendit après avoir quitté Metz, songeant à se marier, et ayant
+fait le serment sur une parole d'honneur qu'il n'a jamais violée, de
+ne plus, à l'avenir, se livrer qu'à des jeux appelés de commerce; tels
+que piquet, reversis, boston, etc., et qu'à un taux de société.
+
+L'époque où mon père quitta Metz est, à peu près, celle où éclata la
+guerre de l'Indépendance des États-Unis d'Amérique. À l'exception,
+toutefois, d'un très petit corps d'armée qui y fut envoyé sous les
+ordres du comte de Rochambeau, la France n'y prit part que comme
+puissance maritime.
+
+Le régiment de Vermandois, où mon père était alors
+capitaine-commandant, continua donc, pendant cette période, à rester
+en garnison en France, et particulièrement dans le Midi.
+
+Les parades ou revues de ce régiment étaient fort brillantes, à
+Béziers; elles se faisaient ou se passaient sur la vaste place de la
+Citadelle, d'où l'oeil plane sur la verdoyante plaine de Saint-Pierre,
+et, par delà, va se perdre dans les flots azurés de la Méditerranée
+qui paraissent, eux-mêmes, bornés par un horizon à demi-teintes roses
+et bleues particulières à ces beaux climats. Deux balcons qui
+donnaient sur cette place appartenaient à M. Valadon[25],
+docteur-médecin formé à l'École de Montpellier, renommé pour son
+savoir, maître d'une jolie fortune, allié à plusieurs des meilleures
+familles du pays, telles que celles de Lirou, de Ginestet, et
+beau-frère de Bouillet[26] de l'Académie des Sciences de Berlin[27],
+qui était en même temps l'un de ces magistrats municipaux qu'en
+Languedoc on appelait encore consuls. M. Valadon avait deux filles que
+l'on voyait souvent, avec leurs jeunes amies, décorer ces balcons;
+l'aînée de ces demoiselles était une jolie brune, vive, piquante,
+mariée douze ou quinze ans après à M. d'Hémeric, retiré du service
+comme capitaine de cavalerie, et dont les saillies spirituelles ont,
+jusqu'à sa mort, attiré chez elle l'élite de la société. L'autre,
+moins jolie, peut-être, mais plus grande, plus belle femme, fut celle
+qui ne put voir, sans émotion, les grâces, la bonne mine du chevalier
+de Beauregard, âgé pourtant d'un peu plus de quarante ans, et qui
+devint ma mère.
+
+[Note 25: D'après le _Registre des Délibérations du chapitre de
+Saint-Nazaire de Béziers_. M. E. Sabatier (_Histoire de la ville et
+des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 400), cite M.
+Valadon comme étant premier consul de Béziers, le 13 novembre 1771. Il
+s'agit là probablement du grand-père de l'auteur.]
+
+[Note 26: Jean-Henri-Nicolas Bouillet, né à Béziers, en 1729. D'après M.
+Henri Julia (_Histoire de Béziers ou Recherches sur la province du
+Languedoc_, Paris, 1845 p. 403), il devint docteur de la Faculté de
+Montpellier, et publia plusieurs mémoires. Jean-Henri-Nicolas Bouillet
+était le fils de Jean Bouillet, médecin, physicien et astronome, qui
+jouit pendant sa vie d'une réelle célébrité, et qui, né en 1690, à
+Servian près Béziers, mourut dans cette dernière ville, en 1777.]
+
+[Note 27: Jean-Henri-Nicolas Bouillet était membre de l'Académie
+de Béziers, que son père fonda, en 1723, de concert avec Jean-Jacques
+Dortans de Mairan, et Antoine Portalon, et que les Lettres patentes de
+1766 réorganisèrent sous le nom d'_Académie royale des Sciences et
+Belles-Lettres_. Appartenait-il, en outre, à l'Académie des Sciences
+de Berlin? Cela ne me paraît pas probable, et je crois que l'auteur
+l'a confondu, à ce point de vue, avec son père.]
+
+Il était dit, cependant, que l'exaltation de ce brillant officier se
+manifesterait encore dans cette circonstance, où il faut tant de
+prudence et d'égards. M. Valadon, en père éclairé, avait pris des
+informations qui lui avaient fait connaître les fautes encore récentes
+du joueur, et il fit des objections bien naturelles, mais qui
+blessèrent vivement le chevalier de Beauregard. Quelques ménagements,
+un peu de temporisation, auraient tout aplani; loin de là, le
+prétendant abusa de l'ascendant qu'il avait sur un jeune coeur; il
+menaça de se tuer si l'objet de ses voeux ne consentait pas à un
+enlèvement, et il assigna une heure pour cet enlèvement, garantissant,
+au reste, que tout serait prêt pour un mariage en règle, à la première
+poste où on s'arrêterait. Mlle Valadon résistait; mais malheureusement
+le chevalier d'H..., l'un des camarades de mon père, était dans une
+position à peu près pareille; les deux jeunes personnes furent
+initiées au secret l'une de l'autre; on proposa de partir tous les
+quatre; et ces demoiselles, qui n'auraient pas accepté autrement,
+consentirent à un départ simultané.
+
+Les torts furent grands de tous les côtés; mais, au moins, les paroles
+furent observées, les promesses tenues, les arrangements accomplis, et
+l'on s'était à peine aperçu du départ des fugitives qu'elles
+rentrèrent chez leurs pères, conduites par leurs maris, et implorant
+un pardon peu mérité. M. Valadon avait le coeur trop gros pour que la
+scène se passât sans orage; il parla longtemps avec amertume, et il
+termina, par les mots suivants, des apostrophes que des larmes et des
+sanglots avaient fréquemment interrompues: «Vous, Monsieur, pourquoi
+me demander ce qu'il n'est plus en mon pouvoir de refuser?
+
+«Et vous, ma fille, vous avez, malgré moi, malgré vos devoirs, voulu
+vous lancer dans une sphère qui n'est ni la vôtre, ni la mienne;
+puissé-je me tromper; mais vous mourrez malheureuse!...» Hélas, il ne
+dit que trop vrai!
+
+Ce mariage, dont les formes imprudentes sont judicieusement abolies
+par les stipulations de notre Code civil actuel, hâta peut-être la
+mort de mon grand-père, qui eut lieu peu de temps après; et l'on peut
+croire qu'alors il était encore sous l'influence des impressions
+fâcheuses qu'il en avait éprouvées, car il ne laissa à ma mère que la
+portion nommée légitime, résolution qu'il n'aurait pas prise, sans
+cela, on peut le présumer; quoique les usages du Languedoc fussent et
+soient toujours défavorables aux cadets.
+
+Quatre enfants naquirent presque successivement de ce mariage, qui
+prospéra d'abord, comme on devait l'attendre de l'esprit d'ordre
+consommé de ma mère, de sa tendresse pour son mari, et du changement
+heureux qui s'opéra dans les habitudes de mon père. Il fut un
+excellent mari; et sa femme l'en récompensa par son dévouement,
+dévouement si passionné qu'il finit par lui coûter la vie à elle-même,
+comme tu le verras plus tard.
+
+Ta tante Eugénie fut le premier de ces enfants; dès qu'elle fut d'âge
+à pouvoir profiter des leçons d'un pensionnat, on la plaça dans celui
+qui était alors connu très avantageusement dans toute la France sous
+le nom de couvent de Lévignac, près Toulouse. Quand elle en sortit,
+c'était une demoiselle d'une grande instruction, de manières très
+distinguées, d'une belle taille, et douée d'une figure où des yeux
+noirs veloutés faisaient une impression profonde, entourés qu'ils
+étaient d'une peau éblouissante de blancheur, de sourcils d'ébène, et
+de la chevelure la plus touffue. Le marquis de Lort, ancien chef
+d'escadre, lui fit une cour assidue; mais le joli, le loyal,
+l'agréable chevalier de Polhes, aujourd'hui baron de Maureilhan,
+revenait à vingt-cinq ans d'une émigration où il avait été entraîné à
+l'âge de quinze, et quoique dans une position bien inférieure à celle
+du marquis de Lort, sous le rapport de la fortune, sa demande de la
+main de ma soeur fut acceptée par elle, et tous les jours elle s'en
+applaudit.
+
+Joséphine fut le second enfant de mon père. Celle-ci avait, sans
+mélange, tous les traits distinctifs des Bonnefoux; c'est-à-dire un
+teint ravissant, le nez aquilin, des yeux bleus d'une extrême douceur,
+quoique très vifs, et des cheveux d'un blond cendré charmant. Elle
+était remarquablement belle; mais sa beauté ne put la sauver du
+trépas; et à peine commençait-elle à frapper tous les regards qu'elle
+fut atteinte d'une maladie violente, et qu'elle y succomba.
+
+Je naquis ensuite en 1782; j'avais tout au plus dix-huit mois, que la
+petite vérole fondit sur moi avec toute sa malignité. Les médecins me
+laissèrent pour mort; la garde-malade me jeta le linceul sur la tête;
+mais ma mère me découvrit vivement, et m'embrassa, m'étreignant avec
+tant de tendresse que j'en fus ranimé! Il ne m'est resté de cette
+affreuse maladie que quelques marques sur la figure; par compensation,
+peut-être, je n'ai pas eu, depuis lors, de maladie vraiment sérieuse.
+Quant à ma taille, elle est exactement devenue celle de mon père, cinq
+pieds cinq pouces.
+
+Adélaïde, qui fut ma troisième soeur, mourut extrêmement jeune. Enfin,
+après une interruption assez longue, naquit ton oncle Laurent[28]; et,
+quatre ans après, c'est-à-dire en 1792, un sixième enfant, qui reçut
+le nom d'Aglaé, mais qui, comme Adélaïde, nous fut enlevée en bas âge.
+
+[Note 28: Laurent de Bonnefoux portait, dans sa famille, le nom de
+Gustave, qui ne figurait nullement sur son acte de baptême. On avait
+voulu le distinguer ainsi de M. de Bonnefoux de Saint-Laurent, dont
+nous avons déjà eu l'occasion de parler. Nous ignorons, au contraire,
+pourquoi l'auteur de ces _Mémoires_, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux,
+fut toujours appelé Léon par les siens.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ SOMMAIRE: Mes premières années, le jardin de Valraz et son
+ bassin.--Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le
+ chevalier de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille
+ Bonaparte.--Voyage à Marmande.--M. de Campagnol, colonel de
+ Napoléon.--Retour à Béziers.--La Fête du Chameau ou des
+ Treilles.--L'École militaire de Pont-le-Voy.--Changement de son
+ régime intérieur.--Renvoi des fils d'officiers.--À l'âge de onze
+ ans et demi, je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me
+ rendre à Béziers.--Rencontre du capitaine
+ Desmarets.--_Cincinnatus_ Bonnefoux.--Bordeaux et la
+ guillotine.--Arrivée à Béziers.
+
+
+Ma mère m'avait donné le jour; elle m'avait nourri de son lait; elle
+m'avait rendu la vie quand j'avais été abandonné, lors de ma petite
+vérole; j'eus ensuite le nez cassé dans une chute, et elle me prodigua
+les soins les plus touchants; une nouvelle chute que je fis, la bouche
+portant sur un verre cassé et ma bonne par-dessus moi faillit me
+rendre ce qu'on appelle bec-de-lièvre (Ne dirait-on pas qu'il y avait
+une conjuration générale contre ma pauvre figure?) et il fallut à
+cette digne mère un mois d'assiduités et de veilles pour m'empêcher de
+détruire l'effet des appareils que les chirurgiens avaient mis sur mes
+lèvres; cependant ce ne fut pas tout, sa tendresse eut à supporter une
+nouvelle épreuve, car elle avait encore une fois à me disputer à la
+mort et à remporter la victoire sur cette redoutable ennemie.
+
+Nulle part plus que dans ma ville natale on n'aime les parties de
+campagne: une salade en est ordinairement le prétexte; mais chacun
+apporte son plat, et la collation y est fort agréable, fort abondante,
+surtout lorsque la réunion se compose de personnes possédant de
+l'aisance, gaies, aimables, et vivant sous un des plus riants climats
+de l'univers. De charmants jardins avoisinent la ville de Béziers;
+celui de Valraz avait alors la vogue. On venait d'y goûter. Les dames,
+les cavaliers, se promenaient sur la terrasse; les bonnes dansaient
+des rondes au dessous, et les enfants folâtraient alentour. Tout à
+coup je me sens poussé. Je recule de quelques pas; je rencontre un
+tertre d'un pied d'élévation; je tombe à la renverse, et il me reste
+encore, de cette scène, l'ineffaçable souvenir de la magnifique voûte
+azurée du ciel du Languedoc, que je n'avais jamais remarquée
+jusque-là, et qui se déroula tout entière à mes yeux; mais un froid
+glacial vint suspendre mon admiration, j'étais dans un bassin de six
+pieds de profondeur!... mes camarades, seuls, m'avaient vu tomber;
+stupéfaits, ils n'osaient proférer une parole, et les bonnes dansaient
+toujours, lorsqu'un cri perçant se fit entendre. Quel pouvait-il être,
+si ce n'est celui d'une mère dont l'oeil vigilant ne découvre plus son
+fils, et qui, à l'embarras des autres enfants, devine l'affreuse
+vérité? S'élancer vers le bassin en faisant retentir l'air de ces mots
+déchirants: «Mon fils est noyé!» fut pour ma mère l'acte d'un instant;
+mais un officier du régiment de Médoc, qui était au bas de la
+terrasse, lui barra le passage, la saisit par la taille et l'arrêta.
+Cet officier apprit, à ses dépens, ce qu'il en coûte de lutter contre
+l'énergique passion de l'amour maternel; ses bas de soie furent mis en
+lambeaux, et ses jambes, en sang, par les hauts talons (alors à la
+mode) de sa prisonnière; ses mains, sa figure furent en vingt endroits
+égratignés jusqu'au vif; mais la belle taille qu'il tenait captive ne
+lui échappa point, et pendant ce temps un jardinier m'avait retiré du
+bassin et m'avait remis à mon père, qui, averti dans le salon d'où il
+n'était pas sorti après la collation, était accouru, et arriva pour me
+recevoir.
+
+Trois fois j'avais reparu sur l'eau, et trois fois j'étais retombé au
+fond; la vie n'était plus en moi qu'à sa dernière période; aussi tous
+les soins du monde ne purent-ils la rappeler qu'après un quart d'heure
+de la mort la plus apparente. Tous avaient renoncé à me sauver; ma
+mère, seule, ne s'était pas découragée. Elle me serrait de ses bras
+caressants; elle me réchauffait de son corps, et sa bouche, collée sur
+la mienne, m'envoyait sa bienfaisante haleine, afin de rendre leur jeu
+à mes poumons affaissés. C'est dans cette position que je la vis
+lorsque mes yeux se rouvrirent. Mes mains se croisèrent autour de son
+cou, comme pour la remercier; elle fut attérrée de bonheur! Je n'avais
+pas quatre ans; mais cette scène pathétique est encore devant mes
+yeux, comme si elle était d'hier.
+
+Promenant ensuite mes regards autour de moi, je vis, avec une sorte de
+terreur, quarante spectateurs immobiles; mais, tel est le caractère
+frivole de l'enfance qu'apercevant un grand feu devant la porte du
+salon et la jardinière y faisant chauffer pour moi une ample chemise
+rousse, en la tenant fermée au collet par ses mains, et la faisant
+tourner et gonfler vivement autour de la flamme, je partis d'un grand
+éclat de rire à ce spectacle inconnu...
+
+Jusqu'alors il était resté quelque doute à ma mère sur mon salut; mais
+ce rire inattendu la rassura complètement.
+
+Dès lors, n'ayant plus besoin de l'effort surnaturel de courage avec
+lequel elle avait surmonté de si pénibles émotions, elle céda à
+l'épuisement de ses forces, et elle s'évanouit. Son retour à la
+connaissance fut bien doux, car j'étais tout à fait remis, et elle
+put, à son aise, se livrer aux transports de sa joie.
+
+La Corse avait été réunie à la France en 1769; quelques années après
+le mariage de mon père, le régiment de Vermandois avait été tenu d'y
+fournir un certain nombre d'hommes de garnison. C'était un pays quasi
+barbare, d'une population ingouvernable, couvert de forêts où
+abondaient des sangliers redoutables. Lorsque mon père était forcé de
+quitter Béziers, il n'était jamais plus heureux que lorsque c'était
+pour aller dans cette île, où son activité, son courage, son goût pour
+la chasse qui ne s'était pas affaibli, trouvaient des aliments
+réitérés. Il se plaisait à gravir les rochers, à explorer les bois, à
+réduire les insurgés, autant qu'à affronter les terribles sangliers, à
+la poursuite desquels il courut souvent des dangers plus menaçants que
+dans ses autres excursions où, cependant, il avait, une fois, été
+atteint d'un coup de fusil à la jambe gauche.
+
+Toutefois Bastia et Ajaccio lui procuraient de temps en temps
+d'agréables moments de repos ou de distraction. Ce fut à Ajaccio qu'il
+vit briller Mme Lætitia Bonaparte, alors dans la fleur de l'âge, et
+qui faisait l'ornement de la société qu'on trouvait réunie chez le
+gouverneur de l'île, M. le comte de Marbeuf. Elle était mère de huit
+enfants, et lorsque mon père leur adressait de ces paroles aimables
+qui sortaient si gracieusement de sa bouche, il était loin de prévoir
+les hautes destinées de cette famille. Mme Lætitia, encore vivante,
+n'a perdu qu'un de ses enfants: Napoléon, son second fils.
+
+Mon père avait, en outre, quelques congés pour revenir à Béziers.
+C'étaient alors des moments charmants. Ma mère quittait la réclusion
+où, pendant l'absence de son mari, elle se condamnait sévèrement, afin
+de s'occuper, sans partage, des détails de sa maison; nous
+n'entendions plus parler que de fêtes ou de parties, et, une fois
+entre autres, nous exécutâmes celle d'aller à Marmande, voir mon
+respectable aïeul et les diverses personnes de la famille dont il
+était le chef.
+
+Nous traversâmes le Languedoc sur le bateau de poste du canal du Midi;
+il s'y trouvait, à l'aller comme au retour, des officiers, des dames,
+des enfants, qui me parurent d'une grande amabilité; j'en ai conservé
+les souvenirs les plus agréables.
+
+Arrivés à Marmande, non seulement nous visitâmes la famille qui,
+alors, s'y trouvant presque au grand complet, nous présenta une
+réunion de jeunes et brillants officiers, de charmantes filles, leurs
+soeurs ou leurs cousines, mais encore nous visitâmes tous les lieux
+des environs où se trouvait quelque Bonnefoux; nous allâmes même
+jusqu'en Périgord; et, dans nos tournées, nous eûmes l'occasion de
+voir un de nos parents, M. de Campagnol. Il était officier supérieur
+d'artillerie, et, depuis, il devint le colonel d'un régiment dans
+lequel servait Napoléon[29].
+
+[Note 29: Isaac-Jacques Delard de Campagnol naquit, le 19 janvier
+1732, au château de la Coste, paroisse de Saint-Léger, juridiction de
+Penne en Agenais, généralité de Bordeaux, aujourd'hui commune de
+Saint-Léger, canton de Penne (Lot-et-Garonne). Collaborateur et ami de
+Gribeauval, ce fut un des officiers d'artillerie les plus distingués
+du XVIIIe siècle, et son nom mérite d'être cité à côté de ceux de
+d'Aboville et de Sénarmont. Il servit pendant cinquante-quatre ans,
+fit neuf campagnes, prit part à sept sièges et à dix batailles.
+Lieutenant-colonel en 1781, sous-directeur d'artillerie à la Fère, il
+devint colonel le 1er avril 1791 et commandait à Grenoble, en 1791 et
+1792, le quatrième régiment d'artillerie, auquel appartenait Napoléon.
+Général de brigade, le 1er prairial an III, il commanda, par intérim,
+l'artillerie de l'armée des Alpes et prit ensuite sa retraite. Le
+général de Campagnol mourut au château de la Coste, le 28 juin 1809.]
+
+Ma mère fut accueillie comme devait l'être une dame de son mérite.
+Quant à moi, je gagnai complètement les bonnes grâces de mon aïeul, et
+celles du chevalier de Bonnefoux, qui servait dans la marine. Mon
+aïeul avait, sur la cheminée de sa chambre, un petit soldat en ivoire
+auquel il tenait beaucoup et dont il arriva que j'eus grande envie. Il
+me le donna avant notre départ; mais il fit la remarque qu'il avait
+été vaincu par ma persévérance et par l'adresse avec laquelle j'avais
+fait changer ses dispositions, qui n'étaient nullement de me faire ce
+cadeau, dont j'étais si fier.
+
+Ce que mon aïeul avait la bonté d'appeler de la persévérance était
+souvent de l'entêtement, défaut très grand, que, dans mon enfance,
+j'ai, quelquefois, poussé jusqu'à l'excès, qui a fait verser bien des
+larmes à ma mère, mais que mon père traitait avec beaucoup de
+discernement, quoiqu'il y mît une juste sévérité. Notre retour à
+Béziers fut marqué par la célébration d'une fête locale, qui porte le
+caractère, ainsi qu'on le remarque assez souvent dans le Midi, soit
+des rites du paganisme, soit de quelque fait historique important.
+Quoi qu'il en soit, cette fête a beaucoup d'éclat. Le jour qu'on lui
+assigne est celui de l'Ascension, c'est-à-dire l'époque la plus riante
+de l'année, dans un climat qui, lui-même, est d'une grande beauté;
+mais on ne la célèbre pas tous les ans; il faut de la joie dans les
+esprits, qui se rattache à quelque événement remarquable, et elle
+entraîne à de fortes dépenses; ainsi, depuis lors, on ne l'a guère
+plus revue qu'à la paix de 1802 et à celle de 1814[30]; on l'appelle
+«Fête du Chameau» ou plus agréablement «Fête des Treilles».
+
+[Note 30: M. Henri Julia, _Histoire de Béziers ou Recherches sur
+la province du Languedoc_, Paris, 1845, qui appelle notre fête, _Fête
+des Caritachs_ (Charités), dit au contraire, p. 360, «qu'elle a cessé
+à la Révolution française, qui ne se montra pas bienveillante pour le
+quadrupède d'Orient. On le fit brûler; puis on le porta sur la liste
+des émigrés pour s'emparer de son fief». Que ce dernier trait assez
+piquant soit exact, on peut l'admettre; mais ce n'est pas une raison
+pour que la _Fête du Chameau_ n'ait pas été de nouveau célébrée en
+1802 et en 1814.]
+
+ * * * * *
+
+Il paraît que lorsque les Maures pénétrèrent en France, d'où ils
+furent chassés à jamais par la valeur de Charles-Martel, ils
+éprouvèrent à Béziers une résistance à laquelle ils ne s'attendaient
+pas. Un guerrier de cette ville, nommé _Pépézuk_[31], les attaqua dans
+la rue Française où ils étaient déjà entrés, en fit un grand carnage
+et les repoussa hors la ville. On voit encore, au lieu même de cette
+rue où _Pépézuk_ arrêta les ennemis, la statue de ce guerrier, en
+marbre, scellée dans une encoignure, mais dégradée, mutilée par le
+temps, et réduite à une masse informe. C'est l'anniversaire de cet
+exploit que l'on célèbre encore en ce pays.
+
+[Note 31: M. Henri Julia, _op. cit._, p. 359, parle de la statue
+de _Montpésuc_, «ce héros qui sauva la ville en la défendant contre
+les Anglais». Ces divergences dans les traditions populaires ne
+doivent pas, d'ailleurs, nous étonner.]
+
+Un chameau gigantesque, en bois recouvert d'étoffes[32], sort de la
+mairie, logeant dans ses flancs des hommes qui profitent des stations
+pour lui faire jeter des gorgées de dragées et de bonbons; il précède
+une charrette traînée par cent mules harnachées avec luxe, et la
+charrette porte cinquante couples de jeunes gens, de jeunes filles,
+ornés de vêtements blancs, de bouquets, de rubans roses, et que la
+ville marie ce jour-là et dote en partie. Ce sont les principaux
+acteurs de la fête; ils tiennent chacun, dans chaque main, un cerceau
+garni de pampres, de feuilles et de rubans[33]; l'autre bout du
+cerceau est pris par le vis-à-vis, qui est toujours d'un sexe
+différent, et quand ils arrivent sur les places ou sur les promenades,
+nos mariés, animés par une excellente musique, et en chantant l'air
+délicieux des Treilles, exécutent des danses charmantes, et font, sous
+leurs cerceaux, mille figures, mille passes ravissantes.
+
+[Note 32: M. Julia p. 354, parle d'un chameau de bois revêtu d'une
+toile peinte sur laquelle on voyait les armoiries de la ville et les
+deux inscriptions latine et romaine: _Ex antiquitate renascor_. _Sen
+fosso_ (nous sommes nombreux)». D'après la tradition locale, ce
+chameau représentait celui de saint Aphrodite, martyrisé à Béziers.].
+
+[Note 33: Lorsque, le 26 juin 1777, le comte de Provence, plus
+tard Louis XVIII arriva à Béziers, il fut reçu dans le palais
+épiscopal par l'évêque, Mgr de Nicolaï. «Le prince marcha avec sa
+suite et monta jusqu'au perron sous la voûte gracieuse des cerceaux de
+la danse des Treilles», nous dit M. E. Sabatier, _Histoire de la ville
+et des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 402.]
+
+Les autorités, les notables assistent au cortège en grande cérémonie;
+chaque habitant fait une vaste provision de bonbons, et quand le
+signal est donné, on se sert de ces bonbons comme de projectiles, et
+la guerre commence. Malheur au propriétaire qui n'a pas fait démonter
+ses carreaux de vitres! Bientôt on s'en jette les uns aux autres, et
+la terre en est littéralement jonchée. On voit souvent des gens riches
+en dépenser pour mille écus; et l'on dit que, le jour dont je te
+parle, M. le Lieutenant-Général de Goyon en acheta pour 25.000 francs!
+
+Je te le demande: quelle fête pour des enfants! j'en fus tout ébahi!
+je m'en retrace jusqu'à la moindre circonstance; et je vois, quand je
+le veux, mon oncle Bouillet[34] quitter le cortège, s'approcher de moi
+en relevant sa robe rouge de Consul, et sortir de sa poche une belle
+orange confite qu'il m'avait destinée.
+
+[Note 34: Voyez plus haut.]
+
+Don Quichotte, toujours si sensé quand il n'est question ni de
+chevalerie errante, ni d'enchantements, prouve, dans un fort beau
+discours, la prééminence des armes sur les lettres; mais il dit
+ailleurs que si l'épée n'émousse pas la plume, la plume, non plus,
+n'émousse pas l'épée. C'est une vérité que l'on a longtemps méconnue
+en France, mais que le bon esprit de mon père, ainsi que sa propre
+expérience, lui firent apprécier; aussi, quoique l'usage fût alors peu
+répandu de cultiver l'esprit des jeunes gens destinés à la carrière
+militaire, mon père fut-il des premiers à sortir de cette voie, et il
+employa pour nous ce qu'il avait d'autorité, de ressources, de crédit,
+d'amis.
+
+Comme vous, mes enfants, j'ai appris à lire et à écrire en même temps
+qu'à parler. Plutarque dit que l'enfance a plus besoin de guides pour
+la lecture que pour la marche; je n'en eus qu'un pour tous ces
+exercices, et ce fut ma mère. Ses tendres soins en furent bien
+récompensés; car un soir, laborieusement placé derrière un paravent,
+j'écrivis, à l'âge de quatre ans, une lettre toute de ma composition,
+à ma soeur qui était à Lévignac; il y avait beaucoup de monde dans le
+salon lorsque j'allai montrer à ma mère ce que je venais d'écrire.
+Elle en fut si fière qu'elle en fit la lecture tout haut; et bientôt
+la lettre et l'auteur, passant de mains en mains, furent comblés de
+compliments, de caresses et de bonbons.
+
+Il fallut alors donner un peu plus de suite à mes travaux; je fus
+placé dans les meilleures écoles de la ville; mais mon père ne
+perdait pas de vue son projet favori d'éducation complète. Il pressa
+donc ses démarches, et obtint, à cause de ses services, de ceux de sa
+famille et de la modicité de sa fortune, une admission gratuite pour
+moi, réversible ensuite sur mon frère, à l'École, alors militaire, de
+Pont-le-Voy; je fis mes preuves d'instruction suffisante et j'y entrai
+en sixième, étant à peine âgé de huit ans.
+
+Je ne dirai pas toutes les larmes de ma mère à mon départ; mon père,
+obligé de retourner chez lui, ne put me conduire que jusqu'à Marmande;
+il prit cependant le temps de faire une visite à Lévignac, où j'eus
+bien de la joie en embrassant une soeur que j'ai toujours tendrement
+aimée; livré, ensuite, à celui de mes cousins, qui, depuis, mourut
+pendant l'émigration, et qui passait par Tours pour rejoindre son
+régiment, j'achevais ma route avec cet affectueux parent.
+
+Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de collège où l'esprit des
+élèves fût meilleur, sous tous les rapports, que celui de
+Pont-le-Voy[35], lorsque j'y arrivai. Pas de mauvais traitements aux
+nouveaux-venus, nulle jalousie entre camarades, aucun souvenir fâcheux
+des torts passés, dévouement complet en toute circonstance, enjouement
+naïf de la jeunesse; mais rien au delà; confraternité parfaite, enfin;
+voilà ce que j'y trouvai.
+
+[Note 35: Pont-le-Voy, ou Pontlevoy, est une commune du
+département de Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton de
+Montrichard. Le collège subsiste encore aujourd'hui; des prêtres
+séculiers le dirigent. Sous l'ancien régime, la congrégation de
+Saint-Maur y avait un collège, qui depuis 1764, jouissait du titre
+d'École royale militaire.]
+
+Trop jeune, disait-on, à la fin de l'année scolaire, pour passer au
+second bataillon que nous appelions la Cour des Moyens, on voulait me
+faire doubler ma sixième; toutefois mes compositions de prix furent si
+bonnes qu'il fallut renoncer à cette idée, et j'entrai en cinquième,
+qui se faisait dans cette cour. J'étais le plus jeune et le plus
+petit du bataillon; mais mon rang dans la classe m'y valut beaucoup
+d'amis; et comme, d'ailleurs, j'excellai au jeu de cercle, que nulle
+part je n'ai vu jouer avec plus de combinaisons ni avec tant de
+perfection, comme je sautais assez bien à la corde, et que j'étais
+très fort à la paume, ainsi qu'au jet de pierres ou ardoises, je fus
+bientôt recherché par les élèves des autres classes, et je devins un
+petit personnage.
+
+Le jeu des pierres est un exercice que nous pratiquions dans nos
+sorties avec une espèce de passion; il y faut de la souplesse, du coup
+d'oeil, et il peut avoir des résultats fort utiles. Je me suis, depuis
+lors, souvent saisi d'un gros caillou pour me défendre, et je crois
+encore qu'avec une telle arme je ne craindrais pas, à l'improviste,
+l'attaque d'un homme que j'aurais le temps de voir venir, eût-il le
+sabre à la main. Nous tuions des rats, des grenouilles, des mulots,
+des oiseaux, nous cassions des branches d'arbres assez fortes, et cela
+à de grandes distances.
+
+J'achevai ma cinquième, ma quatrième, et je commençais ma troisième,
+lorsque des événements qui bouleversèrent l'Europe ne manquèrent pas
+d'avoir leur contre-coup à Pont-le-Voy[36]. La Révolution avait
+éclaté; Louis XVI avait porté sa tête sur l'échafaud; nos chefs et nos
+professeurs avaient été changés. Les nouveaux nous arrivèrent avec le
+costume, les discours, les chansons de l'époque; ils crurent faire
+merveille en nous organisant en clubs, en nous abonnant aux journaux,
+en nous initiant aux folies du moment. Nous en prîmes bientôt la
+licence. «Qui sème du vent, récolte des tempêtes.» L'axiome ne tarda
+pas à se vérifier. En parodie burlesque des héros de la Bastille,
+nous nous portâmes en masse sur nos prisons que nous démolîmes; pour
+célébrer dignement les fêtes républicaines, nous exigions des semaines
+entières de congé qu'on n'osait refuser; à la moindre punition d'un
+élève, nous cassions les vitres; lorsqu'on voulait nous empêcher
+d'aller nous promener, nous enfoncions, nous brisions les portes, et
+nous dévastions la campagne; une fois même, nous allâmes attaquer le
+village voisin de Montrichard, accusé d'être peu républicain, et
+profitant de l'isolement où il était momentanément, attendu que les
+hommes étaient occupés aux travaux des champs, nous en rapportâmes
+force marteaux, haches, broches et autres armes ou instruments, sans
+compter une ample provision de pommes... Enfin ce séjour d'étude,
+d'émulation, de paix et de bonheur, n'était plus qu'un repaire
+d'animaux malfaisants.
+
+[Note 36: D'après un certificat délivré, le 29 octobre 1814, par
+le directeur du collège de Pont-le-Voy, Pierre-Marie-Joseph de
+Bonnefoux est entré, le 6 décembre 1790 à l'École royale et militaire
+de Pont-le-Voy, en exécution des ordres de M. de la Tour du Pin,
+ministre de la Guerre, en date du 24 octobre de la même année.]
+
+Telle était devenue cette admirable école, lorsque le Gouvernement,
+réfléchissant, dans sa prétendue sagesse, qu'on ne devait plus rien à
+d'anciens militaires, puisqu'ils avaient servi, jusque-là, autre chose
+qu'une soi-disant république de quatre jours, ordonna que, dans tous
+les collèges, on renverrait les fils de ces militaires. En
+conséquence, à la fin de 1793[37], sans aucun avis préalable à nos
+familles, on expédia du collège deux cents d'entre nous, qui furent
+déposés à Blois et à Tours, avec un petit paquet de linge plié dans un
+mouchoir bleu, un assignat de trois cents francs, qui, alors, en
+valait à peine la moitié, un passeport, un certificat de civisme, et
+la liberté de nous orienter, de nous diriger, de voyager à notre
+fantaisie. J'avais onze ans et demi; destiné pour le Midi, c'est à
+Tours que je fus déposé et abandonné, seul, sans connaissances ni
+ressources.
+
+[Note 37: Le 30 octobre 1793.]
+
+J'avoue que je fus un peu bien embarrassé d'être si libre. Ma première
+pensée fut de voir la ville. J'en parcourus tous les recoins, et je
+sortais d'une ménagerie ambulante, stationnée près du pont, pour aller
+prendre langue au bureau des diligences, lorsque je me sentis frapper
+sur l'épaule. J'avais lu, récemment, _Don Gusman d'Alfarache_; aussi
+étais-je bien en garde contre les voleurs, et je portais mon paquet
+avec moi dans mes courses; mon premier mouvement fut de le serrer
+vivement contre ma poitrine, et de me baisser pour ramasser un
+caillou! me retournant bientôt, je reconnus un de mes camarades, nommé
+Mayaud, fils d'un négociant de Tours et que son père, voyant la
+tournure que prenaient les affaires, avait prudemment retiré de
+l'École depuis trois mois; il allait à la campagne. Il me proposa de
+l'y accompagner; je n'eus garde de refuser. J'y fus parfaitement
+accueilli, et, comme, chez lui ou dans le voisinage, il avait beaucoup
+de frères, de cousins, d'amis, de parents, de parentes, d'amies, de
+cousines et de soeurs, je m'y trouvai complètement heureux, quoique,
+une fois, on m'y joua le tour de cacher mon paquet, que je fus deux
+heures à retrouver; je crus que j'en deviendrais malade; mais à mon
+tour, je le cachai si bien que la plaisanterie ne put pas se
+renouveler.
+
+Quinze jours si bien employés s'écoulèrent comme un songe; j'avais, en
+arrivant, écrit à ma mère, et je serais resté bien plus longtemps dans
+ce séjour enchanté, si l'on ne m'avait demandé si je ne craignais pas
+que ma famille fût inquiète sur mon compte. À ces mots, je pris mon
+chapeau, et je m'acheminai pour aller dénicher mon paquet chéri; on
+crut m'avoir blessé; mais il n'en était rien, car je n'agissais que
+par l'impulsion de mon coeur; on s'en justifia, cependant; mais il fut
+convenu qu'on irait arrêter ma place et que je partirais trois jours
+après; ce furent donc trois jours où la politique fut mise de côté et
+remplacée par mille amusements de mon âge; je fus accompagné à Tours
+par le cortège entier de mes camarades et nouvelles connaissances.
+Tant d'amitiés de leur part, tant de cordialité de celle de leurs
+parents, me touchèrent aux larmes, et j'en serai éternellement
+reconnaissant.
+
+À la première dînée sur la route de Bordeaux, je vis que j'étais
+l'objet de la curiosité générale, et, dans le fait, j'étais
+passablement remarquable, pour ne pas dire grotesque. Je portais un
+chapeau à trois cornes et un habit du modèle de ceux des Invalides
+actuels. J'avais, en outre, des culottes courtes avec boucles d'argent
+et des bas bleus; il ne faut pas oublier que mon paquet entrait dans
+la voiture avec moi, qu'il en sortait avec moi, et qu'alors je l'avais
+sous le bras. Néanmoins je me chauffais assez gravement, lorsqu'un
+voyageur de près de 6 pieds de haut vient à moi et me demande pourquoi
+il y avait trois trous sur chacun de mes boutons. «Parce que,
+répondis-je, il y avait trois fleurs de lys, et qu'un républicain ne
+porte plus de ça depuis la mort du tyran!» C'en fut assez pour gagner
+les bonnes grâces de mon interlocuteur. Alors il me demanda mon nom;
+je lui dis que je m'appelais _Cincinnatus_ Bonnefoux; je n'avais pas
+achevé qu'il m'avait embrassé; ensuite il me fit raconter mon
+histoire, et, lorsqu'il apprit notre attaque de la Bastille, la prise
+de Montrichard, et que je lui eus dit que je savais toutes les
+chansons républicaines, il me pressa dans ses bras à m'étouffer; il me
+dit qu'il était le capitaine Desmarets, qu'il venait du siège de
+Thionville, qu'il se rendait à l'armée des Pyrénées occidentales,
+qu'il serait, un jour, général, qu'alors il m'écrirait de venir auprès
+de lui comme aide de camp, et il se déclara mon protecteur. Dès ce
+moment, à table, en voiture, à l'hôtel, il me fit toujours placer à
+côté de lui, et vraiment il me soigna avec intérêt. C'est encore un
+service que jamais, non plus, je n'oublierai, malgré le caractère
+féroce de ce citoyen, dont j'aurai l'occasion de parler encore une
+fois.
+
+Depuis mon entrée à l'École militaire, la famille avait éprouvé de
+grands revers, dont je parlerai bientôt avec plus de détails. On me
+les avait laissé ignorer; je m'en aperçus pourtant d'une manière assez
+concluante par la privation de l'argent alloué par semaines aux menus
+plaisirs et par celle de toute espèce de vacances. Trois années
+passées ainsi, et de huit à onze ans, furent bien dures pour celui qui
+était accoutumé à toutes les douceurs de la maison paternelle; et mon
+expulsion avec 300 francs et un petit paquet _à moi_, après tant de
+gêne et de réclusion, étaient une liberté, une fortune, une
+responsabilité dont le poids m'embarrassait beaucoup. Heureusement que
+le capitaine Desmarest était venu fort à propos pour me soulager en
+partie de ce pesant fardeau.
+
+Si mon accoutrement me faisait paraître grotesque, il faut convenir
+que le sien ne pouvait que lui rendre le même service à mes yeux. Il
+portait une forêt de barbe, de moustaches et de favoris; sa tête était
+surmontée d'un bonnet de voyage tout rouge, fait en forme de bonnet
+phrygien et du bout duquel pendait une large cocarde qui se balançait
+sur son épaule. Il avait le pantalon bleu collant des sans-culottes,
+la veste appelée carmagnole, une épaulette et une contre-épaulette
+négligemment rejetées sur le dos, des bottines larges et courtes, et,
+enfin, un grand sabre traînant qui faisait, à chacun de ses
+mouvements, un vacarme épouvantable. C'est avec ce costume qu'il avait
+la prétention d'être un des officiers les plus élégants de l'armée.
+J'oubliais de dire que sa pipe n'abandonnait presque jamais sa bouche.
+
+Avec cet extérieur, sa voix était formidable, ses gestes énergiques,
+son élocution véhémente; je ne l'ai presque jamais vu sans l'apparence
+de la colère, je ne l'ai jamais entendu parler sans une multitude de
+jurements et d'imprécations. Un soir, entre autres, à Châtellerault,
+nous soupions, et il découpait une poule d'Inde; il y avait une
+vingtaine de personnes réunies. Il entendit, vers un bout de la table,
+quelques paroles qu'il crut mal sonnantes contre sa sainte
+République; il se leva alors, se mit à pérorer avec tant de violence,
+à agiter son grand couteau, sa grande fourchette, avec tant de menaces
+que chacun fui effrayé. On ne souffla plus le mot, on ne mangea plus;
+on n'osait pourtant pas se retirer; et, moi-même, si fort de sa
+protection, je fus interdit. Je repris cependant un peu de courage,
+quand je lui entendis dire qu'il ne voyait de républicains à cette
+table que son cher Cincinnatus et lui, et qu'il n'y avait que lui et
+moi de vraiment dignes de boire à la santé de la République et d'en
+chanter les louanges; ce que nous fîmes l'un et l'autre avec un air
+d'enthousiasme fort risible, apparemment, et en quoi, de bon ou de
+mauvais gré, nous fûmes joints par nos convives tremblants et
+consternés.
+
+Néanmoins, tout en chantant des chansons patriotiques, et déclamant
+contre les aristocrates, le citoyen Desmarest ne me conduisit pas
+moins à Bordeaux, sain et sauf, avec mon paquet, et moitié à peu près
+de mes cent écus. Il se rendit même aux diligences afin d'y arrêter ma
+place pour Toulouse; mais, avant de me quitter, il voulut, avec
+beaucoup de solennité, me donner quelques leçons civiques de son
+catéchisme particulier; le théâtre qu'il choisit fut fort bien adapté
+pour la leçon, car ce fut celui même de la guillotine, placée sur la
+place de la porte Salinière.
+
+Jamais la parole de cet énergumène n'avait été si animée, jamais son
+geste plus menaçant, jamais son regard plus farouche; son texte fut la
+noblesse et l'égalité (comme il entendait l'une et l'autre),
+l'infraction aux maximes républicaines (suivant les notions du temps)
+et l'instrument qui devait la punir, et qui était la conclusion
+ordinaire des affaires de cette époque.
+
+Il me le fit toucher, cet instrument fatal, et, finissant par une
+péroraison vraiment diabolique, tant elle était sanguinaire, il fit
+devant moi vingt serments et me reconduisit pour enfin m'abandonner à
+moi-même et à mes réflexions. Celles-ci ne furent pas longues; car
+heureusement, une exagération si outrée, et qui avait son côté
+comique, eut, sur mon intelligence, un effet tout opposé à celui que,
+sans doute, il en attendait. Je n'eus rien, en effet, de plus pressé
+que de revenir a mon rôle d'écolier, et tout en contrefaisant ce
+Mentor sans-culotte et bonnet-rouge, je poussai presque aussitôt de
+vifs éclats de rire sur la partie ridicule de sa personne, de sa
+déclamation, de ses expressions; et, malgré ce que je devais à ses
+bons soins dont je ne cessai pas d'être touché, je me promis bien,
+étant éclairé par l'expérience d'un voyage de cent lieues, d'achever
+les cent autres lieues sans me mettre sous la protection, ni dans la
+dépendance de personne. Tel fut mon début dans le monde; l'épreuve fut
+mémorable; mais elle ne dura pas longtemps.
+
+Je fis très bien ma route jusqu'à Toulouse. Un voyageur qui devait,
+dans deux jours, continuer vers Marseille, me proposa, si je voulais
+rester deux jours avec lui, de me déposer, en passant, à Béziers; mais
+je sus fort bien le remercier, et lui dire que je ne pouvais plus
+différer de rejoindre mes parents, et que, d'ailleurs, je connaissais
+le canal du Languedoc que j'avais déjà parcouru trois fois. J'y mis
+beaucoup d'aplomb; il n'insista pas; et prenant, tout seul, la voie du
+canal, j'arrivai encore avec quelque argent, et tout fier de n'avoir
+pas perdu une seule pièce de mon paquet, que je n'avais pas un seul
+instant abandonné.
+
+Ma poitrine se souleva avec force quand j'aperçus l'aspect imposant de
+l'évêché de Béziers et de l'église de Saint-Nazaire qui en était la
+cathédrale. Je sors de la barque, avec empressement, dès qu'elle
+accoste, je prends mon élan, et d'un seul trait j'arrive en courant.
+Bientôt je me trouve dans notre rue, dans notre cour, à notre porte;
+j'entre... Mais quel spectacle déchirant se présente à mes yeux! un
+cri perçant se fait entendre: c'était ma mère qui l'avait jeté, et
+déjà elle était dans mes bras. Hélas! ce n'était plus cette femme à
+la figure fraîche, heureuse et agréable, ce n'était plus cette taille
+admirable qui attirait tous les regards, ce n'était plus cette
+élégance de toilette qui en faisait une femme si remarquable; en un
+mot, elle parut comme un fantôme qui s'était levé et qui avait volé à
+ma rencontre. Les larmes furent abondantes de part et d'autre; je
+n'osais questionner, on n'osait parler; il fallut bien pourtant rompre
+le silence, car le vide irréparable du chef de famille ne se faisait
+que trop apercevoir, et je demandai mon père. Ce furent alors de
+nouveaux sanglots, des spasmes, des convulsions, que dirai-je, une
+agonie entière pendant laquelle des mots entrecoupés me révélèrent que
+mon père, parent d'émigrés et qui avait préféré broyer sa croix de
+Saint-Louis dans un mortier plutôt que de la remettre en d'indignes
+mains, avait, par ces motifs, été emprisonné. Peut-être, avant un
+mois, serait-il jugé et guillotiné!
+
+À ce mot de guillotine, de cet horrible instrument que l'énergumène
+Desmarest m'avait fait toucher, au souvenir de son exécrable discours,
+au rapprochement de la scène de Bordeaux et de celle où j'étais encore
+acteur à ce moment, et qui m'apprenait les périls de ma famille, je
+devins à mon tour comme égaré, et il fallut bien du temps pour nous
+remettre tous d'aussi vives émotions.
+
+Cependant j'étais rentré à la maison pendant l'heure du dîner; mon
+frère, âgé de cinq ans, effrayé de l'uniforme bleu que je portais,
+s'était caché sous la table; ma soeur Eugénie, avec sa tendresse
+accoutumée, m'accablait de caresses et cherchait à ramener le calme;
+mais de quelle robe grossière, quoique propre et bien faite, je voyais
+cette soeur couverte! quelle figure souffrante et malheureuse elle me
+montrait! enfin sur cette même table où, jusqu'à mon départ, avait
+régné l'abondance, la recherche même de temps en temps, quel dîner s'y
+trouvait? des lentilles, des oeufs et du pain noir! Oui, du pain noir,
+du pain de fèves et de maïs; car le Gouvernement d'alors, repoussé,
+isolé de l'univers entier par ses doctrines anti-sociales, n'avait su,
+ni pu, par des opérations commerciales, remédier aux mauvaises
+récoltes qui, pour comble de maux, vinrent affliger le sol français et
+y faire régner la famine et ses fléaux.
+
+Quant à ma soeur Aglaé, elle était dans son lit, et atteinte de la
+maladie qui la conduisit au tombeau. Oh! l'affreux spectacle que celui
+de la misère, de la souffrance, du malheur, du besoin, du désespoir,
+et combien mon coeur fut serré, lorsque, m'attendant à toutes les
+joies de la maison paternelle, je ne voyais que craintes, privations
+et douleurs!
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.--Les
+ États du Languedoc.--Le chevalier de Beauregard reprend son nom
+ patronymique.--La question de l'émigration.--Révolte du régiment
+ de Vermandois à Perpignan.--Belle conduite de mon père.--Sa mise
+ à la retraite comme chef de bataillon.--Revers
+ financiers.--Arrestation de mon père.--Je vais le voir dans sa
+ prison et lui baise la main.--Lutte avec le geôlier Maléchaux,
+ ancien soldat de Vermandois.--Mise en liberté de mon
+ père.--Séjour au Châtard, près de Marmande.--M. de La Capelière
+ et le Canada.--Les _Batadisses_ de Béziers.--Mort de ma mère.--M.
+ de Lunaret.--M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, est
+ nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de
+ Brest.
+
+
+Dès le commencement de la Révolution, le régiment de Vermandois avait
+quitté la Corse; mais il n'avait pas cessé de tenir garnison dans le
+Midi de la France, principalement à Montpellier et à Perpignan. Dans
+la première de ces villes furent, à cette époque, convoqués les États
+généraux, assemblée appelée à délibérer sur les innovations politiques
+que l'on projetait de faire adopter alors en France. Mon père
+reconnaissait qu'il y avait beaucoup d'abus à corriger, qu'il était
+temps de donner satisfaction à cet égard, mais qu'il fallait y
+procéder avec autant de fermeté que de sagesse. Ce fut dans cet esprit
+que, se prévalant de l'ancienneté de noblesse de sa famille, il
+demanda et obtint de faire partie, comme baron, des États généraux du
+Languedoc[38]. Il prit, à cette occasion, son nom patronymique, et il
+cessa de se faire appeler le chevalier de Beauregard.
+
+[Note 38: L'auteur veut parler ici de la dernière réunion des
+États du Languedoc, qu'il appelle États généraux en raison des trois
+Ordres, celui du Clergé, celui de la Noblesse et celui du Tiers-État.
+Parlant des États provinciaux, M. Esmein s'exprime ainsi, à propos de
+l'Ordre de la Noblesse, dans son _Cours élémentaire d'histoire du
+Droit français_, p. 601: «Tantôt c'étaient tous les gentilshommes
+ayant fief dans la province qui avaient droit de séance; tantôt
+c'étaient seulement un certain nombre de seigneurs qui avaient acquis,
+par la coutume, un droit personnel de convocation; parfois le roi
+désignait pour chaque session, à côté de ceux-là, un certain nombre de
+députés pris dans le corps de la noblesse.» C'est sans doute parmi ces
+derniers que figura M. de Bonnefoux.]
+
+La plupart des hommes portés à la tête des affaires publiques
+manquèrent d'énergie; beaucoup avaient des arrière-pensées; ils furent
+débordés, entraînés ou renversés, et le torrent n'en acquit que de
+nouvelles forces. La question de l'émigration, que plusieurs nobles
+résolurent par incitation, par crainte, ou comme objet de mode, fut
+cependant une des plus importantes, dans les régiments surtout, où les
+sous-officiers cabalaient vivement pour se débarrasser des chefs
+qu'ils voulaient remplacer. Le jugement sain de mon père se prononça
+contre; il dit, entre autres choses, qu'il ne comprenait pas qu'on
+pût, en un moment si critique, abandonner le roi, qui était le premier
+chef de l'armée. Trois officiers seulement de Vermandois restèrent en
+France; cependant ce n'était pas ce que voulaient les sous-officiers;
+à leur instigation, une sédition éclata à Perpignan pour contraindre
+ces officiers à passer en Espagne. Un des trois fut lanterné,
+c'est-à-dire pendu à la corde d'un réverbère, supplice alors très
+commun; un autre sauta par-dessus les remparts, et se cassa la cuisse,
+en cherchant à se sauver des fureurs de la soldatesque; quant à mon
+père, il alla droit au milieu de la mêlée, avec ses pistolets chargés,
+et il imposa tellement aux mutins par ses actes ou ses paroles, qu'il
+fut reconduit en triomphe chez lui; tant l'esprit des masses est
+changeant, tant le courage et la présence d'esprit font impression sur
+les hommes!
+
+Il avait montré sa résolution, lorsqu'il s'agissait de remplir ce
+qu'il appelait un devoir; il prouva bientôt son désintéressement,
+quand sa conscience lui prescrivit une ligne opposée de conduite. En
+effet les factions s'étaient ouvertement attaquées à Louis XVI; et ce
+monarque infortuné fut condamné à mort bien que sa personne eût été
+précédemment reconnue inviolable. Révoltante absurdité, familière
+pourtant à l'histoire de cette période fatale! Mon père n'était point
+riche; il avait une femme, quatre enfants en bas âge que nul, plus que
+lui, ne tenait à doter d'une éducation soignée; sa place, ses
+appointements perdus allaient faire un vide affreux; mais il crut que
+la fin tragique du roi ne lui permettait plus de continuer à servir,
+et il demanda sa pension de retraite, qui, en qualité de chef de
+bataillon, fut réglée à treize cents et quelques francs.
+
+Il n'avait plus les moyens de laisser ma soeur à Lévignac; elle en fut
+retirée, quoiqu'il ne manquât que peu de temps pour compléter son
+éducation. L'intérieur de la maison était susceptible de quelques
+réductions; elles furent faites par ma mère, qu'aucune femme au monde
+n'a jamais surpassée pour l'ordre, l'économie, la tenue d'un ménage.
+Cependant, à peine ces réformes domestiques furent-elles opérées
+qu'une loi vint réduire à rien les ressources qui nous étaient
+restées. Ce fut celle de l'émission d'un papier-monnaie, créé, sous le
+nom plus connu d'assignats, pour remplacer le numéraire que chacun,
+cédant à la terreur dont il était dominé, avait ou fait passer à
+l'Étranger, ou enfoui dans les entrailles de la terre. Les assignats
+ne purent inspirer aucune confiance; ils tombèrent à vil cours, et la
+pension totale de mon père suffisait à peine à la dépense de la
+famille pour un seul jour. À cette loi vint se joindre la banqueroute
+prononcée par le Gouvernement sur les fonds publics qui furent réduits
+au tiers de leur valeur; car déjà le Trésor ne pouvait plus en payer
+l'intégralité, et, pourtant, il avait profité de la confiscation des
+biens des émigrés et de ceux du clergé, qui montaient à plus de 2
+milliards. Pour nous, il en résulta l'abaissement d'une rente de 800
+francs, que les soins de ma mère avaient formée par ses économies, à
+200 et quelques francs, payables alors en assignats, c'est-à-dire à
+peu près à rien du tout.
+
+Chaque loi était pour nous un nouveau désastre. Telle fut,
+entr'autres, celle qui autorisait le remboursement en papier-monnaie
+de sommes reçues en prêt et en numéraire. Ma mère avait hérité d'une
+trentaine de mille francs de son père, qui avaient été placés à
+intérêts, car les militaires ne peuvent guère s'occuper de faire
+autrement valoir leur argent... Eh bien! ces 30.000 francs furent
+impitoyablement remboursés en assignats, et il fallut en donner reçu.
+Telle fut encore la loi sur les héritages. On n'avait même pas, alors,
+le bon sens de reconnaître que gêner la volonté testamentaire des
+vivants, c'était les forcer à donner leur bien avant leur mort, à
+dénaturer leurs propriétés, à placer leur fortune à fonds perdus, ou
+enfin à négliger et mal administrer leurs affaires; on décréta donc
+que tous les parents au même degré hériteraient au même titre. C'était
+sage, pour des enfants vis-à-vis des pères et mères, avec les
+restrictions pourtant que notre Code y a depuis apportées; mais, dans
+les autres cas, c'était impolitique, nuisible, injuste. Eh bien! cette
+loi[39] était à peine rendue que le chanoine Valadon, oncle de ma
+mère, et qui en voulait faire son héritière, mourut, et que nous fûmes
+frustrés de la portion la plus considérable de son héritage.
+
+[Note 39: Loi du 17 nivôse, an II (6 janvier 1794), art. 16: «Les
+dispositions générales du présent décret ne font point obstacle pour
+l'avenir à la faculté de disposer du dixième de son bien, si l'on a
+des héritiers en ligne directe, ou du sixième, si l'on n'a que des
+héritiers collatéraux, _au profit d'autres que des personnes appelées
+par la loi au partage des successions_.» Ainsi le testateur jouissait
+d'une quotité disponible du dixième ou du sixième; mais il ne pouvait
+la laisser à un de ses héritiers présomptifs.]
+
+Tu dois comprendre combien était triste notre position, après ces
+échecs et quelques autres moins importants que je passe sous silence.
+Toutefois ma mère luttait avec courage, souffrait avec patience, comme
+elle avait joui de l'aisance avec modération et attendait des temps
+meilleurs, lorsqu'un nouveau revers lui fit comprendre que,
+jusque-là, ses malheurs n'avaient, été que secondaires.
+
+La France était couverte d'échafauds et de prisons; cependant la
+loyauté, la réputation de mon père, ne permettaient à ma mère de
+concevoir aucune inquiétude. Elle dormait, un soir, tranquillement,
+après avoir, selon l'habitude qu'elle avait prise, travaillé jusqu'à
+onze heures, lorsqu'à minuit la force armée frappe à grand bruit,
+s'introduit, saisit mon père en robe de chambre et l'entraîne; une
+seule minute n'est pas accordée; ma mère se cramponne après son mari;
+on l'en sépare avec violence; elle s'y attache de nouveau, et elle
+suit l'affreux cortège jusque dans la rue; enfin, là, on les sépare
+encore, on la rejette brutalement; et, pendant une nuit froide et
+pluvieuse, elle tombe évanouie dans le ruisseau. Ce ne fut qu'assez
+longtemps après qu'on l'en retira; elle était toute meurtrie! Beaucoup
+de soins étaient nécessaires; mais le lendemain, au lieu de penser à
+sa santé, elle passa la journée chez les diverses autorités, ou à la
+porte de la prison, tantôt courant comme une insensée, tantôt
+suppliant avec larmes et prières... Une maladie sérieuse s'ensuivit,
+maladie de poitrine aggravée par la position fâcheuse de son esprit,
+qui la retint trois mois au lit, dont jamais elle ne put parfaitement
+se guérir, et qui la conduisit trois ans après au tombeau!... Mais
+n'anticipons pas sur les événements, et bornons-nous aujourd'hui à le
+dire, que ce fut peu après ses premières sorties que j'arrivai de
+Pont-le-Voy, et que je vis dans un si pitoyable état celle dont la
+florissante santé devait faire espérer un autre destin. Ce fut l'habit
+bleu du collège que je portais, qui avait causé à mon frère la frayeur
+par suite de laquelle il s'était caché sous la table; il crut que la
+force armée revenait, et que c'était lui qu'on voulait emprisonner.
+
+Qui croirait aujourd'hui, qu'il n'y a pas longtemps encore, en
+France, il fallut des formalités sans fin, pour permettre à un enfant
+de onze ans revenant du collège, de revoir son père, prétendu
+prisonnier politique et presque sexagénaire! et encore quelles
+formalités! quelles démarches! C'étaient des membres d'un Comité de
+Salut public à solliciter, des espions de la police à fléchir, un
+représentant à aller voir à Montpellier; on eût vraiment dit que la
+sûreté de l'État se trouvait en jeu! Quelque chose de plus repoussant
+encore était de subir le ton grossier, les soupçons ridicules, les
+sarcasmes insolents, l'ignorance stupide, le tutoiement répugnant de
+ces individus; et, s'il échappait une parole douteuse, vous étiez
+vous-même saisi et aussitôt incarcéré. On vit des têtes tomber pour de
+moindres délits. Le tutoiement, surtout, rebutait ma mère au dernier
+point; elle le trouvait incivil, ignoble; elle ne comprenait pas qu'on
+pût assez peu respecter la langue française, dont les diverses nuances
+du _Tu_ et du _Vous_ sont une des plus rares beautés, qu'on pût
+s'oublier assez pour forcer des femmes à s'exprimer ainsi, en
+s'adressant aux hommes de toute condition, même à ceux qu'elles ne
+pouvaient qu'exécrer.
+
+Cette pauvre mère se soumettait pourtant à ces humiliations depuis la
+captivité de mon père, dont elle ne cessait de réclamer la liberté
+auprès de tous les tribunaux, de tous les fonctionnaires, à Béziers, à
+Montpellier, partout enfin où elle croyait trouver quelque chance de
+succès. Elle n'avait pas encore réussi en ce point important; mais
+elle obtint que je pusse voir mon père. Le sourire vint alors
+effleurer, pendant quelques instants, des lèvres d'où il était banni
+depuis longtemps, et je m'acheminai vers le lieu de la détention, qui
+était l'évêché de Béziers, transformé en prison d'État.
+
+Maléchaux, ancien soldat de Vermandois qui, dans une position
+fâcheuse, avait éprouvé l'indulgence de mon père, était le geôlier de
+cette prison. Ce fut lui qui me conduisit jusqu'à une porte grillée où
+le prisonnier parut et me tendit une partie de la main à travers des
+barreaux; mais, comme je n'étais pas assez grand pour y atteindre
+commodément, il se baissa, et ce fut par dessous la porte qu'il me
+présenta cette main vénérée, vers laquelle je m'inclinai pour la
+baiser. Dans ce mouvement si naturel, je ne sais ce que Maléchaux
+trouva de contraire à la majesté de sa République, mais il s'approcha
+en jurant; et,--l'infâme!--il repoussa du pied la main de mon père
+qui, à son tour, fit retentir la salle de véhémentes imprécations.
+Cependant je n'avais pas perdu mon temps; j'avais cherché à arracher
+un des carreaux du vestibule où j'étais; si j'y étais parvenu, mon
+jeune bras, muni de son arme favorite, aurait fait sentir ma légitime
+vengeance à l'odieuse face du lâche geôlier. Il n'en fut pas ainsi;
+toutefois, Maléchaux venant à s'approcher de moi, je m'élançai sur ses
+jambes, et, à belles mains, à belles dents, je les lui écorchai
+jusqu'au sang; il me saisit alors; mais, n'ayant rien de mieux à faire
+que de se débarrasser d'un si incommode ennemi, il me jeta par-dessus
+une petite barrière, et je roulai les escaliers. Ma mère s'était
+évanouie; elle garda plusieurs jours le lit, par suite de cette scène,
+dont elle craignait les funestes conséquences, même pour moi; mais il
+n'en résulta qu'un resserrement plus rigoureux du prisonnier, et
+qu'une aggravation notable dans l'état de la santé de notre malade.
+Desmarest avait déjà porté une vive atteinte à mon républicanisme de
+collège; Maléchaux acheva le désenchantement.
+
+Une commission judiciaire, appelée commission d'Orange du nom de la
+ville où, probablement, elle avait été organisée, parcourait alors le
+midi de la France, statuant sur le sort des détenus politiques, et
+montrant le pur amour de la liberté dont elle se disait animée, par un
+grand nombre de condamnations à mort. Les alarmes de ma famille furent
+vivement excitées par la nouvelle de son approche; cependant elles
+s'accrurent encore, ainsi que les angoisses de ma mère, lorsqu'elle
+apprit que son mari était parvenu à se procurer des pistolets. Elle
+le connaissait; il avait dit qu'il ne se laisserait pas juger; qu'un
+des pistolets frapperait un de ses ennemis, que l'autre serait pour
+lui, et elle était assurée qu'il tiendrait parole! Elle redoubla donc
+d'instances, de démarches, de supplications, et, enfin, elle eut
+l'inespéré bonheur de revenir de Montpellier avec la liberté de mon
+père, signée par le représentant du peuple, qui y exerçait la première
+autorité. Il n'y eut, avant la chute sanglante de Robespierre, qu'un
+autre exemple de pareille réussite à Béziers, et tu t'imagines quel
+délire de joie anima cette épouse si dévouée, en apportant une telle
+nouvelle, et en revoyant celui qu'elle avait délivré!
+
+Hélas! tant d'émotions, tant de fatigues la confinèrent de nouveau
+dans son lit, et elle nous dit alors: «Je sais bien que j'en mourrai;
+mais je recommencerais encore en pareil cas, eussé-je la certitude de
+ne pas réussir!»
+
+Les premiers jours furent donnés au plaisir de se revoir; il fallut
+ensuite songer à l'existence de la famille, et mon père partit avec
+moi pour Marmande, afin d'y réaliser quelques restes de sa légitime,
+qui s'élevèrent à un millier d'écus en numéraire. Son frère s'était
+dépouillé d'une partie de ses biens pour le mariage de son fils aîné;
+celui-ci avait émigré avec deux de ses frères; ces mêmes biens avaient
+été confisqués; mon oncle avait été emprisonné, et son second fils, le
+marin, subissait le même sort à Brest, au retour d'une campagne de
+plusieurs années. Tu vois que les Bonnefoux étaient frappés sur tous
+les points et de toutes les manières.
+
+Tant de malheurs n'avaient pas permis qu'on s'occupât de moi depuis
+mon retour de Pont-le-Voy. Jusqu'à mon départ pour Marmande,
+c'est-à-dire pendant un peu plus d'un an, j'avais donc été entièrement
+livré à moi-même; aussi n'est-il pas étonnant que, m'étant étroitement
+lié avec tous les enfants ou, pour mieux dire, les gamins du
+voisinage, j'aie été de leurs parties, de leurs tours malins et
+souvent périlleux, pour lesquels les enfants du midi de la France sont
+si renommés; de leurs escapades sur les toits ou dans les jardins; de
+leurs batailles, enfin, de quartier à quartier. Mon frère m'y suivait,
+m'approvisionnant de pierres dont il emplissait ses poches et son
+chapeau; mais tout n'y était pas couleur de rose: une fois, par
+exemple, j'eus le pouce cassé d'un coup de caillou qui m'atteignit,
+comme j'étais en position d'en lancer un moi-même; une autre fois, je
+reçus une pierre à la tête dont je fus longtemps étourdi. Je parvins à
+donner le change chez moi, sur ces accidents, dont je porte encore les
+marques et que j'aurais évités en suivant les conseils de ma mère;
+mais je continuai ce train de vie, qui me plaisait extrêmement et qui
+était une conséquence presque inévitable de la situation où se trouve
+une famille qui perd son chef, et où la maladie et la misère font
+ressentir leur funeste influence.
+
+Un jour, entr'autres, j'étais avec mon frère, sur un toit assez
+incliné, où nous avions placé dès pièges pour prendre des moineaux.
+Une tuile se casse sous mes pieds; je me sens entraîné; je n'ai que le
+temps de me jeter à plat ventre; je glissais encore et j'allais rouler
+en bas, lorsque, par une heureuse présence d'esprit, j'étends
+soudainement les bras et j'écarte les jambes. Cette précaution me
+sauve; je crie à mon frère de rentrer, et je le suis en rampant. Qu'il
+s'en fallut de peu que je ne tombasse d'au-dessus d'un cinquième dans
+une cour, et dans quelle cour! celle de la maison de ma tante
+d'Hémeric où ma mère était en ce moment près d'une croisée qui donnait
+sur cette cour. Pour le coup, je fus corrigé des toits, aussi bien que
+de la République; mais qu'il eût mieux valu que je n'eusse pas attendu
+la leçon et que je me retirasse, en même temps, de mes autres
+excursions belliqueuses!
+
+Le voyage de Marmande interrompit heureusement cette fâcheuse
+disposition d'esprit; mon père m'avait conduit au Châtard, propriété
+située à six lieues de Marmande, près d'Allemans, sur le Drot[40],
+appartenant à M. Gobert du Châtard qui était marié à une soeur de mon
+père et qui vivait là, retiré du service, avec ses cinq filles et son
+fils, réquisitionnaire lors des premières années de la République,
+mais congédié par faiblesse de santé. Mon oncle était l'homme du monde
+le plus jovial, le plus ami des enfants qu'on pût rencontrer; sa femme
+avait absolument les mêmes traits que mon père, c'était la vertu, la
+piété, la politesse dans tout leur charme; mes cousines respiraient la
+complaisance et la bonté, et leur frère était un fort aimable jeune
+homme. De quelle folâtre liberté j'ai joui dans ce riant séjour! mon
+oncle me menait à ses champs; avec lui je cultivais ses jardins, je
+taillais ses arbres, je surveillais ses travailleurs; avec son fils,
+je montais à cheval, je courais les foires, les assemblées, les
+sociétés des villages voisins; auprès de mes cousines, nous passions
+des veillées délicieuses; mon oncle, dans la chambre de qui je
+couchais, me racontait, soir et matin, les histoires les plus
+divertissantes; ah! c'était mieux encore que mon séjour chez les MM.
+Mayaud, près de Tours, où pourtant je m'étais si complètement bien
+trouvé. Comme ces beaux sites plurent à mon coeur enchanté! que de
+belles parties j'y fis sans interruption, combien j'en ressentis de
+plaisir, après avoir été si douloureusement froissé! et quels regrets
+j'éprouvai quand mon père, ayant terminé ses affaires, vint me
+chercher et m'arracher à ces excellents parents dont les yeux, à mon
+départ, furent, eux aussi, baignés de larmes. De cette nombreuse
+famille, une seule de mes cousines, nommée Céleste, et bien céleste
+assurément par ses vertus et sa piété, vit encore retirée à
+Marmande[41], et son frère a laissé une très aimable et très jolie
+fille, qui vient de se marier dans cette même ville.
+
+[Note 40: Aujourd'hui, commune du département de Lot-et-Garonne,
+canton de Lauzun, arrondissement de Marmande.]
+
+[Note 41: En 1835.]
+
+Si jamais mon père réfléchit avec un sentiment d'amertume sur les
+folies de sa jeunesse, si jamais il déplora les fatales conséquences
+de la passion qu'il avait eue pour le jeu, ce fut sans doute lorsque,
+quittant Marmande, il vit que ses mille écus suffiraient à peine à
+payer quelques dettes contractées pendant sa captivité, et qu'ensuite,
+sans aucun espoir de travail ou de retour de fortune, il avait à
+subvenir aux besoins d'une famille assez nombreuse, en bas âge, et,
+principalement, aux nécessités imposées par la maladie de ma pauvre
+mère, qui ne faisait qu'empirer. Ma tante d'Hémeric, trop vive, trop
+enjouée, pour se plier aux exigences d'un ménage, avait souvent refusé
+de se marier pendant sa jeunesse; ce n'était qu'après l'âge de
+trente-six ans qu'elle s'y était décidée, et elle n'avait pas
+d'enfants. Son mari, qui a laissé une fortune considérable à un fils
+d'un premier lit, admirait et plaignait ma mère; ainsi ma tante,
+cédant en toute liberté aux impulsions de son coeur généreux, put, en
+mille circonstances, nous aider. Que ne lui devons-nous pas pour
+l'avoir toujours fait avec obligeance et chaleur!
+
+Toutefois notre éducation se trouvait presqu'entièrement interrompue;
+il existait, cependant, à Béziers, un ancien officier nommé de La
+Capelière, ami de mon père, et parent de Mme de Bausset[42] (dont nous
+avons vu le fils préfet des Tuileries sous Napoléon), qui lui avait
+donné chez elle un asile hospitalier, car il était sans fortune. Cet
+officier avait servi au Canada; il avait assisté au combat opiniâtre
+où deux héros, Montcalm et Wolf, généraux des armées ennemies,
+restèrent sur le champ de bataille. La France perdit, alors, cette
+vaste colonie. M. de La Capelière la quitta avec chagrin; car, comme
+il le disait ingénuement, il avait _le coeur pris en Canada_. Ma tante
+lui avait rappelé les traits de sa maîtresse; il lui avait offert sa
+main; mais c'était dans le temps des dispositions antimatrimoniales de
+l'espiègle fille, qui prenait plaisir à lui faire parler de son
+Américaine, à lui faire répéter _qu'il avait le coeur pris en Canada_,
+mais qui résista toujours. Ce digne officier était resté l'ami de la
+maison; il s'occupait beaucoup de littérature; il avait une
+bibliothèque de bon choix; il nous prêta des livres; il nous donna des
+conseils; il nous fit faire des extraits d'histoire; mais ce n'étaient
+point des leçons réelles ou régulières; en un mot, c'était beaucoup
+qu'il voulût se donner tant de soins; mais c'était à peu près sans
+portée ou sans résultat pour mon frère et pour moi.
+
+[Note 42: Louis-François-Joseph, baron de Bausset, né à Béziers le
+15 janvier 1770 préfet du Palais en 1805, surintendant du Théâtre
+français en 1812.]
+
+D'ailleurs, mes anciens camarades nous avaient empaumés; l'ardeur
+belliqueuse des gamins du Midi s'était encore emparée de nos jeunes
+coeurs, et nous reprîmes, en cachette, nos anciennes habitudes. Or il
+arriva un jour que, dans une opiniâtre _batadisse_ (bataille
+d'enfants), livrée près de la porte de la citadelle[43], notre parti,
+ordinairement victorieux, éprouva un rude échec. Je lançais des
+pierres au premier rang, quand, tout à coup, j'aperçois une douzaine
+d'assaillants s'avancer vers moi avec une confiance inaccoutumée; je
+me retourne, je vois que mes compagnons fuient dans toutes les
+directions, et qu'il ne reste près de moi que mon frère, à son poste,
+c'est-à-dire me présentant son chapeau plein de pierres, afin de
+pouvoir continuer le combat. Je renverse ses munitions par terre, je
+le prends par la main, et je me sauve à mon tour. Nous courions comme
+des Basques, en nous dirigeant vers la maison; nous y serions même
+arrivés sains et saufs, si, contre l'usage, la porte extérieure n'eût
+été fermée. Nous frappâmes; mais, hélas! ma soeur nous ouvrit tout
+juste à l'instant où deux grands lurons venaient de nous renverser, et
+épuisaient sur moi, car mon frère était trop petit pour les occuper
+longtemps, leur rage et leur colère à bons coups de pieds, abondamment
+accompagnés de bourrades à coups de poings. Les voisins nous
+dégagèrent, ma soeur nous rétablit de son mieux; elle promit même de
+n'en rien dire à mon père; mais ce fut à condition que nous
+renoncerions à nos sorties guerrières; ce résultat était assez
+pénétrant pour que nous n'eussions de peine ni à promettre ni à tenir;
+ainsi, de compte fait, les _batadisses_ furent mises à l'oubli et
+reléguées avec la République et les courses sur les toits. Nous en
+fûmes complètement dédommagés par des connaissances, que la bonne
+société qui commençait à respirer depuis la mort de Robespierre, nous
+mit à même de faire; ces connaissances étaient des jeunes gens,
+enfants d'amis ou de parents de la maison, chez qui nous trouvâmes de
+tout autres goûts, que nous adoptâmes avec vivacité.
+
+[Note 43: L'abbé Expilly dans son _Dictionnaire géographique,
+historique et politique des Gaules et de la France_, tome I, 1772, au
+mot Besiers ou Béziers, s'exprime de la façon suivante: «La citadelle
+était située dans l'endroit le plus élevé de la ville, assez proche de
+la porte, qui conserve encore le nom de porte de la Citadelle. Cette
+forteresse fut démolie en 1673, et il n'a plus été question de la
+rétablir; aussi ce serait une dépense plus qu'inutile. Auprès de cette
+porte que nous venons de nommer, est une grande place ou belvédère,
+qui a la forme d'une terrasse et qui sert de promenade publique: de
+cet endroit les vues sont également très agréables.»]
+
+Il est vrai que l'étude n'entrait pour rien dans ces goûts; car le
+malheur des temps voulait que les collèges, que les écoles, fussent
+indignement organisés, et qu'il y eût une sorte d'anathème contre les
+personnes qui recherchaient les occasions de s'instruire; mais, au
+moins, il y avait de la politesse, de bonnes manières chez mes
+nouveaux amis; et, quant aux plaisirs, c'étaient les jeux de billard,
+de mail, de boules, de paume, dans lesquels j'acquis, parmi eux, une
+assez grande supériorité pour être recherché par tous.
+
+Il est digne d'être remarqué qu'à aucune période de la vie les enfants
+n'ont plus besoin de leurs parents qu'en bas âge; et que, pourtant,
+plus on est près de cet âge, moins on comprend ce besoin, moins, en
+quelque sorte, on est sensible à une perte toujours si importante.
+J'ai peine encore à m'expliquer comment, ayant sous les yeux tant de
+souffrances et de peines, tant de dévouement et de malheurs, il pût
+encore me rester, dans l'âme, quelque place à d'autres émotions, dans
+l'esprit, quelques pensées d'amusement. L'enfance est ainsi faite;
+tout glisse sur elle, l'impression même des chagrins. Notre tendre
+mère, d'ailleurs, mettait tant de soins à cacher son véritable état,
+nous engageait tous si vivement à nous distraire! C'est seulement de
+cette façon que je me rends quelque compte des dissipations dont je
+conservais l'habitude. Après trois ans de luttes, il n'en arriva pas
+moins ce cruel moment qui devait l'enlever à ses souffrances, comme à
+notre amour, et qui allait nous frapper d'une perte irréparable.
+
+Je ne retracerai pas tous les détails de ce moment suprême; mais il
+fut bien solennel. Le caractère des maladies de poitrine est de
+laisser, presque jusqu'au dernier souffle, une entière liberté
+d'esprit. Un enthousiasme soudain brilla alors dans les yeux de notre
+malade et, d'une voix animée, elle dit: «Je ne puis déplorer ma mort,
+puisque mon devoir était tracé et que je ne serais plus qu'un obstacle
+à votre bonheur... Ma soeur se charge d'Eugénie et lui promet sa
+fortune; ainsi ma fille obtiendra le prix des plus tendres soins
+qu'une mère ait jamais reçus, et elle paraîtra, dans le monde, avec
+tous ses avantages naturels; quant à toi, mon fils bien-aimé--me
+dit-elle en m'embrassant et après une longue pause--j'ai l'assurance
+que ton cousin, le marin, reprendra bientôt sa carrière, et qu'il t'y
+fera entrer, comme ton père contribua, jadis, à l'y placer; tu dois
+réussir dans cette arme; tu y introduiras ton frère, et c'est avec
+satisfaction que je pense que l'épée ne sortira pas de la famille...
+Adieu, ma soeur, voilà ta fille... adieu, mon mari, embrassons-nous
+encore une fois...» Et, peu après, ce ne fut qu'une scène de sanglots
+et de désolation. C'était le 18 novembre 1797.
+
+Ma tante tint religieusement ses promesses. Mon père partit avec mon
+frère pour Marmande, où, suivant l'usage de l'ancienne noblesse, il
+s'établit chez son frère aîné, qu'il n'avait jamais tutoyé, le
+considérant toujours comme le représentant de son père; et moi, en
+attendant que j'entrasse au service, je fus recueilli par un ami de la
+maison, M. de Lunaret, dont le fils, aujourd'hui conseiller à la Cour
+royale de Montpellier, était mon compagnon de choix, et qui mit tant
+de délicatesse dans ses procédés qu'aucune différence ne pouvait se
+remarquer entre les deux camarades. Ce digne vieillard vit encore; un
+de ses plus grands bonheurs est de me recevoir à Béziers, et sa belle
+âme s'indigne toutes les fois que je lui rappelle son affectueuse
+bienveillance et les marques qu'il m'en a données.
+
+Cependant je grandissais beaucoup, et je passai encore huit mois à
+Béziers, attendant que le capitaine de vaisseau, neveu de mon père, et
+que j'appellerai dorénavant M. de Bonnefoux, reprît du service. M. de
+Lunaret me traitait toujours comme son fils; je le suivais à Lyrette,
+nom de sa maison de campagne, près de la ville, où il allait souvent;
+il me conduisit, même, au village de Cabrières[44], situé dans la
+partie des montagnes que l'on trouve à quelques lieues dans le
+nord-est de Béziers et où il avait une propriété. Ce fut une partie de
+délices pour le jeune Lunaret et pour moi; j'y retrouvai presque le
+Châtard. Nous nous y livrâmes à mille exercices, jeux ou plaisirs de
+notre âge, dans lesquels nous excitions, même, l'étonnement de ces
+montagnards; enfin, après un séjour de trois mois, nous en revînmes,
+tous les deux, avec une dose de vigueur, avec une allure d'aisance que
+la vie âpre de ces contrées agrestes contribue ordinairement à donner
+à ses robustes habitants.
+
+[Note 44: Aujourd'hui, commune du département de l'Hérault, canton
+de Montagnac, arrondissement de Béziers.]
+
+C'est la dernière partie de ce genre que j'aie faite, en y portant
+les goûts vifs de l'enfance, car mon existence changea entièrement par
+la nouvelle que je reçus, à mon retour de Cabrières, que M. de
+Bonnefoux, ami intime du ministre de la Marine Bruix[45], venait
+d'être nommé adjudant général, aujourd'hui major général, du port de
+Brest. Il avait quitté Marmande pour se rendre à son poste; en passant
+à Bordeaux, il m'y avait embarqué[46] sur le lougre _la Fouine_, qu'on
+armait pour Brest, et je devais partir sur-le-champ de Béziers, afin
+de passer trois mois de congé auprès de mon père; après ce temps il
+m'était enjoint d'aller faire, à bord de _la Fouine_, mon service de
+novice ou d'apprenti marin. On ne pouvait pas alors devenir aspirant
+ou élève, sans un embarquement préalable d'une durée déterminée, et
+sans un concours public, où l'on répondait à un examinateur sur les
+connaissances mathématiques exigées. Je ne savais rien de ce qu'il
+fallait pour cet examen; mais mon cousin m'attendait à Brest pour m'y
+faire embarquer sur un bâtiment en rade, avec permission du
+commandant de descendre à terre, afin d'étudier sous un bon maître, et
+de pouvoir suivre, d'ailleurs, les cours des écoles du Gouvernement.
+
+[Note 45: Eustache de Bruix, fils d'un ancien capitaine au
+régiment de Foix, né le 17 juillet 1759 à Saint-Domingue (quartier du
+Fort-Dauphin), appartenait à une famille analogue à celle de M.
+Casimir de Bonnefoux. Son aîné de deux ans seulement, il avait été,
+comme lui, garde de Marine à la compagnie de Brest, à la vérité, et
+non pas à celle de Rochefort. Comme lui, il avait montré une brillante
+valeur pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Nommés
+lieutenants de vaisseau le même jour, le 1er mai 1786, capitaines de
+vaisseau le même jour, le 1er janvier 1793, les deux officiers étaient
+destitués en qualité de nobles par arrêté des représentants du peuple
+en mission à Brest. Rentrés peu de temps après dans la Marine, ils
+devenaient encore l'un et l'autre capitaines de vaisseau de première
+classe, le 1er janvier 1794, et chefs de division en 1796. À partir de
+ce moment, au contraire, M. de Bruix distançait rapidement son ami,
+pour terminer, à la vérité, sa brillante carrière beaucoup plus tôt.
+Contre-amiral le 20 mai 1797, ministre de la Marine et des Colonies,
+le 28 avril 1798, vice-amiral, le 13 mars 1799, amiral, le 28 mars
+1801, conseiller d'État, le 23 septembre 1802, commandant de la
+flottille de Boulogne, le 15 juillet 1803, grand-officier de l'Empire
+avec le titre d'inspecteur des côtes de l'Océan, Bruix mourait à
+Paris, le 18 mars 1805. Dans les dernières années de sa vie, il avait
+retrouvé M. de Bonnefoux à la tête de la préfecture maritime de
+Boulogne, et ce dernier lui avait succédé dans le commandement de la
+flottille.]
+
+[Note 46: P.-M.-J. de Bonnefoux est donc entré dans la marine à
+l'âge de seize ans et non pas à l'âge de treize ans, comme le dit
+l'auteur de sa biographie dans la _Grande Encyclopédie_.]
+
+Je fus abasourdi de toutes ces nouvelles; mais l'enfance est peu
+soucieuse; elle est possédée du goût des aventures et remplie de
+curiosité. J'eus pourtant un vif serrement de coeur en quittant ma
+bonne tante, ma tendre soeur, l'excellent M. de Lunaret, son fils, mon
+cher ami; mais enfin je partis pour Marmande.
+
+Quand j'y arrivai, mes deux cousines, Mmes de Cazenove de Pradines et
+de Réau étaient veuves; la première s'adonnait presque entièrement à
+l'éducation première de son fils ou à ses exercices de piété; mais sa
+soeur voyait un peu plus le monde; je lui servis de cavalier; j'avais
+seize ans; malgré mes genoux un peu gros et mon dos un peu voûté,
+j'avais cinq pieds cinq pouces; ma figure était loin d'être bien; mais
+on disait que j'avais les yeux intelligents, les dents belles, et un
+air de santé. Je soignai mon langage, mes manières, ma toilette; bref,
+quand je partis de Marmande, j'éprouvai plus de regrets que je ne
+l'aurais pensé. Le Châtard m'avait revu, mais tout différent; car la
+bonne société de Marmande m'avait laissé une bonne partie de son
+agréable vernis; mon père m'avait même associé à ses longues parties
+de chasse de plusieurs jours, qu'il avait reprises avec une rare
+vigueur; toutefois Marmande fut ce que je quittai avec le plus de
+peine quand je pris le chemin de Bordeaux et de mon embarquement.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+ENTRÉE DANS LA MARINE.--CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS
+L'EMPIRE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ SOMMAIRE: Je suis embarqué comme novice sur le lougre _la
+ Fouine_.--Départ pour Bordeaux.--Je fais la connaissance de
+ Sorbet.--_La Fouine_ met à la voile en vue d'escorter un convoi
+ jusqu'à Brest.--La croisière anglaise.--Le pertuis de
+ Maumusson.--_La Fouine_ se réfugie dans le port de
+ Saint-Gilles.--Sorbet et moi nous quittons _la Fouine_ pour nous
+ rendre à Brest par terre.--Nous traversons la Bretagne à pied.--À
+ Locronan, des paysans nous recueillent.--Arrivée à
+ Brest.--Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux.--La capture
+ de _la Fouine_ par les Anglais.--Je suis embarqué sur la corvette
+ _la Citoyenne_.
+
+
+Mon père avait prié son frère de permettre le retard du semestre de la
+pension qu'il payait chez lui, afin de joindre cette somme à quelques
+économies qu'il faisait depuis quelque temps, avec le plus grand
+scrupule, pour subvenir à mes dépenses de trousseau et de voyage. Il
+me remit ainsi vingt louis en me faisant ses adieux; ce brave homme me
+traça alors les devoirs de l'honneur et de l'état militaire; et,
+m'embrassant les larmes aux yeux, il ajouta que si je manquais jamais
+à ces devoirs, il n'y survivrait pas.
+
+À Bordeaux, je logeai chez une veuve, nommée Mme Sorbet, dont le fils,
+beau-frère d'un ami de M. de Bonnefoux, était également embarqué, par
+ses soins, sur _la Fouine_, et devait, sous ses auspices, entrer,
+comme moi, dans la Marine. Le bâtiment avait encore huit jours à
+séjourner à Bordeaux pour attendre un convoi qu'il devait escorter
+jusqu'à Brest. Le capitaine me permit de rester pendant ce temps chez
+Mme Sorbet, où grand nombre d'amis et d'amies de Sorbet et de ses
+soeurs venaient habituellement passer la soirée. Le jour, Sorbet et
+moi nous parcourions la ville, et visitions les curiosités ou les
+environs; et, le soir, c'étaient des réunions bruyantes, fort de notre
+goût. Sorbet, qui avait mon âge, était moins grand que moi, mais
+fortement constitué; il était paresseux, dissipé, prodigue; aussi les
+vingt louis que sa mère avait cru devoir également lui donner étaient
+fortement ébréchés, et par contre-coup les miens, quoique beaucoup
+moins, lorsque nous quittâmes Bordeaux.
+
+Au bas de la Gironde, nous attendîmes quelque temps encore, à cause de
+plusieurs navires du convoi qui n'étaient pas prêts, des croiseurs
+anglais et du vent. J'avais la plus grande impatience d'essayer de mon
+nouvel élément, surtout d'arriver à Brest pour travailler à
+comparaître devant mon examinateur, qui devait s'y trouver à la fin de
+janvier. Enfin ce grand jour arriva: la mer était couverte de nos
+bâtiments, et, quoique malade du mal de mer, j'admirais ce spectacle,
+quand l'annonce de deux frégates anglaises vint jeter, dans les voiles
+du convoi, la même épouvante qu'un loup peut répandre au milieu d'un
+troupeau de brebis. Nous étions deux petits bâtiments qui fîmes bonne
+contenance; mais le danger était pressant; et, après plusieurs
+signaux, comme les frégates nous coupaient la route, il fallut songer
+à rentrer à Bordeaux, où, effectivement, le convoi mouilla presque
+tout entier. Cependant quelques bâtiments plus avancés vers l'île
+d'Oléron étaient menacés par les canots des frégates; _la Fouine_ se
+porta à leur secours; l'action paraissait inévitable. L'idée d'un
+combat prochain dissipa le reste de mon mal de mer, et tout le monde
+s'attendait à se battre, lorsque le capitaine prit une résolution
+audacieuse, celle de mettre le convoi à l'abri d'Oléron. Le temps
+s'était obscurci; le détroit de Maumusson[47], qui est rempli
+d'écueils, se distinguait à peine des terres voisines; il fallait
+beaucoup de prudence et de sang-froid pour réussir à le traverser;
+toutefois le signal en fut fait; le reste du convoi imita notre
+manoeuvre; il nous suivit dans la route périlleuse que nous lui
+traçâmes, et nous arrivâmes sains et saufs. Dans peu d'heures, j'avais
+vu de belles, de grandes choses. Si quelques coups de canon avaient
+animé la scène, ma satisfaction aurait été à son comble.
+
+[Note 47: Maumusson (Pertuis de), partie méridionale de la passe
+qui sépare l'île d'Oléron de la côte de la Charente-Inférieure.]
+
+La République, non plus que l'Empire, ne sut garantir nos côtes, ni
+même l'intérieur de plusieurs de nos ports, des blocus ou des
+croisières anglaises; espérons qu'une telle humiliation est passée
+pour la France. L'île d'Aix, située entre les îles d'Oléron et de Ré,
+était donc bloquée; aussi nous fallut-il un temps infini pour
+atteindre le pertuis Breton, et guettant mille fois un instant de
+négligence des croiseurs, attendre un moment favorable pour atteindre
+la hauteur de l'île d'Yeu. À peine y étions-nous que les Anglais
+reparurent en force, et nous ne trouvâmes d'asile que dans le petit
+port de Saint-Gilles[48].
+
+[Note 48: Saint-Gilles-sur-Vie, chef-lieu de canton du département
+de la Vendée, arrondissement des Sables-d'Olonne, à 25 kilomètres
+nord-nord-ouest de ce dernier port.]
+
+Plus de trois mois s'étaient écoulés; nous étions en décembre 1798, et
+je voyais mon examen à vau-l'eau; je m'en ouvris au capitaine qui,
+d'abord, m'avait traité avec assez d'indifférence, mais qui, satisfait
+de ma contenance le jour de Maumusson, me témoignait depuis lors
+quelques égards. Il répondit qu'il ne pouvait m'autoriser à débarquer,
+mais que si je quittais le bâtiment sous ma responsabilité, il
+fermerait les yeux autant qu'il le pourrait et qu'il n'en rendrait pas
+compte. Je n'en demandais pas davantage. Sorbet fut enchanté; nous
+quittâmes _la Fouine_ avec nos effets que nous mîmes au roulage, et
+nous partîmes pour Nantes à pied, munis d'une sorte de permission en
+guise de feuille de route, que le capitaine eut la bonté de nous
+donner à l'instant du départ.
+
+Nous avions pris les devants de quelques heures sur nos effets, et le
+malheur voulut qu'un orage, que nous essuyâmes, grossit tellement un
+torrent que la charrette qui les portait n'arriva que huit jours après
+nous. Sorbet recommença le train de vie de Bordeaux; aussi, quand il
+fallut partir, sa bourse était à sec; la mienne put à peine subvenir
+aux frais d'auberge ou de transport des effets, et il ne me restait
+plus que 34 francs pour le voyage de Brest: Ce fut donc une nécessité
+de remettre notre bagage au roulage et de nous acheminer à pied. Le
+premier jour, nous couchâmes à Pont-Château; nous fîmes par conséquent
+douze ou treize lieues de poste; le lendemain, Sorbet, dès les
+premiers pas, se dit fatigué; peu après il parla d'un mal aux pieds,
+finalement d'un cheval, qu'en bon camarade je louai pour lui; et nous
+continuâmes quelque temps ainsi, lui monté pendant les trois quarts du
+temps, et moi l'autre quart. Encore trouvait-il ce quart horriblement
+long.
+
+La Bretagne, que nous traversâmes au milieu des décombres, des
+dévastations, des maisons ruinées et des villages incendiés, n'était
+pas sans quelque danger pour nous, serviteurs de la République.
+
+Près d'Auray, par exemple, nous vîmes, sur la route, le cadavre d'un
+soldat qui venait d'être tué; cependant nous cheminâmes sans autre
+accident que de nous trouver près de Locronan[49], n'ayant plus un
+sou, et surpris par une pluie violente, pendant laquelle nous nous
+réfugiâmes sous un arbre où le froid nous saisit et nous engourdit.
+Des paysans nous y trouvèrent et nous portèrent charitablement dans
+leur chaumière. C'est là qu'ayant repris nos sens auprès d'un bon feu,
+nous racontâmes notre histoire, et nous nous réclamâmes de l'adjudant
+général de Brest. Ces braves gens se laissèrent toucher par notre
+jeunesse, notre dénuement, notre physionomie; l'un deux, après un jour
+de repos, nous conduisit à Brest, où M. de Bonnefoux le défraya
+généreusement, mais nous demanda un compte sévère de nos vingt louis,
+et surtout de ce qu'il appelait notre désertion. Ce ton auquel je
+n'étais pas accoutumé, et qui, pourtant, était fondé, me fit une vive
+impression; je tremblais comme la feuille, lorsque des dépêches lui
+furent remises; après les avoir lues, il vint à nous d'un air ouvert:
+«Mes amis, dit-il, _la Fouine_ est prise par les Anglais; nul n'a plus
+rien à vous demander, et votre faute est cause d'un si grand bien pour
+vous, qui seriez actuellement prisonniers, que je n'ai pas le courage
+de vous la reprocher; votre examinateur sera ici dans cinq semaines,
+et demain vous aurez vos maîtres. Je vais vous embarquer sur la
+corvette _la Citoyenne_, qui sert de stationnaire, et dont le
+capitaine vous permettra de suivre, à terre, le cours d'arithmétique
+exigé pour être aspirant, (actuellement élève) de 2e classe. Vous avez
+peu de temps devant vous; cependant je suis persuadé que vous en aurez
+assez; ainsi, de la bonne volonté, et tout sera oublié.»
+
+[Note 49: Commune du département du Finistère, arrondissement et
+canton de Châteaulin.]
+
+Tant de bonté, tant de raison, changèrent entièrement mes idées, et je
+résolus de porter, à l'étude, des facultés que, jusque-là, j'avais
+toutes dévolues au plaisir, à la dissipation; je tins parole, et je
+travaillai sans relâche. Une semaine avant le jour annoncé pour
+l'examen, j'étais très bien en mesure; mais ne voilà-t-il pas
+l'examinateur malade, et qui fait savoir qu'il n'arrivera plus qu'en
+avril? M. de Bonnefoux m'annonça cette nouvelle avec plaisir, pensant
+que ce délai me serait utile; cependant j'en fus fort attristé, et j'y
+pensais avec souci, lorsque le lendemain matin, l'idée me vint de me
+présenter d'emblée, en avril, pour la 1re classe. J'en fis part à mon
+cousin, qui me demanda si je savais qu'il fallait répondre, en outre
+de l'arithmétique, sur la géométrie, les deux trigonométries, la
+statique et la navigation. «Oui, lui dis-je, mais je me sens de force
+et j'y arriverai.» J'y réussis; c'est-à-dire que trois mois et demi
+après mon apparition à Brest et n'ayant pas encore dix-sept ans,
+j'avais passé un examen très bon, que j'étais décoré des insignes
+d'aspirant de 1re classe, grade correspondant à celui de
+sous-lieutenant et qu'en cette qualité j'étais embarqué sur le
+vaisseau _le Jean-Bart_, faisant partie d'une armée navale de 25
+vaisseaux, prête à appareiller sous les ordres de l'amiral Bruix.
+
+Ce succès fut un événement au port de Brest. Mon examen avait duré
+quatre heures; pas une seule fois je n'avais hésité; l'examinateur et
+les membres de la Commission d'examen m'embrassèrent de satisfaction;
+l'amiral Bruix m'invita à dîner et me donna une longue-vue. M. de
+Bonnefoux me fit cadeau d'un sabre superbe, qui était pour moi un
+véritable sabre d'honneur. Une cousine que nous avions à Brest, Mlle
+d'Arnaud, aujourd'hui Mme Le Güalès, m'envoya un très bel instrument
+nautique, appelé cercle de Borda, qui avait appartenu à un de ses
+frères, officier de marine émigré. Mes nouveaux camarades
+m'accueillirent avec cordialité. Mon père, ma soeur, m'écrivirent
+qu'ils étaient dans l'ivresse; et je vis bien clairement qu'il n'y
+avait jamais eu, pour moi, de plus grand bonheur au monde. Hélas!
+pourquoi n'avais-je plus de mère pour recevoir d'elle des
+félicitations qui auraient été si douces à mon coeur?
+
+Quant au malheureux Sorbet, il ne put même pas être reçu à la 2e
+classe, et M. de Bonnefoux le condamna, pour lui donner le temps de la
+réflexion, à faire la même campagne que moi, dans son grade de novice,
+mais sur un autre bâtiment. Quelle cruelle différence de destinée
+entre deux jeunes gens du même âge et partis du même point! quelle
+source de regrets amers pour lui, et comme mon insouciant camarade en
+fut, par la suite, sévèrement puni!
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ SOMMAIRE:--L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.--Les 17
+ vaisseaux anglais de Cadix.--Le détroit de Gibraltar.--Relâche à
+ Toulon.--L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée
+ du général Moreau, à Savone.--L'amiral Bruix touche à Carthagène
+ et à Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux
+ espagnols.--Il rentre à Brest.--L'équipage du _Jean-Bart_, les
+ officiers et les matelots.--L'aspirant de marine Augier.--En rade
+ de Brest, sur les barres de perroquet.--Le commandant du
+ _Jean-Bart_.--Il veut m'envoyer passer trois jours et trois nuits
+ dans la hune de misaine.--Je refuse.--Altercation sur le
+ pont.--Quinze jours après, je suis nommé aspirant à bord de la
+ corvette, _la Société populaire_.--Navigation dans le golfe de
+ Gascogne.--_La Corvette_ escorte des convois le long de la
+ côte.--L'officier de santé Cosmao.--_La Société populaire_ est en
+ danger de se perdre par temps de brume.--Attaque du convoi par
+ deux frégates anglaises.--Relâche à Benodet.--Je passe sur le
+ vaisseau _le Dix-Août_.--Un capitaine de vaisseau de trente ans,
+ M. Bergeret.--Exercices dans l'Iroise.--Les aspirants du
+ _Dix-Août_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.--La capote de
+ l'aspirant de quart.--Le général Bernadotte me propose de me
+ prendre pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine.--Le
+ ministre désigne, parmi les aspirants du _Dix-Août_, Moreau et
+ moi comme devant faire partie d'une expédition scientifique sur
+ les côtes de la Nouvelle-Hollande.--Départ de Moreau, sa
+ carrière, sa mort.--Je ne veux pas renoncer à l'espoir de prendre
+ part à un combat, et je reste sur _le Dix-Août_.
+
+
+La campagne de l'amiral Bruix ne dura pas quatre mois; mais elle eut
+un résultat important, et elle aurait pu être marquée par un événement
+très brillant. Les 25 vaisseaux qui composaient cette armée avaient
+été si promptement équipés par les soins de M. de Bonnefoux[50] (l'un
+d'eux le fut en trois jours seulement[51]) que la croisière anglaise
+de Brest n'avait pas eu le temps d'être renforcée[52]; notre sortie
+fut donc libre[53], et les ennemis ouvrirent le passage. Nous coupâmes
+sur le cap Ortegal, prolongeâmes la côte du Portugal, et, arrivant en
+vue de Cadix, nous aperçûmes, à midi, 17 vaisseaux anglais qui y
+bloquaient une quinzaine de vaisseaux espagnols. Je n'ai jamais pu
+savoir pourquoi, sur-le-champ, nous n'attaquâmes pas ces bâtiments
+qui, se trouvant entre deux feux, auraient été infailliblement
+réduits, et je n'y pense jamais sans chagrin[54]. Toujours est-il que,
+le soir, rien encore n'avait été ordonné pour l'engagement, et que, le
+lendemain matin[55], le vent ayant assez considérablement fraîchi,
+trois vaisseaux français seulement s'étaient maintenus en position
+favorable pour le combat; mais bientôt ceux-ci, voyant le reste de
+l'armée faire toutes voiles vers le détroit de Gibraltar, la
+rejoignirent et continuèrent avec elle leur route jusqu'à Toulon. Là
+nous prîmes quelques troupes, des rafraîchissements, et nous nous
+rendîmes à Savone, près de Gênes, où commandait le général Moreau,
+dont la position était fort critique, et à qui les secours en soldats
+et en munitions qui lui furent délivrés rendirent un important
+service; nous retournâmes aussitôt sur nos pas.
+
+[Note 50: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau. _Histoire
+de la marine française sous la première République_. Paris, 1886. p.
+408.]
+
+[Note 51: Voyez l'anecdote racontée par l'auteur dans la
+biographie de son cousin à la fin du présent volume.]
+
+[Note 52: Lord Bridport avait seulement 15 vaisseaux.]
+
+[Note 53: Elle eut lieu par le raz de Sein, le 25 avril 1799.]
+
+[Note 54: D'après le commandant Chevalier, _op. cit._, p. 410 et
+411, le vent ne permettait pas aux navires espagnols de sortir de
+Cadix. Il ajoute: «Nos adversaires, habitués à la mer, naviguaient en
+ligne et sans faire d'avaries. Il n'en était pas de même de nos
+vaisseaux. Les uns avaient des voiles emportées; d'autres, et c'était
+le plus grand nombre, ne parvenaient pas à se maintenir à leur
+poste.»]
+
+[Note 55: 5 mai 1799.]
+
+Cependant les renforts anglais, joints à la croisière de Brest, à
+celle de Cadix et aux vaisseaux de Gibraltar, étaient à notre
+recherche; et il paraît même que, pendant un temps de nuit et de
+brume, une partie assez considérable de ces forces nous croisa sous
+Oneille[56] et passa fort près de nous. Quel formidable événement eût
+été le choc de tant d'hommes, de bâtiments et de canons, et quelle
+haute leçon pour moi! Il n'en fut pas ainsi; les Anglais poursuivirent
+leur route vers les côtes d'Italie.
+
+[Note 56: Oneglia, sur le golfe de Gênes.]
+
+Pour nous, nous revînmes paisiblement sur nos pas, et, en passant,
+nous entrâmes à Carthagène[57], où l'amiral Bruix eut assez
+d'ascendant pour faire adjoindre à son armée quelques vaisseaux
+espagnols qu'il y trouva; il s'associa de même les vaisseaux de Cadix,
+où il relâcha ensuite pour cet objet, et il rentra à Brest[58] avec
+cette flotte immense[59], au milieu des acclamations de la ville et du
+port. La France vit, dans l'acte d'adjonction des vaisseaux espagnols,
+une garantie de paix à l'égard de l'Espagne, dont les dispositions
+étaient douteuses depuis quelque temps, et elle répéta ces
+acclamations. Si jamais temps fut, par moi, mis à profit, ce fut
+certainement celui-là, et il fallait beaucoup de bonne volonté pour y
+parvenir; car en général, alors, les capitaines et les officiers ayant
+été improvisés pour remplacer la presque totalité de ceux de la marine
+de Louis XVI, qui avaient émigré, ils avaient fort peu d'instruction,
+et, jaloux de nos examens et de nos dispositions, ils faisaient tout
+au monde pour entraver notre désir de nous instruire. On voyait alors
+un étrange spectacle: les matelots obéissaient avec répugnance à ceux
+de ces officiers qui sortaient de leurs rangs, et dont, pour la
+plupart, l'incapacité ou le manque d'éducation étaient notoires et
+plus d'une fois, nous, jeunes gens, nous étions appelés à faire
+respecter ces officiers, qui comptaient de longues années de mer. Par
+amour pour la discipline, nous nous vengions ainsi des mauvais
+traitements qu'en d'autres circonstances ils nous faisaient endurer.
+
+[Note 57: 22 juin.]
+
+[Note 58: 8 août.]
+
+[Note 59: 40 vaisseaux, 10 frégates et 11 corvettes sous le
+commandement de l'amiral Bruix et de l'amiral espagnol Mazzaredo.]
+
+Jusqu'alors on avait vu les élèves se tutoyer, et, depuis le retour
+de l'ordre, cet usage fraternel s'est rétabli; mais, comme alors la
+République en faisait pour ainsi dire une obligation, l'opposition si
+naturelle à la jeunesse se fit une loi du contraire; et j'ai entendu,
+un jour, un de mes camarades dire à un autre aspirant qui le tutoyait:
+«Gardez, je vous prie, votre tutoiement pour ceux qui ont gardé les
+cochons avec vous.»
+
+Un excellent camarade, nommé Augier[60], dont je fis la connaissance à
+bord du _Jean-Bart_, s'y établit mon mentor. Il avait beaucoup
+d'instruction; il était bon marin, et il ne m'abandonna pas un
+instant. Par lui, tout m'était montré, indiqué, expliqué; nous étions
+partout, en haut et en bas, dans la cale ou les entreponts, ainsi que
+sur le gréement, et, grâce à lui, l'officier de quart en second, à qui
+j'étais attaché, venant à être malade vers la fin de la campagne, je
+pris le porte-voix avec assurance, et je fus en état de le remplacer.
+L'affectueux Augier me surveillait, m'écoutait, m'applaudissait
+ensuite, ou me redressait... c'était, certainement, plus qu'un ami; un
+père n'aurait pas mieux fait, et il n'avait pas vingt ans! Plus tard,
+j'ai appris sa mort, par suite d'un duel que sa prudence ne sut pas
+éviter; il était alors lieutenant de vaisseau. Je lui devais des
+larmes sincères; elles ne lui ont pas manqué, et, en ce moment, mes
+yeux se mouillent encore à son précieux souvenir.
+
+[Note 60: Antoine-Louis-Pierre Augier, attaché au port de
+Toulon.--Le ministère de la Marine ne possède aucun dossier concernant
+Antoine Augier dont l'_État de la Marine pour 1804_ m'a fait connaître
+les prénoms.]
+
+Comment, en effet, ne pas penser avec attendrissement à tant
+d'obligeance, à tant d'amitié; et, avec cela, que de noblesse, que de
+courage, que de sang-froid, que d'instruction!
+
+Un jour[61], nous étions sur les barres de perroquet, c'est-à-dire
+presque au haut de la mâture; là, le digne Augier me montrait les
+vaisseaux des deux nations[62], entourés de leurs innombrables
+frégates, corvettes ou avisos; il me faisait remarquer ceux qui
+savaient tenir leur poste dans l'ordre prescrit; et, déroulant devant
+moi ses connaissances en tactique navale, il m'enseignait par quelles
+manoeuvres pouvaient s'exécuter diverses évolutions; la mer était
+pleine de majesté, le vent assez fort, le temps couvert; et nous,
+accrochés à un simple cordage et dominant ce spectacle, nous
+continuions à deviser, lorsqu'un rayon de soleil vint encore embellir
+la scène. Augier se sent alors saisi d'un saint enthousiasme, et il
+déclame avec énergie l'admirable passage du poème des Jeux séculaires,
+où Horace fait de nobles voeux pour que l'astre du jour ne puisse
+jamais éclairer rien de plus grand que sa patrie: aux mots: _Dii
+probos mores docili juventu_, je l'interrompis en lui disant que le
+poète aurait encore dû souhaiter à la jeunesse romaine des amis tels
+que lui. «Les bons amis, répondit Augier, ne manquent jamais à ceux
+qui savent les mériter.»
+
+[Note 61: En rade de Brest.]
+
+[Note 62: Française et espagnole.]
+
+Je ne restai pas longtemps à bord du _Jean-Bart_. Le commandant de ce
+vaisseau s'appelait M. Mayne; c'était un homme inquiet, violent,
+tyrannique, brutal, arbitraire, et qui, pourtant, avait de grandes
+prétentions au républicanisme. Ce même homme a dit, depuis, sous le
+règne de l'empereur, en gourmandant les officiers de son bord:
+«Personne ici n'a de dévouement; personne ne sait servir Napoléon
+comme moi.»
+
+C'était surtout pour les aspirants, qu'il appelait des aristocrates,
+qu'il réservait ses colères; les punitions, aussi souvent injustes,
+peut-être, que méritées, pleuvaient sur eux. Vint un jour où il m'en
+infligea une que les règlements n'autorisaient pas. Je fus enchanté de
+l'occasion, et je résistai formellement. Il s'agissait d'aller passer
+trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. Le commandant eut
+donc beau ordonner, tempêter, jurer; tout fut inutile. Quand je vis
+qu'il luttait d'entêtement, je sentis mes avantages, et je redoublai
+de calme dans mes refus; il appela, cependant, la garde, et dit qu'il
+allait me faire hisser dans la hune; je répondis que je le croyais
+trop bon républicain pour penser qu'il continuât ainsi à enfreindre
+ses pouvoirs; qu'au surplus je ne résisterais pas à la force, mais
+que, s'il ne me faisait pas attacher dans la hune, j'en descendrais
+aussitôt. Alors, sans me déconcerter, je détachai mon sabre pour
+confirmer que je ne me défendrais pas, et me mettant à cheval sur un
+canon voisin, j'ajoutai qu'il pouvait me faire hisser, s'il le jugeait
+possible. Il ne l'osa point.
+
+Après mille phrases aussi incohérentes que passionnées, il se retira
+dans sa chambre, disant qu'il me donnait cinq minutes de réflexion, et
+qu'à son retour il me ferait hisser si j'étais encore en bas. Le
+vaisseau était dans une agitation extrême; l'officier de quart, M.
+Granger, était un brave homme de soixante ans qui m'engageait, les
+larmes aux yeux, à obéir.
+
+À l'aspect de ces larmes, je sentis mon courage chanceler; mais,
+revenant à moi, je refusai encore. Il se rendit alors chez le
+commandant, et, revenant bientôt avec un visage triomphant: «J'ai pris
+sur moi, s'écria-t-il, de dire que vous étiez monté, et j'ai obtenu
+votre grâce...; allez remercier le commandant.» Je compris que c'était
+un arrangement convenu; je ne voulus pas m'y prêter, et je continuais
+à rester sur mon canon, quand le sage Augier s'approchant de moi, me
+dit: «Vous avez été admirable; vous nous avez vengés de six mois
+d'oppression; mais l'ennemi est à bas, et vous n'abuserez pas de votre
+victoire en persistant à le narguer sur le pont; allons, venez au
+poste; il nous tarde à tous de vous complimenter et de vous
+remercier.» Nul ne s'opposa à ce que je suivisse Augier; et ainsi se
+termina cette scène, où le commandant aurait sauvé les apparences,
+ainsi que sa dignité, s'il m'avait dit avec modération que je
+méritais quinze jours d'arrêts, qu'il avait cru me rendre service en
+commuant cette punition; mais que, puisque la chose ne me convenait
+pas, il en revenait aux arrêts, et m'enjoignait d'y rester jusqu'à
+nouvel ordre.
+
+Cette aventure fut l'objet des entretiens de toute la rade. D'un autre
+côté je la racontai à M. de Bonnefoux. Il en fut désolé, car il savait
+que _le Jean-Bart_ n'avait pas de mission prochaine, et il était sur
+le point de me faire changer de bâtiment. Il ajouta qu'il ne le
+pouvait plus de quelque temps, parce qu'il ne devait pas paraître
+prendre parti pour le subordonné contre le chef. Cependant ma présence
+était, convenablement, devenue si impossible sur le vaisseau que,
+quinze jours après, je passai sur la corvette _la Société populaire_,
+tout simplement nommée, dès lors même, _la Société_, tant on était
+déjà fatigué, en France, des mots pompeux à l'aide desquels tant de
+gens avaient été séduits, et tant de crimes commis. Cette corvette
+devait partir sous peu pour escorter les convois le long de la côte
+jusqu'à Nantes: c'était la même mission que celle de _la Fouine_; mais
+_la Société_ était beaucoup plus grande, plus fortement armée que le
+lougre, et elle avait plusieurs autres navires de guerre pour
+coopérateurs.
+
+Dans cette navigation, je pris une connaissance détaillée de la
+plupart de nos petits ports du golfe de Gascogne, et j'avais un
+commandant bien différent de celui du _Jean-Bart_. Augier me manquait
+beaucoup; cependant un jeune officier de santé de beaucoup de mérite
+et d'une société fort agréable, appelé Cosmao[63], s'y lia avec moi,
+et adoucit un peu mes regrets. Je restai plusieurs mois sur cette
+corvette; mais il ne s'y passa que deux événements dignes d'être
+relatés; le premier fut la rencontre inopinée d'une roche, sur
+laquelle, par un temps de brume, nous fûmes sur le point de nous
+briser; la manoeuvre prompte, l'accent du commandement de l'officier
+de quart purent seuls nous dégager. Chacun à bord, lui excepté,
+croyait le bâtiment perdu; et l'on frissonnait encore de terreur,
+tandis que le hideux remous de la roche paraissait fuir la poupe de la
+corvette, naguère enveloppée et attirée par lui vers les profondeurs
+de l'abîme. Le danger passé, je descendis, et j'allai trouver Cosmao
+qui était couché dans son cadre: «Quoi, vous dormez? lui dis-je».
+«Non, me répondit-il, j'ai tout entendu, et j'allais me lever; mais je
+vous aurais embarrassé, et je me suis remis sur le côté droit pour me
+noyer plus à mon aise; c'est la position où je dors habituellement.»
+Dans l'officier de quart j'avais admiré l'homme de coeur, de tête et
+de talent; dans l'officier de santé, j'admirai le philosophe, l'homme
+résigné! l'un et l'autre avaient à peine vingt ans; et que d'hommes
+supérieurs de cinquante n'en feraient pas autant; mais il n'est rien
+de tel pour former la jeunesse que la guerre et les révolutions!
+Cosmao est un ami que je n'ai pas revu depuis _la Société_!
+
+[Note 63: Jacques-Louis-Marie Cosmao né à Châteaulin (aujourd'hui
+département du Finistère), le 20 août 1779. M. Cosmao a été mis à la
+retraite en 1821, en qualité de chirurgien de première classe de
+la Marine. Il est mort en 1826.]
+
+Le second événement fut l'attaque du convoi par deux frégates
+anglaises. Nos navires marchands furent mis à l'ancre entre la terre
+et les bâtiments de guerre, qui s'embossèrent pour prêter côté, et
+pour combattre les frégates. Celles-ci s'approchèrent; nous tirâmes
+dessus, et comme la corvette portait du 24, nous les atteignîmes de
+loin; ce gros calibre fut, sans doute, ce qui fit changer leur
+résolution; car elles prirent le large, et se contentèrent de nous
+observer; mais nous appareillâmes pendant la nuit et, au point du
+jour, nous gagnâmes le petit port de Benodet[64]. Dans ce trajet, le
+commandant pensa que nous serions peut-être attaqués par les
+embarcations armées des frégates, à l'effet d'essayer de couper ou
+d'enlever quelque traîneur du convoi; aussi nous passâmes la nuit dans
+la plus grande vigilance et armés jusqu'aux dents. Toutefois il n'en
+fut rien; et mon espoir fut encore déçu, d'ajouter à l'expérience que
+me donnaient mes voyages, le haut enseignement d'une mêlée ou d'un
+combat.
+
+[Note 64: Commune du département du Finistère, arrondissement de
+Quimper, canton de Fouesnant. Benodet se trouve à l'embouchure de
+l'Odet.]
+
+Lors d'une de nos relâches à Brest, M. de Bonnefoux me fit passer sur
+le vaisseau _le Dix-Août_[65], qui devait faire campagne, et qui était
+commandé par M. Bergeret[66], jeune capitaine de vaisseau de trente
+ans, renommé pour sa belle défense de la frégate _la Virginie_[67];
+aujourd'hui vice-amiral, préfet maritime à Brest[68], et qui possédait
+tout ce qu'il faut pour conduire, diriger, former, enthousiasmer la
+jeunesse. Augier était parvenu à quitter le _Jean-Bart_ et il allait
+partir dans une autre direction; ainsi il était encore à Brest, et
+j'eus le bonheur de recevoir ses adieux; il me fit promettre de ne
+prendre aucun moment de repos que je ne fusse enseigne de vaisseau,
+et, jusqu'à ce moment, de ne me permettre aucune distraction, pas
+seulement celle de la lecture d'un roman ou d'un ouvrage d'agrément;
+il voulut enfin que tous mes moments, toutes mes facultés fussent,
+sans exception, pour l'étude et pour la navigation. Je promis tout; je
+tins tout.
+
+[Note 65: Le vaisseau _le Dix-Août_ était «un des plus beaux de la
+République... Il se distinguait entre tous par la force et l'élégance,
+par la précision, la rapidité et l'harmonie de ses mouvements», dit M.
+Fréd. Chassériau, conseiller d'État, _Notice sur le vice-amiral
+Bergeret, sénateur, Grand'Croix de la Légion d'honneur, Paris, 1858_,
+p. 27 et 28.]
+
+[Note 66: Jacques Bergeret, né le 15 mai 1771 à Bayonne, partit à
+l'âge de douze ans pour Pondichéry, en qualité de mousse sur le navire
+de commerce _la Bayonnaise_. Après avoir servi un instant dans la
+Marine de l'État, il navigua de nouveau sur des bâtiments de commerce,
+de 1786 à 1792, et devint officier dans la marine marchande. Nommé
+enseigne de vaisseau, le 24 avril 1793, il embarqua sur la frégate
+_l'Andromaque_, sous les ordres de Renaudin, le futur commandant du
+_Vengeur_. Lieutenant de vaisseau le 15 août 1795, et appelé au
+commandement de la frégate _la Virginie_, construite sur les plans du
+grand ingénieur Sané, il se signala dans l'escadre de Villaret-Joyeuse
+et obtint de conserver son commandement, lorsque le grade de capitaine
+de vaisseau vint récompenser ses services le 21 mars 1796; il n'avait
+pas encore accompli sa vingt-cinquième année. Jacques Bergeret était
+le cousin germain de Mme Tallien.]
+
+[Note 67: Combat dans la Manche contre le vaisseau anglais,
+_Indefatigable_, placé sous les ordres de sir Edward Pellew, plus tard
+vicomte Exmouth.]
+
+[Note 68: En 1835. Le vice-amiral Bergeret, créé sénateur en 1852,
+est mort à Paris le 26 août 1857, survivant ainsi de près de deux ans
+à son ancien aspirant du _Dix-Août_, l'auteur de ces _Mémoires_.]
+
+Cependant les ordres du _Dix-Août_ furent changés; ses courses se
+bornèrent à quelques promenades dans l'Iroise[69], à Bertheaume[70], à
+Camaret[71], lieux voisins de Brest, et où le commandant Bergeret
+exerçait son équipage avec l'actif entraînement qu'il savait si bien
+inspirer. Qu'il y avait loin de là au commandant du _Jean-Bart_, et
+que j'étais heureux d'en pouvoir faire la comparaison! J'étais content
+de tout; je l'étais des autres; je l'étais de moi; et quand je venais
+à penser qu'un an s'était à peine écoulé depuis que j'étais un enfant,
+un petit polisson, puis un novice, puis un écolier, je me sentais
+comme émerveillé. Je correspondais, d'ailleurs, fort exactement avec
+mon père, avec ma soeur; et quand ce n'eût été ma conscience, leurs
+lettres m'auraient amplement récompensé de mes fatigues, de mes
+travaux.
+
+[Note 69: «Espace de mer à l'ouest du département du Finistère,
+limité au nord par l'archipel d'Ouessant avec la chaussée des
+Pierres-Noires et par la terre ferme du cap Saint-Matthieu au goulet
+de Brest; au sud par la chaussée de Sein et la partie du promontoire
+qui s'étend jusqu'à Audierne; enfin, à l'est par les terres du
+Toulinguet et du cap de la Chèvre.» (C. Delavaud, _Grande
+Encyclopédie_, t. XX, p. 967).]
+
+[Note 70: L'anse de Bertheaume se trouve à quelques lieues de
+Brest, dans la commune de Plougonvelin, non loin de la pointe
+Saint-Matthieu. À l'entrée de l'anse, un fort construit sur un rocher
+isolé, porte le nom de château de Bertheaume. Tant que dura le blocus
+de Brest, les navires en rade se bornèrent à naviguer entre Brest et
+Bertheaume. Aussi un mauvais plaisant rédigea-t-il l'épitaphe suivante
+pour l'amiral Ganteaume, ou Gantheaume qui avait commandé l'escadre de
+Brest pendant un certain temps:
+
+ Cy-gît l'amiral Gantheaume,
+ Qui s'en fut de Brest à Bertheaume,
+ Et profitant d'un bon vent d'Ouest,
+ S'en revint de Bertheaume à Brest.]
+
+[Note 71: Commune du département du Finistère, arrondissement de
+Châteaulin, à l'extrémité de la presqu'île de Crozon, qui sépare la
+rade de Brest de la baie de Douarnenez. Camaret se trouve au-delà du
+_Goulet_, en dehors de la rade, par conséquent.]
+
+Il y avait à bord du vaisseau le _Dix-Août_ huit aspirants de la
+Marine, avec quatre desquels je me liai étroitement, et dont je vais
+te parler pour te donner quelques idées sur la destinée de la quantité
+de jeunes gens qui se lancent annuellement dans la carrière du service
+militaire. Tu y verras peut-être aussi l'influence que leur conduite
+particulière peut avoir sur cette destinée.
+
+Deux d'entre eux, Moreau et Verbois, étaient, comme moi, de la 1re
+classe. Moreau[72], né à Saint-Domingue, ex-élève très distingué de
+l'École polytechnique avait un jour rêvé, devant une gravure des
+boulevards, une nouvelle révolution dans sa patrie, son retour sous la
+domination de la France, le rétablissement de sa fortune, et le
+paiement de la dette de sa reconnaissance envers une famille généreuse
+qui l'avait fait élever, à peu près et avec non moins de succès qu'il
+était advenu, quelques années auparavant, à l'illustre d'Alembert. Son
+exaltation fut si forte qu'il s'évanouit sur le pavé. On le porta dans
+une maison voisine; il n'en sortit que pour renoncer au poste de
+répétiteur de l'École polytechnique, aller s'embarquer et passer son
+examen pour la Marine. Il avait été recommandé au commandant Bergeret,
+et celui-ci avait reçu ce brillant sujet, comme peu d'hommes au
+pouvoir savent accueillir un jeune homme de grande espérance. La
+taille élevée de Moreau, le caractère sévère de sa figure, son costume
+original, son organe pénétrant, sa parole incisive, l'impétuosité de
+ses mouvements, le ton d'autorité de son regard, tout en faisait un
+être à part, tout révélait qu'il n'y avait rien au-dessus de son
+ambition. Je crois être l'aspirant du _Dix-Août_ qu'il a préféré, mais
+je ne dis pas aimé, car la nature ne donne pas tout à la fois; et,
+malheureusement pour ceux dont la tête est si supérieurement
+organisée, le coeur est ordinairement froid et subordonné aux volontés
+de l'esprit.
+
+[Note 72: Charles Moreau.]
+
+Verbois était aussi un excellent sujet[73]. S'il avait infiniment
+moins de moyens ou d'instruction que Moreau, il avait pourtant fait
+ses études avec distinction; et il avait le caractère si aimant qu'on
+était naturellement attiré vers lui, vers ses manières affectueuses,
+et qu'on ne pouvait le connaître sans lui vouer son amitié.
+
+[Note 73: Je n'ai pu, à mon grand regret, me procurer aucun
+renseignement sur Verbois qui, comme on le verra ci-après, fut enlevé
+en deux heures par la dysenterie à bord du _Dix-Août_.]
+
+Venaient ensuite, par rang de grade et d'âge, Hugon et Saint-Brice;
+Hugon[74] avait quelque chose de Moreau, beaucoup de Verbois, mais
+par-dessus tout un sang-froid admirable, toute l'activité possible,
+une persévérance à toute épreuve, une audace dans le danger que rien
+ne pouvait arrêter, et, avec cela, une gaieté charmante, très
+convenablement assaisonnée de malice et de bonté. J'ai longtemps
+navigué avec lui; je lui ai toujours dit que la Marine n'aurait jamais
+de meilleur officier que lui, et je ne me suis pas trompé; il l'a
+prouvé partout, particulièrement à Navarin[75], à Alger[76] et à
+Lisbonne[77]. Il est aujourd'hui contre-amiral[78], et, pour moi,
+c'est toujours un frère.
+
+[Note 74: Gaud-Aimable Hugon, né le 31 janvier 1783 à Granville,
+aujourd'hui département de la Manche. Mousse, novice, matelot et
+aspirant sur les bâtiments de l'État du 17 décembre 1795 au 4 juillet
+1805.]
+
+[Note 75: À la bataille de Navarin, le capitaine de vaisseau Hugon
+commandait la frégate _l'Armide_. Voyant la frégate anglaise _Talbot_,
+sérieusement menacée par plusieurs vaisseaux turcs, il vint se placer
+entre elle et l'un de ces derniers, qui fut rapidement capturé. Il fit
+arborer sur la prise les couleurs de l'Angleterre à côté de celles de
+la France.]
+
+[Note 76: Le capitaine de vaisseau Hugon prit part à l'expédition
+d'Alger, comme commandant supérieur d'une flottille.]
+
+[Note 77: Où il a commandé la station navale.]
+
+[Note 78: Depuis le 1er mars 1831. Postérieurement au moment où M.
+de Bonnefoux écrivait ces lignes, M. Hugon a été créé successivement
+vice-amiral, baron, sénateur du second Empire.]
+
+Quant à Saint-Brice, c'était l'amabilité personnifiée; mais il avait
+tous les penchants vicieux, tous les goûts absurdes de la jeunesse,
+quand elle est trop livrée à elle-même, et une horreur innée pour le
+travail ou l'étude. Jamais mémoire ne fut plus heureuse, esprit plus
+vif, intelligence plus parfaite! Que d'avenir il y avait dans ce jeune
+homme, s'il avait pu se soumettre à une vie régulière et appliquée!
+mais cette faiblesse de ne pouvoir résister à aucun de ses désirs le
+portait à mille désordres. Quelquefois il nous entraînait nous-mêmes;
+mais jamais nous ne pouvions le ramener à nous. Enfin, jeune encore,
+il est mort victime de ses excès.
+
+Tels étaient les plus remarquables des camarades que j'avais sur _le
+Dix-Août_, et nous nous serrions fortement les uns contre les autres
+pour résister aux tribulations que nous avions à supporter de la plupart
+des officiers du temps, et à l'injustice, à l'insouciance du
+Gouvernement d'alors. Les équipages étaient à peine vêtus, à peine
+nourris; les vivres étaient de qualité inférieure, les bâtiments mal
+tenus; on ne payait enfin ni traitement de table, ni solde, à tel point
+qu'il a existé des vaisseaux où les aspirants n'avaient qu'une capote
+pour eux tous; c'était celui de quart ou de corvée qui en avait la
+jouissance momentanée. À cet âge, on supporte tous ces désagréments
+assez bien. Mais les matelots, qui sont souvent mariés et dont les
+familles mouraient de faim, ne le prenaient pas aussi philosophiquement;
+or ceci augmentait encore la difficulté de notre position. Par la suite,
+l'empereur mit ordre à tout cela, et il fit même remettre une partie de
+l'arriéré; quant au reste, il n'a jamais été restitué, et aujourd'hui il
+y a prescription. Ces sommes n'ont pas été perdues pour tout le monde.
+Gardez-les, vous qui les avez; mais, en grâce, n'y revenez pas, et
+laissez-nous en paix.
+
+Cependant M. de Bonnefoux me fit appeler un jour et me dit que le
+général Bernadotte (aujourd'hui roi de Suède), en mission à Brest, et
+qui logeait dans son hôtel, avait perdu un jeune aide de camp, qu'il
+l'avait prié de lui désigner un officier pour le remplacer, et il
+ajouta: «Vous pouvez être cet officier, car il est facile, en ce
+moment, de passer de la Marine dans l'infanterie. Si vous acceptez,
+vous serez capitaine à vingt ans, colonel probablement à vingt-cinq;
+et si la guerre dure et que vous surviviez à vos camarades, vous
+pourrez, en vous distinguant, être général à trente. Je vous donne
+vingt-quatre heures pour vous décider.» Je sentais bien que, sous le
+rapport de l'avancement, il y avait avantage, comme il y en aura
+toujours à servir dans le corps le plus nombreux, le plus utile au
+pays; je comprenais qu'en France ce corps était l'infanterie; je
+voyais bien clairement que, dans cette arme, où les droits de
+l'ancienneté, d'accord avec la justice, portent au grade d'officier
+une grande quantité de sergents-majors et de sergents, ceux-ci
+n'avancent guère plus ensuite qu'à leur tour, tandis que le choix se
+porte naturellement toujours sur ceux qui ont fait des études, qui
+proviennent des Écoles et qui paraissent presqu'exclusivement
+destinés, par la force des choses, à devenir officiers supérieurs; il
+était clair pour moi que, dans la Marine ou dans les autres corps
+spéciaux, tous les officiers étant instruits, tous avaient les mêmes
+chances d'avancement au choix; enfin je connaissais l'éclat des
+services du général Bernadotte; mais je réfléchis, d'un autre côté,
+que, parent de M. de Bonnefoux, qui, par des embarquements de choix,
+me mettrait en évidence, et décidé à bien travailler, à beaucoup
+naviguer, je pourrais faire d'assez grands pas dans ma carrière;
+songeant, par-dessus tout, au chagrin de quitter ce digne parent, mes
+bons camarades et des travaux vivement poursuivis, je me décidai et je
+refusai. À quoi tient une existence? qui peut dire à présent où je
+serais? mais peu importe, sans doute, car je ne me trouverais pas, en
+ce moment, plus heureux que je ne le suis.
+
+J'eus, bientôt après, un assaut du même genre à soutenir. Le Ministre,
+ayant ordonné une mission scientifique sur les côtes de la
+Nouvelle-Hollande[79] et ayant obtenu des passeports de paix pour les
+deux bâtiments qui devaient en être chargés, avait désigné, parmi les
+aspirants de l'expédition, Moreau, à cause de son instruction
+supérieure, et moi, pour mon brillant examen. Toutefois l'option était
+laissée à chacun. Moreau accepta sans balancer, car il n'avait pas
+encore navigué, et il brûlait de s'exercer, de commander, et d'arriver
+à un grade assez élevé pour pouvoir, un jour, diriger ses talents, son
+influence et son bras vers le but éternel de ses volontés: une
+révolution nouvelle dans sa patrie, dont il était incessamment
+préoccupé. M. de Bonnefoux lui remit son ordre d'embarquement, en chef
+qui estimait un si noble jeune homme; et, avec une grâce infinie, il y
+ajouta le don d'un instrument nautique appelé sextant, qui l'avait
+accompagné dans toutes ses campagnes. L'ardent Moreau partit donc et
+revint de cette longue campagne, marin consommé, bientôt enseigne de
+vaisseau[80], bientôt lieutenant de vaisseau, et chacun applaudissait.
+Malheureusement une balle vint l'atteindre sur _la Piémontaise_, où il
+était commandant en second. Balle funeste, mais qui inspira une
+résolution sublime! Moreau prévoit que sa frégate succombera dans le
+combat inégal qu'elle soutient; il sent que sa blessure brise sa
+carrière... Lui, prisonnier, lui, arrêté dans ses vastes projets; lui,
+voir l'Anglais triomphant commander à sa place; lui, mourir peut-être
+lentement de sa blessure, non, ce n'est pas possible!... Plutôt mille
+fois une mort immédiate!.. Il appelle donc un matelot dévoué, et,
+recueillant ses forces pour dominer, de la voix, le bruit de
+l'artillerie, il lui ordonne de le jeter à la mer. Le matelot recule
+épouvanté, et veut le faire porter au poste des blessés; mais l'ordre
+est réitéré; et tel était l'ascendant de ce caractère vraiment
+surhumain que le matelot s'approche, détourne les yeux, et, avec une
+pieuse résignation, il obéit. «Merci, dit Moreau, vous êtes un
+véritable ami...»
+
+[Note 79: Il s'agit ici de l'expédition du _Géographe_, commandée
+par le capitaine Nicolas Baudin, et qui, après la mort de son chef,
+fut ramenée en France par le capitaine Milius.]
+
+[Note 80: Charles Moreau fut nommé enseigne de vaisseau, le 3
+brumaire an XII.]
+
+Après avoir raconté cette catastrophe, il me reste à peine assez de
+mémoire, assez de force, pour dire que la mission à laquelle le
+Ministre me rattachait, étant une mission de paix, je ne voulus pas en
+faire partie, quoique le grade d'enseigne de vaisseau fût certain pour
+moi, à une époque rapprochée, et, malgré le lustre que de telles
+campagnes font rejaillir, toute la vie, sur un officier; mais je ne
+croyais pas convenable de devenir enseigne, en temps de guerre, sans
+avoir vu le feu; je préférai donc en chercher les occasions, et cette
+considération me décida.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ SOMMAIRE: Je suis nommé second du cutter le _Poisson-Volant_,
+ puis je reviens sur _le Dix-Août_.--Ce vaisseau est désigné pour
+ faire partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de
+ porter des secours à l'armée française d'Égypte.--L'escadre part
+ de Brest.--Prise d'une corvette anglaise en vue de
+ Gibraltar.--Les indiscrétions de son équipage.--Le surlendemain,
+ _le Jean-Bart_ et _le Dix-Août_, capturent la frégate _Success_,
+ qui ne se défend pas.--Chasse appuyée par _le Dix-Août_ au cutter
+ _Sprightly_.--Je suis chargé de l'amariner.--L'amiral change
+ brusquement de route et rentre à Toulon.--Le commandant Bergeret
+ quitte le commandement du _Dix-Août_; il est remplacé par M. Le
+ Goüardun.--Mécontentement du premier Consul.--Ordre de partir
+ sans retard.--L'escadre met à la voile.--Abordage du _Dix-Août_
+ et du _Formidable_, dans le sud de la Sardaigne.--Graves
+ avaries.--Relâche à Toulon.--L'amiral reçoit l'ordre de
+ participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des
+ forts.--Assaut.--Je commande un canot de débarquement.--Soldat
+ tué par le vent d'un boulet.--Prise de l'île d'Elbe.--L'amiral
+ Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne.--Il fait
+ passer ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et
+ renvoie les trois autres sous le commandement du contre-amiral
+ Linois.--Le moral des équipages et des troupes.--Le premier
+ Consul accusé d'hypocrisie.--Digression sur le duel.--L'escadre
+ passe le détroit de Messine, et arrive promptement en vue de
+ l'Égypte.--À la surprise générale, l'amiral ordonne de mouiller
+ et de se préparer à débarquer à 25 lieues
+ d'Alexandrie.--Apparition de deux bâtiments anglais au coucher du
+ soleil.--L'escadre appareille la nuit.--Un mois de navigation
+ périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans
+ l'Archipel.--Retour sur la côte d'Afrique, mais devant
+ Derne.--Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des
+ officiers.--Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de
+ débarquement.--À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de
+ rentrer à bord.--Fin de nos singulières tentatives de secours à
+ l'armée d'Égypte.--Retour à Toulon.--Souffrance des équipages et
+ des troupes.--La soif.--Rencontre à quelques lieues de Goze, du
+ vaisseau de ligne de 74, _Swiftsure_.--Combat victorieux du
+ _Dix-Août_ contre le _Swiftsure_.--Pendant le combat, je suis de
+ service sur le pont, auprès du commandant.--Mission dans la
+ batterie basse.--Le porte-voix du commandant Le Goüardun.--Le
+ point de la voile du grand hunier.--Paroles que m'adresse le
+ commandant.--Capture du _Mohawk_.--Arrivée à Toulon.--Grave
+ épidémie à bord de l'escadre et longue quarantaine.--La
+ dysenterie enlève en deux heures de temps mon camarade Verbois
+ couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.--Je le regrette
+ profondément.--Fin de la quarantaine de soixante-quinze
+ jours.--Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade
+ d'enseigne de vaisseau.--Histoire de l'aspirant Jérôme
+ Bonaparte, embarqué sur _l'Indivisible_.--Les relations que
+ j'avais eues avec lui à Brest, chez Mme de Caffarelli.--Après la
+ campagne, il veut m'emmener à Paris.--Notre camarade, M. de
+ Meyronnet, aspirant à bord de _l'Indivisible_, futur
+ grand-maréchal du Palais du roi de Wesphalie.--Paix
+ d'Amiens.--_Le Dix-Août_ part de Toulon pour se rendre à
+ Saint-Domingue.--Tempête dans la Méditerranée.--Naufrage sous
+ Oran, d'un vaisseau de la même division, _le Banel_.--Court
+ séjour à Saint-Domingue.--Retour en France.--À mon arrivée à
+ Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de
+ vaisseau.--Commencement de scorbut.--Histoire de mon ancien
+ camarade Sorbet.--Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à
+ Béziers.--L'érudition de M. de La Capelière.--Je retourne à
+ Brest, accompagné de mon frère, âgé de quatorze ans, qui se
+ destine, lui aussi à la marine.
+
+
+Les campagnes de Bertheaume étaient trop insignifiantes pour que M. de
+Bonnefoux me les laissât faire longtemps; il me fit donc passer sur le
+cutter _le Poisson-Volant_, destiné à protéger nos convois dans la
+Manche, et il m'y embarqua comme commandant en second. Je craignis,
+d'abord, d'être embarrassé de tant d'autorité; mais tout allait assez
+bien, lorsque sept vaisseaux furent désignés par le consul Bonaparte
+pour aller porter des secours à l'armée qu'il avait abandonnée en
+Égypte. _Le Dix-Août_ étant un de ses vaisseaux, j'y retournai avec
+empressement. J'y retrouvai mes anciens camarades, moins Moreau, mais
+plus Louin et Desbois, deux très bons jeunes gens de La Guerche[81].
+Louin se retira du service, à la paix d'Amiens. Desbois a péri dans
+ses navigations, victime du climat des colonies; tu vois que la mort a
+terriblement moissonné dans nos rangs.
+
+[Note 81: Chef-lieu de canton du département d'Ille-et-Vilaine, à
+21 kilomètres au sud de Vitré.]
+
+Cette armée d'Égypte était dans un état déplorable. Kléber, qui en
+avait pris le commandement après le départ de Bonaparte, avait été
+assassiné. Menou, qui l'avait remplacé, n'avait pas ce qu'il fallait
+pour remonter le moral d'hommes courroucés de l'abandon de leur
+premier général; et les généraux en sous-ordre, consternés de la mort
+de Kléber, ne pouvaient s'accorder ni entre eux, ni avec Menou, et ils
+revenaient en France dès qu'ils le pouvaient. Les vivres, les
+vêtements, les armes, les munitions, tout manquait, en Égypte, à nos
+soldats; le pays était en hostilité permanente; les ports étaient
+bloqués par des vaisseaux anglais; enfin, une armée de cette nation,
+débarquée sur le sol africain, faisait cause commune avec le pays.
+
+Dans cet état, sept vaisseaux portant 3.000 hommes de troupes étaient
+bien peu de chose; aussi crut-on que le Consul voulait, seulement,
+paraître se rappeler ses compagnons d'armes. Ces vaisseaux étaient
+commandés par le contre-amiral Ganteaume[82] montant _l'Indivisible_,
+et ayant sous ses ordres le contre-amiral Linois[83], montant _le
+Formidable_, de 80 canons comme _l'Indivisible_[84].
+
+[Note 82: Honoré-Joseph-Antoine Ganteaume, né le 13 avril 1755, à
+la Ciotat (aujourd'hui département des Bouches-du-Rhône), avait servi
+dans la Marine royale en qualité d'officier auxiliaire, lieutenant de
+frégate et capitaine de brûlot, du 30 mars 1779 au 17 mai 1785. Il y
+était rentré comme sous-lieutenant de vaisseau, le 1er mai 1786. La
+Révolution le nomma successivement lieutenant de vaisseau, en 1793,
+capitaine de vaisseau en 1794. Ce fut la partie brillante de sa
+carrière, pendant laquelle il servit avec éclat sous Villaret-Joyeuse
+et Renaudin. Contre-amiral en 1798, il ramena Bonaparte en France, au
+mois d'octobre 1799. Après le 18 brumaire, le premier Consul le fit
+entrer au Conseil d'État. Nommé vice-amiral, le 30 mai 1804, créé
+comte de l'Empire, Ganteaume est mort en activité de service à Aubagne
+(Var), le 28 septembre 1818. Il était pair de France et Inspecteur
+général des classes.]
+
+[Note 83: Voyez ci-après la notice sur l'amiral Linois.]
+
+[Note 84: L'escadre partit de Brest, le 23 janvier 1801.]
+
+Sous Gibraltar, nous fûmes aperçus par des navires garde-côtes
+anglais. Dès le lendemain, au point du jour, une corvette anglaise se
+trouva à portée de canon de notre escadre. Elle ne résista pas et fut
+prise. Quelques indiscrétions nous firent savoir qu'à notre apparition
+le commandant de Gibraltar avait expédié ce bâtiment et deux autres
+qui étaient prêts, pour porter, dans toute la Méditerranée, la
+nouvelle de notre présence dans cette mer. Les deux autres bâtiments
+étaient la frégate _Success_ et le cutter _Sprightly_. Admirons,
+toutefois, notre heureuse étoile. Le surlendemain, nous rencontrâmes
+la frégate que, malgré sa marche distinguée, _le Jean-Bart_ et _le
+Dix-Août_ atteignirent et réduisirent promptement; car elle ne se
+défendit en aucune manière; et, peu après, _le Dix-Août_ aperçut et
+chassa le cutter.
+
+D'abord il nous gagna et sembla devoir nous échapper. Le commandant
+Bergeret prévit que le temps faiblirait dans la soirée, qu'alors _le
+Sprightly_ serait en calme, tandis que nos voiles hautes, beaucoup
+plus élevées que les siennes, porteraient encore. Il persista donc, et
+il fit bien, puisque, avant la nuit, ce bâtiment était à nous. J'y fus
+envoyé pour l'amariner; mais, comme l'amiral ne voulut pas l'adjoindre
+à son escadre, il l'expédia pour Malaga; ainsi je n'en gardai pas le
+commandement; ce fut un chef de timonerie qui fut chargé de cette
+mission de quelques heures.
+
+Qui n'aurait cru, d'après cela, que nous allions continuer notre route
+avec diligence et sécurité? Il n'en fut pas ainsi: trois voiles furent
+vues, un soir, qui ne furent ni chassées ni reconnues, et que nous ne
+revîmes pas le lendemain. Leur aspect fit changer les projets de
+l'amiral, qui prit, aussitôt, la direction de Toulon, où il
+arriva[85], et où il fut abandonné par deux capitaines, étonnés sans
+doute de cette rentrée. M. Bergeret était l'un d'eux. Quel vide il
+nous laissa et comme je le regrettai! Toutefois il fut remplacé par M.
+le Goüardun[86], homme du monde, peu marin, mais très brave, très
+poli, très spirituel. Avant de quitter définitivement son bord, le
+commandant Bergeret nous fit appeler, Hugon et moi, pour nous
+embrasser et nous faire un cadeau d'adieu. Le mien fut le hamac de
+matelot dans lequel le commandant Bergeret couchait habituellement et
+quelques Essais sur la tactique navale, qu'il avait écrits pendant la
+campagne de Bruix.
+
+[Note 85: Le 18 février 1801.]
+
+[Note 86: Louis-Marie Le Goüardun, né le 9 septembre 1754, était
+capitaine de vaisseau, depuis le 12 brumaire de l'an III. C'était un
+ancien officier auxiliaire de la Marine royale.]
+
+Par l'un, il semblait me dire qu'un marin ne devait jamais être assez
+bien couché pour que la vigilance lui fût difficile; et, par son
+manuscrit, que, quels que fussent les devoirs que l'on eût à remplir,
+il fallait disposer l'emploi de son temps, de manière à pouvoir
+toujours donner quelques moments à l'étude. Excellentes leçons, et que
+je n'ai point oubliées; heureux de les avoir reçues d'un tel chef!
+
+Bonaparte se montra mécontent de notre relâche, et il fallut partir
+presqu'aussitôt[87]. Nous naviguions, à dix heures du soir, dans le
+sud de la Sardaigne; je travaillais, à la lueur du fanal de _la
+Sainte-Barbe_, à quelques calculs nautiques avec Hugon, lorsqu'au
+milieu d'une violente secousse, un bruit effroyable se fit entendre:
+«Du canon», me dit Hugon; «Oui», lui répondis-je, «ou bien un
+abordage»; et déjà nous étions sur le pont. Quel spectacle! _le
+Formidable_ et nous, nous nous étions abordés, fort maladroitement, à
+ce qu'il paraît. Nous avions perdu le mât de beaupré, et _le
+Formidable_ celui d'artimon. Dans la nuit, le vent fraîchit; il nous
+portait droit sur les côtes de la Barbarie; mais heureusement qu'au
+point du jour il changea. La nuit fut bien pénible; la pluie entravait
+nos travaux et nous faisait beaucoup souffrir. Pour ma part, j'y
+contractai un rhumatisme au bras droit, qui ne s'est dissipé que
+pendant mes longues campagnes subséquentes des pays chauds de l'Inde.
+
+[Note 87: Le 19 mars 1801.]
+
+Aujourd'hui de telles avaries se répareraient à la mer; alors nous
+étions moins expérimentés, surtout plus mal approvisionnés; nous
+rentrâmes donc à Toulon pour nous remettre en état.
+
+Même mécontentement du Consul, qui nous fit repartir avec ordre de
+prêter, en passant, notre secours aux troupes qui attaquaient l'île
+d'Elbe et ses forts; nous nous y rendîmes, en effet, et tous les soirs
+nos vaisseaux défilaient, mettaient en panne devant ces forts et les
+canonnaient; ceux-ci ripostaient; mais c'était plus de bruit que
+d'effet, et il en résultait peu de dommage. L'assaut fut enfin résolu;
+l'amiral envoya un renfort de troupes, et je commandais un canot de
+débarquement. En passant sous un fort, son feu se dirige sur nous; un
+de nos soldats se lève entre les bancs des rameurs, et le voilà qui
+gesticule, menace l'ennemi, crie et s'agite. Ses mouvements gênent le
+jeu des avirons, et je lui donne ordre de s'asseoir; il fait semblant
+de ne pas m'entendre; je me lève à mon tour; je vais à lui, et,
+j'allais le prendre au collet, lorsqu'une volée très bien nourrie
+passe au-dessus du canot; le soldat, alors, s'abaisse, et il paraît se
+coucher au fond de l'embarcation. Le pauvre homme! nous vîmes, en
+débarquant, qu'il ne s'était pas couché de peur... il était mort, et
+il n'avait pas été atteint. Un boulet était passé entre sa figure et
+mon bras; l'action violente de ce boulet avait opéré sur sa
+respiration, du moins, on le dit ainsi; et il avait cessé de vivre.
+
+L'île d'Elbe devint une conquête de Bonaparte, qui la perdit ensuite,
+et qui, plus tard, y subit un premier exil en face de cette autre île
+où il avait reçu le jour. Quant à nous, reprenant nos troupes, nous
+songeâmes à achever notre mission.
+
+Cependant nous avions beaucoup de malades; nos bâtiments étaient mal
+armés; aussi l'amiral, débarquant ses malades à Livourne, jugea que le
+reste des soldats pourrait se placer sur quatre vaisseaux; il choisit
+les quatre meilleurs voiliers, les pourvut aux dépens des trois
+autres[88], se dirigea vers le détroit appelé le phare de Messine et
+renvoya trois vaisseaux, sous le commandement de l'amiral Linois qui,
+plus tard, eut avec eux, à Algésiras[89], un très beau combat, où il
+triompha de forces anglaises plus que doubles des siennes.
+
+[Note 88: Indépendamment de ces quatre vaisseaux, Ganteaume garda
+en outre, sous ses ordres, une frégate, une corvette et quelques
+transports.]
+
+[Note 89: Combats d'Algésiras, des 6 et 13 juillet 1801, contre
+l'escadre de lord Cochrane (Voyez le rapport de l'amiral Linois, sur
+ces combats, dans Fr. Chassériau, _Précis historique de la Marine
+française, son organisation et ses lois_, Paris, 1845, t. I).]
+
+Le moral de nos équipages et de nos passagers était très affecté; on
+allait jusqu'à dire que Bonaparte se souciait fort peu de l'armée
+d'Égypte, qu'il ne voulait faire qu'une démonstration; et, en effet,
+il y avait lieu de le penser: d'abord, à cause de l'insignifiance de
+l'armement et de la singularité de l'avoir expédié de Brest plutôt que
+de Toulon; ensuite, en raison du simple mécontentement du Consul (lui
+qui était si absolu!), du départ toléré de deux bons capitaines, de la
+continuation de confiance accordée à l'amiral Ganteaume, du temps,
+pour ainsi dire perdu devant l'île d'Elbe, enfin du morcellement de
+nos forces. Plus tard cette opinion devint encore plus probable
+lorsque, l'Égypte ayant été conquise par les Anglais, nos soldats
+rendus à la paix d'Amiens furent aussitôt envoyés à Saint-Domingue, où
+le climat, les fatigues et la fièvre jaune les détruisirent presque
+tous. Il en fut de même des soldats de Moreau, qui eut des torts réels
+avec Bonaparte, mais qui fut traité par lui avec une grande dureté.
+Ces soldats avaient conservé un attachement touchant à leur général;
+Napoléon leur fit expier cet attachement aux mêmes lieux où
+succombèrent ceux qui l'avaient accompagné en Égypte, et qui avaient
+murmuré d'y avoir été abandonnés.
+
+Je ne veux certainement pas atténuer les grandes choses que le Consul
+fit à cette époque; mais ce sont ces taches qui, ensuite, l'ont fait
+juger sévèrement par des esprits supérieurs. Mme de Staël, entre
+autres, dans ses sublimes _Considérations sur la Révolution
+française_, dit expressément de lui: «Il n'eut pas même cette sagesse
+commune à tout homme au milieu de la vie, quand il voit s'approcher
+les grandes ombres qui doivent bientôt l'envelopper: une seule vertu,
+et c'en était assez pour que toutes les prospérités humaines
+s'arrêtassent sur sa tête; mais l'étincelle divine n'était pas dans
+son coeur!» Chateaubriand et l'abbé Delille en ont parlé avec la même
+sévérité.
+
+S'il est une carrière où il soit facile aux chefs de favoriser ceux
+qu'ils veulent avancer, c'est, sans doute, la Marine, car on ne peut
+guère y obtenir de grades qu'en allant à la mer sur des bâtiments de
+choix ayant des missions importantes, et qu'en en changeant à volonté.
+Les sept huitièmes des officiers n'ont pas cette facilité; mais ceux
+qui, tenant aux hommes élevés par leur rang ou par leur crédit,
+peuvent s'en prévaloir, sont presque toujours en évidence, et, tandis
+que les autres luttent péniblement, en cherchant une chance heureuse,
+ceux-là sont, sans cesse, en mesure de la trouver et d'en profiter.
+J'étais, alors, dans les rangs des favorisés, et tu as pu remarquer
+combien M. de Bonnefoux était attentif à me faire participer à ces
+avantages.
+
+De ces nombreux changements de navires j'obtenais encore un résultat
+non moins profitable: celui de me trouver, à chaque instant, en
+rapport avec des hommes nouveaux, avec des chefs différents, avec
+d'autres camarades; or ceux-ci sont une excellente école pour la
+jeunesse. «L'équitation, a dit Plutarque, est ce qu'un prince apprend
+le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas.» Les camarades non
+plus ne flattent pas; souvent même ils sont impitoyables. J'avais eu à
+souffrir des taquineries d'un d'entre eux à bord du _Jean-Bart_, et il
+fallut absolument une petite affaire, dite d'honneur, pour en finir;
+mais je n'en avais pas moins les genoux en dedans, le dos voûté,
+l'accent gascon; et, partout, je trouvais des rieurs et des mauvais
+plaisants. Enfin j'en pris mon parti: je ripostai, parfois, sur le
+même ton; mais, par-dessus tout, je m'attachai à la résolution de me
+redresser, de me corriger, et c'est ce qu'il y a de mieux à tout âge.
+Ainsi, me faisant une orthopédie à moi, m'assujettissant à des
+lectures lentes, étudiées, écoutant alternativement ou cherchant à
+imiter les personnes qui possédaient une bonne prononciation,
+j'arrivai à être comme tout le monde, et j'évitai, souvent, d'autres
+affaires.
+
+On a beaucoup parlé contre le duel; je crois qu'on ne l'a pas assez
+envisagé sous son vrai point de vue. Quand il devient une sorte de
+profession ou seulement d'habitude, c'est évidemment une infamie;
+mais, sans le duel, beaucoup de choses seraient remises à la force
+brutale. Dans les réunions de jeunes gens, surtout, il n'y aurait,
+sans la ressource d'y pouvoir recourir, que des oppresseurs et des
+opprimés. Par le duel, au contraire, ou rien qu'en montrant à propos
+qu'on ne le craint pas, et, en faisant entrevoir, s'il le faut, qu'on
+est prêt à le proposer, on arrête les taquins, et l'on se fait
+respecter. Je n'avais guère que vingt-cinq ans, lorsqu'un camarade
+avec qui je jouais au reversis, et qui était fort mauvais joueur, se
+laissa aller à me dire des choses assez piquantes; les premières, je
+les laissai passer; les secondes étant plus vives, je vis où nous
+allions être conduits. Alors, loin de répondre sur le même ton, je
+posai les cartes sur la table, et je dis à mon interlocuteur: «Si vous
+voulez que la partie s'achève convenablement, changeons de
+conversation; mais si vous désirez me provoquer ou que je vous
+provoque, expliquez-vous clairement; il vaut beaucoup mieux que ce
+soit avant que les choses soient trop envenimées.» Je vois souvent cet
+ancien ami à Paris, et il m'a récemment avoué qu'il avait eu, en cette
+occasion, la bizarre humeur de m'entraîner à quelque réponse animée,
+pour aller ensuite sur le terrain, mais que mon sang-froid l'avait
+soudain ramené. J'avais, à peu près de même façon, éludé une autre
+affaire avec un officier d'infanterie passager sur un de nos
+bâtiments; et, toutes les fois que je l'ai revu depuis, il m'a
+témoigné une estime infinie; mais revenons à notre escadre.
+
+Après avoir repris la route de notre destination et traversé le
+détroit de Messine, nous naviguâmes avec la plus grande vigilance.
+Comme c'était la saison des vents du nord-ouest, nous atteignîmes
+promptement les côtes égyptiennes. Nous en étions à vingt-cinq lieues,
+et nous nous attendions à voir, le lendemain, Alexandrie, à en forcer
+même l'entrée (comme récemment, et avec plus de danger, une de nos
+escadres a forcé Lisbonne), si les Anglais et leurs vaisseaux
+voulaient s'opposer au passage; mais, ô surprise! l'amiral ordonne de
+mouiller[90] et de se préparer à débarquer nos troupes sur cette
+partie de la côte. Quel trajet il aurait resté à faire à nos soldats
+dans les sables, sans eau, presque sans provisions et ayant à
+combattre les indigènes et les détachements anglais qui parcouraient
+le pays! Cependant la mer était trop forte pour songer à un
+débarquement immédiat, et nous attendions le calme, lorsque deux
+bâtiments parurent au coucher du soleil et fort loin. Ce pouvaient
+être des transports destinés à approvisionner les Anglais; ce pouvait
+être encore une avant-garde; l'amiral le jugea ainsi[91], et il
+appareilla dans la nuit.
+
+[Note 90: Le 5 juin, la frégate anglaise, _la Pique_, prit chasse
+devant l'escadre française et rallia celle de lord Keith. Le 7,
+l'amiral Ganteaume détacha la corvette _l'Héliopolis_, qui, échappant
+à la croisière anglaise, entra dans le port d'Alexandrie. L'amiral, ne
+la voyant pas revenir, la crut capturée et se décida, le 9, à mettre
+les troupes à terre. Voyez Chevalier, _Histoire de la Marine française
+sous le Consulat et l'Empire_, 1886, p. 45.]
+
+[Note 91: C'était bien, en effet, l'avant-garde de l'escadre de
+lord Keith.]
+
+Avec les vents du nord-ouest, il n'y avait qu'une route possible,
+celle qui tendait vers les côtes de l'Asie-Mineure ou vers l'Archipel
+de Grèce. Nous reconnûmes, en effet, les approches de Rhodes; et,
+louvoyant à grand'peine dans l'Archipel pour doubler Candie et Cérigo
+(Cythère), nous n'y parvînmes qu'après plus d'un mois de périlleuse
+navigation[92].
+
+[Note 92: Dans _une Notice sur la campagne de l'amiral Ganteaume_,
+rédigée à Toulon en janvier 1842 et conservée aux _Archives
+nationales_, M. Savy de Mondiol, capitaine de frégate en retraite,
+ancien aspirant de _l'Indivisible_, assigne seulement à cette
+navigation une durée de huit à dix jours.]
+
+Plus que jamais notre mission nous semblait un simulacre; cependant
+l'amiral revint sur la côte d'Afrique, mais, devant Derne[93],
+c'est-à-dire à cent vingt lieues d'Alexandrie. Nouvel ordre de
+débarquement, et plus grande surprise de notre part, en voyant si
+bénévolement exposer, nous disions même, sacrifier nos troupes. On se
+mit en mesure d'exécuter l'ordre: le temps était superbe: nos canots
+partirent chargés d'officiers, de soldats, de munitions. Verbois,
+Hugon et moi, nous en commandions un chacun, et nous marchions de
+front. À cinquante pas du rivage, nous découvrîmes une jetée en
+pierre, construite au bas d'un petit monticule sur lequel
+retentissaient les sons d'une musique sauvage. Depuis notre apparition
+le pays avait appelé ses enfants; les chevaux arabes, sillonnant
+toutes les directions, avaient recruté, rallié tout ce qui, dans les
+environs, pouvait porter les armes; et, prompt comme l'éclair,
+l'essaim qui couvrait le monticule, pressé par la musique qui devenait
+plus animée, poussant des cris barbares, précipitant des coursiers
+renommés pour leur agilité, et agitant, dans les airs, ses armes
+brillantes, ses croissants dorés, ses bannières de mille couleurs,
+arrive à la jetée, met pied à terre, s'agenouille, appuie ses fusils
+sur les pierres et tire une volée très nourrie, mais peu meurtrière.
+L'odeur de la poudre excite nos soldats, et nous continuions à avancer
+avec ardeur, quand Verbois saisit son porte-voix et hèle qu'il vient à
+son tour d'être hélé pour un retour immédiat à bord, signalé par
+l'amiral[94] à l'officier qui commandait le débarquement.
+
+[Note 93: Derne ou Dernah, l'ancienne Darnis ou Dardanis, ville
+maritime de la Cyrénaïque, comprise aujourd'hui dans le vilayet turc
+de Barca ou Barkah.]
+
+[Note 94: L'amiral Ganteaume comptait que le général Sahuguet
+achèterait le concours des Arabes au moyen d'une somme de 300.000
+francs qu'il lui avait fait allouer. Voyez ses lettres au ministre de
+la Marine, qui sont conservées aux _Archives nationales_ et en
+particulier celle du 4 ventôse an IX. L'accueil fait aux embarcations
+de l'escadre lui enleva ses illusions.]
+
+Là finirent nos singulières tentatives de secourir l'armée d'Égypte;
+et nous reprîmes le chemin de Toulon entre la Sicile et la côte
+d'Afrique, bien tristes, bien fatigués, réduits en rations de vivres
+et d'eau, car il fallait continuer à nourrir nos soldats, et ayant
+tant et tant de malades que notre batterie basse en était encombrée.
+Jamais je n'ai autant souffert, surtout de la soif, que pendant cette
+campagne. Une nuit, vers la fin de mon quart, je me traînai à quatre
+pattes, jusqu'à l'extrémité de la cale, où je parvins à obtenir d'un
+calier une ou deux cuillerées d'eau infecte, pour lesquelles,
+pourtant, j'aurais donné tout ce que je possédais. La fortune nous
+devait quelque dédommagement, et elle nous en offrit un à quelques
+lieues de Goze[95], qui avoisine l'île de Malte.
+
+[Note 95: Goze ou Gozzo, île au nord-ouest de Malte, dont elle
+constitue une dépendance. Le combat raconté ci-après n'eut donc pas
+lieu, comme le dit le commandant Chevalier, entre Candie et la côte
+d'Égypte. À la vérité, il y a, sur la côte Sud de Candie, une petite
+île qui en dépend, et qui porte, elle aussi, le nom de Gavdo ou Gozzo.
+Seulement, d'après les _Mémoires_, c'est de la première qu'il s'agit
+ici.]
+
+Au point du jour, un vaisseau de ligne anglais fut reconnu à deux
+lieues au vent de l'escadre. _L'Indivisible_ profita de sa marche
+supérieure pour se porter de l'avant à lui, afin de lui couper la
+retraite; _le Dix-Août_ se tint par son travers pour l'empêcher de
+faire vent arrière; et nos deux autres vaisseaux virèrent de bord pour
+s'élever au vent, en cas que l'ennemi cherchât à s'échapper dans cette
+direction.
+
+C'était une bonne disposition; mais ces deux vaisseaux s'éloignèrent
+tellement que l'Anglais, imitant en quelque sorte la ruse de guerre du
+dernier des trois Horaces, laissa porter sur _le Dix-Août_, espérant
+le dégréer avant que l'amiral l'eût rejoint, pour n'avoir plus affaire
+ensuite qu'avec _l'Indivisible_. C'est donc nous qui soutînmes le
+choc, et nous le soutînmes dignement; car, avant une demi-heure de
+temps, notre adversaire ne pouvait plus manoeuvrer. _L'Indivisible_
+avait mis le cap sur nous, et l'amiral nous héla de laisser arriver
+pour qu'il pût prendre notre place. «Non, répondit l'intrépide Le
+Goüardun, plutôt mourir mille fois que de quitter le poste d'honneur!»
+L'amiral n'insista pas, et il manoeuvra pour aller se placer sur
+l'avant du vaisseau anglais. Une ou deux volées de _l'Indivisible_
+suffirent pour achever de désemparer le vaisseau ennemi qui, bientôt,
+amena son pavillon[96]; et nous, nous jetâmes dans les airs les cris
+mille fois répétés de «Vive la République!» que, cette fois, je dois
+le dire, j'entonnais de grand coeur; car alors c'était bien de
+l'honneur national qu'il s'agissait, et quand de si grands intérêts
+sont en jeu, les ressentiments particuliers doivent se taire. C'était
+le vaisseau le _Swiftsure_, de 74, qui, comme nous, venait de quitter
+les parages d'Alexandrie pour aller se ravitailler à Malte.
+
+[Note 96: Le Gouvernement consulaire accorda à chacun des deux
+vaisseaux _l'Indivisible_ et _le Dix-Août_, deux grenades, deux fusils
+et quatre haches d'abordage d'honneur. En réalité, _le Dix-Août_ avait
+à peu près seul soutenu le combat.]
+
+Je voyais enfin mes voeux réalisés; j'avais assisté à un combat; nous
+avions longtemps lutté à forces égales; nous avions eu des avantages
+incontestables, le _Swiftsure_ avait parfaitement manoeuvré, s'était
+vivement défendu; j'avais tout vu, car j'étais l'aspirant de service
+auprès du commandant pendant le combat, et son admirable sang-froid
+avait excité mon enthousiasme. Dans le fort de l'action, il m'avait
+envoyé transmettre un commandement dans la batterie basse: c'est elle
+qui souffrit le plus; des malades, eux-mêmes (car nous en avions tant
+que la cale et l'entrepont n'avaient tous pu les contenir) y avaient
+reçu la mort dans leurs cadres. J'avais, en passant, serré la main à
+Verbois et à Hugon qui, solides à leur poste, excitaient de leur mieux
+les canonniers; mais je quittais à peine ce dernier qu'une file
+entière de servants d'une pièce est emportée devant moi, et j'arrive
+sur le pont couvert de la cervelle et des cheveux de ces nobles
+victimes. En ce moment le porte-voix du commandant étant fracassé
+devant sa bouche par un boulet, il se retourne pour en demander un
+autre; je l'envoie chercher par un pilotin, en disant au commandant
+que je suis prêt, en attendant, à porter ses ordres; et, comme il me
+voit teint de sang: «Il paraît, me dit-il, qu'il fait chaud en bas»,
+et, un instant après, il ajouta, en suivant son idée: «Allez prendre
+l'air dans le gréement, et faites dépêcher les gabiers que vous voyez
+travailler au point de la voile du grand hunier.» Je galope dans les
+haubans; bientôt il me voit revenir, car la réparation était finie, et
+il me dit en frappant sur mon épaule: «Vous êtes un brave garçon, et
+je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau!» Je crus
+rêver, tant ces paroles m'enivrèrent de joie... rien, désormais, ne me
+parut plus impossible; il m'aurait dit de sauter à pieds joints à bord
+de l'ennemi, que je me serais élancé, quoique nous en fussions à
+cinquante toises environ.
+
+Un autre dédommagement de la fortune fut la prise du _Mohawk_, chargé
+de comestibles pour l'armée anglaise en Égypte. La répartition de ces
+comestibles fut faite aussitôt dans l'escadre. J'eus pour ma part un
+pain de sucre, une demi-livre de thé, deux livres de café et quelques
+autres provisions. Cette aubaine nous réconforta beaucoup. Nous n'en
+arrivâmes pas moins à Toulon[97] dans un état sanitaire affreux. Une
+épidémie pestilentielle agissait sur nous sans relâche et nous
+enlevait tous les jours quelques compagnons d'armes; nos forces,
+ranimées pour le moment du combat, avaient disparu; le scorbut
+compliquait l'épidémie, et nous fûmes soumis à une longue quarantaine.
+Ce fut pendant cette éternelle quarantaine que, couché, une nuit, je
+sens mon cadre (ou lit de bord) violemment secoué par Verbois dont la
+place était voisine de la mienne, et je vois, à la lueur du fanal de
+la Sainte-Barbe, où nous couchions lui et moi, la figure de mon
+camarade entièrement décomposée. Sa bouche s'ouvre pour donner passage
+à une voix éteinte, convulsive, qui m'invite à aller chercher le
+docteur. J'y vole, je le ramène. Au premier aspect, celui-ci me dit:
+«Dépendez votre lit; fuyez: la dysenterie est ici!» Je n'en tins aucun
+compte; j'aidai les infirmiers; mais, deux heures après, ce brave
+jeune homme avait succombé! Nous avions dîné ensemble; nous avions,
+dans la soirée, fait une partie de barres au lazaret; nous nous étions
+couchés en tenant de ces discours d'intimité, si doux avec lui; et
+quelques heures plus tard! Jamais l'amitié n'a versé de plus sincères
+larmes que les miennes sur une fin si précoce.
+
+[Note 97: En thermidor an IX (août 1801).]
+
+Enfin la cruelle quarantaine s'acheva. Parmi les aspirants de
+l'escadre se trouvait Jérôme, frère de Napoléon, et, alors, mais pas
+pour longtemps, destiné par lui à la Marine. Le consul appelait son
+gouvernement une République, dénomination qu'il lui conserva,
+cauteleusement, assez longtemps après qu'il se fut nommé empereur;
+car, chez lui, la ruse allait toujours de pair avec la force; mais,
+quoique républicain, il agissait, dès lors, en tout, à la manière des
+anciens souverains; aussi M. l'aspirant Jérôme mangeait avec l'amiral;
+il n'avait jamais subi d'examen, et il ne faisait de service que ce
+qui lui convenait. À Brest, il avait été pompeusement conduit par le
+colonel Savary, depuis duc de Rovigo, mais alors aide de camp du
+Consul, et il logeait chez le préfet maritime, M. de Caffarelli[98],
+dont M. de Bonnefoux était devenu le chef d'état-major. Mme de
+Caffarelli m'avait souvent fait déjeuner avec l'aspirant privilégié;
+nous nous étions assez liés pour qu'il fît des instances afin que je
+consentisse à passer du _Dix-Août_ sur _l'Indivisible_; mais quitter
+Bergeret, Hugon, Verbois! mais jouer le rôle de flatteur ou de favori!
+ce n'était nullement dans mon caractère, et je refusai nettement,
+quoique avec beaucoup de politesse. Après la campagne, il retourna à
+Paris et voulut m'y emmener; si j'avais été mieux en fonds, j'aurais
+peut-être accepté, et j'y serais allé avec lui; mais cette
+considération, qu'il s'offrit pourtant à lever, m'en empêcha. C'eût
+été le commencement d'une belle liaison, selon les opinions de la
+multitude; toutefois, tout en rendant justice aux qualités sociales de
+Jérôme, je n'ai jamais regretté cette occasion; car, au plus tard,
+j'aurais renoncé à son amitié lorsque, par ordre de son frère, il
+déclara nul le mariage le plus valide qui fût jamais, contracté aux
+États-Unis d'Amérique, quelques années après, entre lui et miss
+Paterson. Depuis lors il fut créé roi de Westphalie, et l'un de nos
+camarades de _l'Indivisible_, M. de Meyronnet, qui s'était attaché à
+sa personne, devint grand maréchal du palais; mais il mourut ensuite
+pendant les interminables guerres impériales.
+
+[Note 98: Louis-Marie-Joseph de Caffarelli, comte de l'Empire, né
+au château du Falga, dans le Haut Languedoc, le 12 mars 1760, était
+lieutenant de vaisseau plusieurs années avant la Révolution. Le
+premier Consul l'appela, le 20 juillet 1800, à la Préfecture maritime
+de Brest, poste qu'il occupa pendant quatorze ans, et où il se
+distingua. Louis de Caffarelli est mort, le 14 août 1845.]
+
+Le commandant Le Goüardun n'oublia pas sa promesse d'avancement pour
+moi; cependant les événements marchaient vite, et notre quarantaine,
+pendant laquelle Verbois avait péri de l'épidémie, avait été de 75
+jours. L'Égypte avait été reconquise par les Anglais; la paix avait
+été signée à Amiens; une expédition pour la reprise de Saint-Domingue
+avait été ordonnée, nos vaisseaux en firent partie, et nous étions en
+marche pour y aller rejoindre tous ceux qui avaient été expédiés de
+divers ports de France et d'Espagne, avant que la réponse à la demande
+de M. Le Goüardun fût revenue de Paris. Nous ne restâmes à
+Saint-Domingue que le temps de débarquer nos troupes, de voir éteindre
+les flammes allumées par les noirs pour dévorer la resplendissante
+ville du Cap, et d'assister au naufrage d'un des vaisseaux que
+l'amiral Linois y conduisait de Cadix. J'oubliais de dire qu'à notre
+départ de Toulon nous avions eu de si mauvais temps que _le Dix-Août_
+vit périr, à quelques brasses de lui, et sous Oran, un des vaisseaux
+de notre division, _le Banel_, auquel nous ne pûmes seulement pas
+porter le moindre secours. Les bonnes qualités du _Dix-Août_ suffirent
+à peine pour le préserver d'une semblable destinée. Notre retour en
+France fut également marqué par des vents impétueux, particulièrement
+vers la hauteur du banc de Terre-Neuve. Nous en souffrîmes beaucoup;
+et, dans ces parages, nous rencontrâmes deux navires de commerce, sans
+mâture, sans hommes, défoncés par la mer et flottant entre deux eaux.
+Sous d'autres rapports, cette campagne fut douce pour moi, parce qu'un
+enseigne de vaisseau venant à débarquer à Toulon, notre commandant ne
+fit pas de démarches pour le faire remplacer, mais m'installa dans ses
+fonctions; dès ce moment les officiers du vaisseau vinrent m'engager à
+prendre sa chambre, et, malgré la différence de mon traitement de
+table au leur, à manger avec eux. C'est ainsi que j'effectuai mon
+retour à Brest, où je trouvai mon brevet d'enseigne de vaisseau[99],
+et où M. de Bonnefoux, avec une joie pour ainsi dire paternelle, me le
+remit ainsi qu'un congé de trois mois que je passai dans les délices,
+à Marmande et à Béziers, et que je ne devais pas voir se renouveler de
+bien longtemps.
+
+[Note 99: En date du 24 avril 1802.]
+
+Je ne partis, cependant, pas immédiatement. Il fallut me guérir d'un
+commencement de scorbut, qui me retint dix-sept jours dans ma chambre;
+heureusement que j'étais tout voisin de l'appartement d'un officier de
+marine, mort depuis en pays étranger, et dont la femme est aujourd'hui
+ma belle-mère[99a]. Je reçus d'elle les attentions les plus
+affectueuses; ce fut elle qui me donna mes premières épaulettes; plus
+tard elle me fit un cadeau bien autrement précieux; ainsi je lui dois
+des soins pendant une maladie douloureuse, la récompense de mes
+premiers travaux, et le prix que pouvait seul obtenir un homme
+d'honneur et de bonne réputation.
+
+[Note 99a: Mme La Blancherie, morte à Orly (Seine), en 1856,
+quelques mois après son gendre. Comme nous le disons dans la préface,
+et comme on le verra ci-après, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, veuf
+de Mlle Pauline Lormanne, épousa, en 1818, Mlle Nelly La Blancherie.
+Léon de Bonnefoux, auquel l'auteur s'adresse, était né du premier
+mariage de son père. Mme La Blancherie n'était donc pas sa grand'mère,
+bien qu'elle l'ait toujours traité comme un petit-fils. Cette
+observation explique le ton du récit.]
+
+Voici le moment de parler de Sorbet, que j'avais revu à
+Saint-Domingue. Après son embarquement de punition, il revint chez M.
+de Bonnefoux, afin de se mettre en mesure pour l'examen suivant, qu'il
+manqua encore. Même châtiment et puis même résultat. Il fit plus,
+cette fois-ci, il fit des dettes et ne fréquenta que les plus mauvais
+lieux de Brest. Un jour que, dans ses intérêts, je lui parlais de sa
+conduite, il me dit des choses si provoquantes que je me laissai aller
+à lui jeter un verre d'eau que je tenais à la main. J'avais eu, en
+diverses occasions, quelques vivacités de ce genre; celle-ci fut la
+dernière; car je pris, à son sujet, la résolution ferme de m'étudier à
+devenir aussi calme que j'étais emporté. Sorbet me demanda
+satisfaction de l'insulte, et il fallut me mettre à sa disposition,
+car j'avais mis les torts de mon côté, tandis qu'il est si utile, et
+qu'il aurait été si facile pour moi, de les mettre du sien; je poussai
+même la cruauté jusqu'à lui dire, avec dédain, que je voulais bien lui
+faire cet honneur. Parole imprudente, qui pouvait entraîner à une
+affaire à mort. Je me suis toujours reproché une répartie aussi peu
+généreuse, aussi mortifiante. Cependant nous nous donnâmes chacun un
+coup d'épée peu grave, et je n'étais pas encore bien rétabli du mien
+qu'il me fallut partir pour mes campagnes d'Égypte. Quant à lui, ayant
+bientôt passé l'âge des examens, et étant abandonné par M. de
+Bonnefoux, il fut obligé de continuer à servir comme novice ou comme
+matelot, et il se trouvait, à l'hôpital du Cap, en proie à la fièvre
+jaune qui y exerçait alors ses plus grands ravages, quand eut lieu
+l'arrivée du vaisseau _le Dix-Août_. Il me fit demander; je me rendis
+avec empressement auprès de lui; mais je ne pus le reconnaître qu'à la
+voix, il était à la dernière extrémité: «Je meurs bien malheureux,--me
+dit-il;--allez voir ma mère... et...» Ce furent ses dernières paroles,
+la maladie l'oppressa entièrement, et il ne reprit plus connaissance.
+Il ne put même pas entendre le désaveu que je voulais lui faire de ma
+bravade de Brest, qui était alors plus pesante sur mon coeur que
+jamais. Je la revis, sa mère infortunée, pendant mon congé; à mon
+aspect, elle s'évanouit et tomba inanimée sur le carreau! Des soins
+lui furent donnés; elle revint à elle, et je remplis ma triste
+mission. Depuis ce moment le bonheur et la santé l'abandonnèrent à
+tout jamais.
+
+Une aventure assez piquante eut lieu pendant mon séjour à Béziers:
+J'étais en emplettes chez un chapelier; un garçon vint me présenter un
+chapeau que je demandais, et je reconnus, en lui, un de ces bons
+lurons qui avaient si bien daubé sur moi, à la suite d'une
+_batadisse_. Nous rougîmes tous les deux jusqu'au blanc des yeux en
+nous reconnaissant. Il me parla le premier, me disant avec trouble:
+«Vous voilà donc officier; on dit que vous avez fait de belles
+campagnes et que vous avez eu un beau combat.» Je lui tendis la main
+et lui répondis ces paroles: «Heureusement, pour moi, que le sort des
+armes est journalier.» L'érudit M. de La Capelière, cet officier du
+Canada qui, avant la mort de ma mère, avait donné des soins à mon
+instruction; et à qui je racontai cette conversation, me répéta,
+alors, que Crevier, continuateur de Rollin, dit en parlant du jeune
+Scipion, le second Africain: «Il est important d'amortir l'éclat d'une
+gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas
+irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance.» Il n'y
+avait certainement en moi rien de Scipion, et je n'avais pas à
+chercher à amortir l'éclat d'une gloire naissante; mais ce conseil,
+avec des modifications convenables, peut s'adresser à tout le monde;
+il était finement donné, et je me promis d'en faire mon profit. À
+l'expiration de mon congé, je revins à Brest avec mon frère[100] que,
+sous mes auspices, mon père destina, comme moi, à la Marine; mon frère
+avait alors quatorze ans.
+
+[Note 100: Laurent de Bonnefoux né à Béziers en 1788.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ SOMMAIRE: La reprise de possession des colonies françaises de
+ l'Inde.--L'escadre du contre-amiral Linois.--Le vaisseau _le
+ Marengo_, les frégates _la Belle-Poule_, _l'Atalante_, _la
+ Sémillante_.--Mon frère et moi nous sommes embarqués sur _la
+ Belle-Poule_, mon frère comme novice et moi comme
+ enseigne.--Avant le départ de l'expédition, mon frère passe, avec
+ succès, l'examen d'aspirant de 2e classe.--Après divers retards,
+ la division met à la voile, au mois de mars 1803.--À la hauteur
+ de Madère, _la Belle-Poule_ qui marche le mieux, et qui porte le
+ préfet colonial de Pondichéry, se sépare de l'escadre et prend
+ les devants.--Passage de la ligne.--Arrivée au cap de
+ Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de
+ traversée.--L'incident de l'albatros.--Une de nos passagères, Mme
+ Déhon, craint pour moi le sort de Ganymède.--Coup de vent qui
+ nous éloigne de la baie du Cap.--Nouveau coup de vent qui nous
+ écarte de celle de Simon et nous rejette en pleine
+ mer.--Rencontre de trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des
+ Indes, auxquels nous parlons.--Étrange embarras des
+ équipages.--Ignorant que la guerre était de nouveau déclarée, et
+ que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrêtaient nos
+ navires marchands, nous manquons notre fortune.--Retour de la
+ frégate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa.--Infructueux essais
+ d'accostage.--Un brusque coup de vent nous écarte une troisième
+ fois de la côte.--Le commandant se dirige alors vers Foulpointe,
+ dans l'île de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des
+ vivres frais.--Relâche de huit jours à Foulpointe.--Le petit roi
+ Tsimâon.--Partie champêtre.--_Sarah-bé, Sarah-bé._--À la suite
+ d'un manque de foi des indigènes, je tente d'enlever le petit roi
+ Tsimâon, et je capture une pirogue et les trois noirs qui la
+ montaient.--On les garde comme otages à bord de la frégate,
+ jusqu'à ce que satisfaction nous soit donnée.--Résultats peu
+ brillants de mes ambassades.--Arrivée à Pondichéry cent jours
+ après notre départ de Brest.--Nous débarquons nos passagers; mais
+ les Anglais ne remettent pas la place.--Une escadre anglaise de
+ trois vaisseaux et deux frégates se réunit même à Gondelour, en
+ vue de _la Belle-Poule_.--Branle-bas de combat.--Plainte de M.
+ Bruillac au colonel Cullen, commandant de Pondichéry.--Réponse de
+ ce dernier.--Pondichéry, les Dobachis, les Bayadères.--L'amiral
+ débarque à Pondichéry, vingt-six jours après nous.--Instruit des
+ difficultés relatives à la remise de la place, il envoie _la
+ Belle-Poule_ à Madras pour essayer de les lever.--Réponse
+ dilatoire du gouverneur anglais.--Guet-apens tendu à _la
+ Belle-Poule_, à Pondichéry.--La frégate est sauvée.--Elle se
+ dirige vers l'Île de France.--Grandes souffrances à bord par
+ suite du manque de vivres et d'eau.--La division arrive à son
+ tour à l'Île-de-France.--Récit de ses aventures.--Le brick _le
+ Bélier_.--Perfidie des Anglais.--L'aviso espion.--La corvette _le
+ Berceau_ mouille à l'Île-de-France, apportant des nouvelles de
+ la métropole.--Installation du général Decaen et des autorités
+ civiles.--La frégate marchande _la Psyché_ est armée en guerre et
+ reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans la
+ Marine militaire.--Un navire neutre me rapporte ma malle, laissée
+ dans une chambre de Pondichéry.--La fidélité proverbiale des
+ Dobachis se trouve ainsi vérifiée.
+
+
+Une expédition pour reprendre possession de nos colonies dans l'Inde
+avait été ordonnée. Elle se composait du vaisseau _le Marengo_ (amiral
+Linois et capitaine Vrignaud) et des frégates: _la Belle-Poule_,
+_l'Atalante_ et _la Sémillante_, commandées par MM. Bruillac,
+Beauchêne et Motard. Dès les premiers préparatifs de l'armement, M. de
+Bonnefoux avait embarqué mon frère et moi sur _la Belle-Poule_; et
+moi, dès mon arrivée à Marmande, j'avais inspiré à mon frère le désir
+de se débarrasser promptement du grade de novice et d'être prêt à
+passer, avant le départ de l'expédition, l'examen d'Aspirant de 2e
+classe. Il travailla; j'étais son professeur, et je ne lui laissai pas
+perdre un seul instant; aussi réussîmes-nous; il eut son brevet, et
+mon père fut dans l'enthousiasme de la joie.
+
+Plusieurs causes politiques, plusieurs alternatives de nouvelles de
+guerre ou de continuation de paix retardèrent le départ de la
+division, qui n'eut lieu qu'au mois de mars 1803, c'est-à-dire près
+d'un an après mon retour de Saint-Domingue.
+
+J'avais profité de ce long intervalle, surtout de mon retour à Brest,
+pour prendre, aux cours publics, des leçons de dessin; je m'étais
+donné un maître d'escrime, un de danse; avec un de mes camarades,
+j'avais appris les éléments de la musique et de l'exécution sur la
+flûte; à l'Observatoire, je m'étais complètement familiarisé avec mon
+cercle de réflexion et avec les calculs relatifs aux montres marines;
+enfin je n'avais rien négligé pour me préparer dignement à tirer tout
+le parti possible d'une campagne qui devait, au moins, durer trois
+ans, et pour en rendre la longueur agréable. Aussi, me pénétrant de
+plus en plus de la beauté de la devise de Robertson: _Vita sine
+litteris mors est_, m'étais-je muni d'une infinité de livres de
+littérature, de critique, d'agrément, de mathématiques, de physique,
+de chimie; j'emportai, en outre, des grammaires anglaises, des
+dictionnaires et autres ouvrages pour apprendre cette langue, à
+l'étude de laquelle je donnai rigoureusement deux heures par jour; je
+fis provision de modèles, de papier, de crayons et autres objets
+nécessaires pour le dessin; et ce fut, ainsi pourvu et préparé, que
+j'appareillai sans regrets, et plein de la confiance, au contraire,
+qu'un aussi beau voyage allait marquer ma place dans le corps et m'y
+rendre tout facile pour l'avenir.
+
+Enfin la Division partit: à la hauteur de Madère, le préfet colonial
+de Pondichéry, que nous portions sur _la Belle-Poule_, demanda à
+profiter de l'avantage de marche de la frégate pour prendre les
+devants et préparer la réception du capitaine général Decaen[101],
+passager sur _le Marengo_.
+
+[Note 101: Charles-Matthieu-Isidore Decaen, plus tard comte de
+l'Empire, né à Creully, près de Caen, le 13 avril 1769, était général
+de division depuis 1800.]
+
+L'amiral y consentit. Le vent continuant à être bon, nous franchîmes
+diligemment le groupe riant des îles Canaries, couronnées par le pic
+aérien de Ténériffe; nous doublâmes celles du cap Vert et, dix jours
+après notre départ de Brest, nous étions dans les parages où règnent
+habituellement les calmes de la ligne équinoxiale. La cérémonie
+burlesque du baptême y fut d'autant plus divertissante que nous avions
+de fort aimables passagères. Après quelques contrariétés, le temps
+redevint favorable; enfin, au bout d'une traversée de cinquante-deux
+jours, nous nous présentâmes devant le cap de Bonne-Espérance.
+
+Les approches de cette terre nous furent annoncées par les foux,
+oiseaux au long cou, à la physionomie stupide; par les damiers, dont
+le plumage figure les cases du jeu de ce nom, et par les albatros,
+qui ont des ailes de huit à dix pieds d'envergure; on en voit jusqu'à
+deux cent lieues de terre: les vents de la tempête, au milieu de
+laquelle ils semblent se jouer, provoquent leur courage, et leur force
+est si prodigieuse que maint berger des pâturages du Cap voit souvent
+enlever par eux quelque brebis qui se hasarde à s'éloigner du
+troupeau. Un jour, j'étais dans un petit canot suspendu à notre poupe;
+pendant que j'y faisais une observation astronomique, un de ces
+oiseaux se dirigea vers moi avec tant d'assurance que la crainte de
+voir mon instrument fracassé d'un coup d'aile me fit machinalement
+plier le corps en deux pour que mon cercle fût garanti par
+l'embarcation. Mon mouvement était fort naturel; mais j'avais été vu,
+et ce fut un texte inépuisable de plaisanteries. Mme Déhon, jeune
+Parisienne, renchérissait sur tous, et, toutes les fois qu'un albatros
+paraissait, elle me priait, en grâce, de me dérober à la vue du bipède
+emplumé, redoutant pour moi le sort de Ganymède, enlevé par l'oiseau
+de Jupiter.
+
+Le cap de Bonne-Espérance fut pour nous le cap des Tempêtes, nom qu'il
+portait avant les illustres Diaz et Gama.
+
+Nous fîmes route pour y relâcher; un coup de vent furieux s'éleva et
+nous en éloigna. Nous espérâmes être plus heureux à la baie de
+Simon[102], adossée à celle du Cap; nouveau coup de vent qui se
+déclara à une lieue du port et qui nous rejeta au large. Là, nous
+rencontrâmes trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes,
+fatigués par le mauvais temps et auxquels nous parlâmes. Ils en
+parurent médiocrement satisfaits, montrèrent beaucoup d'embarras dans
+leurs manoeuvres, et s'éloignèrent de nous aussitôt qu'ils en eurent
+la faculté. Ils avaient bien raison, car nous sûmes depuis que déjà la
+guerre s'était rallumée entre les deux nations, et nous les avions
+laissé passer, malgré les nouvelles douteuses qui avaient précédé ou
+retardé notre départ. À cette même époque, les Anglais, en Europe,
+arrêtaient et capturaient depuis un mois, avant toute déclaration de
+guerre, ceux de nos navires marchands qu'ils rencontraient, naviguant
+sur la foi des traités. Si nous les avions imités, notre fortune était
+faite à tout jamais, et nous l'aurions due à la contrariété du coup de
+vent de Simon's bay.
+
+[Note 102: Mouillage de Simon's Town dans False-Bay, baie ouverte
+au sud et située à l'est du cap de Bonne-Espérance.]
+
+La frégate revint vers la côte des Hottentots; elle s'y dirigea vers
+la baie de Lagoa[103], située à l'est du cap de Bonne-Espérance. Un
+coup de vent, plus impétueux encore que les précédents, succéda, en
+dix minutes, au plus beau temps du monde. Décidément on eût pu croire
+que le Géant chanté par le Camoëns soulevait de sa terrible voix les
+flots contre nous. Le commandant pensa qu'il serait plus expéditif
+d'aller chercher, à Foulpointe[104], île de Madagascar, l'eau et les
+vivres frais que nous cherchions pour soulager nos malades et le grand
+nombre de nos passagers; nous y arrivâmes assez promptement, et nous y
+fîmes une relâche de huit jours. C'est moi que le commandant désigna
+pour aller traiter de nos communications avec la terre, de l'achat de
+boeufs, de riz, de légumes frais et des moyens de faire notre eau. J'y
+trouvai un jeune roi de dix ans et un conseil de vieux ministres qui
+se montrèrent accommodants; bientôt nous fûmes les meilleurs amis du
+monde; le roi fut fêté à bord; il fut même fêté à terre, où
+état-major, aspirants, passagers et passagères de distinction, au
+nombre d'une soixantaine, nous organisâmes une partie champêtre, s'il
+en fut jamais, dont le plaisir, l'originalité, pourraient
+difficilement être surpassés. Dans sa naïve admiration, le jeune roi,
+nommé Tsimâon, ne cessait de s'écrier: Sarah-bé! Sarah-bé! (ah! que
+c'est beau, que c'est beau!)
+
+[Note 103: Baie Delagoa, plus anciennement dite de Lagoa (de la
+Lagune), appelée aussi baie de Lourenço-Marquès. Sur la côte
+sud-orientale de l'Afrique, vers 26°, latitude sud et 30° 30´
+longitude est. Fait partie de la colonie portugaise de Mozambique.]
+
+[Note 104: Foulpointe ou Mahavelona. Port de la côte orientale de
+Madagascar à 60 kilomètres nord de Tamatave.]
+
+Toutefois, la veille du départ de la frégate, la bonne intelligence
+fut vivement troublée entre les insulaires et nous; le dénouement fut
+sur le point de tourner au tragique. J'étais allé chercher douze
+boeufs, qui étaient payés et qui devaient être près de la plage. N'en
+trouvant que onze, j'allai me plaindre chez le roi; quelques-uns de
+ses tuteurs ou surveillants rirent beaucoup, en écoutant ma
+réclamation, traduite par un des Français établis à Foulpointe pour y
+diriger les opérations commerciales des maisons de l'Île-de-France. À
+vingt et un ans, on n'aime pas les mauvais plaisants; piqué au vif, je
+saisis le petit roi par la main, et l'emmène vers le lieu où ma
+chaloupe et mes chaloupiers m'attendaient. Je n'étais pas à moitié
+chemin qu'une dizaine de ces mêmes Français, établis à Foulpointe,
+accourent vers moi, arrachent Tsimâon de mes bras et m'exhortent à
+songer à mon salut; en effet une troupe d'une trentaine de noirs,
+armés de sagaies parut en avant-garde, poussant des cris affreux. Leur
+roi leur est rendu par mes compatriotes; mais la vengeance est dans
+leurs coeurs, quoique avec moins d'énergie. J'arrive à mes
+chaloupiers; je les range en ligne, les préparant à soutenir
+l'attaque; les colons français s'interposent généreusement; tout se
+calme, et je m'embarque sans en être venu aux mains. En me rendant à
+bord de _la Belle-Poule_, je rencontrai une pirogue; je m'en emparai,
+je l'emmenai à bord, et, à défaut de Tsimâon, ce furent les trois
+noirs, marins de la pirogue, qui furent gardés en otage jusqu'à la
+restitution du douzième boeuf. Tout s'arrangea ainsi; mais mon
+incartade, quoique motivée par un rire insultant et par une conduite
+méprisante, compromit la propriété des Français dans l'Île; elle mit
+leurs jours en danger; et ceux de mes chaloupiers et les miens,
+quoiqu'ils eussent été vivement défendus, furent également exposés à
+un péril imminent. Le commandant me fit des reproches mérités; il me
+loua cependant de la capture de la pirogue; mais je vis bien que le
+rôle d'ambassadeur n'allait pas à mon âge.
+
+De Foulpointe, rien ne contraria plus notre route jusqu'à Pondichéry,
+où nous arrivâmes, cent jours après notre départ de Brest. Nous y
+débarquâmes nos passagers, mais les Anglais ne remirent pas la place.
+Ils rassemblèrent même sous Gondelour[105], en vue de _la
+Belle-Poule_, une escadre de trois vaisseaux et deux frégates. Une de
+celles-ci, s'avançant un soir, vers nous, en faisant des
+démonstrations équivoques, nous nous mîmes en état de défense; on
+crut, un moment, qu'elle allait passer sur nos câbles; notre
+commandant lui héla de changer de route ou qu'il allait engager le
+combat; la frégate anglaise accéda et jeta l'ancre à quelque distance.
+Envoyé à bord, comme par étiquette, je vis les canons prêts à faire
+feu; chacun était à son poste, et je fus reçu avec une politesse
+excessivement froide. Après quelques questions réciproques, je revins
+à bord de _la Belle-Poule_, mais non sans avoir prié de remarquer que
+nous étions également disposés pour une action.
+
+[Note 105: Caddalore ou Caddalour, ville de la présidence anglaise
+de Madras, à 27 kilomètres sud-sud-ouest de Pondichéry.]
+
+Notre commandant se plaignit au colonel Cullen, commandant de
+Pondichéry, de ces menaces d'agression, lorsqu'on avait lieu de se
+croire garanti par l'état de paix où nous nous trouvions.--«Vous êtes
+garanti par votre épée», répondit le colonel. «Eh bien! elle sera
+prête»; lui dit M. Bruillac; et, dès ce moment, malgré le départ de la
+frégate anglaise, qui eut lieu le lendemain, il défendit à qui que ce
+fût de descendre à Pondichéry, où, depuis quinze jours, nous nous
+étions en quelque sorte établis, et dont nous contemplions les
+magnifiques monuments, les rues admirables, les belles maisons
+d'heureuse situation, et les alentours ravissants. On n'y avait pas
+vu de Français récemment arrivés d'Europe depuis si longtemps, que
+nous fûmes l'objet de l'empressement général. Les maisons
+particulières nous furent ouvertes; les dobachis, ou domestiques
+indiens, s'offrirent à nous servir, comme il est d'usage, pour de très
+infimes salaires; les jongleurs affluèrent pour nous faire admirer
+leur adresse et leurs tours qui, depuis, ont été, pour la plupart,
+importés en France; les bayadères elles-mêmes accoururent d'assez
+loin; mais j'avoue que je les trouvai fort au-dessous de leur
+réputation: une fois, j'en voyais une danser; elle s'anima au point de
+paraître saisie d'un accès de folie, auquel elle sembla succomber. La
+voyant comme en léthargie, j'allais me retirer, lorsqu'elle se ranima
+subitement, tira un poignard de sa ceinture, leva le bras, et, d'un
+bond, se précipita sur moi, faisant le geste de me frapper de son
+arme, qui s'arrêta pourtant à quelques doigts de ma poitrine. D'un
+mouvement involontaire je repoussai brusquement l'effrayante sirène;
+mais, honteux de ma brutalité, je m'attachai à faire cesser un
+mécontentement qu'elle feignit, peut-être, plus grand qu'il ne l'était
+réellement, en contribuant avec générosité à la récompense ou
+rétribution qu'elle attendait de chacun des spectateurs.
+
+Vingt-six jours après nous, l'amiral arriva avec le gros de la
+division. Il fut instruit des difficultés qui existaient pour la
+remise de la place; alors il expédia _la Belle-Poule_ à Madras pour
+obtenir une décision de l'autorité principale. Nous ne reçûmes qu'une
+réponse peu concluante, avec laquelle nous quittâmes Madras. Cependant
+deux frégates anglaises avaient appareillé en même temps que nous:
+l'une se dirigeait, comme nous, vers Pondichéry, en suivant la côte de
+près; l'autre avait l'air de croiser au large; mais elle ne nous
+perdait jamais de vue: c'était fort inquiétant.
+
+En vue de Pondichéry, nous avions nos longues-vues braquées sur la
+rade. Pour mon compte, j'y trouvais bien le même nombre de navires
+avec pavillon français, de même force, de même peinture, de même
+position relative; mais, dans les détails du gréement, il existait de
+grandes différences, qu'on pouvait cependant attribuer aux suites
+d'une réinstallation plus soignée: une, toutefois, de ces différences,
+me frappa tellement que j'en parlai au commandant.--«Voyons, dit-il,
+car il y a ici bien de l'extraordinaire.»--Puis, tout en continuant à
+observer: «Forcez de voiles, ajouta-t-il, gouvernez au large, et nous
+verrons bien!»--J'exécutai la manoeuvre, car j'étais de quart; elle
+était à peine finie que déjà les câbles de ces bâtiments étaient
+filés; ces mêmes navires appareillèrent aussitôt et se dirigèrent sur
+nous; ceux qui restaient mouillés à Gondelour appareillèrent
+également; les frégates de Madras cherchèrent à nous couper la route;
+mais nous marchions mieux que tout cela. Nous passâmes entre eux tous,
+et, au coucher du soleil, nous les avions tellement gagné que nous
+n'en voyions plus un seul. Le commandant me dit que j'avais sauvé sa
+frégate! Il aurait mieux fait de dire qu'un avis émis par moi, sans
+que j'y attachasse de portée, l'avait mis sur la route de la vérité.
+Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'Île-de-France, espérant y trouver
+la division; nous eûmes la douleur de ne pas l'y voir. Ce dernier
+voyage avait été fort pénible; car, malgré une grande réduction dans
+les rations de vivres et d'eau dont nous étions presque dépourvus,
+lors même de notre départ de Pondichéry, nous en étions aux derniers
+expédients lorsque nous arrivâmes. Que devait-ce donc être pour la
+division qui n'avait débarqué aucun de ses passagers dans l'Inde, et
+qui était encore à la mer, si même elle n'était pas capturée? Nous la
+vîmes enfin arriver accrue du brick _le Bélier_, expédié de France peu
+de jours après nous pour nous informer que, contre toute apparence, la
+politique avait changé de face et que la guerre était déclarée. _Le
+Bélier_ était arrivé à Pondichéry, le jour même de notre départ pour
+Madras; aussi les Anglais le crurent-ils de l'expédition, et
+simplement retardé. L'amiral anglais, stationné à Gondelour, avait
+envoyé, auprès de l'amiral Linois, un aviso porteur de compliments,
+d'offres de services, et celui-ci dit à notre amiral qu'il resterait à
+sa disposition. Les dépêches du _Bélier_ étaient péremptoires; nos
+bâtiments n'attendirent donc que la nuit pour échapper au danger qui
+les menaçait, et ils partirent au plus vite, regardant _la
+Belle-Poule_ comme nécessairement sacrifiée. Il n'échappa pourtant,
+ensuite, à personne d'entre nous, que l'amiral Linois aurait fort bien
+pu envoyer _le Bélier_ à notre recherche. C'était, je crois, son
+devoir, et _la Belle-Poule_ en valait bien la peine.
+
+À l'instant du départ de la division de Pondichéry, l'aviso prétendu
+de politesse et de paix, mais qui n'était qu'un espion, se couvrit de
+mille feux d'artifice très éclatants. Les forces de Gondelour virent,
+sans doute, ces perfides signaux; elles appareillèrent probablement
+aussi; mais ce fut sans succès. On fut très fâché, sur nos bâtiments,
+que l'amiral n'eût pas ordonné à quelqu'un d'entre eux de passer sur
+le corps de cet infâme aviso, et l'on fut encore plus fâché que
+_l'Atalante_, qui, comme nous, dans son voyage, avait visité des
+bâtiments anglais très richement chargés, ne s'en fût pas emparée. Peu
+de temps après notre arrivée à l'Île-de-France, la corvette _le
+Berceau_ y mouilla; elle apportait des nouvelles de France récentes et
+détaillées. Les Anglais ont prétendu que la guerre qui éclata alors
+n'était causée que par la position et le caractère du premier Consul
+Bonaparte; l'une, en effet, exigeait qu'il tînt constamment les
+Français en haleine, et que son armée, sans cesser d'être forte, lui
+fût de plus en plus affectionnée; l'autre le poussait à l'ambition de
+devenir souverain, et Pitt ne pouvait pas ne pas l'avoir deviné.
+
+Bonaparte, de son côté, saisit l'occasion de lenteurs mises par les
+Anglais dans la restitution de l'île de Malte aux chevaliers de
+l'Ordre; et, après une scène violente qu'il fit à l'ambassadeur
+Withworth, les hostilités furent dénoncées. Le général Decaen, les
+troupes, les autorités civiles, les passagers portés par _le Marengo_
+et le gros de la division, s'installèrent dans l'île, et les bâtiments
+furent mis en état pour établir des croisières dans l'Inde. Quelque
+temps après on leur adjoignit _la Psyché_, petite frégate marchande
+qu'on arma en guerre, et qui resta sous le commandement de mon cher et
+ancien commandant Bergeret. Il rentra, ainsi, dans la Marine
+militaire, qu'il avait quittée pendant la paix pour se livrer, avec
+les colonies, à des spéculations commerciales. Hugon, qui était
+aspirant sur _l'Atalante_, passa sur sa frégate, comme enseigne de
+vaisseau auxiliaire. M. Bergeret voulut aussi m'avoir, et j'aurais
+servi avec lui comme lieutenant de vaisseau; mais le pouvais-je?
+Était-il convenable, pour la gloriole d'un grade, de quitter M.
+Bruillac, dont je n'avais qu'à me louer, et qui, pendant mon congé,
+m'avait gardé, à son bord, une place, alors si recherchée, dans
+l'état-major de sa belle frégate; _le Bélier_ avait été détaché de la
+division, et il ne tarda pas à retourner en France, comme porteur de
+dépêches.
+
+Dans la précipitation des événements de Pondichéry, j'y avais laissé
+une malle, dans une chambre que j'avais inconsidérément prise à terre;
+je la croyais bien perdue, lorsqu'un bâtiment neutre me la rapporta et
+m'apprit que j'en étais redevable à la fidélité proverbiale de mon
+dobachi. Je me promis pourtant de me souvenir de la leçon et de ne
+jamais me séparer de mes effets sans une indispensable nécessité.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ SOMMAIRE:--Coup d'oeil sur l'état-major de la division.--L'amiral
+ Linois, son avarice.--Commencement de ses démêlés avec le général
+ Decaen.--M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral.--M.
+ Beauchêne, commandant de _l'Atalante_; M. Motard, commandant de
+ _la Sémillante_.--Le commandant et les officiers de _la
+ Belle-Poule_.--M. Bruillac, son portrait.--Le beau combat de _la
+ Charente_ contre une division anglaise.--Le second de _la
+ Belle-Poule_, M. Denis, les prédictions qu'il me fait en rentrant
+ en France.--Son successeur, M. Moizeau.--Delaporte, lieutenant de
+ vaisseau, son intelligence, sa bonté, l'un des hommes les
+ meilleurs que j'aie connus.--Les enseignes de vaisseau par rang
+ d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget, «mon Sosie», Desbordes et
+ Vermot.--Triste aventure de M. L..., sa destitution.--Croisières
+ de la division.--Voyage à l'île Bourbon.--Les officiers
+ d'infanterie à bord de _la Belle-Poule_, MM. Morainvillers, Larue
+ et Marchant.--En quittant Bourbon, l'amiral se dirige vers un
+ comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale
+ de Sumatra.--Une erreur de la carte; le banc appelé Saya de
+ Malha; l'escadre court un grand danger.--Capture de _la
+ Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie
+ anglaise.--Quelques détails sur les navires de la Compagnie des
+ Indes.--Arrivée à Bencoolen.--Les Anglais incendient cinq
+ vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de
+ tomber entre nos mains.--En quittant Bencoolen, l'escadre fait
+ voile pour Batavia, capitale de l'île de Java.--Batavia, la ville
+ hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise.--Après une
+ courte relâche, la division à laquelle se joint le brick de
+ guerre hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement
+ de 1804, en pleine saison des ouragans pour aller attendre dans
+ les mers de la Chine le grand convoi des vaisseaux de la
+ Compagnie qui part annuellement de Canton.--Navigation très
+ pénible et très périlleuse.--Nous appareillons et nous mouillons
+ jusqu'à quinze fois par jour.--Prise, près du détroit de Gaspar,
+ des navires de commerce anglais _l'Amiral-Raynier_ et _la
+ Henriette_, qui venaient de Canton.--Excellentes nouvelles du
+ convoi.--Un canot du _Marengo_, surpris par un grain, ne peut pas
+ rentrer à son bord. Il erre pendant quarante jours d'île en île,
+ avant d'atteindre Batavia.--Affreuses souffrances.--Habileté et
+ courage du commandant du canot, M. Martel, lieutenant de
+ vaisseau.--Il meurt en arrivant à Batavia.--Conversations des
+ officiers de l'escadre. On escompte la prise du
+ convoi.--Mouillage à Poulo-Aor.--Le convoi n'est pas passé.--Le
+ détroit de Malacca.--Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles,
+ c'est le convoi.--Temps superbe, brise modérée.--Le convoi se met
+ en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.--À six heures
+ du soir, nous sommes en mesure de donner au milieu
+ d'eux.--L'amiral Linois ordonne d'attendre au lendemain
+ matin.--Stupéfaction des officiers et des équipages.--Le mot du
+ commandant Bruillac, celui du commandant Vrignaud.--Le lendemain
+ matin, même beau temps.--Nous hissons nos couleurs.--Les Anglais
+ ont, pendant la nuit, réuni leurs combattants sur huit
+ vaisseaux.--Ces huit vaisseaux soutiennent vaillamment le
+ choc.--Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le champ de
+ bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses
+ mouvements.--Déplorables résultats de cet échec.--Consternation
+ des officiers de la division.--Récompense accordée par les
+ Anglais au capitaine Dance.
+
+
+La division avait eu des relations assez fréquentes de bâtiment à
+bâtiment, et, dès le début, sa position avait été assez critique pour
+que, déjà, nous pussions nous connaître parfaitement; nulle part, en
+effet, les hommes ne se jugent mieux, ni si vite, que lorsqu'ils sont
+frappés par un malheur commun, ou qu'ils sont réunis pour résister à
+un même ennemi. L'amiral[106] avait une réputation de mérite
+personnel, généralement assez médiocre; mais son combat d'Algésiras et
+la bravoure qu'il y avait déployée, l'avaient beaucoup relevé dans
+l'opinion du corps. Malheureusement un vice vint à se développer en
+lui, qui, ordinairement, aliène tous les coeurs, ce fut une avarice
+sordide. Le général Decaen en fut le témoin de trop près, puisqu'il
+mangeait à sa table, pour ne pas en être frappé, et il lui en resta
+une impression si fâcheuse que l'accord qui pouvait assurer ou
+multiplier le succès des opérations combinées par ces deux chefs en
+fut incessamment troublé. Le fils même de l'amiral[107], alors
+aspirant à son bord, puis officier sur _la Psyché_, et qu'il tenait
+dans une sujétion, dans une pénurie vraiment ridicules, ne pouvait se
+taire sur cette lésinerie, qui devait absorber, fausser, une grande
+partie des pensées de l'amiral. Quel horrible défaut! et qu'il coûta
+cher à M. Linois, non seulement pendant son commandement, où la
+considération personnelle était si importante pour lui, mais, par la
+suite, puisque son fils en prit un caractère tellement violent,
+tellement désordonné et qui éclatait avec tant d'essor, quand il
+pouvait éluder la surveillance de son père, que des querelles
+perpétuelles en étaient le résultat, et qu'il a fini par périr en
+duel! pourtant que de bonnes choses il y avait dans son coeur!
+
+[Note 106: Charles-Alexandre-Léon Durand de Linois, né à Brest, le
+27 janvier 1761, décédé à Versailles le 2 décembre 1848, appartenait à
+l'ancienne Marine, dans laquelle il avait servi comme officier
+auxiliaire. Après la Révolution, il avait, à bord de _l'Atalante_,
+croisé dans les mers de l'Inde pendant trois ans. Prisonnier de guerre
+en Angleterre du mois de mai 1792 au mois de janvier 1795, capitaine
+de vaisseau le 4 mai de la même année, chef de division le 22 mars
+1796, le ministre de la Marine Bruix le nomma, le 8 avril 1799
+contre-amiral pour la durée de la campagne de la Méditerranée, que
+l'auteur raconte plus haut. Le Premier Consul le confirma dans ce
+grade, le 25 janvier 1801, et lui confia le commandement de la
+division avec laquelle il s'illustra à Algésiras. À titre de
+récompense nationale, il reçut un sabre d'honneur, le 28 juillet 1801.
+Telle était la carrière de l'amiral Linois, lorsqu'il s'embarqua à
+Brest, en 1803. Les présents _Mémoires_ racontent en détail sa
+campagne de l'Inde. Bornons-nous à ajouter que, créé comte de
+l'Empire, le 15 août 1810, pendant sa seconde captivité en Angleterre,
+il fut, à la paix, nommé gouverneur de l'île de la Guadeloupe. La
+seconde Restauration le mit à la retraite, le 18 avril 1816, après son
+acquittement par le premier conseil de guerre de la première division
+militaire, devant lequel il avait été traduit pour sa conduite à la
+Guadeloupe pendant les Cent-Jours. Plus tard le Gouvernement royal lui
+conféra le titre de vice-amiral honoraire par ordonnance du 22 mai
+1825.]
+
+[Note 107: Charles-Hippolyte Durand de Linois, nommé enseigne de
+vaisseau, le 5 juillet 1805.]
+
+M. Vrignaud[108], capitaine de pavillon de l'amiral, était un homme
+d'une bravoure consommée et qui avait très bien servi. On pouvait en
+dire autant de MM. Beauchêne[109] et Motard[110], qui commandaient
+_l'Atalante_ et _la Sémillante_. M. Motard avait, en outre, des
+manières charmantes, qui ne gâtent jamais rien, et l'esprit plus orné
+que les autres capitaines.
+
+[Note 108: Joseph-Marie Vrignaud, né à Brest, le 23 février 1769,
+s'engagea comme mousse, à l'âge de treize ans, le 21 janvier 1782. Il
+était second pilote au moment de la Révolution. Il servit sous les
+ordres de Bruix, d'abord comme premier pilote, puis comme enseigne de
+vaisseau. Au moment du départ de la division, il avait le grade de
+capitaine de frégate depuis le 21 mars 1796; mais il fut élevé à celui
+de capitaine de vaisseau le 21 septembre 1803. Joseph-Marie Vrignaud
+prit sa retraite en qualité de contre-amiral. Il assista à quatre
+combats dans les mers d'Europe et à quatre autres dans celles des
+Indes orientales. Il avait déjà antérieurement reçu quatre blessures,
+lorsqu'un boulet de canon lui emporta le bras droit, dans le combat
+qui termina la campagne de la division.]
+
+[Note 109: Camille-Charles-Alexis Gaudin de Beauchêne, né à
+Saint-Briac (aujourd'hui département d'Ille-et-Vilaine), le 11
+septembre 1765, sortait de la Marine marchande, dans laquelle il avait
+servi comme officier. Il se couvrit de gloire dans le combat soutenu à
+Vizagapatam contre le vaisseau anglais _le Centurion_, combat auquel
+n'assistait pas _la Belle-Poule_, mais que l'auteur raconte cependant
+un peu plus loin. Lorsque M. Gaudin de Beauchêne mourut à Montpellier,
+le 19 juillet 1807, il était capitaine de vaisseau et officier de la
+Légion d'honneur.]
+
+[Note 110: Léonard-Bernard Motard, plus tard baron de l'Empire,
+naquit le 27 juillet 1771 à Honfleur (aujourd'hui département du
+Calvados). Entré comme volontaire dans la Marine royale, le 1er avril
+1786, la Révolution le nomma enseigne de vaisseau, le 1er avril 1793.
+À la bataille d'Aboukir, capitaine de frégate à bord du vaisseau
+_l'Orient_, qui sauta, il reçut deux blessures. Il obtint, lui aussi,
+le grade de capitaine de vaisseau, le 24 septembre 1803. Léonard
+Motard commanda _la Sémillante_ du 20 avril 1802 au 5 février 1809.
+_La Sémillante_ se sépara de bonne heure de la division et eut une
+histoire particulière. Elle prit part au combat de la baie de
+Saint-Paul de l'île de la Réunion, et lutta contre la frégate anglaise
+_la Terpsychore_. Le commandant Motard prit sa retraite, le 23
+novembre 1813.]
+
+Il me reste à parler du commandant et des officiers de _la
+Belle-Poule_, car il est inutile de revenir sur l'ancien commandant du
+_Dix-Août_, devenu celui de _la Psyché_, sur M. Bergeret, enfin, à qui
+je regrettais infiniment que le commandement de la division n'eût pas
+pu être dévolu. Quelle différence c'eût été pour les résultats!
+
+M. Bruillac[111] avait pour lui de belles actions, entre autres le
+combat de _la Charente_ qu'il commandait, lorsqu'elle se mesura si
+dignement, devant Bordeaux, contre une division anglaise; il avait de
+bons services, un jugement sain, et il n'était constamment occupé que
+de ses devoirs. Une seule chose ternissait tant d'avantages: c'était
+un éloignement invincible à rapprocher les officiers de lui, à les
+entendre, à suivre les progrès de la science; et cela, par suite d'une
+instruction peu cultivée, et dont, par cet isolement, il espérait
+dissimuler la faiblesse. Son officier en second, M. Denis, était un
+marin distingué, qui aurait fait un vrai bijou de sa frégate, si le
+commandant avait seulement voulu le laisser entrer, quelques minutes
+par jour, en communication officielle avec lui. Au lieu de cela, nous
+restâmes constamment en arrière des autres bâtiments, sous le rapport
+des soins, de la tenue, de la police intérieure; et Denis[112], ne
+pouvant se résigner à cette infériorité, dont il croyait que sa
+réputation serait atteinte, quitta la frégate et retourna en France.
+Que de regrets il me témoigna! que de belles prédictions il me fit sur
+mon avenir militaire! «Oui, me dit-il, vous arriverez à tout, car vous
+avez, à la fois, un protecteur puissant et tout ce qu'il faut pour en
+profiter; mais, si l'on prévient votre âge par les honneurs, faites en
+sorte de pouvoir dire, comme un illustre Romain, que vous avez prévenu
+les honneurs par vos services.» Fondées ou non, nous verrons, par la
+suite, comment s'évanouirent de si brillantes espérances. M. Denis fut
+remplacé par M. Moizeau[113], excellent marin pratique et le meilleur
+homme du monde, mais un peu âgé pour ramener ou même pour désirer de
+ramener M. Bruillac à des idées plus en harmonie avec le temps.
+Delaporte[114] venait ensuite; comme M. Moizeau, il était lieutenant
+de vaisseau; mais il n'avait que vingt-cinq ans; et noblesse, dignité,
+intelligence, affabilité, courage, gaieté, instruction, bonté,
+justice, sévérité, douceur, sang-froid, avantages physiques, il
+possédait tout, il savait tout employer à propos. On eût dit que mon
+bon génie l'avait exprès placé là pour me servir de type vivant de
+perfection. À peine avait-il quatre ans de plus que moi, et, tout en
+l'aimant comme un camarade, je le respectais comme un père.
+
+[Note 111: Allain-Adelaïde-Marie de Bruillac de Kerel, né à Rennes
+le 22 février 1764, s'était engagé comme mousse en 1776. Il avait pris
+part à la guerre de l'Indépendance d'Amérique comme novice, puis comme
+volontaire, assisté à la bataille d'Ouessant sur le vaisseau _le
+Solitaire_, à sept combats sur le vaisseau _le Souverain_, faisant
+partie de l'escadre du comte de Grasse. Après avoir servi comme
+officier de la Compagnie des Indes, il était officier auxiliaire de la
+Marine royale, au moment où éclata la Révolution. Lieutenant de
+vaisseau en 1794, capitaine de frégate en 1796, il reçut le
+commandement de _la Charente_, et soutint, le 26 germinal an VI, un
+combat glorieux contre un vaisseau anglais de 74 canons, un vaisseau
+rasé et une frégate portant du 18. À la suite de ce combat, il fut
+promu capitaine de vaisseau. L'auteur de ces _Mémoires_ écrit toujours
+Bruilhac, nom qui figure également dans les _États généraux de la
+Marine_. Le nom véritable de Bruillac se trouve dans l'acte de baptême
+et dans un autographe du commandant que nous avons eu entre les
+mains.]
+
+[Note 112: Denis (Julien-Marius-Jean), né le 7 juillet 1769,
+s'engagea comme novice en 1782. Plus tard il passa l'examen d'aspirant
+de 1re classe et devint enseigne en 1793, et lieutenant de vaisseau en
+1794. Il avait encore ce grade lors de sa mise à la retraite, au mois
+de novembre 1815. Il mourut en 1822.]
+
+[Note 113: Jacques Moizeau, né le 14 mars 1765, à l'île d'Yeu,
+s'était engagé comme mousse en 1776. Il était lieutenant de vaisseau
+depuis l'an V.]
+
+[Note 114: François-Julien de La Porte, né à Brest, le 19 avril
+1778, s'était, lui aussi, engagé comme mousse le 1er octobre 1789.
+Aspirant de 3e classe, le 6 mai 1793, il avait, sur le vaisseau _le
+Téméraire_, pris part au combat du 23 prairial an II (1er juin 1794),
+entre l'escadre de Villaret-Joyeuse et celle de l'amiral Howe. Ayant
+passé successivement les examens d'aspirant de seconde, puis
+d'aspirant de 1re classe, il fut capturé une première fois par les
+Anglais, le 19 ventôse an V (9 mars 1797) sur la corvette _la
+Constance_, à la suite d'un combat soutenu, dans les parages
+d'Ouessant contre les deux frégates anglaises, _le San-Fiorenzo_ et
+_la Nymphe_. Il était enseigne de vaisseau sur la flûte _la Pallas_,
+qui succomba non loin de Saint-Malo, le 17 pluviôse an VIII (5 février
+1800), après deux engagements, le premier avec deux corvettes
+anglaises, le second avec une frégate et quatre corvettes. Lorsque _la
+Belle-Poule_ mit à la voile, de La Porte, qui avait été promu
+lieutenant de vaisseau, le 5 mars 1803, comptait donc déjà de longs et
+brillants services.]
+
+Les autres officiers de la frégate étaient des enseignes de vaisseau;
+et, par rang d'ancienneté, c'étaient Giboin, L..., moi, Puget,
+Desbordes, et Vermot. La santé du premier[115], altérée par de longues
+campagnes, acheva de se délabrer dès le commencement de celle-ci; il
+retourna en France dès qu'il le put, et il est mort, depuis, en
+activité de service.
+
+[Note 115: Pierre-Louis-Esprit Giboin, né le 28 mai 1776, à
+Monferat (aujourd'hui département du Var), avait d'abord navigué au
+commerce. Il obtint le grade de capitaine de frégate, et mourut à
+Brest, en 1829.]
+
+L..., d'une éducation très négligée, commit la faute impardonnable de
+s'approprier quelques objets de valeur, d'une prise qu'il alla
+amariner pendant une de nos croisières. Le fait était pourtant
+douteux. L'amiral lui promit pardon et oubli, s'il en convenait, et
+s'il restituait les objets que l'on feindrait de tenir d'une main
+repentante et anonyme. L..... eut un heureux retour sur lui-même,
+avoua le fait et rendit ces objets; mais l'amiral oublia non pas la
+faute, mais sa promesse, et M. L... fut destitué.
+
+Je ne sais qui je plaignis le plus, de M. L... ou de M. Linois. En
+lisant cette destitution, qui eut lieu en pleine mer, M. Bruillac
+ajouta que, par ordre de l'amiral, le malheureux ex-officier serait
+expulsé de sa chambre et qu'il vivrait d'une ration de matelot dans
+l'espèce de cachot nommé Fosse-aux-Lions. Frappé de cette excessive
+sévérité, je m'avançai et je dis au commandant qu'en poussant les
+choses trop loin on produisait un effet contraire au but proposé, et
+que si cet ordre était exécuté, j'irais porter moi-même la moitié de
+mon dîner à mon ancien camarade. «C'est ce que j'allais dire», s'écria
+Delaporte; et comme il y eut unanimité dans l'état-major: «Tel est
+l'ordre de l'amiral, répondit le commandant, et j'en défère
+l'exécution à M. Moizeau.» C'était annoncer qu'il fermerait les yeux;
+d'après cela, nous convînmes, entre nous, que M. L... resterait aux
+arrêts dans sa chambre, et que nous lui ferions porter ses repas, de
+notre table, par son domestique.
+
+Puget[116] était un jeune homme très instruit et de très bonne humeur.
+Delaporte l'appelait mon Sosie, parce qu'il m'était impossible
+d'adopter un costume, une habitude, une locution, sans que Puget en
+fît l'objet d'une imitation soudaine. Hélas! quelques années après,
+étant prisonnier de guerre, il se sauvait dans une embarcation; il fut
+arrêté, près de Calais, par une frégate anglaise, dont le commandant
+eut l'infamie de le faire frapper de coups de bouts de corde, pour le
+punir de son évasion. Il en fut tellement humilié qu'il fut atteint
+sur-le-champ d'une folie complète et que rien ne put guérir.
+
+[Note 116: Louis Puget, du port de Lorient, enseigne de vaisseau
+du 4 floréal an X (24 avril 1802).]
+
+Desbordes et Vermot étaient des officiers très zélés, très laborieux,
+fort bons camarades, et faits pour honorer le corps en toute
+circonstance. Desbordes[117] est mort, il y a quelques années, à la
+suite des fatigues d'une campagne très pénible, sur un bâtiment qu'il
+commandait. Vermot[118] est capitaine de corvette; il commande en ce
+moment le brick _le Palinure_, qui vient de faire noblement respecter
+notre pavillon devant Tunis; et, dans la Marine, il reste seul avec
+moi de l'état-major de _la Belle-Poule_, car Delaporte mourut, en
+1813, sur le vaisseau _le Polonais_, où il était capitaine de frégate,
+commandant en second. Quel deuil pour ce vaisseau, pour la Marine,
+pour sa famille et pour moi!
+
+[Note 117: Jean-Baptiste-Henri Desbordes, du port de Brest,
+enseigne de vaisseau du 3 brumaire an XII (26 octobre 1803).]
+
+[Note 118: René-Just Vermot, né à Nantes, le 4 février 1784,
+navigua comme matelot de 1797 à 1799, et passa ensuite les examens
+d'aspirant de 2e classe, puis d'aspirant de 1re classe. Promu
+capitaine de vaisseau, en 1840, il fut retraité en 1844.]
+
+Nous pouvons actuellement entreprendre le récit des croisières
+diverses de la division de l'amiral Linois; notre première opération
+fut d'aller porter et installer à l'île Bourbon, que Napoléon ne tarda
+pas à appeler l'île Bonaparte, les autorités et les troupes destinées
+à cette colonie. Chaque bâtiment garda, cependant, et renouvela
+toujours un détachement et quelques officiers d'infanterie, soit pour
+grossir l'équipage, soit au besoin pour quelque coup de main en cas de
+descente, à effectuer sur quelqu'une des possessions anglaises. Ainsi,
+entre autres, _la Belle-Poule_ vit à son bord MM. Morainvilliers,
+Larue et Marchant, avec lesquels je me liai d'amitié; mais ces
+liaisons sont courtes dans nos carrières aventureuses! J'ai revu, par
+la suite, Larue lieutenant-colonel à Brest, en 1814, et j'ai rejoint
+Marchant, à Paris, un instant, en 1817. L'infortuné! il n'eut que le
+temps de me dire qu'il avait fait, en qualité d'aide de camp du
+maréchal Ney, la funeste campagne de Russie, qu'il avait été fait
+prisonnier pendant la retraite de l'empereur, et qu'il était rentré à
+Paris, le jour même où son général avait été fusillé, par suite d'une
+condamnation que Louis XVIII aurait dû annuler mille fois par son
+droit bienfaisant, par le plus beau de tous les droits, celui de faire
+grâce, même lorsqu'on ne le demande pas.
+
+Mais revenons à nos croisières. De Bourbon, nous nous dirigeâmes vers
+le comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de
+Sumatra. Peu après notre départ, nous nous trouvâmes inopinément
+au-dessus d'un banc, appelé Saya de Malha, que les cartes plaçaient
+beaucoup plus sur notre droite. _La Belle-Poule_ s'en aperçut la
+première, en regardant une multitude de petits poissons qui, s'agitant
+à la surface de l'eau, excitèrent son attention. La mer était
+heureusement fort belle; on put donc même voir le fond, qui était à
+très peu de profondeur. La frégate changea subitement de route, tira
+du canon, fit des signaux. Les autres bâtiments nous imitèrent dans
+nos manoeuvres, et il était bien temps; car, quelques brasses de plus
+dans cette direction, nous touchions tous sur ce banc, et il est
+vraisemblable que c'en était fait de nos navires.
+
+Une rencontre plus agréable nous était réservée, celle de _la
+Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie
+anglaise des Indes qui eût jamais été construit. Il fut chassé, pris,
+amariné, et expédié pour l'île de France avec sa riche cargaison. Ces
+bâtiments de la Compagnie anglaise sont de grands navires destinés aux
+entreprises commerciales de cette Compagnie dans l'Inde; ils sont, en
+général, de la forme et de la grosseur des anciens vaisseaux de guerre
+de 50; ils portent une trentaine de bouches à feu; mais ordinairement,
+surtout en temps de paix, ils n'ont pas un équipage suffisant à la
+fois, pour la manoeuvre, et pour le service de leur artillerie. _La
+Comtesse-de-Sutherland_ était du port de près de 1.500 tonneaux, qui
+est à peu près celui des anciens vaisseaux de guerre de 64 canons.
+
+De longs calmes, sous la ligne équinoxiale, que nous fûmes obligés,
+par la contrariété des brises, de couper et de recouper jusqu'à dix
+fois, nous retardèrent beaucoup. Enfin nous vîmes les hauteurs de
+Sumatra, et nous mouillâmes à Bencoolen[119], où, trouvant sur rade
+les deux petits navires anglais, _l'Elisa-Anne_ et _le Ménage_, nous
+les prîmes et nous les expédiâmes, comme _la Comtesse-de-Sutherland_.
+La ville se mit en état de défense; c'était inutile, car les forts la
+garantissaient suffisamment; mais nous en voulions aux magasins de la
+Compagnie et à cinq de ses vaisseaux qui, n'ayant pas le temps d'aller
+chercher la protection des forts, s'incendièrent par tous les points.
+Les magasins, trop éloignés pour être protégés, en firent autant. Quel
+spectacle que celui des flammes dévorantes, sillonnant jusqu'aux nues
+le ciel assombri par la nuit! Les Anglais y perdirent plus de 3
+millions; mais ils les perdirent sans que rien en profitât à leurs
+ennemis. Étranges conséquences, cependant, des lois de la guerre, que
+celles qui vont jusqu'à dépouiller le paisible commerçant, en faisant
+porter sur lui le poids des inimitiés des chefs des empires
+belligérants! Nous quittâmes bientôt Bencoolen, où il n'y avait plus
+que des ruines à contempler.
+
+[Note 119: L'orthographe qui prévaut aujourd'hui est Bencoulen ou
+Benkoulen, ville sur la côte ouest de l'île de Sumatra. Capitale des
+possessions anglaises de Sumatra jusqu'en 1824, cédée, à cette époque,
+aux Hollandais.]
+
+Nous fîmes voile, alors, vers le détroit de la Sonde[120], que nous
+traversâmes pour atteindre Batavia, opulente capitale de l'île de
+Java, coupée par mille canaux, contenant des édifices splendides, et
+entourée d'un vaste demi-cercle appuyé sur la mer et formant une
+grande route bordée de maisons de campagne, ravissantes de végétation,
+de richesse et de magnificence. Les Hollandais y ont transporté leurs
+moeurs laborieuses, leurs habitudes de propreté, leur industrie
+persévérante; d'un autre côté, par un mélange piquant, la ville est
+flanquée de deux autres villes, faisant corps avec elle, dont l'une,
+toute malaise, est habitée par des Malais, au caractère de feu,
+d'énergie, d'indépendance d'un peuple à demi-sauvage, et l'autre,
+toute chinoise, l'est par des Chinois entièrement adonnés au commerce.
+Un tel séjour est d'un haut intérêt pour un Européen; il peut, en
+quelques heures, visiter trois nations très différentes; sa curiosité
+doit donc être pleinement satisfaite, et il doit lui rester de
+profondes impressions. Là, par un esprit essentiellement conciliant,
+l'idolâtrie des Malais subsiste à côté du culte éclairé du
+christianisme, qui y montre sa supériorité en employant seulement des
+voies de persuasion; et celui-ci n'est nullement froissé par
+l'exercice de la religion des sectateurs de Confucius. Que craindre,
+en effet, des doctrines de celui qui, 550 ans avant Jésus-Christ,
+avait déjà dit aux hommes:
+
+«Le sage est toujours sur le rivage, et l'insensé au milieu des
+flots.»
+
+«L'insensé se plaint de n'être pas connu des hommes; le sage, de ne
+pas les connaître.»
+
+«Un bon coeur penche vers la bonté et l'indulgence.»
+
+«Un coeur étroit ne possède ni la patience, ni la modération.»
+
+«Conduisez-vous comme si vous étiez observé par dix yeux et montré par
+dix mains.»
+
+«Un homme faux est un char sans timon: par où l'atteler?».
+
+[Note 120: Entre Sumatra et Java.]
+
+Confucius, après avoir atteint les privilèges de l'élévation, mourut
+pourtant dans une misérable disgrâce: sa famille, aujourd'hui la plus
+illustre de la Chine, remonte jusques à Hoang-ti, le premier
+législateur de ce pays; et, dans chacune des maisons de la ville
+chinoise de Batavia, nous vîmes son portrait.
+
+Nous goûtâmes, à Batavia, le fruit exquis nommé mangoustan; et nous y
+vîmes le cacatois, si doux, si blanc, avec sa belle crête de plumes
+jaunes, et le loris, dont le plumage est moitié noir de jais, moitié
+rouge ardent, et qui devient si privé, si caressant.
+
+Le brick de guerre hollandais _l'Aventurier_ se joignit à nous. Nous
+partîmes, après une courte relâche de repos et d'approvisionnement,
+pour aller attendre, dans les mers de la Chine, le grand convoi des
+vaisseaux de la Compagnie, qui part annuellement de Canton. Le but
+était noble; la conception en était heureuse.
+
+Nous étions alors au commencement de 1804; c'était la saison des
+ouragans dévastateurs qui désolent, parfois, les îles de France et de
+Bourbon; rien n'y résiste: ni arbres, ni navires ni maisons! Nos
+opérations furent toujours combinées en vue de nous trouver à la mer
+pendant ces crises affreuses de la nature.
+
+C'est une chose inouïe que les fatigues, les peines, les contrariétés,
+que nous éprouvâmes pour nous rendre à notre destination.
+
+Équipages, officiers, commandants, tout le monde était harassé! Les
+calmes, les vents contraires, les grains se succédaient sans
+interruption; les courants étaient contre nous; mais, puisque c'était
+l'époque favorable pour quitter la Chine, puisque le fameux convoi
+devait en profiter, il fallait bien affronter toutes ces contrariétés
+pour aller le chercher. Joignons-y que nous naviguions sans cesse sur
+des haut-fonds, au milieu d'îles et de bancs mal déterminés sur nos
+cartes, et l'on verra ce qu'il fallait de patience ou d'habileté pour
+parvenir à nos fins. Nous appareillions et nous mouillions jusqu'à
+quinze fois par jour, quêtant, recherchant sans cesse le moindre
+souffle d'un bon vent, ou quelque lit de courant moins rapide; aussi,
+souvent, n'avancions-nous pas d'une lieue par jour.
+
+Près du détroit de Gaspar[121], notre courage fut ranimé par
+la rencontre et la prise des navires de commerce anglais,
+_l'Amiral-Raynier_, et _la Henriette_, qui venaient de Canton. Nous
+apprîmes d'eux que le convoi, consistant en vingt-cinq vaisseaux de
+la Compagnie, se disposait à appareiller, lors de leur départ.
+Quelle excellente nouvelle! mais elle nous coûta bien cher.
+
+[Note 121: Le ou plutôt les détroits de Gaspar se trouvent dans
+l'archipel de la Sonde entre l'île de Bangka et l'île de Billiton. Ils
+sont parsemés de récifs, et on y compte une centaine d'îlots.]
+
+Le dernier canot envoyé par _le Marengo_ pour l'amarinage de _la
+Henriette_ avait été surpris par un grain si fort qu'il ne put, en
+quittant ce navire, regagner son vaisseau. Il faisait nuit; _le
+Marengo_ le crut resté à bord de _la Henriette_; celle-ci prit sa
+route pour l'Île-de-France, croyant qu'il avait atteint le vaisseau;
+et par suite de cette fausse manière de voir des deux parts, la
+malheureuse embarcation, négligée par les deux bâtiments, n'en put
+rejoindre aucun. Elle erra quarante jours d'île en île, exposée à tous
+les dangers d'une navigation périlleuse, souffrant de la faim, soumise
+aux plus durs traitements des peuples sauvages; et son équipage,
+épuisé, décimé par mille maladies, ne put revoir les rives de Batavia
+qu'après une série innombrable d'infortunes. M. Martel, lieutenant de
+vaisseau[122], commandait ce canot; par sa constance, sa force d'âme,
+sa prudence, il eut le bonheur de le conduire au port; mais il y avait
+usé tout ce qu'il possédait de vie, et il expira peu de jours après
+son arrivée. Un autre canot que je commandais avait quitté _la
+Henriette_ un quart d'heure seulement avant le grain fatal.
+
+[Note 122: Jean Martel, du port de Brest.]
+
+L'attente du convoi si riche et si désiré soutenait nos forces; il
+était l'objet unique de nos pensées, de nos espérances, de nos
+conversations. Quatre-vingts millions qui allaient tomber en notre
+pouvoir. Quel texte inépuisable! que de richesses! quel
+retentissement! combien de promotions! et, pour l'Angleterre, quel
+coup de foudre! son Gouvernement ne pouvait manquer de s'en ressentir
+profondément; et la paix pouvait, elle-même, en être une conséquence
+immédiate, ainsi que la consolidation du pouvoir, qui, depuis peu,
+avait tant fait pour la France!
+
+Ce fut dans ces dispositions que, parvenant à surmonter une nouvelle
+série de difficultés, nous mouillâmes à Poulo-Aor[123] (l'île d'Aor).
+Elle est habitée par des Malais, et aucun navire ne peut pénétrer dans
+le détroit de Malacca, que devait prendre le convoi, sans en passer
+très près. Nous courûmes à terre, interrogeâmes les Malais; le convoi
+n'était pas passé. C'était tout ce que nous désirions. Les Malais,
+toujours jaloux, avaient, dès notre abord, caché leurs femmes dans les
+mornes; mais peu nous importait. Nous voulions du riz, des chevreaux,
+du sagou, des volailles, des fruits, de l'eau; ils nous en vendirent,
+nous facilitèrent les moyens de les quitter avec promptitude, ce qu'à
+notre plus grande satisfaction nous fîmes pour reprendre la mer
+sur-le-champ, certains, cette fois, que notre belle proie ne pouvait
+plus nous échapper.
+
+[Note 123: Dans le sud-ouest du groupe des Anambas, à l'est de la
+côte orientale de la presqu'île de Malacca.]
+
+Un beau matin, le ciel était d'azur, la brise modérée, la mer comme
+une glace; les îles dont ces eaux sont parsemées n'avaient jamais
+étalé de plus riante verdure, n'avaient jamais exhalé plus de parfums;
+et tous nos regards étaient vers l'horizon.--«Navire!» s'écrie la
+vigie.--«Navire!» répond spontanément l'équipage entier, comme un
+fidèle écho!--«Quatre navires!» ajoute presque aussitôt la vigie.
+Chacun veut les voir, on se précipite dans les haubans; mais ce
+n'était plus quatre; on en voyait déjà, disait-on, quinze, trente,
+cinquante! Nos lunettes firent justice de l'exagération; vingt-cinq
+furent bien comptés, c'était le nombre attendu: ainsi, il n'y avait
+plus à en douter; l'ivresse était générale.
+
+Les quatre premiers navires aperçus étaient les éclaireurs du convoi,
+qui faisaient voile, vent arrière, sur nous. Ces quatre bâtiments ne
+purent pas nous voir sans soupçonner que nous fussions ennemis; ils
+tinrent le vent pour rallier le corps du convoi, à qui ils firent des
+signaux et qui tint le vent également pour chercher à nous fuir. Nous
+leur appuyâmes alors la chasse la mieux conditionnée qu'on puisse
+imaginer; nous les gagnâmes, et, vers six heures du soir, nous étions
+en mesure de donner au milieu d'eux. L'amiral mit en panne et fit le
+signal de passer à poupe. Il s'entretint alors quelque temps, au
+porte-voix, avec M. Bruillac, qui lui dit ces paroles électriques:
+«C'est le jour de la gloire et de la fortune!» et pourtant M. Linois
+donna pour dernier ordre d'être disposé à n'attaquer le convoi que le
+lendemain matin!
+
+La physionomie bouleversée de nos matelots, leur silence respectueux,
+mais glacial, indiquèrent qu'ils auraient préféré, de beaucoup,
+attaquer immédiatement; cependant leur moral se remonta pendant la
+nuit. M. Vrignaud avait plus directement blâmé ce retard à bord du
+_Marengo_, car il avait dit avec véhémence à l'amiral lui-même:
+«Tombons fièrement au milieu d'eux; il n'y a pas de nuit qui tienne,
+et feu des deux bords!»
+
+Au point du jour, même beau temps; l'amiral hissa ses couleurs; chacun
+de nous, les nôtres, et, d'un air guerrier, nous nous avançâmes
+majestueusement vers les Anglais; mais ceux-ci n'étaient plus
+intimidés comme la veille. Ils avaient employé la nuit à monter leurs
+canons, à les préparer, à disposer leurs bâtiments, et, comme ils
+s'étaient rendus en Chine en temps de paix, avec de faibles équipages
+qu'ils n'avaient pu y augmenter, ils dégarnirent dix-sept vaisseaux de
+leur convoi de presque tous les matelots, et ils portèrent, sur les
+huit plus forts, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'hommes robustes,
+d'armes, de munitions. Ces huit vaisseaux soutinrent vaillamment le
+choc. Il n'est pas probable qu'ils eussent pu lutter longtemps contre
+les efforts persévérants de la division; toutefois la question ne put
+être matériellement décidée; car, après quelques volées, l'amiral
+quitta le champ de bataille, avec ordre, au reste de la division,
+d'imiter ses mouvements.
+
+Les huit vaisseaux de la Compagnie n'en montrèrent que plus d'audace,
+et ils osèrent nous chasser pendant notre retraite; mais, inférieurs
+en marche, ils se virent bientôt contraints de nous abandonner, ce
+qu'ils ne firent pourtant pas sans nous envoyer une dernière et
+insolente volée de leur artillerie, que les journaux anglais ont
+publié, depuis, avoir été chargée avec du sucre candi!
+
+Telle fut la fin déplorable d'une tentative qui assombrit pour
+longtemps nos marins, qui acheva d'aigrir le général Decaen, qui jeta
+une teinte de ridicule sur nos subséquentes opérations, qui agit sur
+les conceptions futures ou sur les décisions de l'amiral, et qui
+indisposa vivement le ministre de la Marine et l'empereur. Les
+officiers de la division en furent consternés; l'âme généreuse,
+elle-même, de notre noble camarade Delaporte, ne put trouver un mot de
+justification sur le funeste délai d'une nuit; enfin nous en
+souffrîmes tous; en mon particulier, je sus plus tard, par ma
+correspondance avec M. de Bonnefoux, que, s'il y avait eu succès,
+j'aurais été, à peine âgé de vingt-deux ans, nommé lieutenant de
+vaisseau.
+
+L'Angleterre, au contraire, poussa des cris de joie; M. Dance,
+capitaine d'un des vaisseaux du convoi, et qui y exerçait le
+commandement supérieur, comme s'y trouvant le plus ancien des
+capitaines de la Compagnie, reçut un million de récompense; et ses
+compatriotes, faisant allusion au nombre assez considérable de
+matelots asiatiques qu'il devait avoir, renouvelèrent pour lui le mot
+fameux d'Iphicratès: «Qu'une armée de cerfs, commandée par un lion,
+est plus redoutable qu'une armée de lions commandée par un cerf»; mais
+ne nous appesantissons pas davantage sur ce douloureux souvenir;
+voyons seulement à quoi tient la carrière d'un jeune officier:
+Attaquer le soir était très probablement réussir; alors je marchais à
+grands pas vers un avancement que, plus tard, d'autres circonstances
+ont encore arrêté; et une quarantaine de mille francs que la
+répartition légale de nos parts de prise m'aurait rapportée, eût été
+un très beau commencement de fortune. Tu vois que, comme on le dit
+proverbialement et, comme les hommes sont enclins à le faire, nous
+avions dressé trop tôt nos comptes, et nous avions vendu la peau de
+l'ours avant de l'avoir jeté par terre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ SOMMAIRE: Retour de l'escadre à Batavia.--Le choléra.--Mort de
+ l'aspirant de 2e classe Rigodit et de l'officier de santé
+ Mathieu.--Les officiers de santé de _la Belle-Poule_: MM. Fonze,
+ Chardin, Vincent et Mathieu.--Visite d'une jonque chinoise en
+ rade de Batavia.--Réception en musique.--Les sourcils des
+ Chinois.--Le village de Welterfreder.--Conflit avec les
+ Hollandais.--Déplorable bagarre.--_Fuyards du convoi de
+ Chine._--Départ de Batavia.--Le détroit de la Sonde.--Violents
+ courants.--Terreur panique de l'équipage.--Belle conduite du
+ lieutenant de vaisseau Delaporte.--_Le Marengo_, _la Sémillante_
+ et _le Berceau_, se dirigent vers l'Île-de-France.--_La
+ Belle-Poule_ et _l'Atalante_ croisent à l'entrée du golfe de
+ l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir visité les
+ abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande.--Pendant
+ cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais,
+ _l'Althéa_, ayant pour 6 millions d'indigo à bord.--Le
+ propriétaire de _l'Althéa_, M. Lambert.--Craintes de Mme
+ Lambert.--Sa beauté.--Scène sur le pont de
+ _l'Althéa_.--L'officier d'administration de _la Belle-Poule_, M.
+ Le Lièvre de Tito.--Un gentilhomme, _laudator temporis
+ acti_.--Ses bontés à mon égard.--Plaisanteries que se permettent
+ les jeunes officiers.--Les fruits glacés de M. Le Lièvre de
+ Tito.--Sa correspondance avec Mme Lambert.--Départ de M. et Mme
+ Lambert, après un séjour de quelques mois à l'Île-de-France.--M.
+ Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour
+ nous prouver sa reconnaissance.--Réponse de Delaporte.--Part de
+ prise sur la capture de _l'Althéa_.--Décision arbitraire de
+ l'amiral Linois.--Nous ne sommes défendus ni par M. Bruillac, ni
+ par le général Decaen.--Au mois d'août 1804, _le Berceau_ est
+ expédié en France.--Je demande vainement à l'amiral de renvoyer,
+ par ce bâtiment, mon frère Laurent pour lui permettre de passer
+ son examen d'aspirant de 1re classe.
+
+
+Nous retournâmes à Batavia et y laissâmes _l'Aventurier_, qui ne
+demandait pas mieux que de nous quitter, car il avait été un instant
+compromis dans la chasse que nous reçûmes du convoi. Batavia est
+admirablement placé au centre d'un pays d'un commerce extrêmement
+riche; mais le climat en est on ne peut plus insalubre. Une maladie,
+semblable au choléra asiatique le plus intense, tel que celui qui
+frappa la France en 1832, y règne presque sans interruption. Nos
+bâtiments avaient pris mille précautions de santé; cependant, lors de
+notre première relâche, ils avaient eu beaucoup de victimes; j'eus à
+regretter plus particulièrement le frère d'un de mes camarades, nommé
+Rigodit, aspirant de 2e classe, qui m'avait été recommandé par mon
+père, et Mathieu, officier de santé, que son zèle, son dévoûment et
+ses connaissances avaient rendu cher à tous. Cette mort me fit
+péniblement réfléchir sur quelques inconséquences que j'avais
+commises, quoique involontairement, à son égard. L'officier de santé
+en chef de la frégate se nommait Fonze: c'était un homme d'un commerce
+agréable, avec qui les officiers s'étaient tous liés avec
+empressement. Il avait sous ses ordres MM. Chardin, Vincent et
+Mathieu. Pas plus que les aspirants, ces trois messieurs, d'après les
+règlements, ne faisaient partie de l'état-major; mais ils étaient
+réellement devenus des nôtres, par leurs talents et leur éducation.
+
+Chardin, gai, spirituel, était bien réellement celui que je préférais;
+cependant le haut savoir de Vincent[124], ses habitudes réfléchies,
+ses conversations instructives, le plaisir qu'il avait à me prodiguer
+ses conseils littéraires, me le rendaient très cher, et je cherchais,
+sans cesse, à le lui prouver: «Le goût, me disait cet honnête jeune
+homme, est, à la littérature, ce que la probité est aux moeurs», et
+toujours chez lui le goût fut inséparable de la probité; dans ses
+compositions, dans ses actes, l'un et l'autre furent également et sans
+cesse respectés. Quant à Mathieu, qui était peu communicatif, je
+l'estimais beaucoup; mais je le fréquentais peu. Il paraît que son
+écorce froide recélait une âme très susceptible, et qu'il avait été
+choqué soit de ma partialité pour ses collègues, soit d'actions ou de
+paroles qui, contre mes intentions sans doute, l'avaient violemment
+irrité contre moi. Malheureusement je l'ignorais; car non seulement je
+me serais abstenu de la plus innocente raillerie à son égard, mais
+encore je me serais appliqué à lui prouver le cas que je faisais de
+lui; je ne l'appris qu'après sa mort, et par Chardin à qui, sous le
+secret juré, il s'en était ouvert sans entrer pourtant dans les
+détails, et en lui disant seulement qu'il saurait bien trouver une
+occasion, à terre, de me provoquer sur mes plaisanteries
+désobligeantes, sur mes prétendus mépris, et qu'il s'en vengerait les
+armes à la main.
+
+[Note 124: Calixte-Jacques Vincent, né le 17 février 1792 à
+Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord), nommé chirurgien auxiliaire de 3e
+classe, en mai 1808, et chirurgien entretenu, en février 1810, donna
+sa démission en septembre 1817. C'est le seul des officiers de santé
+de _la Belle-Poule_, sur lequel nous avons pu nous procurer quelques
+renseignements.]
+
+Voilà pourtant où conduit une manière d'être peu mesurée; mais, aussi,
+comme il est difficile, en ce monde, de se conduire avec convenance,
+avec dignité, de rendre à chacun ce qui lui est dû, et d'être
+généralement aimé et estimé! C'est l'affaire la plus importante de la
+vie, celle à laquelle on doit le plus d'attention, celle enfin par
+laquelle on acquiert les plus grands des biens, je veux dire une bonne
+réputation et l'estime universelle.
+
+J'avais vu les Chinois dans leur ville, à Batavia; je voulus les
+visiter à bord d'un de leurs bâtiments. Il y avait précisément, alors,
+sur la rade, une jonque ou somme, soi-disant fort belle, armée par de
+soi-disant fort bons matelots, et arrivant directement du soi-disant
+Céleste-Empire. Dans un élégant canot que faisaient voler, sur la
+surface des eaux, dix-huit vigoureux rameurs, je m'y rendis avec un
+interprète. Les officiers de la jonque jugèrent ou crurent qu'il leur
+arrivait un personnage de marque, et ils m'empêchèrent de monter à
+bord. Ma première pensée fut qu'ils voulaient s'y tenir aussi
+mystérieusement inconnus que dans leur pays; toutefois l'interprète
+m'expliqua que l'on prenait quelques minutes pour préparer ma
+réception, qui fut étourdissante; car, à peine parvenu sur le pont, je
+fus entouré d'une bande de musiciens hideux, qui soufflaient, à me
+fendre la tête, dans les plus barbares instruments. Bientôt je fus
+conduit dans tous les endroits du bâtiment que je désirais voir; mais
+la sauvage musique ne me quittait pas. C'est un moyen plus poli que
+leurs lois intérieures pour éluder les investigations étrangères; mais
+il n'est guère moins efficace. Je partis donc assez promptement et
+fort peu édifié de l'état de leurs connaissances nautiques.
+
+Quelle est grande, pourtant, la force du frein imposé à ce peuple, qui
+a tant devancé les autres, et qui, depuis des siècles, rejette
+respectueusement les innovations les plus utiles, celles même qui,
+dans le cas dont il s'agit, préserveraient du naufrage quantité de
+leurs navires ou de leurs marins! Pendant quelque temps nous avions eu
+à bord une douzaine de matelots provenant d'une jonque qui périt à la
+mer, sous nos yeux, pendant que nous étions dans une sécurité
+parfaite; on devait croire qu'au milieu de nous ils auraient songé à
+s'instruire de nos usages maritimes. Loin de là ils nous regardaient
+en pitié; et, à part les prières, leur seule occupation avait été de
+soigner leur toilette, celle surtout de leurs sourcils, que, devant de
+petits miroirs, ils passaient des heures entières à contempler, raser,
+dessiner, noircir, arquer, comme n'imaginerait certainement pas de le
+faire, chez nous, la coquette la plus raffinée. Mais laissons ces
+malheureux avec leur teint cuivré, leur costume hétéroclite et leurs
+charmants sourcils.
+
+Je voulus voir aussi la campagne de l'île de Java, et je fis cette
+excursion avec Delaporte, Puget, Larue, Marchant, Fonze et Chardin. Le
+terme de notre promenade fut le joli village de Welter-Freder[125],
+situé à cinq ou six kilomètres de Batavia. Nous fûmes émerveillés du
+luxe de végétation qu'y entretiennent à un degré éminent la chaleur et
+les pluies alternatives de ce pays équatorial. Arrivés à l'hôtel
+principal du village, nous y trouvâmes société nombreuse d'officiers
+des autres navires de la division, et précisément les plus mauvaises
+têtes. Je n'ai jamais aimé les parties où l'on fait assaut de bruit,
+de cris, d'ardeur à boire et à manger, et d'extravagances dans les
+chants, les paroles, le rire, les actes ou les discours. Trop souvent,
+à l'Île-de-France, il y avait de ces réunions; je les évitais de mon
+mieux; mais, ici, il n'y eut pas moyen de m'en tirer. Delaporte me fit
+remarquer que nous étions en incandescente compagnie, et il me prédit
+que la journée finirait mal.
+
+[Note 125: Welter-Freder ou plutôt Weltevreden (paix du monde) est
+aujourd'hui le centre de la nouvelle ville de Batavia et l'un de ses
+plus beaux quartiers.]
+
+Nous dinâmes tous ensemble: copieux fut le repas, abondantes les
+libations, et la conversation bruyante. Il y avait deux billards dans
+l'hôtel; pendant qu'on servait le café, nous voulûmes y jouer; mais ils
+étaient occupés par des Hollandais. Attendre nous parut de trop mauvais
+goût; en conséquence, Marchant s'empara des billes, et Chardin, montrant
+la porte aux joueurs dépossédés, leur dit avec un ton de politesse
+exquise, mais fort ironique, qu'il y avait sans doute d'autres billards
+dans le village. Ils sortirent, mais rentrèrent avec du renfort et
+redemandèrent le billard avec non moins de politesse et d'ironie;
+c'était d'assez bonne guerre. Nous autres, Français, non seulement nous
+n'aimons pas les mystifications, mais nous avons la prétention d'être
+les maîtres partout, et peut-être y réussirions-nous, si nous savions
+nous y prendre, tant nous avons de bonnes qualités pour y parvenir; mais
+la force est un mauvais moyen, et notre impatience nous porte
+ordinairement à y avoir recours. La bonne plaisanterie des Hollandais
+fut donc reçue assez brutalement, car nous les chassâmes. Je voyais,
+dans les yeux de Delaporte, que les choses l'inquiétaient.
+
+Je lui en parlai; il me répondit: «Contre fortune, bon coeur; nous
+sommes étrangers; nous sommes isolés, et, si nous ne formons pas un
+seul faisceau, nous sommes perdus.»
+
+Les Hollandais rentrèrent encore, mais avec une garde de vingt hommes.
+Soudain nous nous précipitons sur cette garde avec cet élan que les
+Italiens ont si bien caractérisé par le nom de _furia francese_; nous
+la désarmons avant qu'elle ait le temps de se reconnaître, et, à coups
+de crosse, nous lui faisons tourner les talons. Pendant ce temps le
+malheureux mot de: _Fuyards dit Convoi de Chine_! avait été lancé
+contre nous, et il était devenu le signal d'un épouvantable désordre.
+Assistants, voisins, propriétaire de l'hôtel, domestiques, meubles,
+glaces, queues, billards, lustres, tout fut battu, renversé, cassé,
+brisé, mis en pièces; la population du village se souleva; les Malais
+de la contrée, avec leurs belles jambes, leurs bras carrés, leur peau
+rougeâtre, leurs corps nerveux, pensant à leurs femmes, se mirent de
+garde à leurs portes, armés de leurs kryss empoisonnés, la bouche
+sanguinolente du bétel qu'ils mâchaient, et les yeux enflammés par
+l'effet de leur enivrant opium. Pour nous, nous n'avions qu'un parti à
+prendre: c'était de nous serrer, et nous nous plaçâmes sous la
+conduite de Delaporte, qui parvint, après bien des difficultés, à nous
+ramener à Batavia et, de là, à bord de nos bâtiments.
+
+Il s'ensuivit ce qui arrive toujours en pareille circonstance; des
+injures avaient été proférées et rendues, des coups donnés et reçus,
+des plaintes portées; des officiers furent sévèrement punis, et,
+finalement, les dégâts estimés et payés au compte des insensés
+fauteurs de la scène. En outre, plusieurs d'entre nous furent, par
+suite, très malades, à tel point qu'un enseigne de vaisseau de _la
+Sémillante_ resta pendant six mois en danger, expiant dans son lit la
+part qu'il avait prise à ces coupables excès.
+
+Nous partîmes de Batavia. La saison des pluies avait produit, dans le
+vaste bassin formé par les îles avoisinantes, un trop plein tellement
+considérable que le détroit de la Sonde nous présenta l'aspect de
+flots violemment émus, qui paraissaient se briser comme sur des
+récifs. Ils formaient, en outre, des courants si vifs que ni ancres,
+ni voiles, ni gouvernail n'étaient d'aucun effet. Les équipages,
+croyant apercevoir des rochers tout autour de nous et frappés de
+l'inutilité des manoeuvres, ne virent devant eux qu'une perte
+inévitable et manifestèrent une terreur panique complète. Je causais,
+en ce moment, avec Delaporte dans sa chambre; le bruit nous appelle
+sur le pont où nous paraissons aussitôt; le noble visage de mon ami
+prend alors une expression sublime d'indignation; sa voix mâle fait
+résonner le mot de «Silence!» et, à ce seul mot, sorti de sa bouche
+sonore et soutenu de son oeil imposant, les clameurs se taisent, les
+plaintes se dissipent, la confiance renaît. Je fus stupéfait d'une
+telle influence; jamais je n'ai mieux compris la force de l'ascendant
+moral que la nature a départi à ceux sur le front desquels elle a
+gravé le sceau du commandement. _La Belle-Poule_ perdit des ancres,
+cassa des câbles, fit des manoeuvres sans résultat; mais, dès lors,
+tout se passa sans désordre. Par l'effet de ces courants qui
+rappellent ceux qui existent, d'après une cause semblable, dans le
+détroit de Messine, et que les anciens avaient poétiquement nommés les
+gouffres de Charybde et de Scylla, nous étions promenés et jetés
+d'écueils en écueils, de danger en danger. Notre frégate fut même
+portée sur une des îles charmantes dont nous étions entourés. Nos
+vergues, nos voiles s'entrelacèrent avec les branches de ses arbres
+séculaires; mais le courant qui nous avait entraînés sur cette île,
+heureusement d'un abord très escarpé, formait autour d'elle une sorte
+de bourrelet et de contre-courant, qui seul nous en éloigna; et,
+toujours en continuant à tourbillonner, la frégate parvint à gagner
+des eaux plus tranquilles. Les autres bâtiments de la division s'en
+tirèrent à peu près comme nous; toutefois _la Sémillante_ fut sur le
+point de rester sur un haut-fond, et courut de grands dangers.
+
+À peine parvenu en pleine mer, l'amiral, dont le vaisseau avait besoin
+de réparations, prit la route de l'Île-de-France, avec _la
+Sémillante_ et _le Berceau_, et il donna ordre à _la Belle-Poule_ et à
+_l'Atalante_ de croiser à l'entrée du golfe de l'Inde, et d'aller
+ensuite le rejoindre à l'Île-de-France, en visitant, lors de leur
+retour, les abords ou le voisinage des côtes occidentales de la
+Nouvelle-Hollande.
+
+Nous ne découvrîmes qu'un navire dans cette longue croisière; mais il
+était fort grand; il avait pour 6 millions d'indigo à bord, et il fut
+vendu, ensuite, pour cette somme aux neutres qui accouraient à
+l'Île-de-France pour s'y enrichir de l'achat de nos prises.
+
+C'était _l'Althéa_, appartenant à un Anglais, nommé Lambert, présent à
+bord; la cargaison était assurée. M. Lambert, à l'âge de trente-six
+ans, retournait dans sa patrie pour y jouir de son immense fortune, et
+y recevoir le titre de Nabab, que l'usage y décerne à ceux qui y
+apportent de grands biens acquis dans l'Inde par leurs travaux.
+
+Quelques coups de canon avaient suffi pour nous rendre maîtres de
+_l'Althéa_. Lors de la précédente guerre, nos corsaires avaient fait,
+dans l'Inde, des exploits prodigieux, mais qui avaient fait couler
+beaucoup de sang et qui avaient inspiré une véritable terreur. Sous
+l'empire de cette terreur, Mme Lambert, qui voyageait avec son mari,
+n'eut pas plutôt vu flotter notre pavillon qu'elle se crut perdue, et
+que, dans son désespoir, elle affronta notre artillerie sur le pont.
+Delaporte fut nommé commandant de cette prise.
+
+Je l'accompagnai avec Desbordes pour l'amariner. Ce ne fut pas un
+spectacle peu surprenant pour nous que d'y voir, évanouie, dans les
+bras de son mari, une jeune femme de vingt ans d'une figure admirable.
+Elle était entourée de caméristes au teint noir, mais aux cheveux
+plats et aux traits extrêmement fins, de femmes malaises, toutes
+également empressées, et elle avait à ses pieds deux petits grooms
+Mahrattes, bien bronzés, qui veillaient ses premiers regards et
+attendaient ses premiers ordres. «Ils ne nous tuent donc pas»,
+dit-elle, quand elle reprit ses sens. Notre physionomie la rassura
+plus encore que nos discours, et elle se livra à tout l'élan d'une
+joie qui surpassait peut-être la douleur qu'elle avait ressentie, et
+qui rehaussa parfaitement l'éclat de son beau visage. Cléopâtre, sur
+le Cydnus, au milieu d'esclaves belles, obéissantes, et de jeunes
+marins vêtus en folâtres amours, sur un navire dont les cordages
+étaient de soie, les voiles de pourpre et les sculptures d'or, ne
+parut certainement pas plus belle aux Romains, enchantés, que Mme
+Lambert à nos yeux éblouis.
+
+L'officier d'Administration comptable de _la Belle-Poule_ était un
+homme de la Marine de Louis XVI, que sa haute probité, sa capacité
+reconnue, et peut-être, plus que tout cela, le hasard, avaient
+maintenu en place pendant les orages de la Révolution. Il se nommait
+Le Lièvre de Tito[126]; un de ses frères, lieutenant de vaisseau,
+avait été le camarade de M. de Bonnefoux; mais l'émigration le lui
+avait ravi. Âgé de soixante ans, frisé, poudré, chaussé de bas de soie
+blancs, même à bord, M. Le Lièvre supportait les fatigues de notre
+campagne avec beaucoup de verdeur. Les habitudes aristocratiques de
+cet inépuisable _laudator temporis acti_, son exquise politesse,
+s'arrangeaient peu des manières de notre jeunesse, et il vivait assez
+à l'écart. Cependant il avait, principalement, vu en moi ce
+qu'autrefois on appelait un gentilhomme; quelques déférences que je
+n'ai jamais refusées aux personnes âgées, le touchèrent, et j'eus
+toutes ses prédilections.
+
+[Note 126: Le Lièvre de Tito (Paul), du port de Toulon,
+commissaire de la Marine de 2e classe.]
+
+Il avait une bibliothèque choisie; elle fut à ma disposition; il
+savait beaucoup, et je trouvai en lui un homme aussi communicatif,
+aussi obligeant pour moi que l'avait été M. de La Capelière; il était
+doué d'un esprit très observateur, et il me donnait les meilleurs
+conseils.
+
+Tantôt le brave homme mettait un frein à ma volubilité; tantôt il me
+répétait, avec bonté, ce qu'il avait entendu dire, ou bien il me
+faisait part, lui-même, de ce qu'il avait remarqué touchant ma manière
+d'être à bord, mon ton de commandement ou mes relations avec chacun;
+quelquefois il m'expliquait ses vues, ses opinions sur la toilette
+d'un homme aux diverses époques de sa vie, ou suivant son état et sa
+position, et il me faisait promettre de me raser tous les jours, ainsi
+que d'avoir, moi-même, le soin exclusif de mes effets ou vêtements;
+souvent il m'entretenait des égards qu'on doit aux gens en leur
+parlant, leur écrivant même le plus simple des billets, et du ridicule
+qu'il y avait à combler certaines personnes de prévenances et à
+estropier l'orthographe de leurs noms, ou à écrire de travers leurs
+grades, adresses, titres ou qualités; il me recommandait surtout de
+m'habituer à lire vivement toutes les écritures, à comprendre toutes
+les locutions, même les plus vicieuses, et à y répondre comme si
+c'était du français le plus intelligible. En un mot, je ne finirais
+pas si je disais tout ce que je devais à son affection, qui se
+manifestait le plus fréquemment après les déjeuners, qu'il m'engageait
+à faire dans sa chambre, en tête à tête avec lui.
+
+Il avait un service à thé charmant, une très belle cannevette à
+liqueurs, qu'il nettoyait, entretenait lui-même; et il fallait voir
+comme c'était propre et brillant. Il possédait une profusion de
+chocolat, de confitures, d'endaubages, de petits poissons marinés, de
+café, de biscuits, de sucreries, de fruits glacés, etc. etc. Tout cela
+était d'une élégance, d'un soin, d'une coquetterie inimaginables, et
+je me trouvais un heureux mortel, quand j'entrais dans ce sanctuaire
+du goût, de la délicatesse, de l'amitié. Qui croirait, d'après cela,
+que je la trahissais, cette amitié?
+
+Rien n'était pourtant plus vrai, et c'était par le ridicule que
+j'avais la faiblesse de la trahir! Je m'en voulais du fond du coeur;
+je jurais cent fois de contenir cette intempérance de langue, cette
+soif de plaisanter; mais l'occasion se présentait-elle d'amadouer M.
+Le Lièvre et de le mettre en scène? je résistais trop rarement au
+malin plaisir de l'exciter, de l'attirer sur la voie, d'abonder dans
+son sens, de l'applaudir; et, bientôt, il nous débitait que «se taire
+à propos vaut mieux que bien parler; que c'est dans l'enfance que l'on
+jette les fondements d'une bonne vieillesse; qu'il n'y a d'homme libre
+que celui qui obéit à la raison; que la personne qui reproche à un
+autre les accidents de la fortune est comme le serviteur qui, battant
+un habit, frappe sur le corps et non sur le vêtement; que le flatteur
+dit à la colère: venge-toi! à la passion: jouis! à la peur: fuyons! au
+soupçon: crois tout!» et mille autres maximes de Plutarque ou de ses
+auteurs favoris, que nous avions l'impertinence de lui faire répéter
+comme un air à une serinette. En parlant de l'enfance, La Fontaine a
+dit: «Cet âge est sans pitié!» On peut dire, en général, de celui que
+j'avais alors, qu'il est sans égards, sans ménagements, et qu'il
+immole tout à ses plaisirs.
+
+Comme commandant de _l'Althéa_, Delaporte était resté à bord; il avait
+pensé, quand je retournai sur la frégate, que les friandises de notre
+agent comptable pourraient être agréables à sa belle prisonnière, et
+il me recommanda d'y intéresser sa vieille galanterie. Mme Lambert
+était enceinte; aussi, tous les soirs, _la Belle-Poule_ qui avait un
+four et faisait du pain, mettait-elle en panne, pour lui en envoyer du
+frais. Notre docteur se servait de l'occasion du canot qui le lui
+portait pour aller s'informer de sa santé, et je fis si bien qu'un
+jour il fut chargé, par M. Le Lièvre, de quelques fruits glacés à
+l'adresse de l'intéressante malade, qui les trouva exquis. Elle en fit
+ses remerciements par un joli billet qui, tournant la tête à notre
+antique chevalier, lui inspira des folies vraiment fort amusantes. Il
+répondit au billet, et, l'esprit plein de riantes pensées, il fit
+comme le Métromane pour la Muse inconnue de Quimper-Corentin; il ne
+rêva plus qu'aux lettres et qu'aux cadeaux du lendemain. Mme Lambert
+soutint la plaisanterie avec beaucoup de finesse; elle y mit les
+égards que méritait M. Le Lièvre, et, quand elle le vit à
+l'Île-de-France, au lieu de nous offrir un spectacle que quelques-uns
+de nous attendaient avec malice, celui d'accabler un galant homme par
+d'ironiques quolibets, elle nous donna une véritable leçon, en le
+remerciant avec dignité, lui montrant une gracieuse reconnaissance, et
+lui inspirant un sentiment vrai de respectueuse affection.
+
+Nos mauvaises plaisanteries à part, nous traitions nos prisonniers
+avec distinction, mesurant nos égards au sexe, au grade, à l'âge, à
+l'éducation: tous étaient l'objet de notre empressement à adoucir leur
+situation. Ils étaient, d'ailleurs, pour nous, l'occasion précieuse de
+nous initier aux difficultés de la conversation anglaise, et nous en
+profitions de notre mieux.
+
+Mme Lambert resta quelque temps à l'Île-de-France; elle y fit ses
+couches, qu'elle avait présumé devoir faire au cap de Bonne-Espérance,
+où _l'Althéa_ devait relâcher. Fille de Française et parlant notre
+langue comme nous, elle se montra enchantée d'avoir un enfant né dans
+la patrie de ses aïeux, et elle se réjouit de la perte de 50.000
+francs seulement qu'éprouvait son mari par la prise de son navire, qui
+était en grande partie assuré, puisqu'elle en avait recueilli le
+plaisir d'habiter quelques mois une aussi charmante colonie que
+l'Île-de-France; elle partit sur un bâtiment neutre des États-Unis.
+
+Au moment des derniers adieux, M. Lambert nous dit qu'il se
+souviendrait toujours avec reconnaissance de nos bons procédés, et, en
+véritable Anglais, il ajouta qu'il avait le plus grand désir de nous
+voir tous «prisonniers» en Angleterre, pour nous prouver cette
+reconnaissance. Delaporte, à qui il s'adressait le plus directement,
+ne voulut pas relever l'inconvenance d'un pareil langage, et il se
+borna à lui dire qu'il espérait, lui, que la paix nous fournirait une
+occasion plus agréable de nous revoir; mais le rude insulaire lui
+répondit: «Non, point le paix, avec M. Bonaparte; guerre à mort à M.
+Bonaparte; jamais le paix avec lui!» Cette boutade nous dérida, et sa
+douce femme mit fin à tout en s'empressant de lui dire, dans son
+baragouin qu'elle imitait parfaitement: «Si, mon ami, le paix avec M.
+Bonaparte, le paix honorable pour tous, et nous nous reverrons avec
+plaisir.»
+
+_L'Althéa_ était rentrée à l'Île-de-France avec nous; et, encore, nous
+avions fait nos calculs trop à l'avance. Pour ma part, comme enseigne
+de vaisseau, il me revenait, sur le produit de cette prise, une
+vingtaine de mille francs; mais nous avions de nouveau compté sans
+notre hôte; il fallut donc compter deux fois et, à la seconde, il y
+eut une forte réduction. Ce bâtiment ayant été capturé dans une
+mission particulière, pendant que la division ne courait aucun risque
+au mouillage, toutes les lois l'excluaient du partage; mais, dans ces
+temps de république et de despotisme, les lois n'étaient qu'un vain
+mot pour les gouvernants ou pour les chefs supérieurs; et M. Linois
+fit facilement décider que tous les bâtiments partageraient avec nous.
+Nous espérions que M. Bruillac soutiendrait nos intérêts. Hélas! M.
+Linois ordonna que la part allouée au grade de M. Bruillac serait
+augmentée; d'un autre côté, M. Decaen, à qui nous aurions pu en
+appeler, avait besoin, peut-être, du consentement de l'amiral,
+relativement à un emprunt que, pour les besoins de la colonie, il
+voulait faire sur notre grasse proie, et tout se termina au très grand
+avantage de nos chefs, et directement à nos dépens. Quel scandale! et
+comme il est heureux que nous ne vivions plus sous un régime aussi
+inique! Dans ces spoliations, rendons toutefois justice aux sentiments
+des officiers, qui oublièrent leurs intérêts lésés; ils s'occupèrent
+d'affaiblir l'effet de ces abus de pouvoir sur l'esprit des matelots,
+et ils déplorèrent moins la perte de quelques écus que la
+déconsidération dont se frappaient, eux-mêmes, leurs égoïstes chefs.
+Pour en finir sur ce sujet, je dirai tout de suite ici, qu'à la fin de
+notre campagne, qui dura plus de trois ans, et pendant le reste de
+laquelle nous fîmes encore quelques belles prises, je n'eus à
+recevoir, décompte fait, tant pour les prises que pour la solde et le
+traitement de table arriérés, qu'une somme d'environ 10.000 francs,
+qui n'était certainement pas le cinquième de ce qui me revenait, et
+sur laquelle, moitié, à peu près, était pour ladite solde et le dit
+traitement de table arriérés.
+
+Au mois d'août 1804, _le Berceau_ fut expédié pour la France. J'étais,
+à notre bord, l'officier chargé de diriger l'instruction des
+aspirants. Je m'étais adonné de tout coeur à ce soin, d'autant que mon
+frère en recueillait le fruit. Je l'avais mis à même de subir son
+examen d'aspirant de 1re classe, et je fis des démarches pour obtenir
+qu'il partît sur _le Berceau_, afin d'aller en France se présenter
+devant les examinateurs; mais j'avais parlé un peu haut dans l'affaire
+de _l'Althéa_, et je ne pus voir que ce motif pour un refus d'autant
+plus rigoureux qu'il retombait, avec injustice, sur un jeune homme
+laborieux, dont on retardait arbitrairement, ainsi, l'avancement si
+bien mérité sous tous les rapports. Ce fut un de mes premiers chagrins
+au service, et il fut bien vif. Mon pauvre frère resta donc sur _la
+Belle-Poule_, qui se radouba; et le reste de la division mit à la
+voile, en nous donnant, à époque fixe, rendez-vous dans le sud-est de
+Ceylan.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ SOMMAIRE: La division met à la voile.--L'amiral donne rendez-vous
+ à _la Belle-Poule_ dans le sud-est de Ceylan.--Rencontre, sur la
+ côte de Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par
+ des Arabes.--Odalisques et cachemires de l'Inde.--Chasse appuyée
+ par la frégate à la corvette anglaise _le Victor_.--Émouvante
+ lutte de vitesse.--La corvette nous échappe.--_La Belle-Poule_
+ prend connaissance de Ceylan.--Trente jours employés à louvoyer
+ au sud-est de l'île.--Une montre marine qui se dérange.--Graves
+ conséquences de l'accident.--La division passe sans nous
+ voir.--La batterie de _la Belle-Poule_, les jours de beau
+ temps.--Puget et moi.--Observations astronomiques.--Cercles et
+ sextants.--Sur la côte de Coromandel.--Prise du bâtiment de
+ commerce anglais, _la Perle_.--M. Bruillac m'en offre le
+ commandement.--Je refuse.--Retour vers l'Île-de-France.--Le
+ blocus de l'Île.--La frégate se dirige vers le Grand-Port ou port
+ du sud-est.--Plan du commandant Bruillac.--La distance de
+ Rodrigue à l'Île-de-France.--Le service que nous rend la
+ lune.--Les frégates anglaises.--Le Grand-Port.--Arrivée de la
+ division deux jours après nous.--_L'Upton-Castle_, _la
+ Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_.--Combat, près de
+ Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le
+ Centurion_.--_L'Atalante_ se couvre de gloire.--_Le Centurion_ se
+ laisse aller à la côte.--Impossibilité de l'amariner à cause de
+ la barre.--Importance stratégique de l'Île-de-France.--Les
+ Anglais lèvent le blocus.--La division appareille pour se rendre
+ au port nord-ouest.--Curieuse histoire du _Marengo_.--La roche
+ encastrée dans son bordage.--Le Trou Fanfaron.--_Le Marengo_
+ reste à l'Île-de-France.--_La Psyché_ va croiser.--L'amiral
+ expédie _la Sémillante_ aux Philippines pour annoncer la
+ déclaration de guerre faite par l'Angleterre à
+ l'Espagne.--Nouvelles de France.--Proclamation de
+ l'Empire.--Projet de descente en Angleterre.--Le chef-lieu de la
+ préfecture maritime du 1er arrondissement est transporté à
+ Boulogne.--M. de Bonnefoux est nommé préfet maritime du 1er
+ arrondissement et chargé de construire, d'armer et d'équiper la
+ flottille.--Il assiste à la première distribution des croix de la
+ Légion d'honneur et reçoit, lui-même, des mains de l'empereur,
+ celle d'officier.--Une lettre de lui.--_La Belle-Poule_ et
+ _l'Atalante_ quittent l'Île-de-France au commencement de
+ 1805.--M. Bruillac, commandant en chef.--Croisière de
+ soixante-quinze jours.--Calmes presque continus.--Rencontre, près
+ de Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et
+ approchons à trois ou quatre portées de canon.--M. Bruillac les
+ prend pour des vaisseaux de guerre.--Il m'envoie dans la
+ grand'hune pour les observer.--Je descends en exprimant la
+ conviction que ce sont des vaisseaux de la Compagnie des
+ Indes.--Le commandant cesse cependant les poursuites.--Nouvelles
+ apportées plus tard par les journaux de l'Inde.--Le golfe de
+ l'Inde.--Notre présence est signalée par des barques de
+ cabotage.--L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend le
+ combat de _la Psyché_ et de la frégate anglaise de premier rang,
+ _le San-Fiorenzo_.--Récit du combat.--Valeur du commandant
+ Bergeret, de ses officiers et de ses matelots.--Sa présence
+ d'esprit.--Capitulation honorable.--Tous les officiers tués, sauf
+ Bergeret et Hugon.--_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittent les
+ côtes du Bengale, et visitent celles du Pégu, du Tonkin, de la
+ Cochinchine.--Capture de _la Fortune_ et de _l'Héroïne_.--Un
+ aspirant de _la Belle-Poule_, Rozier, est appelé au commandement
+ de _l'Héroïne_.--On lui donne pour second Lozach, autre aspirant
+ de notre bord.--Belle conduite de Rozier et de Lozach.--Rencontre
+ par _l'Héroïne_ d'un vaisseau anglais de 74 canons entre Achem et
+ les îles Andaman.--Rozier accueilli avec enthousiasme à
+ l'Île-de-France.--Paroles que lui adresse Vincent.--Retour de _la
+ Belle-Poule_ et de _l'Atalante_ à l'Île-de-France.--Observations
+ astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.--Elles
+ confirment nos doutes sur la situation exacte de cette île.--Sur
+ notre rapport, un hydrographe est envoyé à Rodrigue par la
+ colonie.--Les résultats qu'il obtient sont conformes aux
+ nôtres.--Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturés par
+ nos corsaires, malgré les treize vaisseaux de ligne, les quinze
+ frégates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans
+ l'Inde.--Séjour prolongé à l'Île-de-France.--Les colons.--M. de
+ Bruix, les Pamplemousses, le Jardin Botanique.--MM. Céré, père et
+ fils.--Paul et Virginie.--La crevasse de Bernardin de
+ Saint-Pierre.--Bruits de mésintelligence entre le général Decaen
+ et l'amiral Linois.--Projets attribués à l'amiral.--_La
+ Sémillante_ bloquée à Manille.--_L'Atalante_ reste au port
+ nord-ouest pour quelques réparations.--Le cap de Bonne-Espérance
+ lui est assigné comme lieu de rendez-vous.--Les bavardages de la
+ colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.--M. Bruillac
+ me met aux arrêts.--Il vient me faire des reproches dans ma
+ chambre.
+
+
+Avant de prendre connaissance de Ceylan, _la Belle Poule_ fit deux
+rencontres près de la côte de Malabar. La première était un navire de
+construction anglaise, que je fus chargé d'aller visiter. Il était
+monté par des Arabes qui avaient une cargaison belle, opulente, mais
+point embarrassante; savoir: vingt odalisques de Georgie ou de
+Circassie pour l'iman de Mascate, et six grandes malles remplies de
+magnifiques cachemires. Je fus ébloui, à la vue de tant de richesses,
+de tant de beautés; je ne pus, cependant, juger de ces femmes, tant
+vantées, que par l'élévation de leur taille, l'aisance de leurs
+mouvements, ou la noblesse de leur port, car elles se tinrent
+constamment voilées; mais mon imagination y suppléa. Les papiers du
+navire étaient parfaitement en règle; rien n'indiquait qu'il fût armé
+au compte des Anglais, et nous le laissâmes passer.
+
+L'autre rencontre fut une corvette ennemie que nous abusâmes longtemps
+par des signaux feints ou embarrassés; elle ne découvrit la ruse qu'à
+deux portées de canon. Cessant alors de se laisser approcher, elle
+prit retraite devant nous. La chasse que nous lui appuyâmes fut
+vigoureuse; mais, malheureusement, le temps était à grains, et,
+pendant ces grains, nous ne pouvions pas porter autant de voiles que
+ce bâtiment, à cause de notre grande vergue, cassée récemment, et qui,
+quoique réparée, nous obligeait à des ménagements. J'ai vu des joutes,
+des luttes, des courses d'hommes ou de chevaux, des défis entre
+bâtiments, voitures légères ou canots, mais jamais rien d'aussi
+intéressant que la chasse dont je parle en ce moment. La corvette
+avait tout dehors: pendant les grains, elle ne rentrait pas un pouce
+de toile; dans les éclaircies, on la voyait comme enveloppée par
+d'énormes lames, qui semblaient, à chaque instant, prêtes à
+l'engloutir; le vent la couchait à faire frémir, et elle jetait à
+l'eau, des mâts, des vergues de rechange, des futailles, des madriers,
+des embarcations, des cages à poules et autres objets dont elle
+s'allégeait. La frégate gouvernait droit dessus avec la même vigilance
+qu'un chien couchant qui suit la trace; elle rayonnait d'espérance
+quand, après une bourrasque, elle pouvait établir sa grande voile;
+elle frémissait au retour du grain, quand il la fallait recarguer. Nos
+regards se partageaient entre notre ennemi épouvanté et la flexion de
+la grand'vergue, que nous ne nous décidions à soulager de sa voile
+qu'à la dernière extrémité; et, passant majestueusement à travers des
+débris flottants jetés par la corvette pour accélérer son sillage,
+tantôt nous nous en approchions avec enthousiasme, tantôt nous la
+voyions, avec douleur, se dérober à nos efforts. La nuit qui survint
+acheva de la dégager. Nous avons su plus tard que c'était la corvette
+anglaise _le Victor_, la même qui fut prise, assez longtemps après, à
+Manille, par le commandant Motard, de _la Sémillante_. Elle fut
+ensuite commandée par mon ami Hugon, qui ramena dessus M. Bergeret, de
+l'Île-de-France en Europe.
+
+Nous prîmes connaissance de Ceylan, et nous nous établîmes au
+rendez-vous assigné. Nous y passâmes trente jours, ainsi que le
+prescrivaient nos instructions; mais nous ne vîmes ni division, ni un
+seul navire étranger, neutre ou ennemi. Notre commandant avait une
+montre marine, en laquelle il avait la plus grande confiance. Puget en
+était chargé; il s'y entendait parfaitement. Toutefois la montre se
+dérangea; c'est un inconvénient de ces instruments, rare à la vérité,
+mais à peu près irrémédiable en pleine mer. De mon côté j'étais chargé
+de la route par l'estime ainsi que des observations astronomiques avec
+le cercle de réflexion et j'entretins Puget de mes doutes sur la
+montre. Il les avait lui-même. Cependant il ne voulut point les
+communiquer au commandant avant d'avoir à présenter une masse
+concluante d'observations pour lesquelles il se joignit à moi. Quand
+nous fûmes bien certains que la longitude donnée par la montre était
+défectueuse, nous fîmes notre rapport. Il était détaillé, clair,
+irréfutable; mais ce que nous avions prévu arriva: M. Bruillac ne
+voulut pas en entendre parler; il continua à déduire sa position de sa
+montre; il finit par se trouver à 85 lieues de Ceylan, au lieu d'en
+être à 25, et il lui fallut, pour reprendre connaissance de cette île,
+quatre jours au lieu d'un sur lequel il comptait. La division avait
+passé; elle nous avait cherchés; des bâtiments ennemis que nous
+aurions pu capturer s'étaient, sans doute, présentés pour prendre
+connaissance du cap Comorin; et nous n'avions rien vu; nous étions
+restés dans une profonde solitude.
+
+Nos matelots, nos timoniers, ayant, sans cesse, sous les yeux, des
+officiers aussi laborieux que nous, n'avaient cru, pour la plupart,
+mieux faire que de suivre notre exemple. On peut dire, en effet, de
+l'esprit de l'homme: _Sequitur facilius quam ducitur_. Ils
+s'approchaient de nous quand nous observions; ils notaient les
+éléments de nos calculs; ils nous demandaient, ou aux plus instruits
+d'entre eux, des conseils, des renseignements; ils imitaient notre
+assiduité. C'était vraiment un coup d'oeil bien satisfaisant, quand le
+temps était beau, et que les exercices de manoeuvres, d'artillerie,
+d'abordage, ou autres, étaient finis, que de voir la batterie de la
+frégate remplie de tables, sur lesquelles s'inclinaient tant de têtes
+méditatives, se délassant noblement des fatigues du corps par le
+travail, qui est un des plus doux plaisirs de l'intelligence.
+
+Avec de tels hommes, l'histoire de la montre n'avait pu passer
+inaperçue; mais ils savaient que leur commandant avait de très bonnes
+qualités comme marin, comme homme d'exécution, comme homme de courage;
+aussi, grâce surtout un peu à la direction de leurs facultés vers les
+objets qui concentraient, depuis quelque temps, les pensées de Puget
+et les miennes, n'y songèrent-ils bientôt plus. Les recherches
+auxquelles mon camarade et moi nous nous adonnâmes à cette occasion,
+tournèrent fort à notre avantage.
+
+Jamais observations de tous genres ne furent plus multipliées, calculs
+plus soignés, solutions plus concordantes. Nous jouions, nous
+badinions, en quelque sorte avec nos cercles, avec nos sextants; les
+positions les plus gênantes pour nous en servir de jour, de nuit, par
+les plus grosses mers, n'étaient plus rien pour nous; nous en étions
+venus au point de calculer comme on parle, comme on écrit, et nous
+n'obtenions plus que des résultats d'une exactitude dont jamais encore
+on n'avait ouï parler. Mais nous étions à la meilleure des écoles,
+celle d'une navigation incessante, et au milieu de dangers de toute
+espèce. Après avoir pris connaissance de Ceylan, nous poussâmes une
+reconnaissance vers la côte de Coromandel. Là, sous Sadras[127], nous
+nous emparâmes de _la Perle_, bâtiment de commerce anglais dont M.
+Bruillac m'offrit le commandement; je ne trouvais rien de plus
+instructif, de plus favorable à mon avancement que ma position sur la
+frégate, et je le remerciai. Loin d'insister, il me dit qu'il avait
+cru devoir, par esprit d'équité, me faire cette proposition, mais
+qu'il voyait avec satisfaction qu'elle ne m'avait pas convenu.
+
+[Note 127: Sadras, village à 66 kilomètres sud-sud-ouest de
+Madras.]
+
+Nous revînmes vers l'Île-de-France. D'après quelques indiscrétions des
+Anglais prisonniers de _la Perle_, nous eûmes lieu de penser que l'île
+était bloquée. Le commandant présuma avec beaucoup de justesse, comme
+la suite effectivement le confirma, que le gros des forces anglaises
+du blocus se tenait devant le port nord-ouest, qui est le plus
+fréquenté, et que deux seules frégates devaient être devant le
+Grand-Port ou port sud-est, qui est sur un point de l'île opposé au
+premier.
+
+Rodrigue, île située à environ cent lieues dans l'est de
+l'Île-de-France, nous servit à nous guider pour notre attérage au
+Grand-Port, devant l'entrée duquel le commandant avait pris la louable
+résolution de se trouver, au point du jour, à très petite distance,
+pour être entre la terre et les frégates qui devaient croiser en cette
+partie. J'avais toujours cru remarquer, précédemment, qu'il y avait
+plus de distance entre Rodrigue et l'Île-de-France que les géographes
+n'en avaient mesuré; si cela était vrai, notre attérage était manqué!
+J'étais de quart et travaillé par cette idée, quand je vis la lune se
+coucher; le ciel était si pur qu'aucune partie ne m'en fut
+interceptée; elle atteignit l'horizon de la mer, descendit peu à peu
+et disparut. Le commandant vint précisément alors sur le pont et me
+dit que nous avions à peu près parcouru la distance entre les deux
+îles; qu'il venait d'estimer le chemin fait, et que, bientôt, nous
+mettrions en panne pour nous arrêter. Je lui demandai dans quelle
+direction il supposait la terre: il me montra le côté du crépuscule de
+la lune. Je lui parlai alors de mes doutes sur la distance établie
+entre les deux îles; j'ajoutai que la manière dont la lune s'était
+couchée prouvait que l'Île-de-France était encore loin, puisque ses
+hauteurs n'avaient pas caché l'astre à ses derniers moments; je
+parvins enfin, peut-être par le souvenir de Ceylan qu'il se rappela
+sans doute, involontairement, à obtenir qu'il fît encore quelques
+lieues, et il fit bien; en effet, au point du jour, nous étions en
+dedans des frégates anglaises au lieu d'en être en dehors. Les postes
+de l'île étaient couverts de pavillons pour indiquer le blocus et
+mettre les navires sur leurs gardes; les frégates anglaises essayèrent
+de nous atteindre; elles tirèrent du canon, firent des signaux; les
+mouches de la croisière volèrent vers le gros de leurs forces, qui
+s'ébranla; mais nous étions déjà dans le port, et en sûreté.
+
+Le surlendemain, la division arriva avec _l'Upton-Castle_, _la
+Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_, riches prises qu'elle
+avait faites; instruite, comme nous, par ses prisonniers, elle avait
+également pris le parti d'entrer au Grand-Port, dont les frégates du
+blocus lui laissèrent respectueusement le passage libre. Près de
+Vizagapatam[128], elle avait attaqué et fait amener le vaisseau de
+guerre anglais _le Centurion_; _l'Atalante_ se couvrit de gloire dans
+cette affaire[129]; mais ce vaisseau se laissa aller à la côte. La
+barre ou le ressac de la mer devant les plages sablonneuses de ces
+parages empêcha qu'on ne l'amarinât, et il fut perdu pour nous.
+
+[Note 128: La cité de Visakha, le «Mars» hindou, sur la côte des
+Circar.]
+
+[Note 129: Dans sa _Note sur la Fixation de l'effectif naval en
+France_, note insérée dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des
+colonies_, M. de Bonnefoux dit à propos de ce combat: «Nous nous
+garderons bien de passer sous silence que les honneurs de cette
+journée furent pour le capitaine Gaudin-Beauchêne, de la frégate
+_l'Atalante_, qui tirant moins d'eau que _le Marengo_, s'approcha
+beaucoup plus près du _Centurion_ et dont le feu fut si foudroyant et
+les manoeuvres si hardies que l'amiral Linois, son état-major, son
+équipage, mus par un sentiment électrique, le saluèrent par une
+acclamation trois fois répétée de: Vive Beauchêne».]
+
+Ce fut un plaisir inexprimable de nous revoir, et nous fraternisâmes
+dans ce Grand-Port, à jamais célèbre par les rudes combats qu'y ont
+soutenu, après nous, les vaillants capitaines Bouvet, Hamelin,
+Duperré; car l'Angleterre vit bientôt, par le résultat de nos
+opérations, combien l'Île-de-France lui était préjudiciable; elle ne
+recula devant aucun sacrifice, et elle fit, par la suite, la conquête
+de ce boulevard si important, si facile pourtant à défendre, mais que
+l'empereur négligea, et où il n'envoya, comme il l'avait fait pour
+l'Égypte, que des secours insignifiants. La paix vint après; mais elle
+nous fut imposée après les désastres de nos armées; les Anglais se
+gardèrent bien de se désaisir de l'Île-de-France (qu'ils appellent île
+Maurice), ainsi que du cap de Bonne-Espérance, dont ils s'emparèrent
+avant d'attaquer l'Île-de-France; ainsi ils sont encore les maîtres de
+ces deux points menaçants qui, seuls, troublaient la tranquille
+possession de leurs vastes établissements dans l'Inde.
+
+Les forces navales du blocus anglais ayant eu l'amertume de voir
+entrer à l'Île-de-France notre division tout entière, ainsi que nos
+prises, n'eurent d'autre parti à prendre que celui de se retirer.
+Aussitôt nous appareillâmes nous-mêmes pour nous rendre au port
+nord-ouest. En entrant au Grand-Port, _le Marengo_ avait touché sur
+une roche jusqu'alors inconnue; comme les pompes n'eurent que très peu
+d'eau à extraire, on crut d'abord que ce n'était qu'un simple choc;
+toutefois le vaisseau ne pouvait reprendre la grande mer sans une
+visite formelle. Dès notre arrivée au port nord-ouest, on le conduisit
+donc dans le Trou-Fanfaron, où se font les radoubs, et l'on s'occupait
+de le désarmer, lorsque tout à coup il coula au fond; la roche qu'il
+avait touchée s'était écrêtée; elle s'était logée dans ses flancs; par
+un miraculeux hasard, elle s'y était conservée pendant notre trajet du
+Grand-Port au port nord-ouest; enfin elle ne s'en était détachée que
+dans le Trou-Fanfaron, où il n'y avait guère plus d'eau que le
+vaisseau n'en exigeait pour flotter, quelques heures plus tôt, et, en
+un clin d'oeil, il s'ensevelissait en mer pour jamais! Il fallut le
+relever, le réparer; or, ces opérations demandant beaucoup de temps,
+_le Marengo_ resta seul à l'Île-de-France; _la Psyché_ alla croiser;
+_la Belle-Poule_ et _l'Atalante_ se disposèrent à la suivre, et _la
+Sémillante_ fut expédiée pour les îles Philippines, afin d'informer
+les Espagnols que, sans aucune démarche préalable, les Anglais, qui
+étaient en pleine paix avec eux, avaient jugé convenable de leur
+déclarer la guerre, en capturant quatre de leurs frégates richement
+chargées qui faisaient route pour Cadix!
+
+Nous avions, en effet, trouvé à l'Île-de-France des journaux venus de
+la métropole, des dépêches ministérielles, des nouvelles de nos
+familles: Bonaparte, consul était devenu Napoléon, empereur. Une
+descente en Angleterre était projetée; Boulogne était choisi pour port
+central d'une flottille; le chef-lieu de la préfecture maritime du 1er
+arrondissement y avait été transféré; M. de Bonnefoux en avait été
+nommé préfet; il était chargé de faire construire, armer, équiper,
+cette immense flottille, et il avait assisté à la grande cérémonie de
+la distribution des premières croix de la légion d'honneur, où
+Napoléon l'avait personnellement décoré de celle d'officier. Il me
+l'écrivit lui-même; et, me donnant de bonnes nouvelles de toute la
+famille, il m'assura qu'il saisirait l'occasion de son premier voyage
+à Paris pour parler à son ancien camarade Decrès, alors ministre de la
+Marine[130], de mon avancement et de celui de mon frère. Ma
+belle-mère[131], fort jeune alors, habitait Boulogne à cette époque;
+et elle se rappelle, avec complaisance, que l'empereur, y rencontrant
+ses deux filles, qui étaient de fort jolies enfants, s'en approcha
+affectueusement et les embrassa toutes les deux. La grandeur a ce
+privilège qu'aucun de ses actes n'est indifférent, et que leur
+souvenir, surtout quand il flatte, est religieusement conservé.
+
+[Note 130: Jusqu'en 1796, la carrière de Denis de Crès, né à
+Château-Villain (aujourd'hui département de la Haute-Marne), le 18
+juin 1762, s'était confondue avec celle de son camarade Casimir de
+Bonnefoux. Ils avaient été promus aux mêmes grades, la même année.
+Aspirant-garde de la Marine en 1779, garde de la Marine en 1780,
+enseigne de vaisseau en 1782, de Crès était lieutenant de vaisseau
+depuis 1786, au moment où la Révolution éclata; il fut, comme Casimir
+de Bonnefoux, nommé capitaine de vaisseau en 1793, chef de division en
+1796. À partir de ce moment, au contraire, leurs destinées
+divergèrent. Contre-amiral en 1798, de Crès se voyait élevé, le 3
+octobre 1801, au ministère de la Marine, qu'il devait diriger pendant
+treize ans. Plus tard l'empereur le nomma vice-amiral et le créa duc
+de l'Empire. Ce n'est pas ici, le lieu de juger le rôle de de Crès
+comme ministre de la Marine. On verra du reste, dans la _Biographie_
+de Casimir de Bonnefoux, à la fin de ce volume, le récit d'un
+entretien entre le préfet maritime de Boulogne et le ministre de la
+Marine, dans lequel ce dernier ne joue pas le beau rôle.]
+
+[Note 131: Mme La Blancherie.]
+
+_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittèrent le port au commencement de
+1805. D'après la hiérarchie militaire, notre commandant avait autorité
+sur M. Beauchêne. Notre croisière fut de soixante-quinze jours; ils
+nous parurent bien longs, à cause de calmes presque continus, très
+monotones, et qui nous empêchèrent de faire beaucoup de rencontres. La
+première, cependant, sur notre route vers le golfe du Bengale, qui
+était notre destination principale, eut lieu près de Colombo, et elle
+aurait suffi pour nous dédommager de nos peines, si M. Bruillac avait
+cru devoir attaquer.
+
+Il s'agissait de trois beaux bâtiments, que nous chassâmes et
+approchâmes à trois ou quatre portées de canon. Le commandant, qui, en
+pareil cas, se trompait rarement dans ses jugements, les prit pour des
+bâtiments de guerre. Se croyant sûr de son fait, et voulant paraître
+suivre l'opinion de tous en cessant de les poursuivre, il m'ordonna de
+monter dans la grand'hune et de bien observer ces navires, avec sa
+longue-vue, qui était excellente. Quelle ne fût pas sa surprise,
+lorsqu'après être descendu sur le pont, je lui dis, lui affirmai que
+c'étaient des vaisseaux de la Compagnie. Il me questionna
+minutieusement, et il en résulta que ce que j'avais vu, jugé, comparé,
+analysé, témoignait de ma conviction. M. Bruillac, fâché d'avoir
+lui-même provoqué, sur le pont, ces explications que d'ailleurs je
+faisais avec un ton respectueux, se contenta de répondre que, lorsque
+des bâtiments de guerre marchaient moins bien que des bâtiments
+ennemis qu'ils voulaient attirer à eux, ils savaient fort bien se
+déguiser, se transformer, employer la ruse, comme nous l'avions fait
+pour _le Victor_, et qu'il ne voulait pas être si grossièrement dupé.
+Je n'avais rien à répondre à cet argument, qui n'était plus de ma
+compétence; il leva la chasse; mais il fut avéré depuis, par les
+journaux de l'Inde, que c'étaient bien trois riches vaisseaux de la
+Compagnie. Il est juste d'ajouter que je n'énonçais ici que mon
+opinion individuelle et que rien n'est plus sujet à erreur que les
+jugements en pareille matière.
+
+Sur les bords du Gange ou plutôt de l'Hougli sont bâties les deux
+villes opulentes de Calcutta et de Chandernagor[132]; celle-ci a été
+restituée à la France; mais alors elle était sous la domination
+anglaise. Croiser à l'embouchure était donc menacer l'arrivage ou le
+débouché d'un commerce maritime très étendu; mais il fallait ne pas
+être vu: or, d'un côté, les trois navires de Colombo donnant l'éveil
+sur la côte, aucun bâtiment anglais ne s'aventura pour le golfe du
+Bengale; et, de l'autre, nous fûmes découverts par des barques du
+cabotage. Quelques-unes d'entre elles furent, à la vérité, jointes par
+nous ou par nos embarcations, et coulées ou brûlées après que les
+marins en furent retirés; mais nous ne pûmes toutes les aller chercher
+sur les hauts fonds, où elles se réfugiaient, de sorte que notre
+présence fut signalée dans ces parages; embargo fut donc mis sur tous
+les navires de commerce, et nous avisâmes en vain.
+
+[Note 132: Au commencement du siècle, Chandernagor était très
+prospère.]
+
+Nous n'avions pas eu connaissance de _la Psyché_, que nous pensions
+trouver dans le golfe de Bengale. Nous hésitions même, à cause d'elle,
+à nous en éloigner, lorsqu'une dernière barque, saisie par nous, nous
+apprit que la frégate anglaise _le San-Fiorenzo_, du premier rang,
+avait récemment rencontré _la Psyché_, dont l'épaisseur, l'artillerie,
+le calibre des pièces, l'équipage, équivalaient à peine à la moitié de
+l'épaisseur, de l'artillerie, du calibre des pièces, de l'équipage du
+_San-Fiorenzo_. Il y avait eu, entre ces bâtiments, une action
+mémorable où Bergeret, ses officiers, ses matelots, avaient montré une
+valeur surhumaine. Réduit à la dernière extrémité, Bergeret ne
+voulait, à aucun prix, amener son pavillon. _Le San-Fiorenzo_ était
+dans un état déplorable. Il y eut, alors, un moment de silence de la
+plus imposante solennité, comme les poètes des temps reculés en
+rapportent des exemples, lorsque les illustres chefs des armées de ces
+siècles héroïques voulaient haranguer leurs soldats. Une capitulation
+fut proposée pendant ce temps d'arrêt, et tel était l'état de
+délabrement de la frégate anglaise que les termes en furent aussitôt
+acceptés. Bergeret obtint donc, par sa présence d'esprit, aussi rare
+que son courage, qu'aucun des siens ne serait prisonnier, que tous
+seraient renvoyés à l'Île-de-France, aux frais des Anglais; qu'ils
+conserveraient armes, bagages, effets particuliers, et qu'à ces
+conditions seules _la Psyché_ cesserait de se battre, c'est-à-dire
+renoncerait à se faire couler. Admirable combat, qui est un titre
+impérissable de gloire pour tous ceux qui y ont participé et où le
+vaincu mérita la palme cent fois plus que le vainqueur[133]!
+
+[Note 133: Voyez le récit de ce combat dans Frédéric Chassériau,
+_Notice sur le vice-amiral Bergeret_, Paris, 1858.]
+
+Pendant quelques minutes, nous avait-on dit, Bergeret était resté
+seul sur son pont, tant il y avait eu de tués et de blessés, et
+l'état-major entier avait succombé. J'avais besoin de révoquer en
+doute la mort de mon ami Hugon; car de trop belles espérances auraient
+été détruites; mes affections auraient été trop froissées. Je me
+refusai donc à admettre la dernière partie du récit; la suite me
+prouva que mes pressentiments ne m'avaient pas trompé; Bergeret et lui
+étaient les seuls officiers qui eussent survécu.
+
+Cette affaire s'était pourtant passée à une vingtaine de lieues de
+nous; bien plus, en rapprochant ou comparant les jours, les dates, les
+positions, nous nous convainquîmes que lorsque _le San-Fiorenzo_ et
+_la Psyché_ firent route pour le Gange où elles rentrèrent, elles
+durent passer, pendant la nuit, à une très petite distance de nous.
+Quel bonheur, si c'eût été de jour! Quelle capture nous aurions
+effectuée! de quel prix inestimable n'eussent pas été de si glorieux
+débris! Quel doux moment, enfin, que celui où, sur son pont vainqueur,
+le brave Bruillac, embrassant le brave Bergeret, lui aurait remis _le
+San-Fiorenzo_ et _la Psyché_, l'un témoin manifeste, l'autre théâtre
+brillant de sa mâle intrépidité!
+
+Nous nous éloignâmes des côtes alors désertes du Bengale pour aller
+visiter celles du Pégu[134]. Nous y capturâmes _la Fortune_ et
+_l'Héroïne_. Celle-ci fut donnée, en commandement, à l'un de nos
+aspirants, nommé Rozier[135]; son second était Lozach[136], autre
+aspirant de notre bord. Ils eurent une occasion de se distinguer dans
+cette mission; ils la saisirent de la manière la plus signalée. Entre
+Achem[137] et les îles Andaman[138], au point du jour, _l'Héroïne_ se
+trouva à petite portée d'un vaisseau de 74, anglais, qui tira, en
+l'air, un coup de canon à boulet, lequel signifiait dédaigneusement:
+«Je ne veux pas vous faire de mal; mais approchez-vous de moi pour que
+je vous amarine à mon aise.» Rozier laissa arriver sur le vaisseau; il
+poussa même l'attention jusqu'à vouloir passer sous le vent à lui,
+afin de lui faciliter l'envoi de ses embarcations; mais, en silence,
+il avait disposé son monde pour forcer de voiles, et, à l'instant où
+il se trouva dans la direction de l'avant du bâtiment, il mit tout ce
+qu'il avait de voiles dehors et détala dans cette direction. Aussitôt
+son équipage se porta à la cargaison et en jeta à la mer autant qu'il
+le put pour donner plus de marche à _l'Héroïne_, en l'allégeant.
+
+[Note 134: Pégu, grand pays du nord-ouest de l'Indo-Chine, sur le
+golfe du Bengale et le golfe de Martaban.]
+
+[Note 135: À mon très vif regret, je n'ai pu me procurer aucun
+renseignement sur Rozier au ministère de la Marine. Son nom ne figure
+en outre dans aucun des _États généraux de la Marine_. Prisonnier en
+Angleterre, à la suite du dernier combat de _la Belle-Poule_, il eut
+sans doute le sort de Laurent de Bonnefoux, de Rousseau, dont il sera
+question plus loin, et de beaucoup d'autres aspirants; il fut licencié
+à la paix. Le procès-verbal de capture de _la Belle-Poule_, rédigé à
+bord du vaisseau anglais _le Repulse_, le 23 ventôse an XIV (14 mars
+1806) porte la signature B. Rozier, aspirant de 1re classe. Les
+_Archives nationales_ possèdent ce procès-verbal parmi les _Pièces
+relatives à la campagne de l'amiral Linois_.]
+
+[Note 136: _L'État général de la Marine_ pour 1805 mentionne
+Lozach, François Louis, du port de Brest, enseigne de vaisseau du 3
+brumaire an XII (26 octobre 1803). Il ne saurait être question ici de
+notre héros, mais peut-être d'un frère plus âgé. D'après le
+procès-verbal que je viens de citer l'aspirant de _la Belle-Poule_
+s'appelait Jean-Baptiste.]
+
+[Note 137: Achem, ville de la côte de Sumatra, plus connue
+aujourd'hui sous le nom d'Atchin.]
+
+[Note 138: Andaman (îles). Archipel situé dans le golfe du Bengale
+par 90° de long. E. et entre 10° 25' et 13° 34' lat. N., sur une
+longueur de 425 kilomètres avec une superficie totale de 6.497km,9.]
+
+Le vaisseau, avec la confiance de sa force, s'était mis en panne; il
+débarquait ses canots, et il ne pensait pas même à installer à l'avant
+ses canons de chasse. Il lui fallut donc quelque temps avant d'avoir
+pu présenter le côté à notre prise, afin de lui envoyer sa volée
+entière. L'intelligent Rozier avait tous ses marins dans la cale;
+Lozach était au gouvernail; pour lui, il semblait défier l'ennemi;
+car, debout, sur le couronnement, tenant à la main la drisse de son
+pavillon qu'il avait rehissé, son attitude prouvait qu'il ne voulait
+pas qu'on pût croire qu'il amènerait. La volée cribla la voilure, mais
+ne fit aucun dégât majeur; cependant le vaisseau remit le cap sur
+_l'Héroïne_; mais il y avait eu du temps perdu pour ses canots, et
+pour établir ses voiles de nouveau. Quant à Rozier, il s'allégeait
+toujours et filait de plus en plus. Enfin, après quatre heures de
+lutte, d'efforts, de canonnade, d'incertitudes, le faible navire put
+se rire des menaces, de la colère de son colossal adversaire, et il
+fut pour jamais à l'abri de ses coups, désormais impuissants.
+
+Rozier fut accueilli à l'Île-de-France avec l'enthousiasme que
+méritait sa courageuse conduite. Vincent[139], dont l'esprit était
+plein de grâce et de poésie, Vincent, qui avait toujours une parole
+agréable à la bouche, ou un vers d'une heureuse application, ne manqua
+pas de s'en rappeler un charmant de La Fontaine, et faisant allusion à
+la délicatesse des traits de Rozier, qui l'avait fait surnommer
+l'Amour par ses camarades, il lui dit, en l'accostant à la première
+rencontre: _Et dans un petit corps s'allume un grand courage!_
+
+[Note 139: Officier de santé sur _la Belle-Poule_.]
+
+Le bel état que l'état militaire, la noble profession que celle qui
+initie à de telles émotions, qui cimente des amitiés comme celles qui
+unirent, depuis lors, Rozier à son digne second, ainsi qu'à nous tous,
+et qui rend acteurs ou témoins d'aussi remarquables actions! C'est
+bien la carrière de l'honneur, c'est bien celle des sentiments les
+plus exaltés; oui, c'est bien celle qui commande le respect,
+l'admiration des contemporains et de la postérité.
+
+Tels étaient nos aspirants, et, comme cette campagne avait mûri de
+jeunes têtes, avait élevé de jeunes coeurs de quinze à dix-huit ans!
+Rozier, Lozach, mon frère, Gibon de Kerisouet, entre autres, vous
+aviez déjà le talent, le courage, l'expérience d'hommes faits; vous
+étiez dès lors un juste sujet d'espérance pour la Marine.
+
+Puget et moi, lors de notre rentrée à l'Île-de-France, portâmes plus
+de soins encore que jamais à nos observations astronomiques devant
+Rodrigue[140]. Nos calculs nouveaux confirmèrent tellement nos doutes
+précédents que nous pûmes dresser et présenter un travail, qui ne
+permit plus à la colonie d'hésiter à faire rectifier la position
+géographique d'un point aussi important pour l'attérage de
+l'Île-de-France. Un savant hydrographe, envoyé sur les lieux, fut
+chargé d'en préciser exactement la place dans l'Océan; il revint après
+six semaines de séjour, et ses résultats confirmèrent exactement des
+opérations que, cependant, nous n'avions pu faire qu'en passant.
+
+[Note 140: Rodrigue ou Rodrigues, île de l'Océan Indien, à 638
+kilomètres de Maurice, l'ancienne Île-de-France.]
+
+Plusieurs corsaires revinrent de croisière en même temps que nous; on
+comptait déjà 45 riches navires capturés par eux, et tant de mal était
+fait aux Anglais, malgré 13 vaisseaux de ligne, 15 frégates et
+plusieurs corvettes qu'ils entretenaient dans l'Inde, à grands frais,
+pour protéger leur commerce contre nous! Rien ne démontre mieux
+l'intérêt qu'ils eurent à s'emparer de cette colonie à tout prix, ni
+les efforts qu'aurait dû faire le Gouvernement pour la défendre et la
+conserver; hélas! on ne pensait alors qu'à élever autour de la France
+des trônes que l'on regardait comme des surcroîts de puissance.
+
+La relâche que nous fîmes fut assez agréable; car, pour les colons,
+nous commencions à être d'anciennes connaissances.
+
+Leurs maisons nous étaient ouvertes; leurs invitations nous appelaient
+à leurs campagnes. Nous visitâmes ainsi tous les quartiers de l'île;
+et moi, particulièrement, le Cap d'Ambre où était l'habitation d'un de
+nos passagers, M. de Bruix, frère de l'amiral de ce nom, et les
+Pamplemousses où se trouve le Jardin botanique du Gouvernement, alors
+dirigé par M. Céré, père de Mme d'Houdetot, de Mme Barbé-Marbois,
+d'une charmante jeune fille qu'il avait avec lui, et d'un jeune homme
+employé, à cette époque, dans les bureaux de la Préfecture maritime,
+et qui réunissait aux plus beaux sentiments une éducation soignée, une
+taille élevée et des traits fort distingués. Céré, fils, était de
+toutes nos parties.
+
+Dès l'arrivée de la frégate, dès que notre second, M. Moizeau, pouvait
+mettre un canot à ma disposition, j'allais chercher Hugon ou quelque
+autre ancien aspirant de ma connaissance, qu'en ma qualité d'officier
+on me refusait rarement, et puis nous voilà partis, et nous passions
+de bons moments ensemble et avec Céré. Ainsi je ne laissai pas
+refroidir l'amitié de ceux avec qui j'étais précédemment lié.
+
+C'est près des Pamplemousses qu'est le théâtre des scènes attachantes
+du roman de _Paul et Virginie_, de Bernardin de Saint-Pierre, dont le
+secret, comme écrivain, se résume dans ce peu de mots échappés à sa
+plume: «Si votre âme est sensible, votre pinceau sera immortel; sentez
+et écrivez, vous serez sûr de plaire!» Que de fois, lorsque la frégate
+se dirigeait sur l'Île-de-France, je m'étais enivré, en espérance, du
+plaisir de contempler les lieux enchanteurs décrits par Bernardin, les
+paysages riants foulés par les pieds légers de son héroïne, les îlots,
+les rochers où vint se briser _le Saint-Géran_, la place funeste où
+périrent les deux tendres amants, et que de fois je m'étais dit, comme
+Delille, quand il brûlait d'aller voir la poétique patrie de son
+modèle dans l'art des vers:
+
+ Oui, j'en jure Virgile et ses accents sublimes;
+ J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes;
+ J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés,
+ Les dire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
+
+Je tins parole, et à mon plaisir inexprimable, j'allai souvent me
+blottir dans la crevasse élevée d'un morne majestueux, d'où l'oeil
+embrasse la plaine des Pamplemousses, les îlots, la mer; et où l'on
+prétend que Bernardin de Saint-Pierre, les yeux fixés sur ce
+magnifique tableau, allait, bien au-dessus des vulgaires humains,
+chercher ses magiques inspirations.
+
+Le séjour que nous fîmes alors dans cette colonie fut plus long qu'à
+l'ordinaire; mais tout nous disait que c'était le dernier. Il
+circulait que la mésintelligence entre MM. Decaen et Linois était à
+son comble, que l'amiral ne voulait plus expédier de prises pour
+l'Île-de-France, qu'il choisirait enfin, pour point central de ses
+opérations, le cap de Bonne-Espérance, appartenant, alors, à nos
+alliés les Hollandais. La suite a prouvé qu'il y avait beaucoup de
+vrai dans ces assertions, et qu'il ne pouvait arriver, à la colonie et
+à nous, rien de pire que les événements qui ont succédé.
+
+_La Sémillante_ était encore à Manille, où elle fut bloquée. Longtemps
+après elle retourna à l'Île-de-France; mais nous ne la revîmes plus.
+_L'Atalante_ resta au port nord-ouest pour quelques réparations, et
+reçut le cap de Bonne-Espérance pour rendez-vous avec _le Marengo_ et
+_la Belle-Poule_, qui se mirent en mesure d'entreprendre une croisière
+d'une étendue vraiment gigantesque.
+
+J'allais éprouver de cuisants regrets, en quittant un si doux pays;
+heureusement qu'une lettre vint les adoucir en me donnant l'assurance
+qu'à Paris on pensait à mon frère et à moi, et qu'à la prochaine
+promotion, il était arrêté que nous serions nommés, lui enseigne, et
+moi lieutenant de vaisseau.
+
+S'il est un tort préjudiciable aux jeunes gens, c'est, sans contredit,
+de parler inconsidérément d'objets dont ils ne calculent pas la
+portée, ou d'être faciles aux suggestions de ceux qui, ayant le désir
+de les faire discourir, flattent leur amour-propre pour les exciter à
+sortir des bornes qu'un peu d'expérience leur apprend à ne pas
+franchir. L'affaire des trois navires de Colombo, où j'avais joué un
+certain rôle, avait, pendant quelque temps, occupé la colonie. Il
+paraît que certaines personnes voulurent s'autoriser de mon nom, et
+que je fus mis en scène par quelques habitués de la maison du
+capitaine général, qui ne manquèrent pas de mêler, selon l'usage,
+beaucoup d'exagération à un peu de vérité. Ce tripotage revint à M.
+Bruillac qui, aussitôt, se rendit à bord. C'était un jour d'exercice;
+il comptait m'y trouver, mais j'étais descendu à terre avec la
+permission cependant de M. Moizeau.
+
+M. Bruillac n'accueillit pas cette explication, et il ordonna, sans
+plus ample informé, que M. Moizeau m'envoyât chercher et m'infligeât
+les arrêts jusqu'à nouvel ordre. Je subissais cette punition depuis
+deux jours, me perdant en vaines conjectures, lorsque le commandant
+revint à bord, me fit demander, et, après quelques détails sur mon
+absence dont il prétendait ignorer l'autorisation, il vint au fait et
+me fit des reproches sur le tort que mes indiscrétions, à l'égard des
+navires de Colombo, pouvaient faire à sa réputation et indirectement à
+moi-même.
+
+Le colloque fut long, et je me défendis mal, car j'étais désolé
+d'avoir blessé la susceptibilité d'un homme dont j'estimais la
+capacité militaire. Entre autres choses, il me dit, en avouant
+franchement sa méprise à Colombo, qu'il y avait loin de l'opinion
+souvent irréfléchie d'un jeune homme sur une question grave, à la
+conduite d'un chef responsable de l'honneur du pavillon, ainsi que de
+la liberté ou même de la vie de ses subordonnés; que la prudence, qui
+l'avait égaré en cette circonstance, avait été utile à la frégate en
+maintes circonstances, notamment lors de notre retour de Madras à
+Pondichéry; qu'en ce qui me concernait, j'étais punissable par le seul
+fait de ma demande d'absence, un jour d'exercice; que la permission de
+M. Moizeau, à qui il en ferait des reproches, ne me justifiait pas
+complètement; enfin qu'on avait souvent vu éclater des inimitiés de
+chefs à officiers, qui avaient eu assez de force ou de durée pour
+entraver ceux-ci dans leur carrière, et cela quand les motifs en
+étaient beaucoup moins sérieux.
+
+Je tins à rétablir les faits, dont j'élaguai tout ce que la
+malveillance avait envenimé; et nous nous séparâmes, le commandant en
+levant mes arrêts, moi résolu à remonter à la source des exagérations;
+mais j'en fus pour mes recherches; personne n'avait plus rien dit,
+plus rien répété... Je crois même qu'on ne fut pas fâché de mes
+arrêts; car la malignité ne s'arrête pas; et un peu de zizanie à bord
+ne pouvait déplaire aux artisans de nos discordes.
+
+Le temps, le bon esprit de M. Bruillac le firent revenir de la
+froideur occasionnée par cet incident; et, sans que je fisse autre
+chose que mon devoir, je me revis assez promptement traité, par lui,
+avec la même distinction qu'auparavant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ SOMMAIRE: Préparatifs de départ de l'Île-de-France.--Arrivée à
+ bord de Céré fils engagé comme simple soldat.--Son enthousiasme
+ patriotique et ses sentiments de discipline.--Au moment de
+ l'appareillage de _la Belle-Poule_, tentative de mutinerie d'une
+ partie de l'équipage.--Admirable conduite de M. Bruillac. Ses
+ officiers l'entourent. L'ordre se rétablit.--Paroles que
+ m'adresse le commandant en reprenant son porte-voix pour
+ continuer l'appareillage.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ se
+ dirigent vers les Seychelles.--Mouillage à Mahé.--Mahé de la
+ Bourdonnais et Dupleix.--But de notre visite aux Seychelles.--M.
+ de Quincy.--Un gouverneur qui tenait encore sa commission de
+ Louis XVI.--Un homme de l'ancienne cour.--Chasse de chauve-souris
+ à la petite île Sainte-Anne.--Danger que mes camarades et moi
+ nous courons.--Le «chagrin».--Les caïmans.--De Mahé, la division
+ se rend aux îles d'Anjouan.--Croisière à l'entrée de la mer
+ Rouge.--Croisière sur la côte de Malabar, devant Bombay.--Aucune
+ rencontre.--Dommage causé indirectement au commerce
+ anglais.--Pendant mon quart, _la Belle-Poule_ est sur le point
+ d'aborder _le Marengo_.--L'équipage me seconde d'une façon
+ admirable et j'en suis profondément touché.--L'abordage est
+ évité.--Réflexions sur le don du commandement.--Mes diverses
+ fonctions à bord, officier de manoeuvre du commandant, chargé de
+ l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, des
+ signaux.--M. Bruillac m'avait proposé de me décharger de mon
+ quart et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. Pendant
+ toute la durée de la campagne, je ne manquai pas un seul
+ quart.--Visite des abords des îles Laquedives et des îles
+ Maldives.--En approchant de Trinquemalé, rencontre de deux beaux
+ vaisseaux de la Compagnie des Indes.--Manoeuvre du commandant
+ Bruillac contrariée par l'amiral.--Un des vaisseaux se jette à la
+ côte et nous échappe.--À la suite d'une volée que lui envoie, de
+ très loin, _la Belle-Poule_, l'autre se rend.--C'était _le
+ Brunswick_, que l'amiral expédie en lui donnant pour premier
+ rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (île de Madagascar) et
+ False-bay pour le second.--Continuation de la croisière à
+ l'entrée de la mer de l'Inde.--Après avoir traversé cette mer
+ dans le voisinage des îles Andaman, la division se dirige vers la
+ Nouvelle-Hollande, et aux environs du Tropique, elle remet le cap
+ vers l'ouest. Nous nous trouvons alors, par un temps de brume, à
+ portée de canon de onze bâtiments anglais, que l'on prend pour
+ onze vaisseaux de la Compagnie.--L'amiral attaque avec
+ résolution.--Ces bâtiments portaient trois mille hommes de
+ troupes, qui font un feu de mousqueterie parfaitement
+ nourri.--Les voiles de _la Belle-Poule_ sont criblées de
+ projectiles.--M. Bruillac et moi nous avons nos habits et nos
+ chapeaux percés en plusieurs endroits.--Le vaisseau de 74 canons,
+ _Le Blenheim_, qui escortait les dix autres bâtiments, parvient
+ enfin à se dégager.--Intrépidité et habileté du commandant
+ Bruillac.--_La Belle-Poule_ canonne _le Blenheim_, pendant une
+ demi-heure, sans être elle-même atteinte.--Elle lui tue quarante
+ hommes.--L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale au
+ commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre.--La
+ division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin.--En passant
+ près de l'Île-de-France.--«Elle est pourtant là sous
+ Acharnar.»--Nous ne trouvons pas _le Brunswick_ à
+ Fort-Dauphin.--Traversée du canal de Mozambique.--Changement des
+ moussons.--La terre des Hottentots.
+
+
+Notre départ allait avoir lieu, nous en faisions les préparatifs à
+bord, quand il y arriva un canot du pays, portant un jeune soldat en
+uniforme. J'étais de service; le soldat s'avança vers moi en faisant
+le salut militaire, et il me présenta un ordre d'embarquement. J'avais
+déjà reconnu Céré; la joie brillait sur son visage. «Je n'avais pas
+voulu vous en parler, me dit-il; mais j'ai enfin décidé mon père, et
+me voici; accordez-moi cinq minutes dans votre chambre; je vous
+raconterai tout; je satisferai aux étreintes de l'amitié; je ne serai
+plus ensuite que soldat, et je ne vous connaîtrai que du nom de
+lieutenant.» Les premières formalités d'inscription du nouvel arrivé
+sur les rôles aussitôt remplies, je le conduisis dans ma chambre, où
+je lui dis que je le devinais, que je l'admirais et que je l'écoutais.
+Il me dit que sa carrière administrative lui répugnait plus que la
+mort; que dût-il rester soldat, il ne regretterait jamais d'avoir
+changé la plume pour l'épée; que la vie douce, parsemée de soi-disant
+plaisirs, qu'on lui faisait chez son père, lui était insupportable;
+que le désespoir s'emparait de son âme toutes les fois qu'il nous
+voyait partir pour nos courses périlleuses; enfin, que sa famille
+ayant consenti à lui laisser souscrire un engagement, et ayant obtenu
+son embarquement du capitaine général, il se trouvait au comble de ses
+voeux. Nous nous embrassâmes étroitement, l'attendrissement au coeur,
+les larmes aux yeux; et le noble jeune homme prit place parmi les
+autres soldats, remplit dignement ses devoirs, supporta les duretés
+de la navigation avec courage et ne chercha jamais à se prévaloir de
+nos relations pour obtenir le moindre adoucissement aux rigueurs de sa
+position.
+
+Un jour même, par mauvais temps, pendant mon quart, une lame l'avait
+entièrement couvert et inondé; je m'approchai de lui pour le prier de
+venir, après le quart, passer quelques moments dans ma chambre, et je
+lui dis qu'il y trouverait du vin chaud et des paroles d'amitié. Céré
+se redressa, mit la main à son bonnet de police, et, parodiant le vers
+qui avait fait tressaillir le grand Condé d'admiration, le vers le
+plus romain qui soit jamais sorti du coeur d'un poète, il me répondit
+austèrement:
+
+ Je suis simple soldat, je ne vous connais plus.
+
+La réplique de Curiace:
+
+ Je vous connais encore!
+
+est empreinte d'une profonde sensibilité; cependant elle ne me parut
+pas suffisante, pour rendre ce que j'éprouvai.
+
+J'aurai l'occasion de revenir sur ce modèle du plus généreux
+enthousiasme.
+
+Après que l'ancre fut levée, le commandant venant à ordonner des
+manoeuvres de l'appareillage, le silence avec lequel l'équipage
+obéissait habituellement fut troublé par un léger bruit qui devint un
+murmure, et qui, grossissant par degrés, comme le vent précurseur de
+la tempête, éclata en cris tumultueux et en refus d'exécuter les
+ordres donnés, si les parts de prises, du reste légitimement gagnées,
+et injustement retenues dans la colonie, n'étaient pas distribuées.
+Une cinquantaine de mutins, à l'instigation, sans doute, des fauteurs
+de désordre de l'Île-de-France, avaient monté ce complot, et ils
+espéraient entraîner l'équipage entier qui, peut-être, n'attendait,
+pour se décider, que la manière dont ce coupable essai réussirait. La
+position de chefs, placés entre le désir de faire leur devoir et le
+sentiment de l'équité d'une réclamation qui ne pèche que par la forme,
+est bien pénible, et il n'y a que sous des Gouvernements pareils à
+ceux qui nous régissaient alors, que de semblables injustices peuvent
+exister et produire de telles conséquences.
+
+M. Bruillac fut admirable en cette circonstance; il sortit son sabre
+du fourreau; il s'élança sur le groupe rebelle, et sans donner à qui
+que ce soit le temps de se revoir: «Obéissez, dit-il, ou je n'épargne
+personne; vous me jetteriez à la mer cent fois avant que je reculasse
+devant la révolte.» Déjà il était entouré de tous les officiers; leur
+attitude dévouée, les regards foudroyants la figure indignée de
+Delaporte, par-dessus tout la résolution soudaine du commandant, son
+maintien ferme, glacèrent les coeurs de ces malheureux, et l'ordre se
+rétablit. Un conseil de guerre atteignit ceux que l'on reconnut être à
+la tête de la trame; mais l'indulgence naturelle de M. Bruillac fit
+atténuer les peines; et ce mélange de force, de légalité, de clémence,
+apaisa les esprits pour toujours.
+
+En reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage, le
+commandant me demanda si je persistais à penser qu'il était convenable
+de jamais chercher à affaiblir la force morale d'un chef, et si
+l'union complète d'un état-major n'était pas indispensable pour le
+bien général, ainsi que pour la sécurité des officiers... Achevant
+ensuite ses commandements, il ne me donna pas le temps de répondre;
+mais j'entendis une voix intérieure qui disait: «Brave homme que vous
+êtes, par quelle fatalité avez-vous donc consenti vous-même à diminuer
+cette force morale, en acceptant l'augmentation illégale que vous
+accorda l'amiral, lorsque vous pouviez, en vous montrant le défenseur
+de vos subordonnés, gagner leurs coeurs sans retour.» Vraiment le
+coeur de l'homme est un tissu de contradictions.
+
+Nous nous dirigeâmes vers les îles Seychelles, et nous jetâmes l'ancre
+sur la rade de la principale d'entre elles, qui porte le nom de Mahé
+de la Bourdonnais, du fondateur de la colonie de l'Île-de-France, de
+celui qui vainquit sur mer et mit en fuite l'amiral Boscawen, qui
+vainquit sur terre et prit Madras, de celui enfin, qui devint victime
+de la jalousie de Dupleix. Dupleix fut un autre puissant génie, dont
+l'influence donna aux Anglais beaucoup d'ombrage dans l'Inde, balança
+longtemps leur crédit auprès des souverains de ces riches contrées,
+mais qui eut le malheur de ne pas pouvoir ouvrir les yeux, quand il
+s'agissait du mérite de son illustre rival.
+
+Nous n'avions, à Mahé[141], d'autre but que d'y faire reconnaître
+l'empereur, qui s'en laissa ensuite déposséder, malgré l'importance de
+la position. Depuis de longues années M. de Quincy en était le
+gouverneur; la Révolution avait laissé ce galant homme ignoré dans ces
+îles lointaines qu'il régissait en père, et qu'en dépit des orages de
+la politique, il conservait, en bon Français, à la métropole. Il
+tenait son mandat de Louis XVI; l'amiral le lui renouvela au nom de
+Napoléon. C'était un homme de l'ancienne cour, d'une politesse
+exquise, de manières on ne peut plus distinguées, et qui nous reçut à
+bras ouverts. Il pleura d'attendrissement en revoyant des vaisseaux,
+des canons, des uniformes; et la noblesse de son maintien, la dignité
+de sa parole, convertirent bientôt en enthousiasme le ridicule que la
+jeunesse attache si facilement à l'antiquité de la mise ou à des
+habitudes surannées.
+
+[Note 141: Mahé (des Seychelles), île de l'Océan Indien, au
+nord-nord-est de Madagascar, par 4° 45' latitude sud et 55° 10'
+longitude est.]
+
+Entr'autres curiosités des Seychelles, on remarque l'oiseau-feuille,
+très petit animal, dont les ailes ressemblent exactement aux feuilles
+des arbres sur lesquels il se complaît, et les oeufs à des graines de
+fleurs; le coco de mer, d'une configuration renommée; la tortue de
+terre, à l'écaille si belle, et les chauve-souris, gibier vraiment
+exquis du pays; elles y abondent à la petite île Sainte-Anne, vers
+laquelle, un beau matin, avant le jour, nous nous acheminâmes pour en
+faire une ample provision. Excepté M. Moizeau et l'officier de
+service, tout l'état-major était dans le canot.
+
+Du moment où nous quittâmes le bord, un énorme chagrin se mit à nous
+suivre. Ce poisson est un requin parvenu à un âge avancé; sa voracité
+est très redoutée des nègres, dont il chavire les pirogues d'un coup
+de queue et qu'il dévore ensuite. Ceux-ci, à l'approche du terrible
+animal, n'ont de chance de se soustraire à son quintuple râtelier de
+dents cruelles qu'en lui jetant du poisson par intervalles, et qu'en
+l'occupant ainsi avec le produit de leur pêche, pendant qu'ils
+dirigent leur frêle esquif vers le rivage, afin d'y trouver leur
+salut. Notre embarcation était trop grande pour appréhender le sort
+des pirogues; nous nous amusions donc, sans inquiétude, à suivre, des
+yeux, le sillage du chagrin, qui faisait scintiller la mer
+phosphorescente de ces parages, et à lui tirer des coups de fusil;
+mais le plomb ne faisait qu'effleurer sa peau, employée en Europe, par
+les menuisiers, pour polir les bois, ou, par les tabletiers, pour
+couvrir certains étuis. Tout à coup le canot touche sur un banc,
+échoue et s'incline tellement que si l'on n'avait pas mis autant de
+diligence à piquer les avirons dans le sable, pour nous contre-buter à
+force de bras, c'en était fait de plusieurs d'entre nous. Le monstre
+nous crut à lui; car la dense atmosphère où vivent les poissons
+n'étouffe pas leur intelligence; il rôda, s'agita, s'éleva à l'aide de
+ses nageoires... la moindre fausse position nous perdait; aussi nous
+ne fîmes pas un seul mouvement! Delaporte était là, commandant
+l'immobilité par sa parole, inspirant la sécurité par sa présence,
+forçant à la soumission par son ascendant. Le jour se fit attendre; il
+vint enfin... La frégate nous vit, envoya la chaloupe et des grappins
+pour nous retirer du banc, car elle ne nous croyait qu'échoués; et
+nous pûmes joyeusement aller faire la guerre aux chauves-souris.
+
+Cependant un autre danger nous attendait à l'île Sainte-Anne; ce
+furent les caïmans, dont nous troublâmes, sans le savoir, le soin des
+femelles qui, alors, couvaient leurs oeufs dans un petit marais
+desséché et couvert de roseaux. Quelques indigènes accoururent vers
+Puget et moi, en nous voyant nous engager dans ce lieu d'un péril
+imminent: il était plus que temps; les roseaux frémissaient déjà du
+bruit de ces bêtes féroces qui s'épouvantaient, et qui n'allaient pas
+tarder à s'élancer vers nous! Voilà des chauves-souris qui manquèrent
+nous coûter bien cher, et il en est bien souvent, ainsi, de beaucoup
+de parties d'agrément, soit immédiatement, soit par les suites;
+presque toujours la peine passe le plaisir.
+
+Nous visitâmes les îles d'Anjouan[142]; nous allâmes ensuite croiser à
+l'entrée de la mer Rouge, près du cap Guardafui, de l'île de
+Socotora[143], puis, sur la côte de Malabar, devant Bombay, devant
+Surate[144]; mais nous n'y rencontrâmes rien. Les bâtiments de
+commerce anglais, devenus méfiants, ne se hasardaient guère plus sans
+escorte; perdant beaucoup, il est vrai, par les lenteurs de cette
+manière de naviguer, mais s'y assujettissant pour ne pas s'exposer à
+être pris.
+
+[Note 142: L'île d'Anjouan est une des îles Comores, entre la côte
+orientale d'Afrique et Madagascar.]
+
+[Note 143: À 170 kilomètres est du cap Guardafui, la pointe la
+plus orientale de l'Afrique.]
+
+[Note 144: Surate ou Sourat, dans le golfe de Cambay, à 270
+kilomètres nord de Bombay, passait, à la fin du XVIIIe siècle, pour la
+ville la plus peuplée de l'Inde.]
+
+Il m'arriva, dans ces courses, un événement fait pour marquer dans la
+carrière d'un officier, et qui fut pour moi une époque caractérisée de
+transition. _La Belle-Poule_ avait ordre, la nuit surtout, de se tenir
+à portée de voix du _Marengo_, ce qui exigeait, de notre part, une
+attention très soutenue. Étant de quart, je me relâchai, sans doute,
+de cette attention, car la frégate s'élançant vers le vaisseau, je
+n'en fus averti que par le bruit des pas des matelots, alors à dîner
+sur le pont, et qui, s'apercevant du mouvement avant moi, s'étaient,
+en partie, levés. Il fallait manoeuvrer, manoeuvrer vite, et être bien
+secondé pour ne pas aborder _le Marengo_. L'équipage ne pouvait voir
+ici aucun danger personnel; mais il reconnut promptement qu'il y
+aurait lieu à reproches, à punition pour moi; enfin, c'était une de
+ces circonstances où la réputation, l'avenir d'un officier sont entre
+les mains de ses subordonnés; ne soyez point aimé, ils obéissent de
+manière à vous perdre; soyez chéri, rien ne les arrête; ils
+arracheraient des montagnes de leurs fondements! À peine la série
+pressée de mes commandements sortit-elle de mon porte-voix que
+l'équipage se précipita, renversa le dîner ou ses apprêts, et, comme
+par enchantement, tout fut exécuté. C'est un des plus beaux moments de
+ma vie; cet empressement unanime, cet élan spontané, cette intention
+manifeste de me tirer d'un mauvais pas, me touchèrent tellement qu'au
+seul souvenir j'en suis encore tout ému.
+
+Au commencement de la campagne, j'avais adopté le système d'une
+rigidité qu'on avait souvent essayé de faire fléchir et dont ni
+Delaporte ni M. Le Lièvre ne m'avait encore entièrement guéri. C'est
+l'arme des jeunes officiers, c'est encore celle des chefs qui ne
+savent se faire obéir que la menace à la bouche, que le règlement à la
+main, que le châtiment pour conclusion. Certainement il faut des
+moyens coercitifs pour parer à tous les cas, pour venir au secours de
+ceux qui ne peuvent pas commander autrement; car la façon d'inspirer
+confiance dans la supériorité de ses lumières ou de sa position ne
+s'apprend ni ne s'acquiert: c'est un don de la nature; c'est le plus
+grand, peut-être, qu'elle puisse faire à un homme; heureux celui à qui
+elle départit une faveur si précieuse, car il lui suffit de parler, et
+chacun s'incline avec respect. Rollin l'a bien dit, qu'il fallait
+convaincre ceux à qui l'on commande, que l'on sait mieux qu'eux ce
+qui leur est utile; et il ajoute que c'est de ce principe que part la
+soumission aveugle du marin pour le pilote, du voyageur pour le guide,
+du malade pour le médecin. Que j'eusse abordé le vaisseau, que j'eusse
+contrarié l'expédition, que mon nom eût pu être cité avec un blâme
+mérité, j'avais un sentiment trop exalté de mes devoirs, et c'est
+ainsi que l'on sert bien, pour ne pas donner ma démission! Ce malheur
+ne m'arriva pas, grâce seulement à l'heureuse disposition des
+matelots, et j'en retirai un grand avantage, celui de connaître leur
+affection pour moi; aussi, achevant de me dépouiller pour toujours de
+toute forme acerbe, je pus, n'ayant que vingt-trois ans, ne plus leur
+parler que comme un ami, ou user envers eux, quand mon coeur m'y
+portait, d'une indulgence pour leurs fautes, dont, quelque temps
+auparavant, je me serais bien gardé. Il est rare que, depuis lors,
+j'aie employé les jurements ou que je me sois servi d'un ton plus
+élevé que celui de la conversation, ou enfin que j'aie fait usage du
+_tu_, beaucoup moins persuasif que le _vous_, moins bienveillant,
+moins honorable, moins correct, moins sonore, moins conforme en un mot
+à la bonne éducation où toujours un officier trouvera son meilleur
+appui. Un subordonné abruti paraît quelquefois, je le sais, surpris de
+ces manières, de cette forme de langage auxquelles il n'est pas
+habitué; peut-être se sent-il, d'abord, disposé à n'en tenir aucun
+compte; mais, quand la phrase est répétée avec assurance, qu'elle est
+soutenue par un regard décidé, le mauvais vouloir disparaît, la
+dignité de l'homme se relève, et une machine obéissante devient un
+instrument intelligent, dont le dévouement est à jamais acquis.
+
+Outre le quart, c'est-à-dire le commandement de la manoeuvre dont sont
+chargés, à bord des vaisseaux, les lieutenants de vaisseau, à bord des
+frégates, les lieutenants de vaisseau et les enseignes; outre le
+quart, dis-je, chaque officier d'un bâtiment est investi de certains
+détails, et, précisément, j'étais l'officier de manoeuvre. C'est celui
+qui est choisi par le capitaine pour faire exécuter les ordres, qu'il
+donne, lui-même, d'une manière générale, dans les occasions où il
+commande sur le pont et où tout le monde est à son poste. L'abordage,
+que j'avais si heureusement évité, me donna beaucoup d'aplomb dans mes
+fonctions d'officier de manoeuvre; or j'en avais besoin; car M.
+Bruillac avait souvent la bonté de me dicter ses ordres très en grand;
+il se retirait ensuite, s'en reposant sur moi de leur entière
+exécution.
+
+Le poste de M. Moizeau, second à bord, était marqué par les
+règlements, ainsi que celui de Delaporte, le premier des autres
+officiers; l'un, sur le gaillard d'avant, l'autre commandant de la
+batterie; parmi les autres officiers, le capitaine choisit celui de
+manoeuvre, et je l'étais, même avant que Giboin et M. L..., mes
+anciens, eussent quitté la frégate. J'ai déjà dit qu'en outre j'étais
+chargé de l'instruction des aspirants, dont je m'occupais assidûment,
+ainsi que des observations astronomiques, qui faisaient mes délices;
+et, comme M. Bruillac m'avait, de plus, confié la direction des
+signaux, et que notre navigation avec l'amiral rendait cette tâche
+assez pénible, il m'avait offert de me soulager de mon quart, se
+proposant de le faire commander par un de nos aspirants. Je m'étais
+refusé à cette offre; car, regardant l'accomplissement du quart comme
+la pierre angulaire de l'instruction et de la réputation d'un
+officier, je ne voulais pas que la malveillance pût s'emparer de mon
+désistement, comme d'un éloignement recherché pour ce qu'il y avait de
+plus rigoureux dans le métier; ou qu'elle pût avoir le prétexte
+d'arguer, qu'il y avait, de ma part, incapacité soit de corps, soit
+d'esprit; et j'eus le bonheur bien rare, dans cette campagne entière
+si longue, si variée, si pénible, si hérissée d'événements difficiles,
+de n'avoir jamais manqué un seul quart; pas un motif, pas une
+indisposition, ne vint jamais entraver ma résolution.
+
+Nous visitâmes les abords des îles Laquedives[145], des îles
+Maldives[146], le point de reconnaissance de Malique[147]; et, nous
+rapprochant ensuite de Trinquemalé[148], pris par M. de Suffren
+pendant la guerre de l'Indépendance des États-Unis[149], nous
+aperçûmes, non loin de la côte, deux beaux vaisseaux de la Compagnie.
+_La Belle-Poule_ se précipita, avec la supériorité de marche qu'elle
+possédait, sur eux, ainsi que sur _le Marengo_. Il s'agissait de leur
+couper la terre, ce qui retardait, mais assurait le moment de la
+capture; l'amiral, n'en jugeant pas ainsi, nous signala de virer de
+bord, et de virer, comme il est vrai que l'indique la tactique pour
+atteindre un navire chassé en pleine mer, dans le plus court espace de
+temps. Les signaux furent même si minutieusement réitérés que M.
+Bruillac prétendit qu'il devait y avoir erreur, ou qu'on était trop
+loin pour pouvoir les bien distinguer, et il suivit ses premières
+inspirations. Il vit bientôt qu'il était un peu tard, car le plus
+avancé des deux Anglais se jeta à la côte; le second allait l'imiter,
+lorsque M. Bruillac s'imagina de faire tirer dessus à toute volée. Vu
+l'éloignement, personne à bord ne croyait à l'efficacité de cette
+bordée; cependant telle était l'adresse, l'habileté de nos canonniers
+que cinq boulets frappèrent le vaisseau de la Compagnie qui, craignant
+le retour d'un avertissement aussi significatif, laissa arriver sur
+nous pour se faire amariner. C'était _le Brunswick_, que nous
+expédiâmes, en lui donnant pour premier rendez-vous la baie du
+Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le second. Nous
+continuâmes notre croisière à l'ouverture de la mer de l'Inde que nous
+traversâmes, dans le voisinage des îles de Sumatra, Andaman, de Java;
+nous filâmes ensuite vers la Nouvelle-Hollande, et, comme aux environs
+du Tropique nous remettions le cap à l'ouest, nous nous trouvâmes, par
+un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments anglais, que
+nous prîmes d'abord pour onze vaisseaux de la Compagnie; l'amiral eut,
+ici, la résolution qui lui avait manqué en Chine; aussi le feu fut-il
+bientôt engagé à portée de pistolet.
+
+[Note 145: Archipel de l'océan Indien, sur la côte ouest de
+l'Inde, au nord des Maldives, entre 10° et 14° 30' latitude N. 69° 50'
+et 72° longitude E.]
+
+[Note 146: Entre 1° et 7° 30' latitude N., entre 70° 30' et 72°
+20' longitude E.]
+
+[Note 147: l'Île Malique, aujourd'hui Miniçoy ou Minikoi entre les
+Laquedives et les Maldives.]
+
+[Note 148: Trinquemalé ou Trincomali, excellent port de la côte
+N.-E., de l'île de Ceylan.]
+
+[Note 149: En 1782.]
+
+Notre artillerie faisait voler en éclats la boiserie ainsi que les
+ornements sculptés de ces navires, qu'elle foudroyait; ceux-ci
+pliaient, et ils ne se rendaient pourtant pas; leurs canons n'étaient
+pas très bien servis; mais trois mille hommes de troupes qu'ils
+portaient entretenaient un feu de mousqueterie parfaitement nourri.
+
+Nos voiles en furent criblées; le commandant Bruillac et moi
+principalement, qui étions élevés sur le banc de manoeuvre, nous eûmes
+nos habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits.
+
+Malgré cette résistance, nous espérions avoir raison du convoi, car
+tout fuyait ou semblait fuir; nous poursuivions la chasse, faisant feu
+des deux bords, quand, tout à coup, un grand vide parvient à se former
+au milieu de tous ces navires, et, semblable à ces guerriers vêtus de
+toutes armes qui, dans les batailles anciennes, surgissaient tout à
+coup, au plus fort de la mêlée, resplendissants de valeur et d'éclat,
+paraît, isolé, un beau vaisseau anglais de 74. Il escortait les dix
+autres bâtiments, dont tous les efforts, jusque-là, avaient tendu à
+dégager son travers pour qu'il pût faire jouer ses batteries contre
+nous. L'intrépide Bruillac ne balança pas à l'attaquer; mais, unissant
+le talent au courage, il prit de si bonnes positions, relativement à
+la fraîche brise qui soufflait, qu'il le canonna pendant une
+demi-heure sans qu'aucun de ses boulets pût nous atteindre. L'amiral
+n'avait pu voir immédiatement avec qui _la Belle-Poule_ avait
+nouvellement affaire; quand il s'en aperçut, il se trouvait un peu
+sous le vent; il jugea la partie trop inégale; il nous signala très
+sagement de le rejoindre, et nous quittâmes ce dangereux voisinage.
+
+C'est dans de semblables occasions que je m'estimais heureux d'être
+l'officier de manoeuvre qui est le confident naturel des conceptions
+du chef. Mon instruction gagnait beaucoup à être témoin de tout; mon
+jeune coeur s'enflammait à l'aspect de ces inspirations belliqueuses
+de notre commandant, qui m'enseignait, par l'exemple, ce que la
+présence d'esprit et la prudence peuvent ajouter d'effet au courage.
+
+ Vis consilî expers mole ruit sua;
+ Vim temperatam di quoque provehunt
+ In majus (HORACE).
+
+Nous sûmes, par la suite, que ce pauvre vaisseau, si malheureux dans
+l'envoi de ses boulets, était _le Blenheim_; qu'il conduisait, dans
+l'Inde, un convoi de troupes européennes pour le service des colonies
+asiatiques, que nous lui avions tué une quarantaine d'hommes, et qu'il
+avait été censuré pour son échec contre nous. Cette censure, en
+réalité, était une couronne décernée à M. Bruillac.
+
+Nous avions repris notre direction vers le Fort-Dauphin. J'avais, un
+soir, prolongé, assez avant dans la nuit, quelques calculs de
+position, et j'étais monté sur le pont pour prendre l'air avant de me
+coucher. Delaporte était de quart. «Elle est cependant là, lui dis-je,
+là, sous Acharnar» (brillante étoile qui ne se lève jamais pour les
+habitants de l'Europe). Elle est même assez près, et il n'est que trop
+vrai que nous ne la reverrons pas.»--Delaporte me demanda de quoi je
+parlais.--«De la ravissante Île-de-France, lui répondis-je, terre
+riante de plaisirs, objet réel de mes regrets!--Enfant, me dit
+Delaporte, ne venez-vous ici que pour me faire partager vos
+préoccupations...? Allez, allez, dans votre chambre, dormez, et
+laissez-moi veiller en paix à la manoeuvre du bâtiment!» Je descendis;
+mais je vis bien que mon sage ne pensait pas sans émotion que le cap
+que nous tenions allait bientôt nous éloigner du pays enchanteur, où
+nous avions passé de si beaux jours. Quant à Céré, il n'en témoignait
+aucun mécontentement; il voulait servir; il servait; tout s'abaissait
+devant cette idée.
+
+Point de _Brunswick_ au Fort-Dauphin[150]; il fallut traverser le
+canal de Mozambique; mais c'était le temps du changement des moussons.
+Dans l'Inde, on appelle moussons les vents qui y soufflent six mois du
+nord-est, et les six autres mois de l'année du sud-ouest.
+
+[Note 150: Au sud de l'île de Madagascar.]
+
+Lorsqu'une de ces saisons succède à l'autre, c'est rarement sans
+ouragans ou violentes secousses dans l'atmosphère. En cette
+circonstance, nous éprouvâmes des sautes de vent si spontanées, si
+fortes, si réitérées, qu'il fallut toute notre vigilance, toute
+l'habitude de la mer de nos équipages pour nous en tirer sans avaries.
+Enfin nous prîmes connaissance de la terre des Hottentots et nous
+entrâmes à False-bay.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ SOMMAIRE: False-bay et Table-bay.--Partage de l'année entre les
+ coups de vent du sud-est et les coups de vent du
+ nord-ouest.--Nous mouillons à False-bay.--Excellent accueil des
+ Hollandais.--Nous faisons nos approvisionnements.--Arrivée du
+ _Brunswick_ avec un coup de vent du sud-est.--Naufrage du
+ _Brunswick_.--Croyant la saison des vents du sud-est commencée,
+ nous nous hâtons de nous rendre à Table-bay.--Arrivée de
+ _l'Atalante_ à Table-bay.--La division est assaillie par un
+ furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la
+ saison.--Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme
+ nous, vont se perdre à la côte.--_La Belle-Poule_ brise ses
+ amarres.--Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entraîne.--Le
+ naufrage paraît inévitable.--Sang-froid et résignation de M.
+ Bruillac.--L'ancre à jet de M. Moizeau.--_La Belle-Poule_ est
+ sauvée.--_L'Atalante_ échoue sur un lit de sable sans se
+ démolir.--On la relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas
+ réparées au moment de notre départ, nous sommes obligés de la
+ laisser au Cap.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap
+ de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année 1805.--Visite de
+ la côte occidentale d'Afrique.--Saint-Paul de Loanda,
+ Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre
+ ou Congo, Loango.--Capture de _la Ressource_ et du _Rolla_
+ expédiés à Table-bay.--En allant amariner un de ces bâtiments,
+ _la Belle-Poule_ touche sur un banc de sable non marqué sur nos
+ cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau sont faussées et sa
+ marche considérablement ralentie.--Relâche à l'île portugaise du
+ Prince.--La division se dirige ensuite vers l'île de
+ Sainte-Hélène.--But de l'amiral.--Quinze jours sous le vent de
+ Sainte-Hélène.--À notre grand étonnement, aucun navire anglais ne
+ se montre.--Apparition d'un navire neutre que nous
+ visitons.--Fâcheuses nouvelles.--Prise du cap de Bonne-Espérance
+ par les Anglais.--_L'Atalante_ brûlée, de Belloy tué, Fleuriau
+ gravement blessé.--Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre
+ présence probable dans ses parages.--Tous les projets de l'amiral
+ Linois bouleversés par ces événements.--Sa situation très
+ embarrassante.--Le cap sur Rio-Janeiro.--La leçon de portugais
+ que me donne M. Le Lièvre.--Changement de direction.--En route
+ vers la France.--Un mois de calme sous la ligne
+ équinoxiale.--Vents contraires qui nous rejettent vers
+ l'ouest.--Le vent devient favorable.--Hésitations de
+ l'amiral.--Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à
+ Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon?--État d'esprit de
+ l'amiral Linois.--Son désir de se signaler par quelque exploit
+ avant d'arriver en France.--Le 13 mars 1806, à deux heures du
+ matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments.--M.
+ Bruillac et l'amiral.--Est-ce un convoi ou une escadre?--La
+ lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune,
+ les trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au
+ point du jour.--Dernière tentative de M. Bruillac.--Manoeuvre du
+ _Marengo_.--_La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du
+ vaisseau à trois-ponts ennemi.--Ce dernier souffre beaucoup;
+ mais, à peine le soleil est-il entièrement levé, que _le Marengo_
+ a déjà cent hommes hors de combat.--L'amiral Linois et son chef
+ de pavillon, le commandant Vrignaud, blessés.--L'amiral reconnaît
+ son erreur.--Il ordonne de battre en retraite et signale à _la
+ Belle-Poule_ de se sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais
+ deux autres vaisseaux anglais ne tardent pas à rejoindre _le
+ Marengo_, qui est obligé de se rendre à neuf heures du
+ matin.--L'escadre anglaise composée de sept vaisseaux et de deux
+ frégates.--La frégate _l'Amazone_ nous poursuit.--Marche
+ distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint _la Belle-Poule_
+ avant son échouage sur la côte occidentale d'Afrique.--Combat
+ entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_.--À dix heures et demie, la
+ mâture de la frégate anglaise est fort endommagée, et elle nous
+ abandonne; mais nous avons de notre côté des avaries.--Deux
+ vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque côté.--Deux
+ coups de canon percent notre misaine.--Gréement en lambeaux, 8
+ pieds d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord et tué
+ beaucoup de monde.--M. Bruillac descend dans sa chambre pour
+ jeter à la mer la boîte de plomb contenant ses instructions
+ secrètes.--Il me donne l'ordre de faire amener le
+ pavillon.--Transmission de l'ordre à l'aspirant chargé de la
+ drisse du pavillon.--Commandement: «Bas le feu»!--L'équipage
+ refuse de se rendre. J'envoie prévenir le commandant, qui
+ remonte, radieux, sur le pont.--Le pavillon emporté par un
+ boulet.--Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend un
+ autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient
+ lui-même déployé.--Autres beaux faits d'armes de l'aspirant
+ Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand
+ nombre d'autres.--Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_,
+ s'approche à portée de voix sans tirer.--Son commandant, le
+ commodore Pickmore, se montre seul et nous parle avec son
+ porte-voix. «Au nom de l'humanité.»--M. Bruillac s'avance sous le
+ pavillon et ordonne à Couzanet de le jeter à la mer.--_La
+ Belle-Poule_ se rend au _Ramilies_.--L'escadre du vice-amiral Sir
+ John Borlase Warren.--Prisonniers.--Rigueur de l'empereur pour
+ les prisonniers.--Mon frère sain et sauf.--La grand'chambre de
+ _la Belle-Poule_ après le combat.
+
+
+False-bay et Table-bay sont deux rades adossées l'une à l'autre; la
+première ouverte au sud-est, l'autre au nord-ouest[151]. Comme,
+pendant six mois, les coups de vent de ces parages sont ordinairement
+du sud-est, et qu'ils soufflent du nord-ouest pendant le reste de
+l'année, il s'ensuit que les navires mouillent, selon la saison, dans
+l'une ou dans l'autre de ces baies; c'est d'après ces données que nous
+avions pris abri à False-bay, où il y a un fort joli village. À
+Table-bay est la belle ville du Cap; entre les deux, on trouve, d'un
+côté, le cap de Bonne-Espérance; de l'autre, en tirant vers le nord,
+Constance et son terroir, renommé par ses vins exquis. Nous visitâmes
+ces endroits charmants, dont les Hollandais, alors maîtres de la
+colonie, nous firent les honneurs le plus affectueusement du monde.
+
+[Note 151: Baie de la Table, sur la côte ouest, tournée vers le
+nord. C'est sur la baie de la Table que se trouve la ville du Cap.]
+
+Nous prenions nos approvisionnements à False-bay, quand _le Brunswick_
+parut, venant avec un vent frais du sud-est, qui augmenta à mesure que
+ce bâtiment s'approchait, et qui devint de la plus grande impétuosité.
+_Le Brunswick_ essaya de mouiller; ses câbles cassèrent; il alla à la
+côte, et il fit un naufrage qui coûta plusieurs hommes ainsi qu'une
+grande partie de la cargaison. On dut croire la saison des vents du
+sud-est arrivée; nous nous hâtâmes donc de nous rendre à Table-bay;
+mais ce n'avait été qu'un coup de vent anticipé, auquel un autre
+arriéré de la saison opposée succéda; celui-ci nous assaillit avec une
+fureur extrême. _L'Atalante_ venait de nous rejoindre; elle avait
+mouillé sur l'arrière de _la Belle-Poule_. Trois bâtiments des
+États-Unis d'Amérique, trompés comme nous, furent jetés sur le rivage
+où ils se brisèrent. _Le Marengo_, ferme comme un rocher dont les
+racines atteignent le centre de la terre, défia majestueusement les
+vents, les vagues, et il tint bon; mais nous, nous vîmes rompre nos
+câbles; nous tombâmes sur _l'Atalante_, qui ne put soutenir ce choc,
+et nous fûmes, l'un et l'autre bâtiments, emportés vers un point de la
+côte où, peu de temps auparavant, les deux vaisseaux anglais, _le
+Sceptre_ et _l'Albion_, s'étaient perdus corps et biens. M. Bruillac
+donnait l'exemple du sang froid, de la résignation; il s'occupait déjà
+des moyens de sauver le plus de monde possible, en s'échouant de la
+manière la plus favorable, lorsqu'une figure inspirée se montra
+au-dessus des panneaux, et cria qu'il restait à bord une ancre à jet.
+C'était notre lieutenant en pied! c'était M. Moizeau! c'était un ange
+tutélaire! Il avait déjà fait mettre sur cette petite ancre deux
+faibles câbles ou grelins qui lui restaient; il les avait disposés
+bout à bout, et il dit au commandant qu'il n'avait qu'à le prescrire,
+qu'immédiatement l'ancre à jet serait au fond. L'ordre fut aussitôt
+donné; cette ancre accrocha heureusement encore la patte d'une de
+celles dont _l'Atalante_ venait d'être séparée; et tandis que cette
+dernière frégate allait accomplir son naufrage, _la Belle-Poule_ se
+rassit sur les eaux, et vit passer, sans plus bouger, toutes les
+horreurs de l'ouragan.
+
+_L'Atalante_ eut, cependant, une chance inespérée, celle de trouver,
+près des rochers qui avaient brisé _le Sceptre_ et _l'Albion_, un lit
+de sable sur lequel elle ne se démolit pas, ce qui lui permit de
+conserver son équipage; elle se releva même, ensuite, mais très
+avariée, ayant besoin de longues réparations, de sorte qu'à notre
+départ nous fûmes obligés de la laisser. Il faut avouer que nous
+n'étions pas heureux dans nos essais de relâche en ces pays
+tempétueux.
+
+C'est presque à la fin de 1805 que nous partîmes du cap de
+Bonne-Espérance. L'amiral voulut visiter tous les comptoirs de la côte
+occidentale de l'Afrique vers le sud, tels que Saint-Paul de Loanda,
+Saint-Philippe de Benguela[152], Cabinde[153], Doni, l'embouchure du
+Zaïre[154], Loango[155] et autres lieux, où se faisait, librement
+alors, la traite des noirs, et où il espérait trouver des navires
+anglais. Malheureusement pour nous, deux frégates françaises,
+récemment expédiées de Brest, s'étant dirigées vers ces parages, y
+avaient fait la rafle sur laquelle nous devions compter. Nous y
+surprîmes, cependant, deux bâtiments: _la Ressource_ et _le
+Rolla_[156], que nous destinâmes pour Table-bay; mais l'un d'eux fut
+bien fatal à _la Belle-Poule_ qui, en allant l'amariner, toucha sur un
+banc de sable non marqué sur nos cartes; le vent la poussant, elle le
+franchit pourtant à l'aide de la houle, qui la faisait alternativement
+surnager et talonner; toutefois elle éprouva deux si fortes secousses
+que nul ne tint debout sur le pont, et qu'il fallut toute la solidité
+de sa carène et de sa mâture pour que celle-ci ne fût pas abattue, et
+que l'autre ne s'entrouvrît pas entièrement.
+
+[Note 152: Saint-Paul de Loanda et Saint-Philippe de Benguela,
+villes principales de la colonie portugaise de L'Angola.]
+
+[Note 153: Cabinde, Cabinda, port portugais, à 65 kilomètres nord
+de l'embouchure du Congo.]
+
+[Note 154: Le nom de Congo a prévalu.]
+
+[Note 155: Port de la colonie française du Congo, au sud de la
+colonie.]
+
+[Note 156: Dans les États de service de M. Vermot, dont nous avons
+parlé plus haut, se trouve la note suivante: «A pris à l'abordage dans
+la nuit du 7 décembre 1805, avec le canot de _la Belle-Poule_, le
+négrier anglais _le Rolla_, armé de 8 canons et de 26 hommes
+d'équipage.»]
+
+Je n'essayerai pas de décrire l'impression pénible que nous
+ressentîmes tous, et elle n'était que trop bien fondée; car, dès que
+nous fûmes au large, et que nous eûmes mis la marche de la frégate à
+l'essai, nous eûmes la douleur de voir que nos lignes d'eau étaient
+faussées et qu'à peine nous pouvions aller aussi vite que _le
+Marengo_.
+
+Nous allâmes faire à l'île portugaise du Prince[157], placée de ce
+côté-ci de l'équateur, une courte relâche pour des vivres frais et de
+l'eau; et nous reprîmes le cours de notre interminable croisière, que
+nous dirigeâmes vers l'île Sainte-Hélène, où, certainement, on ne
+devait pas supposer notre approche, en raison de nos apparitions si
+récentes dans les mers de l'Inde, et où nous espérions faire des
+prises nombreuses. On ne peut disconvenir, en effet, que les plans de
+l'amiral n'eussent été fort bien combinés.
+
+[Note 157: I. do Principe, à environ 2° latitude N., en face de la
+côte nord de la colonie française du Congo.]
+
+Ne pouvant atteindre Sainte-Hélène directement, nous prolongeâmes la
+bordée jusqu'au tropique du Capricorne; là, à l'aide des brises
+variables sur lesquelles nous comptions, nous nous élevâmes dans
+l'ouest, et, remettant le cap sur notre destination, nous arrivâmes en
+vue de l'île, qui n'est qu'un point dans l'immensité de l'océan, et
+nous y arrivâmes avec toute la précision désirable. Il semblait
+fabuleux, alors, de parler ainsi de bordées de sept à huit cents
+lieues, entreprises comme chose aussi facile que naturelle; de courses
+d'un continent à l'autre, comme s'il s'agissait d'un simple passage;
+de reconnaissances enfin d'un point isolé, comme si rien n'était plus
+commun, comme si l'on n'avait pas à lutter contre les vents et les
+courants. Actuellement la science est assez perfectionnée pour qu'on
+exécute ainsi de tels trajets; mais, jusqu'alors, il n'en avait pas
+été de même et les anciens officiers de notre division admiraient la
+perfection avec laquelle était dirigée notre navigation.
+
+Afin de bien profiter de notre position, afin d'arrêter tous les
+navires qui, sortant de l'île, devaient aller soit en Angleterre, soit
+aux Antilles, nous nous plaçâmes assez loin sous le vent pour ne pas
+être découverts par les vigies anglaises, et ce fut ainsi que nous
+attendîmes quelque bonne rencontre près de cette île, qui rappelle
+involontairement et qui rappellera toujours l'homme le plus actif de
+l'univers, condamné à la plus profonde inaction, le souverain qui y
+mourut captif, pour s'être trouvé trop à l'étroit sur le plus beau
+trône du monde.
+
+Quinze jours s'écoulèrent sans qu'à notre grande surprise rien parût à
+nos yeux. Enfin une voile fut signalée, chassée et jointe: c'était un
+navire neutre qui venait de relâcher au cap de Bonne-Espérance et à
+Sainte-Hélène. Son journal de bord, les gazettes qu'il avait de ces
+colonies, nous apprirent de fâcheuses nouvelles. Une escadre anglaise
+avait forcé l'entrée de Table-bay; elle avait débarqué des troupes
+dans le pays; la ville avait été attaquée; _l'Atalante_ s'était
+brûlée; ses marins s'étaient joints aux Hollandais; mais on n'avait pu
+soutenir la lutte, et les Anglais s'étaient emparés de la colonie,
+ainsi que de _la Ressource_ et du _Rolla_, qui venaient d'y arriver.
+Deux de mes meilleurs camarades, de Belloy et Fleuriau[158] officiers
+de _l'Atalante_, avaient été frappés, le premier d'un coup mortel, le
+second d'une balle à la poitrine, qui lui causa une blessure dont il
+ne réchappa que comme par miracle. Quant à ce qui concernait
+Sainte-Hélène, le port était encombré de riches navires prêts à
+partir; mais l'amiral anglais, qui commandait l'escadre du Cap, avait
+expédié un aviso vers le gouverneur de l'île, lui donnant connaissance
+que, probablement, nous irions croiser dans son voisinage; et,
+soudain, embargo avait été mis jusqu'à ce qu'on pût y rallier une
+escadre assez forte pour garantir la navigation de ces navires.
+
+[Note 158: Aimé-Benjamin de Fleuriau, naquit à la Rochelle, le 12
+juin 1785. Après avoir navigué comme novice de 1798 à 1801, il était
+aspirant de 1ère classe, depuis le 7 décembre 1802. Embarqué en cette
+qualité sur _l'Atalante_, il assista au brillant combat de
+Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le Centurion_, et prit part
+aux croisières de l'escadre de l'amiral Linois, jusqu'au moment où sa
+frégate se mit à la côte au Cap de Bonne-Espérance. Lors de l'attaque
+de la colonie hollandaise par les Anglais, l'équipage de _l'Atalante_
+lutta vaillamment contre l'envahisseur, et M. de Fleuriau grièvement
+blessé d'un coup de feu à la poitrine, au combat de Bluvberg, tomba
+entre les mains de l'ennemi, mais fut renvoyé en Europe comme
+incurable. Il guérit néanmoins, et devint capitaine de vaisseau. Nommé
+maître des requêtes au Conseil d'État, il remplit assez longtemps les
+fonctions de _Directeur du Personnel_ au ministère de la Marine. M. de
+Fleuriau, chevalier de Saint-Louis, et grand officier de la Légion
+d'honneur, mourut à Paris, le 3 décembre 1862.]
+
+À quoi tiennent pourtant les destinées d'un pays? Si notre division
+était arrivée un peu plus tard à Table-bay, si, même, elle y avait
+fait naufrage, comme _l'Atalante_, nos vaisseaux, nos canons, ou, au
+moins, nous, nos marins, nos soldats, nous formions un renfort
+susceptible de faire avorter l'entreprise des Anglais, et ce pays
+était sauvé. Loin de là, il avait succombé; notre croisière devenait
+stérile; nous étions comme perdus dans des mers ennemies, et le point
+de relâche sur lequel nous comptions nous était enlevé. Toutefois nous
+nous félicitâmes d'avoir été à même de recueillir des détails aussi
+précis, aussi authentiques, en vertu desquels, surtout, nous savions à
+quoi nous en tenir sur nos projets de retourner à Table-bay où,
+probablement, nous étions attendus avec plus de confiance, encore,
+que, jadis, _la Belle-Poule_ ne l'avait été à Pondichéry.
+
+À en juger par nos réflexions, quelles durent être celles de l'amiral?
+que sa situation était embarrassante! Pas de vivres pour retourner à
+l'Île-de-France, plus de relâche à False ni à Table-bay! Aller aux
+Antilles? Elles étaient vraisemblablement au pouvoir des Anglais!
+Revenir en France? Nous n'avions pas d'ordres pour abandonner la
+station. Il restait encore Rio-Janeiro; mais ensuite, que faire? que
+devenir? Ce fut pourtant le parti auquel, après quelques
+irrésolutions, parut s'arrêter M. Linois, du moins si l'on en peut
+juger par la route qu'il fit.
+
+En pareille circonstance, le pire est de ne pas prendre une décision;
+aussi fûmes-nous tous satisfaits, quand celle-ci fut marquée et que
+nous quittâmes Sainte-Hélène, qui, vraiment, n'était plus tenable. Le
+nom de Rio-Janeiro, où Duguay-Trouin avait tant illustré sa carrière,
+circulait donc de bouche en bouche, quand je vis venir à moi ce bon M.
+Le Lièvre, un livre à la main et avec un sourire plein de bonté: «Eh
+bien! me dit-il, vous allez faire la cour aux Portugaises.--Peut-être,
+mais il y faut la condition que vous me servirez d'interprète, puisque
+vous connaissez et pas moi la langue du pays.--Non, non, tout seul,
+car je n'entends plus rien aux discours galants; et pour que vous
+puissiez vous passer de moi, j'apporte ma grammaire, et, en moins de
+quinze jours, si vous voulez être mon élève, vous en saurez assez pour
+vous faire comprendre.»
+
+J'acceptai avec reconnaissance, et nous commençâmes immédiatement la
+première leçon; mais elle ne fut pas longue; car l'amiral, ayant déjà
+changé d'avis, et prenant sur lui une grande responsabilité, avait
+quitté la route où il gouvernait et se dirigeait vers la France! Oh!
+ce fut un vrai délire alors! penser qu'après trois ans nous allions
+revoir nos amis, notre patrie, nos parents, que nos fatigues allaient
+finir, que nous serions, sans doute, récompensés de tant de travaux...
+Penser tout cela, c'était impossible sans les plus chaudes émotions.
+Nous n'avions plus de vivres frais, et peu nous importait; à peine
+nous restait-il assez de biscuit et d'eau pour une traversée
+ordinaire, et nous envisagions, sans nous plaindre, la fatale
+demi-ration; des malades, des hommes exténués, avaient beaucoup à
+craindre d'une longue navigation, et ils oubliaient leurs maux... La
+France... la France! mot électrique, cri consolant, voeu le plus cher,
+qui était dans toutes les bouches, qui résonnait dans tous les coeurs!
+et on ne voyait plus que la France, et on ne s'occupait plus que de la
+France!
+
+Près d'un mois de calme nous attendait sous la ligne équinoxiale; on
+le supporta sans murmurer: des vents contraires soufflèrent ensuite
+pendant longtemps, qui, avec les courants, nous jetèrent beaucoup dans
+l'ouest; même résignation. Enfin la brise se déclara favorable,
+fraîche, et nous nous couvrîmes de voiles à l'instant! L'amiral sembla
+d'abord vouloir se diriger sur Brest; le lendemain, la route obliqua
+un peu; le surlendemain, elle fut encore changée, puis reprise, de
+sorte que tantôt nous présumions que nous atterririons à Rochefort ou
+à Lorient, et tantôt au Ferrol, à Cadix ou même à Toulon; ces
+variations nous étonnaient, mais nous inquiétaient peu, puisqu'il n'y
+avait plus à revenir sur le point capital, celui de notre retour en
+France.
+
+Nous voyions, d'ailleurs, M. Linois animé de la plus grande ardeur
+guerrière; nous avions souvent communiqué avec lui depuis
+Sainte-Hélène, et jamais notre commandant, jamais un officier ne
+l'avait quitté sans qu'il eût exprimé son désir de faire une bonne
+rencontre, de se signaler par quelque exploit remarquable avant
+d'arriver. C'était le temps des belles victoires de l'empereur, les
+lauriers ombrageaient, alors, le front de nos soldats; il était
+naturel et noble, tout à la fois, de ne vouloir reparaître devant eux
+que dignes de leur renommée. Nous savions, ensuite, que l'affaire du
+convoi de Chine avait été blâmée par Napoléon: l'amiral devait donc
+tout tenter pour lui faire oublier ce funeste épisode de notre
+campagne, comme aussi pour qu'il pardonnât notre retour effectué sans
+ses ordres, car il entendait fort peu raison à cet égard. Mais, au
+résumé, si nous pensions, avec peine, à l'instabilité des vues de
+l'amiral sur le lieu de notre atterrissage, nous n'en applaudissions
+pas moins, de coeur, à l'insistance avec laquelle il nous associait à
+ses voeux de trouver une bonne occasion de toucher au port avec éclat.
+
+Les vents contraires nous avaient considérablement portés vers
+l'ouest; les tergiversations perpétuelles de M. Linois touchant notre
+route nous conduisirent au point de croisière pour les navires qui
+effectuaient leur retour des Antilles en Europe, et, le 13 mars 1806,
+à deux heures du matin, naviguant par une continuation de vent très
+favorable[159], nous nous trouvâmes tout à coup près de neuf
+bâtiments.
+
+[Note 159: Par 26° latitude Nord et 33° longitude Ouest.]
+
+Étant à portée de voix de l'amiral, M. Bruillac put bientôt lui dire
+qu'il jugeait que c'était une escadre anglaise. Cependant l'amiral lui
+répondit qu'il avait reconnu un convoi; dès lors M. Bruillac n'insista
+pas; mais il se mit à observer attentivement ces navires avec sa
+lunette de nuit. Nous avions diminué de voiles pour nous mettre à la
+même marche qu'eux; nous nous préparions au combat, et nous serrions
+leur queue de près, lorsque notre commandant, profitant d'un mouvement
+que fit le dernier d'entre eux, par lequel son côté se présenta vers
+la frégate, aux derniers rayons de la lune vers son coucher, compta et
+me fit compter, avec sa lunette, trois batteries complètes de canon.
+Sachant fort bien qu'il n'est pas d'usage que les convois soient
+escortés par un vaisseau à trois ponts, il reparla à l'amiral, lui fit
+part de sa découverte et renouvela sa première opinion d'escadre
+anglaise; mais M. Linois, toujours frappé de son idée primitive,
+enchanté, d'ailleurs, de pouvoir se battre à souhait, ne répondit que
+par ces mots: «Au point du jour, nous attaquerons le vaisseau qui
+escorte ces navires; nous le réduirons, et nous nous emparerons du
+convoi.»
+
+Cependant la route que faisaient ces bâtiments, quand nous les
+découvrîmes, ne conduisait ni en Europe, ni aux Antilles; j'en fis la
+remarque, que je communiquai à notre commandant. En me disant qu'il
+l'avait déjà reconnu, il se décida, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup,
+à faire une troisième tentative pour détourner l'amiral de son dessein
+et pour lui prouver que nous avions, en vue, une escadre en croisière.
+Il fit valoir à l'appui l'ordre de tactique sous lequel nos ennemis
+naviguaient, la voilure qu'ils portaient, les signaux qu'ils
+faisaient... L'amiral persista; il finit, même, par demander avec
+quelque humeur à M. Bruillac, s'il n'était pas prêt à se battre. «Vous
+verrez que si!» répondit notre commandant avec fierté; et il ne
+s'occupa plus que de prouver qu'effectivement il était prêt, bien
+prêt, toujours prêt, comme il le dit en se retournant vers nous, après
+cette infructueuse conversation.
+
+En voyant tant d'aveuglement, en réfléchissant à l'obstination des
+hommes, souvent sur des objets opposés; en me rappelant l'incrédulité
+de M. Bruillac devant Colombo, de M. Bruillac ne pouvant aujourd'hui
+dessiller les yeux de l'incrédule avec qui, à son tour, il avait
+affaire, il me revint à l'esprit le reproche que Dorine, avec tant de
+verve, adresse à Orgon:
+
+ Triste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas;
+ Vous ne vouliez pas croire, et l'on ne vous croit pas.
+
+Cette escadre anglaise, car enfin c'en était une, attendait une de nos
+divisions, qui devait avoir récemment quitté les Antilles, et, nous
+voyant de nuit et venant du sud, où elle ne supposait aucun bâtiment
+français, elle nous prenait pour des Américains qui voulaient s'offrir
+à prendre des paquets; ainsi elle ne faisait aucune attention à nous.
+Rien n'était donc plus facile que de nous sauver, puisque nous
+n'avions qu'à continuer notre route à la faveur du reste de la nuit;
+mais l'amiral voulait se battre; il le voulait absolument, et ses yeux
+étaient restés fermés à la vérité.
+
+Environ trente ans après l'instant de l'attaque, je tressaille encore
+quand je me représente notre commandant me criant avec l'enthousiasme
+d'un noble courage: «Diminuez de voiles, ralliez _le Marengo_; nous
+n'y serons pas à temps! nous n'y serons pas à temps!» C'est qu'en
+effet l'amiral, n'attendant pas même le point du jour, s'approchait du
+dernier vaisseau, le trois ponts, et nous qui étions de l'autre côté
+de l'amiral, mais un peu de l'avant, nous tendions à nous en éloigner.
+
+Tirer un coup de canon sans que M. Bruillac y fût, eût été désespérant
+pour lui; aussi dès qu'il avait vu M. Linois marquer son mouvement, il
+avait deviné son intention; il voulut se hâter d'aller le seconder, et
+j'exécutai ses ordres avec promptitude. _Le Marengo_ se plaça par le
+travers du trois ponts, nous sur son avant où nous lui fîmes beaucoup
+de mal; mais _le Marengo_ souffrit beaucoup. Quand le jour fut
+entièrement fait, il avait plus de cent hommes hors de combat; M.
+Linois avait un mollet emporté, et M. Vrignaud, qui était son
+capitaine de pavillon, un bras. On pansait l'amiral dans la cale,
+quand on alla lui dire qu'il n'y avait plus à en douter, que c'était
+réellement une escadre, et qu'elle manoeuvrait pour nous envelopper.
+Alors, douloureusement éclairé, il donna l'ordre de battre en
+retraite, et il nous fit faire le signal de nous sauver.
+
+Le trois ponts, fortement dégréé par nous, ne pouvait empêcher _le
+Marengo_ d'exécuter son projet et, quand celui-ci fut entièrement
+dégagé du feu des formidables batteries de cet adversaire, M.
+Bruillac cessa le combat, pensant à trouver son salut dans sa marche.
+Toutefois _le Marengo_ ne tarda pas à être rejoint par deux autres
+vaisseaux ennemis; il se défendit tant qu'il put; mais, à neuf heures,
+il fut obligé de se rendre.
+
+L'escadre anglaise se composait de sept vaisseaux et deux frégates;
+l'une d'elles de notre rang, _l'Amazone_, se distinguait par sa
+marche. Ce fut elle qui nous poursuivit de plus près; mais elle ne
+nous aurait pas joints sans l'échec que nous avait fait éprouver notre
+échouage sur la côte d'Afrique. Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour
+nous donner un peu plus de sillage; toutefois, nous ne réussîmes pas à
+l'empêcher de nous joindre.
+
+L'action entre les deux frégates commença à dix heures; à dix heures
+et demie, la frégate anglaise était fort endommagée dans sa mâture et
+ne put continuer à nous suivre; mais nous aussi nous avions des
+avaries qui nous arrêtaient, et qui permirent à deux vaisseaux
+ennemis[160] de s'approcher de nous, un de chaque côté. Le plus voisin
+tira sur nous dès qu'il le put! nous ripostâmes en continuant notre
+route et avec l'espoir de le démâter; mais nous n'eûmes pas ce
+bonheur. L'autre vaisseau, quand il fut à portée, tira deux coups de
+canon qui percèrent notre misaine. M. Bruillac me dit alors qu'il ne
+lui restait aucune chance de se sauver; en effet, le gréement était en
+lambeaux; nous avions huit pieds d'eau dans la cale; nos ponts étaient
+teints de sang. Le canon le plus voisin du commandant avait éclaté en
+blessant tous ceux qui environnaient M. Bruillac et moi; alors,
+s'acheminant vers sa chambre pour jeter à la mer la boîte de plomb où
+les instructions secrètes étaient renfermées, ce brave commandant
+m'ordonna de faire amener le pavillon.
+
+[Note 160: _Le London_ et _le Ramilies_.]
+
+Il n'était personne qui ne dût avoir prévu cet ordre; on ne pouvait
+même s'étonner que de ne pas l'avoir entendu donner plus tôt, et
+pourtant il retentit à mon oreille comme un glas funèbre; ma voix
+faiblit en le transmettant à l'aspirant chargé de veiller à la drisse
+du pavillon, et il m'en resta à peine assez pour faire le commandement
+de «bas le feu!», qui lui succéda immédiatement.
+
+Mais, à ce moment, la scène changea et prit un caractère de sublimité
+extraordinaire: à ces mots, de «bas le feu!» une voix se fit entendre,
+une seule voix, mais composée de plus de cent voix unanimes; et cette
+voix formidable cria que _la Belle-Poule_ ne devait pas se rendre, que
+_la Belle-Poule_ ne pouvait pas être prisonnière, en un mot que _la
+Belle-Poule_ devait se faire couler! Je ne voulus pas prendre sur moi
+de faire discontinuer le combat; j'envoyai donc avertir le commandant,
+qui revint, radieux de ce qu'il apprenait, et qui se battit de plus
+belle, en prodiguant des paroles d'admiration à son équipage.
+
+Peu d'instants après, ce pavillon, que je n'avais pas fait amener, fut
+emporté par un boulet. Un chef de timonerie--jamais je n'oublierai son
+nom ni sa figure,--Couzanet, né à Nantes en prit un autre sur son dos,
+le porta au bout de la corne, le déploya, le tint lui-même développé,
+et resta dans cette position périlleuse, jurant d'y périr s'il le
+fallait. Mille autres traits honorèrent cette journée, et j'en
+pourrais citer d'aussi beaux de l'aspirant Lozach, du canonnier
+Lemeur, du matelot Rouallec et d'une infinité d'autres; mais il
+faudrait un volume; et d'ailleurs tous auraient le droit d'être
+individuellement nommés, car tous furent des braves, et si
+quelques-uns parurent se distinguer davantage, c'est qu'ils eurent le
+bonheur d'avoir eu, pour le faire, une occasion que les autres
+auraient saisie, si elle s'était offerte à leur courage.
+
+Enfin le vaisseau anglais de gauche, qui voyait notre situation, nos
+efforts, s'approcha à portée de voix sans plus tirer. Au péril mille
+fois de la vie, son commandant se mit en évidence, seul, sur le bord,
+faisant signe qu'il voulait parler. C'eût été une atrocité que de
+continuer le feu sur un si digne homme; le silence le plus profond
+succéda au fracas de l'artillerie; alors, d'un ton ému, notre généreux
+ennemi prit son porte-voix, et, en notre langue, il prononça ces
+paroles: «Braves Français, tous mes canons sont chargés à double
+charge; toute résistance est inutile; rendez-vous; je vous en conjure
+au nom de l'humanité!»
+
+M. Bruillac, entendant cet appel fait à l'humanité, comprit alors ses
+vrais devoirs: il dit qu'il voulait conserver de si glorieux restes au
+pays; et, sans plus rien écouter il alla lui-même sous le pavillon, et
+il ordonna à Couzanet de le jeter à la mer. Couzanet, en ce moment,
+était couché en joue par un peloton de fusiliers anglais; il le savait
+et il ne sourcillait pas! Les belles choses que l'on voit au milieu de
+l'horreur des combats! que de dévouement, que d'héroïsme, que de
+grandeur!
+
+Le nom du vaisseau auquel nous nous rendîmes était _le Ramilies_;
+celui de son magnanime commandant: Pickmore, qui versa des larmes
+d'attendrissement et de philanthropie, en voyant, quand il monta à
+notre bord, les traces du carnage qui s'offrirent à ses yeux, et qui
+venait d'assister à la bataille de Trafalgar avec trois autres
+vaisseaux de l'escadre si imprudemment attaquée par nous. Cette
+escadre était commandée par le vice-amiral Sir John Borlase
+Warren[161]; et, en ce moment, tant par suite de Trafalgar que par le
+fait de cette croisière, les côtes de France étaient débloquées, et
+nous aurions pu y rentrer avec facilité, sans la fatalité qui nous
+poussait à notre perte.
+
+[Note 161: Né en 1754, mort en 1822.]
+
+Ainsi fut consommée la perte d'une frégate[162] qui avait coupé la
+ligne équinoxiale vingt-six fois, et qui, depuis plus de trois ans,
+marchant de périls en périls, avait triomphé de tous; ainsi fut
+arrêtée ma carrière, au moment où, sans contredit, de toute ma vie,
+j'ai été le plus capable de commander. Nous savions, en effet, que
+l'empereur était sans pitié pour les prisonniers et que l'Angleterre
+tenait trop à le contrarier en tout pour jamais accéder à aucun
+échange; nous n'ignorions pas que nous allions longtemps souffrir dans
+la captivité, et souffrir de toutes les manières; car Napoléon non
+seulement n'accordait pas une demi-solde aux officiers de sa propre
+armée quand ils étaient pris; mais notre temps n'était même pas compté
+pour la retraite. Que la paix soit sur ses cendres, car il fut
+prisonnier à son tour; il le fut par sa faute; il n'eut pas alors la
+philosophie qu'on pouvait attendre de lui; il le fut six ans, et il
+mourut en buvant, jusqu'à la lie, le calice d'amertume.
+
+[Note 162: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau, _Histoire
+de la Marine française sous le Consulat et l'Empire_, Paris, 1886, pp.
+305 et 306.]
+
+Mon premier soin fut de chercher mon frère que j'embrassai, satisfait
+de le voir sain et sauf. Je m'occupai ensuite de ramasser dans une
+malle quelques-uns des effets de corps les plus utiles; puis, montant
+sur le pont, j'y trouvai mon épée sur le banc de quart. Il est d'usage
+que, après un combat, les vainqueurs rendent aux officiers leurs armes
+personnelles. Pour moi, je regardai comme une humiliation de tenir une
+arme d'une autre main que celle de mon souverain; et pour m'y
+soustraire, j'en cassai la lame sur un de mes genoux et je jetai les
+deux morceaux à la mer. M. Moizeau resta sur le pont pour recevoir les
+officiers anglais; le reste de l'état-major descendit dans la
+grand'chambre; et là, assis chacun sur notre malle, nous attendîmes
+qu'on vînt nous donner une destination.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ SOMMAIRE: Le commandant Parker, à bord de _la Belle-Poule_.--Un
+ commandant de vingt-huit ans.--Belle attitude de Delaporte.--Avec
+ mon frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau _le
+ Courageux_ commandé par M. Bissett.--Le lieutenant de vaisseau
+ Heritage, commandant en second.--Le lieutenant de vaisseau
+ Napier, arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.--Ses
+ sorties inconvenantes contre l'empereur.--Je quitte la table de
+ l'état-major, et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger
+ désormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de
+ la ration de matelot.--Intervention de M. Bissett.--Il me fait
+ donner satisfaction.--Je reviens à la table de l'état-major.--La
+ croisière de l'escadre anglaise.--Armement des navires
+ anglais.--Coup de vent.--Avaries considérables qui auraient pu
+ être évitées.--Communications de l'escadre avec le vaisseau
+ anglais, _le Superbe_, revenant des Antilles.--Encore un désastre
+ pour notre Marine.--Destruction de la division que notre amiral
+ Leissègues commandait aux Antilles, par une division anglaise
+ sous les ordres de l'amiral Duckworth.--Portrait de Nelson
+ suspendu pendant l'action dans les cordages.--Les bâtiments de
+ l'amiral Duckworth, fort maltraités, étaient rentrés à la
+ Jamaïque pour se réparer.--L'amiral se rendait en Angleterre à
+ bord du _Superbe_.--Le même jour, un navire anglais, portant
+ pavillon parlementaire, traverse l'escadre.--Mon ami Fleuriau,
+ aspirant de _l'Atalante_.--Télégraphie marine des
+ Anglais.--J'imagine un système de télégraphie que, peu de temps
+ après, j'envoyai en France.--L'amiral Warren renonce à sa
+ croisière.--M. Bruillac réunit tous les officiers de _la
+ Belle-Poule_, et nous faisons en corps une visite à l'amiral
+ Linois, qui était encore fort souffrant. Il nous adresse les plus
+ grands éloges sur notre belle défense.--L'amiral Warren.--Le
+ combat contre la frégate _la Charente_.--Quiberon.--Relâche à
+ Sâo-Thiago (îles du Cap Vert).--Arrivée à Portsmouth, après avoir
+ eu le crève-coeur de longer les côtes de France.--Soixante et un
+ jours en mer avec nos ennemis.
+
+
+Ce fut le commandant de _l'Amazone_, aujourd'hui l'amiral Parker[163],
+qui vint à bord de _la Belle-Poule_ pour notifier les intentions de
+l'amiral Warren à notre égard. Jamais conduite plus distinguée, jamais
+hommages plus flatteurs ne surpassèrent ce que cet amiral ordonna
+dans cette circonstance. M. Parker n'avait alors que vingt-huit
+ans[164]. C'est le bel âge pour commander à la mer; c'est celui où la
+force physique accroît l'énergie morale; quelques fautes peuvent être
+commises, à la vérité; mais, comme elles sont compensées par cette
+habitude, par cette force de commandement que plus tard on ne
+contracte plus qu'imparfaitement, et qui seule fait les bons amiraux!
+La marine, de toutes les professions, est certainement la plus dure;
+aussi, lorsqu'on s'y adonne par vocation, par goût, il faut avoir
+cette perspective de commander jeune; il faut avoir celle d'un
+avancement rapide, et non pas de servir de marche pied. Ainsi je
+pensais alors; ainsi je pense encore; j'avais donc rêvé, moi aussi, de
+commander bientôt; toutes mes actions avaient tendu vers ce but; mais,
+pour la première fois, je vis que ce n'étaient que des rêves; et,
+quand M. Parker parut, ce que la fortune avait fait pour lui et ce que
+je voyais qu'elle faisait contre moi, me causa le plus pénible
+désenchantement.
+
+[Note 163: William Parker, plus tard sir William Parker, né en
+1781 à Almington-Hall, comté de Stafford, mort en 1866, après une
+brillante carrière.]
+
+[Note 164: Il n'en avait même que vingt-cinq, un an de plus que
+l'auteur de ces _Mémoires_.]
+
+Il se présenta avec bienséance, nous salua; mais il n'avait pas encore
+parcouru de l'oeil toute la grand'chambre, que l'aspect de Delaporte,
+froid, sévère, résigné, le frappa. C'était vraiment l'expression de
+fierté de Papirius devant les Gaulois.
+
+Il se remit et nous fit connaître les noms des bâtiments de l'escadre,
+en ajoutant tout ce qui pouvait nous être agréable pour notre
+translation. À l'exception de mon frère, qui ne faisait qu'un avec
+moi, nous tirâmes, à peu près, au sort, et je passai, avec Puget et
+Desbordes, sur le vaisseau _le Courageux_, commandé par M. Bissett.
+L'on m'y donna une chambre d'officier qui se trouvait vacante; et je
+mangeai, assez fréquemment, avec M. Bissett, par invitation, mais
+habituellement avec l'état-major et placé à côté du lieutenant de
+vaisseau Heritage, commandant en second du _Courageux_.
+
+C'était le meilleur des humains; mais j'avais à table, pour vis-à-vis,
+un autre lieutenant de vaisseau, M. Napier[165], arrière-petit-fils de
+l'inventeur des Logarithmes, qui vient encore d'illustrer son nom par
+la capture hardie de la flotte de Dom Miguel, dernier souverain du
+Portugal[166]; et qui, par opinions politiques, par esprit national
+mal entendu, par haine excessive contre Napoléon[167], se montrait à
+tous moments d'une taquinerie insupportable. Comme je parlais assez
+bien l'anglais, il s'adressait ordinairement à moi, d'autant qu'il
+avait cru remarquer, car j'avais eu le tort de le lui laisser
+pénétrer, que j'étais loin d'admirer les conceptions politiques de
+l'empereur. Je soutenais les discussions en termes généraux, et je
+m'efforçais de les y ramener quand elles en sortaient; le bon Heritage
+m'appuyait pour éloigner les personnalités qui font le venin des
+querelles; mais l'ardent Napier brisait tous les obstacles, et
+reprenait toujours son thème favori. Un jour, il sortit tellement des
+bornes que, par respect pour le souverain de mon pays, je quittai la
+table; je me retirai dans ma chambre, et j'exprimai à M. Heritage mon
+dessein formel d'y manger désormais, et de m'y contenter, s'il le
+fallait, de la ration de matelot. M. Heritage voulut ramener les
+esprits; mais il ne put rien sur moi sans m'avoir promis quelques
+réparations; et, pour obtenir, après bien des pourparlers, que je
+renonçasse au projet que j'avais formé, il fallut que M. Bissett
+intervînt; en effet, le commandant Bissett me fit assurer que M.
+Napier, à qui il en avait fait de vifs reproches, lui en avait exprimé
+ses regrets, et qu'il avait la certitude que ma juste susceptibilité
+ne serait plus blessée par le retour de conversations aussi déplacées.
+À ces conditions, je revins. Heritage parut au comble du bonheur.
+Napier devint le plus aimable des hôtes; et je sais que le respectable
+Bissett aurait fait débarquer Napier, plutôt que de souffrir que je
+fusse encore molesté, et qu'en attendant il m'aurait donné un couvert
+à sa table. Voilà comment les affaires peuvent s'arranger sans duels,
+sans scènes ignobles; mais encore je commis une faute en ceci: de ne
+pas avoir prévu les suites d'une première tolérance, et de n'avoir
+pas, dès le principe, pris le parti auquel, plus tard, il fallut
+arriver.
+
+[Note 165: Sir Charles Napier, né le 6 mars 1786, mort le 6
+novembre 1860, deux fois membre du Parlement, contre-amiral en 1846,
+vice-amiral en 1854. D'un caractère très passionné, il eut des démêlés
+célèbres d'abord avec l'amiral Stopford, plus tard avec les lords de
+l'Amirauté. Il était le cousin germain du général sir Charles-James
+Napier, le héros du Sindh et de son frère, le général sir
+William-Francis-Patrick Napier, l'historien de la guerre d'Espagne.]
+
+[Note 166: En 1833, sir Charles Napier, qui avait accepté le
+commandement de la flotte de dona Maria, remporta au cap Saint-Vincent
+une victoire signalée sur celle de Dom Miguel. Il publia trois ans
+plus tard un récit de cette guerre.]
+
+[Note 167: Par une ironie du sort, sir Charles Napier termina sa
+carrière active sous Napoléon III, en qualité de commandant de
+l'escadre de la Baltique pendant la guerre de Crimée.]
+
+L'escadre anglaise continua sa croisière au même point: c'est un
+avantage signalé que de connaître ses ennemis; je mis, pendant que je
+restais avec eux, mon temps à profit sous ce rapport. J'y appris
+beaucoup de choses; car notre Gouvernement s'occupait si peu de marine
+que nos armements ne pouvaient pas soutenir le parallèle avec ceux des
+bâtiments anglais; aussi ne doit-on pas s'étonner s'ils eurent si bon
+marché de nos flottes à Trafalgar et en quelques autres circonstances.
+Toutefois je trouvai les officiers anglais moins bons marins, moins
+instruits que ceux d'entre nos marins qui avaient fait de longues
+campagnes, et, à chaque instant, ils étaient en faute dans leur
+navigation ou dans leurs évolutions; en un mot je leur vis faire des
+avaries considérables qu'ils auraient pu empêcher par l'emploi de
+précautions ou de moyens qui nous étaient très familiers. Un coup de
+vent se déclara; plusieurs nouvelles avaries, et de très graves,
+eurent lieu, et je ne trouvai point chez ces hommes l'à-propos,
+l'habileté, le sang-froid surtout, sans lesquels il n'est pas de bon
+marin. Dans cette tempête, _le Marengo_ fut démâté de tous ses mâts et
+faillit périr; mais il avait tant souffert dans sa vaillante
+résistance qu'il n'y avait rien d'étonnant.
+
+L'escadre continuait encore sa croisière lorsqu'un vaisseau anglais,
+revenant des Antilles, la joignit. Des communications eurent lieu, des
+signaux multipliés furent faits, des démonstrations de joie
+éclatèrent; mais, près de nous il y eut une réserve complète dont nous
+nous abstînmes de chercher à pénétrer le mystère; il finit cependant
+par être connu; c'était encore un désastre pour notre Marine. Le
+nouveau vaisseau était _le Superbe_ monté par l'amiral Duckworth[168],
+qui se rendait en Angleterre, après avoir détruit l'escadre que notre
+amiral Leissègues[169] commandait aux Antilles.
+
+[Note 168: Sir John-Thomas Duckworth, né à Leatherhead (Surrey),
+en 1748, mort à Plymouth en 1817, était, depuis 1800, vice-amiral et
+gouverneur de la Jamaïque.]
+
+[Note 169: Corentin-Urbain-Jacques-Bertrand de Leissègues, né à
+Hanvec, près de Quimper, le 29 août 1758, mort à Paris, le 26 mars
+1832, commandait en 1793 la division qui reprit la Guadeloupe aux
+Anglais. Il fut nommé contre-amiral à la suite de ce succès, le 16
+novembre 1793, et vice-amiral en 1816.]
+
+Nelson, à Trafalgar, après avoir donné ses ordres particuliers à ses
+capitaines, signala à l'armée navale: «L'Angleterre compte que chacun
+fera son devoir.» Duckworth, rencontrant notre escadre des
+Antilles[170], suspendit un portrait de Nelson dans les cordages
+au-dessus de sa tête, et il signala: «Ceci sera glorieux.» Rendons
+justice à nos ennemis et avouons que ce sont de sublimes inspirations.
+Les bâtiments de l'amiral Duckworth étant fort maltraités[171],
+rentrèrent à la Jamaïque pour se réparer; mais l'Amiral en était
+parti sur _le Superbe_ qui, le premier, fut mis en état de reprendre
+la mer, afin d'aller en Angleterre rendre compte de sa mission.
+
+[Note 170: Le 6 février 1806, à Santo-Domingo, capitale de la
+partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, cédée à la France par le
+traité de Bâle et où le général Ferrand s'était maintenu après le
+triomphe de l'insurrection dans l'ancienne colonie française. L'amiral
+de Leissègues, parti de Brest le 13 décembre 1805 avec cinq vaisseaux,
+deux frégates et une corvette, avait porté mille hommes de renfort au
+général Ferrand.]
+
+[Note 171: L'escadre de l'amiral Duckworth se composait de 7
+vaisseaux, 2 frégates et 2 bâtiments légers. Voyez, sur le combat, Fr.
+Chassériau, _Précis historique de la Marine française_, t. I, p. 338.]
+
+Les prisonniers français furent consternés de ce nouvel échec; les
+Anglais, Napier lui-même, mirent, cependant, devant nous, beaucoup de
+discrétion dans leurs transports; et c'était se respecter que nous
+respecter ainsi; mais on ne reçoit un pareil hommage que lorsqu'on l'a
+mérité; et, peut-être que si, précédemment, j'avais supporté avec
+indifférence des sarcasmes proférés devant moi, j'aurais eu à subir un
+redoublement de jactance en ce moment.
+
+Le jour même de la rencontre du _Superbe_, un autre navire anglais,
+portant pavillon parlementaire, traversa l'escadre. Comme il passait
+le long du _Courageux_, j'aperçus un individu qui attira mes regards
+par la manière attentive dont il me fixait. C'était Fleuriau, mon ami
+Fleuriau, aspirant de _l'Atalante_ qui, blessé dans l'affaire du cap
+de Bonne-Espérance, avait obtenu d'être renvoyé en France comme
+malade. Il était pâle, affaibli; mais il paraissait heureux de
+retourner dans sa patrie que, comme lui, j'aurais bien voulu avoir
+l'espérance de revoir au même prix! Il me salua de la main, me montra
+sa poitrine où avait frappé le coup fatal; je lui tendis les bras;
+mais le vent soufflait; le navire obéissait au timonier, et je le
+perdis de vue, absorbé dans mes regrets. Mélange étonnant, concours
+singulier d'événements! On eût dit que, sur un point de l'univers,
+vainqueurs, vaincus, amis, infortunés, avaient cherché à triompher de
+mille difficultés pour se réunir un instant, se communiquer leurs
+émotions, et se séparer après s'être seulement entrevus. J'appris, par
+la suite, que l'air natal, les bons soins de sa famille, les douceurs
+du pays, avaient rétabli à la longue la santé alors très altérée de
+Fleuriau.
+
+En France, nous n'avions pas encore appliqué à la Marine la
+télégraphie, qui est, pourtant, l'invention d'un Français. Je fus
+honteux qu'on pût nous faire plus longtemps un reproche dont je
+sentais la justesse par la rapidité avec laquelle les plus minces
+détails de l'affaire de l'amiral Duckworth étaient parvenus au
+_Courageux_. Je ne pouvais cependant pas prétendre à ce que les
+Anglais me communiquassent l'explication de leur système; mais l'idée
+première devait me suffire pour en trouver la clef ou pour en former
+un autre équivalent.
+
+Je me mis donc à l'oeuvre, et j'en traçais effectivement un que, peu
+de temps après, j'envoyai en France; mais telle était l'insouciance
+avec laquelle on y traitait les affaires navales que ce ne fut que
+sept ans après que cette innovation précieuse fut définitivement
+introduite sur nos vaisseaux. Ce travail, en particulier, me rendit le
+plus grand service pendant le temps que je restai sur mer avec nos
+ennemis et qui dura soixante et un jours. C'est en effet le propre de
+l'étude d'adoucir les chagrins, d'affaiblir les idées sombres, de
+calmer l'esprit, de soulager le coeur de ses douleurs.
+
+Le résultat de la mission de l'amiral Duckworth rendant inutile la
+croisière de l'amiral Warren, celui-ci se décida à y mettre un terme
+et à aller se ravitailler à Sâo-Thiago (îles du cap Vert) pour ensuite
+retourner en Angleterre. Quelques moments, toutefois, avant de faire
+route, M. Bruillac obtint la permission de réunir tous les officiers
+de _la Belle-Poule_ pour faire une visite de corps à l'amiral Linois,
+qui commençait à entrer en convalescence. Je regardais cette visite
+comme un devoir en présence des Anglais, comme une déférence au
+malheur; mais j'avouerai qu'en toute autre position j'aurais préféré
+m'en abstenir, tant j'attribuais de part à M. Linois dans l'éternelle
+captivité par laquelle mes pas se trouvaient arrêtés. Il était encore
+fort souffrant; il nous fit cependant les plus grands éloges sur notre
+belle défense; et nous en fîmes la remarque; car, jusque-là, il avait
+été fort sobre de compliments: encore s'il avait su profiter des bons
+avis!
+
+Je n'omettrai pas de mentionner que M. Bruillac avait trouvé dans M.
+Warren, l'ex-commandant de la division à laquelle il avait, jadis, sur
+_la Charente_, porté de rudes coups devant Bordeaux, et que M. Warren
+ne lui en témoigna que plus d'estime et d'égards: ainsi les querelles
+militaires qui se décident les armes à la main diffèrent généralement
+des chicanes de particuliers; celles-ci sont étroites, mesquines,
+rancunières; les autres, au contraire, portent un cachet de grandeur
+et de loyauté. C'est encore M. Warren qui commandait les forces
+navales de l'Angleterre dans la fatale expédition de Quiberon, en
+1795, où il déploya tant d'humanité.
+
+La relâche à Sâo-Thiago, le voyage en Angleterre, ne présentèrent
+aucun incident remarquable, et nous arrivâmes à Portsmouth, après
+avoir eu le crève-coeur de longer les côtes de France, d'en apercevoir
+les sites riants et de nous en éloigner avec le pénible sentiment de
+notre liberté perdue!
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ SOMMAIRE: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à
+ Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves
+ d'artillerie.--Bons procédés de l'amiral Warren et de ses
+ officiers.--L'état-major du _Courageux_ nous offre un dîner
+ d'adieu.--Franche et loyale déclaration de Napier.--Le perroquet
+ gris du Gabon, que j'avais donné à Truscott, l'un des officiers
+ du _Courageux_.--Le «cautionnement» de Thames.--Détails sur la
+ situation des officiers prisonniers vivant dans un
+ «cautionnement».--Lettre navrante que je reçois de M. de
+ Bonnefoux.--M. Bruillac me réconforte.--Lettre de ma tante
+ d'Hémeric.--Mes ressources pécuniaires.--Mon plan de vie, mes
+ études, la langue et la littérature anglaises.--Visite que nous
+ font, à Thames, M. Lambert (de _l'Althéa_) et sa femme.--Le
+ souhait exprimé autrefois par M. Lambert se trouve réalisé.--Il
+ tient parole et nous fête pendant huit jours.--Il nous dit qu'il
+ espère bien voir un jour M. Bonaparte prisonnier des
+ Anglais.--Nous rions beaucoup de cette prédiction.--Avant de
+ repartir pour Londres, M. Lambert apprend à Delaporte sa mise en
+ liberté, qu'il avait obtenue à la suite de démarches pressantes
+ et peut-être de gros sacrifices d'argent.--Delaporte avait
+ commandé _l'Althéa_ après sa capture.--Départ de cet admirable
+ Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir.--Description
+ de Thames.--Les ouvriers des manufactures.--Leur haine contre la
+ France, entretenue par les journaux.--Leur conduite peu généreuse
+ vis-à-vis des prisonniers.--La bourgeoisie.--Relations avec les
+ familles de MM. Lupton et Stratford.--M. Litner.--Agression dont
+ je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier.--Rixe entre
+ Français et ouvriers.--Le sang coule.--Je conduis de force mon
+ agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers.--État
+ d'esprit de M. Smith.--Il m'autorise cependant à me rendre à
+ Oxford pour porter plainte.--Visite à Oxford.--Le château de
+ Blenheim.--Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une
+ action entre un Anglais et un prisonnier de guerre.--Retour à
+ Thames.--Scène violente entre M. Smith et moi.--Plainte que
+ j'adresse au Transport Office contre M. Smith.--Réponse du
+ Transport Office.--M. Smith reçoit l'ordre de me donner une
+ feuille de route pour un autre cautionnement nommé Odiham, situé
+ dans le Hampshire, et de me faire arrêter et conduire au ponton,
+ si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre heures.--Ovation
+ publique que me font les prisonniers en me conduisant en masse
+ jusqu'à l'extrémité du cautionnement, c'est-à-dire jusqu'à un
+ mille.--Ma douleur en me séparant de mon frère et de tous mes
+ chers camarades de _la Belle-Poule_.--Autre sujet
+ d'affliction.--Miss Harriet Stratford.--Souvenir que m'apporte M.
+ Litner.--Émotion que j'éprouve.
+
+
+Il se trouvait, à Portsmouth, un assez grand nombre de vaisseaux de la
+Compagnie des Indes; notre capture leur procura un sentiment de
+satisfaction qu'ils manifestèrent par des salves d'artillerie; il y
+avait de quoi flatter notre amour-propre pour le passé; mais, comme
+tout nous parlait de notre captivité actuelle, nous fûmes peu
+longtemps sensibles à cet hommage indirect; car enfin, malgré tout,
+nous ne pouvions pas ne pas voir que nous prenions place parmi les
+quatre-vingt mille autres prisonniers, marins ou soldats; nombre qui
+s'accrut encore, par la suite, en Angleterre, et qui s'élevait à cent
+vingt mille, lors de la chute de l'empereur.
+
+L'amiral Warren, les commandants, les officiers des bâtiments sous ses
+ordres, M. Bissett surtout à mon égard, à l'instant où nous allions
+nous séparer, redoublèrent de bons procédés envers nous. À cette
+occasion, même, l'état-major du _Courageux_ donna un dîner d'adieux où
+furent invités plusieurs de leurs amis, ainsi que quelques jeunes
+dames de leur connaissance, de Portsmouth. Je rapporte cette
+circonstance, parce qu'elle me rappelle deux souvenirs vraiment
+touchants: le premier est une franche déclaration de Napier des torts
+qu'il avait eus avec moi, qu'il fit en présence de tous, pour que je
+n'emportasse aucun levain contre lui, pour qu'il pût, dit-il, se
+réconcilier entièrement avec lui-même. N'est-ce pas un bonheur que de
+commettre des fautes, quand on sait les réparer ainsi?
+
+Pour expliquer le second de ces souvenirs, je dois remonter jusqu'à
+l'Île-du-Prince, où j'avais acheté un perroquet gris du Gabon, qui
+avait le talent tout à fait particulier d'imiter, au naturel, le bruit
+argentin d'une petite sonnette. Ce bel animal, qui parlait avec une
+facilité prodigieuse, avait eu une patte cassée à bord; je l'avais
+soigné; je l'avais guéri; et, quoiqu'il se fût montré fort
+reconnaissant de mes bons soins, je ne soupçonnais pas jusqu'où allait
+son attachement pour moi. Aussi, après notre prise, ayant vu qu'il
+plaisait beaucoup à M. Truscott, l'un des officiers du _Courageux_, je
+fus enchanté de pouvoir le lui offrir. Cependant, les transports que
+le perroquet manifestait lorsque j'allais voir Truscott dans sa
+chambre, m'avaient décidé à n'y plus retourner. Il y avait donc
+cinquante jours que nous ne nous étions vus, lorsque, pendant ce
+dernier dîner, Truscott voulut montrer l'oiseau miraculeux à ses
+convives.
+
+On l'apporta sur la table; à peine y fut-il qu'il s'élança sur moi,
+s'accrocha à ma cravate, et me fit tant de caresses que tous,
+particulièrement nos jolies visiteuses, en furent attendris. Truscott
+voulut me le rendre; il insista, pressa, et j'avoue qu'il me fallut
+beaucoup prendre sur moi pour m'y refuser. Mais, comment me décider à
+en priver l'aimable Truscott, comment ne pas reculer devant les
+embarras du transport, pendant les phases probables de ma captivité?
+
+L'amiral Linois fut destiné pour Cheltenham[172], plus tard pour
+Bath[173], lieux renommés par l'agrément, la salubrité de leurs bains,
+où il passa le temps de son infortune. L'état-major du _Marengo_ et de
+_la Belle-Poule_, ainsi que les aspirants et les chirurgiens, reçurent
+l'ordre de se rendre à Thames, qui était déjà le cautionnement de cent
+cinquante prisonniers. On appelait cautionnements, les petites villes
+où étaient les divers dépôts d'officiers prisonniers qui avaient la
+permission d'y résider, après s'être engagés, sur leur parole
+d'honneur, à ne pas s'en écarter à plus d'un mille de distance, à
+rentrer tous les soirs chez eux au coucher du soleil, et à
+comparaître deux fois par semaine devant un commissaire du
+Gouvernement. L'Angleterre accordait, par jour, 18 pence (36 sous) à
+chaque officier, quel que fût son grade, et 1 schelling (24 sous) à
+chacun des prisonniers qui, par faveur ou autrement, ayant obtenu la
+faculté d'habiter un cautionnement, étaient au-dessous du grade
+d'officier. Ces rétributions étaient juste ce qu'il fallait, en ce
+pays, pour se loger, pour se vêtir, pour ne pas mourir de faim, et
+ceux d'entre nous qui n'avaient pas de ressources en France, étaient
+obligés d'utiliser leurs talents ou leurs forces physiques, afin de
+subvenir aux nécessités les plus pressantes. Que d'officiers déjà
+anciens, que de militaires décorés, que d'hommes ayant versé leur sang
+dans les batailles, n'y ai-je pas vus, bêchant noblement la terre,
+exerçant courageusement un dur métier, et préférant présenter la main
+pour recevoir une rémunération bien acquise, que la tendre pour
+demander un secours, ou que s'engourdir dans la misère et l'oisiveté.
+Les matelots, les soldats, étaient renfermés dans quelques prisons à
+terre mais le plus grand nombre dans des pontons, lieux d'horrible
+mémoire, et dont je n'aurai que trop à parler dans la suite.
+
+[Note 172: Dans le comté de Glocester, à quatorze kilomètres N.-E.
+de Glocester.]
+
+[Note 173: Dans le comté de Somerset, à dix-sept kilomètres E. de
+Bristol.]
+
+Les premières nouvelles que je reçus de ma famille furent déchirantes
+par le chagrin qu'elles respiraient, et bien peu rassurantes sur mon
+avenir.
+
+M. de Bonnefoux, qui avait acquis la certitude qu'au premier travail
+qui devait paraître très prochainement, nous serions nommés, moi,
+lieutenant de vaisseau, et mon frère, enseigne, m'annonça qu'il
+n'avait plus aucun espoir de ce côté, tant les intentions de
+l'empereur étaient bien connues à cet égard. M. Bruillac, à qui je
+communiquai cette nouvelle, n'en fut pourtant pas découragé: il me
+répéta que, dans le rapport de son combat, il avait demandé, comme
+stricte justice, de l'avancement et la croix pour moi, et il me donna
+sa parole qu'il ne cesserait de faire valoir mes droits, ceux de mon
+frère, ceux enfin, de ses subordonnés dont la conduite le méritait. Ma
+bonne tante d'Hémeric, au milieu de ses larmes, me disait, dans ces
+premières nouvelles, qu'elle achèverait de faire rentrer les 10.000
+francs (pour lesquels je lui avais envoyé procuration) qui me
+revenaient, ainsi que je l'ai déjà dit, pour appointements, traitement
+de table, parts de prises, arriérés; qu'elle les placerait, et qu'elle
+m'en ferait exactement tenir la rente, alors bien utile pour moi.
+
+Comme j'avais en réserve quelque argent de l'Inde, je pus, sans être
+trop gêné, attendre ces envois, qui se faisaient fort difficilement, à
+cause des entraves apportées par le Gouvernement anglais à tout ce qui
+émanait du Gouvernement français. Quelquefois donc je me suis trouvé
+assez à mon aise, pendant ma captivité, et quelquefois très réduit en
+finances; mais au résultat, avec l'ordre, avec la prévoyance que la
+nécessité m'eut bientôt enseigné à adopter, je parvins à être, en
+général, assez bien sous ce rapport.
+
+Il fallait, cependant, prendre mon parti; il fallait oublier que
+j'étais arrivé aux portes de la France, qu'elles s'étaient fermées sur
+moi, au moment où j'avais acquis l'expérience, l'instruction voulues
+pour commencer à commander un petit bâtiment; que ce commandement eût
+été le premier échelon de distinction, toujours si difficile à monter,
+à saisir et que la position de M. de Bonnefoux, préfet à Boulogne, ami
+intime du Ministre, connu, considéré par l'empereur, me l'eût rendu
+aisé à trouver. Ainsi j'arrivais, jeune, aux grades supérieurs, les
+prédictions de mes camarades s'accomplissaient; je marchais de front
+avec ceux qui, dans la même catégorie que moi, mais étant libres,
+allaient servir, commander, avancer, toujours avancer, toujours
+commander, toujours servir...; au lieu de cela, que voyais-je? la
+prison, l'inaction, un exil d'une durée incalculable, l'oubli de mon
+état, mon éloignement de ma famille, la perte de ma jeunesse, enfin,
+et de toutes mes espérances.
+
+À tant de maux, il n'y avait qu'un palliatif: celui qui, à la mer, m'y
+faisait trouver le temps agréable, celui qui, à bord du _Courageux_,
+avait calmé mes premières angoisses; celui dont Cicéron a dit:
+_Nobiscum peregrinatur_, je veux dire l'étude; et quand je fus un peu
+remis de mon premier étourdissement, je m'attachai fortement à l'idée
+du travail. Je vis que j'avais beaucoup à faire, beaucoup à acquérir;
+que n'ayant plus aucun devoir qui vînt me distraire, j'aurais
+abondamment le temps nécessaire pour y parvenir, et je traçai un plan
+dont je ne me départis plus: celui de distribuer les heures de ma
+journée entre mes occupations et mes camarades. Exact aux premières,
+j'y puisai bientôt un charme croissant; mes idées changèrent
+insensiblement de direction; mes réflexions s'adoucirent peu à peu; et
+je vis, en quelques semaines, que, lorsque j'arrivais parmi mes amis,
+mon esprit, comme sentant le besoin de se détendre, mon corps fatigué
+du repos, me portaient naturellement à un élan, à une gaieté, à un
+entraînement, qui bannissaient le découragement de beaucoup d'entre
+nous, et qui, peut-être, n'avaient été surpassés, en moi, à aucune
+autre époque de ma vie.
+
+Je m'appliquai spécialement à l'anglais, à la littérature, aux bons
+ouvrages de cette langue que je voulus connaître à fond et bien
+parler, j'étudiai les moeurs, la politique, le gouvernement de
+l'Angleterre, à qui l'arme puissante de la liberté de la presse,
+qu'elle sait si bien employer, suffit pour résister à l'ascendant
+guerrier de Napoléon; je voulus refaire un cours complet de ma propre
+langue, que je m'étais déjà aperçu ne pas connaître suffisamment;
+j'écrivis beaucoup pour dégrossir mon style, soit en français, soit en
+anglais; je me remis au latin; enfin je continuai à cultiver
+l'escrime, le dessin et la flûte, sur laquelle je n'ai jamais eu qu'un
+talent très médiocre, mais qui, par les amis qu'elle m'a procurés,
+par les liaisons qui en sont résultées, par les heures de solitude ou
+de réflexions pénibles qu'elle a remplies ou adoucies, a été, dans
+mille circonstances, du charme le plus heureux pour moi.
+
+Ressouvenons-nous, actuellement, que, lorsque M. Lambert (_de
+l'Althéa_) avait pris congé de l'Île-de-France, il avait exprimé le
+souhait que nous fussions faits prisonniers de guerre, afin d'avoir le
+plaisir de nous revoir dans son pays. Ce souhait sauvage était
+accompli; quant à notre rencontre, elle ne tarda pas à avoir lieu, car
+M. Lambert arriva à Thames presque en même temps que nous, et il y
+arriva avec sa femme plus belle, plus aimable que jamais, leurs deux
+enfants (celui de l'Île-de-France et un nouveau-né), une foule de
+domestiques, deux voitures et tout le train d'un prince. M. Lambert
+prit le plus bel hôtel à sa disposition; il tint table somptueuse, où
+nous fûmes constamment invités, ainsi que les Anglais les plus
+distingués de la ville; et il fut assez agréable de sa personne, même
+quand il parlait de M. Bonaparte, qu'il espérait bien, un jour, voir
+prisonnier des Anglais: nous en rîmes beaucoup; mais il ne disait que
+trop vrai! Mme Lambert, dans les veines de qui coulait beaucoup de
+sang français, l'empêchait souvent de se lancer ou de s'appesantir sur
+ce sujet délicat; et, grâce à elle, tout se passa bien sous ce
+rapport. Sous tous les autres, on ne pouvait pas être plus affectueux,
+plus empressé, plus prévenant.
+
+Cette visite dura huit jours, passés dans les fêtes, et elle se
+termina d'une manière encore plus satisfaisante, c'est-à-dire par la
+liberté de Delaporte, le commandant de l'_Althéa_, après qu'elle fût
+tombée en notre pouvoir; M. Lambert apprit, quelques moments avant de
+repartir pour Londres, la nouvelle de cette liberté qu'il avait
+sollicitée, qu'il ne dut qu'au crédit accordé, en ce pays plus qu'en
+aucun autre, à une grande fortune, et qui, dans les circonstances
+actuelles, lui coûta peut-être fort cher. La singulière chose,
+cependant, qu'une connaissance qui, datant d'un combat, prélude à
+coups de canon, commence en Asie, près du tropique du Capricorne, se
+cultive sur l'immensité de l'Océan, se cimente dans une île de
+l'Afrique, et amène, finalement, en Europe, la liberté de l'un d'entre
+nous! Il partit peu de temps après, ce cher Delaporte, à qui je n'ai
+encore trouvé personne que je puisse lui comparer; il était bien
+heureux; mais, hélas! il ne tarda pas à succomber, à son poste, à bord
+d'un vaisseau qu'il commandait en second avec le grade de capitaine de
+frégate, et j'ai eu la douleur de ne plus le revoir.
+
+Thames est une petite ville de l'Oxfordshire, située près de la source
+de la Tamise, qui n'y est qu'un faible ruisseau, et dans un pays
+pluvieux, autant, à peu près, que le reste de l'Angleterre, mais
+boisé, pittoresque, et parfaitement bien cultivé. Nous y étions
+arrivés au mois de mai 1806, et il y avait si longtemps que je n'avais
+joui de l'aspect du printemps que la beauté des sites me parut encore
+plus grande.
+
+Il se trouvait dans cette ville des manufactures, dont les ouvriers,
+formant une population flottante, ne tenaient au pays par aucun lien
+de famille, et chez qui la responsabilité d'une conduite répréhensible
+était d'un poids fort léger.
+
+Cette tourbe, sur laquelle l'action de journaux remplis de virulentes
+imprécations contre la France était toute-puissante, laissait éclater
+envers nous, prisonniers sans défense, ses ressentiments peu généreux,
+et manquait rarement l'occasion de nous provoquer par quelque insulte,
+et d'engager ensuite une lutte à coups de pierres ou corps à corps.
+Les habitants paisibles de la ville gémissaient de ces scènes
+dégoûtantes; mais ils étaient presque tous dans la crainte des
+ouvriers; ils redoutaient de passer pour mauvais patriotes; et c'était
+beaucoup, quand ils s'abstenaient de paraître approuver les
+perturbateurs.
+
+Quelques familles, cependant, se trouvèrent amenées, par des
+circonstances particulières ou par de pressantes recommandations, à
+entretenir quelques relations avec certains d'entre nous; telles
+furent celles de MM. Lupton et Stratford, chez qui je fus introduit
+par un officier nommé Litner, charmant jeune homme récemment sorti de
+Saint-Cyr, avec qui je n'avais pas tardé à me lier, et qui, comme moi,
+venait de voir briser son épée par la fortune adverse. M. Lupton avait
+un fils et deux filles; M. Stratford, deux filles; il se réunissait,
+quelquefois, chez eux, des personnes de connaissance: et, en ce
+moment, une élégante de Londres, très grande amie des dames Lupton,
+Miss Sophia Bode, était en visite chez elles, visite qu'elle
+renouvelait tous les ans.
+
+Mes occupations, auxquelles mon frère se joignait, mes amis, cette
+société... et j'étais parvenu à trouver le temps supportable, d'autant
+que ces dames étaient bien élevées, jolies et fort instruites. Elles
+faisaient des vers charmants, miss Jane Lupton surtout; elle en
+composa au sujet d'un moineau que j'avais apprivoisé, qu'elle avait
+malicieusement nommé Flora, du nom d'une petite épagneule appartenant
+à miss Harriet Stratford, et qui mourut au milieu de nos soins et de
+nos regrets.
+
+Dans les révolutions fâcheuses de la vie, il n'y a, sans doute, rien
+de mieux à faire que de chercher les bons côtés des contre temps, et
+que de s'attacher à les rendre moins pénibles. C'est ce que j'avais
+réussi à effectuer à Thames; mais cet état de chose ne dura pas
+longtemps. Je rentrais, un jour, avec Litner, lorsqu'un ouvrier,
+passant près de moi, me heurta rudement à la poitrine. Je le poussai
+plus rudement encore, et il tomba. Il cria; des camarades vinrent à
+lui: des Français accoururent vers nous; une bagarre s'ensuivit à
+coups de pierres où j'étais si redoutable, à coups de poings, à coups
+de cannes ou de bâtons; et quand on parvint à nous séparer, des
+meurtrissures étaient faites, et le sang coulait depuis assez
+longtemps. Je n'avais pas perdu de vue mon agresseur, et je parvins à
+le traîner devant M. Smith, commissaire des prisonniers, à qui je
+demandai sa punition. Il me la promit; mais, au bout de quelques
+jours, il me dit qu'il n'y pouvait rien, qu'il fallait que l'affaire
+allât à Oxford, et il m'autorisa à m'y rendre pour porter plainte au
+procureur du roi.
+
+Je crus voir que M. Smith, craignant le ressentiment des ouvriers, ne
+cherchait qu'à traîner l'affaire en longueur pour qu'elle s'éteignît
+d'elle-même.
+
+Je n'en saisis pas moins, avec empressement, l'occasion d'aller voir
+Oxford, son Université, ses vingt-deux collèges, ses belles
+promenades, et Blenheim, qui l'avoisine, Blenheim, château fastueux,
+récompense nationale décernée à Churchill, duc de Marlborough, général
+de la reine Anne contre Louis XIV et dont les gigantesques
+proportions, un parc grandiose de huit lieues de tour, la profusion de
+tout ce qui peut flatter la vanité, forment le caractère distinctif.
+
+Le magistrat me répondit qu'il ne pouvait entamer une action entre un
+Anglais et un prisonnier de guerre sans l'autorisation du
+Gouvernement. Cette justice qui, pour les affaires civiles, nous
+jetait hors du droit commun, me parut assez singulière dans un pays
+qui se prétend si impartial.
+
+Je revins donc à Thames, sans solution, et je pressai de nouveau M.
+Smith. Comme son mauvais vouloir ne pouvait manquer de paraître en
+tout son jour, je lui en fis des reproches: une scène s'ensuivit; il
+me menaça même de voies de fait, et saisit une canne.
+
+Aussi prompt que lui, je m'armais d'un poker[174], et le défiai; sa
+femme, ses domestiques accoururent; je le défiai encore devant eux; je
+le traitai de misérable, et je sortis en lui disant que j'allais
+dresser une plainte contre lui, par devers le Transport Office qui, à
+Londres, est le bureau chargé du service des bâtiments-transports,
+auquel, pendant la guerre, on ajoute celui de la garde, de la
+surveillance, du soin des prisonniers.
+
+[Note 174: Petit pieu en fer dont on se sert pour attiser le feu
+de charbon de terre dans les cheminées anglaises.]
+
+Dans cette plainte que je revins bientôt remettre à M. Smith lui-même,
+pour qu'il l'expédiât au Transport Office, je demandais son renvoi, et
+toujours justice contre l'agresseur dans la bagarre. M. Smith s'offrit
+alors à me faire des excuses, dans son cabinet; mais je les exigeai en
+présence de dix prisonniers; nous ne pûmes nous accorder, et ma
+plainte partit. La réponse fut un nouvel acte de mépris du droit
+commun, car M. Smith reçut l'ordre de me donner une feuille de route
+pour un autre cautionnement, nommé Odiham, situé dans le
+Hampshire[175]; et si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre
+heures, de me faire arrêter et conduire au ponton. Voilà, au moins, ce
+qui s'appelait parler; c'était du turc, c'était du despotisme bien
+franc, bien pur. On voit alors clairement ce que les gens entendent
+par justice; on se soumet, on les méprise, et l'on part. Telle est, en
+général, pourtant, l'Angleterre, ayant un Gouvernement machiavélique,
+qui ne recule devant aucun acte de mauvaise foi quand il le croit
+utile à ses intérêts; affligée d'une populace toujours prête à servir
+les plus mauvaises passions, et au milieu de tout cela, possédant des
+hommes du plus noble caractère, des militaires de la plus grande
+loyauté, des particuliers à qui aucune belle action n'est difficile.
+
+[Note 175: À trente-quatre kilomètres N.-E. de Winchester.]
+
+Je crois que les prisonniers m'avaient un peu mis en avant en tout
+ceci; ils m'en récompensèrent par une espèce d'ovation publique, en me
+conduisant, en masse, jusqu'à l'extrémité du mille. Là, j'embrassai
+MM. Bruillac et Moizeau, si bons pour moi; mon sosie Puget,
+inconsolable de mon départ; l'affectueux Desbordes; l'excellent
+Vincent; l'aimable Chardin; ce cher M. Le Lièvre, qui me serrait dans
+ses bras avec le pressentiment que je ne le reverrais plus; mon frère,
+enfin, de qui on me séparait si brutalement, et, je les quittai tous,
+frappé au coeur d'abandonner des amis si éprouvés.
+
+J'avais encore un sujet réel d'affliction. Je n'ai pas besoin
+d'expliquer qu'il s'agissait de mon nouvel ami Litner, ainsi que des
+familles Lupton, Bode et Stratford. Je leur avais fait mes adieux la
+veille; mais, à l'instant du départ, Litner, qui avait été appelé par
+elles, me remit quelques objets de souvenir à moi destinés, et qu'il
+en avait reçus le matin même. Puis, mystérieusement, il ajouta qu'il
+avait, en outre, obtenu de la jeune miss Harriet, aux beaux yeux
+bleus, au teint éblouissant, à la physionomie animée, à la taille
+divine, une boucle de ses admirables cheveux blonds qu'il mit entre
+mes mains, disant que j'étais un mortel bien heureux, et qu'il ne
+regretterait pas de quitter Thames, s'il pouvait en obtenir autant de
+miss Sophia.
+
+L'impression que j'en éprouvai m'apprit, sur mon propre compte, plus
+que je n'en soupçonnais; et c'était, selon la saine raison, un vrai
+bonheur pour moi que mon départ, car je ne pouvais, sans folie, penser
+à me marier en ce moment; or, il ne devait y avoir aucune autre issue
+à cette passion naissante, si j'eusse continué à rester auprès de
+celle qui l'avait allumée, et qui paraissait la partager.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ SOMMAIRE: J'arrive à Odiham, en septembre 1806.--La population
+ d'Odiham.--Les prisonniers.--Je trouve parmi eux mon ami
+ Céré.--Je suis l'objet de mille prévenances.--La Société
+ philharmonique, la loge maçonnique, le théâtre des prisonniers,
+ son grand succès.--La recherche de la paternité en
+ Angleterre.--L'aventure de l'officier de marine français, Le
+ Forsoney.--Ne pouvant payer la somme de 600 francs environ
+ destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il allait
+ être emprisonné.--Je lui prête la somme dont il avait besoin;
+ affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille
+ et ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi.--Une maxime de M.
+ Le Lièvre, agent d'administration de _la Belle-Poule_.--En juin
+ 1807, un amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement
+ passer une journée à Windsor.--Je vois, sur la terrasse du
+ château, le roi Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur
+ fille Amélie.--Le château de Windsor.--Nous rentrons à Odiham, où
+ nul ne s'était douté de mon absence.--Je commets l'imprudence de
+ raconter mon équipée à deux de mes camarades dans la rue, devant
+ ma porte, sous les fenêtres d'une veuve qui, ayant été élevée en
+ France, connaissait parfaitement notre langue.--La bonne
+ d'enfants, Mary.--Le billet trouvé par la veuve.--Énigme
+ insoluble expliquée par notre conversation.--Articles de journaux
+ qui me donnent, à mon tour, une énigme à deviner.--Dénonciation
+ au Transport Office.--L'écriture du billet à Mary, rapprochée de
+ celle d'une lettre de moi à mon frère.--M. Shebbeare, agent des
+ prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire arrêter
+ sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons
+ de la rade de Chatham.--Mon indignation.--D'après les règlements
+ j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et encore à
+ condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette
+ guinée, comme prix de sa dénonciation.--Petit coup d'État de la
+ police.--M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses
+ excellents procédés à mon égard.--Il me laisse en liberté
+ jusqu'au lendemain.--À l'heure dite, je me présente chez lui.--Il
+ me remet entre les mains d'un agent de la police.--Les pistolets
+ de l'agent.--Digression sur Rousseau, aspirant de 1re classe pris
+ dans l'affaire de Sir T. Duckworth.--Son héroïsme.--Lettre qu'il
+ avait écrite au Transport Office pour reprendre sa parole
+ d'honneur.--Au moment où je quittais à mon tour Odiham, on venait
+ de le conduire sur les pontons.--L'hôtel du Georges, la voiture à
+ mes frais.--Je me sauve par la fenêtre de l'hôtel.--Mystification
+ de l'agent aux pistolets.--Joie des prisonniers.--Hilarité des
+ habitants.--La nuit close, je me rends dans une petite maison
+ habitée par des Français.--J'y reste caché trois jours.--Une
+ jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre le soir
+ du troisième jour, et elle me conduit par des voies détournées à
+ Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues
+ d'Odiham.--Dévouement de Sarah Cooper.--De Guilford une voiture
+ me conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à
+ Odiham.--Je descends à Londres à l'hôtel du café de
+ Saint-Paul.--Dès le lendemain, grâce à des lettres que m'avait
+ remises Céré et qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais acheté un
+ extrait de baptême ainsi que l'ordre d'embarquement d'un matelot
+ hollandais nommé Vink, matelot sur _le Telemachus_, qui avait
+ Hambourg pour lieu de destination.--Le capitaine, qui était seul
+ dans le secret, m'autorise à rester à terre jusqu'au jour de
+ l'appareillage.--Je passe trente et un jours à Londres, et je
+ visite la ville et les environs.--Départ de Londres du
+ _Telemachus_.--L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.--Il me
+ prend en amitié.--Les vents et les courants nous contrarient
+ pendant cinq jours.--Nous atteignons Gravesend.--Au moment où _le
+ Telemachus_ partait enfin, un canot venant de Londres à force de
+ rames, l'aborde.--Un agent de police en sort et demande M.
+ Vink.--Mon arrestation.--Offres généreuses de lord Ounslow.--Je
+ suis jeté à fond de cale dans le bâtiment où étaient gardés les
+ malfaiteurs pris sur la Tamise.--J'y reste deux jours.--Affreuse
+ promiscuité.--Plus d'argent.--Le canot du ponton _le Bahama_, de
+ la rade de Chatham.
+
+
+La population d'Odiham, beaucoup plus sédentaire que celle de Thames,
+était aussi moins malveillante, et les prisonniers s'y trouvaient bien
+moins mal. J'en rencontrais un assez grand nombre, absents de France
+depuis moins longtemps que ceux de Thames; ils étaient, pour la
+plupart, gais, aimables et ils s'efforçaient d'oublier leur position,
+en se réunissant fréquemment de manière à s'étourdir sur leur
+captivité, ou en employant agréablement leur temps. Ainsi ils avaient
+institué une société philharmonique, une loge de franc-maçonnerie et
+un théâtre. Je fus ravi d'être en si joyeuse compagnie, surtout
+lorsqu'à mon inexprimable bonheur j'eus appris que Céré, mon
+inséparable de l'Île-de-France, mon inébranlable subordonné de _la
+Belle-Poule_, aujourd'hui mon égal par le malheur, que Céré, enfin,
+toujours mon ami, venant par le crédit de sa famille d'obtenir la
+faveur d'un cautionnement, était au nombre de mes nouveaux camarades.
+La correspondance établie entre les prisonniers des diverses villes
+avait instruit ceux de ma résidence actuelle de la persistance que
+j'avais mise dans la bagarre de Thames; il n'en fallut pas davantage
+pour me faire accueillir à Odiham avec enthousiasme. Je fus donc
+l'objet de mille prévenances; toutefois je ne voulus pas me départir
+de mon plan de travail; mais, en mesurant bien mon temps, il m'en
+resta encore assez pour faire face à tout. Je m'associai aux réunions
+philharmoniques où se comptaient des amateurs fort distingués. Je
+m'affiliai aux francs-maçons, mais, la vérité me force à le déclarer,
+leurs mystères et leurs cérémonies me frappèrent d'un ennui si complet
+que, depuis Odiham, il ne m'est plus jamais arrivé de désirer partager
+leurs travaux. Enfin je me lançai dans la carrière du théâtre. La
+salle avait été installée, décorée par les prisonniers, les acteurs,
+les actrices,--et il y en avait d'un talent très remarquable,--étaient
+aussi des prisonniers; enfin costumes, mise en scène, musique,
+couplets, orchestre, composition ou arrangement des pièces, tout était
+notre ouvrage. C'était une source inépuisable d'occupation; nous nous
+amusions beaucoup; les Anglais en raffolaient; il en venait même de
+Londres pour nous voir jouer, et, vraiment, c'était de très bon goût.
+L'heureux âge que celui où les chagrins les plus vifs fuient au seul
+aspect du plaisir.
+
+Les lois anglaises sont prévoyantes à l'excès pour assurer l'existence
+des enfants nés hors du mariage: lorsqu'il en vient un au monde, la
+mère est interrogée par un magistrat et tenue de nommer le père. Dès
+lors celui qui est désigné, quel qu'il soit (et, une fois, une fille
+poussée à bout désigna le magistrat, lui-même, qui était loin de s'y
+attendre); dès lors, dis-je, cet homme est obligé, sous peine de
+prison, de payer soit une pension alimentaire, soit une somme, une
+fois comptée, d'environ 600 francs à l'hospice où l'enfant est placé.
+Peu après mon arrivée, un de nos officiers de Marine, nommé Le
+Forsoney, se trouva dans cette situation fâcheuse; il n'avait pas les
+600 francs, et la justice anglaise, qui s'était récusée quand il
+s'était agi de me venger d'un outrage, n'hésita pas à prononcer quand
+elle eut à sévir contre un autre prisonnier. Le Forsoney allait donc
+être enfermé dans une maison de détention; mais j'avais encore
+quelques réserves de l'Inde, et je le libérai. Il m'était souvent, et
+il m'est encore arrivé depuis, d'obliger des ingrats ou de perdre, en
+prêts d'obligeance, des sommes même considérables; mais, cette fois,
+le bienfait fut bien placé; il m'attira à un haut degré l'estime de
+mes compatriotes, la considération des Anglais, et Le Forsoney, qui en
+conserva une affectueuse reconnaissance et qui avait écrit à sa
+famille, ne tarda pas à se libérer envers moi. J'y comptais peu,
+cependant, avant notre retour en France; aussi avais-je mis en usage,
+à cette occasion, une noble maxime de l'expérimenté M. Le Lièvre,
+celle que, lorsqu'il était question de dettes entre camarades, il
+fallait prendre note non pas de ce que l'on prêtait, mais de ce que
+l'on devait; chose qui, au surplus, ne m'est jamais arrivée que pour
+des bagatelles ou de courts intervalles. Il est, en effet, fort peu de
+circonstances où un homme d'ordre, de coeur et de prévoyance ne puisse
+se suffire à lui-même. Cette aventure acheva de me mettre en vogue
+dans le pays; elle me fut fort utile dans une position très pénible où
+je ne tardai pas à me trouver, et où, à côté de beaux sentiments, il y
+eut, comme à l'ordinaire, de l'envie, de la jalousie dont je devins la
+victime; car, à tout prendre, ici comme partout, le bonheur n'est pas
+dans l'éclat, et il s'attache rarement à ceux qui sont le plus en
+évidence.
+
+Un amateur anglais, M. Danley, qui faisait souvent sa partie dans nos
+concerts, me rechercha beaucoup depuis ce moment. Il me dit un jour
+qu'il avait le projet d'aller le lendemain à Windsor, ville située à
+neuf lieues d'Odiham, où se trouve un château royal, et il m'offrit de
+se charger de moi, si je voulais n'en parler à personne. Je me gardai
+bien de refuser, et nous partîmes. La famille royale se trouvait alors
+à Windsor: Georges III régnait. Sur la belle terrasse où affluaient
+les spectateurs, il se promena avec la reine, avec cinq de ses fils
+(le prince de Galles et le duc de Sussex étaient absents) et avec une
+de ses filles nommée Amélie, une des plus jolies femmes qui aient
+jamais existé, et que, peu d'années après, une courte maladie enleva à
+l'admiration de l'Angleterre[176]! Les quatre princes étaient des
+hommes superbes. La cour était fort brillante, les troupes en tenue
+parfaite, les chevaux de toute beauté, les équipages resplendissants,
+la musique des régiments excellente. Nous vîmes une grande partie des
+appartements pendant que la famille royale assistait au service divin
+du matin; nous visitâmes les jardins, le parc, la forêt, les chasses,
+les meutes; nous allâmes voir la magnifique église, où nous assistâmes
+à l'office du soir, célébré avec de très belles voix; enfin nous
+revînmes à Odiham extrêmement contents de notre journée, et ayant si
+bien pris nos mesures que nul ne se douta de mon absence. Mais la
+jeunesse est indiscrète: j'étais arrivé à Odiham en septembre 1806;
+j'avais fait la partie de Windsor en juin 1807, et j'avais gardé mon
+secret jusqu'au mois de septembre suivant. C'était beaucoup; mais
+quoique Danley, alors, ne pût plus être inquiété, pour ce fait, ce
+n'était pas assez. Surtout, ce qu'il fallait éviter, c'était de faire
+mes confidences dans la rue, en rentrant chez moi, un soir, accompagné
+de deux de mes camarades et achevant de leur raconter tous les détails
+de mon voyage, arrêté avec eux devant ma porte, sous les croisées des
+maisons voisines.
+
+[Note 176: En 1807, Georges III avait sept fils, le prince de
+Galles, plus tard Georges IV, le duc d'York, le duc de Clarence, le
+futur Guillaume IV, le duc de Kent, père de la reine Victoria, le duc
+de Cumberland qui devint en 1837 roi de Hanovre sous le nom
+d'Ernest-Auguste, le duc de Sussex, le duc de Cambridge.]
+
+Une veuve qui, ayant été élevée en France, en entendait parfaitement
+le langage, était alors sans lumière derrière les jalousies de sa
+chambre, où elle respirait l'air frais de la soirée. Placée
+immédiatement au-dessus de notre tête, elle ne perdit pas un mot de
+notre conversation. Depuis quelque temps on lui avait rapporté qu'une
+charmante bonne d'enfants de sa maison, nommée Mary, chargée de
+promener souvent les siens, avait été vue plusieurs fois avec moi,
+causant en divers endroits; elle avait encore su que j'avais été chez
+elle, un soir qu'elle assistait à notre spectacle, après une pièce où
+j'avais joué, et pendant la suivante où je n'avais pas de rôle:
+finalement, elle avait surpris un billet, non signé, il est vrai, mais
+où il était dit à Mary: «Demain, j'aurai le chagrin de ne pas vous
+voir, mais je verrai votre roi.» Ç'avait été pour la veuve une énigme
+qui lui fut dévoilée par mon voyage à Windsor, et aussitôt elle conçut
+le projet d'une infernale vengeance: heureusement que je n'avais
+compromis que moi dans mes discours et que je n'avais pas poussé
+l'imprudence jusqu'à dire que j'avais été emmené par un Anglais.
+
+Mon tour vint bientôt d'avoir une énigme à expliquer. Je vis, en
+effet, à très peu de jours de là, un article dans les journaux
+informant le public qu'un étranger fort suspect, ayant des projets
+criminels contre le roi d'Angleterre, avait osé pénétrer jusque dans
+son château de Windsor, qu'il s'était mêlé à la foule quand elle
+entourait la famille royale, lors de sa promenade sur la terrasse,
+mais que la police tenait les fils de cette intrigue, et que, sous
+peu, cet audacieux étranger serait probablement arrêté. Excepté les
+vues d'un conspirateur, je reconnus aussitôt ce qui m'était relatif
+dans ce récit, mais, ignorant, ce que j'ai su depuis de la vindicative
+veuve, je ne pus lier les faits entre eux, et j'abandonnai cette idée.
+D'abord, aussi, j'avais cru avoir laissé, à notre hôtel de Windsor,
+quelque chiffon de papier, quelques lignes de mon écriture; je voulais
+même ne plus écrire à mon frère, de ma propre main, pour ne pas
+fournir ce moyen de conviction au Transport Office, qui lisait toutes
+nos lettres; mais je renonçai également à ce dessein.
+
+Je continuai donc, avec mon frère, ma correspondance comme à
+l'ordinaire; c'était pourtant ce que le Transport Office attendait; la
+veuve m'avait dénoncé d'une manière indigne; à l'appui de sa relation
+envenimée, elle avait joint le billet surpris. L'écriture en fut
+confrontée avec ma première lettre à mon frère, et un ordre fut
+aussitôt lancé à M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, de me
+faire arrêter sur-le-champ et de me faire partir, le lendemain, sous
+escorte, pour les pontons de la rade de Chatham. C'était la punition
+infligée à ceux d'entre nous qui quittaient le cautionnement pour
+rompre leur parole en cherchant à se rendre en France.
+
+Lorsque nous nous écartions des limites du mille accordé, ou que nous
+sortions en dehors des heures autorisées et seulement dans un but de
+promenade, nous étions passibles d'une amende d'une guinée. Ce cas-ci
+était bien le seul qui me fût applicable; encore eût-il fallu que l'on
+m'eût arrêté, et que quelqu'un se fût présenté pour réclamer la
+guinée; mais la police, en Angleterre comme partout, voulait se rendre
+importante et se faire valoir; on préféra un petit coup d'État, et,
+sans que je fusse entendu, sans justification ni explications
+possibles, la dénonciation porta tous ses fruits.
+
+Bien différent de M. Smith, M. Shebbeare était un homme de bonne
+éducation qui me plaignit, me consola beaucoup, s'engagea à s'employer
+pour me faire revenir au cautionnement, et qui, sous sa
+responsabilité, poussa la complaisance jusqu'à me laisser, comme
+auparavant, en liberté pour faire mes apprêts de départ. Le
+cautionnement était bouleversé; les Français étaient indignés; les
+Anglais blâmaient hautement l'autorité; Mary, quittant sa veuve et
+retournant dans son pays, courait dans les rues comme une insensée;
+plusieurs maisons me furent offertes pour me cacher; mais je ne
+pouvais tromper M. Shebbeare, envers qui je m'étais lié, et, le
+lendemain, à l'heure convenue, je me rendis chez lui. Il me remit
+entre les mains d'un agent de la police, qui s'assura que je n'avais
+pas d'armes sur moi, me montra ses pistolets, les chargea en ma
+présence, et me dit poliment qu'à l'hôtel du Georges il y avait une
+voiture, à mes frais, laquelle l'attendait pour me conduire au ponton!
+
+Avant de parler de mon départ d'Odiham, je dois dire que ce
+cautionnement venait de perdre un des plus utiles soutiens de nos
+réunions, Rousseau[177], aspirant de 1re classe, pris dans l'affaire
+de l'amiral Duckworth, où il s'était fait remarquer par sa valeur.
+Quelque temps auparavant, il avait proposé de se dévouer, pour aller,
+de nuit, à la nage, attacher sous la poupe d'un vaisseau anglais,
+mouillé en observation devant un de nos ports, un appareil qui devait
+l'incendier! Le départ inattendu de ce vaisseau avait seul empêché
+l'exécution de cet audacieux projet. La mère de Rousseau était veuve;
+ses lettres indiquaient un chagrin profond, que rien, si ce n'est le
+retour de son fils, ne pouvait alléger; et celui-ci, retenu par sa
+parole d'honneur, nourrissait depuis longtemps, pour revoir sa mère,
+sans manquer à ses engagements, le plan d'une résolution que son âme
+héroïque mit enfin à exécution. Il écrivit au Transport Office les
+motifs sacrés qu'il avait de retourner en France, et il acheva sa
+lettre en déclarant qu'il retirait sa parole d'honneur, et que si,
+sous huit jours, il n'était pas arrêté et conduit au ponton, d'où il
+espérait s'évader et d'où il le pourrait sans parjure, il se
+regarderait comme entièrement dégagé et quitterait le cautionnement.
+En réponse à cette admirable déclaration, le Transport Office demanda
+si Rousseau persistait, et, d'après sa réponse affirmative, il fut
+dirigé sur les pontons de la rade de Portsmouth. Je ne connais pas de
+plus touchant exemple de tendresse filiale, de courage et d'honneur.
+
+[Note 177: Louis-Jean-Marie-Népomucène Rousseau, né à Angerville,
+près d'Étampes, le 18 avril 1787, appartenait à une très honorable
+famille de l'Orléanais. Il entra dans la Marine en qualité de novice,
+vers le milieu de l'an XII, à l'âge de seize ans, et devint
+successivement aspirant de 2me, puis de 1re classe. Lorsque, le 13
+décembre 1805, la division du contre-amiral de Leissègues réussit à
+tromper la vigilance de la croisière anglaise et à sortir de Brest,
+Louis Rousseau était embarqué sur un des vaisseaux de cette division,
+_l'Alexandre_, commandant Garreau. Doué d'une grande intelligence et
+d'une merveilleuse énergie, le jeune aspirant vit sa carrière brisée
+par le combat du 6 février 1806, dans lequel il se signala, du reste,
+par sa valeur. Prisonnier avant d'avoir atteint l'âge de dix-neuf ans,
+il fit vingt-deux tentatives d'évasion, dont M. de Bonnefoux raconte
+quelques-unes, d'une audace singulière. Nous aurons l'occasion de
+retrouver la belle et attachante figure de Louis Rousseau. Son fils,
+Armand Rousseau, inspecteur général des Ponts et Chaussées, né à
+Treflez (Finistère), le 24 août 1835, mort gouverneur général de
+l'Indo-Chine, à Hanoï, le 10 décembre 1896, tenait de lui «son
+imagination ardente, son caractère entreprenant et énergique, et ce
+courage qui ne reculait devant aucune tâche et n'en entreprenait
+aucune sans espérer la mener à bien». M. C. Colson, ingénieur en chef
+des Ponts et Chaussées, le constate avec raison dans sa _Notice sur la
+vie et les travaux d'Armand Rousseau_ (_Annales des Ponts et
+Chaussées_, 1er trimestre 1897).]
+
+Cependant mon garde, avec ses pistolets, me conduisit gravement à
+l'hôtel du Georges. On attelait la fatale voiture, et quelques
+camarades m'y attendaient. Je mangeai un morceau avec eux; nous bûmes
+le verre des adieux, et j'allai en régler le compte dans le cabinet de
+la maîtresse de l'hôtel. Le susdit garde, se confiant, sans doute, en
+la toute-puissance de ses pistolets, ne m'y suivit que de l'oeil. La
+maîtresse ne s'y trouvait pas, ce qu'on ne pouvait voir que lorsqu'on
+était entré, car le comptoir était derrière la porte. Une croisée,
+donnant sur un jardin était à côté du comptoir, je l'ouvre, je saute,
+je franchis le jardin, une haie, puis un pré, j'entre dans un fossé
+que je parcours à quatre pattes et qui me conduit assez loin; je
+pénètre, ensuite, dans un taillis, le traverse; enfin, je me blottis
+dans un nouveau fossé garni, des deux côtés, d'une haie pour ainsi
+dire impénétrable. Un quart d'heure, au moins, s'écoula avant que l'on
+se fût bien assuré de mon évasion. Grandes furent la mystification du
+garde avec ses pistolets, la joie des prisonniers, l'hilarité des
+habitants, et les perquisitions de la police. Agents, mouchards,
+constables, gens à pied, gens à cheval, guetteurs, chiens même, furent
+lancés après moi, mais inutilement.
+
+J'attendis la nuit close; alors je sortis de ma retraite, et regardai,
+comme l'asile le plus sûr, une petite maison du cautionnement, habitée
+par quelques Français et située sur les confins de la ville; j'y fus
+reçu avec attendrissement. On commença par m'y restaurer le corps,
+puis on s'occupa de me pourvoir de quelques effets, car ma malle
+avait été saisie. Ensuite on alla aux enquêtes pour savoir quelle
+était la route la plus prudente à prendre; car mon signalement avait
+été donné partout, et les chemins étaient soigneusement surveillés.
+Céré et Le Forsoney furent les seuls des autres prisonniers que je fis
+informer du lieu où j'étais; ils s'employèrent avec zèle et
+intelligence à m'en faire sortir. Pendant trois jours il fut
+impossible de songer à mettre les pieds dehors; ce ne fut qu'au bout
+de ce temps qu'à la faveur de quelques bruits jetés dans le public que
+j'avais été vu à Winchester, ville voisine, puis sur la route de
+Douvres, que les poursuites commencèrent à s'affaiblir dans les
+environs d'Odiham. Enfin, un soir, je vis arriver une jeune personne
+de seize ans, nommée Sarah Cooper, dont j'avais fait la connaissance
+chez sa mère, marchande de gâteaux, et qui me dit qu'ayant été
+instruite du lieu de ma retraite par MM. Céré et Le Forsoney, elle
+accourait pour m'offrir ses services; elle ajouta que ces Messieurs
+m'attendaient sur la route pour me faire leurs adieux, et qu'elle se
+chargeait de me conduire à Guilford, capitale du Surrey, d'où nous
+n'étions qu'à six lieues, dont elle connaissait le chemin par des
+voies détournées, et qui se trouvait dans la direction où il y avait,
+pour moi, le plus de chances de salut. Je demandai à Sarah si sa mère
+connaissait son projet; elle me répondit qu'elle en serait instruite à
+dix heures du soir, qu'elle serait certainement enchantée de la bonne
+oeuvre projetée, mais qu'on ne lui en parlerait pas avant que notre
+départ ne fût consommé, de peur que, par crainte, elle ne vît mal les
+choses en ce moment, tandis que, ce départ effectué, il ne lui
+resterait plus que son approbation à donner, et que cette approbation
+était sûre; je dis alors à Sarah, que je pensais qu'il pleuvrait
+pendant la nuit; elle répliqua que peu lui importait; enfin j'objectai
+cette longue course à pied, sa toilette et sa capote blanches, car
+c'était un dimanche, et elle leva encore cette difficulté en
+prétendant qu'elle avait du courage et que, dès qu'elle avait appris
+qu'elle pouvait me sauver, elle n'avait voulu ni perdre une minute
+pour venir me chercher, ni rentrer chez elle pour changer de costume,
+dans le doute d'y être retenue par quelque obstacle imprévu. Je
+n'avais plus un mot à dire; car, pendant qu'elle m'entraînait, d'une
+de ses petites mains elle me fermait gracieusement la bouche, de
+l'autre, elle se mit à mon bras, me conduisit d'abord vers Céré et Le
+Forsoney, qui me serrèrent sur leur poitrine, me dirigea ensuite avec
+autant de gentillesse que de présence d'esprit, essuya en riant, sous
+l'abri d'un arbre, une averse d'une heure, et m'installa enfin dans un
+bon hôtel de Guilford où nous arrivâmes au point du jour. Une
+historiette de sa composition, fort bien racontée par elle, suffit,
+avec quelques démonstrations de bourse bien garnie, pour nous faire
+bien accueillir; car, dans ce pays d'Angleterre, les entraves, les
+passeports, sont choses presque inconnues aux voyageurs, de quelque
+nation qu'ils soient.
+
+Après quelques moments de repos bien nécessaires, surtout pour Sarah,
+nous prîmes un bon déjeuner, nous demandâmes deux voitures, l'une pour
+Londres, l'autre pour ramener ma libératrice à Odiham, et, embrassant,
+les larmes aux yeux, cette charmante et bien généreuse enfant, je la
+quittai, mais non sans la plus grande émotion. Nous nous regardâmes
+longtemps par la portière; mais les chevaux nous emportaient; bientôt
+nous ne vîmes plus que nos mains se disant un pénible adieu, puis
+l'extrémité de nos voitures réciproques; puis quelque poussière qui
+s'élevait à leur suite, puis, enfin, plus rien! J'arrivai à Londres;
+j'y descendis à l'hôtel du Café de Saint-Paul.
+
+J'avais reçu de Céré diverses lettres, adresses, recommandations,
+qu'il tenait d'une bienveillante Anglaise, et qui me furent si utiles
+à Londres, que, dès le lendemain, j'avais fait l'acquisition d'un
+extrait de baptême, ainsi que de l'ordre d'embarquement d'un
+Hollandais, appelé Vink, qui allait entrer en fonctions, comme marin,
+sur le navire _le Telemachus_, destiné pour Hambourg, et que je fus
+accueilli, en son lieu et place, à bord de ce bâtiment. Toutefois,
+comme je ne parlais pas hollandais, le capitaine, qui était seul dans
+le secret, m'autorisa à rester à terre jusqu'au jour de
+l'appareillage.
+
+Je quittai alors mon hôtel et je me logeai dans Mansel-Street,
+quartier bien moins brillant.
+
+Le bâtiment n'étant point prêt, je fus forcé de passer trente et un
+jours à Londres; et comme j'y restai en pleine sécurité, voyant tout,
+visitant tout, allant partout, même dans les environs, à Greenwich,
+par exemple, à Chelsea, à Kensington, à Dalston, je fus loin d'en être
+fâché. Enfin nous partîmes de Londres: le jeune lord Ounslow, l'un de
+nos passagers, me remarqua sous les habits de marin dont je m'affublai
+pour le bord, et me parla. Je lui répondis, en anglais, que je venais
+des Indes Orientales, que mes parents m'avaient fait élever à
+Pondichéry, et que, parlant mieux le français et l'anglais que le
+hollandais, je le priai de causer avec moi, non plus en hollandais,
+mais dans l'une des deux autres langues. Il fut aise d'avoir cette
+occasion de s'exercer au français, qu'il possédait pourtant fort bien,
+et c'est ainsi que nous nous entretenions. Il était jeune,
+communicatif, confiant; il ne mit pas ma fable en doute, me supposa de
+quelque bonne famille hollandaise que j'allais rejoindre; et il eut,
+malheureusement, le temps de s'attacher beaucoup à moi, puisque les
+vents et les courants nous contrarièrent pendant cinq jours et nous
+contraignirent à laisser tomber, plusieurs fois, l'ancre, en
+descendant la Tamise.
+
+Nous n'avions ainsi atteint que Gravesend; pendant la marée montante,
+M. Ounslow et moi, nous étions allés nous promener à terre. Nous
+revînmes pour la marée descendante, car le vent était devenu bon, et
+_le Telemachus_ était même occupé à mettre sous voiles. Nous partions
+enfin, lorsqu'un canot léger, venant de Londres à force de rames,
+nous aborde; il en sort un agent de police qui demande M. Vink; malgré
+mes efforts et ceux du capitaine, malgré les réclamations énergiques
+du jeune lord, il fallut céder; il fallut quitter _le Telemachus_
+ainsi que l'affectueux compagnon de voyage que le ciel m'avait donné,
+et qui s'offrit, quand il eût connu ma position, à me cautionner de sa
+fortune pour me sauver du ponton, et à ne pas poursuivre son voyage
+pour chercher à me dégager; mais il lui fut bientôt démontré que
+c'était tout à fait impossible. Vraiment ce monde est un dédale
+inextricable: je suis trahi, dénoncé, vendu à Londres par le véritable
+Vink que j'avais grassement payé; et, au même moment, le généreux
+Ounslow, qui me connaissait à peine, qui ne me devait rien, voulait
+tout sacrifier pour moi. Quelle douce consolation dans un revers si
+accablant!
+
+_Le Telemachus_ continua donc sa route; et moi, je fus jeté à fond de
+cale dans le bâtiment qui recélait les malfaiteurs pris en flagrant
+délit sur la Tamise. J'y restai deux jours, dans la vermine, au milieu
+des ordures, nourri des aliments les plus grossiers, ayant sous les
+yeux la plus dégoûtante dépravation; aussi, lorsqu'on vint me dire
+qu'un canot du ponton, _le Bahama_, de la rade de Chatham[178], était
+venu me chercher, je partis pour ma nouvelle prison, comme si ç'avait
+été un lieu de délivrance! Mais je n'en étais pas moins prisonnier;
+et, pour comble de malheur, mes finances étaient à bout; ainsi, sans
+argent, puni sans être entendu ni jugé, éloigné de toutes
+connaissances, souillé par le contact immonde des malfaiteurs, privé
+de ma liberté, condamné au ponton, je m'écriai plus de cent fois,
+avant d'arriver à bord du _Bahama_: «Maudits mille fois, l'ignoble
+Hollandais, l'inique justice anglaise, la vindicative veuve, l'étourdi
+voyage de Windsor, et la sotte démangeaison d'en parler!»
+
+[Note 178: Chatham. Ville, port et arsenal d'Angleterre, comté de
+Kent, sur la Medway, à 17 kilomètres de son embouchure.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ SOMMAIRE: _Le Bahama._--Rencontre de Rousseau évadé du ponton de
+ Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur _le
+ Bahama_ trois jours auparavant.--Façon dont les prisonniers du
+ _Bahama_ accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6
+ noeuds! avale ça, avale ça!» Cette mystification nous est
+ épargnée à Rousseau et à moi.--Chatham et Sheerness.--Cinq
+ pontons mouillés sur la Medway, entre Chatham et Sheerness, sous
+ une île inculte et vaseuse.--Description détaillée du ponton.
+ Cette description se passe de commentaires.--La nourriture;
+ l'habillement.--Les lieutenants de vaisseau qui commandaient les
+ pontons étaient, en général, le rebut de la Marine anglaise.--La
+ garnison du ponton.--Les officiers de corsaires à bord des
+ pontons; il y en avait une trentaine sur _le Bahama_.--Leur poste
+ près de la cloison de l'infirmerie.--Rousseau y avait été
+ admis.--L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les
+ officiers du «grand corps».--La majorité décide, cependant, qu'on
+ m'accueillera.--La minorité se venge en m'adressant des
+ lazzis.--Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des
+ membres de cette minorité, Dubreuil.--Je m'en fais un ami.--La
+ masse des prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes.--Je
+ refuse.--Mon grade doit être respecté.--Des menaces me sont
+ faites; mais la majorité ne tarde pas à se ranger de mon
+ côté.--Première tentative d'évasion.--Les soldats anglais nous
+ vendent tout ce que nous voulons.--Le projet des barriques
+ vides.--Rousseau, inventeur du projet.--Les cinq prisonniers dans
+ les cinq barriques.--Rousseau, moi, Agnès, Le Roux, officiers de
+ corsaires, le matelot La Lime.--Les cinq barriques sont hissées
+ de la cale et placées dans une allège avec les autres destinées à
+ renouveler la provision d'eau du _Bahama_.--Le vent et la marée
+ contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le port ce jour-là et
+ est obligée de mouiller à mi-chemin.--L'équipage de l'allège va
+ coucher à terre.--La Lime, dont la barrique avait été mise par
+ erreur au fond de la cale, nous appelle.--Le petit mousse laissé
+ à bord.--Il donne l'éveil.--Nous sommes pris.--Ramenés au
+ ponton.--Dix jours de black-hole.--Le black-hole est un cachot de
+ 6 pieds seulement dans tous les sens où l'air ne parvient que par
+ quelques trous ronds très étroits.--La punition supplémentaire de
+ la réduction à la demi-ration jusqu'à réparation complète des
+ dégâts.--Conduite honteuse de l'Angleterre.--L'esprit de
+ solidarité des prisonniers.--Seconde tentative d'évasion.--À ma
+ grande joie, ma malle m'arrive d'Odiham.--Je réalise une dizaine
+ de guinées en vendant ma montre et divers effets.--Un certain
+ nombre de prisonniers âgés et paisibles sont envoyés dans une
+ prison à terre.--Rousseau, moi, et deux autres, nous nous
+ substituons à quatre d'entre eux en leur payant leurs places et
+ en nous grimant; nous espérons nous évader en route.--Nous
+ partons. Le lendemain, le roulage fait une réclamation à
+ l'occasion de ma malle.--Un appel sévère a lieu. On nous ramène
+ Rousseau et moi au ponton.--Les deux autres s'évadent et arrivent
+ en France.--Ma malle m'avait perdu.--Trois matelots de Boulogne,
+ récemment faits prisonniers, sont embarqués sur _le Bahama_. Ils
+ préparent sans tarder leur évasion.--Ils font un trou à fleur
+ d'eau en avant de l'une des guérites qui avoisinaient la
+ proue.--Ils se jettent dans l'eau glacée, un soir de décembre.
+ L'un d'eux avait des obligations envers M. de Bonnefoux, préfet
+ maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et jure de me
+ conduire à terre. Je crains de les perdre et je refuse.--Le trou
+ appartenait à tous un quart d'heure après leur départ.--Un tirage
+ au sort avait eu lieu. Rousseau avait le nº 5.--Le nº 2 manque
+ périr de froid et crie au secours.--Il est remis à bord par les
+ Anglais.--Le cadavre du nº 1 paraît le lendemain, à marée basse,
+ à moitié enfoui dans les vases de l'île; le malheureux était mort
+ de froid.--Le commandant du ponton n'a pas honte de le laisser à
+ cette même place jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction.--Quant
+ aux trois Boulonnais, ils se sauvent et rentrent dans leurs
+ familles.--Le lieutenant de vaisseau Milne, commandant du
+ _Bahama_.--Ses goûts crapuleux.--À deux reprises, le feu prend
+ dans ses appartements pendant des orgies.--La seconde fois,
+ l'incendie se propage rapidement.--Dangers graves que courent les
+ prisonniers enfermés dans la batterie.--Milne, en état d'ivresse,
+ ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les
+ meurtrières, si le feu se propage jusque-là.--Heureusement
+ l'incendie est éteint.--Grave querelle parmi les
+ prisonniers.--L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat
+ prisonnier qui l'insulte et prend du tabac malgré lui dans sa
+ boutique.--Nous réussissons, non sans peine, à faire évader
+ Mathieu par l'infirmerie.--Compromis qui intervient.--Le tribunal
+ arbitral dont je suis le président.--La séance du
+ tribunal.--Scène burlesque.--La sentence.--L'ordre se rétablit.
+
+
+La première figure qui frappa mes regards en arrivant à bord du
+_Bahama_, fut celle de Rousseau, du Rousseau d'Odiham, que je croyais à
+Portsmouth et qui se jeta dans mes bras dès que je fus sur le vaisseau:
+«--Vous ici?--Oui, moi ici!--Vous étiez à Portsmouth?--Évadé, repris au
+milieu de la Manche, et conduit ici depuis trois jours!--On s'évade donc
+d'ici?--Oui, quand on a du courage!--On est donc heureux ici?--Oui,
+répéta-t-il, mais quand on a du courage!--Eh bien, nous serons
+heureux!»--Il n'y avait là que quatre ou cinq phrases entrecoupées; mais
+elles changèrent toutes mes idées; elles rassérénèrent mon esprit; elles
+soulagèrent mon coeur; je pris un air riant; et, sentant à mes côtés un
+ami ferme, instruit, intrépide, frappé du doux espoir d'une prompte
+liberté, je vis tout, autour de moi, sous un jour moins sombre que je ne
+m'y étais préparé. Les prisonniers du _Bahama_ avaient une manière,
+qu'ils trouvaient fort divertissante, d'accueillir les nouveaux
+arrivants: ils les entouraient poliment, comme pour s'enquérir de
+nouvelles, les questionnaient longtemps avec beaucoup de sérieux, leur
+faisaient raconter comment ils avaient été pris, et finissaient par leur
+demander combien leur bâtiment filait de noeuds (faisait de chemin) à
+l'instant où il avait succombé; l'interrogé répondait, par exemple, «6
+noeuds!» alors, ils se regardaient entre eux et se disaient dix ou douze
+fois les uns aux autres: «Monsieur filait 6 noeuds; ah, Monsieur filait
+6 noeuds! Il n'est pas possible que Monsieur filât 6 noeuds; mais
+comment se fait-il que Monsieur filât 6 noeuds?» et ainsi de suite.
+L'arrivant affirmait, insistait, protestait, prouvait; enfin l'on
+paraissait convaincu, et la scène finissait par une explosion de cris:
+«Il filait 6 noeuds, avale ça, avale ça!» qui se répétaient,
+retentissant avec fracas, autour du patient, partout où il portait ses
+pas, et qui duraient, quelquefois, jusqu'à la fin du jour. C'était une
+mystification, ou, comme vous diriez, à Saint-Cyr, une brimade, assez
+innocente, en elle-même, mais fort vexante en réalité. Toutefois elle
+fut épargnée à Rousseau, et par suite à moi, comme provenant l'un et
+l'autre d'une évasion, et, par conséquent, comme ayant déjà subi les
+dures étreintes de la prison.
+
+Chatham et Sheerness[179], qui en est fort près, sont deux ports qui
+n'en forment, pour ainsi dire, qu'un. C'est un des arsenaux les plus
+considérables de l'Angleterre, et il est situé sur la Medway, rivière
+qui, devant Sheerness, se perd dans la Tamise. Entre Chatham et
+Sheerness, est une petite île qui partage la Medway en deux branches.
+Cinq pontons étaient mouillés sous cette île qui est inculte et
+vaseuse; mais les bords opposés de la Medway sont encaissés par de
+jolis coteaux, de sorte qu'à quelque distance la vue avait, au moins,
+à se reposer sur des sites assez agréables: voilà pour le pays qui
+nous avoisinait; parlons actuellement du lieu que nous habitions; je
+veux dire le ponton.
+
+[Note 179: À 16 kilomètres E. N. E. de Chatham.]
+
+Un ponton était un vieux vaisseau, n'ayant qu'une mâture suffisante
+pour servir à soulever ou embarquer des fardeaux, peint extérieurement
+d'une manière lugubre, ayant les ouvertures des sabords grillées,
+installé en prison, et presque entouré, à fleur d'eau, d'une galerie
+extérieure surmontée de six guérites pour autant de sentinelles, qui
+étaient armées de fusils chargés, à l'effet de prévenir les évasions,
+surtout pendant la nuit. Un petit radeau, sur lequel était encore une
+sentinelle, se trouvait placé au bas de l'escalier; c'était là
+qu'accostaient quelques marchands de tabac, de savon, de comestibles,
+et qu'on permettait à un prisonnier, à la fois, d'aller faire ses
+emplettes.
+
+Près de la partie centrale de la seconde batterie, était ménagée une
+sorte d'enceinte découverte, d'une quarantaine de pieds de longueur
+sur autant de largeur, appelée parc. Les prisonniers pouvaient y
+prendre l'air pendant le jour; toutefois, lorsqu'il faisait beau, on
+permettait, quelquefois, à six d'entre eux, d'aller se promener sur la
+petite partie du pont nommée gaillard d'avant. Le parc, dominé par les
+corridors appelés passavants, était, ainsi que le gaillard d'avant,
+lorsqu'il y avait promenade, l'objet d'une stricte surveillance.
+
+Le jour, les mantelets ou volets des sabords étaient levés, ce qui
+donnait lieu à des courants d'air fort vifs, fort humides, fort
+dangereux; la nuit, les sabords étaient fermés, et l'on étouffait. On
+a vu des sergents s'évanouir quand, au matin, ils ouvraient, sans
+prendre de précautions, la trappe par où l'on communiquait du parc aux
+batteries.
+
+La partie de l'avant de la première batterie était disposée en
+infirmerie ou hôpital; c'est-à-dire que les sabords y étaient garnis
+de châssis vitrés, et qu'il s'y trouvait des petits lits en fer; car,
+pour qu'on occupât moins d'espace, on faisait coucher dans des hamacs
+les prisonniers bien portants.
+
+À l'exception du parc, la seconde batterie était réservée, ainsi que
+la dunette qui la surmonte vers la poupe, pour nos gardes et pour
+leurs officiers; les cuisines s'y trouvaient aussi; or, comme il y
+avait, par vaisseau, de sept à huit cents prisonniers, on doit voir
+dans quelle gêne ils devaient être, puisqu'ils n'avaient pour tout
+espace que la première batterie (moins l'hôpital qui en enlevait le
+tiers), et l'entrepont, qui est situé entre la cale et la première
+batterie. Les hommes d'une taille un peu élevée ne trouvaient ni dans
+cette batterie ni dans l'entrepont assez de hauteur pour se tenir
+debout. Les lieux d'aisance étaient dans ces deux mêmes vastes salles,
+mais n'en étaient séparés par aucune porte ni cloison; enfin la
+première batterie et l'entrepont étaient bornés, vers la poupe, par
+une forte muraille en planches percée de meurtrières, afin que, du
+réduit ainsi formé, nos gardes pussent nous épier et, au besoin, faire
+feu sur nous. Dans l'hiver, le froid y était excessif pendant le jour,
+et jamais notre local n'était chauffé.
+
+Je n'accompagne d'aucune réflexion ces descriptions, qui suffisent
+sans doute pour saisir d'horreur à la simple lecture. Il est, en
+effet, difficile d'imaginer un supplice plus rigoureux; il est cruel
+de l'établir pour un temps indéfini, d'y soumettre, enfin, les
+prisonniers de guerre qui méritent beaucoup d'égards, et qui sont
+incontestablement les innocentes victimes des chances de la fortune!
+Les pontons ont laissé de longues traces dans l'esprit des Français
+qui y ont survécu; un ardent désir de vengeance a longtemps couvé dans
+leurs coeurs; aujourd'hui même[180], que de longs rapports de paix
+ont établi tant de sympathie entre les deux nations, alors ennemies,
+je doute que, si l'harmonie venait à être troublée entre elles, le
+souvenir de ces lieux horribles, dont l'établissement fut la honte de
+l'Angleterre, n'éveillât encore d'âpres ressentiments, de vifs
+mouvements de courroux chez ceux qui furent condamnés à les habiter,
+ou seulement qui ont entendu, de leurs parents, le récit des maux
+qu'ils y ont soufferts.
+
+[Note 180: En 1835.]
+
+Du pain noir, de très mauvaise qualité, point de bière, de vin, ni de
+liqueurs spiritueuses; de mauvaise eau; quelquefois un peu de viande
+fraîche simplement bouillie; ordinairement du poisson et des vivres
+salés; telle était notre nourriture! Une grosse chemise, un pantalon,
+une veste, un gilet en grossier drap jaune, un bonnet de laine, tel
+était notre costume. Cependant on permettait, à ceux qui avaient
+quelque argent, de se nourrir, de se vêtir un peu moins mal; mais
+c'était l'infiniment petit nombre; d'ailleurs, l'agent supérieur des
+pontons, qui se faisait délivrer les sommes que l'on pouvait avoir sur
+soi en entrant, ou qu'on nous envoyait de France, ne nous en remettait
+que de faibles portions à la fois, et à des intervalles éloignés.
+
+Il me reste à faire observer que les pontons étaient commandés par des
+lieutenants de vaisseau qui, en général, étaient le rebut de la Marine
+anglaise; ils avaient sous leurs ordres quelques vieux maîtres, et
+quelques matelots âgés, pour le service des embarcations ou de la
+propreté, et une centaine de militaires de l'infanterie de marine, y
+compris leurs officiers.
+
+Les capitaines des bâtiments de commerce et des corsaires pris par les
+Anglais avaient la faveur du cautionnement; mais les officiers de ces
+bâtiments subissaient le ponton. _Le Bahama_ contenait une trentaine
+de ceux-ci, provenant des corsaires des Antilles. Peu d'hommes eurent
+jamais plus d'énergie, plus de courage. Leurs moeurs maritimes mêlées
+de générosité et de cruauté, suivant les occasions, leur mépris de la
+mort, les rapprochaient des anciens flibustiers, une espèce d'hommes
+si remarquable, tantôt sublimes, tantôt féroces, quelquefois
+admirables d'humanité, d'autres fois se vautrant dans le crime, comme
+à plaisir. Ils s'étaient réunis dans un coin du ponton, vers la
+cloison de l'infirmerie; ils y avaient accueilli Rousseau; mais
+c'était plus difficile pour moi, car j'étais officier de ce que, par
+ironie, ils appelaient «le grand corps». Il fut pourtant décidé qu'on
+se gênerait un peu pour moi et qu'on m'inviterait à prendre place dans
+ce poste.
+
+Toutefois la minorité voulut me faire acheter cette politesse par de
+piquants lazzis. J'ignorais cette disposition d'esprit; mais j'en
+devinai bientôt une partie; en conséquence, coupant court à tout,
+j'allai droit à Dubreuil, l'un de ces officiers, qui m'avait le plus
+blessé, et je lui parlai avec tant de politesse et de fermeté que, ce
+même soir, le farouche marin me dit: «Je t'ai d'abord tutoyé parce que
+je te méprisais, actuellement je continue, par ce que je désire être
+ton ami.» Je lui rendis son tutoiement; j'acceptai son amitié, et
+cette amitié fut ensuite cimentée par des services signalés,
+réciproquement rendus.
+
+Fort de cette victoire, je ne désespérai pas d'en remporter une autre
+sur la masse des prisonniers, qui voulaient m'imposer de faire avec
+eux toutes les corvées du bord, comme de gratter le pont, hisser
+l'eau, nettoyer les commodités, faire la cuisine, etc. Rousseau s'y
+était indirectement soumis, en payant un homme qui agissait pour lui;
+mais Rousseau n'était qu'aspirant et ne comptait pas encore, pour
+ainsi dire, dans la Marine. Je crus donc, ici, avoir mon caractère
+d'officier à soutenir, et je déclarai que je ne transigerais nullement
+à cet égard; que j'étais trop fier d'être le plus élevé en grade des
+prisonniers, pour m'exposer à leurs justes mépris; qu'ils me
+couperaient par morceaux, s'ils s'oubliaient assez pour me faire
+violence; mais que je ne faiblirais pas, que je vendrais cher ma vie,
+et que tôt ou tard ma mort serait vengée! Des menaces éclatèrent;
+mais, après avoir été méconnu un moment, le respect dû à un chef se
+réveilla dans le coeur du plus grand nombre; il fut décidé que je
+serais complètement exempté, et, chose étonnante, les officiers de
+corsaires en témoignèrent beaucoup de satisfaction. Je fis ensuite du
+bien à quelques-uns des prisonniers les plus malheureux; mais le
+principe fut garanti et ma dignité respectée.
+
+Toutefois une évasion était sur le tapis; les soldats anglais
+eux-mêmes, tout en nous gardant fort bien, nous vendaient outils,
+cartes géographiques, provisions, liqueurs spiritueuses, tout enfin,
+s'exposant à la punition du fouet, à la dégradation même, par l'appât
+de quelques schellings; les prisonniers, s'étant procuré scies,
+tarières et ciseaux, avaient percé l'entrepont, s'étaient glissés dans
+la cale, et là, avec une merveilleuse dextérité, ils avaient enfermé
+cinq d'entre eux dans des barriques vides si bien disposées que, d'un
+coup de pied donné d'en dedans, le fond de la barrique pouvait, en se
+détachant, laisser une libre issue. Ces cinq personnes étaient:
+Rousseau (l'inventeur de ce projet), moi, Agnès, Le Roux (officiers de
+corsaires), et un matelot nommé La Lime, qui avait le plus mis la main
+à l'oeuvre pour l'exécution.
+
+C'était le jour où une allège venait de Chatham chercher les barriques
+vides du ponton, pour les déposer dans le port, afin d'être remplies,
+le lendemain, de la provision d'eau du bord. Les prisonniers furent
+appelés sur le pont, lors de l'arrivée de l'allège; ils hissèrent les
+barriques de la cale et les placèrent dans cette allège, qui partit
+ensuite pour Chatham. Le malheur voulut que le vent manqua et que la
+marée nous contraria, car nous comptions être mis à terre, puis
+quitter nos barriques, enfin sortir facilement, la nuit, à la nage ou
+autrement, de l'enceinte du port. Au contraire, la nuit arriva, et
+nous étions encore dans l'allège qui fut obligée de mouiller à moitié
+chemin. Nous entendîmes un canot s'en détacher; ensuite il y eut un
+silence qui nous fit présumer que les marins du navire étaient tous
+allés coucher à terre. Nul de nous ne bougea pourtant jusqu'à neuf
+heures.
+
+Alors La Lime qui, par erreur, avait été mis au fond de la cale,
+défonça sa barrique; mais, obstrué par celles qui l'avoisinaient, il
+ne put se dégager, et il nous appela. En ce moment un petit bruit se
+fit entendre; mais bientôt il cessa. Aussitôt, d'un mouvement
+spontané, Rousseau, moi, Agnès et Le Roux, nous ouvrons nos barriques
+et nous paraissons sur le pont. Nous nous demandions si nous
+chercherions à dégager La Lime, ou si nous nous jetterions à la nage,
+lorsqu'une douzaine d'embarcations arrivèrent de la rade ou du port,
+et nous attaquèrent comme un navire qu'on veut prendre à l'abordage.
+
+Le petit bruit que nous avions entendu avait été causé par un mousse
+couché à bord qui, effrayé par les cris de La Lime, avait pris un
+petit canot qui restait, pour aller jeter l'alarme. Le choc fut rude;
+nous fûmes durement traités, Le Roux surtout, qui eut, malgré son
+chapeau, le crâne atteint d'un coup de sabre! Enfin nous fûmes saisis,
+garrottés, embarqués et conduits à bord du _Bahama_, où nous eûmes à
+subir la punition des prisonniers déserteurs savoir: dix jours de
+black-hole, qui était un cachot de 6 pieds seulement dans tous les
+sens, pratiqué dans la cale, et où l'air ne parvenait que par quelques
+trous ronds, qui n'auraient pas suffi au passage d'une souris.
+
+Heureusement on ne nous avait pas fouillés, de sorte que, avec
+quelques outils que nous avions sur nous, nous pratiquâmes une
+ouverture dans une des cloisons et que, de temps en temps, nous
+allions respirer dans la cale et boire un petit supplément d'eau,
+prise dans ces mêmes barriques d'où nous avions espéré nous élancer
+vers la liberté! C'était d'autant plus facile qu'on ne venait qu'une
+fois par vingt-quatre heures nous visiter pour nous porter du pain, de
+la soupe, de l'eau, et changer la boîte de nos excréments, laquelle
+passait les vingt-quatre heures avec nous. Voilà ce qu'était le
+black-hole! Serait-ce sans raison qu'on se demanderait, à ce sujet, si
+l'Angleterre ne s'est pas ravalée au-dessous des nations les plus
+cruelles qui aient déshonoré l'humanité! Nous en sortîmes couverts de
+vermine, exténués, semblables à de vrais cadavres.
+
+Il fallait, en outre, en ce cas-là, payer les dégâts ou les
+réparations; mais, comme aucun de nous n'avait de fonds chez l'agent
+supérieur, les Anglais, suivant l'usage par eux établi, nous
+réduisirent à demi-ration! Autre exemple de justice à leur manière! Il
+était tout simple qu'ils nous gardassent bien; mais, par une
+conséquence logique, nous étions dans notre droit en cherchant à
+tromper leur surveillance; or, quand cette surveillance était éludée,
+eux seuls avaient tort et non pas nous. Cette dernière punition, d'une
+longueur infinie, tendait inévitablement à nous faire périr
+d'inanition; les prisonniers le sentaient si bien qu'il était adopté
+en règle et convenu entre eux que la suppression de demi-rations pour
+cette cause serait toujours supportée par la totalité d'entre eux.
+
+Nous n'en travaillâmes pas moins à organiser une nouvelle évasion; car
+l'art des Trenk, des Latude, préoccupait seul notre imagination.
+Bientôt, en effet, une autre occasion, dont je pus profiter, se
+présenta d'autant plus avantageusement que ma malle m'avait été
+envoyée d'Odiham; j'avais réalisé une dizaine de guinées provenant de
+la vente de plusieurs effets, ainsi que de ma montre, qui me restait
+encore. Outre les pontons, les Anglais avaient quelques prisons à
+terre, telles que Mill, près de Plymouth, où l'insalubrité du climat
+fit succomber tant de Français, et Norman-Cross, dans le nord de
+l'Angleterre. Ces prisons se peuplaient du trop-plein des pontons. Le
+moment était venu; les prisonniers les plus paisibles, les plus âgés,
+furent désignés pour y être envoyés; mais, moyennant une petite
+gratification, l'un d'eux me céda sa place et ses vêtements. Rousseau
+s'introduisit pareillement dans la même escouade; nous nous grimâmes
+la figure; nous partîmes; nous nous associâmes à deux autres
+prisonniers de l'escouade, résolus à tout tenter pour s'évader en
+route, ce qui semblait devoir être facile, dans un long trajet par
+terre. Hélas! le lendemain, on m'avait fait demander à bord pour une
+réclamation du roulage au sujet de ma malle. Je ne paraissais pas; les
+prétextes que l'on donnait éveillèrent les soupçons; on fit un appel
+nominal très sévère, qui amena la découverte de la vérité, et l'on
+nous fit prendre, Rousseau et moi, pour nous ramener au ponton, où
+cependant nous ne fûmes pas mis au black-hole, car il n'y avait que
+présomption de tentative d'évasion. Les deux autres prisonniers de
+l'escouade, auxquels nous nous étions associés, s'échappèrent comme
+ils l'avaient projeté; ils arrivèrent en France, et moi, qui m'étais
+tant félicité de revoir ma malle! Je vis que les hommes sont bien
+aveugles de regarder comme un bienfait ce qui, souvent, n'est que la
+cause d'un malheur.
+
+Cependant il était arrivé, à bord, trois robustes matelots de
+Boulogne, qui étaient animés d'un désir, égal au nôtre, de s'évader,
+et qui s'occupaient de faire un trou à fleur d'eau, immédiatement en
+avant de l'une des guérites qui avoisinaient la proue. Ils avaient
+enlevé un bordage entier, et cela en évidant le bois près de la tête
+des clous; cette opération faite, ils avaient scié la membrure du
+vaisseau et avaient avancé l'ouvrage jusqu'à une demi-ligne de la
+surface extérieure. Pendant qu'ils travaillaient, ils avaient des
+amis qui veillaient; une ronde venait-elle visiter, frapper, cogner
+partout, ils remettaient le bordage, bouchaient le vide près des
+clous, avec du mastic noir, et il devenait impossible de rien
+découvrir. Le soir de leur départ, ils achevèrent leur trou, et se
+déshabillèrent tout nus; leurs membres athlétiques furent oints de
+suif à plusieurs reprises; ils mirent un gilet, un caleçon, des bas,
+une cravate de flanelle, le tout pour être moins sensibles à la
+froidure de l'eau, car nous étions en décembre, et il gelait. Une
+paire de souliers fut attachée aux ailes de leur chapeau dont la forme
+renfermait, en outre, une chemise et un gilet; enfin une vessie
+remplie d'effets tenait à leur cou au moyen d'une petite ligne à
+l'aide de laquelle cette vessie devait les suivre dans leur trajet
+jusqu'à terre. C'étaient d'intrépides nageurs; l'un d'eux ayant des
+obligations particulières à M. de Bonnefoux, alors préfet maritime à
+Boulogne, voulait absolument m'emmener, jurant de me conduire à terre
+ou de périr; mais la rigueur du temps que moi, homme du Midi, je
+n'aurais pu supporter, l'embarras que je lui aurais causé si j'étais
+arrivé sans connaissance sur la plage, en firent pour moi une affaire
+de conscience, et je refusai. De quel avantage il est, en ce monde,
+pourtant, d'appartenir à une famille respectée; quelle marque de
+reconnaissance plus éclatante était-il permis d'espérer!
+
+Ces trois hommes déterminés nous dirent enfin adieu, puis ils
+partirent avec mille précautions pour n'être pas entendus de la
+sentinelle, qui piétinait à un pied de distance de leur tête. Leur
+trou, un quart d'heure après leur départ, devenait la propriété de
+tous; aussi, longtemps à l'avance, les tours avaient été tirés au
+sort; Rousseau, assez vigoureux pour tenter l'aventure, eut le
+cinquième numéro; mais celui qui avait le second numéro pensa périr de
+froid, et il cria au secours. Les sentinelles tirèrent sur lui; il fut
+manqué, s'accrocha aux plates-formes des guérites, dit qu'il se
+rendait, et fut remis à bord par les Anglais qui, ne pouvant
+s'imaginer qu'on fût dans le cas de supporter, dans l'eau, une
+pareille température, ne firent pas d'autres perquisitions, et se
+contentèrent d'allumer un fanal placé à l'embouchure extérieure du
+trou. Ce ne fut qu'à l'appel du lendemain qu'ils apprirent que quatre
+prisonniers s'étaient réellement évadés. Ils en eurent bientôt, du
+moins pour le quatrième, une preuve plus certaine; ce malheureux
+parut, à marée basse, à moitié enfoui dans les vases de l'île, où il
+était mort de froid en arrivant à terre. Le commandant du ponton eut
+le raffinement de barbarie de le laisser à cette même place, comme un
+spectacle significatif destiné à nous dissuader de futures évasions,
+jusqu'à ce que son corps fût tombé en putréfaction. Quant aux trois
+Boulonnais, ils survécurent, gagnèrent Douvres, enlevèrent sur le
+rivage une embarcation garnie de voiles, traversèrent le
+Pas-de-Calais, et, cinq jours après, ils avaient revu leurs familles.
+
+Il fallut laisser passer cette époque rigoureuse de l'année et nous
+borner à des projets; car chacun avait le sien pour les autres ou pour
+soi, pour le conseil ou pour l'exécution. Ce temps fut pénible,
+d'autant qu'il fut marqué par deux tristes épisodes.
+
+Le commandant du _Bahama_ s'appelait Milne; il quittait rarement le
+bord; mais, pour s'en dédommager, il y attirait assez souvent
+compagnie.
+
+Or cette compagnie, tant du côté des femmes que des hommes, se
+ressentait de la crapule des goûts de l'Amphitrion. Une fois, pendant
+une orgie, le feu avait pris dans les appartements du commandant; mais
+il avait été promptement éteint. Une seconde fois, le même accident
+eut lieu et l'incendie fit de rapides progrès. La fumée nous parvenait
+déjà dans la batterie et nous attaquait la respiration. Des
+vociférations affreuses partaient de tous les points du ponton; les
+figures prenaient l'expression du désespoir; les uns se blottissaient
+dans des coins; d'autres, à moitié nus, marchaient dans tous les sens,
+agitant des couteaux dont ils menaçaient ceux qu'ils rencontraient;
+enfin c'était une confusion extrême. Nous nous bornâmes, les
+officiers de corsaires, Rousseau et moi, à faire respecter notre
+poste, et nous y parvînmes; mais nous étions fort inquiets. En effet,
+un peu plus longtemps et nos efforts auraient été inutiles; un vrai
+carnage allait commencer. Heureusement qu'on réussit à maîtriser le
+feu et que nous fûmes délivrés des massacres dont nous étions sur le
+point d'être les acteurs, les témoins ou les victimes. Nous ignorions
+toutefois d'autres dangers non moins grands que nous avions courus. Or
+nous apprîmes, après l'événement, que Milne était ivre et que, sous le
+prétexte que les prisonniers (pourtant renfermés dans leurs
+entreponts) pouvaient se révolter, il avait fait charger les armes de
+la troupe et qu'il lui avait ordonné de faire feu sur nous en évacuant
+les meurtrières, si le feu gagnait jusque-là. Cette conduite
+abominable ne fut seulement pas blâmée par le Gouvernement; le même
+homme demeura commandant du ponton!
+
+Vint ensuite une querelle d'intérieur qui ameuta presque tout le
+vaisseau. Mathieu, l'un des officiers de corsaires, tenait une petite
+boutique, qu'il avait mis tout son avoir à monter. Un soldat
+prisonnier, qui lui devait beaucoup voulait, néanmoins, obtenir encore
+du tabac à crédit. Mathieu refusa; le soldat insista, puis, d'une
+main, lui releva le menton et, de l'autre, prit du tabac. Un couteau
+de table était sur la boutique; Mathieu s'en saisit avec colère,
+frappa le soldat et, du coup, lui traversa le bras et le blessa au
+côté. Le sang coula abondamment; des cris tumultueux s'élevèrent, tels
+que «vengeance, vengeance contre les officiers», qui devinrent un mot
+de ralliement.
+
+La première chose que nous fîmes fut d'enfoncer la cloison de
+l'infirmerie pour faire échapper Mathieu, que l'infirmier conduisit
+aux Anglais, auxquels il raconta l'événement. Dans nos bagarres, les
+Anglais ne se hasardaient jamais parmi nous; cette fois, ils firent
+parler à travers les meurtrières; ils menacèrent de tirer, si l'on ne
+dégageait pas notre poste, et tout se calma à peu près. Il avait
+fallu bien de l'énergie pour tenir aussi longtemps; mais enfin nous y
+étions parvenus sans de graves accidents.
+
+Mathieu était fort aimé, et nous voulions l'avoir de nouveau parmi
+nous; c'était impossible sans s'exposer à des rixes incessantes ou
+sans un compromis; ce fut à ce dernier parti que l'on s'arrêta. On
+nomma un tribunal composé d'amis des deux adversaires; j'en fus élu
+président. Alors au tragique succéda le burlesque. Les juges
+s'assirent sur le pont au-dessous des hamacs qui étaient suspendus,
+attendu que c'était le soir; les uns n'avaient que leur chemise;
+d'autres étaient seulement enveloppés de leur couverture; moi, j'avais
+ma chemise, mon bonnet de coton, un caleçon court et point de bas.
+L'un des juges tenait un morceau de chandelle allumé à la main, et le
+greffier écrivait sur une gamelle renversée entre ses genoux. Les
+débats seraient certainement comiques à rapporter; mais il suffit de
+savoir que le blessé fut grassement indemnisé en argent, en tabac, que
+les conditions furent ponctuellement remplies des deux parts et que,
+dès le lendemain, Mathieu revint parmi nous.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ SOMMAIRE:--Au mois de mars 1808.--Troisième tentative d'évasion;
+ je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier,
+ aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son
+ pays.--La yole du radeau.--Pendant les tempêtes, la sentinelle du
+ radeau obligée de remonter sur le pont.--Je perce le ponton à la
+ hauteur des sabords et non pas à la flottaison, comme l'avaient
+ fait les Boulonnais.--Une nuit de gros temps, à deux heures du
+ matin, je me laisse glisser sur le radeau à l'aide d'une corde.
+ Rousseau, puis Peltier, me suivent.--L'officier de corsaire,
+ Dubreuil, glisse généreusement cinq guinées en or dans ma chemise
+ au moment où je quitte le ponton.--Nous nous emparons de la yole
+ et quittons le bord sans être aperçus des sentinelles.--Nous
+ abordons sur le rivage Nord de la rade et passons la journée dans
+ un champs de genêts.--La nuit suivante, nous nous remettons en
+ route. Rencontre d'un jeune paysan.--Peltier a la tête un peu
+ égarée.--En marche vers la Medway.--Grande charité de l'Anglais
+ Cole. Il nous reçoit dans sa maison et nous fait traverser la
+ rivière en bateau.--La grande route de Chatham à
+ Douvres.--Canterbury.--Nos provisions.--La mer.--La terre de
+ France à l'horizon.--Châteaux en Espagne. Douvres.--Depuis le
+ départ des Boulonnais, toutes les embarcations sont cadenassées
+ et dégarnies de mâts et d'avirons.--Exploration infructueuse sur
+ la côte.--À Folkestone, nous sommes reconnus.--Nous nous sauvons
+ chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous à
+ Canterbury.--Le lendemain soir, nous nous retrouvons.--En route
+ sur Odiham.--Cruelles souffrances endurées pendant nos
+ courses.--La soif.--Jeunes bouleaux entaillés par Rousseau.--Nous
+ atteignons Odiham un soir, à la nuit close, et nous sommes
+ accueillis par un Français nommé Ruby.--Repos pendant huit
+ jours.--Céré et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous
+ désirions.--Au moment où nous allions nous mettre en route, la
+ police nous arrête chez M. R....--En prison.--Le billet de
+ Sarah.--Tentative d'évasion.--Mis aux fers comme des
+ forçats.--Paroles du capitaine polonais Poplewski.--Soupçons qui
+ atteignent M. R...--Céré le provoque.--M. R... grièvement
+ blessé.--Nous quittons Odiham.--Je ne devais revoir ni Le
+ Forsoney ni Céré.--Histoire de Céré: Sa mort.--L'escorte qui nous
+ ramène au ponton.--Précautions prises pour nous empêcher de nous
+ échapper.--L'escorte de Georges III.--Projet de
+ supplique.--Quatre jours à Londres dans la prison dite de
+ Savoie.--Les déserteurs anglais.--Les onze cents coups de
+ schlague de l'un d'eux.--Fâcheuse compagnie.--Arrivée à Chatham,
+ le 1er mai 1808.--Magnifique journée de printemps.--_Le
+ Bahama_.--Les dix jours de black-hole.
+
+
+Le mois de mars 1808 était pourtant venu; c'est la saison des coups
+de vent, et c'est ce que j'avais attendu pour un nouveau projet
+d'évasion que j'avais conçu, et dans lequel je m'étais associé
+Rousseau et Peltier, autre aspirant qui vivait dans l'entrepont avec
+des matelots de son pays, mais qui, depuis quelque temps, se
+rapprochait de nous. C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans,
+rempli d'ardeur.
+
+Voici mon projet: Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau était
+obligée de monter à bord à cause des lames qui y déferlaient, et, tous
+les soirs, sur ce radeau, on hissait une yole qu'on y amarrait pour la
+nuit. Au lieu donc de percer le ponton à la flottaison, je le perçai à
+hauteur des sabords dans la direction du radeau, et j'attendis un gros
+temps, qui arriva comme à souhait.
+
+À deux heures du matin, qui était le moment où les sentinelles étaient
+le plus fatiguées, je sors du ponton, je me laisse glisser sur le
+radeau au moyen d'une corde, et je m'accroupis près de la yole,
+attendant Rousseau qui me suit et Peltier qui suit Rousseau.
+
+Nous coupons les amarres de la yole, nous la poussons à l'eau, nous
+nous y embarquons, nous nous allongeons dedans, et la laissons
+dériver. J'avais compté que la yole serait aperçue par quelque
+sentinelle; mais je pensais qu'on la supposerait enlevée par un coup
+de mer, et que, si on faisait courir après, ce serait sans
+précipitation; d'ailleurs, le soir, toutes les autres embarcations
+étaient hissées à bord et le temps de réveiller l'équipage, de mettre
+un canot à l'eau, était plus que suffisant pour nous donner l'avance
+nécessaire. Voilà, selon moi, ce qui était probable; mais nous fûmes
+encore plus favorisés, car nous passâmes sous les pieds de deux
+sentinelles des galeries, contre lesquelles une seule vague un peu
+malencontreuse aurait pu nous briser, et nous ne fûmes même pas
+découverts! tant les sentinelles s'étaient enveloppées de leurs
+manteaux, et s'occupaient à se préserver du froid ou du vent.
+
+Chacun de nous avait, autour du corps, une laize de calicot qu'il
+déploya avec ses bras en guise de voile, quand nous nous trouvâmes à
+une centaine de toises du _Bahama_; chacun de nous avait aussi une
+petite planche serrée contre la poitrine. Ces planches, percées d'un
+trou pour y passer les doigts et servir de poignée, nous tinrent lieu
+d'avirons ou de gouvernail. En un mot tout réussit parfaitement; nous
+dirigeâmes la yole vers le rivage nord de la rade; nous primes terre,
+grimpâmes la côte, trouvâmes un chemin, courûmes longtemps pour nous
+éloigner; et, au point du jour, nous nous cachâmes dans un champ de
+genêts, où nous passâmes la journée, mangeant les provisions que nous
+avions emportées du _Bahama_, et remerciant la Providence d'avoir
+récompensé notre audace. Un sentiment profond de reconnaissance ne me
+permet pas d'oublier qu'à l'instant où, le corps hors du ponton,
+j'allais en sortir ma tête avec laquelle je faisais un signe d'adieu,
+je vis venir à moi Dubreuil qui me dit, en ouvrant ma chemise et y
+glissant un papier: «C'est une lettre que tu feras parvenir à ma
+mère.» Généreux jeune homme! J'avais senti, à ce papier, un certain
+poids qui me décela une ruse touchante; il contenait réellement cinq
+guinées en or qui nous furent de la plus grande utilité, car nous
+étions loin d'être bien en fonds.
+
+Il avait plu une partie de la journée, aussi nous tardait-il de
+pouvoir marcher. À la nuit, nous prîmes notre point de départ, en nous
+dirigeant d'après le crépuscule. Une route se présenta à nous, nous y
+pénétrâmes. Arrivant à un détour, un jeune campagnard se trouva face à
+face de nous; il s'arrêta interdit; je lui demandai le chemin de
+Chatham: «N'y allez pas, répondit-il en tremblant, car le pont est
+gardé et vous seriez arrêtés.» Peltier, en ce moment, avait la tête un
+peu égarée; d'ailleurs, il comprenait peu l'anglais, de sorte qu'à ce
+mot «arrêtés», qui acheva de le bouleverser, il tira de son pantalon
+le morceau de fleure en forme de poignard dont chacun de nous était
+armé, et il s'avança disant qu'il voulait tuer cet homme. Rousseau se
+jeta sur Peltier, moi je couvris l'Anglais de mon corps, et nous
+déclarâmes résolument à M. Peltier que nous désirions ardemment notre
+liberté, que nous nous défendrions bravement à l'occasion; que nous
+attaquerions même des hommes armés; mais que, s'il voulait procéder
+par l'assassinat, il n'avait qu'à se séparer de nous. Ces paroles le
+ramenèrent à la raison. L'Anglais comprit, cependant, la portée du
+péril qu'il avait couru, et, par remercîment, il nous dirigea vers un
+chemin de traverse qui devait nous conduire jusqu'à une espèce de
+village, où nous pourrions traverser la Medway[181] sans être
+inquiétés.
+
+[Note 181: La Medway débouche dans l'estuaire de la Tamise.]
+
+Nous suivîmes longtemps cette direction sans trouver le Medway. Il
+était très tard et nous étions très fatigués, lorsque, voyant une
+petite maison d'où sortaient quelques rayons de lumière, nous nous
+décidâmes à frapper à la porte, qui, sans aucune méfiance, fut ouverte
+par un paysan d'une quarantaine d'années, et ayant au moins six pieds.
+Je lui demandai l'hospitalité, lui disant franchement qui nous étions,
+ajoutant, pour la forme, que nous étions bien armés et que sa vie nous
+appartenait. Particulièrement dans les campagnes, l'Angleterre abonde
+en âmes généreuses pour lesquelles la charité est un devoir. «Je me
+nomme Cole», nous dit l'homme à qui nous nous adressions, «je sers
+Dieu; j'aime mon prochain; je puis vous être utile, comptez sur moi!»
+Il appela sa femme, sa fille, qui se levèrent (elles étaient dans la
+chambre au-dessus de celle où se passait la conversation), firent bon
+feu, préparèrent quelques mets, descendirent un matelas, et là deux de
+nous se reposèrent pendant que l'autre veillait, et alternativement.
+Cole souriait en voyant cette précaution prise contre lui; il aurait
+voulu que tous les trois satisfissent en même temps leur besoin de
+sommeil; mais il comprenait pourtant le motif qui nous dirigeait. Une
+heure avant le jour, il prit un grand bâton, marcha en avant de nous,
+nous fit traverser la rivière dans un bateau et nous mit dans un
+chemin qui allait couper la grande route de Chatham à Douvres; nous le
+quittâmes, pénétrés de gratitude, mais ayant beaucoup de peine à lui
+faire accepter une guinée pour prix du feu, des vivres, du logement,
+du temps, qu'il nous avait si complaisamment donnés.
+
+Nous continuâmes notre route de manière à n'entrer à Canterbury qu'à
+la brune. Cette ville était à peu près à moitié du chemin que nous
+avions à faire pour arriver à Douvres, et nous devions y prendre
+beaucoup de provisions. J'étais le moins jeune des trois, celui qui
+s'exprimait le mieux en anglais, qui avait les habits le plus à la
+mode du pays; c'était moi qui étais chargé des achats. Rousseau me
+rasait, me brossait, me grimait au besoin, blanchissait mes cols de
+chemise avec de la craie et disait mille bouffonneries; nous nous
+donnions, par précaution, plusieurs rendez-vous consécutifs, et puis
+j'allais à mes emplettes. Je fis plusieurs courses à Canterbury, qui
+est assez grand pour qu'un étranger excite peu de curiosité; et nous
+en partîmes bien pourvus, chacun avait sa bouteille, son rhum, ses
+vivres particuliers, car il fallait prévoir les séparations.
+
+Avant de nous remettre en route, nous fîmes un bon repas derrière une
+haie. Vers minuit, nous trouvâmes de la paille près d'une grange; nous
+nous y enfouîmes pour dormir sans être exposés au froid, et nous nous
+y trouvâmes si bien que, sans nous en apercevoir, le crépuscule
+paraissait lorsque nous en sortîmes. Nous marchâmes cependant
+jusqu'assez avant dans le jour; toutefois Peltier était si mal
+habillé, plusieurs voyageurs nous regardèrent avec tant d'affectation,
+le voisinage toujours croissant de la côte nous parut si dangereux à
+affronter ainsi que, profitant de la première occasion de nous cacher
+dans les champs, nous nous dérobâmes à tous les regards pendant le
+reste du jour, mais après avoir renouvelé nos provisions dans un
+village que nous eûmes l'occasion de traverser.
+
+Le soir, nous reprîmes notre voyage, marchâmes toute la nuit,
+entrâmes, au lever du soleil, dans un bois et, bientôt après, nous
+eûmes devant nous le plus ravissant tableau qui pût charmer nos
+coeurs: la mer, à quelques milles, et, dans le lointain, la terre de
+France qui bornait l'horizon! Notre journée se passa à faire des
+plans, des projets, des châteaux en Espagne, et à nous délecter de
+l'enivrante perspective qui absorbait nos regards.
+
+Tout allait bien: le soir, nous entrâmes dans Douvres; nous nous
+assurâmes des endroits où nous pourrions trouver des embarcations,
+mais quand il fallut s'en emparer, nous rencontrions des gens qui se
+promenaient, qui passaient ou qui veillaient. Il fallut retourner dans
+notre bois; mais il pleuvait; les provisions diminuaient, et nous
+avions sommeil. Nous nous abritâmes du mieux que nous pûmes pour nous
+reposer. Enfin le soir vint; mais nous ne pouvions nous embarquer sans
+quelques vivres, et nous ne voulions pas nous risquer à en acheter à
+Douvres. Nous retournâmes donc jusqu'à un village où, le lendemain,
+nous en prîmes abondamment. Le soir, nous revînmes vers Douvres, que
+nous contournâmes, afin d'en visiter les anses avoisinantes. Là nous
+découvrîmes des embarcations, il est vrai; mais il paraît que, depuis
+le départ de nos trois Boulonnais, les ordres les plus stricts avaient
+été donnés pour qu'aucun bateau ne demeurât sur le rivage sans être
+enchaîné, cadenassé à terre et dégarni de ses mâts ou avirons. Ce fut
+pour nous le supplice de Tantale, car nous étions environnés de toutes
+les richesses que nos coeurs convoitaient, et elles se soustrayaient
+impitoyablement à notre usage.
+
+Voyageant avec les mêmes précautions, soumis à des privations de toute
+espèce, le courage nous donnait des forces, nous faisait braver la
+faim, la soif, les veilles, les marches, les inquiétudes, les dangers,
+les fatigues; et nous allâmes ainsi de Douvres à Deal[182], de Deal à
+Douvres, de Douvres à Folkestone; mais nous trouvâmes, partout, les
+mêmes obstacles. Enfin, en explorant ce dernier petit port, nous fûmes
+reconnus et poursuivis! «À Canterbury!» dis-je tout bas à ces
+messieurs. Aussitôt nous prîmes la fuite, chacun dans une direction
+différente, et nous la prîmes si bien que nous nous sauvâmes tous. Le
+lendemain soir, nous nous revîmes au rendez-vous; je retournai aux
+provisions qui furent copieuses; et, tout en nous restaurant, nous
+décidâmes qu'il fallait aller à Odiham; que nous nous y reposerions
+chez des Français; que nous y emprunterions de l'argent, car nous n'en
+avions presque plus; que nous y achèterions de bons vêtements, que
+nous reviendrions sur la côte quand nous présumerions que l'alarme
+actuelle serait calmée; que nous apporterions avec nous des limes pour
+couper les chaînes des embarcations, des scies ou autres outils pour
+abattre de petits arbres dont nous ferions des mâts, du calicot pour
+faire une voile, et qu'alors nous verrions bien si l'on pourrait
+encore nous empêcher de rendre nôtre un de ces bateaux, qui
+paraissaient si fort à notre convenance.
+
+[Note 182: Deal, ville maritime dans le comté de Kent, sur le
+Pas-de-Calais.]
+
+Que nous avions souffert dans nos expéditions! Un jour, nous restâmes
+les vingt-quatre heures entières sans rien prendre. Jamais un toit ne
+nous voyait sous son abri. Il fallait dormir pendant le jour, dans les
+fossés, les bois où les haies; et, la nuit, il fallait veiller,
+chercher, marcher, nous exposer. Une fois, nous n'eûmes, pour apaiser
+une soif excessive que l'eau bourbeuse des ornières d'un chemin, ou
+celle renfermée dans les trous formés par les pieds des chevaux. Nous
+étions enfin, dans la saison du vent, des grains, de la pluie, des
+brouillards, et encore du froid.
+
+Quel est donc cet âge, où l'on possède assez de forces physiques pour
+ne s'apercevoir qu'à peine de tant de rigueurs? Quelle est donc
+l'énergie de ce sentiment de la liberté, qui doue l'âme de tant de
+mépris pour ces rigueurs? Quel est, enfin, le bonheur de
+l'organisation de la jeunesse, pour trouver encore des paroles
+aimables dans ces cruelles positions, et pour oublier l'amertume de
+ces positions à la suite d'une lueur d'espérance, ou d'un instant
+d'adoucissement qui semble dissiper tant de soucis?
+
+Une fois, nous étions dans un taillis: «Faites-moi un boudoir», dis-je
+à Rousseau. Avec ses matériaux ordinaires, branches, feuilles sèches,
+mousse, pierres, joncs, genêts, morceaux d'écorce, tourbe, gazon, il
+construisit fort lestement une cabane vraiment charmante, où je
+m'étalai de mon long et dormis deux bonnes heures.
+
+Rousseau était allé à la découverte, et, depuis mon réveil, je
+l'attendais sans impatience, car il ne rapportait jamais ni proie, ni
+butin, ni nouvelles. J'avais attrapé une de ces petites bêtes qu'on
+appelle du Bon Dieu, et j'exerçais sa persévérance en la faisant
+monter, à l'infini, d'un doigt sur l'autre.--«Vous avez l'air bien
+heureux», me dit Rousseau, quand il revint.--«Il est vrai que, depuis
+longtemps, je ne m'étais autant amusé.»--«C'est bien de s'amuser; mais
+il faudrait que ce ne fût pas aux dépens de la liberté de cet animal;
+car, comme dit Sterne, le monde est assez grand pour vous deux.--«Vous
+avez raison, même sans le secours de Sterne, et je vais le laisser
+s'envoler; mais je détournais ainsi l'idée de la soif qui me dévore.»
+Rousseau me dit alors qu'il avait trouvé des sources magnifiques. Je
+me levai subitement, pris sa main et le suivis: il avait l'air d'un
+illuminé! Tout à coup il s'arrêta, et me montra un nombre infini de
+cataractes dont pas une, pourtant, ne frappait mes yeux. Je le croyais
+atteint de vertiges, et je m'en retournais, quand il m'expliqua que
+j'étais entouré de jeunes bouleaux dont il avait entaillé l'écorce, et
+qu'à chacune des centaines d'incisions qu'il avait faites, je
+trouverais constamment deux ou trois gouttes d'eau potable. C'était
+vrai, je me désaltérai, et lui, nouveau Moïse, posant en inspiré, il
+donna l'essor à sa verve enthousiaste dont les élans étaient toujours
+fort divertissants.
+
+Quant à Peltier, en longeant le taillis, il avait vu un fossé bordant
+un champ où paissaient des moutons gardés par des bergers. Avec de la
+mousse, avec des cravates noires, Rousseau s'était imaginé l'avoir
+métamorphosé en loup, et Peltier attendait dans le fossé un instant
+favorable pour s'emparer d'un des membres du troupeau, dont il voulait
+d'abord boire le sang tout chaud, et ensuite nous préparer la chair,
+car nous avions tout ce qu'il fallait pour faire du feu; mais nous ne
+l'osions presque jamais, à cause de la fumée qui pouvait nous faire
+découvrir. Toutefois les bergers ne se séparèrent pas; leur troupeau
+se tint rallié; et notre loup en fut pour sa transformation. Je
+préférais les bouleaux de Rousseau et sa riante imagination.
+
+Nous traversâmes Canterbury; nous prîmes la route de Londres dont, le
+soir, nous aperçûmes les édifices, à deux lieues de distance. Depuis
+l'hospitalité reçue chez Cole, nous n'avions franchi le seuil d'aucune
+maison pour nous y arrêter. Voyant, alors, une taverne sur la gauche
+de la route, où était pour enseigne le portrait de l'amiral Bathurst,
+il nous prit fantaisie d'y entrer, d'autant que, paraissant très
+fréquentée, nous pensions qu'on ne s'y occuperait que de nous servir.
+Nous cédâmes à ce désir qui nous valut un repas que l'abri seul dont
+nous jouissions aurait suffi pour rendre excellent. Cette halte nous
+soutint jusque de l'autre côté de Londres, que nous franchîmes sans
+nous arrêter, au grand regret de mes compagnons; mais nous pensions
+que nous y reviendrions, la bourse bien garnie. Bientôt nous aperçûmes
+Honslow-Heath; c'est la petite ville, près de laquelle Richardson
+prétend que sir Charles Grandisson croisa et arrêta la voiture où se
+trouvait Henriette Byron, traîtreusement enlevée par sir Hargrave
+Follexfren. Enfin, notre voyage continuant à être aussi heureux, nous
+atteignîmes Odiham, un soir, à la nuit close. Nous y fûmes accueillis
+chez un Français, nommé R..., qui occupait seul une de ces petites
+maisons situées à l'extrémité de la ville, bâties pour être louées aux
+Français; et nous prîmes celle-ci de préférence, parce qu'il aurait
+fallu traverser Odiham pour parvenir à celle où je m'étais réfugié
+lorsque je m'étais échappé des mains de mon garde quelque temps
+auparavant.
+
+Huit jours suffirent à peine pour remettre nos corps des fatigues que
+nous avions essuyées, pour guérir nos pieds qui étaient dans un état
+déplorable. Céré et Le Forsoney, seuls entre tous les Français, furent
+informés de notre présence; ils nous pourvurent de tout ce que nous
+désirions, et nous allions recommencer nos expéditions, lorsque nous
+fûmes arrêtés dans la maison de M. R..., qui avait été investie par la
+force armée. On nous enferma dans la prison de la ville. Le guichet
+était ouvert de midi à deux heures; les Français, les Anglais,
+venaient, à flots, nous visiter.
+
+Dans ce nombre, puis-je oublier la jeune Sarah qui, me tendant sa
+jolie main, laissa dans la mienne un billet où elle m'annonçait
+qu'elle savait que nous devions nous évader pendant la nuit, qu'elle
+se tiendrait à portée, et que, cette fois, elle ne me quitterait que
+lorsqu'elle m'aurait conduit en France!
+
+En effet nous avions des outils sur nous quand on nous arrêta, et nous
+ne fûmes pas fouillés; nous avions percé les murs de la prison; nous
+pouvions donc en gagner la cour pendant l'obscurité, et nos amis
+devaient, à minuit, nous jeter, par dessus le mur de clôture, une
+bonne échelle de corde. Tout cela fut exécuté; mais, à l'instant de
+mettre le pied à l'échelle, comme les courses nocturnes des Français
+avaient excité l'attention de la police, des coups de fusil partirent,
+les portes s'ouvrirent, nous fûmes saisis, mis aux fers comme des
+forçats, et jetés dans un cachot d'où l'on ne nous laissait sortir que
+de midi à une heure pour prendre l'air dans une cour. Rousseau se
+promenait à grands pas dans cette cour, marchant comme s'il ne
+s'apercevait pas qu'il avait une grande chaîne qui suivait ses pieds
+avec un grand fracas; ses bras étaient croisés, ses yeux levés au
+ciel; il avait l'air de chercher des idées pour quelque grande
+composition poétique. Peltier, comme s'il avait été toute sa vie un
+habitant des bagnes, avait relevé sa chaîne, l'avait attachée à sa
+ceinture, et semblait ne pas même se douter qu'il fût aux fers. Pour
+moi, je restais assis sur la paille de ma prison, me cachant à
+moi-même, autant que je le pouvais, ces horribles chaînes, et
+cherchant, en lisant ou écrivant, à m'étourdir sur cette affreuse
+position dont, par anticipation, j'ai dit deux mots précédemment.
+
+Dans le nombre des prisonniers du cautionnement qui nous avaient fait
+leur visite, se trouvait un capitaine polonais, nommé Poplewski; ce
+bel et brave homme, avec son excellente figure, était venu me prier
+d'accepter une fort belle montre que je refusai, en lui montrant ce
+que je devais à l'obligeante amitié de Céré et Le Forsoney. Il en
+parut très mortifié, et il lui échappa de dire que si nous nous étions
+réfugiés chez lui, nous n'aurions pas été saisis. Le propos fut
+entendu et commenté; enfin, Poplewski, qui n'avait hésité à parler que
+parce qu'il n'avait que des doutes, fut amené à dire qu'étant allé
+chercher quelque argent chez l'agent, peu d'heures avant notre
+arrestation, il y avait rencontré M. R... qui, à sa vue inopinée,
+avait cherché à se cacher. Il n'en fallut pas davantage pour notre
+jeunesse, dont l'exaspération fut au comble. En bouillant créole, en
+ami irrité, Céré fut le premier à aller chercher M. R...,
+l'apostrophant si vivement qu'un duel en fut la suite immédiate. M.
+R... fut grièvement blessé; mais, dès les premiers symptômes du
+mieux, l'agent le fit monter secrètement en voiture, et, sous un nom
+différent, l'envoya, dit-on, dans un cautionnement en Écosse. Depuis
+lors aucun de nous n'a pu retrouver sa trace; et, à tort ou à raison,
+il resta entaché dans le cautionnement, d'avoir, par intérêt ou par
+crainte d'être personnellement compromis, livré nos personnes à
+l'agent.
+
+Nous restâmes trois longs jours aux fers; des ordres de nous faire
+reconduire à Chatham arrivèrent alors, et, la nuit, six soldats et un
+sergent vinrent nous emmener sans que nous pussions prendre congé de
+nos amis. Hélas! j'en ai bien peu revu; je n'ai même jamais eu la
+douceur de me retrouver ni avec Céré ni avec Le Forsoney. Celui-ci fut
+licencié du service à sa rentrée en France, lorsque la paix fit opérer
+tant de réformes dans le personnel de la marine. Céré, par le crédit
+de sa famille, fut échangé, peu de temps après notre départ; il se
+rendit en France, fut nommé sous-lieutenant, alla se battre à côté de
+nos illustres guerriers, ne tarda pas à devenir lieutenant, se battit
+encore et fut blessé. «--Guérissez-vous, lui dit l'empereur, soyez
+capitaine, continuez, et vous irez loin!» «--Sire, lui avait répondu
+le noble jeune homme, je ne m'arrêterai qu'aux marches du trône.» Mais
+sa blessure était plus dangereuse qu'il ne le pensait, et elle
+l'enleva à sa famille, à ses amis, à sa patrie, qu'il aurait sans
+doute illustrée.
+
+Au départ de Céré, Le Forsoney lui avait remboursé ce qu'il m'avait
+prêté; bientôt, à mon tour, je pus en envoyer le montant à ce digne
+ami.
+
+Enfin Sarah se maria, par la suite, à l'un de nos prisonniers; elle a
+montré sa ravissante figure à Paris, en 1814; elle s'informa de moi;
+elle m'écrivit à Rochefort; mais j'étais à la mer; et quand, au retour
+de ma campagne, sa lettre me fut remise, elle était repartie pour
+l'Angleterre!
+
+Excellents amis, fille dévouée, que votre attachement nous avait fait
+de bien! Comme il nous dédommagea de nos malheurs!
+
+Notre escorte prit un excellent moyen pour déjouer les ressources de
+notre esprit entreprenant. Nous marchions toujours au milieu d'eux.
+Leurs armes étaient chargées. Dans les auberges, ils ne nous
+quittaient pas. Un soldat couchait à la porte de notre chambre, un
+autre, près de la croisée. Le sergent se faisait remettre, tous les
+soirs, nos vêtements, nos chapeaux, nos souliers, qu'il enfermait sous
+clef. Lorsque l'un de nous allait aux lieux d'aisance, deux d'entre
+eux l'y accompagnaient; une fois, pourtant, un seul m'y conduisit, et
+simplement armé de sa baïonnette; aussitôt après, j'achetai une
+tabatière que je fis remplir de tabac, dans le dessein de lui jeter
+cette poudre aux yeux, s'il s'avisait, une autre fois, de me conduire
+sans son camarade, et je me serais alors facilement sauvé, car ces
+cabinets se trouvaient presque toujours dans le voisinage de quelque
+jardin; mais, comme l'a dit Paterculus, l'occasion, voilée de la tête
+aux pieds, marche à reculons, elle n'a de cheveux qu'une mèche qui
+s'échappe de son front à travers le voile: elle est donc difficile à
+reconnaître, difficile à saisir, et il ne faut pas la laisser
+s'échapper. Or elle ne repassa plus pour moi.
+
+Nous revînmes de nouveau à Londres, où nous changeâmes d'escorte;
+mais, avant d'y entrer, une garde brillante qui nous atteignit au
+galop annonça le passage de Georges III qui revenait de Windsor.
+L'idée nous vint de nous précipiter devant sa voiture, agitant un
+papier, comme pour demander grâce! Rousseau goûta beaucoup ce projet;
+mais je lui fis observer qu'on ne pouvait implorer Sa Majesté qu'à
+genoux, et cette démarche, qui paraissait assurer notre liberté et qui
+avait été saisie avec enthousiasme, fut fièrement repoussée avec
+indignation.
+
+Le désir que nous avions précédemment formé d'un petit séjour à
+Londres, lors de notre retour, se trouva réalisé, car on nous y
+laissa quatre jours, mais détenus, et dans la prison dite de Savoie où
+l'on renfermait les déserteurs de l'armée anglaise, et qui, lorsque
+Charles-Quint visita Londres, lui avait servi de palais. Des Français
+au milieu de déserteurs anglais; quelle fête pour ceux-ci! La
+réception fut cordiale; ils nous prodiguèrent soins, sympathie; ils
+burent à notre santé, beaucoup plus, même, que nous le voulions. Ils
+se promettaient de déserter de nouveau, se proposaient de nous revoir
+en France, et en juraient par les cicatrices de coups de schlague, ou
+de fouet, dont leurs corps étaient sillonnés pour délit de désertion!
+Un d'entre eux en avait déjà reçus onze cents, et il en attendait
+trois cents autres, le jour de notre départ. Malgré tant de marques
+d'affection, nous nous trouvions là en très mauvaise compagnie; aussi
+les quittâmes-nous avec plus de plaisir que nous ne leur en
+témoignions.
+
+Rien de particulier jusqu'à Chatham où nous arrivâmes, le 1er mai
+1808, par un soleil magnifique levé, comme tout exprès, pour nous
+faire envisager notre prison avec plus de douleur! C'était le seul
+jour vraiment beau que l'on eût eu de l'année en ce pays; nous
+remarquâmes, toutefois, que, quoique assez au sud de l'Angleterre, les
+buissons d'aubépine avaient à peine de bourgeons. C'était néanmoins
+bien séduisant pour nous, qui pensions au black-hole qui nous
+attendait, et où, effectivement, nous fûmes ensevelis pendant dix
+jours, mais sans outils pour faire des excursions dans la cale, car on
+nous les avait retirés avant de nous mettre aux fers, à Odiham.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ SOMMAIRE:--Exaspération des prisonniers du _Bahama_.--Réduits à
+ la demi-ration après notre évasion.--Projet de révolte.--Disputes
+ et querelles.--Luttes de Rousseau contre un gigantesque
+ Flamand.--Les prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du
+ mauvais temps.--Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent
+ qu'ils ne descendront pas du parc avant de l'avoir reçu.--Milne
+ appelle du renfort.--Il ordonne de faire feu; mais le jeune
+ officier des troupes de Marine, qui commande le détachement,
+ empêche ses soldats de tirer.--Je monte sur le pont en
+ parlementaire.--Je n'obtiens rien.--Stratagème dont je
+ m'avise.--À partir de ce jour, les esprits commencent à se
+ calmer.--Nouvelles tentatives d'évasion.--Milne emploie des
+ moyens usités dans les bagnes.--Ses espions.--Nouvelle agitation
+ à bord.--Audacieuse évasion de Rousseau.--Il se jette à l'eau en
+ plein jour en se couvrant la tête d'une manne.--Il est ramené sur
+ _le Bahama_.--Tout espoir de nous échapper se dissipe.--La
+ population du ponton.--Sa division en classes: les Raffalés, les
+ Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.--Subdivision des Raffalés,
+ les Manteaux impériaux.--Le jeu.--Rations perdues six mois
+ d'avance.--Extrême rigueur des créanciers.--Révoltes périodiques
+ des débiteurs.--Abolition des dettes par le peuple
+ souverain.--Nos distractions.--Ouvrages en paille et en
+ menuiserie.--Le bois de cèdre du _Bahama_.--Ma boîte à
+ rasoirs.--Je me remets à l'étude de la flûte.--Les projets de
+ Rousseau.--La civilisation des Iroquois.--Charmante causerie de
+ Rousseau, les bras appuyés sur le bord de mon hamac.--Je lui
+ propose de commencer par civiliser le ponton.--Nous donnons des
+ leçons de français, de dessin, de mathématiques et
+ d'anglais.--J'étudie à fond la grammaire anglaise.--_Le Bahama_
+ change de physionomie.--Conversions miraculeuses; le goût de
+ l'étude se propage.--Le bon sauvage Dubreuil.--Sa passion pour le
+ tabac.--La fumée par les yeux.--En juin 1808, après vingt mois de
+ séjour au ponton, je reçois une lettre de M. de Bonnefoux par les
+ soins de l'ambassadeur des États-Unis.--Cet ambassadeur, qui
+ avait été reçu à Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du
+ Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.--Je quitte le
+ ponton et me sépare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil
+ et de mes autres compagnons d'infortune.
+
+
+Nous trouvâmes le ponton dans un grand état d'exaspération. Notre
+évasion avait excité l'irascibilité du commandant Milne, qui ne
+traitait plus les prisonniers qu'avec une sauvage dureté. D'abord il
+entreprit de trouver leurs outils; mais ses recherches ne l'ayant pas
+conduit à leur découverte, il réduisit à moitié leur ration, déjà si
+exiguë et il finit par obtenir la restitution de ces instruments de
+désertion en plaçant nos camarades dans la cruelle alternative, ou de
+les rendre ou de souffrir éternellement de la faim. Les autres ordres
+que ce monstre à face humaine avait donnés sur la police intérieure
+étaient empreints du même cachet. Aussi n'y avait-il qu'un cri dans le
+ponton, celui de révolte; qu'une pensée, celle de massacrer les
+Anglais qui nous gardaient!... et puis, sauve qui peut!
+
+Nous nous associâmes, Rousseau et moi, avec ardeur, à ces plans de
+vengeance. Le complot fut promptement organisé, et le succès en
+semblait assuré; mais, quand nous approchâmes du moment de
+l'exécution, nous ne comptâmes plus, excepté dans les audacieux
+Corsairiens, que de tièdes coopérateurs; et, en effet, enlever le
+ponton ou s'en rendre maîtres: facile! Exterminer la garnison: facile!
+Mais sauve qui peut!... restreint à un fort petit nombre d'entre nous,
+car, quelle que fût l'heure de l'entreprise, les autres pontons
+devaient en avoir connaissance et envoyer du secours! Admettons même
+qu'il n'en fût rien, qui gagnait la terre après ce coup de main? Deux
+cents prisonniers tout au plus que pouvaient contenir les canots du
+_Bahama_! et qui aurait ramené ces embarcations, pour venir chercher
+les six cents restants, dans trois autres voyages consécutifs? Quels
+eussent été les deux cents premiers? Sur ce chiffre, combien n'y en
+aurait-il pas eu sans argent, sans vêtements convenables, sans
+connaissance de la langue anglaise? Enfin pouvait-on se faire illusion
+sur l'activité des recherches, la rigueur des lois du pays, la
+probabilité des représailles, et, au bout de tout cela, on était bien
+forcé de voir l'échafaud, l'échafaud menaçant et ignominieux qui nous
+attendait. Ces considérations finirent par prévaloir; on abandonna ce
+projet de colère; mais les coeurs restèrent ulcérés, et Milne, qui en
+eut quelque connaissance, redoubla d'implacabilité.
+
+L'aigreur qui avait gagné nos caractères se manifestait à tout moment.
+L'on ne voyait à bord que disputes, menaces, querelles, duels ou
+combats: dans un de ceux-ci, Rousseau se mesurant contre un colossal
+Flamand qui l'avait défié à la lutte, s'élança sur ce géant, et
+faisant l'effet d'une formidable catapulte, le frappa de la tête
+contre le creux de l'estomac, le renversa dans le sang qu'il lui fit
+vomir, appuya sur lui son genou victorieux, le tint d'une main par les
+cheveux, et l'autre levée, prête à l'assommer s'il avait fait signe de
+résistance, il représentait le bel Hercule de Bosio que je n'ai jamais
+pu voir, aux Tuileries, sans me rappeler la pose sublime de mon
+robuste ami.
+
+Mais une scène plus terrible éclata à cette époque: un très mauvais
+temps avait empêché de porter les vivres qui, journellement, nous
+venaient de terre. Il n'y avait que du biscuit à bord: on nous en
+donna. Les prisonniers réclamèrent ce qui leur était dû, et
+déclarèrent qu'à la nuit ils ne descendraient pas du parc, s'ils ne
+l'avaient pas reçu. Milne appela main-forte des autres pontons, les
+soldats se rangèrent en armes sur le pont, et autour du parc qu'ils
+dominaient. L'heure de descendre sonna, Milne nous fit sommer
+d'évacuer le parc; personne n'obéit. «Feu!» cria-t-il. Mais un jeune
+officier d'infanterie de marine, qui était le chef direct de la
+troupe, ne répéta pas cet ordre que Milne répéta avec rage, et qui
+pourtant ne fût pas donné par l'officier. Honneur à tant d'humanité!
+cet admirable jeune homme, recommandant bien à ses soldats de ne pas
+tirer sans son commandement exprès, se pencha alors vers nous et il
+prononça quelques paroles dont on pouvait deviner la bienveillance par
+ses gestes, mais elles furent couvertes par les cris: «Égorgez-nous!»
+M'apercevant cependant, que la noble conduite de l'officier avait
+produit quelque impression, trouvant d'ailleurs moins d'énergie dans
+les derniers cris des prisonniers, je montai sur un banc. Agitant
+alors la main comme pour réclamer le silence, je parvins à l'obtenir
+et, prétextant qu'il pouvait y avoir quelque malentendu, je demandai
+l'assentiment pour aller m'en expliquer avec Milne, ce que Français et
+Anglais acceptèrent.
+
+Je montai, alors, sur le pont; toutefois je ne pus rien gagner en
+demandant de la modération, et je m'acheminai vers le parc pour
+rejoindre mes compagnons d'infortune. Le jeune officier, à la figure
+douce et blonde, voulut me retenir en alléguant le carnage qui allait
+avoir lieu. «Et mon honneur?» lui dis-je, en me dégageant de sa main
+pour continuer ma route; mais, à peine atteignais-je la porte de
+l'échelle, qu'une lueur nouvelle frappa mon esprit, et je revins sur
+mes pas.
+
+Dans les grandes crises, s'il est, parfois, un moment unique où la
+voix de la conciliation peut se faire entendre, et si j'avais été
+assez heureux pour pouvoir me faire écouter dans le parc, au milieu de
+l'agitation générale, il en est un, aussi, où, souvent, on réussit en
+frappant plus fort. Ce moyen opposé, je résolus de le tenter sur les
+Anglais, et je revins vers Milne dont la figure était vraiment, alors,
+celle d'un tigre: il en avait la gueule écumante, les yeux enflammés,
+la voix rugissante, la démarche tortueuse: «Eh bien», lui dis-je,
+«faites feu, puisque vous le voulez, mais c'est votre arrêt de mort!
+vous ne connaissez pas les Français, je le vois bien! Sachez donc que
+ces huit cents hommes qui sont sous vos yeux et dont la moitié
+ressemble à des squelettes, vont s'animer à l'odeur de la poudre; vous
+allez en faire des lions que rien n'arrêtera; ils monteront sur les
+cadavres, le parc sera franchi, le pont sera envahi; les soldats
+seront massacrés: il en arrivera ce qui pourra, mais vous, oui, vous,
+ils vous chercheront à plaisir et vous déchireront en pièces.» Milne
+fut terrifié; il me demanda ce qu'il fallait qu'il fît. «Rien», lui
+répondis-je, «gardez vos soldats, fiez-vous-en à leur chef et
+contentez-vous de nous surveiller. Deux heures ne seront pas
+écoulées, croyez-moi, que le malaise, la fraîcheur de la nuit, la
+fatigue, le sommeil, l'ennui s'empareront des prisonniers.
+D'eux-mêmes, alors, ils se décideront à descendre, pourvu qu'ils ne
+croient pas y être forcés: ils s'en vanteront, peut-être; vous ferez
+semblant de ne pas entendre; vous éviterez ainsi l'effusion du sang
+par un petit sacrifice d'amour-propre; et, demain, il n'y paraîtra
+plus!» L'officier fut de mon avis, Milne résista quelque temps; enfin
+il céda à la raison, et peut-être à la crainte. Je redescendis, alors;
+je dis aux prisonniers qu'on reconnaissait que nous étions dans notre
+droit, qu'on nous laissait la faculté de rester dans le parc; et je
+n'avais pas fini de parler que cinq ou six quolibets furent lancés
+contre les Anglais; mais la moitié d'entre nous étaient déjà en train
+de descendre, et la seconde ne tarda pas à suivre la première. Ainsi
+finit ce terrible complot, cet épisode orageux; mais si jamais j'ai
+cru au dernier de mes jours, ce fut, certes, celui dont je viens
+d'esquisser les événements.
+
+Par une conséquence ordinaire, à partir de ce moment, où nous sortions
+d'un état violent poussé jusqu'à ses dernières limites, les esprits se
+calmèrent visiblement et, bientôt, nous nous remîmes à soudoyer nos
+gardes, à nous procurer de nouveaux outils, et à faire encore des
+trous à ce malheureux ponton.
+
+Le premier ne fut pas heureux; les Anglais le découvrirent lorsqu'il
+était seulement à moitié fait. Celui-ci avait été percé dans le bois;
+le second fut pratiqué dans les grilles qui barraient les sabords, et
+dont nous entreprîmes de scier une partie suffisante pour passer le
+corps, mais il fut encore découvert. Ces deux trous appartenaient à
+Rousseau et à moi. Deux autres dans les flancs du navire et pour
+d'autres prisonniers eurent le même sort; mais nos geôliers y mirent
+si peu de cérémonie, ils allèrent si droit au but, que nous ne pûmes
+plus douter que Milne n'avait pas rougi d'employer un moyen qui n'est
+usité que dans les bagnes, et qu'il payait un espion parmi nous.
+Ainsi, nous étions odieusement trahis! Il éclata un nouveau cri de
+vengeance à bord; les têtes se montèrent de nouveau, les soupçons, les
+menaces les plus foudroyantes se portèrent tantôt sur l'un, tantôt sur
+l'autre, mais, comme il devait y avoir beaucoup d'injustice dans ces
+soupçons, il fallut s'attacher à calmer ces premiers mouvements, il
+fallut surtout ne plus faire de trous puisqu'ils étaient inutiles et
+que c'eût été renouveler la fermentation générale. On vit, alors,
+Milne sourire, parfois, avec une joie cruelle en nous regardant dans
+le parc, et disant qu'il était certain que plus un prisonnier ne
+sortirait du _Bahama_, et qu'il voulait être damné s'il était trompé.
+
+Toutefois, sa joie fut courte: je me promenais, un jour, avec Rousseau
+sur le gaillard d'avant; nous regardions du côté de la poulaine où il
+vit une espèce de corbeille de bord appelée manne; tout à coup, il me
+dit qu'il allait en bas pour chercher un bout de corde, et un
+bilboquet, ce qu'il fit en effet. Il me pria alors d'occuper, en
+jouant au bilboquet, l'attention de la sentinelle qui, dans sa
+guérite, s'était mise à l'abri d'une petite pluie. J'y réussis; lui,
+pendant ce temps s'était coiffé de la manne jusqu'aux épaules, l'avait
+bien attachée, après y avoir, en outre, logé ses vêtements dont il
+s'était dépouillé; il s'était ensuite laissé glisser dans l'eau, et,
+en plein jour, nageant debout, passant même sous la galerie de Milne,
+il s'était confié au courant qui l'entraîna assez rapidement vers la
+Tamise: je le perdis de vue après une heure d'intervalle, et je le
+crus sauvé. Mais, ô malheur! Un canot qui revenait de Londres à
+Sheerness passa si près de lui au moment où il allait prendre terre,
+que les avirons heurtèrent la manne, la couchèrent, et alors parut à
+leurs yeux l'infortuné fugitif qui fut ramené à bord, et que l'affreux
+Milne, rugissant comme il n'avait jamais rugi, fit renfermer dans le
+black-hole sans lui donner le temps ni de se reposer, ni de se
+sécher. Je demandai à partager son cachot, alléguant que j'avais
+coopéré à l'évasion et que, s'il y avait eu deux mannes j'aurais été
+de la partie avec Rousseau; mais Milne ne comprenait pas ce langage;
+il crut, en refusant ma demande, punir avec aggravation celui que
+chacun ne regardait plus qu'avec un sentiment de chaleureuse
+admiration, et sa réponse fut encore un long rugissement.
+
+Après la fatale reprise de Rousseau, nous fûmes tellement resserrés,
+tellement espionnés que tout espoir de nous échapper se dissipa, et
+que nous pûmes voir à nu l'horreur d'une position, adoucie jusque-là,
+par quelques chances de liberté. Jusqu'à présent, je n'ai parlé du
+ponton qu'en homme qui n'en ressentait pas l'odieux malaise, tant nos
+idées se concentraient sur notre évasion! Mais le désenchantement
+était venu et force fut bien de voir où nous étions.
+
+Les pontons, ce séjour d'étroite détention, était aussi celui d'une
+liberté illimitée, ou plutôt d'une licence sans frein, car il
+n'existait ni crainte, ni retenue, ni amour-propre dans la classe qui
+n'avait pas été dotée des bienfaits de quelque éducation. On y voyait
+donc régner insolemment l'immoralité la plus perverse, les outrages
+les plus honteux à la pudeur, les actes les plus dégoûtants, le
+cynisme le plus effronté, et dans ce lieu de misère générale, une
+misère plus grande encore que tout ce qu'on peut imaginer.
+
+La population s'y divisait en trois classes: Les Raffalés, les
+Messieurs ou Bourgeois, les Officiers. Les Raffalés qu'on appelait
+aussi le Peuple souverain était une formidable agrégation des plus
+mauvais sujets; leur rendez-vous habituel était l'entrepont. Les
+marins ou soldats qui avaient conservé quelque chose de la dignité
+humaine, composaient les Bourgeois qui, avec les Officiers des
+corsaires ou des navires marchands, logeaient dans la première
+batterie.
+
+Parmi les Raffalés, se trouvait une subdivision plus abrutie encore ou
+plus malheureuse, à laquelle on donnait le nom de Manteaux Impériaux.
+Ceux-ci étaient réduits à ne plus posséder au monde que leur
+couverture qu'ils appelaient Manteau, et comme elle était couverte de
+milliers de poux, on avait irrespectueusement imaginé que c'était la
+représentation des abeilles du manteau de cérémonie de l'Empereur, et
+de là le nom de Manteau Impérial. Ces infortunés ne mangeaient rien,
+tant que la clarté du jour durait; seulement, le soir, ils se
+répandaient de tous côtés sous les hamacs, marchant à quatre pattes,
+et cherchant, pour les dévorer, des pelures de pomme de terre, des
+croûtes de pain, des os ou autres débris qu'ils pouvaient trouver dans
+les coins ou au milieu des tas d'ordures de la batterie. Leur coucher
+n'était pas plus somptueux; ils s'étendaient sur le dos et sur le
+plancher du pont, côte à côte, avec leur fidèle et unique couverture.
+Quand minuit sonnait, l'un d'eux commandait: «Par le flanc droit!» ils
+se mettaient alors sur le côté droit, en emboîtant leurs genoux dans
+le dessous des jarrets de leurs voisins; et à trois heures du matin,
+au commandement de «Pare à virer!» ils changeaient de côté et se
+plaçaient sur le flanc gauche.
+
+Ils avaient, cependant, leur ration, leur hamac, leurs vêtements, tout
+comme les autres; mais le jeu les réduisait à s'en déposséder aussitôt
+qu'ils les avaient reçus; et quel jeu! Au plus fort numéro avec deux
+ou plusieurs dés! Ainsi, d'abord, ils perdaient tout ce qu'ils avaient
+en propre; ensuite leurs habits et leurs vivres, pour un, deux, huit
+jours et jusqu'à six mois en avance. Les gagnants se faisaient
+impitoyablement payer dès la réception, et s'ils ne se servaient pas,
+pour eux-mêmes, soit de la ration, soit des vêtements, ils vendaient
+pour deux sous, à d'autres prisonniers, ce qui réellement en valait
+vingt.
+
+Les vaincus commençaient par se soumettre, mais lorsque au bout de
+quelques mois ils se trouvaient en majorité, ils s'insurgeaient, se
+choisissaient un chef qu'ils décoraient de deux fauberts ou balais de
+petits cordages, en guise d'épaulettes; nommaient un tambour auquel
+ils donnaient un accoutrement fantastique, une gamelle en bois pour
+caisse, et ils parcouraient le ponton, proclamant avec une joie
+infernale que le Peuple Souverain reprenait ses droits, qu'il
+décrétait l'abolition des dettes, que l'égalité était sa devise et
+que... malheur à qui appellerait de cette décision! Il fallait alors
+se mettre en garde contre cette brutale boutade, mais dès le
+lendemain, les dés reprenaient leurs droits; il se formait un nouveau
+noyau de Manteaux Impériaux composé des moins heureux ou des plus
+maladroits, et, tout au plus, il n'y avait qu'un déplacement de
+personnes, car le fonds des choses restait le même; et, après une
+nouvelle révolution de temps, arrivait une autre explosion de
+démonstrations soi-disant républicaines! Qui reconnaîtrait dans ces
+tableaux, cette orgueilleuse espèce humaine dont on a dit:
+
+ .....Coelumque tueri
+ Jussit et erectos ad sidera tollere vultus.
+
+Malgré le juste effroi que nous causaient, de temps à autre, les
+Manteaux Impériaux, les Raffalés et le Peuple Souverain, nous savions,
+cependant, qu'ils craignaient la police anglaise en cas de tentative
+de meurtre ou de meurtre même, et ce que nous redoutions d'eux,
+réellement, à part leur ignoble aspect, était la quantité de poux de
+corps qu'ils mettaient en circulation parmi nous, et dont nul n'était
+exempt. Au bout de huit jours un pantalon en avait des nichées
+indestructibles; ils pleuvaient en quelque sorte sur nous. En adoptant
+des caleçons que je faisais laver à l'eau bouillante, j'étais parvenu
+à en avoir moins qu'auparavant, mais il était à peine suffisant d'en
+changer deux fois par semaine.
+
+Voilà pourtant à quoi nous étions réduits, et nos seules distractions
+étaient, dans notre coin particulier, une partie de reversis, le soir;
+puis force pipes de tabac qui achevaient de désorganiser nos
+poitrines, et certains travaux comme ouvrages en paille ou en
+menuiserie. _Le Bahama_ était un vaisseau construit en bois de cèdre
+et pris sur les Espagnols: le bois sorti de nos trous servait à divers
+de ces ouvrages; et tout l'intérieur du nécessaire de toilette que
+j'avais dès ce temps-là, et que j'ai encore, fut alors mis à neuf avec
+le bois du trou par lequel Rousseau, Peltier et moi, nous nous étions
+évadés. Tous les jours, je me sers de mes rasoirs, et, en ouvrant la
+boîte où ils sont renfermés, je frisonne involontairement quelquefois,
+en me reportant à ces temps d'un détestable souvenir! Je tiens à ce
+meuble cependant, parce que, lorsqu'il m'arrive quelque événement
+fâcheux, il me dit, aussi, que j'ai vu des jours plus malheureux
+encore, et c'est une sorte de consolation.
+
+Je cherchai à me remettre à ma flûte, mais les sons ne sortaient pas;
+les doigts se refusaient à l'exécution. J'y mis pourtant de
+l'insistance; peu à peu, j'en fis mon occupation chérie, et l'étude
+revint ensuite qui, seule, pouvait efficacement soutenir mon moral.
+
+Rousseau eut beaucoup plus de peine à prendre son parti. D'abord, ne
+pas agir pour sa liberté, pour lui ce n'était pas vivre, mais comme il
+avait une excessive exaltation, il finit par trouver une idée à
+laquelle il s'attacha exclusivement, et, s'adonnant à ses nouveaux
+projets avec sa chaleur accoutumée, il parut soulagé. Il songeait à la
+civilisation des Iroquois, chez lesquels un jour, il projetait d'aller
+s'établir, et il s'en occupait avec tant de bonne foi qu'il acheva
+tout son plan, et qu'il nous débitait à cet égard mille folies fort
+divertissantes, mêlées de beaucoup d'esprit et, parfois d'un grand
+sens.
+
+Un jour qu'il s'était levé de très bonne heure, il vint me présenter
+quelques difficultés d'exécution qui avaient troublé son sommeil. Ses
+deux bras étaient appuyés sur le bord de mon hamac, et là, avec une
+amabilité charmante, il m'entretenait de ses rêves. Il était surtout
+fort embarrassé de la place qu'il me donnerait dans ses États. Nous
+devisions sur ce sujet, car je caressais sa chimère puisque cela lui
+faisait du bien, lorsque je vins à lui demander si, pour s'exercer à
+la science de la civilisation, il ne pourrait pas commencer par
+s'essayer à civiliser le ponton. À ces mots, il me regarda comme s'il
+eût été pétrifié, il me serra dans ses bras, m'engageant à m'associer
+à cette oeuvre, ce à quoi je consentis volontiers, et, dès lors,
+tournant toutes les facultés de son esprit vers ce nouveau but, il me
+proposa de procéder par l'instruction élémentaire, et de chercher,
+sans relâche, à la répandre dans les masses. Cette entreprise eut pour
+nous un avantage bien grand auquel nous n'avions pas pensé, car ayant
+ainsi l'occasion de donner des leçons de français, de dessin, de
+mathématiques et d'anglais, à quelques prisonniers assez bien en fonds
+pour en obtenir une rétribution, nous eûmes un peu de bière et de
+fromage à ajouter à notre simple ration, quand l'envoi des sommes que
+nous avions à recevoir de France tardait un peu; et lorsqu'elles nous
+parvenaient, nous faisions tourner ces rétributions au bien-être des
+plus malheureux du ponton. C'est encore à cette circonstance que je
+dois d'avoir pénétré aussi avant que je le fis, dans les difficultés
+de la langue du pays et d'avoir composé la _Grammaire anglaise_ qui,
+ensuite, a été imprimée.
+
+Depuis ce moment, _le Bahama_ changea visiblement de physionomie; nous
+fîmes des conversions miraculeuses; là, comme il était arrivé à bord
+de _la Belle-Poule_ on vit le goût de l'étude se propager, se
+populariser, s'enraciner, changer les caractères, épurer les esprits,
+et procurer une sorte de bonheur.
+
+Dubreuil même, le bon et sauvage Dubreuil, qui ne connaissait que sa
+pipe, fut aussi de nos disciples: avec ses moeurs flibustières, ce
+corsairien était un homme qui avait quelquefois des saillies
+étonnantes. Je lui disais même, une fois, à ce sujet, qu'il ne lui
+manquait qu'un peu de politesse pour être partout d'un commerce fort
+agréable; il me demanda alors ce que c'était que la politesse. Voulant
+un peu l'embarrasser, je lui répondis par ces vers de Voltaire:
+
+ La politesse est à l'esprit,
+ Ce que la grâce est au visage;
+ De la bonté du coeur elle est la douce image.
+ --Et c'est la bonté qu'on chérit.
+
+Dubreuil me répondit: «Va-t-en dire à celui qui parle ainsi qu'il est
+un sot: Sa grâce du visage, ce sont des grimaces; d'ailleurs, moi, je
+veux qu'on m'aime pour ma bonté et non pas pour la _douce image_ de ma
+bonté!» puis il répéta plus de vingt fois: la _douce image_ et
+toujours, par la suite, quand quelque chose lui paraissait peu
+sincère, il disait: c'est de la _douce image_.
+
+Ce pauvre Dubreuil, il avait eu un bien grand chagrin, celui d'arriver
+à ne pas posséder un seul sou, et de ne plus avoir rien à vendre pour
+acheter du tabac. Nous n'étions pas plus en fonds que lui pour le
+moment, car nous n'en étions pas encore à nos leçons et nous ne
+pouvions, Rousseau ni moi, lui procurer les moyens d'en avoir. Je crus
+qu'il en deviendrait fou; il essayait quelquefois de se casser la tête
+contre la muraille du vaisseau; il en fut enfin si malheureux, tant il
+est funeste d'avoir des habitudes aussi enracinées qu'une sombre
+mélancolie s'empara de lui et menaça sa vie. Enfin, je trouvai quelque
+argent à emprunter, nous lui fîmes, à grand peine, accepter sa
+provision quotidienne et il reprit sa bonne humeur accoutumée.
+
+La manière dont il me remercia mérite d'être citée: Il voulait,
+dit-il, m'enseigner, en fumant, à faire sortir la fumée par les yeux.
+Peu m'importait assurément, mais je crus devoir me prêter à cette
+marque singulière de gratitude. Il me pria alors, de bien observer les
+grimaces qu'il serait obligé de faire en activant sa pipe; et quand il
+frapperait du pied de lui presser la poitrine avec le plat de la main
+pour donner plus de force à ses poumons. Je suivis ponctuellement ses
+instructions; lorsque ma main fut à l'endroit indiqué, il baissa sur
+mes doigts sa pipe qui était brûlante et me fit jeter un cri. En
+relevant le bras, je cassai sa maudite pipe entre ses dents, puis des
+deux mains je le pris par le cou, mais il riait si fort, il avait une
+si bonne figure que je le laissai aller. «Vois, me dit-il, comme tu es
+ingrat; tu devrais me payer pour t'avoir appris un si joli tour de
+société; eh bien, c'est moi qui veux payer, et au premier argent que
+je recevrai, c'est moi qui me charge du règlement.» Il tint, ma foi,
+bien parole quelque temps après.
+
+Nous arrivâmes ainsi au mois de juin 1809, et il y avait vingt mois
+que j'étais au ponton lorsque je reçus une lettre de M. de Bonnefoux
+qui me parvint par les soins d'un ambassadeur des États-Unis,
+accueilli par lui à Boulogne, accomplissant une mission d'abord à
+Paris, ensuite à Londres. En reconnaissance des politesses ou des bons
+offices de M. de Bonnefoux, il lui avait promis de me faire remettre
+au cautionnement, et effectivement, le lendemain, les portes du ponton
+me furent ouvertes! Trop de larmes de joie, trop de délire, trop de
+regrets, en même temps vinrent se mêler à cette inespérée nouvelle
+pour que j'essaie de les décrire! Craignant, toutefois, que je ne me
+chargeasse de lettres de la part de prisonniers on ne me donna que
+cinq minutes pour faire mes apprêts, et, je puis le dire avec
+sincérité, mon coeur saigna de douleur, mes larmes coulèrent avec
+abondance en me séparant de Rousseau, de Dubreuil, de mes compagnons
+d'infortune, de mes élèves, et en m'arrachant à leurs embrassements, à
+leurs pleurs, à leurs manifestations d'amitié.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ SOMMAIRE: Le cautionnement de Lichfield.--La patrie de Samuel
+ Johnson.--Agréable séjour.--Tentatives infructueuses que je fais
+ pour procurer à Rousseau les avantages du cautionnement.--Je
+ réussis pour Dubreuil.--Histoire du colonel Campbell et de sa
+ femme.--Le lieutenant général Pigot.--Arrivée de Dubreuil à
+ Lichfield.--Un déjeuner qui dure trois jours.--Notre existence à
+ Lichfield.--Les diverses classes de la société anglaise.--La
+ classe des artisans.--L'agent des prisonniers.--Sa bienveillance
+ à notre égard.--Visite au cautionnement
+ d'Ashby-de-la-Zouch.--Courses de chevaux.--Visite à Birmingham,
+ en compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa
+ famille.--J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice Mme
+ Calalani.--Les Français de Lichfield.--L'aspirant de marine
+ Collos.--Mes pressentiments.--Le cimetière de Thames.--Les
+ vingt-huit mois de séjour à Lichfield.--Le contrebandier
+ Robinson.--Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été
+ échangé contre un officier anglais et que je devrais être en
+ liberté.--Il vient me chercher pour me ramener en France.--Il
+ m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson, fait la même
+ démarche auprès de mon frère, qui, lui aussi, a été échangé.--Mes
+ hésitations; je me décide à partir.--J'écris au bureau des
+ prisonniers. J'expose la situation et je m'engage à n'accepter
+ aucun service actif.--Robinson consent à se charger de Collos,
+ moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà promises.--La
+ chaise de poste.--Arrivée au petit port de pêche de Rye.--Cachés
+ dans la maison de Robinson.--Le capitaine de vaisseau Henri du
+ vaisseau _le Diomède_ sur lequel Collos avait été pris.--Il se
+ joint à nous.--Cinquante nouvelles guinées promises à
+ Robinson.--Au moment de quitter la maison de Robinson à onze
+ heures du soir, M. Henri donne des signes d'aliénation mentale,
+ et ne veut plus se mettre en route. Je lui parle avec une fermeté
+ qui finit par faire impression sur lui.--Nous nous embarquons et
+ nous passons la nuit couchés au fond de la barque de
+ Robinson.--Ce dernier met à la voile le lendemain matin et passe
+ la journée à mi-Manche en ralliant la côte d'Angleterre quand des
+ navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.--Coucher du
+ soleil.--Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou noyés.--La
+ chanson mi-partie bretonne, mi-partie française du commandant
+ Henri.--Terrible bourrasque pendant toute la nuit.--Le feu de
+ Boulogne. La jetée.--La barque vient en travers de la
+ lame.--Grave péril.--Nous entrons dans le port de Boulogne le 28
+ novembre 1811.--La police impériale.--À la Préfecture
+ maritime.--Brusque changement de situation.--M. de Bonnefoux
+ m'annonce que je viens d'être nommé lieutenant de
+ vaisseau.--Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un
+ contrebandier de ses amis, le malheur arrivé à mon frère et à
+ Stevenson.--Ils avaient été arrêtés au moment où ils
+ s'embarquaient à Deal.--Le ponton _le Sandwich_ voisin du
+ _Bahama_ en rade de Chatham.--Départ de M. Henri pour Lorient, de
+ Collos pour Fécamp.--Je séjourne dix-neuf jours chez mon cousin
+ et je quitte Boulogne avec un congé de six mois pour aller à
+ Béziers.
+
+
+Retourner au cautionnement produisit en moi une telle illusion de
+liberté, que je crus jouir de la réalité même. Cette illusion fut
+bientôt augmentée quand j'arrivai à Lichfield, nouveau séjour qui
+m'était destiné, ville charmante, située au coeur de l'Angleterre, la
+seconde du Staffordshire, où les Français jouissaient d'autant de
+considération que ses affables habitants eux-mêmes, et où l'on
+semblait s'être évertué à former une réunion de nos compatriotes les
+plus distingués.
+
+Lichfield est la patrie du célèbre Samuel Johnson[183]. Cependant,
+Rousseau et Dubreuil ne sortaient pas de ma pensée. Je voulais
+absolument leur donner, au moins, la vie du cautionnement; mais les
+diverses tentatives que je fis pour Rousseau échouèrent complètement.
+Quant à Dubreuil, il m'avait souvent raconté que dans un des cent
+abordages où il s'était couvert de sang et de la gloire des combats,
+il avait pris, jadis, un colonel Campbell, dont la femme, passagère
+avec lui, allait essuyer les derniers outrages de la part des marins
+de Dubreuil, lorsque celui-ci, touché de la douleur de Campbell,
+s'était avancé, était parvenu, avec des menaces de mort, à faire
+respecter la malheureuse victime, et la lui avait rendue en leur
+donnant la liberté à tous les deux.
+
+[Note 183: Samuel Johnson, célèbre écrivain anglais, né à
+Lichfield le 18 septembre 1709, mort à Londres le 13 décembre 1784.]
+
+Après bien des pas perdus, je finis par faire connaître ce trait au
+lieutenant général Pigot, qui passait une partie de l'année à
+Lichfield. Il avait heureusement connu le colonel Campbell, et, après
+s'être assuré de la vérité du fait, il obtint pour Dubreuil la
+résidence de Lichfield. J'avais tenu mes démarches secrètes, car je ne
+voulais pas le bercer de frivoles espérances; il n'en fut donc
+instruit que comme moi, c'est-à-dire cinq minutes avant l'instant où
+on lui signifia qu'il pouvait quitter _le Bahama_.
+
+Il arriva boitant, fumant, jurant et me cherchant. Puis il m'invita à
+déjeuner au meilleur hôtel, et il s'y trouva si bien qu'il fit durer
+ce premier repas pendant trois jours entiers. Chacun allait le voir
+par curiosité: il fumait, mangeait, parlait, riait, buvait, chantait,
+et il tutoyait tout le monde. Il y composa même, tout en vidant son
+verre, tout en rechargeant sa pipe, une chanson fort comique, où il
+n'oublia pas de parler de la grâce du visage, ainsi que de la douce
+image qu'il prétendait bien n'être pas mon fait, et il finissait
+chaque couplet par ce refrain en mon honneur:
+
+ De Bonnefoux nous sommes enchantés,
+ Nous allons boire à sa santé!
+
+Il buvait effectivement à ma santé, trinquant avec tous, chantant avec
+tous; et ce qu'il y eut de plus heureux, sans nuire à la sienne, du
+moins en apparence, car lorsqu'il eut achevé cet incommensurable
+déjeuner, il était aussi frais qu'auparavant.
+
+Notre existence à Lichfield était charmante. Vivant on ne peut mieux
+avec les Anglais, admis chez eux, trouvant parmi nous mille agréments,
+telles que personnes instruites, salon littéraire, tavernes ou cafés,
+réunions pour jeux de société, musiciens, billards, promenades
+pittoresques, nous avions tout ce qu'on peut souhaiter quand on est
+éloigné de son pays par une cause impérieuse, qu'on n'a pas la douceur
+de voir ses parents, et qu'on perd, tous les jours davantage, la
+perspective de réussir dans un état commencé.
+
+Quelques-uns d'entre nous voyaient la haute société, d'autres la
+moyenne, d'autres, enfin, celle des artisans; c'est dans celle-ci que
+les circonstances m'avaient placé; mais, en Angleterre, cette classe
+est si belle, l'instruction, celle des femmes principalement, y est si
+avancée, on y possède si bien l'esprit des convenances que presque
+tout ce qui était jeune, parmi nous, avait choisi de ce côté.
+
+La classe moyenne a plus de préjugés de nation ou de position; la plus
+élevée a trop de luxe et d'orgueil et les raffinements de ce luxe, qui
+lui est si cher, lui sont ordinairement funestes, puisque de là
+provient une délicatesse qui attaque bientôt la santé. La classe des
+artisans, au contraire, a ce qu'il faut de bien-être pour donner un
+nouvel éclat à la beauté naturelle du sang britannique, et il est
+difficile de voir rien de plus agréable à l'oeil que les réunions des
+jeunes gens des deux sexes, lors des foires et des marchés.
+
+L'agent des prisonniers, de son côté, était le plus brave homme des
+Trois-Royaumes. Je voulus aller voir un officier français de mes amis
+au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch[184], ville du Derbyshire, comté
+voisin, et il me le permit; une vaste mine à charbon sur ma route, une
+machine à vapeur pour en épuiser les eaux, un chemin de fer pour en
+porter les produits à un canal, étaient, alors pour moi, des
+merveilles qui attirèrent toute mon attention. Les Français désiraient
+assister aux courses de chevaux qui avaient lieu tous les ans, près de
+Lichfield, mais hors des limites des prisonniers; ces courses sont, en
+Angleterre, d'un intérêt très vif; il y règne une profusion
+éblouissante de voitures, de chevaux, d'hommes en tenue, de femmes
+parées, de campagnards au beau sang, à la mise soignée, et l'agent
+nous en facilitait les moyens. Mon hôte, le menuisier Aldritt et sa
+famille, lui demandèrent de m'emmener avec eux à Birmingham, ville de
+fabriques, d'usines, où deux cent mille habitants vivent, là, où il y
+a cent ans, on ne voyait guère qu'un bourg, et il les y autorisa. La
+célèbre cantatrice de l'époque, Mme Catalini, qui réunissait les
+moyens de Mme Casimir au goût exquis de Mme Damoreau, était alors dans
+cette ville, et nous allâmes l'entendre. Pour la première fois, mon
+âme fut enthousiasmée par l'impression profonde que produit souvent le
+chant italien; et jusqu'à présent, ce plaisir éprouvé en entendant les
+magnifiques voix de ce pays de l'harmonie musicale, n'a fait que
+s'accroître en moi. Mary Aldritt, fille aînée de mon hôte, et la belle
+Nancy Fairbrother, son amie, partagèrent mon extase, et furent
+enchantées de l'admirable perfection de Mme Catalini.
+
+[Note 184: À vingt-sept kilomètres nord-ouest de Leicester.]
+
+En fait de Français, je fis à Lichfield la connaissance intime d'un
+aspirant de marine, nommé Collos, jeune homme de manières élégantes,
+musicien, ayant de la gaieté, de la raison cependant, du commerce le
+plus sûr, du dévouement le plus absolu. Nous ne nous quittions presque
+jamais, logeant, mangeant ensemble et faisant à tour de rôle notre
+petit ménage et notre cuisine particulière. Il était fort divertissant
+quand, en costume d'intérieur, il cirait ses bottes; il prétendait
+alors qu'il jouait de la basse; la brosse était son archet, la cire,
+sa colophane, et c'était l'accompagnement de quelque chant joyeux
+qu'il entonnait en ce moment. Jamais accord entre camarades ne fut
+plus justifié par une intimité plus parfaite, par une sympathie qui ne
+s'est jamais démentie. En lui, je ne trouvais ni la bouillante amitié
+de l'infortuné Céré, ni les hauts mouvements de l'aimable Rousseau, ni
+la noble dignité de Delaporte; mais il y avait quelque chose de solide
+sur quoi l'on aimait à se reposer, et s'il me rappelait une liaison
+passée et bien chère, c'était celle du sage Augier, moins, toutefois,
+le haut degré de son instruction, mais plus, beaucoup de grâce et
+d'enjouement. Collos est aujourd'hui à Brest, où il vit paisiblement,
+après avoir pris sa retraite comme lieutenant de vaisseau; il s'y est
+marié depuis longtemps, et l'aîné de ses fils est un des élèves les
+plus jeunes et les plus avancés de l'École navale. C'est un bonheur
+peu commun que d'être le chef des enfants d'amis aussi sincères.
+
+Je n'ai jamais attaché de l'importance aux pressentiments, ni à
+l'influence des nombres. Une fois cependant, entrant à Thames, dans un
+de ces cimetières si bien soignés qu'on trouve au milieu des villes de
+l'Angleterre, j'avais été frappé de l'idée que l'âge du trépassé dont
+je rencontrerais, le premier, l'inscription sur sa pierre, serait
+l'annonce de celui auquel j'étais destiné à parvenir, et j'avais
+trouvé vingt-six ans. Jusqu'à ce que j'eusse passé cet âge, cette idée
+m'était revenue, il est vrai, plusieurs fois, mais d'une manière assez
+vague. Depuis lors, j'avais remarqué que j'avais séjourné quatre mois
+à Thames; huit mois de plus, c'est-à-dire douze mois à Odiham; huit
+mois de plus, c'est-à-dire vingt mois au ponton; et il y avait huit
+mois de plus, c'est-à-dire vingt-huit mois que je menais à Lichfield
+une vie bien douce sous beaucoup de rapports, lorsque je parlai à
+Collos de cette circonstance, en lui disant que la période des huit
+mois aurait certainement tort comme le cimetière de Thames, et que les
+cinq ans et demi de prison que j'avais alors, y compris le temps passé
+à bord du _Courageux_, s'accroîtraient probablement de beaucoup
+encore. Toutefois, le soir même, en rentrant chez moi, je fus accosté
+par un Anglais qui m'attendait près de ma demeure, il s'assura bien
+que j'étais Bonnefoux, et il me dit ensuite une particularité qui
+m'avait été écrite par mon parent de Boulogne; à savoir que, par les
+soins du capitaine (aujourd'hui amiral) Duperré, dévoué à ce parent,
+j'avais été échangé à la mer; et que, comme le Gouvernement anglais,
+toujours prêt à contredire ou anéantir ce qui se faisait au nom de
+l'Empereur, ne m'avait pas rendu à la liberté, quoique la personne
+libérée pour moi fût arrivée en Angleterre, il venait de la part du
+préfet de Boulogne, avec des preuves dont je ne pouvais douter, me
+chercher pour me ramener en France. En un mot, cet homme, nommé
+Robinson, était un contrebandier qui fréquentait beaucoup les ports
+français de la Manche, et qui était réellement envoyé pour me ramener.
+Il m'apprit, en même temps, qu'un de ses camarades, nommé Stevenson,
+s'était rendu à Thames pour délivrer mon frère, également échangé à la
+mer, et par conséquent, n'étant pas plus tenu que moi au contrat que
+nous avions souscrit, en arrivant au cautionnement où nous nous étions
+engagés à résider jusqu'à ce que nous fussions échangés.
+
+Que cette offre était tentante! mais il y avait deux obstacles: la
+crainte du ponton, si j'étais repris, et la question de ma parole;
+car, il faut bien l'avouer, l'échange quoique réel, n'était pas dans
+les formes régulières; et, en fait de parole, il ne doit pas y avoir
+d'équivoque. Je fis entrer Robinson chez moi pour y attendre Collos,
+qui ne tarda pas à venir, et pour le consulter. La chance était si
+belle, qu'elle l'emporta sur la sombre perspective du ponton; restait
+l'autre obstacle, sur lequel Collos ne voulait pas s'expliquer. Il
+fallait, cependant, prendre un parti, car Robinson ne pouvait pas
+prolonger son séjour.
+
+Après bien des irrésolutions, je vins à penser que celui qui
+m'envoyait chercher, était l'honneur même et qu'il me servait de père;
+j'étais, d'ailleurs, si exténué par mes campagnes, mon ponton, mes
+désertions, ma vie de prisonnier, que mon tempérament s'affaiblissait
+tous les jours, et que, parfois, je crachais du sang; enfin, l'idée
+m'étant venue d'écrire au bureau des prisonniers, d'expliquer mes
+raisons, de déclarer positivement qu'une fois en France, je
+continuerais à m'y considérer comme lié par ma parole et n'y
+accepterais aucun service actif, cette idée acheva de dissiper mes
+scrupules et je me décidai. J'écrivis, je portai la lettre à la poste
+et je partis, non pas seul, toutefois, mais avec Collos qui, au moment
+même, et d'une santé aussi altérée que la mienne, se résolut à
+partager ma fortune et qui écrivit dans les mêmes termes, à peu près,
+que moi. Nous marchâmes à pied, en avant de Robinson. Celui-ci prit
+une voiture de poste à Lichfield, nous joignit sur la route; et, en
+peu de temps, nous conduisit à Rye[185], petit port de pêche, à
+quelques milles de Folkestone, et en face de Boulogne. Robinson
+faisait tous les frais; il devait recevoir 100 guinées de moi ou de M.
+de Bonnefoux, et il s'était chargé de Collos pour 50 guinées de plus,
+dont je m'établis caution.
+
+[Note 185: Ville du comté de Sussex, à 13 kilomètres nord-est de
+Hastings.]
+
+Tout allait bien, jusque-là! Cachés dans la maison de Robinson, nous
+attendions la nuit pour nous embarquer, quand je vis passer, sous nos
+croisées, une personne en qui je crus reconnaître le capitaine Henri,
+du vaisseau _le Diomède_, sur lequel Collos avait été pris: j'envoyai
+Robinson s'en assurer adroitement. C'était effectivement lui, il
+devint quasi fou, en voyant des Français de connaissance qui lui
+garantissaient presque son salut. Désertant, lui-même, avec un guide,
+il avait été trompé, volé, maltraité, abandonné, et, sans un sou, ne
+sachant pas un mot d'anglais, il errait à l'aventure, s'attendant à
+tout instant, à être reconnu, croyant, même, que Robinson l'avait
+arrêté pour le conduire au ponton! Les embarras augmentèrent, il est
+vrai, pour Robinson, mais 50 autres guinées promises, et tout
+s'arrangea. Quelle journée pour un contrebandier!
+
+Nous devions sortir de Rye le lendemain, dans la barque de Robinson,
+comme si elle était destinée à pêcher sur la côte; mais il fallait
+nous y rendre avant minuit, à cause de la lune qui devait se lever à
+cette heure.
+
+Robinson vint nous chercher à onze heures dans notre chambre: tout
+était prêt; la route était sans obstacles et nous n'avions qu'à le
+suivre, un à un, c'est-à-dire dans trois voyages successifs, afin de
+moins éveiller de soupçons, en cas de rondes ou de rencontres. Qui
+partirait le premier? Je proposai de le tirer au sort. Ce fut M.
+Henri, puis moi, ensuite Collos. M. Henri, nous l'avions remarqué,
+avait déjà donné quelques signes d'aliénation; sa raison continua de
+s'égarer en ce moment et il dit qu'il ne partirait pas, qu'il ne
+pouvait, qu'il ne devait point partir, qu'il n'en dirait pas les
+motifs.
+
+À ses expressions, à son langage, à sa physionomie, il était facile de
+voir que la tête n'y était plus; mais que faire de ce brave homme,
+comment se décider à le laisser, comment l'entraîner avec sa
+résistance et ses cris? Je priai, je pérorai, je suppliai: rien!
+Collos, plein du respect qu'il portait à l'ancien commandant, qui
+avait si vaillamment défendu son _Diomède_, n'osait articuler une
+parole. Je n'avais pas de tels motifs pour m'abstenir de dire ma façon
+de penser; j'étais un peu plus âgé que Collos; j'avais été au ponton
+où je ne me souciais pas de retourner; aussi, je ne ménageai rien, et,
+tâchant d'agir par un mouvement impressif sur ce cerveau malade, je
+lui tins un langage, comme indubitablement, jamais capitaine de
+vaisseau n'en entendit d'un inférieur, et tel, que Collos dit encore,
+qu'il n'en est pas bien revenu. M. Henri se décida alors à parler; il
+prétendit qu'il était déshonoré par les coups qu'il avait reçus de son
+guide, qu'il ne pouvait songer à retourner en France sans en avoir
+tiré vengeance; qu'il fallait donc qu'il se mît en route pour chercher
+cet homme et pour le provoquer en duel.
+
+Je cherchai à démontrer la frivolité de ce prétexte, mais impossible!
+Cependant, le temps pressait, je pris alors ma montre, je la mis sur
+la table d'un air solennel, et je dis impérativement à M. Henri: «Dans
+deux minutes à bord ou vous êtes abandonné et enfermé dans cette
+chambre jusqu'au surlendemain!» À ces mots, il fut pris d'un long rire
+insensé, dans les saccades duquel on entendit ces paroles: «Très bien!
+puisque en Angleterre, les enseignes deviennent les capitaines, il
+faut bien que les capitaines deviennent les enseignes; allons, vous
+l'ordonnez, je n'ai plus qu'à obéir!» Bonne volonté, dont nous
+profitâmes sans délai!
+
+L'embarquement se passa bien; nous nous couchâmes dans le fond de la
+barque. M. Henri, dont je redoutais quelque retour, se tut, cependant,
+mais non sans avoir dit encore qu'il fallait bien que je le lui eusse
+ordonné. Le lendemain matin, Robinson sortit de Rye, passa la journée
+à mi-Manche, en ralliant la côte d'Angleterre, quand il voyait les
+navires douaniers ou garde-côtes du pays, et en nous recommandant de
+rester toujours couchés au fond du bateau. Enfin, au coucher du
+soleil, il s'élança au milieu de nous, nous aida, de son bras
+vigoureux, à nous lever, et poussant un grand hourrah! «La nuit sera
+cruelle, dit-il, voici un coup de vent furieux; mais la mer est libre
+de croiseurs, et demain, nous serons à Boulogne... ou noyés!»--«Noyés,
+dit le capitaine Henri, à qui le calme revenait un peu, et à qui nous
+interprétâmes ce discours, il ne sait ce qu'il dit!» et il se mit à
+chanter une chanson moitié française, moitié bas-bretonne, où il
+défiait les vents, la tempête et les flots!
+
+Cette frêle barque, au milieu d'une mer déchaînée; la lumière blafarde
+de la lune que d'horribles nuages noirs, rapides comme la flèche,
+obscurcissaient incessamment; le vent, dans toute son impétuosité; la
+pluie, qui, par intervalles, nous inondait; le contrebandier qui,
+ferme comme un roc, ne faisait qu'un avec son gouvernail; l'affreux
+mugissement des vagues dont les éclats nous couvraient fréquemment
+Collos et moi qui étions aux écoutes des voiles; M. Henri qui, assis
+sur l'avant, avec l'innocente sérénité d'un enfant sur la figure, ne
+cessait de chanter tranquillement sa chanson... Ce sont de ces scènes
+uniques qu'il faut avoir vues pour en bien comprendre l'incomparable
+sublimité!
+
+La bourrasque ne mollit point de toute la nuit, elle augmenta même;
+tel fut le contrebandier qui ne mollit pas non plus, et qui, aussi,
+redoubla de fermeté. Cependant, de son oeil perçant et exercé, il
+avait vu, reconnu le feu de Boulogne; au point du jour, il était à
+l'entrée du port où il s'engagea avec les lames qui nous poussaient et
+qui étaient comme des montagnes. Mais, voilà qu'en contournant la
+terre, le vent, interrompu par la hauteur de la jetée, nous manqua, et
+la barque, venant en travers, menaça d'être engloutie. Robinson pâlit;
+je sentis comme mon coeur se déchirer en pensant que nous allions
+faire naufrage au port. Il me resta pourtant la présence d'esprit de
+dire à Collos: «Habit bas, pour nous sauver à la nage, si c'est
+possible, et armons un aviron sur l'avant!» Dans un clin d'oeil nous
+fûmes en corps de chemise, l'aviron fut armé, il fut mis en mouvement,
+la barque évita, nous fîmes un peu de chemin, la brise nous revint et
+le contrebandier, toujours à son gouvernail, nous jeta un coup d'oeil
+approbateur. Quant à M. Henri, toujours imperturbable, toujours
+chantant, il avait dédaigneusement jeté un coup d'oeil à droite, un
+coup d'oeil à gauche, et d'un air impassible il avait levé les épaules
+à la mer en furie, et il avait tranquillement souri aux vents en
+courroux. Enfin, nous atteignîmes les eaux calmes du port; là, hors de
+tout danger, je pus contempler, à mon aise, les villages chéris, le
+sol si désiré de la France; où, après tant d'efforts et de périls,
+j'allais retrouver patrie, famille, amis, bonheur et liberté.
+
+Ce fut, cependant, le géant aux cent bras de la police impériale qui
+nous reçut; car, en France, il était partout, il dominait tout,
+particulièrement dans les ports de la Manche, où le voisinage de
+l'Angleterre inspirait à Napoléon des craintes perpétuelles. Les
+prisonniers de guerre évadés, subissaient, eux-mêmes, en arrivant, de
+longues détentions, et ils étaient soumis à de minutieuses enquêtes;
+heureusement pour nous que M. de Bonnefoux était préfet maritime à
+Boulogne, et qu'il ne fallut que me nommer pour être réclamé, garanti
+par lui, et pour que nous fussions libérés. Quel jour dans la vie d'un
+homme! Quel changement de situation! D'où venais-je en effet? Où
+avais-je été pendant près neuf ans? Quelle nuit ne venais-je pas de
+passer? Et tout à coup, le 28 novembre 1811, jour d'ineffable mémoire,
+je me trouvais chez un second père, dans un palais, entouré de soins,
+d'attentions, et ne pouvant former un désir qui ne fût à l'instant
+satisfait.
+
+Pour comble de bonheur, je venais d'être nommé lieutenant de vaisseau!
+M. Bruillac m'avait tenu parole; il avait tant et tant demandé ce
+grade pour moi, qu'à la fin il était arrivé, quoique, le jour de ma
+nomination, je ne fusse pas encore en France, et que l'empereur se fût
+prononcé contre toute promotion de prisonniers, auxquels il faisait un
+tort irrémissible de leur captivité. Je ne connais, avec moi, qu'un
+autre exemple d'avancement en Angleterre; et j'ai lieu de croire que,
+malgré notre longue campagne, notre beau combat contre l'amiral Warren
+sur lequel on s'appuyait pour le demander, on ne put réussir à le
+faire signer par Napoléon, qu'à la faveur d'une longue promotion où
+nos noms se trouvaient en quelque sorte perdus.
+
+Mon pauvre frère fut bien loin d'être aussi favorisé que moi. Lui et
+Stevenson, qui était son contrebandier, furent arrêtés comme ils
+s'embarquaient à Deal. Stevenson fut condamné à 500 guinées d'amende
+et à être déporté à Botany-bay; mon frère fut confiné à bord du
+_Sandwich_ dans cette même rade de Chatham, près de ce même _Bahama_
+où j'avais vu passer vingt mois de misères et de douleurs! Nous en
+apprîmes la nouvelle par Robinson qui la tenait d'un autre
+contrebandier, leur ami commun, et qui arriva à Boulogne pendant que
+Robinson y était encore.
+
+Robinson ne séjourna que cinq jours à Boulogne où il se chargea de
+marchandises françaises, prohibées en Angleterre pour les 200 guinées
+que M. de Bonnefoux me remit pour lui compter et dont chacun de nous
+lui rendit ensuite exactement sa part. Collos partit pour Fécamp, son
+pays natal; M. Henri, envers qui je me morfondis en respect pour lui
+prouver mon désir d'effacer les impressions de Rye, se remit assez
+bien pour pouvoir quitter Boulogne; mais il eut le malheur de se
+casser une jambe en se rendant à Lorient où sa famille résidait; et
+moi, après dix-neuf jours d'un repos où j'oubliai, sans retour, mes
+mauvaises habitudes de bord, de ponton ou de cautionnement, même celle
+de fumer qui était pourtant bien invétérée, je quittai Boulogne, avec
+un congé de six mois pour aller à Béziers, près de ma tante d'Hémeric
+et de ma soeur, chercher à réparer une santé qui ne tenait plus que
+par un fil. Ma route était par Paris et Marmande, ce qui s'arrangeait
+merveilleusement avec mon désir de voir la capitale et de passer
+quelques jours avec mon père.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ SOMMAIRE: Séjour à Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la
+ Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_.--Visite au ministère.--Le
+ roi de Rome.--J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par
+ l'Empereur dans la cour du Carrousel.--Les théâtres de Paris en
+ 1811.--Arrivée à Marmande.--Joie de mon père.--Son chagrin de la
+ catastrophe de mon frère.--Lettre écrite par lui au ministère de
+ la Marine.--Mon père constate le triste état de ma santé.--Il
+ presse lui-même mon départ pour Béziers.--Ma tante d'Hémeric et
+ ma soeur sont épouvantées à mon aspect.--On me croit
+ poitrinaire.--Traitement de notre cousin le Dr Bernard.--Pendant
+ un mois on interdit toute visite auprès de moi et on me défend de
+ parler.--Affectueux dévoûment de ma soeur.--Au bout de trois mois
+ j'avais définitivement repris le dessus.--Excellents conseils que
+ me donne le Dr Bernard pour l'avenir.--Ordre de me rendre à
+ Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau _le Superbe_.--Lettre
+ que j'écris au ministère.--Tous les Bourbons sont-ils
+ morts?--Récit que j'ai l'occasion de faire à ce
+ sujet.--Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.--À la
+ fin de mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M.
+ de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.--Nous
+ passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon.--Nouveau séjour à
+ Paris.--J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du vaisseau
+ _le Superbe_.--Décision ministérielle en vertu de laquelle les
+ officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements
+ seront employés au service intérieur des ports.--M. de Bonnefoux
+ passe à la préfecture maritime de Rochefort.--Je suis attaché à
+ son état-major ainsi que Collos, nommé enseigne de
+ vaisseau.--Visite que je fais à Angerville à la mère de
+ Rousseau.--État des esprits en 1812.--Mécontentement
+ général.--Société charmante que je trouve à
+ Rochefort.--Excellentes années que j'y passe jusqu'à la
+ Restauration en 1814.--Missions diverses que me donne M. de
+ Bonnefoux.--Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve
+ une lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France
+ comme incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et
+ sans argent.--J'écris à un de mes camarades de Brest, nommé
+ Duclos-Guyot.--Je lui envoie une traite de 300 francs et je le
+ prie d'aller voir Dubreuil.--Nouvelle lettre de Dubreuil pleine
+ d'affectueux reproches.--J'en suis désespéré.--J'écris aussitôt à
+ Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse de ce
+ dernier à ma première lettre.--Il était absent et, à son retour à
+ Brest, Dubreuil était mort.--Cette mort m'affecte
+ profondément.--Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon
+ père.--Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de
+ service.--Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au
+ retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma soeur.
+
+
+La saison était trop peu favorable pour que je pusse satisfaire, à
+Paris, toute ma curiosité, je me promis donc de m'en dédommager une
+autre fois, je visitai seulement les points principaux; mais je ne
+voulus pas en partir sans avoir vu plusieurs de mes camarades de
+_l'Atalante_, de _la Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_, alors
+présents à Paris qui n'avaient pas été faits prisonniers, et qui, au
+moment où je devais me féliciter d'avoir été nommé lieutenant de
+vaisseau, étaient déjà capitaines de vaisseau, pour la plupart, ou au
+moins de frégate. Je me présentai aussi au ministère où je reçus très
+bon accueil, et où je donnai connaissance de ma lettre de départ au
+Transport-Office. Je me procurai les moyens de voir le roi de Rome,
+fils de l'empereur ayant alors neuf mois seulement; enfant que l'on
+croyait attendu par les plus brillantes destinées, et mort à la fleur
+de l'âge avec un nom et sous un uniforme autrichiens! Enfin, un jour
+de revue, pour lequel je prolongeai mon séjour à Paris, je me rendis
+au Carrousel où l'empereur fit défiler quatre mille hommes qui
+partaient pour la Grande-armée, et où, pour la première fois, je vis
+le grand guerrier des temps modernes, l'homme prodigieux, à qui,
+jusque-là, tout avait souri dans les combats, mais qui allait se
+rendre en Russie, où les glaces d'un hiver qu'il aurait dû prévoir,
+flétrirent, pour la première fois, les palmes innombrables que la main
+de la victoire avait entassées sur son front. Napoléon était à pied,
+mais un cheval isabelle était tout prêt, derrière lui, avec de
+magnifiques harnais. À quelque distance, à sa droite, on voyait huit
+ou dix pages de service, et à sa gauche, quelques généraux qui
+commandaient le défilé. L'empereur me parut très soucieux: il remarqua
+un gros major (actuellement lieutenant-colonel) qu'il crut en faute;
+il le fit appeler par le comte (aujourd'hui maréchal) Lobau, à la voix
+retentissante, et il lui parla avec une sévérité qui, certainement,
+était empreinte de ce ton d'emportement auquel on disait que
+l'empereur était fort sujet. Les troupes montrèrent de l'enthousiasme
+en défilant, et moi qui me trouvais à moins de dix pas de l'empereur,
+et qui ne perdis pas un de ses mouvements, je trouvai, dans le moment,
+tout cela fort beau; mais j'y ai souvent pensé depuis, et à tort ou à
+raison, je n'ai pas tardé à trouver que ce n'était pas ainsi que
+j'entendais la véritable grandeur.
+
+Je visitai aussi la plupart des théâtres et j'eus le ravissement d'y
+voir de vrais modèles dans les personnes de Talma, Elleviou, Martin et
+de Mesdemoiselles Mars, Georges et Duchesnois.
+
+Mon père m'attendait avec bien de l'impatience; il avait
+soixante-dix-sept ans, et quoique sa santé fût bonne, il sentait que
+c'était un âge où l'on supporte mal les délais; en vain lui disait-on
+que tout lui promettait encore d'assez longs jours, que la mort
+n'épargnait pas plus l'enfance que la vieillesse, il répondait avec
+beaucoup de sens qu'il savait bien que les jeunes gens pouvaient
+mourir, mais qu'il était évident que les vieillards ne pouvaient pas
+vivre longtemps. Avec quel plaisir nous nous revîmes; mais avec quel
+chagrin il me parla de la catastrophe de mon frère! Dans son
+désespoir, il avait écrit au ministère de la Marine pour exprimer son
+étonnement qu'un échange contracté au nom de l'empereur, comme l'était
+celui de son fils, ne fût pas exécuté; il avait ajouté qu'il ne
+comprenait pas que Napoléon se laissât insulter, et autres expressions
+qu'on aurait dû mettre sur le compte de sa douleur, mais auxquelles on
+répondit un peu sèchement. Heureusement qu'alors je me trouvai là,
+car il voulait absolument aller à Paris provoquer le chef du bureau
+d'où partait la réponse; et j'eus mille peines à le retenir.
+
+Quand il se fut bien délecté de la douce satisfaction de me revoir, de
+me conduire chez ses amis, il ne put ne pas s'apercevoir du triste
+état où ma santé se trouvait réduite; alors, il pressa lui-même mon
+départ pour Béziers où je devais suivre un traitement complet. Je
+l'embrassai avec attendrissement, ainsi que tous nos parents de
+Marmande qui avaient montré la plus grande joie de mon retour, et je
+partis.
+
+Ma soeur, près de qui je me trouvai en peu de jours, fut comme par le
+passé, la plus tendre des soeurs. Ma tante d'Hémeric, en me voyant si
+maigre, si défait, ne put s'empêcher de me comparer à ma mère avant la
+dernière période de sa maladie, disant que je la lui rappelais en
+tout, particulièrement par mon regard affaibli, que, cependant, elle
+ne pouvait se lasser de contempler, tant elle y retrouvait la mémoire
+de sa soeur.
+
+Il ne pouvait pas être question d'autre chose que de ma santé, et il
+n'était pas possible de mieux rencontrer, car, outre les soins de ces
+dames, nous avions dans la famille un cousin, autrefois médecin
+accrédité, mais n'exerçant plus par suite d'un mariage fort riche
+qu'il avait dû aux qualités les plus aimables, aux sentiments les plus
+distingués. Il s'appelait Bernard, il ne donnait plus que des conseils
+désintéressés, ou ne faisait des visites qu'à des amis ou des parents:
+à ce titre il se chargea de moi, me traita avec une affection sincère,
+et, disant qu'il espérait beaucoup en mon âge, en la force précédente
+de ma constitution, il dicta un régime bien entendu, et qui fut
+rigoureusement observé. La base de ce régime fut du lait d'ânesse tous
+les matins dans mon lit, un bouillon de veau entre mon déjeuner et mon
+dîner, et une soupe légère avant de me coucher; ensuite, des repas
+substantiels, peu copieux et régulièrement pris; des promenades
+modérées, aucun exercice fatigant, enfin un coucher et un lever aussi
+exactement réglés que mes repas.
+
+À force d'entendre parler de ma santé, j'avais fini par y regarder,
+par sentir que de vives douleurs de poitrine, sur lesquelles je
+m'étais étourdi, existaient réellement, et qu'elles se manifestaient
+avec des symptômes effrayants, car plus d'une fois j'avais craché et
+je crachais encore du sang. Ma soeur fut glacée d'effroi lorsqu'elle
+en eut acquis la conviction, un rapprochement naturel se fit dans son
+esprit, ainsi que dans celui de ma tante, entre mon état et la maladie
+mortelle de ma mère, et le premier mois fut bien triste. On alla
+jusqu'à interdire toute visite auprès de moi, jusqu'à me défendre de
+parler; et, pour chasser l'ennui, ma soeur passait les journées auprès
+de moi, lisant tout haut, babillant avec ma tante comme si rien de
+sérieux ne la préoccupait; chantant, jouant du piano comme si la joie
+était dans son coeur. Cependant le cousin Bernard revenait toujours
+avec sa franche sérénité, assurant que le danger n'était pas imminent,
+que le mieux se manifesterait bientôt, et il eut raison. Tant de
+soins, tant de judicieuses ordonnances, tant d'amitié, tant de voeux
+ne tardèrent pas à faire sentir leur bienfaisante influence: au bout
+de trois mois, j'avais décidément repris le dessus; à l'expiration de
+mon congé, j'étais aussi bien qu'on pouvait raisonnablement l'espérer.
+
+Le Dr Bernard ne se contenta pas de m'avoir guéri, il voulut encore
+s'efforcer de prévenir en moi, pour longtemps, toute maladie future,
+et, comme il avait étudié mon organisation avec un intérêt attentif,
+il me donna d'excellents conseils pour l'avenir. Selon lui, tout homme
+sensé doit s'attacher à se connaître; et, parvenu à trente ans, peut
+être son propre médecin. Il prétendait qu'il ne faut ni s'énerver par
+trop de précautions, ni s'user par trop de confiance en ses forces; il
+m'exposa tout ce qu'il pensait de ma constitution, m'indiqua jusqu'où
+je pouvais aller en tout, me fit connaître comment je pourrais réparer
+les échecs que je subirais par mes imprudences, si j'en commettais;
+mais il me défendit expressément tout régime curatif hors de propos ou
+au-delà du terme nécessaire pour ma guérison. Tout cela était si
+raisonnable, si affectueux; tout cela était dit avec tant de charme,
+de conviction, de bonté, que mon esprit en a été éternellement frappé.
+Je les ai suivis ces admirables préceptes, et je leur dois une santé
+qui fut bientôt affermie, un corps devenu, en dix ans, remarquablement
+robuste, un embonpoint modéré, une jeunesse qui s'est longtemps
+prolongée, une disposition à la gaieté qui n'a pas été affaiblie,
+comme il est d'ordinaire, quand on est en butte aux souffrances
+physiques, une existence, enfin, exempte jusqu'ici, de maladies
+sérieuses et de toute espèce d'infirmités: quel bonheur pour moi
+d'avoir rencontré un tel homme, et, en même temps, deux femmes qui
+mettaient leur bonheur à seconder le pouvoir de son expérience et les
+inspirations de ses talents!
+
+Il est fort doux d'être mené quand on l'est aussi bien, quand on voit
+un corps ruiné se remettre, quand on est entouré de tant d'affection!
+Aussi les regrets furent bien aigus lorsqu'il fallut songer au départ;
+et il fallut bien y songer, car, vers la fin de mon congé, un ordre
+m'était venu de me rendre à Anvers, pour y être embarqué sur le
+vaisseau _le Superbe_, faisant partie de l'armée navale entretenue par
+l'empereur sur l'Escaut.
+
+Je savais que l'empereur ne se faisait pas scrupule d'employer
+activement les officiers évadés, car les hommes ne lui suffisaient
+nulle part, mais je croyais qu'on aurait fait exception pour moi, en
+raison de la connaissance que j'avais donnée à Paris de ma lettre au
+Transport-Office. Je répondis donc que, comme ma route pour Anvers
+était par Paris, j'y donnerais, en passant, des explications sur cette
+destination qui, je l'espérais, la feraient changer. Je parlai aussi
+d'un fait qui venait d'avoir lieu: celui d'un général espagnol, appelé
+Miranda, qui, prisonnier sur parole en France et évadé, avait été
+repris, les armes à la main, par nos troupes, mis en jugement par
+ordre de l'empereur, condamné à mort, mais grâcié par Napoléon,
+toutefois avec l'avertissement, publié dans les journaux, que ce
+premier exemple de clémence qu'il donnait pour ce délit serait le
+dernier, s'il se renouvelait. Il était par trop étrange, en effet,
+d'agir avec une telle sévérité, et d'exiger que nous fussions exposés
+à d'aussi cruelles représailles, mais comme je ne pouvais
+m'appesantir, par écrit, sur des faits qui pouvaient être considérés
+comme des reproches graves contre un gouvernement d'ailleurs fort
+ombrageux, j'avais préféré me tenir sur la réserve à cet égard.
+
+Pendant mon séjour à Béziers, je venais, effectivement, d'avoir une
+preuve de la facilité qu'avait la police impériale à s'alarmer. On y
+disait, un jour, devant moi, que les Bourbons étaient probablement
+tous morts, puisque rien ne transpirait sur leur compte. À ce sujet,
+je me rappelai avoir vu passer, assez récemment, par Lichfield le
+comte de Lille (nom que portait Louis XVIII avant la Restauration) son
+frère (depuis Charles X) et un des fils de ce dernier qui se rendaient
+en visite chez l'opulente et belle marquise de Stafford, et je
+racontai ce fait qui ne fut suivi d'aucun commentaire inconvenant. Eh
+bien! moins de quinze jours après, par ordre de Paris, le sous-préfet
+vint me voir, me recommanda, à cet égard, le silence le plus absolu,
+et me dit que j'aurais été mis en surveillance, sans mon caractère
+d'officier, si mon nom n'était pas connu comme offrant toute garantie,
+et si l'on n'avait pensé qu'il suffirait de me faire connaître les
+intentions de l'empereur à cet égard. Entendre un pareil langage, de
+semblables recommandations, quand on venait de l'Angleterre où la
+liberté de penser, celle de parler étaient, même pour les prisonniers,
+poussées à leurs dernières limites, c'était, en vérité, plus qu'il
+n'en fallait pour exciter une surprise de la plus triste espèce!
+
+Il fallut pourtant m'arracher de ce Béziers où j'avais passé des jours
+si paisibles, où j'avais revu la plus tendre des familles, où j'avais
+rencontré le plus sage des médecins, et où j'avais embrassé, avec
+reconnaissance, l'ancien ami de la maison, celui qui m'avait admis
+chez lui comme un second fils, M. de Lunaret, dont l'attachement ne
+s'est jamais démenti. Son fils était alors auditeur à la Cour d'appel
+de Montpellier; le brevet de conseiller à cette même Cour lui était
+annoncé de Paris où il était sur le point de se rendre, et, sachant
+que je devais également aller dans la capitale, il régla son départ
+sur le mien, m'attendit à Montpellier où je le joignis, et, nous
+effectuâmes notre voyage en passant par Nîmes, Beaucaire, Lyon, et en
+nous arrêtant partout où il y avait quelque chose d'intéressant à voir
+ou à observer.
+
+Lunaret et moi, nous fûmes ravis de notre séjour à Paris où nous
+satisfîmes amplement notre curiosité, et où nous nous procurâmes tous
+les agréments qui flattaient nos goûts. L'affaire de mon débarquement
+du _Superbe_ ne marcha pas d'abord aussi bien au gré de mes désirs, et
+sans le jugement du général Miranda que je m'appliquai à faire valoir,
+je ne sais ce qui en serait advenu, tant le gouvernement impérial
+tenait à rassembler des hommes autour de lui. Mais cette circonstance
+domina la position. On fut alors forcé de la considérer sous un point
+de vue général, et l'on finit par décider que les officiers de marine
+revenus spontanément des cautionnements anglais en France, seraient
+débarqués s'ils étaient sur des vaisseaux, et que tous seraient
+employés au service intérieur des ports. Je trouvai cette solution
+fort convenable, car j'étais décidé à donner ma démission, en cas de
+contrainte d'embarquement, et comme M. de Bonnefoux venait de passer à
+la préfecture de Rochefort, ce fut le port pour lequel je demandai et
+obtins une destination.
+
+Collos venait d'être nommé enseigne de vaisseau; je priai M. de
+Bonnefoux de le réclamer; il s'y prêta de bonne grâce; le ministre y
+consentit, et nous fûmes, lui et moi, attachés à l'état-major du
+préfet maritime. En me rendant auprès de lui, je passai par
+Angerville, pays de Rousseau: l'amitié me faisait un devoir de m'y
+arrêter, son excellente mère me reçut comme si j'avais été son fils,
+et je demeurai trois jours auprès d'elle.
+
+Je venais de me trouver, en peu de temps, placé au centre et aux
+points de la France les plus éloignés, du nord au sud et de l'est à
+l'ouest. J'avais facilement remarqué, et je m'y attendais, que sous
+les rapports industriels et commerciaux, nous étions de vingt ans en
+arrière de l'Angleterre qui, par ses institutions, sa position
+géographique et l'empire qu'on lui avait laissé prendre sur les mers,
+offrait toute sécurité à ses citoyens et à ses vaisseaux marchands.
+Mais ce qui excita mon étonnement fut le mécontentement absolu des
+esprits que j'avais cru trouver sous le charme magique des exploits de
+Napoléon. Je ne tardai pas à être détrompé: partout des impôts
+écrasants qui se reproduisaient sous mille formes; un despotisme qui
+n'avait aucun frein; des levées d'hommes qui ne laissaient plus dans
+l'intérieur que des vieillards, des femmes ou des enfants, une police,
+enfin, qui s'attachait à tout, dénonçait tout, punissait tout. On ne
+se plaignait pas, car on n'osait pas se plaindre, mais on gémissait
+comme si l'on eût été étouffé entre deux matelas. On voyait, en effet,
+des choses navrantes, et qui seraient, à peine, crues aujourd'hui: par
+exemple, des jeunes gens qui avaient payé deux remplaçants, morts
+successivement, être forcés de partir pour l'armée, et d'aller,
+eux-mêmes, remplacer leurs remplaçants! Des jeunes filles riches être
+notées par la police, et désignées par l'empereur pour n'être mariées
+qu'à quelque officier en faveur, ou même mutilé à la guerre, pour qui
+elles étaient réservées comme une pension!
+
+Toutefois, Rochefort était un port militaire et une place forte;
+l'argent du Trésor public y abondait pour les besoins du service; dans
+les divers grades de l'armée de terre ou de mer, on y voyait plusieurs
+jeunes gens, et je trouvai dans cette ville, ce que j'avais, en vain,
+cherché dans l'intérieur, c'est-à-dire de l'aisance, du contentement,
+de la gaieté, des relations agréables à former: la société y était
+charmante, les réunions nombreuses; ma position auprès du préfet
+maritime, ma liaison avec Collos que tout le monde recherchait, me
+mirent à même de jouir de tant d'avantages avec plus de plaisir que
+qui que ce soit, et j'en jouis dans toute leur plénitude jusques à la
+première Restauration qui date de 1814. C'était pour moi bien du bon
+temps, après tant d'années de travaux, de fatigues et de
+malheurs[186].
+
+[Note 186: Ce fut pendant cette période, au commencement de 1814,
+que M. de Bonnefoux épousa une belle et charmante jeune fille qu'il
+adorait, Mlle Pauline Lormanne, fille du colonel Lormanne, directeur
+d'artillerie à Rochefort. Un fils leur naquit bientôt, mais mourut à
+l'âge de six mois. Ils en eurent un second en 1816, celui auquel
+s'adresse l'auteur de ces _Mémoires_. Enfin, l'année suivante, M. de
+Bonnefoux eut la douleur de perdre sa femme.]
+
+Comme à Lichfield cependant et les divers endroits où j'avais fait
+quelque séjour, je réservais scrupuleusement de bons moments pour
+l'étude, et j'y trouvais toujours mon compte, car jamais, je n'ai
+mieux goûté le charme des distractions, qu'après avoir tenu, pendant
+quelques heures, mon esprit sérieusement occupé. D'ailleurs, le préfet
+ne voulait pas que nos fonctions auprès de sa personne fussent un
+service inutile ou de salon: nous étions, par ses ordres, souvent dans
+le port, les chantiers, les usines, les directions, les ateliers; nous
+avions des rapports journaliers à lui adresser, et il nous envoyait
+même hors de Rochefort pour des missions particulières. Ainsi, je fus
+chargé, à deux reprises, de faire l'inspection et le plan de tous les
+forts de l'arrondissement; je m'assurai de l'état de plusieurs
+carcasses de bâtiments coulés dans la Gironde, qu'il fallut relever
+pour faciliter la navigation et de l'établissement de corps morts,
+dans ce fleuve, pour le mouillage des navires. Je parcourus les
+départements avoisinants pour l'approvisionnement de l'escadre et du
+port de Rochefort; je procédai deux fois à la levée de marins appelés
+au service, soit sur le littoral, soit dans les îles de Ré ou
+d'Oléron; je levai le plan du port et de la rade des Sables d'Olonne;
+je dirigeai comme major du recrutement, une conscription maritime dans
+le département des Pyrénées-Orientales; je fus envoyé à Nantes pour y
+procéder à l'armement de la frégate _l'Étoile_, jusques à l'arrivée de
+l'officier nommé pour la commander, et qui, pour des raisons de
+service, ne pouvait s'y rendre aussitôt...
+
+Ainsi, M. de Bonnefoux nous initiait aux difficultés de son
+administration militaire, il nous mettait en mesure d'acquérir des
+connaissances diverses; il utilisait nos services et il nous
+dédommageait, autant que possible, de l'impossibilité où nous étions
+d'être embarqués sur les vaisseaux.
+
+Au retour d'une de mes dernières missions, je trouvai à Rochefort une
+lettre de Brest qui m'y attendait depuis quelques jours. Je reconnus
+l'écriture de mon ami, le corsairien Dubreuil, et j'appris que sa
+santé ayant décliné rapidement, depuis mon départ, par l'usage
+perpétuel qu'il avait fait du tabac et des liqueurs fortes, auxquels
+il avouait avoir renoncé beaucoup trop tard, son état était devenu
+désespéré, et qu'il avait été renvoyé en France comme incurable. Il
+était à l'hôpital, inconnu, sans argent, et il me demandait cinquante
+écus. Je lui répondis aussitôt en lui faisant passer une traite de 300
+francs, et j'envoyai la lettre et la traite à Brest, à un de mes
+camarades, nommé Duclos-Guyot, à qui j'écrivais en même temps d'aller
+voir Dubreuil immédiatement et de lui compter ses 300 francs sans
+attendre l'échéance de la traite. Duclos-Guyot était absent en ce
+moment; il s'écoula quelques jours avant son retour, et Dubreuil qui
+ne voyait rien venir, et qui ne pouvait s'expliquer ces retards,
+m'écrivit une seconde fois, mais quelle lettre! il me reprochait mon
+ingratitude en amitié, et me disait qu'il n'avait plus que quelques
+jours à vivre, mais qu'il me pardonnait avant de mourir! À cette
+nouvelle je fus désespéré, je m'accusai de mille torts qui n'étaient
+que trop fondés, j'écrivis encore à Duclos-Guyot; en même temps,
+j'écrivis, comme j'aurais dû le faire tout d'abord, à Dubreuil
+directement ainsi qu'à trois autres personnes que je chargeai d'aller
+voir Dubreuil sur-le-champ et de lui compter tout ce qu'il
+demanderait; mais, à peine ce courrier était-il parti, que je reçus
+une réponse de Duclos-Guyot à ma première lettre, et j'appris son
+absence, son empressement à se rendre, dès son retour, auprès de
+Dubreuil; mais le malade avait succombé, et avec la douleur d'une
+amitié déçue! Il est difficile d'être plus péniblement affecté, de
+recevoir une leçon plus incisive sur le peu de prévoyance qu'on
+apporte souvent à ce qui touche l'amitié, et ce n'est jamais sans un
+grand serrement de coeur que mes souvenirs se reportent sur cette
+malheureuse catastrophe.
+
+Pendant mon séjour à Rochefort, j'avais eu un congé pour aller à
+Marmande voir mon père avec qui je passai un mois. Lors de ma mission
+aux Pyrénées-Orientales, j'y étais retourné, je l'avais revu en allant
+et en venant et je m'étais aussi rendu à Béziers où j'eus par un
+charmant hasard le bonheur de me trouver lors du mariage de ma soeur,
+mariage dont j'ai parlé plus haut.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ SOMMAIRE: 1814.--Prise de Toulouse et de Bordeaux.--Rochefort
+ menacé.--Avènement de Louis XVIII.--M. de Bonnefoux m'envoie à
+ Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc
+ d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais
+ Penrose.--Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est
+ atteint d'une fluxion de poitrine.--Je cours à Marmande et je
+ trouve mon père très malade et désespéré à la pensée qu'il ne
+ reverra pas mon frère, que la paix allait lui rendre.--Il meurt
+ en me serrant la main le 27 avril 1814. Il avait
+ soixante-dix-neuf ans.--Je suis nommé au commandement de la
+ corvette à batterie couverte _le Département des Landes_ chargée
+ d'aller à Anvers prendre des armes et des
+ approvisionnements.--Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé
+ grand amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée
+ d'inspection des ports de l'Océan.--Il y séjourne trois jours. M.
+ de Bonnefoux me nomme commandant en second de la garde d'honneur
+ du Prince.--Je mets à la voile et me rends à Anvers.--Au retour,
+ une tempête me force de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
+ retraversé et de chercher un abri à Deal, à Deal où, naguère,
+ j'étais errant et traqué comme un malfaiteur.--Je pars de Deal
+ avec un temps favorable mais au milieu de la Manche un coup de
+ vent me jette près des bancs de la Somme.--Dangers que court la
+ corvette. Je force de voiles autant que je le puis afin de me
+ relever.--Après ce coup de vent, je me dirige vers Brest.--Un
+ pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.--Une
+ toise de plus sur la gauche, et nous coulions.--Je fais mettre le
+ pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui faisait
+ beaucoup d'eau.--La corvette entre au bassin de radoub.--Le
+ pilote jugé et condamné.--J'apprends à Brest une promotion de
+ capitaines de frégate qui me cause une vive déception.--Ordre
+ inattendu de réarmer la corvette pour la mer.--Je demande mon
+ remplacement. Fausse démarche que je commets là.--Je quitte Brest
+ et _le Département des Landes_.--Arrivée à Rochefort où je trouve
+ mon frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la
+ Restauration.--Il passe son examen de capitaine de la Marine
+ marchande et part pour les États-Unis où il réussit à
+ merveille.--Voyage de M. de Bonnefoux à Paris.--Il fait valoir
+ les raisons de santé qui m'ont conduit à demander mon
+ remplacement.--On lui promet de me donner le commandement de _la
+ Lionne_ et de me nommer capitaine de frégate avant mon
+ départ.--Le retour de l'Île d'Elbe empêche de donner suite à ce
+ projet.--Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.--L'empereur,
+ après Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours
+ chez le préfet maritime.--Disgrâce de M. de Bonnefoux.--Je suis,
+ par contre-coup, mis en réforme.--Je songe à obtenir le
+ commandement d'un navire marchand et à partir pour l'Inde.--On
+ me décide à demander mon rappel dans la marine.--Je l'obtiens et
+ je suis attaché comme lieutenant de vaisseau à la Compagnie des
+ Élèves de la Marine à Rochefort.--Grand malheur qui me frappe au
+ commencement de 1817. Je perds ma femme.--Après un séjour dans
+ les environs de Marmande chez M. de Bonnefoux, je vais à Paris
+ solliciter un commandement.--Situation de la Marine en 1817.--Je
+ suis nommé Chevalier de Saint-Louis.--Retour à Rochefort.--Je me
+ remarie à la fin de 1818.--En revenant de Paris, je retrouve à
+ Angerville, Rousseau, mon camarade du ponton.--Histoire de
+ Rousseau.
+
+
+Ce fut peu de temps après que l'empereur rentra en France après avoir
+perdu ses armées en Russie, et il y fut suivi par l'Europe soulevée,
+qui envahit toutes les frontières. Toulouse, Bordeaux, furent pris;
+Rochefort fut sur le point d'être attaqué, et Collos et moi, étant
+considérés comme prisonniers de guerre, nous reçûmes l'ordre de nous
+retirer dans l'intérieur; mais Paris fut occupé par les ennemis avant
+notre départ et les Bourbons remontèrent sur le trône.
+
+M. de Bonnefoux m'envoya alors à Bordeaux comme membre d'une
+députation chargée d'y saluer le duc d'Angoulême, neveu de Louis XVIII
+qui s'y trouvait, et de traiter d'un armistice avec l'amiral Anglais
+Penrose. J'allais retourner à Rochefort quand une lettre de Marmande
+m'annonça que mon père était atteint d'une fluxion de poitrine; je
+volai auprès de lui... Hélas! il n'était que trop mal, et ce qui
+empirait son délire, c'est que la paix allait lui rendre son fils
+Laurent, et qu'il sentait la mort venir avant ce doux moment: il avait
+vraiment le coeur brisé! Dans sa tendresse, il voulut, cependant, lui
+donner une marque d'amitié: il avait pensé que ma soeur serait
+convenablement établie avec la fortune future de ma tante d'Hémeric,
+avec celle qu'avait son mari. Quant à moi, il me voyait en possession
+d'un état qui avait été considérablement froissé, il est vrai, mais
+qui me plaçait, toutefois, en position tolérable; pour mon frère, tout
+disait que cet état était perdu, et mon père avait fait tout préparer
+pour lui assurer, en sus de sa part, le quart dont la loi lui
+permettait de disposer sur une dizaine de mille francs qu'il avait
+économisés depuis qu'on lui payait sa pension. Il ne voulait,
+cependant, rien faire sans mon consentement que je donnai de grand
+coeur; il reprit, alors, un peu de sérénité, et il mourut le 27 avril,
+en tenant une de mes mains, et en fixant sur mes yeux baignés de
+larmes un regard de paix et de bonté!
+
+Ce sont de rudes moments, mais il y a certainement du bonheur, pour un
+bon fils, à être alors au chevet de son père; et, en y pensant, j'ai
+bien souvent rendu grâces à l'heureuse étoile qui m'avait fait quitter
+l'Angleterre et qui m'avait ramené en France. Je conserve
+précieusement une boîte en écaille et or avec une jolie peinture, et
+que mon père affectionnait beaucoup. À Rochefort, j'avais appris à
+tourner, et je consolidai cette boîte en y ajoutant des cercles en
+ivoire; ce bijou se retrouve souvent sous mes yeux, car j'y serre mes
+décorations et leurs rubans... Destination bien naturelle que
+d'employer à contenir ces symboles de l'honneur, le meuble chéri du
+brave militaire qui expia dignement les erreurs de sa jeunesse, qui
+vécut soixante-dix-neuf ans et fut le type achevé de tous les
+sentiments nobles et élevés.
+
+Lors des premiers armements maritimes auxquels la paix donna lieu à
+Rochefort, le préfet me fit accorder le commandement d'une corvette à
+batterie couverte comme l'ont les frégates, et que le département des
+Landes avait donnée au Gouvernement; par ce motif, elle était nommée
+elle-même: _le Département des Landes_; ma destination était Anvers,
+d'où la France avait à retirer quelques débris des dépenses
+incalculables qu'elle y avait faites.
+
+Cependant, le duc d'Angoulême, nommé grand amiral, faisait
+l'inspection des ports de l'Océan. Il arriva à Rochefort avant mon
+départ: M. de Bonnefoux me nomma commandant en second de la garde
+d'honneur du Prince, qui séjourna trois jours parmi nous. Je mis à la
+voile aussitôt après son départ, et j'eus lieu de me convaincre que
+huit ans d'interruption ne suffisent pas pour faire oublier notre
+état, lorsqu'on l'a bien appris précédemment. Collos était embarqué
+avec moi.
+
+Je me rendis à Anvers sans rien éprouver de remarquable. Au retour,
+une tempête me força de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
+retraversé, et de chercher un abri à Deal; Deal, où alors, je me
+présentais entouré d'honneurs, comblé de politesses, et où, naguère,
+j'étais traqué et errant comme un malfaiteur! J'en partis avec un
+temps favorable, mais au milieu de la Manche, un coup de vent me jeta
+près des bancs si dangereux de la Somme et aux environs de Dieppe. Je
+forçai de voiles autant que je le pus, afin de me relever; et ma
+résolution que je vis bien qu'on taxait d'audacieuse imprudence, me
+réussit! Mais un mât cassé, une voile déchirée, et j'étais
+irrémissiblement à la côte. Je restai constamment sur le pont; tous
+les yeux fixés sur moi cherchaient à scruter mes pensées; je faisais
+bonne contenance, mais je voyais l'étendue entière du péril, et
+j'arrangeais, dans ma tête, mes dispositions pour le cas où j'aurais
+continué à être porté sur ces bancs, et pour chercher à sauver mon
+bâtiment et mon équipage! Les dispositions qui me vinrent à l'esprit
+dans ce moment critique ont, depuis, été décrites dans mes _Séances
+nautiques_, et elles ont reçu l'approbation des marins.
+
+Après cette épreuve, je me dirigeai vers Brest, où ma corvette devait
+désarmer: tout allait bien, lorsqu'un pilote, qui venait d'Ouessant,
+me jeta sur les rochers appelés Pierres-Noires! La secousse fut
+violente, mais comme nous n'avions touché le rocher qu'en le rasant
+avec notre flanc, nous ne coulâmes pas sur place. Une toise de plus
+sur la gauche, et c'en était fait de nous tous! Je fis mettre le
+pilote aux fers, et je me chargeai du bâtiment qui faisait beaucoup
+d'eau, mais que je réussis à faire entrer à Brest. Le pilote fut jugé,
+cassé, emprisonné; et la corvette entra en radoub.
+
+En arrivant à Brest, j'avais appris que six officiers de mon grade,
+dont quatre étaient mes cadets, et qui, à Brest et à Lorient, avaient
+fait le service de gardes d'honneur auprès du grand amiral, s'étaient
+vu, pendant ma campagne, nommer capitaines de frégate par
+l'intervention du Prince. Je réclamai, et j'écrivis au contre-amiral
+qui accompagnait le duc. J'appris, par la réponse, que si M. de
+Bonnefoux l'avait demandé, à Rochefort, pour moi, on se serait
+empressé d'accéder à sa proposition; M. de Bonnefoux, à qui je mandai
+ces détails, me dit, de son côté, qu'il ne lui serait jamais venu dans
+l'idée qu'on pût accorder un grade pour un service honorifique; mais
+que, puisque cette faveur avait été accordée à d'autres, il
+profiterait d'un voyage qu'il ferait bientôt à Paris pour présenter
+mes droits à être traité comme mes six camarades. Il est certain que
+si je n'avais pas été à la mer, à cet époque, j'aurais eu connaissance
+de ces démarches, et qu'agissant au moment utile, j'aurais
+probablement réussi: je vis, par là, que le hasard sert souvent mieux
+que le zèle; mais ce n'est pas une raison pour ne pas sacrifier
+constamment au devoir.
+
+Je m'occupais de retourner à Rochefort, lorsque l'ordre inattendu de
+réarmer la corvette pour la mer arriva à Brest. Mais j'avais été si
+contrarié de n'avoir pas figuré dans la promotion, et je craignis
+tellement que quelques intérêts ne souffrissent d'une nouvelle
+absence, que je demandai mon remplacement. C'était assurément une
+fausse démarche, et elle fut jugée encore plus sévèrement qu'elle ne
+le méritait, car ma santé avait vraiment beaucoup souffert des
+fatigues incessantes de mon retour d'Anvers; et c'était le motif que
+j'avais allégué. J'eus tort évidemment dans cette circonstance, car
+j'agis dans des vues étroites et avec un esprit d'amour-propre blessé.
+Un véritable chagrin que j'eus en quittant Brest et _le Département
+des Landes_ fut de me séparer de Collos dont l'âme franche et loyale
+mérite certainement qu'on lui applique le mot de Cornelius Nepos, au
+sujet d'Epaminondas: «Adeo veritatis diligens, ut ne joco quidem
+mentiretur.»
+
+Mon frère était à Rochefort quand j'arrivai: que de choses nous eûmes
+à nous dire! Nous allâmes à Marmande pour régler nos affaires; il
+poussa jusqu'à Béziers, revint me prendre à Rochefort, et comme il
+avait été, sans pitié, licencié par le gouvernement de la
+Restauration, il ne se vit d'autre ressource que de passer son examen
+de capitaine de la Marine marchande; et il se disposa ensuite à aller
+aux États-Unis, où son intelligence, son caractère, sa loyauté, sa
+connaissance de la langue du pays l'ont conduit à une assez belle
+fortune.
+
+Le préfet se rendit à Paris; il s'y occupa de moi, mais on y était
+mécontent de ma demande de remplacement. Il dit de ma santé ce qu'il
+en savait, ramena les esprits; et, comme on refusait rarement quelque
+chose à un chef tel que lui, il fit agréer qu'on m'éprouverait par
+l'offre d'un nouveau commandement, et qu'on me nommerait capitaine de
+frégate avant de mettre à la voile. C'eût été fort beau, car je
+n'avais que trente-deux ans, et j'aurais ainsi regagné une partie du
+temps perdu par ma captivité. Il n'en fut pas ainsi, et il faut avouer
+que je ne fus pas heureux dans cette affaire dont je vais reprendre la
+suite.
+
+Le bâtiment qui me fut destiné était _la Lionne_, toutefois, au lieu
+de s'occuper de m'expédier mes lettres de commandement, auxquelles il
+ne manquait plus que la signature, le Gouvernement eut à tourner ses
+pensées vers des objets d'une tout autre importance, qui absorbèrent
+toutes ses facultés et qui amenèrent sa chute. Ce fut le retour de
+l'Île d'Elbe de Napoléon. Ailleurs, je parlerai, plus en détail, de
+cet événement prodigieux, des difficultés sans nombre qu'il attira à
+M. de Bonnefoux, et de la manière glorieuse dont il surmonta ces
+difficultés. Ici, je me contenterai de dire que M. de Bonnefoux
+reconnut l'empereur; mais qu'il approuva l'opinion où j'étais, que je
+me trouvais libre, par la nature de cette révolution, de servir ou de
+ne pas servir; et qu'il permit que, considérant Napoléon comme
+l'auteur des maux sans nombre auxquels je prévis que notre patrie
+allait être en proie, je restasse étranger à son système et à ses
+opérations. Ainsi donc, au lieu d'un grade que je croyais tenir, qui
+était sous ma main, je me vis de nouveau voué à l'inactivité, et je
+restai chez moi, en quelque sorte _incognito_.
+
+L'empereur ne fit que passer; en tombant, il entraîna ses partisans,
+M. de Bonnefoux et moi, par contre-coup, qui fus condamné à la
+réforme. Il fallait vivre, cependant, car tel est le propre des
+Révolutions en général, qu'elles font des plaies profondes à l'État,
+et qu'elles brisent bien des existences. J'allai à Bordeaux où mes
+amis me firent la promesse positive d'un navire marchand à commander
+pour les mers de l'Inde. C'était un moyen de fortune assurée si la
+paix durait: mais quelle certitude en avait-on? Et puis, quitter
+l'uniforme et la carrière militaire!... Tout cela fut débattu et
+considéré sous toutes les faces; enfin, je ne voulus pas résister à de
+douces instances, et je demandai mon rappel dans la marine, en faisant
+valoir mon éloignement volontaire, lors du règne de Cent-Jours de
+l'empereur. Cette démarche fut suivie d'un prompt succès, et l'on me
+plaça comme lieutenant de vaisseau dans la compagnie des élèves de la
+Marine à Rochefort. Quant au grade de capitaine de frégate, il n'y
+avait plus à y penser; et il fallut abandonner à ceux qui se
+trouvaient dans la position que j'avais perdue, les chances
+d'avancement que M. de Bonnefoux ne laissait pas échapper pour moi,
+quand il y avait jour à les faire valoir.
+
+Nous arrivâmes ainsi, au commencement de 1817. Rochefort fut, alors,
+témoin d'un de ces événements douloureux qui frappent une population
+au coeur. Je t'ai raconté, mon fils, les malheurs poignants que subit
+ma famille pendant mon enfance, ainsi que l'influence qu'ils eurent
+sur mon éducation. Quelques jours ravissants vinrent ensuite luire
+pour moi à Marmande et au Châtard. Puis, arrivèrent douze années
+d'études, de travaux, de fatigues, de combats, de dangers, de prison,
+de ponton, d'efforts pour ma liberté, et qui se terminèrent par le
+délabrement de ma santé et par un retard irréparable dans ma carrière;
+succédèrent alors les moments vraiment enchanteurs de mon séjour à
+Rochefort entre 1812 et 1814, et ceux de mon mariage; mais à cette
+époque, une série d'infortunes vint m'assaillir à coups répétés, et
+cette série ne pouvait se terminer d'une manière plus poignante que
+par l'événement cruel qui t'enlevait ta mère et qui me plongeait dans
+un profond désespoir.
+
+Quand ce funeste arrêt de la Providence fut consommé, je te laissai
+aux bons soins de ta grand-mère[187]; je partis de Rochefort et
+j'allai chercher de la solitude chez M. de Bonnefoux qui s'était
+retiré à la campagne, près de Marmande. Il y vivait tranquille, isolé;
+c'était ce qu'il me fallait. De quelles bontés, de quelles
+consolations, son coeur généreux, son esprit aimable remplirent les
+trois mois qu'il me fut permis d'y rester! Je l'aurais quitté avec
+bien du regret, si ce n'avait été pour te revoir. Je retournai donc à
+Rochefort; j'établis tout, comme je l'entendais; ta santé qui était si
+faible quand tu naquis, se raffermit promptement. Enfin, je mis ordre
+à mille petits détails, et, d'après le conseil de M. de Bonnefoux, je
+me rendis à Paris pour y solliciter un commandement, afin de pouvoir
+réparer, autant que possible, le temps perdu pour mon avancement.
+
+[Note 187: Mme Lormanne, femme du colonel Lormanne.]
+
+En effet, un commandement de bâtiment était, pour moi, le seul moyen
+d'aller à la mer au moins de longtemps. La marine se trouvait alors
+dans la plus grande stagnation; les lieutenants de vaisseau
+n'embarquaient qu'à leur tour; et, tout bien calculé, ayant été
+inscrit à la fin de la liste d'embarquement après ma campagne de
+l'Escaut, je ne pouvais espérer d'être placé sur un navire, avant la
+fin de l'année 1820. Au contraire, les commandants de bâtiments
+étaient tous au choix du roi; et ç'avait été pour être proposé à ce
+choix par le ministre, que j'avais entrepris ce voyage de Paris.
+
+Je n'avais fait aucun apprentissage du rôle de solliciteur, qui était
+pour moi une chose toute nouvelle, bien inattendue, et n'allant
+nullement à mon caractère, accoutumé d'ailleurs, que j'étais à voir,
+auparavant, mes désirs prévenus; et il faut convenir que je fus bien
+gauche dans les démarches que je crus devoir essayer.
+
+Le ministère m'accueillit parfaitement, mais ne me donna de
+commandement que l'espérance un peu éloignée; retard, ajouta-t-on,
+causé par le petit nombre d'armements maritimes auxquels nous
+astreignait la fâcheuse position des finances de l'État. Par
+compensation, il fut question de me faire accorder la croix de la
+Légion d'honneur, demandée si souvent pour moi par M. Bruillac, ancien
+Commandant de _la Belle-Poule_, mais l'empereur, d'abord, Louis XVIII,
+ensuite, et enfin, encore l'empereur, dans les Cent-Jours, avaient
+fait un tel abus de ce genre de récompense, que le grand chancelier
+venait d'obtenir du roi qu'il ne serait plus délivré de décoration de
+cet ordre, que lorsque ses bureaux auraient pu débrouiller la
+confusion qui y régnait et présenter un état exact de tous les
+légionnaires, opération qui, disait-on, devait durer trois ans! Le
+ministre ne voulut pas, cependant, me laisser partir de Paris sans une
+marque de satisfaction, il pensa que la croix de Saint-Louis
+remplacerait, fort bien, celle de la Légion d'honneur qu'on désirait
+me voir obtenir, et il me présenta à l'approbation du roi, qui signa
+ma nomination. Que mon père aurait été heureux s'il avait assez vécu
+pour voir sur ma poitrine cette décoration, qu'il avait été si fier
+lui-même de porter, et à laquelle il tint au point de sacrifier sa
+liberté!
+
+Je vis, cependant, bientôt après, que je n'obtiendrais rien de plus;
+je revins donc à Rochefort te revoir, et attendre la réalisation des
+espérances d'un commandement qu'on me réitéra avant mon départ, mais
+qui, n'étant plus soutenues par l'appui d'un protecteur puissant,
+promettaient réellement peu de recevoir leur accomplissement.
+
+Je passe rapidement sur plusieurs choses peu importantes, et j'arrive
+à la fin de 1818, époque où j'attendais toujours, en vain, le
+commandement promis, redemandé, repromis plusieurs fois. Un bâtiment
+de la force de ceux qu'on donnait à commander aux officiers de mon
+grade, allait alors être armé à Rochefort, j'écrivis pour qu'il me fût
+accordé; mais d'autres firent également des démarches; je ne l'obtins
+pas; et je me retrouvai plus seul, plus assombri que jamais, car je ne
+voyais plus, de bien longtemps, un embarquement possible; et c'était
+le soulagement le plus direct que je pusse espérer à un chagrin qui me
+possédait presque exclusivement. Le monde, la société, cette vie qu'on
+appelle de garçon m'étaient devenus insupportables, comme il arrive à
+tout homme qui n'est plus jeune et qui a été bien marié, enfin, je
+traînais péniblement une existence sur laquelle toi seul répandais
+quelque intérêt, lorsque j'eus à me prononcer sur un sujet qui devait
+te donner une seconde mère, et te replacer sous le même toit que moi.
+
+J'hésitais longtemps car je ne pouvais me dissimuler les inconvénients
+d'un second mariage[188]............
+
+[Note 188: Dans les pages suivantes, l'auteur parlait à son fils
+de son second mariage; il nous a paru préférable de les supprimer. Ce
+second mariage qui fit le bonheur de sa vie eut lieu à Paris à la fin
+de 1818. M. de Bonnefoux épousa Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un
+officier de marine, mort jeune. De ce mariage naquit en 1819 Mlle
+Nelly de Bonnefoux, qui devint plus tard Mme Pâris. Sa mère Mme de
+Bonnefoux lui survécut neuf ans et mourut seulement au mois de
+décembre 1879.]
+
+ * * * * *
+
+Je restais peu de temps à Paris. Nous en partîmes dans une voiture
+particulière, avec une famille qui en complétait les places. Je me
+sentis indisposé dès le départ. À une lieue d'Étampes, notre essieu se
+brisa: il fallut, par un assez mauvais temps, nous rendre à pied
+jusqu'à cette ville où l'accident fut réparé, mais où mon malaise
+augmenta. Je crus, pourtant, pouvoir continuer le voyage, mais la
+fièvre devint si forte que je fus bientôt obligé de m'arrêter.
+Heureusement que ce fut à Angerville[189] où je fis avertir Rousseau,
+mon ancien camarade de ponton, qui habitait cette petite ville avec
+une femme ravissante de beauté qu'il venait d'épouser. Rousseau
+s'empressa auprès de moi, sa femme auprès de la mienne, et la santé me
+revint.
+
+[Note 189: Angerville-la-Gate, commune du département de
+Seine-et-Oise, arrondissement d'Étampes, canton de Méréville.]
+
+Rousseau, toujours préoccupé de grandes idées, et ayant été licencié,
+comme mon frère, lors de son retour en 1814, montait alors une
+brasserie de bière sur une vaste échelle. Cette entreprise cessa
+bientôt de lui plaire, il voulait quelque chose de plus éclatant.
+
+Il avait momentanément ajourné son projet de civilisation des
+Iroquois, auquel on assure qu'il n'a pas encore bien renoncé[190]; et
+après bien des réflexions, il s'arrêta au dessein d'assèchement de
+terrains au moyen d'endiguements sur les bords de la partie de la mer
+qui avoisine Brest. Il transporta, effectivement, dans le Finistère,
+toute sa fortune ainsi que celle de sa femme. Là, après beaucoup
+d'essais malheureux, de travaux gigantesques; soutenu par des
+capitalistes, à l'aide d'une persévérance inébranlable, il est enfin
+parvenu à conquérir, à fertiliser des terrains étendus; et c'est là,
+qu'incessamment, je compte aller le revoir, lui, aussi bon, aussi
+aimable qu'autrefois, cinq enfants qui lui sont survenus, et sa digne
+compagne qui, dans ces circonstances difficiles, a montré une force
+d'âme, un caractère inouïs, et lui a prêté un appui que le pays entier
+proclame avec enthousiasme[191].
+
+[Note 190: Cette lettre est datée du 15 mai 1836, en rade de
+Brest.]
+
+[Note 191: Louis Rousseau partit pour la Bretagne, dans les
+premiers jours de 1823, sur les indications d'un de ses anciens amis,
+M. du Beaudiez. Il acquit des héritiers de M. Soufflès-Desprez, ancien
+chirurgien de marine, la plaine de Treflez, concédée à ce dernier, en
+1789, par le duc de Penthièvre, et formée à peu près en totalité de
+sables volants qui se déplaçaient à chaque coup de vent. Il acheta
+aussi l'étang du Louc'h, qu'il réussit à dessécher, et enfin entreprit
+de conquérir sur la mer des terrains que celle-ci couvrait à chaque
+marée. La digue de Goulven, destinée à réaliser ce dernier projet, fut
+commencée au printemps de 1824. L'oeuvre ne s'accomplit pas sans
+difficultés et entraîna de gros sacrifices d'argent. Les travaux de
+Louis Rousseau ont eu néanmoins pour résultat d'ouvrir des voies de
+communication entre des régions qui en étaient privées, d'assainir des
+marais, de livrer à l'agriculture de vastes espaces et de fixer des
+sables qui dévastaient la contrée. Pendant les vingt dernières années
+de sa vie, Louis Rousseau rêva de fonder une «tribu chrétienne», sorte
+de phalanstère chrétien, dont les membres devaient se livrer en commun
+et à titre d'associés aux travaux agricoles. Il développa ses idées
+dans un livre intitulé, _la Croisade au_ XIXe _siècle_. Louis Rousseau
+mourut le 24 septembre 1856, moins d'un an après son ami, le
+commandant de Bonnefoux.]
+
+J'achetai à Angerville une petite chaise de poste, et je revins à
+Rochefort.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ SOMMAIRE:--L'avancement des officiers de marine sous la seconde
+ Restauration.--Conditions mises à cet avancement.--Un an de
+ commandement.--En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de
+ Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge,
+ _L'Adour_ qui venait d'être lancée à Bayonne.--En route pour
+ Rochefort.--Le pilote-major.--À Rochefort.--La corvette est
+ désarmée. Il me manque trois mois de commandement.--La frégate
+ _l'Antigone_ désignée pour un voyage dans les mers du Sud.--Je
+ suis attaché à son État-Major.--Je demande un commandement qui me
+ permette de remplir les conditions d'avancement.--Je suis nommé
+ au commandement de _la Provençale_, et de la station de la
+ Guyane.--Le bâtiment allait être lancé à Bayonne.--Mon brusque
+ départ de Rochefort.--Maladie de ma femme. La fièvre tierce.--Mon
+ arrivée à Bayonne.--Accident qui s'était produit l'année
+ précédente pendant que je commandais _l'Adour_.--Mes projets en
+ prenant le commandement de _la Provençale_, mes _Séances
+ nautiques_ ou _Traité du vaisseau à la mer_.--Le _Traité du
+ vaisseau dans le port_ que je devais plus tard publier pour les
+ élèves du collège de Marine.--La Barre de Bayonne.--Tempête dans
+ le fond du golfe de Gascogne.--Naufrage de quatre navires.
+ Avaries de _la Provençale_.--Relâche à Ténériffe.--Traversée très
+ belle de Ténériffe à la Guyane en dix-sept jours.--Mes
+ observations astronomiques.--M. de Laussat, gouverneur de la
+ Guyane.--Je lui montre mes instructions.--Mission à la Mana, à la
+ frontière ouest de la côte de la Guyane.--Je rapporte un plan de
+ la rade, de la côte, de la rivière de la Mana.--Conflit avec le
+ gouverneur à propos d'une punition que j'inflige à un homme de
+ mon bord.--Lettre que je lui écris.--Invitation à dîner.--Mission
+ aux îles du Salut en vue de surveiller des Négriers.--Sondes et
+ relèvements autour des îles du Salut.--Mission à la Martinique, à
+ la Guadeloupe et à Marie-Galande.--La fièvre jaune.--Retour à la
+ Guyane.--Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la
+ Dominique.--Les Guyanes anglaise et hollandaise.--Surinam,
+ ancienne possession française, abandonnée par légèreté.--Arrivée
+ à Cayenne.--Le nouveau second de _La Provençale_, M.
+ Louvrier.--Je le mets aux arrêts.--Mon entrevue avec lui dans ma
+ chambre.--Je m'en fais un ami.--Arrivée à Cayenne.--Mission à
+ Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.--Les difficultés de la
+ tâche.--Mes travaux hydrographiques.--Le _Guide pour la
+ navigation de la Guyane_ que fait imprimer M. de Laussat d'après
+ le résultat de mes recherches.--M. Milius, capitaine de vaisseau,
+ remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.--L'ordre de
+ retour en France.--Je fais réparer _la Provençale_.--Pendant la
+ durée des réparations, je fréquente la société de Cayenne.--_La
+ Provençale_ met à la voile.--La Guerre d'Espagne.--Je crains que
+ nous ne soyons en guerre avec l'Angleterre.--Précautions
+ prises.--Le phare de l'île d'Oléron.--Le feu de l'île d'Aix.--Le
+ 23 juin 1823, à deux heures du matin, _la Provençale_ jette
+ l'ancre à Rochefort.--Mon rapport au ministre.--Travaux
+ hydrographiques que je joins à ce rapport.
+
+
+Depuis la seconde Restauration des Bourbons, on avait imposé des
+conditions de commandement à remplir pour pouvoir être avancé; or,
+plus ces conditions étaient rigoureuses, moins il y avait de chances
+d'avancement pour les officiers qui n'étaient pas appuyés par des
+personnages élevés, puisque ces personnages obtenaient, pour leurs
+protégés, la presque totalité des commandements. Ceux à qui ils
+étaient donnés étaient donc les seuls en évidence, les seuls en mesure
+de prouver leur capacité ou d'en acquérir, les seuls qui pussent
+facilement remplir ces conditions, lesquelles, par exemple, pour
+donner des droits à être capitaine de frégate, étaient l'exercice d'un
+commandement de bâtiment pendant au moins un an. Les réductions
+avaient, d'ailleurs, été si considérables dans nos cadres, les
+promotions étaient si peu fréquentes, si limitées, que lors même que
+des officiers qui n'étaient pas recommandés par des hommes influents
+arrivaient à avoir rempli les conditions, il était, encore, fort rare
+qu'ils fussent choisis pour l'avancement. Que pouvais-je faire en
+pareille situation? me résigner; penser qu'ayant été précédemment dans
+la catégorie des officiers favorisés, il était injuste de me plaindre
+que d'autres profitassent des avantages dont j'avais joui, dont ma
+captivité ou des événements extraordinaires m'avaient empêché de
+retirer le plus grand fruit; et tout en attendant l'heure de ma
+retraite après laquelle je soupirais ardemment, chercher, dans mon
+intérieur, un bonheur plus doux, plus sûr que celui qui accompagne
+ordinairement les fatigues de notre état, ou les luttes de l'ambition.
+
+Mon service à la compagnie des élèves de Rochefort, à laquelle j'étais
+toujours attaché, exigeait trop peu de temps pour que je ne fusse pas
+constamment libre de me livrer aux soins de votre éducation ou de ma
+maison. J'avais appris à tourner, je m'étais fait un charmant atelier;
+je fréquentais un peu le monde avec ma femme; nous voyions grandir nos
+enfants avec délices; notre économie, notre ordre doublaient notre
+aisance; nous jouissions de la considération publique, enfin, à tous
+égards, nous étions dans une des meilleures conditions possibles de
+félicité.
+
+Cependant, le préfet maritime de Rochefort reçut l'ordre, en 1820,
+d'expédier à Bayonne un état-major pour la corvette de charge,
+_l'Adour_, qui venait d'y être lancée. Il s'agissait de la charger de
+bois de mâture des Pyrénées, et de la diriger sur Rochefort où elle
+devait être désarmée. Je fus désigné par le préfet pour commander ce
+bâtiment qui était presque aussi grand que _la Belle-Poule_. Dans
+l'espoir que le préfet me donna de la continuation ultérieure de
+l'armement de ce navire, par suite de la demande pressante qu'il
+comptait en faire au ministre, cette mission me faisait le plus grand
+plaisir.
+
+J'éprouvai, d'abord, beaucoup de peines et de fatigues dans l'armement
+de _l'Adour_, et ensuite beaucoup de contrariétés au bas de la rivière
+de Bayonne qui s'appelle aussi _l'Adour_, et qui charrie des sables
+que la mer refoule immédiatement vers son embouchure; il en résulte un
+obstacle qu'on appelle barre; or cette barre mobile, variable pour
+l'étendue, le gisement et la hauteur, est telle qu'avec un bâtiment
+d'aussi grandes dimensions que le mien, on ne peut la franchir qu'en
+certains temps et avec certains vents.
+
+Je crus, toutefois, m'apercevoir que le pilote-major qui, lorsque le
+vent était favorable, allait sonder la profondeur de l'eau sur la
+barre, ne m'en indiquait pas exactement la mesure par ses signaux. Un
+jour, à l'improviste, j'envoyai sur les lieux un officier pour
+surveiller les opérations du pilote-major. Il sonda lui-même, trouva
+plus de fond que celui-ci ne le disait, et, malgré son opposition, il
+me signala trois pieds d'eau de plus que l'on ne venait de m'en
+accuser. J'étais prêt, je levai mon ancre et me couvris de voiles. Le
+pilote-major stupéfait se rendit à bord; là, craignant beaucoup pour
+sa responsabilité, soit pour n'avoir pas fait un signal exact, soit
+pour la difficulté qu'il allait avoir à me tirer de la passe, il
+voulut faire des représentations, mais ce n'était pas le moment d'en
+écouter, car nous étions sur la barre où nous éprouvâmes trois rudes
+lames qui me rappelèrent l'échouage de mon ancienne frégate sur la
+côte d'Afrique; mais nous doublâmes sans accident, et quittant le
+pilote-major dont l'esprit était devenu aussi expansif qu'il avait été
+assombri, je fis route pour Rochefort où j'eus le désagrément de voir
+désarmer mon bâtiment lorsque je n'avais que neuf mois de commandement
+y compris celui du _Département des Landes_. C'était trois mois de
+moins que ce qu'il me fallait strictement pour les conditions
+d'avancement. Je repris mon service à la compagnie des élèves.
+
+En 1821, la frégate _l'Antigone_ fut armée à Rochefort. Ma mission de
+_l'Adour_ qui n'avait été considérée que comme une corvée, n'ayant
+point donné lieu à changer mon rang sur la liste des tours
+d'embarquement, je me trouvais alors à la tête de cette liste, et je
+fus, par conséquent présenté au ministre pour faire partie de
+l'état-major de cette frégate. Elle devait effectuer un voyage dans la
+mer du Sud, et elle était commandée par un capitaine de vaisseau de ma
+connaissance qui se trouvait enseigne de vaisseau dans l'Inde sur _le
+Berceau_ quand je l'étais sur _la Belle-Poule_, mais dont la carrière
+n'avait pas été paralysée par la captivité.
+
+Un tel embarquement était fort beau, mais il lésait tous mes intérêts
+puisqu'il ne me servait pas à remplir les conditions pour
+l'avancement, et qu'après une campagne probable de trois ans, je
+n'aurais acquis aucun titre de plus. Je commençais à être un des
+anciens lieutenants de vaisseau, et comme, sans les conditions je
+n'aurais même pas pu être nommé capitaine de frégate à l'ancienneté,
+je réclamai auprès du préfet contre cette destination. Il ne pouvait
+pas la changer, mais il reconnaissait la justice de ma demande; il
+m'engagea à la formuler par écrit, et il me promit de la faire valoir
+auprès du ministre. J'exposai donc mes motifs, priai le ministre de
+m'accorder un commandement afin de ne pas me trouver exclu de tout
+avancement futur, et ne manquai pas de terminer ma lettre en disant
+qu'à tout événement j'étais prêt à m'embarquer sur _l'Antigone_.
+L'affaire fut bien présentée par le préfet et la réponse fut le
+commandement que le ministre m'accorda de _la Provençale_ et de la
+station de la Guyane. Ce bâtiment allait être lancé à Bayonne d'où je
+devais partir pour ma station dont la durée était fixée à deux ans au
+moins, et où je devais trouver deux bâtiments qui se rangeraient sous
+mes ordres à mon arrivée.
+
+Une aussi longue séparation d'avec ma famille ne pouvant être que fort
+douloureuse, je jugeai que le meilleur parti à prendre était d'en
+brusquer le moment. Mes affaires particulières constamment à jour m'en
+laissèrent la faculté; ainsi, dans les vingt-quatre heures, j'avais
+dressé la liste des objets à m'envoyer à Bayonne sur un navire qui
+était à Rochefort en chargement pour ce port, mes adieux étaient
+faits, et j'étais parti avec une simple malle. Mais les choses
+n'arrivent que bien rarement selon nos désirs ou même selon les
+probabilités; et ma femme, qui n'avait pas besoin de cette nouvelle
+secousse, en fut vivement affectée.
+
+Rochefort fut, autrefois, une contrée extrêmement malsaine: à force de
+grands travaux et de plantations, l'air marécageux qui l'environne
+s'est considérablement purifié, et le sang y est aujourd'hui aussi
+beau que dans les pays les plus favorisés; néanmoins les jours
+caniculaires y sont encore funestes à un grand nombre de personnes,
+surtout à celles qui n'observent pas un régime alimentaire bien
+entendu, ou qui sont sous l'influence de peines morales. Ma femme fut
+de ce nombre, la fièvre tierce la prit, et j'en eus la nouvelle à mon
+arrivée à Bayonne.
+
+Le meilleur remède est, sans contredit, de s'éloigner du foyer du mal.
+Terrifié comme je l'étais de l'état où se trouvait ma femme lorsque je
+m'étais éloigné d'elle, état qui était aggravé par la fièvre, ainsi
+que par le long isolement où elle allait vivre, je fus si sensiblement
+touché, que si j'avais pu, honorablement, me désister de mon
+commandement, je l'aurais fait, et je vous aurais tous arrachés à une
+ville qui devenait pour moi un objet de mortelle inquiétude. Ne
+pouvant m'arrêter à ce projet, j'en formai soudainement un autre.
+J'écrivis à ma femme de prendre immédiatement sa place pour Paris, de
+partir, sans hésiter, avec ses deux enfants pour aller rejoindre Mme
+La Blancherie.
+
+Il n'y avait guère qu'un an que j'avais quitté Bayonne sur _l'Adour_,
+lorsque j'y revins pour _la Provençale_; or, cette circonstance me
+rappelle un accident fatal arrivé sous mes yeux pendant la première de
+ces époques, et qui vaut peut-être la peine d'être relaté.
+
+Un jour de fête publique, _l'Adour_, mouillée près des allées
+marines[192], avait une salve à faire. Je posai des sentinelles à
+terre pour empêcher les curieux de se mettre sous la volée de mes
+pièces qui, cependant, n'étaient pas chargées à boulet. La salve était
+en train, quand un ancien militaire franchit les sentinelles, qui, ne
+le suivant pas au milieu de la fumée, lui crient de revenir, et
+auxquelles, caché derrière un arbre, il répond qu'il veut, selon ses
+anciennes habitudes, voir le feu de plus près. Dans ce but, il
+démasqua sa tête en dehors de l'arbre, pour mieux apercevoir le
+bâtiment; au moment même, le valet ou pelote de cordage, qui servait à
+bourrer une des pièces, l'atteint; et ce malheureux que les batailles
+et le feu de l'ennemi avaient longtemps respecté tombe, atteint d'un
+coup mortel! C'est ainsi que les réjouissances de la paix
+accomplissent, quelquefois, ce que n'ont pu faire les périls des
+combats.
+
+[Note 192: Belle promenade de Bayonne.]
+
+Ce qui me souriait le plus dans mon embarquement de _la Provençale_
+était moins encore l'espoir d'être avancé au retour de ma campagne,
+que la faculté que j'allais avoir de relire sur mer mes _Séances
+Nautiques ou Traité du Vaisseau à la mer_, ouvrage que j'avais ébauché
+pour les élèves de la compagnie de Rochefort, que je considérais comme
+le résumé de ma carrière maritime ou de mes services, et auquel je
+mis, en effet, la dernière main pendant cet embarquement, soit en
+expérimentant, avec plus de soins que jamais, plusieurs manoeuvres sur
+mon bâtiment soit en éclaircissant des questions contestées ou des
+points encore douteux.
+
+Afin de sauver, s'il était possible, l'aridité d'un sujet si spécial,
+je crus devoir y citer plusieurs exemples intéressants ou divers faits
+concluants, et j'en éloignai, le plus que je le pus, les détails
+scientifiques. C'est ce livre que je publiai en 1824, qui ensuite a
+été réimprimé, qui le sera encore (chose rare en marine), si j'en
+crois les offres récentes d'un libraire de Toulon, et que le public
+naviguant paraît avoir adopté. Depuis les temps florissants de la
+puissante marine de Louis XVI, où brillaient Borda, Fleurieu, Verdun
+de la Crène, de Buor, du Pavillon, Bourdé, Romme, tous auteurs du
+premier mérite, aucun officier, en France, n'avait pris la plume pour
+marquer les progrès survenus, avec la succession des temps, dans la
+science nautique. Ce fut donc moi qui rouvris la lice, et j'y ai été
+suivi par de redoutables rivaux. C'est peut-être, ici, le cas
+d'anticiper sur les dates afin de tout épuiser sur ce sujet, et de
+dire que plus tard, à Angoulême, et pour les élèves du Collège de
+Marine, j'ajoutai, à mes _Séances Nautiques_, un nouveau volume ayant
+pour second titre: _ou Traité du vaisseau dans le port_. Mais
+revenons!
+
+La barre de Bayonne me fut encore fâcheuse par une longue obstination
+de vents contraires: une trentaine de bâtiments de commerce étaient
+retenus avec moi. Une petite brise favorable enfin se manifesta.
+Fatigué que l'on était d'attendre, on crut, comme il est d'ordinaire,
+que c'était le commencement d'un beau vent frais; mais ainsi qu'on l'a
+judicieusement dit et remarqué: «Rien n'est fin, rien n'est trompeur,
+comme le temps!»
+
+Effectivement, à peine étions-nous dehors, que vint une tempête qui
+fit naufrager quatre des navires sortis en même temps que moi. Le fond
+du golfe de Gascogne, où nous étions tous, sans ports de facile accès,
+est on ne peut plus dangereux lorsqu'on y est surpris par de forts
+vents du large.
+
+Il n'y eut donc que ceux d'entre nos bâtiments qui se trouvaient bien
+pourvus, bien installés, ou de bonne construction, qui purent
+supporter le mauvais temps; et encore, non sans d'assez fortes
+avaries. Je réparai, immédiatement, les miennes, du mieux que je le
+pus, mais je ne pouvais penser à traverser ainsi l'Atlantique, et je
+songeai à relâcher à la Corogne d'abord, puis à Lisbonne, et enfin à
+Ténériffe, car le vent me contraria dans mes deux premiers projets.
+C'est la plus importante des îles Canaries, et je m'y remis
+parfaitement en état.
+
+Ma traversée de Ténériffe à la Guyane fut très belle; elle ne dura que
+dix-sept jours, pendant lesquels un temps magnifique me permit de me
+familiariser à nouveau avec les observations astronomiques que j'avais
+tant pratiquées, et que je repris pendant toute ma campagne. En cette
+circonstance, elles me firent connaître que les positions
+géographiques de Lancerotte[193] et Fortaventure[194], deux des
+Canaries, étaient inexactement déterminées sur mes plans, et plus
+tard, j'adressai au ministère le résultat de mon travail à cet égard.
+Elles m'avertirent encore, vers la fin de mon voyage, que j'étais
+quatre-vingt-cinq lieues plus près du continent d'Amérique que les
+calculs ordinaires ou de l'estime ne l'établissaient; or, cette
+différence, due aux courants des parages que j'avais parcourus, se
+trouva vérifiée quand j'eus pris connaissance de la terre.
+
+[Note 193: Lancerotte (Lanzarotte) une des îles Canaries.]
+
+[Note 194: Fortaventure (Fuerteventura) une des îles Canaries.]
+
+M. de Laussat était alors gouverneur de la Guyane[195]; il résidait à
+Cayenne, capitale des possessions françaises dans cette colonie, et
+située à l'embouchure de la rivière du même nom: je lui remis, outre
+ses dépêches officielles, des lettres et paquets de ses charmantes et
+très aimables filles, qui s'étaient rendues de Pau qu'elles
+habitaient, à Bayonne, pour être vues, avant mon départ, par quelqu'un
+qui allait, bientôt, être près de leur père. Cette visite avait donné
+lieu à plusieurs fort jolies parties que nous fîmes sur l'Adour, et
+dans les agréables sites qui se trouvent sur ses bords.
+
+[Note 195: (Note de l'auteur empruntée à son _Précis historique
+sur la Guyane française_ inséré dans les _Nouvelles Annales de la
+Marine et des Colonies_, t. IX, 1852, p. 47 et suiv., p. 184 et suiv.)
+Quoique la Guyane nous eût été rendue par les traités de 1814 et de
+1815, cependant ce ne fut qu'en 1817 que la France se décida à en
+envoyer reprendre possession. Je n'ai jamais pu connaître le véritable
+motif d'un délai aussi prolongé, seulement j'ai entendu dire que cela
+avait tenu à des difficultés diplomatiques. Peut-être était-ce à cause
+des délimitations? Quoiqu'il en soit, les rapports officiels qui
+furent envoyés en France à cette époque, ne faisaient monter la
+population de la colonie qu'à sept cents blancs, huit cents
+affranchis, et quinze mille esclaves, ce qui formait seulement un
+total de seize mille cinq cents âmes.
+
+Ce fut le général Carra Saint-Cyr qui fut chargé de la reprise de
+possession et du gouvernement de la Guyane: ses actes les plus
+remarquables y furent la destruction d'une bande de nègres marrons
+qui, sous les ordres d'un chef nommé Cupidon, désolaient le pays, et
+l'introduction de vingt-sept chinois qu'à grands frais on alla
+chercher à Manille, dans l'espérance de naturaliser à Cayenne la
+culture du thé. Il paraît que cette tentative fut fort mal dirigée:
+ces hommes d'abord, trop peu surveillés, au lieu de se livrer à un
+travail sérieux, vécurent entre eux de la manière la plus honteuse, et
+presque tous périrent au bout de quelque temps: nous en avons vu, un
+peu plus tard, cinq ou six, triste débris de cette expédition,
+employés comme ouvriers ordinaires aux travaux de la direction
+d'artillerie.
+
+À tort ou à raison, les colons se plaignirent bientôt des exigences
+des employés de l'administration, et ces plaintes parvinrent à Paris;
+le général Carra Saint-Cyr fut rappelé, et M. le baron de Laussat fut
+nommé pour le remplacer.]
+
+Je fus parfaitement accueilli par M. de Laussat. C'était un homme
+intègre, capable, mais d'une activité, ou peut-être, d'une tracasserie
+qui lui aliénait l'affection des colons, et qui éloignait de lui
+quelques fonctionnaires, ainsi que la plupart des officiers de la
+marine. Averti, sur ce point, par le capitaine que je relevais, je
+résolus de me tenir sur mes gardes. Dans ce dessein, je montrai mes
+instructions à M. le gouverneur: celles-ci me laissaient la haute main
+pour la police des bâtiments de la station, et m'astreignaient
+seulement à remplir les missions que M. de Laussat pourrait me donner.
+Ainsi, et presque à mon arrivée, j'allai à la Mana, point qu'on
+voulait coloniser à la frontière ouest de la côte de la Guyane, mais
+où les moyens d'exécution vinrent bientôt alors à manquer. Il me
+semble qu'il valait mieux procéder de Cayenne, point central, vers la
+circonférence, que d'éparpiller ses ressources ou ses moyens aux deux
+extrémités du rayon. Je revins avec un plan (qui n'existait pas) de la
+rade, de la côte, de la rivière de la Mana; M. le gouverneur me combla
+de politesses, et il envoya copie de ce plan au dépôt des cartes à
+Paris.
+
+Cependant, peu de jours après, j'avais eu l'occasion de hisser le
+pavillon rouge, de tirer un coup de canon, de punir publiquement un
+homme de mon bord coupable d'un grave délit, et j'avais préalablement
+fait avertir le capitaine du port qu'il allait être fait justice sur
+la _Provençale_. Malgré cette précaution, toute de politesse, il
+m'arriva presque aussitôt un aide-de-camp de M. de Laussat, porteur
+d'une lettre très sèche, et qui me demandait un compte immédiat de ma
+conduite, en cette occasion. Ma première idée fut de renvoyer, en
+réponse, une copie de mes instructions; mais je vis bientôt qu'il
+n'était pas convenable de répondre à une exigence déplacée par une
+impolitesse, et je pris la plume. Je répondis donc en racontant tout
+simplement ce qui s'était passé: ensuite, je ne manquai pas, sous des
+expressions de forme très respectueuse, de faire observer que ces
+explications, je ne les devais pas; que je ne les donnais que par une
+sorte de complaisance ou de déférence pour l'âge du gouverneur; et que
+j'honorais tellement son caractère qu'il me trouverait toujours
+disposé à lui être agréable, lors même qu'il y aurait dans ses
+demandes quelques paroles que, d'une autre personne, je n'aimerais pas
+à supporter. Cette lettre fit merveilles. En homme d'esprit, M. de
+Laussat m'envoya pour le lendemain une invitation à dîner: là, il me
+dit les choses les plus aimables, et cette considération dont il me
+favorisa depuis, il me la conserva toujours, même en France, où il se
+rendit par la suite; car il fut remplacé en 1822 par M. le capitaine
+de vaisseau Milius[196]. Il ne cessa, en effet, de demander mon
+avancement au ministère, et il alla, plusieurs fois, voir ma femme
+pour lui faire part d'espérances qui, en définitive, ne se réalisèrent
+pas. M. de Laussat est mort, il y a trois ans, dans un âge très
+avancé.
+
+[Note 196: Le baron Pierre-Bernard Milius, maître des requêtes au
+Conseil d'État, était capitaine de vaisseau depuis le 1er juillet
+1814. Il était né à Bordeaux en 1773. Il avait montré beaucoup de
+bravoure pendant les guerres maritimes de la Révolution. Ce fut lui
+qui ramena en France après la mort de son chef, le capitaine Nicolas
+Baudin, l'expédition du _Géographe_ qui avait exploré les côtes sud de
+la Nouvelle-Hollande. Il devait plus tard se distinguer à Navarin et y
+gagner les épaulettes de contre-amiral. Le baron Milius mourut en 1829
+à Bourbonne-les-Bains.]
+
+Ma mission suivante fut aux îles du Salut où je me tins en
+observation, appareillant tous les jours pour me diriger vers
+Sinnamari, Iracoubo et Organabo, points que M. le gouverneur supposait
+fréquentés par des Négriers à l'effet d'y opérer leurs débarquements
+illicites. Aucun bâtiment de cette nature ne s'y étant présenté
+pendant cette sorte de croisière, je n'eus pas de résultats à
+constater à cet égard. Toutefois, il y avait désaccord entre les
+marins ou pilotes de la Guyane sur l'existence de roches sous l'eau
+aux environs des îles du Salut; je m'occupai de cet objet, sans nuire
+en rien à l'objet de ma mission, et je ne revins qu'après avoir bien
+éclairci ce doute par des sondes et des relèvements qui satisfirent
+tous les esprits.
+
+À peine de retour à Cayenne, je fus expédié pour la Guadeloupe, la
+Martinique et Marie-Galande, remarquable par le nom qu'elle a conservé
+du bâtiment que commandait l'illustre Christophe Colomb, lors de son
+second voyage en Amérique. J'avais quelques troupes, des passagers,
+des dépêches qui y furent déposés, et j'en rapportai des graines, des
+plantes en caisse dont la Guyane avait le louable désir de propager la
+culture qui a parfaitement réussi. La fièvre jaune venait d'exercer,
+et exerçait encore des ravages affreux dans ces îles; mais mon
+bâtiment en fut heureusement préservé. En revanche, il eut, au retour,
+des temps très rigoureux à supporter, notamment près du «Diamant», que
+je ne parvins à doubler qu'à l'aide d'une manoeuvre hardie que j'ai
+décrite dans mes _Séances Nautiques_. Les débouquements, ma navigation
+au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique furent également semés de
+dangers; une fois, entre autres, plusieurs personnes désespérèrent de
+notre salut!
+
+Nous parvînmes, enfin, à reconnaître la terre continentale. Ce fut aux
+lieux même où Colomb en avait fait la découverte, c'est-à-dire au sud
+de la Trinité. C'est aussi dans ces parages que Daniel Foë place l'île
+de son ingénieux et patient Robinson.
+
+Il y avait beaucoup à faire pour remonter de là à Cayenne, car nous
+avions vents et courants contre nous. Nous y réussîmes, non sans
+peine, en traversant les eaux de l'Orénoque, et en passant devant
+plusieurs villes ou rivières de la Guyane anglaise ou hollandaise,
+telles que Esséquèbe, Démérari, Berbice, et Surinam; Surinam que la
+France a possédée; que, par légèreté, elle abandonna pour aller
+s'établir sur les côteaux de Cayenne et que ses possesseurs actuels
+plus laborieux, plus persévérants que nous, plus entendus dans l'art
+de coloniser, élevèrent bientôt à un point de prospérité dont n'a pas
+encore approché Cayenne, quoique très favorisée par la nature, et où,
+ni la fièvre jaune, ni les ouragans n'ont jamais encore fait leur
+redoutable invasion. Surinam, ou plutôt la ville de Paramaribo (car
+Surinam, est le nom de la rivière, et on le donne souvent à la ville)
+Surinam, dis-je, a un beau port et Cayenne ne peut recevoir que des
+bâtiments de douze à quatorze pieds de tirant-d'eau. On ne comprend
+vraiment pas que, bénévolement, nous ayons renoncé à cet avantage.
+Après Surinam, nous cherchâmes l'entrée du Maroni, fleuve considérable
+qui sépare la Guyanne française de la hollandaise, et nous
+poursuivîmes ensuite notre route vers Cayenne.
+
+J'ai, maintenant, à te raconter un fait de peu d'importance,
+peut-être; mais il s'agit d'une lutte d'hommes ou plutôt de
+caractères; et je ne néglige pas ces occasions, dans l'espoir qu'il en
+résultera quelque fruit pour toi. Mon second, malade à la Martinique,
+y avait été remplacé par M. Louvrier, officier de beaucoup de moyens,
+d'une grande énergie, mais d'une indiscipline qui n'était égalée que
+par son audace à la soutenir; du moins, c'est ainsi qu'il me fut
+dépeint, mais trop tard, car je ne l'aurais pas accepté à bord. Les
+premiers jours furent charmants; pourtant, j'apercevais la tendance
+qu'on m'avait signalée.
+
+Ces symptômes, toutefois, n'étant pas assez caractérisés pour cadrer
+avec mes projets, à cet égard, je fermai les yeux pour laisser
+augmenter le mal, ce qui ne tarda pas à arriver. Un jour que mon homme
+était sur le pont et bien dans son tort, je lui adressai la parole
+avec un air grave que ses manières bruyantes ne purent ébranler, et
+je l'envoyai dans sa chambre, aux arrêts. Lorsque ces arrêts furent
+levés, il vint, d'une voix étouffée, me demander à débarquer dès notre
+arrivée à Cayenne. Je m'y attendais et mon thème était prêt. Je
+l'engageai à s'asseoir, à m'écouter froidement, et lui dis, qu'ayant
+reconnu en lui mille qualités, j'aimais trop mon bâtiment pour le
+priver de ses excellents services; que c'était un point arrêté et
+qu'ainsi ce qu'il y avait de mieux à faire était de nous habituer
+réciproquement à nos défauts, et de chercher à nous supporter. Je
+soutins fermement ce rôle, qu'il chercha à renverser, et l'affaire fut
+si bien conduite, qu'au lieu d'un ennemi mortel que j'aurais eu, si
+j'avais consenti à sa proposition, il finit par me demander la
+permission de m'embrasser, par avouer sa faute, et par m'assurer que
+je n'aurais jamais d'ami plus dévoué. Le reste de la campagne répondit
+à ces protestations. Il n'y a guère que deux ans que je l'ai revu à
+Toulon, et toujours dans les mêmes sentiments. Il y exerçait alors,
+dans le grade de capitaine de corvette, le commandement supérieur de
+tous les bateaux à vapeur dans la Méditerranée, où sa prodigieuse
+activité, qui m'avait été si utile, rendait à l'État des services
+éminents. Une fièvre cérébrale l'emporta vers cette époque; ce fut une
+grande perte pour le Corps de la Marine, car il s'était dépouillé de
+cette grande fougue de la jeunesse qui lui était si préjudiciable, et
+il ne restait plus que ses rares qualités.
+
+Un consul, sa femme et sa fille, destinés pour Notre-Dame de Belem,
+ville de la province du Brésil, nommée Para, et située à vingt lieues
+en remontant le fleuve des Amazones, étaient arrivés quelques jours
+avant mon retour des Antilles, et M. le gouverneur comptait sur mon
+bâtiment pour les faire parvenir à leur destination. Je fis mes
+préparatifs, et je partis.
+
+L'entrée du fleuve est semée d'écueils redoutables, et M. de Laussat
+n'avait pu mettre à ma disposition ni cartes de ce pays, ni
+instructions nautiques, ni pilotes ou pratiques. C'est dans cet état
+qu'un bâtiment expédié quelque temps auparavant, pour cette même
+ville, en était revenu, sans avoir accompli sa mission, après avoir
+touché sur un banc où il avait été à deux doigts d'une destruction
+complète. Ces circonstances ne servirent qu'à enflammer mon courage;
+mais il fallait aussi de la prudence, et, repassant dans mon esprit ce
+que je savais qu'avaient accompli de glorieux les navigateurs qui
+s'étaient voués aux découvertes, je m'efforçai de marcher sur leurs
+traces et j'eus le bonheur d'y réussir. Je triomphai même des entraves
+honteuses qu'apportent les Portugais à la publication de leurs cartes,
+et à la levée de leurs côtes par des étrangers; je rapportai un plan,
+que je dressai pendant mon voyage, pour la navigation depuis Cayenne
+jusqu'à Notre-Dame de Belem. M. de Laussat fit annoncer, dans le
+journal de la colonie, qu'il tiendrait ce plan à la disposition des
+capitaines qui auraient à fréquenter ces parages; il en envoya une
+copie au ministre à qui il recommanda mon travail, comme _très utile_,
+_très rare_, _très précieux_; et, dans ma carrière d'officier, mes
+souvenirs se reportent toujours avec plaisir sur l'accomplissement de
+cette difficile mission.
+
+Pendant mes divers voyages de la station, j'avais remarqué plusieurs
+erreurs géographiques sur les côtes de la Guyane, que je demandai à
+rectifier. M. le gouverneur y consentant, je fis une campagne de près
+de deux mois pour y parvenir. Je revins avec des cartes, des sondes,
+des relèvements, des vues, enfin avec tous les éléments d'un ouvrage
+que, sous le titre de _Guide pour la navigation de la Guyane_, M. de
+Laussat fit imprimer, après qu'à mon retour, j'eus coordonné ces
+divers éléments. Il m'écrivit, en même temps, qu'il me ferait valoir
+auprès du ministre, comme je le méritais.
+
+Les missions que j'eus ensuite furent: 1º aux îles de Rémire, pour la
+translation à l'une des îles du Salut d'une léproserie qui était
+établie; 2º sur la côte de l'Est pour la police de la navigation; 3º
+au devant de la frégate _la Jeanne d'Arc_, qui, trop grande pour
+entrer à Cayenne, me remit un chargement de machines à vapeur, de
+caisses et de plantes françaises pour la colonie; 4º enfin, à la
+rencontre de la corvette _la Sapho_ qui apportait le gouverneur, M.
+Milius[197], destiné à remplacer M. de Laussat.
+
+[Note 197: Note de l'auteur empruntée à son _Précis historique sur
+la Guyane française_. Ce fut au commencement de 1823 que le bâtiment
+qui le portait fut signalé sur la côte; j'appareillai aussitôt pour
+aller à sa rencontre et je rentrai avec lui; il était accompagné de
+Mme Milius qu'il venait d'épouser, et qui était aussi remarquable par
+sa jeunesse que par son amabilité. La cérémonie de la réception du
+nouveau gouverneur par M. de Laussat, fut noble et de bon goût, et les
+paroles qu'il prononça sur l'état présent de la colonie firent une
+vive impression. Je n'oublierai jamais, car j'en fus profondément
+touché, que quand il passa devant moi, il eut la bonté de me présenter
+une main affectueuse, et qu'à portée de voix de M. Milius, il me dit,
+lui qui était sobre de compliments: «Je vous remercie du concours
+actif et éclairé que vous m'avez prêté, et je vous ferai valoir au
+ministre comme vous le méritez!» Le ton de cette phrase était un peu
+bien administratif; mais, de la part de M. de Laussat, elle avait
+beaucoup de prix.]
+
+L'ordre de mon retour en France étant arrivé, en même temps, je
+m'occupai de faire convenablement réparer _La Provençale_. Comme cette
+opération devait durer deux mois, je pus fréquenter plus souvent et
+achever quelques connaissances[198] que je n'avais fait qu'ébaucher
+dans nos courtes relâches, et qui m'ont laissé de profonds souvenirs
+par la grâce de leur accueil[199].
+
+[Note 198: Note de l'auteur empruntée au même article que la
+précédente.--Quelque temps auparavant, un fonctionnaire que je
+respectais et que j'estimais infiniment, avait laissé un grand vide,
+tant sa maison, dont sa femme et lui faisaient les honneurs, avec une
+grâce parfaite, était recherchée par tout le monde. C'était M.
+Boisson, commissaire de marine, qui était chargé des détails
+administratifs, et qui avait été nommé contrôleur à la Martinique. M.
+Mézès, trésorier de la Colonie, fut encore de ma part, l'objet de bien
+des regrets, il était chéri de tous; c'était un ancien ami de MM. de
+Martignac et de Peyronnet, deux des ministres les plus éloquents ou
+les plus marquants de la Restauration, et il aimait beaucoup à
+recevoir; il avait une fille qui était appelée la «Rose de la Guyane»
+et lui, je l'en avais surnommé le Lucullus. Que de belles parties de
+bouillotte ou de whist, que de beaux et agréables dîners ou soupers on
+faisait chez lui! Il avait l'heureux don des vers; les siens
+respiraient une légèreté, une finesse charmantes; c'était du Boufflers
+et du Parny tout purs; en un mot, il était homme de bien, de coeur et
+d'esprit. Il succomba plus tard sur cette terre et je n'ai pas eu la
+douceur de le revoir en France comme nous nous l'étions si bien
+promis.]
+
+[Note 199: Voyez la note précédente et à la fin du volume
+l'_Appendice_ sur Victor Hugues.]
+
+M. Milius me chargea de dépêches à laisser, en passant, à la
+Martinique, ainsi qu'à la Guadeloupe, où je ne m'arrêtai que le temps
+de prendre des vivres frais.
+
+Continuant ma route pour la France, je fus assez longtemps contrarié
+par des vents qui me portèrent jusqu'auprès du banc de Terre-Neuve.
+J'atteignis ensuite assez facilement le voisinage des Açores.
+Cependant, je conjecturais que la France devait avoir envoyé une armée
+en Espagne. Les Anglais pouvaient en avoir saisi un prétexte de
+guerre, et je résolus de naviguer avec beaucoup de circonspection.
+Plusieurs bâtiments se présentèrent sur mon passage; je les jugeai de
+force supérieure à la mienne, et je les évitai, sans, cependant, qu'il
+y eût apparence de timidité. Toutefois il en vint un que, par son
+aspect et sa marche inférieure, je ne pus supposer qu'un petit
+bâtiment de commerce anglais, je m'en approchai, j'appris que je ne
+m'étais pas trompé, et, comme il venait de Londres, je fus informé,
+par ses journaux, que la Grande-Bretagne se contentait du rôle de
+spectatrice, dans la lutte qui s'était engagée. J'eus alors un plaisir
+pur en pensant au peu d'obstacles qui me restaient à franchir pour
+vous revoir, et je dirigeai ma route sur Rochefort.
+
+Le jour de l'atterrage, je ne pus pas découvrir la terre le soir, mais
+le temps était si beau, le succès de mon voyage au Para si
+encourageant, mes observations astronomiques ainsi que mes sondes si
+concluantes, mon impatience de vous donner de mes nouvelles si grande,
+que je conservai toute ma voilure, après le coucher du soleil, dans
+l'espoir de découvrir le phare de l'île d'Oléron. Un saisissement de
+coeur me prit quand ce phare se fut montré dans sa radieuse clarté,
+et je continuai ma route, en me guidant sur sa position, pour prendre
+connaissance du feu de l'île d'Aix située dans la rade de Rochefort.
+Tout réussit à souhait, et, le 23 juin, à deux heures du matin, je
+jetai l'ancre en dedans du bâtiment stationnaire dont je passai à
+demi-portée de voix, et avec tant d'ordre et de silence qu'il ne
+m'entendit ni ne me vit prendre mon mouillage.
+
+Soumis à une quarantaine d'observation de cinq jours, j'en profitai,
+pour achever le rapport au ministre auquel les capitaines sont tenus à
+leur retour, et je lui expédiai, en même temps, un ouvrage complet sur
+la navigation de la Guyane anglaise, hollandaise, française,
+portugaise, ainsi que sur celle de Cayenne aux Antilles, au Para, et
+retour. Ce travail, remis plus tard par le ministre à un officier
+expressément chargé de la géographie de ces parages, a été fondu dans
+son livre, et il en est résulté un volume officiel où je suis souvent
+cité, et où, dans un cas douteux que j'avais éclairci, il est dit que
+mes observations méritent toute confiance.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ SOMMAIRE:--Je suis remplacé dans le commandement de _la
+ Provençale_, et je demande un congé pour Paris.--Promotion
+ prochaine.--Visite au ministre de la Marine, M. de
+ Clermont-Tonnerre.--Entrevue avec le directeur du
+ personnel.--Nouvelle et profonde déception.--Je suis nommé
+ Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris
+ dans la promotion.--Invitation à dîner chez M. de
+ Clermont-Tonnerre.--Après le dîner, la promotion est
+ divulguée.--Tous les regards fixés sur moi.--Au moment où je me
+ retire, le ministre vient me féliciter de ma décoration. Je
+ saisis l'occasion de me plaindre de n'avoir pas été nommé
+ capitaine de frégate.--Le ministre élève la voix. Paroles que je
+ lui adresse au milieu de l'attention générale.--Le lendemain le
+ directeur du personnel me fait appeler.--Reproches peu sérieux
+ qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le choix
+ entre le commandement de _l'Abeille_, celui du _Rusé_, et le
+ poste de commandant en second de la compagnie des élèves, de
+ Rochefort. J'accepte ces dernières fonctions.--Arrivée à
+ Rochefort.--Séjour à Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et
+ les sept premiers mois de 1824.--Voyage à Paris pour l'impression
+ de mes _Séances nautiques_.--Le jour même de mon arrivée à Paris,
+ le 4 août 1824, je suis nommé, à l'ancienneté, capitaine de
+ frégate.--Mes anciens camarades Hugon et Fleuriau.--Fleuriau,
+ capitaine de vaisseau, aide-de-camp de M. de Chabrol, ministre de
+ la Marine.--Il m'annonce que le capitaine de frégate,
+ sous-gouverneur du collège de Marine à Angoulême, demande à aller
+ à la mer.--Il m'offre de me proposer au ministre pour ce
+ poste.--J'accepte.--Entrevue le lendemain avec M. de
+ Chabrol.--Gracieux accueil du ministre.--Je suis nommé.--Nouvelle
+ entrevue avec le ministre.--Il m'explique que je serai presque
+ sans interruption gouverneur par intérim.--M. de Gallard
+ gouverneur de l'école de Marine.
+
+
+Après avoir obtenu la libre pratique avec Rochefort, je demandai un
+congé pour Paris; et quand la formalité de la remise des comptes de
+mon bâtiment à l'administration, ou au successeur que le ministre me
+désigna, furent remplies, je partis bien joyeux pour rejoindre les
+miens.
+
+Une promotion allait avoir lieu. Fier de ma campagne, la mémoire
+pleine de mes anciens services, presque à la tête de la liste des
+lieutenants de vaisseau, ayant rempli au triple les conditions pour
+l'avancement, je me présentai comme un homme sûr de son fait au
+directeur du personnel[200] qui était un ancien ami de M. de
+Bonnefoux. J'avais vu, auparavant, comme je le devais, le ministre, M.
+de Clermont-Tonnerre[201], qui m'avait dit, en style officiel, il est
+vrai, de ces choses agréables, mais vagues, qui n'engagent à rien
+celui de qui elles émanent.
+
+[Note 200: Le directeur du personnel était alors le comte
+d'Augier, contre-amiral, conseiller d'État. François, Henri, Eugène
+d'Augier avait été préfet maritime en même temps que M. de Bonnefoux
+et il lui avait succédé à Rochefort en 1815.]
+
+[Note 201: Aimé-Marie-Gaspard, marquis puis duc de
+Clermont-Tonnerre, pair de France, lieutenant général, né à Paris, le
+27 novembre 1779 était un ancien élève de l'École Polytechnique. Après
+avoir quitté le ministère de la Marine pour celui de la Guerre, il
+tomba du pouvoir en décembre 1827 avec le cabinet Villèle. Après la
+Révolution de 1830, M. de Clermont-Tonnerre donna sa démission de pair
+de France et rentra dans la vie privée. Il mourut le 8 janvier 1865.]
+
+Je comptais être beaucoup plus à mon aise et recevoir des assurances
+beaucoup plus positives et satisfaisantes en m'adressant au directeur
+du personnel. Quel fut mon étonnement quand cet officier général me
+dit qu'il avait tout tenté pour moi, qui méritais tant le grade de
+capitaine de frégate, mais que l'intrigue et la faveur l'emportaient
+et que le ministre assiégé par de hautes recommandations, ne m'avait
+pas classé parmi les favorisés! Toutefois, il avait obtenu la croix de
+la Légion d'honneur pour moi, et je la reçus effectivement le
+lendemain (jour où devait paraître la promotion) ainsi qu'une
+invitation à dîner pour le même jour, chez notre ministre, que je
+plaignais sincèrement de se laisser ainsi circonvenir et lier les
+mains dans l'exercice de sa prérogative la plus belle.
+
+Je me rendis à cette invitation, le coeur bien gros de mon
+désappointement, et non sans avoir été tenté de refuser et de prendre
+ma retraite, car j'en avais acquis le temps à Cayenne et l'occasion
+était bonne; mais tel est le cours des choses humaines que des
+considérations imprévues vous retiennent dans l'exécution de plans
+qui semblaient bien arrêtés, de projets auxquels on avait
+complaisamment souri; or rien ne me souriait plus, après avoir payé ma
+dette à mon pays, que de me dégager de tous les liens de service, et
+de jouir en repos de l'existence modique, mais suffisante selon nos
+goûts, où la fortune nous avait placés. La considération qui me retint
+fut qu'au plus tard, je passerais capitaine de frégate à l'ancienneté,
+en 1824, car j'allais être le sixième sur la liste après la promotion,
+et qu'alors, deux ans de service au port me suffiraient pour me donner
+droit à la pension de retraite de ce grade qui était beaucoup plus
+avantageuse que celle de lieutenant de vaisseau.
+
+On verra que des circonstances analogues m'ont, ensuite, et souvent,
+retenu au service, et que moi, qui, de tous les hommes peut-être, aime
+le moins à commander ou à obéir, je me trouve, douze ans encore après,
+incertain du jour où je serai rendu à moi-même et à ma liberté!
+
+Après le dîner chez M. de Clermont-Tonnerre, un des invités divulgua
+le nom des promus, dont l'avancement, signé dans l'après-midi par le
+roi, devait paraître, le lendemain, dans les colonnes du _Moniteur_.
+Ce fut un coup de poignard pour moi qui regardai comme une humiliation
+manifeste de voir tous les yeux fixés sur ma personne, et d'entendre
+éclater des félicitations pour la plupart de ceux qui m'environnaient.
+Vraiment, j'avais l'air d'avoir démérité, l'on eut même pu penser
+qu'il existait comme une préméditation de me mystifier, et je me
+disais, en moi-même, que si j'avais pu prévoir entendre proclamer la
+promotion après le dîner, je n'aurais pas balancé à refuser ce dîner
+et à m'arrêter au parti de demander à être admis à la retraite.
+
+La position n'était pas tenable, je crus que m'en aller était ce qu'il
+y avait de plus convenable, et j'allai sortir, lorsque le ministre
+vint, avec un sourire gracieux, m'adresser des paroles flatteuses sur
+ma nouvelle décoration. En ce moment, je sentis qu'il se présentait
+une occasion de m'exprimer avec une franche noblesse sur l'indigne
+procédé dont j'étais victime. Mon coeur se dégonfla, mon visage reprit
+sa sérénité, et j'attendis, avec sang-froid, les derniers mots du
+compliment de M. de Clermont-Tonnerre. Je lui dis, alors, que j'étais
+excessivement honoré d'avoir le droit de porter une aussi belle
+décoration, mais que je ne pouvais taire que mon ancienneté, mes
+services, ma dernière campagne avaient semblé à bien des personnes,
+notamment à M. le gouverneur de la Guyane, mériter une récompense plus
+complète, celle de mon avancement. Le ministre se retrancha sur son
+droit et sur celui du choix du roi. Je convins qu'en fait, l'un et
+l'autre étaient incontestables, mais je fis observer que l'émulation,
+dans le corps, dépendait, principalement, d'une sage exécution dans
+l'exercice de ces droits. Le ministre se sentit blessé; il voulut
+m'écraser; il éleva la voix avec sévérité, et il me dit: «Monsieur,
+votre insistance m'étonne; eh bien! sachez que lors d'une promotion,
+services, ancienneté, mérite, tout est pesé; je me suis d'ailleurs
+aidé des lumières de M. le directeur du personnel et si vous n'avez
+pas été avancé, c'est que vous ne deviez pas l'être!» À ces paroles,
+l'attention de quarante personnes, devenues immobiles, se concentra
+sur nous. Il faut le dire, je fus sur le point de perdre toute
+présence d'esprit, mais je fis un appel soudain au calme de mon
+caractère, et d'une voix froide, assurée, mais d'un degré moins élevée
+que celle du ministre, je répondis: «Rien ne m'est plus agréable que
+d'entendre citer M. le directeur du personnel qui est là, qui nous
+entend, car il m'a dit lui-même, vous avoir proposé mon nom comme
+celui d'un officier rempli de talent, de zèle, d'expérience, ce sont
+ses expressions; or ce n'est pas un officier rempli d'expérience, de
+zèle, de talent, qui peut voir, sans amertume, treize de ses cadets
+lui passer sur le corps; il est clair, d'après cela, que mes services
+vous fatiguent, et il vaut mieux vous en débarrasser.»--«Monsieur,
+finissons cette conversation», répliqua le ministre qui pirouetta sur
+ses talons et s'éloigna. J'en fis autant, et je sortis, bien soulagé,
+bien content, quelques conséquences qui en dussent arriver.
+
+Le lendemain, le directeur du personnel me fit demander. Dans la pièce
+qui précédait son cabinet, une dizaine d'officiers attendaient
+audience, qui, dès qu'ils m'aperçurent, vinrent au-devant de moi, me
+louant beaucoup de la manière dont, la veille, j'avais soutenu si bien
+ma dignité, les intérêts du corps, et m'excitant adroitement à me
+tenir dans cette ligne. Je ne sache rien de plus dangereux pour un
+homme que ces éloges publics et ces encouragements à se déclarer le
+champion des autres; il faut être très sobre de ces mouvements et ne
+s'y porter que lorsque cela devient indispensable. En cette
+circonstance, par exemple, qui m'exaltait, qui me poussait? Des hommes
+mécontents! Or ces mêmes hommes, s'ils avaient été favorisés ou
+compris dans la promotion, ils se seraient trouvés la veille chez le
+ministre où, tant que l'oeil du maître plana sur l'assemblée, nul
+n'eut plus l'air de me reconnaître après notre altercation, et où,
+devinant l'embarras de mes camarades et y compatissant, j'évitai d'en
+accoster aucun et de lui adresser la parole. Ce sont des pièges où
+l'on prend les maladroits, qu'on enferre ainsi, que l'on perd, et qui
+sont abandonnés quand ils ont servi les projets de ceux, dont sans
+s'en douter ils ont favorisé les vues. Un homme qui a de l'expérience
+se met en avant pour lui quand il est dans son droit; avec les autres
+quand il y a accord, justice ou bonne foi; mais jamais pour les
+désappointés ni pour les intrigants.
+
+Quant au directeur du personnel, qui avait donné l'ordre de
+m'introduire immédiatement, il débuta par quelques reproches, mais
+fort peu sérieux, et il en était de même, sans doute, du prétendu
+mécontentement du ministre, dont il me dit quelques mots, puisqu'il
+m'offrit, de sa part, le choix entre le commandement de _l'Abeille_,
+celui du _Rusé_, et le poste de commandant en second de la compagnie
+des élèves à Rochefort, toujours occupé, jusque-là, par un capitaine
+de frégate. J'acceptai ces dernières fonctions, et après avoir vu
+finir le congé de trois mois que j'avais obtenu en arrivant de la mer,
+et qui s'acheva en parties de plaisir en famille, je quittai Paris,
+avec vous tous, pour aller prendre possession de mon poste qui, à la
+vérité, ne formait pas de moi un capitaine de frégate, mais qui m'en
+faisait remplir le service, et m'en donnait la considération. Ainsi se
+termina cette scène, d'où je retirai une fois de plus la preuve qu'il
+est toujours utile de faire respecter sa dignité, et qu'on le peut
+sans sortir de la voie des convenances et sans employer des moyens
+violents.
+
+Nous prîmes, à Rochefort, un fort joli logement. L'été suivant (1824)
+j'arrêtai un appartement de saison à la campagne afin de vous sauver
+des risques de la fièvre caniculaire du pays. Mon service était fort
+doux, nos relations de société ne laissaient rien à désirer, mon
+ménage prospérait au sein de l'ordre, de la bonne humeur, des soins de
+votre éducation; et je comptais bien résolument attendre ainsi mon
+brevet de capitaine de frégate, pour prendre ma retraite dans ce
+grade, lorsque certaines difficultés d'exécution pour l'impression de
+mes _Séances nautiques_ m'appelèrent à Paris.
+
+Le jour même de mon arrivée, une promotion paraissait, et j'eus enfin,
+par droit d'ancienneté, ce que je n'avais pas été assez favorisé pour
+obtenir par mes services, par mon zèle et mes efforts. En revanche, je
+ne devais rien à personne, et j'en étais fort à mon aise, toujours
+dans la pensée qu'après deux ans de possession de mon nouveau grade,
+rien ne s'opposerait à mon désir de quitter le service.
+
+Des jeunes amis de mes longues campagnes, il ne restait guère que
+Hugon et Fleuriau, et comme Paris est le lieu où il est le plus
+fréquent de retrouver ses connaissances, ce fut principalement eux que
+je cherchai. Depuis l'Inde, je n'avais revu le premier des deux que
+quelques jours, en 1818, lors de mon mariage. Il avait appris que je
+me trouvais à Paris et m'avait cherché jusqu'à ce qu'il m'eût
+rencontré. Digne et modeste ami, qui, mêlant ses larmes à ses
+embrassements, disait ne pouvoir comprendre qu'il fût devenu mon
+ancien! Il devait être mon garçon d'honneur, mais un ordre pressé
+d'embarquement lui fit quitter la capitale huit jours avant la
+cérémonie. Il n'était pas revenu à Paris depuis cette époque, mais
+Fleuriau s'y trouvait; il était alors capitaine de vaisseau et aide de
+camp de M. de Chabrol[202], successeur de M. de Clermont-Tonnerre.
+
+[Note 202: André-Jean-Christophe, comte de Chabrol de Crousol, né
+à Riom le 16 novembre 1771 était le frère du préfet de la Seine de
+Napoléon et avait été lui-même préfet sous l'Empire. Sous-secrétaire
+d'État au ministère de l'Intérieur en 1817, élu député en 1821, il
+devint pair de France en 1823 et ministre de la Marine le 4 août
+1824.]
+
+«Je pensais à vous», me dit Fleuriau après les premières paroles de
+reconnaissance, «et j'en parlais tout à l'heure au ministre qui
+cherche un capitaine de frégate pour remplacer celui qui est
+sous-gouverneur du Collège de Marine à Angoulême et qui demande à
+aller à la mer. Je me félicite que vous soyez ici, car vous n'avez
+qu'un mot à dire, et cette affaire sera, je crois, bientôt
+arrangée.»--«Oui» dis-je, sans hésiter. «Eh bien! demain, venez me
+voir à midi; j'aurai pris les ordres du ministre, et si, depuis que je
+l'ai quitté, il n'a pas fait de choix, il sera enchanté, j'en suis
+sûr, quand il vous aura vu, de celui que je lui aurai proposé!» Le
+lendemain, je fus présenté à M. de Chabrol.
+
+«M. de Bonnefoux,» me dit M. de Chabrol à la fin de mon audience, «je
+vais faire dresser l'ordonnance qui vous nomme sous-gouverneur;
+aussitôt après, je monte en voiture pour aller prier Sa Majesté de
+vouloir bien la signer; veuillez revenir demain, vous pourrez entrer
+en vous nommant, car je vais donner des ordres pour que les portes de
+mon cabinet vous soient toujours ouvertes, et j'espère avoir le
+plaisir de vous remettre, personnellement, alors, cette ordonnance,
+qui témoignera de mon estime particulière pour vous, et de la
+bienveillance du roi.»
+
+Que ces messieurs les grands du jour sont aimables quand ils le
+veulent; il y a vraiment lieu de se demander comment ils ne le veulent
+pas plus souvent! Aux douces paroles du ministre, dont l'austère
+figure respirait, d'ailleurs, la probité, la bonté la plus parfaite,
+je sentis remuer, en mon coeur, quelque chose des bouffées d'ambition
+de ma jeunesse; mon goût de retraite s'affaiblissait, et je crois même
+que je cessais d'en vouloir à M. de Clermont-Tonnerre du retard qu'il
+avait apporté à mon avancement. J'étais, en effet, pleinement
+justifié; mon amour-propre était complètement vengé; car j'étais
+sciemment choisi pour un poste aussi difficile qu'important, moi, le
+même officier qu'à la suite d'un passe-droit manifeste, on avait
+cherché à humilier devant un cercle entier d'auditeurs. Ce n'était pas
+le tout encore que ma nomination, car une circonstance particulière en
+rehaussait considérablement le prix. En effet, M. de Gallard[203],
+gouverneur du Collège de Marine, qui était alors l'école spéciale pour
+notre arme, était député; ainsi, durant le temps des sessions qui
+duraient au moins six mois, durant celui d'un congé de deux mois qu'il
+prenait ensuite, pour aller visiter une terre en Gascogne, j'allais me
+trouver presque sans interruption, gouverneur par intérim, et c'est ce
+qui avait rendu M. de Chabrol si circonspect dans le choix qu'il
+voulait faire. Il fut, le lendemain, plus aimable encore que la veille
+en me donnant ces détails, et je pris congé de lui après avoir pris
+ses instructions particulières, plus touché, s'il est possible, de son
+inépuisable affabilité, que flatté du poste que je devais à sa
+volonté, ainsi qu'à l'amicale intervention de Fleuriau. L'impression
+de mes _Séances nautiques_ était alors en assez bon train pour que je
+pusse bientôt quitter Paris. Ma femme qui était ravie de ces bonnes
+nouvelles dont je l'avais instruite par écrit, se fit une fête d'aller
+habiter Angoulême; je préparai tout pour son départ de Rochefort d'où
+je m'en allai, seul, car la rentrée des classes me pressait; mais vous
+ne tardâtes pas à venir me joindre et nous nous installâmes
+parfaitement.
+
+[Note 203: Louis-Victor-Antoine-Marie, vicomte de Gallard de
+Terraube, capitaine de vaisseau honoraire, ancien émigré.]
+
+Tu avais huit ans à cette époque, et ta mémoire doit facilement te
+rappeler soit sur cet événement de famille, soit la plupart de ceux
+qui l'ont suivi; j'aurai donc, par la suite, moins de détails à te
+donner. Il ne me restera plus guère à te parler que de M. de
+Bonnefoux, mais je m'y suis préparé: ce qui le concerne est pour ainsi
+dire achevé, et ce ne sera ni sans plaisir pour moi, ni sans utilité
+pour toi, ni sans juste orgueil de parenté pour nous deux que je te
+communiquerai les pages où sont consignées la vie et les actions d'un
+des plus beaux modèles d'hommes qui aient jamais existé.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ SOMMAIRE:--Plan de conduite que je me trace.--La ville
+ d'Angoulême.--Une École de Marine dans l'intérieur des
+ terres.--Plaisanteries faciles.--Services considérables rendus
+ par l'École d'Angoulême.--S'il fallait dire toute ma pensée, je
+ donnerais la préférence au système d'une école à terre.--En 1827,
+ M. de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours
+ d'une inspection générale des places fortes, visite le Collège de
+ Marine.--En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par
+ intérim et je le reçois.--Le prince de Clermont-Tonnerre, père du
+ ministre, qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a
+ été un Bonnefoux.--Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon
+ fils une demi-bourse au Prytanée de la Flèche.--En 1827 je
+ demande un congé pour Paris.--Promesses que m'avait faites M. de
+ Chabrol en 1824; sa fidélité à ses engagements.--Bienveillance
+ qu'il me montre.--Ne trouvant personne pour me remplacer il fait
+ assimiler au service de mer mon service au Collège de Marine.--Je
+ retourne à Angoulême.--Le ministère dont faisait partie M. de
+ Chabrol est renversé.--Le nouveau ministère décide la création
+ d'une École navale en rade de Brest.--Il supprime le Collège de
+ Marine d'Angoulême, et laisse seulement s'achever l'année
+ scolaire 1828-1829.--Je reçois un ordre de commandement pour
+ _l'Écho_.--Au moment où je franchissais les portes du collège
+ pour me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de
+ rester.--Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au
+ Collège de la Flèche. On m'en destine le commandement. M. de
+ Gallard intervient et se le fait attribuer.--Ordre de me rendre à
+ Paris.--Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je
+ refuse.--Le commandant de l'École navale de Brest.--Promesse de
+ me nommer dans un an capitaine de vaisseau.--Le directeur du
+ personnel me presse de servir en attendant comme commandant en
+ second de l'École navale.--Je ne puis accepter cette position
+ secondaire après avoir été de fait, pendant cinq ans, chef du
+ Collège de Marine.
+
+
+Je ne pouvais penser à arriver à Angoulême sans avoir réfléchi sur
+mes nouvelles fonctions, sans m'être fait un plan de conduite. J'avais
+cru reconnaître qu'il devait exister deux hommes en moi: le délégué du
+Gouvernement et le représentant des familles. Ainsi, dans le premier
+cas, et lorsque je paraissais sous un jour officiel, ce devait être le
+règlement à la main; partout ailleurs, il me semblait convenable que
+ce ne fut qu'avec des paroles d'encouragement et de bonté. Je
+reconnaissais, surtout, qu'il me faudrait un calme à toute épreuve,
+une patience imperturbable, une persévérance que rien ne pourrait
+lasser; de la sévérité, parfois, mais beaucoup de formes et d'équité;
+jamais une parole irritante; le plus tôt possible, une connaissance
+approfondie de tous les noms, de toutes les familles, de la capacité,
+du caractère de chacun, et, surtout, point de système particulier; car
+si le proverbe marin «selon le vent, la voile» est vrai, c'est
+spécialement avec la jeunesse qui est si mobile et si impressionnable.
+
+Je me proposai d'avoir, de temps en temps, de l'indulgence, mais comme
+moyen de ramener au bien, ou seulement dans les occasions où elle ne
+pourrait pas être taxée de faiblesse; ainsi quand j'avais à punir,
+c'était avec impassibilité, et parce que mon devoir m'y obligeait; et
+quand j'avais à récompenser, c'était le plaisir dans toute ma
+contenance, et parce que mon coeur m'y portait. Peu de propos m'ont
+plus flatté que ces mots adressés par le maître d'équipage, Bartucci,
+à quelques élèves qui lui avaient fait une espièglerie: «Laissez
+faire, mes amis, le commandant vous attrapera sans courir.»
+
+Je tenais beaucoup à ce qu'ils me vissent chez moi, quand ils avaient
+à se présenter dans mon cabinet, toujours laborieux ou utilement
+occupé, car il est bon de prêcher d'exemple et l'on peut bien
+certainement dire de l'esprit de l'homme: _sequitur facilius quam
+ducitur_. Enfin, je pensais qu'il fallait m'appliquer à résumer en moi
+les qualités souvent opposées, et qui sont si nettement exprimées par
+ce vers de Voltaire, empreint du caractère d'une impérissable vérité:
+
+ Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste.
+
+Tel est le fond du plan que je me fis, que j'ai suivi sans déviation
+et à l'aide duquel, à une époque où il y avait, dit-on, tant de
+turbulence parmi les jeunes gens, en général, je n'ai remarqué parmi
+ceux qui se sont trouvés sous ma direction, qu'application et
+docilité.
+
+Te dirai-je, à ce sujet, ce qui vient d'avoir lieu ici, à l'époque de
+l'arrivée de ta mère et de ta soeur à Brest. Le commandant en second
+était malade à terre; pendant trois jours, je fus obligé de laisser la
+direction du service, pour aller installer ces dames, au plus ancien
+lieutenant de vaisseau. Le commandant en second s'en trouvait fort
+préoccupé, les élèves le surent; ils lui écrivirent aussitôt, ainsi
+qu'à moi, qu'il suffisait qu'ils connussent notre position pour nous
+assurer que jamais la règle ne serait mieux observée; et qui proposa
+cette lettre? de grands et robustes jeunes gens que les notes écrites,
+qui m'avaient été laissées, qualifiaient d'ingouvernables, de très
+dangereux, et qui sont, actuellement, sur le point de sortir de
+l'École d'une manière fort distinguée. Je sais pourtant que, en ceci,
+les succès passés ne garantissent pas la réussite à venir; toutefois,
+il ne dépendra pas de moi que, jusqu'au bout, je ne remplisse ma tâche
+avec honneur.
+
+Ce fut un temps bien doux que celui que nous passâmes à Angoulême,
+ville d'urbanité, de bienveillance, où nous fûmes adoptés comme si
+nous avions été élevés dans son sein, et dans laquelle je n'étais pas
+tellement captivé par mon service que, pendant les quatre mois que le
+gouverneur résidait à l'école, je ne pusse tous les ans, jouir d'un
+congé de deux à trois mois. C'est pendant ces congés que,
+successivement, nous visitâmes Bordeaux, Marmande, Béziers et
+Rochefort.
+
+Comme établissement utile, beaucoup de choses ont été dites sur la
+situation d'une École de Marine dans l'intérieur des terres; mais ses
+détracteurs, tout en convenant qu'on y enseignait bien la théorie du
+métier, taisaient, avec soin, que les élèves, avant de jouir de
+l'exercice de leur grade, avaient, en sortant d'Angoulême, un an de
+pratique à acquérir, en mer, sur une corvette d'instruction. Me
+trouvant, aujourd'hui, à la tête de l'École, qui a été substituée au
+Collège de Marine, et dans laquelle l'enseignement théorique marche de
+front avec la pratique, sur rade, je dois être compétent dans la
+question. Je pense donc, la main sur la conscience, que les deux
+régimes me semblent avoir une somme à peu près égale d'avantages ainsi
+que d'inconvénients. L'expérience, au surplus, est là pour démontrer
+que la plupart des élèves provenant d'Angoulême sont devenus des
+officiers qui peuvent rivaliser de talents avec tous ceux à qui on
+voudra les comparer; aussi, s'il fallait dire le fond de ma pensée, je
+donnerais la préférence au système d'une École à terre qui,
+d'ailleurs, est beaucoup plus économique pour l'État.
+
+En quittant le ministère de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre avait
+reçu le portefeuille de la Guerre. En 1827, il jugea convenable de
+faire l'inspection générale des places fortes de nos frontières; son
+retour s'effectua par Angoulême, où il s'arrêta pour visiter une
+poudrerie qu'on venait d'y établir sur de nouveaux procédés, ainsi que
+la fonderie de canons de Ruelle, très voisine d'Angoulême, et le
+Collège de Marine où je lui rendis les honneurs de son rang. Il
+savait, sans doute, que M. de Gallard était absent, et que j'étais
+alors gouverneur par intérim; sans doute aussi, il se souvenait de
+l'épisode à la suite du dîner où il m'avait invité, en 1824; car sans
+me le rappeler précisément, et ni lui, ni moi, ne le devions, il me
+combla de paroles gracieuses et me donna les marques du plus
+affectueux intérêt. Il voyageait avec le prince de Clermont-Tonnerre,
+son père, qui, m'entendant nommer, me dit que son premier colonel
+avait été un Bonnefoux, et qui, te voyant, désira que tu entrasses à
+la Flèche avec une demi-bourse qu'il te fit accorder, lors de son
+retour à Paris, en se fondant sur les services de ma famille et sur le
+manque de fortune privée de ta mère et de moi. Tu vois que cette
+visite dut être bien satisfaisante pour moi, qui éprouvai, il faut le
+dire, plus que de la joie à montrer au ministre, un aussi bel
+établissement, prospérant par le concours des soins de l'officier que
+lui-même avait auparavant exclu d'une promotion où tout semblait
+l'appeler.
+
+M. de Chabrol, lorsqu'il m'avait annoncé la signature de l'ordonnance
+qui me nommait sous-gouverneur, avait eu la bonté de me dire plusieurs
+choses extrêmement obligeantes, dont pas une ne devait sortir de ma
+mémoire. Je dois mettre en première ligne l'espoir que je tenais de
+lui de mon avancement, qu'il voulait rendre aussi prompt que possible
+pour me dédommager des lenteurs, dont il savait, par Fleuriau, que ma
+carrière avait été entravée. «Revenez me voir dans trois ans»,
+m'avait-il dit, «je vous mettrai en évidence sur un beau bâtiment, et
+dès que vous aurez rempli les conditions qui sont imposées par
+l'ordonnance, vous n'attendrez pas longtemps le grade de capitaine de
+vaisseau.»
+
+Au bout de trois ans (en 1827), je me présentai ponctuellement à lui.
+J'avais su par le directeur du personnel, chez qui j'étais allé avant
+de songer à paraître devant M. de Chabrol, que lorsque j'avais fait la
+demande d'un congé pour Paris, l'exact et scrupuleux ministre lui
+avait ordonné de me réserver _la Bayadère_ qui était destinée à
+naviguer sur la mer Méditerranée pour y servir de corvette
+d'instruction aux élèves, dont la sortie d'Angoulême allait avoir
+lieu; mais que quand il avait été question d'effectuer mon
+remplacement, les officiers sur lesquels le choix aurait pu tomber
+étaient absents, et que M. de Chabrol avait été forcé de changer
+d'avis. Il me fit, en effet, prier, lorsqu'il me sut arrivé, de passer
+dans son cabinet, et après m'avoir dit, lui-même, que je ne
+commanderais pas _la Bayadère_ et qu'il allait m'ordonner de continuer
+mes fonctions de sous-gouverneur, il s'exprima ainsi: «Je suis trop
+juste, cependant, pour vous imposer une obligation qui vous serait
+préjudiciable; il existe une ordonnance par laquelle le service des
+gouverneurs des Colonies est assimilé au service de mer; le vôtre, et
+pour vous seul, au Collège de Marine, vient d'être rangé dans la même
+catégorie, ainsi votre avancement n'en souffrira pas; soyez-en bien
+persuadé.»
+
+Ma position nouvelle fut notifiée dans les bureaux et à Angoulême, où
+je retournai le coeur pénétré d'un nouveau respect pour le ministre
+qui savait si bien allier la justice, la probité aux exigences du
+service, et qui, plus tard, comme homme d'État, dans une circonstance
+des plus imposantes dont j'aurai l'occasion de parler, prouva qu'en
+politique comme partout, la fidélité aux engagements pris constitue le
+plus utile aussi bien que le plus noble des conseillers.
+
+Lorsque, en 1806, je revenais de l'Inde, avec les espérances les plus
+fondées d'être nommé lieutenant de vaisseau pendant cette même année,
+la méprise ainsi que les irrésolutions de l'amiral Linois causèrent
+une captivité qui retarda cet avancement de cinq ans. Lorsque,
+ensuite, le voyage du duc d'Angoulême dans les ports de l'Océan eut
+amené une circonstance qui devait me faire nommer capitaine de frégate
+en 1815, l'arrivée de l'Empereur et les suites qui en découlèrent
+retardèrent cet autre avancement de neuf nouvelles années. En 1828,
+enfin, tout me disait que j'aurais dû être capitaine de vaisseau, mais
+d'autres événements supérieurs entravèrent cette nomination qui n'a eu
+lieu que sept ans après. De compte fait, voilà donc vingt et un ans
+bien réels, perdus, en quelque sorte, dans ma carrière, et dont
+quelques-uns de mes camarades plus favorisés ont eu l'heureuse chance
+de pouvoir tirer parti dans la leur.
+
+Mais pourquoi se comparer aux plus favorisés? pourquoi ne pas jeter
+les yeux du côté opposé, pourquoi, par exemple, ne pas penser aux
+centaines d'amis ou d'officiers, victimes des réactions ou des
+révolutions politiques? pourquoi, surtout, ne pas me féliciter de
+n'avoir pas partagé la triste destinée des Augier, des Verbois, des
+Delaporte, des Céré, et autres si cruellement moissonnés à la fleur de
+leur âge; et, en somme, n'est-ce pas, après tout, un bonheur assez
+grand que d'être arrivé au point où je suis, avec l'estime générale,
+sans exciter l'envie, à l'abri des reproches, exempt d'infirmités, et
+n'ayant éprouvé aucun de ces revers ou de ces malheurs qui
+empoisonnent toute une existence: _Segnius homines bona, quam mala
+sentire_.
+
+Au moment où les bienveillantes intentions que M. de Chabrol avait
+bien voulu me manifester allaient se réaliser, un revirement de
+politique vint renverser le cabinet dont ce ministre faisait partie:
+alors, non seulement, il ne fut plus question de donner des marques de
+satisfaction aux chefs ou employés du Collège de Marine; mais la
+suppression de cet établissement fut méditée, la création de l'École
+Navale en rade de Brest fut effectuée, et l'on ne voulut accorder que
+le temps nécessaire pour laisser achever, aux élèves du Collège, les
+études commencées pendant l'année, et pour nous donner des
+destinations ou des retraites.
+
+En ce qui me concernait, je reçus un ordre de commandement pour
+_l'Écho_ qui venait de forcer très glorieusement le golfe de Lépante,
+et dont le capitaine, promu au grade de capitaine de vaisseau après ce
+beau fait d'armes, devait, à son retour en France, quitter son
+bâtiment pour obtenir une position correspondant à son nouveau grade.
+
+Toutefois, mes paquets étaient faits, et j'étais prêt à partir à la
+première annonce de l'arrivée de _l'Écho_ à Toulon; mais, ce n'était pas
+sans me trouver froissé de n'être pas avancé d'un pas de plus que
+lorsque, deux ans auparavant, j'avais été désigné pour commander _la
+Bayadère_. Enfin, le jour de quitter Angoulême parut, et je
+franchissais les portes du Collège, quand une dépêche ministérielle
+vint me prescrire de rester.
+
+Le lendemain, une lettre officieuse d'un ami, que j'avais dans les
+bureaux, m'apprit qu'il était décidé que l'établissement d'Angoulême
+serait érigé en École préparatoire, comme La Flèche l'est pour
+Saint-Cyr; et que le ministre, ayant l'intention de m'en donner le
+commandement, m'avait, pour cet objet, dépossédé de _l'Écho_;
+l'Ordonnance était, disait-on, à la signature du roi.
+
+Il n'en fut, cependant, pas ainsi, car le gouverneur qui se trouvait à
+Paris, apprit aussi cette nouvelle, réclama ce commandement qu'on
+n'avait nullement cru pouvoir lui convenir, tant il le faisait
+descendre en rang aussi bien qu'en émoluments, et il l'obtint.
+
+J'avoue que j'étais fort peu satisfait, et que mes idées de retraite,
+revinrent, dans mon esprit, dominantes et fondées; mais, d'un côté,
+j'avais près de six ans de grade de capitaine de frégate, et, à cette
+époque, après dix ans, l'on avait droit à la pension de retraite et au
+rang honorifique du grade supérieur: de l'autre, le ministre
+m'appelait en termes très obligeants pour me proposer un poste de
+confiance. Je résolus donc de suspendre mes projets de retraite
+jusqu'à ce que j'eusse connu quelles étaient les vues que l'on avait
+sur moi, quitte à mettre ces projets à exécution, si l'on m'imposait
+des obligations qui ne pussent pas cadrer avec le dessein bien arrêté
+de n'achever mes dix ans que tout à fait selon ma convenance.
+
+Avant de quitter Angoulême, j'avais été informé que si je voulais
+demander le gouvernement du Sénégal, je l'obtiendrais facilement. Je
+n'aurais jamais voulu ni conduire ma famille dans cette sorte d'exil,
+ni m'en séparer pour le laps de temps que cette mission exigeait, et
+j'avais répondu que ce serait me désobliger infiniment que de donner
+une suite sérieuse à cette communication; il n'en fut plus question,
+et il restait à savoir quelles étaient les vues du ministre. Je les
+appris bientôt par le nouveau directeur du personnel, qui m'annonça
+que le ministre avait le désir de me nommer commandant de l'École
+navale dans un an, époque où le commandant actuel avait exprimé son
+intention formelle d'être remplacé; qu'alors je serais nommé capitaine
+de vaisseau; mais, qu'en attendant, il fallait que je servisse dans
+cette École en qualité de commandant en second. Je commençai par
+m'étonner que les ministres ne se regardassent pas comme solidaires
+des promesses de leurs prédécesseurs, et qu'on ajournât à un an ce qui
+avait été une condition de la prolongation forcée de mon séjour à
+Angoulême; je fis ensuite remarquer que j'avais été de fait, pendant
+cinq ans, chef du Collège de Marine, et que me voir ensuite, en sous
+ordre, semblerait prouver à tous, que je convenais avoir démérité;
+enfin que, quant à mon avancement, je préférais gagner mes épaulettes
+de capitaine de vaisseau, à la mer, où j'étais prêt à aller dès que le
+ministre l'ordonnerait.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ SOMMAIRE: Le commencement de l'année 1830.--Situation
+ fâcheuse.--Je suis chargé des tournées d'examen des capitaines de
+ la Marine marchande dans les ports du Midi.--Expédition
+ d'Alger.--Je demande en vain à en faire partie.--La Révolution de
+ 1830.--M. de Gallard.--Je refuse de le remplacer si on le
+ destitue.--Il donne sa démission.--Démarche spontanée des cinq
+ députés de la Charente en ma faveur.--Au ministère on leur
+ apprend que je suis nommé au commandement de l'École
+ préparatoire.--J'arrive à Angoulême avec le dessein de m'y
+ établir d'une façon définitive.--Nouvelle ordonnance sur
+ l'avancement.--Le vice-amiral de Rigny.--Ordonnance qui supprime
+ brutalement l'École préparatoire.--On ne permet même pas aux
+ élèves de finir leur année scolaire.--Offres qui me sont faites à
+ Angoulême.--Je les refuse et je pars pour Paris.--La fièvre
+ législative en 1831.--La loi sur les pensions de retraite de
+ l'armée de terre.--Projet tendant à l'appliquer à l'armée de
+ mer.--Atteinte portée aux intérêts des officiers de marine.--Le
+ Conseil d'Amirauté.--Requête que je lui adresse.--Je fais une
+ démarche auprès de M. de Rigny.--Réponse du ministre.--La fièvre
+ législative me gagne.--Après avoir entendu lire le projet de loi
+ à la Chambre des députés, je me rends chez M. de Chabrol.--Retour
+ sur la vie politique de M. de Chabrol.--M. de Chabrol dans le
+ cabinet Polignac.--Sa destitution.--Les votes de M. de Chabrol
+ comme pair de France après la Révolution de 1830.--Accueil
+ bienveillant que je trouve auprès de lui.--Profond mécontentement
+ de M. de Chabrol en apprenant que, d'après le projet ministériel,
+ le service des officiers qui avaient rempli à terre des fonctions
+ assimilées à l'embarquement ne leur était pas compté.--Copie de
+ la lettre que M. de Chabrol m'écrit séance tenante et de celle
+ qu'il adresse au ministre.--Nouvelle pétition à M. de
+ Rigny.--Entrevue de M. de Chabrol et M. de Rigny à la Chambre des
+ pairs.--Déclaration faite par M. de Chabrol.--Il est alors
+ convenu qu'un des députés, auxquels j'en avais déjà parlé,
+ déposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait
+ pas.--L'amendement est adopté.--Mes droits sont reconnus et je
+ suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les conditions
+ voulues pour changer de grade.--Le nombre des capitaines de
+ vaisseau est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate
+ de 130 à ce même nombre de 70; appréciation de la mesure.--Je
+ suis de nouveau chargé des examens pour les capitaines de la
+ Marine marchande, d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans
+ ceux du Midi.--Comment je comprends mes fonctions.--Je compose un
+ _Dictionnaire de marine abrégé_.--Quelques-uns de mes
+ compatriotes de l'Hérault me proposent une candidature à la
+ Chambre des députés.--Revers financiers.--En 1835, je sollicite
+ le commandement de l'École navale pour le cas où il deviendrait
+ vacant.--Des capitalistes m'offrent la direction d'une
+ entreprise industrielle.--Le ministère refuse de m'accorder
+ jusqu'en 1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour
+ me permettre d'achever ma période de douze années de grade.--Je
+ reviens alors à mes demandes d'embarquement, mais le commandant
+ de l'École navale insistant pour être remplacé, je suis nommé
+ capitaine de vaisseau le 7 novembre 1835 et appelé au
+ commandement du vaisseau-école _l'Orion_.--Paroles aimables que
+ m'adresse à ce propos l'amiral Duperré, ministre de la
+ Marine.--Lettre que j'écris à M. de Chabrol.--Une année de
+ commandement de l'École navale.
+
+
+Ma position était loin d'être belle, lorsque l'année 1830 s'ouvrit.
+Mon refus de m'embarquer en second sur le vaisseau _l'Orion_, ou
+l'École navale était établie, me laissait fort peu d'espoir qu'on me
+donnât un commandement à la mer, et il faut le dire, je m'en souciais
+peu, par la crainte de voir se renouveler l'abandon où l'on m'avait
+laissé après mes campagnes de _la Provençale;_ je pensais donc à
+retourner à Rochefort, qui est mon département, comme officier de
+marine, lorsque j'appris que le capitaine de frégate qui faisait
+habituellement les tournées d'examen des capitaines de la Marine du
+commerce dans les ports du Midi, venait d'obtenir un bâtiment; je me
+présentai pour le remplacer, et je fus nommé. Je crus avoir eu une
+chance fort heureuse; mais faible portée des conceptions humaines!
+C'était encore la perte de mon avancement. En effet, un mois après,
+l'expédition contre Alger fut résolue; tous mes camarades sans emploi
+y eurent des commandements, et à moi, qui demandai que ma mission me
+fût retirée, pour faire partie de l'escadre, on répondit, ainsi que
+d'ailleurs je m'y attendais, qu'il était impossible que l'on mît à ma
+place un officier qui, dans ce moment, ne pourrait voir cette mesure
+que comme une marque signalée de mécontentement. Le succès le plus
+complet, le plus glorieux couronna les armes de la France; il y eut,
+par suite, dans tous les grades de la marine, des promotions
+nombreuses autant que méritées, mais pour mon compte, je vis que si
+j'avais eu le plaisir d'embrasser, pendant ma tournée, nos parents de
+Béziers, de Marmande, de Rochefort, d'un autre côté, il était certain
+que la fortune ne paraissait pas disposée à me traiter plus
+favorablement que par le passé.
+
+Toutefois, j'avais acquis une position très agréable: quatre mois
+d'examens, par an, dans des contrées ravissantes et amies, et huit
+mois, à Paris, d'un travail très doux dans les commissions du
+ministère. C'était, à défaut d'avancement, ce que je pouvais espérer
+de mieux pour arriver à mes dix ans de grade, afin d'avoir droit à la
+retraite et au grade honorifique de capitaine de vaisseau. Mais il
+était dit que cette position ne devait pas durer, quoiqu'elle parût de
+nature à ne pouvoir être changée que par un miracle; or, ce miracle
+arriva, et ce fut la Révolution de 1830 qui le fit.
+
+Je ne parlerai pas ici des commotions qu'elle occasionna. Il me
+suffit, en effet, de te dire qu'elle atteignit M. de Gallard, ancien
+émigré, et de la connaissance particulière de Charles X. Dès les
+premiers jours de tranquillité, je fus appelé au ministère, où l'on
+m'informa que j'allais être nommé commandant de l'École préparatoire
+d'Angoulême, et qu'il était décidé qu'on n'y laisserait pas M. de
+Gallard. Une destitution de ce chef avec qui j'avais été en rivalité,
+pour le commandement de l'établissement quand il était devenu école
+préparatoire, et qu'on aurait pu m'attribuer pour m'approprier son
+héritage, éveilla ma délicatesse, et elle me sembla une trop mauvaise
+porte d'entrée pour que je ne déclarasse pas aussitôt qu'à ce prix on
+ne devait pas compter sur moi. Je demandai qu'on laissât faire au
+temps, mes raisons furent goûtées; et, comme M. de Gallard ne tarda
+pas à donner lui-même sa démission, rien ne s'opposa plus à ma
+nomination, et je partis.
+
+Les cinq députés de la Charente étaient dans les rangs libéraux ou
+plutôt constitutionnels; ils avaient su que, pendant mon séjour à
+Angoulême, l'esprit fanatique de la Restauration avait introduit,
+dans le Collège, des exigences ultra-religieuses dont j'avais
+toujours repoussé, pour moi, mais avec décence, dans des formes
+polies, sans troubler l'harmonie de l'établissement, tout ce qui
+blessait mon for intérieur ou attaquait ma conscience. Dans d'autres
+circonstances, ces Messieurs avaient connu mon opinion sur plusieurs
+questions vitales, qu'un gouvernement, qui ne voyait pas que
+l'opposition constitutionnelle est un instrument de consolidation
+aussi bien que de perfectionnement, ne pouvait pas comprendre:
+aussi, ces cinq députés se transportèrent-ils, spontanément, au
+ministère de la Marine pour demander que je fusse nommé chef de
+l'École où ils m'avaient connu; leur satisfaction fut grande, quand
+ils apprirent que c'était à moi qu'on avait pensé. La ville
+d'Angoulême honora ma nomination d'une semblable approbation; et la
+musique de la garde nationale voulut bien s'établir, en quelque
+sorte, l'interprète de la satisfaction publique, en venant le jour
+même de mon arrivée, fêter mon installation.
+
+Je m'établis à Angoulême, et je pensai même à m'y établir pour
+toujours, car une ordonnance sur l'avancement parut bientôt qui
+révoqua toutes les précédentes, et qui, au mépris des droits acquis,
+des services rendus, des promesses faites, ne permit plus de compter,
+pour arriver d'un grade à un autre, que le temps rigoureusement passé
+à la mer. Ce fut M. le vice-amiral de Rigny qui provoqua cette
+ordonnance; et, sans vouloir affaiblir ici les services qu'il a rendus
+comme militaire, il doit être permis de dire que son trop long passage
+au ministère de la Marine n'y fut guère marqué que par des actes
+désavantageux à l'organisation et au personnel du corps, à la tête
+duquel il se trouvait placé. Il fallait donc renoncer à me trouver
+dans aucune promotion, et me contenter de ma position qui, sous
+beaucoup d'autres rapports, il est vrai, était très satisfaisante.
+
+Angoulême est un très beau pays où nous étions parfaitement bien. Je
+conçus donc le dessein, non seulement d'y rester tant qu'on y serait
+content de mes services comme chef de l'École, mais encore d'y passer
+mes vieux jours. Dans ce but, je résolus de faire l'acquisition d'une
+jolie maison de campagne entourée de quelques champs, qui se trouvait
+en vente, et de placer ainsi les capitaux de ma femme, dont une grande
+partie, plus tard, hélas!... J'entrai en marché pour cette terre; je
+vis même une jolie voiture que je voulais acheter en même temps. Vains
+projets, démarches inutiles! Une ordonnance aussi bizarre, aussi
+brutale qu'imprévue vint supprimer l'École que je commandais, sans
+même donner aux élèves, dont quelques-uns venaient, tout récemment,
+d'être admis parmi nous, le temps de finir leurs classes ou leurs
+cours de l'année. Je reçus l'ordre de rendre l'établissement à un
+commissaire de la Marine qui fut si émerveillé de la beauté, de la
+tenue de l'édifice que je lui remettais, qu'il prétendit qu'il avait
+plutôt l'apparence d'être disposé pour recevoir des élèves, que pour
+les voir partir. Enfin, je quittai Angoulême pour toujours, et je me
+rendis à Paris en congé.
+
+J'avais, cependant, été vivement sollicité de rester; plusieurs
+personnes notables de la ville, sentant la perte et le vide que la
+suppression d'un aussi bel établissement allait occasionner chez eux,
+conçurent le projet de l'utiliser en y organisant une grande école,
+dans le même genre, mais plus belle encore, que celles de Vendôme, de
+Sorrèze ou de Pont-le-Voy; la commune aurait donné à ces mêmes
+personnes, comme elle l'avait fait au département de la Marine, la
+jouissance du local; et de leur côté, elles auraient fait tous les
+frais d'installation; mais ces Messieurs voulaient, avant tout, que je
+consentisse à rester à la tête de la maison. C'était extrêmement
+flatteur, cependant il aurait fallu prendre ma retraite, avant d'avoir
+mes dix ans de grade, il aurait fallu me mettre, en quelque sorte, en
+tutelle, sous la surveillance, sous l'autorité même de conseils ou
+d'inspecteurs délégués par la ville; et comme c'est chose
+souverainement déplaisante à qui, pendant toute sa vie, a porté
+l'habit militaire et n'a obéi qu'à des injonctions militaires, je me
+confondis en remerciements, et je refusai.
+
+Lorsque j'arrivai à Paris, en 1831, une fièvre législative s'était
+emparée de tous les esprits; on voulait tout refaire, tout régler,
+tout remettre en question, et la Marine ne restait pas en arrière. Une
+des lois qui parurent alors améliorait les pensions de retraite de
+l'armée de terre. On nous l'appliqua; mais elle fut fâcheuse pour
+nous, car nous y perdîmes le grade honorifique supérieur et la pension
+de ce grade, après dix ans d'exercice; et, au lieu de ces dix ans, on
+en exigea douze pour atteindre le nouveau maximum qui, pour nous, est
+sensiblement inférieur à l'ancien. Cette loi fut un bienfait pour
+l'Infanterie; mais elle lésa considérablement les corps spéciaux, dits
+royaux.
+
+Quant à moi, je me vis, en outre, forcé d'ajourner au 4 août 1836 les
+projets de retraite que je méditais pour le 4 août 1834. L'avancement
+fut également soumis à la sanction des trois Pouvoirs. L'occasion me
+parut favorable pour faire valoir mes droits méconnus dans
+l'ordonnance précédente. Comme les projets de loi sur la Marine sont
+ordinairement discutés en Conseil d'Amirauté avant de passer à celui
+des ministres, je fis parvenir une requête au premier de ces Conseils
+pour demander que les anciens titres fussent réservés, et pour que le
+service des officiers qui avaient rempli, à terre, des fonctions
+assimilées à l'embarquement leur fût compté, quant au temps passé,
+suivant la teneur des ordonnances sous l'empire desquelles ces
+officiers avaient exercé ces fonctions.
+
+L'Amirauté me répondit qu'elle venait de se dessaisir du projet de
+loi, qu'elle l'avait approuvé sans modifications importantes, et que
+le ministre ou le Conseil des Ministres, seuls, pouvaient en ce
+moment faire droit à ma réclamation.
+
+Je m'adressai aussitôt à M. de Rigny, qui me répondit à son tour, que
+le Conseil des Ministres avait reconnu le projet bon, qu'on ne pouvait
+pas revenir sur une semblable décision, et que, très probablement, la
+loi serait portée à la Chambre des députés, telle qu'elle avait été
+approuvée par le Conseil d'Amirauté.
+
+Ces réponses défavorables, qui consacraient une injustice manifeste,
+me blessèrent au dernier point. La fièvre législative me gagna à mon
+tour, et je résolus d'intervenir, non pas directement, puisque je
+n'avais pas accès à la tribune, mais par les journaux dans lesquels je
+fis insérer plusieurs articles préparatoires, et par l'influence de
+plusieurs députés que je vis, et qui eurent bientôt, à cet égard, la
+même manière de voir que moi.
+
+Je devins ensuite l'habitué fidèle des séances de la Chambre, afin d'y
+voir paraître la loi dès qu'elle y serait présentée, car j'en voulais
+promptement bien connaître les détails pour agir sans retard, avec
+pleine connaissance de cause. Je n'eus pas longtemps à attendre. J'en
+entendis lire tous les articles et, quand je fus bien assuré que la
+disposition à laquelle je tenais n'y était pas renfermée, je quittai
+la salle des séances, et je me rendis chez M. de Chabrol pour lui
+raconter mes doléances.
+
+Ce digne homme venait de voir passer des jours bien pénibles pour lui.
+Il avait fait partie du dernier cabinet de Charles X, en qualité de
+ministre des Finances. Le roi lui-même l'avait amicalement pressé
+d'approuver les fameuses ordonnances qui amenèrent la révolution de
+1830. M. de Chabrol, qui en avait compris la portée, s'y était
+noblement refusé; il offrit même sa démission, mais le monarque qui
+tenait à voir ces ordonnances contresignées par un homme aussi
+honorable, n'avait pas accepté cette démission, et il avait chargé M.
+de Polignac, président du Conseil, de tâcher d'ébranler la résolution
+de M. de Chabrol. Toutefois le sage ministre des Finances persista
+dans ses refus. Des instances nouvelles furent faites; ce fut alors
+que le ferme opposant prononça ces paroles qui peignent la plus belle
+âme, alliée à la plus profonde connaissance des affaires de l'époque.
+«Jusqu'ici j'avais offert ma démission comme moyen de conciliation;
+mais, puisque je découvre, plus que jamais, dans quelle voie fâcheuse
+on veut entrer, je reprends l'offre, qui n'a pas été acceptée. Il
+faudra donc me destituer; mais, pour en venir à une pareille
+extrémité, on y regardera peut-être à deux fois. Puissent des
+réflexions salutaires arrêter, alors, ceux qui s'attachent à la perte
+de leur souverain! Je n'ai plus que ce moyen de leur ouvrir les yeux,
+et je désire du fond du coeur qu'ils voient l'abîme qu'ils creusent
+sous leurs pas.» Rien ne fut écouté. M. de Chabrol fut destitué, et la
+Révolution eut lieu!
+
+Ce n'était pas tout, car une de ces crises qu'engendrent toujours les
+révolutions, même les plus pures, venait en outre de se passer sous
+les yeux mêmes de M. de Chabrol qui, par sa position précédente de
+ministre, devait en être péniblement affecté. L'exaltation des esprits
+demandait les têtes de quatre de ses anciens collègues, ex-ministres
+de Charles X, qui n'avaient pas eu le bonheur de réussir à quitter la
+France; et la Chambre des Pairs, dont M. de Chabrol faisait partie,
+était appelée à les juger. Casimir Périer, illustre Président du
+Conseil d'alors, et les Pairs, montrèrent en cette cruelle
+circonstance le caractère le plus ferme. La justice ne se laissa pas
+intimider, et prononça le seul arrêt que l'humanité pût avouer, au
+mépris des plus sanglantes émeutes et des plus menaçantes
+vociférations.
+
+Enfin la loi sur l'hérédité de la Pairie, qu'on voulait abolir,
+quoique, seule, elle puisse donner une indépendance complète à cette
+branche du pouvoir, et la dégager de la sphère d'action de l'influence
+ministérielle, avait ensuite été mise en discussion. M. de Chabrol
+avait des vues trop saines, trop élevées, pour ne pas tenir à
+l'hérédité; mais il est des moments où des résistances mal calculées
+excitent des passions déjà exaltées, et n'amènent que de fâcheuses
+complications. L'adversaire énergique des ordonnances était devenu le
+votant réfléchi de la perte d'un privilège aussi brillant que fécond
+en beaux résultats, et ainsi il se trouvait, toujours par la passion
+de ses devoirs et du bien public, tantôt l'homme de la résistance
+vis-à-vis du Souverain qu'il aimait personnellement, lorsque ce
+Souverain se trompait, tantôt le pair impassible, qui, à l'occasion,
+savait laisser passer les flots populaires et leur dangereux torrent.
+
+Je savais tout cela; c'en était plus qu'il n'en fallait pour me faire
+craindre d'être au moins indiscret, en abordant un homme aussi
+préoccupé, et que j'allais entretenir d'affaires bien puériles auprès
+des grandes émotions qui devaient agiter son esprit. Mais il existe
+quelque chose de si rassurant dans le caractère d'un homme au coeur
+juste que mes doutes s'effaçaient à mesure que je m'approchais de son
+hôtel; mes inquiétudes cessèrent quand son concierge m'eût dit qu'il
+était chez lui toujours disposé à recevoir ceux qui le demandaient, et
+mes craintes, enfin, s'évanouirent lorsque j'eus revu cet homme si
+simple et si élevé, et que sa bouche bienveillante eût, sans
+hésitation, prononcé mon nom; il était absolument surprenant qu'il ne
+l'eût pas oublié. Tel est le type parfait de l'homme de bien, qu'il
+sera toujours reconnu, parce qu'il sera toujours le même; toujours
+accessible, toujours maître de lui et toujours supérieur:
+
+ «... servetur ad imum
+ Qualis ab incoepto, et sibi constet!»
+
+À mesure que j'expliquais le motif de ma visite, la physionomie de M.
+de Chabrol passait de la surprise au mécontentement, et, enfin, à une
+sorte d'indignation, «Ça ne saurait être ainsi, me dit-il dès que
+j'eus fini; on ne peut se jouer de la sorte ni de moi, ni surtout de
+vous. Ce qui me reste d'influence va y être employé, et tout de suite.
+Mais il faut donner à tout ceci une tournure officielle; ainsi
+approchez-vous de cette table et, sur-le-champ, écrivez-moi le résumé
+de ce que vous venez de me dire!»
+
+Je me mis à l'oeuvre, et ce brave homme, qui s'animait de plus en plus
+par la haine de l'injustice, s'était également assis près de la même
+table, et comme il savait d'avance quel allait être le contenu de ma
+lettre, il s'était mis à tracer les deux suivantes, dignes d'être
+conservées comme monuments de bienveillance et d'équité. La première
+était à mon adresse, l'autre à celle de M. de Rigny; mais il me fut
+permis d'en prendre copie avant qu'elle fût cachetée.
+
+«J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire, et je m'empresse d'y répondre.
+
+C'est avec plaisir que je déclare que lorsque vous me demandâtes à
+quitter les fonctions de sous-gouverneur du Collège d'Angoulême pour
+prendre du service à la mer, je n'eus, en vous ordonnant de continuer
+vos fonctions, d'autre but que de faire tourner au profit de
+l'établissement des services que je considérais comme fort distingués
+et fort importants. Ce fut, même, pour vous dédommager d'un
+commandement à la mer, que je trouvai juste de faire assimiler vos
+services du Collège Royal de Marine à ceux de la mer.
+
+Au surplus, ceci est une affaire de bonne foi qui ne peut être
+interprétée contre un officier qui, en obéissant, doit trouver toute
+garantie dans les ordres qu'il reçoit et dans les dépêches qui émanent
+du Ministère; et si le portefeuille de la Marine était resté, quelque
+temps encore, entre mes mains, j'aurais prié le roi de vous
+récompenser par le grade de capitaine de vaisseau, du sacrifice que
+j'exigeais de vous. Agréez, etc.»
+
+«Monsieur le Ministre, j'ai reçu, aujourd'hui, une réclamation de M.
+de Bonnefoux relative à ses services à Angoulême. Il est certain qu'en
+imposant à cet officier, qui demandait à aller à la mer, l'obligation
+de continuer ses fonctions au Collège de la Marine, j'entendis, en le
+plaçant dans le régime de l'ordonnance du 4 août 1824, que ses
+services seraient assimilés à ceux de la mer pour son avancement, et
+les ordres qu'il reçut n'avaient que ce juste but. Je recommande donc
+ce capitaine de frégate à votre justice, et je lui réponds dans le
+sens de la présente lettre. J'ai l'honneur, etc.»
+
+J'adressai une nouvelle pétition à M. de Rigny, et je ne manquai pas
+d'y insérer une copie de la première de ces deux lettres, la seconde
+lui fut envoyée par M. de Chabrol. Il se passa quelques jours sans que
+j'entendisse parler de la suite de cette affaire; un billet,
+cependant, de M. de Chabrol m'arriva; sur son invitation, je me rendis
+chez lui et j'appris que M. de Rigny ne lui avait pas répondu par
+écrit, mais qu'ayant été rencontré par lui à la Chambre des Pairs et
+interrogé à cet égard, il lui avait répondu qu'il trouvait plus
+convenable d'en causer avec lui, à la première occasion, que d'en
+faire l'objet d'une correspondance; mais qu'au résumé, les choses
+étaient trop avancées pour qu'il crût qu'il existât un remède
+possible. M. de Chabrol qui pensait qu'il n'était jamais trop tard
+pour réparer une injustice, lui dit qu'il ne pouvait être de cet avis,
+et qu'il croyait devoir l'avertir que si la loi ne consacrait pas mes
+services et ceux des officiers qui étaient dans des positions
+analogues à la mienne, il y proposerait un amendement quand elle
+serait discutée à la Chambre des Pairs; qu'il avait tout lieu
+d'espérer que cet amendement serait adopté, qu'alors la loi
+reviendrait à la Chambre des députés, et qu'il était bien préférable
+d'introduire aussitôt cet amendement.
+
+Après avoir discuté le fait assez longuement, mon protecteur ne
+changea pas d'avis, et cet avis prévalut. Il fut donc convenu qu'un
+des députés, à qui j'avais déjà parlé, présenterait l'amendement lors
+de la discussion de la loi, et que M. de Rigny ne le combattrait pas.
+Ce fut effectivement la tournure que cette affaire prit. La
+disposition convenue et rédigée par moi fut proposée aux votes de la
+Chambre, adoptée par elle, insérée dans la loi comme un de ses
+articles; mes droits furent reconnus, garantis; je fus placé sur la
+liste des officiers qui avaient rempli les conditions voulues pour
+changer de grade; et j'eus la satisfaction, non seulement de rentrer
+dans ces droits, mais encore d'y rentrer par l'appui persévérant de
+l'honnête homme qui épousa ma cause, comme si elle lui eût été
+personnelle, et dont je ne pus trop admirer la droiture et l'équité.
+
+Il ne fallait pourtant rien moins que le succès pour compenser toutes
+les démarches, courses, lettres, visites, explications, écrits que
+cette affaire nécessita; enfin, je réussis et je me consolai de tout;
+mais il est réellement difficile d'être plus tiraillé, ballotté,
+contrarié que je ne l'avais été pendant cette affaire et, en général,
+depuis deux ans.
+
+Il ne suffisait pas, cependant, que mes droits fussent reconnus et que
+je fusse placé sur la liste des officiers qui avaient rempli les
+conditions; car, pour profiter de cet avantage, il fallait de la
+place, ou des vacances dans le cadre des capitaines de vaisseau; et
+comme, en outre, toutes les nominations à ce grade sont au choix du
+roi et aucune à l'ancienneté, et que je n'étais pas du nombre des
+favorisés, il y avait tout lieu de penser, que je n'avais, au moins
+pour bien longtemps, obtenu qu'un avantage chimérique.
+
+Le ministre de la Marine avait, en effet, cédé aux Chambres sur tous
+les points; et, sous prétexte qu'il y avait plus d'officiers en
+activité qu'il n'était rigoureusement nécessaire pour le service de
+paix, les capitaines de vaisseau avaient été réduits de 110 à 70, et
+les capitaines de frégate de 130 à ce même nombre de 70. Rien n'est
+funeste comme ces mesures violentes qui font placer à la retraite,
+avant le temps, des officiers pleins de zèle et d'ardeur qui ont bien
+servi; rien n'est mal calculé comme de limiter les cadres aux besoins
+stricts du service, tandis qu'il est si évident qu'il faut laisser de
+l'espérance à ceux qui peuvent se distinguer, et que l'émulation ne
+s'entretient qu'autant qu'elle a le véhicule de la récompense et de
+l'avancement.
+
+Aucun ministre, jusque-là, n'avait autant transigé avec les Chambres;
+tous avaient, à la tribune, soutenu les intérêts du corps; aussi, la
+marine entière s'étonna-t-elle de voir celui d'entre eux qui,
+jusque-là, avait eu, depuis la chute de l'empire, le plus de relations
+avec les officiers de l'arme, prouver, par une série de mesures
+fatales, que le ministère n'était pour lui qu'une affaire de calcul et
+d'ambition. Plus tard, effectivement, il passa au ministère des
+Affaires étrangères, celui de tous dont le rôle est le plus difficile
+à soutenir devant les Chambres, et où il se montra peu à la hauteur
+d'un poste si brillant.
+
+Mais pour en revenir à ce qui me concernait, j'avais réussi; et il me
+restait à ne pas désespérer que quelque circonstance avantageuse se
+présentât dans la suite des temps.
+
+Après l'issue des négociations que le consciencieux appui de M. de
+Chabrol rendit si heureuses, j'appris que l'officier qui était chargé
+des examens pour les capitaines de la Marine marchande dans la tournée
+du Nord venait, comme tant d'autres, de subir une retraite prématurée.
+Je fus invité à demander à le remplacer, je fus nommé et je fis cette
+tournée; mais, à mon retour, voyant dans les journaux que celui qui
+examinait dans le Midi avait, après sa tournée, obtenu le commandement
+d'un bâtiment destiné à prendre la mer, je fis connaître mon désir
+d'être rétabli dans cette tournée qui était celle que j'avais faite en
+1830, et ayant été agréé, je me retrouvai en possession de ces
+charmants voyages que j'ai, périodiquement, continués tous les ans,
+aux mêmes époques, aux mêmes lieux, jusque et y compris 1835.
+
+J'étais vraiment heureux et de mes séjours à Paris et de mes travaux
+aux commissions du ministère, et de mes fonctions elles-mêmes, qui me
+faisaient si bien accueillir dans les beaux ports que je visitais
+toujours avec un plaisir nouveau. Là, je m'efforçais de concilier mes
+devoirs avec la bienveillance, d'obtenir, par la douceur ou par des
+questions convenablement posées, la conviction du savoir de mes
+candidats; de les interroger comme un marin qui en veut mettre
+d'autres à même de prouver qu'ils connaissent le métier, de forcer
+ceux mêmes que j'étais obligé de refuser à convenir qu'à eux seuls en
+était la faute; enfin, de donner à mes examens une tournure propre à
+éclairer la partie capable de l'auditoire sur la force des examinés,
+ainsi qu'à propager, chez l'autre partie, la connaissance des bonnes
+doctrines, des solutions satisfaisantes, et à déraciner les routines,
+les préjugés qui entravent les progrès de l'art naval.
+
+Je sentis, en outre, la nécessité de ramener tous les idiomes
+maritimes de nos ports divers à un même étendard grammatical,
+d'adopter des définitions précises, de signaler les locutions
+vicieuses; et c'est dans ces mêmes tournées que j'exécutai le projet
+de composer un _Dictionnaire de marine abrégé_[204], que, cependant,
+j'enrichis d'une grande quantité de mots nouveaux ou bien oubliés
+jusqu'alors; et qui, à cet avantage, joignit celui de ne toucher
+qu'aux définitions; de faire connaître, entre plusieurs mots de
+signification pareille, celui qui était le plus accrédité, le plus
+correct; d'élaguer, enfin, tout ce qui tient aux traités, ou qui est
+trop variable de sa nature, pour figurer dans un livre aussi positif
+qu'un dictionnaire. Les noms des machines à vapeur furent aussi
+introduits dans mon livre[205], ainsi qu'une traduction en anglais et
+en espagnol, des termes principaux qui se rattachent à la Marine.
+
+[Note 204: Ce _Dictionnaire abrégé de Marine_ parut en 1834. C'est
+un volume in-8º de 338 pages.]
+
+[Note 205: Les pages 325 à 337 sont consacrées à ce sujet. Le
+_Dictionnaire abrégé de Marine_ repose donc déjà sur l'idée qui devait
+plus tard donner naissance au _Dictionnaire de la Marine à voiles_ et
+de la _Marine à vapeur_.]
+
+Ces tournées me valurent, enfin, une marque souverainement flatteuse
+d'estime de quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault.
+
+Peu après les dernières élections pour la Chambre des députés, je me
+trouvais dans ce département, où, pour s'opposer à un candidat que la
+majorité ne voulait pas porter, on en nomma un qui accepta seulement
+par déférence pour l'opinion publique. On en parlait devant moi,
+lorsqu'un des assistants s'étonna que l'idée ne fût venue à personne
+de faire choix de moi; d'autres répondirent qu'on y avait pensé, mais
+que la date du jour des élections était alors trop rapprochée pour
+qu'on eût le temps de m'écrire à Paris, afin de savoir si je payais le
+cens. On m'engagea à m'expliquer sur ce point et le premier des
+assistants, qui avait le plus contribué à faire nommer le député
+actuel, annonça son dessein, auquel les autres assistants promirent de
+s'associer, de m'honorer de son suffrage ainsi que de ceux dont il
+pourrait disposer. Les élections reviendront dans deux ou trois ans;
+mais mon zélé partisan est mort depuis cette époque, mais
+l'interruption de mes tournées doit refroidir les esprits; mais enfin,
+je ne suis plus en règle pour le cens, car ma belle-mère et moi, nous
+payons, en moins, une assez bonne somme d'impôts, depuis que nous
+avons quitté nos appartements de Paris, elle pour se retirer à Orly,
+et moi pour habiter Brest. Une perspective si honorable est donc
+probablement perdue; mais il m'en restera un excellent souvenir.
+
+De bien gaies, de bien douces, de bien belles années se passèrent
+ainsi; toutefois, la fin en fut attristée par une banqueroute qui, en
+nous faisant perdre moitié sur une somme assez considérable, nous
+enleva cette portion de nos rentes d'où nous tenions le superflu qui
+rendait notre existence si agréable à Paris.
+
+Depuis assez longtemps, les bureaux m'avaient assuré que le commandant
+de l'École navale ne désirant pas y prolonger son séjour au-delà de
+l'année 1835, ils s'étaient promis de me proposer au ministre pour lui
+succéder; je m'occupais peu de ce projet, parce que je pensais que la
+détermination de quitter un si beau poste ne s'effectuerait pas avant
+1836, et qu'à cette époque j'aurais les douze ans de grade requis pour
+mon maximum de retraite, mais les choses étaient changées, et je
+résolus de me mettre sérieusement en avant pour ce commandement s'il
+venait à vaquer, ou pour tout autre qui pourrait se présenter.
+
+Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que, s'il est une chose au
+monde que je déteste cordialement comme antipathique à mon caractère,
+c'est le rôle, ou seulement l'apparence du rôle de solliciteur; ainsi,
+j'avais bien voulu habiter Paris, mais j'aurais été désolé que l'on
+pût croire que c'était pour demander, intriguer ou me pousser. J'avais
+donc pris la résolution de me tenir à l'écart ou hors du contact privé
+de toute autorité; et, tout en paraissant dans les bureaux ou dans le
+cabinet du ministre, quand mon devoir m'en imposait la nécessité comme
+examinateur ou comme membre rapporteur ou président de quelque
+commission, je m'abstins, pendant ma longue résidence à Paris, de me
+montrer une seule fois dans les salons, soit du ministre, soit des
+officiers généraux qui avaient l'habitude de recevoir. Je ne changeai
+pas de manière d'agir en présentant mes demandes, je les formulai avec
+insistance, mais avec dignité; je les appuyai de ma personne ainsi que
+du suffrage de quelques dignes amis; mais je ne pénétrai ni dans les
+maisons, ni dans les rendez-vous de l'intrigue, et je m'en rapportai
+tout à fait à la bonté de ma cause et à l'équité.
+
+Ce fut alors que, connu de quelques capitalistes intéressés dans une
+entreprise industrielle, je reçus la proposition d'accepter la
+direction de la compagnie, avec avantages satisfaisants; on voulait
+même me nommer sur-le-champ: c'était une fausse démarche, car je
+dépendais du ministère qui pouvait ne pas y consentir. Espérant,
+toutefois, qu'il ne s'y opposerait pas, je priai ces Messieurs de
+m'écrire pour me faire une offre officielle, et je leur dis que cette
+lettre me suffirait pour agir auprès du ministre. Cet avis étant
+adopté, une lettre signée par l'unanimité des intéressés me fut
+adressée; j'allai prier le ministre de me permettre d'accepter; et,
+comme nous étions en 1835, et que mes douze ans de grade n'expiraient
+qu'en 1836, de m'accorder, pendant cet intervalle, un congé avec
+demi-solde ou même sans solde. L'affaire traîna quelques jours pendant
+lesquels on me donnait des espérances; mais des informations étant
+venues du ministère de la Guerre, où l'on en avait pris pour savoir
+s'il existait des cas analogues, ces informations détruisirent ces
+espérances, et ma demande fut rejetée. J'en fus contrarié, car cette
+occupation me plaisait: c'était, pour mes vieux jours, une position
+douce, de l'activité sans fatigue, une installation fixe, et je
+restais à Paris.
+
+Je revins alors à mes demandes d'embarquement; mais le commandant de
+l'École navale faisant, réellement, connaître qu'il désirait être
+remplacé, je fus nommé à ce commandement, et l'amiral Duperré, qui
+était ministre, eut la bonté de me dire que j'aurais pu me dispenser
+d'en faire la demande, car ni lui ni personne dans les bureaux ne
+pensait à un autre choix. Le grade de capitaine de vaisseau vint en
+même temps, et naturellement, je pensai à M. de Chabrol de qui je le
+tenais en quelque sorte; aussi, lui écrivis-je pour lui faire
+connaître ma nomination et pour lui renouveler tous mes sentiments de
+reconnaissance. Lors de la publication de mon dictionnaire, j'avais
+également saisi cette occasion de lui adresser une lettre qui
+accompagnait un exemplaire de cet ouvrage dont je le priais de vouloir
+bien accepter l'hommage. En cette circonstance, je lui parlai, non
+seulement de mon dévouement à sa personne, mais encore de mon respect
+pour son administration comme ministre de la Marine, pendant laquelle
+les intérêts de l'arme avaient été soutenus avec chaleur, la justice
+universellement observée, et plusieurs mesures très utiles
+introduites. C'était l'expression de la vérité, et le cri de la
+gratitude.
+
+Une année presque entière s'est écoulée depuis que j'ai été nommé au
+commandement que j'occupe, et j'ai eu bien des embarras de service, de
+voyage, d'emménagement, d'affaires, de déplacements.
+
+Mais tout est fini, l'École va bien, nous sommes bien casés; il n'y a
+donc plus rien à désirer, si ce n'est que cet état de choses continue;
+et, surtout, que les inquiétudes que je ne puis m'empêcher d'avoir sur
+ton admission[206], soient entièrement dissipées. Ceci s'éclaircira
+bientôt, et j'attends, je t'assure, cette solution avec bien de
+l'impatience.
+
+[Note 206: L'admission de Léon de Bonnefoux aux examens de sortie
+de l'École de Saint-Cyr.]
+
+Ma tâche, alors, serait finie, mon cher fils, car tu seras bientôt
+majeur, et tu connais toute ma vie. Puissent mes récits contribuer à
+te donner quelque expérience, et à graver dans ton âme l'amour du
+bien, le dévouement à tes devoirs ainsi qu'à ton pays que tu es
+destiné à servir de ton épée, l'attachement à la famille, et le besoin
+de te distinguer!
+
+C'est par là que tu marcheras ferme dans le sentier de l'honneur, et
+que tu parviendras à la fin de ta carrière avec l'estime de toi-même
+et celle des honnêtes gens.
+
+
+
+
+VIE DE MON COUSIN C. DE BONNEFOUX
+
+ANCIEN PRÉFET MARITIME[207]
+
+[Note 207: Je me borne à rappeler ici que cette _Notice_, écrite
+en 1836, du vivant de l'ancien préfet maritime, et qui n'a jamais été
+publiée, forme le complément naturel des _Mémoires_. Voyez la
+_Préface_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803
+
+ SOMMAIRE: Origine du baron Casimir de Bonnefoux.--Son éducation,
+ sa personne.--Entrée dans la marine.--La guerre de l'Indépendance
+ d'Amérique.--La frégate _la Fée_.--Campagnes postérieures.--La
+ Révolution.--Émigration des frères de M. de Bonnefoux.--Son
+ incarcération à Brest.--Il est promu capitaine de vaisseau, puis
+ chef de division.--L'amiral Morard de Galle.--Le vaisseau _le
+ Terrible_.--Séjour de plusieurs années à Marmande.--Voyage à
+ Paris en vue de faire rayer un ami de la liste des
+ émigrés.--L'amiral Bruix, ministre de la Marine.--M. de Bonnefoux
+ est nommé adjudant général du port de Brest.--Son
+ oeuvre.--Armement de l'escadre de l'amiral Bruix.--Histoire du
+ vaisseau _la Convention_, armé en soixante-douze heures.--Le
+ Consulat.--L'organisation des préfectures maritimes.--M. de
+ Caffarelli.--Démarches faites par M. de Bonnefoux pour quitter la
+ marine.--Refus de sa démission par le Premier Consul.--Paroles
+ qu'il prononce à cette occasion.--M. de Bonnefoux est nommé au
+ commandement du vaisseau _le Batave_.--Offres obligeantes du
+ préfet de Caffarelli.--L'inspection générale des côtes de la
+ Méditerranée donnée à M. de Bonnefoux.
+
+
+M. le baron Casimir de Bonnefoux[208] fit ses études au Collège de
+Louis-le-Grand; il en sortit pour embrasser la profession de marin,
+où l'on franchissait alors les premiers grades avec assez de rapidité.
+Il était né en 1761[209], d'une famille de l'Agenais, toute adonnée
+aux armes depuis le XIVe siècle, et dont l'illustration militaire
+remonte jusqu'au règne du roi Jean. À partir de cette époque, et sans
+exception, les Bonnefoux ont constamment servi de leur épée, et depuis
+l'institution de l'Ordre de Saint-Louis, tous en avaient reçu la
+décoration, destinée, comme celle de la Légion d'honneur, à servir de
+véhicule aux grandes actions, mais plus spécialement à récompenser les
+services guerriers.
+
+[Note 208: _Baptiste-François-Casimir de Bonnefoux._]
+
+[Note 209: D'après son acte de baptême, que nous avons eu entre
+les mains, Casimir de Bonnefoux naquit le 4 mars 1761 à Marmande, de
+messire Léon de Bonnefoux, écuyer et de dame Catherine de Faget. Il
+eut pour parrain l'abbé Faget de Cazaux. Son père qui, comme on l'a vu
+dans les _Mémoires_, était un officier retiré du service avec la croix
+de Saint-Louis fut, l'année même de sa naissance, nommé par
+l'intendant de Bordeaux adjoint à M. Faget de Cazaux subdélégué de
+Marmande. M. Philippe Tamizey de Larroque relève le fait dans sa
+_Notice sur la ville de Marmande_, p. 115. Sous l'ancien régime, le
+subdélégué était le mandataire de l'intendant, qui le choisissait et
+le révoquait. Il différait, à cet égard, du sous-préfet actuel.]
+
+Ce jeune officier apporta dans le monde une figure où la santé, la
+fraîcheur, la finesse et la gaieté s'étaient réunies avec un charme
+inexprimable. Des contrastes rares s'y faisaient remarquer: ainsi,
+l'on y voyait une extrême vivacité, et des traits qui eussent fort
+bien caractérisé la physionomie la moins mobile. La bonté, le désir de
+plaire, le besoin même d'obliger en étaient l'expression dominante, et
+nul, cependant, n'eut, à l'occasion, plus de sévérité dans le regard,
+plus de fermeté dans la manifestation du commandement, plus de force
+dans cette parole, tout à l'heure si douce et si aimable. Il a
+conservé des dehors aussi remarquables jusqu'à l'âge le plus avancé.
+La beauté, selon Platon, est un des plus grands avantages que la
+nature puisse nous accorder; il en est peu, cependant, dont on doive
+moins se glorifier. Cet avantage, que M. de Bonnefoux semblait
+ignorer, contribua sans doute à prévenir bien des personnes en sa
+faveur, mais s'il gagna toujours le coeur de ses camarades, de ses
+chefs, ou de ses subordonnés, ce fut aussi par ses qualités morales.
+
+Ses débuts dans la marine[210] eurent lieu à l'époque où Louis XVI
+avait donné à nos flottes une attitude redoutable, qu'il eût été dans
+l'intérêt de la France de maintenir dans une jalouse intégrité. Il se
+trouva lié, dès sa jeunesse, avec les Bruix, les de Crès[211], et
+autres esprits vigoureux qui semblaient prévoir leur future élévation
+et qui s'y préparaient par tous les moyens que leur offraient l'étude,
+la pratique et le travail. Il fit la guerre de l'Indépendance des
+États-Unis sur la frégate _la Fée_[212], renommée par les beaux
+combats qu'elle livra sous le commandement du capitaine Boubée, dont
+la valeur tenait du prodige, et dont la modestie égalait la valeur.
+
+[Note 210: Aspirant-garde de la marine à Rochefort le 1er avril
+1779, garde de la marine le ler juillet 1780, sa nomination d'enseigne
+de vaisseau date du 14 septembre 1782.]
+
+[Note 211: Voyez dans les _Mémoires_ les notices consacrées à
+Bruix et à de Crès.]
+
+[Note 212: Casimir de Bonnefoux navigua d'abord comme garde de
+marine, puis comme enseigne de vaisseau sur la frégate _la Fée_, du 11
+avril 1782 au 26 décembre 1783. Ce fut à la suite d'un combat dans
+lequel il s'était distingué que le roi le nomma enseigne de vaisseau
+le 14 septembre 1782.]
+
+La paix vint ensuite rendre le calme au monde; mais M. de Bonnefoux
+continua à s'exercer aux difficultés de son état dans les Antilles, où
+il commanda un brig de guerre[213]; et il y avait sept ans qu'il
+n'avait interrompu ses voyages, lorsque, rentrant en France, il trouva
+la monarchie renversée et les esprits en délire. Il apprit, en même
+temps, que ses trois frères, ainsi que plusieurs autres officiers
+d'infanterie du même nom, avaient tous émigré, et qu'un de ses frères
+avait péri pendant l'émigration; ces faits étaient plus que suffisants
+pour éveiller la farouche susceptibilité du gouvernement de la Terreur
+qui prévalait alors. Il fut incarcéré à Brest; son procès fut
+commencé par les tribunaux révolutionnaires, et, sans la chute de
+Robespierre, il aurait probablement porté sa tête sur l'échafaud.
+
+[Note 213: En qualité d'enseigne il servit sur le vaisseau _le
+Réfléchi_ et sur la frégate _la Danaë_. Promu lieutenant de vaisseau
+le 1er mai 1786, il commanda en 1791 l'aviso _le Sans-Soucy_.]
+
+Cependant, l'horreur de cette captivité, la tristesse de ces sombres
+lieux avaient été adoucies par le tour ingénieux de ses saillies,
+ainsi que par l'enjouement invincible de son humeur.
+
+Ces malheureux prisonniers parvinrent ainsi à braver leurs tyrans; ils
+leur montrèrent la plus imposante fermeté, et s'ils attendirent leur
+sort avec la résignation la plus gaie, ce fut certainement à
+l'impulsion que donna leur nouveau compagnon d'infortune, et à
+l'ascendant que parvinrent à acquérir et sa jeune philosophie et son
+esprit entraînant.
+
+Peu après sa mise en liberté, il fut successivement nommé capitaine de
+vaisseau, chef de division[214], et il eut plusieurs commandements,
+notamment celui du vaisseau à trois ponts _le Terrible_[215] qui prit
+la mer portant le pavillon du vice-amiral Morard de Galle[216].
+L'esprit d'insubordination, excité par de folles idées d'égalité
+absolue, agitait alors toutes les têtes; et les casernes, les
+vaisseaux présentaient souvent le spectacle de la révolte. Le
+vice-amiral Thévenard[217] qui commandait à Brest, ne se crut jamais
+aussi certain de réprimer les émeutes, que lorsque M. de Bonnefoux
+était présent, et, à la mer, rien de sérieux n'éclata jamais à bord du
+_Terrible_, grâce à un regard d'autorité qu'on n'osait méconnaître, et
+qui était soutenu par une fermeté, par un ton de supériorité
+d'éducation qui seront toujours l'arme la plus sûre d'un officier
+contre la désobéissance.
+
+[Note 214: D'après les _États de service_ de M. de Bonnefoux il
+fut nommé capitaine de vaisseau le 1er janvier 1793, et chef de
+division le 20 mars 1796. Son incarcération au château de Brest date
+de la fin de 1793 ou des premiers jours de 1794. Sa destitution comme
+noble eut sans doute lieu en même temps que celle de son chef Morard
+de Galle, c'est-à-dire le 30 novembre 1793 et il fut réintégré dans le
+corps un peu après lui.]
+
+[Note 215: M. de Bonnefoux commanda le vaisseau _le Terrible_ du
+25 mai 1793 au 26 octobre de la même année. En qualité de lieutenant
+de vaisseau il avait exercé une première fois les fonctions de chef du
+pavillon du contre-amiral Morard de Galle sur le vaisseau _le
+Républicain_, du 6 juillet 1792 au 3 décembre de la même année. Le 10
+novembre 1792 (an 1er de la République française), Monge, ministre de
+la Marine, écrivait la lettre suivante au citoyen Morard de Galle,
+contre-amiral commandant l'escadre de Brest: «Les bons témoignages que
+vous me rendez de la conduite et du patriotisme du citoyen Bonnefoux
+ne peuvent que me donner une bonne opinion de cet officier et me
+porter à lui procurer une marque de confiance. J'en saisirai
+l'occasion avec plaisir et je vous prie d'être persuadé que je
+n'oublierai point tout le bien que vous m'avez dit de lui, je vous
+invite même à l'assurer de mes dispositions à son égard.» Nous avons
+eu entre les mains l'original autographe de cette lettre.]
+
+[Note 216: Justin Bonaventure Morard de Galle de la Bayette, né le
+30 mars 1741 à Goncelin (Dauphiné) servit successivement sous l'ancien
+régime dans l'armée de terre et dans l'armée de mer. Il avait pris
+part d'une façon distinguée à la guerre de l'Indépendance d'Amérique,
+pendant laquelle il fut blessé deux fois. La Révolution le trouva
+capitaine de vaisseau et le nomma contre-amiral le 1er janvier 1792,
+vice-amiral le 1er janvier 1793. Destitué comme noble par mesure de
+sûreté générale le 30 novembre 1793, réintégré dans la marine le 3
+mars 1795, il devint commandant des armes à Brest (chef militaire du
+port) le 3 avril 1796. Devenu membre du Sénat après le 18 brumaire, le
+vice-amiral Morard de Galle mourut en 1809. Il avait assisté à quinze
+combats.]
+
+[Note 217: Antoine-Jean-Marie Thévenard, né à Saint-Malo le 7
+décembre 1733, entra en 1745 au service de la Compagnie des Indes et
+s'éleva successivement de grade en grade jusqu'à celui de capitaine de
+vaisseau. Entré dans la marine royale en 1770 comme capitaine du port
+de Lorient il devint capitaine de vaisseau en 1773, chef d'escadre en
+1784. La Révolution le nomma ministre de la Marine et des Colonies le
+16 mai 1791, puis vice-amiral en 1793. Le vice-amiral Thévenard, après
+avoir commandé la marine à Brest et à Toulon, devint préfet maritime à
+Lorient et membre du Sénat. Retraité en 1810, il mourut le 9 février
+1815.]
+
+Cependant les temps s'adoucirent, M. de Bonnefoux obtint de pouvoir se
+rendre dans sa famille, et, pensant aux circonstances désastreuses qui
+avaient porté ses frères et ses parents dans les rangs étrangers, il
+voulut renoncer au service, il espéra qu'on l'oublierait chez lui, et
+il y goûta, pendant quelques années, les douceurs d'un vrai repos.
+
+Mais une occasion imprévue l'appela à Paris; il s'agissait de faire
+rayer de la liste des émigrés un de ses amis d'enfance, qui avait tout
+bravé pour venir incognito dans sa famille.
+
+Les démarches de l'amitié, l'activité du solliciteur, ses manières
+séduisantes furent suivies du succès; cependant, il avait trouvé au
+ministère de la Marine, M. de Bruix qui, sentant tout ce que son
+administration pouvait espérer du concours de son ancien camarade, usa
+de toute son influence pour le rattacher au service. Toutefois, ayant
+à combattre ses scrupules, relatifs à l'émigration de ses frères, le
+ministre ne put le décider à accepter ses offres, qu'en lui promettant
+de ne l'employer que dans les arsenaux, et il le nomma adjudant
+général du même vice-amiral Morard de Galle dont il avait été
+capitaine de pavillon[218], et qui, courbé sous le poids d'un grand
+âge, avait besoin d'un bras énergique pour faire respecter son
+autorité dans le port de Brest, qu'il commandait.
+
+[Note 218: M. de Bonnefoux fut adjudant général au port de Brest
+du 5 août 1798, au 17 septembre 1800.]
+
+Presque tous les officiers de l'ancienne marine si formidable de Louis
+XVI avaient émigré; ils avaient été remplacés, d'une manière
+improvisée, par des hommes, qu'à de très honorables exceptions près,
+tout excluait de si brillantes destinées, et qui n'avaient rien de ces
+liens de corps, de ces sentiments élevés, de cette instruction solide,
+sans lesquels on prétendrait en vain l'emporter sur les marins
+anglais. Ces causes avaient principalement occasionné les revers de
+notre marine pendant la guerre de notre révolution. M. de Bonnefoux le
+savait; aussi, tous ses soins se portèrent à établir à Brest un
+véritable aspect militaire, un ordre réparateur, et principalement à
+encourager les jeunes gens qui s'y précipitaient alors pour se rendre
+dignes de remplacer les anciens officiers, et qui, depuis, ont paru
+avec tant de distinction sur tous les points du globe où se montre
+notre pavillon.
+
+Tous se souviennent encore, avec attendrissement, des bontés de
+l'adjudant général du port de Brest, de ces jours éloignés et des
+marques d'intérêt qu'alors ou plus tard, il sut trouver les moyens de
+leur témoigner[219].
+
+[Note 219: Une note du dossier de M. Casimir de Bonnefoux,
+contemporaine, semble-t-il, de l'époque où il était adjudant général,
+au port de Brest résume ainsi l'opinion de ses chefs sur son compte:
+«De l'honneur, du courage et des moyens.»]
+
+Ce fut en 1799 que le ministre Bruix, destiné à commander une armée
+navale de vingt-cinq vaisseaux de ligne et nombre de frégates ou
+corvettes, arriva à Brest avec de pleins pouvoirs. Il avait compté sur
+le zèle de son ami; sa confiance ne fut pas trompée, car les vaisseaux
+étaient prêts et bien approvisionnés. Il allait parcourir la
+Méditerranée, porter des secours à Moreau près de Savone; ramener
+l'armée navale espagnole de Cadix à Brest, et l'on sait avec quels
+talents militaires et diplomatiques il accomplit cette haute mission,
+qui assura à la France l'alliance du roi d'Espagne[220].
+
+[Note 220: Sur la campagne de l'amiral Bruix, voyez les
+_Mémoires_, liv. II, ch. II.]
+
+Il fallait à l'amiral Bruix un chef d'état-major habile; il s'en
+ouvrit à M. de Bonnefoux, et il lui offrit le grade de contre-amiral;
+mais il ne put surmonter ses mêmes scrupules, «et, d'ailleurs, lui
+répondit celui-ci, la mer est un théâtre qu'on ne doit jamais quitter
+sous peine de se trouver bientôt au-dessous de soi-même; et depuis
+trop longtemps j'ai cru devoir y renoncer».
+
+Le ministre amiral fut plus heureux pour l'armement du vaisseau _la
+Convention_: il le vit à peine radoubé dans un des bassins du port, et
+il regretta de ne l'avoir pas désigné pour être adjoint à son armée.
+«Pourquoi des regrets, lui dit M. de Bonnefoux, si tu le veux, tu
+l'auras». «Mais je dois partir sous trois jours.» «Tu l'auras, te
+dis-je, commande et il sera prêt.» L'amiral donna l'ordre avec l'air
+du doute, et cet ordre fut exécuté: avant soixante-douze heures, le
+vaisseau était en pleine mer! De nos jours, dans un état prospère,
+cette opération tiendrait du prodige; qu'était-elle donc dans ces
+temps de dénuement presque absolu de munitions, de matelots, d'argent
+et d'officiers; et, pour que tout fût vraiment extraordinaire dans cet
+armement précipité, ce vaisseau étonna tous les autres par la
+supériorité de sa marche.
+
+Mais nous arrivions à ces jours où le deuil profond de la France
+commençait à se dissiper. Le premier consul encourageait, accueillait
+tous les projets d'amélioration publique; il lui en fut présenté un
+bien remarquable pour le département de la marine: celui de
+l'organisation des préfectures maritimes. M. de Caffarelli[221],
+lieutenant de vaisseau de l'ancienne marine royale, frère de
+l'intrépide général de ce nom, qui avait succombé si glorieusement sur
+les bords du Nil, et devenu conseiller d'État, fut l'heureux auteur de
+ce plan d'ordre, de force et d'économie. Il en fut noblement
+récompensé; en effet, on présuma que celui qui avait si bien conçu le
+système l'exécuterait le mieux; et il fut nommé préfet maritime de
+l'arrondissement qui renfermait le port de Brest dans ses limites
+étendues.
+
+[Note 221: Sur Caffarelli, voyez ces _Mémoires_, p. 87, note 1.]
+
+Cette création admettait, en second, des chefs militaires ou
+d'état-major et l'on conjectura dans les ports que le Gouvernement
+penserait à M. de Bonnefoux, mais sa famille, son père, très âgé,
+l'appelaient auprès d'eux, il se prononça donc clairement sur les
+bruits qui coururent de sa nomination, il autorisa un de ses amis à se
+mettre en ligne sans craindre de traverser ses vues; et, quand ce
+service fut mis en vigueur, il cessa ses fonctions d'adjudant général,
+et il fit des démarches pour quitter la marine.
+
+Bonaparte ne voulut pas statuer légèrement à son égard, il demanda un
+rapport sur son compte, et lorsqu'il eut parcouru ce rapport, il
+répondit qu'il ne voulait pas entendre parler de cette démission:
+«Donnez à cet officier, dit-il, le commandement du vaisseau _le
+Batave_ où sera placé le dépôt des élèves de la Marine, qu'il veille
+sur cette précieuse pépinière, et bientôt nous verrons!»
+
+Le préfet Caffarelli lui annonça cette décision invariable et lui dit
+obligeamment que son vaisseau ne pourrait l'occuper tout entier, qu'il
+avait besoin de ses conseils, que pour en profiter plus souvent, il
+lui faisait préparer un appartement dans son hôtel, et qu'il serait
+très contrarié s'il était refusé. Le nouveau préfet apporta dans ses
+fonctions difficiles sa profondeur de vues accoutumée; le port de
+Brest gagna considérablement par son crédit ou par les soins qu'il lui
+donna, et s'il arriva que, dans le début, quelques derniers efforts de
+troubles furent encore tentés par les fauteurs de l'anarchie, la
+répression fut si absolue et si dédaigneuse qu'on ne les vit plus se
+renouveler.
+
+Le premier consul n'oublia pas sa promesse: l'inspection générale des
+côtes de la Méditerranée fut donnée à M. de Bonnefoux[222], qui entra
+dans les détails les plus minutieux. Le compte écrit qu'il rendit de
+sa longue mission jeta une grande lumière sur des faits importants,
+ainsi que beaucoup d'éclat sur la capacité de celui qui l'avait
+rédigé.
+
+[Note 222: Son titre officiel fut inspecteur des classes dans le
+VIe arrondissement maritime.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE
+
+ SOMMAIRE:--La paix d'Amiens.--Reprise des
+ hostilités.--L'empire.--le chef-lieu du premier arrondissement
+ maritime transporté de Dunkerque à Boulogne.--M. de Bonnefoux
+ préfet maritime du premier arrondissement.--Projets de
+ débarquement en Angleterre.--La flottille.--Activité de M. de
+ Bonnefoux.--Son aide de camp, le lieutenant de vaisseau
+ Duperré.--Anecdote relative à l'amiral
+ Bruix.--Gouvion-Saint-Cyr.--M. de Bonnefoux nommé d'abord
+ officier de la Légion d'honneur est plus tard créé baron.--Les
+ Anglais tentent d'incendier la flottille.--Leur échec.--Le préfet
+ maritime favorise l'armement de corsaires.--Insinuations du
+ ministre de Crès.--Napoléon et la Marine.--Abandon progressif de
+ la flottille de Boulogne.--M. de Bonnefoux passe du Ier au Ve
+ arrondissement maritime.--Regrets qu'il laisse à Boulogne.--Vote
+ unanime du Conseil municipal de cette ville.
+
+
+La guerre maritime avait cessé, l'Europe avait profité des courts
+moments de paix qui s'ensuivirent pour observer le premier consul, et
+Pitt s'était retiré; mais ce devait être pour reparaître bientôt à la
+tête des affaires, où il se maintint jusqu'à sa mort, en faisant à son
+ennemi une guerre d'extermination dont il légua la continuation au
+cabinet qui lui succéda, et qui suivit les mêmes errements.
+
+Je ne contesterai ni les talents, ni la persévérance de l'illustre
+fils du célèbre Lord Chatham et je ne scruterai pas si les subsides
+dont, pendant plus de vingt ans, sa politique greva son pays, si
+l'accroissement monstrueux de la dette publique en Angleterre, furent
+en accord avec les avantages que cet empire retira de cette lutte
+opiniâtre. Quelle qu'ait été toutefois la hauteur des conceptions du
+ministre britannique, on ne contestera pas, non plus, que le refus de
+la reddition de Malte, au mépris de la lettre des traités, et que les
+préliminaires de la guerre de 1803, n'aient été des actes portant le
+cachet de la jalousie, de la haine et de cette mauvaise foi alors si
+familière au gouvernement des Trois-Royaumes. Bonaparte était trop
+habile pour ne pas présenter ces faits avec tout l'avantage qui
+convenait à sa position; aussi, selon le système qu'il a toujours
+suivi, de parler plus à l'imagination qu'au coeur des Français, il
+conçut l'idée d'un projet de descente en Angleterre, et il le fit
+goûter par la nation. Il ne conduisit pas, il est vrai, ce projet
+jusqu'à sa dernière période, mais dans les préparatifs formidables
+qu'il dut faire, il trouva tout formés, des éléments de batailles
+qu'il ne tarda pas à employer pour seconder l'essor de son génie
+ambitieux. Bientôt il se crut indispensable à la sécurité, à la gloire
+de la patrie; il osa tout, et il se fit proclamer empereur.
+
+Le point central choisi pour l'armement, fut Boulogne qui devint, au
+lieu de Dunkerque, le chef-lieu du premier arrondissement maritime,
+et, cette préfecture venant à être sans chef, l'empereur n'hésita pas
+à y nommer M. de Bonnefoux[223]. C'est alors qu'on vit celui-ci, animé
+d'une activité prodigieuse, consacrer tous ses moments à la
+construction, à l'armement, à l'approvisionnement des milliers de
+petits bâtiments de cette flottille. On sait qu'une médaille fut
+frappée en 1804 à l'occasion de cette construction[224]. Dans cette
+multiplicité infinie de travaux, les ressources de son esprit ne
+l'abandonnèrent jamais: il étonnait par sa facilité à aplanir les
+difficultés; il méditait comme un administrateur consommé; il
+exécutait, comme un vrai militaire, adoré de ses subordonnés; il
+surveillait comme un inspecteur intéressé, et, s'il sortait de son
+hôtel ou de ses bureaux, c'était sans faire acception de jour, de
+nuit, de beau ou de mauvais temps, et pour paraître à l'improviste au
+milieu des travaux, ou sur divers points de son commandement. Chacun
+s'observait; nul ne respirait que son zèle et son esprit; ses aides de
+camp étaient des sentinelles vigilantes[225]; mais sa présence loin
+d'être redoutée, était partout regardée comme un bienfait et comme une
+récompense. Il revit à Boulogne son ami Bruix qui devait commander la
+flottille pendant la descente, et qui pouvait compter sur le
+dévouement de tout le personnel de la marine, rassemblé, pour ainsi
+dire, dans cet arrondissement. Il y vit son ancien camarade de
+collège, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ainsi que ses vaillants
+collègues Soult, Ney, et la plupart des officiers généraux les plus
+distingués des armées de terre et de mer; il captiva leurs suffrages,
+il obtint leur estime et leur amitié[226]. L'empereur Napoléon qui
+vint aussi à Boulogne, ratifia tant de louanges, par des éloges qu'il
+n'accordait qu'au vrai mérite. Il avait nommé le préfet maritime,
+officier de la Légion d'honneur[227]. Il le créa baron[228], et ainsi
+M. de Bonnefoux obtint, par lui-même, ce titre que, plus tard et dans
+un temps plus paisible, la naissance devait lui donner après la mort
+de son frère aîné.
+
+[Note 223: Nommé préfet maritime du Ier arrondissement le 20
+septembre 1803, M. de Bonnefoux conserva ce titre jusqu'au 15 avril
+1812. Par décision du 24 janvier 1804 il reçut en outre celui d'amiral
+de la flottille, avec ordre d'exercer les fonctions attribuées à
+l'amiral Bruix.]
+
+[Note 224: La _colonne Napoléone_ fut en outre inaugurée le 15
+août 1841. Sur la construction de la flottille de Boulogne on peut
+consulter P. J.-B. Bertrand, _Précis de l'histoire physique, civile et
+politique de la ville de Boulogne-sur-Mer et de ses environs depuis
+les Morins jusqu'en 1814_. Boulogne-sur-Mer 1828, 1829, 2 volumes
+in-8º.]
+
+[Note 225: Au nombre des officiers attachés à la personne de M. de
+Bonnefoux à Boulogne, fut le lieutenant de vaisseau Duperré dont il ne
+tarda pas à reconnaître le mérite, et dont il voulut se séparer pour
+le mettre sur la route qui devait le conduire à ses belles actions de
+l'Île de France et de Santi-Petri! Après ce dernier fait d'armes, M.
+Duperré fut élevé à la dignité de vice-amiral, et ensuite nommé préfet
+maritime. On connaît la glorieuse part qu'en 1830, il a prise à la
+conquête d'Alger, et qui lui a valu la pairie et le bâton de maréchal
+de France. Il fut ensuite nommé ministre de la Marine en 1834. À son
+retour d'Alger, M. l'amiral Duperré avait pensé à son ami, et il
+retarda son retour à Paris et auprès de sa famille, pour aller passer
+quelques jours à la campagne chez M. de Bonnefoux. (_Note de
+l'auteur._)]
+
+[Note 226: Les fatigues du commandement de la flottille achevèrent
+d'altérer la santé déjà affaiblie de l'amiral Bruix, qui, un jour,
+exprima à Napoléon la crainte de ne pouvoir longtemps lui rendre des
+services. «Mais, lui répondit l'empereur, vous vivrez bien encore six
+mois; alors la descente sera faite et nous n'aurons plus besoin de
+vous.» L'Amiral Bruix avait contribué au renversement du Directoire,
+et ses talents mêmes ou son amabilité parfaite à part, il devait être
+cher à Napoléon; ainsi, tout dit que ces paroles n'eurent d'autre tort
+que d'être irréfléchies; mais qu'un souverain doit être circonspect!
+et l'on en peut juger par le chagrin profond qu'en conçut l'amiral qui
+succomba peu de temps après. (_Note de l'auteur._)]
+
+[Note 227: Légionnaire du 6 février 1804, M. de Bonnefoux fut créé
+officier de la Légion le 15 juin de la même année.]
+
+[Note 228: Le 15 décembre 1809.]
+
+Vers cette époque, Boulogne et la flottille furent attaquées par les
+Anglais armés de fusées et de machines flottantes incendiaires; mais
+l'on était sur ses gardes, et cette entreprise audacieuse fut
+repoussée avec sang-froid et tourna à la confusion complète de
+l'ennemi. Ces fusées, ces machines qui sont si peu dans les moeurs
+guerrières du temps, et que les Anglais semblent beaucoup
+affectionner, coûtèrent des sommes considérables à leur gouvernement;
+et si elles pénétrèrent à Boulogne, ce ne fut pas comme l'avait
+entendu le ministère britannique; mais seulement pour faire le sujet
+de tableaux destinés à servir d'ornement et de trophée aux galeries de
+la Préfecture.
+
+Le préfet maritime adopta, contre cette agression, des représailles
+plus nobles et plus efficaces, car il avait compris, avec tous les
+bons esprits, que l'expédition de corsaires contre la marine marchande
+des Anglais leur serait très funeste, et il donna à ces armements
+l'appui le plus prononcé[229]. On ne connaissait pas alors ce que,
+sans doute, nous verrons en France à l'avenir: d'inexpugnables
+garde-côtes à vapeur; invention de première importance, puisqu'elle
+peut devenir le boulevard assuré du faible, en rendant impossibles les
+orgueilleux blocus si fréquents pendant la dernière guerre, et en
+garantissant la rentrée des croiseurs, dans les ports désormais
+protégés par ces batteries flottantes. Le crédit du préfet maritime ou
+ses encouragements, donnèrent à ces équipements une grande étendue et
+des succès multipliés les accompagnèrent presque toujours.
+
+[Note 229: Le ministre de la Marine demanda familièrement un jour
+à M. de Bonnefoux ce qui lui était revenu des intérêts qu'il avait pu
+prendre dans ces opérations; il eut même l'imprudence d'ajouter que
+l'Empereur serait bien aise de le savoir. M. de Bonnefoux lui répondit
+aussitôt. «Dites à l'Empereur qu'il ne sait pas plus gouverner que
+vous ne savez administrer, en laissant en place un homme à qui vous
+supposez une telle conduite.» Le ministre ne voulant pas se charger de
+la commission, M. de Bonnefoux ajouta: «Eh bien, voici ma démission,
+et je vais le lui dire moi-même.»--Il fallut que le ministre prétextât
+avoir tout pris sur lui dans cette question, pour empêcher la
+démission et la démarche qui en aurait été la suite. (_Note de
+l'auteur._)]
+
+Ce système, s'il eût été suivi en France sur la plus grande échelle, y
+aurait sans doute produit d'incalculables résultats. Un corsaire pris
+était remplacé par dix corsaires que la témérité française précipitait
+hors de nos ports de la Manche.
+
+Des actions glorieuses, des prises opulentes se succédaient et se
+renouvelaient sans cesse; et cette activité, ces combats, ces
+richesses, ces fêtes splendides où les familles notables de la ville
+étaient toujours appelées, tout fixait les regards sur M. de
+Bonnefoux, tout était rapporté à ce chef, en qui se concentraient les
+plus chères affections des Boulonnais.
+
+Personnellement, d'ailleurs, il vivait avec une frugalité qui ne s'est
+jamais démentie. «Il faut du luxe dans ma maison, disait-il souvent,
+parce que mon rang le prescrit, mais je n'en veux ni pour moi, ni sur
+moi, ni dans mon appartement particulier.» Il maintenait donc la plus
+rigoureuse économie dans ses dépenses privées ou dans celles des
+personnes qui lui appartenaient; et il prétendait que les vastes
+bâtiments, les meubles somptueux n'étaient point pour l'usage et le
+maître, mais pour la montre et le spectateur. Aussi, il pouvait, à
+l'occasion, faire face à des dépenses extraordinaires, et, devancer
+souvent ou satisfaire, par sa générosité, les plaintes discrètes de
+l'infortuné.
+
+L'histoire nous apprend que l'Angleterre a été conquise toutes les
+fois que ses ennemis ont pu se développer sur son propre sol. Jules
+César et plusieurs de ses successeurs, les Saxons et les Danois,
+Guillaume le Conquérant et Guillaume III, tous ont réussi dans leurs
+projets d'invasion. Napoléon aurait sans doute rencontré des obstacles
+plus grands que ceux des guerriers qui avaient exécuté cette hardie
+entreprise; mais les faits passés donnaient une présomption de succès;
+et, certainement, la difficulté, en 1804, résidait moins dans la
+résistance à vaincre sur terre que dans le départ, la traversée,
+l'atterrage, ou dans la descente elle-même. Pour cette descente, il
+fallait une forte escadre de protection dans la Manche; les vents, la
+mer devaient se trouver comme à souhait, et la durée de deux marées,
+au moins, était nécessaire, car Boulogne et les ports voisins
+assèchent à moitié marée, ce qui ne laissait pas assez de temps pour
+la sortie de la première division de la flottille, en une fois.
+
+Aussi, est-ce un problème que j'ai entendu discuter, savoir: si, avec
+des chances partagées, Napoléon jugeait cette descente possible, et
+s'il voulait réellement la tenter; ou si, par un appareil formidable,
+et qui pouvait couvrir d'autres desseins, il entendait seulement
+porter l'épouvante chez les Anglais, et les amener à la paix par la
+crainte de ses armes. Il faut le dire, si cette dernière hypothèse
+était le but de l'empereur, il connaissait peu le caractère personnel
+de Pitt et des Anglais, et moins encore le génie des institutions de
+leur pays. Un ministre constitutionnel peut voir le triomphe d'armées
+ennemies; mais il ne peut être accessible à de telles frayeurs; et
+tout succombe avant qu'il ait pu faire exécuter une mesure
+pusillanime. L'opposition, sinon lui, veille attentivement sur ses
+actes, et elle saurait le redresser ou le supplanter, au premier
+mouvement de faiblesse qu'il dénoterait.
+
+Il est moins douteux que Napoléon n'a pas cru à l'utilité d'avoir une
+bonne marine; qu'il a trop dédaigné ce département, et qu'il avait peu
+de foi en des triomphes où, de sa personne, il ne pouvait prétendre
+aucune part. Malheur, j'ose le dire, à tout homme d'État, en France
+qui, pendant la guerre, néglige, suivant les temps, les usages et les
+progrès des arts, de combattre à outrance les Anglais dans leur marine
+ou leur commerce, et qui, pendant la paix, ne s'y prépare pas!
+Napoléon, s'il avait su se contenter des grandes limites que sa
+puissance avait déjà données à son empire, pouvait, tout en s'y
+faisant respecter, destiner le superflu de ses ressources à remplir
+les arsenaux de munitions et de bâtiments; les plus forts auraient été
+gardés dans les ports pour forcer les Anglais à se tenir, à grands
+frais, en haleine devant nos rades; et les frégates, les corvettes,
+les corsaires auraient pris la mer, avec ordre de s'attaquer
+spécialement à la marine marchande ennemie.
+
+S'il eût donc apprécié l'utilité des forces navales, s'il n'eût,
+surtout, découragé Fulton, qui vint en France s'offrir à lui,
+Napoléon, aidé du génie créateur de cet admirable mécanicien, aurait
+pu opérer, de son temps, le changement, désormais inévitable, de
+l'état de la guerre maritime, réduire à la nullité, peut-être, les
+flottes de l'Angleterre, et effectuer, pour ainsi dire à coup sûr,
+avec des bâtiments à vapeur, cette descente qui était presque
+chimérique avec des bateaux plats. Alors, il est permis d'ajouter
+qu'en dictant à Londres même les conditions de la paix, il aurait
+rétabli, dans le partage des colonies, l'équilibre que nos anciens
+droits, l'intérêt de notre commerce, l'accroissement de notre
+population, ne peuvent toujours laisser subsister avec l'inégalité
+choquante où il se trouve; enfin, mieux que personne, il pouvait
+venger l'Europe en faisant restituer à leurs légitimes possesseurs,
+les boulevards tels que Malte, ou Gibraltar, que les Anglais, à la
+honte des nations, ont usurpés sur toutes les mers, qu'ils ne doivent
+pas toujours conserver et qui ne peuvent être reconquis que dans le
+coeur même de leur patrie. Ces succès étaient plus utiles, plus
+glorieux, plus certains que ceux que Napoléon a recherchés, par
+lesquels il s'est élevé, il est vrai, au premier rang parmi les
+guerriers, mais dont les suites lui ont été si fatales, et ont amené
+la double invasion de l'Europe sur le territoire français.
+
+Cette gloire n'était pas réservée à Napoléon, ni celle plus grande
+encore, d'établir, au dedans, des institutions que les esprits
+éclairés préféreront toujours à des conquêtes au dehors. Or, ces
+institutions, bien mieux que des victoires, auraient servi ses projets
+de souveraineté, qu'elles seules, si la chose était possible,
+pouvaient consolider. Ses destinées s'accomplirent donc, cette belle
+occasion d'affranchir le continent fut perdue; et ces vérités sur la
+force navale, il fut conduit à les reconnaître plus tard, lorsque dans
+les jours de son agonie politique à Rochefort, et quelques moments
+avant de monter sur les vaisseaux anglais qui allaient l'éloigner de
+la France à jamais, il s'écria avec amertume: «Je n'ai point assez
+fait pour la marine!» Ce regret, dans un instant si solennel,
+démontre, sans réplique, l'évidence de ces mêmes vérités.
+
+À la série, sans exemple, de guerres continentales que l'or, la
+politique et les ruses des Anglais nous suscitèrent, d'abord pour
+faire diversion à la descente, et ensuite pour effectuer la ruine de
+leur ennemi, Napoléon répondit par un système inouï d'envahissement
+qui fit briller nos armes de l'éclat le plus vif, mais qui troubla le
+monde entier pendant dix ans. Tout à ses projets nouveaux, il
+abandonna peu à peu la flottille de Boulogne, et elle se trouvait
+n'être plus qu'un simulacre, quand M. le baron de Bonnefoux, dont les
+talents demandaient un théâtre plus élevé, fut déplacé et nommé préfet
+maritime du Ve arrondissement, qui s'étend de l'embouchure de la Loire
+à celle de l'Adour, et dont le chef-lieu est Rochefort, l'un des
+grands ports militaires de la France.
+
+Le jour de son départ fut un jour de deuil, ce qui fut prouvé par une
+déclaration libre, spontanée, unanime et publique du Conseil
+municipal de la ville de Boulogne; les termes honorables en furent
+imprimés, répandus à un grand nombre d'exemplaires, et reproduits sur
+papier, sur soie, et sur le parchemin de féodale mémoire qui redevint,
+à cette occasion, un titre de noblesse bien flatteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT
+
+ SOMMAIRE:--Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour
+ approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une
+ année de disette.--Le pain de fèves, de pois et de blé
+ d'Espagne.--Réformes apportées dans la mouture du blé et la
+ confection du biscuit de mer.--Mise en état des forts et
+ batteries de l'arrondissement.--Ingénieuse façon d'armer un
+ vaisseau d'une façon très prompte.--M. Hubert, ingénieur des
+ constructions navales.--Projet du fort Boyard.--Le port des
+ Sables d'Olonne.--Le naturaliste Lesson.--Travaux
+ d'assainissement et d'embellissement de Rochefort.--Anecdote sur
+ l'hôtel de la préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de
+ Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI.--M. de
+ Bonnefoux accomplit un tour de force en faisant prendre la passe
+ de Monmusson au vaisseau de 74 _le Regulus_, destiné à protéger
+ le commerce de Bordeaux en prenant position dans la
+ Gironde.--Invasion du Midi de la France par le duc de
+ Wellington.--Siège de Bayonne.--Bataille de Toulouse.--Occupation
+ de Bordeaux au nom de Louis XVIII.--Résistance du fort de
+ Blaye.--Le fort du Verdon et le vaisseau _le Regulus_ se font
+ sauter.--Reconnaissances poussées par les troupes ennemies
+ jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort.--État
+ d'esprit des populations du Midi.--Le duc d'Angoulême à
+ Bordeaux.--Mise en état de défense de Rochefort.--Le Comité de
+ défense décide la démolition de l'hôpital maritime.--M. de
+ Bonnefoux se refuse à exécuter cette décision et prend tout sur
+ lui.--Propos d'un officier général de l'armée de terre.--Attitude
+ du préfet.--Abdication de l'empereur.--La
+ Restauration.--Députation envoyée au duc d'Angoulême à Bordeaux
+ et à l'amiral anglais Penrose.--L'amiral Neale lève le blocus de
+ Rochefort.--M. de Bonnefoux le reçoit.--Anecdote sur deux
+ alévrammes de vin de Constance.--Visite à Rochefort du duc
+ d'Angoulême, grand amiral de France.--Réception qui lui est
+ faite.--Le duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime chevalier de
+ Saint-Louis.--Opinion du duc d'Angoulême sur M. de
+ Bonnefoux.--Son désir de le voir appelé au ministère de la
+ Marine.
+
+
+M. de Bonnefoux se rendit à Rochefort. Il fut là comme partout, dévoué
+à ses devoirs, affectueux avec les habitants, accessible à ses
+subordonnés, obligeant pour tous, grand dans ses manières, toujours la
+providence des malheureux; et il y acquit, encore, cette sorte de
+popularité qu'il est difficile de perdre, parce qu'elle est fondée sur
+l'obligeance, la justice et la fermeté.
+
+Il avait à approvisionner une escadre mouillée à l'embouchure de la
+Charente, dans les eaux de la rade de l'île d'Aix, et il vainquit bien
+des difficultés pour y parvenir, pendant une année de disette, où la
+France, étroitement bloquée par mer, éprouvait le fléau de la famine.
+
+Dans cette crise redoutable, il mangeait, lui-même, pour l'exemple, un
+pain noir de fèves, de pois et de blé d'Espagne dont le pauvre était
+obligé de se sustenter: Or, chacun savait qu'il s'imposait sévèrement
+cette nourriture, et qu'il veillait avec attention à ce que le pain
+blanc ou mêlé de farine de blé fût banni de sa maison, comme devant
+être réservé pour les malades, les hôpitaux, les vieillards, les
+femmes et les enfants.
+
+Les exploits retentissants de nos soldats dans les divers États du
+continent plongèrent nos côtes des deux mers dans un calme profond;
+mais, attentif à chercher toutes les occasions du bien, M. le baron de
+Bonnefoux sut, pourtant, en découvrir quelques-unes, et il s'en empara
+avec bonheur: il ne prévoyait pas, alors, les difficultés qu'il devait
+rencontrer, par la suite, dans sa nouvelle préfecture, et à quelles
+anxiétés il y serait livré: ce fut, cependant, l'épreuve où il puisa
+ses plus beaux titres de renommée, car, sans ces événements, sans
+l'intérêt magique qui s'attache au nom de Napoléon éternellement lié à
+ces mêmes événements, la carrière de M. de Bonnefoux ne serait pas
+embellie de l'héroïsme qu'il eut à déployer dans une situation sans
+pareille, et dont il traversa les écueils en n'y sacrifiant que sa
+seule personne. Mais, n'anticipons pas sur l'avenir, et montrons
+comment le préfet maritime de Rochefort y employa ses premiers
+moments.
+
+Frappé des abus que présentait le système de mouture des blés et de
+confection du biscuit de mer, il surveilla ce service et le fit
+surveiller par un sous-inspecteur de la marine, très intelligent,
+avec cette minutieuse attention, avec cet esprit de recherche qui
+manquent rarement le but, et il présenta bientôt un travail très
+curieux, d'un résultat fort économique sur cet objet.
+
+Il fit une revue exacte des forts et batteries des côtes et fleuves de
+l'arrondissement, il vérifia ce qui leur manquait pour être en bon
+état, et tout ce que le préfet maritime put leur accorder, il le
+fournit des approvisionnements du port; quant à ce qui était au-dessus
+de ses ressources, il en donna connaissance au Gouvernement.
+
+Un vaisseau de l'escadre de l'île d'Aix devait être désarmé et
+remplacé, mais on voulait éviter des lenteurs; c'était là que se
+surpassait M. de Bonnefoux: le vaisseau à ce destiné se présenta à
+l'embouchure de la Charente, celui qu'on voulait réparer vint se
+placer le long de son bord et par un simple transbordement, le même
+capitaine, le même état-major et le même équipage retournèrent presque
+aussitôt prendre leur poste en rade, avec ce nouveau vaisseau
+parfaitement en état: comme les savants mécaniciens, c'était écarter
+habilement les obstacles qui sont les frottements des machines
+administratives, et qui, souvent, les empêchent d'agir.
+
+Les finances ne prenaient leur cours vers la marine qu'avec une
+extrême parcimonie, et un jeune ingénieur des ports, très habile, M.
+Hubert[230], signalait ses débuts par un esprit d'invention qui
+diminuait considérablement les dépenses sur divers chapitres. M. de
+Bonnefoux tenait toujours son esprit en haleine, et par des
+distinctions, des problèmes à résoudre ou des encouragements, il
+cherchait constamment à rendre ses conceptions encore plus fécondes.
+
+[Note 230: Jean-Baptiste Hubert, né le 1er mai 1781 à Chauny
+(Aisne), devenu directeur des constructions navales à Rochefort.]
+
+Il fit relever les carcasses des bâtiments échoués ou perdus qui
+obstruaient l'embouchure ou les mouillages de la Gironde, de la
+Charente, de l'île d'Aix ou des Sables d'Olonne; ces opérations se
+firent avec économie, promptitude, et elles présentaient, pourtant,
+beaucoup de difficultés. Des corps-morts, pour assurer la bonne tenue
+des bâtiments au mouillage, furent établis en plusieurs points. Le
+plan de tous les forts, de toutes les batteries fut levé par ses
+ordres. Le projet du fort Boyard qui devait croiser ses feux avec
+celui de l'île d'Aix fut achevé, et une carte fort désirée de la rade
+et du port des Sables d'Olonne, fut également dressée: il attachait
+beaucoup d'importance à ce petit port, qui a son ouverture au sud; qui
+est fort difficile à bloquer; dont on peut sortir à la voile avec des
+vents d'ouest, et qui, par cet avantage unique parmi nos ports sur
+l'Océan, donne aux corsaires de grandes chances de succès.
+
+Portant partout son esprit d'ordre, de vigilance, d'amélioration, il
+rendit le service facile; il le débarrassa d'entraves inutiles; il
+adoucit la police et le régime des bagnes; il créa, dans l'arsenal,
+des établissements dès longtemps désirés; il y déblaya, dessécha,
+nettoya ce qui, dans le ressort de son autorité, pouvait nuire à
+l'assainissement tant recherché de la contrée; il fit des plantations
+pour y contribuer, et toujours en employant les économies que lui
+fournissait sa manière d'administrer, et, sans être à charge au
+Trésor, il enrichit l'Enclos Botanique, où il remarqua souvent et
+stimula le jeune Lesson[231] dont le savoir est aujourd'hui connu dans
+toutes les parties du monde; il fit cultiver le terrain qui avoisine
+cet enclos, et il ajouta de nouveaux embellissements au jardin de la
+Préfecture qu'il laissa, le premier, ouvert au public, dans l'été,
+jusqu'à dix ou onze heures du soir, afin d'y attirer l'élite de la
+société. Ce jardin renferme un parterre, situé sous la façade nord de
+l'hôtel de la Préfecture dont il est séparé par une belle et large
+terrasse; sur d'assez grandes dimensions, il est bordé d'allées, de
+massifs qui rappellent les royales Tuileries: il est, en un mot,
+ravissant de fraîcheur, et, s'il y manquait alors quelque chose,
+c'était seulement un jet d'eau[232]: encore le bassin avait-il été
+creusé, garni provisoirement de gazon; et tout avait été préparé pour
+lui donner cet ornement quand les tristes scènes que j'aurai à
+rapporter vinrent détruire ce riant projet[233].
+
+[Note 231: Lesson-René-Primevère, voyageur et naturaliste
+français, né à Rochefort le 20 mars 1794, mort en 1849.]
+
+[Note 232: Ce jet d'eau existe actuellement. (_Note de
+l'auteur._)]
+
+[Note 233: M. de Bonnefoux qui, dès sa première jeunesse, avait
+été attaché comme garde de marine au port de Rochefort, racontait
+agréablement une petite aventure qui y était arrivée à quelques-uns de
+ses camarades et à lui. L'entrée du jardin était permise, pendant le
+jour, sous la surveillance d'un Suisse qui avait un baragouinage fort
+divertissant, surtout pour des jeunes gens; nos étourdis voulurent
+s'en procurer la récréation; mais pour ne pas effaroucher le Suisse,
+le gros de la troupe, se mettant à l'écart, expédia le jeune Bonnefoux
+qui passait pour le plus espiègle d'entre eux: l'apprenti préfet s'en
+donnait à coeur joie et le dialogue amusait beaucoup ses camarades,
+lorsque M. le comte de Vaudreuil, commandant de la Marine, et qui à
+travers ses jalousies entendait tout de son cabinet, ouvre la porte,
+traverse la terrasse, cueille une rose, et lui dit très poliment:
+«Monsieur, vous demandez une rose et je suis heureux de pouvoir vous
+l'offrir; mais souvenez-vous, si jamais vous occupez cet hôtel, que le
+roi n'y paie pas un Suisse pour qu'on se moque de lui.» (_Note de
+l'auteur.)_]
+
+Ce fut encore pendant le commandement de M. Bonnefoux à Rochefort, que
+le commerce maritime de Bordeaux étant fréquemment inquiété, le
+ministre désira faire mouiller un vaisseau de soixante-quatorze canons
+au milieu de l'embouchure de la Gironde, afin d'en interdire l'accès
+aux croiseurs ennemis. Mais d'où faire sortir ce vaisseau, et comment
+traverser le blocus? Le préfet maritime s'en chargea; il exécuta ce
+qui ne s'était jamais fait, ce qu'on n'espérait pas, ce qu'on ne
+tentera plus désormais; il fit armer _le Regulus_, et il le fit filer,
+entre la côte d'Arvert et l'île d'Oléron, par la passe de Monmusson
+qui est l'effroi des marins. _Le Regulus_ arriva sain et sauf,
+Bordeaux le salua de ses acclamations, et les Anglais en furent comme
+stupéfaits.
+
+Tout à sa famille, comme à ses devoirs, il apprit, à peu près vers
+cette époque, que son frère aîné, ruiné par l'émigration, avait un
+besoin pressant d'une assez forte somme d'argent comptant. Cet
+infortuné n'avait plus pour propriété qu'une modeste habitation sauvée
+du naufrage par M. de Cazenove[234], son neveu, aimable et bon jeune
+homme, lié par le talent avec un de nos premiers poètes[235] et qui
+lui avait restitué ce mince débris. Il pensait peut-être à se défaire
+de ce reste d'héritage cher à son coeur; mais son frère, le préfet,
+est instruit de sa position, soudain, il rassemble quelques économies,
+il vend une magnifique calèche, des chevaux, une partie de son
+argenterie: et il envoie à son frère le bonheur et le repos! C'est
+ainsi que chez lui, le bien faire et la bienfaisance n'étaient jamais
+séparés.
+
+[Note 234: M. de Cazenove de Pradines. Voyez p. 2.]
+
+[Note 235: M. Ancelot, alors employé à Rochefort dans les bureaux
+du préfet maritime. (_Note de l'auteur._) François Ancelot, l'un des
+derniers classiques, l'auteur de _Louis_ IX et de _Fiesque_, naquit au
+Havre en 1794 et mourut en 1854.]
+
+Cependant, l'horizon politique s'était rembruni; une ambition exagérée
+avait irrité peuples et souverains; nos ennemis étaient, non plus la
+simple coalition de gouvernements, irrésolus, mais l'union terrible de
+nations exaspérées: le despotisme le plus complet pesait sur la France;
+les glaces de la Russie et l'imprudence d'un homme avaient détruit notre
+plus belle armée; la fortune et la victoire ne nous souriaient plus, ne
+se montraient plus à nous qu'à de rares intervalles, et l'Espagne avait
+porté sur le sol de la France, le duc de Wellington qui, il est juste de
+le remarquer, y fit preuve, comme partout, d'une rare circonspection et
+de beaucoup d'humanité. Le duc voulut attaquer Bayonne, qui dépendait de
+l'arrondissement maritime de Rochefort. La ville, loyalement défendue
+par une vaillante garnison, lui fit bientôt changer de projet. Il se
+dirigea alors vers Toulouse, où il rencontra l'énergie militaire du
+maréchal Soult, et il envoya jusqu'à Bordeaux, un détachement de troupes
+anglaises qui devaient y être reçues et qui en prirent possession! Il
+est vrai qu'ostensiblement, ce fut au nom de Louis XVIII, prétendant,
+comme l'aîné des Bourbons, au trône français, et à qui la patrie allait
+enfin devoir la paix et l'aurore du régime constitutionnel.
+
+Le fort de Blaye n'imita pas cet exemple, et n'ouvrit pas ses portes;
+celui du Verdon situé sur la rive gauche, vers l'embouchure de la
+Gironde, craignant d'être pris par le revers, se fit sauter et il en
+fut de même du vaisseau _le Regulus_: ainsi, les Anglais furent, à peu
+près, les maîtres de la navigation du fleuve, et ils poussèrent même,
+avec facilité, leurs reconnaissances jusqu'à Etioliers, petite ville
+placée sur la route de Bordeaux à Rochefort.
+
+On voyait, en général, dans le Midi, les populations, fatiguées de
+guerres interminables dont elles ne comprenaient pas le but, aller,
+pour ainsi dire, au-devant de la conquête, tandis que les troupes, les
+garnisons et les généraux, animés de cette soumission militaire qui
+est le cachet de leur honneur, opposaient partout la résistance la
+plus opiniâtre; mais leurs efforts devaient être infructueux.
+
+Nous vîmes encore, alors, de combien d'appuis manque un gouvernement,
+même fondé par la victoire, lorsqu'il ne possède pas ou qu'il n'a pas
+conservé la sanction de l'opinion. Le duc d'Angoulême, neveu de Louis
+XVIII et de Louis XVI, avait paru en France avec Wellington, et il
+avait fait son entrée à Bordeaux. Son nom, sa personne, étaient
+oubliés ou même inconnus en France; cependant la correspondance de la
+préfecture dénota, à cet égard, les alarmes les plus vives de la part
+du ministère; des ordres y étaient donnés pour éviter que la nouvelle
+de l'arrivée d'un Bourbon ne se propageât, l'on désirait même qu'elle
+fût ridiculisée ou contredite; mais M. de Bonnefoux savait trop bien
+qu'une dénégation, qu'une controverse ne pouvait que donner plus
+d'importance à un tel fait; et, comme on s'en rapportait à son
+jugement pour ce dernier objet, il ne voulut rien hasarder sur ce
+point, et il se contenta de faire parvenir à Paris, sous trois
+enveloppes, suivant ses instructions, les gazettes, les écrits, les
+brochures, les proclamations, les pamphlets, les lettres dont les
+Anglais inondaient le pays; il cherchait, de tout son pouvoir, à les
+dérober à la connaissance publique, et il se les faisait traduire,
+dans le silence le plus profond de la nuit, avant de les expédier.
+Cependant il se prépara à une vigoureuse résistance.
+
+L'occupation de Bordeaux, la destruction du fort du Verdon, les
+croisières anglaises augmentées, les nouvelles d'Etioliers, l'équipage
+du _Regulus_ qui se replia sur Rochefort, tout annonçait une crise peu
+commune: malheureusement, nos ports sont, en général, peu défendus du
+côté de la terre, et Rochefort n'est enveloppé que d'une faible
+chemise, mais tout prit, en peu de temps, un aspect militaire.
+Administrateurs, élèves en médecine, commis, ouvriers, tout fut fait
+soldat et exercé; les remparts furent hérissés de canons, sur affûts
+marins, des fossés, des canaux, des ouvrages avancés furent creusés ou
+établis; des batteries nouvelles couronnèrent toutes les hauteurs et
+Rochefort pouvait défier un corps d'armée assez considérable, lorsque
+les nouvelles annoncèrent que ce port allait être attaqué[236].
+
+[Note 236: Voyez la description des préparatifs de défense de la
+place de Rochefort en 1814 dans J.-E. Viaud et E.-J. Fleury, _Histoire
+de la ville et du port de Rochefort_. Rochefort, 1845, t. II, p. 502.]
+
+Il fut, alors, prétendu dans le comité de défense, que l'hôpital de la
+Marine, situé hors des remparts, et qui domine la place au nord-ouest,
+pourrait, en cas de siège, servir aux ennemis pour incommoder
+considérablement la ville; la chose étant discutée, une forte majorité
+se porta pour l'affirmative, et elle conclut à la démolition
+immédiate de cet édifice qui a coûté des millions et vingt ans de
+travaux[237]. M. de Bonnefoux ne put entendre sans frémir un pareil
+projet de destruction; il se rendit au comité, il allégua que ce
+n'était un parti que de dernière extrémité, et, parlant avec cette
+forte éloquence de conviction qui enchaîne la réplique, il se chargea
+de faire évacuer sur-le-champ, malgré mille difficultés qu'il leva
+toutes, le mobilier, le personnel, les malades et les soeurs, et de
+faire entourer l'édifice de redoutes, afin d'être en mesure de le
+pulvériser au besoin. Il fit plus encore, car il en prit toute la
+responsabilité, et son avis fut adopté[238].
+
+[Note 237: L'hôpital maritime de Rochefort passe pour un des plus
+beaux de l'Europe.]
+
+[Note 238: On laissa dans l'hôpital seulement quelques malades
+dont le transport était impossible, en les confiant aux soins de
+l'officier de santé Fleury, l'un des auteurs de l'histoire de
+Rochefort citée plus haut.]
+
+Honneur au préfet maritime de Rochefort, pour avoir mis sa gloire à
+préserver ce superbe établissement, gloire solide, gloire flatteuse,
+et qui subsistera autant que le monument lui-même, ou que la mémoire
+des citoyens et la tradition des événements! Ce fut dans ces temps
+fâcheux qu'on put clairement s'assurer, par l'exemple, que nous allons
+citer, combien l'homme, dont nous retraçons ici les actions,
+s'oubliait personnellement, et combien ses vues étaient toujours
+fixées sur le bien public. Un officier général de l'armée de terre, en
+service à Rochefort pour son département, et dont l'opinion était
+contraire aux mesures adoptées, parut goûter quelque plaisir à s'en
+dédommager en se permettant, sous la réserve d'un double sens, un
+propos piquant pour le corps de la Marine, en général; le préfet
+maritime, qui avait pourtant la répartie vive, se contenta de lui
+répondre avec sagesse en interprétant le propos du bon côté; nous
+pensâmes que sa préoccupation l'avait empêché de saisir la maligne
+amphibologie de la phrase; mais il ne manqua pas de dire assez
+publiquement ensuite: «On me connaît mal, si l'on croit que je vais,
+en ce moment, faire assaut de pointes et de bons mots; qu'on me laisse
+sauver l'hôpital, qu'on me laisse assurer la défense de la ville, et
+ensuite si l'on me cherche, on me trouvera!» Nous crûmes entendre
+quelques-unes de ces paroles pleines de patriotisme des modèles de
+l'antiquité.
+
+Mais la puissance de l'empereur touchait à sa phase suprême, et
+l'opinion, dont il s'était tant servi pour renverser le Directoire,
+l'avait lui-même abandonné. Napoléon ne pouvait plus résister aux
+forces de l'Europe conjurée, ni à la disposition intérieure de ses
+États qui s'indignaient des maux ainsi que des remèdes; et tandis
+qu'il pouvait encore périr les armes à la main, comme il l'avait
+annoncé, comme il le répéta publiquement par la suite, il se résigna;
+il consentit, à la surprise générale, à abdiquer la couronne, à
+s'exiler à l'île d'Elbe avec un vain titre d'empereur, et, comme une
+conséquence, à se voir séparé pour toujours de sa femme et de son
+fils!
+
+Les deux frères de Louis XVI arrivèrent à Paris avec des paroles de
+paix, d'espérance et de bonté; et Louis XVIII, à la voix duquel
+tombèrent, comme par l'effet d'un pouvoir surhumain, les armes des
+souverains coalisés, et s'anéantirent leurs folles prétentions,
+proclama qu'il prenait pour règle de conduite particulière le
+Testament de son malheureux frère, et pour règle de gouvernement la
+charte-constitutionnelle, qu'après tous nos désastres, il présentait
+comme un port assuré de bonheur et de liberté.
+
+L'honneur de la France était intact, chacun pouvait, avec un sentiment
+de dignité, se soumettre au nouvel ordre de choses; M. de Bonnefoux
+s'en félicita sincèrement dans l'intérêt public. Il releva chacun des
+obligations que le siège présumé de Rochefort avait imposées; il
+dépêcha, par mer, un courrier parlementaire à Bayonne ou, aussitôt,
+s'arbora le pavillon blanc; enfin une députation fut envoyée à
+Bordeaux, d'abord pour présenter l'hommage respectueux du préfet et
+celui de la Marine au duc d'Angoulême, et, en second lieu, pour
+traiter avec l'amiral Penrose de quelques arrangements relatifs à la
+navigation de la Gironde pendant l'occupation britannique, dont
+bientôt la France allait enfin être délivrée. Le duc chargea la
+députation de ses remerciements pour le préfet maritime; et c'est un
+devoir d'ajouter que l'amiral anglais se montra très conciliant.
+
+Sur ces entrefaites, un autre officier général anglais, l'amiral Neale
+écrivit au préfet maritime qu'il allait lever le blocus de Rochefort,
+mais qu'il ne voulait pas partir sans lui envoyer[239] un message
+d'estime; et, par ce départ, Rochefort passa à une situation complète
+de paix. On ne respirait encore que l'ivresse et le plaisir d'un état
+si nouveau, si inespéré, lorsque le duc d'Angoulême, nommé
+grand-amiral de France, voulut visiter les ports de l'Océan et se
+rendit à Rochefort.
+
+[Note 239: Je me rappelle à ce sujet que M. de Bonnefoux, me
+demanda si je me souvenais de lui avoir expédié du cap de
+Bonne-Espérance, deux alévrammes de vin de Constance, et il ajouta que
+le bâtiment qui les portait ayant été pris, le capitaine anglais
+capteur avait trouvé de bon goût de lui écrire que, comme son adresse
+était inscrite sur les barils, le vin avait été bu à sa santé: «Je
+veux, dit-il alors, me venger de cette fanfaronnade», et il s'en
+vengea en effet, mais avec noblesse, en donnant une très belle fête à
+l'amiral Neale, à ses capitaines et aux officiers qu'ils jugèrent
+convenable de s'adjoindre. L'anecdote du vin de Constance fut
+rapportée au dessert, mais avec beaucoup de finesse, et nul n'eut le
+droit de s'en fâcher. L'amiral Neale eut le chagrin, en s'entretenant
+avec moi, d'apprendre que j'avais été sur une frégate dont un boulet
+avait tué, à bord d'un vaisseau qu'il commandait, un de ses neveux qui
+lui tenait lieu de fils: ce souvenir inattendu lui fut très pénible,
+mais il n'en partit pas moins pénétré de sentiments affectueux pour
+son hôte, dont il dit qu'il suffisait de l'avoir vu une fois pour ne
+jamais l'oublier. Telle avait été l'opinion qu'en avaient déjà conçue
+d'illustres étrangers, entr'autres: un ambassadeur des États-Unis
+d'Amérique qui fut reçu par lui à Boulogne, et qui depuis a été élevé
+aux premières dignités de l'État, le savant amiral Massaredo qui
+commanda l'armée navale espagnole à Brest, et surtout son vice-amiral
+Gravina, chambellan du roi, qu'on vit toujours si doux, si conciliant,
+si sage et cependant si terrible au combat de Trafalgar, où il périt
+avec tant de courage et de dévouement, en donnant des ordres pour le
+salut de son escadre. (_Note de l'auteur._)]
+
+M. de Bonnefoux, jaloux de l'honneur d'accueillir avec distinction
+l'un des héritiers présomptifs de la Couronne[240], ne voulut rien
+demander au ministère pour le défrayer de ses dépenses de réception,
+et il n'oublia aucune chose dans l'arsenal ni chez lui, pour que le
+duc et sa suite fussent accueillis militairement et avec splendeur. Il
+avait voulu que j'eusse ma part de l'honneur de cette visite, il
+m'avait précédemment nommé de la députation de Bordeaux, et il me fit
+alors descendre de rade, où je commandais une corvette, pour commander
+en second la garde d'honneur destinée au prince; il conduisit cette
+garde au-devant de lui jusqu'au moulin de la belle Judith, où il avait
+fait dresser un arc de triomphe et une tente élégante; il l'y attendit
+avec un brillant état-major entouré de la masse de la population, et,
+pendant trois jours, nous accompagnâmes le prince dans ses
+inspections, et nous cherchâmes à lui prouver, par nos respects et nos
+efforts, que nous nous ralliions franchement au nouvel ordre de choses
+qui paraissait devoir s'établir.
+
+[Note 240: Le duc d'Angoulême arriva à Rochefort le 1er juillet
+1814. (Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_, t. II, p. 505.)]
+
+Il fut aisé de voir que le duc d'Angoulême, s'il ne possédait pas ces
+dehors brillants qui séduisent si vivement la multitude, était, au
+moins, d'un affabilité extrême et montrait la plus grande bonne foi
+dans ses promesses de bonheur et de liberté; or, après tant de
+despotisme, c'en était assez pour satisfaire tous les coeurs.
+
+Il récompensa M. de Bonnefoux comme il aimait à l'être, c'est-à-dire
+d'une manière toute particulière, et par des marques d'estime et de
+bonté. Ainsi, non seulement, il le nomma chevalier de Saint-Louis,
+mais encore il voulut le recevoir lui-même. Ce fut la première croix
+de cet ordre, et la seule qui fût alors donnée à Rochefort. Plein des
+souvenirs de sa famille, et d'un oncle, père de l'auteur de cet écrit,
+qui, pendant la Terreur, avait préféré la prison à l'abandon de sa
+croix, M. de Bonnefoux ne put retenir son émotion dans cette mémorable
+cérémonie. Nous vîmes des larmes d'attendrissement sillonner son noble
+visage; et l'honneur d'embrasser celui qu'on voyait sur la ligne de la
+succession à la couronne de France, était une distinction, un bonheur
+que rien, à ses yeux, ne pouvait égaler[241].
+
+[Note 241: Le brevet du baron de Bonnefoux est daté du 5 juillet
+1814.]
+
+Avant de quitter Rochefort, le duc eut l'attention de demander à M. de
+Bonnefoux si son crédit à Paris pourrait lui être utile. Le préfet
+maritime aimait trop à rendre service à ses subordonnés et à réparer
+les oublis ou les injustices du pouvoir, pour ne pas saisir cette
+excellente occasion, il pensa à tous ceux qui avaient des droits à
+être récompensés, et il laissa respectueusement entre les mains du
+prince un état de grâces qui furent ensuite accordées. Pour lui-même,
+accoutumé à juger sainement les choses, M. de Bonnefoux considérait
+une grande fortune comme une grande servitude, il redoutait le poids
+des dignités plus que d'autres n'en chérissent l'éclat, et quant à
+ceux qui lui appartenaient par les liens du sang, il était tout
+disposé à leur fournir les moyens de se distinguer, mais il faisait
+peu de demandes en leur faveur «car c'était, disait-il, à leurs
+actions à parler pour eux».
+
+Le duc d'Angoulême fut étonné qu'il s'oubliât entièrement en cette
+circonstance; M. de Bonnefoux répondit «que ses désirs étaient plus
+que satisfaits d'avoir reçu Son Altesse Royale, et d'avoir obtenu de
+sa main une honorable décoration».
+
+Toutefois, il paraît que le prince ne borna pas là le cours de ses
+bonnes intentions. Après sa tournée, il était revenu à Paris; c'était
+l'époque où M. Malouet, ami de M. de Bonnefoux, et ministre secrétaire
+d'État de la Marine, venait de mourir. On écrivit alors au préfet
+maritime de Rochefort que le duc d'Angoulême avait parlé de lui au
+roi comme étant, de toutes les personnes du département de la Marine
+qu'il eût vues, celle qui lui paraissait la plus digne de recevoir
+l'héritage du portefeuille. Il fut pareillement écrit à divers
+officiers de Rochefort qu'il en était fortement question, et venant à
+m'entretenir de ces bruits avec M. de Bonnefoux et à lui demander s'il
+ne jugerait pas convenable, en cette circonstance, de faire le voyage
+de Paris, il fit un mouvement de désapprobation, qu'il accompagna de
+quelques paroles tendant à prouver qu'il se croirait trop accablé de
+ces importantes fonctions pour paraître les rechercher; qu'il avait
+été question, aussi, de lui donner, auparavant, le gouvernement de la
+Guadeloupe, et que, s'il avait, alors, osé dire que sa préfecture
+était au-dessus de ses forces, il l'aurait certainement dit. Il ne fut
+pas nommé, car il est rare que l'homme modeste le soit; la
+présentation de sa personne lui parut plus précieuse que le ministère
+lui-même, quoiqu'il fût le marchepied de la pairie, et la crise
+fatale, impérieuse approchait où il eût sans doute préféré n'avoir pas
+cette même préfecture, dont sa prévoyance, peut-être, lui avait fait,
+naguère, redouter le fardeau.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES CENT JOURS
+
+ SOMMAIRE: Les émigrés.--Retour de l'île d'Elbe.--Indifférence des
+ populations du sud-est.--Arrivée à Rochefort d'un officier, se
+ disant en congé.--Conseils donnés par le préfet maritime au
+ général Thouvenot.--Départ du roi de Paris et arrivée de
+ Napoléon.--M. de Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort.--M.
+ Baudry d'Asson, colonel des troupes de la marine.--Son entrevue
+ avec le préfet maritime.--M. Millet, commissaire en chef du
+ bagne.--Motifs pour lesquels M. de Bonnefoux se décide à
+ conserver son poste.--L'Empire reconnu militairement.--Défilé des
+ troupes dans le jardin de la Préfecture.--Waterloo.--Seconde
+ abdication de Napoléon.--Mission donnée au général Beker par le
+ gouvernement provisoire.--Arrivée de Napoléon à Rochefort.
+
+
+La Restauration avait vu surgir et pulluler une foule d'hommes qui,
+n'ayant rien du siècle, calomniaient la génération actuelle, le
+courage, les services rendus, les intentions, les sentiments les plus
+généreux, et qui prétendaient imposer à la France leurs personnes et
+leurs travers.
+
+Les militaires de l'Empire avaient franchement posé les armes, les
+hommes raisonnables avaient salué l'aurore de paix et de bonheur qui
+semblait luire au retour d'un roi sage, éclairé, trop valétudinaire,
+cependant, pour voir par lui-même; mais tout fut mis en usage pour
+altérer ces sentiments de concorde et de modération, pour changer le
+coeur de Louis XVIII et pour en bannir l'oeuvre qui devait lui être la
+plus chère, la pratique de sa charte, et l'accomplissement de ses
+désirs d'harmonie et de fusion.
+
+Nous connaissons pourtant des émigrés mêmes, vivement blessés par la
+Révolution dans leurs idées, leur fortune, leur état, leurs plus
+tendres affections et qui, comprenant les maux et les besoins de la
+patrie, avaient sacrifié à son autel et déposé avec sincérité leurs
+griefs et leurs ressentiments. Tout était possible si cet exemple eût
+été général; les Français n'eussent été que des frères, et le roi,
+fermement assis sur un trône de force et de liberté, n'aurait pas
+éprouvé de nouveaux malheurs: il n'en fut pas ainsi.
+
+M. de Bonnefoux gémissait souvent, en secret, de la folie et des
+exigences de ces prétendus amis du roi, qu'il appelait plus et, bien
+différemment, royalistes que le roi lui-même; et il redoutait quelques
+déchirements intérieurs, lorsque Napoléon, trop bien instruit de
+l'état de la France, n'hésita pas à quitter l'île d'Elbe et à
+reparaître sur nos rivages avec six cents soldats qui l'avaient suivi
+dans son exil. Paris l'apprit par le télégraphe, et le préfet maritime
+de Rochefort, par un courrier extraordinaire que lui expédia le
+ministre de la Marine.
+
+D'après les ordres qu'il reçut, il renferma ce secret dans son coeur;
+mais bientôt les journaux et les lettres les plus authentiques en
+divulguèrent la redoutable nouvelle. Les populations attendirent
+l'issue des événements, sinon avec espoir, du moins avec indifférence,
+et elles ne se serrèrent pas autour du trône, comme elles l'auraient
+fait sans doute si le trône avait pu être considéré par elles comme le
+palladium de nos libertés, et si la tendance du Gouvernement avait été
+de plus en plus favorable au développement de nos institutions. Celui
+qui émet ces réflexions n'est animé que par l'amour de la vérité; il
+est loin d'avoir aucune partialité politique pour les adhérents qu'eut
+alors Napoléon, puisqu'il refusa de le servir pendant les Cent Jours
+de son invasion; mais il voudrait, par dessus tout, prouver ici que
+l'exagération, la méfiance, sont toujours de dangereux, de tristes
+conseillers, et que la passion, qui ne suit que son premier mouvement
+d'injustice, est bien au-dessous de la raison qui n'agit qu'avec
+sagesse et qui aime mieux excuser que blâmer.
+
+Les esprits, en général, à Rochefort, étaient encore sans idée bien
+arrêtée sur les opérations de Napoléon, lorsqu'un officier venant des
+départements du Sud-Est s'y présenta; il avait obtenu un congé, il
+allait en jouir dans sa famille, en Bretagne; comme il s'était trouvé
+sur le passage de Napoléon, celui-ci lui avait dit: «Vous allez en
+congé, jeune homme, je ne prétends pas vous priver de ce bonheur;
+gardez votre cocarde, allez et dites partout que vous m'avez vu, car
+je ne suis venu que pour le bonheur de la France.»
+
+Cet officier devait rester deux jours à Rochefort, sous prétexte de
+repos, il racontait d'un ton simple, et comme Sinon à Troie,
+l'enthousiasme des villes au passage de Napoléon, les promesses
+fastueuses qu'il prodiguait, la défection des troupes royales; et il
+ne manquait pas d'insinuer, avec adresse, ses prétendues craintes sur
+la difficulté d'empêcher cet audacieux ennemi de s'emparer, à Paris,
+du souverain pouvoir. Le général Thouvenot se trouvait en service à
+Rochefort; il vint aussitôt conférer, sur cette étrange circonstance,
+avec le préfet maritime qui pressentit d'où venait réellement cet
+officier, et qui, en engageant le général à ne pas le laisser passer,
+convint néanmoins, qu'il serait injuste ou impolitique de le faire
+arrêter. «Un moyen, cependant, nous est offert, ajouta-t-il; prenez
+sur vous de lui donner un ordre de service, attachez-le à votre
+personne comme aide de camp; alors vous l'occuperez et le dirigerez de
+manière à trancher tous ces discours.» Cet avis lumineux fut adopté.
+
+Mais les événements se précipitaient, et rien ne pouvait empêcher le
+trône d'être conquis par Napoléon; ni les villes qu'il devait
+traverser, ni les garnisons qu'il avait rencontrées, ni les troupes
+échelonnées, ni le maréchal Ney, grande victime d'un fatal
+entraînement, et qui brillerait peut-être encore parmi nous, s'il
+avait été défendu dans le même esprit que Ligarius le fut par Cicéron;
+ni, enfin, la présence du frère du roi, qui, roi plus tard, perdit son
+trône pour n'avoir pas assez médité sur ces hautes leçons! La France
+devait encore porter la peine de ses haines intestines, la guerre
+déployer de nouveau ses étendards, Napoléon reparaître, en souverain,
+à la tête d'une puissante armée. Il devait être battu dans une grande
+bataille décisive et Paris revoir ces farouches hordes étrangères, qui
+cette fois, exigèrent des sommes inouïes, pour avoir assuré, chez
+nous, le maintien de leurs princes et le repos de leur pays.
+
+Les Bourbons ne voulurent pas essayer de résister, en France, à
+Napoléon; ils pensaient, quoique ce fût un très mauvais calcul, que
+l'Europe était trop intéressée dans cet événement, pour ne pas y
+prendre une part très active; ainsi, s'étant éloignés momentanément de
+la France, ils avaient recommandé que chacun se soumît au Gouvernement
+de fait qui allait s'établir. Cette injonction fut suivie presque en
+tous lieux; mais quelques officiers ou employés ne s'arrêtèrent pas à
+ce point, et ils firent l'abandon de leurs grades ou emplois. M. de
+Bonnefoux se crut encore plus lié qu'un autre par les bontés du duc
+d'Angoulême; il ne voulait pas, d'ailleurs, coopérer aux maux qu'il
+prévoyait. Il projeta donc de se démettre de sa préfecture et fit ses
+préparatifs pour quitter Rochefort. Mais, malgré la réserve qu'il
+observa, ses desseins furent connus, et il ne tarda pas à se trouver
+dans la position la plus délicate où puisse être placé un homme de
+bien. Nous l'avons vu, jusqu'à présent, dignement agir ou commander
+dans mille situations épineuses; mais enfin, son devoir était écrit;
+et, à la rigueur, il n'avait été louable que de l'avoir bien exécuté.
+Aujourd'hui et dans tous les jours qui vont suivre, il n'aura de
+conseil à prendre que de ses propres inspirations; il faudra qu'il
+foule aux pieds ses penchants, et, quelque parti qu'il prenne, il
+aura de sévères contradicteurs; mais qu'on se pénètre bien de ses
+embarras, qu'on se mette un moment à sa place, qu'on pèse ses motifs,
+et rien, sans doute, ne manquera à sa justification.
+
+M. Baudry d'Asson, colonel des troupes de la Marine ayant appris la
+nouvelle de ses apprêts de voyage était venu chez lui pour remonter à
+la source de ces bruits. La scène fut animée. «Général, on dit que
+vous partez.» «Baudry, vous êtes un ami de trente-six ans, et je puis
+vous le confier, c'est vrai.» «Eh bien, général, je pars aussi et la
+plupart d'entre nous.» Tel fut le début et le sens d'une conversation
+fort longue où tous les arguments du projet furent produits avec
+franchise des deux parts, et à la suite de laquelle le colonel resta
+dans l'inébranlable résolution d'abandonner son poste si le préfet
+maritime quittait lui-même Rochefort. M. Millet, commissaire en chef
+du bagne, remplaça M. Baudry; il y eut ici moins d'épanchement mais le
+même résultat; et M. de Bonnefoux, voyant qu'il ne pouvait rien par la
+persuasion, promit d'y réfléchir pendant la nuit, et, dans tous les
+cas, de ne pas partir sans donner avis à son ami Baudry.
+
+La nuit fut réellement employée à ces considérations difficiles. Il
+s'agissait, d'abord, d'un parti pris dont il fallait se désister;
+mais, surtout pour un homme qui a fait ses preuves, la vraie fermeté
+exclut cette fausse honte de n'oser reculer quand une démarche
+entreprise peut devenir funeste: revenir au bien, c'est montrer de la
+droiture, et non de l'inconstance et de la faiblesse; c'est affermir
+l'autorité et non pas l'ébranler; les inférieurs n'ignorent pas que
+les chefs peuvent errer, mais comme ils voient que, rarement, ils
+savent le reconnaître, ils n'en sont que plus enclins à respecter
+celui qui, par amour pour le bien public, aura sacrifié ses premiers
+jugements ou son intérêt personnel. Ce n'est donc pas sous ce point de
+vue rétréci que le préfet maritime envisagea la question. D'un côté,
+il voyait dans son départ, non ce qui, pour lui, était sans attraits,
+c'est-à-dire son avancement futur et une faveur signalée (car il
+doutait peu du prochain retour de Louis XVIII) mais il pensait à ses
+engagements et à sa réputation: de l'autre, il considérait Rochefort,
+privé momentanément de chefs qui maintenaient les esprits, qui
+rassuraient le port et les habitants, qui contenaient les troupes et
+les forçats; Rochefort, dis-je, livré aux troubles, aux dissensions,
+au désordre; en butte même aux Anglais qui s'approchaient avec leurs
+vaisseaux, et qui, habiles à profiter de nos divisions, auraient
+peut-être saisi cet arsenal, qu'ils n'auraient, probablement, rendu
+aux Bourbons que par la force, ou dans la ruine et le délabrement. Il
+jugeait encore qu'après avoir sauvé Rochefort, ses motifs seraient mal
+appréciés, qu'une disgrâce, en apparence méritée, en serait
+l'inévitable fruit; mais réduisant tout à sa juste valeur, s'oubliant
+entièrement, et ne regardant que ce qu'il croyait être son devoir dans
+le sens le plus intime, il mit un terme à cet examen laborieux, il me
+fit appeler, et il me dit ces paroles si désintéressées: «Avant de me
+devoir à ma personne, je me dois à Rochefort, au dépôt qui m'est
+confié, et aux braves gens que je commande: je sais que je me perds;
+mais il le faut, je cède, et je reste à mon poste.» Bientôt, la
+nouvelle en fut répandue et l'on vit alors ce qu'est un chef
+véritablement aimé. À quel point, fallait-il que le dévouement fût
+porté, puisque les méfiances de l'esprit de parti se turent, et que
+les amis les plus ardents de Napoléon ayant connu le projet de départ
+du préfet maritime, se réjouirent pourtant qu'il ne l'eût pas exécuté,
+ils se félicitèrent qu'il fût resté pour les commander. La suite
+prouva bientôt, combien il était heureux pour Rochefort, qu'il s'y
+trouvât un homme tel que celui à qui s'étaient adressées les instances
+de MM. Millet et Baudry.
+
+Pour moi, quoique je connusse combien M. de Bonnefoux était
+sincèrement persuadé que l'ordre de choses menacé pouvait seul
+prolonger la paix en Europe, je m'attendais à cette détermination;
+mais je ne l'en admirai pas moins.
+
+Le Préfet maritime ne faisait jamais son devoir à moitié; et il n'y
+dérogea pas en cette circonstance. La reconnaissance de Napoléon se
+fit donc publiquement, militairement, en présence des troupes, dont
+plusieurs détachements furent rassemblés, et qui défilèrent, dans le
+jardin de la Préfecture, au son d'une musique mâle et guerrière[242];
+le préfet maritime, avec un nombreux état-major, était placé au centre
+du bassin de gazon de ce jardin. Il éleva la voix, il parla peu, il
+fit ressortir les dangers de la guerre civile, du désordre, de
+l'anarchie et des vues possibles des Anglais sur Rochefort; mais, si
+l'on voyait sur sa physionomie les traces d'un long combat intérieur,
+tout disait aussi, dans ses yeux, qu'un sacrifice jugé nécessaire à la
+patrie ne devait pas être incomplet. Par la suite, il agit donc
+conformément à ses paroles; quelques officiers, quelques hommes
+voulurent par exemple, ne prendre aucune part aux affaires, ou furent
+dénoncés par la police impériale, il usa de son pouvoir, il engagea sa
+responsabilité pour laisser aux uns la faculté de la retraite ou du
+repos, pour adoucir ou faire changer, à l'égard des autres, les
+rigueurs ou les mesures qu'il jugea être mal fondées; mais il fut
+inébranlable dans un dévouement personnel à ses nouvelles obligations.
+
+[Note 242: Comparez dans _l'Histoire de Rochefort_ de MM. Viaud et
+Fleury, t. 1, p. 509 la description de la cérémonie de l'arrivée des
+Aigles qui eut lieu, elle aussi, dans le jardin de la préfecture
+maritime et qui se passa le 26 juin 1815, huit jours après la bataille
+de Waterloo encore ignorée.]
+
+Waterloo fut la péripétie sanglante du drame terrible des Cent jours;
+et Napoléon, abandonnant ses soldats qui se retirèrent dans une noble
+attitude sur les bords de la Loire revint à Paris, demander aux
+Chambres législatives des secours en hommes et en argent. La France
+était envahie sur toutes ses frontières, les esprits étaient très
+divisés; aussi, ne trouva-t-il que des refus auxquels il aurait dû
+s'attendre; et, n'ayant tenu aucune des promesses faites lors de son
+arrivée en France, n'ayant pu obtenir de la cour d'Autriche, ni sa
+femme, ni son fils dont il avait solennellement annoncé le retour aux
+Français qu'il avait trompés, il prononça une seconde abdication qui,
+cette fois, paraissait une formalité tout à fait inutile, et il se
+livra de lui-même à un gouvernement provisoire qui s'établit jusqu'à
+la rentrée du roi, et qui le confia à la surveillance du général
+Beker[243], délégué par ce gouvernement; ainsi, escorté de quelques
+cavaliers ou plutôt gardé par eux, il traversa cette même Loire, où
+son armée n'attendait que lui, et il arriva à Rochefort, où deux
+frégates armées, _La Méduse_ et _La Saale_, devaient être mises à sa
+disposition.
+
+[Note 243: Nicolas Léonard Beker, général de division, comte de
+l'Empire.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+NAPOLÉON À ROCHEFORT
+
+ SOMMAIRE:--Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu
+ la dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de
+ Napoléon.--Mesures prises par lui.--Paroles échangées entre
+ Napoléon et M. de Bonnefoux au moment où l'empereur descendait de
+ voiture.--L'appartement de grand apparat à la préfecture
+ maritime.--Les frégates _La Saale_ et _La Méduse_.--Le capitaine
+ Philibert commandant de _La Saale_.--Ses fréquentes entrevues
+ avec l'empereur.--Discours invariable qu'il lui tient.--Marques
+ d'impatience de son interlocuteur.--Abattement de
+ Napoléon.--Courrier qu'il expédie au gouvernement provisoire pour
+ obtenir le commandement de l'Armée de la Loire.--Il fait demander
+ le vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de
+ Rochefort.--Carrière de l'amiral Martin.--Sa conversation avec
+ l'empereur.--Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur
+ sa demande prématurée de retraite.--L'amiral répond que bien loin
+ d'aspirer au repos il s'était déjà préparé à aller prendre le
+ commandement de l'armée navale que l'on finit par confier à
+ Villeneuve.--Amères réflexions de Napoléon sur les
+ courtisans.--Ce qu'il dit sur la marine.--Arrivée du roi
+ Joseph.--Son aventure à Saintes.--«Vive le Roi».--Napoléon sur la
+ galerie de la préfecture maritime.--Excellente attitude de la
+ population.--L'étiquette de la maison impériale.--L'impératrice
+ Marie-Louise.--Arrivée d'une partie des équipages de
+ Napoléon.--Annonce du voyage de l'archiduc Charles à Paris.--Joie
+ qui en résulte.--Déception qui la suit.--Aucune réponse aux
+ courriers expédiés à Paris.--Débat entre Napoléon et
+ Joseph.--Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre
+ compagnon que Bertrand.--Joseph tente seul l'aventure et
+ réussit.--Paroles qu'il adresse à M. de Bonnefoux en le
+ quittant.--Cadeau qu'il lui fait.--Les ordonnances de
+ Cambrai.--Violente colère de Napoléon contre la famille
+ royale.--Projet d'évasion du capitaine Baudin, commandant _La
+ Bayadère_.--Projet du lieutenant de vaisseau Besson.--Projet des
+ officiers de Marine Genty et Doret.--Hésitations de
+ l'Empereur.--Tous ces officiers furent rayés des cadres de la
+ Marine sous la Seconde Restauration.--Mme la comtesse
+ Bertrand.--Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier
+ de se confier à la générosité du peuple anglais.--Flatteries
+ auxquelles Napoléon n'est pas insensible.--Le général Beker,
+ beau-frère de Desaix.--Son fils, filleul de Napoléon.--Croix de
+ légionnaire remise par le général Bertrand pour ce fils encore
+ enfant.--Singularité de cet acte.--La rade de l'île d'Aix.--Le
+ Vergeroux.--L'empereur offre au préfet maritime ses équipages et
+ ses chevaux qu'il renonce à emmener.--Refus de M. de
+ Bonnefoux.--Souvenir que Napoléon le prie d'accepter.--Paroles
+ qu'il lui adresse.--Le départ de la préfecture maritime.--Cortège
+ de voitures traversant la ville.--L'empereur prend une autre
+ route et sort par la porte de Saintes.--Inquiétude des
+ spectateurs.--La voiture gagne Le Vergeroux par la
+ traverse.--Napoléon en rade passe en revue les équipages.--La
+ croisière anglaise.--En voyant les bâtiments ennemis, l'empereur
+ se rend mieux compte de sa situation.--Il entame des négociations
+ avec les Anglais.--Aucune promesse ne fut faite par le capitaine
+ Maitland.--Nouvelles hésitations de Napoléon. Lettre du capitaine
+ Philibert au préfet maritime.--Ce dernier le charge de remettre à
+ l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier à se
+ rendre à bord du _Bellérophon_.--Conseils donnés à l'empereur par
+ M. de Bonnefoux.
+
+
+La robuste santé de M. de Bonnefoux avait fléchi sous le poids de ses
+occupations sans nombre; mais à l'annonce de l'arrivée de Napoléon, il
+sentit qu'il avait besoin de toute son énergie; le physique se releva
+par l'influence du moral; et, certes! quel moment que celui de
+l'arrivée de cet homme extraordinaire dont la destinée était de ne
+pouvoir plus être vu qu'avec enthousiasme ou déchaînement. Le préfet
+maritime se prépara aux difficultés qui s'élevaient pour lui par ces
+mots d'un grand sens, qu'il proféra, en décachetant la dépêche où il
+apprenait que son hôte futur avait quitté Paris. «Napoléon vient à
+Rochefort! Je sais ce qui m'attend; mais je l'ai reconnu. Ainsi
+Rochefort sera tranquille, et je ferai mon devoir jusqu'au bout!»
+Puis, continuant après une courte réflexion, et comme mû par un
+pressentiment secret qui n'était, peut-être, que l'effet de la vive
+pénétration de sa vaste intelligence: «Mais quel choix pour une
+évasion que ce port de Rochefort qui, situé au fond du golfe de
+Gascogne, pourrait bien, en ce cas-ci, n'être qu'une souricière!»
+Après une nouvelle pause, il ajouta enfin, et toujours les yeux fixés
+sur la fatale dépêche: «Évasion! Napoléon! Souricière! Quels odieux
+rapprochements et qu'ils étaient inattendus!»
+
+Coupant court, alors, à ces pensées importunes, il se leva, sortit de
+son cabinet de travail particulier pour s'occuper de ses devoirs, et
+tout fut bientôt prévu pour le logement, pour le séjour, et pour
+l'embarquement de l'empereur. Les ressorts de la police, les
+règlements d'ordre, les rondes, les patrouilles, les consignes, tout
+fut préparé ou commandé par une tête prévoyante, tout fut maintenu par
+un bras ferme; et, réellement, pendant les cinq jours que Napoléon
+passa à l'hôtel de la préfecture, on n'entendit pas dire que,
+seulement, une rixe eût éclaté dans la ville!
+
+Tout est digne d'étude ou de curiosité dans la vie de Napoléon;
+cependant le récit de son séjour à Rochefort n'existe nulle part[244],
+et c'est cette lacune que je vais essayer de remplir. Après les scènes
+agitées qui vont se présenter, l'esprit se reposera, sans doute, avec
+quelque charme sur la paisible sérénité de celui qui consacra, alors,
+tous ses moments, à alléger le poids de grandes infortunes[245].
+
+[Note 244: Au moment où l'auteur écrit, en 1836.]
+
+[Note 245: Napoléon arriva à Rochefort le 3 juillet 1815. Le
+général Gourgaud s'exprime à cet égard de la façon suivante:
+«J'arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin; je descendis
+à l'hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M.
+de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions. L'empereur arriva
+à huit heures et descendit à la Préfecture où j'étais encore avec le
+Préfet.» Général baron Gourgaud, _Sainte-Hélène, Journal inédit_ de
+1815 à 1818 _avec préface et notes_ par MM. le vicomte de Grouchy et
+Antoine Guillois, _Paris_ 1899, t. I, p. 27.]
+
+Napoléon arriva à la préfecture, toujours escorté ou gardé par le
+général Beker, et suivi du fidèle Bertrand, et de quelques adhérents,
+parmi lesquels on remarquait les généraux Savary, Montholon, Gourgaud et
+M. de Las Cases. Son projet était de s'embarquer pour les États-Unis; et
+le général Beker devait rester auprès de lui jusqu'à son départ. M. de
+Bonnefoux s'avança pour le recevoir: Napoléon le reconnut et lui dit:
+«Je vous croyais malade, M. de Bonnefoux?»--«Sire, je ne le suis plus,
+et j'aurais été désolé de ne pas vous accueillir personnellement.»--«Je
+vous reconnais là, et j'en aurais été fâché aussi.»--À ces mots, il
+s'arrêta un moment, et, faisant, sans doute, allusion à la visite du duc
+d'Angoulême à Rochefort, et au projet qu'avait eu M. de Bonnefoux de
+quitter sa préfecture, il ajouta bientôt: «Je sais ce qui s'est passé,
+et, en vous conservant à votre poste, j'ai prouvé que je vous
+connaissais comme un homme d'honneur.--Oui, continua-t-il, j'aime mieux
+être reçu par vous que par tout autre.»
+
+Involontairement, je m'interromps ici, et, en m'indignant, je me
+demande pour la millième fois, peut-être (et, sans doute, j'en ai
+quelque droit, puisque je refusai de servir activement dans les Cent
+Jours), je me demande, dis-je, comment quelques personnes ont pu
+blâmer M. de Bonnefoux d'avoir surmonté sa maladie pour recevoir
+Napoléon, et d'y avoir mis tant de zèle et d'empressement. Il en est
+même, oui, il s'en est rencontré dont les coupables pensées se sont
+égarées bien plus loin!... Sans m'étendre sur un si déplorable sujet,
+je leur répondrai à tous: «Le Préfet Maritime en agit ainsi parce que
+Napoléon était malheureux; parce qu'il était un homme d'honneur; parce
+qu'enfin le contraire aurait été une insigne lâcheté qui eût sans
+doute flétri le coeur généreux du Roi lui-même!» Eh quoi! Louis XVIII
+avait désiré, en partant, que chacun reconnût le gouvernement qui
+prenait place; Napoléon avait conservé M. de Bonnefoux dans sa
+préfecture; il venait à lui, avec confiance; et cette confiance aurait
+été trahie! Non, cette idée est odieuse, elle doit être mise sur le
+compte de l'esprit de parti, qui seul peut l'expliquer. Quant à M. de
+Bonnefoux, sa conduite, en ce moment, ne fut pas l'objet d'un doute
+pour lui; il crut qu'il n'y avait seulement pas lieu de s'en faire un
+mérite; il persévéra dans la ligne la plus respectueuse; et, pour me
+servir de ses propres expressions: «Il fit son devoir jusqu'au bout!»
+
+Napoléon logea dans l'appartement de grand apparat, qui, jadis, avait
+été embelli pour lui, lorsque, passant à Rochefort, avec l'impératrice
+Joséphine, il allait s'emparer de Madrid, et c'était aussi celui que
+le duc d'Angoulême avait récemment occupé. Jeux bizarres de la
+fortune, et qui donnent lieu à de si graves réflexions!
+
+Napoléon s'informa le plus tôt possible de ses deux frégates; M. de
+Bonnefoux répondit qu'elles étaient prêtes à le recevoir dignement,
+qu'il attendait ses ordres pour lui présenter le capitaine
+Philibert[246], leur commandant; mais qu'il devait ajouter qu'une
+forte croisière anglaise, absente depuis longtemps, venait de
+reparaître devant la rade pour la bloquer. Cette nouvelle inattendue
+fit une vive impression sur l'esprit de l'empereur; il parut alors se
+plaindre, comme d'un conseil perfide qu'on lui aurait donné, de s'être
+rendu à Rochefort, et il fit au capitaine Philibert diverses questions
+sur les Anglais, qu'il renouvela en plusieurs rencontres; mais ce
+capitaine, homme froid, brave et sincère, et ne s'écartant pas de son
+rôle d'officier essentiellement soumis à ses instructions, ne sortit
+jamais de la réponse suivante, ou du sens qu'elle renfermait: «Sire,
+les deux frégates[247] sont à votre disposition, elles partiront,
+quand Votre Majesté l'ordonnera; elles feront tout ce qu'elles
+pourront pour éluder ou pour forcer la croisière; et si elles sont
+attaquées, elles se feront couler, plutôt que de cesser le feu avant
+que Votre Majesté l'ait elle-même prescrit.» L'uniformité de ce
+discours donna même quelquefois des mouvements d'impatience à
+Napoléon, cette impatience était assurément facile à concevoir, par le
+fait de sa position qui devenait si critique, ou par celui de ce
+blocus inopportun; mais tous les hommes n'ont pas le talent d'orner
+leurs discours, et le langage du capitaine Philibert était, sans
+contredit, celui d'un militaire franc et loyal[248].
+
+[Note 246: Philibert (Pierre-Henry), né le 26 janvier 1774 à l'île
+Bourbon était le fils d'un ancien contrôleur et ordonnateur de la
+Marine. En 1786 il entra dans la Marine royale en qualité de
+volontaire. La Révolution le nomma enseigne de vaisseau le 16 novembre
+1793. Il devint successivement lieutenant de vaisseau en 1803,
+capitaine de frégate en 1811 et enfin capitaine de vaisseau de seconde
+classe en 1814. Le capitaine de vaisseau Philibert avait les plus
+beaux états de services; c'était un des meilleurs officiers de la
+Marine impériale et il mérite d'être défendu contre d'injustes
+attaques. Il s'était distingué à la bataille de Trafalgar et avait,
+après le combat, repris le vaisseau _l'Algésiras_ capturé par les
+Anglais. Il avait déjà exercé plusieurs commandements importants et en
+dernier lieu celui d'une division composée des frégates _l'Étoile_ et
+_la Sultane_ qui se signala, au cours d'une croisière dans l'Océan,
+par deux combats contre les Anglais. Blessé plusieurs fois, le
+commandant Philibert était en 1815 chevalier de la Légion d'honneur et
+chevalier de Saint-Louis. Nommé officier de la Légion d'honneur en
+1821, capitaine de vaisseau de première classe en 1822, il mourut en
+1824.]
+
+[Note 247: La seconde frégate était _la Méduse_, commandée par le
+capitaine de frégate Ponée. Ponée (François) né à Granville le 9
+décembre 1775, s'engagea comme matelot en 1790. Aspirant de marine en
+1793, enseigne en 1794, lieutenant de vaisseau en 1802, il était
+capitaine de frégate depuis le 3 juillet 1811. François Ponée avait
+assisté à de nombreux combats, en particulier à celui d'_Algésiras_.
+Il était tombé trois fois entre les mains des Anglais. Devenu
+capitaine de vaisseau en 1820 il prit sa retraite en 1831.]
+
+[Note 248: Comme on le voit, le témoignage de notre auteur, témoin
+absolument désintéressé, justifie de la façon la plus complète le
+capitaine Philibert. Les éditeurs de _Sainte-Hélène, journal inédit de
+1815 à 1818_ par le général baron Gourgaud attaquent au contraire cet
+officier. «Ponée, commandant de _la Méduse_, disent-ils p. 29, note 1,
+offrit à l'empereur de combattre _le Bellérophon_, pendant que _la
+Saale_ (capitaine Philibert) passerait; mais Philibert refusa de jouer
+le rôle glorieux qui lui était réservé». L'inexactitude de ce récit
+résulte du silence de Gourgaud lui-même qui note cependant les
+événements jour par jour et même heure par heure. Ajoutons-le, M. de
+Bonnefoux, aide de camp et cousin germain du préfet maritime et que ce
+dernier traitait comme son fils n'eût pas ignoré cet incident, s'il se
+fût produit. Enfin, il convient de ne pas l'oublier, Philibert était
+capitaine de vaisseau et commandant de la division composée des deux
+frégates. On doit considérer comme absolument invraisemblable
+l'attitude attribuée à son subordonné, le capitaine de frégate Ponée.
+M. de Bonnefoux ne nomme même pas ce dernier et se borne à signaler
+les entrevues du chef de la division avec l'empereur.]
+
+Quelque peiné que parût d'abord Napoléon par cette nouvelle, cependant
+comme il attendait huit ou dix de ses voitures de choix et une
+vingtaine de ses plus beaux chevaux destinés à être transportés aux
+États-Unis, comme il savait que son frère Joseph, l'ex-roi d'Espagne,
+devait bientôt arriver à Rochefort, et que, par-dessus tout, il
+espérait quelque changement important dans les affaires, il se
+familiarisa bientôt avec cette contrariété. Il avait demandé les
+journaux; ceux-ci représentaient l'armée de la Loire comme assez
+considérable; il pensa donc qu'il pourrait se mettre à la tête de
+cette armée; et, au fait, peu lui importait, alors, que Rochefort fût
+étroitement bloqué. Le général Beker était fort inquiet de son côté,
+car il pressentait son projet, et il n'était pas à même d'en empêcher
+l'exécution.
+
+On ne voyait, généralement aussi, à Rochefort, que ce moyen, pour
+Napoléon, de succomber s'il le fallait, comme il convenait à un homme
+tel que lui; mais celui qui, naguère, était débarqué à Cannes avec six
+cents hommes pour conquérir la France, celui qui avait étonné le monde
+de ses faits audacieux, ce véritable _incredibilium cupitor_ de
+Tacite, celui-là même se persuada que son influence sur les soldats de
+la Loire serait nulle, s'il se présentait de son chef et il persista
+dans cette dernière idée, qui prouve combien ses malheurs avaient
+altéré sa résolution et son caractère. Il expédia donc un courrier au
+gouvernement provisoire, pour obtenir de ce fantôme d'administration
+le commandement qu'il désirait d'une armée, qui le demandait avec tant
+d'enthousiasme! Souvent, à Rochefort, Napoléon donna des marques
+d'abattement assez fortes; je sais ce qu'on doit accorder à la rigueur
+du moment; mais encore faut-il relater le fait; il doit même être
+permis d'ajouter, que c'est dans de semblables occasions que peut le
+plus éclater la vraie magnanimité et qu'on est le mieux en position de
+donner ce spectacle tant admiré dans tous les siècles, celui d'un
+homme luttant, avec dignité, calme, courage, contre les plus rudes
+coups de l'adversité!
+
+Napoléon, tranquillisé par le départ de son courrier, auquel, dit-on,
+bientôt après, il en fit succéder deux, attendait une réponse, en
+s'occupant de projets ou de souvenirs, et, parmi ces derniers, celui
+de l'amiral Martin[249] tient une place remarquable. Il avait entendu
+parler, pendant sa campagne d'Italie, de ce vaillant marin qui se
+faisait distinguer, par sa bravoure et ses talents, dans la
+Méditerranée où il commandait alors une escadre. Il était instruit de
+ses démêlés avec le représentant du peuple Niou, qui entravait ses
+élans guerriers par ses arrêtés, et qu'il désespérait en l'assurant,
+avec la colère la plus outrageante et la plus comique, que si les
+Anglais l'attaquaient en force supérieure, il se ferait couler, et
+avec lui, Niou, et tous ses arrêtés. Depuis, l'empereur l'avait connu
+personnellement; il l'avait nommé préfet maritime; et, finalement, il
+avait fait fixer sa pension de retraite, dont l'amiral jouissait à la
+campagne, près de Rochefort[250]. Napoléon voulut le revoir, et il le
+fit demander.
+
+[Note 249: Pierre Martin naquit à Louisbourg (Canada), le 29
+janvier 1752 d'un père originaire de Provence. Il fut élevé à
+Rochefort où son père avait obtenu une place de gendarme maritime
+après la conquête du Canada par les Anglais. Après avoir suivi les
+cours de l'École d'hydrographie de cette ville, il s'engagea comme
+mousse en 1764 à bord de la flûte _le Saint-Esprit_ commandée par le
+chevalier de la Croix, lieutenant de vaisseau. Comme second pilote, il
+servit sous les ordres de M. de Guichen et perdit l'oeil gauche dans
+une de ses campagnes. Il assistait à la bataille d'Ouessant en qualité
+de premier pilote entretenu. Le comte d'Estaing le nomma lieutenant de
+frégate, c'est-à-dire officier auxiliaire. La paix conclue, il
+redevint pilote. On lui donna cependant le commandement d'un petit
+bâtiment _la Cousine_, en station sur la côte du Sénégal et ce fut là
+qu'il connut le chevalier de Boufflers. La Révolution nomma Pierre
+Martin lieutenant de vaisseau en 1791, capitaine de vaisseau le 10
+février 1793, contre-amiral le 17 novembre de la même année. Au
+lendemain du siége de Toulon, il prit le commandement des forces
+navales de la Méditerranée. Il sut montrer les qualités d'un chef
+d'escadre et se distingua notamment au combat des îles d'Hyères le 19
+prairial an III. Vice-amiral le 1er germinal an IV (2 mars 1796), le
+Directoire le nomma en 1797 commandant des Armes à Rochefort et après
+la création des préfectures maritimes il devint préfet du 5e
+arrondissement. Il exerçait encore ces fonctions en 1809 au moment du
+désastre de l'escadre de l'amiral Allemand sur la rade de l'île d'Aix.
+Remplacé par l'amiral Truguet il prit sa retraite et ne rentra dans
+l'activité que pendant les Cent-Jours. La seconde Restauration le raya
+des listes de la Marine. Le vice-amiral Martin mourut à Rochefort le
+1er novembre 1820. Voyez _Précis historique sur la vie et les
+campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget, capitaine
+de frégate (petit-fils de l'amiral), Paris, 1853.
+
+Le général de brigade Bonaparte commandant l'artillerie de l'armée des
+Alpes avait eu des rapports de service avec le contre-amiral Martin,
+chef de l'escadre de la Méditerranée. Ces deux officiers généraux
+appartenaient du reste l'un et l'autre au parti républicain. Il ne
+semble pas que l'empereur s'en soit souvenu avec plaisir. MM. Viaud et
+Fleury paraissent avoir raison lorsqu'ils disent dans leur _Histoire
+de Rochefort_, t. 2, p. 412, à propos de l'amiral Martin: «Napoléon
+n'avait pu lui pardonner ses sentiments démocratiques, sa raideur de
+caractère.»]
+
+[Note 250: Cette propriété s'appelait _la Brûlée_.]
+
+L'amiral Martin, pilote avant la révolution[251], avait été choisi
+pour tenir le journal nautique du duc d'Orléans dans sa campagne avec
+l'amiral d'Orvilliers; plus tard, pendant une station au Sénégal, où
+il commandait un petit bâtiment, il avait, par un grand fond d'esprit
+naturel, tellement gagné les bonnes grâces du fameux chevalier de
+Boufflers, gouverneur de cette colonie, que leurs relations n'ont
+cessé qu'avec la vie.
+
+[Note 251: Dans un compte rendu très étendu et fort remarquable, à
+notre avis, du livre du comte Pouget cité plus haut (_Nouvelles
+annales de la Marine et des Colonies_, t. X, 1853 p. 378 et suiv.), M.
+de Bonnefoux s'exprimait de la façon suivante: «La classe des pilotes,
+dont il est ici question, n'existe plus en France; mais il y a encore
+quelque chose d'analogue dans la marine anglaise. Ces pilotes, que
+l'on qualifiait de la dénomination d'_hauturiers_ et dont les
+fonctions furent supprimées en 1791 étaient destinés à faire des
+campagnes de long cours; ils devaient être très versés dans
+l'astronomie pratique et dans toutes les sciences mathématiques ayant
+trait à l'hydrographie ou à la route des navires dont ils étaient
+spécialement chargés; il est vrai qu'ils ne commandaient jamais la
+manoeuvre à bord des bâtiments, mais le plus souvent ils devaient
+indiquer au commandant quelle était celle qu'ils croyaient plus
+convenable de faire. On voit, par là, de quelle importance un premier
+pilote était à bord et combien il devait posséder de connaissances,
+d'expérience et de jugement.»]
+
+De très beaux services élevèrent ensuite cet officier au grade de
+vice-amiral. Sa taille était trapue, sa force, qui lui servit seule,
+et souvent, à calmer des séditions, était incroyable, son enveloppe
+était dure, grossière ainsi que sa parole; mais son intelligence était
+vive et pénétrante, son caractère noble, son courage bouillant,
+indomptable[252], et je tiens de son secrétaire intime que, quoiqu'il
+eût une capacité distinguée pour les affaires, il aimait pourtant à
+voir que, généralement, on ne la soupçonnât même pas. Il avait un
+frère, contre-maître dans le port de Rochefort, qu'il n'avait jamais
+voulu faire avancer, parce qu'il s'adonnait au vin, mais il avait
+amélioré son existence, il l'avait souvent à dîner avec lui, et le
+maréchal Augereau fut, un jour, charmé de la manière franche, sensible
+et spirituelle avec laquelle il lui avait présenté ce frère, dans sa
+préfecture, et à l'instant de se mettre à table.
+
+[Note 252: Dans le compte rendu mentionné plus haut, M. de
+Bonnefoux rend hommage aux éminentes qualités de l'amiral Martin.
+«Prisonnier de guerre sur parole à cette époque et ne pouvant, par
+conséquent, servir activement sur nos bâtiments armés, j'étais un des
+aides de camp de ce préfet (le baron Casimir de Bonnefoux). Ce fut
+pour moi une excellente occasion de connaître l'amiral Martin dont
+j'avais tant entendu parler et de m'approcher de lui. J'en saisissais
+tous les prétextes avec empressement car tout, en cet homme
+extraordinaire, m'attirait et me fascinait. Il s'aperçut bien vite du
+charme et du plaisir que j'éprouvais à le voir et il avait la bonté de
+me retenir auprès de lui toutes les fois que j'allais lui rendre mes
+devoirs et que, par discrétion, je voulais abréger mes visites. Je me
+convainquis alors que tout ce que j'avais ouï dire de son grand coeur,
+de son esprit pénétrant, de son caractère ferme et décidé, de sa
+valeur incomparable, était encore au-dessous de la vérité, et jamais
+je ne quittais sa présence sans être pénétré pour lui d'une admiration
+toujours plus vive, d'un respect toujours croissant. Jamais aucun
+autre amiral n'a produit en moi une impression aussi profonde; de tous
+ceux que j'ai connus, c'est lui certainement que j'aurais suivi à la
+mer avec le plus de confiance, de dévouement et d'abandon, s'il avait
+repris le commandement d'une escadre.»]
+
+Tous ces traits, que connaissait Napoléon, lui plaisaient extrêmement,
+aussi éprouva-t-il du plaisir à revoir l'amiral Martin; mais, bientôt,
+surpris de le trouver encore si vert, il lui témoigna un
+mécontentement obligeant d'avoir fait connaître, il y avait quelques
+années, qu'il désirait obtenir sa retraite. L'amiral avait été fort
+loin d'y jamais penser; au contraire, il avait appris, vers cette
+époque, qu'il avait été désigné par l'empereur pour prendre, à Cadix,
+le commandement de l'armée navale, qui se mesura si malheureusement
+ensuite contre Nelson à Trafalgar, et il avait été trop flatté de ce
+choix (que l'intrigue fit malheureusement changer), pour même hésiter.
+Il répondit donc en se récriant sur le fait de cette demande de
+retraite, et il ajouta qu'en attendant l'ordre de commander l'armée,
+ses apprêts de voyage avaient été faits et qu'il serait parti à la
+minute. Napoléon l'écouta avec une sombre attention, et après lui
+avoir encore demandé si, vingt fois, il n'avait pas énoncé le désir de
+se retirer du service, il s'exprima avec beaucoup de force et
+d'amertume sur la triste condition des princes de ne pouvoir tout
+vérifier par eux-mêmes et sur les menées coupables des ambitieux, à
+qui tous les moyens sont bons pour éloigner les plus dignes
+compétiteurs. C'est alors qu'il fit des réflexions bien justes et bien
+tardives sur la marine, et qu'il assura, en jetant un regard
+significatif sur l'amiral et sur M. de Bonnefoux, qu'il se reprochait
+bien de ne pas avoir suivi son inclination, souvent traversée, de
+récompenser plus qu'il n'avait fait ceux qu'il avait jugé, lui-même,
+devoir l'être davantage.
+
+Joseph arriva[253]; il logea aussi à la préfecture, où sa présence
+produisit un moment de diversion. J'ignore si Napoléon sut qu'en
+passant par Saintes, Joseph avait entendu sous ses fenêtres quelques
+partisans des Bourbons crier: «Vive le Roi!» Le drapeau tricolore
+flottait encore en cette ville, et, croyant que l'ovation s'adressait
+à lui, comme ancien roi d'Espagne, Joseph avait prié le sous-préfet
+d'empêcher ces jeunes gens de se compromettre par un hommage aussi
+bruyant. On rit de cette méprise qui était feinte, peut-être, de la
+part de Joseph, et qui, d'ailleurs, était assez naturelle; mais rien
+de pareil n'eut lieu à Rochefort.
+
+[Note 253: Le roi Joseph arriva le 5 juillet à Rochefort.]
+
+Napoléon, souvent avec son frère, souvent seul, portant un habit
+bourgeois vert, se promenait fréquemment tête nue, ou avec un chapeau
+rond, sur une galerie de la Préfecture, alors non vitrée et qui domine
+le port ainsi que le jardin. Des curieux, et qui ne l'eût pas été!
+accouraient des environs, pour arrêter un moment leurs regards sur
+lui; on causait, on faisait ses réflexions, les uns censuraient, les
+autres admiraient, mais à voix basse; on comprit ce qu'on devait de
+respect à l'objet le plus étonnant des vicissitudes de la fortune; et
+chacun sentit et remplit si bien des devoirs parfaitement tracés, que
+jamais un geste déplacé, une conversation élevée ne trahirent ni
+l'amour ou l'admiration, ni la haine ou l'emportement. Seulement, le
+soir, quand Napoléon tardait trop à paraître sur la galerie, ou,
+quand cédant aux désirs qu'on lui faisait connaître, il venait à se
+montrer, il était appelé ou remercié par des cris de: Vive l'empereur,
+auxquels, en se retirant, il répondait avec un salut de la main.
+
+Napoléon conservait, à Rochefort, l'étiquette et le décorum de la
+souveraine puissance, autant au moins que les localités et les
+circonstances le permettaient. C'est donc en se modelant sur ces
+formalités que se faisaient les présentations et le service de son
+appartement. Il mangeait, même, seul, quoique son frère Joseph habitât
+le même hôtel, et quoique l'amitié parfaite du général Bertrand
+semblât aussi réclamer une exception: il se privait là d'un grand
+plaisir; et l'on a peine à concevoir que ce fût le même homme aux
+formes républicaines, qui en forçant le Conseil des Cinq Cents à
+Saint-Cloud, avait prescrit aux grenadiers de tourner leurs
+baïonnettes sur lui «si jamais, il usait contre la liberté d'un
+pouvoir qu'il avait fallu conquérir pour en assurer, disait-il, le
+triomphe».
+
+On avait fait courir le bruit à Rochefort, que l'impératrice
+Marie-Louise s'était rendue à l'île d'Elbe pendant que Napoléon y
+avait séjourné, un frère du préfet maritime qui habitait l'hôtel de la
+préfecture, en fit, une fois, la question à une personne qui s'était
+trouvée, elle aussi, à l'île d'Elbe pendant ce même temps. Nous avions
+entendu un aide de camp nous raconter, comme témoin, la manière
+romanesque dont l'impératrice avait appris à Blois, où elle s'était
+réfugiée, la nouvelle de la première abdication de Napoléon: aussi ne
+fûmes-nous pas surpris d'entendre qu'on ne pensait même pas qu'aucune
+tentative d'entrevue eût été essayée de sa part.
+
+On a su, depuis, qu'un mariage secret avec le général autrichien
+Neipperg avait ratifié des relations intimes qui suivirent de près
+cette abdication, et qui étaient trop évidentes, par leurs suites,
+pour n'avoir pas nécessité ce mariage. Napoléon eut certainement
+beaucoup à déplorer son alliance avec la maison d'Autriche, par la
+confiance qu'elle lui inspira, par le désespoir légitime où elle
+plongea Joséphine, et par la tournure fâcheuse et précipitée que
+prirent ses affaires à compter de ce moment. C'est ainsi qu'échoue la
+prévoyance humaine: l'empereur se crut, alors, en état de tout braver
+et jamais on n'osa moins impunément.
+
+Cependant, une partie des équipages de Napoléon était arrivée; Joseph
+allait s'éloigner pour se rendre aux États-Unis. Les alliés dictaient
+à Paris leurs inflexibles conditions, Louis XVIII avait reparu sur la
+frontière et Napoléon persistait à ne pas vouloir se joindre à l'armée
+de la Loire. Il ne recevait pas de réponse de ses courriers, et la
+tristesse était empreinte sur les figures, lorsque les journaux
+annoncèrent que l'archiduc Charles arrivait à Paris pour un objet
+important à discuter avec le Gouvernement provisoire; l'espoir reprit
+promptement le dessus; mais ce fut un vide encore plus profond quand
+on vit que ça n'avait été qu'une fausse lueur, et que la nouvelle ne
+se confirmait point.
+
+Quelle destinée pour celui qui avait été le dominateur des événements
+que d'en être devenu le jouet! Il semble que, puisque Napoléon ne
+voulait plus tenter les hasards des combats, il était plus naturel
+qu'il allât se jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche, son
+beau-père, que de se rendre à Rochefort avec la presque certitude d'y
+être bloqué par des bâtiments ennemis.
+
+On revint alors à s'occuper des frégates, de la croisière anglaise, du
+départ de Joseph, et enfin de projets d'évasion. L'impassible
+Philibert était toujours dévoué et prêt à tout; mais la croisière
+s'accroissait et elle redoublait de vigilance. Joseph voulait,
+d'ailleurs, que son frère partît seul avec lui, ou sans autre suite
+que le brave et fidèle Bertrand; mais Napoléon ne voulait point
+s'échapper tout à fait en fugitif; il voulait ses courageux adhérents,
+ses chevaux et son train impérial de maison. Joseph insistait en
+disant qu'avec de l'or, des billets de banque, des diamants, il
+suffisait de gagner les États-Unis et qu'ensuite on obtiendrait
+l'arrivée très précieuse d'amis aussi sincères; mais Napoléon montrait
+toujours de la répugnance, alléguant qu'il ne pouvait agir comme
+Joseph, souverain secondaire, disait-il, ou comme l'aurait pu faire,
+en semblable circonstance, un monarque successeur d'une longue suite
+de rois.
+
+Joseph, dans ces scènes critiques, fit preuve de beaucoup de
+sang-froid, d'unité de dessein et de liberté d'esprit; il prit donc
+son parti et fit une heureuse traversée[254] que, par la suite,
+Napoléon, dans ses intérêts personnels, dut bien regretter de n'avoir
+pas tenté de partager[255].
+
+[Note 254: Joseph partit sur un bâtiment américain qui vint le
+prendre vers l'embouchure de la Gironde. Chateaubriand, comme on le
+verra ci-après, dit que ce bâtiment était danois; cette question de
+nationalité ne présente bien entendu aucune importance.]
+
+[Note 255: Rapprochez le passage suivant des _Mémoires
+d'Outre-tombe_ de Chateaubriand, édition Biré, t. IV, p. 67: «Depuis
+le 1er juillet, des frégates l'attendaient (Napoléon) dans la rade de
+Rochefort; des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs
+inséparables d'un dernier adieu l'arrêtèrent... Il laissa le temps à
+la flotte anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux
+lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti
+que prit son frère Joseph), mais la résolution lui faillit en
+regardant le rivage de la France. Il avait aversion d'une république;
+l'égalité et la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il pensait à
+demander un asile aux Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce
+parti? disait-il à ceux qu'il consultait.» «L'inconvénient de vous
+déshonorer, lui répondit un officier de Marine, vous ne devez pas même
+tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler
+pour vous montrer à un schelling par tête.»]
+
+Joseph eut, avant son départ, une entrevue avec M. de Bonnefoux; il
+lui parla avec reconnaissance, avec effusion, il le pria d'accepter
+une tabatière d'or embellie de son chiffre en brillants et il lui dit
+affectueusement: «Ceci n'est qu'un souvenir d'amitié, mais, si vous
+êtes persécuté pour vos soins nobles et délicats, venez me trouver, et
+tant que mon coeur battra, ce sera pour désirer de partager avec vous
+ce que la fortune m'aura laissé!»
+
+Louis XVIII était en route pour la capitale, et Napoléon ne recevait
+pas de nouvelles particulières de Paris. Il eut connaissance de deux
+ordonnances datées de Cambrai relatives à la poursuite et à la mise en
+jugement de quelques uns des hauts personnages qui, avant le départ du
+Roi, avaient reconnu la puissance impériale. Napoléon, qui y vit
+figurer les hommes qui lui étaient le plus chers, éprouva un vif
+sentiment de douleur, auquel il faut, sans doute, attribuer des
+expressions très dures qu'il prononça contre la famille royale.
+
+Ces expressions, cependant, ne peuvent être complètement justifiées,
+car la position de Napoléon était fâcheuse, il est vrai, mais elle
+était le résultat de circonstances auxquelles il avait eu la part la
+plus fatale. De ces sarcasmes, Napoléon revint ensuite à la disette de
+communications écrites où on le tenait de Paris; et faisant allusion à
+cet essaim de flagorneurs et d'intrigants, au coeur rongé par l'envie,
+qui, le visage riant et toujours tourné vers la fortune, sont la peste
+des cours et le fléau des princes, il exhala sa bile avec une
+véhémente richesse d'expressions, en accablant ceux que sa mémoire lui
+venait offrir, d'épithètes caustiques et peut-être trop méritées.
+
+Les événements se succédaient avec rapidité, et le moment était venu
+de s'arrêter à un parti: l'armée de la Loire fut remise sur le tapis;
+toutefois ce moyen de vaincre ou de mourir militairement les armes à
+la main, fut écarté de nouveau, par les mêmes raisons qui paraissent
+si peu motivées; et ce fut heureusement pour la France, qui aurait eu
+encore à gémir de plaies civiles, peut-être plus profondes que les
+précédentes.
+
+Plusieurs projets d'évasion furent alors présentés, principalement par
+le capitaine Baudin[256] qui commandait _La Bayadère_, corvette
+mouillée dans la Gironde, et qui n'a été rappelé au service qu'en
+1830. Celui du lieutenant de vaisseau Besson[257], sur un bâtiment de
+commerce danois[258], à sa consignation, aurait très probablement
+réussi: il ne s'agissait que de s'enfermer pendant quelques heures
+dans une cachette destinée aux marchandises de contrebande et de
+s'exposer, sous pavillon neutre, à être visité par la croisière
+anglaise. Celui des officiers de Marine Genty[259] et Doret[260] était
+plus aventureux, mais, dans le beau temps de l'été, il laissait
+espérer beaucoup de chances de succès. Il consistait à partir sur une
+embarcation légère avec un bon nombre de personnes bien armées, à
+filer sous la terre après le coucher du soleil et à gagner le large;
+là, le premier bâtiment rencontré aurait été acheté, ou emporté de
+force et conduit aux États-Unis. Cependant, après avoir d'abord semblé
+se décider en faveur du projet de M. Besson qui, comme ses camarades,
+y mit une parfaite abnégation personnelle, Napoléon retomba dans ses
+incurables idées de prétendue dignité, et, toujours combattu, il parut
+y renoncer.
+
+[Note 256: Baudin (Charles), né à Paris, le 21 juillet 1784, était
+le fils du Conventionnel Baudin (des Ardennes). Il entra dans la
+Marine comme novice en 1799 et passa ensuite l'examen d'aspirant.
+Enseigne de vaisseau en 1804, lieutenant de vaisseau en 1809, il était
+capitaine de frégate depuis le 22 août 1812. Aspirant de Marine sur la
+corvette _le Géographe_, il prit part à une campagne de découvertes de
+1800 à 1804. Enseigne de vaisseau, il perdit le bras droit dans le
+combat soutenu le 15 mars 1808 par la frégate _la Sémillante_. En
+1812, il commandait _la Dryade_ au moment de son combat. Mis à la
+retraite à l'âge de trente-deux ans le 18 avril 1816, Charles Baudin
+demanda l'autorisation de commander pour le commerce et s'inscrivit au
+port de Saint-Malo comme capitaine au long cours. Plus tard, il fonda
+une maison de commerce au Havre. Rappelé à l'activité après la
+Révolution de 1830 en qualité de capitaine de frégate, il fut promu
+capitaine de vaisseau le 6 janvier 1834, contre-amiral le 1er mai
+1838, vice-amiral le 22 janvier 1839. Il commanda l'escadre du Mexique
+en 1838 et 1839 et se signala par la prise du Fort de Saint-Jean
+d'Ulloa. Enfin Napoléon III l'éleva le 27 mai 1854 à la dignité
+d'amiral. L'amiral Baudin mourut le 7 juin de la même année. Il était
+sénateur et Grand-Croix de la Légion d'honneur.]
+
+[Note 257: Besson Jean, dit Victor, né à Angoulême, le 28 janvier
+1781, s'engagea comme mousse et passa plus tard l'examen d'aspirant.
+Enseigne auxiliaire en 1804, enseigne entretenu en 1811, il était
+lieutenant de vaisseau depuis le 6 janvier 1815. Le général Rapp
+l'avait au mois de juin 1813, nommé lieutenant de vaisseau provisoire
+pour sa belle conduite au siège de Dantzick. Il s'était également
+distingué lors du combat livré par la frégate _la Minerve_. Rayé des
+cadres de la Marine en 1816, M. Besson entra plus tard au service du
+Pacha d'Égypte. Il devint vice-amiral de la Marine égyptienne et
+mourut à Alexandrie le 12 septembre 1837.]
+
+[Note 258: Ce bâtiment de commerce danois était un brick appelé
+_la Magdeleine_. Il appartenait à F. F. Frühl d'Oppendorff. Le gendre
+de ce dernier, le jeune lieutenant de vaisseau Besson le mit à la
+disposition de l'empereur.]
+
+[Note 259: Genty (Benoît), né à Bordeaux, le 21 décembre 1771,
+commença par naviguer au commerce. Il était lieutenant de vaisseau
+entretenu depuis le 11 juillet 1811. Attaché pendant la campagne de
+1814 à l'artillerie du 6e corps d'armée, il servit avec la plus grande
+distinction.]
+
+[Note 260: Doret (Louis-Isaac-Pierre-Hilaire), né le 13 janvier
+1789, s'engagea comme mousse en 1801. Aspirant de 1ère classe en 1811,
+enseigne en 1812, le Gouvernement de la seconde Restauration le raya
+des listes de la Marine le 23 août 1815. C'était également un
+excellent officier qui avait montré la plus haute intrépidité dans le
+combat livré en 1813 par _la Dryade_, que commandait Charles Baudin.
+Après la Révolution de 1830, il rentra dans le Corps, devint
+lieutenant de vaisseau en 1831, prit part à l'expédition du Mexique et
+à la prise de Saint-Jean d'Ulloa en qualité de chef d'état-major de
+l'ancien commandant de _la Dryade_ le contre-amiral Baudin. M. Doret
+fut promu capitaine de frégate en 1839 et capitaine de vaisseau en
+1844.]
+
+Il ne résulta de ces indécisions et des rumeurs qui s'en propagèrent,
+que la divulgation des efforts généreux de ces hardis marins, et le
+ministre de la Restauration eut l'illibérale rudesse de les rayer des
+listes de la Marine et de briser violemment ainsi la carrière
+d'officiers, dont le crime était d'avoir servi un autre souverain que
+le roi, qui, en pareille position, aurait été servi avec le même zèle,
+avait lui-même engagé à reconnaître. Je l'avoue, je n'ai jamais
+compris ces rigueurs impolitiques; les Ordonnances de Cambrai avaient
+parlé, tout devait être dit! et qu'en est-il résulté? Le temps, ce
+grand maître qui rectifie tant de jugements, le temps, même pendant
+les règnes de Louis XVIII et de Charles X, a amené la grâce de presque
+tous les prévenus atteints par ces Ordonnances; mais les officiers
+rayés des cadres, ainsi que bien d'autres subalternes, quoique
+rétablis pour la plupart, sur les listes, depuis la Révolution de
+1830, n'en ont pas moins perdu, pendant longtemps, leurs grades si
+légitimement acquis, leurs moyens d'existence si chèrement achetés,
+leurs droits à l'avancement; et les ministres, par ces réactions
+odieuses dans les emplois inférieurs, ouvrirent la porte à d'infâmes
+délations qu'on fut fondé à attribuer aux royalistes, dont, par là,
+les sentiments furent compromis.
+
+Mme la comtesse Bertrand[261] était effrayée de ces tentatives où,
+naturellement, son coeur redoutait une séparation d'avec son mari,
+qui, dans ces expéditions, aurait, seul et sans elle, partagé les
+hasards de Napoléon. Épouse, mère, et ayant avec elle ses deux
+enfants, ce n'était pas sans une terreur encore plus profonde qu'elle
+devait penser aux paroles du capitaine Philibert dont elle était
+probablement instruite, ainsi qu'à ses propositions foudroyantes de se
+faire couler bas. En proie aux plus affreux combats qui puissent se
+livrer dans le coeur d'une femme, toute à l'honneur de son mari qui ne
+se séparait pas d'un dévouement absolu, mais rappelée involontairement
+à des sentiments d'effroi par le cri de la nature, cette mère
+malheureuse, digne de l'intérêt et du respect les plus réels, ne
+voyait, ne pouvait voir d'autre ressource que de s'abandonner à la
+générosité des Anglais. C'est pénétrée de cette idée que, jusqu'à
+trois fois, dit-on, pâle, égarée, traversant les appartements avec le
+désespoir peint sur les traits, elle avait abordé Napoléon, avait
+embrassé ses genoux; et là, s'exprimant avec le langage de l'âme, elle
+lui avait représenté le peuple britannique comme un peuple magnanime,
+et elle lui avait dépeint un séjour de sa personne en Angleterre,
+comme devant être charmé, honoré, par le sentiment profond que cette
+nation devait avoir de sa grandeur et de ses exploits miraculeux.
+
+[Note 261: MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois dans
+leurs notes sur les _Mémoires_ de Gourgaud, p. 37, note 1 parlent de
+Mme la comtesse Bertrand dans les termes suivants: «Mme de Montholon,
+dans ses _Souvenirs_, dit qu'elle était fille de l'Anglais Dillon,
+nièce de Lord Dillon et qu'elle avait été élevée en Angleterre.
+Parente par sa mère de Joséphine, ce fut l'empereur qui la maria à
+Bertrand et la dota.»]
+
+Napoléon se sentit touché à ce projet d'une exécution si facile,
+développé d'un ton de si parfaite conviction et embelli d'un prestige
+caressant de flatterie, auquel il est vrai que le coeur humain ne
+sait, peut-être, jamais fermer tout accès. Qui pourrait se vanter d'y
+être insensible, si Napoléon céda, encore une fois, à son empire, s'il
+put oublier que tout, en Angleterre, est calculé, et que si le
+Gouvernement y montre parfois de la philanthropie, c'est que, sans
+doute, elle s'allie avec ses intérêts matériels? Cependant Napoléon
+avait trop haï, trop méprisé les Anglais, pour rien promettre encore,
+et il se contenta d'ordonner, en ce moment, que les apprêts fussent
+faits pour se rendre en rade, soit à bord de ses frégates, soit à
+l'île d'Aix qui protège cette rade, et dont les forts étaient servis
+par les troupes de la Marine.
+
+Le général Beker apprit cette détermination avec beaucoup de plaisir;
+il était évident qu'il était impossible à ses cavaliers et à lui
+d'entraver en rien les desseins de Napoléon, et de l'empêcher, s'il
+l'eût voulu, d'aller se faire saluer de nouveau par l'armée de la
+Loire, du titre de général et d'empereur. Le général Beker avait été
+disgracié par Napoléon, et, comme on lui avait supposé des motifs de
+mécontentement, dont, au surplus, sa conduite à Rochefort prouve qu'il
+avait glorieusement déposé les souvenirs, le Gouvernement provisoire
+avait cru pouvoir le charger d'une mission, qui n'était compliquée
+qu'en raison du personnage. En effet, il ne s'était agi, d'abord, que
+d'arriver au port et d'y voir l'ex-empereur s'embarquer; mais la
+présence de la croisière anglaise, la variété des projets qui se
+traversèrent, surtout les longues irrésolutions qui s'en suivirent,
+devinrent bientôt de grandes difficultés. Le projet de départ de
+Rochefort pour la rade répandit donc beaucoup de calme dans les
+agitations du général Beker, et son esprit fut soulagé d'une pesante
+responsabilité.
+
+Beau-frère de l'héroïque Desaix[262], à qui, ainsi qu'à Kellermann,
+l'on assure que Napoléon dut le gain de la fameuse bataille de
+Marengo, d'où se déroulèrent ses destinées, le général était père d'un
+jeune enfant que Napoléon avait tenu sur les fonts baptismaux. Il
+voyait avec regrets que Napoléon quittait la France avec l'idée,
+peut-être, que lui, général Beker, eût sollicité cette mission, ou
+qu'il avait agi, en la remplissant, avec haine et rancune. Tourmenté
+de cette pensée qui honore son caractère, il s'en ouvrit au général
+Bertrand, et il lui dit qu'il serait au comble du bonheur, s'il
+pouvait apprendre que Napoléon n'entretenait pas de semblables
+préventions; qu'une manière qui lui paraissait naturelle et sincère de
+prouver à lui et à tous qu'il n'en était rien, serait de se rappeler
+que le jeune Beker était son filleul; à ce titre, un témoignage
+d'intérêt, un léger présent, en forme de souvenir, serait très
+précieux à son coeur. Le général Bertrand promit d'en parler à
+Napoléon, qui, après quelques réflexions, et sans charger le général
+Bertrand d'aucune parole particulière sur son message, lui remit, afin
+d'être délivré au général Beker, et pour son fils, encore enfant, une
+simple croix de légionnaire. Le général Bertrand s'acquitta assez
+publiquement de cette injonction, dont l'intention ne put pas être
+expliquée; car avec le don de cette décoration, ne pouvait pas exister
+la faculté de la porter; ainsi, l'on ne put s'accorder à décider si
+Napoléon avait entendu répondre avec ironie, complaisance ou dédain, à
+la demande du beau-frère de son ami, et du père de son filleul.
+Toujours est-il que ce fils de Beker, mort depuis d'une manière
+funeste, le jour même où il allait contracter un grand mariage, s'est
+montré, par sa bravoure pendant la guerre d'Espagne, en 1823, aussi
+digne qu'aucun de ceux qui ont été décorés par les mains de
+l'empereur, de porter ce signe de l'honneur; et qu'alors, il mérita
+sur le champ de bataille, et sa croix, et le droit de la placer sur sa
+poitrine.
+
+[Note 262: Le général Beker avait épousé la soeur du général
+Desaix.]
+
+La rade de l'île d'Aix est à quatre lieues de Rochefort, mais pour
+abréger la route, il est ordinaire de ne prendre un canot qu'au
+Vergeroux; c'est un village situé sur les bords de la Charente à trois
+quarts d'heure de marche de la ville. Quand l'instant du départ fut
+fixé et arrivé, les voitures entrèrent dans la cour de la Préfecture;
+et les embarcations nécessaires pour Napoléon et pour sa suite se
+rendirent au Vergeroux.
+
+Napoléon ne voulut pas se séparer du préfet maritime sans lui donner
+quelque témoignage de gratitude. Déjà, comme prélude de marques plus
+considérables de générosité, il lui avait offert de garder, en
+propriété, ses équipages et ses chevaux (qui étaient d'une haute
+valeur) et qu'il renonçait à emmener; mais le préfet maritime avait
+pris la liberté de refuser, en lui disant qu'il n'avait été soutenu
+dans les soins infinis dont voulait bien parler Napoléon, que par le
+seul désir de remplir convenablement ses devoirs, et que toute preuve
+de satisfaction autre qu'une simple approbation, lui serait
+extrêmement pénible. Napoléon n'avait pas insisté, mais à l'instant de
+partir, il dit à M. de Bonnefoux: «J'ai longtemps cherché comment
+m'acquitter envers vous, que j'ai trouvé si différent, en général, de
+ceux à qui, jusqu'à présent, j'ai pu faire quelques offres et qui,
+cependant, avez bouleversé et épuisé votre maison pour moi et pour les
+miens. Je conçois parfaitement vos scrupules, mais, quelque purs
+qu'ils soient, j'espère que vous accepterez cette boîte dont la
+simplicité ne peut vous effaroucher, et qui n'aura de prix que celui
+que vous pourrez y attacher et que je voudrais pouvoir lui donner.»
+
+Cette boîte était d'or, le dessus portait un N en diamants, et comme
+M. de Bonnefoux paraissait chercher un prétexte de refus: «Je le vois,
+dit Napoléon, vous craignez qu'elle ne contienne quelque chose; mais,
+tranquillisez-vous, elle est absolument vide et elle est digne de
+vous!» Il accompagna ces mots d'un sourire, et quand on sait que les
+six ans qui se succédèrent furent de longs jours de captivité, où,
+sans doute, le malheur ne fut pas assez respecté, quand on pense
+qu'alors, irrévocablement éloigné de sa femme, de son fils et du
+théâtre de ses actions prodigieuses, aucun autre sourire ne revint
+probablement épanouir ses lèvres contractées par l'infortune et le
+chagrin... on ne peut, en revenant sur ces adieux touchants, concevoir
+assez combien le coeur de Napoléon devait renfermer d'amers
+pressentiments et combien il dut prendre sur lui, pour donner à ce
+présent mémorable, le prix le plus élevé qu'il pût posséder: celui de
+paraître partir d'une âme reconnaissante et d'un coeur momentanément
+satisfait.
+
+À l'arrivée des voitures[263], la population de Rochefort inonda les
+rues et afflua aux fenêtres des maisons situées sur la route présumée
+de Napoléon, c'est-à-dire depuis l'hôtel de la préfecture jusqu'à la
+porte de la Rochelle. L'escorte était à son poste; les voitures se
+remplissent, le signal est donné, le cortège entre en mouvement; et,
+avec un grand fracas, il précipite sa course, il traverse la ville, et
+il se dirige vers le rendez-vous de l'embarquement. Les stores de la
+plupart des voitures étaient baissés, et l'on n'avait pu voir Napoléon
+lui-même dans aucune d'entre elles; mais il suffit que l'on pensât
+qu'il en occupait une, pour ne s'écarter nulle part de l'attitude du
+respect. Bien qu'on sût que le roi touchait aux portes de la capitale,
+bien que des drapeaux blancs s'arborassent sur divers points,
+cependant les ordres pour la tranquillité publique furent encore si
+bien entendus et exécutés, que pas une irrévérence ne vint troubler
+cette marche et ce départ, remarquables seulement par des saluts de
+«Vive l'empereur!»
+
+[Note 263: Voyez le récit de Gourgaud à la date du 8 juillet: «À
+quatre heures on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. À 5
+h. 10, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des
+regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte;
+nous courons quelques dangers. À sept heures et quelques minutes, Sa
+Majesté aborde _la Saale_.»]
+
+J'avais aussi partagé la curiosité publique, j'étais placé à une
+croisée d'une maison voisine qui dominait, à la fois, la cour et le
+jardin de la Préfecture. Je me félicitais d'être assuré que Napoléon,
+cet élément de guerre, qui pouvait si facilement armer les Français
+contre les Français, eût enfin pris le parti de quitter la France;
+mais je ne pouvais maîtriser cet attendrissement secret qui s'attache
+aux grandes infortunes, et je m'y livrais en silence lorsqu'un nouveau
+bruit se fit entendre. Une belle voiture sortit de la cour des
+remises, traversa la porte grillée du jardin et vint s'arrêter au bas
+de la terrasse, en face de la porte d'entrée des appartements du
+rez-de-chaussée de l'hôtel; la portière s'ouvrit et la voiture
+attendit.
+
+Mille idées se croisaient dans mon imagination quand, tout à coup, je
+vois apparaître Napoléon lui-même, que je croyais parti, et M. de
+Bonnefoux. Ils sortent, absolument seuls, de la Préfecture, et ils
+s'avancent: Napoléon a son costume favori, veste et culottes blanches,
+bottes à l'écuyère, habit vert d'uniforme avec épaulettes de colonel,
+son épée jadis si terrible, et le petit chapeau tant connu. Quelque
+chose de sévère est répandu sur ses traits; mais son pas précipité,
+révèle une vive agitation intérieure. Il traverse la terrasse, il en
+descend l'escalier, il s'appuie sur le marchepied de la voiture; il se
+retourne alors, il s'efface vers M. de Bonnefoux en écartant le bras
+gauche comme pour découvrir son coeur qui doit renfermer tant
+d'amertume, tant de combats, tant de déchirement; il prononce un
+nouvel et éternel adieu à la France et à lui... et il est emporté,
+avec la promptitude de l'éclair, vers la porte de Saintes qui est
+située au nord de la ville.
+
+Il est facile de le concevoir, ce départ mystérieux, cette apparition
+tout à fait inattendue, la rapidité, la variété de la scène, cette
+dernière pause surtout qui semblait dire: «Vous ne me verrez plus!»,
+tout aurait sans doute porté ma première émotion à son comble, si les
+cris redoublés: «Où va Napoléon?», qui sortirent naturellement de
+toutes nos bouches ne fussent venus occuper puissamment nos esprits.
+L'inquiétude était visible, et l'on se perdait en conjectures; mais
+nous apprîmes bientôt que la voiture, après être sortie par la porte
+de Saintes, avait pris sur la gauche pour rejoindre la route du
+Vergeroux; et il paraît qu'on avait seulement voulu éviter les
+hommages ou les regards[264].
+
+[Note 264: Le préfet maritime fit l'observation, car tout se
+remarque, dans l'existence d'hommes comme Napoléon, que deux membres
+de sa famille avaient vu: l'un le colonel de Campagnol, les débuts
+militaires du futur empereur dans son régiment d'artillerie, l'autre,
+lui-même, préfet maritime à Rochefort, le terme de sa carrière
+politique. Comparez _Mémoires_, p. 19, note 1. (_Note de l'auteur._)]
+
+Napoléon, en rade, passa en revue les équipages et les troupes si
+dévouées, qui étaient en très bon état; cet appareil de guerre lui
+plut, quoiqu'il ne dût lui paraître que comme un atome de sa puissance
+première.
+
+Cependant l'aspect de la croisière anglaise le replongeait bientôt
+dans ses méditations; la difficulté de sa position semblait alors
+l'absorber. Voyant les choses par lui-même, il découvrit, en effet,
+que la tentative serait infructueuse, s'il voulait, avec ses frégates,
+combattre ou tromper des croiseurs si nombreux, et cela dans le coeur
+de l'été où, pour ainsi dire, il n'y a ni vent ni nuit[265]. Comme, en
+ce moment, il ne lui restait aucun autre parti, il se prépara à se
+livrer aux Anglais, et à faire un appel à leur générosité[266]. Il
+entama donc quelques négociations, dans lesquelles il manifesta
+l'espoir d'être libre d'habiter les États-Unis ou l'Angleterre.
+
+[Note 265: Si la tentative de Joseph avait réussi, c'est que le
+lougre sur lequel il s'était embarqué pouvait, en raison de son faible
+tirant d'eau, longer la côte et se soustraire aux poursuites des
+navires anglais. Le projet du lieutenant de vaisseau Genty et de
+l'enseigne de vaisseau Doret reposait sur la même idée. Comp.
+_Gourgaud_ p. 29.]
+
+[Note 266: Dans l'entourage de Napoléon les avis étaient partagés.
+À la date du 12 juillet, Gourgaud déclare qu'il a donné à l'empereur
+le conseil de se rendre à la nation anglaise. Déjà le 10 juillet Las
+Cases et Rovigo avaient été envoyés à bord du _Bellérophon_.]
+
+On a beaucoup parlé de ces négociations, et quelques personnes ont
+paru croire que les Anglais avaient comme adhéré aux désirs de
+Napoléon, et qu'ensuite ils avaient trahi leurs promesses.
+
+Je conviens, qu'en général, la réputation du Gouvernement britannique
+peut valider un tel soupçon; mais, en cette transaction, j'ai connu
+les officiers de notre marine qui y ont été employés plus ou moins
+directement, j'en ai ouï discuter toutes les particularités sur les
+lieux; et je puis déclarer avoir vu, alors, tout le monde persuadé que
+le capitaine Maitland reçut Napoléon à son bord, seulement en qualité
+de prisonnier de guerre se réfugiant sur son vaisseau, pour aller
+réclamer l'hospitalité du prince Régent, feu Georges IV, à qui
+Napoléon écrivit que, comme Thémistocle, il demandait à être admis au
+foyer de son plus généreux et plus puissant ennemi[267].
+
+[Note 267: La comparaison de Thémistocle n'a pas paru juste à tous
+les esprits; car Thémistocle n'avait pas été vaincu par les Perses, et
+il était exilé de sa patrie. Napoléon, au contraire, était fugitif
+après la bataille de Waterloo; il était bloqué à Rochefort, et il ne
+se livrait aux Anglais que parce qu'il croyait impossible d'échapper à
+une croisière à laquelle son frère Joseph sut pourtant se dérober. En
+position, à peu près semblable, Annibal préféra s'empoisonner. (_Note
+de l'auteur._)]
+
+En y réfléchissant, d'ailleurs, ne voit-on pas que l'Angleterre
+n'était qu'un fragment de la vaste coalition de l'Europe entière, que
+le but avoué de cette coalition était de combattre la personne même de
+Napoléon, qu'enfin il était impossible que le ministère anglais pût
+prendre sur lui de rien statuer sur son compte, sans le concours des
+autres puissances? Les Anglais ne pouvaient donc rien stipuler par
+eux-mêmes, rien garantir, rien promettre; et le capitaine Maitland
+était moins en position, encore, que qui que ce fût, de se laisser
+aller à cet oubli de ses devoirs.
+
+Une preuve concluante, c'est que Napoléon attendit jusqu'au dernier
+moment pour se rendre à bord des vaisseaux anglais; ses irrésolutions
+étaient même revenues dans toute leur force[268], quoi qu'elles
+n'eussent plus alors de but réellement fondé. Le capitaine Philibert
+en écrivit au préfet maritime; celui-ci s'attendait, à chaque instant,
+à apprendre officiellement la rentrée du roi à Paris; aussi
+adressa-t-il, sur-le-champ, une lettre secrète au capitaine Philibert,
+en lui donnant l'avis particulier de la montrer à Napoléon. Treize
+drapeaux blancs, arborés par des bourgs et des villages voisins,
+flottaient dans les airs et frappaient les yeux de Napoléon, lorsque
+cette lettre, probablement péremptoire et dans laquelle on pressent
+facilement que la loyauté de M. de Bonnefoux l'informait que, d'après
+sa correspondance particulière, il savait que l'ordre de s'opposer à
+tout départ et de l'arrêter, allait être expédié de Paris..., lorsque
+cette lettre, dis-je, l'arracha à ses incertitudes, et le décida à se
+faire conduire à bord du vaisseau anglais _le Bellérophon_, commandé
+par le capitaine Maitland[269]. Là, le nom de général, dont on le
+salua, fut le premier mot qui retentit à son oreille habituée à un
+titre plus pompeux; il ne put renfermer la peine qu'il en ressentit.
+Cette peine dut lui présager tout ce que, par la suite, son
+amour-propre aurait à souffrir dans sa détention de Sainte-Hélène qui
+dura six ans, qui amena prématurément le développement mortel de sa
+maladie, et qui imposée, avec des froissements continuels, à un homme
+de sa trempe, dut paraître un supplice bien long et bien cruel.
+
+[Note 268: D'après MM. Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_,
+t. II, p. 513: «Napoléon fit donner aux deux frégates l'ordre
+d'appareiller, mais le capitaine Philibert répondit froidement qu'il
+lui était défendu de tenter le passage si les bâtiments devaient
+courir le moindre danger.» L'ordre n'a pas été donné. Les _Mémoires_
+de Gourgaud ne peuvent plus laisser aucun doute à cet égard. Quant aux
+instructions et aux sentiments du capitaine Philibert, la réponse
+invariable qu'il fit à Napoléon jette sur eux tant de lumière qu'elle
+nous dispense d'insister.]
+
+[Note 269: La lettre au prince Régent porte la date du 13 juillet.
+Napoléon s'embarqua le 15 sur le brick, _l'Epervier_, pour se rendre
+au _Bellérophon_.]
+
+L'empereur avait montré trop de considération à M. de Bonnefoux pour
+n'avoir pas désiré connaître son opinion dans la conjoncture délicate
+de son départ, et cette opinion avait toujours été ou que l'Empereur,
+malgré la croisière anglaise qui bloquait Rochefort, partît pour les
+États-Unis, soit avec Joseph, soit de toute autre manière, ou qu'il
+allât se mettre à la tête de l'armée de la Loire, mais, surtout, qu'il
+ne se rendît pas aux Anglais[270]. Quelle horrible captivité de moins,
+si ce conseil avait été adopté!
+
+[Note 270: L'opinion de M. de Bonnefoux paraît avoir été celle de
+tous les officiers de marine. Gourgaud rapporte, p. 38 que le 13
+juillet il remit au nom de l'empereur une paire de pistolets, à titre
+de souvenir, aux capitaines Philibert et Ponée. Il ajoute: «Ils me
+remercièrent en s'écriant: Ah! vous ne savez pas où vous allez! Vous
+ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'empereur d'un tel projet.»
+En 1853, dix-sept ans après avoir écrit la présente _Notice_, M. de
+Bonnefoux rendant compte dans les _Nouvelles Annales de la Marine_ du
+livre du comte Pouget sur la vie de son grand-père le vice-amiral
+Martin s'exprimait de la façon suivante: «L'amiral Martin eut
+connaissance de tous les projets qui furent proposés. Un seul eut
+l'assentiment du préfet maritime qui fut consulté et le sien: tous les
+autres furent écartés comme irréalisables ou compromettants: ce projet
+consistait à décider l'empereur à partir avec son frère, le roi
+Joseph, qui était également à Rochefort et qui s'était assuré un
+passage sur un bâtiment qui l'attendait dans un autre port que
+Rochefort. Le roi Joseph, le préfet maritime, l'amiral Martin
+s'épuisèrent à cet égard, en instances des plus pressantes; mais ainsi
+que le dit M. le comte Pouget, «d'autres avis prévalurent et Napoléon
+courut à sa perte».]
+
+Cependant, la vue de tant d'infortunes, le prestige qui s'attache à de
+si hauts personnages, tout avait fait naître dans le coeur des témoins
+des derniers jours politiques de l'empereur, un intérêt dont n'avaient
+pu se défendre ceux-mêmes qui, jouant un rôle passif, n'avaient pas
+partagé ses dernières espérances, ni embrassé son parti. Tous, ont
+pensé que si la vengeance de ses ennemis alla trop loin, la France et
+les Français sont, heureusement purs de tout reproche à l'égard d'un
+prince qui, malgré tout ce qui a pu s'ensuivre, les avait cependant
+délivrés du monstre de l'anarchie, les avait gouvernés pendant quinze
+ans, et avait répandu, sur leurs armes, un lustre que rien ne peut
+effacer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX
+
+ SOMMAIRE:--La nouvelle du départ de Napoléon se répand à
+ Rochefort.--Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui
+ vient faire une enquête.--M. de Bonnefoux, son ami de collège, le
+ conduit en rade.--La seconde Restauration.--Mission confiée par
+ le ministre de la Marine à M. de Rigny.--Propos que tient ce
+ dernier.--Destitution de M. de Bonnefoux.--Remise immédiate du
+ service au chef militaire (aujourd'hui le Major
+ général).--Situation pécuniaire.--Deux mille francs d'économies
+ après treize ans d'administration.--Le
+ chasse-marée.--Distribution des équipages et de la cave.--Le
+ cheval que montait le général Joubert au moment de sa mort.--La
+ petite propriété de Peyssot auprès de Marmande.--Liquidation de
+ la pension de retraite de M. de Bonnefoux.--Deux ans plus tard,
+ son condisciple le maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de
+ la Marine et le prie de se rendre à Paris.--M. de Bonnefoux s'y
+ refuse.--Après la Révolution de 1830, on lui conseille sans
+ succès de demander la Pairie.--Il consent seulement à se laisser
+ élire membre du conseil général du Lot-et-Garonne.--Belle
+ vieillesse de M. de Bonnefoux.
+
+
+On apprenait, à peine, à Rochefort, le départ de Napoléon, les
+craintes des conséquences d'un séjour plus prolongé, en ce moment
+critique, étaient à peine écartées, que le préfet du département
+arriva de La Rochelle. C'était un ami de collège de M. de Bonnefoux,
+et il venait chercher, lui-même, la vérité des faits, pour en
+entretenir officiellement, de son côté, le ministre de l'Intérieur. M.
+de Bonnefoux lui proposa de le conduire en rade: cette offre fut
+acceptée; les deux préfets revinrent dans la nuit et le préfet de la
+Charente-Inférieure repartit aussitôt; car on venait d'apprendre la
+nouvelle de la seconde Restauration. En cette circonstance, aucun
+choc, aucune rumeur ne vinrent, après de si rudes commotions, troubler
+l'ordre public, à Rochefort. Or, c'est la vraie pierre de touche du
+mérite des chefs, c'est l'avantage que possèdent ceux qui sont
+justement chéris, d'obtenir dans tous les temps, non une obéissance
+factice, mais un dévouement illimité qu'ils imposent sans le
+commander. On voit souvent, il est vrai, conduire les hommes plus par
+des défauts qu'ils craignent d'irriter que par des qualités dont ils
+ne respectent pas assez la noblesse; ces qualités étaient celles de M.
+de Bonnefoux, mais son caractère était si évidemment ferme que, pour
+obtenir la soumission, il lui suffisait habituellement d'employer
+cette modération qui lui était propre.
+
+Après des crises aussi vives, après tant de fatigues de corps et
+d'esprit, trop fier pour présenter une justification dont il croyait
+n'avoir pas besoin, ou qu'il n'aurait pu souffrir de voir qualifier
+d'adroite combinaison, M. de Bonnefoux ne pensa plus qu'à sa retraite.
+Elle devint d'autant plus l'objet de ses voeux, que, jugeant sa
+réputation principalement attaquée, et, en apparence, compromise, par
+cette multitude d'habitués des ministères et des palais, qui décident
+de tout sans approfondir les faits, il lui répugnait de leur répondre
+autrement que par le silence. Il se prépara donc à quitter ses
+emplois; mais ce fut en maintenant les esprits dans la concorde, en
+affaiblissant les exagérations, en sauvant à l'État le plus possible
+de ces officiers que les hommes du jour accusaient, artificieusement,
+d'être les ennemis du roi.
+
+Peu après cette seconde Restauration, un officier supérieur de la
+Marine qui, depuis, a cueilli les lauriers de Navarin, et qui, à son
+tour, ensuite, est devenu préfet et même ministre de la Marine[271],
+M. de Rigny fut envoyé, de Paris, en mission à Rochefort. Il était
+accompagné de M. de Fleuriau[272], alors lieutenant de vaisseau; ces
+officiers dressèrent, sur les lieux, procès-verbal des événements et
+retournèrent à Paris. M. de Rigny avait dit à cette occasion, qu'il
+croyait que le ministre connaissait trop la position délicate où
+s'était trouvé M. de Bonnefoux, et qu'il lui rendait trop justice pour
+que celui-ci dût s'attendre à une disgrâce. M. de Bonnefoux qui savait
+que les ministres se laissent trop souvent dominer par l'intrigue ou
+par l'obsession, et qui, d'ailleurs, ne voyait pas la possibilité, ni
+ne formait le désir d'être alors conservé à son poste, en jugeait
+différemment. Bientôt, en effet, il fut destitué[273], reçut l'ordre
+de se démettre immédiatement de ses fonctions, et son remplaçant fut
+annoncé.
+
+[Note 271: Il fut nommé ministre le 8 août 1829, mais il refusa de
+s'adjoindre à l'administration de Polignac: après la Révolution de
+1830 il a exercé, pendant plusieurs années, ces hautes fonctions.
+(_Note de l'auteur._)]
+
+[Note 272: Sur M. de Fleuriau, voyez les _Mémoires_, p. 174, note
+1, 190, 321.]
+
+[Note 273: Le baron Casimir de Bonnefoux fut destitué le 26
+juillet 1815. Il avait été près de treize ans préfet maritime. Sa mise
+à la retraite date du 1er janvier 1816.]
+
+Le service était constamment à jour; le préfet maritime le remit au
+chef militaire du port (aujourd'hui le major général) et il eut
+seulement à faire connaître sa destitution qui, comme à Boulogne, fut
+une nouvelle de deuil. Ensuite, il prit congé des chefs de service,
+des chefs de corps et des officiers attachés à sa personne. Libre de
+soins de ce côté, il régla les comptes de sa maison, il congédia,
+récompensa tous ses serviteurs, et, au lieu de voir terminer ses
+emballages dans son hôtel ou d'y attendre son successeur, il loua en
+ville une simple chambre garnie, et il l'occupait deux heures après
+avoir lu la dépêche. Ce fut là qu'ayant séparé ce qu'il avait à payer,
+de ce qui lui restait, il me dit d'un air satisfait: «J'avais bien
+peur, mon cher ami, d'être obligé de monter à la mansarde; mais il me
+reste: deux milles francs! c'est plus qu'il ne m'en faut pour mettre
+ordre ici à mes affaires, et pour ma route, mais il faudra que je
+parte par mer et que j'économise beaucoup.» Qu'on pense à ces deux
+mille francs après avoir été treize ans préfet maritime et l'on dira
+si son administration aurait pu être plus libérale; quel éloge que ce
+seul fait!
+
+Cependant les deux mille francs ne m'étonnèrent pas, car je savais que
+M. de Bonnefoux connaissait le véritable prix de l'argent, celui de
+faire des largesses à propos, et de s'attacher, à l'occasion, par des
+bienfaits, les mêmes hommes qu'il charmait par des égards affectueux:
+mais le voyage par mer que signifiait-il? je le demandai: «C'est, me
+dit-il, que je veux fréter un chasse-marée pour mes effets et pour
+moi, et que je veux arriver par eau à Marmande où je meublerai la
+petite maison de campagne dont vous savez que je viens de devenir
+propriétaire par nos arrangements de famille: j'aurai, là, plus de
+soixante louis de rente, et je sais que je puis très bien vivre avec
+six cents francs; je ne suis donc pas à plaindre, et je me trouverai
+beaucoup d'argent de reste à la fin de l'année.»
+
+Cette maison de campagne venait de lui tomber effectivement en lot et
+c'était un fragment de la fortune de son père; elle était affermée
+2.500 francs, mais elle devait 1.100 francs de rente viagère à son
+plus jeune frère, qui avait presque tout perdu par suite de son
+émigration. «Quelle gêne, lui dis-je alors, vous allez vous imposer
+par ce voyage! vous n'allez donc pas à Paris pour faire fixer votre
+retraite?» «Non, non, dit-il, on penserait que je veux me justifier,
+on croirait que je veux me plaindre, solliciter, intriguer. Non, je
+n'irai pas. J'ai servi de mon mieux, ma carrière militaire n'a été que
+trop longue; mais elle est finie, et je veux dorénavant vivre pour
+moi: d'ailleurs, voyez comme ces alliés nous traitent, quelles
+contributions ils exigent! Le trésor est épuisé et il est de la
+délicatesse d'un bon citoyen de ne rien demander lorsqu'il peut s'en
+passer; l'État a trop de services à reconnaître, il doit commencer par
+ceux qui ne savent pas se résigner, ou qui ne le peuvent pas, et qui
+pourraient croire avoir à se plaindre d'être négligés[274].»
+«Cependant, votre voyage sur ce chasse-marée!...»
+
+[Note 274: M. de Bonnefoux ne réfléchissait pas, alors, que les
+pensions de retraite des marins ne coûtent rien à l'État ni aux
+contribuables, car elles sont soldées par leur caisse des Invalides
+qui leur appartient en toute propriété. (_Note de l'auteur._)]
+
+«J'ai besoin, dit-il en m'interrompant, j'ai besoin d'être seul, et de
+respirer à mon aise; je veux aussi me remettre à la peine, car ce
+métier de préfet a trop de travail de cabinet, il amollit, et j'ai
+déjà eu plusieurs attaques de goutte!... Quant à vous, mon ami,
+ajouta-t-il avec émotion et après un moment de réflexion, vous
+resterez à Rochefort, vous y continuerez votre carrière, en évitant de
+vous prévaloir auprès de vos chefs ou de vos camarades, de n'avoir pas
+servi activement pendant la dernière crise; car il ne faut ni se faire
+meilleur que les autres, ni désirer son avancement pour un acte, très
+louable, sans doute, et que j'aurais voulu pouvoir imiter, mais dont
+la récompense est dans la conscience, tandis que les services, seuls,
+comme officier de Marine, doivent, chez nous, être comptés pour
+l'avancement. Je ne regrette rien de mes emplois qu'à cause de vous,
+que j'aurais pu mettre à même de paraître avec distinction. Vous avez
+été retardé par vos huit ans de prisonnier de guerre; vous le serez
+par l'obligation à laquelle j'ai dû céder de mettre Rochefort avant
+moi; vous le serez encore parce que ma disgrâce rejaillira sur
+vous[275], mais vous avez tous les éléments de la félicité privée;
+votre femme, vos enfants, votre humeur enjouée vous dédommageront de
+tout, et, peut-être votre sort sera-t-il envié par ceux-mêmes, que
+vous deviez devancer, et qui, profitant des circonstances, seront mis
+à votre place. Telle est la vie, tel est le monde, mais, quoique le
+hasard y joue un grand rôle, souvenez-vous, en définitive, que,
+presque toujours, notre bonheur individuel est en nous et qu'il
+dépend de nous.» «Élevé à votre école, lui répondis-je, j'ai de fortes
+raisons d'espérer que mon bonheur est, en effet, assuré...» et,
+détournant une conversation affligeante, je voulus revenir sur son
+projet de départ, mais rien ne put le dissuader; il persista: il
+partit seul, sans même un valet de chambre; il mit huit jours à son
+voyage; il sauva par sa présence d'esprit le chasse-marée, qui, sans
+sa vigilance et son activité, se serait perdu sur les roches, en
+entrant dans la Gironde; et, inébranlable dans ses projets, il arriva
+dans son pays natal, et il s'y installa pour toujours[276].
+
+[Note 275: Ces paroles se vérifièrent à la lettre, car peu après
+sa destitution, je fus mis en réforme; je fus rappelé plus tard, il
+est vrai, au service actif, mais relégué dans les rangs des officiers
+les moins favorisés; depuis lors, malgré mes efforts et ma bonne
+volonté, je ne pus acquérir aucun grade, si ce n'est à l'ancienneté.
+(_Note de l'auteur._)]
+
+[Note 276: En faisant les ventes, cadeaux ou distributions de ses
+équipages, de ses meubles particuliers et de sa cave, il pensa à son
+ami Baudry qui avait ses biens aux environs de Rochefort, il lui donna
+donc un très beau cheval appelé Milord qui avait appartenu au général
+Joubert. On assure que Sieyès avait fait obtenir à ce général le
+commandement de l'armée d'Italie, pendant que Bonaparte était occupé
+de son expédition plus brillante que vraisemblablement fructueuse en
+Égypte, afin de le mettre à même, à défaut de Bonaparte, de s'emparer
+du pouvoir en France, après quelques victoires; mais il fut tué sur ce
+même cheval que M. de Bonnefoux avait fait acheter, et qu'il
+affectionnait beaucoup. «Il est vieux, dit M. de Bonnefoux au colonel
+Baudry, mais pour vous dédommager du peu d'usage que vous en ferez, je
+vous l'enverrai avec sa bride, sa selle et sa chabraque.» On voit que,
+même en faisant un présent, et c'en était un de quelque importance, à
+cause des harnais qui étaient fort beaux, il voulait encore paraître
+recevoir un service, afin, sans doute, de diminuer le poids de la
+reconnaissance. En pareille position, lorsqu'il quitta Boulogne, il
+avait voulu faire accepter un envoi de vin précieux, et il avait écrit
+à celui à qui il le destinait: «Je suis le légataire universel du
+préfet maritime; vous êtes porté sur son testament pour tels et tels
+objets: c'est donc un devoir pour moi de vous les adresser, et j'y
+trouve le plaisir d'y ajouter l'expression de mon amitié.»--Rien, en
+général, si ce n'est peut-être l'agrément de sa conversation,
+n'égalait celui de sa correspondance, et le ton cordial qu'il savait y
+faire régner. (_Note de l'auteur._)]
+
+Louis XVIII, dont la bonne foi dans les engagements financiers
+contribua puissamment à fonder notre crédit public, ne pouvait pas
+faire une exception contre M. de Bonnefoux: le temps de ses services
+fut donc compté, et il reçut bientôt l'annonce, que sa pension de
+retraite était fixée, comme le prescrivaient les règlements, sur le
+pied de vice-amiral ou de lieutenant général. Il vit cette nouvelle
+faveur de la fortune comme toutes les autres, car il en conclut, pour
+lui, l'obligation de faire tourner cet accroissement de bien à la
+prospérité de l'État; il se mit donc à répandre de nouveaux secours à
+l'indigence, à donner plus de travail aux ouvriers, à ouvrir sa maison
+de campagne[277] à ses amis, à augmenter la valeur des produits de sa
+petite terre, à aider ceux qui étaient gênés. Il n'y avait que deux
+ans qu'il jouissait de son indépendance, lorsque le maréchal
+Gouvion-Saint-Cyr[278], son ancien condisciple, qu'il avait reçu à
+Boulogne avec un plaisir tout fraternel, obtint le portefeuille du
+ministère de la Marine, qu'il quitta pour paraître ensuite à la
+tribune, comme ministre de la Guerre, avec tant de noblesse et
+d'éclat. À son arrivée au ministère de la Marine, la première question
+de l'illustre maréchal fut de s'informer, en détail, des causes de la
+destitution de son ami; il lui écrivit, aussitôt, qu'il était
+impossible qu'il n'y eût pas un malentendu, et il le pria chaudement
+de se rendre à Paris. L'ancien préfet lui répondit avec affection,
+mais il ne quitta pas ses champs, et il garda sa liberté.
+
+[Note 277: Dans une lettre datée de Bayonne le 3 mai 1834 et
+adressée à sa fille Nelly, alors âgée de 15 ans, plus tard Mme Pâris,
+M. de Bonnefoux décrit de la façon suivante les propriétés habitées
+aux environs de Marmande par des membres de sa famille: «Rolde, sur la
+droite, entre Tonneins et Marmande, est une propriété de ton cousin de
+Cazenove (V. _Mémoires_ p. 2), où il s'est plu à rassembler les
+constructions, distributions, gentillesses des jardins dits anglais.
+Le Bédart est plus près de Marmande; tout y est de rapport; il
+appartient à Mme de Réau. En tirant vers l'est, sur la première chaîne
+des collines, qui, de ce côté, encaissent le riant bassin de la
+Garonne se trouvent, sur un plateau dominant une superbe plaine, le
+village et le château de Sainte-Abondance. M. de Cazenove, père, avait
+acheté celui-ci pendant la Révolution, pour le restituer à l'aîné des
+émigrés Bonnefoux et cette oeuvre généreuse fut noblement exécutée. Le
+jeune Réau en jouit à présent, c'est un séjour charmant. En continuant
+vers le Nord, on laisse Navarre propriété perdue pour la famille
+pendant l'émigration, et l'on arrive sur la seconde chaîne de collines
+à Peyssot, où demeure ton oncle l'ancien préfet maritime et qui réunit
+un peu d'agréable à beaucoup d'utile.»]
+
+[Note 278: Laurent comte de Gouvion-Saint-Cyr, maréchal de France,
+fut ministre de la Marine du 23 juin au 12 septembre 1817, entre le
+vicomte du Bouchage et le comte Molé.]
+
+La Révolution de 1830 trouva M. de Bonnefoux en possession de cette
+même liberté.
+
+Plusieurs articles parurent alors dans les journaux qui rappelèrent
+ses services et sa retraite prématurée. Il reçut même, de quelques
+amis très haut placés, l'avis que s'il demandait la pairie, elle lui
+serait accordée. «Je suis le pair des paysans de mon village; leur
+répondit-il; les paysans de mon village sont mes pairs, c'est la plus
+belle des pairies, et je m'y tiens.»
+
+Les seules instances auxquelles il céda, furent celles de ses
+compatriotes qui le nommèrent membre du conseil général du
+département.
+
+Il se rallia donc au nouveau Gouvernement, qu'après la chute de celui
+de la Restauration, il regardait comme le meilleur possible; mais je
+lui ai souvent entendu dire, d'abord, qu'il ne comprendrait jamais
+qu'un souverain se laissât déposséder, sans avoir épuisé tous les
+moyens de résistance, en second lieu, que, si l'on avait voulu
+réellement le triomphe de la liberté, il aurait fallu s'arrêter à une
+régence en faveur du duc de Bordeaux qui, tout en préservant le
+principe salutaire de l'hérédité, aurait donné tous les moyens
+d'améliorer, autant qu'il dépend des hommes, les institutions que le
+pays devait aux inspirations de Louis XVIII.
+
+ * * * * *
+
+C'est après une si belle carrière de désintéressement, de faits
+honorables, de beaux services, et de vertus publiques, privées,
+civiles et militaires, qu'irrévocablement fixé dans un des plus beaux
+climats de l'univers, M. le baron de Bonnefoux, entouré d'amour, de
+louanges et de bénédictions, jouit d'une vieillesse bien digne
+d'envie, et dont on peut dire:
+
+ «C'est le soir d'un beau jour; rien n'en trouble la fin[279].»
+
+[Note 279: Le baron Casimir de Bonnefoux, qui ne s'était pas
+marié, mourut le 15 juin 1838 dans sa propriété de Peyssot, près de
+Marmande, à l'âge de 77 ans. Son cousin lui avait en 1837 communiqué
+la présente notice, écrite l'année précédente. Tout en l'engageant par
+modestie à la détruire, il n'avait pu méconnaître son exactitude.]
+
+
+
+
+APPENDICE I
+
+VICTOR HUGUES À LA GUYANE[280]
+
+[Note 280: Nous reproduisons ici ces quelques pages empruntées au
+_Précis historique sur la Guyane française_, que publia notre auteur
+dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. VIII
+(1852). Elles complètent en effet d'une façon intéressante la partie
+des _Mémoires_ consacrée à la campagne de M. de Bonnefoux en Guyane,
+pendant qu'il commandait _la Provençale_.]
+
+
+Après la révolution du 18 brumaire, le premier consul, Bonaparte, par
+qui le Directoire à son tour avait été chassé chercha un homme à la
+main de fer pour rétablir l'ordre à la Guyane, et il jeta les yeux sur
+Victor Hugues[281], ancien révolutionnaire, un des promoteurs les plus
+violents des lois les plus violentes de l'époque, et un des appuis les
+plus énergiques ou des plus inexorables exécuteurs de ces mêmes lois.
+Il avait été envoyé à la Guadeloupe[282] pour y faire respecter
+l'autorité gouvernementale; il y avait déployé toute la sévérité qui
+était dans son caractère, et il avait si bien établi la terreur de son
+nom que ses moindres volontés y étaient exécutées sans hésitation, et
+que le travail et la tranquillité avaient reparu dans l'île.
+
+[Note 281: Victor Hugues, né à Marseille en 1770.]
+
+[Note 282: Les deux commissaires de la Convention, Chrétien et
+Victor Hugues quittèrent Rochefort à la fin de pluviôse an II (février
+1794) avec une division commandée par le capitaine de vaisseau, plus
+tard amiral de Leissègues. La division se composait des frégates _la
+Thétis_ et _la Pique_, de la flûte _la Prévoyante_ et de cinq navires
+de transport. En arrivant à la Guadeloupe, la division trouva l'île
+occupée par les Anglais. Ce fut grâce à l'admirable énergie de Victor
+Hugues que l'attaque fut décidée. Comme le disent MM. Viaud et Fleury
+dans leur _Histoire de Rochefort_ t. II, p. 425:
+
+ «Après six mois et vingt jours de luttes acharnées entre une
+ poignée de Français décimés par les maladies et huit mille
+ Anglais, maîtres de la mer et soutenus par une flotte de trente
+ voiles, les Français reprirent la Guadeloupe et en chassèrent les
+ ennemis. Ils leur enlevèrent six drapeaux, huit caisses pleines
+ de lingots d'argent et leur firent beaucoup de prisonniers.»]
+
+En arrivant à Cayenne, Victor Hugues fit afficher la Constitution de
+l'an VIII et il joignit une proclamation dans laquelle il se bornait à
+dire qu'il venait pour activer la culture et pour _faire exécuter les
+lois_; or, il était trop connu pour la manière terrible dont il avait
+fait exécuter les lois à la Guadeloupe pour que les noirs et les
+hommes de couleur songeassent à lui résister; mais sa présence et son
+aspect contribuèrent plus encore à amener leur soumission que les
+menaces lointaines de la Convention, que les arrêtés de ses
+prédécesseurs ou des assemblées coloniales, et même que sa propre
+proclamation.
+
+Il était, en effet, de taille moyenne, mais fort et trapu; son
+encolure était énorme; sa tête, large et carrée, était couverte d'une
+forêt de cheveux; il avait le regard menaçant, le geste impératif, la
+parole brève et acerbe, la voix grondante comme une sorte de tonnerre,
+et un accent provençal d'une rudesse extraordinaire; pourtant il
+n'était que le pâle reflet de ce qu'il avait été précédemment. Une
+femme avait entrepris de le métamorphoser; elle poursuivit cette
+oeuvre avec autant de fermeté que de douceur et elle finit, plus tard,
+par la compléter. Cette femme était Mme Victor Hugues, ange de beauté,
+mais dont la grâce et la bonté surpassaient encore les perfections
+physiques dont la nature l'avait si libéralement douée.
+
+Mme Hugues était de la Guadeloupe; sa famille était de celles que son
+mari n'avait jadis qualifiées que de caste aristocratique; et,
+cependant, lui, l'adversaire fougueux de cette prétendue caste, il
+avait demandé cette charmante jeune personne en mariage! À cette
+nouvelle, on dit que, d'abord, elle frissonna, et c'était assez
+naturel; mais, quoiqu'elle eût été laissée libre de son choix, elle
+l'accepta, craignant peut-être la proscription ou la mort pour ses
+parents, mais avec le projet conçu par elle et hautement avoué,
+d'employer l'ascendant que pourraient lui donner sa vertu, sa
+jeunesse et son attachement à ses devoirs, à tempérer les excès du
+caractère violent de son futur époux.
+
+Elle tint parole et elle y réussit peut-être même au-delà de ses
+espérances; une fois, cependant encore, à Cayenne, Victor Hugues fit
+arrêter arbitrairement deux jeunes gens qu'il fit jeter en prison sans
+jugement, et pour lesquels la colonie craignit le sort fatal que tant
+d'autres avaient subi à la Guadeloupe. Mme Hugues, qui ne connaissait
+pas ces jeunes gens et qui en fut informée par la rumeur publique, se
+hâta d'agir et se présenta devant son mari; lui parlant de
+l'incarcération de ces deux jeunes gens, elle lui dit que, puisqu'il
+ne tenait pas les promesses sacrées qu'il lui avait faites, elle
+venait de préparer deux ou trois malles et qu'elle demandait à être
+transportée immédiatement sur un navire américain qui était en rade et
+prêt à partir pour les Antilles où elle se retirerait au sein de sa
+famille. Le farouche gouverneur voulut d'abord s'y refuser, puis il
+allégua la difficulté de rétracter un ordre donné, et enfin, il
+demanda du temps pour pouvoir arranger convenablement cette affaire;
+mais Mme Hugues fut inflexible et il fallut céder. Les deux jeunes
+gens furent, pendant la nuit même, extraits de leur prison,
+transportés à bord du navire américain et il leur fut compté 3.000
+francs pour pourvoir aux dépenses de leur retour en France. Le
+bâtiment appareilla le lendemain; on convint qu'il serait dit que les
+deux jeunes gens s'étaient évadés en trompant la vigilance des gardes,
+et ce ne fut qu'à ces conditions que Victor Hugues pût rentrer en
+grâce auprès de son adorable femme et la conserver auprès de lui.
+
+Une loi du 20 mai 1802 rétablit l'esclavage dans les colonies rendues
+à la France par le traité de paix d'Amiens; toutefois, comme la Guyane
+n'avait pas été prise par les ennemis et qu'elle n'avait pas cessé
+d'être française, le premier consul Bonaparte jugea convenable de me
+faire procéder, que par degrés, à ce rétablissement de l'esclavage;
+ce fut l'objet d'un arrêté du 7 décembre suivant.
+
+Cette nouvelle loi fut exécutée à la Guyane par les soins de Victor
+Hugues, avec autant de facilité que les précédentes, et le calme,
+ainsi que le travail, y furent maintenus alors et après, avec la même
+obéissance que depuis son arrivée; il institua cependant un tribunal
+spécial pour _juger militairement_ ceux qui essayeraient de résister,
+mais l'intervention en fut complètement inutile; la parole du
+gouverneur et sa fermeté étaient plus puissantes que tous ces morceaux
+de papier ou que ces messieurs des tribunaux, et la colonie continua à
+vivre; mais, abandonnée par le Gouvernement à ses propres forces, rien
+ne s'améliora d'une manière marquante faute de bras et de capitaux.
+Les prises qu'y amenèrent quelques corsaires qu'on arma à cette
+époque, contribuèrent à augmenter cette amélioration pendant quelque
+temps, mais ces corsaires ne tardèrent pas à être pris eux-mêmes par
+les Anglais. Toutefois, la colonie se maintint ainsi, en progressant,
+quoique lentement, jusqu'à l'époque où, après la rupture de la paix
+d'Amiens, elle fut attaquée par les Portugais et passa sous leur
+domination, ainsi que nous le ferons bientôt connaître. Qu'il nous
+soit, en effet, permis auparavant d'esquisser encore quelques traits
+du gouverneur qui a tant marqué dans l'histoire de ce pays, où il a
+rendu de si grands services en y rétablissant l'ordre, le travail, la
+paix qui en avaient été complètement bannis pendant les jours
+d'anarchie, et que nous y avions retrouvés lorsque nous y commandions
+la station navale de 1821 à 1823.
+
+M. Hugues, retiré des affaires, habitait alors Cayenne où il avait une
+belle maison parfaitement tenue, ouverte à tous, et dont ses filles
+faisaient les honneurs avec une grâce parfaite. Il y aurait peut-être
+vécu heureux si deux grandes infortunes n'étaient venues attrister ses
+pensées et assombrir sa vieillesse. D'abord il était veuf, ensuite
+son regard, naguère si foudroyant, s'était éteint pour jamais, et il
+avait perdu la vue! Cependant quatre filles charmantes, d'une
+urbanité, d'une élégance, d'une douceur exquises, lui restaient de son
+mariage et elles possédaient tout ce qu'il fallait pour alléger de si
+grands malheurs. L'aînée était mariée en France, deux autres l'étaient
+à Cayenne à deux officiers de ma connaissance particulière, et la plus
+jeune, âgée de seize ans, était une ravissante personne, recherchée en
+mariage par un autre officier qui était de mes amis.
+
+Victor Hugues, cet ancien et ardent partisan de la liberté, de
+l'égalité républicaines, ne possédait pas moins dans la Guyane une
+belle habitation mise en valeur par trois cents esclaves qui étaient
+sa propriété, et il jouissait d'une belle aisance. Mélancolique par
+l'effet de son infirmité, mais non point triste, sa conversation avait
+beaucoup d'attraits; il était riche de mémoire, n'avait rien que
+d'agréable à dire; mais quoi qu'il eût vu la Restauration avec
+plaisir, il ne parlait jamais politique. Ma liaison avec ses gendres
+m'avait conduit dans sa maison où il m'accueillait avec une affection
+toute particulière; il savait, cependant, que mon père et un de mes
+oncles, emprisonnés en 1793 et 1794, avaient été à la veille de monter
+les marches fatales de la Terreur; il n'ignorait pas que trois de mes
+cousins germains et cinq autres parents du même nom que moi avaient
+pris parti dans l'émigration; mais il n'en semblait que plus disposé à
+me traiter avec distinction; il paraissait même prendre un certain
+plaisir à prononcer la particule autrefois si criminelle qui précède
+mon nom.
+
+
+
+
+APPENDICE II
+
+NOTE SUR L'ÉCOLE NAVALE[283]
+
+[Note 283: Cet article de notre auteur parut dans les _Nouvelles
+Annales de la marine et des Colonies_, t. III, 1850, p. 164 et suiv.
+Il développe un passage des Mémoires et donne des renseignements
+nouveaux sur le Collège royal de la Marine et l'École préparatoire de
+la Marine, créés l'un et l'autre à Angoulême. M. de Bonnefoux y fit
+une partie de sa carrière et y rendit des services signalés. Cet
+article se rattache donc à ces _Mémoires_ de la façon la plus étroite
+et nous avons cru utile de le reproduire ici.]
+
+
+L'opportunité du maintien de l'École navale sur le vaisseau _le Borda_
+qui est amarré sur un corps-mort en rade de Brest a été récemment
+discutée par la Commission du Budget; et le rapporteur, M. Berryer, a
+conclu, au nom de cette commission, à la translation de cette école
+dans un établissement à terre, disposé pour cette destination.
+
+Peu de temps auparavant, une semblable décision avait été prise à une
+grande majorité par la commission supérieure de perfectionnement de
+l'École navale, et il faut ajouter que la presse avait précédemment
+traité ce sujet, et l'avait envisagé sous le même aspect.
+
+L'Assemblée législative adoptera vraisemblablement les conclusions
+posées par M. Berryer, et il ne restera plus alors qu'au Gouvernement
+à se prononcer. La question se présente sous deux faces: celle des
+dépenses et celle de la convenance ou de l'utilité qui, il faut le
+dire, l'emporte infiniment sur la première. Toutefois, pour le cas
+dont il s'agit et sous le double rapport des dépenses et de l'utilité,
+nous pensons que ce changement est avantageux ou désirable, et nous
+allons déduire les motifs de notre conviction, afin que, ces deux
+points étant discutés, ce soit en parfaite connaissance de cause que
+le projet puisse être apprécié à sa juste valeur.
+
+M. Taupinier, lorsqu'il était directeur des ports, après une tournée
+et une inspection administrative dans nos divers arsenaux, présenta au
+ministre un rapport sur le matériel naval de la France, qui fut
+imprimé en 1838, et dans lequel il évaluait alors la dépense annuelle
+de l'École navale à environ 400.000 francs; cette somme lui paraissait
+forte, mais si le but était rempli, il déclarait avec raison que, par
+cela même, la dépense était justifiée et devait avoir lieu.
+
+Pour 1850, cette somme est encore plus élevée; en effet, si l'on se
+reporte au budget synoptique de M. de Montaignac, qui est inséré dans
+le numéro du mois de janvier des _Nouvelles annales de la marine_, on
+trouve qu'outre la pension annuelle de 700 francs payée par chaque
+élève de l'École navale, le total de la dépense de cette école est
+pour 1850, de 598.339 francs, repartis ainsi qu'il suit:
+
+ Élèves 105.400 fr.
+ Examinateurs (indemnités) 14.000
+ Équipages (solde et habillement) 198.739
+ Vivres 70.200
+ Coque et armement du vaisseau (entretien) 140.000
+ Boursiers de la marine 70.000
+ --------
+ TOTAL ÉGAL 598.339
+
+Cette somme excède beaucoup celle de 80.000 francs que coûtait
+annuellement l'École de marine située à Angoulême; mais quoiqu'il soit
+facile de présumer que l'école nouvelle, qui serait sans doute dans un
+port entraînerait à des frais qui surpasseraient 80.000 francs par an,
+on peut affirmer que ces mêmes frais seraient bien loin d'atteindre
+ceux de l'École navale en rade de Brest.
+
+Dans les évaluations précédentes, ne sont pas compris 200.000 francs
+qu'a coûtés l'installation du vaisseau-école _l'Orion_, ni 200.000
+francs pour celle du vaisseau-école _le Borda_ qui, au bout de
+quatorze ans, a remplacé _l'Orion_ et qu'il faudra remplacer lui-même
+après un pareil laps de temps. Les dépenses d'une école de marine
+flottante sont donc exorbitantes puisque, d'après ce que nous venons
+d'exposer, chaque élève ne coûte pas au Gouvernement moins de 6.000
+francs par an, et l'économie qui résulterait de l'appropriation ou
+même de la construction totale à terre d'un édifice pour servir
+d'école navale serait si considérable que, sous ce rapport seulement,
+il y a urgence à y procéder sans délai. On peut ajouter qu'il est
+surprenant qu'on n'y ait pas procédé plus tôt.
+
+Le côté financier étant ainsi et péremptoirement éclairci, il reste à
+traiter les points de convenance ou d'utilité; mais afin de pouvoir
+bien pénétrer jusque dans le coeur de cette question, qui est des plus
+intéressantes, soit pour l'État, soit pour un très grand nombre de
+familles, il est à propos d'exposer, auparavant, quels sont les divers
+systèmes qui ont été suivis pour instruire et former, à diverses
+époques, le corps des jeunes gens destinés à devenir officiers de
+marine, et, par la suite, à commander nos bâtiments de guerre, nos
+escadres, et enfin, nos armées navales.
+
+Aucune marine au monde n'a compté un plus grand nombre d'officiers
+illustres que celle de Louis XVI; tels furent entre autres, Suffren,
+La Mothe-Piquet, de Guichen, d'Orvilliers, du Couédic, La Clocheterie,
+Borda, de Chabert, Ramatuelle, de Potera, de Fleurieu, de Verdun, du
+Pavillon, Lapérouse, d'Entrecasteaux, de Rossel, de Vaudreuil, de
+Missiessy, de Bougainville. Il suffit de citer ces noms pour réveiller
+des souvenirs éclatants de bravoure, de science, de gloire, de grands
+services rendus. Ils brillèrent soit comme guerriers, soit comme
+savants ou comme grands navigateurs; et, depuis lors, si quelques-uns
+ont été égalés, il en est qui, peut-être, ne seront jamais surpassés.
+
+Ces officiers provenaient des gardes de la marine qui étaient un corps
+de jeunes gens organisé vers le commencement du siècle dernier et
+composé de trois compagnies pour chacun de nos trois plus grands
+ports, Brest, Toulon et Rochefort. Les gardes de la marine étaient
+désignés par le ministre qui les choisissait d'ordinaire, dans la
+noblesse du royaume; ils recevaient une instruction spéciale dans ces
+compagnies, et ils subissaient des examens, soit pour y être admis,
+soit pour acquérir leur grade d'officier.
+
+Les ordonnances de 1716 et de 1726 établirent, en outre, une compagnie
+appelée: des gardes du pavillon, composée de quatre-vingts jeunes gens
+provenant des trois compagnies des gardes de la marine. Les gardes du
+pavillon avaient pour fonctions particulières de garder le pavillon de
+l'amiral et de former la garde du grand amiral.
+
+Vers la fin du règne de Louis XVI, on remarqua, cependant, qu'il y
+avait trop de divergence pour l'instruction, entre les trois
+compagnies des gardes de la marine: afin de rendre cette instruction
+plus uniforme, plus complète, on créa deux Écoles de marine _dans
+l'intérieur des terres_: l'une à Vannes pour les jeunes gens des
+familles du Nord et du Nord-Ouest de la France; l'autre à Alais pour
+les jeunes gens de celles du Sud et du Sud-Est. Il est à remarquer que
+la marine si savante de Louis XVI approuva cet établissement de deux
+Écoles de marine _à terre et dans l'intérieur_; mais la Révolution
+survint; une loi du 15 mai 1791 les supprima toutes les deux, et l'on
+ne put pas juger, par les résultats, des fruits que cette éducation
+était susceptible de porter.
+
+Pendant notre première république, les gardes de la marine, ainsi que
+ceux du pavillon, furent également supprimés, et presque tous les
+officiers de la marine de Louis XVI venant à émigrer, il y eut,
+d'abord, un moment d'urgence pendant lequel on prit des officiers de
+tous côtés, surtout parmi ceux de l'ancienne compagnie des Indes,
+parmi les pilotes et dans la marine du commerce. Ces sources diverses
+donnèrent plusieurs excellents officiers au nombre desquels on
+remarque le vice-amiral Gantheaume, le vice-amiral Willaumez,
+l'énergique vice-amiral Martin, le brave et digne capitaine Pierre
+Bouvet, l'intrépide Bergeret et l'amiral Duperré qui a parcouru une si
+belle carrière maritime!
+
+Bientôt, cependant, on songea à former une pépinière pour alimenter
+régulièrement le corps des officiers, qui eût et qui généralisât
+l'instruction indispensable à tout marin destiné à diriger, à
+commander un bâtiment. Ce fut alors que l'on créa des aspirants de
+marine, divisés en trois classes, qu'un peu plus tard on réduisit à
+deux.
+
+Pour être nommé aspirant, il fallait, à un âge déterminé, satisfaire à
+un examen public sur les sciences mathématiques, sur la pratique de la
+navigation, et avoir été embarqué pendant un temps prescrit; il en
+était de même, ensuite, pour être nommé officier. C'était à peu près
+l'organisation des gardes de la marine; mais les aspirants n'étaient
+pas réunis dans des compagnies pour y cultiver ou y étendre leur
+instruction, et chacun avait le droit de se présenter aux examens,
+sans autres conditions que l'âge fixé, les connaissances et la
+navigation requises. Sous ce dernier rapport, il se glissa des abus
+qu'il était facile de faire disparaître, en tenant la main à ce que la
+navigation des élèves fut réelle et non fictive; mais c'était un très
+bon système et fort peu compliqué, que des hommes consciencieux ont
+souvent désiré voir revivre, et qui, surtout, était fort peu onéreux
+pour l'État, puisque toutes ses dépenses consistaient à solder des
+professeurs pour tenir des cours publics dans les ports, et des
+examinateurs pour juger du mérite des prétendants. C'est ce système,
+qui, entre autres, a donné à la France l'illustre amiral Roussin, les
+vice-amiraux Baudin, Hugon, Lalande et les contre-amiraux
+Dumont-d'Urville et Freycinet.
+
+L'empereur créa des écoles flottantes où les aspirants étaient
+casernés et instruits; mais, lors de la Restauration, ces écoles
+flottantes tombèrent, en quelque sorte, d'elles-mêmes: elles se sont
+relevées cependant, comme on le voit de nos jours, sous le nom d'École
+navale, et avec les perfectionnements que le temps et l'expérience ont
+pu leur faire acquérir; aussi remettrons-nous à nous occuper de
+détailler leurs avantages ou leurs inconvénients au moment où, en
+suivant le cours des événements, nous serons amenés à traiter
+spécialement de l'École navale, telle qu'elle existe en ce moment.
+
+La Restauration eut donc à recueillir les élèves des écoles flottantes
+de l'empire, et c'est ce qu'elle fit en les formant en trois
+compagnies, une pour chacun de nos trois plus grands ports: Brest,
+Toulon et Rochefort. On y reconnut un but marqué et très louable de
+rétablir les gardes de la marine qui, pendant plus de cent ans,
+avaient doté la France d'officiers du plus grand mérite. Toutefois,
+pour ne point blesser les idées nouvelles, que des mots impressionnent
+si facilement, on s'abstint de faire revivre la dénomination de gardes
+de la Marine et, pour ne pas conserver celle d'aspirants, qui
+rappelait trop la République, ces jeunes gens furent désignés sous le
+nom d'Élèves de la marine. Le Gouvernement actuel est revenu à la
+dénomination d'Aspirants.
+
+Il fallait cependant alimenter ces compagnies d'Élèves; on n'était pas
+encore bien fixé sur les moyens de les recruter; aussi, pour obvier
+aux retards qui en résultaient et afin de se donner le temps d'en
+délibérer avec réflexion, on créa provisoirement des volontaires qui
+étaient nommés après des examens publics, et qui faisant, pour ainsi
+dire, corps avec les élèves, concouraient avec eux dans le service
+qu'ils avaient à remplir.
+
+Tous, élèves et volontaires, naviguaient ensemble, et, à tour de
+rôle, quand les armements, le requéraient; mais, avant comme après,
+ils ralliaient le port où se trouvaient leurs compagnies; et là, dans
+des salles très bien disposées, ils suivaient des cours sur toutes les
+parties de l'instruction que doit posséder un officier de marine.
+
+Cependant le budget de la marine était alors fort réduit, ainsi que le
+cadre du personnel naval; il y avait donc peu d'élèves, et l'on
+remarqua que bientôt ils seraient tous si souvent embarqués, que les
+compagnies seraient désertes; d'ailleurs, il fallait prendre un parti
+sur le mode de recrutement du corps des élèves: ce parti fut
+l'établissement d'une École de marine à terre et, peu de temps après,
+la suppression des compagnies.
+
+À la suite de longues recherches ou d'études approfondies sur le choix
+d'un local, on s'arrêta à discuter les propositions qui parurent les
+plus acceptables; l'une présentant les magasins de l'ancienne
+Compagnie des Indes au port de Lorient, comme très convenables pour
+cette destination; l'autre se prononçant en faveur d'un magnifique
+local, bâti par la ville d'Angoulême pour un établissement de
+bienfaisance, mais qui n'avait pas encore été occupé; la ville en
+faisait don gratuitement au Gouvernement, à la seule condition que
+l'École de marine y serait placée et _maintenue_.
+
+Une commission fut nommée pour examiner ces deux propositions et pour
+émettre un avis sur ce point. La commission prit une connaissance
+minutieuse des deux bâtiments et finit par conclure en faveur du local
+d'Angoulême, se fondant principalement sur ce fait, qu'avant d'avoir
+seulement démoli tout ce qu'il faudrait abattre des magasins de
+l'ancienne Compagnie de Lorient, pour y réédifier le local nouveau, on
+aurait dépensé des sommes beaucoup plus considérables que l'achèvement
+et la mise complète en état de celui d'Angoulême n'en devaient coûter.
+Cet argument avait beaucoup de poids dans l'état où étaient nos
+finances à cette époque.
+
+On se décida donc, pour ce dernier parti, et peut-être y fut-on porté
+par le souvenir des écoles de Vannes et d'Alais que les officiers de
+la marine de Louis XVI, pourtant si éclairés, avaient vu créer dans
+_l'intérieur des terres_ sans y faire aucune objection. Quoiqu'il en
+soit, qu'il nous soit permis de dire à cette occasion, que les faits
+que nous venons de rapporter détruisent une calomnie dont on s'est
+fait une arme puissante pour attaquer l'établissement d'Angoulême, et
+qu'ils prouvent que ce n'était nullement parce que le prince, que l'on
+voyait à cette époque, dans la ligne de succession à la couronne,
+s'appelait le duc d'Angoulême, que l'École de marine avait été placée
+dans la ville de ce même nom. Non pas, certes, que nous ne pensions
+que cette École ne fût encore mieux dans un port ou à portée d'une
+rade; mais parce qu'il est utile de dire la vérité, et que,
+d'ailleurs, l'expérience a prouvé, malgré tout, que de très bons
+résultats pouvaient être obtenus à Angoulême!
+
+Dans un local, aussi vaste, aussi beau que celui dont la ville
+d'Angoulême venait de faire la cession au Gouvernement, il était
+facile de distribuer une école magnifique et on y réussit
+parfaitement. Mais nous devons nous appesantir sur ce point parce que
+la discussion doit s'établir sur la préférence que mérite soit l'École
+de marine à terre soit l'école flottante, et qu'aucun détail essentiel
+ne doit être omis.
+
+L'installation ne laissa donc rien à désirer: la chapelle ou petite
+église, les amphithéâtres pour les classes ou pour les leçons, la
+salle d'étude et celle de récréation lorsque le temps interdisait la
+fréquentation d'une immense cour plantée d'arbres, l'infirmerie, les
+dortoirs où chaque élève avait une chambre close mais aérée, la
+bibliothèque, le cabinet de physique, les logements de l'état-major,
+les cuisines et, puisqu'il faut tout dire, les lieux d'aisance, si
+dégoûtants en plusieurs collèges, et là, si proprement, si décemment
+disposés, tout fut établi avec une intelligence qu'on ne pouvait se
+lasser d'admirer. Ajoutez à cela une position centrale, un climat
+exceptionnellement sain, et des eaux pures circulant dans toutes les
+parties de l'établissement.
+
+Un vaisseau de quatre-vingts canons, réduit à l'échelle d'un douzième,
+complètement gréé et voilé, pivotait dans une grande salle, de sorte
+que la nomenclature entière d'un bâtiment et plusieurs de ses
+évolutions pouvaient y être enseignées; un brick avait été conduit de
+Rochefort par la Charente, jusqu'auprès d'Angoulême; les élèves y
+apprenaient à le gréer, à le dégréer, à prendre ou larguer des ris, à
+enverguer ou serrer des voiles, à monter dans la mâture, à élonger des
+ancres ou des câbles; ils avaient des embarcations où ils s'exerçaient
+à ramer; et l'on a vu des marins très surpris de tout ce que ces
+jeunes gens y avaient appris de pratique, lorsqu'ils les voyaient à
+l'oeuvre après leur départ d'Angoulême.
+
+On y institua une école de natation; ainsi disparut cette anomalie
+fâcheuse et singulière qu'on avait remarquée jusque-là, de jeunes gens
+destinés à vivre sur l'eau et qui ne savaient pas nager.
+
+Eh bien! ce local qui réunissait tant d'heureuses conditions, qui
+était situé en plaine, au pied de la ville ou près de la rivière, et
+non point sur une montagne, comme on l'a calomnieusement encore
+articulé et répété, cette école d'un état sanitaire excellent, et si
+favorable à l'accroissement des forces physiques de la jeunesse, ne
+coûtait que 80.000 francs par an au Gouvernement.
+
+Mais tant de soins en faveur de cet établissement ne parurent pas
+encore suffisants pour une École spéciale; car, afin d'achever de la
+rendre telle, on attacha deux corvettes au service de cette école: ces
+corvettes devaient partir tous les ans de Toulon, ayant à bord les
+jeunes gens qui avaient fini leurs études à Angoulême, pour leur faire
+faire une campagne de huit à dix mois avant qu'ils fussent embarqués
+sur les bâtiments de l'État, afin d'y remplir leur service d'élèves.
+Ce temps de pratique en pleine mer valait sans doute mieux que les
+exercices nautiques des élèves de l'École navale, tels qu'ils leur
+sont donnés sur leur corvette d'instruction; de même que les deux ans
+d'études théoriques de l'École d'Angoulême se passaient dans des
+conditions beaucoup meilleures que ceux de l'École navale. Enfin, dans
+l'une comme dans l'autre de ces Écoles, on n'était admis qu'au-dessous
+de dix-sept ans, et après examen public; il fallait également
+satisfaire à d'autres examens à la fin de chaque année d'études, soit
+pour passer de la seconde division à la première, soit pour être nommé
+Élève de la marine. Au surplus, les résultats prouvent, aujourd'hui,
+qu'il pouvait sortir d'Angoulême des sujets très bien préparés; car si
+l'on jette les yeux sur la liste des officiers supérieurs de notre
+marine, on verra qu'une bonne partie de ceux qui sont cités comme les
+plus distingués proviennent de cette source.
+
+L'École d'Angoulême dura douze ans en état constant de progrès: mais
+mal connue, mal défendue à la tribune, n'ayant pas encore pour elle la
+sanction des résultats obtenus, elle ne put résister plus longtemps à
+la violence des attaques et à la calomnie. Toutefois, la presse
+opposante ne varia pas ses arguments: c'était toujours une École de
+marine située sur le sommet d'un rocher, uniquement par esprit de
+flatterie envers M. le duc d'Angoulême; et l'on ajoutait, avec une
+ironie qu'on croyait d'excellent goût, qu'autant vaudrait une École de
+cavalerie à bord d'un vaisseau. Le ministère céda devant toutes ces
+critiques; et le renouvellement d'une École flottante fût décidé en
+1826; enfin cette dernière école se trouvant réorganisée en 1829 et
+prenant, bientôt après, le nom d'École navale, celle d'Angoulême fut
+supprimée.
+
+Mais, en même temps, on eut l'heureuse idée d'utiliser ce bel
+établissement, en y créant une école de marine préparatoire pour des
+élèves de moins de quinze ans, qui y devaient faire de bonnes études
+classiques, et apprendre le français, l'anglais, le latin, la
+géographie, l'histoire, la littérature, les éléments des mathématiques
+et de la physique et le dessin. Les exercices nautiques et la natation
+y furent maintenus. Les frais de cette École préparatoire n'excédaient
+pas 50.000 francs.
+
+C'était, pour la marine, ce que le Collège de La Flèche est pour
+l'année de terre, et il n'y avait que justice, car aujourd'hui,
+pendant que celle-ci a ce Collège et les Écoles spéciales de
+Saint-Cyr, de l'État-Major, et Polytechnique, la marine est réduite à
+sa seule École navale, attendu qu'elle ne reçoit que de quatre à six
+élèves de l'École Polytechnique par an.
+
+On a vu, à toutes les époques, parmi les officiers de l'armée de
+terre, se développer des hommes qui ont paru à la tribune avec
+beaucoup d'éclat, et qui, sans cesser d'être de bons et vaillants
+guerriers, ont rempli, avec une grande distinction, de hautes
+fonctions diplomatiques, politiques ou administratives: or, la marine
+est, depuis nos nouvelles institutions, d'une infériorité relative
+très grande à cet égard, et on ne peut l'attribuer qu'au défaut de
+bonnes études classiques, telles qu'on les fait à La Flèche, et qu'on
+aurait pu les faire à l'École préparatoire d'Angoulême.
+
+Les officiers de la marine, avant la première révolution, provenaient
+en grand nombre, d'excellents collèges, où leurs familles leur
+faisaient faire des études complètes avant de se présenter aux
+compagnies des gardes de la marine; tel était Chateaubriand venant à
+Brest pour s'y faire admettre, lorsque les circonstances et son
+émigration l'empêchèrent de donner suite à ce projet; tels furent
+encore l'amiral de Bruix, les ducs de Crès et de Cadore, les comtes de
+Villèle et de Caffarelli, le baron de Bonnefoux et autres officiers de
+la marine de Louis XVI, que nous avons vus parfaitement à la hauteur
+des positions considérables et difficiles où ils ont été placés.
+
+L'École préparatoire de la marine aurait, sans doute, donné de
+semblables résultats, mais la révolution de 1830 éclata et elle cessa
+d'exister. Revenons cependant à l'École navale.
+
+Il est très vrai que l'idée d'une École de marine sur un vaisseau a
+quelque chose de séduisant au premier coup d'oeil. On se plaît à
+penser qu'il est bien d'élever des jeunes gens destinés à devenir
+officiers de marine, sur l'élément qu'ils doivent parcourir toute leur
+vie, de les familiariser de bonne heure avec la vue de la mer, avec
+les habitudes du bord, de les charmer par le spectacle des scènes
+variées d'une rade; et l'on aime à croire que ces premières
+impressions se graveront dans leur esprit, qu'elles fortifieront leur
+âme, qu'elles les soutiendront dans les épreuves qu'ils sont appelés à
+subir.
+
+Nous convenons que ce sont des avantages, mais il ne faut en exagérer
+ni la portée ni la valeur; il ne faut pas oublier que ce que l'on doit
+enseigner aux élèves ce sont des sciences, que c'est leur instruction
+théorique qu'il s'agit de compléter, et qu'il faut faire concorder cet
+enseignement avec plusieurs autres exigences premières de l'éducation,
+telles que la religion, l'hygiène, la discipline, le développement des
+forces physiques et le contentement intérieur. Il faut enfin réfléchir
+que cette éducation sur un vaisseau en rade n'est pas indispensable,
+que l'expérience en a été faite, et que les compagnies des gardes de
+la marine, ainsi que l'École d'Angoulême, ont produit un très grand
+nombre de fort bons officiers spéciaux.
+
+Cela posé, il n'y a plus actuellement qu'à comparer entre eux, les
+points analogues principaux des deux Écoles d'Angoulême et de Brest,
+et l'on verra que cette comparaison sera toute à l'avantage de l'école
+à terre.
+
+Tout était disposé à Angoulême pour que le service religieux y fût
+accompli avec fruit, avec dignité: les localités, à Brest, s'opposent
+presque entièrement à ce qu'il en soit ainsi.
+
+L'instruction nautique, à Brest, se donne à bord du vaisseau-école,
+pour les leçons élémentaires; et, pour l'application, sur une corvette
+qui louvoie en rade tous les dimanches, tous les jeudis, pendant la
+belle saison, et fait une excursion d'un mois environ sur les côtes,
+pendant l'intervalle de temps qui sépare la fin de chaque année du
+commencement de la suivante. À Angoulême, nous avons déjà vu comment
+s'y donnait cette instruction nautique, et il est facile de conclure,
+de la comparaison entre les deux écoles, que, même sous le rapport de
+la pratique du métier, le système de l'École d'Angoulême était
+supérieur à celui de l'École de Brest.
+
+Pour prouver qu'il en doit être ainsi de l'instruction théorique ou
+scientifique, il suffit de remarquer qu'à Brest les professeurs, et
+souvent les élèves, sont dans un état presque incessant de malaise,
+que les cours sont faits dans des réduits bas, étouffés, sombres, qui
+sont ménagés dans les batteries du vaisseau, et que les élèves y sont
+constamment distraits par l'aspect animé des navires ou des canots de
+la rade, tandis qu'à Angoulême, il y avait de belles salles fort bien
+installées, aérées pendant l'été, chauffées en hiver et où
+l'enseignement était confortablement donné et reçu dans le calme et le
+recueillement. La salle de dessin, surtout, y était extrêmement
+claire; à Brest, au contraire, le jour y arrive de si bas que l'étude
+de cet art y devient difficile et fatigante pour la vue. D'ailleurs,
+le mauvais temps, qui y est fréquent, pendant six mois, est encore une
+cause de malaise; il y occasionne même parfois le mal de mer aux
+professeurs ainsi qu'aux élèves et va jusqu'à forcer d'interrompre les
+cours.
+
+À Angoulême, une vaste cour permettait aux élèves de se livrer aux
+jeux, à la gymnastique fortifiante de leur âge; la campagne était à
+proximité, et on pouvait les y conduire en promenade. À Brest, ces
+jeunes gens n'ont d'autres ressources, sous ce rapport, que de marcher
+en emboîtant le pas et en tournant autour d'une partie du pont ayant
+dix mètres environ de longueur, et qui est leur seul lieu de promenade
+en plein air. Cette réclusion, cette gêne, cette privation de course,
+de sauts, de jeux, de joyeux ébats sont un supplice à cet âge; c'est
+une situation contre nature, et qui dure pendant une période de deux
+ans, si longue pour la jeunesse. C'est au moins une cause de
+mécontentement et peut-être de révolte!
+
+À Brest, le réfectoire est la batterie basse qui sert à la fois de
+salle d'étude, de dortoir, de réfectoire, de salle de dessin, et de
+salle de récréation. À Angoulême, toutes ces pièces étaient
+distinctes, on ne peut mieux distribuées, et la police y était faite
+seulement avec cinq officiers et six adjudants. À Brest, il faut huit
+officiers et dix ou douze adjudants; encore est-il difficile de penser
+que la surveillance de nuit y soit assurée, puisque les élèves sont
+couchés dans des hamacs rapprochés l'un de l'autre à un mètre de
+distance. Quel air, au surplus, à respirer que celui d'une batterie de
+vaisseau, fermée de tous les côtés pendant la nuit, et pour un si
+grand nombre de jeunes gens qui non seulement y couchent et y mangent,
+mais qui y passent presque tout le temps de la journée!
+
+Le personnel de l'équipage est si nombreux sur le vaisseau-école, et
+l'exiguïté du local y rend les rapprochements si faciles, que
+l'introduction frauduleuse de liqueurs spiritueuses, de gravures ou
+livres licencieux, de tabac et autres objets défendus y est bien plus
+facile qu'à Angoulême, où les élèves n'avaient même aucune
+communication avec les domestiques.
+
+Par suite de toutes ces circonstances, la santé des élèves se
+maintenait en bon état, beaucoup mieux à Angoulême qu'à Brest. Là,
+lorsqu'ils étaient malades, ils étaient soignés à l'infirmerie de
+l'École; ici, il faut les faire sortir du vaisseau, les envoyer à
+l'hôpital du port, ce qui donne lieu à de graves inconvénients; il en
+résulte qu'en général le nombre annuel des journées de malades y est
+plus que triple qu'à Angoulême.
+
+Ainsi donc, s'il est vrai que, pour l'établissement d'une école
+spéciale, on doive choisir le lieu le plus convenable à la santé des
+élèves, à une bonne disposition d'esprit, à l'accroissement de leurs
+forces, à la promptitude, à la solidité des études, à la nécessité
+d'une surveillance efficace, et, en même temps, qui soit le moins
+dispendieux, il n'est pas douteux que la préférence doive être
+définitivement donnée à l'école à terre sur l'école à bord.
+
+Tout ce que nous avons dit est le fruit de l'expérience, car nous
+avons, pendant de longues années, servi, soit à l'École spéciale, soit
+à l'École préparatoire d'Angoulême, soit enfin à l'École navale de
+Brest, et nous les avons observées avec soin, avec impartialité; nous
+nous prononçons donc, sans restrictions, pour l'établissement d'une
+école à terre; et, s'il fallait nous prévaloir d'autorités de grand
+poids, pour appuyer notre conclusion, nous en trouverions de
+nombreuses à citer; bornons-nous à une seule, à celle des États-Unis
+d'Amérique dont le peuple est, sans contredit, le plus véritablement
+marin du monde entier. Lorsqu'il fut question d'instituer dans ce pays
+une école de marine, l'opinion publique donna l'assentiment le plus
+cordial à ces paroles si claires, si nettes, que le président adressa
+au Congrès, lors de l'ouverture de la session de 1828, et qui furent
+alors reproduites dans notre _Moniteur_ du 6 janvier de ladite année;
+voici ces paroles.
+
+«La pratique de l'homme de mer et l'art de la navigation peuvent
+s'acquérir durant les croisières, que, de temps à autre, nous
+expédions dans les mers les plus éloignées; mais une connaissance
+suffisante de la construction des vaisseaux, des mathématiques, de
+l'astronomie; les notions littéraires qui doivent mettre l'éducation
+de nos officiers de marine au niveau de celle des officiers des autres
+nations maritimes; la connaissance des lois municipales et nationales
+que, dans leurs relations avec les gouvernements étrangers, ils
+peuvent être dans le cas d'appliquer; et, par-dessus tout, celles des
+principes d'honneur et de justice, et des obligations plus imposantes
+encore de la morale et des lois générales, divines et humaines, qui
+constituent la grande distinction entre le guerrier patriote et le
+voleur breveté; toutes ces choses ne peuvent être enseignées et
+apprises, d'une manière convenable, que dans une école permanente à
+terre et pourvue de maîtres, de livres et d'instruments.»
+
+Après un langage si concluant, et dont chaque mot est un enseignement,
+après les faits que nous avons cités plus haut, l'École navale sera
+probablement transférée à terre; mais quel est l'emplacement que
+choisira l'autorité?
+
+Si nous avions une préférence à exprimer, nous le désignerions cet
+emplacement, et nous dirions qu'il existe un local à Brest que nous
+avons fort souvent visité, mais jamais sans éprouver ce tressaillement
+involontaire, cette émotion saisissante que nous ressentons toutes les
+fois que nous sommes en présence des lieux ou des hommes dont les
+noms, consacrés par une tradition historique ou populaire, nous
+rappellent de grands souvenirs. Ce local est celui qui était occupé
+par l'ancienne Compagnie des gardes de la marine, devenu depuis
+l'hôpital Saint-Louis, et que rien n'empêche de destiner à la nouvelle
+École navale.
+
+Oui, qu'elle y soit placée; qu'on y revoie une pépinière de jeunes
+marins avides de gloire, studieux, disciplinés, qui s'y préparent,
+résolument, à dévouer toute leur vie à leur pays, à leurs devoirs;
+qu'ils s'y enthousiasment en pensant à leurs devanciers, parmi
+lesquels on compte tant d'hommes de talent, de valeur et du premier
+mérite; et puisse-t-elle cette École, donner de nouveau à la France,
+beaucoup d'officiers aussi illustres que Suffren et Lamothe-Piquet;
+aussi savants que Fleurieu, Chabert et Verdun; aussi habiles que
+Lapérouse, Entrecasteaux ou Bougainville; et qui fassent revivre le
+génie de Borda!
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PRÉFACE
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+MON ENFANCE
+
+
+ CHAPITRE PREMIER 1
+
+SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux. -- Histoire du chevalier de
+Beauregard, mon père. -- Son entrée au service, ses duels, son voyage
+au Maroc. -- Ses dettes, le régiment de Vermandois. -- Le régiment de
+Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses liqueurs. -- Rappel en
+France. -- Garnisons de Metz et de Béziers. -- L'esplanade de Béziers,
+mariage du chevalier de Beauregard; ses enfants.
+
+
+ CHAPITRE II 15
+
+SOMMAIRE: Mes premières années, le jardin de Valraz et son bassin. --
+Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le chevalier de
+Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille Bonaparte. --
+Voyage à Marmande. -- M. de Campagnol, colonel de Napoléon. -- Retour
+à Béziers. -- La Fête du Chameau ou des Treilles. -- L'École militaire
+de Pont-le-Voy. -- Changement de son régime intérieur. -- Renvoi des
+fils d'officiers. -- À l'âge de onze ans et demi, je quitte
+Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me rendre à Béziers. --
+Rencontre du capitaine Desmarets. -- _Cincinnatus_ Bonnefoux. --
+Bordeaux et la guillotine. -- Arrivée à Béziers.
+
+
+ CHAPITRE III 33
+
+SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution. -- Les États
+du Languedoc. -- Le chevalier de Beauregard reprend son nom
+patronymique. -- La question de l'émigration. -- Révolte du régiment
+de Vermandois à Perpignan. -- Belle conduite de mon père. -- Sa mise à
+la retraite comme chef de bataillon. -- Revers financiers. --
+Arrestation de mon père. -- Je vais le voir dans sa prison et lui
+baise la main. -- Lutte avec le geôlier Maléchaux, ancien soldat de
+Vermandois. -- Mise en liberté de mon père. -- Séjour au Châtard, près
+de Marmande. -- M. de La Capelière et le Canada. -- Les _Batadisses_
+de Béziers. -- Mort de ma mère. -- M. de Lunaret. -- M. Casimir de
+Bonnefoux, mon cousin germain, est nommé adjudant général (aujourd'hui
+major général) du port de Brest.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+ENTRÉE DANS LA MARINE. -- CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS
+L'EMPIRE
+
+
+ CHAPITRE PREMIER 51
+
+SOMMAIRE: Je suis embarqué comme novice sur le lougre _la Fouine_. --
+Départ pour Bordeaux. -- Je fais la connaissance de Sorbet. -- _La
+Fouine_ met à la voile en vue d'escorter un convoi jusqu'à Brest. --
+La croisière anglaise. -- Le pertuis de Maumusson. -- _La Fouine_ se
+réfugie dans le port de Saint-Gilles. -- Sorbet et moi nous quittons
+_la Fouine_ pour nous rendre à Brest par terre. -- Nous traversons la
+Bretagne à pied. -- À Locronan, des paysans nous recueillent. --
+Arrivée à Brest. -- Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux. -- La
+capture de _la Fouine_ par les Anglais. -- Je suis embarqué sur la
+corvette _la Citoyenne_.
+
+
+ CHAPITRE II 57
+
+SOMMAIRE: -- L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux. -- Les 17
+vaisseaux anglais de Cadix. -- Le détroit de Gibraltar. -- Relâche à
+Toulon. -- L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée du
+général Moreau, à Savone. -- L'amiral Bruix touche à Carthagène et à
+Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux espagnols. -- Il
+rentre à Brest. -- L'équipage du _Jean-Bart_, les officiers et les
+matelots. -- L'aspirant de marine Augier. -- En rade de Brest, sur les
+barres de perroquet. -- Le commandant du _Jean-Bart_. -- Il veut
+m'envoyer passer trois jours et trois nuits dans la hune de misaine.
+-- Je refuse. -- Altercation sur le pont. -- Quinze jours après, je
+suis nommé aspirant à bord de la corvette, _la Société populaire_. --
+Navigation dans le golfe de Gascogne. La corvette escorte des convois
+le long de la côte. -- L'officier de santé Cosmao. -- _La Société
+populaire_ est en danger de se perdre par temps de brume. -- Attaque
+du convoi par deux frégates anglaises. -- Relâche à Benodet. -- Je
+passe sur le vaisseau _le Dix-Août_. -- Un capitaine de vaisseau de
+trente ans, M. Bergeret. -- Exercices dans l'Iroise. -- Les aspirants
+du _Dix-Août_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice. -- La capote de
+l'aspirant de quart. -- Le général Bernadotte me propose de me prendre
+pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine. -- Le ministre
+désigne, parmi les aspirants du _Dix-Août_, Moreau et moi comme devant
+faire partie d'une expédition scientifique sur les côtes de la
+Nouvelle-Hollande. -- Départ de Moreau, sa carrière, sa mort. -- Je ne
+veux pas renoncer à l'espoir de prendre part à un combat, et je reste
+sur _le Dix-Août_.
+
+
+ CHAPITRE III 73
+
+SOMMAIRE: Je suis nommé second du cutter _le Poisson-Volant_, puis je
+reviens sur _le Dix-Août_. -- Ce vaisseau est désigné pour faire
+partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de porter des
+secours à l'armée française d'Égypte. -- L'escadre part de Brest. --
+Prise d'une corvette anglaise en vue de Gibraltar. -- Les
+indiscrétions de son équipage. -- Le surlendemain, _le Jean-Bart_ et
+_le Dix-Août_, capturent la frégate _Success_, qui ne se défend pas.
+-- Chasse appuyée par _le Dix-Août_ au cutter _Sprightly_. -- Je suis
+chargé de l'amariner. -- L'amiral change brusquement de route et
+rentre à Toulon. -- Le commandant Bergeret quitte le commandement du
+_Dix-Août_; il est remplacé par M. Le Goüardun. -- Mécontentement du
+premier consul. -- Ordre de partir sans retard. -- L'escadre met à la
+voile. -- Abordage du _Dix-Août_ et du _Formidable_, dans le sud de la
+Sardaigne. -- Graves avaries. -- Relâche à Toulon. -- L'amiral reçoit
+l'ordre de participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des
+forts. -- Assaut. -- Je commande un canot de débarquement. -- Soldat
+tué par le vent d'un boulet. -- Prise de l'île d'Elbe. -- L'amiral
+Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne. -- Il fait passer
+ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et renvoie les
+trois autres sous le commandement du contre-amiral Linois. -- Le moral
+des équipages et des troupes. -- Le premier consul accusé
+d'hypocrisie. -- Digression sur le duel. -- L'escadre passe le détroit
+de Messine, et arrive promptement en vue de l'Égypte. -- À la surprise
+générale, l'amiral ordonne de mouiller et de se préparer à débarquer à
+25 lieues d'Alexandrie. -- Apparition de deux bâtiments anglais au
+coucher du soleil. -- L'escadre appareille la nuit. -- Un mois de
+navigation périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans
+l'Archipel. -- Retour sur la côte d'Afrique, mais devant Derne. --
+Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des officiers. --
+Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de débarquement. --
+À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de rentrer à bord. -- Fin
+de nos singulières tentatives de secours à l'armée d'Égypte. -- Retour
+à Toulon. -- Souffrance des équipages et des troupes. -- La soif. --
+Rencontre à quelques lieues de Goze, du vaisseau de ligne de 74,
+_Swiftsure_. -- Combat victorieux du _Dix-Août_ contre le _Swiftsure_.
+-- Pendant le combat, je suis de service sur le pont, auprès du
+commandant. -- Mission dans la batterie basse. -- Le porte-voix du
+commandant Le Goüardun. -- Le point de la voile du grand hunier. --
+Paroles que m'adresse le commandant. -- Capture du _Mohawk_. --
+Arrivée à Toulon. -- Grave épidémie à bord de l'escadre et longue
+quarantaine. -- La dysenterie enlève en deux heures de temps mon
+camarade Verbois couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe. -- Je le
+regrette profondément. -- Fin de la quarantaine de soixante-quinze
+jours. -- Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade
+d'enseigne de vaisseau. -- Histoire de l'aspirant Jérôme Bonaparte,
+embarqué sur _l'Indivisible_. -- Les relations que j'avais eues avec
+lui à Brest, chez Mme de Caffarelli. -- Après la campagne, il veut
+m'emmener à Paris. -- Notre camarade, M. de Meyronnet, aspirant à bord
+de _l'Indivisible_, futur grand-maréchal du Palais du roi de
+Wesphalie. -- Paix d'Amiens. -- _Le Dix-Août_ part de Toulon pour se
+rendre à Saint-Domingue. -- Tempête dans la Méditerranée. -- Naufrage
+sous Oran, d'un vaisseau de la même division, _le Banel_. -- Court
+séjour à Saint-Domingue. -- Retour en France. -- À mon arrivée à
+Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de vaisseau. --
+Commencement de scorbut. -- Histoire de mon ancien camarade Sorbet. --
+Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à Béziers. -- L'érudition de
+M. de La Capelière. -- Je retourne à Brest, accompagné de mon frère,
+âgé de quatorze ans, qui se destine, lui aussi à la marine.
+
+
+ CHAPITRE IV 93
+
+SOMMAIRE: La reprise de possession des colonies françaises de l'Inde.
+-- L'escadre du contre-amiral Linois. -- Le vaisseau _le Marengo_, les
+frégates _la Belle-Poule_, _l'Atalante_, _la Sémillante_. -- Mon frère
+et moi nous sommes embarqués sur _la Belle-Poule_, mon frère comme
+novice et moi comme enseigne. -- Avant le départ de l'expédition, mon
+frère passe, avec succès, l'examen d'aspirant de 2e classe. -- Après
+divers retards, la division met à la voile, au mois de mars 1803. -- À
+la hauteur de Madère, _la Belle-Poule_ qui marche le mieux, et qui
+porte le préfet colonial de Pondichéry, se sépare de l'escadre et
+prend les devants. -- Passage de la ligne. -- Arrivée au cap de
+Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de traversée. --
+L'incident de l'albatros. -- Une de nos passagères, Mme Déhon, craint
+pour moi le sort de Ganymède. -- Coup de vent qui nous éloigne de la
+baie du Cap. -- Nouveau coup de vent qui nous écarte de celle de Simon
+et nous rejette en pleine mer. -- Rencontre de trois vaisseaux de la
+Compagnie anglaise des Indes, auxquels nous parlons. -- Étrange
+embarras des équipages. -- Ignorant que la guerre était de nouveau
+déclarée, et que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrêtaient
+nos navires marchands, nous manquons notre fortune. -- Retour de la
+frégate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa. -- Infructueux essais
+d'accostage. -- Un brusque coup de vent nous écarte une troisième fois
+de la côte. -- Le commandant se dirige alors vers Foulpointe, dans
+l'île de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des vivres
+frais. -- Relâche de huit jours à Foulpointe. -- Le petit roi Tsimâon.
+-- Partie champêtre. -- _Sarah-bé_, _Sarah-bé_. -- À la suite d'un
+manque de foi des indigènes, je tente d'enlever le petit roi Tsimâon,
+et je capture une pirogue et les trois noirs qui la montaient. -- On
+les garde comme otages à bord de la frégate, jusqu'à ce que
+satisfaction nous soit donnée. -- Résultats peu brillants de mes
+ambassades. -- Arrivée à Pondichéry cent jours après notre départ de
+Brest. -- Nous débarquons nos passagers; mais les Anglais ne remettent
+pas la place. -- Une escadre anglaise de trois vaisseaux et deux
+frégates se réunit même à Gondelour, en vue de _la Belle-Poule_. --
+Branle-bas de combat. -- Plainte de M. Bruillac au colonel Cullen,
+commandant de Pondichéry. -- Réponse de ce dernier. -- Pondichéry, les
+Dobachis, les Bayadères. -- L'amiral débarque à Pondichéry, vingt-six
+jours après nous. -- Instruit des difficultés relatives à la remise de
+la place, il envoie _la Belle-Poule_ à Madras pour essayer de les
+lever. -- Réponse dilatoire du gouverneur anglais. -- Guet-apens tendu
+à _la Belle-Poule_, à Pondichéry. -- La frégate est sauvée. -- Elle se
+dirige vers l'Île de France. -- Grandes souffrances à bord par suite
+du manque de vivres et d'eau. -- La division arrive à son tour à
+l'Île-de-France. -- Récit de ses aventures. -- Le brick _le Bélier_.
+-- Perfidie des Anglais. -- L'aviso espion. -- La corvette _le
+Berceau_ mouille à l'Île-de-France, apportant des nouvelles de la
+métropole. -- Installation du général Decaen et des autorités civiles.
+-- La frégate marchande _la Psyché_ est armée en guerre et reste sous
+le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans la Marine militaire.
+-- Un navire neutre me rapporte ma malle, laissée dans une chambre de
+Pondichéry. -- La fidélité proverbiale des Dobachis se trouve ainsi
+vérifiée.
+
+
+ CHAPITRE V 104
+
+SOMMAIRE: -- Coup d'oeil sur l'état-major de la division. -- L'amiral
+Linois, son avarice. -- Commencement de ses démêlés avec le général
+Decaen. -- M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral. -- M.
+Beauchêne, commandant de l'_Atalante_; M. Motard, commandant de _la
+Sémillante_. -- Le commandant et les officiers de _la Belle-Poule_. --
+M. Bruillac, son portrait. -- Le beau combat de _la Charente_ contre
+une division anglaise. -- Le second de _la Belle-Poule_, M. Denis, les
+prédictions qu'il me fait en rentrant en France. -- Son successeur, M.
+Moizeau. -- Delaporte, lieutenant de vaisseau, son intelligence, sa
+bonté, l'un des hommes les meilleurs que j'aie connus. -- Les
+enseignes de vaisseau par rang d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget,
+«mon Sosie», Desbordes et Vermot. -- Triste aventure de M. L..., sa
+destitution. -- Croisières de la division. -- Voyage à l'île Bourbon.
+-- Les officiers d'infanterie à bord de _la Belle-Poule_, MM.
+Morainvillers, Larue et Marchant. -- En quittant Bourbon, l'amiral se
+dirige vers un comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte
+occidentale de Sumatra. -- Une erreur de la carte; le banc appelé Saya
+de Malha; l'escadre court un grand danger. -- Capture de _la
+Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie
+anglaise. -- Quelques détails sur les navires de la Compagnie des
+Indes. -- Arrivée à Bencoolen. -- Les Anglais incendient cinq
+vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de
+tomber entre nos mains. -- En quittant Bencoolen, l'escadre fait voile
+pour Batavia, capitale de l'île de Java. -- Batavia, la ville
+hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise. -- Après une courte
+relâche, la division à laquelle se joint le brick de guerre
+hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement de 1804, en
+pleine saison des ouragans pour aller attendre dans les mers de la
+Chine le grand convoi des vaisseaux de la Compagnie qui part
+annuellement de Canton. -- Navigation très pénible et très périlleuse.
+-- Nous appareillons et nous mouillons jusqu'à quinze fois par jour.
+-- Prise, près du détroit de Gaspar, des navires de commerce anglais
+_l'Amiral-Raynier_ et _la Henriette_, qui venaient de Canton. --
+Excellentes nouvelles du convoi. -- Un canot du _Marengo_, surpris par
+un grain, ne peut pas rentrer à son bord. Il erre pendant quarante
+jours d'île en île avant d'atteindre Batavia. -- Affreuses
+souffrances. -- Habileté et courage du commandant du canot, M. Martel,
+lieutenant de vaisseau. -- Il meurt en arrivant à Batavia. --
+Conversations des officiers de l'escadre. -- On escompte la prise du
+convoi. -- Mouillage à Poulo-Aor. -- Le convoi n'est pas passé. -- Le
+détroit de Malacca. -- Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles,
+c'est le convoi. -- Temps superbe, brise modérée. -- Le convoi se met
+en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse. -- À six heures du
+soir, nous sommes en mesure de donner au milieu d'eux. -- L'amiral
+Linois ordonne d'attendre au lendemain matin. -- Stupéfaction des
+officiers et des équipages. -- Le mot du commandant Bruillac, celui du
+commandant Vrignaud. -- Le lendemain matin, même beau temps. -- Nous
+hissons nos couleurs. -- Les Anglais ont, pendant la nuit, réuni leurs
+combattants sur huit vaisseaux. -- Ces huit vaisseaux soutiennent
+vaillamment le choc. -- Après quelques volées, l'amiral Linois quitte
+le champ de bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses
+mouvements. -- Déplorables résultats de cet échec. -- Consternation
+des officiers de la division. -- Récompense accordée par les Anglais
+au capitaine Dance.
+
+
+ CHAPITRE VI 121
+
+SOMMAIRE: Retour de l'escadre à Batavia. -- Le choléra. -- Mort de
+l'aspirant de 2e classe Rigodit et de l'officier de santé Mathieu. --
+Les officiers de santé de _la Belle-Poule_: MM. Fonze, Chardin,
+Vincent et Mathieu. -- Visite d'une jonque chinoise en rade de
+Batavia. -- Réception en musique. -- Les sourcils des Chinois. -- Le
+village de Welterfreder. -- Conflit avec les Hollandais. -- Déplorable
+bagarre. -- _Fuyards du convoi de Chine._ -- Départ de Batavia. -- Le
+détroit de la Sonde. -- Violents courants. -- Terreur panique de
+l'équipage. -- Belle conduite du lieutenant de vaisseau Delaporte. --
+_Le Marengo_, _la Sémillante_ et _le Berceau_, se dirigent vers
+l'Île-de-France. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ croisent à
+l'entrée du golfe de l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir
+visité les abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande. --
+Pendant cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais,
+_l'Althéa_, ayant pour 6 millions d'indigo à bord. -- Le propriétaire
+de _l'Althéa_, M. Lambert. -- Craintes de Mme Lambert. -- Sa beauté.
+-- Scène sur le pont de _l'Althéa_. -- L'officier d'administration de
+_la Belle-Poule_, M. Le Lièvre de Tito. -- Un gentilhomme, _laudator
+temporis acti_. -- Ses bontés à mon égard. -- Plaisanteries que se
+permettent les jeunes officiers. -- Les fruits glacés de M. Le Lièvre
+de Tito. -- Sa correspondance avec Mme Lambert. -- Départ de M. et Mme
+Lambert, après un séjour de quelques mois à l'Île-de-France. -- M.
+Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour nous
+prouver sa reconnaissance. -- Réponse de Delaporte. -- Part de prise
+sur la capture de _l'Althéa_. -- Décision arbitraire de l'amiral
+Linois. -- Nous ne sommes défendus ni par M. Bruillac, ni par le
+général Decaen. -- Au mois d'août 1804, _le Berceau_ est expédié en
+France. -- Je demande vainement à l'amiral de renvoyer, par ce
+bâtiment, mon frère Laurent pour lui permettre de passer son examen
+d'aspirant de 1re classe.
+
+
+ CHAPITRE VII 135
+
+SOMMAIRE: La division met à la voile. -- L'amiral donne rendez-vous à
+_la Belle-Poule_ dans le sud-est de Ceylan. -- Rencontre, sur la côte
+de Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par des Arabes.
+-- Odalisques et cachemires de l'Inde. -- Chasse appuyée par la
+frégate à la corvette anglaise _le Victor_. -- Émouvante lutte de
+vitesse. -- La corvette nous échappe. -- _La Belle-Poule_ prend
+connaissance de Ceylan. -- Trente jours employés à louvoyer au sud-est
+de l'île. -- Une montre marine qui se dérange. -- Graves conséquences
+de l'accident. -- La division passe sans nous voir. -- La batterie de
+_la Belle-Poule_, les jours de beau temps. -- Puget et moi. --
+Observations astronomiques. -- Cercles et sextants. -- Sur la côte de
+Coromandel. -- Prise du bâtiment de commerce anglais, _la Perle_. --
+M. Bruillac m'en offre le commandement. -- Je refuse. -- Retour vers
+l'Île-de-France. -- Le blocus de l'île. -- La frégate se dirige vers
+le Grand-Port ou port du sud-est. -- Plan du commandant Bruillac. --
+La distance de Rodrigue à l'Île-de-France. -- Le service que nous rend
+la lune. -- Les frégates anglaises. -- Le Grand-Port. -- Arrivée de la
+division deux jours après nous. -- _L'Upton-Castle_, _la
+Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_. -- Combat, près de
+Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le Centurion_. --
+_L'Atalante_ se couvre de gloire. -- _Le Centurion_ se laisse aller à
+la côte. -- Impossibilité de l'amariner à cause de la barre. --
+Importance stratégique de l'Île-de-France. -- Les Anglais lèvent le
+blocus. -- La division appareille pour se rendre au port nord-ouest.
+-- Curieuse histoire du _Marengo_. -- La roche encastrée dans son
+bordage. -- Le Trou Fanfaron. -- _Le Marengo_ reste à l'Île-de-France.
+-- _La Psyché_ va croiser. -- L'amiral expédie _la Sémillante_ aux
+Philippines pour annoncer la déclaration de guerre faite par
+l'Angleterre à l'Espagne. -- Nouvelles de France. -- Proclamation de
+l'Empire. -- Projet de descente en Angleterre. -- Le chef-lieu de la
+préfecture maritime du 1er arrondissement est transporté à Boulogne.
+-- M. de Bonnefoux est nommé préfet maritime du 1er arrondissement et
+chargé de construire, d'armer et d'équiper la flottille. -- Il assiste
+à la première distribution des croix de la Légion d'honneur et reçoit,
+lui-même, des mains de l'empereur, celle d'officier. -- Une lettre de
+lui. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittent l'Île-de-France au
+commencement de 1805. -- M. Bruillac, commandant en chef. -- Croisière
+de soixante-quinze jours. -- Calmes presque continus. -- Rencontre,
+près de Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et
+approchons à trois ou quatre portées de canon. -- M. Bruillac les
+prend pour des vaisseaux de guerre. -- Il m'envoie dans la grand'hune
+pour les observer. -- Je descends en exprimant la conviction que ce
+sont des vaisseaux de la Compagnie des Indes. -- Le commandant cesse
+cependant les poursuites. -- Nouvelles apportées plus tard par les
+journaux de l'Inde. -- Le golfe de l'Inde. -- Notre présence est
+signalée par des barques de cabotage. -- L'une d'elles, que nous
+capturons, nous apprend le combat de _la Psyché_ et de la frégate
+anglaise de premier rang, _le San-Fiorenzo_. -- Récit du combat. --
+Valeur du commandant Bergeret, de ses officiers et de ses matelots. --
+Sa présence d'esprit. -- Capitulation honorable. -- Tous les officiers
+tués, sauf Bergeret et Hugon. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_
+quittent les côtes du Bengale, et visitent celles du Pegou. -- Capture
+de _la Fortune_ et de _l'Héroïne_. -- Un aspirant de _la Belle-Poule_,
+Rozier, est appelé au commandement de _l'Héroïne_. -- On lui donne
+pour second Lozach, autre aspirant de notre bord. -- Belle conduite de
+Rozier et de Lozach. -- Rencontre par _l'Héroïne_ d'un vaisseau
+anglais de 74 canons entre Achem et les îles Andaman. -- Rozier
+accueilli avec enthousiasme à l'Île-de-France. -- Paroles que lui
+adresse Vincent. -- Retour de _la Belle-Poule_ et de _l'Atalante_ à
+l'Île-de-France. -- Observations astronomiques faites par Puget et par
+moi devant Rodrigue. -- Elles confirment nos doutes sur la situation
+exacte de cette île. -- Sur notre rapport, un hydrographe est envoyé à
+Rodrigue par la colonie. -- Les résultats qu'il obtient sont conformes
+aux nôtres. -- Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturés par
+nos corsaires, malgré les treize vaisseaux de ligne, les quinze
+frégates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans l'Inde. --
+Séjour prolongé à l'Île-de-France. -- Les colons. -- M. de Bruix, les
+Pamplemousses, le Jardin Botanique. -- MM. Céré, père et fils. -- Paul
+et Virginie. -- La crevasse de Bernardin de Saint-Pierre. -- Bruits de
+mésintelligence entre le général Decaen et l'amiral Linois. -- Projets
+attribués à l'amiral. -- _La Sémillante_ bloquée à Manille. --
+_L'Atalante_ reste au port nord-ouest pour quelques réparations. -- Le
+cap de Bonne-Espérance lui est assigné comme lieu de rendez-vous. --
+Les bavardages de la colonie sur l'affaire des trois navires de
+Colombo. -- M. Bruillac me met aux arrêts. -- Il vient me faire des
+reproches dans ma chambre.
+
+
+ CHAPITRE VIII 155
+
+SOMMAIRE: Préparatifs de départ de l'Île-de-France. -- Arrivée à bord
+de Céré fils engagé comme simple soldat. -- Son enthousiasme
+patriotique et ses sentiments de discipline. -- Au moment de
+l'appareillage de _la Belle-Poule_, tentative de mutinerie d'une
+partie de l'équipage. -- Admirable conduite de M. Bruillac. Ses
+officiers l'entourent. L'ordre se rétablit. -- Paroles que m'adresse
+le commandant en reprenant son porte-voix pour continuer
+l'appareillage. -- _Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ se dirigent vers
+les Seychelles. -- Mouillage à Mahé. -- Mahé de la Bourdonnais et
+Dupleix. -- But de notre visite aux Seychelles. -- M. de Quincy. -- Un
+gouverneur qui tenait encore sa commission de Louis XVI. -- Un homme
+de l'ancienne cour. -- Chasse de chauve-souris à la petite île
+Sainte-Anne. -- Danger que mes camarades et moi nous courons. -- Le
+«chagrin». -- Les caïmans. -- De Mahé, la division se rend aux îles
+d'Anjouan. -- Croisière à l'entrée de la mer Rouge. -- Croisière sur
+la côte de Malabar, devant Bombay. -- Aucune rencontre. -- Dommage
+causé indirectement au commerce anglais. -- Pendant mon quart, _la
+Belle-Poule_ est sur le point d'aborder _le Marengo_. -- L'équipage me
+seconde d'une façon admirable et j'en suis profondément touché. --
+L'abordage est évité. -- Réflexions sur le don du commandement. -- Mes
+diverses fonctions à bord, officier de manoeuvre du commandant, chargé
+de l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, des
+signaux. -- M. Bruillac m'avait proposé de me décharger de mon quart
+et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. Pendant toute la durée
+de la campagne, je ne manquai pas un seul quart. -- Visite des abords
+des îles Laquedives et des îles Maldives. -- En approchant de
+Trinquemalé, rencontre de deux beaux vaisseaux de la Compagnie des
+Indes. -- Manoeuvre du commandant Bruillac contrariée par l'amiral. --
+Un des vaisseaux se jette à la côte et nous échappe. -- À la suite
+d'une volée que lui envoie, de très loin, _la Belle-Poule_, l'autre se
+rend. -- C'était _le Brunswick_, que l'amiral expédie en lui donnant
+pour premier rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (île de Madagascar)
+et False-bay pour le second. -- Continuation de la croisière à
+l'entrée de la mer de l'Inde. -- Après avoir traversé cette mer dans
+le voisinage des îles Andaman, la division se dirige vers la
+Nouvelle-Hollande, et aux environs du Tropique, elle remet le cap vers
+l'ouest. Nous nous trouvons alors, par un temps de brume, à portée de
+canon de onze bâtiments anglais, que l'on prend pour onze vaisseaux de
+la Compagnie. -- L'amiral attaque avec résolution. -- Ces bâtiments
+portaient trois mille hommes de troupes, qui font un feu de
+mousqueterie parfaitement nourri. -- Les voiles de _la Belle-Poule_
+sont criblées de projectiles. -- M. Bruillac et moi nous avons nos
+habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits. -- Le vaisseau de
+74 canons, _le Blenheim_, qui escortait les dix autres bâtiments,
+parvient enfin à se dégager. -- Intrépidité et habileté du commandant
+Bruillac. -- _La Belle-Poule_ canonne _le Blenheim_, pendant une
+demi-heure, sans être elle-même atteinte. -- Elle lui tue quarante
+hommes. -- L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale au
+commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre. -- La
+division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin. -- En passant près
+de l'Île-de-France. -- «Elle est pourtant là sous Acharnar.» -- Nous
+ne trouvons pas _le Brunswick_ à Fort-Dauphin. -- Traversée du canal
+de Mozambique. -- Changement des moussons. -- La terre des Hottentots.
+
+
+ CHAPITRE IX 169
+
+SOMMAIRE: False-bay et Table-bay. -- Partage de l'année entre les
+coups de vent du sud-est et les coups de vent du nord-ouest. -- Nous
+mouillons à False-bay. -- Excellent accueil des Hollandais. -- Nous
+faisons nos approvisionnements. -- Arrivée du _Brunswick_ avec un coup
+de vent du sud-est. -- Naufrage du _Brunswick_. -- Croyant la saison
+des vents du sud-est commencée, nous nous hâtons de nous rendre à
+Table-bay. -- Arrivée de _l'Atalante_ à Table-bay. -- La division est
+assaillie par un furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la
+saison. -- Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme
+nous, vont se perdre à la côte. -- _La Belle-Poule_ brise ses amarres.
+-- Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entraîne. -- Le naufrage
+paraît inévitable. -- Sang-froid et résignation de M. Bruillac. --
+L'ancre à jet de M. Moizeau. -- _La Belle-Poule_ est sauvée. --
+_L'Atalante_ échoue sur un lit de sable sans se démolir. -- On la
+relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas réparées au moment de
+notre départ, nous sommes obligés de la laisser au Cap. -- _Le
+Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap de Bonne-Espérance, peu
+avant la fin de l'année 1805. -- Visite de la côte occidentale
+d'Afrique. -- Saint-Paul de Loanda, Saint-Philippe de Benguela,
+Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre ou Congo, Loango. -- Capture de
+_la Ressource_ et du _Rolla_ expédiés à Table-bay. -- En allant
+amariner un de ces bâtiments, _la Belle-Poule_ touche sur un banc de
+sable non marqué sur nos cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau
+sont faussées et sa marche considérablement ralentie. -- Relâche à
+l'île portugaise du Prince. -- La division se dirige ensuite vers
+l'île de Sainte-Hélène. -- But de l'amiral. -- Quinze jours sous le
+vent de Sainte-Hélène. -- À notre grand étonnement, aucun navire
+anglais ne se montre. -- Apparition d'un navire neutre que nous
+visitons. -- Fâcheuses nouvelles. -- Prise du cap de Bonne-Espérance
+par les Anglais. -- _L'Atalante_ brûlée, de Belloy tué, Fleuriau
+gravement blessé. -- Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre
+présence probable dans ses parages. -- Tous les projets de l'amiral
+Linois bouleversés par ces événements. -- Sa situation très
+embarrassante. -- Le cap sur Rio-Janeiro. -- La leçon de portugais que
+me donne M. Le Lièvre. -- Changement de direction. -- En route vers la
+France. -- Un mois de calme sous la ligne équinoxiale. -- Vents
+contraires qui nous rejettent vers l'ouest. -- Le vent devient
+favorable. -- Hésitations de l'amiral. -- Où se fera l'atterrissage? À
+Brest, à Lorient, à Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon? -- État
+d'esprit de l'amiral Linois. -- Son désir de se signaler par quelque
+exploit avant d'arriver en France. -- Le 13 mars 1806, à deux heures
+du matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments. -- M.
+Bruillac et l'amiral. -- Est-ce un convoi ou une escadre? -- La
+lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune les
+trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au point du
+jour. -- Dernière tentative de M. Bruillac. -- Manoeuvre du _Marengo_.
+-- _La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du vaisseau à
+trois-ponts ennemi. -- Ce dernier souffre beaucoup; mais, à peine le
+soleil est-il entièrement levé, que _le Marengo_ a déjà cent hommes
+hors de combat. -- L'amiral Linois et son chef de pavillon, le
+commandant Vrignaud, blessés. -- L'amiral reconnaît son erreur. -- Il
+ordonne de battre en retraite et signale à _la Belle-Poule_ de se
+sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais deux autres vaisseaux
+anglais ne tardent pas à rejoindre _le Marengo_, qui est obligé de se
+rendre à neuf heures du matin. -- L'escadre anglaise composée de sept
+vaisseaux et de deux frégates. -- La frégate _l'Amazone_ nous
+poursuit. -- Marche distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint _la
+Belle-Poule_ avant son échouage sur la côte occidentale d'Afrique. --
+Combat entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_. -- À dix heures et
+demie, la mâture de la frégate anglaise est fort endommagée, et elle
+nous abandonne; mais nous avons de notre côté des avaries. -- Deux
+vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque côté. -- Deux
+coups de canon percent notre misaine. -- Gréement en lambeaux, 8 pieds
+d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord et tué beaucoup de
+monde. -- M. Bruillac descend dans sa chambre pour jeter à la mer la
+boîte de plomb contenant ses instructions secrètes. -- Il me donne
+l'ordre de faire amener le pavillon. -- Transmission de l'ordre à
+l'aspirant chargé de la drisse du pavillon. -- Commandement: «Bas le
+feu!» -- L'équipage refuse de se rendre. J'envoie prévenir le
+commandant, qui remonte, radieux, sur le pont. -- Le pavillon emporté
+par un boulet. -- Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend
+un autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient
+lui-même déployé. -- Autres beaux faits d'armes de l'aspirant Lozach,
+du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand nombre
+d'autres. -- Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_, s'approche
+à portée de voix sans tirer. -- Son commandant, le commodore Pickmore,
+se montre seul et nous parle avec son porte-voix. «Au nom de
+l'humanité.» -- M. Bruillac, s'avance sous le pavillon et ordonne à
+Couzanet de le jeter à la mer. -- _La Belle-Poule_ se rend au
+_Ramilies_. -- L'escadre du vice-amiral Sir John Borlase Warren. --
+Prisonniers. -- Rigueur de l'empereur pour les prisonniers. -- Mon
+frère sain et sauf. -- La grand'chambre de _la Belle-Poule_ après le
+combat.
+
+
+ CHAPITRE X 185
+
+SOMMAIRE: Le commandant Parker, à bord de _la Belle-Poule_. -- Un
+commandant de vingt-huit ans. -- Belle attitude de Delaporte. -- Avec
+mon frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau _le
+Courageux_ commandé par M. Bissett. -- Le lieutenant de vaisseau
+Heritage, commandant en second. -- Le lieutenant de vaisseau Napier,
+arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes. -- Ses sorties
+inconvenantes contre l'empereur. -- Je quitte la table de
+l'état-major, et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger
+désormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de la
+ration de matelot. -- Intervention de M. Bissett. -- Il me fait donner
+satisfaction. -- Je reviens à la table de l'état-major. -- La
+croisière de l'escadre anglaise. -- Armement des navires anglais. --
+Coup de vent. -- Avaries considérables qui auraient pu être évitées.
+-- Communications de l'escadre avec le vaisseau anglais, _le Superbe_,
+revenant des Antilles. -- Encore un désastre pour notre Marine. --
+Destruction de la division que notre amiral Leissègues commandait aux
+Antilles, par une division anglaise sous les ordres de l'amiral
+Duckworth. -- Portrait de Nelson suspendu pendant l'action dans les
+cordages. -- Les bâtiments de l'amiral Duckworth, fort maltraités,
+étaient rentrés à la Jamaïque pour se réparer. -- L'amiral se rendait
+en Angleterre à bord du _Superbe_. -- Le même jour, un navire anglais,
+portant pavillon parlementaire, traverse l'escadre. -- Mon ami
+Fleuriau, aspirant de _l'Atalante_. -- Télégraphie marine des Anglais.
+-- J'imagine un système de télégraphie que, peu de temps après,
+j'envoyai en France. -- L'amiral Warren renonce à sa croisière. -- M.
+Bruillac réunit tous les officiers de _la Belle-Poule_, et nous
+faisons en corps une visite à l'amiral Linois, qui était encore fort
+souffrant. Il nous adresse les plus grands éloges sur notre belle
+défense. -- L'amiral Warren. -- Le combat contre la frégate _la
+Charente_. -- Quiberon. -- Relâche à Sâo-Thiago (îles du Cap Vert). --
+Arrivée à Portsmouth, après avoir eu le crève-coeur de longer les
+côtes de France. -- Soixante et un jours en mer avec nos ennemis.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE
+
+
+ CHAPITRE PREMIER 193
+
+SOMMAIRE: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à
+Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves d'artillerie.
+-- Bons procédés de l'amiral Warren et de ses officiers. --
+L'état-major du _Courageux_ nous offre un dîner d'adieu. -- Franche et
+loyale déclaration de Napier. -- Le perroquet gris du Gabon, que
+j'avais donné à Truscott, l'un des officiers du _Courageux_. -- Le
+«cautionnement» de Thames. -- Détails sur la situation des officiers
+prisonniers vivant dans un «cautionnement». -- Lettre navrante que je
+reçois de M. de Bonnefoux. -- M. Bruillac me réconforte. -- Lettre de
+ma tante d'Hémeric. -- Mes ressources pécuniaires. -- Mon plan de vie,
+mes études, la langue et la littérature anglaises. -- Visite, que nous
+font, à Thames, M. Lambert (de _l'Althéa_) et sa femme. -- Le souhait
+exprimé autrefois par M. Lambert se trouve réalisé. -- Il tient parole
+et nous fête pendant huit jours. -- Il nous dit qu'il espère bien voir
+un jour M. Bonaparte prisonnier des Anglais. -- Nous rions beaucoup de
+cette prédiction. -- Avant de repartir pour Londres, M. Lambert
+apprend à Delaporte sa mise en liberté, qu'il avait obtenue à la suite
+de démarches pressantes et peut-être de gros sacrifices d'argent. --
+Delaporte avait commandé _l'Althéa_ après sa capture. -- Départ de cet
+admirable Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir. --
+Description de Thames. -- Les ouvriers des manufactures. -- Leur haine
+contre la France, entretenue par les journaux. -- Leur conduite peu
+généreuse vis-à-vis des prisonniers. -- La bourgeoisie. -- Relations
+avec les familles de MM. Lupton et Stratford. -- M. Litner. --
+Agression dont je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier. --
+Rixe entre Français et ouvriers. -- Le sang coule. -- Je conduis de
+force mon agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers. --
+État d'esprit de M. Smith. -- Il m'autorise cependant à me rendre à
+Oxford pour porter plainte. -- Visite à Oxford. -- Le château de
+Blenheim. -- Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une action
+entre un Anglais et un prisonnier de guerre. -- Retour à Thames. --
+Scène violente entre M. Smith et moi. -- Plainte que j'adresse au
+Transport Office contre M. Smith. -- Réponse du Transport Office. --
+M. Smith reçoit l'ordre de me donner une feuille de route pour un
+autre cautionnement nommé Odiham, situé dans le Hampshire, et de me
+faire arrêter et conduire au ponton, si je n'étais pas parti dans les
+vingt-quatre heures. -- Ovation publique que me font les prisonniers
+en me conduisant en masse jusqu'à l'extrémité du cautionnement,
+c'est-à-dire jusqu'à un mille. -- Ma douleur en me séparant de mon
+frère et de tous mes chers camarades de _la Belle-Poule_. -- Autre
+sujet d'affliction. -- Miss Harriet Stratford. -- Souvenir que
+m'apporte M. Litner. -- Émotion que j'éprouve.
+
+
+ CHAPITRE II 205
+
+SOMMAIRE: J'arrive à Odiham, en septembre 1806. -- La population
+d'Odiham. -- Les prisonniers. -- Je trouve parmi eux mon ami Céré. --
+Je suis l'objet de mille prévenances. -- La Société philharmonique, la
+loge maçonnique, le théâtre des prisonniers, son grand succès. -- La
+recherche de la paternité en Angleterre. -- L'aventure de l'officier
+de marine français, Le Forsoney. -- Ne pouvant payer la somme de 600
+francs environ destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il
+allait être emprisonné. -- Je lui prête la somme dont il avait besoin;
+affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille et
+ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi. -- Une maxime de M. Le
+Lièvre, agent d'administration de _la Belle-Poule_. -- En juin 1807 un
+amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement passer une
+journée à Windsor. -- Je vois, sur la terrasse du château, le roi
+Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur fille Amélie. -- Le
+château de Windsor. -- Nous rentrons à Odiham, où nul ne s'était douté
+de mon absence. -- Je commets l'imprudence de raconter mon équipée à
+deux de mes camarades dans la rue, devant ma porte, sous les fenêtres
+d'une veuve qui, ayant été élevée en France, connaissait parfaitement
+notre langue. -- La bonne d'enfants, Mary. -- Le billet trouvé par la
+veuve. -- Énigme insoluble expliquée par notre conversation. --
+Articles de journaux qui me donnent, à mon tour, une énigme à deviner.
+-- Dénonciation au Transport Office. -- L'écriture du billet à Mary,
+rapprochée de celle d'une lettre de moi à mon frère. -- M. Shebbeare,
+agent des prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire arrêter
+sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons de
+la rade de Chatham. -- Mon indignation. -- D'après les règlements
+j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et encore à
+condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette guinée,
+comme prix de sa dénonciation. -- Petit coup d'État de la police. --
+M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses excellents procédés
+à mon égard. -- Il me laisse en liberté jusqu'au lendemain. -- À
+l'heure dite, je me présente chez lui. -- Il me remet entre les mains
+d'un agent de la police. -- Les pistolets de l'agent. -- Digression
+sur Rousseau, aspirant de 1re classe pris dans l'affaire de Sir T.
+Duckworth. -- Son héroïsme. -- Lettre qu'il avait écrite au Transport
+Office pour reprendre sa parole d'honneur. -- Au moment où je quittais
+à mon tour Odiham, on venait de le conduire sur les pontons. --
+L'hôtel du Georges, la voiture à mes frais. -- Je me sauve par la
+fenêtre de l'hôtel. -- Mystification de l'agent aux pistolets. -- Joie
+des prisonniers. -- Hilarité des habitants. -- La nuit close, je me
+rends dans une petite maison habitée par des Français. -- J'y reste
+caché trois jours. -- Une jeune fille de seize ans, Sarah Cooper,
+vient m'y prendre le soir du troisième jour, et elle me conduit par
+des voies détournées à Guilford, capitale du Surrey, distante de six
+lieues d'Odiham. -- Dévouement de Sarah Cooper. -- De Guilford une
+voiture me conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à
+Odiham. -- Je descends à Londres à l'hôtel du café de Saint-Paul. --
+Dès le lendemain, grâce à des lettres que m'avait remises Céré et
+qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais acheté un extrait de baptême
+ainsi que l'ordre d'embarquement d'un matelot hollandais nommé Vink,
+matelot sur _le Telemachus_, qui avait Hambourg pour lieu de
+destination. -- Le capitaine, qui était seul dans le secret,
+m'autorise à rester à terre jusqu'au jour de l'appareillage. -- Je
+passe trente et un jours à Londres, et je visite la ville et les
+environs. -- Départ de Londres du _Telemachus_. -- L'un des passagers,
+le jeune lord Ounslow. -- Il me prend en amitié. -- Les vents et les
+courants nous contrarient pendant cinq jours. -- Nous atteignons
+Gravesend. -- Au moment où _le Telemachus_ partait enfin, un canot
+venant de Londres à force de rames, l'aborde. -- Un agent de police en
+sort et demande M. Vink. -- Mon arrestation. -- Offres généreuses de
+lord Ounslow. -- Je suis jeté à fond de cale dans le bâtiment où
+étaient gardés les malfaiteurs pris sur la Tamise. -- J'y reste deux
+jours. -- Affreuse promiscuité. -- Plus d'argent. -- Le canot du
+ponton _le Bahama_, de la rade de Chatham.
+
+
+ CHAPITRE III 218
+
+SOMMAIRE: _Le Bahama._ -- Rencontre de Rousseau évadé du ponton de
+Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur _le Bahama_
+trois jours auparavant. -- Façon dont les prisonniers du _Bahama_
+accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6 noeuds! avale ça,
+avale ça!» Cette mystification nous est épargnée à Rousseau et à moi.
+-- Chatham et Sheerness. -- Cinq pontons mouillés sur la Medway, entre
+Chatham et Sheerness, sous une île inculte et vaseuse. -- Description
+détaillée du ponton. Cette description se passe de commentaires. -- La
+nourriture; l'habillement. -- Les lieutenants de vaisseau qui
+commandaient les pontons étaient, en général, le rebut de la Marine
+anglaise. -- La garnison du ponton. -- Les officiers de corsaires à
+bord des pontons; il y en avait une trentaine sur _le Bahama_. -- Leur
+poste près de la cloison de l'infirmerie. -- Rousseau y avait été
+admis. -- L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les
+officiers du «grand corps». -- La majorité décide, cependant, qu'on
+m'accueillera. -- La minorité se venge en m'adressant des lazzis. --
+Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des membres de cette
+minorité, Dubreuil. -- Je m'en fais un ami. -- La masse des
+prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes. -- Je refuse. --
+Mon grade doit être respecté. -- Des menaces me sont faites; mais la
+majorité ne tarde pas à se ranger de mon côté. -- Première tentative
+d'évasion. -- Les soldais anglais nous vendent tout ce que nous
+voulons. -- Le projet des barriques vides. -- Rousseau, inventeur du
+projet. -- Les cinq prisonniers dans les cinq barriques. -- Rousseau,
+moi, Agnès, Le Roux, officiers de corsaires, le matelot La Lime. --
+Les cinq barriques sont hissées de la cale et placées dans une allège
+avec les autres destinées à renouveler la provision d'eau du _Bahama_.
+-- Le vent et la marée contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le
+port ce jour-là et est obligée de mouiller à mi-chemin. -- L'équipage
+de l'allège va coucher à terre. -- La Lime, dont la barrique avait été
+mise par erreur au fond de la cale, nous appelle. -- Le petit mousse
+laissé à bord. -- Il donne l'éveil. -- Nous sommes pris. -- Ramenés au
+ponton. -- Dix jours de black-hole. -- Le black-hole est un cachot de
+6 pieds seulement dans tous les sens où l'air ne parvient que par
+quelques trous ronds très étroits. -- La punition supplémentaire de la
+réduction à la demi-ration jusqu'à réparation complète des dégâts. --
+Conduite honteuse de l'Angleterre. -- L'esprit de solidarité des
+prisonniers. -- Seconde tentative d'évasion. -- À ma grande joie, ma
+malle m'arrive d'Odiham. -- Je réalise une dizaine de guinées en
+vendant ma montre et divers effets. -- Un certain nombre de
+prisonniers âgés et paisibles sont envoyés dans une prison à terre. --
+Rousseau, moi, et deux autres, nous nous substituons à quatre d'entre
+eux en leur payant leurs places et en nous grimant; nous espérons nous
+évader en route. -- Nous partons. Le lendemain, le roulage fait une
+réclamation à l'occasion de ma malle. -- Un appel sévère a lieu. On
+nous ramène Rousseau et moi au ponton. -- Les deux autres s'évadent et
+arrivent en France. -- Ma malle m'avait perdu. -- Trois matelots de
+Boulogne, récemment faits prisonniers, sont embarqués sur le _Bahama_.
+Ils préparent sans tarder leur évasion. -- Ils font un trou à fleur
+d'eau en avant de l'une des guérites qui avoisinaient la proue. -- Ils
+se jettent dans l'eau glacée, un soir de décembre. L'un d'eux avait
+des obligations envers M. de Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne.
+Il me propose de m'emmener et jure de me conduire à terre. Je crains
+de les perdre et je refuse. -- Le trou appartenait à tous un quart
+d'heure après leur départ. -- Un tirage au sort avait eu lieu.
+Rousseau avait le nº 5. -- Le nº 2 manque périr de froid et crie au
+secours. -- Il est remis à bord par les Anglais. -- Le cadavre du nº 1
+paraît le lendemain, à marée basse, à moitié enfoui dans les vases de
+l'île; le malheureux était mort de froid. -- Le commandant du ponton
+n'a pas honte de le laisser à cette même place jusqu'à ce qu'il tombe
+en putréfaction. -- Quant aux trois Boulonnais, ils se sauvent et
+rentrent dans leurs familles. -- Le lieutenant de vaisseau Milne,
+commandant du _Bahama_. -- Ses goûts crapuleux. -- À deux reprises, le
+feu prend dans ses appartements pendant des orgies. -- La seconde
+fois, l'incendie se propage rapidement. -- Dangers graves que courent
+les prisonniers enfermés dans la batterie. -- Milne, en état
+d'ivresse, ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les
+meurtrières, si le feu se propage jusque-là. -- Heureusement
+l'incendie est éteint. -- Grave querelle parmi les prisonniers. --
+L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat prisonnier qui
+l'insulte et prend du tabac malgré lui dans sa boutique. -- Nous
+réussissons, non sans peine, à faire évader Mathieu par l'infirmerie.
+-- Compromis qui intervient. -- Le tribunal arbitral dont je suis le
+président. -- La séance du tribunal. -- Scène burlesque. -- La
+sentence. -- L'ordre se rétablit.
+
+
+ CHAPITRE IV 233
+
+SOMMAIRE: -- Au mois de mars 1808. -- Troisième tentative d'évasion;
+je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier,
+aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son pays. --
+La yole du radeau. -- Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau
+obligée de remonter sur le pont. -- Je perce le ponton à la hauteur
+des sabords et non pas à la flottaison, comme l'avaient fait les
+Boulonnais. -- Une nuit de gros temps, à deux heures du matin, je me
+laisse glisser sur le radeau à l'aide d'une corde. Rousseau, puis
+Peltier, me suivent. -- L'officier de corsaire, Dubreuil, glisse
+généreusement cinq guinées en or dans ma chemise au moment où je
+quitte le ponton. -- Nous nous emparons de la yole et quittons le bord
+sans être aperçus des sentinelles. -- Nous abordons sur le rivage Nord
+de la rade et passons la journée dans un champ de genêts. -- La nuit
+suivante, nous nous remettons en route. Rencontre d'un jeune paysan.
+-- Peltier a la tête un peu égarée. -- En marche vers la Medway. --
+Grande charité de l'Anglais Cole. Il nous reçoit dans sa maison et
+nous fait traverser la rivière en bateau. -- La grande route de
+Chatham à Douvres. -- Canterbury. -- Nos provisions. -- La mer. -- La
+terre de France à l'horizon. -- Châteaux en Espagne. -- Douvres. --
+Depuis le départ des Boulonnais, toutes les embarcations sont
+cadenassées et dégarnies de mâts et d'avirons. -- Exploration
+infructueuse sur la côte. -- À Folkestone, nous sommes reconnus. --
+Nous nous sauvons chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous à
+Canterbury. -- Le lendemain soir, nous nous retrouvons. -- En route
+sur Odiham. -- Cruelles souffrances endurées pendant nos courses. --
+La soif. -- Jeunes bouleaux entaillés par Rousseau. -- Nous atteignons
+Odiham un soir, à la nuit close, et nous sommes accueillis par un
+Français nommé R... -- Repos pendant huit jours. -- Céré et Le
+Forsoney nous procurent tout ce que nous désirions. -- Au moment où
+nous allions nous mettre en route, la police nous arrête chez M. R...
+-- En prison. -- Le billet de Sarah. -- Tentative d'évasion. -- Mis
+aux fers comme des forçats. -- Paroles du capitaine polonais
+Poplewski. -- Soupçons qui atteignent M. R... -- Céré le provoque. --
+M. R... grièvement blessé. -- Nous quittons Odiham. -- Je ne devais
+revoir ni Le Forsoney ni Céré. -- Histoire de Céré: Sa mort. --
+L'escorte qui nous ramène au ponton. -- Précautions prises pour nous
+empêcher de nous échapper. -- L'escorte de Georges III. -- Projet de
+supplique. -- Quatre jours à Londres dans la prison dite de Savoie. --
+Les déserteurs anglais. -- Les onze cents coups de schlague de l'un
+d'eux. -- Fâcheuse compagnie. -- Arrivée à Chatham, le 1er mai 1808.
+-- Magnifique journée de printemps. -- _Le Bahama._ -- Les dix jours
+de black-hole.
+
+
+ CHAPITRE V 247
+
+SOMMAIRE: -- Exaspération des prisonniers du _Bahama_. -- Réduits à la
+demi-ration après notre évasion. -- Projet de révolte. -- Disputes et
+querelles. -- Lutte de Rousseau contre un gigantesque Flamand. -- Les
+prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du mauvais temps. --
+Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent qu'ils ne descendront
+pas du parc avant de l'avoir reçu. -- Milne appelle du renfort. -- Il
+ordonne de faire feu; mais le jeune officier des troupes de Marine,
+qui commande le détachement, empêche ses soldats de tirer. -- Je monte
+sur le pont en parlementaire. -- Je n'obtiens rien. -- Stratagème dont
+je m'avise. -- À partir de ce jour, les esprits commencent à se
+calmer. -- Nouvelles tentatives d'évasion. -- Milne emploie des moyens
+usités dans les bagnes. -- Ses espions. -- Nouvelle agitation à bord.
+-- Audacieuse évasion de Rousseau. -- Il se jette à l'eau en plein
+jour en se couvrant la tête d'une manne. -- Il est ramené sur _le
+Bahama_. -- Tout espoir de nous échapper se dissipe. -- La population
+du ponton. -- Sa division en classes: les Raffalés, les Messieurs ou
+Bourgeois, les Officiers. -- Subdivision des Raffalés, les Manteaux
+impériaux. -- Le jeu. -- Rations perdues six mois d'avance. -- Extrême
+rigueur des créanciers. -- Révoltes périodiques des débiteurs. --
+Abolition des dettes par le peuple souverain. -- Nos distractions. --
+Ouvrages en paille et en menuiserie. -- Le bois de cèdre du _Bahama_.
+-- Ma boîte à rasoirs. -- Je me remets à l'étude de la flûte. -- Les
+projets de Rousseau. -- La civilisation des Iroquois. -- Charmante
+causerie de Rousseau, les bras appuyés sur le bord de mon hamac. -- Je
+lui propose de commencer par civiliser le ponton. -- Nous donnons des
+leçons de français, de dessin, de mathématiques et d'anglais. --
+J'étudie à fond la grammaire anglaise. -- _Le Bahama_ change de
+physionomie. -- Conversions miraculeuses; le goût de l'étude se
+propage. -- Le bon sauvage Dubreuil. -- Sa passion pour le tabac. --
+La fumée par les yeux. -- En juin 1809, après vingt mois de séjour au
+ponton, je reçois une lettre de M. de Bonnefoux par les soins de
+l'ambassadeur des États-Unis. -- Cet ambassadeur, qui avait été reçu à
+Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du Gouvernement anglais ma mise
+au cautionnement. -- Je quitte le ponton et me sépare, non sans
+regrets, de Rousseau, de Dubreuil et de mes autres compagnons
+d'infortune.
+
+
+ CHAPITRE VI 267
+
+SOMMAIRE: Le cautionnement de Lichfield. -- La patrie de Samuel
+Johnson. -- Agréable séjour. -- Tentatives infructueuses que je fais
+pour procurer à Rousseau les avantages du cautionnement. -- Je réussis
+pour Dubreuil. -- Histoire du colonel Campbell et de sa femme. -- Le
+lieutenant général Pigot. -- Arrivée de Dubreuil à Lichfield. -- Un
+déjeuner qui dure trois jours. -- Notre existence à Lichfield. -- Les
+diverses classes de la société anglaise. -- La classe des artisans. --
+L'agent des prisonniers. -- Sa bienveillance à notre égard. -- Visite
+au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch. -- Courses de chevaux. -- Visite
+à Birmingham, en compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa
+famille. -- J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice Mme
+Catalani. -- Les Français de Lichfield. -- L'aspirant de marine
+Collos. -- Mes pressentiments. -- Le cimetière de Thames. -- Les
+vingt-huit mois de séjour à Lichfield. -- Le contrebandier Robinson.
+-- Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été échangé
+contre un officier anglais et que je devrais être en liberté. -- Il
+vient me chercher pour me ramener en France. -- Il m'apprend qu'un de
+ses camarades, Stevenson, fait la même démarche auprès de mon frère,
+qui, lui aussi, a été échangé. -- Mes hésitations; je me décide à
+partir. -- J'écris au bureau des prisonniers. J'expose la situation et
+je m'engage à n'accepter aucun service actif. -- Robinson consent à se
+charger de Collos, moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà
+promises. -- La chaise de poste. -- Arrivée au petit port de pêche de
+Rye. -- Cachés dans la maison de Robinson. -- Le capitaine de vaisseau
+Henri du vaisseau _le Diomède_ sur lequel Collos avait été pris. -- Il
+se joint à nous. -- Cinquante nouvelles guinées promises à Robinson.
+-- Au moment de quitter la maison de Robinson à onze heures du soir,
+M. Henri donne des signes d'aliénation mentale, et ne veut plus se
+mettre en route. Je lui parle avec une fermeté qui finit par faire
+impression sur lui. -- Nous nous embarquons et nous passons la nuit
+couchés au fond de la barque de Robinson. -- Ce dernier met à la voile
+le lendemain matin et passe la journée à mi-Manche en ralliant la côte
+d'Angleterre quand des navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.
+-- Coucher du soleil. -- Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou
+noyés. -- La chanson mi-partie bretonne, mi-partie française du
+commandant Henri. -- Terrible bourrasque pendant toute la nuit. -- Le
+feu de Boulogne. La jetée. -- La barque vient en travers de la lame.
+-- Grave péril. -- Nous entrons dans le port de Boulogne le 28
+novembre 1811. -- La police impériale. -- À la préfecture maritime. --
+Brusque changement de situation. -- M. de Bonnefoux m'annonce que je
+viens d'être nommé lieutenant de vaisseau. -- Robinson avant de
+quitter Boulogne apprend, par un contrebandier de ses amis, le malheur
+arrivé à mon frère et à Stevenson. -- Ils avaient été arrêtés au
+moment où ils s'embarquaient à Deal. -- Le ponton _le Sandwich_ voisin
+du _Bahama_ en rade de Chatham. -- Départ de M. Henri pour Lorient, de
+Collos pour Fécamp. -- Je séjourne dix-neuf jours chez mon cousin et
+je quitte Boulogne avec un congé de six mois pour aller à Béziers.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824
+
+
+ CHAPITRE PREMIER 273
+
+SOMMAIRE: Séjour à Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la
+Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_. -- Visite au ministère. -- Le
+roi de Rome. -- J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par
+l'Empereur dans la cour du Carrousel. -- Les théâtres de Paris en
+1811. -- Arrivée à Marmande. -- Joie de mon père. -- Son chagrin de la
+catastrophe de mon frère. -- Lettre écrite par lui au ministère de la
+Marine. -- Mon père constate le triste état de ma santé. -- Il presse
+lui-même mon départ pour Béziers. -- Ma tante d'Hémeric et ma soeur
+sont épouvantées à mon aspect. -- On me croit poitrinaire. --
+Traitement de notre cousin le Dr Bernard. -- Pendant un mois on
+interdit toute visite auprès de moi et on me défend de parler. --
+Affectueux dévoûment de ma soeur. -- Au bout de trois mois j'avais
+définitivement repris le dessus. -- Excellents conseils que me donne
+le Dr Bernard pour l'avenir. -- Ordre de me rendre à Anvers pour y
+être embarqué sur le vaisseau _le Superbe_. -- Lettre que j'écris au
+ministère. -- Tous les Bourbons sont-ils morts? -- Récit que j'ai
+l'occasion de faire à ce sujet. -- Avertissement qui m'est donné par
+le sous-préfet. -- À la fin de mon congé, je pars pour Paris, en
+compagnie de mon ami, M. de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel
+de Montpellier. -- Nous passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon. -- Nouveau
+séjour à Paris. -- J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du
+vaisseau _le Superbe_. -- Décision ministérielle en vertu de laquelle
+les officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements seront
+employés au service intérieur des ports. -- M. de Bonnefoux passe à la
+préfecture maritime de Rochefort. -- Je suis attaché à son état-major
+ainsi que Collos, nommé enseigne de vaisseau. -- Visite que je fais à
+Angerville à la mère de Rousseau. -- État des esprits en 1812. --
+Mécontentement général. -- Société charmante que je trouve à
+Rochefort. -- Excellentes années que j'y passe jusqu'à la Restauration
+en 1814. -- Missions diverses que me donne M. de Bonnefoux. -- Au
+retour d'une de mes dernières missions, je trouve une lettre de mon
+ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France comme incurable et se
+trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et sans argent. -- J'écris à un
+de mes camarades de Brest, nommé Duclos-Guyot. -- Je lui envoie une
+traite de 300 francs et je le prie d'aller voir Dubreuil. -- Nouvelle
+lettre de Dubreuil pleine d'affectueux reproches. -- J'en suis
+désespéré. -- J'écris aussitôt à Duclos-Guyot et je reçois presque
+aussitôt une réponse de ce dernier à ma première lettre. -- Il était
+absent et, à son retour à Brest, Dubreuil était mort. -- Cette mort
+m'affecte profondément. -- Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon
+père. -- Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de service. --
+Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au retour, et j'assiste
+à Béziers au mariage de ma soeur.
+
+
+ CHAPITRE II 285
+
+SOMMAIRE: 1814. -- Prise de Toulouse et de Bordeaux. -- Rochefort
+menacé. -- Avènement de Louis XVIII. -- M. de Bonnefoux m'envoie à
+Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc
+d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais
+Penrose. -- Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est atteint
+d'une fluxion de poitrine. -- Je cours à Marmande et je trouve mon
+père très malade et désespéré à la pensée qu'il ne reverra pas mon
+frère, que la paix allait lui rendre. -- Il meurt en me serrant la
+main le 27 avril 1814. Il avait soixante-dix-neuf ans. -- Je suis
+nommé au commandement de la corvette à batterie couverte _le
+Département des Landes_ chargée d'aller à Anvers prendre des armes et
+des approvisionnements. -- Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé
+grand amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée d'inspection
+des ports de l'Océan. -- Il y séjourne trois jours. M. de Bonnefoux me
+nomme commandant en second de la garde d'honneur du Prince. -- Je mets
+à la voile et me rends à Anvers. -- Au retour, une tempête me force de
+reprendre le Pas-de-Calais que j'avais retraversé et de chercher un
+abri à Deal, à Deal où, naguère, j'étais errant et traqué comme un
+malfaiteur. -- Je pars de Deal avec un temps favorable mais au milieu
+de la Manche un coup de vent me jette près des bancs de la Somme. --
+Dangers que court la corvette. Je force de voiles autant que je le
+puis afin de me relever. -- Après ce coup de vent, je me dirige vers
+Brest. -- Un pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.
+-- Une toise de plus sur la gauche, et nous coulions. -- Je fais
+mettre le pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui
+faisait beaucoup d'eau. -- La corvette entre au bassin de radoub. --
+Le pilote jugé et condamné. -- J'apprends à Brest une promotion de
+capitaines de frégate qui me cause une vive déception. -- Ordre
+inattendu de réarmer la corvette pour la mer. -- Je demande mon
+remplacement. Fausse démarche que je commets là. -- Je quitte Brest et
+_le Département des Landes_. -- Arrivée à Rochefort où je trouve mon
+frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la Restauration. --
+Il passe son examen de capitaine de la Marine marchande et part pour
+les États-Unis où il réussit à merveille. -- Voyage de M. de Bonnefoux
+à Paris. -- Il fait valoir les raisons de santé qui m'ont conduit à
+demander mon remplacement. -- On lui promet de me donner le
+commandement de _la Lionne_ et de me nommer capitaine de frégate avant
+mon départ. -- Le retour de l'Île d'Elbe empoche de donner suite à ce
+projet. -- Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi. -- L'empereur,
+après Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours chez
+le préfet maritime. -- Disgrâce de M. de Bonnefoux. -- Je suis, par
+contre-coup, mis en réforme. -- Je songe à obtenir le commandement
+d'un navire marchand et à partir pour l'Inde. -- On me décide à
+demander mon rappel dans la marine. -- Je l'obtiens et je suis attaché
+comme lieutenant de vaisseau à la Compagnie des Élèves de la Marine à
+Rochefort. -- Grand malheur qui me frappe au commencement de 1817. Je
+perds ma femme. -- Après un séjour dans les environs de Marmande chez
+M. de Bonnefoux, je vais à Paris solliciter un commandement. --
+Situation de la Marine en 1817. -- Je suis nommé Chevalier de
+Saint-Louis. -- Retour à Rochefort. -- Je me remarie à la fin de 1818.
+-- En revenant de Paris, je retrouve à Angerville, Rousseau, mon
+camarade du ponton. -- Histoire de Rousseau.
+
+
+ CHAPITRE III 297
+
+SOMMAIRE: -- L'avancement des officiers de marine sous la seconde
+Restauration. -- Conditions mises à cet avancement. -- Un an de
+commandement. -- En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de
+Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge,
+_L'Adour_ qui venait d'être lancée à Bayonne. -- En route pour
+Rochefort. -- Le pilote-major. -- À Rochefort. -- La corvette est
+désarmée. Il me manque trois mois de commandement. -- La frégate
+_l'Antigone_ désignée pour un voyage dans les mers du Sud. -- Je suis
+attaché à son État-major. -- Je demande un commandement qui me
+permette de remplir les conditions d'avancement. -- Je suis nommé au
+commandement de _la Provençale_, et de la station de la Guyane. -- Le
+bâtiment allait être lancé à Bayonne. -- Mon brusque départ de
+Rochefort. -- Maladie de ma femme. La fièvre tierce. -- Mon arrivée à
+Bayonne. -- Accident qui s'était produit l'année précédente pendant
+que je commandais _l'Adour_. -- Mes projets en prenant le commandement
+de _la Provençale_, mes _Séances nautiques_ ou _Traité du vaisseau à
+la mer_. -- Le _Traité du vaisseau dans le port_ que je devais plus
+tard publier pour les élèves du collège de Marine. -- La Barre de
+Bayonne. -- Tempête dans le fond du golfe de Gascogne. -- Naufrage de
+quatre navires. Avaries de _la Provençale_. -- Relâche à Ténériffe. --
+Traversée très belle de Ténériffe à la Guyane en dix-sept jours. --
+Mes observations astronomiques. -- M. de Laussat, gouverneur de la
+Guyane. -- Je lui montre mes instructions. -- Mission à la Mana, à la
+frontière ouest de la côte de la Guyane. -- Je rapporte un plan de la
+rade, de la côte, de la rivière de la Mana. -- Conflit avec le
+gouverneur à propos d'une punition que j'inflige à un homme de mon
+bord. -- Lettre que je lui écris. -- Invitation à dîner. -- Mission
+aux îles du Salut en vue de surveiller des Négriers. -- Sondes et
+relèvements autour des îles du Salut. -- Mission à la Martinique, à la
+Guadeloupe et à Marie-Galande. -- La fièvre jaune. -- Retour à la
+Guyane. -- Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la
+Dominique. -- Les Guyanes anglaise et hollandaise. -- Surinam,
+ancienne possession française, abandonnée par légèreté. -- Arrivée à
+Cayenne. -- Le nouveau second de _La Provençale_, M. Louvrier. -- Je
+le mets aux arrêts. -- Mon entrevue avec lui dans ma chambre. -- Je
+m'en fais un ami. -- Arrivée à Cayenne. -- Mission à Notre-Dame de
+Belem sur l'Amazone. -- Les difficultés de la tâche. -- Mes travaux
+hydrographiques. -- Le _Guide pour la navigation de la Guyane_ que
+fait imprimer M. de Laussat d'après le résultat de mes recherches. --
+M. Milius, capitaine de vaisseau, remplace M. de Laussat comme
+gouverneur de la Guyane. -- L'ordre de retour en France. -- Je fais
+réparer _la Provençale_. -- Pendant la durée des réparations, je
+fréquente la société de Cayenne. -- _La Provençale_ met à la voile. --
+La Guerre d'Espagne. -- Je crains que nous ne soyons en guerre avec
+l'Angleterre. -- Précautions prises. -- Le phare de l'île d'Oléron. --
+Le feu de l'île d'Aix. -- Le 23 juin 1823, à deux heures du matin, _la
+Provençale_ jette l'ancre à Rochefort. -- Mon rapport au ministre. --
+Travaux hydrographiques que je joins à ce rapport.
+
+
+ CHAPITRE IV 315
+
+SOMMAIRE: -- Je suis remplacé dans le commandement de _la Provençale_,
+et je demande un congé pour Paris. -- Promotion prochaine. -- Visite
+au ministre de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre. -- Entrevue avec le
+directeur du personnel. -- Nouvelle et profonde déception. -- Je suis
+nommé Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris
+dans la promotion. -- Invitation à dîner chez M. de Clermont-Tonnerre.
+-- Après le dîner, la promotion est divulguée. -- Tous les regards
+fixés sur moi. -- Au moment où je me retire, le ministre vient me
+féliciter de ma décoration. Je saisis l'occasion de me plaindre de
+n'avoir pas été nommé capitaine de frégate. -- Le ministre élève la
+voix. Paroles que je lui adresse au milieu de l'attention générale. --
+Le lendemain le directeur du personnel me fait appeler. -- Reproches
+peu sérieux qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le
+choix entre le commandement de _l'Abeille_, celui du _Rusé_, et le
+poste de commandant en second de la compagnie des élèves, à Rochefort.
+J'accepte ces dernières fonctions. -- Arrivée à Rochefort. -- Séjour à
+Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et les sept premiers mois de
+1824. -- Voyage à Paris pour l'impression de mes _Séances nautiques_.
+-- Le jour même de mon arrivée à Paris, le 4 août 1824, je suis nommé,
+à l'ancienneté, capitaine de frégate. -- Mes anciens camarades Hugon
+et Fleuriau. -- Fleuriau, capitaine de vaisseau, aide de camp de M. de
+Chabrol, ministre de la Marine. -- Il m'annonce que le capitaine de
+frégate, sous-gouverneur du collège de Marine à Angoulême, demande à
+aller à la mer. -- Il m'offre de me proposer au ministre pour ce
+poste. -- J'accepte. -- Entrevue le lendemain avec M. de Chabrol. --
+Gracieux accueil du ministre. -- Je suis nommé. -- Nouvelle entrevue
+avec le ministre. -- Il m'explique que je serai presque sans
+interruption gouverneur par intérim. M. de Gallard gouverneur de
+l'école de Marine.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE
+
+
+ CHAPITRE PREMIER 325
+
+SOMMAIRE: -- Plan de conduite que je me trace. -- La ville
+d'Angoulême. -- Une École de Marine dans l'intérieur des terres. --
+Plaisanteries faciles. -- Services considérables rendus par l'École
+d'Angoulême. -- S'il fallait dire toute ma pensée, je donnerais la
+préférence au système d'une école à terre. -- En 1827, M. de
+Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours d'une
+inspection générale des plates fortes, visite le Collège de Marine. --
+En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par intérim et je le
+reçois. -- Le prince de Clermont-Tonnerre, père du ministre, qui
+voyage avec lui, me dit que son premier colonel a été un Bonnefoux. --
+Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon fils une demi-bourse au
+Prytanée de La Flèche. -- En 1827, je demande un congé pour Paris. --
+Promesses que m'avait faites M. de Chabrol eu 1824, sa fidélité à ses
+engagements. -- Bienveillance qu'il me montre. -- Ne trouvant personne
+pour me remplacer il fait assimiler au service de mer mon service au
+Collège de Marine. -- Je retourne à Angoulême. -- Le ministère dont
+faisait partie M. de Chabrol est renversé. -- Le nouveau ministère
+décide la création d'une École navale en rade de Brest. Il supprime le
+Collège de Marine d'Angoulême, et laisse seulement s'achever l'année
+scolaire 1828-1829. -- Je reçois un ordre de commandement pour
+_l'Écho_. -- Au moment où le franchissais les portes du collège pour
+me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de rester. --
+Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au Collège de la
+Flèche. -- On m'en destine le commandement. -- M. de Gallard
+intervient et se le fait attribuer. -- Ordre de me rendre à Paris. --
+Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je refuse. -- Le
+commandant de l'École navale de Brest. -- Promesse de me nommer dans
+un an capitaine de vaisseau. -- Le directeur du personnel me presse de
+servir en attendant comme commandant en second de l'École navale. --
+Je ne puis accepter cette position secondaire après avoir été de fait,
+pendant cinq ans, chef du Collège de Marine.
+
+
+ CHAPITRE II 334
+
+SOMMAIRE: Le commencement de l'année 1830. -- Situation fâcheuse. --
+Je suis chargé des tournées d'examen des capitaines de la Marine
+marchande dans les ports du Midi. -- Expédition d'Alger. -- Je demande
+en vain à en faire partie. -- La révolution de 1830. -- M. de Gallard.
+-- Je refuse de le remplacer si on le destitue. -- Il donne sa
+démission. -- Démarche spontanée des cinq députés de la Charente en ma
+faveur. -- Au ministère on leur apprend que je suis nommé au
+commandement de l'École préparatoire. -- J'arrive à Angoulême avec le
+dessein de m'y établir d'une façon définitive. -- Nouvelle ordonnance
+sur l'avancement. -- Le vice-amiral de Rigny. -- Ordonnance qui
+supprime brutalement l'École préparatoire. -- On ne permet même pas
+aux élèves de finir leur année scolaire. -- Offres qui me sont faites
+à Angoulême. -- Je les refuse et je pars pour Paris. -- La fièvre
+législative en 1831. -- La loi sur les pensions de retraite de l'armée
+de terre. -- Projet tendant à l'appliquer à l'armée de mer. --
+Atteinte portée aux intérêts des officiers de marine. -- Le Conseil
+d'Amirauté. -- Requête que je lui adresse. -- Je fais une démarche
+auprès de M. de Rigny. -- Réponse du ministre. -- La fièvre
+législative me gagne. -- Après avoir entendu lire le projet de loi à
+la Chambre des députés, je me rends chez M. de Chabrol. -- Retour sur
+la vie politique de M. de Chabrol. -- M. de Chabrol dans le cabinet
+Polignac. -- Sa destitution. -- Les votes de M. de Chabrol comme pair
+de France après la Révolution de 1830. -- Accueil bienveillant que je
+trouve auprès de lui. -- Profond mécontentement de M. de Chabrol en
+apprenant que, d'après le projet ministériel, le service des officiers
+qui avaient rempli à terre des fonctions assimilées à l'embarquement
+ne leur était pas compté. -- Copie de la lettre que M. de Chabrol
+m'écrit séance tenante et de celle qu'il adresse au ministre. --
+Nouvelle pétition à M. de Rigny. -- Entrevue de M. de Chabrol et M. de
+Rigny à la Chambre des pairs. -- Déclaration faite par M. de Chabrol.
+Il est alors convenu qu'un des députés, auxquels j'en avais déjà
+parlé, déposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait
+pas. -- L'amendement est adopté. -- Mes droits sont reconnus et je
+suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les conditions
+voulues pour changer de grade. -- Le nombre des capitaines de vaisseau
+est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate de 130 à ce
+même nombre de 70; appréciation de la mesure. -- Je suis de nouveau
+chargé des examens pour les capitaines de la Marine marchande, d'abord
+dans les ports du Nord, ensuite dans ceux du Midi. -- Comment je
+comprends mes fonctions. -- Je compose un _Dictionnaire de Marine
+abrégé_. -- Quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault me proposent
+une candidature à la Chambre des députés. -- Revers financiers. -- En
+1835, je sollicite le commandement de l'École navale pour le cas où il
+deviendrait vacant. -- Des capitalistes m'offrent la direction d'une
+entreprise industrielle. -- Le ministère refuse de m'accorder jusqu'en
+1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour me permettre
+d'achever ma période de douze années de grade. -- Je reviens alors à
+mes demandes d'embarquement, mais le commandant de l'École navale
+insistant pour être remplacé, je suis nommé capitaine de vaisseau, le
+7 novembre 1833 et appelé au commandement du vaisseau-école _l'Orion_.
+-- Paroles aimables que m'adresse à ce propos l'amiral Duperré,
+ministre de la Marine. -- Lettre que j'écris à M. de Chabrol. -- Une
+année de commandement de l'École navale.
+
+
+
+
+Vie de mon cousin le baron C. de Bonnefoux, ancien préfet maritime
+
+
+ CHAPITRE PREMIER 353
+
+CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803
+
+SOMMAIRE: Origine du baron Casimir de Bonnefoux. -- Son éducation, sa
+personne. -- Entrée dans la marine. -- La guerre de l'Indépendance
+d'Amérique. -- La frégate _la Fée_. -- Campagnes postérieures. -- La
+Révolution. -- Émigration des frères de M. de Bonnefoux. -- Son
+incarcération à Brest. -- Il est promu capitaine de vaisseau, puis
+chef de division. -- L'amiral Morard de Galle. -- Le vaisseau _le
+Terrible_. -- Séjour de plusieurs années à Marmande. -- Voyage à Paris
+en vue de faire rayer un ami de la liste des émigrés. -- L'amiral
+Bruix, ministre de la Marine. -- M. de Bonnefoux est nommé adjudant
+général du port de Brest. -- Son oeuvre. -- Armement de l'escadre de
+l'amiral Bruix. -- Histoire du vaisseau _la Convention_, armé en
+soixante-douze heures. -- Le Consulat. -- L'organisation des
+préfectures maritimes. -- M. de Caffarelli. -- Démarches faites par
+M. de Bonnefoux pour quitter la marine. -- Refus de sa démission par
+le premier consul. -- Paroles qu'il prononce à cette occasion. -- M.
+de Bonnefoux est nommé au commandement du vaisseau _le Balave_. --
+Offres obligeantes du préfet de Caffarelli. -- L'inspection générale
+de côtes de la Méditerranée donnée à M. de Bonnefoux.
+
+
+ CHAPITRE II 362
+
+M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE
+
+SOMMAIRE: -- La paix d'Amiens. -- Reprise des hostilités. -- L'empire.
+-- Le chef-lieu du premier arrondissement maritime transporté de
+Dunkerque à Boulogne. -- M. de Bonnefoux préfet maritime du premier
+arrondissement. -- Projets de débarquement en Angleterre. -- La
+flottille. -- Activité de M. de Bonnefoux. -- Son aide de camp, le
+lieutenant de vaisseau Duperré. -- Anecdote relative à l'amiral Bruix.
+-- Gouvion-Saint-Cyr. -- M. de Bonnefoux nommé d'abord officier de la
+Légion d'honneur est plus tard créé baron. -- Les Anglais tentent
+d'incendier la flottille. -- Leur échec. -- Le préfet maritime
+favorise l'armement de corsaires. -- Insinuations du ministre de Crès.
+-- Napoléon et la Marine. -- Abandon progressif de la flottille de
+Boulogne. -- M. de Bonnefoux passe du Ier au Ve arrondissement
+maritime. -- Regrets qu'il laisse à Boulogne. -- Vote unanime du
+Conseil municipal de cette ville.
+
+
+ CHAPITRE III 371
+
+LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT
+
+SOMMAIRE: -- Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour
+approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une année
+de disette. -- Le pain de fèves, de pois et de blé d'Espagne. --
+Réformes apportées dans la mouture du blé et la confection du biscuit
+de mer. Mise en état des forts et batteries de l'arrondissement. --
+Ingénieuse façon d'armer un vaisseau d'une façon très prompte. -- M.
+Hubert, ingénieur des constructions navales. -- Projet du fort Boyard.
+-- Le port des Sables d'Olonne. -- Le naturaliste Lesson. -- Travaux
+d'assainissement et d'embellissement de Rochefort. -- Anecdote sur
+l'hôtel de la préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de
+Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI. -- M. de Bonnefoux
+accomplit un tour de force en faisant prendre la passe de Monmusson au
+vaisseau de 74, _le Regulus_, destiné à protéger le commerce de
+Bordeaux en prenant position dans la Gironde. -- Invasion du midi de
+la France par le duc de Wellington. -- Siège de Bayonne. -- Bataille
+de Toulouse. -- Occupation de Bordeaux au nom de Louis XVIII. --
+Résistance du fort de Blaye. -- Le fort du Verdon et le vaisseau _le
+Regulus_ se font sauter. -- Reconnaissances poussées par les troupes
+ennemies jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort. --
+État d'esprit des populations du Midi. -- Le duc d'Angoulême à
+Bordeaux. -- Mise en état de défense de Rochefort. -- Le Comité de
+défense décide la démolition de l'hôpital maritime. -- M. de Bonnefoux
+se refuse à exécuter cette décision et prend tout sur lui. -- Propos
+d'un officier général de l'armée de terre. -- Attitude du préfet. --
+Abdication de l'empereur. -- La Restauration. -- Députation envoyée au
+duc d'Angoulême à Bordeaux et à l'amiral anglais Penrose. -- L'amiral
+Neale lève le blocus de Rochefort. -- M. de Bonnefoux le reçoit. --
+Anecdote sur deux alévrammes de vin de Constance. -- Visite à
+Rochefort du duc d'Angoulême, grand amiral de France. -- Réception qui
+lui est faite. -- Le duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime
+chevalier de Saint-Louis. -- Opinion du duc d'Angoulême sur M. de
+Bonnefoux. -- Son désir de le voir appelé au ministère de la Marine.
+
+
+ CHAPITRE IV 385
+
+LES CENT JOURS
+
+SOMMAIRE: Les émigrés. -- Retour de l'île d'Elbe. -- Indifférence des
+populations du sud-est. -- Arrivée à Rochefort d'un officier, se
+disant en congé. -- Conseils donnés par le préfet maritime au général
+Thouvenot. -- Départ du roi de Paris et arrivée de Napoléon. -- M. de
+Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort. -- M. Baudry d'Asson,
+colonel des troupes de la marine. -- Son entrevue avec le préfet
+maritime. -- M. Millet, commissaire en chef du bagne. -- Motifs pour
+lesquels M. de Bonnefoux se décide à conserver son poste. -- L'empire
+reconnu militairement. -- Défilé des troupes dans le jardin de la
+Préfecture. -- Waterloo. -- Seconde abdication de Napoléon. -- Mission
+donnée au général Beker par le Gouvernement provisoire. -- Arrivée de
+Napoléon à Rochefort.
+
+
+ CHAPITRE V 393
+
+NAPOLÉON À ROCHEFORT
+
+SOMMAIRE: -- Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu la
+dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de Napoléon. -- Mesures
+prises par lui. -- Paroles échangées entre Napoléon et M. de Bonnefoux
+au moment où l'empereur descendait de voiture. -- L'appartement de
+grand apparat à la préfecture maritime. -- Les frégates _la Saale_ et
+_la Méduse_. -- Le capitaine Philibert commandant de _la Saale_. --
+Ses fréquentes entrevues avec l'empereur. -- Discours invariable qu'il
+lui tient. -- Marques d'impatience de son interlocuteur. -- Abattement
+de Napoléon. -- Courrier qu'il expédie au Gouvernement provisoire pour
+obtenir le commandement de l'Armée de la Loire. -- Il fait demander le
+vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de Rochefort. --
+Carrière de l'amiral Martin. -- Sa conversation avec l'empereur. --
+Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur sa demande
+prématurée de retraité. -- L'amiral répond que bien loin d'aspirer au
+repos il s'était déjà préparé à aller prendre le commandement de
+l'armée navale que l'on finit par confier à Villeneuve. -- Amères
+réflexions de Napoléon sur les courtisans. -- Ce qu'il dit sur la
+marine. -- Arrivée du roi Joseph. -- Son aventure à Saintes. -- «Vive
+le Roi.» -- Napoléon sur la galerie de la préfecture maritime. --
+Excellente attitude de la population. -- L'étiquette de la maison
+impériale. -- L'impératrice Marie-Louise. -- Arrivée d'une partie des
+équipages de Napoléon. -- Annonce du voyage de l'archiduc Charles à
+Paris. -- Joie qui en résulte. -- Déception qui la suit. -- Aucune
+réponse aux courriers expédiés à Paris. -- Débat entre Napoléon et
+Joseph. -- Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre
+compagnon que Bertrand. -- Joseph tente seul l'aventure et réussit. --
+Paroles qu'il adresse à M. de Bonnefoux en le quittant. -- Cadeau
+qu'il lui fait. -- Les ordonnances de Cambrai. -- Violente colère de
+Napoléon contre la famille royale. -- Projet d'évasion du capitaine
+Baudin, commandant _La Bayadère_. -- Projet du lieutenant de vaisseau
+Besson. -- Projet des officiers de marine Genty et Doret. --
+Hésitations de l'empereur. -- Tous ces officiers furent rayés des
+cadres de la marine sous la Seconde Restauration. -- Mme la comtesse
+Bertrand. -- Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier de
+se confier à la générosité du peuple anglais. -- Flatteries auxquelles
+Napoléon n'est pas insensible. -- Le général Beker, beau-frère de
+Desaix. -- Son fils, filleul de Napoléon. -- Croix de légionnaire
+remise par le général Bertrand pour ce fils encore enfant. --
+Singularité de cet acte. -- La rade de l'île d'Aix. -- Le Vergeroux.
+-- L'empereur offre au préfet maritime ses équipages et ses chevaux
+qu'il renonce à emmener. -- Refus de M. de Bonnefoux. -- Souvenir que
+Napoléon le prie d'accepter. -- Paroles qu'il lui adresse. -- Le
+départ de la préfecture maritime. -- Cortège de voitures traversant la
+ville. -- L'empereur prend une autre route et sort par la porte de
+Saintes. -- Inquiétude des spectateurs. -- La voiture gagne le
+Vergeroux par la traverse. -- Napoléon en rade passe en revue les
+équipages. -- La croisière anglaise. -- En voyant les bâtiments
+ennemis, l'empereur se rend mieux compte de sa situation. -- Il entame
+des négociations avec les Anglais. -- Aucune promesse ne fut faite par
+le capitaine Maitland. -- Nouvelles hésitations de Napoléon. -- Lettre
+du capitaine Philibert au préfet maritime. -- Ce dernier le charge de
+remettre à l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier
+à se rendre à bord du _Bellérophon_. -- Conseils donnés à l'empereur
+par M. de Bonnefoux.
+
+
+ CHAPITRE VI 420
+
+LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX
+
+SOMMAIRE: -- La nouvelle du départ de Napoléon se répand à Rochefort.
+-- Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui vient faire une
+enquête. -- M. de Bonnefoux, son ami de collège, le conduit en rade.
+-- La seconde Restauration. -- Mission confiée par le ministre de la
+Marine à M. de Rigny. -- Propos que tient ce dernier. -- Destitution
+de M. de Bonnefoux. -- Remise immédiate du service au chef militaire
+(aujourd'hui le major général). -- Situation pécuniaire. -- Deux mille
+francs d'économies après treize ans d'administration. -- Le
+chasse-marée. -- Distribution des équipages et de la cave. -- Le
+cheval que montait le général Joubert au moment de sa mort. -- La
+petite propriété de Peyssot auprès de Marmande. -- Liquidation de la
+pension de retraite de M. de Bonnefoux. -- Deux ans plus tard, son
+condisciple le maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de la
+Marine et le prie de se rendre à Paris. -- M. de Bonnefoux s'y refuse.
+-- Après la Révolution de 1830, on lui conseille sans succès de
+demander la Pairie. -- Il consent seulement à se laisser élire membre
+du conseil du Lot-et-Garonne. -- Belle vieillesse de M. de Bonnefoux.
+
+
+ APPENDICE I. -- Victor Hugues à la Guyane. 429
+
+
+ APPENDICE II. -- Note sur l'École navale. 435
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du Baron de Bonnefoux, by
+Baron de Bonnefoux
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+Project Gutenberg's Mémoires du Baron de Bonnefoux, by Baron de Bonnefoux
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires du Baron de Bonnefoux
+ Capitaine de vaisseau. 1782-1855
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+Author: Baron de Bonnefoux
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+Release Date: February 1, 2012 [EBook #38734]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX ***
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+Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
+and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+<h1>MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DU</span><br>
+ B<sup>on</sup> de BONNEFOUX<br>
+<span class="smaller">CAPITAINE DE VAISSEAU</span><br>
+ 1782-1855</h1>
+
+<p class="p4 smaller noindent">L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction en France et dans tous les pays étrangers, y
+compris la Suède et la Norvège.</p>
+
+<p class="smaller noindent">Ce volume a été déposé au ministère de l'Intérieur (section de la
+librairie) en juin 1900.</p>
+
+<p class="p4 smcap center">PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.&mdash;1230.</p>
+
+<h1 class="p4">MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DU</span><br>
+ B<sup>on</sup> de BONNEFOUX<br>
+<span class="smaller">CAPITAINE DE VAISSEAU</span><br>
+ 1782-1855</h1>
+
+<p class="p2 center">PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smaller">PAR</span><br>
+ ÉMILE JOBBÉ-DUVAL<br>
+<span class="smcap">PROFESSEUR À LA FACULTÉ DE DROIT DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS</span></p>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="120" height="135" alt="Emblème de l'éditeur." title="">
+</div>
+
+<p class="p4 center smaller">PARIS<br>
+ LIBRAIRIE PLON<br>
+ PLON-NOURRIT et C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+ RUE GARANCIÈRE, 8<br>
+ 1900<br>
+ <i>Tous droits réservés</i></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pageV" name="pageV"></a>(p. V)</span> PRÉFACE</h2>
+
+<p>De nombreuses générations de marins ont, au cours de ce siècle, étudié
+les livres du vaillant officier, dont nous publions aujourd'hui les
+<i>Mémoires</i>. Doué d'un esprit méthodique et clair, il publiait, dès
+1824, le premier volume des <i>Séances nautiques</i> ou <i>Traité du navire à
+la mer</i>, suivi plus tard du <i>Traité du navire dans le port</i>, et
+apprenait ainsi les éléments de l'art du marin aux jeunes gens
+désireux d'exercer cette noble profession et que n'avaient pas
+découragés les revers.</p>
+
+<p>Plus tard, lorsque les aspirants de la Restauration occupaient déjà
+dans leur Corps un rang élevé, il s'associait son gendre, le capitaine
+de vaisseau Pâris, mort, en 1893, vice-amiral et membre de l'Institut,
+et dont on n'a pas oublié la belle et originale figure. De la féconde
+collaboration de ces deux hommes distingués sortait, en 1848, le
+<i>Dictionnaire de la marine à voile et de la marine à vapeur</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>,
+&oelig;uvre considérable, dont le succès dura longtemps et qui exerça une
+<span class="pagenum"><a id="pageVI" name="pageVI"></a>(p. VI)</span> influence de premier ordre sur l'histoire des sciences
+nautiques dans notre pays.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement comme écrivain que les officiers de la Marine
+française connaissaient M. de Bonnefoux. À la Compagnie des Élèves de
+Rochefort, au Collège royal de Marine d'Angoulême, à l'École navale de
+Brest, beaucoup d'entre eux avaient apprécié, par eux-mêmes, son tact,
+sa connaissance des hommes, ses qualités d'éducateur.</p>
+
+<p>Pendant sa laborieuse retraite, l'ancien commandant de <i>l'Orion</i>
+pouvait donc jeter un regard tranquille sur sa vie déjà longue, riche
+en &oelig;uvres et en services rendus au pays. Néanmoins il ne la
+considérait pas sans quelque amertume. Car la disproportion était
+grande entre le rêve de gloire de la jeunesse et les résultats de
+l'âge mûr. M. de Bonnefoux appartenait en effet à la génération des
+sous-lieutenants qui commencèrent l'épopée impériale, et il ne tint
+qu'à lui de suivre Bernadotte comme aide de camp. Il ne voulut pas
+rompre les liens qui l'unissaient à la Marine; mais il espérait un
+avenir de combats et de triomphes. Entouré de jeunes aspirants
+instruits comme lui, comme lui pleins d'ardeur et de patriotisme, il
+ne doutait pas des destinées de la Marine française. Les faits
+semblèrent d'abord justifier ses espérances, et nulle carrière ne
+commença d'une façon plus brillante que la sienne. Comment aurait-il
+regretté de ne pas prendre part aux exploits de la Grande Armée,
+quand, enseigne de vaisseau <span class="pagenum"><a id="pageVII" name="pageVII"></a>(p. VII)</span> de vingt et un ans, il commandait
+la man&oelig;uvre sur la frégate <i>la Belle-Poule</i>, pendant sa croisière
+de trois années dans les mers de l'Inde, coupait vingt-six fois la
+ligne équinoxiale, et se distinguait, lors du combat soutenu contre le
+vaisseau de 74 canons, <i>le Blenheim</i>? Comment souhaiter une meilleure
+école que cette «navigation contre vents et marées dans des archipels
+semés de récifs dont, à cette époque, l'hydrographie était à peine
+esquissée, où souvent l'on faisait par jour quinze mouillages pour
+gagner une lieue<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>»? Seulement la déception fut extrême, lorsque le
+rêve prit fin brusquement et que M. de Bonnefoux se trouva prisonnier,
+à vingt-quatre ans, après le dernier et glorieux combat de <i>la
+Belle-Poule</i>. Avoir mené pendant trois ans la plus belle vie que
+puisse désirer un marin, vie de dangers, d'activité virile, de
+vigilance de tous les instants, pour aboutir aux <i>cautionnements</i>
+anglais et au ponton <i>le Bahama</i>! Le réveil était rude! Plus tard, à
+la catastrophe individuelle, s'ajouta la catastrophe nationale. La
+Marine, déjà beaucoup trop négligée par Napoléon, se trouva encore
+réduite, et elle n'avait pas, comme l'armée de terre, pour la consoler
+quelque peu dans la défaite suprême, le souvenir de <span class="pagenum"><a id="pageVIII" name="pageVIII"></a>(p. VIII)</span>
+prodigieuses victoires. Heureux les officiers auxquels échut la bonne
+fortune de prendre part aux derniers voyages de découvertes, ou de
+tirer le canon de Navarin! Je ne parle pas de ceux qui, comme Laurent
+de Bonnefoux, frère de notre auteur, et beaucoup d'autres, tombèrent
+en captivité avec le grade d'aspirant, et que le Gouvernement licencia
+à la paix. Parmi eux, cependant, plusieurs s'étaient conduits en
+héros.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i> présentent le tableau fidèle de la vie de M. de
+Bonnefoux jusqu'en 1835, vingt ans avant sa mort. Considérée en
+elle-même et dans ses rapports avec l'histoire de la Marine pendant
+près de cinquante ans, cette vie ne manque pas d'intérêt. Après les
+riantes descriptions de Java ou de l'Île-de-France, les sombres
+tableaux des pontons anglais.</p>
+
+<p>Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux naquit à Béziers, dans le Languedoc,
+le 22 avril 1782. Son père, Joseph de Bonnefoux, capitaine au régiment
+de Vermandois et chevalier de Saint-Louis, portait le nom de chevalier
+de Beauregard. Il appartenait à une famille noble de l'Agenais, qui
+avait fourni et qui fournissait encore de nombreux officiers à
+l'armée. En 1786, il comptait trois de ses neveux officiers
+d'infanterie comme lui, et un autre, lieutenant de vaisseau<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p>
+
+<p>La mère de P.-M.-J. de Bonnefoux, Catherine-Julienne-Gabrielle
+Valadon, était fille d'un médecin distingué de <span class="pagenum"><a id="pageIX" name="pageIX"></a>(p. IX)</span> Béziers,
+ancien consul et apparenté aux premières familles du pays.</p>
+
+<p>La vie était douce, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dans une ville comme
+Béziers<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, placée sous un beau ciel et dans une situation charmante,
+fière de ses 18.000 habitants, de ses monuments et de son antiquité.
+La première enfance de M. de Bonnefoux s'y écoula très heureuse, et il
+conserva toujours beaucoup d'attachement pour sa ville natale, ainsi,
+du reste, que pour Marmande, berceau de sa famille paternelle, où il
+séjourna à diverses reprises.</p>
+
+<p>Vint cependant le temps des études qu'il fit à l'École royale
+militaire de Pont-Le-Voy, où M. de La Tour du Pin, ministre de la
+Guerre, le fit entrer en qualité d'élève du roi, comme fils
+d'officier, chevalier de Saint-Louis. P.-M.-J. de Bonnefoux s'y montra
+élève appliqué et intelligent. Séparé des siens, ne recevant plus
+d'argent de sa famille ruinée par la Révolution, il n'en travaillait
+pas moins avec ardeur et se proposait d'achever à Pont-Le-Voy ses
+humanités, lorsque, vers la fin de 1793, le Gouvernement renvoya du
+collège les fils d'officiers, au nombre de deux cents.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageX" name="pageX"></a>(p. X)</span> À l'âge de onze ans et demi, J. de Bonnefoux se vit abandonné,
+à Tours, «avec un petit paquet de linge plié dans un mouchoir bleu, un
+assignat de trois cents francs, qui, alors, en valait à peine la
+moitié, un passeport et <i>un certificat de civisme</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>».</p>
+
+<p>Il s'agissait de traverser la plus grande partie de la France pour se
+rendre à Béziers. Le jeune écolier accomplit sans encombre ce long
+voyage; mais, quand il arriva sain et sauf dans la maison paternelle,
+il trouva son père en prison et sa mère malade.</p>
+
+<p class="p2">Les années qui suivirent se passèrent pour J. de Bonnefoux, à Béziers
+et à Marmande; si les circonstances ne se prêtaient pas à des études
+régulières, il n'oublia pas ce qu'il avait appris à Pont-Le-Voy, et il
+compléta son instruction par des lectures sous la direction d'un vieil
+officier érudit et aimable, M. de La Capelière, autrefois employé au
+Canada; il fréquenta en même temps la société polie, qui commençait à
+se réunir de nouveau.</p>
+
+<p>Si M. de La Capelière l'entretenait du Canada, son père lui parlait
+des Antilles où le régiment de Vermandois avait tenu garnison pendant
+plusieurs années. Ce qui entraîna J. de Bonnefoux vers la Marine, ce
+fut, cependant, moins ces conversations que l'exemple et les conseils
+de son cousin germain, Casimir de Bonnefoux, lieutenant de vaisseau à
+la fin de l'ancien régime et portant alors le nom de chevalier de
+Bonnefoux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageXI" name="pageXI"></a>(p. XI)</span> Grâce à ses relations, le père de notre auteur, déjà officier
+au régiment de Vermandois, avait jadis obtenu une place dans une École
+militaire pour le second fils de son frère aîné, Léon de Bonnefoux,
+ancien officier qui vivait dans ses terres auprès de Marmande avec ses
+quatre fils et ses deux filles. Sorti de cette École militaire
+aspirant garde de la Marine, Casimir de Bonnefoux garda toujours à son
+oncle une vive gratitude, et il en donna la preuve à ses deux fils.</p>
+
+<p>Casimir de Bonnefoux appartenait à la Marine du règne de Louis XVI, la
+plus belle époque de l'histoire de la Marine française: «De l'honneur,
+du courage et des moyens», telle est la note qui figure à son dossier
+au Ministère de la Marine.</p>
+
+<p>Aux qualités de l'homme de mer et aux talents de l'administrateur, il
+joignait les grâces de l'homme du monde. Élevé dans les salons du
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, d'un esprit fin et cultivé, il savait conter et
+écrire. Son cousin, moins âgé que lui de vingt et un ans, apprécia
+vite sa bonté unie à une réelle fermeté; il le révéra et l'aima comme
+un père, et rien ne touche autant dans ces <i>Mémoires</i> que l'expression
+sincère et délicate de ses sentiments de respectueuse affection.</p>
+
+<p>Lorsque J. de Bonnefoux entra dans la Marine, au mois de juin 1798, en
+qualité de novice à bord de <i>la Fouine</i>, il apportait donc avec lui de
+longues traditions d'honneur et de patriotisme. Formé à l'école des
+<span class="pagenum"><a id="pageXII" name="pageXII"></a>(p. XII)</span> hommes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il conserva en outre toujours
+cette première empreinte.</p>
+
+<p>Néanmoins il ne tarda pas à se trouver dans un milieu nouveau pour
+lui, milieu qui lui fut très sympathique et dont il subit l'influence.
+Promu aspirant de première classe, à la suite d'un brillant examen, le
+13 avril 1799, il eut pour camarades des jeunes gens intelligents et
+instruits, pleins d'ardeur et qui lui inspirèrent l'amour du métier de
+marin.</p>
+
+<p>Dans aucun corps, on le sait, l'émigration n'avait été aussi générale
+que dans la Marine<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Nulle part ailleurs, d'autre part,
+l'instruction technique des chefs, leur habitude du commandement, leur
+supériorité incontestée d'éducation importe davantage; car le salut
+commun dépend de la confiance réciproque et complète des officiers
+dans les matelots, des matelots dans les officiers.</p>
+
+<p>L'émigration désorganisa donc la Marine française qui s'était couverte
+de gloire pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Le corps
+d'officiers de la Révolution souffrait du défaut de cohésion.
+Quelques-uns appartenaient à l'ancienne Marine; d'autres en grand
+nombre servaient autrefois en qualité d'officiers auxiliaires ou de
+pilotes; les derniers enfin sortaient de la Marine marchande, marins
+consommés pour la plupart, mais ne sachant pas naviguer en escadre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageXIII" name="pageXIII"></a>(p. XIII)</span> La principale cause de nos revers doit cependant être
+cherchée, en dehors des embarras financiers, dans l'indiscipline des
+équipages, leur insuffisance numérique et leur peu d'expérience.</p>
+
+<p>Si donc la Révolution ne put pas improviser une Marine, l'avenir ne
+s'annonçait pas sous de trop sombres couleurs à la fin du Directoire
+et au début du Consulat. Car les officiers des grades les moins élevés
+et les aspirants recrutés tous par la voie de l'examen, se faisaient
+remarquer par leur mérite et leur ardent amour du pays. Appartenant
+pour la plupart à la bourgeoisie aisée des villes du littoral, ils ne
+le cédaient en rien à ceux de leurs contemporains qui luttèrent contre
+l'Europe sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire.</p>
+
+<p>J. de Bonnefoux avait l'âme trop généreuse et l'esprit trop élevé pour
+ne pas rendre justice aux qualités des jeunes gens, dont il partageait
+les dangers et les travaux. C'est avec une franche admiration et une
+vive reconnaissance qu'il parle d'Augier, aspirant à bord du vaisseau
+<i>le Jean-Bart</i>, et plus tard de Delaporte, lieutenant de vaisseau de
+<i>la Belle-Poule</i>. Ils contribuèrent à faire de lui un excellent
+officier, observateur de premier ordre, man&oelig;uvrier habile, plein de
+zèle et de sang-froid. Le premier atteignait à peine vingt ans, le
+second à peine vingt-cinq.</p>
+
+<p>En qualité d'aspirant de première classe, J. de Bonnefoux servit sur
+le vaisseau <i>le Jean-Bart</i>, la corvette <span class="pagenum"><a id="pageXIV" name="pageXIV"></a>(p. XIV)</span> <i>la Société
+populaire</i>, le vaisseau <i>le Dix-Août</i>, le cutter <i>le Poisson-Volant</i>
+et de nouveau sur <i>le Dix-Août</i>, placé sous les ordres de Bergeret,
+l'ancien et célèbre commandant de <i>la Virginie</i>, l'un des plus jeunes
+et l'un des meilleurs capitaines de vaisseau de cette époque. De 1799
+à 1802, il navigua d'une façon constante soit sur les côtes de l'Océan
+ou de la Manche, soit dans la Méditerranée, dans laquelle il fit deux
+campagnes, la première avec l'escadre de l'amiral Bruix en 1799, la
+seconde avec celle de l'amiral Ganteaume qui, chargé, à la fin de
+l'année 1800, de porter des secours à l'armée française d'Égypte,
+échoua dans cette mission. Ce fut pendant cette dernière campagne que
+J. de Bonnefoux vit le feu pour la première fois. Le 24 avril 1801, il
+prit part au combat soutenu par <i>le Dix-Août</i> contre le vaisseau
+anglais <i>Swiftsure</i>. À la fin de la lutte pendant laquelle il s'était
+tenu aux côtés du commandant sur le banc de quart, ou avait rempli
+avec rapidité et intelligence diverses missions dans la batterie ou
+dans la mâture, il s'entendit dire avec joie les paroles suivantes par
+M. Le Goüardun, qui avait succédé à Bergeret: «Vous êtes un brave
+garçon, et je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau.»</p>
+
+<p>La paix d'Amiens survint, <i>le Dix-Août</i> rejoignit à Saint-Domingue
+l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse; mais il ne tarda pas à rentrer
+à Brest, où M. de Bonnefoux, capitaine de vaisseau, adjudant général
+du port, <span class="pagenum"><a id="pageXV" name="pageXV"></a>(p. XV)</span> fonction à laquelle correspond aujourd'hui celle de
+major général, remit à son cousin, avec une joie toute paternelle, son
+brevet d'enseigne, daté du 24 avril 1802.</p>
+
+<p>Les années qui suivirent comptèrent parmi les plus heureuses de la vie
+de J. de Bonnefoux. Il eut la grande joie de faciliter à son tour
+l'entrée dans la Marine à son jeune frère Laurent, qui, à peine âgé de
+quatorze ans, s'engagea comme novice et subit avec succès, quelques
+mois après, l'examen d'aspirant de seconde classe, grâce aux leçons et
+à l'exemple de son aîné. Ce dernier, embarqué sur la frégate <i>la
+Belle-Poule</i>, reçut entre autres missions celle de diriger
+l'instruction des aspirants, parmi lesquels figurait son frère.</p>
+
+<p>Un excellent officier, le capitaine de vaisseau Bruillac, commandait
+<i>la Belle-Poule</i> nom illustre dans les fastes de la guerre de
+l'Indépendance d'Amérique. Cette frégate, nouvellement construite et
+d'une marche excellente, appartenait à la division du contre-amiral
+Linois, le vainqueur d'Algésiras, division qui comprenait de plus le
+vaisseau-amiral, <i>le Marengo</i>, et les frégates <i>l'Atalante</i> et <i>la
+Sémillante</i>. Partie de Brest au mois de mars 1803, avant la rupture de
+la paix d'Amiens, l'escadre allait reprendre possession des
+établissements français de l'Inde. Elle portait avec le général de
+division Decaen, nommé capitaine-général des colonies placées au-delà
+du cap de Bonne-Espérance, un grand nombre de fonctionnaires et
+d'officiers. Je n'ai pas à raconter ici l'arrivée à Pondichéry, les
+<span class="pagenum"><a id="pageXVI" name="pageXVI"></a>(p. XVI)</span> atermoiements des autorités anglaises, qui connaissaient la
+reprise des hostilités, la façon dont l'escadre française échappa aux
+pièges de l'ennemi, les opérations contre Bencoolen, la recherche du
+convoi de Chine, sa rencontre et le lamentable échec qui suivit. Ces
+<i>Mémoires</i> jettent beaucoup de lumière sur tous ces faits et sur les
+longues croisières qui causèrent un sérieux préjudice au commerce
+anglais et ne furent pas sans gloire. Je me permets seulement de
+signaler le dramatique récit de la poursuite, entre Achem et les îles
+Andaman, de <i>l'Héroïne</i> par un vaisseau anglais de soixante-quatorze
+canons. Le commandant et le second de <i>l'Héroïne</i>, deux aspirants de
+<i>la Belle-Poule</i>, ayant l'un et l'autre moins de vingt ans, Rozier et
+Lozach, montrèrent, dans cette journée, autant d'habileté que de
+courage. Leurs noms méritent d'être tirés de l'oubli.</p>
+
+<p>On sait comment finit la campagne de l'amiral Linois. Trois ans après
+son départ de Brest, le 13 mars 1806, l'escadre, réduite au <i>Marengo</i>
+et à <i>la Belle-Poule</i>, rencontra, à la hauteur des Açores, neuf
+navires que l'amiral s'obstina, malgré les objections du commandant
+Bruillac, à prendre pour des vaisseaux de la Compagnie des Indes.
+C'était l'escadre de l'amiral Warren et, après un dernier et glorieux
+combat, <i>le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> succombèrent. Ici encore M.
+de Bonnefoux apprend beaucoup de faits nouveaux et raconte de nombreux
+actes d'héroïsme, dus à d'obscurs matelots bretons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageXVII" name="pageXVII"></a>(p. XVII)</span> <i>La Belle-Poule</i> prise, la fortune avait prononcé contre J.
+de Bonnefoux. La captivité interrompait brusquement cette carrière,
+commencée sous des auspices si heureux et qui s'annonçait si belle.
+Pendant cinq ans il lui fallut vivre dans les <i>cautionnements</i> de
+<i>Thames</i>, d'<i>Odiham</i>, de <i>Lichfield</i>, ou sur le ponton <i>le Bahama</i>, en
+rade de Chatham. «On appelait <i>cautionnement</i>, lisons-nous dans les
+<i>Mémoires</i>, les petites villes où étaient les divers dépôts
+d'officiers prisonniers, qui avaient la permission d'y résider après
+s'être engagés sur leur parole d'honneur à ne pas s'en écarter à plus
+d'un mille de distance, à rentrer tous les soirs chez eux au coucher
+du soleil et à comparaître deux fois par semaine devant un commissaire
+du Gouvernement. L'Angleterre accordait par jour dix-huit <i>pence</i>
+(trente-six sous) à chaque officier, quel que fût son grade...» Quant
+au ponton <i>le Bahama</i>, le <i>Bureau des prisonniers</i> y condamna J. de
+Bonnefoux, par une mesure arbitraire, à la suite d'une dénonciation
+inspirée par un sentiment de vengeance et d'articles de journaux; il
+séjourna vingt mois dans cette affreuse prison.</p>
+
+<p>Elle ne fut pas cependant sans utilité pour le jeune enseigne; qui
+s'efforça avec un grand dévouement de moraliser et d'instruire ses
+malheureux compatriotes. Il mit en outre à profit ce temps d'épreuve
+pour se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature
+anglaises, et il y composa son premier <span class="pagenum"><a id="pageXVIII" name="pageXVIII"></a>(p. XVIII)</span> ouvrage, sa
+<i>Grammaire anglaise</i>, publiée quelques années plus tard.</p>
+
+<p>Comme on le devine sans peine, les tentatives d'évasion ne manquaient
+pas sur <i>le Bahama</i>. Condamnés à l'inaction, ces hommes dans la force
+de l'âge mettaient à profit, pour essayer de recouvrer leur liberté,
+leurs admirables qualités d'énergie et de courage. Évadé plusieurs
+fois, J. de Bonnefoux ne réussit pas à passer la Manche. Chacune de
+ses évasions aboutissait à dix jours de cachot noir.</p>
+
+<p>Le ministre des États-Unis en Angleterre parvint enfin à le faire
+sortir du <i>Bahama</i>. Ce diplomate gardait à M. Casimir de Bonnefoux,
+préfet maritime à Boulogne depuis 1803, une vive reconnaissance pour
+l'accueil qu'il avait trouvé chez lui. Il la lui témoigna en
+intervenant auprès du Gouvernement anglais dans l'intérêt de son
+cousin.</p>
+
+<p>Depuis vingt-huit mois, J. de Bonnefoux se trouvait donc, au
+cautionnement de <i>Lichfield</i>, résigné à son sort et continuant avec
+méthode ses études, lorsqu'un contrebandier anglais vint lui remettre
+une lettre du préfet maritime, par laquelle ce dernier lui apprenait
+son échange en mer contre un officier anglais. M. Casimir de Bonnefoux
+engageait son cousin, gardé injustement, à se confier au
+contrebandier, qui le conduirait à Boulogne. Le jeune officier
+hésitait, retenu, malgré tout, par des scrupules de conscience. Il se
+décida cependant à fuir après avoir exposé ses raisons dans <span class="pagenum"><a id="pageXIX" name="pageXIX"></a>(p. XIX)</span>
+une lettre au <i>Bureau des prisonniers</i> et déclaré que, s'il
+réussissait, il se considérerait en France comme prisonnier sur
+parole.</p>
+
+<p>À la suite d'une émouvante traversée, le bateau du contrebandier
+entrait dans le port de Boulogne, le 28 novembre 1811. Après huit ans
+d'absence, J. de Bonnefoux revoyait sa patrie et ses parents, son père
+très âgé, retiré à Marmande, et une s&oelig;ur tendrement aimée, qui
+devint depuis la baronne de Polhes, mère de deux brillants soldats, le
+général de division baron de Polhes, le combattant d'Afrique, de
+Crimée, de Mentana, et le colonel de Polhes, qui se distingua pendant
+la campagne d'Italie et au siège de Strasbourg en 1870. Lieutenant de
+vaisseau depuis le 11 juillet, alors qu'il était encore en Angleterre,
+il devait ce traitement de faveur au rapport du commandant Bruillac
+sur le dernier combat de <i>la Belle-Poule</i>. Hélas! Laurent de Bonnefoux
+avait été moins heureux. Lui aussi s'était distingué dans ce combat.
+Proposé pour le grade d'enseigne de vaisseau avec de grands éloges, il
+resta aspirant de seconde classe jusqu'à la paix, époque où il fut
+licencié. Échangé en mer comme son frère, il suivit lui aussi le
+contrebandier venu de la part du préfet maritime; seulement le sort ne
+le favorisa pas, et il échoua dans sa tentative d'évasion.</p>
+
+<p>Lieutenant de vaisseau, se considérant comme prisonnier sur parole, J.
+de Bonnefoux servit dans les <span class="pagenum"><a id="pageXX" name="pageXX"></a>(p. XX)</span> ports de la fin de 1811 à 1814,
+en qualité d'adjudant (aide de camp) de son cousin, créé baron de
+l'Empire en 1809 et nommé en 1812 préfet maritime de Rochefort.</p>
+
+<p>La paix et la première Restauration lui ouvrirent des perspectives
+nouvelles. Sur le point d'être nommé capitaine de frégate et d'obtenir
+le commandement de <i>la Lionne</i>, il espérait regagner le temps perdu,
+lorsque le retour de l'île d'Elbe vint encore une fois bouleverser sa
+vie. Se tenant à l'écart pendant les Cent Jours, il assista au passage
+de Napoléon à Rochefort, et le vit de près, à la préfecture maritime.
+L'empereur parti sur <i>le Bellérophon</i>, le Gouvernement de la seconde
+Restauration destitua le baron de Bonnefoux, dont on ne comprit pas la
+conduite parfaitement digne et empreinte du patriotisme le plus pur.
+La disgrâce du préfet rejaillit sur son cousin, le malheureux
+lieutenant de vaisseau, qui fut mis en réforme sans aucun motif.</p>
+
+<p>Cette fois, toute espérance paraissait perdue, et J. de Bonnefoux
+songeait à obtenir le commandement d'un navire de commerce dans les
+mers de l'Inde. Il avait épousé, en 1814, une belle et charmante jeune
+fille qu'il adorait, M<sup>lle</sup> Pauline Lormanne, dont le père, le
+colonel Lormanne, directeur d'artillerie à Rochefort, se vit, lui
+aussi, enlever sa situation en 1815. Néanmoins, grâce à sa prompte
+remise en activité et à la naissance de son fils Léon, en 1816, le
+<span class="pagenum"><a id="pageXXI" name="pageXXI"></a>(p. XXI)</span> jeune officier reprenait courage, lorsqu'une nouvelle
+catastrophe l'atteignit. Au commencement de 1817, sa femme mourait à
+l'âge de dix-neuf ans, le laissant veuf avec un enfant de quelques
+mois. À défaut de son père, qu'il avait perdu en 1814, J. de Bonnefoux
+alla chercher quelque consolation à sa profonde douleur auprès de son
+cousin, l'ancien préfet maritime retiré à la campagne, dans le
+voisinage de Marmande. Plus tard, sur les conseils de cet affectueux
+parent, il se décida à donner une nouvelle mère à son fils et épousa
+en secondes noces M<sup>lle</sup> Nelly La Blancherie, fille d'un officier de
+Marine mort jeune. De cette union, qui fit le bonheur de sa vie,
+naquit une fille, M<sup>lle</sup> Nelly de Bonnefoux, plus tard M<sup>me</sup> Pâris.</p>
+
+<p>Les armements cependant étaient très rares; au lieu de la navigation
+incessante des premières années de sa carrière, J. de Bonnefoux dut se
+résigner à la vie monotone des ports. Heureuses encore les
+circonstances qui le firent attacher pendant quatre ans sans
+interruption, de 1816 à 1820, en qualité de chef de brigade, à la 3<sup>e</sup>
+compagnie des élèves de la Marine, au port de Rochefort! car ces
+fonctions lui permirent de commencer la série de ses publications,
+joie et honneur de sa vieillesse. Elles révélèrent en outre chez lui
+des qualités éminentes destinées à s'affirmer plus tard avec éclat, et
+elles donnèrent une direction nouvelle à sa vie. Comme le dit en
+excellents termes M. le comte de Circourt dans la <i>Notice</i> déjà citée:
+<span class="pagenum"><a id="pageXXII" name="pageXXII"></a>(p. XXII)</span> «M. de Bonnefoux était éminemment propre à gouverner et
+instruire les jeunes gens destinés à la Marine. Il connaissait le prix
+de la direction, il avait eu le bonheur de rencontrer à plusieurs
+reprises des hommes capables qui la lui avaient fait subir avec
+profit; il savait la donner et la faire accepter; son esprit réfléchi
+l'avait dès longtemps habitué à coordonner ses observations et à les
+résumer en une théorie. Son caractère était affectueux, juste, patient
+et ferme.»</p>
+
+<p>On le conçoit cependant, J. de Bonnefoux ne renonça pas sans regret ni
+sans lutte à cette vie active du marin, qu'il avait tant aimée.
+Décoré, en 1818, de la croix de Saint-Louis, portée par son
+grand'père, son père et tous les siens et à laquelle il attachait un
+grand prix, il obtint enfin, en 1821, le commandement de la goëlette
+<i>la Provençale</i> et de la station de la Guyane. Ses ambitions
+d'autrefois lui revinrent alors. Pendant cette campagne de deux ans,
+il déploya une grande habileté de marin et se montra hydrographe actif
+et expérimenté. Le Ministère de la Marine publia plus tard ses travaux
+d'hydrographie sous le titre de <i>Guide pour la navigation de la
+Guyane</i>. Observateur perspicace, il aborda enfin le problème colonial
+et développa à son retour, au <i>Directeur des Colonies</i>, un plan
+d'abolition progressive de l'esclavage, qui méritait l'attention des
+pouvoirs publics. Fort du devoir accompli, chaleureusement appuyé par
+le capitaine de vaisseau de Laussat, <span class="pagenum"><a id="pageXXIII" name="pageXXIII"></a>(p. XXIII)</span> ancien gouverneur de
+la Guyane, M. de Bonnefoux se rendit à Paris aussitôt après son retour
+en France, ne doutant pas que le grade de capitaine de frégate fût la
+juste récompense de ses efforts. Hélas! cette fois encore, une
+déception l'attendait, et M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la
+Marine, ne le comprit pas dans la grande promotion parue à cette
+époque. Ayant obtenu la décoration de la Légion d'honneur, pour
+laquelle le commandant Bruillac le proposait déjà en 1806, à la suite
+du dernier combat de <i>la Belle-Poule</i>, il dut revenir encore une fois
+au port de Rochefort, à la 3<sup>e</sup> compagnie des élèves de la Marine, et
+devint seulement, un an plus tard, le 4 août 1824, capitaine de
+frégate à l'ancienneté.</p>
+
+<p>Après tant de traverses, M. de Bonnefoux méritait, on l'avouera, un
+dédommagement. Rencontrant à Paris son ancien camarade Fleuriau,
+autrefois aspirant sur <i>l'Atalante</i>, dans l'escadre de l'amiral
+Linois, alors capitaine de vaisseau, aide de camp du ministre M. de
+Chabrol, il apprit la vacance du poste de sous-gouverneur du <i>Collège
+royal de la Marine</i>, à Angoulême.</p>
+
+<p>Présenté le lendemain à M. de Chabrol, il plut à ce dernier, qui se
+connaissait en hommes, et le montra ce jour-là. M. de Gallard,
+gouverneur du <i>Collège royal de la Marine</i>, ancien émigré, ami
+personnel de Charles X, membre de la Chambre des députés, passait peu
+de temps à Angoulême. M. de Bonnefoux, <span class="pagenum"><a id="pageXXIV" name="pageXXIV"></a>(p. XXIV)</span> gouverneur par
+intérim d'une façon à peu près continue, put dès lors montrer ses
+éminentes qualités. L'École navale d'Angoulême atteignit sous sa
+direction un haut degré de prospérité. Les <i>Marins de la Charente</i>,
+qui se formèrent de 1824 à 1829, purent accueillir avec dédain cette
+plaisanterie facile. Comme leurs aînés des promotions précédentes, ils
+honorèrent la Marine et achevèrent l'&oelig;uvre des élèves des Écoles de
+l'Empire en apportant à bord un ordre admirable et une parfaite
+propreté. Le succès obtenu par M. de Bonnefoux fut donc complet et
+reconnu d'une façon unanime. Lorsqu'en 1827 le sous-gouverneur du
+<i>Collège royal</i> demanda un commandement, M. de Chabrol, qui n'avait
+pas quitté le Ministère de la Marine, prit une décision spéciale, en
+vertu de laquelle ses services à Angoulême, assimilés à ceux d'un
+gouverneur de colonie, comptèrent comme services à la mer. M. de
+Bonnefoux n'avait pas voulu sacrifier ses droits à l'avancement.
+Tranquille désormais de ce côté, il reprit avec zèle une tâche dont il
+comprenait l'importance. Par malheur, il ne songeait pas à
+l'instabilité ministérielle. Le Ministère, qui succéda à celui dont M.
+de Chabrol faisait partie, supprima le <i>Collège royal de Marine</i> et le
+remplaça par une <i>École navale</i>, établie en rade de Brest. Angoulême
+obtint cependant une compensation: en vue d'utiliser les magnifiques
+bâtiments du <i>Collège royal</i>, on créa dans cette ville une <i>École
+préparatoire de la Marine</i>, destinée à jouer, <span class="pagenum"><a id="pageXXV" name="pageXXV"></a>(p. XXV)</span> vis-à-vis de
+l'armée de mer, un rôle analogue à celui du <i>Prytanée</i> de la Flèche,
+et les bureaux du Ministère de la Marine en destinèrent le
+commandement à M. de Bonnefoux. M. de Gallard, s'étant mis sur les
+rangs, à la surprise générale, l'emporta néanmoins. L'ancien
+sous-gouverneur quitta donc Angoulême, au mois de novembre 1829, et
+s'estima heureux d'être nommé <i>Examinateur pour la Pratique des
+marins</i>, chargé de faire subir dans les ports du Midi les épreuves
+réglementaires aux futurs capitaines de la Marine marchande. Sa joie
+ne fut pas de longue durée; car si ses nouvelles fonctions
+l'intéressèrent vivement, elles l'empêchèrent de participer à
+l'expédition d'Alger.</p>
+
+<p>Après la Révolution de 1830, il revint à Angoulême, avec le
+commandement de <i>l'École préparatoire</i>, qu'avait quittée M. de
+Gallard, et crut cette fois sa vie définitivement fixée et sa carrière
+tracée jusqu'à la fin. Pure illusion, puisque, quelques mois après, en
+mars 1831, avant même la fin de l'année scolaire, le Gouvernement
+supprimait <i>l'École préparatoire de la Marine</i>. M. de Bonnefoux
+s'était cependant acquis une si légitime réputation qu'après quatre
+nouvelles années, pendant lesquelles il reprit ses tournées
+d'examinateur dans le Midi ou siégea dans différentes commissions,
+l'amiral Duperré l'appelait en qualité de capitaine de vaisseau au
+commandement du vaisseau-école, <i>l'Orion</i>, en rade de Brest, ajoutant
+que, pour <span class="pagenum"><a id="pageXXVI" name="pageXXVI"></a>(p. XXVI)</span> cette délicate mission, nul n'avait pu songer à
+un autre que lui. Le Ministre ne se trompait pas; car, pendant les
+quatre années de son commandement, du 7 novembre 1835 à la fin
+d'octobre 1839, M. de Bonnefoux fit preuve une fois de plus de ses
+éminentes qualités. Il ne tarda pas à rétablir la concorde dans
+l'état-major, la confiance réciproque des officiers vis-à-vis des
+élèves, des élèves vis-à-vis des officiers. Un savant contre-amiral,
+depuis longtemps dans le cadre de réserve, mais dont la carrière fut
+aussi utile que brillante, se souvient encore avec émotion de son
+ancien commandant; sans sa pénétration et sa connaissance des hommes,
+il était renvoyé de <i>l'École navale</i>.</p>
+
+<p>Une grave déception attendait cependant encore M. de Bonnefoux.
+Aujourd'hui et depuis longtemps le commandement de l'<i>École navale</i>
+conduit d'une façon naturelle au grade de contre-amiral. Les services
+du commandant de l'<i>École</i> comptent comme services à la mer, et rien
+de plus légitime; car il n'est guère pour un officier fonction plus
+haute ni plus importante. Une loi de 1837 décida, au contraire, que
+nul ne pourrait être promu contre-amiral sans avoir servi
+effectivement trois ans à la mer dans le grade de capitaine de
+vaisseau, de telle sorte que le commandant de l'<i>École navale</i> se
+trouvait à cet égard dans une position inférieure à celle de ses
+officiers. Après s'être bercé pendant quelques mois d'illusions qui
+avaient leur source <span class="pagenum"><a id="pageXXVII" name="pageXXVII"></a>(p. XXVII)</span> dans les déclarations faites par le
+Ministre à la Chambre des députés et à la Chambre des pairs, M. de
+Bonnefoux se décida à quitter l'<i>École navale</i> et à solliciter un
+commandement à la mer.</p>
+
+<p>Il commanda la frégate <i>l'Erigone</i>, qu'il déclare, dans une lettre à
+sa fille du 12 septembre 1840, «douée de qualités nautiques exquises»
+et à propos de laquelle il rappelle tout en faisant des réserves sur
+l'exactitude du dicton, «qu'il n'y a rien de beau, dans le monde,
+comme frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse». La
+campagne de <i>l'Erigone</i> ne présenta d'ailleurs aucune ressemblance
+avec celle de <i>la Belle-Poule</i>; les temps avaient changé. Partie de
+Cherbourg, <i>l'Erigone</i>, dépassant tous les navires rencontrés,
+mouillait à Fort-de-France (Martinique), le vingt-sixième jour. Elle y
+portait un nouveau gouverneur, sa famille et vingt et un passagers,
+officiers, prêtres, administrateurs, chirurgiens, juges, curieux,
+amateurs ou employés divers. Le voyage de retour s'effectua avec
+autant de bonheur, et M. de Bonnefoux entra au <i>Conseil des travaux de
+la Marine</i>, fonction très importante puisque ce conseil donnait son
+avis sur tous les navires en projet et exerçait par suite un contrôle
+sur les constructions navales.</p>
+
+<p>L'amélioration du navire, tel fut donc le dernier service que M. de
+Bonnefoux s'efforça de rendre à la Marine pendant sa période
+d'activité. Non content d'apporter au <i>Conseil des travaux</i> sa grande
+puissance de travail et son expérience, il s'occupa de perfectionner
+<span class="pagenum"><a id="pageXXVIII" name="pageXXVIII"></a>(p. XXVIII)</span> une machine destinée à faciliter les évolutions du
+bâtiment, machine nommée, pour cette raison, <i>Évolueur</i>. La première
+idée en remontait à 1839, époque où des expériences eurent lieu sur la
+corvette-aviso, <i>l'Orythée</i>. Le triomphe définitif de la Marine à
+vapeur ne tarda pas à enlever tout intérêt à l'invention de M. de
+Bonnefoux. Pour donner une idée complète de cette carrière si bien
+remplie, ne convenait-il pas cependant de la signaler?</p>
+
+<p>Mis à la retraite le 8 mars 1845, M. de Bonnefoux se consacra tout
+entier à la rédaction du premier volume du <i>Dictionnaire de Marine</i>,
+jusqu'au jour où, le 6 mai 1847, le Ministre le pourvut d'un emploi au
+<i>Dépôt des cartes et plans</i>. Comme le dit M. le comte de Circourt dans
+sa <i>Notice</i>: «Ce fut à lui que le directeur du <i>Dépôt</i>, M. l'amiral de
+Hell, confia l'énorme tâche de classer les richesses inconnues que
+renfermait cet établissement. La tâche avançait, grâce à une méthode
+simple et à une application scrupuleusement infatigable, qui aurait
+étonné chez un aspirant et qui touchait chez un capitaine de vaisseau
+en retraite; de précieux documents, sur le mérite et l'utilité
+desquels nous étions alors dans une complète ignorance, prirent place
+dans les cartons à côté d'un catalogue analytique et raisonné.»</p>
+
+<p>Lorsqu'à la suite de la Révolution de 1848 M. de Bonnefoux perdit son
+emploi au <i>Dépôt des cartes et plans</i>, son activité littéraire
+s'accrut encore. Pendant <span class="pagenum"><a id="pageXXIX" name="pageXXIX"></a>(p. XXIX)</span> les dernières années de sa vie, il
+collabora aux <i>Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies</i>. Les
+nombreux articles qu'il inséra dans ce recueil obtinrent dans le monde
+maritime un vif succès et en réunissant quelques-uns d'entre eux, il
+publia un volume séparé, <i>la Vie de Christophe Colomb</i>. Le roi de
+Sardaigne lui conféra, à cette occasion, la croix des Saints-Maurice
+et Lazare. Depuis le commencement de l'année 1850 jusqu'au Coup d'État
+du 2 décembre 1851, il donna enfin, trois fois par mois, au journal
+<i>l'Opinion publique</i>, un <i>Bulletin maritime</i>, qui ne passa pas
+inaperçu.</p>
+
+<p>En 1847, M. de Bonnefoux avait pris le titre de baron, qui lui était
+échu par suite de la mort de son cousin germain, M. de Bonnefoux de
+Saint-Laurent, le dernier survivant des quatre Bonnefoux de la branche
+aînée. De ces quatre Bonnefoux, le plus âgé seul, M. de Bonnefoux de
+Saint-Severin, s'était marié; mais il perdit son fils unique dans un
+tragique accident et, à son décès, survenu en 1829, il ne laissa
+qu'une fille. Le titre passa alors au second frère, l'ancien préfet
+maritime de Boulogne et de Rochefort, déjà baron de l'Empire depuis
+1809. Comme le troisième frère avait été tué à l'armée de Condé,
+pendant l'émigration, le plus jeune, M. de Bonnefoux de Saint-Laurent
+devint le chef de la famille en 1838, date de la mort de l'ancien
+préfet maritime.</p>
+
+<p>Des deux mariages de M. de Bonnefoux naquirent seulement, nous l'avons
+dit, deux enfants. Le fils, Léon <span class="pagenum"><a id="pageXXX" name="pageXXX"></a>(p. XXX)</span> de Bonnefoux, ne se maria
+pas; sorti de Saint-Cyr dans le corps de l'état-major, officier
+instruit et plein d'honneur, mais peu servi par les circonstances, il
+parvint seulement au grade de chef d'escadron. Il commandait la place
+de Bitche quelques mois avant la déclaration de la guerre contre
+l'Allemagne. Nommé commandant de la place de Landrecies, il ne livra
+pas la place malgré son bombardement, et montra une énergie et des
+qualités militaires dignes de sa race de soldats. Léon de Bonnefoux,
+qui était, comme son père, officier de la Légion d'honneur, termina sa
+carrière en commandant le fort de Montrouge, et il mourut à Paris, le
+9 mai 1893, un mois après son beau-frère, l'amiral Pâris.</p>
+
+<p>Quant à M<sup>lle</sup> Nelly de Bonnefoux, elle épousa, le 7 mai 1842, le
+capitaine de corvette François-Edmond Pâris, officier de la Légion
+d'honneur, qui avait déjà fait trois voyages autour du monde. Tous
+deux marins consommés, passionnés pour leur art, d'une modestie égale,
+le gendre et le beau-père ne tardèrent pas à exercer l'un sur l'autre
+l'influence la plus heureuse. D'une culture littéraire supérieure,
+esprit méthodique et pondéré, M. de Bonnefoux donna les conseils les
+meilleurs et les plus sûrs à celui qu'il se choisit comme
+collaborateur. Trente-cinq ans après sa mort, ce dernier lui rendait
+encore l'hommage le plus ému et le plus reconnaissant. «Sans le
+commandant, disait-il (c'est ainsi qu'il appelait son beau-père), je
+n'aurais rien fait», oubliant de la meilleure foi du monde son bel
+<span class="pagenum"><a id="pageXXXI" name="pageXXXI"></a>(p. XXXI)</span> et grand ouvrage sur <i>les Constructions navales des peuples
+extra-européens</i>. D'autre part, le commandant Pâris apportait dans
+l'association un esprit d'une rare originalité, une incomparable
+ardeur et une expérience acquise aussi bien dans la mâture et sur le
+pont de <i>l'Astrolabe</i> que dans la machine de l'aviso à vapeur <i>le
+Castor</i>, et dans les ateliers des constructeurs anglais. C'était
+l'union féconde de la vieille Marine et de la Marine nouvelle.</p>
+
+<p>M. de Bonnefoux eut la joie d'assister au succès du <i>Dictionnaire de
+Marine</i>, dont il achevait de corriger la seconde édition, quand il
+mourut le 14 décembre 1855. Quelque temps auparavant il dédiait son
+<i>Man&oelig;uvrier complet</i> à son petit-fils Armand Pâris, dont la
+vocation maritime se dessinait déjà et qui, ayant devant lui le plus
+bel avenir, devait périr, à trente ans, victime de sa passion pour la
+mer.</p>
+
+<p>M. de Bonnefoux laissait trois gros cahiers de lettres écrites par lui
+à son fils et à sa fille. Beaucoup de ces lettres, toutes très
+précieuses pour la famille, ne méritaient pas d'être publiées. Les
+unes contenaient des conseils moraux, d'autres des dissertations
+littéraires ou historiques, destinées à l'instruction de ses enfants,
+sur laquelle il veilla lui-même avec des soins infinis. Quelquefois
+même il s'adressait à sa fille en anglais.</p>
+
+<p>Au contraire, le second et le troisième cahier contenaient une série
+de lettres, dans lesquelles il exposait l'histoire de sa vie, à
+l'usage de son fils, élève au Collège <span class="pagenum"><a id="pageXXXII" name="pageXXXII"></a>(p. XXXII)</span> de la Flèche, puis à
+l'École de Saint-Cyr. La première de ces lettres est datée de Paris,
+le 2 novembre 1833, la dernière de la rade de Brest, le 10 septembre
+1836. Elles constituent de véritables <i>Mémoires</i>, écrits pendant que
+l'auteur occupait les fonctions d'examinateur des capitaines au long
+cours, puis celle de commandant de l'École navale. Ces <i>Mémoires</i>
+s'arrêtent lorsque Léon de Bonnefoux, parvenu à l'âge d'homme, peut
+désormais connaître et apprécier par lui-même les événements qui se
+passent dans sa famille.</p>
+
+<p>Ces <i>Mémoires</i> furent complétés par la <i>Notice biographique sur M. le
+baron de Bonnefoux, ancien préfet maritime</i>, écrite, elle aussi, en
+1836, et qui en forme une suite naturelle. Il s'agit encore ici
+d'apprendre à Léon de Bonnefoux ce que firent les siens, et cela à
+titre d'encouragement et d'exemple. La respectueuse admiration de
+l'auteur pour son cousin germain explique qu'il lui ait consacré une
+étude spéciale. J'ajoute que le séjour de Napoléon à Rochefort, en
+1815, méritait d'être raconté par quelqu'un qui avait vu les choses de
+près.</p>
+
+<p>Jusqu'à la fin de sa vie, M. de Bonnefoux continua, du reste, à
+consigner les événements de famille sur les pages blanches du
+troisième registre. Seulement les notes, en général assez brèves,
+écrites à des intervalles irréguliers, ne nous ont pas semblé de
+nature à intéresser le public.</p>
+
+<p>Reproduisons seulement les derniers mots, tracés de <span class="pagenum"><a id="pageXXXIII" name="pageXXXIII"></a>(p. XXXIII)</span> la
+main de M. de Bonnefoux, un an avant sa mort: «Je m'occupe beaucoup de
+la rédaction de la relation de ma campagne sur <i>la Belle-Poule</i>,
+pendant les années 1803, 1804, 1805 et 1806. Cette relation, ainsi que
+cela est convenu avec le rédacteur en chef des <i>Nouvelles Annales de
+la Marine</i> paraîtra, par articles successifs, chacun contenant un
+chapitre, dans ledit recueil et ainsi que cela eut primitivement lieu
+pour ma <i>Vie de Christophe Colomb</i>.»</p>
+
+<p>Ce projet ne se réalisa pas. La mort de l'auteur survint, et <i>la
+Campagne de la Belle-Poule</i> ne parut pas dans <i>les Nouvelles Annales
+de la Marine</i>. On peut d'ailleurs conjecturer aisément que le
+manuscrit, s'il exista, ne différait guère des chapitres IV à X du
+Livre II des présents <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Bonnefoux conserva pieusement les cahiers dont je viens de
+parler. Les gardant toujours à portée de la main, elle les lisait à
+ses petits-enfants et vivait ainsi par la pensée avec celui qu'elle
+avait perdu. Quand j'entrai dans la famille, elle me les montra.</p>
+
+<p>Elle mourut à son tour en 1879, et notre manuscrit passa entre les
+mains de son beau-fils, M. Léon de Bonnefoux, chez lequel nous le
+trouvâmes en 1893. En le publiant aujourd'hui, je me propose de rendre
+hommage à l'aïeul de ma femme, à l'homme de bien, à l'excellent
+serviteur du pays, certain que mon cher et vénéré beau-père, l'amiral
+Pâris, nous approuverait, sa fille et moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageXXXIV" name="pageXXXIV"></a>(p. XXXIV)</span> Pourquoi en outre ne pas ajouter que, si mes recherches à
+la Bibliothèque et aux Archives du Ministère de la Marine différaient
+de mes recherches habituelles, elles ne furent pas cependant sans
+charme ni sans intérêt pour moi. Si le public goûte ces <i>Mémoires</i>,
+ils auront servi à remettre en honneur, avec les noms du commandant de
+Bonnefoux et de son cousin le préfet maritime, ceux de beaucoup de
+marins obscurs et qui méritent d'être tirés de l'oubli, le chirurgien
+Cosmao, les commandants Vrignaud et Bruillac, le lieutenant de
+vaisseau Delaporte, les aspirants Augier, Rozier, Lozach, Rousseau, le
+chef de timonerie Couzanet, le canonnier Lemeur, le matelot Rouallec,
+Bretons pour la plupart. Né et élevé à Brest, arrière-petit-fils du
+chirurgien en chef de la Marine Duret, fondateur de l'École de
+Médecine navale de ce port, petit-fils du capitaine de vaisseau Le
+Gall-Kerven, prisonnier des Anglais en même temps que M. de Bonnefoux,
+je serais heureux d'avoir contribué à cet acte de justice.</p>
+
+<p>Pour terminer, il me reste à adresser mes remerciements à tous ceux
+qui ont bien voulu m'aider dans ma tâche et, d'une façon particulière,
+à M. Brissaud, l'aimable sous-directeur des Archives du Ministère de
+la Marine<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p>
+
+<p class="right10">Émile <span class="smcap">Jobbé-Duval</span>.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> MÉMOIRES<br>
+DU<br>
+BARON DE BONNEFOUX</h1>
+
+<h2>LIVRE PREMIER<br>
+MON ENFANCE</h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux.&mdash;Histoire du chevalier de
+ Beauregard, mon père.&mdash;Son entrée au service, ses duels, son
+ voyage au Maroc.&mdash;Ses dettes, le régiment de Vermandois.&mdash;Le
+ régiment de Vermandois aux Antilles; M<sup>me</sup> Anfoux et ses
+ liqueurs.&mdash;Rappel en France.&mdash;Garnisons de Metz et de
+ Béziers.&mdash;L'esplanade de Béziers, mariage du chevalier de
+ Beauregard; ses enfants.</p>
+
+<p>Mon cher fils, quoique mon père fût âgé de quarante-sept ans lorsque
+je vins au monde, il avait encore son père, qui ne mourut que quelques
+années plus tard; et je me souviens toujours très bien de mon aïeul,
+ancien militaire, dont la vigueur d'esprit et de corps se conserva
+d'une manière remarquable jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Chef
+d'une nombreuse famille, il fit choix de la profession des armes pour
+ses trois fils, et, avec beaucoup d'économie, il parvint à doter ses
+filles et à les marier. L'aîné de ses fils se maria jeune; il quitta
+le service lorsqu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, récompense
+qu'ambitionnaient avec ardeur les anciens gentilshommes. Il quitta
+alors l'épée pour la charrue, vint auprès de son père, l'aida dans les
+travaux agricoles auxquels il se livrait depuis sa retraite, et,
+jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans, où il mourut, il n'eut
+d'autres pensées que l'amélioration <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> de ses champs et
+l'éducation de quatre garçons et de deux filles. L'aînée des deux
+filles, M<sup>me</sup> de Réau, fut une très aimable et très jolie femme dont
+le fils unique, aujourd'hui<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a> capitaine d'infanterie, épousa, il y a
+quelques années, M<sup>lle</sup> Caroline de Bergevin, fille d'un commissaire
+général de la Marine à Bordeaux<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. M<sup>me</sup> de Cazenove de Pradines est
+la s&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Réau; c'est une femme vraiment supérieure; ses
+vertus, sa bonté sont, depuis cinquante ans, passées en proverbe; il
+suffit de la voir pour l'aimer, de la connaître une heure pour ne
+jamais l'oublier. Elle a aussi un fils unique dont elle ne s'est
+séparée que pour son éducation qui se fit au collège de Vendôme. Ce
+fils, actuellement âgé d'une quarantaine d'années, a été maire et
+sous-préfet. La vie littéraire, l'administration de ses biens lui
+plaisent par dessus tout, et, à ces goûts, il a joyeusement sacrifié
+ses places, sa position et les espérances qu'il pouvait en concevoir.
+Marié à une de nos cousines, Rose, dernier rejeton de onze Bonnefoux
+d'Agen, nos parents, qui étaient aussi une famille de militaires, il a
+deux aimables petites filles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p>
+
+<p>Quant aux quatre frères de ces deux dames, l'aîné et les deux plus
+jeunes étaient officiers d'infanterie lorsque la Révolution éclata;
+ils crurent devoir émigrer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> L'un d'eux fut atteint d'une balle dans une des batailles de
+ces temps douloureux.</p>
+
+<p>Lors de l'amnistie, l'aîné revint donc seul avec le plus jeune. Ce
+dernier vit encore, et il est connu sous le nom de Saint-Laurent<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>;
+il se fait chérir dans sa ville natale<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a> par la douceur,
+l'obligeance de son caractère, et par le souvenir des embellissements
+dont il faisait sa principale occupation, lorsqu'il y était adjoint à
+la mairie.</p>
+
+<p>L'aîné s'était marié, et avait eu deux enfants, M<sup>me</sup> de Castillon,
+femme fort agréable domiciliée à Mézin, qui a un fils nommé Albert: et
+Casimir de Bonnefoux dont la fin tragique<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a> a sans doute hâté la
+mort de son malheureux père; la mère de ces deux enfants, née M<sup>lle</sup>
+de Goyon, n'existe plus depuis longtemps.</p>
+
+<p>Il reste à te parler de celui des quatre frères qui n'émigra pas<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>;
+mais je dois aujourd'hui me borner à te dire que c'est celui qui est
+devenu préfet maritime et sur le compte duquel je t'ai promis plus de
+quelques lignes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p>
+
+<p>Je t'ai dit que mon aïeul avait trois fils; je viens de t'entretenir
+de l'aîné et de ses descendants; je n'ai donc plus qu'à te parler des
+deux autres, et je commencerai par le plus jeune, car j'ai seulement à
+t'apprendre qu'il mourut à l'île de Bourbon où il était officier dans
+un régiment, et sans avoir été marié. L'autre était mon père, plus
+particulièrement connu sous le nom de Chevalier de Beauregard, qui
+était celui d'une portion de la propriété de mon aïeul, dans les
+environs de la ville de Marmande, berceau de la famille<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.</p>
+
+<p>C'était, alors, l'usage de distinguer ainsi les branches; <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span>
+c'est même ainsi que les enfants du frère de mon aïeul reçurent dans
+l'Agenais le surnom de Bonneval. Quatre officiers de ce nom, dont
+trois émigrèrent aussi, et sur lesquels deux vivent encore, fixèrent
+longtemps l'attention de la province par la hauteur de leur taille, la
+beauté de leur personne, l'élégance de leurs manières et surtout par
+leur bonté.</p>
+
+<p>Mon père naquit en 1735. Son éducation première se fit à la campagne
+où il se forma une santé robuste; sa taille s'y développa avec
+avantage; il y devint chasseur adroit, infatigable; il prit part aux
+travaux des champs; et, lorsque l'on pensa à le faire décorer d'une
+épaulette, on le prépara à paraître dans son régiment par quelques
+mois de séjour à Marmande, où de tout temps on a remarqué une société
+de bon ton, vive, spirituelle, et d'excellente école pour un jeune
+homme<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
+
+<p>Mon père savait lire, écrire, compter, quand il lui fut permis de
+résider à Marmande; son instruction ne fut pas ce qui l'occupa le
+plus; aussi n'y gagna-t-elle pas beaucoup; d'ailleurs les moyens
+manquaient dans cette petite ville; mais il y acquit un vernis
+suffisant de bonne compagnie, une manière agréable de se présenter, de
+s'énoncer, et, quand il parut dans son corps, le chevalier de
+Beauregard, doué de la plus noble expression de figure qui fût jamais,
+ayant des traits fort beaux, une tournure élégante, une taille
+remarquable, un esprit aimable, fut accueilli avec enthousiasme.</p>
+
+<p>La bataille de Fontenoy avait eu lieu en 1745; la paix l'avait suivie
+d'assez près; c'est donc quelque temps avant <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> la guerre de 1756
+à 1763, appelée la guerre de Sept Ans, que mon père entra au service.
+Il fallait alors au régiment se faire remarquer par quelque duel,
+hélas! le nouvel officier ne s'en acquitta que trop bien; par suite
+d'une querelle frivole, il tua le chevalier d'Espagnac d'un coup
+d'épée, se sauva en Espagne; mais ayant su qu'il était grâcié (car il
+y avait de très sévères lois sur le duel), il revint en France, se
+promit de ne se battre dorénavant, en combat singulier, qu'à la
+dernière extrémité, alla faire un plus digne usage de son bras contre
+les ennemis de la patrie, et s'attira, sur le champ de bataille,
+l'estime, l'amitié, la confiance de ses compagnons d'armes et de ses
+chefs.</p>
+
+<p>Mon père avait vingt-huit ans quand il fut rendu aux plaisirs de la
+paix et des garnisons; vingt-huit ans et un beau physique, une
+épaulette et des succès à la guerre, un esprit enjoué et un courage
+éprouvé contre les mauvais plaisants; un nom connu, et qu'il
+retrouvait dans beaucoup de régiments. Que d'avantages! quelle
+perspective de plaisirs!</p>
+
+<p>Après avoir parcouru l'Allemagne en militaire, il eut l'occasion de
+voir l'Afrique et la cour du roi de Maroc, où il fut envoyé comme
+gentilhomme d'ambassade. Le fils du roi trouvait fort agréables la
+compagnie et les vins de ces Messieurs; il se grisait devant eux, et
+mettait, par voie d'amusement ou peut-être par une curieuse
+instigation, le feu au sérail de son père. Un jour, courant au grand
+galop avec ces étourdis, il leur annonça un bon tour d'équitation, et,
+se précipitant vers un Turc qu'il apercevait à une grande distance, il
+lui fit voler la tête à dix pas d'un coup de cimeterre. On ne voit pas
+trop comment auraient fini ces extravagances, si l'ambassade n'avait
+repris le chemin de la France; il en resta, à mon père, un fonds
+inépuisable d'histoires qui, avec les merveilles de mécanique de M. de
+Vaujuas, un de ses camarades, et les essais malencontreux dans l'art
+de voler dans les airs d'un autre officier, M. Regnier de Goué, oncle
+de <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> M. Calluaud<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, ont longtemps charmé les veillées du foyer
+domestique, et nous rendaient tous aussi curieux qu'attentifs. Il est
+pourtant juste de ne pas aller plus loin sans dire que la décollation
+du Turc fut sévèrement blâmée par les jeunes officiers français, et
+qu'ils ne consentirent à lier de nouvelles parties avec leur barbare
+compagnon de plaisir que sous promesse qu'il respecterait la vie des
+hommes.</p>
+
+<p>Dans les garnisons où mon père se trouva après son voyage d'Afrique,
+la chasse occupa une partie de ses loisirs; mais on ne peut pas
+toujours chasser, et ce fut ce malheureux jeu qui vint en combler
+l'autre partie. Il gagna, il perdit, il fit des dettes, il se libéra;
+il ruina son colonel dans une nuit; à son tour il fut ruiné, il
+emprunta, il rendit; il acheta des bijoux, des chevaux, il les
+vendit... Cependant il faut observer que jamais il ne quittait une
+ville, sans être obligé d'avoir recours à son père qui, d'abord, paya,
+en l'avertissant toutefois que ces sommes seraient portées en décompte
+de ses droits à sa légitime ou portion de succession<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et qui
+bientôt déclara qu'il ne paierait plus.</p>
+
+<p>Cette détermination sévère mais juste fit naître quelques moments de
+repentir, pendant lesquels, pour chercher à couper le mal dans sa
+racine, le chevalier de Beauregard résolut de passer dans les
+colonies, croyant fuir ainsi les occasions que la société d'alors ne
+lui présentait que trop souvent en France.</p>
+
+<p>Il s'était fait des connaissances distinguées; il obtint donc d'y être
+promptement envoyé avec le régiment de Vermandois<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, et profitant,
+en même temps, du crédit de <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> ses amis, il pensa qu'il se
+rendrait agréable à sa famille, en allant prendre congé d'elle avec un
+brevet d'admission gratuite du jeune chevalier de Bonnefoux<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>,
+second fils de son frère aîné, dans une école d'où il sortirait pour
+entrer dans la Marine. Ce plan réussit à merveille; le joueur fut
+oublié; on ne vit plus que le fils revenu de ses erreurs, que le
+parent affectueux, que l'officier qui s'expatriait! la visite fut
+douce pour tous, et mon père quitta la maison paternelle, éprouvant et
+laissant les plus vives émotions.</p>
+
+<p>Suivant son usage cependant de mêler l'extraordinaire ou l'éclat à
+toutes ses actions, il ne voulut partir que soixante heures précises
+avant l'instant où on lui avait mandé que son régiment, alors à Brest,
+se rendrait à bord<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. En conséquence, un cheval de poste se trouva à
+sa porte; et, la montre à la main, il exécuta son projet et partit de
+Marmande en courrier. Un petit retard, qu'on lui fit éprouver à un
+relais où les chevaux étaient tous employés au dehors, fut sur le
+point de lui faire manquer son bâtiment; toutefois il arriva à temps;
+heureusement que ses camarades avaient pourvu, pour lui, à ces mille
+petits détails que nécessite un embarquement.</p>
+
+<p>C'est aux Antilles que le régiment de Vermandois allait tenir
+garnison. La traversée ne présenta aucun incident remarquable; on fit
+bonne chère à bord; on y trouva des officiers de marine, qui
+sympathisèrent de jeunesse, de gaieté, avec les passagers; on y joua
+même un peu; mais tout se passa très bien. Une naïveté d'un camarade
+de mon père amusa surtout beaucoup ces Messieurs: ce pauvre jeune
+homme était horriblement malade du mal de mer; il eut la maladresse de
+céder à un perfide conseil, et il <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> écrivit au commandant «qu'il
+le priait en grâce d'arrêter le bâtiment (qui faisait grand sillage
+vent arrière) ne fut-ce que pour quelques minutes». Il paraît que le
+commandant entendit fort bien la plaisanterie, car il répondit
+immédiatement au bas de la lettre: «Pas possible, Monsieur, nous
+sommes à la descente.» Mon père racontait ses histoires avec une grâce
+parfaite; il les embellissait de traits piquants, de détails
+scientifiques; il en était de même de ses lettres: le fond n'y était
+pas, l'orthographe non plus; mais telle est l'influence de l'habitude
+de la bonne compagnie, que ceux qui entendaient ses paroles ou son
+style, auraient supposé un homme d'une éducation littéraire soignée.
+On a souvent dit que M<sup>me</sup> de Sévigné n'écrivait pas correctement, et
+l'exemple de mon père me fait pencher à trouver ce fait possible.</p>
+
+<p>L'intention de se soustraire aux occasions de jouer en allant aux
+colonies était, sans doute, très bonne; mais c'était vraiment tomber
+de Charybde en Scylla. Les Antilles étaient alors dans leur plus beau
+temps; la ville du Cap-Français, à Saint-Domingue, celle du Fort-Royal
+de la Martinique, n'avaient point de rivales au monde pour l'opulence,
+le luxe, la magnificence. Comment le jeu, dont les chances irritantes
+conviennent si bien au caractère des créoles, ne s'y serait-il pas
+établi en souverain; comment, lorsqu'il se présentait sous les formes
+les plus séduisantes, mon père aurait-il résisté?</p>
+
+<p>Le chevalier de Beauregard visita toutes les Antilles françaises;
+c'étaient donc, tous les jours, des dîners somptueux, des bals
+splendides, et des parties de vrai joueur. Une dame surtout, qui a
+rempli l'univers des produits d'une entreprise commerciale encore
+existante, M<sup>me</sup> Anfoux, dont les liqueurs n'ont jamais été égalées,
+ne laissait jamais sortir les officiers qui allaient s'approvisionner
+chez elle, sans les faire participer à un repas exquis; et l'on
+passait de la table à la salle à manger à celle du Pharaon ou du
+Craëbs, qui étaient couvertes de quadruples, <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> de moïdes<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>, de
+louis d'or; à peine l'argent blanc osait-il s'y montrer!</p>
+
+<p>Dans ces temps de préjugés sur la naissance, c'était déroger que
+d'accepter ainsi les invitations d'un chef de manufacture; mais, ici,
+l'usage avait fait loi, et le plaisir, joint un peu, je suppose, à la
+réputation de chance habituellement contraire de M<sup>me</sup> Anfoux, en
+perpétuait l'usage.</p>
+
+<p>J'en ai bu, dans mon enfance, de cette liqueur qui réveillait tous les
+jeunes souvenirs de mon père; et j'entendais toujours, en même temps,
+une historiette nouvelle sur la partie et sur ses phases diverses de
+tel jour ou sur le dîner qui l'avait précédée. Mon père aimait
+passionnément la bonne chère: c'était un travers du temps et un
+nouveau résultat de l'absence de goûts plus solides; il poussait
+celui-ci jusqu'à se mêler de cuisine, et il prétendait tenir de la
+meilleure source le secret de la combinaison de certains plats où
+vraiment il excellait. J'imagine qu'il avait principalement recueilli
+ces notions chez les Bénédictins du Fort-Royal, au couvent desquels il
+y avait table ouverte et jeu de trictrac; dans la description de ces
+dîners ou de ces parties, pas un mets, pas un convive, pas un joueur,
+pas un coup n'étaient oubliés; mille amusantes anecdotes s'y
+trouvaient groupées; il était vraiment facile d'y assister en idée, de
+s'en représenter la réalité.</p>
+
+<p>Lorsque le chevalier de Beauregard fut rappelé en France<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, il est
+question de quatre cent mille francs qu'il avait conservés de ses
+gains au jeu, dans les colonies. Son régiment avait fait un long
+séjour dans ces pays; il y était même devenu si populaire que j'en ai
+retrouvé le nom dans quelques chansons de nègres, qui ont été chantées
+jusqu'à moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> Revenir en France et avoir quatre cent mille francs, il y
+avait de quoi faire tourner la tête à bien des gens! Mon père fut de
+ce nombre, et comme il se rendait à la garnison de Metz, il ne crut
+pas pouvoir être digne de la société des dames chanoinesses de cette
+ville, où l'on retrouvait plusieurs habitudes des Antilles, sans
+s'annoncer par le fracas d'un équipage à la dernière mode et de tous
+les accessoires d'usage, comme domestiques, livrée, chevaux de main,
+toilette et habits fort riches, etc. Un petit nègre était même de la
+maison comme signe caractéristique de luxe et cachet de position.
+Toutefois tant de constance de la part de la fortune devait se
+démentir. Sans te raconter toutes les tribulations que le chevalier de
+Beauregard éprouva à Metz, il n'est que trop vrai qu'il perdit tout ce
+qu'il avait, et au delà, qu'il emprunta, que son père refusa de payer,
+qu'il fut emprisonné pour dettes, qu'il fut sur le point d'être
+destitué, enfin qu'il ne sortit de prison que parce que sa mère, en
+pleurs, parvint à fléchir son mari; mais plus de trente mille francs y
+passèrent, c'est-à-dire plus que sa légitime, en y comprenant les
+dettes précédemment acquittées.</p>
+
+<p>Empressons-nous de jeter un voile sur cette période fatale; et, pour
+respirer plus à l'aise, reprenons mon père en garnison à Béziers, où
+il se rendit après avoir quitté Metz, songeant à se marier, et ayant
+fait le serment sur une parole d'honneur qu'il n'a jamais violée, de
+ne plus, à l'avenir, se livrer qu'à des jeux appelés de commerce; tels
+que piquet, reversis, boston, etc., et qu'à un taux de société.</p>
+
+<p>L'époque où mon père quitta Metz est, à peu près, celle où éclata la
+guerre de l'Indépendance des États-Unis d'Amérique. À l'exception,
+toutefois, d'un très petit corps d'armée qui y fut envoyé sous les
+ordres du comte de Rochambeau, la France n'y prit part que comme
+puissance maritime.</p>
+
+<p>Le régiment de Vermandois, où mon père était alors <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span>
+capitaine-commandant, continua donc, pendant cette période, à rester
+en garnison en France, et particulièrement dans le Midi.</p>
+
+<p>Les parades ou revues de ce régiment étaient fort brillantes, à
+Béziers; elles se faisaient ou se passaient sur la vaste place de la
+Citadelle, d'où l'&oelig;il plane sur la verdoyante plaine de
+Saint-Pierre, et, par delà, va se perdre dans les flots azurés de la
+Méditerranée qui paraissent, eux-mêmes, bornés par un horizon à
+demi-teintes roses et bleues particulières à ces beaux climats. Deux
+balcons qui donnaient sur cette place appartenaient à M. Valadon<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>,
+docteur-médecin formé à l'École de Montpellier, renommé pour son
+savoir, maître d'une jolie fortune, allié à plusieurs des meilleures
+familles du pays, telles que celles de Lirou, de Ginestet, et
+beau-frère de Bouillet<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a> de l'Académie des Sciences de Berlin<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>,
+qui était en même temps l'un de ces magistrats municipaux qu'en
+Languedoc on appelait encore consuls. M. Valadon avait deux filles que
+l'on voyait souvent, avec leurs jeunes amies, décorer ces balcons;
+l'aînée de ces demoiselles était une jolie brune, vive, piquante,
+mariée douze ou quinze ans après <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> à M. d'Hémeric, retiré du
+service comme capitaine de cavalerie, et dont les saillies
+spirituelles ont, jusqu'à sa mort, attiré chez elle l'élite de la
+société. L'autre, moins jolie, peut-être, mais plus grande, plus belle
+femme, fut celle qui ne put voir, sans émotion, les grâces, la bonne
+mine du chevalier de Beauregard, âgé pourtant d'un peu plus de
+quarante ans, et qui devint ma mère.</p>
+
+<p>Il était dit, cependant, que l'exaltation de ce brillant officier se
+manifesterait encore dans cette circonstance, où il faut tant de
+prudence et d'égards. M. Valadon, en père éclairé, avait pris des
+informations qui lui avaient fait connaître les fautes encore récentes
+du joueur, et il fit des objections bien naturelles, mais qui
+blessèrent vivement le chevalier de Beauregard. Quelques ménagements,
+un peu de temporisation, auraient tout aplani; loin de là, le
+prétendant abusa de l'ascendant qu'il avait sur un jeune c&oelig;ur; il
+menaça de se tuer si l'objet de ses v&oelig;ux ne consentait pas à un
+enlèvement, et il assigna une heure pour cet enlèvement, garantissant,
+au reste, que tout serait prêt pour un mariage en règle, à la première
+poste où on s'arrêterait. M<sup>lle</sup> Valadon résistait; mais
+malheureusement le chevalier d'H..., l'un des camarades de mon père,
+était dans une position à peu près pareille; les deux jeunes personnes
+furent initiées au secret l'une de l'autre; on proposa de partir tous
+les quatre; et ces demoiselles, qui n'auraient pas accepté autrement,
+consentirent à un départ simultané.</p>
+
+<p>Les torts furent grands de tous les côtés; mais, au moins, les paroles
+furent observées, les promesses tenues, les arrangements accomplis, et
+l'on s'était à peine aperçu du départ des fugitives qu'elles
+rentrèrent chez leurs pères, conduites par leurs maris, et implorant
+un pardon peu mérité. M. Valadon avait le c&oelig;ur trop gros pour que
+la scène se passât sans orage; il parla longtemps avec amertume, et il
+termina, par les mots suivants, des apostrophes que des larmes et des
+sanglots avaient fréquemment <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> interrompues: «Vous, Monsieur,
+pourquoi me demander ce qu'il n'est plus en mon pouvoir de refuser?</p>
+
+<p>«Et vous, ma fille, vous avez, malgré moi, malgré vos devoirs, voulu
+vous lancer dans une sphère qui n'est ni la vôtre, ni la mienne;
+puissé-je me tromper; mais vous mourrez malheureuse!...» Hélas, il ne
+dit que trop vrai!</p>
+
+<p>Ce mariage, dont les formes imprudentes sont judicieusement abolies
+par les stipulations de notre Code civil actuel, hâta peut-être la
+mort de mon grand-père, qui eut lieu peu de temps après; et l'on peut
+croire qu'alors il était encore sous l'influence des impressions
+fâcheuses qu'il en avait éprouvées, car il ne laissa à ma mère que la
+portion nommée légitime, résolution qu'il n'aurait pas prise, sans
+cela, on peut le présumer; quoique les usages du Languedoc fussent et
+soient toujours défavorables aux cadets.</p>
+
+<p>Quatre enfants naquirent presque successivement de ce mariage, qui
+prospéra d'abord, comme on devait l'attendre de l'esprit d'ordre
+consommé de ma mère, de sa tendresse pour son mari, et du changement
+heureux qui s'opéra dans les habitudes de mon père. Il fut un
+excellent mari; et sa femme l'en récompensa par son dévouement,
+dévouement si passionné qu'il finit par lui coûter la vie à elle-même,
+comme tu le verras plus tard.</p>
+
+<p>Ta tante Eugénie fut le premier de ces enfants; dès qu'elle fut d'âge
+à pouvoir profiter des leçons d'un pensionnat, on la plaça dans celui
+qui était alors connu très avantageusement dans toute la France sous
+le nom de couvent de Lévignac, près Toulouse. Quand elle en sortit,
+c'était une demoiselle d'une grande instruction, de manières très
+distinguées, d'une belle taille, et douée d'une figure où des yeux
+noirs veloutés faisaient une impression profonde, entourés qu'ils
+étaient d'une peau éblouissante de blancheur, de sourcils d'ébène, et
+de la chevelure la plus touffue. Le marquis de Lort, ancien chef
+d'escadre, lui fit une cour assidue; mais le joli, le loyal,
+l'agréable chevalier de Polhes, aujourd'hui baron <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> de
+Maureilhan, revenait à vingt-cinq ans d'une émigration où il avait été
+entraîné à l'âge de quinze, et quoique dans une position bien
+inférieure à celle du marquis de Lort, sous le rapport de la fortune,
+sa demande de la main de ma s&oelig;ur fut acceptée par elle, et tous les
+jours elle s'en applaudit.</p>
+
+<p>Joséphine fut le second enfant de mon père. Celle-ci avait, sans
+mélange, tous les traits distinctifs des Bonnefoux; c'est-à-dire un
+teint ravissant, le nez aquilin, des yeux bleus d'une extrême douceur,
+quoique très vifs, et des cheveux d'un blond cendré charmant. Elle
+était remarquablement belle; mais sa beauté ne put la sauver du
+trépas; et à peine commençait-elle à frapper tous les regards qu'elle
+fut atteinte d'une maladie violente, et qu'elle y succomba.</p>
+
+<p>Je naquis ensuite en 1782; j'avais tout au plus dix-huit mois, que la
+petite vérole fondit sur moi avec toute sa malignité. Les médecins me
+laissèrent pour mort; la garde-malade me jeta le linceul sur la tête;
+mais ma mère me découvrit vivement, et m'embrassa, m'étreignant avec
+tant de tendresse que j'en fus ranimé! Il ne m'est resté de cette
+affreuse maladie que quelques marques sur la figure; par compensation,
+peut-être, je n'ai pas eu, depuis lors, de maladie vraiment sérieuse.
+Quant à ma taille, elle est exactement devenue celle de mon père, cinq
+pieds cinq pouces.</p>
+
+<p>Adélaïde, qui fut ma troisième s&oelig;ur, mourut extrêmement jeune.
+Enfin, après une interruption assez longue, naquit ton oncle
+Laurent<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>; et, quatre ans après, c'est-à-dire en 1792, un sixième
+enfant, qui reçut le nom d'Aglaé, mais qui, comme Adélaïde, nous fut
+enlevée en bas âge.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Mes premières années, le jardin de Valraz et son
+ bassin.&mdash;Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le
+ chevalier de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille
+ Bonaparte.&mdash;Voyage à Marmande.&mdash;M. de Campagnol, colonel de
+ Napoléon.&mdash;Retour à Béziers.&mdash;La Fête du Chameau ou des
+ Treilles.&mdash;L'École militaire de Pont-le-Voy.&mdash;Changement de son
+ régime intérieur.&mdash;Renvoi des fils d'officiers.&mdash;À l'âge de onze
+ ans et demi, je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me
+ rendre à Béziers.&mdash;Rencontre du capitaine
+ Desmarets.&mdash;<i>Cincinnatus</i> Bonnefoux.&mdash;Bordeaux et la
+ guillotine.&mdash;Arrivée à Béziers.</p>
+
+<p>Ma mère m'avait donné le jour; elle m'avait nourri de son lait; elle
+m'avait rendu la vie quand j'avais été abandonné, lors de ma petite
+vérole; j'eus ensuite le nez cassé dans une chute, et elle me prodigua
+les soins les plus touchants; une nouvelle chute que je fis, la bouche
+portant sur un verre cassé et ma bonne par-dessus moi faillit me
+rendre ce qu'on appelle bec-de-lièvre (Ne dirait-on pas qu'il y avait
+une conjuration générale contre ma pauvre figure?) et il fallut à
+cette digne mère un mois d'assiduités et de veilles pour m'empêcher de
+détruire l'effet des appareils que les chirurgiens avaient mis sur mes
+lèvres; cependant ce ne fut pas tout, sa tendresse eut à supporter une
+nouvelle épreuve, car elle avait encore une fois à me disputer à la
+mort et à remporter la victoire sur cette redoutable ennemie.</p>
+
+<p>Nulle part plus que dans ma ville natale on n'aime les parties de
+campagne: une salade en est ordinairement le prétexte; mais chacun
+apporte son plat, et la collation y est fort agréable, fort abondante,
+surtout lorsque la réunion se compose de personnes possédant de
+l'aisance, gaies, aimables, et vivant sous un des plus riants climats
+de l'univers. De charmants jardins avoisinent la ville de <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span>
+Béziers; celui de Valraz avait alors la vogue. On venait d'y goûter.
+Les dames, les cavaliers, se promenaient sur la terrasse; les bonnes
+dansaient des rondes au dessous, et les enfants folâtraient alentour.
+Tout à coup je me sens poussé. Je recule de quelques pas; je rencontre
+un tertre d'un pied d'élévation; je tombe à la renverse, et il me
+reste encore, de cette scène, l'ineffaçable souvenir de la magnifique
+voûte azurée du ciel du Languedoc, que je n'avais jamais remarquée
+jusque-là, et qui se déroula tout entière à mes yeux; mais un froid
+glacial vint suspendre mon admiration, j'étais dans un bassin de six
+pieds de profondeur!... mes camarades, seuls, m'avaient vu tomber;
+stupéfaits, ils n'osaient proférer une parole, et les bonnes dansaient
+toujours, lorsqu'un cri perçant se fit entendre. Quel pouvait-il être,
+si ce n'est celui d'une mère dont l'&oelig;il vigilant ne découvre plus
+son fils, et qui, à l'embarras des autres enfants, devine l'affreuse
+vérité? S'élancer vers le bassin en faisant retentir l'air de ces mots
+déchirants: «Mon fils est noyé!» fut pour ma mère l'acte d'un instant;
+mais un officier du régiment de Médoc, qui était au bas de la
+terrasse, lui barra le passage, la saisit par la taille et l'arrêta.
+Cet officier apprit, à ses dépens, ce qu'il en coûte de lutter contre
+l'énergique passion de l'amour maternel; ses bas de soie furent mis en
+lambeaux, et ses jambes, en sang, par les hauts talons (alors à la
+mode) de sa prisonnière; ses mains, sa figure furent en vingt endroits
+égratignés jusqu'au vif; mais la belle taille qu'il tenait captive ne
+lui échappa point, et pendant ce temps un jardinier m'avait retiré du
+bassin et m'avait remis à mon père, qui, averti dans le salon d'où il
+n'était pas sorti après la collation, était accouru, et arriva pour me
+recevoir.</p>
+
+<p>Trois fois j'avais reparu sur l'eau, et trois fois j'étais retombé au
+fond; la vie n'était plus en moi qu'à sa dernière période; aussi tous
+les soins du monde ne purent-ils la rappeler qu'après un quart d'heure
+de la mort la <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> plus apparente. Tous avaient renoncé à me
+sauver; ma mère, seule, ne s'était pas découragée. Elle me serrait de
+ses bras caressants; elle me réchauffait de son corps, et sa bouche,
+collée sur la mienne, m'envoyait sa bienfaisante haleine, afin de
+rendre leur jeu à mes poumons affaissés. C'est dans cette position que
+je la vis lorsque mes yeux se rouvrirent. Mes mains se croisèrent
+autour de son cou, comme pour la remercier; elle fut attérrée de
+bonheur! Je n'avais pas quatre ans; mais cette scène pathétique est
+encore devant mes yeux, comme si elle était d'hier.</p>
+
+<p>Promenant ensuite mes regards autour de moi, je vis, avec une sorte de
+terreur, quarante spectateurs immobiles; mais, tel est le caractère
+frivole de l'enfance qu'apercevant un grand feu devant la porte du
+salon et la jardinière y faisant chauffer pour moi une ample chemise
+rousse, en la tenant fermée au collet par ses mains, et la faisant
+tourner et gonfler vivement autour de la flamme, je partis d'un grand
+éclat de rire à ce spectacle inconnu...</p>
+
+<p>Jusqu'alors il était resté quelque doute à ma mère sur mon salut; mais
+ce rire inattendu la rassura complètement.</p>
+
+<p>Dès lors, n'ayant plus besoin de l'effort surnaturel de courage avec
+lequel elle avait surmonté de si pénibles émotions, elle céda à
+l'épuisement de ses forces, et elle s'évanouit. Son retour à la
+connaissance fut bien doux, car j'étais tout à fait remis, et elle
+put, à son aise, se livrer aux transports de sa joie.</p>
+
+<p>La Corse avait été réunie à la France en 1769; quelques années après
+le mariage de mon père, le régiment de Vermandois avait été tenu d'y
+fournir un certain nombre d'hommes de garnison. C'était un pays quasi
+barbare, d'une population ingouvernable, couvert de forêts où
+abondaient des sangliers redoutables. Lorsque mon père était forcé de
+quitter Béziers, il n'était jamais plus heureux <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> que lorsque
+c'était pour aller dans cette île, où son activité, son courage, son
+goût pour la chasse qui ne s'était pas affaibli, trouvaient des
+aliments réitérés. Il se plaisait à gravir les rochers, à explorer les
+bois, à réduire les insurgés, autant qu'à affronter les terribles
+sangliers, à la poursuite desquels il courut souvent des dangers plus
+menaçants que dans ses autres excursions où, cependant, il avait, une
+fois, été atteint d'un coup de fusil à la jambe gauche.</p>
+
+<p>Toutefois Bastia et Ajaccio lui procuraient de temps en temps
+d'agréables moments de repos ou de distraction. Ce fut à Ajaccio qu'il
+vit briller M<sup>me</sup> Lætitia Bonaparte, alors dans la fleur de l'âge, et
+qui faisait l'ornement de la société qu'on trouvait réunie chez le
+gouverneur de l'île, M. le comte de Marbeuf. Elle était mère de huit
+enfants, et lorsque mon père leur adressait de ces paroles aimables
+qui sortaient si gracieusement de sa bouche, il était loin de prévoir
+les hautes destinées de cette famille. M<sup>me</sup> Lætitia, encore vivante,
+n'a perdu qu'un de ses enfants: Napoléon, son second fils.</p>
+
+<p>Mon père avait, en outre, quelques congés pour revenir à Béziers.
+C'étaient alors des moments charmants. Ma mère quittait la réclusion
+où, pendant l'absence de son mari, elle se condamnait sévèrement, afin
+de s'occuper, sans partage, des détails de sa maison; nous
+n'entendions plus parler que de fêtes ou de parties, et, une fois
+entre autres, nous exécutâmes celle d'aller à Marmande, voir mon
+respectable aïeul et les diverses personnes de la famille dont il
+était le chef.</p>
+
+<p>Nous traversâmes le Languedoc sur le bateau de poste du canal du Midi;
+il s'y trouvait, à l'aller comme au retour, des officiers, des dames,
+des enfants, qui me parurent d'une grande amabilité; j'en ai conservé
+les souvenirs les plus agréables.</p>
+
+<p>Arrivés à Marmande, non seulement nous visitâmes la famille qui,
+alors, s'y trouvant presque au grand complet, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> nous présenta
+une réunion de jeunes et brillants officiers, de charmantes filles,
+leurs s&oelig;urs ou leurs cousines, mais encore nous visitâmes tous les
+lieux des environs où se trouvait quelque Bonnefoux; nous allâmes même
+jusqu'en Périgord; et, dans nos tournées, nous eûmes l'occasion de
+voir un de nos parents, M. de Campagnol. Il était officier supérieur
+d'artillerie, et, depuis, il devint le colonel d'un régiment dans
+lequel servait Napoléon<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p>
+
+<p>Ma mère fut accueillie comme devait l'être une dame de son mérite.
+Quant à moi, je gagnai complètement les bonnes grâces de mon aïeul, et
+celles du chevalier de Bonnefoux, qui servait dans la marine. Mon
+aïeul avait, sur la cheminée de sa chambre, un petit soldat en ivoire
+auquel il tenait beaucoup et dont il arriva que j'eus grande envie. Il
+me le donna avant notre départ; mais il fit la remarque qu'il avait
+été vaincu par ma persévérance et par l'adresse avec laquelle j'avais
+fait changer ses dispositions, qui n'étaient nullement de me faire ce
+cadeau, dont j'étais si fier.</p>
+
+<p>Ce que mon aïeul avait la bonté d'appeler de la persévérance était
+souvent de l'entêtement, défaut très grand, que, dans mon enfance,
+j'ai, quelquefois, poussé jusqu'à l'excès, qui a fait verser bien des
+larmes à ma mère, mais que mon père traitait avec beaucoup de
+discernement, quoiqu'il y mît une juste sévérité. Notre retour à
+Béziers <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> fut marqué par la célébration d'une fête locale, qui
+porte le caractère, ainsi qu'on le remarque assez souvent dans le
+Midi, soit des rites du paganisme, soit de quelque fait historique
+important. Quoi qu'il en soit, cette fête a beaucoup d'éclat. Le jour
+qu'on lui assigne est celui de l'Ascension, c'est-à-dire l'époque la
+plus riante de l'année, dans un climat qui, lui-même, est d'une grande
+beauté; mais on ne la célèbre pas tous les ans; il faut de la joie
+dans les esprits, qui se rattache à quelque événement remarquable, et
+elle entraîne à de fortes dépenses; ainsi, depuis lors, on ne l'a
+guère plus revue qu'à la paix de 1802 et à celle de 1814<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>; on
+l'appelle «Fête du Chameau» ou plus agréablement «Fête des Treilles».</p>
+
+<p class="p2">Il paraît que lorsque les Maures pénétrèrent en France, d'où ils
+furent chassés à jamais par la valeur de Charles-Martel, ils
+éprouvèrent à Béziers une résistance à laquelle ils ne s'attendaient
+pas. Un guerrier de cette ville, nommé <i>Pépézuk</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, les attaqua dans
+la rue Française où ils étaient déjà entrés, en fit un grand carnage
+et les repoussa hors la ville. On voit encore, au lieu même de cette
+rue où <i>Pépézuk</i> arrêta les ennemis, la statue de ce guerrier, en
+marbre, scellée dans une encoignure, mais dégradée, mutilée par le
+temps, et réduite à une masse informe. C'est l'anniversaire de cet
+exploit que l'on célèbre encore en ce pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Un chameau gigantesque, en bois recouvert d'étoffes<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>, sort
+de la mairie, logeant dans ses flancs des hommes qui profitent des
+stations pour lui faire jeter des gorgées de dragées et de bonbons; il
+précède une charrette traînée par cent mules harnachées avec luxe, et
+la charrette porte cinquante couples de jeunes gens, de jeunes filles,
+ornés de vêtements blancs, de bouquets, de rubans roses, et que la
+ville marie ce jour-là et dote en partie. Ce sont les principaux
+acteurs de la fête; ils tiennent chacun, dans chaque main, un cerceau
+garni de pampres, de feuilles et de rubans<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>; l'autre bout du
+cerceau est pris par le vis-à-vis, qui est toujours d'un sexe
+différent, et quand ils arrivent sur les places ou sur les promenades,
+nos mariés, animés par une excellente musique, et en chantant l'air
+délicieux des Treilles, exécutent des danses charmantes, et font, sous
+leurs cerceaux, mille figures, mille passes ravissantes.</p>
+
+<p>Les autorités, les notables assistent au cortège en grande cérémonie;
+chaque habitant fait une vaste provision de bonbons, et quand le
+signal est donné, on se sert de ces bonbons comme de projectiles, et
+la guerre commence. Malheur au propriétaire qui n'a pas fait démonter
+ses carreaux de vitres! Bientôt on s'en jette les uns aux autres, et
+la terre en est littéralement jonchée. On voit souvent des gens riches
+en dépenser pour mille écus; et l'on dit que, le jour dont je te
+parle, M. le Lieutenant-Général de Goyon en acheta pour 25.000 francs!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Je te le demande: quelle fête pour des enfants! j'en fus tout
+ébahi! je m'en retrace jusqu'à la moindre circonstance; et je vois,
+quand je le veux, mon oncle Bouillet<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a> quitter le cortège,
+s'approcher de moi en relevant sa robe rouge de Consul, et sortir de
+sa poche une belle orange confite qu'il m'avait destinée.</p>
+
+<p>Don Quichotte, toujours si sensé quand il n'est question ni de
+chevalerie errante, ni d'enchantements, prouve, dans un fort beau
+discours, la prééminence des armes sur les lettres; mais il dit
+ailleurs que si l'épée n'émousse pas la plume, la plume, non plus,
+n'émousse pas l'épée. C'est une vérité que l'on a longtemps méconnue
+en France, mais que le bon esprit de mon père, ainsi que sa propre
+expérience, lui firent apprécier; aussi, quoique l'usage fût alors peu
+répandu de cultiver l'esprit des jeunes gens destinés à la carrière
+militaire, mon père fut-il des premiers à sortir de cette voie, et il
+employa pour nous ce qu'il avait d'autorité, de ressources, de crédit,
+d'amis.</p>
+
+<p>Comme vous, mes enfants, j'ai appris à lire et à écrire en même temps
+qu'à parler. Plutarque dit que l'enfance a plus besoin de guides pour
+la lecture que pour la marche; je n'en eus qu'un pour tous ces
+exercices, et ce fut ma mère. Ses tendres soins en furent bien
+récompensés; car un soir, laborieusement placé derrière un paravent,
+j'écrivis, à l'âge de quatre ans, une lettre toute de ma composition,
+à ma s&oelig;ur qui était à Lévignac; il y avait beaucoup de monde dans
+le salon lorsque j'allai montrer à ma mère ce que je venais d'écrire.
+Elle en fut si fière qu'elle en fit la lecture tout haut; et bientôt
+la lettre et l'auteur, passant de mains en mains, furent comblés de
+compliments, de caresses et de bonbons.</p>
+
+<p>Il fallut alors donner un peu plus de suite à mes travaux; je fus
+placé dans les meilleures écoles de la ville; <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> mais mon père
+ne perdait pas de vue son projet favori d'éducation complète. Il
+pressa donc ses démarches, et obtint, à cause de ses services, de ceux
+de sa famille et de la modicité de sa fortune, une admission gratuite
+pour moi, réversible ensuite sur mon frère, à l'École, alors
+militaire, de Pont-le-Voy; je fis mes preuves d'instruction suffisante
+et j'y entrai en sixième, étant à peine âgé de huit ans.</p>
+
+<p>Je ne dirai pas toutes les larmes de ma mère à mon départ; mon père,
+obligé de retourner chez lui, ne put me conduire que jusqu'à Marmande;
+il prit cependant le temps de faire une visite à Lévignac, où j'eus
+bien de la joie en embrassant une s&oelig;ur que j'ai toujours tendrement
+aimée; livré, ensuite, à celui de mes cousins, qui, depuis, mourut
+pendant l'émigration, et qui passait par Tours pour rejoindre son
+régiment, j'achevais ma route avec cet affectueux parent.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de collège où l'esprit des
+élèves fût meilleur, sous tous les rapports, que celui de
+Pont-le-Voy<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>, lorsque j'y arrivai. Pas de mauvais traitements aux
+nouveaux-venus, nulle jalousie entre camarades, aucun souvenir fâcheux
+des torts passés, dévouement complet en toute circonstance, enjouement
+naïf de la jeunesse; mais rien au delà; confraternité parfaite, enfin;
+voilà ce que j'y trouvai.</p>
+
+<p>Trop jeune, disait-on, à la fin de l'année scolaire, pour passer au
+second bataillon que nous appelions la Cour des Moyens, on voulait me
+faire doubler ma sixième; toutefois mes compositions de prix furent si
+bonnes qu'il fallut renoncer à cette idée, et j'entrai en cinquième,
+qui se faisait dans cette cour. J'étais le plus jeune et le plus
+<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> petit du bataillon; mais mon rang dans la classe m'y valut
+beaucoup d'amis; et comme, d'ailleurs, j'excellai au jeu de cercle,
+que nulle part je n'ai vu jouer avec plus de combinaisons ni avec tant
+de perfection, comme je sautais assez bien à la corde, et que j'étais
+très fort à la paume, ainsi qu'au jet de pierres ou ardoises, je fus
+bientôt recherché par les élèves des autres classes, et je devins un
+petit personnage.</p>
+
+<p>Le jeu des pierres est un exercice que nous pratiquions dans nos
+sorties avec une espèce de passion; il y faut de la souplesse, du coup
+d'&oelig;il, et il peut avoir des résultats fort utiles. Je me suis,
+depuis lors, souvent saisi d'un gros caillou pour me défendre, et je
+crois encore qu'avec une telle arme je ne craindrais pas, à
+l'improviste, l'attaque d'un homme que j'aurais le temps de voir
+venir, eût-il le sabre à la main. Nous tuions des rats, des
+grenouilles, des mulots, des oiseaux, nous cassions des branches
+d'arbres assez fortes, et cela à de grandes distances.</p>
+
+<p>J'achevai ma cinquième, ma quatrième, et je commençais ma troisième,
+lorsque des événements qui bouleversèrent l'Europe ne manquèrent pas
+d'avoir leur contre-coup à Pont-le-Voy<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. La Révolution avait
+éclaté; Louis XVI avait porté sa tête sur l'échafaud; nos chefs et nos
+professeurs avaient été changés. Les nouveaux nous arrivèrent avec le
+costume, les discours, les chansons de l'époque; ils crurent faire
+merveille en nous organisant en clubs, en nous abonnant aux journaux,
+en nous initiant aux folies du moment. Nous en prîmes bientôt la
+licence. «Qui sème du vent, récolte des tempêtes.» L'axiome ne tarda
+pas à se vérifier. En parodie burlesque des héros de <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> la
+Bastille, nous nous portâmes en masse sur nos prisons que nous
+démolîmes; pour célébrer dignement les fêtes républicaines, nous
+exigions des semaines entières de congé qu'on n'osait refuser; à la
+moindre punition d'un élève, nous cassions les vitres; lorsqu'on
+voulait nous empêcher d'aller nous promener, nous enfoncions, nous
+brisions les portes, et nous dévastions la campagne; une fois même,
+nous allâmes attaquer le village voisin de Montrichard, accusé d'être
+peu républicain, et profitant de l'isolement où il était
+momentanément, attendu que les hommes étaient occupés aux travaux des
+champs, nous en rapportâmes force marteaux, haches, broches et autres
+armes ou instruments, sans compter une ample provision de pommes...
+Enfin ce séjour d'étude, d'émulation, de paix et de bonheur, n'était
+plus qu'un repaire d'animaux malfaisants.</p>
+
+<p>Telle était devenue cette admirable école, lorsque le Gouvernement,
+réfléchissant, dans sa prétendue sagesse, qu'on ne devait plus rien à
+d'anciens militaires, puisqu'ils avaient servi, jusque-là, autre chose
+qu'une soi-disant république de quatre jours, ordonna que, dans tous
+les collèges, on renverrait les fils de ces militaires. En
+conséquence, à la fin de 1793<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, sans aucun avis préalable à nos
+familles, on expédia du collège deux cents d'entre nous, qui furent
+déposés à Blois et à Tours, avec un petit paquet de linge plié dans un
+mouchoir bleu, un assignat de trois cents francs, qui, alors, en
+valait à peine la moitié, un passeport, un certificat de civisme, et
+la liberté de nous orienter, de nous diriger, de voyager à notre
+fantaisie. J'avais onze ans et demi; destiné pour le Midi, c'est à
+Tours que je fus déposé et abandonné, seul, sans connaissances ni
+ressources.</p>
+
+<p>J'avoue que je fus un peu bien embarrassé d'être si libre. Ma première
+pensée fut de voir la ville. J'en parcourus <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> tous les recoins,
+et je sortais d'une ménagerie ambulante, stationnée près du pont, pour
+aller prendre langue au bureau des diligences, lorsque je me sentis
+frapper sur l'épaule. J'avais lu, récemment, <i>Don Gusman d'Alfarache</i>;
+aussi étais-je bien en garde contre les voleurs, et je portais mon
+paquet avec moi dans mes courses; mon premier mouvement fut de le
+serrer vivement contre ma poitrine, et de me baisser pour ramasser un
+caillou! me retournant bientôt, je reconnus un de mes camarades, nommé
+Mayaud, fils d'un négociant de Tours et que son père, voyant la
+tournure que prenaient les affaires, avait prudemment retiré de
+l'École depuis trois mois; il allait à la campagne. Il me proposa de
+l'y accompagner; je n'eus garde de refuser. J'y fus parfaitement
+accueilli, et, comme, chez lui ou dans le voisinage, il avait beaucoup
+de frères, de cousins, d'amis, de parents, de parentes, d'amies, de
+cousines et de s&oelig;urs, je m'y trouvai complètement heureux, quoique,
+une fois, on m'y joua le tour de cacher mon paquet, que je fus deux
+heures à retrouver; je crus que j'en deviendrais malade; mais à mon
+tour, je le cachai si bien que la plaisanterie ne put pas se
+renouveler.</p>
+
+<p>Quinze jours si bien employés s'écoulèrent comme un songe; j'avais, en
+arrivant, écrit à ma mère, et je serais resté bien plus longtemps dans
+ce séjour enchanté, si l'on ne m'avait demandé si je ne craignais pas
+que ma famille fût inquiète sur mon compte. À ces mots, je pris mon
+chapeau, et je m'acheminai pour aller dénicher mon paquet chéri; on
+crut m'avoir blessé; mais il n'en était rien, car je n'agissais que
+par l'impulsion de mon c&oelig;ur; on s'en justifia, cependant; mais il
+fut convenu qu'on irait arrêter ma place et que je partirais trois
+jours après; ce furent donc trois jours où la politique fut mise de
+côté et remplacée par mille amusements de mon âge; je fus accompagné à
+Tours par le cortège entier de mes camarades et nouvelles
+connaissances. Tant d'amitiés de leur <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> part, tant de
+cordialité de celle de leurs parents, me touchèrent aux larmes, et
+j'en serai éternellement reconnaissant.</p>
+
+<p>À la première dînée sur la route de Bordeaux, je vis que j'étais
+l'objet de la curiosité générale, et, dans le fait, j'étais
+passablement remarquable, pour ne pas dire grotesque. Je portais un
+chapeau à trois cornes et un habit du modèle de ceux des Invalides
+actuels. J'avais, en outre, des culottes courtes avec boucles d'argent
+et des bas bleus; il ne faut pas oublier que mon paquet entrait dans
+la voiture avec moi, qu'il en sortait avec moi, et qu'alors je l'avais
+sous le bras. Néanmoins je me chauffais assez gravement, lorsqu'un
+voyageur de près de 6 pieds de haut vient à moi et me demande pourquoi
+il y avait trois trous sur chacun de mes boutons. «Parce que,
+répondis-je, il y avait trois fleurs de lys, et qu'un républicain ne
+porte plus de ça depuis la mort du tyran!» C'en fut assez pour gagner
+les bonnes grâces de mon interlocuteur. Alors il me demanda mon nom;
+je lui dis que je m'appelais <i>Cincinnatus</i> Bonnefoux; je n'avais pas
+achevé qu'il m'avait embrassé; ensuite il me fit raconter mon
+histoire, et, lorsqu'il apprit notre attaque de la Bastille, la prise
+de Montrichard, et que je lui eus dit que je savais toutes les
+chansons républicaines, il me pressa dans ses bras à m'étouffer; il me
+dit qu'il était le capitaine Desmarets, qu'il venait du siège de
+Thionville, qu'il se rendait à l'armée des Pyrénées occidentales,
+qu'il serait, un jour, général, qu'alors il m'écrirait de venir auprès
+de lui comme aide de camp, et il se déclara mon protecteur. Dès ce
+moment, à table, en voiture, à l'hôtel, il me fit toujours placer à
+côté de lui, et vraiment il me soigna avec intérêt. C'est encore un
+service que jamais, non plus, je n'oublierai, malgré le caractère
+féroce de ce citoyen, dont j'aurai l'occasion de parler encore une
+fois.</p>
+
+<p>Depuis mon entrée à l'École militaire, la famille avait <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span>
+éprouvé de grands revers, dont je parlerai bientôt avec plus de
+détails. On me les avait laissé ignorer; je m'en aperçus pourtant
+d'une manière assez concluante par la privation de l'argent alloué par
+semaines aux menus plaisirs et par celle de toute espèce de vacances.
+Trois années passées ainsi, et de huit à onze ans, furent bien dures
+pour celui qui était accoutumé à toutes les douceurs de la maison
+paternelle; et mon expulsion avec 300 francs et un petit paquet <i>à
+moi</i>, après tant de gêne et de réclusion, étaient une liberté, une
+fortune, une responsabilité dont le poids m'embarrassait beaucoup.
+Heureusement que le capitaine Desmarest était venu fort à propos pour
+me soulager en partie de ce pesant fardeau.</p>
+
+<p>Si mon accoutrement me faisait paraître grotesque, il faut convenir
+que le sien ne pouvait que lui rendre le même service à mes yeux. Il
+portait une forêt de barbe, de moustaches et de favoris; sa tête était
+surmontée d'un bonnet de voyage tout rouge, fait en forme de bonnet
+phrygien et du bout duquel pendait une large cocarde qui se balançait
+sur son épaule. Il avait le pantalon bleu collant des sans-culottes,
+la veste appelée carmagnole, une épaulette et une contre-épaulette
+négligemment rejetées sur le dos, des bottines larges et courtes, et,
+enfin, un grand sabre traînant qui faisait, à chacun de ses
+mouvements, un vacarme épouvantable. C'est avec ce costume qu'il avait
+la prétention d'être un des officiers les plus élégants de l'armée.
+J'oubliais de dire que sa pipe n'abandonnait presque jamais sa bouche.</p>
+
+<p>Avec cet extérieur, sa voix était formidable, ses gestes énergiques,
+son élocution véhémente; je ne l'ai presque jamais vu sans l'apparence
+de la colère, je ne l'ai jamais entendu parler sans une multitude de
+jurements et d'imprécations. Un soir, entre autres, à Châtellerault,
+nous soupions, et il découpait une poule d'Inde; il y avait une
+vingtaine de personnes réunies. Il entendit, vers un bout de la table,
+quelques paroles qu'il crut mal sonnantes <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> contre sa sainte
+République; il se leva alors, se mit à pérorer avec tant de violence,
+à agiter son grand couteau, sa grande fourchette, avec tant de menaces
+que chacun fui effrayé. On ne souffla plus le mot, on ne mangea plus;
+on n'osait pourtant pas se retirer; et, moi-même, si fort de sa
+protection, je fus interdit. Je repris cependant un peu de courage,
+quand je lui entendis dire qu'il ne voyait de républicains à cette
+table que son cher Cincinnatus et lui, et qu'il n'y avait que lui et
+moi de vraiment dignes de boire à la santé de la République et d'en
+chanter les louanges; ce que nous fîmes l'un et l'autre avec un air
+d'enthousiasme fort risible, apparemment, et en quoi, de bon ou de
+mauvais gré, nous fûmes joints par nos convives tremblants et
+consternés.</p>
+
+<p>Néanmoins, tout en chantant des chansons patriotiques, et déclamant
+contre les aristocrates, le citoyen Desmarest ne me conduisit pas
+moins à Bordeaux, sain et sauf, avec mon paquet, et moitié à peu près
+de mes cent écus. Il se rendit même aux diligences afin d'y arrêter ma
+place pour Toulouse; mais, avant de me quitter, il voulut, avec
+beaucoup de solennité, me donner quelques leçons civiques de son
+catéchisme particulier; le théâtre qu'il choisit fut fort bien adapté
+pour la leçon, car ce fut celui même de la guillotine, placée sur la
+place de la porte Salinière.</p>
+
+<p>Jamais la parole de cet énergumène n'avait été si animée, jamais son
+geste plus menaçant, jamais son regard plus farouche; son texte fut la
+noblesse et l'égalité (comme il entendait l'une et l'autre),
+l'infraction aux maximes républicaines (suivant les notions du temps)
+et l'instrument qui devait la punir, et qui était la conclusion
+ordinaire des affaires de cette époque.</p>
+
+<p>Il me le fit toucher, cet instrument fatal, et, finissant par une
+péroraison vraiment diabolique, tant elle était sanguinaire, il fit
+devant moi vingt serments et me reconduisit pour enfin m'abandonner à
+moi-même et à <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> mes réflexions. Celles-ci ne furent pas
+longues; car heureusement, une exagération si outrée, et qui avait son
+côté comique, eut, sur mon intelligence, un effet tout opposé à celui
+que, sans doute, il en attendait. Je n'eus rien, en effet, de plus
+pressé que de revenir a mon rôle d'écolier, et tout en contrefaisant
+ce Mentor sans-culotte et bonnet-rouge, je poussai presque aussitôt de
+vifs éclats de rire sur la partie ridicule de sa personne, de sa
+déclamation, de ses expressions; et, malgré ce que je devais à ses
+bons soins dont je ne cessai pas d'être touché, je me promis bien,
+étant éclairé par l'expérience d'un voyage de cent lieues, d'achever
+les cent autres lieues sans me mettre sous la protection, ni dans la
+dépendance de personne. Tel fut mon début dans le monde; l'épreuve fut
+mémorable; mais elle ne dura pas longtemps.</p>
+
+<p>Je fis très bien ma route jusqu'à Toulouse. Un voyageur qui devait,
+dans deux jours, continuer vers Marseille, me proposa, si je voulais
+rester deux jours avec lui, de me déposer, en passant, à Béziers; mais
+je sus fort bien le remercier, et lui dire que je ne pouvais plus
+différer de rejoindre mes parents, et que, d'ailleurs, je connaissais
+le canal du Languedoc que j'avais déjà parcouru trois fois. J'y mis
+beaucoup d'aplomb; il n'insista pas; et prenant, tout seul, la voie du
+canal, j'arrivai encore avec quelque argent, et tout fier de n'avoir
+pas perdu une seule pièce de mon paquet, que je n'avais pas un seul
+instant abandonné.</p>
+
+<p>Ma poitrine se souleva avec force quand j'aperçus l'aspect imposant de
+l'évêché de Béziers et de l'église de Saint-Nazaire qui en était la
+cathédrale. Je sors de la barque, avec empressement, dès qu'elle
+accoste, je prends mon élan, et d'un seul trait j'arrive en courant.
+Bientôt je me trouve dans notre rue, dans notre cour, à notre porte;
+j'entre... Mais quel spectacle déchirant se présente à mes yeux! un
+cri perçant se fait entendre: c'était ma mère qui l'avait jeté, et
+déjà elle était dans mes bras. <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Hélas! ce n'était plus cette
+femme à la figure fraîche, heureuse et agréable, ce n'était plus cette
+taille admirable qui attirait tous les regards, ce n'était plus cette
+élégance de toilette qui en faisait une femme si remarquable; en un
+mot, elle parut comme un fantôme qui s'était levé et qui avait volé à
+ma rencontre. Les larmes furent abondantes de part et d'autre; je
+n'osais questionner, on n'osait parler; il fallut bien pourtant rompre
+le silence, car le vide irréparable du chef de famille ne se faisait
+que trop apercevoir, et je demandai mon père. Ce furent alors de
+nouveaux sanglots, des spasmes, des convulsions, que dirai-je, une
+agonie entière pendant laquelle des mots entrecoupés me révélèrent que
+mon père, parent d'émigrés et qui avait préféré broyer sa croix de
+Saint-Louis dans un mortier plutôt que de la remettre en d'indignes
+mains, avait, par ces motifs, été emprisonné. Peut-être, avant un
+mois, serait-il jugé et guillotiné!</p>
+
+<p>À ce mot de guillotine, de cet horrible instrument que l'énergumène
+Desmarest m'avait fait toucher, au souvenir de son exécrable discours,
+au rapprochement de la scène de Bordeaux et de celle où j'étais encore
+acteur à ce moment, et qui m'apprenait les périls de ma famille, je
+devins à mon tour comme égaré, et il fallut bien du temps pour nous
+remettre tous d'aussi vives émotions.</p>
+
+<p>Cependant j'étais rentré à la maison pendant l'heure du dîner; mon
+frère, âgé de cinq ans, effrayé de l'uniforme bleu que je portais,
+s'était caché sous la table; ma s&oelig;ur Eugénie, avec sa tendresse
+accoutumée, m'accablait de caresses et cherchait à ramener le calme;
+mais de quelle robe grossière, quoique propre et bien faite, je voyais
+cette s&oelig;ur couverte! quelle figure souffrante et malheureuse elle
+me montrait! enfin sur cette même table où, jusqu'à mon départ, avait
+régné l'abondance, la recherche même de temps en temps, quel dîner s'y
+trouvait? des lentilles, des &oelig;ufs et du pain noir! Oui, du pain
+noir, du pain de fèves et de maïs; car le Gouvernement d'alors,
+<span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> repoussé, isolé de l'univers entier par ses doctrines
+anti-sociales, n'avait su, ni pu, par des opérations commerciales,
+remédier aux mauvaises récoltes qui, pour comble de maux, vinrent
+affliger le sol français et y faire régner la famine et ses fléaux.</p>
+
+<p>Quant à ma s&oelig;ur Aglaé, elle était dans son lit, et atteinte de la
+maladie qui la conduisit au tombeau. Oh! l'affreux spectacle que celui
+de la misère, de la souffrance, du malheur, du besoin, du désespoir,
+et combien mon c&oelig;ur fut serré, lorsque, m'attendant à toutes les
+joies de la maison paternelle, je ne voyais que craintes, privations
+et douleurs!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.&mdash;Les
+ États du Languedoc.&mdash;Le chevalier de Beauregard reprend son nom
+ patronymique.&mdash;La question de l'émigration.&mdash;Révolte du régiment
+ de Vermandois à Perpignan.&mdash;Belle conduite de mon père.&mdash;Sa mise
+ à la retraite comme chef de bataillon.&mdash;Revers
+ financiers.&mdash;Arrestation de mon père.&mdash;Je vais le voir dans sa
+ prison et lui baise la main.&mdash;Lutte avec le geôlier Maléchaux,
+ ancien soldat de Vermandois.&mdash;Mise en liberté de mon
+ père.&mdash;Séjour au Châtard, près de Marmande.&mdash;M. de La Capelière
+ et le Canada.&mdash;Les <i>Batadisses</i> de Béziers.&mdash;Mort de ma mère.&mdash;M.
+ de Lunaret.&mdash;M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, est
+ nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de
+ Brest.</p>
+
+<p>Dès le commencement de la Révolution, le régiment de Vermandois avait
+quitté la Corse; mais il n'avait pas cessé de tenir garnison dans le
+Midi de la France, principalement à Montpellier et à Perpignan. Dans
+la première de ces villes furent, à cette époque, convoqués les États
+généraux, assemblée appelée à délibérer sur les innovations politiques
+que l'on projetait de faire adopter alors en France. Mon père
+reconnaissait qu'il y avait beaucoup d'abus à corriger, qu'il était
+temps de donner satisfaction à cet égard, mais qu'il fallait y
+procéder avec autant de fermeté que de sagesse. Ce fut dans cet esprit
+que, se prévalant de l'ancienneté de noblesse de sa famille, il
+demanda et obtint de faire partie, comme baron, des États généraux du
+Languedoc<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Il prit, à cette occasion, son nom <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span>
+patronymique, et il cessa de se faire appeler le chevalier de
+Beauregard.</p>
+
+<p>La plupart des hommes portés à la tête des affaires publiques
+manquèrent d'énergie; beaucoup avaient des arrière-pensées; ils furent
+débordés, entraînés ou renversés, et le torrent n'en acquit que de
+nouvelles forces. La question de l'émigration, que plusieurs nobles
+résolurent par incitation, par crainte, ou comme objet de mode, fut
+cependant une des plus importantes, dans les régiments surtout, où les
+sous-officiers cabalaient vivement pour se débarrasser des chefs
+qu'ils voulaient remplacer. Le jugement sain de mon père se prononça
+contre; il dit, entre autres choses, qu'il ne comprenait pas qu'on
+pût, en un moment si critique, abandonner le roi, qui était le premier
+chef de l'armée. Trois officiers seulement de Vermandois restèrent en
+France; cependant ce n'était pas ce que voulaient les sous-officiers;
+à leur instigation, une sédition éclata à Perpignan pour contraindre
+ces officiers à passer en Espagne. Un des trois fut lanterné,
+c'est-à-dire pendu à la corde d'un réverbère, supplice alors très
+commun; un autre sauta par-dessus les remparts, et se cassa la cuisse,
+en cherchant à se sauver des fureurs de la soldatesque; quant à mon
+père, il alla droit au milieu de la mêlée, avec ses pistolets chargés,
+et il imposa tellement aux mutins par ses actes ou ses paroles, qu'il
+fut reconduit en triomphe chez lui; tant l'esprit des masses est
+changeant, tant le courage et la présence d'esprit font impression sur
+les hommes!</p>
+
+<p>Il avait montré sa résolution, lorsqu'il s'agissait de remplir ce
+qu'il appelait un devoir; il prouva bientôt son désintéressement,
+quand sa conscience lui prescrivit une ligne opposée de conduite. En
+effet les factions s'étaient <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> ouvertement attaquées à Louis
+XVI; et ce monarque infortuné fut condamné à mort bien que sa personne
+eût été précédemment reconnue inviolable. Révoltante absurdité,
+familière pourtant à l'histoire de cette période fatale! Mon père
+n'était point riche; il avait une femme, quatre enfants en bas âge que
+nul, plus que lui, ne tenait à doter d'une éducation soignée; sa
+place, ses appointements perdus allaient faire un vide affreux; mais
+il crut que la fin tragique du roi ne lui permettait plus de continuer
+à servir, et il demanda sa pension de retraite, qui, en qualité de
+chef de bataillon, fut réglée à treize cents et quelques francs.</p>
+
+<p>Il n'avait plus les moyens de laisser ma s&oelig;ur à Lévignac; elle en
+fut retirée, quoiqu'il ne manquât que peu de temps pour compléter son
+éducation. L'intérieur de la maison était susceptible de quelques
+réductions; elles furent faites par ma mère, qu'aucune femme au monde
+n'a jamais surpassée pour l'ordre, l'économie, la tenue d'un ménage.
+Cependant, à peine ces réformes domestiques furent-elles opérées
+qu'une loi vint réduire à rien les ressources qui nous étaient
+restées. Ce fut celle de l'émission d'un papier-monnaie, créé, sous le
+nom plus connu d'assignats, pour remplacer le numéraire que chacun,
+cédant à la terreur dont il était dominé, avait ou fait passer à
+l'Étranger, ou enfoui dans les entrailles de la terre. Les assignats
+ne purent inspirer aucune confiance; ils tombèrent à vil cours, et la
+pension totale de mon père suffisait à peine à la dépense de la
+famille pour un seul jour. À cette loi vint se joindre la banqueroute
+prononcée par le Gouvernement sur les fonds publics qui furent réduits
+au tiers de leur valeur; car déjà le Trésor ne pouvait plus en payer
+l'intégralité, et, pourtant, il avait profité de la confiscation des
+biens des émigrés et de ceux du clergé, qui montaient à plus de 2
+milliards. Pour nous, il en résulta l'abaissement d'une rente de 800
+francs, que les soins de ma mère avaient formée par ses économies,
+<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> à 200 et quelques francs, payables alors en assignats,
+c'est-à-dire à peu près à rien du tout.</p>
+
+<p>Chaque loi était pour nous un nouveau désastre. Telle fut,
+entr'autres, celle qui autorisait le remboursement en papier-monnaie
+de sommes reçues en prêt et en numéraire. Ma mère avait hérité d'une
+trentaine de mille francs de son père, qui avaient été placés à
+intérêts, car les militaires ne peuvent guère s'occuper de faire
+autrement valoir leur argent... Eh bien! ces 30.000 francs furent
+impitoyablement remboursés en assignats, et il fallut en donner reçu.
+Telle fut encore la loi sur les héritages. On n'avait même pas, alors,
+le bon sens de reconnaître que gêner la volonté testamentaire des
+vivants, c'était les forcer à donner leur bien avant leur mort, à
+dénaturer leurs propriétés, à placer leur fortune à fonds perdus, ou
+enfin à négliger et mal administrer leurs affaires; on décréta donc
+que tous les parents au même degré hériteraient au même titre. C'était
+sage, pour des enfants vis-à-vis des pères et mères, avec les
+restrictions pourtant que notre Code y a depuis apportées; mais, dans
+les autres cas, c'était impolitique, nuisible, injuste. Eh bien! cette
+loi<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a> était à peine rendue que le chanoine Valadon, oncle de ma
+mère, et qui en voulait faire son héritière, mourut, et que nous fûmes
+frustrés de la portion la plus considérable de son héritage.</p>
+
+<p>Tu dois comprendre combien était triste notre position, après ces
+échecs et quelques autres moins importants que je passe sous silence.
+Toutefois ma mère luttait avec courage, souffrait avec patience, comme
+elle avait joui de l'aisance avec modération et attendait des temps
+<span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> meilleurs, lorsqu'un nouveau revers lui fit comprendre que,
+jusque-là, ses malheurs n'avaient, été que secondaires.</p>
+
+<p>La France était couverte d'échafauds et de prisons; cependant la
+loyauté, la réputation de mon père, ne permettaient à ma mère de
+concevoir aucune inquiétude. Elle dormait, un soir, tranquillement,
+après avoir, selon l'habitude qu'elle avait prise, travaillé jusqu'à
+onze heures, lorsqu'à minuit la force armée frappe à grand bruit,
+s'introduit, saisit mon père en robe de chambre et l'entraîne; une
+seule minute n'est pas accordée; ma mère se cramponne après son mari;
+on l'en sépare avec violence; elle s'y attache de nouveau, et elle
+suit l'affreux cortège jusque dans la rue; enfin, là, on les sépare
+encore, on la rejette brutalement; et, pendant une nuit froide et
+pluvieuse, elle tombe évanouie dans le ruisseau. Ce ne fut qu'assez
+longtemps après qu'on l'en retira; elle était toute meurtrie! Beaucoup
+de soins étaient nécessaires; mais le lendemain, au lieu de penser à
+sa santé, elle passa la journée chez les diverses autorités, ou à la
+porte de la prison, tantôt courant comme une insensée, tantôt
+suppliant avec larmes et prières... Une maladie sérieuse s'ensuivit,
+maladie de poitrine aggravée par la position fâcheuse de son esprit,
+qui la retint trois mois au lit, dont jamais elle ne put parfaitement
+se guérir, et qui la conduisit trois ans après au tombeau!... Mais
+n'anticipons pas sur les événements, et bornons-nous aujourd'hui à le
+dire, que ce fut peu après ses premières sorties que j'arrivai de
+Pont-le-Voy, et que je vis dans un si pitoyable état celle dont la
+florissante santé devait faire espérer un autre destin. Ce fut l'habit
+bleu du collège que je portais, qui avait causé à mon frère la frayeur
+par suite de laquelle il s'était caché sous la table; il crut que la
+force armée revenait, et que c'était lui qu'on voulait emprisonner.</p>
+
+<p>Qui croirait aujourd'hui, qu'il n'y a pas longtemps <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> encore,
+en France, il fallut des formalités sans fin, pour permettre à un
+enfant de onze ans revenant du collège, de revoir son père, prétendu
+prisonnier politique et presque sexagénaire! et encore quelles
+formalités! quelles démarches! C'étaient des membres d'un Comité de
+Salut public à solliciter, des espions de la police à fléchir, un
+représentant à aller voir à Montpellier; on eût vraiment dit que la
+sûreté de l'État se trouvait en jeu! Quelque chose de plus repoussant
+encore était de subir le ton grossier, les soupçons ridicules, les
+sarcasmes insolents, l'ignorance stupide, le tutoiement répugnant de
+ces individus; et, s'il échappait une parole douteuse, vous étiez
+vous-même saisi et aussitôt incarcéré. On vit des têtes tomber pour de
+moindres délits. Le tutoiement, surtout, rebutait ma mère au dernier
+point; elle le trouvait incivil, ignoble; elle ne comprenait pas qu'on
+pût assez peu respecter la langue française, dont les diverses nuances
+du <i>Tu</i> et du <i>Vous</i> sont une des plus rares beautés, qu'on pût
+s'oublier assez pour forcer des femmes à s'exprimer ainsi, en
+s'adressant aux hommes de toute condition, même à ceux qu'elles ne
+pouvaient qu'exécrer.</p>
+
+<p>Cette pauvre mère se soumettait pourtant à ces humiliations depuis la
+captivité de mon père, dont elle ne cessait de réclamer la liberté
+auprès de tous les tribunaux, de tous les fonctionnaires, à Béziers, à
+Montpellier, partout enfin où elle croyait trouver quelque chance de
+succès. Elle n'avait pas encore réussi en ce point important; mais
+elle obtint que je pusse voir mon père. Le sourire vint alors
+effleurer, pendant quelques instants, des lèvres d'où il était banni
+depuis longtemps, et je m'acheminai vers le lieu de la détention, qui
+était l'évêché de Béziers, transformé en prison d'État.</p>
+
+<p>Maléchaux, ancien soldat de Vermandois qui, dans une position
+fâcheuse, avait éprouvé l'indulgence de mon père, était le geôlier de
+cette prison. Ce fut lui qui me conduisit jusqu'à une porte grillée où
+le prisonnier parut et me tendit <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> une partie de la main à
+travers des barreaux; mais, comme je n'étais pas assez grand pour y
+atteindre commodément, il se baissa, et ce fut par dessous la porte
+qu'il me présenta cette main vénérée, vers laquelle je m'inclinai pour
+la baiser. Dans ce mouvement si naturel, je ne sais ce que Maléchaux
+trouva de contraire à la majesté de sa République, mais il s'approcha
+en jurant; et,&mdash;l'infâme!&mdash;il repoussa du pied la main de mon père
+qui, à son tour, fit retentir la salle de véhémentes imprécations.
+Cependant je n'avais pas perdu mon temps; j'avais cherché à arracher
+un des carreaux du vestibule où j'étais; si j'y étais parvenu, mon
+jeune bras, muni de son arme favorite, aurait fait sentir ma légitime
+vengeance à l'odieuse face du lâche geôlier. Il n'en fut pas ainsi;
+toutefois, Maléchaux venant à s'approcher de moi, je m'élançai sur ses
+jambes, et, à belles mains, à belles dents, je les lui écorchai
+jusqu'au sang; il me saisit alors; mais, n'ayant rien de mieux à faire
+que de se débarrasser d'un si incommode ennemi, il me jeta par-dessus
+une petite barrière, et je roulai les escaliers. Ma mère s'était
+évanouie; elle garda plusieurs jours le lit, par suite de cette scène,
+dont elle craignait les funestes conséquences, même pour moi; mais il
+n'en résulta qu'un resserrement plus rigoureux du prisonnier, et
+qu'une aggravation notable dans l'état de la santé de notre malade.
+Desmarest avait déjà porté une vive atteinte à mon républicanisme de
+collège; Maléchaux acheva le désenchantement.</p>
+
+<p>Une commission judiciaire, appelée commission d'Orange du nom de la
+ville où, probablement, elle avait été organisée, parcourait alors le
+midi de la France, statuant sur le sort des détenus politiques, et
+montrant le pur amour de la liberté dont elle se disait animée, par un
+grand nombre de condamnations à mort. Les alarmes de ma famille furent
+vivement excitées par la nouvelle de son approche; cependant elles
+s'accrurent encore, ainsi que les angoisses de ma mère, lorsqu'elle
+apprit que son mari <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> était parvenu à se procurer des
+pistolets. Elle le connaissait; il avait dit qu'il ne se laisserait
+pas juger; qu'un des pistolets frapperait un de ses ennemis, que
+l'autre serait pour lui, et elle était assurée qu'il tiendrait parole!
+Elle redoubla donc d'instances, de démarches, de supplications, et,
+enfin, elle eut l'inespéré bonheur de revenir de Montpellier avec la
+liberté de mon père, signée par le représentant du peuple, qui y
+exerçait la première autorité. Il n'y eut, avant la chute sanglante de
+Robespierre, qu'un autre exemple de pareille réussite à Béziers, et tu
+t'imagines quel délire de joie anima cette épouse si dévouée, en
+apportant une telle nouvelle, et en revoyant celui qu'elle avait
+délivré!</p>
+
+<p>Hélas! tant d'émotions, tant de fatigues la confinèrent de nouveau
+dans son lit, et elle nous dit alors: «Je sais bien que j'en mourrai;
+mais je recommencerais encore en pareil cas, eussé-je la certitude de
+ne pas réussir!»</p>
+
+<p>Les premiers jours furent donnés au plaisir de se revoir; il fallut
+ensuite songer à l'existence de la famille, et mon père partit avec
+moi pour Marmande, afin d'y réaliser quelques restes de sa légitime,
+qui s'élevèrent à un millier d'écus en numéraire. Son frère s'était
+dépouillé d'une partie de ses biens pour le mariage de son fils aîné;
+celui-ci avait émigré avec deux de ses frères; ces mêmes biens avaient
+été confisqués; mon oncle avait été emprisonné, et son second fils, le
+marin, subissait le même sort à Brest, au retour d'une campagne de
+plusieurs années. Tu vois que les Bonnefoux étaient frappés sur tous
+les points et de toutes les manières.</p>
+
+<p>Tant de malheurs n'avaient pas permis qu'on s'occupât de moi depuis
+mon retour de Pont-le-Voy. Jusqu'à mon départ pour Marmande,
+c'est-à-dire pendant un peu plus d'un an, j'avais donc été entièrement
+livré à moi-même; aussi n'est-il pas étonnant que, m'étant étroitement
+lié avec tous les enfants ou, pour mieux dire, les gamins du
+voisinage, j'aie été de leurs parties, de leurs tours malins <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span>
+et souvent périlleux, pour lesquels les enfants du midi de la France
+sont si renommés; de leurs escapades sur les toits ou dans les
+jardins; de leurs batailles, enfin, de quartier à quartier. Mon frère
+m'y suivait, m'approvisionnant de pierres dont il emplissait ses
+poches et son chapeau; mais tout n'y était pas couleur de rose: une
+fois, par exemple, j'eus le pouce cassé d'un coup de caillou qui
+m'atteignit, comme j'étais en position d'en lancer un moi-même; une
+autre fois, je reçus une pierre à la tête dont je fus longtemps
+étourdi. Je parvins à donner le change chez moi, sur ces accidents,
+dont je porte encore les marques et que j'aurais évités en suivant les
+conseils de ma mère; mais je continuai ce train de vie, qui me
+plaisait extrêmement et qui était une conséquence presque inévitable
+de la situation où se trouve une famille qui perd son chef, et où la
+maladie et la misère font ressentir leur funeste influence.</p>
+
+<p>Un jour, entr'autres, j'étais avec mon frère, sur un toit assez
+incliné, où nous avions placé dès pièges pour prendre des moineaux.
+Une tuile se casse sous mes pieds; je me sens entraîné; je n'ai que le
+temps de me jeter à plat ventre; je glissais encore et j'allais rouler
+en bas, lorsque, par une heureuse présence d'esprit, j'étends
+soudainement les bras et j'écarte les jambes. Cette précaution me
+sauve; je crie à mon frère de rentrer, et je le suis en rampant. Qu'il
+s'en fallut de peu que je ne tombasse d'au-dessus d'un cinquième dans
+une cour, et dans quelle cour! celle de la maison de ma tante
+d'Hémeric où ma mère était en ce moment près d'une croisée qui donnait
+sur cette cour. Pour le coup, je fus corrigé des toits, aussi bien que
+de la République; mais qu'il eût mieux valu que je n'eusse pas attendu
+la leçon et que je me retirasse, en même temps, de mes autres
+excursions belliqueuses!</p>
+
+<p>Le voyage de Marmande interrompit heureusement cette fâcheuse
+disposition d'esprit; mon père m'avait conduit au Châtard, propriété
+située à six lieues de Marmande, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> près d'Allemans, sur le
+Drot<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, appartenant à M. Gobert du Châtard qui était marié à une
+s&oelig;ur de mon père et qui vivait là, retiré du service, avec ses cinq
+filles et son fils, réquisitionnaire lors des premières années de la
+République, mais congédié par faiblesse de santé. Mon oncle était
+l'homme du monde le plus jovial, le plus ami des enfants qu'on pût
+rencontrer; sa femme avait absolument les mêmes traits que mon père,
+c'était la vertu, la piété, la politesse dans tout leur charme; mes
+cousines respiraient la complaisance et la bonté, et leur frère était
+un fort aimable jeune homme. De quelle folâtre liberté j'ai joui dans
+ce riant séjour! mon oncle me menait à ses champs; avec lui je
+cultivais ses jardins, je taillais ses arbres, je surveillais ses
+travailleurs; avec son fils, je montais à cheval, je courais les
+foires, les assemblées, les sociétés des villages voisins; auprès de
+mes cousines, nous passions des veillées délicieuses; mon oncle, dans
+la chambre de qui je couchais, me racontait, soir et matin, les
+histoires les plus divertissantes; ah! c'était mieux encore que mon
+séjour chez les MM. Mayaud, près de Tours, où pourtant je m'étais si
+complètement bien trouvé. Comme ces beaux sites plurent à mon c&oelig;ur
+enchanté! que de belles parties j'y fis sans interruption, combien
+j'en ressentis de plaisir, après avoir été si douloureusement froissé!
+et quels regrets j'éprouvai quand mon père, ayant terminé ses
+affaires, vint me chercher et m'arracher à ces excellents parents dont
+les yeux, à mon départ, furent, eux aussi, baignés de larmes. De cette
+nombreuse famille, une seule de mes cousines, nommée Céleste, et bien
+céleste assurément par ses vertus et sa piété, vit encore retirée à
+Marmande<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, et son frère a laissé une très aimable et très jolie
+fille, qui vient de se marier dans cette même ville.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Si jamais mon père réfléchit avec un sentiment d'amertume sur
+les folies de sa jeunesse, si jamais il déplora les fatales
+conséquences de la passion qu'il avait eue pour le jeu, ce fut sans
+doute lorsque, quittant Marmande, il vit que ses mille écus
+suffiraient à peine à payer quelques dettes contractées pendant sa
+captivité, et qu'ensuite, sans aucun espoir de travail ou de retour de
+fortune, il avait à subvenir aux besoins d'une famille assez
+nombreuse, en bas âge, et, principalement, aux nécessités imposées par
+la maladie de ma pauvre mère, qui ne faisait qu'empirer. Ma tante
+d'Hémeric, trop vive, trop enjouée, pour se plier aux exigences d'un
+ménage, avait souvent refusé de se marier pendant sa jeunesse; ce
+n'était qu'après l'âge de trente-six ans qu'elle s'y était décidée, et
+elle n'avait pas d'enfants. Son mari, qui a laissé une fortune
+considérable à un fils d'un premier lit, admirait et plaignait ma
+mère; ainsi ma tante, cédant en toute liberté aux impulsions de son
+c&oelig;ur généreux, put, en mille circonstances, nous aider. Que ne lui
+devons-nous pas pour l'avoir toujours fait avec obligeance et chaleur!</p>
+
+<p>Toutefois notre éducation se trouvait presqu'entièrement interrompue;
+il existait, cependant, à Béziers, un ancien officier nommé de La
+Capelière, ami de mon père, et parent de M<sup>me</sup> de Bausset<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a> (dont
+nous avons vu le fils préfet des Tuileries sous Napoléon), qui lui
+avait donné chez elle un asile hospitalier, car il était sans fortune.
+Cet officier avait servi au Canada; il avait assisté au combat
+opiniâtre où deux héros, Montcalm et Wolf, généraux des armées
+ennemies, restèrent sur le champ de bataille. La France perdit, alors,
+cette vaste colonie. M. de La Capelière la quitta avec chagrin; car,
+comme il le disait ingénuement, il avait <i>le c&oelig;ur pris en Canada</i>.
+Ma tante lui avait rappelé les traits de sa maîtresse; il lui avait
+<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> offert sa main; mais c'était dans le temps des dispositions
+antimatrimoniales de l'espiègle fille, qui prenait plaisir à lui faire
+parler de son Américaine, à lui faire répéter <i>qu'il avait le c&oelig;ur
+pris en Canada</i>, mais qui résista toujours. Ce digne officier était
+resté l'ami de la maison; il s'occupait beaucoup de littérature; il
+avait une bibliothèque de bon choix; il nous prêta des livres; il nous
+donna des conseils; il nous fit faire des extraits d'histoire; mais ce
+n'étaient point des leçons réelles ou régulières; en un mot, c'était
+beaucoup qu'il voulût se donner tant de soins; mais c'était à peu près
+sans portée ou sans résultat pour mon frère et pour moi.</p>
+
+<p>D'ailleurs, mes anciens camarades nous avaient empaumés; l'ardeur
+belliqueuse des gamins du Midi s'était encore emparée de nos jeunes
+c&oelig;urs, et nous reprîmes, en cachette, nos anciennes habitudes. Or
+il arriva un jour que, dans une opiniâtre <i>batadisse</i> (bataille
+d'enfants), livrée près de la porte de la citadelle<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, notre parti,
+ordinairement victorieux, éprouva un rude échec. Je lançais des
+pierres au premier rang, quand, tout à coup, j'aperçois une douzaine
+d'assaillants s'avancer vers moi avec une confiance inaccoutumée; je
+me retourne, je vois que mes compagnons fuient dans toutes les
+directions, et qu'il ne reste près de moi que mon frère, à son poste,
+c'est-à-dire me présentant son chapeau plein de pierres, afin de
+pouvoir continuer le combat. Je renverse ses munitions par terre, je
+le prends par la main, et je me sauve à mon tour. Nous courions comme
+des Basques, en nous dirigeant vers <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> la maison; nous y serions
+même arrivés sains et saufs, si, contre l'usage, la porte extérieure
+n'eût été fermée. Nous frappâmes; mais, hélas! ma s&oelig;ur nous ouvrit
+tout juste à l'instant où deux grands lurons venaient de nous
+renverser, et épuisaient sur moi, car mon frère était trop petit pour
+les occuper longtemps, leur rage et leur colère à bons coups de pieds,
+abondamment accompagnés de bourrades à coups de poings. Les voisins
+nous dégagèrent, ma s&oelig;ur nous rétablit de son mieux; elle promit
+même de n'en rien dire à mon père; mais ce fut à condition que nous
+renoncerions à nos sorties guerrières; ce résultat était assez
+pénétrant pour que nous n'eussions de peine ni à promettre ni à tenir;
+ainsi, de compte fait, les <i>batadisses</i> furent mises à l'oubli et
+reléguées avec la République et les courses sur les toits. Nous en
+fûmes complètement dédommagés par des connaissances, que la bonne
+société qui commençait à respirer depuis la mort de Robespierre, nous
+mit à même de faire; ces connaissances étaient des jeunes gens,
+enfants d'amis ou de parents de la maison, chez qui nous trouvâmes de
+tout autres goûts, que nous adoptâmes avec vivacité.</p>
+
+<p>Il est vrai que l'étude n'entrait pour rien dans ces goûts; car le
+malheur des temps voulait que les collèges, que les écoles, fussent
+indignement organisés, et qu'il y eût une sorte d'anathème contre les
+personnes qui recherchaient les occasions de s'instruire; mais, au
+moins, il y avait de la politesse, de bonnes manières chez mes
+nouveaux amis; et, quant aux plaisirs, c'étaient les jeux de billard,
+de mail, de boules, de paume, dans lesquels j'acquis, parmi eux, une
+assez grande supériorité pour être recherché par tous.</p>
+
+<p>Il est digne d'être remarqué qu'à aucune période de la vie les enfants
+n'ont plus besoin de leurs parents qu'en bas âge; et que, pourtant,
+plus on est près de cet âge, moins on comprend ce besoin, moins, en
+quelque sorte, on est sensible à une perte toujours si importante.
+J'ai <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> peine encore à m'expliquer comment, ayant sous les yeux
+tant de souffrances et de peines, tant de dévouement et de malheurs,
+il pût encore me rester, dans l'âme, quelque place à d'autres
+émotions, dans l'esprit, quelques pensées d'amusement. L'enfance est
+ainsi faite; tout glisse sur elle, l'impression même des chagrins.
+Notre tendre mère, d'ailleurs, mettait tant de soins à cacher son
+véritable état, nous engageait tous si vivement à nous distraire!
+C'est seulement de cette façon que je me rends quelque compte des
+dissipations dont je conservais l'habitude. Après trois ans de luttes,
+il n'en arriva pas moins ce cruel moment qui devait l'enlever à ses
+souffrances, comme à notre amour, et qui allait nous frapper d'une
+perte irréparable.</p>
+
+<p>Je ne retracerai pas tous les détails de ce moment suprême; mais il
+fut bien solennel. Le caractère des maladies de poitrine est de
+laisser, presque jusqu'au dernier souffle, une entière liberté
+d'esprit. Un enthousiasme soudain brilla alors dans les yeux de notre
+malade et, d'une voix animée, elle dit: «Je ne puis déplorer ma mort,
+puisque mon devoir était tracé et que je ne serais plus qu'un obstacle
+à votre bonheur... Ma s&oelig;ur se charge d'Eugénie et lui promet sa
+fortune; ainsi ma fille obtiendra le prix des plus tendres soins
+qu'une mère ait jamais reçus, et elle paraîtra, dans le monde, avec
+tous ses avantages naturels; quant à toi, mon fils bien-aimé&mdash;me
+dit-elle en m'embrassant et après une longue pause&mdash;j'ai l'assurance
+que ton cousin, le marin, reprendra bientôt sa carrière, et qu'il t'y
+fera entrer, comme ton père contribua, jadis, à l'y placer; tu dois
+réussir dans cette arme; tu y introduiras ton frère, et c'est avec
+satisfaction que je pense que l'épée ne sortira pas de la famille...
+Adieu, ma s&oelig;ur, voilà ta fille... adieu, mon mari, embrassons-nous
+encore une fois...» Et, peu après, ce ne fut qu'une scène de sanglots
+et de désolation. C'était le 18 novembre 1797.</p>
+
+<p>Ma tante tint religieusement ses promesses. Mon père <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> partit
+avec mon frère pour Marmande, où, suivant l'usage de l'ancienne
+noblesse, il s'établit chez son frère aîné, qu'il n'avait jamais
+tutoyé, le considérant toujours comme le représentant de son père; et
+moi, en attendant que j'entrasse au service, je fus recueilli par un
+ami de la maison, M. de Lunaret, dont le fils, aujourd'hui conseiller
+à la Cour royale de Montpellier, était mon compagnon de choix, et qui
+mit tant de délicatesse dans ses procédés qu'aucune différence ne
+pouvait se remarquer entre les deux camarades. Ce digne vieillard vit
+encore; un de ses plus grands bonheurs est de me recevoir à Béziers,
+et sa belle âme s'indigne toutes les fois que je lui rappelle son
+affectueuse bienveillance et les marques qu'il m'en a données.</p>
+
+<p>Cependant je grandissais beaucoup, et je passai encore huit mois à
+Béziers, attendant que le capitaine de vaisseau, neveu de mon père, et
+que j'appellerai dorénavant M. de Bonnefoux, reprît du service. M. de
+Lunaret me traitait toujours comme son fils; je le suivais à Lyrette,
+nom de sa maison de campagne, près de la ville, où il allait souvent;
+il me conduisit, même, au village de Cabrières<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, situé dans la
+partie des montagnes que l'on trouve à quelques lieues dans le
+nord-est de Béziers et où il avait une propriété. Ce fut une partie de
+délices pour le jeune Lunaret et pour moi; j'y retrouvai presque le
+Châtard. Nous nous y livrâmes à mille exercices, jeux ou plaisirs de
+notre âge, dans lesquels nous excitions, même, l'étonnement de ces
+montagnards; enfin, après un séjour de trois mois, nous en revînmes,
+tous les deux, avec une dose de vigueur, avec une allure d'aisance que
+la vie âpre de ces contrées agrestes contribue ordinairement à donner
+à ses robustes habitants.</p>
+
+<p>C'est la dernière partie de ce genre que j'aie faite, en y <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span>
+portant les goûts vifs de l'enfance, car mon existence changea
+entièrement par la nouvelle que je reçus, à mon retour de Cabrières,
+que M. de Bonnefoux, ami intime du ministre de la Marine Bruix<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>,
+venait d'être nommé adjudant général, aujourd'hui major général, du
+port de Brest. Il avait quitté Marmande pour se rendre à son poste; en
+passant à Bordeaux, il m'y avait embarqué<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> sur le lougre <i>la
+Fouine</i>, qu'on armait pour Brest, et je devais partir sur-le-champ de
+Béziers, afin de passer trois mois de congé auprès de mon père; après
+ce temps il m'était enjoint d'aller faire, à bord de <i>la Fouine</i>, mon
+service de novice ou d'apprenti marin. On ne pouvait pas alors devenir
+aspirant ou élève, sans un embarquement préalable d'une durée
+déterminée, et sans un concours public, où l'on répondait à un
+examinateur sur les connaissances mathématiques exigées. Je ne savais
+rien de ce qu'il fallait pour cet examen; mais mon cousin m'attendait
+à Brest pour m'y faire embarquer sur un bâtiment en rade, avec
+<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> permission du commandant de descendre à terre, afin d'étudier
+sous un bon maître, et de pouvoir suivre, d'ailleurs, les cours des
+écoles du Gouvernement.</p>
+
+<p>Je fus abasourdi de toutes ces nouvelles; mais l'enfance est peu
+soucieuse; elle est possédée du goût des aventures et remplie de
+curiosité. J'eus pourtant un vif serrement de c&oelig;ur en quittant ma
+bonne tante, ma tendre s&oelig;ur, l'excellent M. de Lunaret, son fils,
+mon cher ami; mais enfin je partis pour Marmande.</p>
+
+<p>Quand j'y arrivai, mes deux cousines, M<sup>mes</sup> de Cazenove de Pradines
+et de Réau étaient veuves; la première s'adonnait presque entièrement
+à l'éducation première de son fils ou à ses exercices de piété; mais
+sa s&oelig;ur voyait un peu plus le monde; je lui servis de cavalier;
+j'avais seize ans; malgré mes genoux un peu gros et mon dos un peu
+voûté, j'avais cinq pieds cinq pouces; ma figure était loin d'être
+bien; mais on disait que j'avais les yeux intelligents, les dents
+belles, et un air de santé. Je soignai mon langage, mes manières, ma
+toilette; bref, quand je partis de Marmande, j'éprouvai plus de
+regrets que je ne l'aurais pensé. Le Châtard m'avait revu, mais tout
+différent; car la bonne société de Marmande m'avait laissé une bonne
+partie de son agréable vernis; mon père m'avait même associé à ses
+longues parties de chasse de plusieurs jours, qu'il avait reprises
+avec une rare vigueur; toutefois Marmande fut ce que je quittai avec
+le plus de peine quand je pris le chemin de Bordeaux et de mon
+embarquement.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> LIVRE II<br>
+ENTRÉE DANS LA MARINE.&mdash;CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS
+L'EMPIRE</h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis embarqué comme novice sur le lougre <i>la
+ Fouine</i>.&mdash;Départ pour Bordeaux.&mdash;Je fais la connaissance de
+ Sorbet.&mdash;<i>La Fouine</i> met à la voile en vue d'escorter un convoi
+ jusqu'à Brest.&mdash;La croisière anglaise.&mdash;Le pertuis de
+ Maumusson.&mdash;<i>La Fouine</i> se réfugie dans le port de
+ Saint-Gilles.&mdash;Sorbet et moi nous quittons <i>la Fouine</i> pour nous
+ rendre à Brest par terre.&mdash;Nous traversons la Bretagne à pied.&mdash;À
+ Locronan, des paysans nous recueillent.&mdash;Arrivée à
+ Brest.&mdash;Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux.&mdash;La capture
+ de <i>la Fouine</i> par les Anglais.&mdash;Je suis embarqué sur la corvette
+ <i>la Citoyenne</i>.</p>
+
+<p>Mon père avait prié son frère de permettre le retard du semestre de la
+pension qu'il payait chez lui, afin de joindre cette somme à quelques
+économies qu'il faisait depuis quelque temps, avec le plus grand
+scrupule, pour subvenir à mes dépenses de trousseau et de voyage. Il
+me remit ainsi vingt louis en me faisant ses adieux; ce brave homme me
+traça alors les devoirs de l'honneur et de l'état militaire; et,
+m'embrassant les larmes aux yeux, il ajouta que si je manquais jamais
+à ces devoirs, il n'y survivrait pas.</p>
+
+<p>À Bordeaux, je logeai chez une veuve, nommée M<sup>me</sup> Sorbet, dont le
+fils, beau-frère d'un ami de M. de Bonnefoux, était également
+embarqué, par ses soins, sur <i>la Fouine</i>, et devait, sous ses
+auspices, entrer, comme moi, dans la Marine. Le bâtiment avait encore
+huit jours à séjourner à <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> Bordeaux pour attendre un convoi
+qu'il devait escorter jusqu'à Brest. Le capitaine me permit de rester
+pendant ce temps chez M<sup>me</sup> Sorbet, où grand nombre d'amis et d'amies
+de Sorbet et de ses s&oelig;urs venaient habituellement passer la soirée.
+Le jour, Sorbet et moi nous parcourions la ville, et visitions les
+curiosités ou les environs; et, le soir, c'étaient des réunions
+bruyantes, fort de notre goût. Sorbet, qui avait mon âge, était moins
+grand que moi, mais fortement constitué; il était paresseux, dissipé,
+prodigue; aussi les vingt louis que sa mère avait cru devoir également
+lui donner étaient fortement ébréchés, et par contre-coup les miens,
+quoique beaucoup moins, lorsque nous quittâmes Bordeaux.</p>
+
+<p>Au bas de la Gironde, nous attendîmes quelque temps encore, à cause de
+plusieurs navires du convoi qui n'étaient pas prêts, des croiseurs
+anglais et du vent. J'avais la plus grande impatience d'essayer de mon
+nouvel élément, surtout d'arriver à Brest pour travailler à
+comparaître devant mon examinateur, qui devait s'y trouver à la fin de
+janvier. Enfin ce grand jour arriva: la mer était couverte de nos
+bâtiments, et, quoique malade du mal de mer, j'admirais ce spectacle,
+quand l'annonce de deux frégates anglaises vint jeter, dans les voiles
+du convoi, la même épouvante qu'un loup peut répandre au milieu d'un
+troupeau de brebis. Nous étions deux petits bâtiments qui fîmes bonne
+contenance; mais le danger était pressant; et, après plusieurs
+signaux, comme les frégates nous coupaient la route, il fallut songer
+à rentrer à Bordeaux, où, effectivement, le convoi mouilla presque
+tout entier. Cependant quelques bâtiments plus avancés vers l'île
+d'Oléron étaient menacés par les canots des frégates; <i>la Fouine</i> se
+porta à leur secours; l'action paraissait inévitable. L'idée d'un
+combat prochain dissipa le reste de mon mal de mer, et tout le monde
+s'attendait à se battre, lorsque le capitaine prit une résolution
+audacieuse, celle de mettre le convoi à l'abri d'Oléron. Le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span>
+temps s'était obscurci; le détroit de Maumusson<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, qui est rempli
+d'écueils, se distinguait à peine des terres voisines; il fallait
+beaucoup de prudence et de sang-froid pour réussir à le traverser;
+toutefois le signal en fut fait; le reste du convoi imita notre
+man&oelig;uvre; il nous suivit dans la route périlleuse que nous lui
+traçâmes, et nous arrivâmes sains et saufs. Dans peu d'heures, j'avais
+vu de belles, de grandes choses. Si quelques coups de canon avaient
+animé la scène, ma satisfaction aurait été à son comble.</p>
+
+<p>La République, non plus que l'Empire, ne sut garantir nos côtes, ni
+même l'intérieur de plusieurs de nos ports, des blocus ou des
+croisières anglaises; espérons qu'une telle humiliation est passée
+pour la France. L'île d'Aix, située entre les îles d'Oléron et de Ré,
+était donc bloquée; aussi nous fallut-il un temps infini pour
+atteindre le pertuis Breton, et guettant mille fois un instant de
+négligence des croiseurs, attendre un moment favorable pour atteindre
+la hauteur de l'île d'Yeu. À peine y étions-nous que les Anglais
+reparurent en force, et nous ne trouvâmes d'asile que dans le petit
+port de Saint-Gilles<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p>
+
+<p>Plus de trois mois s'étaient écoulés; nous étions en décembre 1798, et
+je voyais mon examen à vau-l'eau; je m'en ouvris au capitaine qui,
+d'abord, m'avait traité avec assez d'indifférence, mais qui, satisfait
+de ma contenance le jour de Maumusson, me témoignait depuis lors
+quelques égards. Il répondit qu'il ne pouvait m'autoriser à débarquer,
+mais que si je quittais le bâtiment sous ma responsabilité, il
+fermerait les yeux autant qu'il le pourrait et qu'il n'en rendrait pas
+compte. Je n'en demandais pas davantage. Sorbet fut enchanté; nous
+quittâmes <i>la Fouine</i> avec nos effets que nous mîmes au roulage, et
+nous <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> partîmes pour Nantes à pied, munis d'une sorte de
+permission en guise de feuille de route, que le capitaine eut la bonté
+de nous donner à l'instant du départ.</p>
+
+<p>Nous avions pris les devants de quelques heures sur nos effets, et le
+malheur voulut qu'un orage, que nous essuyâmes, grossit tellement un
+torrent que la charrette qui les portait n'arriva que huit jours après
+nous. Sorbet recommença le train de vie de Bordeaux; aussi, quand il
+fallut partir, sa bourse était à sec; la mienne put à peine subvenir
+aux frais d'auberge ou de transport des effets, et il ne me restait
+plus que 34 francs pour le voyage de Brest: Ce fut donc une nécessité
+de remettre notre bagage au roulage et de nous acheminer à pied. Le
+premier jour, nous couchâmes à Pont-Château; nous fîmes par conséquent
+douze ou treize lieues de poste; le lendemain, Sorbet, dès les
+premiers pas, se dit fatigué; peu après il parla d'un mal aux pieds,
+finalement d'un cheval, qu'en bon camarade je louai pour lui; et nous
+continuâmes quelque temps ainsi, lui monté pendant les trois quarts du
+temps, et moi l'autre quart. Encore trouvait-il ce quart horriblement
+long.</p>
+
+<p>La Bretagne, que nous traversâmes au milieu des décombres, des
+dévastations, des maisons ruinées et des villages incendiés, n'était
+pas sans quelque danger pour nous, serviteurs de la République.</p>
+
+<p>Près d'Auray, par exemple, nous vîmes, sur la route, le cadavre d'un
+soldat qui venait d'être tué; cependant nous cheminâmes sans autre
+accident que de nous trouver près de Locronan<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, n'ayant plus un
+sou, et surpris par une pluie violente, pendant laquelle nous nous
+réfugiâmes sous un arbre où le froid nous saisit et nous engourdit.
+Des paysans nous y trouvèrent et nous portèrent charitablement dans
+leur chaumière. C'est là qu'ayant repris nos sens auprès d'un bon feu,
+nous racontâmes notre histoire, <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> et nous nous réclamâmes de
+l'adjudant général de Brest. Ces braves gens se laissèrent toucher par
+notre jeunesse, notre dénuement, notre physionomie; l'un deux, après
+un jour de repos, nous conduisit à Brest, où M. de Bonnefoux le
+défraya généreusement, mais nous demanda un compte sévère de nos vingt
+louis, et surtout de ce qu'il appelait notre désertion. Ce ton auquel
+je n'étais pas accoutumé, et qui, pourtant, était fondé, me fit une
+vive impression; je tremblais comme la feuille, lorsque des dépêches
+lui furent remises; après les avoir lues, il vint à nous d'un air
+ouvert: «Mes amis, dit-il, <i>la Fouine</i> est prise par les Anglais; nul
+n'a plus rien à vous demander, et votre faute est cause d'un si grand
+bien pour vous, qui seriez actuellement prisonniers, que je n'ai pas
+le courage de vous la reprocher; votre examinateur sera ici dans cinq
+semaines, et demain vous aurez vos maîtres. Je vais vous embarquer sur
+la corvette <i>la Citoyenne</i>, qui sert de stationnaire, et dont le
+capitaine vous permettra de suivre, à terre, le cours d'arithmétique
+exigé pour être aspirant, (actuellement élève) de 2<sup>e</sup> classe. Vous
+avez peu de temps devant vous; cependant je suis persuadé que vous en
+aurez assez; ainsi, de la bonne volonté, et tout sera oublié.»</p>
+
+<p>Tant de bonté, tant de raison, changèrent entièrement mes idées, et je
+résolus de porter, à l'étude, des facultés que, jusque-là, j'avais
+toutes dévolues au plaisir, à la dissipation; je tins parole, et je
+travaillai sans relâche. Une semaine avant le jour annoncé pour
+l'examen, j'étais très bien en mesure; mais ne voilà-t-il pas
+l'examinateur malade, et qui fait savoir qu'il n'arrivera plus qu'en
+avril? M. de Bonnefoux m'annonça cette nouvelle avec plaisir, pensant
+que ce délai me serait utile; cependant j'en fus fort attristé, et j'y
+pensais avec souci, lorsque le lendemain matin, l'idée me vint de me
+présenter d'emblée, en avril, pour la 1<sup>re</sup> classe. J'en fis part à
+mon cousin, qui me demanda si je savais qu'il fallait répondre, en
+outre de l'arithmétique, sur la géométrie, <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> les deux
+trigonométries, la statique et la navigation. «Oui, lui dis-je, mais
+je me sens de force et j'y arriverai.» J'y réussis; c'est-à-dire que
+trois mois et demi après mon apparition à Brest et n'ayant pas encore
+dix-sept ans, j'avais passé un examen très bon, que j'étais décoré des
+insignes d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe, grade correspondant à celui de
+sous-lieutenant et qu'en cette qualité j'étais embarqué sur le
+vaisseau <i>le Jean-Bart</i>, faisant partie d'une armée navale de 25
+vaisseaux, prête à appareiller sous les ordres de l'amiral Bruix.</p>
+
+<p>Ce succès fut un événement au port de Brest. Mon examen avait duré
+quatre heures; pas une seule fois je n'avais hésité; l'examinateur et
+les membres de la Commission d'examen m'embrassèrent de satisfaction;
+l'amiral Bruix m'invita à dîner et me donna une longue-vue. M. de
+Bonnefoux me fit cadeau d'un sabre superbe, qui était pour moi un
+véritable sabre d'honneur. Une cousine que nous avions à Brest,
+M<sup>lle</sup> d'Arnaud, aujourd'hui M<sup>me</sup> Le Güalès, m'envoya un très bel
+instrument nautique, appelé cercle de Borda, qui avait appartenu à un
+de ses frères, officier de marine émigré. Mes nouveaux camarades
+m'accueillirent avec cordialité. Mon père, ma s&oelig;ur, m'écrivirent
+qu'ils étaient dans l'ivresse; et je vis bien clairement qu'il n'y
+avait jamais eu, pour moi, de plus grand bonheur au monde. Hélas!
+pourquoi n'avais-je plus de mère pour recevoir d'elle des
+félicitations qui auraient été si douces à mon c&oelig;ur?</p>
+
+<p>Quant au malheureux Sorbet, il ne put même pas être reçu à la 2<sup>e</sup>
+classe, et M. de Bonnefoux le condamna, pour lui donner le temps de la
+réflexion, à faire la même campagne que moi, dans son grade de novice,
+mais sur un autre bâtiment. Quelle cruelle différence de destinée
+entre deux jeunes gens du même âge et partis du même point! quelle
+source de regrets amers pour lui, et comme mon insouciant camarade en
+fut, par la suite, sévèrement puni!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.&mdash;Les 17
+ vaisseaux anglais de Cadix.&mdash;Le détroit de Gibraltar.&mdash;Relâche à
+ Toulon.&mdash;L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée
+ du général Moreau, à Savone.&mdash;L'amiral Bruix touche à Carthagène
+ et à Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux
+ espagnols.&mdash;Il rentre à Brest.&mdash;L'équipage du <i>Jean-Bart</i>, les
+ officiers et les matelots.&mdash;L'aspirant de marine Augier.&mdash;En rade
+ de Brest, sur les barres de perroquet.&mdash;Le commandant du
+ <i>Jean-Bart</i>.&mdash;Il veut m'envoyer passer trois jours et trois nuits
+ dans la hune de misaine.&mdash;Je refuse.&mdash;Altercation sur le
+ pont.&mdash;Quinze jours après, je suis nommé aspirant à bord de la
+ corvette, <i>la Société populaire</i>.&mdash;Navigation dans le golfe de
+ Gascogne.&mdash;<i>La Corvette</i> escorte des convois le long de la
+ côte.&mdash;L'officier de santé Cosmao.&mdash;<i>La Société populaire</i> est en
+ danger de se perdre par temps de brume.&mdash;Attaque du convoi par
+ deux frégates anglaises.&mdash;Relâche à Benodet.&mdash;Je passe sur le
+ vaisseau <i>le Dix-Août</i>.&mdash;Un capitaine de vaisseau de trente ans,
+ M. Bergeret.&mdash;Exercices dans l'Iroise.&mdash;Les aspirants du
+ <i>Dix-Août</i>, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.&mdash;La capote de
+ l'aspirant de quart.&mdash;Le général Bernadotte me propose de me
+ prendre pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine.&mdash;Le
+ ministre désigne, parmi les aspirants du <i>Dix-Août</i>, Moreau et
+ moi comme devant faire partie d'une expédition scientifique sur
+ les côtes de la Nouvelle-Hollande.&mdash;Départ de Moreau, sa
+ carrière, sa mort.&mdash;Je ne veux pas renoncer à l'espoir de prendre
+ part à un combat, et je reste sur <i>le Dix-Août</i>.</p>
+
+<p>La campagne de l'amiral Bruix ne dura pas quatre mois; mais elle eut
+un résultat important, et elle aurait pu être marquée par un événement
+très brillant. Les 25 vaisseaux qui composaient cette armée avaient
+été si promptement équipés par les soins de M. de Bonnefoux<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a> (l'un
+d'eux le fut en trois jours seulement<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>) que la croisière anglaise
+de Brest n'avait pas eu le temps <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> d'être renforcée<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>; notre
+sortie fut donc libre<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, et les ennemis ouvrirent le passage. Nous
+coupâmes sur le cap Ortegal, prolongeâmes la côte du Portugal, et,
+arrivant en vue de Cadix, nous aperçûmes, à midi, 17 vaisseaux anglais
+qui y bloquaient une quinzaine de vaisseaux espagnols. Je n'ai jamais
+pu savoir pourquoi, sur-le-champ, nous n'attaquâmes pas ces bâtiments
+qui, se trouvant entre deux feux, auraient été infailliblement
+réduits, et je n'y pense jamais sans chagrin<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Toujours est-il que,
+le soir, rien encore n'avait été ordonné pour l'engagement, et que, le
+lendemain matin<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, le vent ayant assez considérablement fraîchi,
+trois vaisseaux français seulement s'étaient maintenus en position
+favorable pour le combat; mais bientôt ceux-ci, voyant le reste de
+l'armée faire toutes voiles vers le détroit de Gibraltar, la
+rejoignirent et continuèrent avec elle leur route jusqu'à Toulon. Là
+nous prîmes quelques troupes, des rafraîchissements, et nous nous
+rendîmes à Savone, près de Gênes, où commandait le général Moreau,
+dont la position était fort critique, et à qui les secours en soldats
+et en munitions qui lui furent délivrés rendirent un important
+service; nous retournâmes aussitôt sur nos pas.</p>
+
+<p>Cependant les renforts anglais, joints à la croisière de Brest, à
+celle de Cadix et aux vaisseaux de Gibraltar, étaient à notre
+recherche; et il paraît même que, pendant un temps de nuit et de
+brume, une partie assez considérable de ces forces nous croisa sous
+Oneille<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a> et passa fort près de nous. Quel formidable événement eût
+été le choc <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> de tant d'hommes, de bâtiments et de canons, et
+quelle haute leçon pour moi! Il n'en fut pas ainsi; les Anglais
+poursuivirent leur route vers les côtes d'Italie.</p>
+
+<p>Pour nous, nous revînmes paisiblement sur nos pas, et, en passant,
+nous entrâmes à Carthagène<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, où l'amiral Bruix eut assez
+d'ascendant pour faire adjoindre à son armée quelques vaisseaux
+espagnols qu'il y trouva; il s'associa de même les vaisseaux de Cadix,
+où il relâcha ensuite pour cet objet, et il rentra à Brest<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a> avec
+cette flotte immense<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, au milieu des acclamations de la ville et du
+port. La France vit, dans l'acte d'adjonction des vaisseaux espagnols,
+une garantie de paix à l'égard de l'Espagne, dont les dispositions
+étaient douteuses depuis quelque temps, et elle répéta ces
+acclamations. Si jamais temps fut, par moi, mis à profit, ce fut
+certainement celui-là, et il fallait beaucoup de bonne volonté pour y
+parvenir; car en général, alors, les capitaines et les officiers ayant
+été improvisés pour remplacer la presque totalité de ceux de la marine
+de Louis XVI, qui avaient émigré, ils avaient fort peu d'instruction,
+et, jaloux de nos examens et de nos dispositions, ils faisaient tout
+au monde pour entraver notre désir de nous instruire. On voyait alors
+un étrange spectacle: les matelots obéissaient avec répugnance à ceux
+de ces officiers qui sortaient de leurs rangs, et dont, pour la
+plupart, l'incapacité ou le manque d'éducation étaient notoires et
+plus d'une fois, nous, jeunes gens, nous étions appelés à faire
+respecter ces officiers, qui comptaient de longues années de mer. Par
+amour pour la discipline, nous nous vengions ainsi des mauvais
+traitements qu'en d'autres circonstances ils nous faisaient endurer.</p>
+
+<p>Jusqu'alors on avait vu les élèves se tutoyer, et, depuis <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> le
+retour de l'ordre, cet usage fraternel s'est rétabli; mais, comme
+alors la République en faisait pour ainsi dire une obligation,
+l'opposition si naturelle à la jeunesse se fit une loi du contraire;
+et j'ai entendu, un jour, un de mes camarades dire à un autre aspirant
+qui le tutoyait: «Gardez, je vous prie, votre tutoiement pour ceux qui
+ont gardé les cochons avec vous.»</p>
+
+<p>Un excellent camarade, nommé Augier<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, dont je fis la connaissance à
+bord du <i>Jean-Bart</i>, s'y établit mon mentor. Il avait beaucoup
+d'instruction; il était bon marin, et il ne m'abandonna pas un
+instant. Par lui, tout m'était montré, indiqué, expliqué; nous étions
+partout, en haut et en bas, dans la cale ou les entreponts, ainsi que
+sur le gréement, et, grâce à lui, l'officier de quart en second, à qui
+j'étais attaché, venant à être malade vers la fin de la campagne, je
+pris le porte-voix avec assurance, et je fus en état de le remplacer.
+L'affectueux Augier me surveillait, m'écoutait, m'applaudissait
+ensuite, ou me redressait... c'était, certainement, plus qu'un ami; un
+père n'aurait pas mieux fait, et il n'avait pas vingt ans! Plus tard,
+j'ai appris sa mort, par suite d'un duel que sa prudence ne sut pas
+éviter; il était alors lieutenant de vaisseau. Je lui devais des
+larmes sincères; elles ne lui ont pas manqué, et, en ce moment, mes
+yeux se mouillent encore à son précieux souvenir.</p>
+
+<p>Comment, en effet, ne pas penser avec attendrissement à tant
+d'obligeance, à tant d'amitié; et, avec cela, que de noblesse, que de
+courage, que de sang-froid, que d'instruction!</p>
+
+<p>Un jour<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, nous étions sur les barres de perroquet, c'est-à-dire
+presque au haut de la mâture; là, le digne Augier <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> me montrait
+les vaisseaux des deux nations<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, entourés de leurs innombrables
+frégates, corvettes ou avisos; il me faisait remarquer ceux qui
+savaient tenir leur poste dans l'ordre prescrit; et, déroulant devant
+moi ses connaissances en tactique navale, il m'enseignait par quelles
+man&oelig;uvres pouvaient s'exécuter diverses évolutions; la mer était
+pleine de majesté, le vent assez fort, le temps couvert; et nous,
+accrochés à un simple cordage et dominant ce spectacle, nous
+continuions à deviser, lorsqu'un rayon de soleil vint encore embellir
+la scène. Augier se sent alors saisi d'un saint enthousiasme, et il
+déclame avec énergie l'admirable passage du poème des Jeux séculaires,
+où Horace fait de nobles v&oelig;ux pour que l'astre du jour ne puisse
+jamais éclairer rien de plus grand que sa patrie: aux mots: <i>Dii
+probos mores docili juventu</i>, je l'interrompis en lui disant que le
+poète aurait encore dû souhaiter à la jeunesse romaine des amis tels
+que lui. «Les bons amis, répondit Augier, ne manquent jamais à ceux
+qui savent les mériter.»</p>
+
+<p>Je ne restai pas longtemps à bord du <i>Jean-Bart</i>. Le commandant de ce
+vaisseau s'appelait M. Mayne; c'était un homme inquiet, violent,
+tyrannique, brutal, arbitraire, et qui, pourtant, avait de grandes
+prétentions au républicanisme. Ce même homme a dit, depuis, sous le
+règne de l'empereur, en gourmandant les officiers de son bord:
+«Personne ici n'a de dévouement; personne ne sait servir Napoléon
+comme moi.»</p>
+
+<p>C'était surtout pour les aspirants, qu'il appelait des aristocrates,
+qu'il réservait ses colères; les punitions, aussi souvent injustes,
+peut-être, que méritées, pleuvaient sur eux. Vint un jour où il m'en
+infligea une que les règlements n'autorisaient pas. Je fus enchanté de
+l'occasion, et je résistai formellement. Il s'agissait d'aller passer
+trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. Le commandant
+<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> eut donc beau ordonner, tempêter, jurer; tout fut inutile.
+Quand je vis qu'il luttait d'entêtement, je sentis mes avantages, et
+je redoublai de calme dans mes refus; il appela, cependant, la garde,
+et dit qu'il allait me faire hisser dans la hune; je répondis que je
+le croyais trop bon républicain pour penser qu'il continuât ainsi à
+enfreindre ses pouvoirs; qu'au surplus je ne résisterais pas à la
+force, mais que, s'il ne me faisait pas attacher dans la hune, j'en
+descendrais aussitôt. Alors, sans me déconcerter, je détachai mon
+sabre pour confirmer que je ne me défendrais pas, et me mettant à
+cheval sur un canon voisin, j'ajoutai qu'il pouvait me faire hisser,
+s'il le jugeait possible. Il ne l'osa point.</p>
+
+<p>Après mille phrases aussi incohérentes que passionnées, il se retira
+dans sa chambre, disant qu'il me donnait cinq minutes de réflexion, et
+qu'à son retour il me ferait hisser si j'étais encore en bas. Le
+vaisseau était dans une agitation extrême; l'officier de quart, M.
+Granger, était un brave homme de soixante ans qui m'engageait, les
+larmes aux yeux, à obéir.</p>
+
+<p>À l'aspect de ces larmes, je sentis mon courage chanceler; mais,
+revenant à moi, je refusai encore. Il se rendit alors chez le
+commandant, et, revenant bientôt avec un visage triomphant: «J'ai pris
+sur moi, s'écria-t-il, de dire que vous étiez monté, et j'ai obtenu
+votre grâce...; allez remercier le commandant.» Je compris que c'était
+un arrangement convenu; je ne voulus pas m'y prêter, et je continuais
+à rester sur mon canon, quand le sage Augier s'approchant de moi, me
+dit: «Vous avez été admirable; vous nous avez vengés de six mois
+d'oppression; mais l'ennemi est à bas, et vous n'abuserez pas de votre
+victoire en persistant à le narguer sur le pont; allons, venez au
+poste; il nous tarde à tous de vous complimenter et de vous
+remercier.» Nul ne s'opposa à ce que je suivisse Augier; et ainsi se
+termina cette scène, où le commandant aurait sauvé les apparences,
+ainsi que sa dignité, s'il <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> m'avait dit avec modération que je
+méritais quinze jours d'arrêts, qu'il avait cru me rendre service en
+commuant cette punition; mais que, puisque la chose ne me convenait
+pas, il en revenait aux arrêts, et m'enjoignait d'y rester jusqu'à
+nouvel ordre.</p>
+
+<p>Cette aventure fut l'objet des entretiens de toute la rade. D'un autre
+côté je la racontai à M. de Bonnefoux. Il en fut désolé, car il savait
+que <i>le Jean-Bart</i> n'avait pas de mission prochaine, et il était sur
+le point de me faire changer de bâtiment. Il ajouta qu'il ne le
+pouvait plus de quelque temps, parce qu'il ne devait pas paraître
+prendre parti pour le subordonné contre le chef. Cependant ma présence
+était, convenablement, devenue si impossible sur le vaisseau que,
+quinze jours après, je passai sur la corvette <i>la Société populaire</i>,
+tout simplement nommée, dès lors même, <i>la Société</i>, tant on était
+déjà fatigué, en France, des mots pompeux à l'aide desquels tant de
+gens avaient été séduits, et tant de crimes commis. Cette corvette
+devait partir sous peu pour escorter les convois le long de la côte
+jusqu'à Nantes: c'était la même mission que celle de <i>la Fouine</i>; mais
+<i>la Société</i> était beaucoup plus grande, plus fortement armée que le
+lougre, et elle avait plusieurs autres navires de guerre pour
+coopérateurs.</p>
+
+<p>Dans cette navigation, je pris une connaissance détaillée de la
+plupart de nos petits ports du golfe de Gascogne, et j'avais un
+commandant bien différent de celui du <i>Jean-Bart</i>. Augier me manquait
+beaucoup; cependant un jeune officier de santé de beaucoup de mérite
+et d'une société fort agréable, appelé Cosmao<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, s'y lia avec moi,
+et adoucit un peu mes regrets. Je restai plusieurs mois sur cette
+corvette; mais il ne s'y passa que deux événements <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> dignes
+d'être relatés; le premier fut la rencontre inopinée d'une roche, sur
+laquelle, par un temps de brume, nous fûmes sur le point de nous
+briser; la man&oelig;uvre prompte, l'accent du commandement de l'officier
+de quart purent seuls nous dégager. Chacun à bord, lui excepté,
+croyait le bâtiment perdu; et l'on frissonnait encore de terreur,
+tandis que le hideux remous de la roche paraissait fuir la poupe de la
+corvette, naguère enveloppée et attirée par lui vers les profondeurs
+de l'abîme. Le danger passé, je descendis, et j'allai trouver Cosmao
+qui était couché dans son cadre: «Quoi, vous dormez? lui dis-je».
+«Non, me répondit-il, j'ai tout entendu, et j'allais me lever; mais je
+vous aurais embarrassé, et je me suis remis sur le côté droit pour me
+noyer plus à mon aise; c'est la position où je dors habituellement.»
+Dans l'officier de quart j'avais admiré l'homme de c&oelig;ur, de tête et
+de talent; dans l'officier de santé, j'admirai le philosophe, l'homme
+résigné! l'un et l'autre avaient à peine vingt ans; et que d'hommes
+supérieurs de cinquante n'en feraient pas autant; mais il n'est rien
+de tel pour former la jeunesse que la guerre et les révolutions!
+Cosmao est un ami que je n'ai pas revu depuis <i>la Société</i>!</p>
+
+<p>Le second événement fut l'attaque du convoi par deux frégates
+anglaises. Nos navires marchands furent mis à l'ancre entre la terre
+et les bâtiments de guerre, qui s'embossèrent pour prêter côté, et
+pour combattre les frégates. Celles-ci s'approchèrent; nous tirâmes
+dessus, et comme la corvette portait du 24, nous les atteignîmes de
+loin; ce gros calibre fut, sans doute, ce qui fit changer leur
+résolution; car elles prirent le large, et se contentèrent de nous
+observer; mais nous appareillâmes pendant la nuit et, au point du
+jour, nous gagnâmes le petit port de Benodet<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Dans ce trajet, le
+commandant <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> pensa que nous serions peut-être attaqués par les
+embarcations armées des frégates, à l'effet d'essayer de couper ou
+d'enlever quelque traîneur du convoi; aussi nous passâmes la nuit dans
+la plus grande vigilance et armés jusqu'aux dents. Toutefois il n'en
+fut rien; et mon espoir fut encore déçu, d'ajouter à l'expérience que
+me donnaient mes voyages, le haut enseignement d'une mêlée ou d'un
+combat.</p>
+
+<p>Lors d'une de nos relâches à Brest, M. de Bonnefoux me fit passer sur
+le vaisseau <i>le Dix-Août</i><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, qui devait faire campagne, et qui était
+commandé par M. Bergeret<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, jeune capitaine de vaisseau de trente
+ans, renommé pour sa belle défense de la frégate <i>la Virginie</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>;
+aujourd'hui vice-amiral, préfet maritime à Brest<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, et qui possédait
+tout ce qu'il faut pour conduire, diriger, former, enthousiasmer la
+jeunesse. Augier était parvenu à quitter le <i>Jean-Bart</i> et il allait
+partir dans une autre direction; ainsi il était encore à Brest, et
+j'eus le bonheur de recevoir ses adieux; <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> il me fit promettre
+de ne prendre aucun moment de repos que je ne fusse enseigne de
+vaisseau, et, jusqu'à ce moment, de ne me permettre aucune
+distraction, pas seulement celle de la lecture d'un roman ou d'un
+ouvrage d'agrément; il voulut enfin que tous mes moments, toutes mes
+facultés fussent, sans exception, pour l'étude et pour la navigation.
+Je promis tout; je tins tout.</p>
+
+<p>Cependant les ordres du <i>Dix-Août</i> furent changés; ses courses se
+bornèrent à quelques promenades dans l'Iroise<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, à Bertheaume<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>, à
+Camaret<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>, lieux voisins de Brest, et où le commandant Bergeret
+exerçait son équipage avec l'actif entraînement qu'il savait si bien
+inspirer. Qu'il y avait loin de là au commandant du <i>Jean-Bart</i>, et
+que j'étais heureux d'en pouvoir faire la comparaison! J'étais content
+de tout; je l'étais des autres; je l'étais de moi; et quand je venais
+à penser qu'un an s'était à peine écoulé depuis que j'étais un enfant,
+un petit polisson, puis un novice, puis un écolier, je me sentais
+comme émerveillé. Je correspondais, d'ailleurs, fort exactement avec
+mon père, avec ma s&oelig;ur; et quand <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> ce n'eût été ma
+conscience, leurs lettres m'auraient amplement récompensé de mes
+fatigues, de mes travaux.</p>
+
+<p>Il y avait à bord du vaisseau le <i>Dix-Août</i> huit aspirants de la
+Marine, avec quatre desquels je me liai étroitement, et dont je vais
+te parler pour te donner quelques idées sur la destinée de la quantité
+de jeunes gens qui se lancent annuellement dans la carrière du service
+militaire. Tu y verras peut-être aussi l'influence que leur conduite
+particulière peut avoir sur cette destinée.</p>
+
+<p>Deux d'entre eux, Moreau et Verbois, étaient, comme moi, de la 1<sup>re</sup>
+classe. Moreau<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>, né à Saint-Domingue, ex-élève très distingué de
+l'École polytechnique avait un jour rêvé, devant une gravure des
+boulevards, une nouvelle révolution dans sa patrie, son retour sous la
+domination de la France, le rétablissement de sa fortune, et le
+paiement de la dette de sa reconnaissance envers une famille généreuse
+qui l'avait fait élever, à peu près et avec non moins de succès qu'il
+était advenu, quelques années auparavant, à l'illustre d'Alembert. Son
+exaltation fut si forte qu'il s'évanouit sur le pavé. On le porta dans
+une maison voisine; il n'en sortit que pour renoncer au poste de
+répétiteur de l'École polytechnique, aller s'embarquer et passer son
+examen pour la Marine. Il avait été recommandé au commandant Bergeret,
+et celui-ci avait reçu ce brillant sujet, comme peu d'hommes au
+pouvoir savent accueillir un jeune homme de grande espérance. La
+taille élevée de Moreau, le caractère sévère de sa figure, son costume
+original, son organe pénétrant, sa parole incisive, l'impétuosité de
+ses mouvements, le ton d'autorité de son regard, tout en faisait un
+être à part, tout révélait qu'il n'y avait rien au-dessus de son
+ambition. Je crois être l'aspirant du <i>Dix-Août</i> qu'il a préféré, mais
+je ne dis pas aimé, car la nature ne donne pas tout <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> à la
+fois; et, malheureusement pour ceux dont la tête est si supérieurement
+organisée, le c&oelig;ur est ordinairement froid et subordonné aux
+volontés de l'esprit.</p>
+
+<p>Verbois était aussi un excellent sujet<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. S'il avait infiniment
+moins de moyens ou d'instruction que Moreau, il avait pourtant fait
+ses études avec distinction; et il avait le caractère si aimant qu'on
+était naturellement attiré vers lui, vers ses manières affectueuses,
+et qu'on ne pouvait le connaître sans lui vouer son amitié.</p>
+
+<p>Venaient ensuite, par rang de grade et d'âge, Hugon et Saint-Brice;
+Hugon<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a> avait quelque chose de Moreau, beaucoup de Verbois, mais
+par-dessus tout un sang-froid admirable, toute l'activité possible,
+une persévérance à toute épreuve, une audace dans le danger que rien
+ne pouvait arrêter, et, avec cela, une gaieté charmante, très
+convenablement assaisonnée de malice et de bonté. J'ai longtemps
+navigué avec lui; je lui ai toujours dit que la Marine n'aurait jamais
+de meilleur officier que lui, et je ne me suis pas trompé; il l'a
+prouvé partout, particulièrement à Navarin<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>, à Alger<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a> et à
+Lisbonne<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. Il est aujourd'hui contre-amiral<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>, et, pour moi,
+c'est toujours un frère.</p>
+
+<p>Quant à Saint-Brice, c'était l'amabilité personnifiée; <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> mais
+il avait tous les penchants vicieux, tous les goûts absurdes de la
+jeunesse, quand elle est trop livrée à elle-même, et une horreur innée
+pour le travail ou l'étude. Jamais mémoire ne fut plus heureuse,
+esprit plus vif, intelligence plus parfaite! Que d'avenir il y avait
+dans ce jeune homme, s'il avait pu se soumettre à une vie régulière et
+appliquée! mais cette faiblesse de ne pouvoir résister à aucun de ses
+désirs le portait à mille désordres. Quelquefois il nous entraînait
+nous-mêmes; mais jamais nous ne pouvions le ramener à nous. Enfin,
+jeune encore, il est mort victime de ses excès.</p>
+
+<p>Tels étaient les plus remarquables des camarades que j'avais sur <i>le
+Dix-Août</i>, et nous nous serrions fortement les uns contre les autres
+pour résister aux tribulations que nous avions à supporter de la
+plupart des officiers du temps, et à l'injustice, à l'insouciance du
+Gouvernement d'alors. Les équipages étaient à peine vêtus, à peine
+nourris; les vivres étaient de qualité inférieure, les bâtiments mal
+tenus; on ne payait enfin ni traitement de table, ni solde, à tel
+point qu'il a existé des vaisseaux où les aspirants n'avaient qu'une
+capote pour eux tous; c'était celui de quart ou de corvée qui en avait
+la jouissance momentanée. À cet âge, on supporte tous ces désagréments
+assez bien. Mais les matelots, qui sont souvent mariés et dont les
+familles mouraient de faim, ne le prenaient pas aussi
+philosophiquement; or ceci augmentait encore la difficulté de notre
+position. Par la suite, l'empereur mit ordre à tout cela, et il fit
+même remettre une partie de l'arriéré; quant au reste, il n'a jamais
+été restitué, et aujourd'hui il y a prescription. Ces sommes n'ont pas
+été perdues pour tout le monde. Gardez-les, vous qui les avez; mais,
+en grâce, n'y revenez pas, et laissez-nous en paix.</p>
+
+<p>Cependant M. de Bonnefoux me fit appeler un jour et me dit que le
+général Bernadotte (aujourd'hui roi de Suède), en mission à Brest, et
+qui logeait dans son hôtel, avait perdu un jeune aide de camp, qu'il
+l'avait prié de <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> lui désigner un officier pour le remplacer,
+et il ajouta: «Vous pouvez être cet officier, car il est facile, en ce
+moment, de passer de la Marine dans l'infanterie. Si vous acceptez,
+vous serez capitaine à vingt ans, colonel probablement à vingt-cinq;
+et si la guerre dure et que vous surviviez à vos camarades, vous
+pourrez, en vous distinguant, être général à trente. Je vous donne
+vingt-quatre heures pour vous décider.» Je sentais bien que, sous le
+rapport de l'avancement, il y avait avantage, comme il y en aura
+toujours à servir dans le corps le plus nombreux, le plus utile au
+pays; je comprenais qu'en France ce corps était l'infanterie; je
+voyais bien clairement que, dans cette arme, où les droits de
+l'ancienneté, d'accord avec la justice, portent au grade d'officier
+une grande quantité de sergents-majors et de sergents, ceux-ci
+n'avancent guère plus ensuite qu'à leur tour, tandis que le choix se
+porte naturellement toujours sur ceux qui ont fait des études, qui
+proviennent des Écoles et qui paraissent presqu'exclusivement
+destinés, par la force des choses, à devenir officiers supérieurs; il
+était clair pour moi que, dans la Marine ou dans les autres corps
+spéciaux, tous les officiers étant instruits, tous avaient les mêmes
+chances d'avancement au choix; enfin je connaissais l'éclat des
+services du général Bernadotte; mais je réfléchis, d'un autre côté,
+que, parent de M. de Bonnefoux, qui, par des embarquements de choix,
+me mettrait en évidence, et décidé à bien travailler, à beaucoup
+naviguer, je pourrais faire d'assez grands pas dans ma carrière;
+songeant, par-dessus tout, au chagrin de quitter ce digne parent, mes
+bons camarades et des travaux vivement poursuivis, je me décidai et je
+refusai. À quoi tient une existence? qui peut dire à présent où je
+serais? mais peu importe, sans doute, car je ne me trouverais pas, en
+ce moment, plus heureux que je ne le suis.</p>
+
+<p>J'eus, bientôt après, un assaut du même genre à soutenir. Le Ministre,
+ayant ordonné une mission scientifique <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> sur les côtes de la
+Nouvelle-Hollande<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a> et ayant obtenu des passeports de paix pour les
+deux bâtiments qui devaient en être chargés, avait désigné, parmi les
+aspirants de l'expédition, Moreau, à cause de son instruction
+supérieure, et moi, pour mon brillant examen. Toutefois l'option était
+laissée à chacun. Moreau accepta sans balancer, car il n'avait pas
+encore navigué, et il brûlait de s'exercer, de commander, et d'arriver
+à un grade assez élevé pour pouvoir, un jour, diriger ses talents, son
+influence et son bras vers le but éternel de ses volontés: une
+révolution nouvelle dans sa patrie, dont il était incessamment
+préoccupé. M. de Bonnefoux lui remit son ordre d'embarquement, en chef
+qui estimait un si noble jeune homme; et, avec une grâce infinie, il y
+ajouta le don d'un instrument nautique appelé sextant, qui l'avait
+accompagné dans toutes ses campagnes. L'ardent Moreau partit donc et
+revint de cette longue campagne, marin consommé, bientôt enseigne de
+vaisseau<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, bientôt lieutenant de vaisseau, et chacun applaudissait.
+Malheureusement une balle vint l'atteindre sur <i>la Piémontaise</i>, où il
+était commandant en second. Balle funeste, mais qui inspira une
+résolution sublime! Moreau prévoit que sa frégate succombera dans le
+combat inégal qu'elle soutient; il sent que sa blessure brise sa
+carrière... Lui, prisonnier, lui, arrêté dans ses vastes projets; lui,
+voir l'Anglais triomphant commander à sa place; lui, mourir peut-être
+lentement de sa blessure, non, ce n'est pas possible!... Plutôt mille
+fois une mort immédiate!.. Il appelle donc un matelot dévoué, et,
+recueillant ses forces pour dominer, de la voix, le bruit de
+l'artillerie, il lui ordonne de le jeter à la mer. Le matelot recule
+épouvanté, et veut le faire porter au poste <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> des blessés; mais
+l'ordre est réitéré; et tel était l'ascendant de ce caractère vraiment
+surhumain que le matelot s'approche, détourne les yeux, et, avec une
+pieuse résignation, il obéit. «Merci, dit Moreau, vous êtes un
+véritable ami...»</p>
+
+<p>Après avoir raconté cette catastrophe, il me reste à peine assez de
+mémoire, assez de force, pour dire que la mission à laquelle le
+Ministre me rattachait, étant une mission de paix, je ne voulus pas en
+faire partie, quoique le grade d'enseigne de vaisseau fût certain pour
+moi, à une époque rapprochée, et, malgré le lustre que de telles
+campagnes font rejaillir, toute la vie, sur un officier; mais je ne
+croyais pas convenable de devenir enseigne, en temps de guerre, sans
+avoir vu le feu; je préférai donc en chercher les occasions, et cette
+considération me décida.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis nommé second du cutter le <i>Poisson-Volant</i>,
+ puis je reviens sur <i>le Dix-Août</i>.&mdash;Ce vaisseau est désigné pour
+ faire partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de
+ porter des secours à l'armée française d'Égypte.&mdash;L'escadre part
+ de Brest.&mdash;Prise d'une corvette anglaise en vue de
+ Gibraltar.&mdash;Les indiscrétions de son équipage.&mdash;Le surlendemain,
+ <i>le Jean-Bart</i> et <i>le Dix-Août</i>, capturent la frégate <i>Success</i>,
+ qui ne se défend pas.&mdash;Chasse appuyée par <i>le Dix-Août</i> au cutter
+ <i>Sprightly</i>.&mdash;Je suis chargé de l'amariner.&mdash;L'amiral change
+ brusquement de route et rentre à Toulon.&mdash;Le commandant Bergeret
+ quitte le commandement du <i>Dix-Août</i>; il est remplacé par M. Le
+ Goüardun.&mdash;Mécontentement du premier Consul.&mdash;Ordre de partir
+ sans retard.&mdash;L'escadre met à la voile.&mdash;Abordage du <i>Dix-Août</i>
+ et du <i>Formidable</i>, dans le sud de la Sardaigne.&mdash;Graves
+ avaries.&mdash;Relâche à Toulon.&mdash;L'amiral reçoit l'ordre de
+ participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des
+ forts.&mdash;Assaut.&mdash;Je commande un canot de débarquement.&mdash;Soldat
+ tué par le vent d'un boulet.&mdash;Prise de l'île d'Elbe.&mdash;L'amiral
+ Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne.&mdash;Il fait
+ passer ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et
+ renvoie les trois autres sous le commandement du contre-amiral
+ Linois.&mdash;Le moral des équipages et des troupes.&mdash;Le premier
+ Consul accusé d'hypocrisie.&mdash;Digression sur le duel.&mdash;L'escadre
+ passe le détroit de Messine, et arrive promptement en vue de
+ l'Égypte.&mdash;À la surprise générale, l'amiral ordonne de mouiller
+ et de se préparer à débarquer à 25 lieues
+ d'Alexandrie.&mdash;Apparition de deux bâtiments anglais au coucher du
+ soleil.&mdash;L'escadre appareille la nuit.&mdash;Un mois de navigation
+ périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans
+ l'Archipel.&mdash;Retour sur la côte d'Afrique, mais devant
+ Derne.&mdash;Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des
+ officiers.&mdash;Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de
+ débarquement.&mdash;À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de
+ rentrer à bord.&mdash;Fin de nos singulières tentatives de secours à
+ l'armée d'Égypte.&mdash;Retour à Toulon.&mdash;Souffrance des équipages et
+ des troupes.&mdash;La soif.&mdash;Rencontre à quelques lieues de Goze, du
+ vaisseau de ligne de 74, <i>Swiftsure</i>.&mdash;Combat victorieux du
+ <i>Dix-Août</i> contre le <i>Swiftsure</i>.&mdash;Pendant le combat, je suis de
+ service sur le pont, auprès du commandant.&mdash;Mission dans la
+ batterie basse.&mdash;Le porte-voix du commandant Le Goüardun.&mdash;Le
+ point de la voile du grand hunier.&mdash;Paroles que m'adresse le
+ commandant.&mdash;Capture du <i>Mohawk</i>.&mdash;Arrivée à Toulon.&mdash;Grave
+ épidémie à bord de l'escadre et longue quarantaine.&mdash;La
+ dysenterie enlève en deux heures de temps mon camarade Verbois
+ couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.&mdash;Je le regrette
+ profondément.&mdash;Fin de la quarantaine de soixante-quinze
+ jours.&mdash;Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade
+ d'enseigne de vaisseau.&mdash;Histoire de l'aspirant <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> Jérôme
+ Bonaparte, embarqué sur <i>l'Indivisible</i>.&mdash;Les relations que
+ j'avais eues avec lui à Brest, chez M<sup>me</sup> de Caffarelli.&mdash;Après
+ la campagne, il veut m'emmener à Paris.&mdash;Notre camarade, M. de
+ Meyronnet, aspirant à bord de <i>l'Indivisible</i>, futur
+ grand-maréchal du Palais du roi de Wesphalie.&mdash;Paix
+ d'Amiens.&mdash;<i>Le Dix-Août</i> part de Toulon pour se rendre à
+ Saint-Domingue.&mdash;Tempête dans la Méditerranée.&mdash;Naufrage sous
+ Oran, d'un vaisseau de la même division, <i>le Banel</i>.&mdash;Court
+ séjour à Saint-Domingue.&mdash;Retour en France.&mdash;À mon arrivée à
+ Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de
+ vaisseau.&mdash;Commencement de scorbut.&mdash;Histoire de mon ancien
+ camarade Sorbet.&mdash;Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à
+ Béziers.&mdash;L'érudition de M. de La Capelière.&mdash;Je retourne à
+ Brest, accompagné de mon frère, âgé de quatorze ans, qui se
+ destine, lui aussi à la marine.</p>
+
+<p>Les campagnes de Bertheaume étaient trop insignifiantes pour que M. de
+Bonnefoux me les laissât faire longtemps; il me fit donc passer sur le
+cutter <i>le Poisson-Volant</i>, destiné à protéger nos convois dans la
+Manche, et il m'y embarqua comme commandant en second. Je craignis,
+d'abord, d'être embarrassé de tant d'autorité; mais tout allait assez
+bien, lorsque sept vaisseaux furent désignés par le consul Bonaparte
+pour aller porter des secours à l'armée qu'il avait abandonnée en
+Égypte. <i>Le Dix-Août</i> étant un de ses vaisseaux, j'y retournai avec
+empressement. J'y retrouvai mes anciens camarades, moins Moreau, mais
+plus Louin et Desbois, deux très bons jeunes gens de La Guerche<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.
+Louin se retira du service, à la paix d'Amiens. Desbois a péri dans
+ses navigations, victime du climat des colonies; tu vois que la mort a
+terriblement moissonné dans nos rangs.</p>
+
+<p>Cette armée d'Égypte était dans un état déplorable. Kléber, qui en
+avait pris le commandement après le départ de Bonaparte, avait été
+assassiné. Menou, qui l'avait remplacé, n'avait pas ce qu'il fallait
+pour remonter le moral d'hommes courroucés de l'abandon de leur
+premier général; et les généraux en sous-ordre, consternés de la mort
+de Kléber, ne pouvaient s'accorder ni entre eux, ni avec Menou, et ils
+revenaient en France dès qu'ils <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> le pouvaient. Les vivres, les
+vêtements, les armes, les munitions, tout manquait, en Égypte, à nos
+soldats; le pays était en hostilité permanente; les ports étaient
+bloqués par des vaisseaux anglais; enfin, une armée de cette nation,
+débarquée sur le sol africain, faisait cause commune avec le pays.</p>
+
+<p>Dans cet état, sept vaisseaux portant 3.000 hommes de troupes étaient
+bien peu de chose; aussi crut-on que le Consul voulait, seulement,
+paraître se rappeler ses compagnons d'armes. Ces vaisseaux étaient
+commandés par le contre-amiral Ganteaume<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> montant <i>l'Indivisible</i>,
+et ayant sous ses ordres le contre-amiral Linois<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, montant <i>le
+Formidable</i>, de 80 canons comme <i>l'Indivisible</i><a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.</p>
+
+<p>Sous Gibraltar, nous fûmes aperçus par des navires garde-côtes
+anglais. Dès le lendemain, au point du jour, une corvette anglaise se
+trouva à portée de canon de notre escadre. Elle ne résista pas et fut
+prise. Quelques indiscrétions nous firent savoir qu'à notre apparition
+le commandant de Gibraltar avait expédié ce bâtiment et deux autres
+qui étaient prêts, pour porter, dans toute la Méditerranée, la
+nouvelle de notre présence dans cette mer. Les deux autres bâtiments
+étaient la frégate <i>Success</i> et le cutter <i>Sprightly</i>. Admirons,
+toutefois, notre heureuse étoile. Le surlendemain, nous rencontrâmes
+la <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> frégate que, malgré sa marche distinguée, <i>le Jean-Bart</i>
+et <i>le Dix-Août</i> atteignirent et réduisirent promptement; car elle ne
+se défendit en aucune manière; et, peu après, <i>le Dix-Août</i> aperçut et
+chassa le cutter.</p>
+
+<p>D'abord il nous gagna et sembla devoir nous échapper. Le commandant
+Bergeret prévit que le temps faiblirait dans la soirée, qu'alors <i>le
+Sprightly</i> serait en calme, tandis que nos voiles hautes, beaucoup
+plus élevées que les siennes, porteraient encore. Il persista donc, et
+il fit bien, puisque, avant la nuit, ce bâtiment était à nous. J'y fus
+envoyé pour l'amariner; mais, comme l'amiral ne voulut pas l'adjoindre
+à son escadre, il l'expédia pour Malaga; ainsi je n'en gardai pas le
+commandement; ce fut un chef de timonerie qui fut chargé de cette
+mission de quelques heures.</p>
+
+<p>Qui n'aurait cru, d'après cela, que nous allions continuer notre route
+avec diligence et sécurité? Il n'en fut pas ainsi: trois voiles furent
+vues, un soir, qui ne furent ni chassées ni reconnues, et que nous ne
+revîmes pas le lendemain. Leur aspect fit changer les projets de
+l'amiral, qui prit, aussitôt, la direction de Toulon, où il
+arriva<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>, et où il fut abandonné par deux capitaines, étonnés sans
+doute de cette rentrée. M. Bergeret était l'un d'eux. Quel vide il
+nous laissa et comme je le regrettai! Toutefois il fut remplacé par M.
+le Goüardun<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, homme du monde, peu marin, mais très brave, très
+poli, très spirituel. Avant de quitter définitivement son bord, le
+commandant Bergeret nous fit appeler, Hugon et moi, pour nous
+embrasser et nous faire un cadeau d'adieu. Le mien fut le hamac de
+matelot dans lequel le commandant Bergeret couchait habituellement et
+quelques Essais sur la tactique navale, qu'il avait écrits pendant la
+campagne de Bruix.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Par l'un, il semblait me dire qu'un marin ne devait jamais
+être assez bien couché pour que la vigilance lui fût difficile; et,
+par son manuscrit, que, quels que fussent les devoirs que l'on eût à
+remplir, il fallait disposer l'emploi de son temps, de manière à
+pouvoir toujours donner quelques moments à l'étude. Excellentes
+leçons, et que je n'ai point oubliées; heureux de les avoir reçues
+d'un tel chef!</p>
+
+<p>Bonaparte se montra mécontent de notre relâche, et il fallut partir
+presqu'aussitôt<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. Nous naviguions, à dix heures du soir, dans le
+sud de la Sardaigne; je travaillais, à la lueur du fanal de <i>la
+Sainte-Barbe</i>, à quelques calculs nautiques avec Hugon, lorsqu'au
+milieu d'une violente secousse, un bruit effroyable se fit entendre:
+«Du canon», me dit Hugon; «Oui», lui répondis-je, «ou bien un
+abordage»; et déjà nous étions sur le pont. Quel spectacle! <i>le
+Formidable</i> et nous, nous nous étions abordés, fort maladroitement, à
+ce qu'il paraît. Nous avions perdu le mât de beaupré, et <i>le
+Formidable</i> celui d'artimon. Dans la nuit, le vent fraîchit; il nous
+portait droit sur les côtes de la Barbarie; mais heureusement qu'au
+point du jour il changea. La nuit fut bien pénible; la pluie entravait
+nos travaux et nous faisait beaucoup souffrir. Pour ma part, j'y
+contractai un rhumatisme au bras droit, qui ne s'est dissipé que
+pendant mes longues campagnes subséquentes des pays chauds de l'Inde.</p>
+
+<p>Aujourd'hui de telles avaries se répareraient à la mer; alors nous
+étions moins expérimentés, surtout plus mal approvisionnés; nous
+rentrâmes donc à Toulon pour nous remettre en état.</p>
+
+<p>Même mécontentement du Consul, qui nous fit repartir avec ordre de
+prêter, en passant, notre secours aux troupes qui attaquaient l'île
+d'Elbe et ses forts; nous nous y rendîmes, en effet, et tous les soirs
+nos vaisseaux <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> défilaient, mettaient en panne devant ces forts
+et les canonnaient; ceux-ci ripostaient; mais c'était plus de bruit
+que d'effet, et il en résultait peu de dommage. L'assaut fut enfin
+résolu; l'amiral envoya un renfort de troupes, et je commandais un
+canot de débarquement. En passant sous un fort, son feu se dirige sur
+nous; un de nos soldats se lève entre les bancs des rameurs, et le
+voilà qui gesticule, menace l'ennemi, crie et s'agite. Ses mouvements
+gênent le jeu des avirons, et je lui donne ordre de s'asseoir; il fait
+semblant de ne pas m'entendre; je me lève à mon tour; je vais à lui,
+et, j'allais le prendre au collet, lorsqu'une volée très bien nourrie
+passe au-dessus du canot; le soldat, alors, s'abaisse, et il paraît se
+coucher au fond de l'embarcation. Le pauvre homme! nous vîmes, en
+débarquant, qu'il ne s'était pas couché de peur... il était mort, et
+il n'avait pas été atteint. Un boulet était passé entre sa figure et
+mon bras; l'action violente de ce boulet avait opéré sur sa
+respiration, du moins, on le dit ainsi; et il avait cessé de vivre.</p>
+
+<p>L'île d'Elbe devint une conquête de Bonaparte, qui la perdit ensuite,
+et qui, plus tard, y subit un premier exil en face de cette autre île
+où il avait reçu le jour. Quant à nous, reprenant nos troupes, nous
+songeâmes à achever notre mission.</p>
+
+<p>Cependant nous avions beaucoup de malades; nos bâtiments étaient mal
+armés; aussi l'amiral, débarquant ses malades à Livourne, jugea que le
+reste des soldats pourrait se placer sur quatre vaisseaux; il choisit
+les quatre meilleurs voiliers, les pourvut aux dépens des trois
+autres<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>, se dirigea vers le détroit appelé le phare de Messine et
+renvoya trois vaisseaux, sous le commandement de l'amiral Linois qui,
+plus tard, eut avec eux, à Algésiras<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, un <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> très beau
+combat, où il triompha de forces anglaises plus que doubles des
+siennes.</p>
+
+<p>Le moral de nos équipages et de nos passagers était très affecté; on
+allait jusqu'à dire que Bonaparte se souciait fort peu de l'armée
+d'Égypte, qu'il ne voulait faire qu'une démonstration; et, en effet,
+il y avait lieu de le penser: d'abord, à cause de l'insignifiance de
+l'armement et de la singularité de l'avoir expédié de Brest plutôt que
+de Toulon; ensuite, en raison du simple mécontentement du Consul (lui
+qui était si absolu!), du départ toléré de deux bons capitaines, de la
+continuation de confiance accordée à l'amiral Ganteaume, du temps,
+pour ainsi dire perdu devant l'île d'Elbe, enfin du morcellement de
+nos forces. Plus tard cette opinion devint encore plus probable
+lorsque, l'Égypte ayant été conquise par les Anglais, nos soldats
+rendus à la paix d'Amiens furent aussitôt envoyés à Saint-Domingue, où
+le climat, les fatigues et la fièvre jaune les détruisirent presque
+tous. Il en fut de même des soldats de Moreau, qui eut des torts réels
+avec Bonaparte, mais qui fut traité par lui avec une grande dureté.
+Ces soldats avaient conservé un attachement touchant à leur général;
+Napoléon leur fit expier cet attachement aux mêmes lieux où
+succombèrent ceux qui l'avaient accompagné en Égypte, et qui avaient
+murmuré d'y avoir été abandonnés.</p>
+
+<p>Je ne veux certainement pas atténuer les grandes choses que le Consul
+fit à cette époque; mais ce sont ces taches qui, ensuite, l'ont fait
+juger sévèrement par des esprits supérieurs. M<sup>me</sup> de Staël, entre
+autres, dans ses sublimes <i>Considérations sur la Révolution
+française</i>, dit expressément de lui: «Il n'eut pas même cette sagesse
+commune à tout homme au milieu de la vie, quand il voit s'approcher
+les grandes ombres qui doivent bientôt l'envelopper: <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> une
+seule vertu, et c'en était assez pour que toutes les prospérités
+humaines s'arrêtassent sur sa tête; mais l'étincelle divine n'était
+pas dans son c&oelig;ur!» Chateaubriand et l'abbé Delille en ont parlé
+avec la même sévérité.</p>
+
+<p>S'il est une carrière où il soit facile aux chefs de favoriser ceux
+qu'ils veulent avancer, c'est, sans doute, la Marine, car on ne peut
+guère y obtenir de grades qu'en allant à la mer sur des bâtiments de
+choix ayant des missions importantes, et qu'en en changeant à volonté.
+Les sept huitièmes des officiers n'ont pas cette facilité; mais ceux
+qui, tenant aux hommes élevés par leur rang ou par leur crédit,
+peuvent s'en prévaloir, sont presque toujours en évidence, et, tandis
+que les autres luttent péniblement, en cherchant une chance heureuse,
+ceux-là sont, sans cesse, en mesure de la trouver et d'en profiter.
+J'étais, alors, dans les rangs des favorisés, et tu as pu remarquer
+combien M. de Bonnefoux était attentif à me faire participer à ces
+avantages.</p>
+
+<p>De ces nombreux changements de navires j'obtenais encore un résultat
+non moins profitable: celui de me trouver, à chaque instant, en
+rapport avec des hommes nouveaux, avec des chefs différents, avec
+d'autres camarades; or ceux-ci sont une excellente école pour la
+jeunesse. «L'équitation, a dit Plutarque, est ce qu'un prince apprend
+le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas.» Les camarades non
+plus ne flattent pas; souvent même ils sont impitoyables. J'avais eu à
+souffrir des taquineries d'un d'entre eux à bord du <i>Jean-Bart</i>, et il
+fallut absolument une petite affaire, dite d'honneur, pour en finir;
+mais je n'en avais pas moins les genoux en dedans, le dos voûté,
+l'accent gascon; et, partout, je trouvais des rieurs et des mauvais
+plaisants. Enfin j'en pris mon parti: je ripostai, parfois, sur le
+même ton; mais, par-dessus tout, je m'attachai à la résolution de me
+redresser, de me corriger, et c'est ce qu'il y a de mieux à tout âge.
+Ainsi, me faisant une orthopédie à moi, m'assujettissant <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> à
+des lectures lentes, étudiées, écoutant alternativement ou cherchant à
+imiter les personnes qui possédaient une bonne prononciation,
+j'arrivai à être comme tout le monde, et j'évitai, souvent, d'autres
+affaires.</p>
+
+<p>On a beaucoup parlé contre le duel; je crois qu'on ne l'a pas assez
+envisagé sous son vrai point de vue. Quand il devient une sorte de
+profession ou seulement d'habitude, c'est évidemment une infamie;
+mais, sans le duel, beaucoup de choses seraient remises à la force
+brutale. Dans les réunions de jeunes gens, surtout, il n'y aurait,
+sans la ressource d'y pouvoir recourir, que des oppresseurs et des
+opprimés. Par le duel, au contraire, ou rien qu'en montrant à propos
+qu'on ne le craint pas, et, en faisant entrevoir, s'il le faut, qu'on
+est prêt à le proposer, on arrête les taquins, et l'on se fait
+respecter. Je n'avais guère que vingt-cinq ans, lorsqu'un camarade
+avec qui je jouais au reversis, et qui était fort mauvais joueur, se
+laissa aller à me dire des choses assez piquantes; les premières, je
+les laissai passer; les secondes étant plus vives, je vis où nous
+allions être conduits. Alors, loin de répondre sur le même ton, je
+posai les cartes sur la table, et je dis à mon interlocuteur: «Si vous
+voulez que la partie s'achève convenablement, changeons de
+conversation; mais si vous désirez me provoquer ou que je vous
+provoque, expliquez-vous clairement; il vaut beaucoup mieux que ce
+soit avant que les choses soient trop envenimées.» Je vois souvent cet
+ancien ami à Paris, et il m'a récemment avoué qu'il avait eu, en cette
+occasion, la bizarre humeur de m'entraîner à quelque réponse animée,
+pour aller ensuite sur le terrain, mais que mon sang-froid l'avait
+soudain ramené. J'avais, à peu près de même façon, éludé une autre
+affaire avec un officier d'infanterie passager sur un de nos
+bâtiments; et, toutes les fois que je l'ai revu depuis, il m'a
+témoigné une estime infinie; mais revenons à notre escadre.</p>
+
+<p>Après avoir repris la route de notre destination et traversé <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span>
+le détroit de Messine, nous naviguâmes avec la plus grande vigilance.
+Comme c'était la saison des vents du nord-ouest, nous atteignîmes
+promptement les côtes égyptiennes. Nous en étions à vingt-cinq lieues,
+et nous nous attendions à voir, le lendemain, Alexandrie, à en forcer
+même l'entrée (comme récemment, et avec plus de danger, une de nos
+escadres a forcé Lisbonne), si les Anglais et leurs vaisseaux
+voulaient s'opposer au passage; mais, ô surprise! l'amiral ordonne de
+mouiller<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a> et de se préparer à débarquer nos troupes sur cette
+partie de la côte. Quel trajet il aurait resté à faire à nos soldats
+dans les sables, sans eau, presque sans provisions et ayant à
+combattre les indigènes et les détachements anglais qui parcouraient
+le pays! Cependant la mer était trop forte pour songer à un
+débarquement immédiat, et nous attendions le calme, lorsque deux
+bâtiments parurent au coucher du soleil et fort loin. Ce pouvaient
+être des transports destinés à approvisionner les Anglais; ce pouvait
+être encore une avant-garde; l'amiral le jugea ainsi<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, et il
+appareilla dans la nuit.</p>
+
+<p>Avec les vents du nord-ouest, il n'y avait qu'une route possible,
+celle qui tendait vers les côtes de l'Asie-Mineure ou vers l'Archipel
+de Grèce. Nous reconnûmes, en effet, les approches de Rhodes; et,
+louvoyant à grand'peine dans l'Archipel pour doubler Candie et Cérigo
+(Cythère), nous n'y parvînmes qu'après plus d'un mois de périlleuse
+navigation<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Plus que jamais notre mission nous semblait un simulacre;
+cependant l'amiral revint sur la côte d'Afrique, mais, devant
+Derne<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, c'est-à-dire à cent vingt lieues d'Alexandrie. Nouvel ordre
+de débarquement, et plus grande surprise de notre part, en voyant si
+bénévolement exposer, nous disions même, sacrifier nos troupes. On se
+mit en mesure d'exécuter l'ordre: le temps était superbe: nos canots
+partirent chargés d'officiers, de soldats, de munitions. Verbois,
+Hugon et moi, nous en commandions un chacun, et nous marchions de
+front. À cinquante pas du rivage, nous découvrîmes une jetée en
+pierre, construite au bas d'un petit monticule sur lequel
+retentissaient les sons d'une musique sauvage. Depuis notre apparition
+le pays avait appelé ses enfants; les chevaux arabes, sillonnant
+toutes les directions, avaient recruté, rallié tout ce qui, dans les
+environs, pouvait porter les armes; et, prompt comme l'éclair,
+l'essaim qui couvrait le monticule, pressé par la musique qui devenait
+plus animée, poussant des cris barbares, précipitant des coursiers
+renommés pour leur agilité, et agitant, dans les airs, ses armes
+brillantes, ses croissants dorés, ses bannières de mille couleurs,
+arrive à la jetée, met pied à terre, s'agenouille, appuie ses fusils
+sur les pierres et tire une volée très nourrie, mais peu meurtrière.
+L'odeur de la poudre excite nos soldats, et nous continuions à avancer
+avec ardeur, quand Verbois saisit son porte-voix et hèle qu'il vient à
+son tour d'être hélé pour un retour immédiat à bord, signalé par
+l'amiral<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a> à l'officier qui commandait le débarquement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Là finirent nos singulières tentatives de secourir l'armée
+d'Égypte; et nous reprîmes le chemin de Toulon entre la Sicile et la
+côte d'Afrique, bien tristes, bien fatigués, réduits en rations de
+vivres et d'eau, car il fallait continuer à nourrir nos soldats, et
+ayant tant et tant de malades que notre batterie basse en était
+encombrée. Jamais je n'ai autant souffert, surtout de la soif, que
+pendant cette campagne. Une nuit, vers la fin de mon quart, je me
+traînai à quatre pattes, jusqu'à l'extrémité de la cale, où je parvins
+à obtenir d'un calier une ou deux cuillerées d'eau infecte, pour
+lesquelles, pourtant, j'aurais donné tout ce que je possédais. La
+fortune nous devait quelque dédommagement, et elle nous en offrit un à
+quelques lieues de Goze<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, qui avoisine l'île de Malte.</p>
+
+<p>Au point du jour, un vaisseau de ligne anglais fut reconnu à deux
+lieues au vent de l'escadre. <i>L'Indivisible</i> profita de sa marche
+supérieure pour se porter de l'avant à lui, afin de lui couper la
+retraite; <i>le Dix-Août</i> se tint par son travers pour l'empêcher de
+faire vent arrière; et nos deux autres vaisseaux virèrent de bord pour
+s'élever au vent, en cas que l'ennemi cherchât à s'échapper dans cette
+direction.</p>
+
+<p>C'était une bonne disposition; mais ces deux vaisseaux s'éloignèrent
+tellement que l'Anglais, imitant en quelque sorte la ruse de guerre du
+dernier des trois Horaces, laissa porter sur <i>le Dix-Août</i>, espérant
+le dégréer avant que l'amiral l'eût rejoint, pour n'avoir plus affaire
+ensuite qu'avec <i>l'Indivisible</i>. C'est donc nous qui soutînmes le
+choc, et nous le soutînmes dignement; car, avant une demi-heure de
+temps, notre adversaire ne pouvait plus man&oelig;uvrer. <i>L'Indivisible</i>
+avait mis le cap sur nous, et <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> l'amiral nous héla de laisser
+arriver pour qu'il pût prendre notre place. «Non, répondit l'intrépide
+Le Goüardun, plutôt mourir mille fois que de quitter le poste
+d'honneur!» L'amiral n'insista pas, et il man&oelig;uvra pour aller se
+placer sur l'avant du vaisseau anglais. Une ou deux volées de
+<i>l'Indivisible</i> suffirent pour achever de désemparer le vaisseau
+ennemi qui, bientôt, amena son pavillon<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; et nous, nous jetâmes
+dans les airs les cris mille fois répétés de «Vive la République!»
+que, cette fois, je dois le dire, j'entonnais de grand c&oelig;ur; car
+alors c'était bien de l'honneur national qu'il s'agissait, et quand de
+si grands intérêts sont en jeu, les ressentiments particuliers doivent
+se taire. C'était le vaisseau le <i>Swiftsure</i>, de 74, qui, comme nous,
+venait de quitter les parages d'Alexandrie pour aller se ravitailler à
+Malte.</p>
+
+<p>Je voyais enfin mes v&oelig;ux réalisés; j'avais assisté à un combat;
+nous avions longtemps lutté à forces égales; nous avions eu des
+avantages incontestables, le <i>Swiftsure</i> avait parfaitement
+man&oelig;uvré, s'était vivement défendu; j'avais tout vu, car j'étais
+l'aspirant de service auprès du commandant pendant le combat, et son
+admirable sang-froid avait excité mon enthousiasme. Dans le fort de
+l'action, il m'avait envoyé transmettre un commandement dans la
+batterie basse: c'est elle qui souffrit le plus; des malades,
+eux-mêmes (car nous en avions tant que la cale et l'entrepont
+n'avaient tous pu les contenir) y avaient reçu la mort dans leurs
+cadres. J'avais, en passant, serré la main à Verbois et à Hugon qui,
+solides à leur poste, excitaient de leur mieux les canonniers; mais je
+quittais à peine ce dernier qu'une file entière de servants d'une
+pièce est emportée devant moi, et j'arrive sur le pont couvert de la
+cervelle et des cheveux de ces nobles victimes. <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> En ce moment
+le porte-voix du commandant étant fracassé devant sa bouche par un
+boulet, il se retourne pour en demander un autre; je l'envoie chercher
+par un pilotin, en disant au commandant que je suis prêt, en
+attendant, à porter ses ordres; et, comme il me voit teint de sang:
+«Il paraît, me dit-il, qu'il fait chaud en bas», et, un instant après,
+il ajouta, en suivant son idée: «Allez prendre l'air dans le gréement,
+et faites dépêcher les gabiers que vous voyez travailler au point de
+la voile du grand hunier.» Je galope dans les haubans; bientôt il me
+voit revenir, car la réparation était finie, et il me dit en frappant
+sur mon épaule: «Vous êtes un brave garçon, et je demanderai pour vous
+le grade d'enseigne de vaisseau!» Je crus rêver, tant ces paroles
+m'enivrèrent de joie... rien, désormais, ne me parut plus impossible;
+il m'aurait dit de sauter à pieds joints à bord de l'ennemi, que je me
+serais élancé, quoique nous en fussions à cinquante toises environ.</p>
+
+<p>Un autre dédommagement de la fortune fut la prise du <i>Mohawk</i>, chargé
+de comestibles pour l'armée anglaise en Égypte. La répartition de ces
+comestibles fut faite aussitôt dans l'escadre. J'eus pour ma part un
+pain de sucre, une demi-livre de thé, deux livres de café et quelques
+autres provisions. Cette aubaine nous réconforta beaucoup. Nous n'en
+arrivâmes pas moins à Toulon<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a> dans un état sanitaire affreux. Une
+épidémie pestilentielle agissait sur nous sans relâche et nous
+enlevait tous les jours quelques compagnons d'armes; nos forces,
+ranimées pour le moment du combat, avaient disparu; le scorbut
+compliquait l'épidémie, et nous fûmes soumis à une longue quarantaine.
+Ce fut pendant cette éternelle quarantaine que, couché, une nuit, je
+sens mon cadre (ou lit de bord) violemment secoué par Verbois dont la
+place était voisine de la mienne, et je vois, à la lueur du fanal de
+la Sainte-Barbe, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> où nous couchions lui et moi, la figure de
+mon camarade entièrement décomposée. Sa bouche s'ouvre pour donner
+passage à une voix éteinte, convulsive, qui m'invite à aller chercher
+le docteur. J'y vole, je le ramène. Au premier aspect, celui-ci me
+dit: «Dépendez votre lit; fuyez: la dysenterie est ici!» Je n'en tins
+aucun compte; j'aidai les infirmiers; mais, deux heures après, ce
+brave jeune homme avait succombé! Nous avions dîné ensemble; nous
+avions, dans la soirée, fait une partie de barres au lazaret; nous
+nous étions couchés en tenant de ces discours d'intimité, si doux avec
+lui; et quelques heures plus tard! Jamais l'amitié n'a versé de plus
+sincères larmes que les miennes sur une fin si précoce.</p>
+
+<p>Enfin la cruelle quarantaine s'acheva. Parmi les aspirants de
+l'escadre se trouvait Jérôme, frère de Napoléon, et, alors, mais pas
+pour longtemps, destiné par lui à la Marine. Le consul appelait son
+gouvernement une République, dénomination qu'il lui conserva,
+cauteleusement, assez longtemps après qu'il se fut nommé empereur;
+car, chez lui, la ruse allait toujours de pair avec la force; mais,
+quoique républicain, il agissait, dès lors, en tout, à la manière des
+anciens souverains; aussi M. l'aspirant Jérôme mangeait avec l'amiral;
+il n'avait jamais subi d'examen, et il ne faisait de service que ce
+qui lui convenait. À Brest, il avait été pompeusement conduit par le
+colonel Savary, depuis duc de Rovigo, mais alors aide de camp du
+Consul, et il logeait chez le préfet maritime, M. de Caffarelli<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>,
+dont M. de Bonnefoux était devenu le chef d'état-major. M<sup>me</sup> de
+Caffarelli m'avait souvent fait <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> déjeuner avec l'aspirant
+privilégié; nous nous étions assez liés pour qu'il fît des instances
+afin que je consentisse à passer du <i>Dix-Août</i> sur <i>l'Indivisible</i>;
+mais quitter Bergeret, Hugon, Verbois! mais jouer le rôle de flatteur
+ou de favori! ce n'était nullement dans mon caractère, et je refusai
+nettement, quoique avec beaucoup de politesse. Après la campagne, il
+retourna à Paris et voulut m'y emmener; si j'avais été mieux en fonds,
+j'aurais peut-être accepté, et j'y serais allé avec lui; mais cette
+considération, qu'il s'offrit pourtant à lever, m'en empêcha. C'eût
+été le commencement d'une belle liaison, selon les opinions de la
+multitude; toutefois, tout en rendant justice aux qualités sociales de
+Jérôme, je n'ai jamais regretté cette occasion; car, au plus tard,
+j'aurais renoncé à son amitié lorsque, par ordre de son frère, il
+déclara nul le mariage le plus valide qui fût jamais, contracté aux
+États-Unis d'Amérique, quelques années après, entre lui et miss
+Paterson. Depuis lors il fut créé roi de Westphalie, et l'un de nos
+camarades de <i>l'Indivisible</i>, M. de Meyronnet, qui s'était attaché à
+sa personne, devint grand maréchal du palais; mais il mourut ensuite
+pendant les interminables guerres impériales.</p>
+
+<p>Le commandant Le Goüardun n'oublia pas sa promesse d'avancement pour
+moi; cependant les événements marchaient vite, et notre quarantaine,
+pendant laquelle Verbois avait péri de l'épidémie, avait été de 75
+jours. L'Égypte avait été reconquise par les Anglais; la paix avait
+été signée à Amiens; une expédition pour la reprise de Saint-Domingue
+avait été ordonnée, nos vaisseaux en firent partie, et nous étions en
+marche pour y aller rejoindre tous ceux qui avaient été expédiés de
+divers ports de France et d'Espagne, avant que la réponse à la demande
+de M. Le Goüardun fût revenue de Paris. Nous ne restâmes à
+Saint-Domingue que le temps de débarquer nos troupes, de voir éteindre
+les flammes allumées par les noirs pour dévorer la resplendissante
+ville <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> du Cap, et d'assister au naufrage d'un des vaisseaux
+que l'amiral Linois y conduisait de Cadix. J'oubliais de dire qu'à
+notre départ de Toulon nous avions eu de si mauvais temps que <i>le
+Dix-Août</i> vit périr, à quelques brasses de lui, et sous Oran, un des
+vaisseaux de notre division, <i>le Banel</i>, auquel nous ne pûmes
+seulement pas porter le moindre secours. Les bonnes qualités du
+<i>Dix-Août</i> suffirent à peine pour le préserver d'une semblable
+destinée. Notre retour en France fut également marqué par des vents
+impétueux, particulièrement vers la hauteur du banc de Terre-Neuve.
+Nous en souffrîmes beaucoup; et, dans ces parages, nous rencontrâmes
+deux navires de commerce, sans mâture, sans hommes, défoncés par la
+mer et flottant entre deux eaux. Sous d'autres rapports, cette
+campagne fut douce pour moi, parce qu'un enseigne de vaisseau venant à
+débarquer à Toulon, notre commandant ne fit pas de démarches pour le
+faire remplacer, mais m'installa dans ses fonctions; dès ce moment les
+officiers du vaisseau vinrent m'engager à prendre sa chambre, et,
+malgré la différence de mon traitement de table au leur, à manger avec
+eux. C'est ainsi que j'effectuai mon retour à Brest, où je trouvai mon
+brevet d'enseigne de vaisseau<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, et où M. de Bonnefoux, avec une
+joie pour ainsi dire paternelle, me le remit ainsi qu'un congé de
+trois mois que je passai dans les délices, à Marmande et à Béziers, et
+que je ne devais pas voir se renouveler de bien longtemps.</p>
+
+<p>Je ne partis, cependant, pas immédiatement. Il fallut me guérir d'un
+commencement de scorbut, qui me retint dix-sept jours dans ma chambre;
+heureusement que j'étais tout voisin de l'appartement d'un officier de
+marine, mort depuis en pays étranger, et dont la femme est aujourd'hui
+ma belle-mère<a id="footnotetag99a" name="footnotetag99a"></a><a href="#footnote99a" title="Go to footnote 99a"><span class="smaller">[99a]</span></a>. Je reçus d'elle les attentions <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> les plus
+affectueuses; ce fut elle qui me donna mes premières épaulettes; plus
+tard elle me fit un cadeau bien autrement précieux; ainsi je lui dois
+des soins pendant une maladie douloureuse, la récompense de mes
+premiers travaux, et le prix que pouvait seul obtenir un homme
+d'honneur et de bonne réputation.</p>
+
+<p>Voici le moment de parler de Sorbet, que j'avais revu à
+Saint-Domingue. Après son embarquement de punition, il revint chez M.
+de Bonnefoux, afin de se mettre en mesure pour l'examen suivant, qu'il
+manqua encore. Même châtiment et puis même résultat. Il fit plus,
+cette fois-ci, il fit des dettes et ne fréquenta que les plus mauvais
+lieux de Brest. Un jour que, dans ses intérêts, je lui parlais de sa
+conduite, il me dit des choses si provoquantes que je me laissai aller
+à lui jeter un verre d'eau que je tenais à la main. J'avais eu, en
+diverses occasions, quelques vivacités de ce genre; celle-ci fut la
+dernière; car je pris, à son sujet, la résolution ferme de m'étudier à
+devenir aussi calme que j'étais emporté. Sorbet me demanda
+satisfaction de l'insulte, et il fallut me mettre à sa disposition,
+car j'avais mis les torts de mon côté, tandis qu'il est si utile, et
+qu'il aurait été si facile pour moi, de les mettre du sien; je poussai
+même la cruauté jusqu'à lui dire, avec dédain, que je voulais bien lui
+faire cet honneur. Parole imprudente, qui pouvait entraîner à une
+affaire à mort. Je me suis toujours reproché une répartie aussi peu
+généreuse, aussi mortifiante. Cependant nous nous donnâmes chacun un
+coup d'épée peu grave, et je n'étais pas encore bien rétabli du mien
+qu'il me fallut partir pour mes campagnes d'Égypte. Quant à lui, ayant
+bientôt passé l'âge des examens, et étant abandonné <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> par M. de
+Bonnefoux, il fut obligé de continuer à servir comme novice ou comme
+matelot, et il se trouvait, à l'hôpital du Cap, en proie à la fièvre
+jaune qui y exerçait alors ses plus grands ravages, quand eut lieu
+l'arrivée du vaisseau <i>le Dix-Août</i>. Il me fit demander; je me rendis
+avec empressement auprès de lui; mais je ne pus le reconnaître qu'à la
+voix, il était à la dernière extrémité: «Je meurs bien malheureux,&mdash;me
+dit-il;&mdash;allez voir ma mère... et...» Ce furent ses dernières paroles,
+la maladie l'oppressa entièrement, et il ne reprit plus connaissance.
+Il ne put même pas entendre le désaveu que je voulais lui faire de ma
+bravade de Brest, qui était alors plus pesante sur mon c&oelig;ur que
+jamais. Je la revis, sa mère infortunée, pendant mon congé; à mon
+aspect, elle s'évanouit et tomba inanimée sur le carreau! Des soins
+lui furent donnés; elle revint à elle, et je remplis ma triste
+mission. Depuis ce moment le bonheur et la santé l'abandonnèrent à
+tout jamais.</p>
+
+<p>Une aventure assez piquante eut lieu pendant mon séjour à Béziers:
+J'étais en emplettes chez un chapelier; un garçon vint me présenter un
+chapeau que je demandais, et je reconnus, en lui, un de ces bons
+lurons qui avaient si bien daubé sur moi, à la suite d'une
+<i>batadisse</i>. Nous rougîmes tous les deux jusqu'au blanc des yeux en
+nous reconnaissant. Il me parla le premier, me disant avec trouble:
+«Vous voilà donc officier; on dit que vous avez fait de belles
+campagnes et que vous avez eu un beau combat.» Je lui tendis la main
+et lui répondis ces paroles: «Heureusement, pour moi, que le sort des
+armes est journalier.» L'érudit M. de La Capelière, cet officier du
+Canada qui, avant la mort de ma mère, avait donné des soins à mon
+instruction; et à qui je racontai cette conversation, me répéta,
+alors, que Crevier, continuateur de Rollin, dit en parlant du jeune
+Scipion, le second Africain: «Il est important d'amortir l'éclat d'une
+gloire naissante par des manières douces et modestes, et de <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span>
+ne pas irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance.»
+Il n'y avait certainement en moi rien de Scipion, et je n'avais pas à
+chercher à amortir l'éclat d'une gloire naissante; mais ce conseil,
+avec des modifications convenables, peut s'adresser à tout le monde;
+il était finement donné, et je me promis d'en faire mon profit. À
+l'expiration de mon congé, je revins à Brest avec mon frère<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a> que,
+sous mes auspices, mon père destina, comme moi, à la Marine; mon frère
+avait alors quatorze ans.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La reprise de possession des colonies françaises de
+ l'Inde.&mdash;L'escadre du contre-amiral Linois.&mdash;Le vaisseau <i>le
+ Marengo</i>, les frégates <i>la Belle-Poule</i>, <i>l'Atalante</i>, <i>la
+ Sémillante</i>.&mdash;Mon frère et moi nous sommes embarqués sur <i>la
+ Belle-Poule</i>, mon frère comme novice et moi comme
+ enseigne.&mdash;Avant le départ de l'expédition, mon frère passe, avec
+ succès, l'examen d'aspirant de 2<sup>e</sup> classe.&mdash;Après divers retards,
+ la division met à la voile, au mois de mars 1803.&mdash;À la hauteur
+ de Madère, <i>la Belle-Poule</i> qui marche le mieux, et qui porte le
+ préfet colonial de Pondichéry, se sépare de l'escadre et prend
+ les devants.&mdash;Passage de la ligne.&mdash;Arrivée au cap de
+ Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de
+ traversée.&mdash;L'incident de l'albatros.&mdash;Une de nos passagères,
+ M<sup>me</sup> Déhon, craint pour moi le sort de Ganymède.&mdash;Coup de vent
+ qui nous éloigne de la baie du Cap.&mdash;Nouveau coup de vent qui
+ nous écarte de celle de Simon et nous rejette en pleine
+ mer.&mdash;Rencontre de trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des
+ Indes, auxquels nous parlons.&mdash;Étrange embarras des
+ équipages.&mdash;Ignorant que la guerre était de nouveau déclarée, et
+ que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrêtaient nos
+ navires marchands, nous manquons notre fortune.&mdash;Retour de la
+ frégate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa.&mdash;Infructueux essais
+ d'accostage.&mdash;Un brusque coup de vent nous écarte une troisième
+ fois de la côte.&mdash;Le commandant se dirige alors vers Foulpointe,
+ dans l'île de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des
+ vivres frais.&mdash;Relâche de huit jours à Foulpointe.&mdash;Le petit roi
+ Tsimâon.&mdash;Partie champêtre.&mdash;<i>Sarah-bé, Sarah-bé.</i>&mdash;À la suite
+ d'un manque de foi des indigènes, je tente d'enlever le petit roi
+ Tsimâon, et je capture une pirogue et les trois noirs qui la
+ montaient.&mdash;On les garde comme otages à bord de la frégate,
+ jusqu'à ce que satisfaction nous soit donnée.&mdash;Résultats peu
+ brillants de mes ambassades.&mdash;Arrivée à Pondichéry cent jours
+ après notre départ de Brest.&mdash;Nous débarquons nos passagers; mais
+ les Anglais ne remettent pas la place.&mdash;Une escadre anglaise de
+ trois vaisseaux et deux frégates se réunit même à Gondelour, en
+ vue de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;Branle-bas de combat.&mdash;Plainte de M.
+ Bruillac au colonel Cullen, commandant de Pondichéry.&mdash;Réponse de
+ ce dernier.&mdash;Pondichéry, les Dobachis, les Bayadères.&mdash;L'amiral
+ débarque à Pondichéry, vingt-six jours après nous.&mdash;Instruit des
+ difficultés relatives à la remise de la place, il envoie <i>la
+ Belle-Poule</i> à Madras pour essayer de les lever.&mdash;Réponse
+ dilatoire du gouverneur anglais.&mdash;Guet-apens tendu à <i>la
+ Belle-Poule</i>, à Pondichéry.&mdash;La frégate est sauvée.&mdash;Elle se
+ dirige vers l'Île de France.&mdash;Grandes souffrances à bord par
+ suite du manque de vivres et d'eau.&mdash;La division arrive à son
+ tour à l'Île-de-France.&mdash;Récit de ses aventures.&mdash;Le brick <i>le
+ Bélier</i>.&mdash;Perfidie des Anglais.&mdash;L'aviso espion.&mdash;La corvette <i>le
+ <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Berceau</i> mouille à l'Île-de-France, apportant des
+ nouvelles de la métropole.&mdash;Installation du général Decaen et des
+ autorités civiles.&mdash;La frégate marchande <i>la Psyché</i> est armée en
+ guerre et reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre
+ dans la Marine militaire.&mdash;Un navire neutre me rapporte ma malle,
+ laissée dans une chambre de Pondichéry.&mdash;La fidélité proverbiale
+ des Dobachis se trouve ainsi vérifiée.</p>
+
+<p>Une expédition pour reprendre possession de nos colonies dans l'Inde
+avait été ordonnée. Elle se composait du vaisseau <i>le Marengo</i> (amiral
+Linois et capitaine Vrignaud) et des frégates: <i>la Belle-Poule</i>,
+<i>l'Atalante</i> et <i>la Sémillante</i>, commandées par MM. Bruillac,
+Beauchêne et Motard. Dès les premiers préparatifs de l'armement, M. de
+Bonnefoux avait embarqué mon frère et moi sur <i>la Belle-Poule</i>; et
+moi, dès mon arrivée à Marmande, j'avais inspiré à mon frère le désir
+de se débarrasser promptement du grade de novice et d'être prêt à
+passer, avant le départ de l'expédition, l'examen d'Aspirant de 2<sup>e</sup>
+classe. Il travailla; j'étais son professeur, et je ne lui laissai pas
+perdre un seul instant; aussi réussîmes-nous; il eut son brevet, et
+mon père fut dans l'enthousiasme de la joie.</p>
+
+<p>Plusieurs causes politiques, plusieurs alternatives de nouvelles de
+guerre ou de continuation de paix retardèrent le départ de la
+division, qui n'eut lieu qu'au mois de mars 1803, c'est-à-dire près
+d'un an après mon retour de Saint-Domingue.</p>
+
+<p>J'avais profité de ce long intervalle, surtout de mon retour à Brest,
+pour prendre, aux cours publics, des leçons de dessin; je m'étais
+donné un maître d'escrime, un de danse; avec un de mes camarades,
+j'avais appris les éléments de la musique et de l'exécution sur la
+flûte; à l'Observatoire, je m'étais complètement familiarisé avec mon
+cercle de réflexion et avec les calculs relatifs aux montres marines;
+enfin je n'avais rien négligé pour me préparer dignement à tirer tout
+le parti possible d'une campagne qui devait, au moins, durer trois
+ans, et pour en rendre la longueur agréable. Aussi, me pénétrant de
+<span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> plus en plus de la beauté de la devise de Robertson: <i>Vita
+sine litteris mors est</i>, m'étais-je muni d'une infinité de livres de
+littérature, de critique, d'agrément, de mathématiques, de physique,
+de chimie; j'emportai, en outre, des grammaires anglaises, des
+dictionnaires et autres ouvrages pour apprendre cette langue, à
+l'étude de laquelle je donnai rigoureusement deux heures par jour; je
+fis provision de modèles, de papier, de crayons et autres objets
+nécessaires pour le dessin; et ce fut, ainsi pourvu et préparé, que
+j'appareillai sans regrets, et plein de la confiance, au contraire,
+qu'un aussi beau voyage allait marquer ma place dans le corps et m'y
+rendre tout facile pour l'avenir.</p>
+
+<p>Enfin la Division partit: à la hauteur de Madère, le préfet colonial
+de Pondichéry, que nous portions sur <i>la Belle-Poule</i>, demanda à
+profiter de l'avantage de marche de la frégate pour prendre les
+devants et préparer la réception du capitaine général Decaen<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>,
+passager sur <i>le Marengo</i>.</p>
+
+<p>L'amiral y consentit. Le vent continuant à être bon, nous franchîmes
+diligemment le groupe riant des îles Canaries, couronnées par le pic
+aérien de Ténériffe; nous doublâmes celles du cap Vert et, dix jours
+après notre départ de Brest, nous étions dans les parages où règnent
+habituellement les calmes de la ligne équinoxiale. La cérémonie
+burlesque du baptême y fut d'autant plus divertissante que nous avions
+de fort aimables passagères. Après quelques contrariétés, le temps
+redevint favorable; enfin, au bout d'une traversée de cinquante-deux
+jours, nous nous présentâmes devant le cap de Bonne-Espérance.</p>
+
+<p>Les approches de cette terre nous furent annoncées par les foux,
+oiseaux au long cou, à la physionomie stupide; par les damiers, dont
+le plumage figure les cases <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> du jeu de ce nom, et par les
+albatros, qui ont des ailes de huit à dix pieds d'envergure; on en
+voit jusqu'à deux cent lieues de terre: les vents de la tempête, au
+milieu de laquelle ils semblent se jouer, provoquent leur courage, et
+leur force est si prodigieuse que maint berger des pâturages du Cap
+voit souvent enlever par eux quelque brebis qui se hasarde à
+s'éloigner du troupeau. Un jour, j'étais dans un petit canot suspendu
+à notre poupe; pendant que j'y faisais une observation astronomique,
+un de ces oiseaux se dirigea vers moi avec tant d'assurance que la
+crainte de voir mon instrument fracassé d'un coup d'aile me fit
+machinalement plier le corps en deux pour que mon cercle fût garanti
+par l'embarcation. Mon mouvement était fort naturel; mais j'avais été
+vu, et ce fut un texte inépuisable de plaisanteries. M<sup>me</sup> Déhon,
+jeune Parisienne, renchérissait sur tous, et, toutes les fois qu'un
+albatros paraissait, elle me priait, en grâce, de me dérober à la vue
+du bipède emplumé, redoutant pour moi le sort de Ganymède, enlevé par
+l'oiseau de Jupiter.</p>
+
+<p>Le cap de Bonne-Espérance fut pour nous le cap des Tempêtes, nom qu'il
+portait avant les illustres Diaz et Gama.</p>
+
+<p>Nous fîmes route pour y relâcher; un coup de vent furieux s'éleva et
+nous en éloigna. Nous espérâmes être plus heureux à la baie de
+Simon<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>, adossée à celle du Cap; nouveau coup de vent qui se
+déclara à une lieue du port et qui nous rejeta au large. Là, nous
+rencontrâmes trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes,
+fatigués par le mauvais temps et auxquels nous parlâmes. Ils en
+parurent médiocrement satisfaits, montrèrent beaucoup d'embarras dans
+leurs man&oelig;uvres, et s'éloignèrent de nous aussitôt qu'ils en eurent
+la faculté. Ils avaient bien raison, car nous sûmes depuis que déjà la
+guerre s'était <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> rallumée entre les deux nations, et nous les
+avions laissé passer, malgré les nouvelles douteuses qui avaient
+précédé ou retardé notre départ. À cette même époque, les Anglais, en
+Europe, arrêtaient et capturaient depuis un mois, avant toute
+déclaration de guerre, ceux de nos navires marchands qu'ils
+rencontraient, naviguant sur la foi des traités. Si nous les avions
+imités, notre fortune était faite à tout jamais, et nous l'aurions due
+à la contrariété du coup de vent de Simon's bay.</p>
+
+<p>La frégate revint vers la côte des Hottentots; elle s'y dirigea vers
+la baie de Lagoa<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>, située à l'est du cap de Bonne-Espérance. Un
+coup de vent, plus impétueux encore que les précédents, succéda, en
+dix minutes, au plus beau temps du monde. Décidément on eût pu croire
+que le Géant chanté par le Camoëns soulevait de sa terrible voix les
+flots contre nous. Le commandant pensa qu'il serait plus expéditif
+d'aller chercher, à Foulpointe<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, île de Madagascar, l'eau et les
+vivres frais que nous cherchions pour soulager nos malades et le grand
+nombre de nos passagers; nous y arrivâmes assez promptement, et nous y
+fîmes une relâche de huit jours. C'est moi que le commandant désigna
+pour aller traiter de nos communications avec la terre, de l'achat de
+b&oelig;ufs, de riz, de légumes frais et des moyens de faire notre eau.
+J'y trouvai un jeune roi de dix ans et un conseil de vieux ministres
+qui se montrèrent accommodants; bientôt nous fûmes les meilleurs amis
+du monde; le roi fut fêté à bord; il fut même fêté à terre, où
+état-major, aspirants, passagers et passagères de distinction, au
+nombre d'une soixantaine, nous organisâmes une partie champêtre, s'il
+en fut jamais, dont le plaisir, l'originalité, pourraient <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span>
+difficilement être surpassés. Dans sa naïve admiration, le jeune roi,
+nommé Tsimâon, ne cessait de s'écrier: Sarah-bé! Sarah-bé! (ah! que
+c'est beau, que c'est beau!)</p>
+
+<p>Toutefois, la veille du départ de la frégate, la bonne intelligence
+fut vivement troublée entre les insulaires et nous; le dénouement fut
+sur le point de tourner au tragique. J'étais allé chercher douze
+b&oelig;ufs, qui étaient payés et qui devaient être près de la plage.
+N'en trouvant que onze, j'allai me plaindre chez le roi; quelques-uns
+de ses tuteurs ou surveillants rirent beaucoup, en écoutant ma
+réclamation, traduite par un des Français établis à Foulpointe pour y
+diriger les opérations commerciales des maisons de l'Île-de-France. À
+vingt et un ans, on n'aime pas les mauvais plaisants; piqué au vif, je
+saisis le petit roi par la main, et l'emmène vers le lieu où ma
+chaloupe et mes chaloupiers m'attendaient. Je n'étais pas à moitié
+chemin qu'une dizaine de ces mêmes Français, établis à Foulpointe,
+accourent vers moi, arrachent Tsimâon de mes bras et m'exhortent à
+songer à mon salut; en effet une troupe d'une trentaine de noirs,
+armés de sagaies parut en avant-garde, poussant des cris affreux. Leur
+roi leur est rendu par mes compatriotes; mais la vengeance est dans
+leurs c&oelig;urs, quoique avec moins d'énergie. J'arrive à mes
+chaloupiers; je les range en ligne, les préparant à soutenir
+l'attaque; les colons français s'interposent généreusement; tout se
+calme, et je m'embarque sans en être venu aux mains. En me rendant à
+bord de <i>la Belle-Poule</i>, je rencontrai une pirogue; je m'en emparai,
+je l'emmenai à bord, et, à défaut de Tsimâon, ce furent les trois
+noirs, marins de la pirogue, qui furent gardés en otage jusqu'à la
+restitution du douzième b&oelig;uf. Tout s'arrangea ainsi; mais mon
+incartade, quoique motivée par un rire insultant et par une conduite
+méprisante, compromit la propriété des Français dans l'Île; elle mit
+leurs jours en danger; et ceux de mes chaloupiers et les miens,
+quoiqu'ils eussent été vivement défendus, furent également exposés à
+un <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> péril imminent. Le commandant me fit des reproches
+mérités; il me loua cependant de la capture de la pirogue; mais je vis
+bien que le rôle d'ambassadeur n'allait pas à mon âge.</p>
+
+<p>De Foulpointe, rien ne contraria plus notre route jusqu'à Pondichéry,
+où nous arrivâmes, cent jours après notre départ de Brest. Nous y
+débarquâmes nos passagers, mais les Anglais ne remirent pas la place.
+Ils rassemblèrent même sous Gondelour<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, en vue de <i>la
+Belle-Poule</i>, une escadre de trois vaisseaux et deux frégates. Une de
+celles-ci, s'avançant un soir, vers nous, en faisant des
+démonstrations équivoques, nous nous mîmes en état de défense; on
+crut, un moment, qu'elle allait passer sur nos câbles; notre
+commandant lui héla de changer de route ou qu'il allait engager le
+combat; la frégate anglaise accéda et jeta l'ancre à quelque distance.
+Envoyé à bord, comme par étiquette, je vis les canons prêts à faire
+feu; chacun était à son poste, et je fus reçu avec une politesse
+excessivement froide. Après quelques questions réciproques, je revins
+à bord de <i>la Belle-Poule</i>, mais non sans avoir prié de remarquer que
+nous étions également disposés pour une action.</p>
+
+<p>Notre commandant se plaignit au colonel Cullen, commandant de
+Pondichéry, de ces menaces d'agression, lorsqu'on avait lieu de se
+croire garanti par l'état de paix où nous nous trouvions.&mdash;«Vous êtes
+garanti par votre épée», répondit le colonel. «Eh bien! elle sera
+prête»; lui dit M. Bruillac; et, dès ce moment, malgré le départ de la
+frégate anglaise, qui eut lieu le lendemain, il défendit à qui que ce
+fût de descendre à Pondichéry, où, depuis quinze jours, nous nous
+étions en quelque sorte établis, et dont nous contemplions les
+magnifiques monuments, les rues admirables, les belles maisons
+d'heureuse situation, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> et les alentours ravissants. On n'y
+avait pas vu de Français récemment arrivés d'Europe depuis si
+longtemps, que nous fûmes l'objet de l'empressement général. Les
+maisons particulières nous furent ouvertes; les dobachis, ou
+domestiques indiens, s'offrirent à nous servir, comme il est d'usage,
+pour de très infimes salaires; les jongleurs affluèrent pour nous
+faire admirer leur adresse et leurs tours qui, depuis, ont été, pour
+la plupart, importés en France; les bayadères elles-mêmes accoururent
+d'assez loin; mais j'avoue que je les trouvai fort au-dessous de leur
+réputation: une fois, j'en voyais une danser; elle s'anima au point de
+paraître saisie d'un accès de folie, auquel elle sembla succomber. La
+voyant comme en léthargie, j'allais me retirer, lorsqu'elle se ranima
+subitement, tira un poignard de sa ceinture, leva le bras, et, d'un
+bond, se précipita sur moi, faisant le geste de me frapper de son
+arme, qui s'arrêta pourtant à quelques doigts de ma poitrine. D'un
+mouvement involontaire je repoussai brusquement l'effrayante sirène;
+mais, honteux de ma brutalité, je m'attachai à faire cesser un
+mécontentement qu'elle feignit, peut-être, plus grand qu'il ne l'était
+réellement, en contribuant avec générosité à la récompense ou
+rétribution qu'elle attendait de chacun des spectateurs.</p>
+
+<p>Vingt-six jours après nous, l'amiral arriva avec le gros de la
+division. Il fut instruit des difficultés qui existaient pour la
+remise de la place; alors il expédia <i>la Belle-Poule</i> à Madras pour
+obtenir une décision de l'autorité principale. Nous ne reçûmes qu'une
+réponse peu concluante, avec laquelle nous quittâmes Madras. Cependant
+deux frégates anglaises avaient appareillé en même temps que nous:
+l'une se dirigeait, comme nous, vers Pondichéry, en suivant la côte de
+près; l'autre avait l'air de croiser au large; mais elle ne nous
+perdait jamais de vue: c'était fort inquiétant.</p>
+
+<p>En vue de Pondichéry, nous avions nos longues-vues <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> braquées
+sur la rade. Pour mon compte, j'y trouvais bien le même nombre de
+navires avec pavillon français, de même force, de même peinture, de
+même position relative; mais, dans les détails du gréement, il
+existait de grandes différences, qu'on pouvait cependant attribuer aux
+suites d'une réinstallation plus soignée: une, toutefois, de ces
+différences, me frappa tellement que j'en parlai au
+commandant.&mdash;«Voyons, dit-il, car il y a ici bien de
+l'extraordinaire.»&mdash;Puis, tout en continuant à observer: «Forcez de
+voiles, ajouta-t-il, gouvernez au large, et nous verrons
+bien!»&mdash;J'exécutai la man&oelig;uvre, car j'étais de quart; elle était à
+peine finie que déjà les câbles de ces bâtiments étaient filés; ces
+mêmes navires appareillèrent aussitôt et se dirigèrent sur nous; ceux
+qui restaient mouillés à Gondelour appareillèrent également; les
+frégates de Madras cherchèrent à nous couper la route; mais nous
+marchions mieux que tout cela. Nous passâmes entre eux tous, et, au
+coucher du soleil, nous les avions tellement gagné que nous n'en
+voyions plus un seul. Le commandant me dit que j'avais sauvé sa
+frégate! Il aurait mieux fait de dire qu'un avis émis par moi, sans
+que j'y attachasse de portée, l'avait mis sur la route de la vérité.
+Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'Île-de-France, espérant y trouver
+la division; nous eûmes la douleur de ne pas l'y voir. Ce dernier
+voyage avait été fort pénible; car, malgré une grande réduction dans
+les rations de vivres et d'eau dont nous étions presque dépourvus,
+lors même de notre départ de Pondichéry, nous en étions aux derniers
+expédients lorsque nous arrivâmes. Que devait-ce donc être pour la
+division qui n'avait débarqué aucun de ses passagers dans l'Inde, et
+qui était encore à la mer, si même elle n'était pas capturée? Nous la
+vîmes enfin arriver accrue du brick <i>le Bélier</i>, expédié de France peu
+de jours après nous pour nous informer que, contre toute apparence, la
+politique avait changé de face et que la guerre était déclarée. <i>Le
+Bélier</i> était arrivé à Pondichéry, le jour même de notre départ
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> pour Madras; aussi les Anglais le crurent-ils de
+l'expédition, et simplement retardé. L'amiral anglais, stationné à
+Gondelour, avait envoyé, auprès de l'amiral Linois, un aviso porteur
+de compliments, d'offres de services, et celui-ci dit à notre amiral
+qu'il resterait à sa disposition. Les dépêches du <i>Bélier</i> étaient
+péremptoires; nos bâtiments n'attendirent donc que la nuit pour
+échapper au danger qui les menaçait, et ils partirent au plus vite,
+regardant <i>la Belle-Poule</i> comme nécessairement sacrifiée. Il
+n'échappa pourtant, ensuite, à personne d'entre nous, que l'amiral
+Linois aurait fort bien pu envoyer <i>le Bélier</i> à notre recherche.
+C'était, je crois, son devoir, et <i>la Belle-Poule</i> en valait bien la
+peine.</p>
+
+<p>À l'instant du départ de la division de Pondichéry, l'aviso prétendu
+de politesse et de paix, mais qui n'était qu'un espion, se couvrit de
+mille feux d'artifice très éclatants. Les forces de Gondelour virent,
+sans doute, ces perfides signaux; elles appareillèrent probablement
+aussi; mais ce fut sans succès. On fut très fâché, sur nos bâtiments,
+que l'amiral n'eût pas ordonné à quelqu'un d'entre eux de passer sur
+le corps de cet infâme aviso, et l'on fut encore plus fâché que
+<i>l'Atalante</i>, qui, comme nous, dans son voyage, avait visité des
+bâtiments anglais très richement chargés, ne s'en fût pas emparée. Peu
+de temps après notre arrivée à l'Île-de-France, la corvette <i>le
+Berceau</i> y mouilla; elle apportait des nouvelles de France récentes et
+détaillées. Les Anglais ont prétendu que la guerre qui éclata alors
+n'était causée que par la position et le caractère du premier Consul
+Bonaparte; l'une, en effet, exigeait qu'il tînt constamment les
+Français en haleine, et que son armée, sans cesser d'être forte, lui
+fût de plus en plus affectionnée; l'autre le poussait à l'ambition de
+devenir souverain, et Pitt ne pouvait pas ne pas l'avoir deviné.</p>
+
+<p>Bonaparte, de son côté, saisit l'occasion de lenteurs mises par les
+Anglais dans la restitution de l'île de Malte <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> aux chevaliers
+de l'Ordre; et, après une scène violente qu'il fit à l'ambassadeur
+Withworth, les hostilités furent dénoncées. Le général Decaen, les
+troupes, les autorités civiles, les passagers portés par <i>le Marengo</i>
+et le gros de la division, s'installèrent dans l'île, et les bâtiments
+furent mis en état pour établir des croisières dans l'Inde. Quelque
+temps après on leur adjoignit <i>la Psyché</i>, petite frégate marchande
+qu'on arma en guerre, et qui resta sous le commandement de mon cher et
+ancien commandant Bergeret. Il rentra, ainsi, dans la Marine
+militaire, qu'il avait quittée pendant la paix pour se livrer, avec
+les colonies, à des spéculations commerciales. Hugon, qui était
+aspirant sur <i>l'Atalante</i>, passa sur sa frégate, comme enseigne de
+vaisseau auxiliaire. M. Bergeret voulut aussi m'avoir, et j'aurais
+servi avec lui comme lieutenant de vaisseau; mais le pouvais-je?
+Était-il convenable, pour la gloriole d'un grade, de quitter M.
+Bruillac, dont je n'avais qu'à me louer, et qui, pendant mon congé,
+m'avait gardé, à son bord, une place, alors si recherchée, dans
+l'état-major de sa belle frégate; <i>le Bélier</i> avait été détaché de la
+division, et il ne tarda pas à retourner en France, comme porteur de
+dépêches.</p>
+
+<p>Dans la précipitation des événements de Pondichéry, j'y avais laissé
+une malle, dans une chambre que j'avais inconsidérément prise à terre;
+je la croyais bien perdue, lorsqu'un bâtiment neutre me la rapporta et
+m'apprit que j'en étais redevable à la fidélité proverbiale de mon
+dobachi. Je me promis pourtant de me souvenir de la leçon et de ne
+jamais me séparer de mes effets sans une indispensable nécessité.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Coup d'&oelig;il sur l'état-major de la
+ division.&mdash;L'amiral Linois, son avarice.&mdash;Commencement de ses
+ démêlés avec le général Decaen.&mdash;M. Vrignaud, capitaine de
+ pavillon de l'amiral.&mdash;M. Beauchêne, commandant de <i>l'Atalante</i>;
+ M. Motard, commandant de <i>la Sémillante</i>.&mdash;Le commandant et les
+ officiers de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;M. Bruillac, son portrait.&mdash;Le
+ beau combat de <i>la Charente</i> contre une division anglaise.&mdash;Le
+ second de <i>la Belle-Poule</i>, M. Denis, les prédictions qu'il me
+ fait en rentrant en France.&mdash;Son successeur, M.
+ Moizeau.&mdash;Delaporte, lieutenant de vaisseau, son intelligence, sa
+ bonté, l'un des hommes les meilleurs que j'aie connus.&mdash;Les
+ enseignes de vaisseau par rang d'ancienneté, Giboin, L..., moi,
+ Puget, «mon Sosie», Desbordes et Vermot.&mdash;Triste aventure de M.
+ L..., sa destitution.&mdash;Croisières de la division.&mdash;Voyage à l'île
+ Bourbon.&mdash;Les officiers d'infanterie à bord de <i>la Belle-Poule</i>,
+ MM. Morainvillers, Larue et Marchant.&mdash;En quittant Bourbon,
+ l'amiral se dirige vers un comptoir anglais nommé Bencoolen,
+ situé sur la côte occidentale de Sumatra.&mdash;Une erreur de la
+ carte; le banc appelé Saya de Malha; l'escadre court un grand
+ danger.&mdash;Capture de <i>la Comtesse-de-Sutherland</i>, le plus grand
+ bâtiment de la Compagnie anglaise.&mdash;Quelques détails sur les
+ navires de la Compagnie des Indes.&mdash;Arrivée à Bencoolen.&mdash;Les
+ Anglais incendient cinq vaisseaux de la Compagnie et leurs
+ magasins pour les empêcher de tomber entre nos mains.&mdash;En
+ quittant Bencoolen, l'escadre fait voile pour Batavia, capitale
+ de l'île de Java.&mdash;Batavia, la ville hollandaise, la ville
+ malaise, la ville chinoise.&mdash;Après une courte relâche, la
+ division à laquelle se joint le brick de guerre hollandais,
+ <i>l'Aventurier</i>, quitte Batavia au commencement de 1804, en pleine
+ saison des ouragans pour aller attendre dans les mers de la Chine
+ le grand convoi des vaisseaux de la Compagnie qui part
+ annuellement de Canton.&mdash;Navigation très pénible et très
+ périlleuse.&mdash;Nous appareillons et nous mouillons jusqu'à quinze
+ fois par jour.&mdash;Prise, près du détroit de Gaspar, des navires de
+ commerce anglais <i>l'Amiral-Raynier</i> et <i>la Henriette</i>, qui
+ venaient de Canton.&mdash;Excellentes nouvelles du convoi.&mdash;Un canot
+ du <i>Marengo</i>, surpris par un grain, ne peut pas rentrer à son
+ bord. Il erre pendant quarante jours d'île en île, avant
+ d'atteindre Batavia.&mdash;Affreuses souffrances.&mdash;Habileté et courage
+ du commandant du canot, M. Martel, lieutenant de vaisseau.&mdash;Il
+ meurt en arrivant à Batavia.&mdash;Conversations des officiers de
+ l'escadre. On escompte la prise du convoi.&mdash;Mouillage à
+ Poulo-Aor.&mdash;Le convoi n'est pas passé.&mdash;Le détroit de
+ Malacca.&mdash;Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles, c'est le
+ convoi.&mdash;Temps superbe, brise modérée.&mdash;Le convoi se met en
+ chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.&mdash;À six heures du
+ soir, nous sommes en mesure de donner au milieu d'eux.&mdash;L'amiral
+ Linois ordonne d'attendre <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> au lendemain
+ matin.&mdash;Stupéfaction des officiers et des équipages.&mdash;Le mot du
+ commandant Bruillac, celui du commandant Vrignaud.&mdash;Le lendemain
+ matin, même beau temps.&mdash;Nous hissons nos couleurs.&mdash;Les Anglais
+ ont, pendant la nuit, réuni leurs combattants sur huit
+ vaisseaux.&mdash;Ces huit vaisseaux soutiennent vaillamment le
+ choc.&mdash;Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le champ de
+ bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses
+ mouvements.&mdash;Déplorables résultats de cet échec.&mdash;Consternation
+ des officiers de la division.&mdash;Récompense accordée par les
+ Anglais au capitaine Dance.</p>
+
+<p>La division avait eu des relations assez fréquentes de bâtiment à
+bâtiment, et, dès le début, sa position avait été assez critique pour
+que, déjà, nous pussions nous connaître parfaitement; nulle part, en
+effet, les hommes ne se jugent mieux, ni si vite, que lorsqu'ils sont
+frappés par un malheur commun, ou qu'ils sont réunis pour résister à
+un même ennemi. L'amiral<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a> avait une réputation de mérite
+personnel, généralement assez médiocre; mais son combat d'Algésiras et
+la bravoure qu'il y avait déployée, l'avaient beaucoup relevé dans
+l'opinion du corps. Malheureusement un vice vint à se développer en
+lui, qui, ordinairement, aliène tous les c&oelig;urs, ce fut une avarice
+sordide. Le général Decaen en fut le témoin de trop près, puisqu'il
+mangeait à sa table, pour ne pas en être frappé, et il lui en resta
+une impression si fâcheuse que l'accord qui pouvait assurer ou
+multiplier le succès des opérations combinées par ces deux chefs en
+fut incessamment troublé. <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Le fils même de l'amiral<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>,
+alors aspirant à son bord, puis officier sur <i>la Psyché</i>, et qu'il
+tenait dans une sujétion, dans une pénurie vraiment ridicules, ne
+pouvait se taire sur cette lésinerie, qui devait absorber, fausser,
+une grande partie des pensées de l'amiral. Quel horrible défaut! et
+qu'il coûta cher à M. Linois, non seulement pendant son commandement,
+où la considération personnelle était si importante pour lui, mais,
+par la suite, puisque son fils en prit un caractère tellement violent,
+tellement désordonné et qui éclatait avec tant d'essor, quand il
+pouvait éluder la surveillance de son père, que des querelles
+perpétuelles en étaient le résultat, et qu'il a fini par périr en
+duel! pourtant que de bonnes choses il y avait dans son c&oelig;ur!</p>
+
+<p>M. Vrignaud<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, capitaine de pavillon de l'amiral, était un homme
+d'une bravoure consommée et qui avait très bien servi. On pouvait en
+dire autant de MM. Beauchêne<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> et Motard<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, qui
+commandaient <i>l'Atalante</i> et <i>la Sémillante</i>. M. Motard avait, en
+outre, des manières charmantes, qui ne gâtent jamais rien, et l'esprit
+plus orné que les autres capitaines.</p>
+
+<p>Il me reste à parler du commandant et des officiers de <i>la
+Belle-Poule</i>, car il est inutile de revenir sur l'ancien commandant du
+<i>Dix-Août</i>, devenu celui de <i>la Psyché</i>, sur M. Bergeret, enfin, à qui
+je regrettais infiniment que le commandement de la division n'eût pas
+pu être dévolu. Quelle différence c'eût été pour les résultats!</p>
+
+<p>M. Bruillac<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a> avait pour lui de belles actions, entre autres le
+combat de <i>la Charente</i> qu'il commandait, lorsqu'elle se mesura si
+dignement, devant Bordeaux, contre une division anglaise; il avait de
+bons services, un jugement sain, et il n'était constamment occupé que
+de ses <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> devoirs. Une seule chose ternissait tant d'avantages:
+c'était un éloignement invincible à rapprocher les officiers de lui, à
+les entendre, à suivre les progrès de la science; et cela, par suite
+d'une instruction peu cultivée, et dont, par cet isolement, il
+espérait dissimuler la faiblesse. Son officier en second, M. Denis,
+était un marin distingué, qui aurait fait un vrai bijou de sa frégate,
+si le commandant avait seulement voulu le laisser entrer, quelques
+minutes par jour, en communication officielle avec lui. Au lieu de
+cela, nous restâmes constamment en arrière des autres bâtiments, sous
+le rapport des soins, de la tenue, de la police intérieure; et
+Denis<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, ne pouvant se résigner à cette infériorité, dont il
+croyait que sa réputation serait atteinte, quitta la frégate et
+retourna en France. Que de regrets il me témoigna! que de belles
+prédictions il me fit sur mon avenir militaire! «Oui, me dit-il, vous
+arriverez à tout, car vous avez, à la fois, un protecteur puissant et
+tout ce qu'il faut pour en profiter; mais, si l'on prévient votre âge
+par les honneurs, faites en sorte de pouvoir dire, comme un illustre
+Romain, que vous avez prévenu les honneurs par vos services.» Fondées
+ou non, nous verrons, par la suite, comment s'évanouirent de si
+brillantes espérances. M. Denis fut remplacé par M. Moizeau<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>,
+excellent marin pratique et le meilleur homme du monde, mais un peu
+âgé pour ramener ou même pour désirer de ramener M. Bruillac à des
+idées plus en harmonie avec le temps. Delaporte<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a> venait ensuite;
+comme M. Moizeau, il était <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> lieutenant de vaisseau; mais il
+n'avait que vingt-cinq ans; et noblesse, dignité, intelligence,
+affabilité, courage, gaieté, instruction, bonté, justice, sévérité,
+douceur, sang-froid, avantages physiques, il possédait tout, il savait
+tout employer à propos. On eût dit que mon bon génie l'avait exprès
+placé là pour me servir de type vivant de perfection. À peine avait-il
+quatre ans de plus que moi, et, tout en l'aimant comme un camarade, je
+le respectais comme un père.</p>
+
+<p>Les autres officiers de la frégate étaient des enseignes de vaisseau;
+et, par rang d'ancienneté, c'étaient Giboin, L..., moi, Puget,
+Desbordes, et Vermot. La santé du premier<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, altérée par de longues
+campagnes, acheva de se délabrer dès le commencement de celle-ci; il
+retourna en France dès qu'il le put, et il est mort, depuis, en
+activité de service.</p>
+
+<p>L..., d'une éducation très négligée, commit la faute impardonnable de
+s'approprier quelques objets de valeur, d'une prise qu'il alla
+amariner pendant une de nos croisières. Le fait était pourtant
+douteux. L'amiral lui promit pardon et oubli, s'il en convenait, et
+s'il restituait les objets que l'on feindrait de tenir d'une main
+repentante et anonyme. L..... eut un heureux retour sur lui-même,
+avoua le fait et rendit ces objets; <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> mais l'amiral oublia non
+pas la faute, mais sa promesse, et M. L... fut destitué.</p>
+
+<p>Je ne sais qui je plaignis le plus, de M. L... ou de M. Linois. En
+lisant cette destitution, qui eut lieu en pleine mer, M. Bruillac
+ajouta que, par ordre de l'amiral, le malheureux ex-officier serait
+expulsé de sa chambre et qu'il vivrait d'une ration de matelot dans
+l'espèce de cachot nommé Fosse-aux-Lions. Frappé de cette excessive
+sévérité, je m'avançai et je dis au commandant qu'en poussant les
+choses trop loin on produisait un effet contraire au but proposé, et
+que si cet ordre était exécuté, j'irais porter moi-même la moitié de
+mon dîner à mon ancien camarade. «C'est ce que j'allais dire», s'écria
+Delaporte; et comme il y eut unanimité dans l'état-major: «Tel est
+l'ordre de l'amiral, répondit le commandant, et j'en défère
+l'exécution à M. Moizeau.» C'était annoncer qu'il fermerait les yeux;
+d'après cela, nous convînmes, entre nous, que M. L... resterait aux
+arrêts dans sa chambre, et que nous lui ferions porter ses repas, de
+notre table, par son domestique.</p>
+
+<p>Puget<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a> était un jeune homme très instruit et de très bonne humeur.
+Delaporte l'appelait mon Sosie, parce qu'il m'était impossible
+d'adopter un costume, une habitude, une locution, sans que Puget en
+fît l'objet d'une imitation soudaine. Hélas! quelques années après,
+étant prisonnier de guerre, il se sauvait dans une embarcation; il fut
+arrêté, près de Calais, par une frégate anglaise, dont le commandant
+eut l'infamie de le faire frapper de coups de bouts de corde, pour le
+punir de son évasion. Il en fut tellement humilié qu'il fut atteint
+sur-le-champ d'une folie complète et que rien ne put guérir.</p>
+
+<p>Desbordes et Vermot étaient des officiers très zélés, très laborieux,
+fort bons camarades, et faits pour honorer le <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> corps en toute
+circonstance. Desbordes<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a> est mort, il y a quelques années, à la
+suite des fatigues d'une campagne très pénible, sur un bâtiment qu'il
+commandait. Vermot<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a> est capitaine de corvette; il commande en ce
+moment le brick <i>le Palinure</i>, qui vient de faire noblement respecter
+notre pavillon devant Tunis; et, dans la Marine, il reste seul avec
+moi de l'état-major de <i>la Belle-Poule</i>, car Delaporte mourut, en
+1813, sur le vaisseau <i>le Polonais</i>, où il était capitaine de frégate,
+commandant en second. Quel deuil pour ce vaisseau, pour la Marine,
+pour sa famille et pour moi!</p>
+
+<p>Nous pouvons actuellement entreprendre le récit des croisières
+diverses de la division de l'amiral Linois; notre première opération
+fut d'aller porter et installer à l'île Bourbon, que Napoléon ne tarda
+pas à appeler l'île Bonaparte, les autorités et les troupes destinées
+à cette colonie. Chaque bâtiment garda, cependant, et renouvela
+toujours un détachement et quelques officiers d'infanterie, soit pour
+grossir l'équipage, soit au besoin pour quelque coup de main en cas de
+descente, à effectuer sur quelqu'une des possessions anglaises. Ainsi,
+entre autres, <i>la Belle-Poule</i> vit à son bord MM. Morainvilliers,
+Larue et Marchant, avec lesquels je me liai d'amitié; mais ces
+liaisons sont courtes dans nos carrières aventureuses! J'ai revu, par
+la suite, Larue lieutenant-colonel à Brest, en 1814, et j'ai rejoint
+Marchant, à Paris, un instant, en 1817. L'infortuné! il n'eut que le
+temps de me dire qu'il avait fait, en qualité d'aide de camp du
+maréchal Ney, la funeste campagne de Russie, qu'il avait été fait
+prisonnier pendant la retraite de l'empereur, et qu'il était rentré à
+Paris, le jour même où son général avait été fusillé, par suite d'une
+<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> condamnation que Louis XVIII aurait dû annuler mille fois
+par son droit bienfaisant, par le plus beau de tous les droits, celui
+de faire grâce, même lorsqu'on ne le demande pas.</p>
+
+<p>Mais revenons à nos croisières. De Bourbon, nous nous dirigeâmes vers
+le comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de
+Sumatra. Peu après notre départ, nous nous trouvâmes inopinément
+au-dessus d'un banc, appelé Saya de Malha, que les cartes plaçaient
+beaucoup plus sur notre droite. <i>La Belle-Poule</i> s'en aperçut la
+première, en regardant une multitude de petits poissons qui, s'agitant
+à la surface de l'eau, excitèrent son attention. La mer était
+heureusement fort belle; on put donc même voir le fond, qui était à
+très peu de profondeur. La frégate changea subitement de route, tira
+du canon, fit des signaux. Les autres bâtiments nous imitèrent dans
+nos man&oelig;uvres, et il était bien temps; car, quelques brasses de
+plus dans cette direction, nous touchions tous sur ce banc, et il est
+vraisemblable que c'en était fait de nos navires.</p>
+
+<p>Une rencontre plus agréable nous était réservée, celle de <i>la
+Comtesse-de-Sutherland</i>, le plus grand bâtiment de la Compagnie
+anglaise des Indes qui eût jamais été construit. Il fut chassé, pris,
+amariné, et expédié pour l'île de France avec sa riche cargaison. Ces
+bâtiments de la Compagnie anglaise sont de grands navires destinés aux
+entreprises commerciales de cette Compagnie dans l'Inde; ils sont, en
+général, de la forme et de la grosseur des anciens vaisseaux de guerre
+de 50; ils portent une trentaine de bouches à feu; mais ordinairement,
+surtout en temps de paix, ils n'ont pas un équipage suffisant à la
+fois, pour la man&oelig;uvre, et pour le service de leur artillerie. <i>La
+Comtesse-de-Sutherland</i> était du port de près de 1.500 tonneaux, qui
+est à peu près celui des anciens vaisseaux de guerre de 64 canons.</p>
+
+<p>De longs calmes, sous la ligne équinoxiale, que nous <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> fûmes
+obligés, par la contrariété des brises, de couper et de recouper
+jusqu'à dix fois, nous retardèrent beaucoup. Enfin nous vîmes les
+hauteurs de Sumatra, et nous mouillâmes à Bencoolen<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, où, trouvant
+sur rade les deux petits navires anglais, <i>l'Elisa-Anne</i> et <i>le
+Ménage</i>, nous les prîmes et nous les expédiâmes, comme <i>la
+Comtesse-de-Sutherland</i>. La ville se mit en état de défense; c'était
+inutile, car les forts la garantissaient suffisamment; mais nous en
+voulions aux magasins de la Compagnie et à cinq de ses vaisseaux qui,
+n'ayant pas le temps d'aller chercher la protection des forts,
+s'incendièrent par tous les points. Les magasins, trop éloignés pour
+être protégés, en firent autant. Quel spectacle que celui des flammes
+dévorantes, sillonnant jusqu'aux nues le ciel assombri par la nuit!
+Les Anglais y perdirent plus de 3 millions; mais ils les perdirent
+sans que rien en profitât à leurs ennemis. Étranges conséquences,
+cependant, des lois de la guerre, que celles qui vont jusqu'à
+dépouiller le paisible commerçant, en faisant porter sur lui le poids
+des inimitiés des chefs des empires belligérants! Nous quittâmes
+bientôt Bencoolen, où il n'y avait plus que des ruines à contempler.</p>
+
+<p>Nous fîmes voile, alors, vers le détroit de la Sonde<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, que nous
+traversâmes pour atteindre Batavia, opulente capitale de l'île de
+Java, coupée par mille canaux, contenant des édifices splendides, et
+entourée d'un vaste demi-cercle appuyé sur la mer et formant une
+grande route bordée de maisons de campagne, ravissantes de végétation,
+de richesse et de magnificence. Les Hollandais y ont transporté leurs
+m&oelig;urs laborieuses, leurs habitudes de propreté, leur industrie
+persévérante; d'un autre côté, par <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> un mélange piquant, la
+ville est flanquée de deux autres villes, faisant corps avec elle,
+dont l'une, toute malaise, est habitée par des Malais, au caractère de
+feu, d'énergie, d'indépendance d'un peuple à demi-sauvage, et l'autre,
+toute chinoise, l'est par des Chinois entièrement adonnés au commerce.
+Un tel séjour est d'un haut intérêt pour un Européen; il peut, en
+quelques heures, visiter trois nations très différentes; sa curiosité
+doit donc être pleinement satisfaite, et il doit lui rester de
+profondes impressions. Là, par un esprit essentiellement conciliant,
+l'idolâtrie des Malais subsiste à côté du culte éclairé du
+christianisme, qui y montre sa supériorité en employant seulement des
+voies de persuasion; et celui-ci n'est nullement froissé par
+l'exercice de la religion des sectateurs de Confucius. Que craindre,
+en effet, des doctrines de celui qui, 550 ans avant Jésus-Christ,
+avait déjà dit aux hommes:</p>
+
+<p>«Le sage est toujours sur le rivage, et l'insensé au milieu des
+flots.»</p>
+
+<p>«L'insensé se plaint de n'être pas connu des hommes; le sage, de ne
+pas les connaître.»</p>
+
+<p>«Un bon c&oelig;ur penche vers la bonté et l'indulgence.»</p>
+
+<p>«Un c&oelig;ur étroit ne possède ni la patience, ni la modération.»</p>
+
+<p>«Conduisez-vous comme si vous étiez observé par dix yeux et montré par
+dix mains.»</p>
+
+<p>«Un homme faux est un char sans timon: par où l'atteler?».</p>
+
+<p>Confucius, après avoir atteint les privilèges de l'élévation, mourut
+pourtant dans une misérable disgrâce: sa famille, aujourd'hui la plus
+illustre de la Chine, remonte jusques à Hoang-ti, le premier
+législateur de ce pays; et, dans chacune des maisons de la ville
+chinoise de Batavia, nous vîmes son portrait.</p>
+
+<p>Nous goûtâmes, à Batavia, le fruit exquis nommé mangoustan; et nous y
+vîmes le cacatois, si doux, si blanc, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> avec sa belle crête de
+plumes jaunes, et le loris, dont le plumage est moitié noir de jais,
+moitié rouge ardent, et qui devient si privé, si caressant.</p>
+
+<p>Le brick de guerre hollandais <i>l'Aventurier</i> se joignit à nous. Nous
+partîmes, après une courte relâche de repos et d'approvisionnement,
+pour aller attendre, dans les mers de la Chine, le grand convoi des
+vaisseaux de la Compagnie, qui part annuellement de Canton. Le but
+était noble; la conception en était heureuse.</p>
+
+<p>Nous étions alors au commencement de 1804; c'était la saison des
+ouragans dévastateurs qui désolent, parfois, les îles de France et de
+Bourbon; rien n'y résiste: ni arbres, ni navires ni maisons! Nos
+opérations furent toujours combinées en vue de nous trouver à la mer
+pendant ces crises affreuses de la nature.</p>
+
+<p>C'est une chose inouïe que les fatigues, les peines, les contrariétés,
+que nous éprouvâmes pour nous rendre à notre destination.</p>
+
+<p>Équipages, officiers, commandants, tout le monde était harassé! Les
+calmes, les vents contraires, les grains se succédaient sans
+interruption; les courants étaient contre nous; mais, puisque c'était
+l'époque favorable pour quitter la Chine, puisque le fameux convoi
+devait en profiter, il fallait bien affronter toutes ces contrariétés
+pour aller le chercher. Joignons-y que nous naviguions sans cesse sur
+des haut-fonds, au milieu d'îles et de bancs mal déterminés sur nos
+cartes, et l'on verra ce qu'il fallait de patience ou d'habileté pour
+parvenir à nos fins. Nous appareillions et nous mouillions jusqu'à
+quinze fois par jour, quêtant, recherchant sans cesse le moindre
+souffle d'un bon vent, ou quelque lit de courant moins rapide; aussi,
+souvent, n'avancions-nous pas d'une lieue par jour.</p>
+
+<p>Près du détroit de Gaspar<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, notre courage fut ranimé par <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>
+la rencontre et la prise des navires de commerce anglais,
+<i>l'Amiral-Raynier</i>, et <i>la Henriette</i>, qui venaient de Canton. Nous
+apprîmes d'eux que le convoi, consistant en vingt-cinq vaisseaux de la
+Compagnie, se disposait à appareiller, lors de leur départ. Quelle
+excellente nouvelle! mais elle nous coûta bien cher.</p>
+
+<p>Le dernier canot envoyé par <i>le Marengo</i> pour l'amarinage de <i>la
+Henriette</i> avait été surpris par un grain si fort qu'il ne put, en
+quittant ce navire, regagner son vaisseau. Il faisait nuit; <i>le
+Marengo</i> le crut resté à bord de <i>la Henriette</i>; celle-ci prit sa
+route pour l'Île-de-France, croyant qu'il avait atteint le vaisseau;
+et par suite de cette fausse manière de voir des deux parts, la
+malheureuse embarcation, négligée par les deux bâtiments, n'en put
+rejoindre aucun. Elle erra quarante jours d'île en île, exposée à tous
+les dangers d'une navigation périlleuse, souffrant de la faim, soumise
+aux plus durs traitements des peuples sauvages; et son équipage,
+épuisé, décimé par mille maladies, ne put revoir les rives de Batavia
+qu'après une série innombrable d'infortunes. M. Martel, lieutenant de
+vaisseau<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, commandait ce canot; par sa constance, sa force d'âme,
+sa prudence, il eut le bonheur de le conduire au port; mais il y avait
+usé tout ce qu'il possédait de vie, et il expira peu de jours après
+son arrivée. Un autre canot que je commandais avait quitté <i>la
+Henriette</i> un quart d'heure seulement avant le grain fatal.</p>
+
+<p>L'attente du convoi si riche et si désiré soutenait nos forces; il
+était l'objet unique de nos pensées, de nos espérances, de nos
+conversations. Quatre-vingts millions qui allaient tomber en notre
+pouvoir. Quel texte inépuisable! que de richesses! quel
+retentissement! combien de promotions! et, pour l'Angleterre, quel
+coup de foudre! son Gouvernement ne pouvait manquer de s'en ressentir
+profondément; <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> et la paix pouvait, elle-même, en être une
+conséquence immédiate, ainsi que la consolidation du pouvoir, qui,
+depuis peu, avait tant fait pour la France!</p>
+
+<p>Ce fut dans ces dispositions que, parvenant à surmonter une nouvelle
+série de difficultés, nous mouillâmes à Poulo-Aor<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a> (l'île d'Aor).
+Elle est habitée par des Malais, et aucun navire ne peut pénétrer dans
+le détroit de Malacca, que devait prendre le convoi, sans en passer
+très près. Nous courûmes à terre, interrogeâmes les Malais; le convoi
+n'était pas passé. C'était tout ce que nous désirions. Les Malais,
+toujours jaloux, avaient, dès notre abord, caché leurs femmes dans les
+mornes; mais peu nous importait. Nous voulions du riz, des chevreaux,
+du sagou, des volailles, des fruits, de l'eau; ils nous en vendirent,
+nous facilitèrent les moyens de les quitter avec promptitude, ce qu'à
+notre plus grande satisfaction nous fîmes pour reprendre la mer
+sur-le-champ, certains, cette fois, que notre belle proie ne pouvait
+plus nous échapper.</p>
+
+<p>Un beau matin, le ciel était d'azur, la brise modérée, la mer comme
+une glace; les îles dont ces eaux sont parsemées n'avaient jamais
+étalé de plus riante verdure, n'avaient jamais exhalé plus de parfums;
+et tous nos regards étaient vers l'horizon.&mdash;«Navire!» s'écrie la
+vigie.&mdash;«Navire!» répond spontanément l'équipage entier, comme un
+fidèle écho!&mdash;«Quatre navires!» ajoute presque aussitôt la vigie.
+Chacun veut les voir, on se précipite dans les haubans; mais ce
+n'était plus quatre; on en voyait déjà, disait-on, quinze, trente,
+cinquante! Nos lunettes firent justice de l'exagération; vingt-cinq
+furent bien comptés, c'était le nombre attendu: ainsi, il n'y avait
+plus à en douter; l'ivresse était générale.</p>
+
+<p>Les quatre premiers navires aperçus étaient les éclaireurs du convoi,
+qui faisaient voile, vent arrière, sur <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> nous. Ces quatre
+bâtiments ne purent pas nous voir sans soupçonner que nous fussions
+ennemis; ils tinrent le vent pour rallier le corps du convoi, à qui
+ils firent des signaux et qui tint le vent également pour chercher à
+nous fuir. Nous leur appuyâmes alors la chasse la mieux conditionnée
+qu'on puisse imaginer; nous les gagnâmes, et, vers six heures du soir,
+nous étions en mesure de donner au milieu d'eux. L'amiral mit en panne
+et fit le signal de passer à poupe. Il s'entretint alors quelque
+temps, au porte-voix, avec M. Bruillac, qui lui dit ces paroles
+électriques: «C'est le jour de la gloire et de la fortune!» et
+pourtant M. Linois donna pour dernier ordre d'être disposé à
+n'attaquer le convoi que le lendemain matin!</p>
+
+<p>La physionomie bouleversée de nos matelots, leur silence respectueux,
+mais glacial, indiquèrent qu'ils auraient préféré, de beaucoup,
+attaquer immédiatement; cependant leur moral se remonta pendant la
+nuit. M. Vrignaud avait plus directement blâmé ce retard à bord du
+<i>Marengo</i>, car il avait dit avec véhémence à l'amiral lui-même:
+«Tombons fièrement au milieu d'eux; il n'y a pas de nuit qui tienne,
+et feu des deux bords!»</p>
+
+<p>Au point du jour, même beau temps; l'amiral hissa ses couleurs; chacun
+de nous, les nôtres, et, d'un air guerrier, nous nous avançâmes
+majestueusement vers les Anglais; mais ceux-ci n'étaient plus
+intimidés comme la veille. Ils avaient employé la nuit à monter leurs
+canons, à les préparer, à disposer leurs bâtiments, et, comme ils
+s'étaient rendus en Chine en temps de paix, avec de faibles équipages
+qu'ils n'avaient pu y augmenter, ils dégarnirent dix-sept vaisseaux de
+leur convoi de presque tous les matelots, et ils portèrent, sur les
+huit plus forts, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'hommes robustes,
+d'armes, de munitions. Ces huit vaisseaux soutinrent vaillamment le
+choc. Il n'est pas probable qu'ils eussent pu lutter longtemps contre
+les efforts persévérants de la division; toutefois la question ne put
+être matériellement décidée; <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> car, après quelques volées,
+l'amiral quitta le champ de bataille, avec ordre, au reste de la
+division, d'imiter ses mouvements.</p>
+
+<p>Les huit vaisseaux de la Compagnie n'en montrèrent que plus d'audace,
+et ils osèrent nous chasser pendant notre retraite; mais, inférieurs
+en marche, ils se virent bientôt contraints de nous abandonner, ce
+qu'ils ne firent pourtant pas sans nous envoyer une dernière et
+insolente volée de leur artillerie, que les journaux anglais ont
+publié, depuis, avoir été chargée avec du sucre candi!</p>
+
+<p>Telle fut la fin déplorable d'une tentative qui assombrit pour
+longtemps nos marins, qui acheva d'aigrir le général Decaen, qui jeta
+une teinte de ridicule sur nos subséquentes opérations, qui agit sur
+les conceptions futures ou sur les décisions de l'amiral, et qui
+indisposa vivement le ministre de la Marine et l'empereur. Les
+officiers de la division en furent consternés; l'âme généreuse,
+elle-même, de notre noble camarade Delaporte, ne put trouver un mot de
+justification sur le funeste délai d'une nuit; enfin nous en
+souffrîmes tous; en mon particulier, je sus plus tard, par ma
+correspondance avec M. de Bonnefoux, que, s'il y avait eu succès,
+j'aurais été, à peine âgé de vingt-deux ans, nommé lieutenant de
+vaisseau.</p>
+
+<p>L'Angleterre, au contraire, poussa des cris de joie; M. Dance,
+capitaine d'un des vaisseaux du convoi, et qui y exerçait le
+commandement supérieur, comme s'y trouvant le plus ancien des
+capitaines de la Compagnie, reçut un million de récompense; et ses
+compatriotes, faisant allusion au nombre assez considérable de
+matelots asiatiques qu'il devait avoir, renouvelèrent pour lui le mot
+fameux d'Iphicratès: «Qu'une armée de cerfs, commandée par un lion,
+est plus redoutable qu'une armée de lions commandée par un cerf»; mais
+ne nous appesantissons pas davantage sur ce douloureux souvenir;
+voyons seulement à quoi tient la carrière d'un jeune officier:
+Attaquer <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> le soir était très probablement réussir; alors je
+marchais à grands pas vers un avancement que, plus tard, d'autres
+circonstances ont encore arrêté; et une quarantaine de mille francs
+que la répartition légale de nos parts de prise m'aurait rapportée,
+eût été un très beau commencement de fortune. Tu vois que, comme on le
+dit proverbialement et, comme les hommes sont enclins à le faire, nous
+avions dressé trop tôt nos comptes, et nous avions vendu la peau de
+l'ours avant de l'avoir jeté par terre.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Retour de l'escadre à Batavia.&mdash;Le choléra.&mdash;Mort de
+ l'aspirant de 2<sup>e</sup> classe Rigodit et de l'officier de santé
+ Mathieu.&mdash;Les officiers de santé de <i>la Belle-Poule</i>: MM. Fonze,
+ Chardin, Vincent et Mathieu.&mdash;Visite d'une jonque chinoise en
+ rade de Batavia.&mdash;Réception en musique.&mdash;Les sourcils des
+ Chinois.&mdash;Le village de Welterfreder.&mdash;Conflit avec les
+ Hollandais.&mdash;Déplorable bagarre.&mdash;<i>Fuyards du convoi de
+ Chine.</i>&mdash;Départ de Batavia.&mdash;Le détroit de la Sonde.&mdash;Violents
+ courants.&mdash;Terreur panique de l'équipage.&mdash;Belle conduite du
+ lieutenant de vaisseau Delaporte.&mdash;<i>Le Marengo</i>, <i>la Sémillante</i>
+ et <i>le Berceau</i>, se dirigent vers l'Île-de-France.&mdash;<i>La
+ Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> croisent à l'entrée du golfe de
+ l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir visité les
+ abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande.&mdash;Pendant
+ cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais,
+ <i>l'Althéa</i>, ayant pour 6 millions d'indigo à bord.&mdash;Le
+ propriétaire de <i>l'Althéa</i>, M. Lambert.&mdash;Craintes de M<sup>me</sup>
+ Lambert.&mdash;Sa beauté.&mdash;Scène sur le pont de
+ <i>l'Althéa</i>.&mdash;L'officier d'administration de <i>la Belle-Poule</i>, M.
+ Le Lièvre de Tito.&mdash;Un gentilhomme, <i>laudator temporis
+ acti</i>.&mdash;Ses bontés à mon égard.&mdash;Plaisanteries que se permettent
+ les jeunes officiers.&mdash;Les fruits glacés de M. Le Lièvre de
+ Tito.&mdash;Sa correspondance avec M<sup>me</sup> Lambert.&mdash;Départ de M. et
+ M<sup>me</sup> Lambert, après un séjour de quelques mois à
+ l'Île-de-France.&mdash;M. Lambert souhaite nous voir tous prisonniers,
+ en Angleterre, pour nous prouver sa reconnaissance.&mdash;Réponse de
+ Delaporte.&mdash;Part de prise sur la capture de <i>l'Althéa</i>.&mdash;Décision
+ arbitraire de l'amiral Linois.&mdash;Nous ne sommes défendus ni par M.
+ Bruillac, ni par le général Decaen.&mdash;Au mois d'août 1804, <i>le
+ Berceau</i> est expédié en France.&mdash;Je demande vainement à l'amiral
+ de renvoyer, par ce bâtiment, mon frère Laurent pour lui
+ permettre de passer son examen d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe.</p>
+
+<p>Nous retournâmes à Batavia et y laissâmes <i>l'Aventurier</i>, qui ne
+demandait pas mieux que de nous quitter, car il avait été un instant
+compromis dans la chasse que nous reçûmes du convoi. Batavia est
+admirablement placé au centre d'un pays d'un commerce extrêmement
+riche; mais le climat en est on ne peut plus insalubre. Une maladie,
+semblable au choléra asiatique le plus intense, tel que celui qui
+frappa la France en 1832, y règne <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> presque sans interruption.
+Nos bâtiments avaient pris mille précautions de santé; cependant, lors
+de notre première relâche, ils avaient eu beaucoup de victimes; j'eus
+à regretter plus particulièrement le frère d'un de mes camarades,
+nommé Rigodit, aspirant de 2<sup>e</sup> classe, qui m'avait été recommandé par
+mon père, et Mathieu, officier de santé, que son zèle, son dévoûment
+et ses connaissances avaient rendu cher à tous. Cette mort me fit
+péniblement réfléchir sur quelques inconséquences que j'avais
+commises, quoique involontairement, à son égard. L'officier de santé
+en chef de la frégate se nommait Fonze: c'était un homme d'un commerce
+agréable, avec qui les officiers s'étaient tous liés avec
+empressement. Il avait sous ses ordres MM. Chardin, Vincent et
+Mathieu. Pas plus que les aspirants, ces trois messieurs, d'après les
+règlements, ne faisaient partie de l'état-major; mais ils étaient
+réellement devenus des nôtres, par leurs talents et leur éducation.</p>
+
+<p>Chardin, gai, spirituel, était bien réellement celui que je préférais;
+cependant le haut savoir de Vincent<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, ses habitudes réfléchies,
+ses conversations instructives, le plaisir qu'il avait à me prodiguer
+ses conseils littéraires, me le rendaient très cher, et je cherchais,
+sans cesse, à le lui prouver: «Le goût, me disait cet honnête jeune
+homme, est, à la littérature, ce que la probité est aux m&oelig;urs», et
+toujours chez lui le goût fut inséparable de la probité; dans ses
+compositions, dans ses actes, l'un et l'autre furent également et sans
+cesse respectés. Quant à Mathieu, qui était peu communicatif, je
+l'estimais beaucoup; mais je le fréquentais peu. Il paraît que son
+écorce froide recélait une âme très susceptible, et qu'il avait été
+choqué soit <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de ma partialité pour ses collègues, soit
+d'actions ou de paroles qui, contre mes intentions sans doute,
+l'avaient violemment irrité contre moi. Malheureusement je l'ignorais;
+car non seulement je me serais abstenu de la plus innocente raillerie
+à son égard, mais encore je me serais appliqué à lui prouver le cas
+que je faisais de lui; je ne l'appris qu'après sa mort, et par Chardin
+à qui, sous le secret juré, il s'en était ouvert sans entrer pourtant
+dans les détails, et en lui disant seulement qu'il saurait bien
+trouver une occasion, à terre, de me provoquer sur mes plaisanteries
+désobligeantes, sur mes prétendus mépris, et qu'il s'en vengerait les
+armes à la main.</p>
+
+<p>Voilà pourtant où conduit une manière d'être peu mesurée; mais, aussi,
+comme il est difficile, en ce monde, de se conduire avec convenance,
+avec dignité, de rendre à chacun ce qui lui est dû, et d'être
+généralement aimé et estimé! C'est l'affaire la plus importante de la
+vie, celle à laquelle on doit le plus d'attention, celle enfin par
+laquelle on acquiert les plus grands des biens, je veux dire une bonne
+réputation et l'estime universelle.</p>
+
+<p>J'avais vu les Chinois dans leur ville, à Batavia; je voulus les
+visiter à bord d'un de leurs bâtiments. Il y avait précisément, alors,
+sur la rade, une jonque ou somme, soi-disant fort belle, armée par de
+soi-disant fort bons matelots, et arrivant directement du soi-disant
+Céleste-Empire. Dans un élégant canot que faisaient voler, sur la
+surface des eaux, dix-huit vigoureux rameurs, je m'y rendis avec un
+interprète. Les officiers de la jonque jugèrent ou crurent qu'il leur
+arrivait un personnage de marque, et ils m'empêchèrent de monter à
+bord. Ma première pensée fut qu'ils voulaient s'y tenir aussi
+mystérieusement inconnus que dans leur pays; toutefois l'interprète
+m'expliqua que l'on prenait quelques minutes pour préparer ma
+réception, qui fut étourdissante; car, à peine parvenu sur le pont, je
+fus entouré d'une bande de musiciens hideux, qui soufflaient, à me
+fendre la tête, dans les <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> plus barbares instruments. Bientôt
+je fus conduit dans tous les endroits du bâtiment que je désirais
+voir; mais la sauvage musique ne me quittait pas. C'est un moyen plus
+poli que leurs lois intérieures pour éluder les investigations
+étrangères; mais il n'est guère moins efficace. Je partis donc assez
+promptement et fort peu édifié de l'état de leurs connaissances
+nautiques.</p>
+
+<p>Quelle est grande, pourtant, la force du frein imposé à ce peuple, qui
+a tant devancé les autres, et qui, depuis des siècles, rejette
+respectueusement les innovations les plus utiles, celles même qui,
+dans le cas dont il s'agit, préserveraient du naufrage quantité de
+leurs navires ou de leurs marins! Pendant quelque temps nous avions eu
+à bord une douzaine de matelots provenant d'une jonque qui périt à la
+mer, sous nos yeux, pendant que nous étions dans une sécurité
+parfaite; on devait croire qu'au milieu de nous ils auraient songé à
+s'instruire de nos usages maritimes. Loin de là ils nous regardaient
+en pitié; et, à part les prières, leur seule occupation avait été de
+soigner leur toilette, celle surtout de leurs sourcils, que, devant de
+petits miroirs, ils passaient des heures entières à contempler, raser,
+dessiner, noircir, arquer, comme n'imaginerait certainement pas de le
+faire, chez nous, la coquette la plus raffinée. Mais laissons ces
+malheureux avec leur teint cuivré, leur costume hétéroclite et leurs
+charmants sourcils.</p>
+
+<p>Je voulus voir aussi la campagne de l'île de Java, et je fis cette
+excursion avec Delaporte, Puget, Larue, Marchant, Fonze et Chardin. Le
+terme de notre promenade fut le joli village de Welter-Freder<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>,
+situé à cinq ou six kilomètres de Batavia. Nous fûmes émerveillés du
+luxe de végétation qu'y entretiennent à un degré éminent la chaleur et
+les pluies alternatives de ce pays équatorial. <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Arrivés à
+l'hôtel principal du village, nous y trouvâmes société nombreuse
+d'officiers des autres navires de la division, et précisément les plus
+mauvaises têtes. Je n'ai jamais aimé les parties où l'on fait assaut
+de bruit, de cris, d'ardeur à boire et à manger, et d'extravagances
+dans les chants, les paroles, le rire, les actes ou les discours. Trop
+souvent, à l'Île-de-France, il y avait de ces réunions; je les évitais
+de mon mieux; mais, ici, il n'y eut pas moyen de m'en tirer. Delaporte
+me fit remarquer que nous étions en incandescente compagnie, et il me
+prédit que la journée finirait mal.</p>
+
+<p>Nous dinâmes tous ensemble: copieux fut le repas, abondantes les
+libations, et la conversation bruyante. Il y avait deux billards dans
+l'hôtel; pendant qu'on servait le café, nous voulûmes y jouer; mais
+ils étaient occupés par des Hollandais. Attendre nous parut de trop
+mauvais goût; en conséquence, Marchant s'empara des billes, et
+Chardin, montrant la porte aux joueurs dépossédés, leur dit avec un
+ton de politesse exquise, mais fort ironique, qu'il y avait sans doute
+d'autres billards dans le village. Ils sortirent, mais rentrèrent avec
+du renfort et redemandèrent le billard avec non moins de politesse et
+d'ironie; c'était d'assez bonne guerre. Nous autres, Français, non
+seulement nous n'aimons pas les mystifications, mais nous avons la
+prétention d'être les maîtres partout, et peut-être y
+réussirions-nous, si nous savions nous y prendre, tant nous avons de
+bonnes qualités pour y parvenir; mais la force est un mauvais moyen,
+et notre impatience nous porte ordinairement à y avoir recours. La
+bonne plaisanterie des Hollandais fut donc reçue assez brutalement,
+car nous les chassâmes. Je voyais, dans les yeux de Delaporte, que les
+choses l'inquiétaient.</p>
+
+<p>Je lui en parlai; il me répondit: «Contre fortune, bon c&oelig;ur; nous
+sommes étrangers; nous sommes isolés, et, si nous ne formons pas un
+seul faisceau, nous sommes perdus.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Les Hollandais rentrèrent encore, mais avec une garde de
+vingt hommes. Soudain nous nous précipitons sur cette garde avec cet
+élan que les Italiens ont si bien caractérisé par le nom de <i>furia
+francese</i>; nous la désarmons avant qu'elle ait le temps de se
+reconnaître, et, à coups de crosse, nous lui faisons tourner les
+talons. Pendant ce temps le malheureux mot de: <i>Fuyards dit Convoi de
+Chine</i>! avait été lancé contre nous, et il était devenu le signal d'un
+épouvantable désordre. Assistants, voisins, propriétaire de l'hôtel,
+domestiques, meubles, glaces, queues, billards, lustres, tout fut
+battu, renversé, cassé, brisé, mis en pièces; la population du village
+se souleva; les Malais de la contrée, avec leurs belles jambes, leurs
+bras carrés, leur peau rougeâtre, leurs corps nerveux, pensant à leurs
+femmes, se mirent de garde à leurs portes, armés de leurs kryss
+empoisonnés, la bouche sanguinolente du bétel qu'ils mâchaient, et les
+yeux enflammés par l'effet de leur enivrant opium. Pour nous, nous
+n'avions qu'un parti à prendre: c'était de nous serrer, et nous nous
+plaçâmes sous la conduite de Delaporte, qui parvint, après bien des
+difficultés, à nous ramener à Batavia et, de là, à bord de nos
+bâtiments.</p>
+
+<p>Il s'ensuivit ce qui arrive toujours en pareille circonstance; des
+injures avaient été proférées et rendues, des coups donnés et reçus,
+des plaintes portées; des officiers furent sévèrement punis, et,
+finalement, les dégâts estimés et payés au compte des insensés
+fauteurs de la scène. En outre, plusieurs d'entre nous furent, par
+suite, très malades, à tel point qu'un enseigne de vaisseau de <i>la
+Sémillante</i> resta pendant six mois en danger, expiant dans son lit la
+part qu'il avait prise à ces coupables excès.</p>
+
+<p>Nous partîmes de Batavia. La saison des pluies avait produit, dans le
+vaste bassin formé par les îles avoisinantes, un trop plein tellement
+considérable que le détroit de la Sonde nous présenta l'aspect de
+flots violemment émus, qui paraissaient se briser comme sur des
+récifs. Ils <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> formaient, en outre, des courants si vifs que ni
+ancres, ni voiles, ni gouvernail n'étaient d'aucun effet. Les
+équipages, croyant apercevoir des rochers tout autour de nous et
+frappés de l'inutilité des man&oelig;uvres, ne virent devant eux qu'une
+perte inévitable et manifestèrent une terreur panique complète. Je
+causais, en ce moment, avec Delaporte dans sa chambre; le bruit nous
+appelle sur le pont où nous paraissons aussitôt; le noble visage de
+mon ami prend alors une expression sublime d'indignation; sa voix mâle
+fait résonner le mot de «Silence!» et, à ce seul mot, sorti de sa
+bouche sonore et soutenu de son &oelig;il imposant, les clameurs se
+taisent, les plaintes se dissipent, la confiance renaît. Je fus
+stupéfait d'une telle influence; jamais je n'ai mieux compris la force
+de l'ascendant moral que la nature a départi à ceux sur le front
+desquels elle a gravé le sceau du commandement. <i>La Belle-Poule</i>
+perdit des ancres, cassa des câbles, fit des man&oelig;uvres sans
+résultat; mais, dès lors, tout se passa sans désordre. Par l'effet de
+ces courants qui rappellent ceux qui existent, d'après une cause
+semblable, dans le détroit de Messine, et que les anciens avaient
+poétiquement nommés les gouffres de Charybde et de Scylla, nous étions
+promenés et jetés d'écueils en écueils, de danger en danger. Notre
+frégate fut même portée sur une des îles charmantes dont nous étions
+entourés. Nos vergues, nos voiles s'entrelacèrent avec les branches de
+ses arbres séculaires; mais le courant qui nous avait entraînés sur
+cette île, heureusement d'un abord très escarpé, formait autour d'elle
+une sorte de bourrelet et de contre-courant, qui seul nous en éloigna;
+et, toujours en continuant à tourbillonner, la frégate parvint à
+gagner des eaux plus tranquilles. Les autres bâtiments de la division
+s'en tirèrent à peu près comme nous; toutefois <i>la Sémillante</i> fut sur
+le point de rester sur un haut-fond, et courut de grands dangers.</p>
+
+<p>À peine parvenu en pleine mer, l'amiral, dont le vaisseau avait besoin
+de réparations, prit la route de l'Île-de-France, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> avec <i>la
+Sémillante</i> et <i>le Berceau</i>, et il donna ordre à <i>la Belle-Poule</i> et à
+<i>l'Atalante</i> de croiser à l'entrée du golfe de l'Inde, et d'aller
+ensuite le rejoindre à l'Île-de-France, en visitant, lors de leur
+retour, les abords ou le voisinage des côtes occidentales de la
+Nouvelle-Hollande.</p>
+
+<p>Nous ne découvrîmes qu'un navire dans cette longue croisière; mais il
+était fort grand; il avait pour 6 millions d'indigo à bord, et il fut
+vendu, ensuite, pour cette somme aux neutres qui accouraient à
+l'Île-de-France pour s'y enrichir de l'achat de nos prises.</p>
+
+<p>C'était <i>l'Althéa</i>, appartenant à un Anglais, nommé Lambert, présent à
+bord; la cargaison était assurée. M. Lambert, à l'âge de trente-six
+ans, retournait dans sa patrie pour y jouir de son immense fortune, et
+y recevoir le titre de Nabab, que l'usage y décerne à ceux qui y
+apportent de grands biens acquis dans l'Inde par leurs travaux.</p>
+
+<p>Quelques coups de canon avaient suffi pour nous rendre maîtres de
+<i>l'Althéa</i>. Lors de la précédente guerre, nos corsaires avaient fait,
+dans l'Inde, des exploits prodigieux, mais qui avaient fait couler
+beaucoup de sang et qui avaient inspiré une véritable terreur. Sous
+l'empire de cette terreur, M<sup>me</sup> Lambert, qui voyageait avec son
+mari, n'eut pas plutôt vu flotter notre pavillon qu'elle se crut
+perdue, et que, dans son désespoir, elle affronta notre artillerie sur
+le pont. Delaporte fut nommé commandant de cette prise.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai avec Desbordes pour l'amariner. Ce ne fut pas un
+spectacle peu surprenant pour nous que d'y voir, évanouie, dans les
+bras de son mari, une jeune femme de vingt ans d'une figure admirable.
+Elle était entourée de caméristes au teint noir, mais aux cheveux
+plats et aux traits extrêmement fins, de femmes malaises, toutes
+également empressées, et elle avait à ses pieds deux petits grooms
+Mahrattes, bien bronzés, qui veillaient ses premiers regards et
+attendaient ses premiers ordres. «Ils ne nous tuent donc pas»,
+dit-elle, quand elle reprit <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> ses sens. Notre physionomie la
+rassura plus encore que nos discours, et elle se livra à tout l'élan
+d'une joie qui surpassait peut-être la douleur qu'elle avait
+ressentie, et qui rehaussa parfaitement l'éclat de son beau visage.
+Cléopâtre, sur le Cydnus, au milieu d'esclaves belles, obéissantes, et
+de jeunes marins vêtus en folâtres amours, sur un navire dont les
+cordages étaient de soie, les voiles de pourpre et les sculptures
+d'or, ne parut certainement pas plus belle aux Romains, enchantés, que
+M<sup>me</sup> Lambert à nos yeux éblouis.</p>
+
+<p>L'officier d'Administration comptable de <i>la Belle-Poule</i> était un
+homme de la Marine de Louis XVI, que sa haute probité, sa capacité
+reconnue, et peut-être, plus que tout cela, le hasard, avaient
+maintenu en place pendant les orages de la Révolution. Il se nommait
+Le Lièvre de Tito<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>; un de ses frères, lieutenant de vaisseau,
+avait été le camarade de M. de Bonnefoux; mais l'émigration le lui
+avait ravi. Âgé de soixante ans, frisé, poudré, chaussé de bas de soie
+blancs, même à bord, M. Le Lièvre supportait les fatigues de notre
+campagne avec beaucoup de verdeur. Les habitudes aristocratiques de
+cet inépuisable <i>laudator temporis acti</i>, son exquise politesse,
+s'arrangeaient peu des manières de notre jeunesse, et il vivait assez
+à l'écart. Cependant il avait, principalement, vu en moi ce
+qu'autrefois on appelait un gentilhomme; quelques déférences que je
+n'ai jamais refusées aux personnes âgées, le touchèrent, et j'eus
+toutes ses prédilections.</p>
+
+<p>Il avait une bibliothèque choisie; elle fut à ma disposition; il
+savait beaucoup, et je trouvai en lui un homme aussi communicatif,
+aussi obligeant pour moi que l'avait été M. de La Capelière; il était
+doué d'un esprit très observateur, et il me donnait les meilleurs
+conseils.</p>
+
+<p>Tantôt le brave homme mettait un frein à ma volubilité; <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>
+tantôt il me répétait, avec bonté, ce qu'il avait entendu dire, ou
+bien il me faisait part, lui-même, de ce qu'il avait remarqué touchant
+ma manière d'être à bord, mon ton de commandement ou mes relations
+avec chacun; quelquefois il m'expliquait ses vues, ses opinions sur la
+toilette d'un homme aux diverses époques de sa vie, ou suivant son
+état et sa position, et il me faisait promettre de me raser tous les
+jours, ainsi que d'avoir, moi-même, le soin exclusif de mes effets ou
+vêtements; souvent il m'entretenait des égards qu'on doit aux gens en
+leur parlant, leur écrivant même le plus simple des billets, et du
+ridicule qu'il y avait à combler certaines personnes de prévenances et
+à estropier l'orthographe de leurs noms, ou à écrire de travers leurs
+grades, adresses, titres ou qualités; il me recommandait surtout de
+m'habituer à lire vivement toutes les écritures, à comprendre toutes
+les locutions, même les plus vicieuses, et à y répondre comme si
+c'était du français le plus intelligible. En un mot, je ne finirais
+pas si je disais tout ce que je devais à son affection, qui se
+manifestait le plus fréquemment après les déjeuners, qu'il m'engageait
+à faire dans sa chambre, en tête à tête avec lui.</p>
+
+<p>Il avait un service à thé charmant, une très belle cannevette à
+liqueurs, qu'il nettoyait, entretenait lui-même; et il fallait voir
+comme c'était propre et brillant. Il possédait une profusion de
+chocolat, de confitures, d'endaubages, de petits poissons marinés, de
+café, de biscuits, de sucreries, de fruits glacés, etc. etc. Tout cela
+était d'une élégance, d'un soin, d'une coquetterie inimaginables, et
+je me trouvais un heureux mortel, quand j'entrais dans ce sanctuaire
+du goût, de la délicatesse, de l'amitié. Qui croirait, d'après cela,
+que je la trahissais, cette amitié?</p>
+
+<p>Rien n'était pourtant plus vrai, et c'était par le ridicule que
+j'avais la faiblesse de la trahir! Je m'en voulais du fond du c&oelig;ur;
+je jurais cent fois de contenir cette intempérance de langue, cette
+soif de plaisanter; mais l'occasion <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> se présentait-elle
+d'amadouer M. Le Lièvre et de le mettre en scène? je résistais trop
+rarement au malin plaisir de l'exciter, de l'attirer sur la voie,
+d'abonder dans son sens, de l'applaudir; et, bientôt, il nous débitait
+que «se taire à propos vaut mieux que bien parler; que c'est dans
+l'enfance que l'on jette les fondements d'une bonne vieillesse; qu'il
+n'y a d'homme libre que celui qui obéit à la raison; que la personne
+qui reproche à un autre les accidents de la fortune est comme le
+serviteur qui, battant un habit, frappe sur le corps et non sur le
+vêtement; que le flatteur dit à la colère: venge-toi! à la passion:
+jouis! à la peur: fuyons! au soupçon: crois tout!» et mille autres
+maximes de Plutarque ou de ses auteurs favoris, que nous avions
+l'impertinence de lui faire répéter comme un air à une serinette. En
+parlant de l'enfance, La Fontaine a dit: «Cet âge est sans pitié!» On
+peut dire, en général, de celui que j'avais alors, qu'il est sans
+égards, sans ménagements, et qu'il immole tout à ses plaisirs.</p>
+
+<p>Comme commandant de <i>l'Althéa</i>, Delaporte était resté à bord; il avait
+pensé, quand je retournai sur la frégate, que les friandises de notre
+agent comptable pourraient être agréables à sa belle prisonnière, et
+il me recommanda d'y intéresser sa vieille galanterie. M<sup>me</sup> Lambert
+était enceinte; aussi, tous les soirs, <i>la Belle-Poule</i> qui avait un
+four et faisait du pain, mettait-elle en panne, pour lui en envoyer du
+frais. Notre docteur se servait de l'occasion du canot qui le lui
+portait pour aller s'informer de sa santé, et je fis si bien qu'un
+jour il fut chargé, par M. Le Lièvre, de quelques fruits glacés à
+l'adresse de l'intéressante malade, qui les trouva exquis. Elle en fit
+ses remerciements par un joli billet qui, tournant la tête à notre
+antique chevalier, lui inspira des folies vraiment fort amusantes. Il
+répondit au billet, et, l'esprit plein de riantes pensées, il fit
+comme le Métromane pour la Muse inconnue de Quimper-Corentin;
+<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> il ne rêva plus qu'aux lettres et qu'aux cadeaux du
+lendemain. M<sup>me</sup> Lambert soutint la plaisanterie avec beaucoup de
+finesse; elle y mit les égards que méritait M. Le Lièvre, et, quand
+elle le vit à l'Île-de-France, au lieu de nous offrir un spectacle que
+quelques-uns de nous attendaient avec malice, celui d'accabler un
+galant homme par d'ironiques quolibets, elle nous donna une véritable
+leçon, en le remerciant avec dignité, lui montrant une gracieuse
+reconnaissance, et lui inspirant un sentiment vrai de respectueuse
+affection.</p>
+
+<p>Nos mauvaises plaisanteries à part, nous traitions nos prisonniers
+avec distinction, mesurant nos égards au sexe, au grade, à l'âge, à
+l'éducation: tous étaient l'objet de notre empressement à adoucir leur
+situation. Ils étaient, d'ailleurs, pour nous, l'occasion précieuse de
+nous initier aux difficultés de la conversation anglaise, et nous en
+profitions de notre mieux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Lambert resta quelque temps à l'Île-de-France; elle y fit ses
+couches, qu'elle avait présumé devoir faire au cap de Bonne-Espérance,
+où <i>l'Althéa</i> devait relâcher. Fille de Française et parlant notre
+langue comme nous, elle se montra enchantée d'avoir un enfant né dans
+la patrie de ses aïeux, et elle se réjouit de la perte de 50.000
+francs seulement qu'éprouvait son mari par la prise de son navire, qui
+était en grande partie assuré, puisqu'elle en avait recueilli le
+plaisir d'habiter quelques mois une aussi charmante colonie que
+l'Île-de-France; elle partit sur un bâtiment neutre des États-Unis.</p>
+
+<p>Au moment des derniers adieux, M. Lambert nous dit qu'il se
+souviendrait toujours avec reconnaissance de nos bons procédés, et, en
+véritable Anglais, il ajouta qu'il avait le plus grand désir de nous
+voir tous «prisonniers» en Angleterre, pour nous prouver cette
+reconnaissance. Delaporte, à qui il s'adressait le plus directement,
+ne voulut pas relever l'inconvenance d'un pareil langage, et il se
+borna à lui dire qu'il espérait, lui, que la paix nous <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>
+fournirait une occasion plus agréable de nous revoir; mais le rude
+insulaire lui répondit: «Non, point le paix, avec M. Bonaparte; guerre
+à mort à M. Bonaparte; jamais le paix avec lui!» Cette boutade nous
+dérida, et sa douce femme mit fin à tout en s'empressant de lui dire,
+dans son baragouin qu'elle imitait parfaitement: «Si, mon ami, le paix
+avec M. Bonaparte, le paix honorable pour tous, et nous nous reverrons
+avec plaisir.»</p>
+
+<p><i>L'Althéa</i> était rentrée à l'Île-de-France avec nous; et, encore, nous
+avions fait nos calculs trop à l'avance. Pour ma part, comme enseigne
+de vaisseau, il me revenait, sur le produit de cette prise, une
+vingtaine de mille francs; mais nous avions de nouveau compté sans
+notre hôte; il fallut donc compter deux fois et, à la seconde, il y
+eut une forte réduction. Ce bâtiment ayant été capturé dans une
+mission particulière, pendant que la division ne courait aucun risque
+au mouillage, toutes les lois l'excluaient du partage; mais, dans ces
+temps de république et de despotisme, les lois n'étaient qu'un vain
+mot pour les gouvernants ou pour les chefs supérieurs; et M. Linois
+fit facilement décider que tous les bâtiments partageraient avec nous.
+Nous espérions que M. Bruillac soutiendrait nos intérêts. Hélas! M.
+Linois ordonna que la part allouée au grade de M. Bruillac serait
+augmentée; d'un autre côté, M. Decaen, à qui nous aurions pu en
+appeler, avait besoin, peut-être, du consentement de l'amiral,
+relativement à un emprunt que, pour les besoins de la colonie, il
+voulait faire sur notre grasse proie, et tout se termina au très grand
+avantage de nos chefs, et directement à nos dépens. Quel scandale! et
+comme il est heureux que nous ne vivions plus sous un régime aussi
+inique! Dans ces spoliations, rendons toutefois justice aux sentiments
+des officiers, qui oublièrent leurs intérêts lésés; ils s'occupèrent
+d'affaiblir l'effet de ces abus de pouvoir sur l'esprit des matelots,
+et ils déplorèrent moins la perte de quelques écus que la
+déconsidération dont se frappaient, eux-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> leurs
+égoïstes chefs. Pour en finir sur ce sujet, je dirai tout de suite
+ici, qu'à la fin de notre campagne, qui dura plus de trois ans, et
+pendant le reste de laquelle nous fîmes encore quelques belles prises,
+je n'eus à recevoir, décompte fait, tant pour les prises que pour la
+solde et le traitement de table arriérés, qu'une somme d'environ
+10.000 francs, qui n'était certainement pas le cinquième de ce qui me
+revenait, et sur laquelle, moitié, à peu près, était pour ladite solde
+et le dit traitement de table arriérés.</p>
+
+<p>Au mois d'août 1804, <i>le Berceau</i> fut expédié pour la France. J'étais,
+à notre bord, l'officier chargé de diriger l'instruction des
+aspirants. Je m'étais adonné de tout c&oelig;ur à ce soin, d'autant que
+mon frère en recueillait le fruit. Je l'avais mis à même de subir son
+examen d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe, et je fis des démarches pour
+obtenir qu'il partît sur <i>le Berceau</i>, afin d'aller en France se
+présenter devant les examinateurs; mais j'avais parlé un peu haut dans
+l'affaire de <i>l'Althéa</i>, et je ne pus voir que ce motif pour un refus
+d'autant plus rigoureux qu'il retombait, avec injustice, sur un jeune
+homme laborieux, dont on retardait arbitrairement, ainsi, l'avancement
+si bien mérité sous tous les rapports. Ce fut un de mes premiers
+chagrins au service, et il fut bien vif. Mon pauvre frère resta donc
+sur <i>la Belle-Poule</i>, qui se radouba; et le reste de la division mit à
+la voile, en nous donnant, à époque fixe, rendez-vous dans le sud-est
+de Ceylan.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La division met à la voile.&mdash;L'amiral donne rendez-vous
+ à <i>la Belle-Poule</i> dans le sud-est de Ceylan.&mdash;Rencontre, sur la
+ côte de Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par
+ des Arabes.&mdash;Odalisques et cachemires de l'Inde.&mdash;Chasse appuyée
+ par la frégate à la corvette anglaise <i>le Victor</i>.&mdash;Émouvante
+ lutte de vitesse.&mdash;La corvette nous échappe.&mdash;<i>La Belle-Poule</i>
+ prend connaissance de Ceylan.&mdash;Trente jours employés à louvoyer
+ au sud-est de l'île.&mdash;Une montre marine qui se dérange.&mdash;Graves
+ conséquences de l'accident.&mdash;La division passe sans nous
+ voir.&mdash;La batterie de <i>la Belle-Poule</i>, les jours de beau
+ temps.&mdash;Puget et moi.&mdash;Observations astronomiques.&mdash;Cercles et
+ sextants.&mdash;Sur la côte de Coromandel.&mdash;Prise du bâtiment de
+ commerce anglais, <i>la Perle</i>.&mdash;M. Bruillac m'en offre le
+ commandement.&mdash;Je refuse.&mdash;Retour vers l'Île-de-France.&mdash;Le
+ blocus de l'Île.&mdash;La frégate se dirige vers le Grand-Port ou port
+ du sud-est.&mdash;Plan du commandant Bruillac.&mdash;La distance de
+ Rodrigue à l'Île-de-France.&mdash;Le service que nous rend la
+ lune.&mdash;Les frégates anglaises.&mdash;Le Grand-Port.&mdash;Arrivée de la
+ division deux jours après nous.&mdash;<i>L'Upton-Castle</i>, <i>la
+ Princesse-Charlotte</i>, <i>le Barnabé</i>, <i>le Hope</i>.&mdash;Combat, près de
+ Vizagapatam, contre le vaisseau anglais <i>le
+ Centurion</i>.&mdash;<i>L'Atalante</i> se couvre de gloire.&mdash;<i>Le Centurion</i> se
+ laisse aller à la côte.&mdash;Impossibilité de l'amariner à cause de
+ la barre.&mdash;Importance stratégique de l'Île-de-France.&mdash;Les
+ Anglais lèvent le blocus.&mdash;La division appareille pour se rendre
+ au port nord-ouest.&mdash;Curieuse histoire du <i>Marengo</i>.&mdash;La roche
+ encastrée dans son bordage.&mdash;Le Trou Fanfaron.&mdash;<i>Le Marengo</i>
+ reste à l'Île-de-France.&mdash;<i>La Psyché</i> va croiser.&mdash;L'amiral
+ expédie <i>la Sémillante</i> aux Philippines pour annoncer la
+ déclaration de guerre faite par l'Angleterre à
+ l'Espagne.&mdash;Nouvelles de France.&mdash;Proclamation de
+ l'Empire.&mdash;Projet de descente en Angleterre.&mdash;Le chef-lieu de la
+ préfecture maritime du 1<sup>er</sup> arrondissement est transporté à
+ Boulogne.&mdash;M. de Bonnefoux est nommé préfet maritime du 1<sup>er</sup>
+ arrondissement et chargé de construire, d'armer et d'équiper la
+ flottille.&mdash;Il assiste à la première distribution des croix de la
+ Légion d'honneur et reçoit, lui-même, des mains de l'empereur,
+ celle d'officier.&mdash;Une lettre de lui.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> et
+ <i>l'Atalante</i> quittent l'Île-de-France au commencement de
+ 1805.&mdash;M. Bruillac, commandant en chef.&mdash;Croisière de
+ soixante-quinze jours.&mdash;Calmes presque continus.&mdash;Rencontre, près
+ de Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et
+ approchons à trois ou quatre portées de canon.&mdash;M. Bruillac les
+ prend pour des vaisseaux de guerre.&mdash;Il m'envoie dans la
+ grand'hune pour les observer.&mdash;Je descends en exprimant la
+ conviction que ce sont des vaisseaux de la Compagnie des
+ Indes.&mdash;Le commandant cesse cependant les poursuites.&mdash;Nouvelles
+ <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> apportées plus tard par les journaux de l'Inde.&mdash;Le
+ golfe de l'Inde.&mdash;Notre présence est signalée par des barques de
+ cabotage.&mdash;L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend le
+ combat de <i>la Psyché</i> et de la frégate anglaise de premier rang,
+ <i>le San-Fiorenzo</i>.&mdash;Récit du combat.&mdash;Valeur du commandant
+ Bergeret, de ses officiers et de ses matelots.&mdash;Sa présence
+ d'esprit.&mdash;Capitulation honorable.&mdash;Tous les officiers tués, sauf
+ Bergeret et Hugon.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittent les
+ côtes du Bengale, et visitent celles du Pégu, du Tonkin, de la
+ Cochinchine.&mdash;Capture de <i>la Fortune</i> et de <i>l'Héroïne</i>.&mdash;Un
+ aspirant de <i>la Belle-Poule</i>, Rozier, est appelé au commandement
+ de <i>l'Héroïne</i>.&mdash;On lui donne pour second Lozach, autre aspirant
+ de notre bord.&mdash;Belle conduite de Rozier et de Lozach.&mdash;Rencontre
+ par <i>l'Héroïne</i> d'un vaisseau anglais de 74 canons entre Achem et
+ les îles Andaman.&mdash;Rozier accueilli avec enthousiasme à
+ l'Île-de-France.&mdash;Paroles que lui adresse Vincent.&mdash;Retour de <i>la
+ Belle-Poule</i> et de <i>l'Atalante</i> à l'Île-de-France.&mdash;Observations
+ astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.&mdash;Elles
+ confirment nos doutes sur la situation exacte de cette île.&mdash;Sur
+ notre rapport, un hydrographe est envoyé à Rodrigue par la
+ colonie.&mdash;Les résultats qu'il obtient sont conformes aux
+ nôtres.&mdash;Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturés par
+ nos corsaires, malgré les treize vaisseaux de ligne, les quinze
+ frégates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans
+ l'Inde.&mdash;Séjour prolongé à l'Île-de-France.&mdash;Les colons.&mdash;M. de
+ Bruix, les Pamplemousses, le Jardin Botanique.&mdash;MM. Céré, père et
+ fils.&mdash;Paul et Virginie.&mdash;La crevasse de Bernardin de
+ Saint-Pierre.&mdash;Bruits de mésintelligence entre le général Decaen
+ et l'amiral Linois.&mdash;Projets attribués à l'amiral.&mdash;<i>La
+ Sémillante</i> bloquée à Manille.&mdash;<i>L'Atalante</i> reste au port
+ nord-ouest pour quelques réparations.&mdash;Le cap de Bonne-Espérance
+ lui est assigné comme lieu de rendez-vous.&mdash;Les bavardages de la
+ colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.&mdash;M. Bruillac
+ me met aux arrêts.&mdash;Il vient me faire des reproches dans ma
+ chambre.</p>
+
+<p>Avant de prendre connaissance de Ceylan, <i>la Belle Poule</i> fit deux
+rencontres près de la côte de Malabar. La première était un navire de
+construction anglaise, que je fus chargé d'aller visiter. Il était
+monté par des Arabes qui avaient une cargaison belle, opulente, mais
+point embarrassante; savoir: vingt odalisques de Georgie ou de
+Circassie pour l'iman de Mascate, et six grandes malles remplies de
+magnifiques cachemires. Je fus ébloui, à la vue de tant de richesses,
+de tant de beautés; je ne pus, cependant, juger de ces femmes, tant
+vantées, que par l'élévation de leur taille, l'aisance de leurs
+mouvements, ou la noblesse de leur port, car elles se tinrent
+constamment <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> voilées; mais mon imagination y suppléa. Les
+papiers du navire étaient parfaitement en règle; rien n'indiquait
+qu'il fût armé au compte des Anglais, et nous le laissâmes passer.</p>
+
+<p>L'autre rencontre fut une corvette ennemie que nous abusâmes longtemps
+par des signaux feints ou embarrassés; elle ne découvrit la ruse qu'à
+deux portées de canon. Cessant alors de se laisser approcher, elle
+prit retraite devant nous. La chasse que nous lui appuyâmes fut
+vigoureuse; mais, malheureusement, le temps était à grains, et,
+pendant ces grains, nous ne pouvions pas porter autant de voiles que
+ce bâtiment, à cause de notre grande vergue, cassée récemment, et qui,
+quoique réparée, nous obligeait à des ménagements. J'ai vu des joutes,
+des luttes, des courses d'hommes ou de chevaux, des défis entre
+bâtiments, voitures légères ou canots, mais jamais rien d'aussi
+intéressant que la chasse dont je parle en ce moment. La corvette
+avait tout dehors: pendant les grains, elle ne rentrait pas un pouce
+de toile; dans les éclaircies, on la voyait comme enveloppée par
+d'énormes lames, qui semblaient, à chaque instant, prêtes à
+l'engloutir; le vent la couchait à faire frémir, et elle jetait à
+l'eau, des mâts, des vergues de rechange, des futailles, des madriers,
+des embarcations, des cages à poules et autres objets dont elle
+s'allégeait. La frégate gouvernait droit dessus avec la même vigilance
+qu'un chien couchant qui suit la trace; elle rayonnait d'espérance
+quand, après une bourrasque, elle pouvait établir sa grande voile;
+elle frémissait au retour du grain, quand il la fallait recarguer. Nos
+regards se partageaient entre notre ennemi épouvanté et la flexion de
+la grand'vergue, que nous ne nous décidions à soulager de sa voile
+qu'à la dernière extrémité; et, passant majestueusement à travers des
+débris flottants jetés par la corvette pour accélérer son sillage,
+tantôt nous nous en approchions avec enthousiasme, tantôt nous la
+voyions, avec douleur, se dérober à nos efforts. La nuit qui survint
+<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> acheva de la dégager. Nous avons su plus tard que c'était la
+corvette anglaise <i>le Victor</i>, la même qui fut prise, assez longtemps
+après, à Manille, par le commandant Motard, de <i>la Sémillante</i>. Elle
+fut ensuite commandée par mon ami Hugon, qui ramena dessus M.
+Bergeret, de l'Île-de-France en Europe.</p>
+
+<p>Nous prîmes connaissance de Ceylan, et nous nous établîmes au
+rendez-vous assigné. Nous y passâmes trente jours, ainsi que le
+prescrivaient nos instructions; mais nous ne vîmes ni division, ni un
+seul navire étranger, neutre ou ennemi. Notre commandant avait une
+montre marine, en laquelle il avait la plus grande confiance. Puget en
+était chargé; il s'y entendait parfaitement. Toutefois la montre se
+dérangea; c'est un inconvénient de ces instruments, rare à la vérité,
+mais à peu près irrémédiable en pleine mer. De mon côté j'étais chargé
+de la route par l'estime ainsi que des observations astronomiques avec
+le cercle de réflexion et j'entretins Puget de mes doutes sur la
+montre. Il les avait lui-même. Cependant il ne voulut point les
+communiquer au commandant avant d'avoir à présenter une masse
+concluante d'observations pour lesquelles il se joignit à moi. Quand
+nous fûmes bien certains que la longitude donnée par la montre était
+défectueuse, nous fîmes notre rapport. Il était détaillé, clair,
+irréfutable; mais ce que nous avions prévu arriva: M. Bruillac ne
+voulut pas en entendre parler; il continua à déduire sa position de sa
+montre; il finit par se trouver à 85 lieues de Ceylan, au lieu d'en
+être à 25, et il lui fallut, pour reprendre connaissance de cette île,
+quatre jours au lieu d'un sur lequel il comptait. La division avait
+passé; elle nous avait cherchés; des bâtiments ennemis que nous
+aurions pu capturer s'étaient, sans doute, présentés pour prendre
+connaissance du cap Comorin; et nous n'avions rien vu; nous étions
+restés dans une profonde solitude.</p>
+
+<p>Nos matelots, nos timoniers, ayant, sans cesse, sous les <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>
+yeux, des officiers aussi laborieux que nous, n'avaient cru, pour la
+plupart, mieux faire que de suivre notre exemple. On peut dire, en
+effet, de l'esprit de l'homme: <i>Sequitur facilius quam ducitur</i>. Ils
+s'approchaient de nous quand nous observions; ils notaient les
+éléments de nos calculs; ils nous demandaient, ou aux plus instruits
+d'entre eux, des conseils, des renseignements; ils imitaient notre
+assiduité. C'était vraiment un coup d'&oelig;il bien satisfaisant, quand
+le temps était beau, et que les exercices de man&oelig;uvres,
+d'artillerie, d'abordage, ou autres, étaient finis, que de voir la
+batterie de la frégate remplie de tables, sur lesquelles s'inclinaient
+tant de têtes méditatives, se délassant noblement des fatigues du
+corps par le travail, qui est un des plus doux plaisirs de
+l'intelligence.</p>
+
+<p>Avec de tels hommes, l'histoire de la montre n'avait pu passer
+inaperçue; mais ils savaient que leur commandant avait de très bonnes
+qualités comme marin, comme homme d'exécution, comme homme de courage;
+aussi, grâce surtout un peu à la direction de leurs facultés vers les
+objets qui concentraient, depuis quelque temps, les pensées de Puget
+et les miennes, n'y songèrent-ils bientôt plus. Les recherches
+auxquelles mon camarade et moi nous nous adonnâmes à cette occasion,
+tournèrent fort à notre avantage.</p>
+
+<p>Jamais observations de tous genres ne furent plus multipliées, calculs
+plus soignés, solutions plus concordantes. Nous jouions, nous
+badinions, en quelque sorte avec nos cercles, avec nos sextants; les
+positions les plus gênantes pour nous en servir de jour, de nuit, par
+les plus grosses mers, n'étaient plus rien pour nous; nous en étions
+venus au point de calculer comme on parle, comme on écrit, et nous
+n'obtenions plus que des résultats d'une exactitude dont jamais encore
+on n'avait ouï parler. Mais nous étions à la meilleure des écoles,
+celle d'une navigation incessante, et au milieu de dangers de toute
+espèce. Après avoir pris connaissance de Ceylan, nous poussâmes
+<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> une reconnaissance vers la côte de Coromandel. Là, sous
+Sadras<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, nous nous emparâmes de <i>la Perle</i>, bâtiment de commerce
+anglais dont M. Bruillac m'offrit le commandement; je ne trouvais rien
+de plus instructif, de plus favorable à mon avancement que ma position
+sur la frégate, et je le remerciai. Loin d'insister, il me dit qu'il
+avait cru devoir, par esprit d'équité, me faire cette proposition,
+mais qu'il voyait avec satisfaction qu'elle ne m'avait pas convenu.</p>
+
+<p>Nous revînmes vers l'Île-de-France. D'après quelques indiscrétions des
+Anglais prisonniers de <i>la Perle</i>, nous eûmes lieu de penser que l'île
+était bloquée. Le commandant présuma avec beaucoup de justesse, comme
+la suite effectivement le confirma, que le gros des forces anglaises
+du blocus se tenait devant le port nord-ouest, qui est le plus
+fréquenté, et que deux seules frégates devaient être devant le
+Grand-Port ou port sud-est, qui est sur un point de l'île opposé au
+premier.</p>
+
+<p>Rodrigue, île située à environ cent lieues dans l'est de
+l'Île-de-France, nous servit à nous guider pour notre attérage au
+Grand-Port, devant l'entrée duquel le commandant avait pris la louable
+résolution de se trouver, au point du jour, à très petite distance,
+pour être entre la terre et les frégates qui devaient croiser en cette
+partie. J'avais toujours cru remarquer, précédemment, qu'il y avait
+plus de distance entre Rodrigue et l'Île-de-France que les géographes
+n'en avaient mesuré; si cela était vrai, notre attérage était manqué!
+J'étais de quart et travaillé par cette idée, quand je vis la lune se
+coucher; le ciel était si pur qu'aucune partie ne m'en fut
+interceptée; elle atteignit l'horizon de la mer, descendit peu à peu
+et disparut. Le commandant vint précisément alors sur le pont et me
+dit que nous avions à peu près parcouru la distance entre les deux
+îles; qu'il venait d'estimer le chemin fait, et que, bientôt, nous
+mettrions en <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> panne pour nous arrêter. Je lui demandai dans
+quelle direction il supposait la terre: il me montra le côté du
+crépuscule de la lune. Je lui parlai alors de mes doutes sur la
+distance établie entre les deux îles; j'ajoutai que la manière dont la
+lune s'était couchée prouvait que l'Île-de-France était encore loin,
+puisque ses hauteurs n'avaient pas caché l'astre à ses derniers
+moments; je parvins enfin, peut-être par le souvenir de Ceylan qu'il
+se rappela sans doute, involontairement, à obtenir qu'il fît encore
+quelques lieues, et il fit bien; en effet, au point du jour, nous
+étions en dedans des frégates anglaises au lieu d'en être en dehors.
+Les postes de l'île étaient couverts de pavillons pour indiquer le
+blocus et mettre les navires sur leurs gardes; les frégates anglaises
+essayèrent de nous atteindre; elles tirèrent du canon, firent des
+signaux; les mouches de la croisière volèrent vers le gros de leurs
+forces, qui s'ébranla; mais nous étions déjà dans le port, et en
+sûreté.</p>
+
+<p>Le surlendemain, la division arriva avec <i>l'Upton-Castle</i>, <i>la
+Princesse-Charlotte</i>, <i>le Barnabé</i>, <i>le Hope</i>, riches prises qu'elle
+avait faites; instruite, comme nous, par ses prisonniers, elle avait
+également pris le parti d'entrer au Grand-Port, dont les frégates du
+blocus lui laissèrent respectueusement le passage libre. Près de
+Vizagapatam<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>, elle avait attaqué et fait amener le vaisseau de
+guerre anglais <i>le Centurion</i>; <i>l'Atalante</i> se couvrit de gloire dans
+cette affaire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>; mais ce vaisseau se laissa aller à la côte. La
+barre ou le ressac de la mer devant les plages sablonneuses <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>
+de ces parages empêcha qu'on ne l'amarinât, et il fut perdu pour nous.</p>
+
+<p>Ce fut un plaisir inexprimable de nous revoir, et nous fraternisâmes
+dans ce Grand-Port, à jamais célèbre par les rudes combats qu'y ont
+soutenu, après nous, les vaillants capitaines Bouvet, Hamelin,
+Duperré; car l'Angleterre vit bientôt, par le résultat de nos
+opérations, combien l'Île-de-France lui était préjudiciable; elle ne
+recula devant aucun sacrifice, et elle fit, par la suite, la conquête
+de ce boulevard si important, si facile pourtant à défendre, mais que
+l'empereur négligea, et où il n'envoya, comme il l'avait fait pour
+l'Égypte, que des secours insignifiants. La paix vint après; mais elle
+nous fut imposée après les désastres de nos armées; les Anglais se
+gardèrent bien de se désaisir de l'Île-de-France (qu'ils appellent île
+Maurice), ainsi que du cap de Bonne-Espérance, dont ils s'emparèrent
+avant d'attaquer l'Île-de-France; ainsi ils sont encore les maîtres de
+ces deux points menaçants qui, seuls, troublaient la tranquille
+possession de leurs vastes établissements dans l'Inde.</p>
+
+<p>Les forces navales du blocus anglais ayant eu l'amertume de voir
+entrer à l'Île-de-France notre division tout entière, ainsi que nos
+prises, n'eurent d'autre parti à prendre que celui de se retirer.
+Aussitôt nous appareillâmes nous-mêmes pour nous rendre au port
+nord-ouest. En entrant au Grand-Port, <i>le Marengo</i> avait touché sur
+une roche jusqu'alors inconnue; comme les pompes n'eurent que très peu
+d'eau à extraire, on crut d'abord que ce n'était qu'un simple choc;
+toutefois le vaisseau ne pouvait reprendre la grande mer sans une
+visite formelle. Dès notre arrivée au port nord-ouest, on le conduisit
+donc dans le Trou-Fanfaron, où se font les radoubs, et l'on s'occupait
+de le désarmer, lorsque tout à coup il coula au fond; la roche qu'il
+avait touchée s'était écrêtée; elle s'était logée dans ses flancs; par
+un miraculeux hasard, elle s'y était conservée pendant notre trajet du
+Grand-Port <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> au port nord-ouest; enfin elle ne s'en était
+détachée que dans le Trou-Fanfaron, où il n'y avait guère plus d'eau
+que le vaisseau n'en exigeait pour flotter, quelques heures plus tôt,
+et, en un clin d'&oelig;il, il s'ensevelissait en mer pour jamais! Il
+fallut le relever, le réparer; or, ces opérations demandant beaucoup
+de temps, <i>le Marengo</i> resta seul à l'Île-de-France; <i>la Psyché</i> alla
+croiser; <i>la Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> se disposèrent à la suivre,
+et <i>la Sémillante</i> fut expédiée pour les îles Philippines, afin
+d'informer les Espagnols que, sans aucune démarche préalable, les
+Anglais, qui étaient en pleine paix avec eux, avaient jugé convenable
+de leur déclarer la guerre, en capturant quatre de leurs frégates
+richement chargées qui faisaient route pour Cadix!</p>
+
+<p>Nous avions, en effet, trouvé à l'Île-de-France des journaux venus de
+la métropole, des dépêches ministérielles, des nouvelles de nos
+familles: Bonaparte, consul était devenu Napoléon, empereur. Une
+descente en Angleterre était projetée; Boulogne était choisi pour port
+central d'une flottille; le chef-lieu de la préfecture maritime du
+1<sup>er</sup> arrondissement y avait été transféré; M. de Bonnefoux en avait
+été nommé préfet; il était chargé de faire construire, armer, équiper,
+cette immense flottille, et il avait assisté à la grande cérémonie de
+la distribution des premières croix de la légion d'honneur, où
+Napoléon l'avait personnellement décoré de celle d'officier. Il me
+l'écrivit lui-même; et, me donnant de bonnes nouvelles de toute la
+famille, il m'assura qu'il saisirait l'occasion de son premier voyage
+à Paris pour parler à son ancien camarade Decrès, alors ministre de la
+Marine<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, de mon <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> avancement et de celui de mon frère. Ma
+belle-mère<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, fort jeune alors, habitait Boulogne à cette époque;
+et elle se rappelle, avec complaisance, que l'empereur, y rencontrant
+ses deux filles, qui étaient de fort jolies enfants, s'en approcha
+affectueusement et les embrassa toutes les deux. La grandeur a ce
+privilège qu'aucun de ses actes n'est indifférent, et que leur
+souvenir, surtout quand il flatte, est religieusement conservé.</p>
+
+<p><i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittèrent le port au commencement de
+1805. D'après la hiérarchie militaire, notre commandant avait autorité
+sur M. Beauchêne. Notre croisière fut de soixante-quinze jours; ils
+nous parurent bien longs, à cause de calmes presque continus, très
+monotones, et qui nous empêchèrent de faire beaucoup de rencontres. La
+première, cependant, sur notre route vers le golfe du Bengale, qui
+était notre destination principale, eut lieu près de Colombo, et elle
+aurait suffi pour nous dédommager de nos peines, si M. Bruillac avait
+cru devoir attaquer.</p>
+
+<p>Il s'agissait de trois beaux bâtiments, que nous chassâmes et
+approchâmes à trois ou quatre portées de canon. Le commandant, qui, en
+pareil cas, se trompait rarement dans ses jugements, les prit pour des
+bâtiments de guerre. Se croyant sûr de son fait, et voulant paraître
+suivre l'opinion de tous en cessant de les poursuivre, il m'ordonna de
+monter dans la grand'hune et de bien observer ces navires, avec sa
+longue-vue, qui était excellente. Quelle <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> ne fût pas sa
+surprise, lorsqu'après être descendu sur le pont, je lui dis, lui
+affirmai que c'étaient des vaisseaux de la Compagnie. Il me questionna
+minutieusement, et il en résulta que ce que j'avais vu, jugé, comparé,
+analysé, témoignait de ma conviction. M. Bruillac, fâché d'avoir
+lui-même provoqué, sur le pont, ces explications que d'ailleurs je
+faisais avec un ton respectueux, se contenta de répondre que, lorsque
+des bâtiments de guerre marchaient moins bien que des bâtiments
+ennemis qu'ils voulaient attirer à eux, ils savaient fort bien se
+déguiser, se transformer, employer la ruse, comme nous l'avions fait
+pour <i>le Victor</i>, et qu'il ne voulait pas être si grossièrement dupé.
+Je n'avais rien à répondre à cet argument, qui n'était plus de ma
+compétence; il leva la chasse; mais il fut avéré depuis, par les
+journaux de l'Inde, que c'étaient bien trois riches vaisseaux de la
+Compagnie. Il est juste d'ajouter que je n'énonçais ici que mon
+opinion individuelle et que rien n'est plus sujet à erreur que les
+jugements en pareille matière.</p>
+
+<p>Sur les bords du Gange ou plutôt de l'Hougli sont bâties les deux
+villes opulentes de Calcutta et de Chandernagor<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>; celle-ci a été
+restituée à la France; mais alors elle était sous la domination
+anglaise. Croiser à l'embouchure était donc menacer l'arrivage ou le
+débouché d'un commerce maritime très étendu; mais il fallait ne pas
+être vu: or, d'un côté, les trois navires de Colombo donnant l'éveil
+sur la côte, aucun bâtiment anglais ne s'aventura pour le golfe du
+Bengale; et, de l'autre, nous fûmes découverts par des barques du
+cabotage. Quelques-unes d'entre elles furent, à la vérité, jointes par
+nous ou par nos embarcations, et coulées ou brûlées après que les
+marins en furent retirés; mais nous ne pûmes toutes les aller chercher
+sur les hauts fonds, où elles se réfugiaient, de sorte que notre
+présence fut signalée dans ces parages; <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> embargo fut donc mis
+sur tous les navires de commerce, et nous avisâmes en vain.</p>
+
+<p>Nous n'avions pas eu connaissance de <i>la Psyché</i>, que nous pensions
+trouver dans le golfe de Bengale. Nous hésitions même, à cause d'elle,
+à nous en éloigner, lorsqu'une dernière barque, saisie par nous, nous
+apprit que la frégate anglaise <i>le San-Fiorenzo</i>, du premier rang,
+avait récemment rencontré <i>la Psyché</i>, dont l'épaisseur, l'artillerie,
+le calibre des pièces, l'équipage, équivalaient à peine à la moitié de
+l'épaisseur, de l'artillerie, du calibre des pièces, de l'équipage du
+<i>San-Fiorenzo</i>. Il y avait eu, entre ces bâtiments, une action
+mémorable où Bergeret, ses officiers, ses matelots, avaient montré une
+valeur surhumaine. Réduit à la dernière extrémité, Bergeret ne
+voulait, à aucun prix, amener son pavillon. <i>Le San-Fiorenzo</i> était
+dans un état déplorable. Il y eut, alors, un moment de silence de la
+plus imposante solennité, comme les poètes des temps reculés en
+rapportent des exemples, lorsque les illustres chefs des armées de ces
+siècles héroïques voulaient haranguer leurs soldats. Une capitulation
+fut proposée pendant ce temps d'arrêt, et tel était l'état de
+délabrement de la frégate anglaise que les termes en furent aussitôt
+acceptés. Bergeret obtint donc, par sa présence d'esprit, aussi rare
+que son courage, qu'aucun des siens ne serait prisonnier, que tous
+seraient renvoyés à l'Île-de-France, aux frais des Anglais; qu'ils
+conserveraient armes, bagages, effets particuliers, et qu'à ces
+conditions seules <i>la Psyché</i> cesserait de se battre, c'est-à-dire
+renoncerait à se faire couler. Admirable combat, qui est un titre
+impérissable de gloire pour tous ceux qui y ont participé et où le
+vaincu mérita la palme cent fois plus que le vainqueur<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>!</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, nous avait-on dit, Bergeret <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> était
+resté seul sur son pont, tant il y avait eu de tués et de blessés, et
+l'état-major entier avait succombé. J'avais besoin de révoquer en
+doute la mort de mon ami Hugon; car de trop belles espérances auraient
+été détruites; mes affections auraient été trop froissées. Je me
+refusai donc à admettre la dernière partie du récit; la suite me
+prouva que mes pressentiments ne m'avaient pas trompé; Bergeret et lui
+étaient les seuls officiers qui eussent survécu.</p>
+
+<p>Cette affaire s'était pourtant passée à une vingtaine de lieues de
+nous; bien plus, en rapprochant ou comparant les jours, les dates, les
+positions, nous nous convainquîmes que lorsque <i>le San-Fiorenzo</i> et
+<i>la Psyché</i> firent route pour le Gange où elles rentrèrent, elles
+durent passer, pendant la nuit, à une très petite distance de nous.
+Quel bonheur, si c'eût été de jour! Quelle capture nous aurions
+effectuée! de quel prix inestimable n'eussent pas été de si glorieux
+débris! Quel doux moment, enfin, que celui où, sur son pont vainqueur,
+le brave Bruillac, embrassant le brave Bergeret, lui aurait remis <i>le
+San-Fiorenzo</i> et <i>la Psyché</i>, l'un témoin manifeste, l'autre théâtre
+brillant de sa mâle intrépidité!</p>
+
+<p>Nous nous éloignâmes des côtes alors désertes du Bengale pour aller
+visiter celles du Pégu<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Nous y capturâmes <i>la Fortune</i> et
+<i>l'Héroïne</i>. Celle-ci fut donnée, en commandement, à l'un de nos
+aspirants, nommé Rozier<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>; son second était Lozach<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>, autre
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> aspirant de notre bord. Ils eurent une occasion de se
+distinguer dans cette mission; ils la saisirent de la manière la plus
+signalée. Entre Achem<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a> et les îles Andaman<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, au point du jour,
+<i>l'Héroïne</i> se trouva à petite portée d'un vaisseau de 74, anglais,
+qui tira, en l'air, un coup de canon à boulet, lequel signifiait
+dédaigneusement: «Je ne veux pas vous faire de mal; mais
+approchez-vous de moi pour que je vous amarine à mon aise.» Rozier
+laissa arriver sur le vaisseau; il poussa même l'attention jusqu'à
+vouloir passer sous le vent à lui, afin de lui faciliter l'envoi de
+ses embarcations; mais, en silence, il avait disposé son monde pour
+forcer de voiles, et, à l'instant où il se trouva dans la direction de
+l'avant du bâtiment, il mit tout ce qu'il avait de voiles dehors et
+détala dans cette direction. Aussitôt son équipage se porta à la
+cargaison et en jeta à la mer autant qu'il le put pour donner plus de
+marche à <i>l'Héroïne</i>, en l'allégeant.</p>
+
+<p>Le vaisseau, avec la confiance de sa force, s'était mis en panne; il
+débarquait ses canots, et il ne pensait pas même à installer à l'avant
+ses canons de chasse. Il lui fallut donc quelque temps avant d'avoir
+pu présenter le côté à notre prise, afin de lui envoyer sa volée
+entière. L'intelligent Rozier avait tous ses marins dans la cale;
+Lozach était au gouvernail; pour lui, il semblait défier l'ennemi;
+car, debout, sur le couronnement, tenant à la main la drisse de son
+pavillon qu'il avait rehissé, son attitude prouvait qu'il ne voulait
+pas qu'on pût croire qu'il amènerait. La volée cribla la voilure, mais
+ne fit aucun dégât majeur; <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> cependant le vaisseau remit le
+cap sur <i>l'Héroïne</i>; mais il y avait eu du temps perdu pour ses
+canots, et pour établir ses voiles de nouveau. Quant à Rozier, il
+s'allégeait toujours et filait de plus en plus. Enfin, après quatre
+heures de lutte, d'efforts, de canonnade, d'incertitudes, le faible
+navire put se rire des menaces, de la colère de son colossal
+adversaire, et il fut pour jamais à l'abri de ses coups, désormais
+impuissants.</p>
+
+<p>Rozier fut accueilli à l'Île-de-France avec l'enthousiasme que
+méritait sa courageuse conduite. Vincent<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, dont l'esprit était
+plein de grâce et de poésie, Vincent, qui avait toujours une parole
+agréable à la bouche, ou un vers d'une heureuse application, ne manqua
+pas de s'en rappeler un charmant de La Fontaine, et faisant allusion à
+la délicatesse des traits de Rozier, qui l'avait fait surnommer
+l'Amour par ses camarades, il lui dit, en l'accostant à la première
+rencontre: <i>Et dans un petit corps s'allume un grand courage!</i></p>
+
+<p>Le bel état que l'état militaire, la noble profession que celle qui
+initie à de telles émotions, qui cimente des amitiés comme celles qui
+unirent, depuis lors, Rozier à son digne second, ainsi qu'à nous tous,
+et qui rend acteurs ou témoins d'aussi remarquables actions! C'est
+bien la carrière de l'honneur, c'est bien celle des sentiments les
+plus exaltés; oui, c'est bien celle qui commande le respect,
+l'admiration des contemporains et de la postérité.</p>
+
+<p>Tels étaient nos aspirants, et, comme cette campagne avait mûri de
+jeunes têtes, avait élevé de jeunes c&oelig;urs de quinze à dix-huit ans!
+Rozier, Lozach, mon frère, Gibon de Kerisouet, entre autres, vous
+aviez déjà le talent, le courage, l'expérience d'hommes faits; vous
+étiez dès lors un juste sujet d'espérance pour la Marine.</p>
+
+<p>Puget et moi, lors de notre rentrée à l'Île-de-France, portâmes plus
+de soins encore que jamais à nos observations <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> astronomiques
+devant Rodrigue<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. Nos calculs nouveaux confirmèrent tellement nos
+doutes précédents que nous pûmes dresser et présenter un travail, qui
+ne permit plus à la colonie d'hésiter à faire rectifier la position
+géographique d'un point aussi important pour l'attérage de
+l'Île-de-France. Un savant hydrographe, envoyé sur les lieux, fut
+chargé d'en préciser exactement la place dans l'Océan; il revint après
+six semaines de séjour, et ses résultats confirmèrent exactement des
+opérations que, cependant, nous n'avions pu faire qu'en passant.</p>
+
+<p>Plusieurs corsaires revinrent de croisière en même temps que nous; on
+comptait déjà 45 riches navires capturés par eux, et tant de mal était
+fait aux Anglais, malgré 13 vaisseaux de ligne, 15 frégates et
+plusieurs corvettes qu'ils entretenaient dans l'Inde, à grands frais,
+pour protéger leur commerce contre nous! Rien ne démontre mieux
+l'intérêt qu'ils eurent à s'emparer de cette colonie à tout prix, ni
+les efforts qu'aurait dû faire le Gouvernement pour la défendre et la
+conserver; hélas! on ne pensait alors qu'à élever autour de la France
+des trônes que l'on regardait comme des surcroîts de puissance.</p>
+
+<p>La relâche que nous fîmes fut assez agréable; car, pour les colons,
+nous commencions à être d'anciennes connaissances.</p>
+
+<p>Leurs maisons nous étaient ouvertes; leurs invitations nous appelaient
+à leurs campagnes. Nous visitâmes ainsi tous les quartiers de l'île;
+et moi, particulièrement, le Cap d'Ambre où était l'habitation d'un de
+nos passagers, M. de Bruix, frère de l'amiral de ce nom, et les
+Pamplemousses où se trouve le Jardin botanique du Gouvernement, alors
+dirigé par M. Céré, père de M<sup>me</sup> d'Houdetot, de M<sup>me</sup>
+Barbé-Marbois, d'une charmante jeune fille qu'il avait avec lui, et
+d'un jeune homme employé, à cette <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> époque, dans les bureaux
+de la Préfecture maritime, et qui réunissait aux plus beaux sentiments
+une éducation soignée, une taille élevée et des traits fort
+distingués. Céré, fils, était de toutes nos parties.</p>
+
+<p>Dès l'arrivée de la frégate, dès que notre second, M. Moizeau, pouvait
+mettre un canot à ma disposition, j'allais chercher Hugon ou quelque
+autre ancien aspirant de ma connaissance, qu'en ma qualité d'officier
+on me refusait rarement, et puis nous voilà partis, et nous passions
+de bons moments ensemble et avec Céré. Ainsi je ne laissai pas
+refroidir l'amitié de ceux avec qui j'étais précédemment lié.</p>
+
+<p>C'est près des Pamplemousses qu'est le théâtre des scènes attachantes
+du roman de <i>Paul et Virginie</i>, de Bernardin de Saint-Pierre, dont le
+secret, comme écrivain, se résume dans ce peu de mots échappés à sa
+plume: «Si votre âme est sensible, votre pinceau sera immortel; sentez
+et écrivez, vous serez sûr de plaire!» Que de fois, lorsque la frégate
+se dirigeait sur l'Île-de-France, je m'étais enivré, en espérance, du
+plaisir de contempler les lieux enchanteurs décrits par Bernardin, les
+paysages riants foulés par les pieds légers de son héroïne, les îlots,
+les rochers où vint se briser <i>le Saint-Géran</i>, la place funeste où
+périrent les deux tendres amants, et que de fois je m'étais dit, comme
+Delille, quand il brûlait d'aller voir la poétique patrie de son
+modèle dans l'art des vers:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Oui, j'en jure Virgile et ses accents sublimes;<br>
+ J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes;<br>
+ J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés,<br>
+ Les dire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.</p>
+
+<p>Je tins parole, et à mon plaisir inexprimable, j'allai souvent me
+blottir dans la crevasse élevée d'un morne majestueux, d'où l'&oelig;il
+embrasse la plaine des Pamplemousses, les îlots, la mer; et où l'on
+prétend que Bernardin <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> de Saint-Pierre, les yeux fixés sur ce
+magnifique tableau, allait, bien au-dessus des vulgaires humains,
+chercher ses magiques inspirations.</p>
+
+<p>Le séjour que nous fîmes alors dans cette colonie fut plus long qu'à
+l'ordinaire; mais tout nous disait que c'était le dernier. Il
+circulait que la mésintelligence entre MM. Decaen et Linois était à
+son comble, que l'amiral ne voulait plus expédier de prises pour
+l'Île-de-France, qu'il choisirait enfin, pour point central de ses
+opérations, le cap de Bonne-Espérance, appartenant, alors, à nos
+alliés les Hollandais. La suite a prouvé qu'il y avait beaucoup de
+vrai dans ces assertions, et qu'il ne pouvait arriver, à la colonie et
+à nous, rien de pire que les événements qui ont succédé.</p>
+
+<p><i>La Sémillante</i> était encore à Manille, où elle fut bloquée. Longtemps
+après elle retourna à l'Île-de-France; mais nous ne la revîmes plus.
+<i>L'Atalante</i> resta au port nord-ouest pour quelques réparations, et
+reçut le cap de Bonne-Espérance pour rendez-vous avec <i>le Marengo</i> et
+<i>la Belle-Poule</i>, qui se mirent en mesure d'entreprendre une croisière
+d'une étendue vraiment gigantesque.</p>
+
+<p>J'allais éprouver de cuisants regrets, en quittant un si doux pays;
+heureusement qu'une lettre vint les adoucir en me donnant l'assurance
+qu'à Paris on pensait à mon frère et à moi, et qu'à la prochaine
+promotion, il était arrêté que nous serions nommés, lui enseigne, et
+moi lieutenant de vaisseau.</p>
+
+<p>S'il est un tort préjudiciable aux jeunes gens, c'est, sans contredit,
+de parler inconsidérément d'objets dont ils ne calculent pas la
+portée, ou d'être faciles aux suggestions de ceux qui, ayant le désir
+de les faire discourir, flattent leur amour-propre pour les exciter à
+sortir des bornes qu'un peu d'expérience leur apprend à ne pas
+franchir. L'affaire des trois navires de Colombo, où j'avais joué un
+certain rôle, avait, pendant quelque temps, occupé la colonie. Il
+paraît que certaines personnes voulurent <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> s'autoriser de mon
+nom, et que je fus mis en scène par quelques habitués de la maison du
+capitaine général, qui ne manquèrent pas de mêler, selon l'usage,
+beaucoup d'exagération à un peu de vérité. Ce tripotage revint à M.
+Bruillac qui, aussitôt, se rendit à bord. C'était un jour d'exercice;
+il comptait m'y trouver, mais j'étais descendu à terre avec la
+permission cependant de M. Moizeau.</p>
+
+<p>M. Bruillac n'accueillit pas cette explication, et il ordonna, sans
+plus ample informé, que M. Moizeau m'envoyât chercher et m'infligeât
+les arrêts jusqu'à nouvel ordre. Je subissais cette punition depuis
+deux jours, me perdant en vaines conjectures, lorsque le commandant
+revint à bord, me fit demander, et, après quelques détails sur mon
+absence dont il prétendait ignorer l'autorisation, il vint au fait et
+me fit des reproches sur le tort que mes indiscrétions, à l'égard des
+navires de Colombo, pouvaient faire à sa réputation et indirectement à
+moi-même.</p>
+
+<p>Le colloque fut long, et je me défendis mal, car j'étais désolé
+d'avoir blessé la susceptibilité d'un homme dont j'estimais la
+capacité militaire. Entre autres choses, il me dit, en avouant
+franchement sa méprise à Colombo, qu'il y avait loin de l'opinion
+souvent irréfléchie d'un jeune homme sur une question grave, à la
+conduite d'un chef responsable de l'honneur du pavillon, ainsi que de
+la liberté ou même de la vie de ses subordonnés; que la prudence, qui
+l'avait égaré en cette circonstance, avait été utile à la frégate en
+maintes circonstances, notamment lors de notre retour de Madras à
+Pondichéry; qu'en ce qui me concernait, j'étais punissable par le seul
+fait de ma demande d'absence, un jour d'exercice; que la permission de
+M. Moizeau, à qui il en ferait des reproches, ne me justifiait pas
+complètement; enfin qu'on avait souvent vu éclater des inimitiés de
+chefs à officiers, qui avaient eu assez de force ou de durée pour
+entraver ceux-ci dans <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> leur carrière, et cela quand les
+motifs en étaient beaucoup moins sérieux.</p>
+
+<p>Je tins à rétablir les faits, dont j'élaguai tout ce que la
+malveillance avait envenimé; et nous nous séparâmes, le commandant en
+levant mes arrêts, moi résolu à remonter à la source des exagérations;
+mais j'en fus pour mes recherches; personne n'avait plus rien dit,
+plus rien répété... Je crois même qu'on ne fut pas fâché de mes
+arrêts; car la malignité ne s'arrête pas; et un peu de zizanie à bord
+ne pouvait déplaire aux artisans de nos discordes.</p>
+
+<p>Le temps, le bon esprit de M. Bruillac le firent revenir de la
+froideur occasionnée par cet incident; et, sans que je fisse autre
+chose que mon devoir, je me revis assez promptement traité, par lui,
+avec la même distinction qu'auparavant.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Préparatifs de départ de l'Île-de-France.&mdash;Arrivée à bord de
+ Céré fils engagé comme simple soldat.&mdash;Son enthousiasme patriotique
+ et ses sentiments de discipline.&mdash;Au moment de l'appareillage de <i>la
+ Belle-Poule</i>, tentative de mutinerie d'une partie de l'équipage.&mdash;Admirable
+ conduite de M. Bruillac. Ses officiers l'entourent. L'ordre se
+ rétablit.&mdash;Paroles que m'adresse le commandant en reprenant son
+ porte-voix pour continuer l'appareillage.&mdash;<i>Le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i>
+ se dirigent vers les Seychelles.&mdash;Mouillage à Mahé.&mdash;Mahé de la
+ Bourdonnais et Dupleix.&mdash;But de notre visite aux Seychelles.&mdash;M. de
+ Quincy.&mdash;Un gouverneur qui tenait encore sa commission de Louis XVI.&mdash;Un
+ homme de l'ancienne cour.&mdash;Chasse de chauve-souris à la
+ petite île Sainte-Anne.&mdash;Danger que mes camarades et moi nous courons.&mdash;Le
+ «chagrin».&mdash;Les caïmans.&mdash;De Mahé, la division se
+ rend aux îles d'Anjouan.&mdash;Croisière à l'entrée de la mer Rouge.&mdash;Croisière
+ sur la côte de Malabar, devant Bombay.&mdash;Aucune rencontre.&mdash;Dommage
+ causé indirectement au commerce anglais.&mdash;Pendant
+ mon quart, <i>la Belle-Poule</i> est sur le point d'aborder <i>le Marengo</i>.&mdash;L'équipage
+ me seconde d'une façon admirable et j'en suis profondément
+ touché.&mdash;L'abordage est évité.&mdash;Réflexions sur le don du commandement.&mdash;Mes
+ diverses fonctions à bord, officier de man&oelig;uvre du commandant,
+ chargé de l'instruction des aspirants, des observations astronomiques,
+ des signaux.&mdash;M. Bruillac m'avait proposé de me décharger de
+ mon quart et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. Pendant toute la
+ durée de la campagne, je ne manquai pas un seul quart.&mdash;Visite des
+ abords des îles Laquedives et des îles Maldives.&mdash;En approchant de
+ Trinquemalé, rencontre de deux beaux vaisseaux de la Compagnie des
+ Indes.&mdash;Man&oelig;uvre du commandant Bruillac contrariée par l'amiral.&mdash;Un
+ des vaisseaux se jette à la côte et nous échappe.&mdash;À la suite
+ d'une volée que lui envoie, de très loin, <i>la Belle-Poule</i>, l'autre se rend.&mdash;C'était
+ <i>le Brunswick</i>, que l'amiral expédie en lui donnant pour premier
+ rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay
+ pour le second.&mdash;Continuation de la croisière à l'entrée de la mer
+ de l'Inde.&mdash;Après avoir traversé cette mer dans le voisinage des îles
+ Andaman, la division se dirige vers la Nouvelle-Hollande, et aux environs
+ du Tropique, elle remet le cap vers l'ouest. Nous nous trouvons
+ alors, par un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments
+ anglais, que l'on prend pour onze vaisseaux de la Compagnie.&mdash;L'amiral
+ attaque avec résolution.&mdash;Ces bâtiments portaient trois mille
+ hommes de troupes, qui font un feu de mousqueterie parfaitement
+ nourri.&mdash;Les voiles de <i>la Belle-Poule</i> sont criblées de projectiles.&mdash;M.
+ Bruillac et moi nous avons nos habits et nos chapeaux percés en
+ plusieurs endroits.&mdash;Le vaisseau de 74 canons, <i>Le Blenheim</i>, qui escortait
+ <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> les dix autres bâtiments, parvient enfin à se dégager.&mdash;Intrépidité et
+ habileté du commandant Bruillac.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> canonne <i>le Blenheim</i>,
+ pendant une demi-heure, sans être elle-même atteinte.&mdash;Elle lui tue
+ quarante hommes.&mdash;L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale
+ au commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre.&mdash;La
+ division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin.&mdash;En passant près
+ de l'Île-de-France.&mdash;«Elle est pourtant là sous Acharnar.»&mdash;Nous ne
+ trouvons pas <i>le Brunswick</i> à Fort-Dauphin.&mdash;Traversée du canal de
+ Mozambique.&mdash;Changement des moussons.&mdash;La terre des Hottentots.</p>
+
+<p>Notre départ allait avoir lieu, nous en faisions les préparatifs à
+bord, quand il y arriva un canot du pays, portant un jeune soldat en
+uniforme. J'étais de service; le soldat s'avança vers moi en faisant
+le salut militaire, et il me présenta un ordre d'embarquement. J'avais
+déjà reconnu Céré; la joie brillait sur son visage. «Je n'avais pas
+voulu vous en parler, me dit-il; mais j'ai enfin décidé mon père, et
+me voici; accordez-moi cinq minutes dans votre chambre; je vous
+raconterai tout; je satisferai aux étreintes de l'amitié; je ne serai
+plus ensuite que soldat, et je ne vous connaîtrai que du nom de
+lieutenant.» Les premières formalités d'inscription du nouvel arrivé
+sur les rôles aussitôt remplies, je le conduisis dans ma chambre, où
+je lui dis que je le devinais, que je l'admirais et que je l'écoutais.
+Il me dit que sa carrière administrative lui répugnait plus que la
+mort; que dût-il rester soldat, il ne regretterait jamais d'avoir
+changé la plume pour l'épée; que la vie douce, parsemée de soi-disant
+plaisirs, qu'on lui faisait chez son père, lui était insupportable;
+que le désespoir s'emparait de son âme toutes les fois qu'il nous
+voyait partir pour nos courses périlleuses; enfin, que sa famille
+ayant consenti à lui laisser souscrire un engagement, et ayant obtenu
+son embarquement du capitaine général, il se trouvait au comble de ses
+v&oelig;ux. Nous nous embrassâmes étroitement, l'attendrissement au
+c&oelig;ur, les larmes aux yeux; et le noble jeune homme prit place parmi
+les autres soldats, remplit dignement ses devoirs, supporta les
+duretés de la navigation <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> avec courage et ne chercha jamais à
+se prévaloir de nos relations pour obtenir le moindre adoucissement
+aux rigueurs de sa position.</p>
+
+<p>Un jour même, par mauvais temps, pendant mon quart, une lame l'avait
+entièrement couvert et inondé; je m'approchai de lui pour le prier de
+venir, après le quart, passer quelques moments dans ma chambre, et je
+lui dis qu'il y trouverait du vin chaud et des paroles d'amitié. Céré
+se redressa, mit la main à son bonnet de police, et, parodiant le vers
+qui avait fait tressaillir le grand Condé d'admiration, le vers le
+plus romain qui soit jamais sorti du c&oelig;ur d'un poète, il me
+répondit austèrement:</p>
+
+<p class="quote">Je suis simple soldat, je ne vous connais plus.</p>
+
+<p>La réplique de Curiace:</p>
+
+<p class="quote">Je vous connais encore!</p>
+
+<p class="noindent">est empreinte d'une profonde sensibilité; cependant elle ne me parut
+pas suffisante, pour rendre ce que j'éprouvai.</p>
+
+<p>J'aurai l'occasion de revenir sur ce modèle du plus généreux
+enthousiasme.</p>
+
+<p>Après que l'ancre fut levée, le commandant venant à ordonner des
+man&oelig;uvres de l'appareillage, le silence avec lequel l'équipage
+obéissait habituellement fut troublé par un léger bruit qui devint un
+murmure, et qui, grossissant par degrés, comme le vent précurseur de
+la tempête, éclata en cris tumultueux et en refus d'exécuter les
+ordres donnés, si les parts de prises, du reste légitimement gagnées,
+et injustement retenues dans la colonie, n'étaient pas distribuées.
+Une cinquantaine de mutins, à l'instigation, sans doute, des fauteurs
+de désordre de l'Île-de-France, avaient monté ce complot, et ils
+espéraient entraîner l'équipage entier qui, peut-être, n'attendait,
+pour se décider, que la manière dont ce coupable essai réussirait. La
+position de chefs, placés entre le désir de <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> faire leur
+devoir et le sentiment de l'équité d'une réclamation qui ne pèche que
+par la forme, est bien pénible, et il n'y a que sous des Gouvernements
+pareils à ceux qui nous régissaient alors, que de semblables
+injustices peuvent exister et produire de telles conséquences.</p>
+
+<p>M. Bruillac fut admirable en cette circonstance; il sortit son sabre
+du fourreau; il s'élança sur le groupe rebelle, et sans donner à qui
+que ce soit le temps de se revoir: «Obéissez, dit-il, ou je n'épargne
+personne; vous me jetteriez à la mer cent fois avant que je reculasse
+devant la révolte.» Déjà il était entouré de tous les officiers; leur
+attitude dévouée, les regards foudroyants la figure indignée de
+Delaporte, par-dessus tout la résolution soudaine du commandant, son
+maintien ferme, glacèrent les c&oelig;urs de ces malheureux, et l'ordre
+se rétablit. Un conseil de guerre atteignit ceux que l'on reconnut
+être à la tête de la trame; mais l'indulgence naturelle de M. Bruillac
+fit atténuer les peines; et ce mélange de force, de légalité, de
+clémence, apaisa les esprits pour toujours.</p>
+
+<p>En reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage, le
+commandant me demanda si je persistais à penser qu'il était convenable
+de jamais chercher à affaiblir la force morale d'un chef, et si
+l'union complète d'un état-major n'était pas indispensable pour le
+bien général, ainsi que pour la sécurité des officiers... Achevant
+ensuite ses commandements, il ne me donna pas le temps de répondre;
+mais j'entendis une voix intérieure qui disait: «Brave homme que vous
+êtes, par quelle fatalité avez-vous donc consenti vous-même à diminuer
+cette force morale, en acceptant l'augmentation illégale que vous
+accorda l'amiral, lorsque vous pouviez, en vous montrant le défenseur
+de vos subordonnés, gagner leurs c&oelig;urs sans retour.» Vraiment le
+c&oelig;ur de l'homme est un tissu de contradictions.</p>
+
+<p>Nous nous dirigeâmes vers les îles Seychelles, et nous jetâmes l'ancre
+sur la rade de la principale d'entre elles, <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> qui porte le nom
+de Mahé de la Bourdonnais, du fondateur de la colonie de
+l'Île-de-France, de celui qui vainquit sur mer et mit en fuite
+l'amiral Boscawen, qui vainquit sur terre et prit Madras, de celui
+enfin, qui devint victime de la jalousie de Dupleix. Dupleix fut un
+autre puissant génie, dont l'influence donna aux Anglais beaucoup
+d'ombrage dans l'Inde, balança longtemps leur crédit auprès des
+souverains de ces riches contrées, mais qui eut le malheur de ne pas
+pouvoir ouvrir les yeux, quand il s'agissait du mérite de son illustre
+rival.</p>
+
+<p>Nous n'avions, à Mahé<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, d'autre but que d'y faire reconnaître
+l'empereur, qui s'en laissa ensuite déposséder, malgré l'importance de
+la position. Depuis de longues années M. de Quincy en était le
+gouverneur; la Révolution avait laissé ce galant homme ignoré dans ces
+îles lointaines qu'il régissait en père, et qu'en dépit des orages de
+la politique, il conservait, en bon Français, à la métropole. Il
+tenait son mandat de Louis XVI; l'amiral le lui renouvela au nom de
+Napoléon. C'était un homme de l'ancienne cour, d'une politesse
+exquise, de manières on ne peut plus distinguées, et qui nous reçut à
+bras ouverts. Il pleura d'attendrissement en revoyant des vaisseaux,
+des canons, des uniformes; et la noblesse de son maintien, la dignité
+de sa parole, convertirent bientôt en enthousiasme le ridicule que la
+jeunesse attache si facilement à l'antiquité de la mise ou à des
+habitudes surannées.</p>
+
+<p>Entr'autres curiosités des Seychelles, on remarque l'oiseau-feuille,
+très petit animal, dont les ailes ressemblent exactement aux feuilles
+des arbres sur lesquels il se complaît, et les &oelig;ufs à des graines
+de fleurs; le coco de mer, d'une configuration renommée; la tortue de
+terre, à l'écaille si belle, et les chauve-souris, gibier vraiment
+exquis du pays; elles y abondent à la petite île Sainte-Anne,
+<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> vers laquelle, un beau matin, avant le jour, nous nous
+acheminâmes pour en faire une ample provision. Excepté M. Moizeau et
+l'officier de service, tout l'état-major était dans le canot.</p>
+
+<p>Du moment où nous quittâmes le bord, un énorme chagrin se mit à nous
+suivre. Ce poisson est un requin parvenu à un âge avancé; sa voracité
+est très redoutée des nègres, dont il chavire les pirogues d'un coup
+de queue et qu'il dévore ensuite. Ceux-ci, à l'approche du terrible
+animal, n'ont de chance de se soustraire à son quintuple râtelier de
+dents cruelles qu'en lui jetant du poisson par intervalles, et qu'en
+l'occupant ainsi avec le produit de leur pêche, pendant qu'ils
+dirigent leur frêle esquif vers le rivage, afin d'y trouver leur
+salut. Notre embarcation était trop grande pour appréhender le sort
+des pirogues; nous nous amusions donc, sans inquiétude, à suivre, des
+yeux, le sillage du chagrin, qui faisait scintiller la mer
+phosphorescente de ces parages, et à lui tirer des coups de fusil;
+mais le plomb ne faisait qu'effleurer sa peau, employée en Europe, par
+les menuisiers, pour polir les bois, ou, par les tabletiers, pour
+couvrir certains étuis. Tout à coup le canot touche sur un banc,
+échoue et s'incline tellement que si l'on n'avait pas mis autant de
+diligence à piquer les avirons dans le sable, pour nous contre-buter à
+force de bras, c'en était fait de plusieurs d'entre nous. Le monstre
+nous crut à lui; car la dense atmosphère où vivent les poissons
+n'étouffe pas leur intelligence; il rôda, s'agita, s'éleva à l'aide de
+ses nageoires... la moindre fausse position nous perdait; aussi nous
+ne fîmes pas un seul mouvement! Delaporte était là, commandant
+l'immobilité par sa parole, inspirant la sécurité par sa présence,
+forçant à la soumission par son ascendant. Le jour se fit attendre; il
+vint enfin... La frégate nous vit, envoya la chaloupe et des grappins
+pour nous retirer du banc, car elle ne nous croyait qu'échoués; et
+<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> nous pûmes joyeusement aller faire la guerre aux
+chauves-souris.</p>
+
+<p>Cependant un autre danger nous attendait à l'île Sainte-Anne; ce
+furent les caïmans, dont nous troublâmes, sans le savoir, le soin des
+femelles qui, alors, couvaient leurs &oelig;ufs dans un petit marais
+desséché et couvert de roseaux. Quelques indigènes accoururent vers
+Puget et moi, en nous voyant nous engager dans ce lieu d'un péril
+imminent: il était plus que temps; les roseaux frémissaient déjà du
+bruit de ces bêtes féroces qui s'épouvantaient, et qui n'allaient pas
+tarder à s'élancer vers nous! Voilà des chauves-souris qui manquèrent
+nous coûter bien cher, et il en est bien souvent, ainsi, de beaucoup
+de parties d'agrément, soit immédiatement, soit par les suites;
+presque toujours la peine passe le plaisir.</p>
+
+<p>Nous visitâmes les îles d'Anjouan<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>; nous allâmes ensuite croiser à
+l'entrée de la mer Rouge, près du cap Guardafui, de l'île de
+Socotora<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>, puis, sur la côte de Malabar, devant Bombay, devant
+Surate<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>; mais nous n'y rencontrâmes rien. Les bâtiments de
+commerce anglais, devenus méfiants, ne se hasardaient guère plus sans
+escorte; perdant beaucoup, il est vrai, par les lenteurs de cette
+manière de naviguer, mais s'y assujettissant pour ne pas s'exposer à
+être pris.</p>
+
+<p>Il m'arriva, dans ces courses, un événement fait pour marquer dans la
+carrière d'un officier, et qui fut pour moi une époque caractérisée de
+transition. <i>La Belle-Poule</i> avait ordre, la nuit surtout, de se tenir
+à portée de voix du <i>Marengo</i>, ce qui exigeait, de notre part, une
+attention très soutenue. Étant de quart, je me relâchai, sans doute,
+<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> de cette attention, car la frégate s'élançant vers le
+vaisseau, je n'en fus averti que par le bruit des pas des matelots,
+alors à dîner sur le pont, et qui, s'apercevant du mouvement avant
+moi, s'étaient, en partie, levés. Il fallait man&oelig;uvrer,
+man&oelig;uvrer vite, et être bien secondé pour ne pas aborder <i>le
+Marengo</i>. L'équipage ne pouvait voir ici aucun danger personnel; mais
+il reconnut promptement qu'il y aurait lieu à reproches, à punition
+pour moi; enfin, c'était une de ces circonstances où la réputation,
+l'avenir d'un officier sont entre les mains de ses subordonnés; ne
+soyez point aimé, ils obéissent de manière à vous perdre; soyez chéri,
+rien ne les arrête; ils arracheraient des montagnes de leurs
+fondements! À peine la série pressée de mes commandements sortit-elle
+de mon porte-voix que l'équipage se précipita, renversa le dîner ou
+ses apprêts, et, comme par enchantement, tout fut exécuté. C'est un
+des plus beaux moments de ma vie; cet empressement unanime, cet élan
+spontané, cette intention manifeste de me tirer d'un mauvais pas, me
+touchèrent tellement qu'au seul souvenir j'en suis encore tout ému.</p>
+
+<p>Au commencement de la campagne, j'avais adopté le système d'une
+rigidité qu'on avait souvent essayé de faire fléchir et dont ni
+Delaporte ni M. Le Lièvre ne m'avait encore entièrement guéri. C'est
+l'arme des jeunes officiers, c'est encore celle des chefs qui ne
+savent se faire obéir que la menace à la bouche, que le règlement à la
+main, que le châtiment pour conclusion. Certainement il faut des
+moyens coercitifs pour parer à tous les cas, pour venir au secours de
+ceux qui ne peuvent pas commander autrement; car la façon d'inspirer
+confiance dans la supériorité de ses lumières ou de sa position ne
+s'apprend ni ne s'acquiert: c'est un don de la nature; c'est le plus
+grand, peut-être, qu'elle puisse faire à un homme; heureux celui à qui
+elle départit une faveur si précieuse, car il lui suffit de parler, et
+chacun s'incline avec respect. Rollin l'a bien dit, qu'il fallait
+convaincre ceux à qui l'on <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> commande, que l'on sait mieux
+qu'eux ce qui leur est utile; et il ajoute que c'est de ce principe
+que part la soumission aveugle du marin pour le pilote, du voyageur
+pour le guide, du malade pour le médecin. Que j'eusse abordé le
+vaisseau, que j'eusse contrarié l'expédition, que mon nom eût pu être
+cité avec un blâme mérité, j'avais un sentiment trop exalté de mes
+devoirs, et c'est ainsi que l'on sert bien, pour ne pas donner ma
+démission! Ce malheur ne m'arriva pas, grâce seulement à l'heureuse
+disposition des matelots, et j'en retirai un grand avantage, celui de
+connaître leur affection pour moi; aussi, achevant de me dépouiller
+pour toujours de toute forme acerbe, je pus, n'ayant que vingt-trois
+ans, ne plus leur parler que comme un ami, ou user envers eux, quand
+mon c&oelig;ur m'y portait, d'une indulgence pour leurs fautes, dont,
+quelque temps auparavant, je me serais bien gardé. Il est rare que,
+depuis lors, j'aie employé les jurements ou que je me sois servi d'un
+ton plus élevé que celui de la conversation, ou enfin que j'aie fait
+usage du <i>tu</i>, beaucoup moins persuasif que le <i>vous</i>, moins
+bienveillant, moins honorable, moins correct, moins sonore, moins
+conforme en un mot à la bonne éducation où toujours un officier
+trouvera son meilleur appui. Un subordonné abruti paraît quelquefois,
+je le sais, surpris de ces manières, de cette forme de langage
+auxquelles il n'est pas habitué; peut-être se sent-il, d'abord,
+disposé à n'en tenir aucun compte; mais, quand la phrase est répétée
+avec assurance, qu'elle est soutenue par un regard décidé, le mauvais
+vouloir disparaît, la dignité de l'homme se relève, et une machine
+obéissante devient un instrument intelligent, dont le dévouement est à
+jamais acquis.</p>
+
+<p>Outre le quart, c'est-à-dire le commandement de la man&oelig;uvre dont
+sont chargés, à bord des vaisseaux, les lieutenants de vaisseau, à
+bord des frégates, les lieutenants de vaisseau et les enseignes; outre
+le quart, dis-je, chaque <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> officier d'un bâtiment est investi
+de certains détails, et, précisément, j'étais l'officier de
+man&oelig;uvre. C'est celui qui est choisi par le capitaine pour faire
+exécuter les ordres, qu'il donne, lui-même, d'une manière générale,
+dans les occasions où il commande sur le pont et où tout le monde est
+à son poste. L'abordage, que j'avais si heureusement évité, me donna
+beaucoup d'aplomb dans mes fonctions d'officier de man&oelig;uvre; or
+j'en avais besoin; car M. Bruillac avait souvent la bonté de me dicter
+ses ordres très en grand; il se retirait ensuite, s'en reposant sur
+moi de leur entière exécution.</p>
+
+<p>Le poste de M. Moizeau, second à bord, était marqué par les
+règlements, ainsi que celui de Delaporte, le premier des autres
+officiers; l'un, sur le gaillard d'avant, l'autre commandant de la
+batterie; parmi les autres officiers, le capitaine choisit celui de
+man&oelig;uvre, et je l'étais, même avant que Giboin et M. L..., mes
+anciens, eussent quitté la frégate. J'ai déjà dit qu'en outre j'étais
+chargé de l'instruction des aspirants, dont je m'occupais assidûment,
+ainsi que des observations astronomiques, qui faisaient mes délices;
+et, comme M. Bruillac m'avait, de plus, confié la direction des
+signaux, et que notre navigation avec l'amiral rendait cette tâche
+assez pénible, il m'avait offert de me soulager de mon quart, se
+proposant de le faire commander par un de nos aspirants. Je m'étais
+refusé à cette offre; car, regardant l'accomplissement du quart comme
+la pierre angulaire de l'instruction et de la réputation d'un
+officier, je ne voulais pas que la malveillance pût s'emparer de mon
+désistement, comme d'un éloignement recherché pour ce qu'il y avait de
+plus rigoureux dans le métier; ou qu'elle pût avoir le prétexte
+d'arguer, qu'il y avait, de ma part, incapacité soit de corps, soit
+d'esprit; et j'eus le bonheur bien rare, dans cette campagne entière
+si longue, si variée, si pénible, si hérissée d'événements difficiles,
+de n'avoir jamais manqué un seul quart; <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> pas un motif, pas
+une indisposition, ne vint jamais entraver ma résolution.</p>
+
+<p>Nous visitâmes les abords des îles Laquedives<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>, des îles
+Maldives<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, le point de reconnaissance de Malique<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>; et, nous
+rapprochant ensuite de Trinquemalé<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, pris par M. de Suffren
+pendant la guerre de l'Indépendance des États-Unis<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>, nous
+aperçûmes, non loin de la côte, deux beaux vaisseaux de la Compagnie.
+<i>La Belle-Poule</i> se précipita, avec la supériorité de marche qu'elle
+possédait, sur eux, ainsi que sur <i>le Marengo</i>. Il s'agissait de leur
+couper la terre, ce qui retardait, mais assurait le moment de la
+capture; l'amiral, n'en jugeant pas ainsi, nous signala de virer de
+bord, et de virer, comme il est vrai que l'indique la tactique pour
+atteindre un navire chassé en pleine mer, dans le plus court espace de
+temps. Les signaux furent même si minutieusement réitérés que M.
+Bruillac prétendit qu'il devait y avoir erreur, ou qu'on était trop
+loin pour pouvoir les bien distinguer, et il suivit ses premières
+inspirations. Il vit bientôt qu'il était un peu tard, car le plus
+avancé des deux Anglais se jeta à la côte; le second allait l'imiter,
+lorsque M. Bruillac s'imagina de faire tirer dessus à toute volée. Vu
+l'éloignement, personne à bord ne croyait à l'efficacité de cette
+bordée; cependant telle était l'adresse, l'habileté de nos canonniers
+que cinq boulets frappèrent le vaisseau de la Compagnie qui, craignant
+le retour d'un avertissement aussi significatif, laissa arriver sur
+nous pour se faire amariner. C'était <i>le Brunswick</i>, que nous
+expédiâmes, en <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> lui donnant pour premier rendez-vous la baie
+du Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le second. Nous
+continuâmes notre croisière à l'ouverture de la mer de l'Inde que nous
+traversâmes, dans le voisinage des îles de Sumatra, Andaman, de Java;
+nous filâmes ensuite vers la Nouvelle-Hollande, et, comme aux environs
+du Tropique nous remettions le cap à l'ouest, nous nous trouvâmes, par
+un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments anglais, que
+nous prîmes d'abord pour onze vaisseaux de la Compagnie; l'amiral eut,
+ici, la résolution qui lui avait manqué en Chine; aussi le feu fut-il
+bientôt engagé à portée de pistolet.</p>
+
+<p>Notre artillerie faisait voler en éclats la boiserie ainsi que les
+ornements sculptés de ces navires, qu'elle foudroyait; ceux-ci
+pliaient, et ils ne se rendaient pourtant pas; leurs canons n'étaient
+pas très bien servis; mais trois mille hommes de troupes qu'ils
+portaient entretenaient un feu de mousqueterie parfaitement nourri.</p>
+
+<p>Nos voiles en furent criblées; le commandant Bruillac et moi
+principalement, qui étions élevés sur le banc de man&oelig;uvre, nous
+eûmes nos habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits.</p>
+
+<p>Malgré cette résistance, nous espérions avoir raison du convoi, car
+tout fuyait ou semblait fuir; nous poursuivions la chasse, faisant feu
+des deux bords, quand, tout à coup, un grand vide parvient à se former
+au milieu de tous ces navires, et, semblable à ces guerriers vêtus de
+toutes armes qui, dans les batailles anciennes, surgissaient tout à
+coup, au plus fort de la mêlée, resplendissants de valeur et d'éclat,
+paraît, isolé, un beau vaisseau anglais de 74. Il escortait les dix
+autres bâtiments, dont tous les efforts, jusque-là, avaient tendu à
+dégager son travers pour qu'il pût faire jouer ses batteries contre
+nous. L'intrépide Bruillac ne balança pas à l'attaquer; mais, unissant
+le talent au courage, il prit de si bonnes positions, relativement à
+la fraîche brise qui soufflait, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> qu'il le canonna pendant une
+demi-heure sans qu'aucun de ses boulets pût nous atteindre. L'amiral
+n'avait pu voir immédiatement avec qui <i>la Belle-Poule</i> avait
+nouvellement affaire; quand il s'en aperçut, il se trouvait un peu
+sous le vent; il jugea la partie trop inégale; il nous signala très
+sagement de le rejoindre, et nous quittâmes ce dangereux voisinage.</p>
+
+<p>C'est dans de semblables occasions que je m'estimais heureux d'être
+l'officier de man&oelig;uvre qui est le confident naturel des conceptions
+du chef. Mon instruction gagnait beaucoup à être témoin de tout; mon
+jeune c&oelig;ur s'enflammait à l'aspect de ces inspirations belliqueuses
+de notre commandant, qui m'enseignait, par l'exemple, ce que la
+présence d'esprit et la prudence peuvent ajouter d'effet au courage.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Vis consilî expers mole ruit sua;<br>
+ Vim temperatam di quoque provehunt<br>
+ In majus (<span class="smcap">Horace</span>).</p>
+
+<p>Nous sûmes, par la suite, que ce pauvre vaisseau, si malheureux dans
+l'envoi de ses boulets, était <i>le Blenheim</i>; qu'il conduisait, dans
+l'Inde, un convoi de troupes européennes pour le service des colonies
+asiatiques, que nous lui avions tué une quarantaine d'hommes, et qu'il
+avait été censuré pour son échec contre nous. Cette censure, en
+réalité, était une couronne décernée à M. Bruillac.</p>
+
+<p>Nous avions repris notre direction vers le Fort-Dauphin. J'avais, un
+soir, prolongé, assez avant dans la nuit, quelques calculs de
+position, et j'étais monté sur le pont pour prendre l'air avant de me
+coucher. Delaporte était de quart. «Elle est cependant là, lui dis-je,
+là, sous Acharnar» (brillante étoile qui ne se lève jamais pour les
+habitants de l'Europe). Elle est même assez près, et il n'est que trop
+vrai que nous ne la reverrons pas.»&mdash;Delaporte me demanda de quoi je
+parlais.&mdash;«De la <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> ravissante Île-de-France, lui répondis-je,
+terre riante de plaisirs, objet réel de mes regrets!&mdash;Enfant, me dit
+Delaporte, ne venez-vous ici que pour me faire partager vos
+préoccupations...? Allez, allez, dans votre chambre, dormez, et
+laissez-moi veiller en paix à la man&oelig;uvre du bâtiment!» Je
+descendis; mais je vis bien que mon sage ne pensait pas sans émotion
+que le cap que nous tenions allait bientôt nous éloigner du pays
+enchanteur, où nous avions passé de si beaux jours. Quant à Céré, il
+n'en témoignait aucun mécontentement; il voulait servir; il servait;
+tout s'abaissait devant cette idée.</p>
+
+<p>Point de <i>Brunswick</i> au Fort-Dauphin<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>; il fallut traverser le
+canal de Mozambique; mais c'était le temps du changement des moussons.
+Dans l'Inde, on appelle moussons les vents qui y soufflent six mois du
+nord-est, et les six autres mois de l'année du sud-ouest.</p>
+
+<p>Lorsqu'une de ces saisons succède à l'autre, c'est rarement sans
+ouragans ou violentes secousses dans l'atmosphère. En cette
+circonstance, nous éprouvâmes des sautes de vent si spontanées, si
+fortes, si réitérées, qu'il fallut toute notre vigilance, toute
+l'habitude de la mer de nos équipages pour nous en tirer sans avaries.
+Enfin nous prîmes connaissance de la terre des Hottentots et nous
+entrâmes à False-bay.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: False-bay et Table-bay.&mdash;Partage de l'année entre les
+ coups de vent du sud-est et les coups de vent du
+ nord-ouest.&mdash;Nous mouillons à False-bay.&mdash;Excellent accueil des
+ Hollandais.&mdash;Nous faisons nos approvisionnements.&mdash;Arrivée du
+ <i>Brunswick</i> avec un coup de vent du sud-est.&mdash;Naufrage du
+ <i>Brunswick</i>.&mdash;Croyant la saison des vents du sud-est commencée,
+ nous nous hâtons de nous rendre à Table-bay.&mdash;Arrivée de
+ <i>l'Atalante</i> à Table-bay.&mdash;La division est assaillie par un
+ furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la
+ saison.&mdash;Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme
+ nous, vont se perdre à la côte.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> brise ses
+ amarres.&mdash;Elle tombe sur <i>l'Atalante</i>, qu'elle entraîne.&mdash;Le
+ naufrage paraît inévitable.&mdash;Sang-froid et résignation de M.
+ Bruillac.&mdash;L'ancre à jet de M. Moizeau.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> est
+ sauvée.&mdash;<i>L'Atalante</i> échoue sur un lit de sable sans se
+ démolir.&mdash;On la relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas
+ réparées au moment de notre départ, nous sommes obligés de la
+ laisser au Cap.&mdash;<i>Le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> quittent le cap
+ de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année 1805.&mdash;Visite de
+ la côte occidentale d'Afrique.&mdash;Saint-Paul de Loanda,
+ Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre
+ ou Congo, Loango.&mdash;Capture de <i>la Ressource</i> et du <i>Rolla</i>
+ expédiés à Table-bay.&mdash;En allant amariner un de ces bâtiments,
+ <i>la Belle-Poule</i> touche sur un banc de sable non marqué sur nos
+ cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau sont faussées et sa
+ marche considérablement ralentie.&mdash;Relâche à l'île portugaise du
+ Prince.&mdash;La division se dirige ensuite vers l'île de
+ Sainte-Hélène.&mdash;But de l'amiral.&mdash;Quinze jours sous le vent de
+ Sainte-Hélène.&mdash;À notre grand étonnement, aucun navire anglais ne
+ se montre.&mdash;Apparition d'un navire neutre que nous
+ visitons.&mdash;Fâcheuses nouvelles.&mdash;Prise du cap de Bonne-Espérance
+ par les Anglais.&mdash;<i>L'Atalante</i> brûlée, de Belloy tué, Fleuriau
+ gravement blessé.&mdash;Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre
+ présence probable dans ses parages.&mdash;Tous les projets de l'amiral
+ Linois bouleversés par ces événements.&mdash;Sa situation très
+ embarrassante.&mdash;Le cap sur Rio-Janeiro.&mdash;La leçon de portugais
+ que me donne M. Le Lièvre.&mdash;Changement de direction.&mdash;En route
+ vers la France.&mdash;Un mois de calme sous la ligne
+ équinoxiale.&mdash;Vents contraires qui nous rejettent vers
+ l'ouest.&mdash;Le vent devient favorable.&mdash;Hésitations de
+ l'amiral.&mdash;Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à
+ Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon?&mdash;État d'esprit de
+ l'amiral Linois.&mdash;Son désir de se signaler par quelque exploit
+ avant d'arriver en France.&mdash;Le 13 mars 1806, à deux heures du
+ matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments.&mdash;M.
+ Bruillac et l'amiral.&mdash;Est-ce un convoi ou une escadre?&mdash;La
+ lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune,
+ les trois batteries de canons. <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Ordre de l'amiral
+ d'attaquer au point du jour.&mdash;Dernière tentative de M.
+ Bruillac.&mdash;Man&oelig;uvre du <i>Marengo</i>.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> le rallie
+ et se place sur l'avant du vaisseau à trois-ponts ennemi.&mdash;Ce
+ dernier souffre beaucoup; mais, à peine le soleil est-il
+ entièrement levé, que <i>le Marengo</i> a déjà cent hommes hors de
+ combat.&mdash;L'amiral Linois et son chef de pavillon, le commandant
+ Vrignaud, blessés.&mdash;L'amiral reconnaît son erreur.&mdash;Il ordonne de
+ battre en retraite et signale à <i>la Belle-Poule</i> de se sauver; le
+ trois-ponts fortement dégréé; mais deux autres vaisseaux anglais
+ ne tardent pas à rejoindre <i>le Marengo</i>, qui est obligé de se
+ rendre à neuf heures du matin.&mdash;L'escadre anglaise composée de
+ sept vaisseaux et de deux frégates.&mdash;La frégate <i>l'Amazone</i> nous
+ poursuit.&mdash;Marche distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint
+ <i>la Belle-Poule</i> avant son échouage sur la côte occidentale
+ d'Afrique.&mdash;Combat entre <i>la Belle-Poule</i> et <i>l'Amazone</i>.&mdash;À dix
+ heures et demie, la mâture de la frégate anglaise est fort
+ endommagée, et elle nous abandonne; mais nous avons de notre côté
+ des avaries.&mdash;Deux vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de
+ chaque côté.&mdash;Deux coups de canon percent notre
+ misaine.&mdash;Gréement en lambeaux, 8 pieds d'eau dans la cale, un
+ canon a éclaté à notre bord et tué beaucoup de monde.&mdash;M.
+ Bruillac descend dans sa chambre pour jeter à la mer la boîte de
+ plomb contenant ses instructions secrètes.&mdash;Il me donne l'ordre
+ de faire amener le pavillon.&mdash;Transmission de l'ordre à
+ l'aspirant chargé de la drisse du pavillon.&mdash;Commandement: «Bas
+ le feu»!&mdash;L'équipage refuse de se rendre. J'envoie prévenir le
+ commandant, qui remonte, radieux, sur le pont.&mdash;Le pavillon
+ emporté par un boulet.&mdash;Le chef de timonerie Couzanet (de
+ Nantes), en prend un autre sur son dos, le porte au bout de la
+ corne et le tient lui-même déployé.&mdash;Autres beaux faits d'armes
+ de l'aspirant Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et
+ d'un grand nombre d'autres.&mdash;Le vaisseau anglais de gauche, <i>le
+ Ramilies</i>, s'approche à portée de voix sans tirer.&mdash;Son
+ commandant, le commodore Pickmore, se montre seul et nous parle
+ avec son porte-voix. «Au nom de l'humanité.»&mdash;M. Bruillac
+ s'avance sous le pavillon et ordonne à Couzanet de le jeter à la
+ mer.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> se rend au <i>Ramilies</i>.&mdash;L'escadre du
+ vice-amiral Sir John Borlase Warren.&mdash;Prisonniers.&mdash;Rigueur de
+ l'empereur pour les prisonniers.&mdash;Mon frère sain et sauf.&mdash;La
+ grand'chambre de <i>la Belle-Poule</i> après le combat.</p>
+
+<p>False-bay et Table-bay sont deux rades adossées l'une à l'autre; la
+première ouverte au sud-est, l'autre au nord-ouest<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Comme,
+pendant six mois, les coups de vent de ces parages sont ordinairement
+du sud-est, et qu'ils soufflent du nord-ouest pendant le reste de
+l'année, il s'ensuit que les navires mouillent, selon la saison, dans
+l'une ou dans l'autre de ces baies; c'est d'après ces données que nous
+<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> avions pris abri à False-bay, où il y a un fort joli
+village. À Table-bay est la belle ville du Cap; entre les deux, on
+trouve, d'un côté, le cap de Bonne-Espérance; de l'autre, en tirant
+vers le nord, Constance et son terroir, renommé par ses vins exquis.
+Nous visitâmes ces endroits charmants, dont les Hollandais, alors
+maîtres de la colonie, nous firent les honneurs le plus
+affectueusement du monde.</p>
+
+<p>Nous prenions nos approvisionnements à False-bay, quand <i>le Brunswick</i>
+parut, venant avec un vent frais du sud-est, qui augmenta à mesure que
+ce bâtiment s'approchait, et qui devint de la plus grande impétuosité.
+<i>Le Brunswick</i> essaya de mouiller; ses câbles cassèrent; il alla à la
+côte, et il fit un naufrage qui coûta plusieurs hommes ainsi qu'une
+grande partie de la cargaison. On dut croire la saison des vents du
+sud-est arrivée; nous nous hâtâmes donc de nous rendre à Table-bay;
+mais ce n'avait été qu'un coup de vent anticipé, auquel un autre
+arriéré de la saison opposée succéda; celui-ci nous assaillit avec une
+fureur extrême. <i>L'Atalante</i> venait de nous rejoindre; elle avait
+mouillé sur l'arrière de <i>la Belle-Poule</i>. Trois bâtiments des
+États-Unis d'Amérique, trompés comme nous, furent jetés sur le rivage
+où ils se brisèrent. <i>Le Marengo</i>, ferme comme un rocher dont les
+racines atteignent le centre de la terre, défia majestueusement les
+vents, les vagues, et il tint bon; mais nous, nous vîmes rompre nos
+câbles; nous tombâmes sur <i>l'Atalante</i>, qui ne put soutenir ce choc,
+et nous fûmes, l'un et l'autre bâtiments, emportés vers un point de la
+côte où, peu de temps auparavant, les deux vaisseaux anglais, <i>le
+Sceptre</i> et <i>l'Albion</i>, s'étaient perdus corps et biens. M. Bruillac
+donnait l'exemple du sang froid, de la résignation; il s'occupait déjà
+des moyens de sauver le plus de monde possible, en s'échouant de la
+manière la plus favorable, lorsqu'une figure inspirée se montra
+au-dessus des panneaux, et cria qu'il restait à bord une ancre à jet.
+C'était notre lieutenant en pied! c'était M. Moizeau! c'était un ange
+tutélaire! Il avait déjà <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> fait mettre sur cette petite ancre
+deux faibles câbles ou grelins qui lui restaient; il les avait
+disposés bout à bout, et il dit au commandant qu'il n'avait qu'à le
+prescrire, qu'immédiatement l'ancre à jet serait au fond. L'ordre fut
+aussitôt donné; cette ancre accrocha heureusement encore la patte
+d'une de celles dont <i>l'Atalante</i> venait d'être séparée; et tandis que
+cette dernière frégate allait accomplir son naufrage, <i>la Belle-Poule</i>
+se rassit sur les eaux, et vit passer, sans plus bouger, toutes les
+horreurs de l'ouragan.</p>
+
+<p><i>L'Atalante</i> eut, cependant, une chance inespérée, celle de trouver,
+près des rochers qui avaient brisé <i>le Sceptre</i> et <i>l'Albion</i>, un lit
+de sable sur lequel elle ne se démolit pas, ce qui lui permit de
+conserver son équipage; elle se releva même, ensuite, mais très
+avariée, ayant besoin de longues réparations, de sorte qu'à notre
+départ nous fûmes obligés de la laisser. Il faut avouer que nous
+n'étions pas heureux dans nos essais de relâche en ces pays
+tempétueux.</p>
+
+<p>C'est presque à la fin de 1805 que nous partîmes du cap de
+Bonne-Espérance. L'amiral voulut visiter tous les comptoirs de la côte
+occidentale de l'Afrique vers le sud, tels que Saint-Paul de Loanda,
+Saint-Philippe de Benguela<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, Cabinde<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, Doni, l'embouchure du
+Zaïre<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, Loango<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a> et autres lieux, où se faisait, librement
+alors, la traite des noirs, et où il espérait trouver des navires
+anglais. Malheureusement pour nous, deux frégates françaises,
+récemment expédiées de Brest, s'étant dirigées vers ces parages, y
+avaient fait la rafle sur laquelle nous devions compter. Nous y
+surprîmes, cependant, deux bâtiments: <i>la Ressource</i> et <i>le
+Rolla</i><a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, que nous destinâmes pour Table-bay; <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> mais l'un
+d'eux fut bien fatal à <i>la Belle-Poule</i> qui, en allant l'amariner,
+toucha sur un banc de sable non marqué sur nos cartes; le vent la
+poussant, elle le franchit pourtant à l'aide de la houle, qui la
+faisait alternativement surnager et talonner; toutefois elle éprouva
+deux si fortes secousses que nul ne tint debout sur le pont, et qu'il
+fallut toute la solidité de sa carène et de sa mâture pour que
+celle-ci ne fût pas abattue, et que l'autre ne s'entrouvrît pas
+entièrement.</p>
+
+<p>Je n'essayerai pas de décrire l'impression pénible que nous
+ressentîmes tous, et elle n'était que trop bien fondée; car, dès que
+nous fûmes au large, et que nous eûmes mis la marche de la frégate à
+l'essai, nous eûmes la douleur de voir que nos lignes d'eau étaient
+faussées et qu'à peine nous pouvions aller aussi vite que <i>le
+Marengo</i>.</p>
+
+<p>Nous allâmes faire à l'île portugaise du Prince<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, placée de ce
+côté-ci de l'équateur, une courte relâche pour des vivres frais et de
+l'eau; et nous reprîmes le cours de notre interminable croisière, que
+nous dirigeâmes vers l'île Sainte-Hélène, où, certainement, on ne
+devait pas supposer notre approche, en raison de nos apparitions si
+récentes dans les mers de l'Inde, et où nous espérions faire des
+prises nombreuses. On ne peut disconvenir, en effet, que les plans de
+l'amiral n'eussent été fort bien combinés.</p>
+
+<p>Ne pouvant atteindre Sainte-Hélène directement, nous prolongeâmes la
+bordée jusqu'au tropique du Capricorne; là, à l'aide des brises
+variables sur lesquelles nous comptions, nous nous élevâmes dans
+l'ouest, et, remettant le cap sur notre destination, nous arrivâmes en
+vue de l'île, qui n'est qu'un point dans l'immensité de l'océan, et
+nous <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> y arrivâmes avec toute la précision désirable. Il
+semblait fabuleux, alors, de parler ainsi de bordées de sept à huit
+cents lieues, entreprises comme chose aussi facile que naturelle; de
+courses d'un continent à l'autre, comme s'il s'agissait d'un simple
+passage; de reconnaissances enfin d'un point isolé, comme si rien
+n'était plus commun, comme si l'on n'avait pas à lutter contre les
+vents et les courants. Actuellement la science est assez perfectionnée
+pour qu'on exécute ainsi de tels trajets; mais, jusqu'alors, il n'en
+avait pas été de même et les anciens officiers de notre division
+admiraient la perfection avec laquelle était dirigée notre navigation.</p>
+
+<p>Afin de bien profiter de notre position, afin d'arrêter tous les
+navires qui, sortant de l'île, devaient aller soit en Angleterre, soit
+aux Antilles, nous nous plaçâmes assez loin sous le vent pour ne pas
+être découverts par les vigies anglaises, et ce fut ainsi que nous
+attendîmes quelque bonne rencontre près de cette île, qui rappelle
+involontairement et qui rappellera toujours l'homme le plus actif de
+l'univers, condamné à la plus profonde inaction, le souverain qui y
+mourut captif, pour s'être trouvé trop à l'étroit sur le plus beau
+trône du monde.</p>
+
+<p>Quinze jours s'écoulèrent sans qu'à notre grande surprise rien parût à
+nos yeux. Enfin une voile fut signalée, chassée et jointe: c'était un
+navire neutre qui venait de relâcher au cap de Bonne-Espérance et à
+Sainte-Hélène. Son journal de bord, les gazettes qu'il avait de ces
+colonies, nous apprirent de fâcheuses nouvelles. Une escadre anglaise
+avait forcé l'entrée de Table-bay; elle avait débarqué des troupes
+dans le pays; la ville avait été attaquée; <i>l'Atalante</i> s'était
+brûlée; ses marins s'étaient joints aux Hollandais; mais on n'avait pu
+soutenir la lutte, et les Anglais s'étaient emparés de la colonie,
+ainsi que de <i>la Ressource</i> et du <i>Rolla</i>, qui venaient d'y arriver.
+Deux de mes meilleurs camarades, de Belloy et Fleuriau<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a> officiers
+<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> de <i>l'Atalante</i>, avaient été frappés, le premier d'un coup
+mortel, le second d'une balle à la poitrine, qui lui causa une
+blessure dont il ne réchappa que comme par miracle. Quant à ce qui
+concernait Sainte-Hélène, le port était encombré de riches navires
+prêts à partir; mais l'amiral anglais, qui commandait l'escadre du
+Cap, avait expédié un aviso vers le gouverneur de l'île, lui donnant
+connaissance que, probablement, nous irions croiser dans son
+voisinage; et, soudain, embargo avait été mis jusqu'à ce qu'on pût y
+rallier une escadre assez forte pour garantir la navigation de ces
+navires.</p>
+
+<p>À quoi tiennent pourtant les destinées d'un pays? Si notre division
+était arrivée un peu plus tard à Table-bay, si, même, elle y avait
+fait naufrage, comme <i>l'Atalante</i>, nos vaisseaux, nos canons, ou, au
+moins, nous, nos marins, nos soldats, nous formions un renfort
+susceptible de faire avorter l'entreprise des Anglais, et ce pays
+était sauvé. Loin de là, il avait succombé; notre croisière devenait
+stérile; nous étions comme perdus dans des mers ennemies, et le point
+de relâche sur lequel nous comptions nous était enlevé. Toutefois nous
+nous félicitâmes d'avoir été à même de recueillir des détails aussi
+précis, aussi authentiques, en vertu desquels, surtout, nous savions à
+quoi nous en tenir sur nos projets de retourner à Table-bay où,
+probablement, nous étions <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> attendus avec plus de confiance,
+encore, que, jadis, <i>la Belle-Poule</i> ne l'avait été à Pondichéry.</p>
+
+<p>À en juger par nos réflexions, quelles durent être celles de l'amiral?
+que sa situation était embarrassante! Pas de vivres pour retourner à
+l'Île-de-France, plus de relâche à False ni à Table-bay! Aller aux
+Antilles? Elles étaient vraisemblablement au pouvoir des Anglais!
+Revenir en France? Nous n'avions pas d'ordres pour abandonner la
+station. Il restait encore Rio-Janeiro; mais ensuite, que faire? que
+devenir? Ce fut pourtant le parti auquel, après quelques
+irrésolutions, parut s'arrêter M. Linois, du moins si l'on en peut
+juger par la route qu'il fit.</p>
+
+<p>En pareille circonstance, le pire est de ne pas prendre une décision;
+aussi fûmes-nous tous satisfaits, quand celle-ci fut marquée et que
+nous quittâmes Sainte-Hélène, qui, vraiment, n'était plus tenable. Le
+nom de Rio-Janeiro, où Duguay-Trouin avait tant illustré sa carrière,
+circulait donc de bouche en bouche, quand je vis venir à moi ce bon M.
+Le Lièvre, un livre à la main et avec un sourire plein de bonté: «Eh
+bien! me dit-il, vous allez faire la cour aux Portugaises.&mdash;Peut-être,
+mais il y faut la condition que vous me servirez d'interprète, puisque
+vous connaissez et pas moi la langue du pays.&mdash;Non, non, tout seul,
+car je n'entends plus rien aux discours galants; et pour que vous
+puissiez vous passer de moi, j'apporte ma grammaire, et, en moins de
+quinze jours, si vous voulez être mon élève, vous en saurez assez pour
+vous faire comprendre.»</p>
+
+<p>J'acceptai avec reconnaissance, et nous commençâmes immédiatement la
+première leçon; mais elle ne fut pas longue; car l'amiral, ayant déjà
+changé d'avis, et prenant sur lui une grande responsabilité, avait
+quitté la route où il gouvernait et se dirigeait vers la France! Oh!
+ce fut un vrai délire alors! penser qu'après trois ans nous allions
+revoir nos amis, notre patrie, nos parents, que nos fatigues allaient
+finir, que nous serions, sans doute, <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> récompensés de tant de
+travaux... Penser tout cela, c'était impossible sans les plus chaudes
+émotions. Nous n'avions plus de vivres frais, et peu nous importait; à
+peine nous restait-il assez de biscuit et d'eau pour une traversée
+ordinaire, et nous envisagions, sans nous plaindre, la fatale
+demi-ration; des malades, des hommes exténués, avaient beaucoup à
+craindre d'une longue navigation, et ils oubliaient leurs maux... La
+France... la France! mot électrique, cri consolant, v&oelig;u le plus
+cher, qui était dans toutes les bouches, qui résonnait dans tous les
+c&oelig;urs! et on ne voyait plus que la France, et on ne s'occupait plus
+que de la France!</p>
+
+<p>Près d'un mois de calme nous attendait sous la ligne équinoxiale; on
+le supporta sans murmurer: des vents contraires soufflèrent ensuite
+pendant longtemps, qui, avec les courants, nous jetèrent beaucoup dans
+l'ouest; même résignation. Enfin la brise se déclara favorable,
+fraîche, et nous nous couvrîmes de voiles à l'instant! L'amiral sembla
+d'abord vouloir se diriger sur Brest; le lendemain, la route obliqua
+un peu; le surlendemain, elle fut encore changée, puis reprise, de
+sorte que tantôt nous présumions que nous atterririons à Rochefort ou
+à Lorient, et tantôt au Ferrol, à Cadix ou même à Toulon; ces
+variations nous étonnaient, mais nous inquiétaient peu, puisqu'il n'y
+avait plus à revenir sur le point capital, celui de notre retour en
+France.</p>
+
+<p>Nous voyions, d'ailleurs, M. Linois animé de la plus grande ardeur
+guerrière; nous avions souvent communiqué avec lui depuis
+Sainte-Hélène, et jamais notre commandant, jamais un officier ne
+l'avait quitté sans qu'il eût exprimé son désir de faire une bonne
+rencontre, de se signaler par quelque exploit remarquable avant
+d'arriver. C'était le temps des belles victoires de l'empereur, les
+lauriers ombrageaient, alors, le front de nos soldats; il était
+naturel et noble, tout à la fois, de ne vouloir reparaître devant eux
+que dignes de leur renommée. <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Nous savions, ensuite, que
+l'affaire du convoi de Chine avait été blâmée par Napoléon: l'amiral
+devait donc tout tenter pour lui faire oublier ce funeste épisode de
+notre campagne, comme aussi pour qu'il pardonnât notre retour effectué
+sans ses ordres, car il entendait fort peu raison à cet égard. Mais,
+au résumé, si nous pensions, avec peine, à l'instabilité des vues de
+l'amiral sur le lieu de notre atterrissage, nous n'en applaudissions
+pas moins, de c&oelig;ur, à l'insistance avec laquelle il nous associait
+à ses v&oelig;ux de trouver une bonne occasion de toucher au port avec
+éclat.</p>
+
+<p>Les vents contraires nous avaient considérablement portés vers
+l'ouest; les tergiversations perpétuelles de M. Linois touchant notre
+route nous conduisirent au point de croisière pour les navires qui
+effectuaient leur retour des Antilles en Europe, et, le 13 mars 1806,
+à deux heures du matin, naviguant par une continuation de vent très
+favorable<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, nous nous trouvâmes tout à coup près de neuf
+bâtiments.</p>
+
+<p>Étant à portée de voix de l'amiral, M. Bruillac put bientôt lui dire
+qu'il jugeait que c'était une escadre anglaise. Cependant l'amiral lui
+répondit qu'il avait reconnu un convoi; dès lors M. Bruillac n'insista
+pas; mais il se mit à observer attentivement ces navires avec sa
+lunette de nuit. Nous avions diminué de voiles pour nous mettre à la
+même marche qu'eux; nous nous préparions au combat, et nous serrions
+leur queue de près, lorsque notre commandant, profitant d'un mouvement
+que fit le dernier d'entre eux, par lequel son côté se présenta vers
+la frégate, aux derniers rayons de la lune vers son coucher, compta et
+me fit compter, avec sa lunette, trois batteries complètes de canon.
+Sachant fort bien qu'il n'est pas d'usage que les convois soient
+escortés par un vaisseau à trois ponts, il reparla à l'amiral, lui fit
+part de sa découverte <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> et renouvela sa première opinion
+d'escadre anglaise; mais M. Linois, toujours frappé de son idée
+primitive, enchanté, d'ailleurs, de pouvoir se battre à souhait, ne
+répondit que par ces mots: «Au point du jour, nous attaquerons le
+vaisseau qui escorte ces navires; nous le réduirons, et nous nous
+emparerons du convoi.»</p>
+
+<p>Cependant la route que faisaient ces bâtiments, quand nous les
+découvrîmes, ne conduisait ni en Europe, ni aux Antilles; j'en fis la
+remarque, que je communiquai à notre commandant. En me disant qu'il
+l'avait déjà reconnu, il se décida, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup,
+à faire une troisième tentative pour détourner l'amiral de son dessein
+et pour lui prouver que nous avions, en vue, une escadre en croisière.
+Il fit valoir à l'appui l'ordre de tactique sous lequel nos ennemis
+naviguaient, la voilure qu'ils portaient, les signaux qu'ils
+faisaient... L'amiral persista; il finit, même, par demander avec
+quelque humeur à M. Bruillac, s'il n'était pas prêt à se battre. «Vous
+verrez que si!» répondit notre commandant avec fierté; et il ne
+s'occupa plus que de prouver qu'effectivement il était prêt, bien
+prêt, toujours prêt, comme il le dit en se retournant vers nous, après
+cette infructueuse conversation.</p>
+
+<p>En voyant tant d'aveuglement, en réfléchissant à l'obstination des
+hommes, souvent sur des objets opposés; en me rappelant l'incrédulité
+de M. Bruillac devant Colombo, de M. Bruillac ne pouvant aujourd'hui
+dessiller les yeux de l'incrédule avec qui, à son tour, il avait
+affaire, il me revint à l'esprit le reproche que Dorine, avec tant de
+verve, adresse à Orgon:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Triste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas;<br>
+ Vous ne vouliez pas croire, et l'on ne vous croit pas.</p>
+
+<p>Cette escadre anglaise, car enfin c'en était une, attendait une de nos
+divisions, qui devait avoir récemment quitté les Antilles, et, nous
+voyant de nuit et venant du sud, où <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> elle ne supposait aucun
+bâtiment français, elle nous prenait pour des Américains qui voulaient
+s'offrir à prendre des paquets; ainsi elle ne faisait aucune attention
+à nous. Rien n'était donc plus facile que de nous sauver, puisque nous
+n'avions qu'à continuer notre route à la faveur du reste de la nuit;
+mais l'amiral voulait se battre; il le voulait absolument, et ses yeux
+étaient restés fermés à la vérité.</p>
+
+<p>Environ trente ans après l'instant de l'attaque, je tressaille encore
+quand je me représente notre commandant me criant avec l'enthousiasme
+d'un noble courage: «Diminuez de voiles, ralliez <i>le Marengo</i>; nous
+n'y serons pas à temps! nous n'y serons pas à temps!» C'est qu'en
+effet l'amiral, n'attendant pas même le point du jour, s'approchait du
+dernier vaisseau, le trois ponts, et nous qui étions de l'autre côté
+de l'amiral, mais un peu de l'avant, nous tendions à nous en éloigner.</p>
+
+<p>Tirer un coup de canon sans que M. Bruillac y fût, eût été désespérant
+pour lui; aussi dès qu'il avait vu M. Linois marquer son mouvement, il
+avait deviné son intention; il voulut se hâter d'aller le seconder, et
+j'exécutai ses ordres avec promptitude. <i>Le Marengo</i> se plaça par le
+travers du trois ponts, nous sur son avant où nous lui fîmes beaucoup
+de mal; mais <i>le Marengo</i> souffrit beaucoup. Quand le jour fut
+entièrement fait, il avait plus de cent hommes hors de combat; M.
+Linois avait un mollet emporté, et M. Vrignaud, qui était son
+capitaine de pavillon, un bras. On pansait l'amiral dans la cale,
+quand on alla lui dire qu'il n'y avait plus à en douter, que c'était
+réellement une escadre, et qu'elle man&oelig;uvrait pour nous envelopper.
+Alors, douloureusement éclairé, il donna l'ordre de battre en
+retraite, et il nous fit faire le signal de nous sauver.</p>
+
+<p>Le trois ponts, fortement dégréé par nous, ne pouvait empêcher <i>le
+Marengo</i> d'exécuter son projet et, quand celui-ci fut entièrement
+dégagé du feu des formidables <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> batteries de cet adversaire,
+M. Bruillac cessa le combat, pensant à trouver son salut dans sa
+marche. Toutefois <i>le Marengo</i> ne tarda pas à être rejoint par deux
+autres vaisseaux ennemis; il se défendit tant qu'il put; mais, à neuf
+heures, il fut obligé de se rendre.</p>
+
+<p>L'escadre anglaise se composait de sept vaisseaux et deux frégates;
+l'une d'elles de notre rang, <i>l'Amazone</i>, se distinguait par sa
+marche. Ce fut elle qui nous poursuivit de plus près; mais elle ne
+nous aurait pas joints sans l'échec que nous avait fait éprouver notre
+échouage sur la côte d'Afrique. Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour
+nous donner un peu plus de sillage; toutefois, nous ne réussîmes pas à
+l'empêcher de nous joindre.</p>
+
+<p>L'action entre les deux frégates commença à dix heures; à dix heures
+et demie, la frégate anglaise était fort endommagée dans sa mâture et
+ne put continuer à nous suivre; mais nous aussi nous avions des
+avaries qui nous arrêtaient, et qui permirent à deux vaisseaux
+ennemis<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a> de s'approcher de nous, un de chaque côté. Le plus voisin
+tira sur nous dès qu'il le put! nous ripostâmes en continuant notre
+route et avec l'espoir de le démâter; mais nous n'eûmes pas ce
+bonheur. L'autre vaisseau, quand il fut à portée, tira deux coups de
+canon qui percèrent notre misaine. M. Bruillac me dit alors qu'il ne
+lui restait aucune chance de se sauver; en effet, le gréement était en
+lambeaux; nous avions huit pieds d'eau dans la cale; nos ponts étaient
+teints de sang. Le canon le plus voisin du commandant avait éclaté en
+blessant tous ceux qui environnaient M. Bruillac et moi; alors,
+s'acheminant vers sa chambre pour jeter à la mer la boîte de plomb où
+les instructions secrètes étaient renfermées, ce brave commandant
+m'ordonna de faire amener le pavillon.</p>
+
+<p>Il n'était personne qui ne dût avoir prévu cet ordre; on ne pouvait
+même s'étonner que de ne pas l'avoir <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> entendu donner plus
+tôt, et pourtant il retentit à mon oreille comme un glas funèbre; ma
+voix faiblit en le transmettant à l'aspirant chargé de veiller à la
+drisse du pavillon, et il m'en resta à peine assez pour faire le
+commandement de «bas le feu!», qui lui succéda immédiatement.</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, la scène changea et prit un caractère de sublimité
+extraordinaire: à ces mots, de «bas le feu!» une voix se fit entendre,
+une seule voix, mais composée de plus de cent voix unanimes; et cette
+voix formidable cria que <i>la Belle-Poule</i> ne devait pas se rendre, que
+<i>la Belle-Poule</i> ne pouvait pas être prisonnière, en un mot que <i>la
+Belle-Poule</i> devait se faire couler! Je ne voulus pas prendre sur moi
+de faire discontinuer le combat; j'envoyai donc avertir le commandant,
+qui revint, radieux de ce qu'il apprenait, et qui se battit de plus
+belle, en prodiguant des paroles d'admiration à son équipage.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, ce pavillon, que je n'avais pas fait amener, fut
+emporté par un boulet. Un chef de timonerie&mdash;jamais je n'oublierai son
+nom ni sa figure,&mdash;Couzanet, né à Nantes en prit un autre sur son dos,
+le porta au bout de la corne, le déploya, le tint lui-même développé,
+et resta dans cette position périlleuse, jurant d'y périr s'il le
+fallait. Mille autres traits honorèrent cette journée, et j'en
+pourrais citer d'aussi beaux de l'aspirant Lozach, du canonnier
+Lemeur, du matelot Rouallec et d'une infinité d'autres; mais il
+faudrait un volume; et d'ailleurs tous auraient le droit d'être
+individuellement nommés, car tous furent des braves, et si
+quelques-uns parurent se distinguer davantage, c'est qu'ils eurent le
+bonheur d'avoir eu, pour le faire, une occasion que les autres
+auraient saisie, si elle s'était offerte à leur courage.</p>
+
+<p>Enfin le vaisseau anglais de gauche, qui voyait notre situation, nos
+efforts, s'approcha à portée de voix sans plus tirer. Au péril mille
+fois de la vie, son commandant se mit en évidence, seul, sur le bord,
+faisant signe qu'il voulait <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> parler. C'eût été une atrocité
+que de continuer le feu sur un si digne homme; le silence le plus
+profond succéda au fracas de l'artillerie; alors, d'un ton ému, notre
+généreux ennemi prit son porte-voix, et, en notre langue, il prononça
+ces paroles: «Braves Français, tous mes canons sont chargés à double
+charge; toute résistance est inutile; rendez-vous; je vous en conjure
+au nom de l'humanité!»</p>
+
+<p>M. Bruillac, entendant cet appel fait à l'humanité, comprit alors ses
+vrais devoirs: il dit qu'il voulait conserver de si glorieux restes au
+pays; et, sans plus rien écouter il alla lui-même sous le pavillon, et
+il ordonna à Couzanet de le jeter à la mer. Couzanet, en ce moment,
+était couché en joue par un peloton de fusiliers anglais; il le savait
+et il ne sourcillait pas! Les belles choses que l'on voit au milieu de
+l'horreur des combats! que de dévouement, que d'héroïsme, que de
+grandeur!</p>
+
+<p>Le nom du vaisseau auquel nous nous rendîmes était <i>le Ramilies</i>;
+celui de son magnanime commandant: Pickmore, qui versa des larmes
+d'attendrissement et de philanthropie, en voyant, quand il monta à
+notre bord, les traces du carnage qui s'offrirent à ses yeux, et qui
+venait d'assister à la bataille de Trafalgar avec trois autres
+vaisseaux de l'escadre si imprudemment attaquée par nous. Cette
+escadre était commandée par le vice-amiral Sir John Borlase
+Warren<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>; et, en ce moment, tant par suite de Trafalgar que par le
+fait de cette croisière, les côtes de France étaient débloquées, et
+nous aurions pu y rentrer avec facilité, sans la fatalité qui nous
+poussait à notre perte.</p>
+
+<p>Ainsi fut consommée la perte d'une frégate<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a> qui avait coupé la
+ligne équinoxiale vingt-six fois, et qui, depuis <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> plus de
+trois ans, marchant de périls en périls, avait triomphé de tous; ainsi
+fut arrêtée ma carrière, au moment où, sans contredit, de toute ma
+vie, j'ai été le plus capable de commander. Nous savions, en effet,
+que l'empereur était sans pitié pour les prisonniers et que
+l'Angleterre tenait trop à le contrarier en tout pour jamais accéder à
+aucun échange; nous n'ignorions pas que nous allions longtemps
+souffrir dans la captivité, et souffrir de toutes les manières; car
+Napoléon non seulement n'accordait pas une demi-solde aux officiers de
+sa propre armée quand ils étaient pris; mais notre temps n'était même
+pas compté pour la retraite. Que la paix soit sur ses cendres, car il
+fut prisonnier à son tour; il le fut par sa faute; il n'eut pas alors
+la philosophie qu'on pouvait attendre de lui; il le fut six ans, et il
+mourut en buvant, jusqu'à la lie, le calice d'amertume.</p>
+
+<p>Mon premier soin fut de chercher mon frère que j'embrassai, satisfait
+de le voir sain et sauf. Je m'occupai ensuite de ramasser dans une
+malle quelques-uns des effets de corps les plus utiles; puis, montant
+sur le pont, j'y trouvai mon épée sur le banc de quart. Il est d'usage
+que, après un combat, les vainqueurs rendent aux officiers leurs armes
+personnelles. Pour moi, je regardai comme une humiliation de tenir une
+arme d'une autre main que celle de mon souverain; et pour m'y
+soustraire, j'en cassai la lame sur un de mes genoux et je jetai les
+deux morceaux à la mer. M. Moizeau resta sur le pont pour recevoir les
+officiers anglais; le reste de l'état-major descendit dans la
+grand'chambre; et là, assis chacun sur notre malle, nous attendîmes
+qu'on vînt nous donner une destination.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commandant Parker, à bord de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;Un
+ commandant de vingt-huit ans.&mdash;Belle attitude de Delaporte.&mdash;Avec
+ mon frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau <i>le
+ Courageux</i> commandé par M. Bissett.&mdash;Le lieutenant de vaisseau
+ Heritage, commandant en second.&mdash;Le lieutenant de vaisseau
+ Napier, arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.&mdash;Ses
+ sorties inconvenantes contre l'empereur.&mdash;Je quitte la table de
+ l'état-major, et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger
+ désormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de
+ la ration de matelot.&mdash;Intervention de M. Bissett.&mdash;Il me fait
+ donner satisfaction.&mdash;Je reviens à la table de l'état-major.&mdash;La
+ croisière de l'escadre anglaise.&mdash;Armement des navires
+ anglais.&mdash;Coup de vent.&mdash;Avaries considérables qui auraient pu
+ être évitées.&mdash;Communications de l'escadre avec le vaisseau
+ anglais, <i>le Superbe</i>, revenant des Antilles.&mdash;Encore un désastre
+ pour notre Marine.&mdash;Destruction de la division que notre amiral
+ Leissègues commandait aux Antilles, par une division anglaise
+ sous les ordres de l'amiral Duckworth.&mdash;Portrait de Nelson
+ suspendu pendant l'action dans les cordages.&mdash;Les bâtiments de
+ l'amiral Duckworth, fort maltraités, étaient rentrés à la
+ Jamaïque pour se réparer.&mdash;L'amiral se rendait en Angleterre à
+ bord du <i>Superbe</i>.&mdash;Le même jour, un navire anglais, portant
+ pavillon parlementaire, traverse l'escadre.&mdash;Mon ami Fleuriau,
+ aspirant de <i>l'Atalante</i>.&mdash;Télégraphie marine des
+ Anglais.&mdash;J'imagine un système de télégraphie que, peu de temps
+ après, j'envoyai en France.&mdash;L'amiral Warren renonce à sa
+ croisière.&mdash;M. Bruillac réunit tous les officiers de <i>la
+ Belle-Poule</i>, et nous faisons en corps une visite à l'amiral
+ Linois, qui était encore fort souffrant. Il nous adresse les plus
+ grands éloges sur notre belle défense.&mdash;L'amiral Warren.&mdash;Le
+ combat contre la frégate <i>la Charente</i>.&mdash;Quiberon.&mdash;Relâche à
+ Sâo-Thiago (îles du Cap Vert).&mdash;Arrivée à Portsmouth, après avoir
+ eu le crève-c&oelig;ur de longer les côtes de France.&mdash;Soixante et
+ un jours en mer avec nos ennemis.</p>
+
+<p>Ce fut le commandant de <i>l'Amazone</i>, aujourd'hui l'amiral Parker<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>,
+qui vint à bord de <i>la Belle-Poule</i> pour notifier les intentions de
+l'amiral Warren à notre égard. Jamais conduite plus distinguée, jamais
+hommages plus <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> flatteurs ne surpassèrent ce que cet amiral
+ordonna dans cette circonstance. M. Parker n'avait alors que
+vingt-huit ans<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. C'est le bel âge pour commander à la mer; c'est
+celui où la force physique accroît l'énergie morale; quelques fautes
+peuvent être commises, à la vérité; mais, comme elles sont compensées
+par cette habitude, par cette force de commandement que plus tard on
+ne contracte plus qu'imparfaitement, et qui seule fait les bons
+amiraux! La marine, de toutes les professions, est certainement la
+plus dure; aussi, lorsqu'on s'y adonne par vocation, par goût, il faut
+avoir cette perspective de commander jeune; il faut avoir celle d'un
+avancement rapide, et non pas de servir de marche pied. Ainsi je
+pensais alors; ainsi je pense encore; j'avais donc rêvé, moi aussi, de
+commander bientôt; toutes mes actions avaient tendu vers ce but; mais,
+pour la première fois, je vis que ce n'étaient que des rêves; et,
+quand M. Parker parut, ce que la fortune avait fait pour lui et ce que
+je voyais qu'elle faisait contre moi, me causa le plus pénible
+désenchantement.</p>
+
+<p>Il se présenta avec bienséance, nous salua; mais il n'avait pas encore
+parcouru de l'&oelig;il toute la grand'chambre, que l'aspect de
+Delaporte, froid, sévère, résigné, le frappa. C'était vraiment
+l'expression de fierté de Papirius devant les Gaulois.</p>
+
+<p>Il se remit et nous fit connaître les noms des bâtiments de l'escadre,
+en ajoutant tout ce qui pouvait nous être agréable pour notre
+translation. À l'exception de mon frère, qui ne faisait qu'un avec
+moi, nous tirâmes, à peu près, au sort, et je passai, avec Puget et
+Desbordes, sur le vaisseau <i>le Courageux</i>, commandé par M. Bissett.
+L'on m'y donna une chambre d'officier qui se trouvait vacante; et je
+mangeai, assez fréquemment, avec M. Bissett, par invitation, mais
+habituellement avec l'état-major et placé <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> à côté du
+lieutenant de vaisseau Heritage, commandant en second du <i>Courageux</i>.</p>
+
+<p>C'était le meilleur des humains; mais j'avais à table, pour vis-à-vis,
+un autre lieutenant de vaisseau, M. Napier<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>, arrière-petit-fils de
+l'inventeur des Logarithmes, qui vient encore d'illustrer son nom par
+la capture hardie de la flotte de Dom Miguel, dernier souverain du
+Portugal<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>; et qui, par opinions politiques, par esprit national
+mal entendu, par haine excessive contre Napoléon<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, se montrait à
+tous moments d'une taquinerie insupportable. Comme je parlais assez
+bien l'anglais, il s'adressait ordinairement à moi, d'autant qu'il
+avait cru remarquer, car j'avais eu le tort de le lui laisser
+pénétrer, que j'étais loin d'admirer les conceptions politiques de
+l'empereur. Je soutenais les discussions en termes généraux, et je
+m'efforçais de les y ramener quand elles en sortaient; le bon Heritage
+m'appuyait pour éloigner les personnalités qui font le venin des
+querelles; mais l'ardent Napier brisait tous les obstacles, et
+reprenait toujours son thème favori. Un jour, il sortit tellement des
+bornes que, par respect pour le souverain de mon pays, je quittai la
+table; je me retirai dans ma chambre, et j'exprimai à M. Heritage mon
+dessein formel d'y manger désormais, et de m'y contenter, s'il le
+fallait, de la ration de matelot. M. Heritage voulut ramener les
+esprits; mais il ne put rien sur <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> moi sans m'avoir promis
+quelques réparations; et, pour obtenir, après bien des pourparlers,
+que je renonçasse au projet que j'avais formé, il fallut que M.
+Bissett intervînt; en effet, le commandant Bissett me fit assurer que
+M. Napier, à qui il en avait fait de vifs reproches, lui en avait
+exprimé ses regrets, et qu'il avait la certitude que ma juste
+susceptibilité ne serait plus blessée par le retour de conversations
+aussi déplacées. À ces conditions, je revins. Heritage parut au comble
+du bonheur. Napier devint le plus aimable des hôtes; et je sais que le
+respectable Bissett aurait fait débarquer Napier, plutôt que de
+souffrir que je fusse encore molesté, et qu'en attendant il m'aurait
+donné un couvert à sa table. Voilà comment les affaires peuvent
+s'arranger sans duels, sans scènes ignobles; mais encore je commis une
+faute en ceci: de ne pas avoir prévu les suites d'une première
+tolérance, et de n'avoir pas, dès le principe, pris le parti auquel,
+plus tard, il fallut arriver.</p>
+
+<p>L'escadre anglaise continua sa croisière au même point: c'est un
+avantage signalé que de connaître ses ennemis; je mis, pendant que je
+restais avec eux, mon temps à profit sous ce rapport. J'y appris
+beaucoup de choses; car notre Gouvernement s'occupait si peu de marine
+que nos armements ne pouvaient pas soutenir le parallèle avec ceux des
+bâtiments anglais; aussi ne doit-on pas s'étonner s'ils eurent si bon
+marché de nos flottes à Trafalgar et en quelques autres circonstances.
+Toutefois je trouvai les officiers anglais moins bons marins, moins
+instruits que ceux d'entre nos marins qui avaient fait de longues
+campagnes, et, à chaque instant, ils étaient en faute dans leur
+navigation ou dans leurs évolutions; en un mot je leur vis faire des
+avaries considérables qu'ils auraient pu empêcher par l'emploi de
+précautions ou de moyens qui nous étaient très familiers. Un coup de
+vent se déclara; plusieurs nouvelles avaries, et de très graves,
+eurent lieu, et je ne trouvai point chez ces hommes l'à-propos,
+l'habileté, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> le sang-froid surtout, sans lesquels il n'est pas
+de bon marin. Dans cette tempête, <i>le Marengo</i> fut démâté de tous ses
+mâts et faillit périr; mais il avait tant souffert dans sa vaillante
+résistance qu'il n'y avait rien d'étonnant.</p>
+
+<p>L'escadre continuait encore sa croisière lorsqu'un vaisseau anglais,
+revenant des Antilles, la joignit. Des communications eurent lieu, des
+signaux multipliés furent faits, des démonstrations de joie
+éclatèrent; mais, près de nous il y eut une réserve complète dont nous
+nous abstînmes de chercher à pénétrer le mystère; il finit cependant
+par être connu; c'était encore un désastre pour notre Marine. Le
+nouveau vaisseau était <i>le Superbe</i> monté par l'amiral Duckworth<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>,
+qui se rendait en Angleterre, après avoir détruit l'escadre que notre
+amiral Leissègues<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a> commandait aux Antilles.</p>
+
+<p>Nelson, à Trafalgar, après avoir donné ses ordres particuliers à ses
+capitaines, signala à l'armée navale: «L'Angleterre compte que chacun
+fera son devoir.» Duckworth, rencontrant notre escadre des
+Antilles<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, suspendit un portrait de Nelson dans les cordages
+au-dessus de sa tête, et il signala: «Ceci sera glorieux.» Rendons
+justice à nos ennemis et avouons que ce sont de sublimes inspirations.
+Les bâtiments de l'amiral Duckworth étant fort maltraités<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>,
+rentrèrent à la Jamaïque pour se réparer; <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> mais l'Amiral en
+était parti sur <i>le Superbe</i> qui, le premier, fut mis en état de
+reprendre la mer, afin d'aller en Angleterre rendre compte de sa
+mission.</p>
+
+<p>Les prisonniers français furent consternés de ce nouvel échec; les
+Anglais, Napier lui-même, mirent, cependant, devant nous, beaucoup de
+discrétion dans leurs transports; et c'était se respecter que nous
+respecter ainsi; mais on ne reçoit un pareil hommage que lorsqu'on l'a
+mérité; et, peut-être que si, précédemment, j'avais supporté avec
+indifférence des sarcasmes proférés devant moi, j'aurais eu à subir un
+redoublement de jactance en ce moment.</p>
+
+<p>Le jour même de la rencontre du <i>Superbe</i>, un autre navire anglais,
+portant pavillon parlementaire, traversa l'escadre. Comme il passait
+le long du <i>Courageux</i>, j'aperçus un individu qui attira mes regards
+par la manière attentive dont il me fixait. C'était Fleuriau, mon ami
+Fleuriau, aspirant de <i>l'Atalante</i> qui, blessé dans l'affaire du cap
+de Bonne-Espérance, avait obtenu d'être renvoyé en France comme
+malade. Il était pâle, affaibli; mais il paraissait heureux de
+retourner dans sa patrie que, comme lui, j'aurais bien voulu avoir
+l'espérance de revoir au même prix! Il me salua de la main, me montra
+sa poitrine où avait frappé le coup fatal; je lui tendis les bras;
+mais le vent soufflait; le navire obéissait au timonier, et je le
+perdis de vue, absorbé dans mes regrets. Mélange étonnant, concours
+singulier d'événements! On eût dit que, sur un point de l'univers,
+vainqueurs, vaincus, amis, infortunés, avaient cherché à triompher de
+mille difficultés pour se réunir un instant, se communiquer leurs
+émotions, et se séparer après s'être seulement entrevus. J'appris, par
+la suite, que l'air natal, les bons soins de sa famille, les douceurs
+du pays, avaient rétabli à la longue la santé alors très altérée de
+Fleuriau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> En France, nous n'avions pas encore appliqué à la Marine la
+télégraphie, qui est, pourtant, l'invention d'un Français. Je fus
+honteux qu'on pût nous faire plus longtemps un reproche dont je
+sentais la justesse par la rapidité avec laquelle les plus minces
+détails de l'affaire de l'amiral Duckworth étaient parvenus au
+<i>Courageux</i>. Je ne pouvais cependant pas prétendre à ce que les
+Anglais me communiquassent l'explication de leur système; mais l'idée
+première devait me suffire pour en trouver la clef ou pour en former
+un autre équivalent.</p>
+
+<p>Je me mis donc à l'&oelig;uvre, et j'en traçais effectivement un que, peu
+de temps après, j'envoyai en France; mais telle était l'insouciance
+avec laquelle on y traitait les affaires navales que ce ne fut que
+sept ans après que cette innovation précieuse fut définitivement
+introduite sur nos vaisseaux. Ce travail, en particulier, me rendit le
+plus grand service pendant le temps que je restai sur mer avec nos
+ennemis et qui dura soixante et un jours. C'est en effet le propre de
+l'étude d'adoucir les chagrins, d'affaiblir les idées sombres, de
+calmer l'esprit, de soulager le c&oelig;ur de ses douleurs.</p>
+
+<p>Le résultat de la mission de l'amiral Duckworth rendant inutile la
+croisière de l'amiral Warren, celui-ci se décida à y mettre un terme
+et à aller se ravitailler à Sâo-Thiago (îles du cap Vert) pour ensuite
+retourner en Angleterre. Quelques moments, toutefois, avant de faire
+route, M. Bruillac obtint la permission de réunir tous les officiers
+de <i>la Belle-Poule</i> pour faire une visite de corps à l'amiral Linois,
+qui commençait à entrer en convalescence. Je regardais cette visite
+comme un devoir en présence des Anglais, comme une déférence au
+malheur; mais j'avouerai qu'en toute autre position j'aurais préféré
+m'en abstenir, tant j'attribuais de part à M. Linois dans l'éternelle
+captivité par laquelle mes pas se trouvaient arrêtés. Il était encore
+fort souffrant; il nous fit cependant les plus grands éloges sur notre
+belle défense; et nous en <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> fîmes la remarque; car, jusque-là,
+il avait été fort sobre de compliments: encore s'il avait su profiter
+des bons avis!</p>
+
+<p>Je n'omettrai pas de mentionner que M. Bruillac avait trouvé dans M.
+Warren, l'ex-commandant de la division à laquelle il avait, jadis, sur
+<i>la Charente</i>, porté de rudes coups devant Bordeaux, et que M. Warren
+ne lui en témoigna que plus d'estime et d'égards: ainsi les querelles
+militaires qui se décident les armes à la main diffèrent généralement
+des chicanes de particuliers; celles-ci sont étroites, mesquines,
+rancunières; les autres, au contraire, portent un cachet de grandeur
+et de loyauté. C'est encore M. Warren qui commandait les forces
+navales de l'Angleterre dans la fatale expédition de Quiberon, en
+1795, où il déploya tant d'humanité.</p>
+
+<p>La relâche à Sâo-Thiago, le voyage en Angleterre, ne présentèrent
+aucun incident remarquable, et nous arrivâmes à Portsmouth, après
+avoir eu le crève-c&oelig;ur de longer les côtes de France, d'en
+apercevoir les sites riants et de nous en éloigner avec le pénible
+sentiment de notre liberté perdue!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> LIVRE III<br>
+LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE</h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à
+ Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves
+ d'artillerie.&mdash;Bons procédés de l'amiral Warren et de ses
+ officiers.&mdash;L'état-major du <i>Courageux</i> nous offre un dîner
+ d'adieu.&mdash;Franche et loyale déclaration de Napier.&mdash;Le perroquet
+ gris du Gabon, que j'avais donné à Truscott, l'un des officiers
+ du <i>Courageux</i>.&mdash;Le «cautionnement» de Thames.&mdash;Détails sur la
+ situation des officiers prisonniers vivant dans un
+ «cautionnement».&mdash;Lettre navrante que je reçois de M. de
+ Bonnefoux.&mdash;M. Bruillac me réconforte.&mdash;Lettre de ma tante
+ d'Hémeric.&mdash;Mes ressources pécuniaires.&mdash;Mon plan de vie, mes
+ études, la langue et la littérature anglaises.&mdash;Visite que nous
+ font, à Thames, M. Lambert (de <i>l'Althéa</i>) et sa femme.&mdash;Le
+ souhait exprimé autrefois par M. Lambert se trouve réalisé.&mdash;Il
+ tient parole et nous fête pendant huit jours.&mdash;Il nous dit qu'il
+ espère bien voir un jour M. Bonaparte prisonnier des
+ Anglais.&mdash;Nous rions beaucoup de cette prédiction.&mdash;Avant de
+ repartir pour Londres, M. Lambert apprend à Delaporte sa mise en
+ liberté, qu'il avait obtenue à la suite de démarches pressantes
+ et peut-être de gros sacrifices d'argent.&mdash;Delaporte avait
+ commandé <i>l'Althéa</i> après sa capture.&mdash;Départ de cet admirable
+ Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir.&mdash;Description
+ de Thames.&mdash;Les ouvriers des manufactures.&mdash;Leur haine contre la
+ France, entretenue par les journaux.&mdash;Leur conduite peu généreuse
+ vis-à-vis des prisonniers.&mdash;La bourgeoisie.&mdash;Relations avec les
+ familles de MM. Lupton et Stratford.&mdash;M. Litner.&mdash;Agression dont
+ je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier.&mdash;Rixe entre
+ Français et ouvriers.&mdash;Le sang coule.&mdash;Je conduis de force mon
+ agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers.&mdash;État
+ d'esprit de M. Smith.&mdash;Il m'autorise cependant à me rendre à
+ Oxford pour porter plainte.&mdash;Visite à Oxford.&mdash;Le château de
+ Blenheim.&mdash;Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une
+ action entre un Anglais et un prisonnier de guerre.&mdash;Retour à
+ Thames.&mdash;Scène violente entre M. Smith et moi.&mdash;Plainte que
+ j'adresse au Transport Office contre M. Smith.&mdash;Réponse du
+ Transport Office.&mdash;M. Smith reçoit l'ordre de me donner une
+ feuille de route pour un autre cautionnement nommé Odiham, situé
+ dans le Hampshire, et de me faire arrêter et conduire au ponton,
+ si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre heures.&mdash;Ovation
+ publique que me font les prisonniers <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> en me conduisant
+ en masse jusqu'à l'extrémité du cautionnement, c'est-à-dire
+ jusqu'à un mille.&mdash;Ma douleur en me séparant de mon frère et de
+ tous mes chers camarades de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;Autre sujet
+ d'affliction.&mdash;Miss Harriet Stratford.&mdash;Souvenir que m'apporte M.
+ Litner.&mdash;Émotion que j'éprouve.</p>
+
+<p>Il se trouvait, à Portsmouth, un assez grand nombre de vaisseaux de la
+Compagnie des Indes; notre capture leur procura un sentiment de
+satisfaction qu'ils manifestèrent par des salves d'artillerie; il y
+avait de quoi flatter notre amour-propre pour le passé; mais, comme
+tout nous parlait de notre captivité actuelle, nous fûmes peu
+longtemps sensibles à cet hommage indirect; car enfin, malgré tout,
+nous ne pouvions pas ne pas voir que nous prenions place parmi les
+quatre-vingt mille autres prisonniers, marins ou soldats; nombre qui
+s'accrut encore, par la suite, en Angleterre, et qui s'élevait à cent
+vingt mille, lors de la chute de l'empereur.</p>
+
+<p>L'amiral Warren, les commandants, les officiers des bâtiments sous ses
+ordres, M. Bissett surtout à mon égard, à l'instant où nous allions
+nous séparer, redoublèrent de bons procédés envers nous. À cette
+occasion, même, l'état-major du <i>Courageux</i> donna un dîner d'adieux où
+furent invités plusieurs de leurs amis, ainsi que quelques jeunes
+dames de leur connaissance, de Portsmouth. Je rapporte cette
+circonstance, parce qu'elle me rappelle deux souvenirs vraiment
+touchants: le premier est une franche déclaration de Napier des torts
+qu'il avait eus avec moi, qu'il fit en présence de tous, pour que je
+n'emportasse aucun levain contre lui, pour qu'il pût, dit-il, se
+réconcilier entièrement avec lui-même. N'est-ce pas un bonheur que de
+commettre des fautes, quand on sait les réparer ainsi?</p>
+
+<p>Pour expliquer le second de ces souvenirs, je dois remonter jusqu'à
+l'Île-du-Prince, où j'avais acheté un perroquet gris du Gabon, qui
+avait le talent tout à fait particulier d'imiter, au naturel, le bruit
+argentin d'une <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> petite sonnette. Ce bel animal, qui parlait
+avec une facilité prodigieuse, avait eu une patte cassée à bord; je
+l'avais soigné; je l'avais guéri; et, quoiqu'il se fût montré fort
+reconnaissant de mes bons soins, je ne soupçonnais pas jusqu'où allait
+son attachement pour moi. Aussi, après notre prise, ayant vu qu'il
+plaisait beaucoup à M. Truscott, l'un des officiers du <i>Courageux</i>, je
+fus enchanté de pouvoir le lui offrir. Cependant, les transports que
+le perroquet manifestait lorsque j'allais voir Truscott dans sa
+chambre, m'avaient décidé à n'y plus retourner. Il y avait donc
+cinquante jours que nous ne nous étions vus, lorsque, pendant ce
+dernier dîner, Truscott voulut montrer l'oiseau miraculeux à ses
+convives.</p>
+
+<p>On l'apporta sur la table; à peine y fut-il qu'il s'élança sur moi,
+s'accrocha à ma cravate, et me fit tant de caresses que tous,
+particulièrement nos jolies visiteuses, en furent attendris. Truscott
+voulut me le rendre; il insista, pressa, et j'avoue qu'il me fallut
+beaucoup prendre sur moi pour m'y refuser. Mais, comment me décider à
+en priver l'aimable Truscott, comment ne pas reculer devant les
+embarras du transport, pendant les phases probables de ma captivité?</p>
+
+<p>L'amiral Linois fut destiné pour Cheltenham<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>, plus tard pour
+Bath<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, lieux renommés par l'agrément, la salubrité de leurs bains,
+où il passa le temps de son infortune. L'état-major du <i>Marengo</i> et de
+<i>la Belle-Poule</i>, ainsi que les aspirants et les chirurgiens, reçurent
+l'ordre de se rendre à Thames, qui était déjà le cautionnement de cent
+cinquante prisonniers. On appelait cautionnements, les petites villes
+où étaient les divers dépôts d'officiers prisonniers qui avaient la
+permission d'y résider, après s'être engagés, sur leur parole
+d'honneur, à ne pas s'en écarter à plus d'un mille de distance, à
+rentrer tous les soirs chez <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> eux au coucher du soleil, et à
+comparaître deux fois par semaine devant un commissaire du
+Gouvernement. L'Angleterre accordait, par jour, 18 pence (36 sous) à
+chaque officier, quel que fût son grade, et 1 schelling (24 sous) à
+chacun des prisonniers qui, par faveur ou autrement, ayant obtenu la
+faculté d'habiter un cautionnement, étaient au-dessous du grade
+d'officier. Ces rétributions étaient juste ce qu'il fallait, en ce
+pays, pour se loger, pour se vêtir, pour ne pas mourir de faim, et
+ceux d'entre nous qui n'avaient pas de ressources en France, étaient
+obligés d'utiliser leurs talents ou leurs forces physiques, afin de
+subvenir aux nécessités les plus pressantes. Que d'officiers déjà
+anciens, que de militaires décorés, que d'hommes ayant versé leur sang
+dans les batailles, n'y ai-je pas vus, bêchant noblement la terre,
+exerçant courageusement un dur métier, et préférant présenter la main
+pour recevoir une rémunération bien acquise, que la tendre pour
+demander un secours, ou que s'engourdir dans la misère et l'oisiveté.
+Les matelots, les soldats, étaient renfermés dans quelques prisons à
+terre mais le plus grand nombre dans des pontons, lieux d'horrible
+mémoire, et dont je n'aurai que trop à parler dans la suite.</p>
+
+<p>Les premières nouvelles que je reçus de ma famille furent déchirantes
+par le chagrin qu'elles respiraient, et bien peu rassurantes sur mon
+avenir.</p>
+
+<p>M. de Bonnefoux, qui avait acquis la certitude qu'au premier travail
+qui devait paraître très prochainement, nous serions nommés, moi,
+lieutenant de vaisseau, et mon frère, enseigne, m'annonça qu'il
+n'avait plus aucun espoir de ce côté, tant les intentions de
+l'empereur étaient bien connues à cet égard. M. Bruillac, à qui je
+communiquai cette nouvelle, n'en fut pourtant pas découragé: il me
+répéta que, dans le rapport de son combat, il avait demandé, comme
+stricte justice, de l'avancement et la croix pour moi, et il me donna
+sa parole qu'il ne cesserait <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> de faire valoir mes droits,
+ceux de mon frère, ceux enfin, de ses subordonnés dont la conduite le
+méritait. Ma bonne tante d'Hémeric, au milieu de ses larmes, me
+disait, dans ces premières nouvelles, qu'elle achèverait de faire
+rentrer les 10.000 francs (pour lesquels je lui avais envoyé
+procuration) qui me revenaient, ainsi que je l'ai déjà dit, pour
+appointements, traitement de table, parts de prises, arriérés; qu'elle
+les placerait, et qu'elle m'en ferait exactement tenir la rente, alors
+bien utile pour moi.</p>
+
+<p>Comme j'avais en réserve quelque argent de l'Inde, je pus, sans être
+trop gêné, attendre ces envois, qui se faisaient fort difficilement, à
+cause des entraves apportées par le Gouvernement anglais à tout ce qui
+émanait du Gouvernement français. Quelquefois donc je me suis trouvé
+assez à mon aise, pendant ma captivité, et quelquefois très réduit en
+finances; mais au résultat, avec l'ordre, avec la prévoyance que la
+nécessité m'eut bientôt enseigné à adopter, je parvins à être, en
+général, assez bien sous ce rapport.</p>
+
+<p>Il fallait, cependant, prendre mon parti; il fallait oublier que
+j'étais arrivé aux portes de la France, qu'elles s'étaient fermées sur
+moi, au moment où j'avais acquis l'expérience, l'instruction voulues
+pour commencer à commander un petit bâtiment; que ce commandement eût
+été le premier échelon de distinction, toujours si difficile à monter,
+à saisir et que la position de M. de Bonnefoux, préfet à Boulogne, ami
+intime du Ministre, connu, considéré par l'empereur, me l'eût rendu
+aisé à trouver. Ainsi j'arrivais, jeune, aux grades supérieurs, les
+prédictions de mes camarades s'accomplissaient; je marchais de front
+avec ceux qui, dans la même catégorie que moi, mais étant libres,
+allaient servir, commander, avancer, toujours avancer, toujours
+commander, toujours servir...; au lieu de cela, que voyais-je? la
+prison, l'inaction, un exil d'une durée incalculable, l'oubli de mon
+état, mon éloignement <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> de ma famille, la perte de ma jeunesse,
+enfin, et de toutes mes espérances.</p>
+
+<p>À tant de maux, il n'y avait qu'un palliatif: celui qui, à la mer, m'y
+faisait trouver le temps agréable, celui qui, à bord du <i>Courageux</i>,
+avait calmé mes premières angoisses; celui dont Cicéron a dit:
+<i>Nobiscum peregrinatur</i>, je veux dire l'étude; et quand je fus un peu
+remis de mon premier étourdissement, je m'attachai fortement à l'idée
+du travail. Je vis que j'avais beaucoup à faire, beaucoup à acquérir;
+que n'ayant plus aucun devoir qui vînt me distraire, j'aurais
+abondamment le temps nécessaire pour y parvenir, et je traçai un plan
+dont je ne me départis plus: celui de distribuer les heures de ma
+journée entre mes occupations et mes camarades. Exact aux premières,
+j'y puisai bientôt un charme croissant; mes idées changèrent
+insensiblement de direction; mes réflexions s'adoucirent peu à peu; et
+je vis, en quelques semaines, que, lorsque j'arrivais parmi mes amis,
+mon esprit, comme sentant le besoin de se détendre, mon corps fatigué
+du repos, me portaient naturellement à un élan, à une gaieté, à un
+entraînement, qui bannissaient le découragement de beaucoup d'entre
+nous, et qui, peut-être, n'avaient été surpassés, en moi, à aucune
+autre époque de ma vie.</p>
+
+<p>Je m'appliquai spécialement à l'anglais, à la littérature, aux bons
+ouvrages de cette langue que je voulus connaître à fond et bien
+parler, j'étudiai les m&oelig;urs, la politique, le gouvernement de
+l'Angleterre, à qui l'arme puissante de la liberté de la presse,
+qu'elle sait si bien employer, suffit pour résister à l'ascendant
+guerrier de Napoléon; je voulus refaire un cours complet de ma propre
+langue, que je m'étais déjà aperçu ne pas connaître suffisamment;
+j'écrivis beaucoup pour dégrossir mon style, soit en français, soit en
+anglais; je me remis au latin; enfin je continuai à cultiver
+l'escrime, le dessin et la flûte, sur laquelle je n'ai jamais eu qu'un
+talent très <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> médiocre, mais qui, par les amis qu'elle m'a
+procurés, par les liaisons qui en sont résultées, par les heures de
+solitude ou de réflexions pénibles qu'elle a remplies ou adoucies, a
+été, dans mille circonstances, du charme le plus heureux pour moi.</p>
+
+<p>Ressouvenons-nous, actuellement, que, lorsque M. Lambert (<i>de
+l'Althéa</i>) avait pris congé de l'Île-de-France, il avait exprimé le
+souhait que nous fussions faits prisonniers de guerre, afin d'avoir le
+plaisir de nous revoir dans son pays. Ce souhait sauvage était
+accompli; quant à notre rencontre, elle ne tarda pas à avoir lieu, car
+M. Lambert arriva à Thames presque en même temps que nous, et il y
+arriva avec sa femme plus belle, plus aimable que jamais, leurs deux
+enfants (celui de l'Île-de-France et un nouveau-né), une foule de
+domestiques, deux voitures et tout le train d'un prince. M. Lambert
+prit le plus bel hôtel à sa disposition; il tint table somptueuse, où
+nous fûmes constamment invités, ainsi que les Anglais les plus
+distingués de la ville; et il fut assez agréable de sa personne, même
+quand il parlait de M. Bonaparte, qu'il espérait bien, un jour, voir
+prisonnier des Anglais: nous en rîmes beaucoup; mais il ne disait que
+trop vrai! M<sup>me</sup> Lambert, dans les veines de qui coulait beaucoup de
+sang français, l'empêchait souvent de se lancer ou de s'appesantir sur
+ce sujet délicat; et, grâce à elle, tout se passa bien sous ce
+rapport. Sous tous les autres, on ne pouvait pas être plus affectueux,
+plus empressé, plus prévenant.</p>
+
+<p>Cette visite dura huit jours, passés dans les fêtes, et elle se
+termina d'une manière encore plus satisfaisante, c'est-à-dire par la
+liberté de Delaporte, le commandant de l'<i>Althéa</i>, après qu'elle fût
+tombée en notre pouvoir; M. Lambert apprit, quelques moments avant de
+repartir pour Londres, la nouvelle de cette liberté qu'il avait
+sollicitée, qu'il ne dut qu'au crédit accordé, en ce pays plus qu'en
+aucun autre, à une grande fortune, et qui, dans <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> les
+circonstances actuelles, lui coûta peut-être fort cher. La singulière
+chose, cependant, qu'une connaissance qui, datant d'un combat, prélude
+à coups de canon, commence en Asie, près du tropique du Capricorne, se
+cultive sur l'immensité de l'Océan, se cimente dans une île de
+l'Afrique, et amène, finalement, en Europe, la liberté de l'un d'entre
+nous! Il partit peu de temps après, ce cher Delaporte, à qui je n'ai
+encore trouvé personne que je puisse lui comparer; il était bien
+heureux; mais, hélas! il ne tarda pas à succomber, à son poste, à bord
+d'un vaisseau qu'il commandait en second avec le grade de capitaine de
+frégate, et j'ai eu la douleur de ne plus le revoir.</p>
+
+<p>Thames est une petite ville de l'Oxfordshire, située près de la source
+de la Tamise, qui n'y est qu'un faible ruisseau, et dans un pays
+pluvieux, autant, à peu près, que le reste de l'Angleterre, mais
+boisé, pittoresque, et parfaitement bien cultivé. Nous y étions
+arrivés au mois de mai 1806, et il y avait si longtemps que je n'avais
+joui de l'aspect du printemps que la beauté des sites me parut encore
+plus grande.</p>
+
+<p>Il se trouvait dans cette ville des manufactures, dont les ouvriers,
+formant une population flottante, ne tenaient au pays par aucun lien
+de famille, et chez qui la responsabilité d'une conduite répréhensible
+était d'un poids fort léger.</p>
+
+<p>Cette tourbe, sur laquelle l'action de journaux remplis de virulentes
+imprécations contre la France était toute-puissante, laissait éclater
+envers nous, prisonniers sans défense, ses ressentiments peu généreux,
+et manquait rarement l'occasion de nous provoquer par quelque insulte,
+et d'engager ensuite une lutte à coups de pierres ou corps à corps.
+Les habitants paisibles de la ville gémissaient de ces scènes
+dégoûtantes; mais ils étaient presque tous dans la crainte des
+ouvriers; ils redoutaient de passer pour mauvais patriotes; et c'était
+beaucoup, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> quand ils s'abstenaient de paraître approuver les
+perturbateurs.</p>
+
+<p>Quelques familles, cependant, se trouvèrent amenées, par des
+circonstances particulières ou par de pressantes recommandations, à
+entretenir quelques relations avec certains d'entre nous; telles
+furent celles de MM. Lupton et Stratford, chez qui je fus introduit
+par un officier nommé Litner, charmant jeune homme récemment sorti de
+Saint-Cyr, avec qui je n'avais pas tardé à me lier, et qui, comme moi,
+venait de voir briser son épée par la fortune adverse. M. Lupton avait
+un fils et deux filles; M. Stratford, deux filles; il se réunissait,
+quelquefois, chez eux, des personnes de connaissance: et, en ce
+moment, une élégante de Londres, très grande amie des dames Lupton,
+Miss Sophia Bode, était en visite chez elles, visite qu'elle
+renouvelait tous les ans.</p>
+
+<p>Mes occupations, auxquelles mon frère se joignait, mes amis, cette
+société... et j'étais parvenu à trouver le temps supportable, d'autant
+que ces dames étaient bien élevées, jolies et fort instruites. Elles
+faisaient des vers charmants, miss Jane Lupton surtout; elle en
+composa au sujet d'un moineau que j'avais apprivoisé, qu'elle avait
+malicieusement nommé Flora, du nom d'une petite épagneule appartenant
+à miss Harriet Stratford, et qui mourut au milieu de nos soins et de
+nos regrets.</p>
+
+<p>Dans les révolutions fâcheuses de la vie, il n'y a, sans doute, rien
+de mieux à faire que de chercher les bons côtés des contre temps, et
+que de s'attacher à les rendre moins pénibles. C'est ce que j'avais
+réussi à effectuer à Thames; mais cet état de chose ne dura pas
+longtemps. Je rentrais, un jour, avec Litner, lorsqu'un ouvrier,
+passant près de moi, me heurta rudement à la poitrine. Je le poussai
+plus rudement encore, et il tomba. Il cria; des camarades vinrent à
+lui: des Français accoururent vers nous; une bagarre s'ensuivit à
+coups de pierres où j'étais si redoutable, à coups de poings, à coups
+de <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> cannes ou de bâtons; et quand on parvint à nous séparer,
+des meurtrissures étaient faites, et le sang coulait depuis assez
+longtemps. Je n'avais pas perdu de vue mon agresseur, et je parvins à
+le traîner devant M. Smith, commissaire des prisonniers, à qui je
+demandai sa punition. Il me la promit; mais, au bout de quelques
+jours, il me dit qu'il n'y pouvait rien, qu'il fallait que l'affaire
+allât à Oxford, et il m'autorisa à m'y rendre pour porter plainte au
+procureur du roi.</p>
+
+<p>Je crus voir que M. Smith, craignant le ressentiment des ouvriers, ne
+cherchait qu'à traîner l'affaire en longueur pour qu'elle s'éteignît
+d'elle-même.</p>
+
+<p>Je n'en saisis pas moins, avec empressement, l'occasion d'aller voir
+Oxford, son Université, ses vingt-deux collèges, ses belles
+promenades, et Blenheim, qui l'avoisine, Blenheim, château fastueux,
+récompense nationale décernée à Churchill, duc de Marlborough, général
+de la reine Anne contre Louis XIV et dont les gigantesques
+proportions, un parc grandiose de huit lieues de tour, la profusion de
+tout ce qui peut flatter la vanité, forment le caractère distinctif.</p>
+
+<p>Le magistrat me répondit qu'il ne pouvait entamer une action entre un
+Anglais et un prisonnier de guerre sans l'autorisation du
+Gouvernement. Cette justice qui, pour les affaires civiles, nous
+jetait hors du droit commun, me parut assez singulière dans un pays
+qui se prétend si impartial.</p>
+
+<p>Je revins donc à Thames, sans solution, et je pressai de nouveau M.
+Smith. Comme son mauvais vouloir ne pouvait manquer de paraître en
+tout son jour, je lui en fis des reproches: une scène s'ensuivit; il
+me menaça même de voies de fait, et saisit une canne.</p>
+
+<p>Aussi prompt que lui, je m'armais d'un poker<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>, et le <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
+défiai; sa femme, ses domestiques accoururent; je le défiai encore
+devant eux; je le traitai de misérable, et je sortis en lui disant que
+j'allais dresser une plainte contre lui, par devers le Transport
+Office qui, à Londres, est le bureau chargé du service des
+bâtiments-transports, auquel, pendant la guerre, on ajoute celui de la
+garde, de la surveillance, du soin des prisonniers.</p>
+
+<p>Dans cette plainte que je revins bientôt remettre à M. Smith lui-même,
+pour qu'il l'expédiât au Transport Office, je demandais son renvoi, et
+toujours justice contre l'agresseur dans la bagarre. M. Smith s'offrit
+alors à me faire des excuses, dans son cabinet; mais je les exigeai en
+présence de dix prisonniers; nous ne pûmes nous accorder, et ma
+plainte partit. La réponse fut un nouvel acte de mépris du droit
+commun, car M. Smith reçut l'ordre de me donner une feuille de route
+pour un autre cautionnement, nommé Odiham, situé dans le
+Hampshire<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>; et si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre
+heures, de me faire arrêter et conduire au ponton. Voilà, au moins, ce
+qui s'appelait parler; c'était du turc, c'était du despotisme bien
+franc, bien pur. On voit alors clairement ce que les gens entendent
+par justice; on se soumet, on les méprise, et l'on part. Telle est, en
+général, pourtant, l'Angleterre, ayant un Gouvernement machiavélique,
+qui ne recule devant aucun acte de mauvaise foi quand il le croit
+utile à ses intérêts; affligée d'une populace toujours prête à servir
+les plus mauvaises passions, et au milieu de tout cela, possédant des
+hommes du plus noble caractère, des militaires de la plus grande
+loyauté, des particuliers à qui aucune belle action n'est difficile.</p>
+
+<p>Je crois que les prisonniers m'avaient un peu mis en avant en tout
+ceci; ils m'en récompensèrent par une espèce d'ovation publique, en me
+conduisant, en masse, jusqu'à l'extrémité du mille. Là, j'embrassai
+MM. Bruillac <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> et Moizeau, si bons pour moi; mon sosie Puget,
+inconsolable de mon départ; l'affectueux Desbordes; l'excellent
+Vincent; l'aimable Chardin; ce cher M. Le Lièvre, qui me serrait dans
+ses bras avec le pressentiment que je ne le reverrais plus; mon frère,
+enfin, de qui on me séparait si brutalement, et, je les quittai tous,
+frappé au c&oelig;ur d'abandonner des amis si éprouvés.</p>
+
+<p>J'avais encore un sujet réel d'affliction. Je n'ai pas besoin
+d'expliquer qu'il s'agissait de mon nouvel ami Litner, ainsi que des
+familles Lupton, Bode et Stratford. Je leur avais fait mes adieux la
+veille; mais, à l'instant du départ, Litner, qui avait été appelé par
+elles, me remit quelques objets de souvenir à moi destinés, et qu'il
+en avait reçus le matin même. Puis, mystérieusement, il ajouta qu'il
+avait, en outre, obtenu de la jeune miss Harriet, aux beaux yeux
+bleus, au teint éblouissant, à la physionomie animée, à la taille
+divine, une boucle de ses admirables cheveux blonds qu'il mit entre
+mes mains, disant que j'étais un mortel bien heureux, et qu'il ne
+regretterait pas de quitter Thames, s'il pouvait en obtenir autant de
+miss Sophia.</p>
+
+<p>L'impression que j'en éprouvai m'apprit, sur mon propre compte, plus
+que je n'en soupçonnais; et c'était, selon la saine raison, un vrai
+bonheur pour moi que mon départ, car je ne pouvais, sans folie, penser
+à me marier en ce moment; or, il ne devait y avoir aucune autre issue
+à cette passion naissante, si j'eusse continué à rester auprès de
+celle qui l'avait allumée, et qui paraissait la partager.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: J'arrive à Odiham, en septembre 1806.&mdash;La population
+ d'Odiham.&mdash;Les prisonniers.&mdash;Je trouve parmi eux mon ami
+ Céré.&mdash;Je suis l'objet de mille prévenances.&mdash;La Société
+ philharmonique, la loge maçonnique, le théâtre des prisonniers,
+ son grand succès.&mdash;La recherche de la paternité en
+ Angleterre.&mdash;L'aventure de l'officier de marine français, Le
+ Forsoney.&mdash;Ne pouvant payer la somme de 600 francs environ
+ destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il allait
+ être emprisonné.&mdash;Je lui prête la somme dont il avait besoin;
+ affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille
+ et ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi.&mdash;Une maxime de M.
+ Le Lièvre, agent d'administration de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;En juin
+ 1807, un amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement
+ passer une journée à Windsor.&mdash;Je vois, sur la terrasse du
+ château, le roi Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur
+ fille Amélie.&mdash;Le château de Windsor.&mdash;Nous rentrons à Odiham, où
+ nul ne s'était douté de mon absence.&mdash;Je commets l'imprudence de
+ raconter mon équipée à deux de mes camarades dans la rue, devant
+ ma porte, sous les fenêtres d'une veuve qui, ayant été élevée en
+ France, connaissait parfaitement notre langue.&mdash;La bonne
+ d'enfants, Mary.&mdash;Le billet trouvé par la veuve.&mdash;Énigme
+ insoluble expliquée par notre conversation.&mdash;Articles de journaux
+ qui me donnent, à mon tour, une énigme à deviner.&mdash;Dénonciation
+ au Transport Office.&mdash;L'écriture du billet à Mary, rapprochée de
+ celle d'une lettre de moi à mon frère.&mdash;M. Shebbeare, agent des
+ prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire arrêter
+ sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons
+ de la rade de Chatham.&mdash;Mon indignation.&mdash;D'après les règlements
+ j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et encore à
+ condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette
+ guinée, comme prix de sa dénonciation.&mdash;Petit coup d'État de la
+ police.&mdash;M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses
+ excellents procédés à mon égard.&mdash;Il me laisse en liberté
+ jusqu'au lendemain.&mdash;À l'heure dite, je me présente chez lui.&mdash;Il
+ me remet entre les mains d'un agent de la police.&mdash;Les pistolets
+ de l'agent.&mdash;Digression sur Rousseau, aspirant de 1<sup>re</sup> classe
+ pris dans l'affaire de Sir T. Duckworth.&mdash;Son héroïsme.&mdash;Lettre
+ qu'il avait écrite au Transport Office pour reprendre sa parole
+ d'honneur.&mdash;Au moment où je quittais à mon tour Odiham, on venait
+ de le conduire sur les pontons.&mdash;L'hôtel du Georges, la voiture à
+ mes frais.&mdash;Je me sauve par la fenêtre de l'hôtel.&mdash;Mystification
+ de l'agent aux pistolets.&mdash;Joie des prisonniers.&mdash;Hilarité des
+ habitants.&mdash;La nuit close, je me rends dans une petite maison
+ habitée par des Français.&mdash;J'y reste caché trois jours.&mdash;Une
+ jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre le soir
+ du troisième jour, et elle me conduit par des voies détournées à
+ Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues
+ d'Odiham.&mdash;Dévouement de Sarah Cooper.&mdash;De Guilford une voiture
+ me conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à
+ Odiham.&mdash;Je descends à Londres à l'hôtel du café de
+ Saint-Paul.&mdash;Dès le lendemain, grâce à des lettres <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> que
+ m'avait remises Céré et qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais
+ acheté un extrait de baptême ainsi que l'ordre d'embarquement
+ d'un matelot hollandais nommé Vink, matelot sur <i>le Telemachus</i>,
+ qui avait Hambourg pour lieu de destination.&mdash;Le capitaine, qui
+ était seul dans le secret, m'autorise à rester à terre jusqu'au
+ jour de l'appareillage.&mdash;Je passe trente et un jours à Londres,
+ et je visite la ville et les environs.&mdash;Départ de Londres du
+ <i>Telemachus</i>.&mdash;L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.&mdash;Il me
+ prend en amitié.&mdash;Les vents et les courants nous contrarient
+ pendant cinq jours.&mdash;Nous atteignons Gravesend.&mdash;Au moment où <i>le
+ Telemachus</i> partait enfin, un canot venant de Londres à force de
+ rames, l'aborde.&mdash;Un agent de police en sort et demande M.
+ Vink.&mdash;Mon arrestation.&mdash;Offres généreuses de lord Ounslow.&mdash;Je
+ suis jeté à fond de cale dans le bâtiment où étaient gardés les
+ malfaiteurs pris sur la Tamise.&mdash;J'y reste deux jours.&mdash;Affreuse
+ promiscuité.&mdash;Plus d'argent.&mdash;Le canot du ponton <i>le Bahama</i>, de
+ la rade de Chatham.</p>
+
+<p>La population d'Odiham, beaucoup plus sédentaire que celle de Thames,
+était aussi moins malveillante, et les prisonniers s'y trouvaient bien
+moins mal. J'en rencontrais un assez grand nombre, absents de France
+depuis moins longtemps que ceux de Thames; ils étaient, pour la
+plupart, gais, aimables et ils s'efforçaient d'oublier leur position,
+en se réunissant fréquemment de manière à s'étourdir sur leur
+captivité, ou en employant agréablement leur temps. Ainsi ils avaient
+institué une société philharmonique, une loge de franc-maçonnerie et
+un théâtre. Je fus ravi d'être en si joyeuse compagnie, surtout
+lorsqu'à mon inexprimable bonheur j'eus appris que Céré, mon
+inséparable de l'Île-de-France, mon inébranlable subordonné de <i>la
+Belle-Poule</i>, aujourd'hui mon égal par le malheur, que Céré, enfin,
+toujours mon ami, venant par le crédit de sa famille d'obtenir la
+faveur d'un cautionnement, était au nombre de mes nouveaux camarades.
+La correspondance établie entre les prisonniers des diverses villes
+avait instruit ceux de ma résidence actuelle de la persistance que
+j'avais mise dans la bagarre de Thames; il n'en fallut pas davantage
+pour me faire accueillir à Odiham avec enthousiasme. Je fus donc
+l'objet de mille prévenances; toutefois je ne voulus pas me départir
+de mon plan de travail; mais, en mesurant <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> bien mon temps, il
+m'en resta encore assez pour faire face à tout. Je m'associai aux
+réunions philharmoniques où se comptaient des amateurs fort
+distingués. Je m'affiliai aux francs-maçons, mais, la vérité me force
+à le déclarer, leurs mystères et leurs cérémonies me frappèrent d'un
+ennui si complet que, depuis Odiham, il ne m'est plus jamais arrivé de
+désirer partager leurs travaux. Enfin je me lançai dans la carrière du
+théâtre. La salle avait été installée, décorée par les prisonniers,
+les acteurs, les actrices,&mdash;et il y en avait d'un talent très
+remarquable,&mdash;étaient aussi des prisonniers; enfin costumes, mise en
+scène, musique, couplets, orchestre, composition ou arrangement des
+pièces, tout était notre ouvrage. C'était une source inépuisable
+d'occupation; nous nous amusions beaucoup; les Anglais en raffolaient;
+il en venait même de Londres pour nous voir jouer, et, vraiment,
+c'était de très bon goût. L'heureux âge que celui où les chagrins les
+plus vifs fuient au seul aspect du plaisir.</p>
+
+<p>Les lois anglaises sont prévoyantes à l'excès pour assurer l'existence
+des enfants nés hors du mariage: lorsqu'il en vient un au monde, la
+mère est interrogée par un magistrat et tenue de nommer le père. Dès
+lors celui qui est désigné, quel qu'il soit (et, une fois, une fille
+poussée à bout désigna le magistrat, lui-même, qui était loin de s'y
+attendre); dès lors, dis-je, cet homme est obligé, sous peine de
+prison, de payer soit une pension alimentaire, soit une somme, une
+fois comptée, d'environ 600 francs à l'hospice où l'enfant est placé.
+Peu après mon arrivée, un de nos officiers de Marine, nommé Le
+Forsoney, se trouva dans cette situation fâcheuse; il n'avait pas les
+600 francs, et la justice anglaise, qui s'était récusée quand il
+s'était agi de me venger d'un outrage, n'hésita pas à prononcer quand
+elle eut à sévir contre un autre prisonnier. Le Forsoney allait donc
+être enfermé dans une maison de détention; mais j'avais encore
+quelques réserves de l'Inde, et je le libérai. Il m'était <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>
+souvent, et il m'est encore arrivé depuis, d'obliger des ingrats ou de
+perdre, en prêts d'obligeance, des sommes même considérables; mais,
+cette fois, le bienfait fut bien placé; il m'attira à un haut degré
+l'estime de mes compatriotes, la considération des Anglais, et Le
+Forsoney, qui en conserva une affectueuse reconnaissance et qui avait
+écrit à sa famille, ne tarda pas à se libérer envers moi. J'y comptais
+peu, cependant, avant notre retour en France; aussi avais-je mis en
+usage, à cette occasion, une noble maxime de l'expérimenté M. Le
+Lièvre, celle que, lorsqu'il était question de dettes entre camarades,
+il fallait prendre note non pas de ce que l'on prêtait, mais de ce que
+l'on devait; chose qui, au surplus, ne m'est jamais arrivée que pour
+des bagatelles ou de courts intervalles. Il est, en effet, fort peu de
+circonstances où un homme d'ordre, de c&oelig;ur et de prévoyance ne
+puisse se suffire à lui-même. Cette aventure acheva de me mettre en
+vogue dans le pays; elle me fut fort utile dans une position très
+pénible où je ne tardai pas à me trouver, et où, à côté de beaux
+sentiments, il y eut, comme à l'ordinaire, de l'envie, de la jalousie
+dont je devins la victime; car, à tout prendre, ici comme partout, le
+bonheur n'est pas dans l'éclat, et il s'attache rarement à ceux qui
+sont le plus en évidence.</p>
+
+<p>Un amateur anglais, M. Danley, qui faisait souvent sa partie dans nos
+concerts, me rechercha beaucoup depuis ce moment. Il me dit un jour
+qu'il avait le projet d'aller le lendemain à Windsor, ville située à
+neuf lieues d'Odiham, où se trouve un château royal, et il m'offrit de
+se charger de moi, si je voulais n'en parler à personne. Je me gardai
+bien de refuser, et nous partîmes. La famille royale se trouvait alors
+à Windsor: Georges III régnait. Sur la belle terrasse où affluaient
+les spectateurs, il se promena avec la reine, avec cinq de ses fils
+(le prince de Galles et le duc de Sussex étaient absents) et avec une
+de ses filles nommée Amélie, une des plus jolies femmes qui <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>
+aient jamais existé, et que, peu d'années après, une courte maladie
+enleva à l'admiration de l'Angleterre<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>! Les quatre princes étaient
+des hommes superbes. La cour était fort brillante, les troupes en
+tenue parfaite, les chevaux de toute beauté, les équipages
+resplendissants, la musique des régiments excellente. Nous vîmes une
+grande partie des appartements pendant que la famille royale assistait
+au service divin du matin; nous visitâmes les jardins, le parc, la
+forêt, les chasses, les meutes; nous allâmes voir la magnifique
+église, où nous assistâmes à l'office du soir, célébré avec de très
+belles voix; enfin nous revînmes à Odiham extrêmement contents de
+notre journée, et ayant si bien pris nos mesures que nul ne se douta
+de mon absence. Mais la jeunesse est indiscrète: j'étais arrivé à
+Odiham en septembre 1806; j'avais fait la partie de Windsor en juin
+1807, et j'avais gardé mon secret jusqu'au mois de septembre suivant.
+C'était beaucoup; mais quoique Danley, alors, ne pût plus être
+inquiété, pour ce fait, ce n'était pas assez. Surtout, ce qu'il
+fallait éviter, c'était de faire mes confidences dans la rue, en
+rentrant chez moi, un soir, accompagné de deux de mes camarades et
+achevant de leur raconter tous les détails de mon voyage, arrêté avec
+eux devant ma porte, sous les croisées des maisons voisines.</p>
+
+<p>Une veuve qui, ayant été élevée en France, en entendait parfaitement
+le langage, était alors sans lumière derrière les jalousies de sa
+chambre, où elle respirait l'air frais de la soirée. Placée
+immédiatement au-dessus de notre tête, elle ne perdit pas un mot de
+notre conversation. Depuis quelque temps on lui avait rapporté qu'une
+charmante bonne d'enfants de sa maison, nommée Mary, chargée de
+promener souvent les siens, avait été vue plusieurs fois <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>
+avec moi, causant en divers endroits; elle avait encore su que j'avais
+été chez elle, un soir qu'elle assistait à notre spectacle, après une
+pièce où j'avais joué, et pendant la suivante où je n'avais pas de
+rôle: finalement, elle avait surpris un billet, non signé, il est
+vrai, mais où il était dit à Mary: «Demain, j'aurai le chagrin de ne
+pas vous voir, mais je verrai votre roi.» Ç'avait été pour la veuve
+une énigme qui lui fut dévoilée par mon voyage à Windsor, et aussitôt
+elle conçut le projet d'une infernale vengeance: heureusement que je
+n'avais compromis que moi dans mes discours et que je n'avais pas
+poussé l'imprudence jusqu'à dire que j'avais été emmené par un
+Anglais.</p>
+
+<p>Mon tour vint bientôt d'avoir une énigme à expliquer. Je vis, en
+effet, à très peu de jours de là, un article dans les journaux
+informant le public qu'un étranger fort suspect, ayant des projets
+criminels contre le roi d'Angleterre, avait osé pénétrer jusque dans
+son château de Windsor, qu'il s'était mêlé à la foule quand elle
+entourait la famille royale, lors de sa promenade sur la terrasse,
+mais que la police tenait les fils de cette intrigue, et que, sous
+peu, cet audacieux étranger serait probablement arrêté. Excepté les
+vues d'un conspirateur, je reconnus aussitôt ce qui m'était relatif
+dans ce récit, mais, ignorant, ce que j'ai su depuis de la vindicative
+veuve, je ne pus lier les faits entre eux, et j'abandonnai cette idée.
+D'abord, aussi, j'avais cru avoir laissé, à notre hôtel de Windsor,
+quelque chiffon de papier, quelques lignes de mon écriture; je voulais
+même ne plus écrire à mon frère, de ma propre main, pour ne pas
+fournir ce moyen de conviction au Transport Office, qui lisait toutes
+nos lettres; mais je renonçai également à ce dessein.</p>
+
+<p>Je continuai donc, avec mon frère, ma correspondance comme à
+l'ordinaire; c'était pourtant ce que le Transport Office attendait; la
+veuve m'avait dénoncé d'une manière indigne; à l'appui de sa relation
+envenimée, elle avait joint le billet surpris. L'écriture en fut
+confrontée avec <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> ma première lettre à mon frère, et un ordre
+fut aussitôt lancé à M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, de
+me faire arrêter sur-le-champ et de me faire partir, le lendemain,
+sous escorte, pour les pontons de la rade de Chatham. C'était la
+punition infligée à ceux d'entre nous qui quittaient le cautionnement
+pour rompre leur parole en cherchant à se rendre en France.</p>
+
+<p>Lorsque nous nous écartions des limites du mille accordé, ou que nous
+sortions en dehors des heures autorisées et seulement dans un but de
+promenade, nous étions passibles d'une amende d'une guinée. Ce cas-ci
+était bien le seul qui me fût applicable; encore eût-il fallu que l'on
+m'eût arrêté, et que quelqu'un se fût présenté pour réclamer la
+guinée; mais la police, en Angleterre comme partout, voulait se rendre
+importante et se faire valoir; on préféra un petit coup d'État, et,
+sans que je fusse entendu, sans justification ni explications
+possibles, la dénonciation porta tous ses fruits.</p>
+
+<p>Bien différent de M. Smith, M. Shebbeare était un homme de bonne
+éducation qui me plaignit, me consola beaucoup, s'engagea à s'employer
+pour me faire revenir au cautionnement, et qui, sous sa
+responsabilité, poussa la complaisance jusqu'à me laisser, comme
+auparavant, en liberté pour faire mes apprêts de départ. Le
+cautionnement était bouleversé; les Français étaient indignés; les
+Anglais blâmaient hautement l'autorité; Mary, quittant sa veuve et
+retournant dans son pays, courait dans les rues comme une insensée;
+plusieurs maisons me furent offertes pour me cacher; mais je ne
+pouvais tromper M. Shebbeare, envers qui je m'étais lié, et, le
+lendemain, à l'heure convenue, je me rendis chez lui. Il me remit
+entre les mains d'un agent de la police, qui s'assura que je n'avais
+pas d'armes sur moi, me montra ses pistolets, les chargea en ma
+présence, et me dit poliment qu'à l'hôtel du Georges il y avait une
+voiture, à mes frais, laquelle l'attendait pour me conduire au ponton!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Avant de parler de mon départ d'Odiham, je dois dire que ce
+cautionnement venait de perdre un des plus utiles soutiens de nos
+réunions, Rousseau<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>, aspirant de 1<sup>re</sup> classe, pris dans
+l'affaire de l'amiral Duckworth, où il s'était fait remarquer par sa
+valeur. Quelque temps auparavant, il avait proposé de se dévouer, pour
+aller, de nuit, à la nage, attacher sous la poupe d'un vaisseau
+anglais, mouillé en observation devant un de nos ports, un appareil
+qui devait l'incendier! Le départ inattendu de ce vaisseau avait seul
+empêché l'exécution de cet audacieux projet. La mère de Rousseau était
+veuve; ses lettres indiquaient un chagrin profond, que rien, si ce
+n'est le retour de son fils, ne pouvait alléger; et celui-ci, retenu
+par sa parole d'honneur, nourrissait depuis longtemps, pour revoir sa
+mère, sans manquer à ses engagements, le plan d'une résolution que son
+âme héroïque mit enfin à exécution. Il écrivit au Transport Office les
+motifs sacrés qu'il avait de retourner en France, et il acheva sa
+lettre en déclarant qu'il retirait sa parole d'honneur, et que si,
+sous huit <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> jours, il n'était pas arrêté et conduit au ponton,
+d'où il espérait s'évader et d'où il le pourrait sans parjure, il se
+regarderait comme entièrement dégagé et quitterait le cautionnement.
+En réponse à cette admirable déclaration, le Transport Office demanda
+si Rousseau persistait, et, d'après sa réponse affirmative, il fut
+dirigé sur les pontons de la rade de Portsmouth. Je ne connais pas de
+plus touchant exemple de tendresse filiale, de courage et d'honneur.</p>
+
+<p>Cependant mon garde, avec ses pistolets, me conduisit gravement à
+l'hôtel du Georges. On attelait la fatale voiture, et quelques
+camarades m'y attendaient. Je mangeai un morceau avec eux; nous bûmes
+le verre des adieux, et j'allai en régler le compte dans le cabinet de
+la maîtresse de l'hôtel. Le susdit garde, se confiant, sans doute, en
+la toute-puissance de ses pistolets, ne m'y suivit que de l'&oelig;il. La
+maîtresse ne s'y trouvait pas, ce qu'on ne pouvait voir que lorsqu'on
+était entré, car le comptoir était derrière la porte. Une croisée,
+donnant sur un jardin était à côté du comptoir, je l'ouvre, je saute,
+je franchis le jardin, une haie, puis un pré, j'entre dans un fossé
+que je parcours à quatre pattes et qui me conduit assez loin; je
+pénètre, ensuite, dans un taillis, le traverse; enfin, je me blottis
+dans un nouveau fossé garni, des deux côtés, d'une haie pour ainsi
+dire impénétrable. Un quart d'heure, au moins, s'écoula avant que l'on
+se fût bien assuré de mon évasion. Grandes furent la mystification du
+garde avec ses pistolets, la joie des prisonniers, l'hilarité des
+habitants, et les perquisitions de la police. Agents, mouchards,
+constables, gens à pied, gens à cheval, guetteurs, chiens même, furent
+lancés après moi, mais inutilement.</p>
+
+<p>J'attendis la nuit close; alors je sortis de ma retraite, et regardai,
+comme l'asile le plus sûr, une petite maison du cautionnement, habitée
+par quelques Français et située sur les confins de la ville; j'y fus
+reçu avec attendrissement. On commença par m'y restaurer le corps,
+puis on <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> s'occupa de me pourvoir de quelques effets, car ma
+malle avait été saisie. Ensuite on alla aux enquêtes pour savoir
+quelle était la route la plus prudente à prendre; car mon signalement
+avait été donné partout, et les chemins étaient soigneusement
+surveillés. Céré et Le Forsoney furent les seuls des autres
+prisonniers que je fis informer du lieu où j'étais; ils s'employèrent
+avec zèle et intelligence à m'en faire sortir. Pendant trois jours il
+fut impossible de songer à mettre les pieds dehors; ce ne fut qu'au
+bout de ce temps qu'à la faveur de quelques bruits jetés dans le
+public que j'avais été vu à Winchester, ville voisine, puis sur la
+route de Douvres, que les poursuites commencèrent à s'affaiblir dans
+les environs d'Odiham. Enfin, un soir, je vis arriver une jeune
+personne de seize ans, nommée Sarah Cooper, dont j'avais fait la
+connaissance chez sa mère, marchande de gâteaux, et qui me dit
+qu'ayant été instruite du lieu de ma retraite par MM. Céré et Le
+Forsoney, elle accourait pour m'offrir ses services; elle ajouta que
+ces Messieurs m'attendaient sur la route pour me faire leurs adieux,
+et qu'elle se chargeait de me conduire à Guilford, capitale du Surrey,
+d'où nous n'étions qu'à six lieues, dont elle connaissait le chemin
+par des voies détournées, et qui se trouvait dans la direction où il y
+avait, pour moi, le plus de chances de salut. Je demandai à Sarah si
+sa mère connaissait son projet; elle me répondit qu'elle en serait
+instruite à dix heures du soir, qu'elle serait certainement enchantée
+de la bonne &oelig;uvre projetée, mais qu'on ne lui en parlerait pas
+avant que notre départ ne fût consommé, de peur que, par crainte, elle
+ne vît mal les choses en ce moment, tandis que, ce départ effectué, il
+ne lui resterait plus que son approbation à donner, et que cette
+approbation était sûre; je dis alors à Sarah, que je pensais qu'il
+pleuvrait pendant la nuit; elle répliqua que peu lui importait; enfin
+j'objectai cette longue course à pied, sa toilette et sa capote
+blanches, car c'était un dimanche, et elle leva encore cette
+difficulté en prétendant qu'elle <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> avait du courage et que,
+dès qu'elle avait appris qu'elle pouvait me sauver, elle n'avait voulu
+ni perdre une minute pour venir me chercher, ni rentrer chez elle pour
+changer de costume, dans le doute d'y être retenue par quelque
+obstacle imprévu. Je n'avais plus un mot à dire; car, pendant qu'elle
+m'entraînait, d'une de ses petites mains elle me fermait gracieusement
+la bouche, de l'autre, elle se mit à mon bras, me conduisit d'abord
+vers Céré et Le Forsoney, qui me serrèrent sur leur poitrine, me
+dirigea ensuite avec autant de gentillesse que de présence d'esprit,
+essuya en riant, sous l'abri d'un arbre, une averse d'une heure, et
+m'installa enfin dans un bon hôtel de Guilford où nous arrivâmes au
+point du jour. Une historiette de sa composition, fort bien racontée
+par elle, suffit, avec quelques démonstrations de bourse bien garnie,
+pour nous faire bien accueillir; car, dans ce pays d'Angleterre, les
+entraves, les passeports, sont choses presque inconnues aux voyageurs,
+de quelque nation qu'ils soient.</p>
+
+<p>Après quelques moments de repos bien nécessaires, surtout pour Sarah,
+nous prîmes un bon déjeuner, nous demandâmes deux voitures, l'une pour
+Londres, l'autre pour ramener ma libératrice à Odiham, et, embrassant,
+les larmes aux yeux, cette charmante et bien généreuse enfant, je la
+quittai, mais non sans la plus grande émotion. Nous nous regardâmes
+longtemps par la portière; mais les chevaux nous emportaient; bientôt
+nous ne vîmes plus que nos mains se disant un pénible adieu, puis
+l'extrémité de nos voitures réciproques; puis quelque poussière qui
+s'élevait à leur suite, puis, enfin, plus rien! J'arrivai à Londres;
+j'y descendis à l'hôtel du Café de Saint-Paul.</p>
+
+<p>J'avais reçu de Céré diverses lettres, adresses, recommandations,
+qu'il tenait d'une bienveillante Anglaise, et qui me furent si utiles
+à Londres, que, dès le lendemain, j'avais fait l'acquisition d'un
+extrait de baptême, ainsi que de l'ordre d'embarquement d'un
+Hollandais, appelé Vink, <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> qui allait entrer en fonctions,
+comme marin, sur le navire <i>le Telemachus</i>, destiné pour Hambourg, et
+que je fus accueilli, en son lieu et place, à bord de ce bâtiment.
+Toutefois, comme je ne parlais pas hollandais, le capitaine, qui était
+seul dans le secret, m'autorisa à rester à terre jusqu'au jour de
+l'appareillage.</p>
+
+<p>Je quittai alors mon hôtel et je me logeai dans Mansel-Street,
+quartier bien moins brillant.</p>
+
+<p>Le bâtiment n'étant point prêt, je fus forcé de passer trente et un
+jours à Londres; et comme j'y restai en pleine sécurité, voyant tout,
+visitant tout, allant partout, même dans les environs, à Greenwich,
+par exemple, à Chelsea, à Kensington, à Dalston, je fus loin d'en être
+fâché. Enfin nous partîmes de Londres: le jeune lord Ounslow, l'un de
+nos passagers, me remarqua sous les habits de marin dont je m'affublai
+pour le bord, et me parla. Je lui répondis, en anglais, que je venais
+des Indes Orientales, que mes parents m'avaient fait élever à
+Pondichéry, et que, parlant mieux le français et l'anglais que le
+hollandais, je le priai de causer avec moi, non plus en hollandais,
+mais dans l'une des deux autres langues. Il fut aise d'avoir cette
+occasion de s'exercer au français, qu'il possédait pourtant fort bien,
+et c'est ainsi que nous nous entretenions. Il était jeune,
+communicatif, confiant; il ne mit pas ma fable en doute, me supposa de
+quelque bonne famille hollandaise que j'allais rejoindre; et il eut,
+malheureusement, le temps de s'attacher beaucoup à moi, puisque les
+vents et les courants nous contrarièrent pendant cinq jours et nous
+contraignirent à laisser tomber, plusieurs fois, l'ancre, en
+descendant la Tamise.</p>
+
+<p>Nous n'avions ainsi atteint que Gravesend; pendant la marée montante,
+M. Ounslow et moi, nous étions allés nous promener à terre. Nous
+revînmes pour la marée descendante, car le vent était devenu bon, et
+<i>le Telemachus</i> était même occupé à mettre sous voiles. Nous partions
+enfin, lorsqu'un canot léger, venant de Londres à <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> force de
+rames, nous aborde; il en sort un agent de police qui demande M. Vink;
+malgré mes efforts et ceux du capitaine, malgré les réclamations
+énergiques du jeune lord, il fallut céder; il fallut quitter <i>le
+Telemachus</i> ainsi que l'affectueux compagnon de voyage que le ciel
+m'avait donné, et qui s'offrit, quand il eût connu ma position, à me
+cautionner de sa fortune pour me sauver du ponton, et à ne pas
+poursuivre son voyage pour chercher à me dégager; mais il lui fut
+bientôt démontré que c'était tout à fait impossible. Vraiment ce monde
+est un dédale inextricable: je suis trahi, dénoncé, vendu à Londres
+par le véritable Vink que j'avais grassement payé; et, au même moment,
+le généreux Ounslow, qui me connaissait à peine, qui ne me devait
+rien, voulait tout sacrifier pour moi. Quelle douce consolation dans
+un revers si accablant!</p>
+
+<p><i>Le Telemachus</i> continua donc sa route; et moi, je fus jeté à fond de
+cale dans le bâtiment qui recélait les malfaiteurs pris en flagrant
+délit sur la Tamise. J'y restai deux jours, dans la vermine, au milieu
+des ordures, nourri des aliments les plus grossiers, ayant sous les
+yeux la plus dégoûtante dépravation; aussi, lorsqu'on vint me dire
+qu'un canot du ponton, <i>le Bahama</i>, de la rade de Chatham<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, était
+venu me chercher, je partis pour ma nouvelle prison, comme si ç'avait
+été un lieu de délivrance! Mais je n'en étais pas moins prisonnier;
+et, pour comble de malheur, mes finances étaient à bout; ainsi, sans
+argent, puni sans être entendu ni jugé, éloigné de toutes
+connaissances, souillé par le contact immonde des malfaiteurs, privé
+de ma liberté, condamné au ponton, je m'écriai plus de cent fois,
+avant d'arriver à bord du <i>Bahama</i>: «Maudits mille fois, l'ignoble
+Hollandais, l'inique justice anglaise, la vindicative veuve, l'étourdi
+voyage de Windsor, et la sotte démangeaison d'en parler!»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: <i>Le Bahama.</i>&mdash;Rencontre de Rousseau évadé du ponton de
+ Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur <i>le
+ Bahama</i> trois jours auparavant.&mdash;Façon dont les prisonniers du
+ <i>Bahama</i> accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6
+ n&oelig;uds! avale ça, avale ça!» Cette mystification nous est
+ épargnée à Rousseau et à moi.&mdash;Chatham et Sheerness.&mdash;Cinq
+ pontons mouillés sur la Medway, entre Chatham et Sheerness, sous
+ une île inculte et vaseuse.&mdash;Description détaillée du ponton.
+ Cette description se passe de commentaires.&mdash;La nourriture;
+ l'habillement.&mdash;Les lieutenants de vaisseau qui commandaient les
+ pontons étaient, en général, le rebut de la Marine anglaise.&mdash;La
+ garnison du ponton.&mdash;Les officiers de corsaires à bord des
+ pontons; il y en avait une trentaine sur <i>le Bahama</i>.&mdash;Leur poste
+ près de la cloison de l'infirmerie.&mdash;Rousseau y avait été
+ admis.&mdash;L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les
+ officiers du «grand corps».&mdash;La majorité décide, cependant, qu'on
+ m'accueillera.&mdash;La minorité se venge en m'adressant des
+ lazzis.&mdash;Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des
+ membres de cette minorité, Dubreuil.&mdash;Je m'en fais un ami.&mdash;La
+ masse des prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes.&mdash;Je
+ refuse.&mdash;Mon grade doit être respecté.&mdash;Des menaces me sont
+ faites; mais la majorité ne tarde pas à se ranger de mon
+ côté.&mdash;Première tentative d'évasion.&mdash;Les soldats anglais nous
+ vendent tout ce que nous voulons.&mdash;Le projet des barriques
+ vides.&mdash;Rousseau, inventeur du projet.&mdash;Les cinq prisonniers dans
+ les cinq barriques.&mdash;Rousseau, moi, Agnès, Le Roux, officiers de
+ corsaires, le matelot La Lime.&mdash;Les cinq barriques sont hissées
+ de la cale et placées dans une allège avec les autres destinées à
+ renouveler la provision d'eau du <i>Bahama</i>.&mdash;Le vent et la marée
+ contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le port ce jour-là et
+ est obligée de mouiller à mi-chemin.&mdash;L'équipage de l'allège va
+ coucher à terre.&mdash;La Lime, dont la barrique avait été mise par
+ erreur au fond de la cale, nous appelle.&mdash;Le petit mousse laissé
+ à bord.&mdash;Il donne l'éveil.&mdash;Nous sommes pris.&mdash;Ramenés au
+ ponton.&mdash;Dix jours de black-hole.&mdash;Le black-hole est un cachot de
+ 6 pieds seulement dans tous les sens où l'air ne parvient que par
+ quelques trous ronds très étroits.&mdash;La punition supplémentaire de
+ la réduction à la demi-ration jusqu'à réparation complète des
+ dégâts.&mdash;Conduite honteuse de l'Angleterre.&mdash;L'esprit de
+ solidarité des prisonniers.&mdash;Seconde tentative d'évasion.&mdash;À ma
+ grande joie, ma malle m'arrive d'Odiham.&mdash;Je réalise une dizaine
+ de guinées en vendant ma montre et divers effets.&mdash;Un certain
+ nombre de prisonniers âgés et paisibles sont envoyés dans une
+ prison à terre.&mdash;Rousseau, moi, et deux autres, nous nous
+ substituons à quatre d'entre eux en leur payant leurs places et
+ en nous grimant; nous espérons nous évader en route.&mdash;Nous
+ <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> partons. Le lendemain, le roulage fait une réclamation
+ à l'occasion de ma malle.&mdash;Un appel sévère a lieu. On nous ramène
+ Rousseau et moi au ponton.&mdash;Les deux autres s'évadent et arrivent
+ en France.&mdash;Ma malle m'avait perdu.&mdash;Trois matelots de Boulogne,
+ récemment faits prisonniers, sont embarqués sur <i>le Bahama</i>. Ils
+ préparent sans tarder leur évasion.&mdash;Ils font un trou à fleur
+ d'eau en avant de l'une des guérites qui avoisinaient la
+ proue.&mdash;Ils se jettent dans l'eau glacée, un soir de décembre.
+ L'un d'eux avait des obligations envers M. de Bonnefoux, préfet
+ maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et jure de me
+ conduire à terre. Je crains de les perdre et je refuse.&mdash;Le trou
+ appartenait à tous un quart d'heure après leur départ.&mdash;Un tirage
+ au sort avait eu lieu. Rousseau avait le n<sup>o</sup> 5.&mdash;Le n<sup>o</sup> 2 manque
+ périr de froid et crie au secours.&mdash;Il est remis à bord par les
+ Anglais.&mdash;Le cadavre du n<sup>o</sup> 1 paraît le lendemain, à marée basse,
+ à moitié enfoui dans les vases de l'île; le malheureux était mort
+ de froid.&mdash;Le commandant du ponton n'a pas honte de le laisser à
+ cette même place jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction.&mdash;Quant
+ aux trois Boulonnais, ils se sauvent et rentrent dans leurs
+ familles.&mdash;Le lieutenant de vaisseau Milne, commandant du
+ <i>Bahama</i>.&mdash;Ses goûts crapuleux.&mdash;À deux reprises, le feu prend
+ dans ses appartements pendant des orgies.&mdash;La seconde fois,
+ l'incendie se propage rapidement.&mdash;Dangers graves que courent les
+ prisonniers enfermés dans la batterie.&mdash;Milne, en état d'ivresse,
+ ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les
+ meurtrières, si le feu se propage jusque-là.&mdash;Heureusement
+ l'incendie est éteint.&mdash;Grave querelle parmi les
+ prisonniers.&mdash;L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat
+ prisonnier qui l'insulte et prend du tabac malgré lui dans sa
+ boutique.&mdash;Nous réussissons, non sans peine, à faire évader
+ Mathieu par l'infirmerie.&mdash;Compromis qui intervient.&mdash;Le tribunal
+ arbitral dont je suis le président.&mdash;La séance du
+ tribunal.&mdash;Scène burlesque.&mdash;La sentence.&mdash;L'ordre se rétablit.</p>
+
+<p>La première figure qui frappa mes regards en arrivant à bord du
+<i>Bahama</i>, fut celle de Rousseau, du Rousseau d'Odiham, que je croyais
+à Portsmouth et qui se jeta dans mes bras dès que je fus sur le
+vaisseau: «&mdash;Vous ici?&mdash;Oui, moi ici!&mdash;Vous étiez à
+Portsmouth?&mdash;Évadé, repris au milieu de la Manche, et conduit ici
+depuis trois jours!&mdash;On s'évade donc d'ici?&mdash;Oui, quand on a du
+courage!&mdash;On est donc heureux ici?&mdash;Oui, répéta-t-il, mais quand on a
+du courage!&mdash;Eh bien, nous serons heureux!»&mdash;Il n'y avait là que
+quatre ou cinq phrases entrecoupées; mais elles changèrent toutes mes
+idées; elles rassérénèrent mon esprit; elles soulagèrent mon c&oelig;ur;
+je pris un air riant; et, sentant à mes côtés un ami ferme, instruit,
+intrépide, frappé <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> du doux espoir d'une prompte liberté, je
+vis tout, autour de moi, sous un jour moins sombre que je ne m'y étais
+préparé. Les prisonniers du <i>Bahama</i> avaient une manière, qu'ils
+trouvaient fort divertissante, d'accueillir les nouveaux arrivants:
+ils les entouraient poliment, comme pour s'enquérir de nouvelles, les
+questionnaient longtemps avec beaucoup de sérieux, leur faisaient
+raconter comment ils avaient été pris, et finissaient par leur
+demander combien leur bâtiment filait de n&oelig;uds (faisait de chemin)
+à l'instant où il avait succombé; l'interrogé répondait, par exemple,
+«6 n&oelig;uds!» alors, ils se regardaient entre eux et se disaient dix
+ou douze fois les uns aux autres: «Monsieur filait 6 n&oelig;uds; ah,
+Monsieur filait 6 n&oelig;uds! Il n'est pas possible que Monsieur filât 6
+n&oelig;uds; mais comment se fait-il que Monsieur filât 6 n&oelig;uds?» et
+ainsi de suite. L'arrivant affirmait, insistait, protestait, prouvait;
+enfin l'on paraissait convaincu, et la scène finissait par une
+explosion de cris: «Il filait 6 n&oelig;uds, avale ça, avale ça!» qui se
+répétaient, retentissant avec fracas, autour du patient, partout où il
+portait ses pas, et qui duraient, quelquefois, jusqu'à la fin du jour.
+C'était une mystification, ou, comme vous diriez, à Saint-Cyr, une
+brimade, assez innocente, en elle-même, mais fort vexante en réalité.
+Toutefois elle fut épargnée à Rousseau, et par suite à moi, comme
+provenant l'un et l'autre d'une évasion, et, par conséquent, comme
+ayant déjà subi les dures étreintes de la prison.</p>
+
+<p>Chatham et Sheerness<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>, qui en est fort près, sont deux ports qui
+n'en forment, pour ainsi dire, qu'un. C'est un des arsenaux les plus
+considérables de l'Angleterre, et il est situé sur la Medway, rivière
+qui, devant Sheerness, se perd dans la Tamise. Entre Chatham et
+Sheerness, est une petite île qui partage la Medway en deux branches.
+Cinq pontons étaient mouillés sous cette île qui est inculte et
+<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> vaseuse; mais les bords opposés de la Medway sont encaissés
+par de jolis coteaux, de sorte qu'à quelque distance la vue avait, au
+moins, à se reposer sur des sites assez agréables: voilà pour le pays
+qui nous avoisinait; parlons actuellement du lieu que nous habitions;
+je veux dire le ponton.</p>
+
+<p>Un ponton était un vieux vaisseau, n'ayant qu'une mâture suffisante
+pour servir à soulever ou embarquer des fardeaux, peint extérieurement
+d'une manière lugubre, ayant les ouvertures des sabords grillées,
+installé en prison, et presque entouré, à fleur d'eau, d'une galerie
+extérieure surmontée de six guérites pour autant de sentinelles, qui
+étaient armées de fusils chargés, à l'effet de prévenir les évasions,
+surtout pendant la nuit. Un petit radeau, sur lequel était encore une
+sentinelle, se trouvait placé au bas de l'escalier; c'était là
+qu'accostaient quelques marchands de tabac, de savon, de comestibles,
+et qu'on permettait à un prisonnier, à la fois, d'aller faire ses
+emplettes.</p>
+
+<p>Près de la partie centrale de la seconde batterie, était ménagée une
+sorte d'enceinte découverte, d'une quarantaine de pieds de longueur
+sur autant de largeur, appelée parc. Les prisonniers pouvaient y
+prendre l'air pendant le jour; toutefois, lorsqu'il faisait beau, on
+permettait, quelquefois, à six d'entre eux, d'aller se promener sur la
+petite partie du pont nommée gaillard d'avant. Le parc, dominé par les
+corridors appelés passavants, était, ainsi que le gaillard d'avant,
+lorsqu'il y avait promenade, l'objet d'une stricte surveillance.</p>
+
+<p>Le jour, les mantelets ou volets des sabords étaient levés, ce qui
+donnait lieu à des courants d'air fort vifs, fort humides, fort
+dangereux; la nuit, les sabords étaient fermés, et l'on étouffait. On
+a vu des sergents s'évanouir quand, au matin, ils ouvraient, sans
+prendre de précautions, la trappe par où l'on communiquait du parc aux
+batteries.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> La partie de l'avant de la première batterie était disposée
+en infirmerie ou hôpital; c'est-à-dire que les sabords y étaient
+garnis de châssis vitrés, et qu'il s'y trouvait des petits lits en
+fer; car, pour qu'on occupât moins d'espace, on faisait coucher dans
+des hamacs les prisonniers bien portants.</p>
+
+<p>À l'exception du parc, la seconde batterie était réservée, ainsi que
+la dunette qui la surmonte vers la poupe, pour nos gardes et pour
+leurs officiers; les cuisines s'y trouvaient aussi; or, comme il y
+avait, par vaisseau, de sept à huit cents prisonniers, on doit voir
+dans quelle gêne ils devaient être, puisqu'ils n'avaient pour tout
+espace que la première batterie (moins l'hôpital qui en enlevait le
+tiers), et l'entrepont, qui est situé entre la cale et la première
+batterie. Les hommes d'une taille un peu élevée ne trouvaient ni dans
+cette batterie ni dans l'entrepont assez de hauteur pour se tenir
+debout. Les lieux d'aisance étaient dans ces deux mêmes vastes salles,
+mais n'en étaient séparés par aucune porte ni cloison; enfin la
+première batterie et l'entrepont étaient bornés, vers la poupe, par
+une forte muraille en planches percée de meurtrières, afin que, du
+réduit ainsi formé, nos gardes pussent nous épier et, au besoin, faire
+feu sur nous. Dans l'hiver, le froid y était excessif pendant le jour,
+et jamais notre local n'était chauffé.</p>
+
+<p>Je n'accompagne d'aucune réflexion ces descriptions, qui suffisent
+sans doute pour saisir d'horreur à la simple lecture. Il est, en
+effet, difficile d'imaginer un supplice plus rigoureux; il est cruel
+de l'établir pour un temps indéfini, d'y soumettre, enfin, les
+prisonniers de guerre qui méritent beaucoup d'égards, et qui sont
+incontestablement les innocentes victimes des chances de la fortune!
+Les pontons ont laissé de longues traces dans l'esprit des Français
+qui y ont survécu; un ardent désir de vengeance a longtemps couvé dans
+leurs c&oelig;urs; <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> aujourd'hui même<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>, que de longs rapports
+de paix ont établi tant de sympathie entre les deux nations, alors
+ennemies, je doute que, si l'harmonie venait à être troublée entre
+elles, le souvenir de ces lieux horribles, dont l'établissement fut la
+honte de l'Angleterre, n'éveillât encore d'âpres ressentiments, de
+vifs mouvements de courroux chez ceux qui furent condamnés à les
+habiter, ou seulement qui ont entendu, de leurs parents, le récit des
+maux qu'ils y ont soufferts.</p>
+
+<p>Du pain noir, de très mauvaise qualité, point de bière, de vin, ni de
+liqueurs spiritueuses; de mauvaise eau; quelquefois un peu de viande
+fraîche simplement bouillie; ordinairement du poisson et des vivres
+salés; telle était notre nourriture! Une grosse chemise, un pantalon,
+une veste, un gilet en grossier drap jaune, un bonnet de laine, tel
+était notre costume. Cependant on permettait, à ceux qui avaient
+quelque argent, de se nourrir, de se vêtir un peu moins mal; mais
+c'était l'infiniment petit nombre; d'ailleurs, l'agent supérieur des
+pontons, qui se faisait délivrer les sommes que l'on pouvait avoir sur
+soi en entrant, ou qu'on nous envoyait de France, ne nous en remettait
+que de faibles portions à la fois, et à des intervalles éloignés.</p>
+
+<p>Il me reste à faire observer que les pontons étaient commandés par des
+lieutenants de vaisseau qui, en général, étaient le rebut de la Marine
+anglaise; ils avaient sous leurs ordres quelques vieux maîtres, et
+quelques matelots âgés, pour le service des embarcations ou de la
+propreté, et une centaine de militaires de l'infanterie de marine, y
+compris leurs officiers.</p>
+
+<p>Les capitaines des bâtiments de commerce et des corsaires pris par les
+Anglais avaient la faveur du cautionnement; mais les officiers de ces
+bâtiments subissaient le ponton. <i>Le Bahama</i> contenait une trentaine
+de ceux-ci, <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> provenant des corsaires des Antilles. Peu
+d'hommes eurent jamais plus d'énergie, plus de courage. Leurs m&oelig;urs
+maritimes mêlées de générosité et de cruauté, suivant les occasions,
+leur mépris de la mort, les rapprochaient des anciens flibustiers, une
+espèce d'hommes si remarquable, tantôt sublimes, tantôt féroces,
+quelquefois admirables d'humanité, d'autres fois se vautrant dans le
+crime, comme à plaisir. Ils s'étaient réunis dans un coin du ponton,
+vers la cloison de l'infirmerie; ils y avaient accueilli Rousseau;
+mais c'était plus difficile pour moi, car j'étais officier de ce que,
+par ironie, ils appelaient «le grand corps». Il fut pourtant décidé
+qu'on se gênerait un peu pour moi et qu'on m'inviterait à prendre
+place dans ce poste.</p>
+
+<p>Toutefois la minorité voulut me faire acheter cette politesse par de
+piquants lazzis. J'ignorais cette disposition d'esprit; mais j'en
+devinai bientôt une partie; en conséquence, coupant court à tout,
+j'allai droit à Dubreuil, l'un de ces officiers, qui m'avait le plus
+blessé, et je lui parlai avec tant de politesse et de fermeté que, ce
+même soir, le farouche marin me dit: «Je t'ai d'abord tutoyé parce que
+je te méprisais, actuellement je continue, par ce que je désire être
+ton ami.» Je lui rendis son tutoiement; j'acceptai son amitié, et
+cette amitié fut ensuite cimentée par des services signalés,
+réciproquement rendus.</p>
+
+<p>Fort de cette victoire, je ne désespérai pas d'en remporter une autre
+sur la masse des prisonniers, qui voulaient m'imposer de faire avec
+eux toutes les corvées du bord, comme de gratter le pont, hisser
+l'eau, nettoyer les commodités, faire la cuisine, etc. Rousseau s'y
+était indirectement soumis, en payant un homme qui agissait pour lui;
+mais Rousseau n'était qu'aspirant et ne comptait pas encore, pour
+ainsi dire, dans la Marine. Je crus donc, ici, avoir mon caractère
+d'officier à soutenir, et je déclarai que je ne transigerais nullement
+à cet égard; que j'étais <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> trop fier d'être le plus élevé en
+grade des prisonniers, pour m'exposer à leurs justes mépris; qu'ils me
+couperaient par morceaux, s'ils s'oubliaient assez pour me faire
+violence; mais que je ne faiblirais pas, que je vendrais cher ma vie,
+et que tôt ou tard ma mort serait vengée! Des menaces éclatèrent;
+mais, après avoir été méconnu un moment, le respect dû à un chef se
+réveilla dans le c&oelig;ur du plus grand nombre; il fut décidé que je
+serais complètement exempté, et, chose étonnante, les officiers de
+corsaires en témoignèrent beaucoup de satisfaction. Je fis ensuite du
+bien à quelques-uns des prisonniers les plus malheureux; mais le
+principe fut garanti et ma dignité respectée.</p>
+
+<p>Toutefois une évasion était sur le tapis; les soldats anglais
+eux-mêmes, tout en nous gardant fort bien, nous vendaient outils,
+cartes géographiques, provisions, liqueurs spiritueuses, tout enfin,
+s'exposant à la punition du fouet, à la dégradation même, par l'appât
+de quelques schellings; les prisonniers, s'étant procuré scies,
+tarières et ciseaux, avaient percé l'entrepont, s'étaient glissés dans
+la cale, et là, avec une merveilleuse dextérité, ils avaient enfermé
+cinq d'entre eux dans des barriques vides si bien disposées que, d'un
+coup de pied donné d'en dedans, le fond de la barrique pouvait, en se
+détachant, laisser une libre issue. Ces cinq personnes étaient:
+Rousseau (l'inventeur de ce projet), moi, Agnès, Le Roux (officiers de
+corsaires), et un matelot nommé La Lime, qui avait le plus mis la main
+à l'&oelig;uvre pour l'exécution.</p>
+
+<p>C'était le jour où une allège venait de Chatham chercher les barriques
+vides du ponton, pour les déposer dans le port, afin d'être remplies,
+le lendemain, de la provision d'eau du bord. Les prisonniers furent
+appelés sur le pont, lors de l'arrivée de l'allège; ils hissèrent les
+barriques de la cale et les placèrent dans cette allège, qui partit
+ensuite pour Chatham. Le malheur voulut que le vent manqua <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>
+et que la marée nous contraria, car nous comptions être mis à terre,
+puis quitter nos barriques, enfin sortir facilement, la nuit, à la
+nage ou autrement, de l'enceinte du port. Au contraire, la nuit
+arriva, et nous étions encore dans l'allège qui fut obligée de
+mouiller à moitié chemin. Nous entendîmes un canot s'en détacher;
+ensuite il y eut un silence qui nous fit présumer que les marins du
+navire étaient tous allés coucher à terre. Nul de nous ne bougea
+pourtant jusqu'à neuf heures.</p>
+
+<p>Alors La Lime qui, par erreur, avait été mis au fond de la cale,
+défonça sa barrique; mais, obstrué par celles qui l'avoisinaient, il
+ne put se dégager, et il nous appela. En ce moment un petit bruit se
+fit entendre; mais bientôt il cessa. Aussitôt, d'un mouvement
+spontané, Rousseau, moi, Agnès et Le Roux, nous ouvrons nos barriques
+et nous paraissons sur le pont. Nous nous demandions si nous
+chercherions à dégager La Lime, ou si nous nous jetterions à la nage,
+lorsqu'une douzaine d'embarcations arrivèrent de la rade ou du port,
+et nous attaquèrent comme un navire qu'on veut prendre à l'abordage.</p>
+
+<p>Le petit bruit que nous avions entendu avait été causé par un mousse
+couché à bord qui, effrayé par les cris de La Lime, avait pris un
+petit canot qui restait, pour aller jeter l'alarme. Le choc fut rude;
+nous fûmes durement traités, Le Roux surtout, qui eut, malgré son
+chapeau, le crâne atteint d'un coup de sabre! Enfin nous fûmes saisis,
+garrottés, embarqués et conduits à bord du <i>Bahama</i>, où nous eûmes à
+subir la punition des prisonniers déserteurs savoir: dix jours de
+black-hole, qui était un cachot de 6 pieds seulement dans tous les
+sens, pratiqué dans la cale, et où l'air ne parvenait que par quelques
+trous ronds, qui n'auraient pas suffi au passage d'une souris.</p>
+
+<p>Heureusement on ne nous avait pas fouillés, de sorte que, avec
+quelques outils que nous avions sur nous, nous pratiquâmes une
+ouverture dans une des cloisons et que, <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de temps en temps,
+nous allions respirer dans la cale et boire un petit supplément d'eau,
+prise dans ces mêmes barriques d'où nous avions espéré nous élancer
+vers la liberté! C'était d'autant plus facile qu'on ne venait qu'une
+fois par vingt-quatre heures nous visiter pour nous porter du pain, de
+la soupe, de l'eau, et changer la boîte de nos excréments, laquelle
+passait les vingt-quatre heures avec nous. Voilà ce qu'était le
+black-hole! Serait-ce sans raison qu'on se demanderait, à ce sujet, si
+l'Angleterre ne s'est pas ravalée au-dessous des nations les plus
+cruelles qui aient déshonoré l'humanité! Nous en sortîmes couverts de
+vermine, exténués, semblables à de vrais cadavres.</p>
+
+<p>Il fallait, en outre, en ce cas-là, payer les dégâts ou les
+réparations; mais, comme aucun de nous n'avait de fonds chez l'agent
+supérieur, les Anglais, suivant l'usage par eux établi, nous
+réduisirent à demi-ration! Autre exemple de justice à leur manière! Il
+était tout simple qu'ils nous gardassent bien; mais, par une
+conséquence logique, nous étions dans notre droit en cherchant à
+tromper leur surveillance; or, quand cette surveillance était éludée,
+eux seuls avaient tort et non pas nous. Cette dernière punition, d'une
+longueur infinie, tendait inévitablement à nous faire périr
+d'inanition; les prisonniers le sentaient si bien qu'il était adopté
+en règle et convenu entre eux que la suppression de demi-rations pour
+cette cause serait toujours supportée par la totalité d'entre eux.</p>
+
+<p>Nous n'en travaillâmes pas moins à organiser une nouvelle évasion; car
+l'art des Trenk, des Latude, préoccupait seul notre imagination.
+Bientôt, en effet, une autre occasion, dont je pus profiter, se
+présenta d'autant plus avantageusement que ma malle m'avait été
+envoyée d'Odiham; j'avais réalisé une dizaine de guinées provenant de
+la vente de plusieurs effets, ainsi que de ma montre, qui me restait
+encore. Outre les pontons, les Anglais <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> avaient quelques
+prisons à terre, telles que Mill, près de Plymouth, où l'insalubrité
+du climat fit succomber tant de Français, et Norman-Cross, dans le
+nord de l'Angleterre. Ces prisons se peuplaient du trop-plein des
+pontons. Le moment était venu; les prisonniers les plus paisibles, les
+plus âgés, furent désignés pour y être envoyés; mais, moyennant une
+petite gratification, l'un d'eux me céda sa place et ses vêtements.
+Rousseau s'introduisit pareillement dans la même escouade; nous nous
+grimâmes la figure; nous partîmes; nous nous associâmes à deux autres
+prisonniers de l'escouade, résolus à tout tenter pour s'évader en
+route, ce qui semblait devoir être facile, dans un long trajet par
+terre. Hélas! le lendemain, on m'avait fait demander à bord pour une
+réclamation du roulage au sujet de ma malle. Je ne paraissais pas; les
+prétextes que l'on donnait éveillèrent les soupçons; on fit un appel
+nominal très sévère, qui amena la découverte de la vérité, et l'on
+nous fit prendre, Rousseau et moi, pour nous ramener au ponton, où
+cependant nous ne fûmes pas mis au black-hole, car il n'y avait que
+présomption de tentative d'évasion. Les deux autres prisonniers de
+l'escouade, auxquels nous nous étions associés, s'échappèrent comme
+ils l'avaient projeté; ils arrivèrent en France, et moi, qui m'étais
+tant félicité de revoir ma malle! Je vis que les hommes sont bien
+aveugles de regarder comme un bienfait ce qui, souvent, n'est que la
+cause d'un malheur.</p>
+
+<p>Cependant il était arrivé, à bord, trois robustes matelots de
+Boulogne, qui étaient animés d'un désir, égal au nôtre, de s'évader,
+et qui s'occupaient de faire un trou à fleur d'eau, immédiatement en
+avant de l'une des guérites qui avoisinaient la proue. Ils avaient
+enlevé un bordage entier, et cela en évidant le bois près de la tête
+des clous; cette opération faite, ils avaient scié la membrure du
+vaisseau et avaient avancé l'ouvrage jusqu'à une demi-ligne de la
+surface extérieure. Pendant qu'ils travaillaient, ils avaient des
+amis qui veillaient; une ronde venait-elle visiter, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> frapper,
+cogner partout, ils remettaient le bordage, bouchaient le vide près
+des clous, avec du mastic noir, et il devenait impossible de rien
+découvrir. Le soir de leur départ, ils achevèrent leur trou, et se
+déshabillèrent tout nus; leurs membres athlétiques furent oints de
+suif à plusieurs reprises; ils mirent un gilet, un caleçon, des bas,
+une cravate de flanelle, le tout pour être moins sensibles à la
+froidure de l'eau, car nous étions en décembre, et il gelait. Une
+paire de souliers fut attachée aux ailes de leur chapeau dont la forme
+renfermait, en outre, une chemise et un gilet; enfin une vessie
+remplie d'effets tenait à leur cou au moyen d'une petite ligne à
+l'aide de laquelle cette vessie devait les suivre dans leur trajet
+jusqu'à terre. C'étaient d'intrépides nageurs; l'un d'eux ayant des
+obligations particulières à M. de Bonnefoux, alors préfet maritime à
+Boulogne, voulait absolument m'emmener, jurant de me conduire à terre
+ou de périr; mais la rigueur du temps que moi, homme du Midi, je
+n'aurais pu supporter, l'embarras que je lui aurais causé si j'étais
+arrivé sans connaissance sur la plage, en firent pour moi une affaire
+de conscience, et je refusai. De quel avantage il est, en ce monde,
+pourtant, d'appartenir à une famille respectée; quelle marque de
+reconnaissance plus éclatante était-il permis d'espérer!</p>
+
+<p>Ces trois hommes déterminés nous dirent enfin adieu, puis ils
+partirent avec mille précautions pour n'être pas entendus de la
+sentinelle, qui piétinait à un pied de distance de leur tête. Leur
+trou, un quart d'heure après leur départ, devenait la propriété de
+tous; aussi, longtemps à l'avance, les tours avaient été tirés au
+sort; Rousseau, assez vigoureux pour tenter l'aventure, eut le
+cinquième numéro; mais celui qui avait le second numéro pensa périr de
+froid, et il cria au secours. Les sentinelles tirèrent sur lui; il fut
+manqué, s'accrocha aux plates-formes des guérites, dit qu'il se
+rendait, et fut remis à bord par les Anglais qui, ne pouvant
+s'imaginer qu'on fût dans le cas <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> de supporter, dans l'eau,
+une pareille température, ne firent pas d'autres perquisitions, et se
+contentèrent d'allumer un fanal placé à l'embouchure extérieure du
+trou. Ce ne fut qu'à l'appel du lendemain qu'ils apprirent que quatre
+prisonniers s'étaient réellement évadés. Ils en eurent bientôt, du
+moins pour le quatrième, une preuve plus certaine; ce malheureux
+parut, à marée basse, à moitié enfoui dans les vases de l'île, où il
+était mort de froid en arrivant à terre. Le commandant du ponton eut
+le raffinement de barbarie de le laisser à cette même place, comme un
+spectacle significatif destiné à nous dissuader de futures évasions,
+jusqu'à ce que son corps fût tombé en putréfaction. Quant aux trois
+Boulonnais, ils survécurent, gagnèrent Douvres, enlevèrent sur le
+rivage une embarcation garnie de voiles, traversèrent le
+Pas-de-Calais, et, cinq jours après, ils avaient revu leurs familles.</p>
+
+<p>Il fallut laisser passer cette époque rigoureuse de l'année et nous
+borner à des projets; car chacun avait le sien pour les autres ou pour
+soi, pour le conseil ou pour l'exécution. Ce temps fut pénible,
+d'autant qu'il fut marqué par deux tristes épisodes.</p>
+
+<p>Le commandant du <i>Bahama</i> s'appelait Milne; il quittait rarement le
+bord; mais, pour s'en dédommager, il y attirait assez souvent
+compagnie.</p>
+
+<p>Or cette compagnie, tant du côté des femmes que des hommes, se
+ressentait de la crapule des goûts de l'Amphitrion. Une fois, pendant
+une orgie, le feu avait pris dans les appartements du commandant; mais
+il avait été promptement éteint. Une seconde fois, le même accident
+eut lieu et l'incendie fit de rapides progrès. La fumée nous parvenait
+déjà dans la batterie et nous attaquait la respiration. Des
+vociférations affreuses partaient de tous les points du ponton; les
+figures prenaient l'expression du désespoir; les uns se blottissaient
+dans des coins; d'autres, à moitié nus, marchaient dans tous les sens,
+agitant des couteaux dont ils menaçaient ceux qu'ils rencontraient;
+<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> enfin c'était une confusion extrême. Nous nous bornâmes, les
+officiers de corsaires, Rousseau et moi, à faire respecter notre
+poste, et nous y parvînmes; mais nous étions fort inquiets. En effet,
+un peu plus longtemps et nos efforts auraient été inutiles; un vrai
+carnage allait commencer. Heureusement qu'on réussit à maîtriser le
+feu et que nous fûmes délivrés des massacres dont nous étions sur le
+point d'être les acteurs, les témoins ou les victimes. Nous ignorions
+toutefois d'autres dangers non moins grands que nous avions courus. Or
+nous apprîmes, après l'événement, que Milne était ivre et que, sous le
+prétexte que les prisonniers (pourtant renfermés dans leurs
+entreponts) pouvaient se révolter, il avait fait charger les armes de
+la troupe et qu'il lui avait ordonné de faire feu sur nous en évacuant
+les meurtrières, si le feu gagnait jusque-là. Cette conduite
+abominable ne fut seulement pas blâmée par le Gouvernement; le même
+homme demeura commandant du ponton!</p>
+
+<p>Vint ensuite une querelle d'intérieur qui ameuta presque tout le
+vaisseau. Mathieu, l'un des officiers de corsaires, tenait une petite
+boutique, qu'il avait mis tout son avoir à monter. Un soldat
+prisonnier, qui lui devait beaucoup voulait, néanmoins, obtenir encore
+du tabac à crédit. Mathieu refusa; le soldat insista, puis, d'une
+main, lui releva le menton et, de l'autre, prit du tabac. Un couteau
+de table était sur la boutique; Mathieu s'en saisit avec colère,
+frappa le soldat et, du coup, lui traversa le bras et le blessa au
+côté. Le sang coula abondamment; des cris tumultueux s'élevèrent, tels
+que «vengeance, vengeance contre les officiers», qui devinrent un mot
+de ralliement.</p>
+
+<p>La première chose que nous fîmes fut d'enfoncer la cloison de
+l'infirmerie pour faire échapper Mathieu, que l'infirmier conduisit
+aux Anglais, auxquels il raconta l'événement. Dans nos bagarres, les
+Anglais ne se hasardaient jamais parmi nous; cette fois, ils firent
+parler à travers les meurtrières; ils menacèrent de tirer, si l'on ne
+<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> dégageait pas notre poste, et tout se calma à peu près. Il
+avait fallu bien de l'énergie pour tenir aussi longtemps; mais enfin
+nous y étions parvenus sans de graves accidents.</p>
+
+<p>Mathieu était fort aimé, et nous voulions l'avoir de nouveau parmi
+nous; c'était impossible sans s'exposer à des rixes incessantes ou
+sans un compromis; ce fut à ce dernier parti que l'on s'arrêta. On
+nomma un tribunal composé d'amis des deux adversaires; j'en fus élu
+président. Alors au tragique succéda le burlesque. Les juges
+s'assirent sur le pont au-dessous des hamacs qui étaient suspendus,
+attendu que c'était le soir; les uns n'avaient que leur chemise;
+d'autres étaient seulement enveloppés de leur couverture; moi, j'avais
+ma chemise, mon bonnet de coton, un caleçon court et point de bas.
+L'un des juges tenait un morceau de chandelle allumé à la main, et le
+greffier écrivait sur une gamelle renversée entre ses genoux. Les
+débats seraient certainement comiques à rapporter; mais il suffit de
+savoir que le blessé fut grassement indemnisé en argent, en tabac, que
+les conditions furent ponctuellement remplies des deux parts et que,
+dès le lendemain, Mathieu revint parmi nous.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Au mois de mars 1808.&mdash;Troisième tentative d'évasion;
+ je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier,
+ aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son
+ pays.&mdash;La yole du radeau.&mdash;Pendant les tempêtes, la sentinelle du
+ radeau obligée de remonter sur le pont.&mdash;Je perce le ponton à la
+ hauteur des sabords et non pas à la flottaison, comme l'avaient
+ fait les Boulonnais.&mdash;Une nuit de gros temps, à deux heures du
+ matin, je me laisse glisser sur le radeau à l'aide d'une corde.
+ Rousseau, puis Peltier, me suivent.&mdash;L'officier de corsaire,
+ Dubreuil, glisse généreusement cinq guinées en or dans ma chemise
+ au moment où je quitte le ponton.&mdash;Nous nous emparons de la yole
+ et quittons le bord sans être aperçus des sentinelles.&mdash;Nous
+ abordons sur le rivage Nord de la rade et passons la journée dans
+ un champs de genêts.&mdash;La nuit suivante, nous nous remettons en
+ route. Rencontre d'un jeune paysan.&mdash;Peltier a la tête un peu
+ égarée.&mdash;En marche vers la Medway.&mdash;Grande charité de l'Anglais
+ Cole. Il nous reçoit dans sa maison et nous fait traverser la
+ rivière en bateau.&mdash;La grande route de Chatham à
+ Douvres.&mdash;Canterbury.&mdash;Nos provisions.&mdash;La mer.&mdash;La terre de
+ France à l'horizon.&mdash;Châteaux en Espagne. Douvres.&mdash;Depuis le
+ départ des Boulonnais, toutes les embarcations sont cadenassées
+ et dégarnies de mâts et d'avirons.&mdash;Exploration infructueuse sur
+ la côte.&mdash;À Folkestone, nous sommes reconnus.&mdash;Nous nous sauvons
+ chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous à
+ Canterbury.&mdash;Le lendemain soir, nous nous retrouvons.&mdash;En route
+ sur Odiham.&mdash;Cruelles souffrances endurées pendant nos
+ courses.&mdash;La soif.&mdash;Jeunes bouleaux entaillés par Rousseau.&mdash;Nous
+ atteignons Odiham un soir, à la nuit close, et nous sommes
+ accueillis par un Français nommé Ruby.&mdash;Repos pendant huit
+ jours.&mdash;Céré et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous
+ désirions.&mdash;Au moment où nous allions nous mettre en route, la
+ police nous arrête chez M. R....&mdash;En prison.&mdash;Le billet de
+ Sarah.&mdash;Tentative d'évasion.&mdash;Mis aux fers comme des
+ forçats.&mdash;Paroles du capitaine polonais Poplewski.&mdash;Soupçons qui
+ atteignent M. R...&mdash;Céré le provoque.&mdash;M. R... grièvement
+ blessé.&mdash;Nous quittons Odiham.&mdash;Je ne devais revoir ni Le
+ Forsoney ni Céré.&mdash;Histoire de Céré: Sa mort.&mdash;L'escorte qui nous
+ ramène au ponton.&mdash;Précautions prises pour nous empêcher de nous
+ échapper.&mdash;L'escorte de Georges III.&mdash;Projet de
+ supplique.&mdash;Quatre jours à Londres dans la prison dite de
+ Savoie.&mdash;Les déserteurs anglais.&mdash;Les onze cents coups de
+ schlague de l'un d'eux.&mdash;Fâcheuse compagnie.&mdash;Arrivée à Chatham,
+ le 1<sup>er</sup> mai 1808.&mdash;Magnifique journée de printemps.&mdash;<i>Le
+ Bahama</i>.&mdash;Les dix jours de black-hole.</p>
+
+<p>Le mois de mars 1808 était pourtant venu; c'est la saison <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
+des coups de vent, et c'est ce que j'avais attendu pour un nouveau
+projet d'évasion que j'avais conçu, et dans lequel je m'étais associé
+Rousseau et Peltier, autre aspirant qui vivait dans l'entrepont avec
+des matelots de son pays, mais qui, depuis quelque temps, se
+rapprochait de nous. C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans,
+rempli d'ardeur.</p>
+
+<p>Voici mon projet: Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau était
+obligée de monter à bord à cause des lames qui y déferlaient, et, tous
+les soirs, sur ce radeau, on hissait une yole qu'on y amarrait pour la
+nuit. Au lieu donc de percer le ponton à la flottaison, je le perçai à
+hauteur des sabords dans la direction du radeau, et j'attendis un gros
+temps, qui arriva comme à souhait.</p>
+
+<p>À deux heures du matin, qui était le moment où les sentinelles étaient
+le plus fatiguées, je sors du ponton, je me laisse glisser sur le
+radeau au moyen d'une corde, et je m'accroupis près de la yole,
+attendant Rousseau qui me suit et Peltier qui suit Rousseau.</p>
+
+<p>Nous coupons les amarres de la yole, nous la poussons à l'eau, nous
+nous y embarquons, nous nous allongeons dedans, et la laissons
+dériver. J'avais compté que la yole serait aperçue par quelque
+sentinelle; mais je pensais qu'on la supposerait enlevée par un coup
+de mer, et que, si on faisait courir après, ce serait sans
+précipitation; d'ailleurs, le soir, toutes les autres embarcations
+étaient hissées à bord et le temps de réveiller l'équipage, de mettre
+un canot à l'eau, était plus que suffisant pour nous donner l'avance
+nécessaire. Voilà, selon moi, ce qui était probable; mais nous fûmes
+encore plus favorisés, car nous passâmes sous les pieds de deux
+sentinelles des galeries, contre lesquelles une seule vague un peu
+malencontreuse aurait pu nous briser, et nous ne fûmes même pas
+découverts! tant les sentinelles s'étaient enveloppées de leurs
+manteaux, et s'occupaient à se préserver du froid ou du vent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Chacun de nous avait, autour du corps, une laize de calicot
+qu'il déploya avec ses bras en guise de voile, quand nous nous
+trouvâmes à une centaine de toises du <i>Bahama</i>; chacun de nous avait
+aussi une petite planche serrée contre la poitrine. Ces planches,
+percées d'un trou pour y passer les doigts et servir de poignée, nous
+tinrent lieu d'avirons ou de gouvernail. En un mot tout réussit
+parfaitement; nous dirigeâmes la yole vers le rivage nord de la rade;
+nous primes terre, grimpâmes la côte, trouvâmes un chemin, courûmes
+longtemps pour nous éloigner; et, au point du jour, nous nous cachâmes
+dans un champ de genêts, où nous passâmes la journée, mangeant les
+provisions que nous avions emportées du <i>Bahama</i>, et remerciant la
+Providence d'avoir récompensé notre audace. Un sentiment profond de
+reconnaissance ne me permet pas d'oublier qu'à l'instant où, le corps
+hors du ponton, j'allais en sortir ma tête avec laquelle je faisais un
+signe d'adieu, je vis venir à moi Dubreuil qui me dit, en ouvrant ma
+chemise et y glissant un papier: «C'est une lettre que tu feras
+parvenir à ma mère.» Généreux jeune homme! J'avais senti, à ce papier,
+un certain poids qui me décela une ruse touchante; il contenait
+réellement cinq guinées en or qui nous furent de la plus grande
+utilité, car nous étions loin d'être bien en fonds.</p>
+
+<p>Il avait plu une partie de la journée, aussi nous tardait-il de
+pouvoir marcher. À la nuit, nous prîmes notre point de départ, en nous
+dirigeant d'après le crépuscule. Une route se présenta à nous, nous y
+pénétrâmes. Arrivant à un détour, un jeune campagnard se trouva face à
+face de nous; il s'arrêta interdit; je lui demandai le chemin de
+Chatham: «N'y allez pas, répondit-il en tremblant, car le pont est
+gardé et vous seriez arrêtés.» Peltier, en ce moment, avait la tête un
+peu égarée; d'ailleurs, il comprenait peu l'anglais, de sorte qu'à ce
+mot «arrêtés», qui acheva de le bouleverser, il tira de son pantalon
+le morceau de fleure en forme de poignard dont chacun de nous était
+armé, et <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> il s'avança disant qu'il voulait tuer cet homme.
+Rousseau se jeta sur Peltier, moi je couvris l'Anglais de mon corps,
+et nous déclarâmes résolument à M. Peltier que nous désirions
+ardemment notre liberté, que nous nous défendrions bravement à
+l'occasion; que nous attaquerions même des hommes armés; mais que,
+s'il voulait procéder par l'assassinat, il n'avait qu'à se séparer de
+nous. Ces paroles le ramenèrent à la raison. L'Anglais comprit,
+cependant, la portée du péril qu'il avait couru, et, par remercîment,
+il nous dirigea vers un chemin de traverse qui devait nous conduire
+jusqu'à une espèce de village, où nous pourrions traverser la
+Medway<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a> sans être inquiétés.</p>
+
+<p>Nous suivîmes longtemps cette direction sans trouver le Medway. Il
+était très tard et nous étions très fatigués, lorsque, voyant une
+petite maison d'où sortaient quelques rayons de lumière, nous nous
+décidâmes à frapper à la porte, qui, sans aucune méfiance, fut ouverte
+par un paysan d'une quarantaine d'années, et ayant au moins six pieds.
+Je lui demandai l'hospitalité, lui disant franchement qui nous étions,
+ajoutant, pour la forme, que nous étions bien armés et que sa vie nous
+appartenait. Particulièrement dans les campagnes, l'Angleterre abonde
+en âmes généreuses pour lesquelles la charité est un devoir. «Je me
+nomme Cole», nous dit l'homme à qui nous nous adressions, «je sers
+Dieu; j'aime mon prochain; je puis vous être utile, comptez sur moi!»
+Il appela sa femme, sa fille, qui se levèrent (elles étaient dans la
+chambre au-dessus de celle où se passait la conversation), firent bon
+feu, préparèrent quelques mets, descendirent un matelas, et là deux de
+nous se reposèrent pendant que l'autre veillait, et alternativement.
+Cole souriait en voyant cette précaution prise contre lui; il aurait
+voulu que tous les trois satisfissent en même temps leur besoin de
+sommeil; mais il comprenait pourtant le motif qui nous <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>
+dirigeait. Une heure avant le jour, il prit un grand bâton, marcha en
+avant de nous, nous fit traverser la rivière dans un bateau et nous
+mit dans un chemin qui allait couper la grande route de Chatham à
+Douvres; nous le quittâmes, pénétrés de gratitude, mais ayant beaucoup
+de peine à lui faire accepter une guinée pour prix du feu, des vivres,
+du logement, du temps, qu'il nous avait si complaisamment donnés.</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre route de manière à n'entrer à Canterbury qu'à
+la brune. Cette ville était à peu près à moitié du chemin que nous
+avions à faire pour arriver à Douvres, et nous devions y prendre
+beaucoup de provisions. J'étais le moins jeune des trois, celui qui
+s'exprimait le mieux en anglais, qui avait les habits le plus à la
+mode du pays; c'était moi qui étais chargé des achats. Rousseau me
+rasait, me brossait, me grimait au besoin, blanchissait mes cols de
+chemise avec de la craie et disait mille bouffonneries; nous nous
+donnions, par précaution, plusieurs rendez-vous consécutifs, et puis
+j'allais à mes emplettes. Je fis plusieurs courses à Canterbury, qui
+est assez grand pour qu'un étranger excite peu de curiosité; et nous
+en partîmes bien pourvus, chacun avait sa bouteille, son rhum, ses
+vivres particuliers, car il fallait prévoir les séparations.</p>
+
+<p>Avant de nous remettre en route, nous fîmes un bon repas derrière une
+haie. Vers minuit, nous trouvâmes de la paille près d'une grange; nous
+nous y enfouîmes pour dormir sans être exposés au froid, et nous nous
+y trouvâmes si bien que, sans nous en apercevoir, le crépuscule
+paraissait lorsque nous en sortîmes. Nous marchâmes cependant
+jusqu'assez avant dans le jour; toutefois Peltier était si mal
+habillé, plusieurs voyageurs nous regardèrent avec tant d'affectation,
+le voisinage toujours croissant de la côte nous parut si dangereux à
+affronter ainsi que, profitant de la première occasion de nous cacher
+dans les champs, nous nous dérobâmes à tous les regards <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>
+pendant le reste du jour, mais après avoir renouvelé nos provisions
+dans un village que nous eûmes l'occasion de traverser.</p>
+
+<p>Le soir, nous reprîmes notre voyage, marchâmes toute la nuit,
+entrâmes, au lever du soleil, dans un bois et, bientôt après, nous
+eûmes devant nous le plus ravissant tableau qui pût charmer nos
+c&oelig;urs: la mer, à quelques milles, et, dans le lointain, la terre de
+France qui bornait l'horizon! Notre journée se passa à faire des
+plans, des projets, des châteaux en Espagne, et à nous délecter de
+l'enivrante perspective qui absorbait nos regards.</p>
+
+<p>Tout allait bien: le soir, nous entrâmes dans Douvres; nous nous
+assurâmes des endroits où nous pourrions trouver des embarcations,
+mais quand il fallut s'en emparer, nous rencontrions des gens qui se
+promenaient, qui passaient ou qui veillaient. Il fallut retourner dans
+notre bois; mais il pleuvait; les provisions diminuaient, et nous
+avions sommeil. Nous nous abritâmes du mieux que nous pûmes pour nous
+reposer. Enfin le soir vint; mais nous ne pouvions nous embarquer sans
+quelques vivres, et nous ne voulions pas nous risquer à en acheter à
+Douvres. Nous retournâmes donc jusqu'à un village où, le lendemain,
+nous en prîmes abondamment. Le soir, nous revînmes vers Douvres, que
+nous contournâmes, afin d'en visiter les anses avoisinantes. Là nous
+découvrîmes des embarcations, il est vrai; mais il paraît que, depuis
+le départ de nos trois Boulonnais, les ordres les plus stricts avaient
+été donnés pour qu'aucun bateau ne demeurât sur le rivage sans être
+enchaîné, cadenassé à terre et dégarni de ses mâts ou avirons. Ce fut
+pour nous le supplice de Tantale, car nous étions environnés de toutes
+les richesses que nos c&oelig;urs convoitaient, et elles se soustrayaient
+impitoyablement à notre usage.</p>
+
+<p>Voyageant avec les mêmes précautions, soumis à des privations de toute
+espèce, le courage nous donnait des <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> forces, nous faisait
+braver la faim, la soif, les veilles, les marches, les inquiétudes,
+les dangers, les fatigues; et nous allâmes ainsi de Douvres à
+Deal<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>, de Deal à Douvres, de Douvres à Folkestone; mais nous
+trouvâmes, partout, les mêmes obstacles. Enfin, en explorant ce
+dernier petit port, nous fûmes reconnus et poursuivis! «À Canterbury!»
+dis-je tout bas à ces messieurs. Aussitôt nous prîmes la fuite, chacun
+dans une direction différente, et nous la prîmes si bien que nous nous
+sauvâmes tous. Le lendemain soir, nous nous revîmes au rendez-vous; je
+retournai aux provisions qui furent copieuses; et, tout en nous
+restaurant, nous décidâmes qu'il fallait aller à Odiham; que nous nous
+y reposerions chez des Français; que nous y emprunterions de l'argent,
+car nous n'en avions presque plus; que nous y achèterions de bons
+vêtements, que nous reviendrions sur la côte quand nous présumerions
+que l'alarme actuelle serait calmée; que nous apporterions avec nous
+des limes pour couper les chaînes des embarcations, des scies ou
+autres outils pour abattre de petits arbres dont nous ferions des
+mâts, du calicot pour faire une voile, et qu'alors nous verrions bien
+si l'on pourrait encore nous empêcher de rendre nôtre un de ces
+bateaux, qui paraissaient si fort à notre convenance.</p>
+
+<p>Que nous avions souffert dans nos expéditions! Un jour, nous restâmes
+les vingt-quatre heures entières sans rien prendre. Jamais un toit ne
+nous voyait sous son abri. Il fallait dormir pendant le jour, dans les
+fossés, les bois où les haies; et, la nuit, il fallait veiller,
+chercher, marcher, nous exposer. Une fois, nous n'eûmes, pour apaiser
+une soif excessive que l'eau bourbeuse des ornières d'un chemin, ou
+celle renfermée dans les trous formés par les pieds des chevaux. Nous
+étions enfin, dans la saison <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> du vent, des grains, de la
+pluie, des brouillards, et encore du froid.</p>
+
+<p>Quel est donc cet âge, où l'on possède assez de forces physiques pour
+ne s'apercevoir qu'à peine de tant de rigueurs? Quelle est donc
+l'énergie de ce sentiment de la liberté, qui doue l'âme de tant de
+mépris pour ces rigueurs? Quel est, enfin, le bonheur de
+l'organisation de la jeunesse, pour trouver encore des paroles
+aimables dans ces cruelles positions, et pour oublier l'amertume de
+ces positions à la suite d'une lueur d'espérance, ou d'un instant
+d'adoucissement qui semble dissiper tant de soucis?</p>
+
+<p>Une fois, nous étions dans un taillis: «Faites-moi un boudoir», dis-je
+à Rousseau. Avec ses matériaux ordinaires, branches, feuilles sèches,
+mousse, pierres, joncs, genêts, morceaux d'écorce, tourbe, gazon, il
+construisit fort lestement une cabane vraiment charmante, où je
+m'étalai de mon long et dormis deux bonnes heures.</p>
+
+<p>Rousseau était allé à la découverte, et, depuis mon réveil, je
+l'attendais sans impatience, car il ne rapportait jamais ni proie, ni
+butin, ni nouvelles. J'avais attrapé une de ces petites bêtes qu'on
+appelle du Bon Dieu, et j'exerçais sa persévérance en la faisant
+monter, à l'infini, d'un doigt sur l'autre.&mdash;«Vous avez l'air bien
+heureux», me dit Rousseau, quand il revint.&mdash;«Il est vrai que, depuis
+longtemps, je ne m'étais autant amusé.»&mdash;«C'est bien de s'amuser; mais
+il faudrait que ce ne fût pas aux dépens de la liberté de cet animal;
+car, comme dit Sterne, le monde est assez grand pour vous deux.&mdash;«Vous
+avez raison, même sans le secours de Sterne, et je vais le laisser
+s'envoler; mais je détournais ainsi l'idée de la soif qui me dévore.»
+Rousseau me dit alors qu'il avait trouvé des sources magnifiques. Je
+me levai subitement, pris sa main et le suivis: il avait l'air d'un
+illuminé! Tout à coup il s'arrêta, et me montra un nombre infini de
+cataractes dont pas une, pourtant, ne frappait mes yeux. Je le croyais
+atteint de vertiges, et je m'en retournais, quand <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> il
+m'expliqua que j'étais entouré de jeunes bouleaux dont il avait
+entaillé l'écorce, et qu'à chacune des centaines d'incisions qu'il
+avait faites, je trouverais constamment deux ou trois gouttes d'eau
+potable. C'était vrai, je me désaltérai, et lui, nouveau Moïse, posant
+en inspiré, il donna l'essor à sa verve enthousiaste dont les élans
+étaient toujours fort divertissants.</p>
+
+<p>Quant à Peltier, en longeant le taillis, il avait vu un fossé bordant
+un champ où paissaient des moutons gardés par des bergers. Avec de la
+mousse, avec des cravates noires, Rousseau s'était imaginé l'avoir
+métamorphosé en loup, et Peltier attendait dans le fossé un instant
+favorable pour s'emparer d'un des membres du troupeau, dont il voulait
+d'abord boire le sang tout chaud, et ensuite nous préparer la chair,
+car nous avions tout ce qu'il fallait pour faire du feu; mais nous ne
+l'osions presque jamais, à cause de la fumée qui pouvait nous faire
+découvrir. Toutefois les bergers ne se séparèrent pas; leur troupeau
+se tint rallié; et notre loup en fut pour sa transformation. Je
+préférais les bouleaux de Rousseau et sa riante imagination.</p>
+
+<p>Nous traversâmes Canterbury; nous prîmes la route de Londres dont, le
+soir, nous aperçûmes les édifices, à deux lieues de distance. Depuis
+l'hospitalité reçue chez Cole, nous n'avions franchi le seuil d'aucune
+maison pour nous y arrêter. Voyant, alors, une taverne sur la gauche
+de la route, où était pour enseigne le portrait de l'amiral Bathurst,
+il nous prit fantaisie d'y entrer, d'autant que, paraissant très
+fréquentée, nous pensions qu'on ne s'y occuperait que de nous servir.
+Nous cédâmes à ce désir qui nous valut un repas que l'abri seul dont
+nous jouissions aurait suffi pour rendre excellent. Cette halte nous
+soutint jusque de l'autre côté de Londres, que nous franchîmes sans
+nous arrêter, au grand regret de mes compagnons; mais nous pensions
+que nous y reviendrions, la bourse bien garnie. Bientôt nous aperçûmes
+Honslow-Heath; c'est la petite <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> ville, près de laquelle
+Richardson prétend que sir Charles Grandisson croisa et arrêta la
+voiture où se trouvait Henriette Byron, traîtreusement enlevée par sir
+Hargrave Follexfren. Enfin, notre voyage continuant à être aussi
+heureux, nous atteignîmes Odiham, un soir, à la nuit close. Nous y
+fûmes accueillis chez un Français, nommé R..., qui occupait seul une
+de ces petites maisons situées à l'extrémité de la ville, bâties pour
+être louées aux Français; et nous prîmes celle-ci de préférence, parce
+qu'il aurait fallu traverser Odiham pour parvenir à celle où je
+m'étais réfugié lorsque je m'étais échappé des mains de mon garde
+quelque temps auparavant.</p>
+
+<p>Huit jours suffirent à peine pour remettre nos corps des fatigues que
+nous avions essuyées, pour guérir nos pieds qui étaient dans un état
+déplorable. Céré et Le Forsoney, seuls entre tous les Français, furent
+informés de notre présence; ils nous pourvurent de tout ce que nous
+désirions, et nous allions recommencer nos expéditions, lorsque nous
+fûmes arrêtés dans la maison de M. R..., qui avait été investie par la
+force armée. On nous enferma dans la prison de la ville. Le guichet
+était ouvert de midi à deux heures; les Français, les Anglais,
+venaient, à flots, nous visiter.</p>
+
+<p>Dans ce nombre, puis-je oublier la jeune Sarah qui, me tendant sa
+jolie main, laissa dans la mienne un billet où elle m'annonçait
+qu'elle savait que nous devions nous évader pendant la nuit, qu'elle
+se tiendrait à portée, et que, cette fois, elle ne me quitterait que
+lorsqu'elle m'aurait conduit en France!</p>
+
+<p>En effet nous avions des outils sur nous quand on nous arrêta, et nous
+ne fûmes pas fouillés; nous avions percé les murs de la prison; nous
+pouvions donc en gagner la cour pendant l'obscurité, et nos amis
+devaient, à minuit, nous jeter, par dessus le mur de clôture, une
+bonne échelle de corde. Tout cela fut exécuté; mais, à l'instant de
+mettre le pied à l'échelle, comme les courses <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> nocturnes des
+Français avaient excité l'attention de la police, des coups de fusil
+partirent, les portes s'ouvrirent, nous fûmes saisis, mis aux fers
+comme des forçats, et jetés dans un cachot d'où l'on ne nous laissait
+sortir que de midi à une heure pour prendre l'air dans une cour.
+Rousseau se promenait à grands pas dans cette cour, marchant comme
+s'il ne s'apercevait pas qu'il avait une grande chaîne qui suivait ses
+pieds avec un grand fracas; ses bras étaient croisés, ses yeux levés
+au ciel; il avait l'air de chercher des idées pour quelque grande
+composition poétique. Peltier, comme s'il avait été toute sa vie un
+habitant des bagnes, avait relevé sa chaîne, l'avait attachée à sa
+ceinture, et semblait ne pas même se douter qu'il fût aux fers. Pour
+moi, je restais assis sur la paille de ma prison, me cachant à
+moi-même, autant que je le pouvais, ces horribles chaînes, et
+cherchant, en lisant ou écrivant, à m'étourdir sur cette affreuse
+position dont, par anticipation, j'ai dit deux mots précédemment.</p>
+
+<p>Dans le nombre des prisonniers du cautionnement qui nous avaient fait
+leur visite, se trouvait un capitaine polonais, nommé Poplewski; ce
+bel et brave homme, avec son excellente figure, était venu me prier
+d'accepter une fort belle montre que je refusai, en lui montrant ce
+que je devais à l'obligeante amitié de Céré et Le Forsoney. Il en
+parut très mortifié, et il lui échappa de dire que si nous nous étions
+réfugiés chez lui, nous n'aurions pas été saisis. Le propos fut
+entendu et commenté; enfin, Poplewski, qui n'avait hésité à parler que
+parce qu'il n'avait que des doutes, fut amené à dire qu'étant allé
+chercher quelque argent chez l'agent, peu d'heures avant notre
+arrestation, il y avait rencontré M. R... qui, à sa vue inopinée,
+avait cherché à se cacher. Il n'en fallut pas davantage pour notre
+jeunesse, dont l'exaspération fut au comble. En bouillant créole, en
+ami irrité, Céré fut le premier à aller chercher M. R...,
+l'apostrophant si vivement qu'un duel en fut la suite immédiate. M.
+R... fut <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> grièvement blessé; mais, dès les premiers symptômes
+du mieux, l'agent le fit monter secrètement en voiture, et, sous un
+nom différent, l'envoya, dit-on, dans un cautionnement en Écosse.
+Depuis lors aucun de nous n'a pu retrouver sa trace; et, à tort ou à
+raison, il resta entaché dans le cautionnement, d'avoir, par intérêt
+ou par crainte d'être personnellement compromis, livré nos personnes à
+l'agent.</p>
+
+<p>Nous restâmes trois longs jours aux fers; des ordres de nous faire
+reconduire à Chatham arrivèrent alors, et, la nuit, six soldats et un
+sergent vinrent nous emmener sans que nous pussions prendre congé de
+nos amis. Hélas! j'en ai bien peu revu; je n'ai même jamais eu la
+douceur de me retrouver ni avec Céré ni avec Le Forsoney. Celui-ci fut
+licencié du service à sa rentrée en France, lorsque la paix fit opérer
+tant de réformes dans le personnel de la marine. Céré, par le crédit
+de sa famille, fut échangé, peu de temps après notre départ; il se
+rendit en France, fut nommé sous-lieutenant, alla se battre à côté de
+nos illustres guerriers, ne tarda pas à devenir lieutenant, se battit
+encore et fut blessé. «&mdash;Guérissez-vous, lui dit l'empereur, soyez
+capitaine, continuez, et vous irez loin!» «&mdash;Sire, lui avait répondu
+le noble jeune homme, je ne m'arrêterai qu'aux marches du trône.» Mais
+sa blessure était plus dangereuse qu'il ne le pensait, et elle
+l'enleva à sa famille, à ses amis, à sa patrie, qu'il aurait sans
+doute illustrée.</p>
+
+<p>Au départ de Céré, Le Forsoney lui avait remboursé ce qu'il m'avait
+prêté; bientôt, à mon tour, je pus en envoyer le montant à ce digne
+ami.</p>
+
+<p>Enfin Sarah se maria, par la suite, à l'un de nos prisonniers; elle a
+montré sa ravissante figure à Paris, en 1814; elle s'informa de moi;
+elle m'écrivit à Rochefort; mais j'étais à la mer; et quand, au retour
+de ma campagne, sa lettre me fut remise, elle était repartie pour
+l'Angleterre!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Excellents amis, fille dévouée, que votre attachement nous
+avait fait de bien! Comme il nous dédommagea de nos malheurs!</p>
+
+<p>Notre escorte prit un excellent moyen pour déjouer les ressources de
+notre esprit entreprenant. Nous marchions toujours au milieu d'eux.
+Leurs armes étaient chargées. Dans les auberges, ils ne nous
+quittaient pas. Un soldat couchait à la porte de notre chambre, un
+autre, près de la croisée. Le sergent se faisait remettre, tous les
+soirs, nos vêtements, nos chapeaux, nos souliers, qu'il enfermait sous
+clef. Lorsque l'un de nous allait aux lieux d'aisance, deux d'entre
+eux l'y accompagnaient; une fois, pourtant, un seul m'y conduisit, et
+simplement armé de sa baïonnette; aussitôt après, j'achetai une
+tabatière que je fis remplir de tabac, dans le dessein de lui jeter
+cette poudre aux yeux, s'il s'avisait, une autre fois, de me conduire
+sans son camarade, et je me serais alors facilement sauvé, car ces
+cabinets se trouvaient presque toujours dans le voisinage de quelque
+jardin; mais, comme l'a dit Paterculus, l'occasion, voilée de la tête
+aux pieds, marche à reculons, elle n'a de cheveux qu'une mèche qui
+s'échappe de son front à travers le voile: elle est donc difficile à
+reconnaître, difficile à saisir, et il ne faut pas la laisser
+s'échapper. Or elle ne repassa plus pour moi.</p>
+
+<p>Nous revînmes de nouveau à Londres, où nous changeâmes d'escorte;
+mais, avant d'y entrer, une garde brillante qui nous atteignit au
+galop annonça le passage de Georges III qui revenait de Windsor.
+L'idée nous vint de nous précipiter devant sa voiture, agitant un
+papier, comme pour demander grâce! Rousseau goûta beaucoup ce projet;
+mais je lui fis observer qu'on ne pouvait implorer Sa Majesté qu'à
+genoux, et cette démarche, qui paraissait assurer notre liberté et qui
+avait été saisie avec enthousiasme, fut fièrement repoussée avec
+indignation.</p>
+
+<p>Le désir que nous avions précédemment formé d'un petit séjour à
+Londres, lors de notre retour, se trouva réalisé, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> car on
+nous y laissa quatre jours, mais détenus, et dans la prison dite de
+Savoie où l'on renfermait les déserteurs de l'armée anglaise, et qui,
+lorsque Charles-Quint visita Londres, lui avait servi de palais. Des
+Français au milieu de déserteurs anglais; quelle fête pour ceux-ci! La
+réception fut cordiale; ils nous prodiguèrent soins, sympathie; ils
+burent à notre santé, beaucoup plus, même, que nous le voulions. Ils
+se promettaient de déserter de nouveau, se proposaient de nous revoir
+en France, et en juraient par les cicatrices de coups de schlague, ou
+de fouet, dont leurs corps étaient sillonnés pour délit de désertion!
+Un d'entre eux en avait déjà reçus onze cents, et il en attendait
+trois cents autres, le jour de notre départ. Malgré tant de marques
+d'affection, nous nous trouvions là en très mauvaise compagnie; aussi
+les quittâmes-nous avec plus de plaisir que nous ne leur en
+témoignions.</p>
+
+<p>Rien de particulier jusqu'à Chatham où nous arrivâmes, le 1<sup>er</sup> mai
+1808, par un soleil magnifique levé, comme tout exprès, pour nous
+faire envisager notre prison avec plus de douleur! C'était le seul
+jour vraiment beau que l'on eût eu de l'année en ce pays; nous
+remarquâmes, toutefois, que, quoique assez au sud de l'Angleterre, les
+buissons d'aubépine avaient à peine de bourgeons. C'était néanmoins
+bien séduisant pour nous, qui pensions au black-hole qui nous
+attendait, et où, effectivement, nous fûmes ensevelis pendant dix
+jours, mais sans outils pour faire des excursions dans la cale, car on
+nous les avait retirés avant de nous mettre aux fers, à Odiham.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Exaspération des prisonniers du <i>Bahama</i>.&mdash;Réduits à
+ la demi-ration après notre évasion.&mdash;Projet de révolte.&mdash;Disputes
+ et querelles.&mdash;Luttes de Rousseau contre un gigantesque
+ Flamand.&mdash;Les prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du
+ mauvais temps.&mdash;Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent
+ qu'ils ne descendront pas du parc avant de l'avoir reçu.&mdash;Milne
+ appelle du renfort.&mdash;Il ordonne de faire feu; mais le jeune
+ officier des troupes de Marine, qui commande le détachement,
+ empêche ses soldats de tirer.&mdash;Je monte sur le pont en
+ parlementaire.&mdash;Je n'obtiens rien.&mdash;Stratagème dont je
+ m'avise.&mdash;À partir de ce jour, les esprits commencent à se
+ calmer.&mdash;Nouvelles tentatives d'évasion.&mdash;Milne emploie des
+ moyens usités dans les bagnes.&mdash;Ses espions.&mdash;Nouvelle agitation
+ à bord.&mdash;Audacieuse évasion de Rousseau.&mdash;Il se jette à l'eau en
+ plein jour en se couvrant la tête d'une manne.&mdash;Il est ramené sur
+ <i>le Bahama</i>.&mdash;Tout espoir de nous échapper se dissipe.&mdash;La
+ population du ponton.&mdash;Sa division en classes: les Raffalés, les
+ Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.&mdash;Subdivision des Raffalés,
+ les Manteaux impériaux.&mdash;Le jeu.&mdash;Rations perdues six mois
+ d'avance.&mdash;Extrême rigueur des créanciers.&mdash;Révoltes périodiques
+ des débiteurs.&mdash;Abolition des dettes par le peuple
+ souverain.&mdash;Nos distractions.&mdash;Ouvrages en paille et en
+ menuiserie.&mdash;Le bois de cèdre du <i>Bahama</i>.&mdash;Ma boîte à
+ rasoirs.&mdash;Je me remets à l'étude de la flûte.&mdash;Les projets de
+ Rousseau.&mdash;La civilisation des Iroquois.&mdash;Charmante causerie de
+ Rousseau, les bras appuyés sur le bord de mon hamac.&mdash;Je lui
+ propose de commencer par civiliser le ponton.&mdash;Nous donnons des
+ leçons de français, de dessin, de mathématiques et
+ d'anglais.&mdash;J'étudie à fond la grammaire anglaise.&mdash;<i>Le Bahama</i>
+ change de physionomie.&mdash;Conversions miraculeuses; le goût de
+ l'étude se propage.&mdash;Le bon sauvage Dubreuil.&mdash;Sa passion pour le
+ tabac.&mdash;La fumée par les yeux.&mdash;En juin 1808, après vingt mois de
+ séjour au ponton, je reçois une lettre de M. de Bonnefoux par les
+ soins de l'ambassadeur des États-Unis.&mdash;Cet ambassadeur, qui
+ avait été reçu à Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du
+ Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.&mdash;Je quitte le
+ ponton et me sépare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil
+ et de mes autres compagnons d'infortune.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes le ponton dans un grand état d'exaspération. Notre
+évasion avait excité l'irascibilité du commandant Milne, qui ne
+traitait plus les prisonniers qu'avec une sauvage dureté. D'abord il
+entreprit de trouver leurs <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> outils; mais ses recherches ne
+l'ayant pas conduit à leur découverte, il réduisit à moitié leur
+ration, déjà si exiguë et il finit par obtenir la restitution de ces
+instruments de désertion en plaçant nos camarades dans la cruelle
+alternative, ou de les rendre ou de souffrir éternellement de la faim.
+Les autres ordres que ce monstre à face humaine avait donnés sur la
+police intérieure étaient empreints du même cachet. Aussi n'y avait-il
+qu'un cri dans le ponton, celui de révolte; qu'une pensée, celle de
+massacrer les Anglais qui nous gardaient!... et puis, sauve qui peut!</p>
+
+<p>Nous nous associâmes, Rousseau et moi, avec ardeur, à ces plans de
+vengeance. Le complot fut promptement organisé, et le succès en
+semblait assuré; mais, quand nous approchâmes du moment de
+l'exécution, nous ne comptâmes plus, excepté dans les audacieux
+Corsairiens, que de tièdes coopérateurs; et, en effet, enlever le
+ponton ou s'en rendre maîtres: facile! Exterminer la garnison: facile!
+Mais sauve qui peut!... restreint à un fort petit nombre d'entre nous,
+car, quelle que fût l'heure de l'entreprise, les autres pontons
+devaient en avoir connaissance et envoyer du secours! Admettons même
+qu'il n'en fût rien, qui gagnait la terre après ce coup de main? Deux
+cents prisonniers tout au plus que pouvaient contenir les canots du
+<i>Bahama</i>! et qui aurait ramené ces embarcations, pour venir chercher
+les six cents restants, dans trois autres voyages consécutifs? Quels
+eussent été les deux cents premiers? Sur ce chiffre, combien n'y en
+aurait-il pas eu sans argent, sans vêtements convenables, sans
+connaissance de la langue anglaise? Enfin pouvait-on se faire illusion
+sur l'activité des recherches, la rigueur des lois du pays, la
+probabilité des représailles, et, au bout de tout cela, on était bien
+forcé de voir l'échafaud, l'échafaud menaçant et ignominieux qui nous
+attendait. Ces considérations finirent par prévaloir; on abandonna ce
+projet de colère; mais les c&oelig;urs restèrent ulcérés, et Milne, qui
+en eut quelque connaissance, redoubla d'implacabilité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> L'aigreur qui avait gagné nos caractères se manifestait à
+tout moment. L'on ne voyait à bord que disputes, menaces, querelles,
+duels ou combats: dans un de ceux-ci, Rousseau se mesurant contre un
+colossal Flamand qui l'avait défié à la lutte, s'élança sur ce géant,
+et faisant l'effet d'une formidable catapulte, le frappa de la tête
+contre le creux de l'estomac, le renversa dans le sang qu'il lui fit
+vomir, appuya sur lui son genou victorieux, le tint d'une main par les
+cheveux, et l'autre levée, prête à l'assommer s'il avait fait signe de
+résistance, il représentait le bel Hercule de Bosio que je n'ai jamais
+pu voir, aux Tuileries, sans me rappeler la pose sublime de mon
+robuste ami.</p>
+
+<p>Mais une scène plus terrible éclata à cette époque: un très mauvais
+temps avait empêché de porter les vivres qui, journellement, nous
+venaient de terre. Il n'y avait que du biscuit à bord: on nous en
+donna. Les prisonniers réclamèrent ce qui leur était dû, et
+déclarèrent qu'à la nuit ils ne descendraient pas du parc, s'ils ne
+l'avaient pas reçu. Milne appela main-forte des autres pontons, les
+soldats se rangèrent en armes sur le pont, et autour du parc qu'ils
+dominaient. L'heure de descendre sonna, Milne nous fit sommer
+d'évacuer le parc; personne n'obéit. «Feu!» cria-t-il. Mais un jeune
+officier d'infanterie de marine, qui était le chef direct de la
+troupe, ne répéta pas cet ordre que Milne répéta avec rage, et qui
+pourtant ne fût pas donné par l'officier. Honneur à tant d'humanité!
+cet admirable jeune homme, recommandant bien à ses soldats de ne pas
+tirer sans son commandement exprès, se pencha alors vers nous et il
+prononça quelques paroles dont on pouvait deviner la bienveillance par
+ses gestes, mais elles furent couvertes par les cris: «Égorgez-nous!»
+M'apercevant cependant, que la noble conduite de l'officier avait
+produit quelque impression, trouvant d'ailleurs moins d'énergie dans
+les derniers cris des prisonniers, je montai sur un banc. Agitant
+alors <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> la main comme pour réclamer le silence, je parvins à
+l'obtenir et, prétextant qu'il pouvait y avoir quelque malentendu, je
+demandai l'assentiment pour aller m'en expliquer avec Milne, ce que
+Français et Anglais acceptèrent.</p>
+
+<p>Je montai, alors, sur le pont; toutefois je ne pus rien gagner en
+demandant de la modération, et je m'acheminai vers le parc pour
+rejoindre mes compagnons d'infortune. Le jeune officier, à la figure
+douce et blonde, voulut me retenir en alléguant le carnage qui allait
+avoir lieu. «Et mon honneur?» lui dis-je, en me dégageant de sa main
+pour continuer ma route; mais, à peine atteignais-je la porte de
+l'échelle, qu'une lueur nouvelle frappa mon esprit, et je revins sur
+mes pas.</p>
+
+<p>Dans les grandes crises, s'il est, parfois, un moment unique où la
+voix de la conciliation peut se faire entendre, et si j'avais été
+assez heureux pour pouvoir me faire écouter dans le parc, au milieu de
+l'agitation générale, il en est un, aussi, où, souvent, on réussit en
+frappant plus fort. Ce moyen opposé, je résolus de le tenter sur les
+Anglais, et je revins vers Milne dont la figure était vraiment, alors,
+celle d'un tigre: il en avait la gueule écumante, les yeux enflammés,
+la voix rugissante, la démarche tortueuse: «Eh bien», lui dis-je,
+«faites feu, puisque vous le voulez, mais c'est votre arrêt de mort!
+vous ne connaissez pas les Français, je le vois bien! Sachez donc que
+ces huit cents hommes qui sont sous vos yeux et dont la moitié
+ressemble à des squelettes, vont s'animer à l'odeur de la poudre; vous
+allez en faire des lions que rien n'arrêtera; ils monteront sur les
+cadavres, le parc sera franchi, le pont sera envahi; les soldats
+seront massacrés: il en arrivera ce qui pourra, mais vous, oui, vous,
+ils vous chercheront à plaisir et vous déchireront en pièces.» Milne
+fut terrifié; il me demanda ce qu'il fallait qu'il fît. «Rien», lui
+répondis-je, «gardez vos soldats, fiez-vous-en à leur chef et
+contentez-vous de nous surveiller. Deux heures ne seront pas
+écoulées, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> croyez-moi, que le malaise, la fraîcheur de la
+nuit, la fatigue, le sommeil, l'ennui s'empareront des prisonniers.
+D'eux-mêmes, alors, ils se décideront à descendre, pourvu qu'ils ne
+croient pas y être forcés: ils s'en vanteront, peut-être; vous ferez
+semblant de ne pas entendre; vous éviterez ainsi l'effusion du sang
+par un petit sacrifice d'amour-propre; et, demain, il n'y paraîtra
+plus!» L'officier fut de mon avis, Milne résista quelque temps; enfin
+il céda à la raison, et peut-être à la crainte. Je redescendis, alors;
+je dis aux prisonniers qu'on reconnaissait que nous étions dans notre
+droit, qu'on nous laissait la faculté de rester dans le parc; et je
+n'avais pas fini de parler que cinq ou six quolibets furent lancés
+contre les Anglais; mais la moitié d'entre nous étaient déjà en train
+de descendre, et la seconde ne tarda pas à suivre la première. Ainsi
+finit ce terrible complot, cet épisode orageux; mais si jamais j'ai
+cru au dernier de mes jours, ce fut, certes, celui dont je viens
+d'esquisser les événements.</p>
+
+<p>Par une conséquence ordinaire, à partir de ce moment, où nous sortions
+d'un état violent poussé jusqu'à ses dernières limites, les esprits se
+calmèrent visiblement et, bientôt, nous nous remîmes à soudoyer nos
+gardes, à nous procurer de nouveaux outils, et à faire encore des
+trous à ce malheureux ponton.</p>
+
+<p>Le premier ne fut pas heureux; les Anglais le découvrirent lorsqu'il
+était seulement à moitié fait. Celui-ci avait été percé dans le bois;
+le second fut pratiqué dans les grilles qui barraient les sabords, et
+dont nous entreprîmes de scier une partie suffisante pour passer le
+corps, mais il fut encore découvert. Ces deux trous appartenaient à
+Rousseau et à moi. Deux autres dans les flancs du navire et pour
+d'autres prisonniers eurent le même sort; mais nos geôliers y mirent
+si peu de cérémonie, ils allèrent si droit au but, que nous ne pûmes
+plus douter que Milne n'avait pas rougi d'employer un moyen qui
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> n'est usité que dans les bagnes, et qu'il payait un espion
+parmi nous. Ainsi, nous étions odieusement trahis! Il éclata un
+nouveau cri de vengeance à bord; les têtes se montèrent de nouveau,
+les soupçons, les menaces les plus foudroyantes se portèrent tantôt
+sur l'un, tantôt sur l'autre, mais, comme il devait y avoir beaucoup
+d'injustice dans ces soupçons, il fallut s'attacher à calmer ces
+premiers mouvements, il fallut surtout ne plus faire de trous
+puisqu'ils étaient inutiles et que c'eût été renouveler la
+fermentation générale. On vit, alors, Milne sourire, parfois, avec une
+joie cruelle en nous regardant dans le parc, et disant qu'il était
+certain que plus un prisonnier ne sortirait du <i>Bahama</i>, et qu'il
+voulait être damné s'il était trompé.</p>
+
+<p>Toutefois, sa joie fut courte: je me promenais, un jour, avec Rousseau
+sur le gaillard d'avant; nous regardions du côté de la poulaine où il
+vit une espèce de corbeille de bord appelée manne; tout à coup, il me
+dit qu'il allait en bas pour chercher un bout de corde, et un
+bilboquet, ce qu'il fit en effet. Il me pria alors d'occuper, en
+jouant au bilboquet, l'attention de la sentinelle qui, dans sa
+guérite, s'était mise à l'abri d'une petite pluie. J'y réussis; lui,
+pendant ce temps s'était coiffé de la manne jusqu'aux épaules, l'avait
+bien attachée, après y avoir, en outre, logé ses vêtements dont il
+s'était dépouillé; il s'était ensuite laissé glisser dans l'eau, et,
+en plein jour, nageant debout, passant même sous la galerie de Milne,
+il s'était confié au courant qui l'entraîna assez rapidement vers la
+Tamise: je le perdis de vue après une heure d'intervalle, et je le
+crus sauvé. Mais, ô malheur! Un canot qui revenait de Londres à
+Sheerness passa si près de lui au moment où il allait prendre terre,
+que les avirons heurtèrent la manne, la couchèrent, et alors parut à
+leurs yeux l'infortuné fugitif qui fut ramené à bord, et que l'affreux
+Milne, rugissant comme il n'avait jamais rugi, fit renfermer dans le
+black-hole sans lui donner le temps ni de se reposer, ni <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de
+se sécher. Je demandai à partager son cachot, alléguant que j'avais
+coopéré à l'évasion et que, s'il y avait eu deux mannes j'aurais été
+de la partie avec Rousseau; mais Milne ne comprenait pas ce langage;
+il crut, en refusant ma demande, punir avec aggravation celui que
+chacun ne regardait plus qu'avec un sentiment de chaleureuse
+admiration, et sa réponse fut encore un long rugissement.</p>
+
+<p>Après la fatale reprise de Rousseau, nous fûmes tellement resserrés,
+tellement espionnés que tout espoir de nous échapper se dissipa, et
+que nous pûmes voir à nu l'horreur d'une position, adoucie jusque-là,
+par quelques chances de liberté. Jusqu'à présent, je n'ai parlé du
+ponton qu'en homme qui n'en ressentait pas l'odieux malaise, tant nos
+idées se concentraient sur notre évasion! Mais le désenchantement
+était venu et force fut bien de voir où nous étions.</p>
+
+<p>Les pontons, ce séjour d'étroite détention, était aussi celui d'une
+liberté illimitée, ou plutôt d'une licence sans frein, car il
+n'existait ni crainte, ni retenue, ni amour-propre dans la classe qui
+n'avait pas été dotée des bienfaits de quelque éducation. On y voyait
+donc régner insolemment l'immoralité la plus perverse, les outrages
+les plus honteux à la pudeur, les actes les plus dégoûtants, le
+cynisme le plus effronté, et dans ce lieu de misère générale, une
+misère plus grande encore que tout ce qu'on peut imaginer.</p>
+
+<p>La population s'y divisait en trois classes: Les Raffalés, les
+Messieurs ou Bourgeois, les Officiers. Les Raffalés qu'on appelait
+aussi le Peuple souverain était une formidable agrégation des plus
+mauvais sujets; leur rendez-vous habituel était l'entrepont. Les
+marins ou soldats qui avaient conservé quelque chose de la dignité
+humaine, composaient les Bourgeois qui, avec les Officiers des
+corsaires ou des navires marchands, logeaient dans la première
+batterie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Parmi les Raffalés, se trouvait une subdivision plus abrutie
+encore ou plus malheureuse, à laquelle on donnait le nom de Manteaux
+Impériaux. Ceux-ci étaient réduits à ne plus posséder au monde que
+leur couverture qu'ils appelaient Manteau, et comme elle était
+couverte de milliers de poux, on avait irrespectueusement imaginé que
+c'était la représentation des abeilles du manteau de cérémonie de
+l'Empereur, et de là le nom de Manteau Impérial. Ces infortunés ne
+mangeaient rien, tant que la clarté du jour durait; seulement, le
+soir, ils se répandaient de tous côtés sous les hamacs, marchant à
+quatre pattes, et cherchant, pour les dévorer, des pelures de pomme de
+terre, des croûtes de pain, des os ou autres débris qu'ils pouvaient
+trouver dans les coins ou au milieu des tas d'ordures de la batterie.
+Leur coucher n'était pas plus somptueux; ils s'étendaient sur le dos
+et sur le plancher du pont, côte à côte, avec leur fidèle et unique
+couverture. Quand minuit sonnait, l'un d'eux commandait: «Par le flanc
+droit!» ils se mettaient alors sur le côté droit, en emboîtant leurs
+genoux dans le dessous des jarrets de leurs voisins; et à trois heures
+du matin, au commandement de «Pare à virer!» ils changeaient de côté
+et se plaçaient sur le flanc gauche.</p>
+
+<p>Ils avaient, cependant, leur ration, leur hamac, leurs vêtements, tout
+comme les autres; mais le jeu les réduisait à s'en déposséder aussitôt
+qu'ils les avaient reçus; et quel jeu! Au plus fort numéro avec deux
+ou plusieurs dés! Ainsi, d'abord, ils perdaient tout ce qu'ils avaient
+en propre; ensuite leurs habits et leurs vivres, pour un, deux, huit
+jours et jusqu'à six mois en avance. Les gagnants se faisaient
+impitoyablement payer dès la réception, et s'ils ne se servaient pas,
+pour eux-mêmes, soit de la ration, soit des vêtements, ils vendaient
+pour deux sous, à d'autres prisonniers, ce qui réellement en valait
+vingt.</p>
+
+<p>Les vaincus commençaient par se soumettre, mais lorsque au bout de
+quelques mois ils se trouvaient en <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> majorité, ils
+s'insurgeaient, se choisissaient un chef qu'ils décoraient de deux
+fauberts ou balais de petits cordages, en guise d'épaulettes;
+nommaient un tambour auquel ils donnaient un accoutrement fantastique,
+une gamelle en bois pour caisse, et ils parcouraient le ponton,
+proclamant avec une joie infernale que le Peuple Souverain reprenait
+ses droits, qu'il décrétait l'abolition des dettes, que l'égalité
+était sa devise et que... malheur à qui appellerait de cette décision!
+Il fallait alors se mettre en garde contre cette brutale boutade, mais
+dès le lendemain, les dés reprenaient leurs droits; il se formait un
+nouveau noyau de Manteaux Impériaux composé des moins heureux ou des
+plus maladroits, et, tout au plus, il n'y avait qu'un déplacement de
+personnes, car le fonds des choses restait le même; et, après une
+nouvelle révolution de temps, arrivait une autre explosion de
+démonstrations soi-disant républicaines! Qui reconnaîtrait dans ces
+tableaux, cette orgueilleuse espèce humaine dont on a dit:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add6em">.....C&oelig;lumque tueri</span><br>
+ Jussit et erectos ad sidera tollere vultus.</p>
+
+<p>Malgré le juste effroi que nous causaient, de temps à autre, les
+Manteaux Impériaux, les Raffalés et le Peuple Souverain, nous savions,
+cependant, qu'ils craignaient la police anglaise en cas de tentative
+de meurtre ou de meurtre même, et ce que nous redoutions d'eux,
+réellement, à part leur ignoble aspect, était la quantité de poux de
+corps qu'ils mettaient en circulation parmi nous, et dont nul n'était
+exempt. Au bout de huit jours un pantalon en avait des nichées
+indestructibles; ils pleuvaient en quelque sorte sur nous. En adoptant
+des caleçons que je faisais laver à l'eau bouillante, j'étais parvenu
+à en avoir moins qu'auparavant, mais il était à peine suffisant d'en
+changer deux fois par semaine.</p>
+
+<p>Voilà pourtant à quoi nous étions réduits, et nos seules <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>
+distractions étaient, dans notre coin particulier, une partie de
+reversis, le soir; puis force pipes de tabac qui achevaient de
+désorganiser nos poitrines, et certains travaux comme ouvrages en
+paille ou en menuiserie. <i>Le Bahama</i> était un vaisseau construit en
+bois de cèdre et pris sur les Espagnols: le bois sorti de nos trous
+servait à divers de ces ouvrages; et tout l'intérieur du nécessaire de
+toilette que j'avais dès ce temps-là, et que j'ai encore, fut alors
+mis à neuf avec le bois du trou par lequel Rousseau, Peltier et moi,
+nous nous étions évadés. Tous les jours, je me sers de mes rasoirs,
+et, en ouvrant la boîte où ils sont renfermés, je frisonne
+involontairement quelquefois, en me reportant à ces temps d'un
+détestable souvenir! Je tiens à ce meuble cependant, parce que,
+lorsqu'il m'arrive quelque événement fâcheux, il me dit, aussi, que
+j'ai vu des jours plus malheureux encore, et c'est une sorte de
+consolation.</p>
+
+<p>Je cherchai à me remettre à ma flûte, mais les sons ne sortaient pas;
+les doigts se refusaient à l'exécution. J'y mis pourtant de
+l'insistance; peu à peu, j'en fis mon occupation chérie, et l'étude
+revint ensuite qui, seule, pouvait efficacement soutenir mon moral.</p>
+
+<p>Rousseau eut beaucoup plus de peine à prendre son parti. D'abord, ne
+pas agir pour sa liberté, pour lui ce n'était pas vivre, mais comme il
+avait une excessive exaltation, il finit par trouver une idée à
+laquelle il s'attacha exclusivement, et, s'adonnant à ses nouveaux
+projets avec sa chaleur accoutumée, il parut soulagé. Il songeait à la
+civilisation des Iroquois, chez lesquels un jour, il projetait d'aller
+s'établir, et il s'en occupait avec tant de bonne foi qu'il acheva
+tout son plan, et qu'il nous débitait à cet égard mille folies fort
+divertissantes, mêlées de beaucoup d'esprit et, parfois d'un grand
+sens.</p>
+
+<p>Un jour qu'il s'était levé de très bonne heure, il vint me présenter
+quelques difficultés d'exécution qui avaient troublé son sommeil. Ses
+deux bras étaient appuyés sur <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> le bord de mon hamac, et là,
+avec une amabilité charmante, il m'entretenait de ses rêves. Il était
+surtout fort embarrassé de la place qu'il me donnerait dans ses États.
+Nous devisions sur ce sujet, car je caressais sa chimère puisque cela
+lui faisait du bien, lorsque je vins à lui demander si, pour s'exercer
+à la science de la civilisation, il ne pourrait pas commencer par
+s'essayer à civiliser le ponton. À ces mots, il me regarda comme s'il
+eût été pétrifié, il me serra dans ses bras, m'engageant à m'associer
+à cette &oelig;uvre, ce à quoi je consentis volontiers, et, dès lors,
+tournant toutes les facultés de son esprit vers ce nouveau but, il me
+proposa de procéder par l'instruction élémentaire, et de chercher,
+sans relâche, à la répandre dans les masses. Cette entreprise eut pour
+nous un avantage bien grand auquel nous n'avions pas pensé, car ayant
+ainsi l'occasion de donner des leçons de français, de dessin, de
+mathématiques et d'anglais, à quelques prisonniers assez bien en fonds
+pour en obtenir une rétribution, nous eûmes un peu de bière et de
+fromage à ajouter à notre simple ration, quand l'envoi des sommes que
+nous avions à recevoir de France tardait un peu; et lorsqu'elles nous
+parvenaient, nous faisions tourner ces rétributions au bien-être des
+plus malheureux du ponton. C'est encore à cette circonstance que je
+dois d'avoir pénétré aussi avant que je le fis, dans les difficultés
+de la langue du pays et d'avoir composé la <i>Grammaire anglaise</i> qui,
+ensuite, a été imprimée.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, <i>le Bahama</i> changea visiblement de physionomie; nous
+fîmes des conversions miraculeuses; là, comme il était arrivé à bord
+de <i>la Belle-Poule</i> on vit le goût de l'étude se propager, se
+populariser, s'enraciner, changer les caractères, épurer les esprits,
+et procurer une sorte de bonheur.</p>
+
+<p>Dubreuil même, le bon et sauvage Dubreuil, qui ne connaissait que sa
+pipe, fut aussi de nos disciples: avec ses m&oelig;urs flibustières, ce
+corsairien était un homme qui <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> avait quelquefois des saillies
+étonnantes. Je lui disais même, une fois, à ce sujet, qu'il ne lui
+manquait qu'un peu de politesse pour être partout d'un commerce fort
+agréable; il me demanda alors ce que c'était que la politesse. Voulant
+un peu l'embarrasser, je lui répondis par ces vers de Voltaire:</p>
+
+<p class="poem10">
+ La politesse est à l'esprit,<br>
+ Ce que la grâce est au visage;<br>
+ De la bonté du c&oelig;ur elle est la douce image.<br>
+ &mdash;Et c'est la bonté qu'on chérit.</p>
+
+<p>Dubreuil me répondit: «Va-t-en dire à celui qui parle ainsi qu'il est
+un sot: Sa grâce du visage, ce sont des grimaces; d'ailleurs, moi, je
+veux qu'on m'aime pour ma bonté et non pas pour la <i>douce image</i> de ma
+bonté!» puis il répéta plus de vingt fois: la <i>douce image</i> et
+toujours, par la suite, quand quelque chose lui paraissait peu
+sincère, il disait: c'est de la <i>douce image</i>.</p>
+
+<p>Ce pauvre Dubreuil, il avait eu un bien grand chagrin, celui d'arriver
+à ne pas posséder un seul sou, et de ne plus avoir rien à vendre pour
+acheter du tabac. Nous n'étions pas plus en fonds que lui pour le
+moment, car nous n'en étions pas encore à nos leçons et nous ne
+pouvions, Rousseau ni moi, lui procurer les moyens d'en avoir. Je crus
+qu'il en deviendrait fou; il essayait quelquefois de se casser la tête
+contre la muraille du vaisseau; il en fut enfin si malheureux, tant il
+est funeste d'avoir des habitudes aussi enracinées qu'une sombre
+mélancolie s'empara de lui et menaça sa vie. Enfin, je trouvai quelque
+argent à emprunter, nous lui fîmes, à grand peine, accepter sa
+provision quotidienne et il reprit sa bonne humeur accoutumée.</p>
+
+<p>La manière dont il me remercia mérite d'être citée: Il voulait,
+dit-il, m'enseigner, en fumant, à faire sortir la fumée par les yeux.
+Peu m'importait assurément, mais <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> je crus devoir me prêter à
+cette marque singulière de gratitude. Il me pria alors, de bien
+observer les grimaces qu'il serait obligé de faire en activant sa
+pipe; et quand il frapperait du pied de lui presser la poitrine avec
+le plat de la main pour donner plus de force à ses poumons. Je suivis
+ponctuellement ses instructions; lorsque ma main fut à l'endroit
+indiqué, il baissa sur mes doigts sa pipe qui était brûlante et me fit
+jeter un cri. En relevant le bras, je cassai sa maudite pipe entre ses
+dents, puis des deux mains je le pris par le cou, mais il riait si
+fort, il avait une si bonne figure que je le laissai aller. «Vois, me
+dit-il, comme tu es ingrat; tu devrais me payer pour t'avoir appris un
+si joli tour de société; eh bien, c'est moi qui veux payer, et au
+premier argent que je recevrai, c'est moi qui me charge du règlement.»
+Il tint, ma foi, bien parole quelque temps après.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes ainsi au mois de juin 1809, et il y avait vingt mois
+que j'étais au ponton lorsque je reçus une lettre de M. de Bonnefoux
+qui me parvint par les soins d'un ambassadeur des États-Unis,
+accueilli par lui à Boulogne, accomplissant une mission d'abord à
+Paris, ensuite à Londres. En reconnaissance des politesses ou des bons
+offices de M. de Bonnefoux, il lui avait promis de me faire remettre
+au cautionnement, et effectivement, le lendemain, les portes du ponton
+me furent ouvertes! Trop de larmes de joie, trop de délire, trop de
+regrets, en même temps vinrent se mêler à cette inespérée nouvelle
+pour que j'essaie de les décrire! Craignant, toutefois, que je ne me
+chargeasse de lettres de la part de prisonniers on ne me donna que
+cinq minutes pour faire mes apprêts, et, je puis le dire avec
+sincérité, mon c&oelig;ur saigna de douleur, mes larmes coulèrent avec
+abondance en me séparant de Rousseau, de Dubreuil, de mes compagnons
+d'infortune, de mes élèves, et en m'arrachant à leurs embrassements, à
+leurs pleurs, à leurs manifestations d'amitié.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Le cautionnement de Lichfield.&mdash;La patrie de Samuel
+ Johnson.&mdash;Agréable séjour.&mdash;Tentatives infructueuses que je fais
+ pour procurer à Rousseau les avantages du cautionnement.&mdash;Je
+ réussis pour Dubreuil.&mdash;Histoire du colonel Campbell et de sa
+ femme.&mdash;Le lieutenant général Pigot.&mdash;Arrivée de Dubreuil à
+ Lichfield.&mdash;Un déjeuner qui dure trois jours.&mdash;Notre existence à
+ Lichfield.&mdash;Les diverses classes de la société anglaise.&mdash;La
+ classe des artisans.&mdash;L'agent des prisonniers.&mdash;Sa bienveillance
+ à notre égard.&mdash;Visite au cautionnement
+ d'Ashby-de-la-Zouch.&mdash;Courses de chevaux.&mdash;Visite à Birmingham,
+ en compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa
+ famille.&mdash;J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice M<sup>me</sup>
+ Calalani.&mdash;Les Français de Lichfield.&mdash;L'aspirant de marine
+ Collos.&mdash;Mes pressentiments.&mdash;Le cimetière de Thames.&mdash;Les
+ vingt-huit mois de séjour à Lichfield.&mdash;Le contrebandier
+ Robinson.&mdash;Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été
+ échangé contre un officier anglais et que je devrais être en
+ liberté.&mdash;Il vient me chercher pour me ramener en France.&mdash;Il
+ m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson, fait la même
+ démarche auprès de mon frère, qui, lui aussi, a été échangé.&mdash;Mes
+ hésitations; je me décide à partir.&mdash;J'écris au bureau des
+ prisonniers. J'expose la situation et je m'engage à n'accepter
+ aucun service actif.&mdash;Robinson consent à se charger de Collos,
+ moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà promises.&mdash;La
+ chaise de poste.&mdash;Arrivée au petit port de pêche de Rye.&mdash;Cachés
+ dans la maison de Robinson.&mdash;Le capitaine de vaisseau Henri du
+ vaisseau <i>le Diomède</i> sur lequel Collos avait été pris.&mdash;Il se
+ joint à nous.&mdash;Cinquante nouvelles guinées promises à
+ Robinson.&mdash;Au moment de quitter la maison de Robinson à onze
+ heures du soir, M. Henri donne des signes d'aliénation mentale,
+ et ne veut plus se mettre en route. Je lui parle avec une fermeté
+ qui finit par faire impression sur lui.&mdash;Nous nous embarquons et
+ nous passons la nuit couchés au fond de la barque de
+ Robinson.&mdash;Ce dernier met à la voile le lendemain matin et passe
+ la journée à mi-Manche en ralliant la côte d'Angleterre quand des
+ navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.&mdash;Coucher du
+ soleil.&mdash;Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou noyés.&mdash;La
+ chanson mi-partie bretonne, mi-partie française du commandant
+ Henri.&mdash;Terrible bourrasque pendant toute la nuit.&mdash;Le feu de
+ Boulogne. La jetée.&mdash;La barque vient en travers de la
+ lame.&mdash;Grave péril.&mdash;Nous entrons dans le port de Boulogne le 28
+ novembre 1811.&mdash;La police impériale.&mdash;À la Préfecture
+ maritime.&mdash;Brusque changement de situation.&mdash;M. de Bonnefoux
+ m'annonce que je viens d'être nommé lieutenant de
+ vaisseau.&mdash;Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un
+ contrebandier de ses amis, le malheur arrivé à mon frère et à
+ Stevenson.&mdash;Ils avaient <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> été arrêtés au moment où ils
+ s'embarquaient à Deal.&mdash;Le ponton <i>le Sandwich</i> voisin du
+ <i>Bahama</i> en rade de Chatham.&mdash;Départ de M. Henri pour Lorient, de
+ Collos pour Fécamp.&mdash;Je séjourne dix-neuf jours chez mon cousin
+ et je quitte Boulogne avec un congé de six mois pour aller à
+ Béziers.</p>
+
+<p>Retourner au cautionnement produisit en moi une telle illusion de
+liberté, que je crus jouir de la réalité même. Cette illusion fut
+bientôt augmentée quand j'arrivai à Lichfield, nouveau séjour qui
+m'était destiné, ville charmante, située au c&oelig;ur de l'Angleterre,
+la seconde du Staffordshire, où les Français jouissaient d'autant de
+considération que ses affables habitants eux-mêmes, et où l'on
+semblait s'être évertué à former une réunion de nos compatriotes les
+plus distingués.</p>
+
+<p>Lichfield est la patrie du célèbre Samuel Johnson<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>. Cependant,
+Rousseau et Dubreuil ne sortaient pas de ma pensée. Je voulais
+absolument leur donner, au moins, la vie du cautionnement; mais les
+diverses tentatives que je fis pour Rousseau échouèrent complètement.
+Quant à Dubreuil, il m'avait souvent raconté que dans un des cent
+abordages où il s'était couvert de sang et de la gloire des combats,
+il avait pris, jadis, un colonel Campbell, dont la femme, passagère
+avec lui, allait essuyer les derniers outrages de la part des marins
+de Dubreuil, lorsque celui-ci, touché de la douleur de Campbell,
+s'était avancé, était parvenu, avec des menaces de mort, à faire
+respecter la malheureuse victime, et la lui avait rendue en leur
+donnant la liberté à tous les deux.</p>
+
+<p>Après bien des pas perdus, je finis par faire connaître ce trait au
+lieutenant général Pigot, qui passait une partie de l'année à
+Lichfield. Il avait heureusement connu le colonel Campbell, et, après
+s'être assuré de la vérité du fait, il obtint pour Dubreuil la
+résidence de Lichfield. J'avais tenu mes démarches secrètes, car je ne
+voulais <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> pas le bercer de frivoles espérances; il n'en fut
+donc instruit que comme moi, c'est-à-dire cinq minutes avant l'instant
+où on lui signifia qu'il pouvait quitter <i>le Bahama</i>.</p>
+
+<p>Il arriva boitant, fumant, jurant et me cherchant. Puis il m'invita à
+déjeuner au meilleur hôtel, et il s'y trouva si bien qu'il fit durer
+ce premier repas pendant trois jours entiers. Chacun allait le voir
+par curiosité: il fumait, mangeait, parlait, riait, buvait, chantait,
+et il tutoyait tout le monde. Il y composa même, tout en vidant son
+verre, tout en rechargeant sa pipe, une chanson fort comique, où il
+n'oublia pas de parler de la grâce du visage, ainsi que de la douce
+image qu'il prétendait bien n'être pas mon fait, et il finissait
+chaque couplet par ce refrain en mon honneur:</p>
+
+<p class="poem10">
+ De Bonnefoux nous sommes enchantés,<br>
+ Nous allons boire à sa santé!</p>
+
+<p>Il buvait effectivement à ma santé, trinquant avec tous, chantant avec
+tous; et ce qu'il y eut de plus heureux, sans nuire à la sienne, du
+moins en apparence, car lorsqu'il eut achevé cet incommensurable
+déjeuner, il était aussi frais qu'auparavant.</p>
+
+<p>Notre existence à Lichfield était charmante. Vivant on ne peut mieux
+avec les Anglais, admis chez eux, trouvant parmi nous mille agréments,
+telles que personnes instruites, salon littéraire, tavernes ou cafés,
+réunions pour jeux de société, musiciens, billards, promenades
+pittoresques, nous avions tout ce qu'on peut souhaiter quand on est
+éloigné de son pays par une cause impérieuse, qu'on n'a pas la douceur
+de voir ses parents, et qu'on perd, tous les jours davantage, la
+perspective de réussir dans un état commencé.</p>
+
+<p>Quelques-uns d'entre nous voyaient la haute société, d'autres la
+moyenne, d'autres, enfin, celle des artisans; <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> c'est dans
+celle-ci que les circonstances m'avaient placé; mais, en Angleterre,
+cette classe est si belle, l'instruction, celle des femmes
+principalement, y est si avancée, on y possède si bien l'esprit des
+convenances que presque tout ce qui était jeune, parmi nous, avait
+choisi de ce côté.</p>
+
+<p>La classe moyenne a plus de préjugés de nation ou de position; la plus
+élevée a trop de luxe et d'orgueil et les raffinements de ce luxe, qui
+lui est si cher, lui sont ordinairement funestes, puisque de là
+provient une délicatesse qui attaque bientôt la santé. La classe des
+artisans, au contraire, a ce qu'il faut de bien-être pour donner un
+nouvel éclat à la beauté naturelle du sang britannique, et il est
+difficile de voir rien de plus agréable à l'&oelig;il que les réunions
+des jeunes gens des deux sexes, lors des foires et des marchés.</p>
+
+<p>L'agent des prisonniers, de son côté, était le plus brave homme des
+Trois-Royaumes. Je voulus aller voir un officier français de mes amis
+au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, ville du Derbyshire, comté
+voisin, et il me le permit; une vaste mine à charbon sur ma route, une
+machine à vapeur pour en épuiser les eaux, un chemin de fer pour en
+porter les produits à un canal, étaient, alors pour moi, des
+merveilles qui attirèrent toute mon attention. Les Français désiraient
+assister aux courses de chevaux qui avaient lieu tous les ans, près de
+Lichfield, mais hors des limites des prisonniers; ces courses sont, en
+Angleterre, d'un intérêt très vif; il y règne une profusion
+éblouissante de voitures, de chevaux, d'hommes en tenue, de femmes
+parées, de campagnards au beau sang, à la mise soignée, et l'agent
+nous en facilitait les moyens. Mon hôte, le menuisier Aldritt et sa
+famille, lui demandèrent de m'emmener avec eux à Birmingham, ville de
+fabriques, d'usines, où deux cent mille habitants vivent, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>
+là, où il y a cent ans, on ne voyait guère qu'un bourg, et il les y
+autorisa. La célèbre cantatrice de l'époque, M<sup>me</sup> Catalini, qui
+réunissait les moyens de M<sup>me</sup> Casimir au goût exquis de M<sup>me</sup>
+Damoreau, était alors dans cette ville, et nous allâmes l'entendre.
+Pour la première fois, mon âme fut enthousiasmée par l'impression
+profonde que produit souvent le chant italien; et jusqu'à présent, ce
+plaisir éprouvé en entendant les magnifiques voix de ce pays de
+l'harmonie musicale, n'a fait que s'accroître en moi. Mary Aldritt,
+fille aînée de mon hôte, et la belle Nancy Fairbrother, son amie,
+partagèrent mon extase, et furent enchantées de l'admirable perfection
+de M<sup>me</sup> Catalini.</p>
+
+<p>En fait de Français, je fis à Lichfield la connaissance intime d'un
+aspirant de marine, nommé Collos, jeune homme de manières élégantes,
+musicien, ayant de la gaieté, de la raison cependant, du commerce le
+plus sûr, du dévouement le plus absolu. Nous ne nous quittions presque
+jamais, logeant, mangeant ensemble et faisant à tour de rôle notre
+petit ménage et notre cuisine particulière. Il était fort divertissant
+quand, en costume d'intérieur, il cirait ses bottes; il prétendait
+alors qu'il jouait de la basse; la brosse était son archet, la cire,
+sa colophane, et c'était l'accompagnement de quelque chant joyeux
+qu'il entonnait en ce moment. Jamais accord entre camarades ne fut
+plus justifié par une intimité plus parfaite, par une sympathie qui ne
+s'est jamais démentie. En lui, je ne trouvais ni la bouillante amitié
+de l'infortuné Céré, ni les hauts mouvements de l'aimable Rousseau, ni
+la noble dignité de Delaporte; mais il y avait quelque chose de solide
+sur quoi l'on aimait à se reposer, et s'il me rappelait une liaison
+passée et bien chère, c'était celle du sage Augier, moins, toutefois,
+le haut degré de son instruction, mais plus, beaucoup de grâce et
+d'enjouement. Collos est aujourd'hui à Brest, où il vit paisiblement,
+après avoir pris sa retraite comme lieutenant de vaisseau; il s'y est
+marié depuis longtemps, et l'aîné de <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> ses fils est un des
+élèves les plus jeunes et les plus avancés de l'École navale. C'est un
+bonheur peu commun que d'être le chef des enfants d'amis aussi
+sincères.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais attaché de l'importance aux pressentiments, ni à
+l'influence des nombres. Une fois cependant, entrant à Thames, dans un
+de ces cimetières si bien soignés qu'on trouve au milieu des villes de
+l'Angleterre, j'avais été frappé de l'idée que l'âge du trépassé dont
+je rencontrerais, le premier, l'inscription sur sa pierre, serait
+l'annonce de celui auquel j'étais destiné à parvenir, et j'avais
+trouvé vingt-six ans. Jusqu'à ce que j'eusse passé cet âge, cette idée
+m'était revenue, il est vrai, plusieurs fois, mais d'une manière assez
+vague. Depuis lors, j'avais remarqué que j'avais séjourné quatre mois
+à Thames; huit mois de plus, c'est-à-dire douze mois à Odiham; huit
+mois de plus, c'est-à-dire vingt mois au ponton; et il y avait huit
+mois de plus, c'est-à-dire vingt-huit mois que je menais à Lichfield
+une vie bien douce sous beaucoup de rapports, lorsque je parlai à
+Collos de cette circonstance, en lui disant que la période des huit
+mois aurait certainement tort comme le cimetière de Thames, et que les
+cinq ans et demi de prison que j'avais alors, y compris le temps passé
+à bord du <i>Courageux</i>, s'accroîtraient probablement de beaucoup
+encore. Toutefois, le soir même, en rentrant chez moi, je fus accosté
+par un Anglais qui m'attendait près de ma demeure, il s'assura bien
+que j'étais Bonnefoux, et il me dit ensuite une particularité qui
+m'avait été écrite par mon parent de Boulogne; à savoir que, par les
+soins du capitaine (aujourd'hui amiral) Duperré, dévoué à ce parent,
+j'avais été échangé à la mer; et que, comme le Gouvernement anglais,
+toujours prêt à contredire ou anéantir ce qui se faisait au nom de
+l'Empereur, ne m'avait pas rendu à la liberté, quoique la personne
+libérée pour moi fût arrivée en Angleterre, il venait de la part du
+préfet de Boulogne, avec des preuves dont je ne pouvais <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>
+douter, me chercher pour me ramener en France. En un mot, cet homme,
+nommé Robinson, était un contrebandier qui fréquentait beaucoup les
+ports français de la Manche, et qui était réellement envoyé pour me
+ramener. Il m'apprit, en même temps, qu'un de ses camarades, nommé
+Stevenson, s'était rendu à Thames pour délivrer mon frère, également
+échangé à la mer, et par conséquent, n'étant pas plus tenu que moi au
+contrat que nous avions souscrit, en arrivant au cautionnement où nous
+nous étions engagés à résider jusqu'à ce que nous fussions échangés.</p>
+
+<p>Que cette offre était tentante! mais il y avait deux obstacles: la
+crainte du ponton, si j'étais repris, et la question de ma parole;
+car, il faut bien l'avouer, l'échange quoique réel, n'était pas dans
+les formes régulières; et, en fait de parole, il ne doit pas y avoir
+d'équivoque. Je fis entrer Robinson chez moi pour y attendre Collos,
+qui ne tarda pas à venir, et pour le consulter. La chance était si
+belle, qu'elle l'emporta sur la sombre perspective du ponton; restait
+l'autre obstacle, sur lequel Collos ne voulait pas s'expliquer. Il
+fallait, cependant, prendre un parti, car Robinson ne pouvait pas
+prolonger son séjour.</p>
+
+<p>Après bien des irrésolutions, je vins à penser que celui qui
+m'envoyait chercher, était l'honneur même et qu'il me servait de père;
+j'étais, d'ailleurs, si exténué par mes campagnes, mon ponton, mes
+désertions, ma vie de prisonnier, que mon tempérament s'affaiblissait
+tous les jours, et que, parfois, je crachais du sang; enfin, l'idée
+m'étant venue d'écrire au bureau des prisonniers, d'expliquer mes
+raisons, de déclarer positivement qu'une fois en France, je
+continuerais à m'y considérer comme lié par ma parole et n'y
+accepterais aucun service actif, cette idée acheva de dissiper mes
+scrupules et je me décidai. J'écrivis, je portai la lettre à la poste
+et je partis, non pas seul, toutefois, mais avec Collos qui, au moment
+<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> même, et d'une santé aussi altérée que la mienne, se résolut
+à partager ma fortune et qui écrivit dans les mêmes termes, à peu
+près, que moi. Nous marchâmes à pied, en avant de Robinson. Celui-ci
+prit une voiture de poste à Lichfield, nous joignit sur la route; et,
+en peu de temps, nous conduisit à Rye<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, petit port de pêche, à
+quelques milles de Folkestone, et en face de Boulogne. Robinson
+faisait tous les frais; il devait recevoir 100 guinées de moi ou de M.
+de Bonnefoux, et il s'était chargé de Collos pour 50 guinées de plus,
+dont je m'établis caution.</p>
+
+<p>Tout allait bien, jusque-là! Cachés dans la maison de Robinson, nous
+attendions la nuit pour nous embarquer, quand je vis passer, sous nos
+croisées, une personne en qui je crus reconnaître le capitaine Henri,
+du vaisseau <i>le Diomède</i>, sur lequel Collos avait été pris: j'envoyai
+Robinson s'en assurer adroitement. C'était effectivement lui, il
+devint quasi fou, en voyant des Français de connaissance qui lui
+garantissaient presque son salut. Désertant, lui-même, avec un guide,
+il avait été trompé, volé, maltraité, abandonné, et, sans un sou, ne
+sachant pas un mot d'anglais, il errait à l'aventure, s'attendant à
+tout instant, à être reconnu, croyant, même, que Robinson l'avait
+arrêté pour le conduire au ponton! Les embarras augmentèrent, il est
+vrai, pour Robinson, mais 50 autres guinées promises, et tout
+s'arrangea. Quelle journée pour un contrebandier!</p>
+
+<p>Nous devions sortir de Rye le lendemain, dans la barque de Robinson,
+comme si elle était destinée à pêcher sur la côte; mais il fallait
+nous y rendre avant minuit, à cause de la lune qui devait se lever à
+cette heure.</p>
+
+<p>Robinson vint nous chercher à onze heures dans notre chambre: tout
+était prêt; la route était sans obstacles et nous n'avions qu'à le
+suivre, un à un, c'est-à-dire dans <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> trois voyages successifs,
+afin de moins éveiller de soupçons, en cas de rondes ou de rencontres.
+Qui partirait le premier? Je proposai de le tirer au sort. Ce fut M.
+Henri, puis moi, ensuite Collos. M. Henri, nous l'avions remarqué,
+avait déjà donné quelques signes d'aliénation; sa raison continua de
+s'égarer en ce moment et il dit qu'il ne partirait pas, qu'il ne
+pouvait, qu'il ne devait point partir, qu'il n'en dirait pas les
+motifs.</p>
+
+<p>À ses expressions, à son langage, à sa physionomie, il était facile de
+voir que la tête n'y était plus; mais que faire de ce brave homme,
+comment se décider à le laisser, comment l'entraîner avec sa
+résistance et ses cris? Je priai, je pérorai, je suppliai: rien!
+Collos, plein du respect qu'il portait à l'ancien commandant, qui
+avait si vaillamment défendu son <i>Diomède</i>, n'osait articuler une
+parole. Je n'avais pas de tels motifs pour m'abstenir de dire ma façon
+de penser; j'étais un peu plus âgé que Collos; j'avais été au ponton
+où je ne me souciais pas de retourner; aussi, je ne ménageai rien, et,
+tâchant d'agir par un mouvement impressif sur ce cerveau malade, je
+lui tins un langage, comme indubitablement, jamais capitaine de
+vaisseau n'en entendit d'un inférieur, et tel, que Collos dit encore,
+qu'il n'en est pas bien revenu. M. Henri se décida alors à parler; il
+prétendit qu'il était déshonoré par les coups qu'il avait reçus de son
+guide, qu'il ne pouvait songer à retourner en France sans en avoir
+tiré vengeance; qu'il fallait donc qu'il se mît en route pour chercher
+cet homme et pour le provoquer en duel.</p>
+
+<p>Je cherchai à démontrer la frivolité de ce prétexte, mais impossible!
+Cependant, le temps pressait, je pris alors ma montre, je la mis sur
+la table d'un air solennel, et je dis impérativement à M. Henri: «Dans
+deux minutes à bord ou vous êtes abandonné et enfermé dans cette
+chambre jusqu'au surlendemain!» À ces mots, il fut pris d'un long rire
+insensé, dans les saccades duquel on entendit ces paroles: «Très bien!
+puisque en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> les enseignes deviennent les
+capitaines, il faut bien que les capitaines deviennent les enseignes;
+allons, vous l'ordonnez, je n'ai plus qu'à obéir!» Bonne volonté, dont
+nous profitâmes sans délai!</p>
+
+<p>L'embarquement se passa bien; nous nous couchâmes dans le fond de la
+barque. M. Henri, dont je redoutais quelque retour, se tut, cependant,
+mais non sans avoir dit encore qu'il fallait bien que je le lui eusse
+ordonné. Le lendemain matin, Robinson sortit de Rye, passa la journée
+à mi-Manche, en ralliant la côte d'Angleterre, quand il voyait les
+navires douaniers ou garde-côtes du pays, et en nous recommandant de
+rester toujours couchés au fond du bateau. Enfin, au coucher du
+soleil, il s'élança au milieu de nous, nous aida, de son bras
+vigoureux, à nous lever, et poussant un grand hourrah! «La nuit sera
+cruelle, dit-il, voici un coup de vent furieux; mais la mer est libre
+de croiseurs, et demain, nous serons à Boulogne... ou noyés!»&mdash;«Noyés,
+dit le capitaine Henri, à qui le calme revenait un peu, et à qui nous
+interprétâmes ce discours, il ne sait ce qu'il dit!» et il se mit à
+chanter une chanson moitié française, moitié bas-bretonne, où il
+défiait les vents, la tempête et les flots!</p>
+
+<p>Cette frêle barque, au milieu d'une mer déchaînée; la lumière blafarde
+de la lune que d'horribles nuages noirs, rapides comme la flèche,
+obscurcissaient incessamment; le vent, dans toute son impétuosité; la
+pluie, qui, par intervalles, nous inondait; le contrebandier qui,
+ferme comme un roc, ne faisait qu'un avec son gouvernail; l'affreux
+mugissement des vagues dont les éclats nous couvraient fréquemment
+Collos et moi qui étions aux écoutes des voiles; M. Henri qui, assis
+sur l'avant, avec l'innocente sérénité d'un enfant sur la figure, ne
+cessait de chanter tranquillement sa chanson... Ce sont de ces scènes
+uniques qu'il faut avoir vues pour en bien comprendre l'incomparable
+sublimité!</p>
+
+<p>La bourrasque ne mollit point de toute la nuit, elle augmenta
+<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> même; tel fut le contrebandier qui ne mollit pas non plus, et
+qui, aussi, redoubla de fermeté. Cependant, de son &oelig;il perçant et
+exercé, il avait vu, reconnu le feu de Boulogne; au point du jour, il
+était à l'entrée du port où il s'engagea avec les lames qui nous
+poussaient et qui étaient comme des montagnes. Mais, voilà qu'en
+contournant la terre, le vent, interrompu par la hauteur de la jetée,
+nous manqua, et la barque, venant en travers, menaça d'être engloutie.
+Robinson pâlit; je sentis comme mon c&oelig;ur se déchirer en pensant que
+nous allions faire naufrage au port. Il me resta pourtant la présence
+d'esprit de dire à Collos: «Habit bas, pour nous sauver à la nage, si
+c'est possible, et armons un aviron sur l'avant!» Dans un clin
+d'&oelig;il nous fûmes en corps de chemise, l'aviron fut armé, il fut mis
+en mouvement, la barque évita, nous fîmes un peu de chemin, la brise
+nous revint et le contrebandier, toujours à son gouvernail, nous jeta
+un coup d'&oelig;il approbateur. Quant à M. Henri, toujours
+imperturbable, toujours chantant, il avait dédaigneusement jeté un
+coup d'&oelig;il à droite, un coup d'&oelig;il à gauche, et d'un air
+impassible il avait levé les épaules à la mer en furie, et il avait
+tranquillement souri aux vents en courroux. Enfin, nous atteignîmes
+les eaux calmes du port; là, hors de tout danger, je pus contempler, à
+mon aise, les villages chéris, le sol si désiré de la France; où,
+après tant d'efforts et de périls, j'allais retrouver patrie, famille,
+amis, bonheur et liberté.</p>
+
+<p>Ce fut, cependant, le géant aux cent bras de la police impériale qui
+nous reçut; car, en France, il était partout, il dominait tout,
+particulièrement dans les ports de la Manche, où le voisinage de
+l'Angleterre inspirait à Napoléon des craintes perpétuelles. Les
+prisonniers de guerre évadés, subissaient, eux-mêmes, en arrivant, de
+longues détentions, et ils étaient soumis à de minutieuses enquêtes;
+heureusement pour nous que M. de Bonnefoux était préfet maritime à
+Boulogne, et qu'il ne fallut que me <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> nommer pour être
+réclamé, garanti par lui, et pour que nous fussions libérés. Quel jour
+dans la vie d'un homme! Quel changement de situation! D'où venais-je
+en effet? Où avais-je été pendant près neuf ans? Quelle nuit ne
+venais-je pas de passer? Et tout à coup, le 28 novembre 1811, jour
+d'ineffable mémoire, je me trouvais chez un second père, dans un
+palais, entouré de soins, d'attentions, et ne pouvant former un désir
+qui ne fût à l'instant satisfait.</p>
+
+<p>Pour comble de bonheur, je venais d'être nommé lieutenant de vaisseau!
+M. Bruillac m'avait tenu parole; il avait tant et tant demandé ce
+grade pour moi, qu'à la fin il était arrivé, quoique, le jour de ma
+nomination, je ne fusse pas encore en France, et que l'empereur se fût
+prononcé contre toute promotion de prisonniers, auxquels il faisait un
+tort irrémissible de leur captivité. Je ne connais, avec moi, qu'un
+autre exemple d'avancement en Angleterre; et j'ai lieu de croire que,
+malgré notre longue campagne, notre beau combat contre l'amiral Warren
+sur lequel on s'appuyait pour le demander, on ne put réussir à le
+faire signer par Napoléon, qu'à la faveur d'une longue promotion où
+nos noms se trouvaient en quelque sorte perdus.</p>
+
+<p>Mon pauvre frère fut bien loin d'être aussi favorisé que moi. Lui et
+Stevenson, qui était son contrebandier, furent arrêtés comme ils
+s'embarquaient à Deal. Stevenson fut condamné à 500 guinées d'amende
+et à être déporté à Botany-bay; mon frère fut confiné à bord du
+<i>Sandwich</i> dans cette même rade de Chatham, près de ce même <i>Bahama</i>
+où j'avais vu passer vingt mois de misères et de douleurs! Nous en
+apprîmes la nouvelle par Robinson qui la tenait d'un autre
+contrebandier, leur ami commun, et qui arriva à Boulogne pendant que
+Robinson y était encore.</p>
+
+<p>Robinson ne séjourna que cinq jours à Boulogne où il se chargea de
+marchandises françaises, prohibées en Angleterre pour les 200 guinées
+que M. de Bonnefoux <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> me remit pour lui compter et dont chacun
+de nous lui rendit ensuite exactement sa part. Collos partit pour
+Fécamp, son pays natal; M. Henri, envers qui je me morfondis en
+respect pour lui prouver mon désir d'effacer les impressions de Rye,
+se remit assez bien pour pouvoir quitter Boulogne; mais il eut le
+malheur de se casser une jambe en se rendant à Lorient où sa famille
+résidait; et moi, après dix-neuf jours d'un repos où j'oubliai, sans
+retour, mes mauvaises habitudes de bord, de ponton ou de
+cautionnement, même celle de fumer qui était pourtant bien invétérée,
+je quittai Boulogne, avec un congé de six mois pour aller à Béziers,
+près de ma tante d'Hémeric et de ma s&oelig;ur, chercher à réparer une
+santé qui ne tenait plus que par un fil. Ma route était par Paris et
+Marmande, ce qui s'arrangeait merveilleusement avec mon désir de voir
+la capitale et de passer quelques jours avec mon père.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> LIVRE IV<br>
+APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824</h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Séjour à Paris; mes camarades de <i>l'Atalante</i>, de <i>la
+ Sémillante</i>, du <i>Berceau</i>, du <i>Bélier</i>.&mdash;Visite au ministère.&mdash;Le
+ roi de Rome.&mdash;J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par
+ l'Empereur dans la cour du Carrousel.&mdash;Les théâtres de Paris en
+ 1811.&mdash;Arrivée à Marmande.&mdash;Joie de mon père.&mdash;Son chagrin de la
+ catastrophe de mon frère.&mdash;Lettre écrite par lui au ministère de
+ la Marine.&mdash;Mon père constate le triste état de ma santé.&mdash;Il
+ presse lui-même mon départ pour Béziers.&mdash;Ma tante d'Hémeric et
+ ma s&oelig;ur sont épouvantées à mon aspect.&mdash;On me croit
+ poitrinaire.&mdash;Traitement de notre cousin le D<sup>r</sup> Bernard.&mdash;Pendant
+ un mois on interdit toute visite auprès de moi et on me défend de
+ parler.&mdash;Affectueux dévoûment de ma s&oelig;ur.&mdash;Au bout de trois
+ mois j'avais définitivement repris le dessus.&mdash;Excellents
+ conseils que me donne le D<sup>r</sup> Bernard pour l'avenir.&mdash;Ordre de me
+ rendre à Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau <i>le
+ Superbe</i>.&mdash;Lettre que j'écris au ministère.&mdash;Tous les Bourbons
+ sont-ils morts?&mdash;Récit que j'ai l'occasion de faire à ce
+ sujet.&mdash;Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.&mdash;À la
+ fin de mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M.
+ de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.&mdash;Nous
+ passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon.&mdash;Nouveau séjour à
+ Paris.&mdash;J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du vaisseau
+ <i>le Superbe</i>.&mdash;Décision ministérielle en vertu de laquelle les
+ officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements
+ seront employés au service intérieur des ports.&mdash;M. de Bonnefoux
+ passe à la préfecture maritime de Rochefort.&mdash;Je suis attaché à
+ son état-major ainsi que Collos, nommé enseigne de
+ vaisseau.&mdash;Visite que je fais à Angerville à la mère de
+ Rousseau.&mdash;État des esprits en 1812.&mdash;Mécontentement
+ général.&mdash;Société charmante que je trouve à
+ Rochefort.&mdash;Excellentes années que j'y passe jusqu'à la
+ Restauration en 1814.&mdash;Missions diverses que me donne M. de
+ Bonnefoux.&mdash;Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve
+ une lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France
+ comme incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et
+ sans argent.&mdash;J'écris à un de mes camarades de <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Brest,
+ nommé Duclos-Guyot.&mdash;Je lui envoie une traite de 300 francs et je
+ le prie d'aller voir Dubreuil.&mdash;Nouvelle lettre de Dubreuil
+ pleine d'affectueux reproches.&mdash;J'en suis désespéré.&mdash;J'écris
+ aussitôt à Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse
+ de ce dernier à ma première lettre.&mdash;Il était absent et, à son
+ retour à Brest, Dubreuil était mort.&mdash;Cette mort m'affecte
+ profondément.&mdash;Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon
+ père.&mdash;Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de
+ service.&mdash;Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au
+ retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>La saison était trop peu favorable pour que je pusse satisfaire, à
+Paris, toute ma curiosité, je me promis donc de m'en dédommager une
+autre fois, je visitai seulement les points principaux; mais je ne
+voulus pas en partir sans avoir vu plusieurs de mes camarades de
+<i>l'Atalante</i>, de <i>la Sémillante</i>, du <i>Berceau</i>, du <i>Bélier</i>, alors
+présents à Paris qui n'avaient pas été faits prisonniers, et qui, au
+moment où je devais me féliciter d'avoir été nommé lieutenant de
+vaisseau, étaient déjà capitaines de vaisseau, pour la plupart, ou au
+moins de frégate. Je me présentai aussi au ministère où je reçus très
+bon accueil, et où je donnai connaissance de ma lettre de départ au
+Transport-Office. Je me procurai les moyens de voir le roi de Rome,
+fils de l'empereur ayant alors neuf mois seulement; enfant que l'on
+croyait attendu par les plus brillantes destinées, et mort à la fleur
+de l'âge avec un nom et sous un uniforme autrichiens! Enfin, un jour
+de revue, pour lequel je prolongeai mon séjour à Paris, je me rendis
+au Carrousel où l'empereur fit défiler quatre mille hommes qui
+partaient pour la Grande-armée, et où, pour la première fois, je vis
+le grand guerrier des temps modernes, l'homme prodigieux, à qui,
+jusque-là, tout avait souri dans les combats, mais qui allait se
+rendre en Russie, où les glaces d'un hiver qu'il aurait dû prévoir,
+flétrirent, pour la première fois, les palmes innombrables que la main
+de la victoire avait entassées sur son front. Napoléon était à pied,
+mais un cheval isabelle était tout prêt, derrière lui, avec de
+magnifiques harnais. À quelque distance, à sa droite, on <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>
+voyait huit ou dix pages de service, et à sa gauche, quelques généraux
+qui commandaient le défilé. L'empereur me parut très soucieux: il
+remarqua un gros major (actuellement lieutenant-colonel) qu'il crut en
+faute; il le fit appeler par le comte (aujourd'hui maréchal) Lobau, à
+la voix retentissante, et il lui parla avec une sévérité qui,
+certainement, était empreinte de ce ton d'emportement auquel on disait
+que l'empereur était fort sujet. Les troupes montrèrent de
+l'enthousiasme en défilant, et moi qui me trouvais à moins de dix pas
+de l'empereur, et qui ne perdis pas un de ses mouvements, je trouvai,
+dans le moment, tout cela fort beau; mais j'y ai souvent pensé depuis,
+et à tort ou à raison, je n'ai pas tardé à trouver que ce n'était pas
+ainsi que j'entendais la véritable grandeur.</p>
+
+<p>Je visitai aussi la plupart des théâtres et j'eus le ravissement d'y
+voir de vrais modèles dans les personnes de Talma, Elleviou, Martin et
+de Mesdemoiselles Mars, Georges et Duchesnois.</p>
+
+<p>Mon père m'attendait avec bien de l'impatience; il avait
+soixante-dix-sept ans, et quoique sa santé fût bonne, il sentait que
+c'était un âge où l'on supporte mal les délais; en vain lui disait-on
+que tout lui promettait encore d'assez longs jours, que la mort
+n'épargnait pas plus l'enfance que la vieillesse, il répondait avec
+beaucoup de sens qu'il savait bien que les jeunes gens pouvaient
+mourir, mais qu'il était évident que les vieillards ne pouvaient pas
+vivre longtemps. Avec quel plaisir nous nous revîmes; mais avec quel
+chagrin il me parla de la catastrophe de mon frère! Dans son
+désespoir, il avait écrit au ministère de la Marine pour exprimer son
+étonnement qu'un échange contracté au nom de l'empereur, comme l'était
+celui de son fils, ne fût pas exécuté; il avait ajouté qu'il ne
+comprenait pas que Napoléon se laissât insulter, et autres expressions
+qu'on aurait dû mettre sur le compte de sa douleur, mais auxquelles on
+répondit un peu <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> sèchement. Heureusement qu'alors je me
+trouvai là, car il voulait absolument aller à Paris provoquer le chef
+du bureau d'où partait la réponse; et j'eus mille peines à le retenir.</p>
+
+<p>Quand il se fut bien délecté de la douce satisfaction de me revoir, de
+me conduire chez ses amis, il ne put ne pas s'apercevoir du triste
+état où ma santé se trouvait réduite; alors, il pressa lui-même mon
+départ pour Béziers où je devais suivre un traitement complet. Je
+l'embrassai avec attendrissement, ainsi que tous nos parents de
+Marmande qui avaient montré la plus grande joie de mon retour, et je
+partis.</p>
+
+<p>Ma s&oelig;ur, près de qui je me trouvai en peu de jours, fut comme par
+le passé, la plus tendre des s&oelig;urs. Ma tante d'Hémeric, en me
+voyant si maigre, si défait, ne put s'empêcher de me comparer à ma
+mère avant la dernière période de sa maladie, disant que je la lui
+rappelais en tout, particulièrement par mon regard affaibli, que,
+cependant, elle ne pouvait se lasser de contempler, tant elle y
+retrouvait la mémoire de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas être question d'autre chose que de ma santé, et il
+n'était pas possible de mieux rencontrer, car, outre les soins de ces
+dames, nous avions dans la famille un cousin, autrefois médecin
+accrédité, mais n'exerçant plus par suite d'un mariage fort riche
+qu'il avait dû aux qualités les plus aimables, aux sentiments les plus
+distingués. Il s'appelait Bernard, il ne donnait plus que des conseils
+désintéressés, ou ne faisait des visites qu'à des amis ou des parents:
+à ce titre il se chargea de moi, me traita avec une affection sincère,
+et, disant qu'il espérait beaucoup en mon âge, en la force précédente
+de ma constitution, il dicta un régime bien entendu, et qui fut
+rigoureusement observé. La base de ce régime fut du lait d'ânesse tous
+les matins dans mon lit, un bouillon de veau entre mon déjeuner et mon
+dîner, et une soupe légère avant de me <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> coucher; ensuite, des
+repas substantiels, peu copieux et régulièrement pris; des promenades
+modérées, aucun exercice fatigant, enfin un coucher et un lever aussi
+exactement réglés que mes repas.</p>
+
+<p>À force d'entendre parler de ma santé, j'avais fini par y regarder,
+par sentir que de vives douleurs de poitrine, sur lesquelles je
+m'étais étourdi, existaient réellement, et qu'elles se manifestaient
+avec des symptômes effrayants, car plus d'une fois j'avais craché et
+je crachais encore du sang. Ma s&oelig;ur fut glacée d'effroi lorsqu'elle
+en eut acquis la conviction, un rapprochement naturel se fit dans son
+esprit, ainsi que dans celui de ma tante, entre mon état et la maladie
+mortelle de ma mère, et le premier mois fut bien triste. On alla
+jusqu'à interdire toute visite auprès de moi, jusqu'à me défendre de
+parler; et, pour chasser l'ennui, ma s&oelig;ur passait les journées
+auprès de moi, lisant tout haut, babillant avec ma tante comme si rien
+de sérieux ne la préoccupait; chantant, jouant du piano comme si la
+joie était dans son c&oelig;ur. Cependant le cousin Bernard revenait
+toujours avec sa franche sérénité, assurant que le danger n'était pas
+imminent, que le mieux se manifesterait bientôt, et il eut raison.
+Tant de soins, tant de judicieuses ordonnances, tant d'amitié, tant de
+v&oelig;ux ne tardèrent pas à faire sentir leur bienfaisante influence:
+au bout de trois mois, j'avais décidément repris le dessus; à
+l'expiration de mon congé, j'étais aussi bien qu'on pouvait
+raisonnablement l'espérer.</p>
+
+<p>Le D<sup>r</sup> Bernard ne se contenta pas de m'avoir guéri, il voulut encore
+s'efforcer de prévenir en moi, pour longtemps, toute maladie future,
+et, comme il avait étudié mon organisation avec un intérêt attentif,
+il me donna d'excellents conseils pour l'avenir. Selon lui, tout homme
+sensé doit s'attacher à se connaître; et, parvenu à trente ans, peut
+être son propre médecin. Il prétendait qu'il ne faut ni s'énerver par
+trop de précautions, ni s'user par trop de confiance en ses forces; il
+m'exposa <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> tout ce qu'il pensait de ma constitution, m'indiqua
+jusqu'où je pouvais aller en tout, me fit connaître comment je
+pourrais réparer les échecs que je subirais par mes imprudences, si
+j'en commettais; mais il me défendit expressément tout régime curatif
+hors de propos ou au-delà du terme nécessaire pour ma guérison. Tout
+cela était si raisonnable, si affectueux; tout cela était dit avec
+tant de charme, de conviction, de bonté, que mon esprit en a été
+éternellement frappé. Je les ai suivis ces admirables préceptes, et je
+leur dois une santé qui fut bientôt affermie, un corps devenu, en dix
+ans, remarquablement robuste, un embonpoint modéré, une jeunesse qui
+s'est longtemps prolongée, une disposition à la gaieté qui n'a pas été
+affaiblie, comme il est d'ordinaire, quand on est en butte aux
+souffrances physiques, une existence, enfin, exempte jusqu'ici, de
+maladies sérieuses et de toute espèce d'infirmités: quel bonheur pour
+moi d'avoir rencontré un tel homme, et, en même temps, deux femmes qui
+mettaient leur bonheur à seconder le pouvoir de son expérience et les
+inspirations de ses talents!</p>
+
+<p>Il est fort doux d'être mené quand on l'est aussi bien, quand on voit
+un corps ruiné se remettre, quand on est entouré de tant d'affection!
+Aussi les regrets furent bien aigus lorsqu'il fallut songer au départ;
+et il fallut bien y songer, car, vers la fin de mon congé, un ordre
+m'était venu de me rendre à Anvers, pour y être embarqué sur le
+vaisseau <i>le Superbe</i>, faisant partie de l'armée navale entretenue par
+l'empereur sur l'Escaut.</p>
+
+<p>Je savais que l'empereur ne se faisait pas scrupule d'employer
+activement les officiers évadés, car les hommes ne lui suffisaient
+nulle part, mais je croyais qu'on aurait fait exception pour moi, en
+raison de la connaissance que j'avais donnée à Paris de ma lettre au
+Transport-Office. Je répondis donc que, comme ma route pour Anvers
+était par Paris, j'y donnerais, en passant, des explications sur cette
+destination qui, je l'espérais, la <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> feraient changer. Je
+parlai aussi d'un fait qui venait d'avoir lieu: celui d'un général
+espagnol, appelé Miranda, qui, prisonnier sur parole en France et
+évadé, avait été repris, les armes à la main, par nos troupes, mis en
+jugement par ordre de l'empereur, condamné à mort, mais grâcié par
+Napoléon, toutefois avec l'avertissement, publié dans les journaux,
+que ce premier exemple de clémence qu'il donnait pour ce délit serait
+le dernier, s'il se renouvelait. Il était par trop étrange, en effet,
+d'agir avec une telle sévérité, et d'exiger que nous fussions exposés
+à d'aussi cruelles représailles, mais comme je ne pouvais
+m'appesantir, par écrit, sur des faits qui pouvaient être considérés
+comme des reproches graves contre un gouvernement d'ailleurs fort
+ombrageux, j'avais préféré me tenir sur la réserve à cet égard.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Béziers, je venais, effectivement, d'avoir une
+preuve de la facilité qu'avait la police impériale à s'alarmer. On y
+disait, un jour, devant moi, que les Bourbons étaient probablement
+tous morts, puisque rien ne transpirait sur leur compte. À ce sujet,
+je me rappelai avoir vu passer, assez récemment, par Lichfield le
+comte de Lille (nom que portait Louis XVIII avant la Restauration) son
+frère (depuis Charles X) et un des fils de ce dernier qui se rendaient
+en visite chez l'opulente et belle marquise de Stafford, et je
+racontai ce fait qui ne fut suivi d'aucun commentaire inconvenant. Eh
+bien! moins de quinze jours après, par ordre de Paris, le sous-préfet
+vint me voir, me recommanda, à cet égard, le silence le plus absolu,
+et me dit que j'aurais été mis en surveillance, sans mon caractère
+d'officier, si mon nom n'était pas connu comme offrant toute garantie,
+et si l'on n'avait pensé qu'il suffirait de me faire connaître les
+intentions de l'empereur à cet égard. Entendre un pareil langage, de
+semblables recommandations, quand on venait de l'Angleterre où la
+liberté de penser, celle de parler étaient, même pour les prisonniers,
+poussées à <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> leurs dernières limites, c'était, en vérité, plus
+qu'il n'en fallait pour exciter une surprise de la plus triste espèce!</p>
+
+<p>Il fallut pourtant m'arracher de ce Béziers où j'avais passé des jours
+si paisibles, où j'avais revu la plus tendre des familles, où j'avais
+rencontré le plus sage des médecins, et où j'avais embrassé, avec
+reconnaissance, l'ancien ami de la maison, celui qui m'avait admis
+chez lui comme un second fils, M. de Lunaret, dont l'attachement ne
+s'est jamais démenti. Son fils était alors auditeur à la Cour d'appel
+de Montpellier; le brevet de conseiller à cette même Cour lui était
+annoncé de Paris où il était sur le point de se rendre, et, sachant
+que je devais également aller dans la capitale, il régla son départ
+sur le mien, m'attendit à Montpellier où je le joignis, et, nous
+effectuâmes notre voyage en passant par Nîmes, Beaucaire, Lyon, et en
+nous arrêtant partout où il y avait quelque chose d'intéressant à voir
+ou à observer.</p>
+
+<p>Lunaret et moi, nous fûmes ravis de notre séjour à Paris où nous
+satisfîmes amplement notre curiosité, et où nous nous procurâmes tous
+les agréments qui flattaient nos goûts. L'affaire de mon débarquement
+du <i>Superbe</i> ne marcha pas d'abord aussi bien au gré de mes désirs, et
+sans le jugement du général Miranda que je m'appliquai à faire valoir,
+je ne sais ce qui en serait advenu, tant le gouvernement impérial
+tenait à rassembler des hommes autour de lui. Mais cette circonstance
+domina la position. On fut alors forcé de la considérer sous un point
+de vue général, et l'on finit par décider que les officiers de marine
+revenus spontanément des cautionnements anglais en France, seraient
+débarqués s'ils étaient sur des vaisseaux, et que tous seraient
+employés au service intérieur des ports. Je trouvai cette solution
+fort convenable, car j'étais décidé à donner ma démission, en cas de
+contrainte d'embarquement, et comme M. de Bonnefoux venait de passer à
+la préfecture de Rochefort, ce fut le port pour lequel je demandai et
+obtins une destination.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Collos venait d'être nommé enseigne de vaisseau; je priai M.
+de Bonnefoux de le réclamer; il s'y prêta de bonne grâce; le ministre
+y consentit, et nous fûmes, lui et moi, attachés à l'état-major du
+préfet maritime. En me rendant auprès de lui, je passai par
+Angerville, pays de Rousseau: l'amitié me faisait un devoir de m'y
+arrêter, son excellente mère me reçut comme si j'avais été son fils,
+et je demeurai trois jours auprès d'elle.</p>
+
+<p>Je venais de me trouver, en peu de temps, placé au centre et aux
+points de la France les plus éloignés, du nord au sud et de l'est à
+l'ouest. J'avais facilement remarqué, et je m'y attendais, que sous
+les rapports industriels et commerciaux, nous étions de vingt ans en
+arrière de l'Angleterre qui, par ses institutions, sa position
+géographique et l'empire qu'on lui avait laissé prendre sur les mers,
+offrait toute sécurité à ses citoyens et à ses vaisseaux marchands.
+Mais ce qui excita mon étonnement fut le mécontentement absolu des
+esprits que j'avais cru trouver sous le charme magique des exploits de
+Napoléon. Je ne tardai pas à être détrompé: partout des impôts
+écrasants qui se reproduisaient sous mille formes; un despotisme qui
+n'avait aucun frein; des levées d'hommes qui ne laissaient plus dans
+l'intérieur que des vieillards, des femmes ou des enfants, une police,
+enfin, qui s'attachait à tout, dénonçait tout, punissait tout. On ne
+se plaignait pas, car on n'osait pas se plaindre, mais on gémissait
+comme si l'on eût été étouffé entre deux matelas. On voyait, en effet,
+des choses navrantes, et qui seraient, à peine, crues aujourd'hui: par
+exemple, des jeunes gens qui avaient payé deux remplaçants, morts
+successivement, être forcés de partir pour l'armée, et d'aller,
+eux-mêmes, remplacer leurs remplaçants! Des jeunes filles riches être
+notées par la police, et désignées par l'empereur pour n'être mariées
+qu'à quelque officier en faveur, ou même mutilé à la guerre, pour qui
+elles étaient réservées comme une pension!</p>
+
+<p>Toutefois, Rochefort était un port militaire et une <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> place
+forte; l'argent du Trésor public y abondait pour les besoins du
+service; dans les divers grades de l'armée de terre ou de mer, on y
+voyait plusieurs jeunes gens, et je trouvai dans cette ville, ce que
+j'avais, en vain, cherché dans l'intérieur, c'est-à-dire de l'aisance,
+du contentement, de la gaieté, des relations agréables à former: la
+société y était charmante, les réunions nombreuses; ma position auprès
+du préfet maritime, ma liaison avec Collos que tout le monde
+recherchait, me mirent à même de jouir de tant d'avantages avec plus
+de plaisir que qui que ce soit, et j'en jouis dans toute leur
+plénitude jusques à la première Restauration qui date de 1814. C'était
+pour moi bien du bon temps, après tant d'années de travaux, de
+fatigues et de malheurs<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>.</p>
+
+<p>Comme à Lichfield cependant et les divers endroits où j'avais fait
+quelque séjour, je réservais scrupuleusement de bons moments pour
+l'étude, et j'y trouvais toujours mon compte, car jamais, je n'ai
+mieux goûté le charme des distractions, qu'après avoir tenu, pendant
+quelques heures, mon esprit sérieusement occupé. D'ailleurs, le préfet
+ne voulait pas que nos fonctions auprès de sa personne fussent un
+service inutile ou de salon: nous étions, par ses ordres, souvent dans
+le port, les chantiers, les usines, les directions, les ateliers; nous
+avions des rapports journaliers à lui adresser, et il nous envoyait
+même hors de Rochefort pour des missions particulières. Ainsi, je fus
+chargé, à deux reprises, de faire l'inspection et le plan de tous les
+forts de l'arrondissement; je m'assurai de l'état de plusieurs
+carcasses de bâtiments coulés dans <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> la Gironde, qu'il fallut
+relever pour faciliter la navigation et de l'établissement de corps
+morts, dans ce fleuve, pour le mouillage des navires. Je parcourus les
+départements avoisinants pour l'approvisionnement de l'escadre et du
+port de Rochefort; je procédai deux fois à la levée de marins appelés
+au service, soit sur le littoral, soit dans les îles de Ré ou
+d'Oléron; je levai le plan du port et de la rade des Sables d'Olonne;
+je dirigeai comme major du recrutement, une conscription maritime dans
+le département des Pyrénées-Orientales; je fus envoyé à Nantes pour y
+procéder à l'armement de la frégate <i>l'Étoile</i>, jusques à l'arrivée de
+l'officier nommé pour la commander, et qui, pour des raisons de
+service, ne pouvait s'y rendre aussitôt...</p>
+
+<p>Ainsi, M. de Bonnefoux nous initiait aux difficultés de son
+administration militaire, il nous mettait en mesure d'acquérir des
+connaissances diverses; il utilisait nos services et il nous
+dédommageait, autant que possible, de l'impossibilité où nous étions
+d'être embarqués sur les vaisseaux.</p>
+
+<p>Au retour d'une de mes dernières missions, je trouvai à Rochefort une
+lettre de Brest qui m'y attendait depuis quelques jours. Je reconnus
+l'écriture de mon ami, le corsairien Dubreuil, et j'appris que sa
+santé ayant décliné rapidement, depuis mon départ, par l'usage
+perpétuel qu'il avait fait du tabac et des liqueurs fortes, auxquels
+il avouait avoir renoncé beaucoup trop tard, son état était devenu
+désespéré, et qu'il avait été renvoyé en France comme incurable. Il
+était à l'hôpital, inconnu, sans argent, et il me demandait cinquante
+écus. Je lui répondis aussitôt en lui faisant passer une traite de 300
+francs, et j'envoyai la lettre et la traite à Brest, à un de mes
+camarades, nommé Duclos-Guyot, à qui j'écrivais en même temps d'aller
+voir Dubreuil immédiatement et de lui compter ses 300 francs sans
+attendre l'échéance de la traite. Duclos-Guyot était absent en ce
+moment; il <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> s'écoula quelques jours avant son retour, et
+Dubreuil qui ne voyait rien venir, et qui ne pouvait s'expliquer ces
+retards, m'écrivit une seconde fois, mais quelle lettre! il me
+reprochait mon ingratitude en amitié, et me disait qu'il n'avait plus
+que quelques jours à vivre, mais qu'il me pardonnait avant de mourir!
+À cette nouvelle je fus désespéré, je m'accusai de mille torts qui
+n'étaient que trop fondés, j'écrivis encore à Duclos-Guyot; en même
+temps, j'écrivis, comme j'aurais dû le faire tout d'abord, à Dubreuil
+directement ainsi qu'à trois autres personnes que je chargeai d'aller
+voir Dubreuil sur-le-champ et de lui compter tout ce qu'il
+demanderait; mais, à peine ce courrier était-il parti, que je reçus
+une réponse de Duclos-Guyot à ma première lettre, et j'appris son
+absence, son empressement à se rendre, dès son retour, auprès de
+Dubreuil; mais le malade avait succombé, et avec la douleur d'une
+amitié déçue! Il est difficile d'être plus péniblement affecté, de
+recevoir une leçon plus incisive sur le peu de prévoyance qu'on
+apporte souvent à ce qui touche l'amitié, et ce n'est jamais sans un
+grand serrement de c&oelig;ur que mes souvenirs se reportent sur cette
+malheureuse catastrophe.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Rochefort, j'avais eu un congé pour aller à
+Marmande voir mon père avec qui je passai un mois. Lors de ma mission
+aux Pyrénées-Orientales, j'y étais retourné, je l'avais revu en allant
+et en venant et je m'étais aussi rendu à Béziers où j'eus par un
+charmant hasard le bonheur de me trouver lors du mariage de ma
+s&oelig;ur, mariage dont j'ai parlé plus haut.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: 1814.&mdash;Prise de Toulouse et de Bordeaux.&mdash;Rochefort
+ menacé.&mdash;Avènement de Louis XVIII.&mdash;M. de Bonnefoux m'envoie à
+ Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc
+ d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais
+ Penrose.&mdash;Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est
+ atteint d'une fluxion de poitrine.&mdash;Je cours à Marmande et je
+ trouve mon père très malade et désespéré à la pensée qu'il ne
+ reverra pas mon frère, que la paix allait lui rendre.&mdash;Il meurt
+ en me serrant la main le 27 avril 1814. Il avait
+ soixante-dix-neuf ans.&mdash;Je suis nommé au commandement de la
+ corvette à batterie couverte <i>le Département des Landes</i> chargée
+ d'aller à Anvers prendre des armes et des
+ approvisionnements.&mdash;Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé
+ grand amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée
+ d'inspection des ports de l'Océan.&mdash;Il y séjourne trois jours. M.
+ de Bonnefoux me nomme commandant en second de la garde d'honneur
+ du Prince.&mdash;Je mets à la voile et me rends à Anvers.&mdash;Au retour,
+ une tempête me force de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
+ retraversé et de chercher un abri à Deal, à Deal où, naguère,
+ j'étais errant et traqué comme un malfaiteur.&mdash;Je pars de Deal
+ avec un temps favorable mais au milieu de la Manche un coup de
+ vent me jette près des bancs de la Somme.&mdash;Dangers que court la
+ corvette. Je force de voiles autant que je le puis afin de me
+ relever.&mdash;Après ce coup de vent, je me dirige vers Brest.&mdash;Un
+ pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.&mdash;Une
+ toise de plus sur la gauche, et nous coulions.&mdash;Je fais mettre le
+ pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui faisait
+ beaucoup d'eau.&mdash;La corvette entre au bassin de radoub.&mdash;Le
+ pilote jugé et condamné.&mdash;J'apprends à Brest une promotion de
+ capitaines de frégate qui me cause une vive déception.&mdash;Ordre
+ inattendu de réarmer la corvette pour la mer.&mdash;Je demande mon
+ remplacement. Fausse démarche que je commets là.&mdash;Je quitte Brest
+ et <i>le Département des Landes</i>.&mdash;Arrivée à Rochefort où je trouve
+ mon frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la
+ Restauration.&mdash;Il passe son examen de capitaine de la Marine
+ marchande et part pour les États-Unis où il réussit à
+ merveille.&mdash;Voyage de M. de Bonnefoux à Paris.&mdash;Il fait valoir
+ les raisons de santé qui m'ont conduit à demander mon
+ remplacement.&mdash;On lui promet de me donner le commandement de <i>la
+ Lionne</i> et de me nommer capitaine de frégate avant mon
+ départ.&mdash;Le retour de l'Île d'Elbe empêche de donner suite à ce
+ projet.&mdash;Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.&mdash;L'empereur,
+ après Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours
+ chez le préfet maritime.&mdash;Disgrâce de M. de Bonnefoux.&mdash;Je suis,
+ par contre-coup, mis en réforme.&mdash;Je songe à obtenir le
+ commandement <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> d'un navire marchand et à partir pour
+ l'Inde.&mdash;On me décide à demander mon rappel dans la marine.&mdash;Je
+ l'obtiens et je suis attaché comme lieutenant de vaisseau à la
+ Compagnie des Élèves de la Marine à Rochefort.&mdash;Grand malheur qui
+ me frappe au commencement de 1817. Je perds ma femme.&mdash;Après un
+ séjour dans les environs de Marmande chez M. de Bonnefoux, je
+ vais à Paris solliciter un commandement.&mdash;Situation de la Marine
+ en 1817.&mdash;Je suis nommé Chevalier de Saint-Louis.&mdash;Retour à
+ Rochefort.&mdash;Je me remarie à la fin de 1818.&mdash;En revenant de
+ Paris, je retrouve à Angerville, Rousseau, mon camarade du
+ ponton.&mdash;Histoire de Rousseau.</p>
+
+<p>Ce fut peu de temps après que l'empereur rentra en France après avoir
+perdu ses armées en Russie, et il y fut suivi par l'Europe soulevée,
+qui envahit toutes les frontières. Toulouse, Bordeaux, furent pris;
+Rochefort fut sur le point d'être attaqué, et Collos et moi, étant
+considérés comme prisonniers de guerre, nous reçûmes l'ordre de nous
+retirer dans l'intérieur; mais Paris fut occupé par les ennemis avant
+notre départ et les Bourbons remontèrent sur le trône.</p>
+
+<p>M. de Bonnefoux m'envoya alors à Bordeaux comme membre d'une
+députation chargée d'y saluer le duc d'Angoulême, neveu de Louis XVIII
+qui s'y trouvait, et de traiter d'un armistice avec l'amiral Anglais
+Penrose. J'allais retourner à Rochefort quand une lettre de Marmande
+m'annonça que mon père était atteint d'une fluxion de poitrine; je
+volai auprès de lui... Hélas! il n'était que trop mal, et ce qui
+empirait son délire, c'est que la paix allait lui rendre son fils
+Laurent, et qu'il sentait la mort venir avant ce doux moment: il avait
+vraiment le c&oelig;ur brisé! Dans sa tendresse, il voulut, cependant,
+lui donner une marque d'amitié: il avait pensé que ma s&oelig;ur serait
+convenablement établie avec la fortune future de ma tante d'Hémeric,
+avec celle qu'avait son mari. Quant à moi, il me voyait en possession
+d'un état qui avait été considérablement froissé, il est vrai, mais
+qui me plaçait, toutefois, en position tolérable; pour mon frère, tout
+disait que cet état était perdu, et mon père avait fait tout préparer
+pour lui assurer, en sus de sa part, le quart dont <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> la loi
+lui permettait de disposer sur une dizaine de mille francs qu'il avait
+économisés depuis qu'on lui payait sa pension. Il ne voulait,
+cependant, rien faire sans mon consentement que je donnai de grand
+c&oelig;ur; il reprit, alors, un peu de sérénité, et il mourut le 27
+avril, en tenant une de mes mains, et en fixant sur mes yeux baignés
+de larmes un regard de paix et de bonté!</p>
+
+<p>Ce sont de rudes moments, mais il y a certainement du bonheur, pour un
+bon fils, à être alors au chevet de son père; et, en y pensant, j'ai
+bien souvent rendu grâces à l'heureuse étoile qui m'avait fait quitter
+l'Angleterre et qui m'avait ramené en France. Je conserve
+précieusement une boîte en écaille et or avec une jolie peinture, et
+que mon père affectionnait beaucoup. À Rochefort, j'avais appris à
+tourner, et je consolidai cette boîte en y ajoutant des cercles en
+ivoire; ce bijou se retrouve souvent sous mes yeux, car j'y serre mes
+décorations et leurs rubans... Destination bien naturelle que
+d'employer à contenir ces symboles de l'honneur, le meuble chéri du
+brave militaire qui expia dignement les erreurs de sa jeunesse, qui
+vécut soixante-dix-neuf ans et fut le type achevé de tous les
+sentiments nobles et élevés.</p>
+
+<p>Lors des premiers armements maritimes auxquels la paix donna lieu à
+Rochefort, le préfet me fit accorder le commandement d'une corvette à
+batterie couverte comme l'ont les frégates, et que le département des
+Landes avait donnée au Gouvernement; par ce motif, elle était nommée
+elle-même: <i>le Département des Landes</i>; ma destination était Anvers,
+d'où la France avait à retirer quelques débris des dépenses
+incalculables qu'elle y avait faites.</p>
+
+<p>Cependant, le duc d'Angoulême, nommé grand amiral, faisait
+l'inspection des ports de l'Océan. Il arriva à Rochefort avant mon
+départ: M. de Bonnefoux me nomma commandant en second de la garde
+d'honneur du Prince, qui séjourna trois jours parmi nous. Je mis à la
+voile aussitôt après son départ, et j'eus lieu de me convaincre
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> que huit ans d'interruption ne suffisent pas pour faire
+oublier notre état, lorsqu'on l'a bien appris précédemment. Collos
+était embarqué avec moi.</p>
+
+<p>Je me rendis à Anvers sans rien éprouver de remarquable. Au retour,
+une tempête me força de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais
+retraversé, et de chercher un abri à Deal; Deal, où alors, je me
+présentais entouré d'honneurs, comblé de politesses, et où, naguère,
+j'étais traqué et errant comme un malfaiteur! J'en partis avec un
+temps favorable, mais au milieu de la Manche, un coup de vent me jeta
+près des bancs si dangereux de la Somme et aux environs de Dieppe. Je
+forçai de voiles autant que je le pus, afin de me relever; et ma
+résolution que je vis bien qu'on taxait d'audacieuse imprudence, me
+réussit! Mais un mât cassé, une voile déchirée, et j'étais
+irrémissiblement à la côte. Je restai constamment sur le pont; tous
+les yeux fixés sur moi cherchaient à scruter mes pensées; je faisais
+bonne contenance, mais je voyais l'étendue entière du péril, et
+j'arrangeais, dans ma tête, mes dispositions pour le cas où j'aurais
+continué à être porté sur ces bancs, et pour chercher à sauver mon
+bâtiment et mon équipage! Les dispositions qui me vinrent à l'esprit
+dans ce moment critique ont, depuis, été décrites dans mes <i>Séances
+nautiques</i>, et elles ont reçu l'approbation des marins.</p>
+
+<p>Après cette épreuve, je me dirigeai vers Brest, où ma corvette devait
+désarmer: tout allait bien, lorsqu'un pilote, qui venait d'Ouessant,
+me jeta sur les rochers appelés Pierres-Noires! La secousse fut
+violente, mais comme nous n'avions touché le rocher qu'en le rasant
+avec notre flanc, nous ne coulâmes pas sur place. Une toise de plus
+sur la gauche, et c'en était fait de nous tous! Je fis mettre le
+pilote aux fers, et je me chargeai du bâtiment qui faisait beaucoup
+d'eau, mais que je réussis à faire entrer à Brest. Le pilote fut jugé,
+cassé, emprisonné; et la corvette entra en radoub.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> En arrivant à Brest, j'avais appris que six officiers de mon
+grade, dont quatre étaient mes cadets, et qui, à Brest et à Lorient,
+avaient fait le service de gardes d'honneur auprès du grand amiral,
+s'étaient vu, pendant ma campagne, nommer capitaines de frégate par
+l'intervention du Prince. Je réclamai, et j'écrivis au contre-amiral
+qui accompagnait le duc. J'appris, par la réponse, que si M. de
+Bonnefoux l'avait demandé, à Rochefort, pour moi, on se serait
+empressé d'accéder à sa proposition; M. de Bonnefoux, à qui je mandai
+ces détails, me dit, de son côté, qu'il ne lui serait jamais venu dans
+l'idée qu'on pût accorder un grade pour un service honorifique; mais
+que, puisque cette faveur avait été accordée à d'autres, il
+profiterait d'un voyage qu'il ferait bientôt à Paris pour présenter
+mes droits à être traité comme mes six camarades. Il est certain que
+si je n'avais pas été à la mer, à cet époque, j'aurais eu connaissance
+de ces démarches, et qu'agissant au moment utile, j'aurais
+probablement réussi: je vis, par là, que le hasard sert souvent mieux
+que le zèle; mais ce n'est pas une raison pour ne pas sacrifier
+constamment au devoir.</p>
+
+<p>Je m'occupais de retourner à Rochefort, lorsque l'ordre inattendu de
+réarmer la corvette pour la mer arriva à Brest. Mais j'avais été si
+contrarié de n'avoir pas figuré dans la promotion, et je craignis
+tellement que quelques intérêts ne souffrissent d'une nouvelle
+absence, que je demandai mon remplacement. C'était assurément une
+fausse démarche, et elle fut jugée encore plus sévèrement qu'elle ne
+le méritait, car ma santé avait vraiment beaucoup souffert des
+fatigues incessantes de mon retour d'Anvers; et c'était le motif que
+j'avais allégué. J'eus tort évidemment dans cette circonstance, car
+j'agis dans des vues étroites et avec un esprit d'amour-propre blessé.
+Un véritable chagrin que j'eus en quittant Brest et <i>le Département
+des Landes</i> fut de me séparer de Collos dont l'âme franche et loyale
+mérite certainement qu'on lui applique <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> le mot de Cornelius
+Nepos, au sujet d'Epaminondas: «Adeo veritatis diligens, ut ne joco
+quidem mentiretur.»</p>
+
+<p>Mon frère était à Rochefort quand j'arrivai: que de choses nous eûmes
+à nous dire! Nous allâmes à Marmande pour régler nos affaires; il
+poussa jusqu'à Béziers, revint me prendre à Rochefort, et comme il
+avait été, sans pitié, licencié par le gouvernement de la
+Restauration, il ne se vit d'autre ressource que de passer son examen
+de capitaine de la Marine marchande; et il se disposa ensuite à aller
+aux États-Unis, où son intelligence, son caractère, sa loyauté, sa
+connaissance de la langue du pays l'ont conduit à une assez belle
+fortune.</p>
+
+<p>Le préfet se rendit à Paris; il s'y occupa de moi, mais on y était
+mécontent de ma demande de remplacement. Il dit de ma santé ce qu'il
+en savait, ramena les esprits; et, comme on refusait rarement quelque
+chose à un chef tel que lui, il fit agréer qu'on m'éprouverait par
+l'offre d'un nouveau commandement, et qu'on me nommerait capitaine de
+frégate avant de mettre à la voile. C'eût été fort beau, car je
+n'avais que trente-deux ans, et j'aurais ainsi regagné une partie du
+temps perdu par ma captivité. Il n'en fut pas ainsi, et il faut avouer
+que je ne fus pas heureux dans cette affaire dont je vais reprendre la
+suite.</p>
+
+<p>Le bâtiment qui me fut destiné était <i>la Lionne</i>, toutefois, au lieu
+de s'occuper de m'expédier mes lettres de commandement, auxquelles il
+ne manquait plus que la signature, le Gouvernement eut à tourner ses
+pensées vers des objets d'une tout autre importance, qui absorbèrent
+toutes ses facultés et qui amenèrent sa chute. Ce fut le retour de
+l'Île d'Elbe de Napoléon. Ailleurs, je parlerai, plus en détail, de
+cet événement prodigieux, des difficultés sans nombre qu'il attira à
+M. de Bonnefoux, et de la manière glorieuse dont il surmonta ces
+difficultés. Ici, je me contenterai de dire que M. de Bonnefoux
+reconnut l'empereur; mais qu'il approuva l'opinion où j'étais, que je
+me trouvais libre, par la nature de cette révolution, de <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>
+servir ou de ne pas servir; et qu'il permit que, considérant Napoléon
+comme l'auteur des maux sans nombre auxquels je prévis que notre
+patrie allait être en proie, je restasse étranger à son système et à
+ses opérations. Ainsi donc, au lieu d'un grade que je croyais tenir,
+qui était sous ma main, je me vis de nouveau voué à l'inactivité, et
+je restai chez moi, en quelque sorte <i>incognito</i>.</p>
+
+<p>L'empereur ne fit que passer; en tombant, il entraîna ses partisans,
+M. de Bonnefoux et moi, par contre-coup, qui fus condamné à la
+réforme. Il fallait vivre, cependant, car tel est le propre des
+Révolutions en général, qu'elles font des plaies profondes à l'État,
+et qu'elles brisent bien des existences. J'allai à Bordeaux où mes
+amis me firent la promesse positive d'un navire marchand à commander
+pour les mers de l'Inde. C'était un moyen de fortune assurée si la
+paix durait: mais quelle certitude en avait-on? Et puis, quitter
+l'uniforme et la carrière militaire!... Tout cela fut débattu et
+considéré sous toutes les faces; enfin, je ne voulus pas résister à de
+douces instances, et je demandai mon rappel dans la marine, en faisant
+valoir mon éloignement volontaire, lors du règne de Cent-Jours de
+l'empereur. Cette démarche fut suivie d'un prompt succès, et l'on me
+plaça comme lieutenant de vaisseau dans la compagnie des élèves de la
+Marine à Rochefort. Quant au grade de capitaine de frégate, il n'y
+avait plus à y penser; et il fallut abandonner à ceux qui se
+trouvaient dans la position que j'avais perdue, les chances
+d'avancement que M. de Bonnefoux ne laissait pas échapper pour moi,
+quand il y avait jour à les faire valoir.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes ainsi, au commencement de 1817. Rochefort fut, alors,
+témoin d'un de ces événements douloureux qui frappent une population
+au c&oelig;ur. Je t'ai raconté, mon fils, les malheurs poignants que
+subit ma famille pendant mon enfance, ainsi que l'influence qu'ils
+eurent sur mon éducation. Quelques jours ravissants <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> vinrent
+ensuite luire pour moi à Marmande et au Châtard. Puis, arrivèrent
+douze années d'études, de travaux, de fatigues, de combats, de
+dangers, de prison, de ponton, d'efforts pour ma liberté, et qui se
+terminèrent par le délabrement de ma santé et par un retard
+irréparable dans ma carrière; succédèrent alors les moments vraiment
+enchanteurs de mon séjour à Rochefort entre 1812 et 1814, et ceux de
+mon mariage; mais à cette époque, une série d'infortunes vint
+m'assaillir à coups répétés, et cette série ne pouvait se terminer
+d'une manière plus poignante que par l'événement cruel qui t'enlevait
+ta mère et qui me plongeait dans un profond désespoir.</p>
+
+<p>Quand ce funeste arrêt de la Providence fut consommé, je te laissai
+aux bons soins de ta grand-mère<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>; je partis de Rochefort et
+j'allai chercher de la solitude chez M. de Bonnefoux qui s'était
+retiré à la campagne, près de Marmande. Il y vivait tranquille, isolé;
+c'était ce qu'il me fallait. De quelles bontés, de quelles
+consolations, son c&oelig;ur généreux, son esprit aimable remplirent les
+trois mois qu'il me fut permis d'y rester! Je l'aurais quitté avec
+bien du regret, si ce n'avait été pour te revoir. Je retournai donc à
+Rochefort; j'établis tout, comme je l'entendais; ta santé qui était si
+faible quand tu naquis, se raffermit promptement. Enfin, je mis ordre
+à mille petits détails, et, d'après le conseil de M. de Bonnefoux, je
+me rendis à Paris pour y solliciter un commandement, afin de pouvoir
+réparer, autant que possible, le temps perdu pour mon avancement.</p>
+
+<p>En effet, un commandement de bâtiment était, pour moi, le seul moyen
+d'aller à la mer au moins de longtemps. La marine se trouvait alors
+dans la plus grande stagnation; les lieutenants de vaisseau
+n'embarquaient qu'à leur tour; et, tout bien calculé, ayant été
+inscrit à la fin de la liste d'embarquement après ma campagne de
+<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> l'Escaut, je ne pouvais espérer d'être placé sur un navire,
+avant la fin de l'année 1820. Au contraire, les commandants de
+bâtiments étaient tous au choix du roi; et ç'avait été pour être
+proposé à ce choix par le ministre, que j'avais entrepris ce voyage de
+Paris.</p>
+
+<p>Je n'avais fait aucun apprentissage du rôle de solliciteur, qui était
+pour moi une chose toute nouvelle, bien inattendue, et n'allant
+nullement à mon caractère, accoutumé d'ailleurs, que j'étais à voir,
+auparavant, mes désirs prévenus; et il faut convenir que je fus bien
+gauche dans les démarches que je crus devoir essayer.</p>
+
+<p>Le ministère m'accueillit parfaitement, mais ne me donna de
+commandement que l'espérance un peu éloignée; retard, ajouta-t-on,
+causé par le petit nombre d'armements maritimes auxquels nous
+astreignait la fâcheuse position des finances de l'État. Par
+compensation, il fut question de me faire accorder la croix de la
+Légion d'honneur, demandée si souvent pour moi par M. Bruillac, ancien
+Commandant de <i>la Belle-Poule</i>, mais l'empereur, d'abord, Louis XVIII,
+ensuite, et enfin, encore l'empereur, dans les Cent-Jours, avaient
+fait un tel abus de ce genre de récompense, que le grand chancelier
+venait d'obtenir du roi qu'il ne serait plus délivré de décoration de
+cet ordre, que lorsque ses bureaux auraient pu débrouiller la
+confusion qui y régnait et présenter un état exact de tous les
+légionnaires, opération qui, disait-on, devait durer trois ans! Le
+ministre ne voulut pas, cependant, me laisser partir de Paris sans une
+marque de satisfaction, il pensa que la croix de Saint-Louis
+remplacerait, fort bien, celle de la Légion d'honneur qu'on désirait
+me voir obtenir, et il me présenta à l'approbation du roi, qui signa
+ma nomination. Que mon père aurait été heureux s'il avait assez vécu
+pour voir sur ma poitrine cette décoration, qu'il avait été si fier
+lui-même de porter, et à laquelle il tint au point de sacrifier sa
+liberté!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Je vis, cependant, bientôt après, que je n'obtiendrais rien
+de plus; je revins donc à Rochefort te revoir, et attendre la
+réalisation des espérances d'un commandement qu'on me réitéra avant
+mon départ, mais qui, n'étant plus soutenues par l'appui d'un
+protecteur puissant, promettaient réellement peu de recevoir leur
+accomplissement.</p>
+
+<p>Je passe rapidement sur plusieurs choses peu importantes, et j'arrive
+à la fin de 1818, époque où j'attendais toujours, en vain, le
+commandement promis, redemandé, repromis plusieurs fois. Un bâtiment
+de la force de ceux qu'on donnait à commander aux officiers de mon
+grade, allait alors être armé à Rochefort, j'écrivis pour qu'il me fût
+accordé; mais d'autres firent également des démarches; je ne l'obtins
+pas; et je me retrouvai plus seul, plus assombri que jamais, car je ne
+voyais plus, de bien longtemps, un embarquement possible; et c'était
+le soulagement le plus direct que je pusse espérer à un chagrin qui me
+possédait presque exclusivement. Le monde, la société, cette vie qu'on
+appelle de garçon m'étaient devenus insupportables, comme il arrive à
+tout homme qui n'est plus jeune et qui a été bien marié, enfin, je
+traînais péniblement une existence sur laquelle toi seul répandais
+quelque intérêt, lorsque j'eus à me prononcer sur un sujet qui devait
+te donner une seconde mère, et te replacer sous le même toit que moi.</p>
+
+<p>J'hésitais longtemps car je ne pouvais me dissimuler les inconvénients
+d'un second mariage<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>............</p>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Je restais peu de temps à Paris. Nous en partîmes dans une
+voiture particulière, avec une famille qui en complétait les places.
+Je me sentis indisposé dès le départ. À une lieue d'Étampes, notre
+essieu se brisa: il fallut, par un assez mauvais temps, nous rendre à
+pied jusqu'à cette ville où l'accident fut réparé, mais où mon malaise
+augmenta. Je crus, pourtant, pouvoir continuer le voyage, mais la
+fièvre devint si forte que je fus bientôt obligé de m'arrêter.
+Heureusement que ce fut à Angerville<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a> où je fis avertir Rousseau,
+mon ancien camarade de ponton, qui habitait cette petite ville avec
+une femme ravissante de beauté qu'il venait d'épouser. Rousseau
+s'empressa auprès de moi, sa femme auprès de la mienne, et la santé me
+revint.</p>
+
+<p>Rousseau, toujours préoccupé de grandes idées, et ayant été licencié,
+comme mon frère, lors de son retour en 1814, montait alors une
+brasserie de bière sur une vaste échelle. Cette entreprise cessa
+bientôt de lui plaire, il voulait quelque chose de plus éclatant.</p>
+
+<p>Il avait momentanément ajourné son projet de civilisation des
+Iroquois, auquel on assure qu'il n'a pas encore bien renoncé<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>; et
+après bien des réflexions, il s'arrêta au dessein d'assèchement de
+terrains au moyen d'endiguements sur les bords de la partie de la mer
+qui avoisine Brest. Il transporta, effectivement, dans le Finistère,
+toute sa fortune ainsi que celle de sa femme. Là, après beaucoup
+d'essais malheureux, de travaux gigantesques; soutenu par des
+capitalistes, à l'aide d'une persévérance inébranlable, il est enfin
+parvenu à conquérir, à fertiliser des terrains étendus; et c'est là,
+qu'incessamment, je compte aller le revoir, lui, aussi bon, aussi
+aimable qu'autrefois, cinq enfants qui lui sont survenus, et sa digne
+compagne qui, dans ces circonstances difficiles, a montré <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>
+une force d'âme, un caractère inouïs, et lui a prêté un appui que le
+pays entier proclame avec enthousiasme<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>.</p>
+
+<p>J'achetai à Angerville une petite chaise de poste, et je revins à
+Rochefort.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;L'avancement des officiers de marine sous la seconde
+ Restauration.&mdash;Conditions mises à cet avancement.&mdash;Un an de
+ commandement.&mdash;En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de
+ Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge,
+ <i>L'Adour</i> qui venait d'être lancée à Bayonne.&mdash;En route pour
+ Rochefort.&mdash;Le pilote-major.&mdash;À Rochefort.&mdash;La corvette est
+ désarmée. Il me manque trois mois de commandement.&mdash;La frégate
+ <i>l'Antigone</i> désignée pour un voyage dans les mers du Sud.&mdash;Je
+ suis attaché à son État-Major.&mdash;Je demande un commandement qui me
+ permette de remplir les conditions d'avancement.&mdash;Je suis nommé
+ au commandement de <i>la Provençale</i>, et de la station de la
+ Guyane.&mdash;Le bâtiment allait être lancé à Bayonne.&mdash;Mon brusque
+ départ de Rochefort.&mdash;Maladie de ma femme. La fièvre tierce.&mdash;Mon
+ arrivée à Bayonne.&mdash;Accident qui s'était produit l'année
+ précédente pendant que je commandais <i>l'Adour</i>.&mdash;Mes projets en
+ prenant le commandement de <i>la Provençale</i>, mes <i>Séances
+ nautiques</i> ou <i>Traité du vaisseau à la mer</i>.&mdash;Le <i>Traité du
+ vaisseau dans le port</i> que je devais plus tard publier pour les
+ élèves du collège de Marine.&mdash;La Barre de Bayonne.&mdash;Tempête dans
+ le fond du golfe de Gascogne.&mdash;Naufrage de quatre navires.
+ Avaries de <i>la Provençale</i>.&mdash;Relâche à Ténériffe.&mdash;Traversée très
+ belle de Ténériffe à la Guyane en dix-sept jours.&mdash;Mes
+ observations astronomiques.&mdash;M. de Laussat, gouverneur de la
+ Guyane.&mdash;Je lui montre mes instructions.&mdash;Mission à la Mana, à la
+ frontière ouest de la côte de la Guyane.&mdash;Je rapporte un plan de
+ la rade, de la côte, de la rivière de la Mana.&mdash;Conflit avec le
+ gouverneur à propos d'une punition que j'inflige à un homme de
+ mon bord.&mdash;Lettre que je lui écris.&mdash;Invitation à dîner.&mdash;Mission
+ aux îles du Salut en vue de surveiller des Négriers.&mdash;Sondes et
+ relèvements autour des îles du Salut.&mdash;Mission à la Martinique, à
+ la Guadeloupe et à Marie-Galande.&mdash;La fièvre jaune.&mdash;Retour à la
+ Guyane.&mdash;Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la
+ Dominique.&mdash;Les Guyanes anglaise et hollandaise.&mdash;Surinam,
+ ancienne possession française, abandonnée par légèreté.&mdash;Arrivée
+ à Cayenne.&mdash;Le nouveau second de <i>La Provençale</i>, M.
+ Louvrier.&mdash;Je le mets aux arrêts.&mdash;Mon entrevue avec lui dans ma
+ chambre.&mdash;Je m'en fais un ami.&mdash;Arrivée à Cayenne.&mdash;Mission à
+ Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.&mdash;Les difficultés de la
+ tâche.&mdash;Mes travaux hydrographiques.&mdash;Le <i>Guide pour la
+ navigation de la Guyane</i> que fait imprimer M. de Laussat d'après
+ le résultat de mes recherches.&mdash;M. Milius, capitaine de vaisseau,
+ remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.&mdash;L'ordre de
+ retour en France.&mdash;Je fais réparer <i>la Provençale</i>.&mdash;Pendant la
+ durée des réparations, je fréquente la société de Cayenne.&mdash;<i>La
+ Provençale</i> met à la voile.&mdash;La Guerre d'Espagne.&mdash;Je <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>
+ crains que nous ne soyons en guerre avec
+ l'Angleterre.&mdash;Précautions prises.&mdash;Le phare de l'île
+ d'Oléron.&mdash;Le feu de l'île d'Aix.&mdash;Le 23 juin 1823, à deux heures
+ du matin, <i>la Provençale</i> jette l'ancre à Rochefort.&mdash;Mon rapport
+ au ministre.&mdash;Travaux hydrographiques que je joins à ce rapport.</p>
+
+<p>Depuis la seconde Restauration des Bourbons, on avait imposé des
+conditions de commandement à remplir pour pouvoir être avancé; or,
+plus ces conditions étaient rigoureuses, moins il y avait de chances
+d'avancement pour les officiers qui n'étaient pas appuyés par des
+personnages élevés, puisque ces personnages obtenaient, pour leurs
+protégés, la presque totalité des commandements. Ceux à qui ils
+étaient donnés étaient donc les seuls en évidence, les seuls en mesure
+de prouver leur capacité ou d'en acquérir, les seuls qui pussent
+facilement remplir ces conditions, lesquelles, par exemple, pour
+donner des droits à être capitaine de frégate, étaient l'exercice d'un
+commandement de bâtiment pendant au moins un an. Les réductions
+avaient, d'ailleurs, été si considérables dans nos cadres, les
+promotions étaient si peu fréquentes, si limitées, que lors même que
+des officiers qui n'étaient pas recommandés par des hommes influents
+arrivaient à avoir rempli les conditions, il était, encore, fort rare
+qu'ils fussent choisis pour l'avancement. Que pouvais-je faire en
+pareille situation? me résigner; penser qu'ayant été précédemment dans
+la catégorie des officiers favorisés, il était injuste de me plaindre
+que d'autres profitassent des avantages dont j'avais joui, dont ma
+captivité ou des événements extraordinaires m'avaient empêché de
+retirer le plus grand fruit; et tout en attendant l'heure de ma
+retraite après laquelle je soupirais ardemment, chercher, dans mon
+intérieur, un bonheur plus doux, plus sûr que celui qui accompagne
+ordinairement les fatigues de notre état, ou les luttes de l'ambition.</p>
+
+<p>Mon service à la compagnie des élèves de Rochefort, à laquelle j'étais
+toujours attaché, exigeait trop peu de <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> temps pour que je ne
+fusse pas constamment libre de me livrer aux soins de votre éducation
+ou de ma maison. J'avais appris à tourner, je m'étais fait un charmant
+atelier; je fréquentais un peu le monde avec ma femme; nous voyions
+grandir nos enfants avec délices; notre économie, notre ordre
+doublaient notre aisance; nous jouissions de la considération
+publique, enfin, à tous égards, nous étions dans une des meilleures
+conditions possibles de félicité.</p>
+
+<p>Cependant, le préfet maritime de Rochefort reçut l'ordre, en 1820,
+d'expédier à Bayonne un état-major pour la corvette de charge,
+<i>l'Adour</i>, qui venait d'y être lancée. Il s'agissait de la charger de
+bois de mâture des Pyrénées, et de la diriger sur Rochefort où elle
+devait être désarmée. Je fus désigné par le préfet pour commander ce
+bâtiment qui était presque aussi grand que <i>la Belle-Poule</i>. Dans
+l'espoir que le préfet me donna de la continuation ultérieure de
+l'armement de ce navire, par suite de la demande pressante qu'il
+comptait en faire au ministre, cette mission me faisait le plus grand
+plaisir.</p>
+
+<p>J'éprouvai, d'abord, beaucoup de peines et de fatigues dans l'armement
+de <i>l'Adour</i>, et ensuite beaucoup de contrariétés au bas de la rivière
+de Bayonne qui s'appelle aussi <i>l'Adour</i>, et qui charrie des sables
+que la mer refoule immédiatement vers son embouchure; il en résulte un
+obstacle qu'on appelle barre; or cette barre mobile, variable pour
+l'étendue, le gisement et la hauteur, est telle qu'avec un bâtiment
+d'aussi grandes dimensions que le mien, on ne peut la franchir qu'en
+certains temps et avec certains vents.</p>
+
+<p>Je crus, toutefois, m'apercevoir que le pilote-major qui, lorsque le
+vent était favorable, allait sonder la profondeur de l'eau sur la
+barre, ne m'en indiquait pas exactement la mesure par ses signaux. Un
+jour, à l'improviste, j'envoyai sur les lieux un officier pour
+surveiller les opérations du pilote-major. Il sonda lui-même,
+<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> trouva plus de fond que celui-ci ne le disait, et, malgré son
+opposition, il me signala trois pieds d'eau de plus que l'on ne venait
+de m'en accuser. J'étais prêt, je levai mon ancre et me couvris de
+voiles. Le pilote-major stupéfait se rendit à bord; là, craignant
+beaucoup pour sa responsabilité, soit pour n'avoir pas fait un signal
+exact, soit pour la difficulté qu'il allait avoir à me tirer de la
+passe, il voulut faire des représentations, mais ce n'était pas le
+moment d'en écouter, car nous étions sur la barre où nous éprouvâmes
+trois rudes lames qui me rappelèrent l'échouage de mon ancienne
+frégate sur la côte d'Afrique; mais nous doublâmes sans accident, et
+quittant le pilote-major dont l'esprit était devenu aussi expansif
+qu'il avait été assombri, je fis route pour Rochefort où j'eus le
+désagrément de voir désarmer mon bâtiment lorsque je n'avais que neuf
+mois de commandement y compris celui du <i>Département des Landes</i>.
+C'était trois mois de moins que ce qu'il me fallait strictement pour
+les conditions d'avancement. Je repris mon service à la compagnie des
+élèves.</p>
+
+<p>En 1821, la frégate <i>l'Antigone</i> fut armée à Rochefort. Ma mission de
+<i>l'Adour</i> qui n'avait été considérée que comme une corvée, n'ayant
+point donné lieu à changer mon rang sur la liste des tours
+d'embarquement, je me trouvais alors à la tête de cette liste, et je
+fus, par conséquent présenté au ministre pour faire partie de
+l'état-major de cette frégate. Elle devait effectuer un voyage dans la
+mer du Sud, et elle était commandée par un capitaine de vaisseau de ma
+connaissance qui se trouvait enseigne de vaisseau dans l'Inde sur <i>le
+Berceau</i> quand je l'étais sur <i>la Belle-Poule</i>, mais dont la carrière
+n'avait pas été paralysée par la captivité.</p>
+
+<p>Un tel embarquement était fort beau, mais il lésait tous mes intérêts
+puisqu'il ne me servait pas à remplir les conditions pour
+l'avancement, et qu'après une campagne probable de trois ans, je
+n'aurais acquis aucun titre <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> de plus. Je commençais à être un
+des anciens lieutenants de vaisseau, et comme, sans les conditions je
+n'aurais même pas pu être nommé capitaine de frégate à l'ancienneté,
+je réclamai auprès du préfet contre cette destination. Il ne pouvait
+pas la changer, mais il reconnaissait la justice de ma demande; il
+m'engagea à la formuler par écrit, et il me promit de la faire valoir
+auprès du ministre. J'exposai donc mes motifs, priai le ministre de
+m'accorder un commandement afin de ne pas me trouver exclu de tout
+avancement futur, et ne manquai pas de terminer ma lettre en disant
+qu'à tout événement j'étais prêt à m'embarquer sur <i>l'Antigone</i>.
+L'affaire fut bien présentée par le préfet et la réponse fut le
+commandement que le ministre m'accorda de <i>la Provençale</i> et de la
+station de la Guyane. Ce bâtiment allait être lancé à Bayonne d'où je
+devais partir pour ma station dont la durée était fixée à deux ans au
+moins, et où je devais trouver deux bâtiments qui se rangeraient sous
+mes ordres à mon arrivée.</p>
+
+<p>Une aussi longue séparation d'avec ma famille ne pouvant être que fort
+douloureuse, je jugeai que le meilleur parti à prendre était d'en
+brusquer le moment. Mes affaires particulières constamment à jour m'en
+laissèrent la faculté; ainsi, dans les vingt-quatre heures, j'avais
+dressé la liste des objets à m'envoyer à Bayonne sur un navire qui
+était à Rochefort en chargement pour ce port, mes adieux étaient
+faits, et j'étais parti avec une simple malle. Mais les choses
+n'arrivent que bien rarement selon nos désirs ou même selon les
+probabilités; et ma femme, qui n'avait pas besoin de cette nouvelle
+secousse, en fut vivement affectée.</p>
+
+<p>Rochefort fut, autrefois, une contrée extrêmement malsaine: à force de
+grands travaux et de plantations, l'air marécageux qui l'environne
+s'est considérablement purifié, et le sang y est aujourd'hui aussi
+beau que dans les pays les plus favorisés; néanmoins les jours
+caniculaires <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> y sont encore funestes à un grand nombre de
+personnes, surtout à celles qui n'observent pas un régime alimentaire
+bien entendu, ou qui sont sous l'influence de peines morales. Ma femme
+fut de ce nombre, la fièvre tierce la prit, et j'en eus la nouvelle à
+mon arrivée à Bayonne.</p>
+
+<p>Le meilleur remède est, sans contredit, de s'éloigner du foyer du mal.
+Terrifié comme je l'étais de l'état où se trouvait ma femme lorsque je
+m'étais éloigné d'elle, état qui était aggravé par la fièvre, ainsi
+que par le long isolement où elle allait vivre, je fus si sensiblement
+touché, que si j'avais pu, honorablement, me désister de mon
+commandement, je l'aurais fait, et je vous aurais tous arrachés à une
+ville qui devenait pour moi un objet de mortelle inquiétude. Ne
+pouvant m'arrêter à ce projet, j'en formai soudainement un autre.
+J'écrivis à ma femme de prendre immédiatement sa place pour Paris, de
+partir, sans hésiter, avec ses deux enfants pour aller rejoindre
+M<sup>me</sup> La Blancherie.</p>
+
+<p>Il n'y avait guère qu'un an que j'avais quitté Bayonne sur <i>l'Adour</i>,
+lorsque j'y revins pour <i>la Provençale</i>; or, cette circonstance me
+rappelle un accident fatal arrivé sous mes yeux pendant la première de
+ces époques, et qui vaut peut-être la peine d'être relaté.</p>
+
+<p>Un jour de fête publique, <i>l'Adour</i>, mouillée près des allées
+marines<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>, avait une salve à faire. Je posai des sentinelles à
+terre pour empêcher les curieux de se mettre sous la volée de mes
+pièces qui, cependant, n'étaient pas chargées à boulet. La salve était
+en train, quand un ancien militaire franchit les sentinelles, qui, ne
+le suivant pas au milieu de la fumée, lui crient de revenir, et
+auxquelles, caché derrière un arbre, il répond qu'il veut, selon ses
+anciennes habitudes, voir le feu de plus près. Dans ce but, il
+démasqua sa tête en dehors de <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> l'arbre, pour mieux apercevoir
+le bâtiment; au moment même, le valet ou pelote de cordage, qui
+servait à bourrer une des pièces, l'atteint; et ce malheureux que les
+batailles et le feu de l'ennemi avaient longtemps respecté tombe,
+atteint d'un coup mortel! C'est ainsi que les réjouissances de la paix
+accomplissent, quelquefois, ce que n'ont pu faire les périls des
+combats.</p>
+
+<p>Ce qui me souriait le plus dans mon embarquement de <i>la Provençale</i>
+était moins encore l'espoir d'être avancé au retour de ma campagne,
+que la faculté que j'allais avoir de relire sur mer mes <i>Séances
+Nautiques ou Traité du Vaisseau à la mer</i>, ouvrage que j'avais ébauché
+pour les élèves de la compagnie de Rochefort, que je considérais comme
+le résumé de ma carrière maritime ou de mes services, et auquel je
+mis, en effet, la dernière main pendant cet embarquement, soit en
+expérimentant, avec plus de soins que jamais, plusieurs man&oelig;uvres
+sur mon bâtiment soit en éclaircissant des questions contestées ou des
+points encore douteux.</p>
+
+<p>Afin de sauver, s'il était possible, l'aridité d'un sujet si spécial,
+je crus devoir y citer plusieurs exemples intéressants ou divers faits
+concluants, et j'en éloignai, le plus que je le pus, les détails
+scientifiques. C'est ce livre que je publiai en 1824, qui ensuite a
+été réimprimé, qui le sera encore (chose rare en marine), si j'en
+crois les offres récentes d'un libraire de Toulon, et que le public
+naviguant paraît avoir adopté. Depuis les temps florissants de la
+puissante marine de Louis XVI, où brillaient Borda, Fleurieu, Verdun
+de la Crène, de Buor, du Pavillon, Bourdé, Romme, tous auteurs du
+premier mérite, aucun officier, en France, n'avait pris la plume pour
+marquer les progrès survenus, avec la succession des temps, dans la
+science nautique. Ce fut donc moi qui rouvris la lice, et j'y ai été
+suivi par de redoutables rivaux. C'est peut-être, ici, le cas
+d'anticiper sur les dates afin de tout épuiser sur ce sujet, et de
+dire que plus tard, à Angoulême, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> et pour les élèves du
+Collège de Marine, j'ajoutai, à mes <i>Séances Nautiques</i>, un nouveau
+volume ayant pour second titre: <i>ou Traité du vaisseau dans le port</i>.
+Mais revenons!</p>
+
+<p>La barre de Bayonne me fut encore fâcheuse par une longue obstination
+de vents contraires: une trentaine de bâtiments de commerce étaient
+retenus avec moi. Une petite brise favorable enfin se manifesta.
+Fatigué que l'on était d'attendre, on crut, comme il est d'ordinaire,
+que c'était le commencement d'un beau vent frais; mais ainsi qu'on l'a
+judicieusement dit et remarqué: «Rien n'est fin, rien n'est trompeur,
+comme le temps!»</p>
+
+<p>Effectivement, à peine étions-nous dehors, que vint une tempête qui
+fit naufrager quatre des navires sortis en même temps que moi. Le fond
+du golfe de Gascogne, où nous étions tous, sans ports de facile accès,
+est on ne peut plus dangereux lorsqu'on y est surpris par de forts
+vents du large.</p>
+
+<p>Il n'y eut donc que ceux d'entre nos bâtiments qui se trouvaient bien
+pourvus, bien installés, ou de bonne construction, qui purent
+supporter le mauvais temps; et encore, non sans d'assez fortes
+avaries. Je réparai, immédiatement, les miennes, du mieux que je le
+pus, mais je ne pouvais penser à traverser ainsi l'Atlantique, et je
+songeai à relâcher à la Corogne d'abord, puis à Lisbonne, et enfin à
+Ténériffe, car le vent me contraria dans mes deux premiers projets.
+C'est la plus importante des îles Canaries, et je m'y remis
+parfaitement en état.</p>
+
+<p>Ma traversée de Ténériffe à la Guyane fut très belle; elle ne dura que
+dix-sept jours, pendant lesquels un temps magnifique me permit de me
+familiariser à nouveau avec les observations astronomiques que j'avais
+tant pratiquées, et que je repris pendant toute ma campagne. En cette
+circonstance, elles me firent connaître que les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> positions
+géographiques de Lancerotte<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a> et Fortaventure<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, deux des
+Canaries, étaient inexactement déterminées sur mes plans, et plus
+tard, j'adressai au ministère le résultat de mon travail à cet égard.
+Elles m'avertirent encore, vers la fin de mon voyage, que j'étais
+quatre-vingt-cinq lieues plus près du continent d'Amérique que les
+calculs ordinaires ou de l'estime ne l'établissaient; or, cette
+différence, due aux courants des parages que j'avais parcourus, se
+trouva vérifiée quand j'eus pris connaissance de la terre.</p>
+
+<p>M. de Laussat était alors gouverneur de la Guyane<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>; il résidait à
+Cayenne, capitale des possessions françaises dans cette colonie, et
+située à l'embouchure de la rivière du même nom: je lui remis, outre
+ses dépêches officielles, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> des lettres et paquets de ses
+charmantes et très aimables filles, qui s'étaient rendues de Pau
+qu'elles habitaient, à Bayonne, pour être vues, avant mon départ, par
+quelqu'un qui allait, bientôt, être près de leur père. Cette visite
+avait donné lieu à plusieurs fort jolies parties que nous fîmes sur
+l'Adour, et dans les agréables sites qui se trouvent sur ses bords.</p>
+
+<p>Je fus parfaitement accueilli par M. de Laussat. C'était un homme
+intègre, capable, mais d'une activité, ou peut-être, d'une tracasserie
+qui lui aliénait l'affection des colons, et qui éloignait de lui
+quelques fonctionnaires, ainsi que la plupart des officiers de la
+marine. Averti, sur ce point, par le capitaine que je relevais, je
+résolus de me tenir sur mes gardes. Dans ce dessein, je montrai mes
+instructions à M. le gouverneur: celles-ci me laissaient la haute main
+pour la police des bâtiments de la station, et m'astreignaient
+seulement à remplir les missions que M. de Laussat pourrait me donner.
+Ainsi, et presque à mon arrivée, j'allai à la Mana, point qu'on
+voulait coloniser à la frontière ouest de la côte de la Guyane, mais
+où les moyens d'exécution vinrent bientôt alors à manquer. Il me
+semble qu'il valait mieux procéder de Cayenne, point central, vers la
+circonférence, que d'éparpiller ses ressources ou ses moyens aux deux
+extrémités du rayon. Je revins avec un plan (qui n'existait pas) de la
+rade, de la côte, de la rivière de la Mana; M. le gouverneur me combla
+de politesses, et il envoya copie de ce plan au dépôt des cartes à
+Paris.</p>
+
+<p>Cependant, peu de jours après, j'avais eu l'occasion de hisser le
+pavillon rouge, de tirer un coup de canon, de punir publiquement un
+homme de mon bord coupable d'un grave délit, et j'avais préalablement
+fait avertir le capitaine du port qu'il allait être fait justice sur
+la <i>Provençale</i>. Malgré cette précaution, toute de politesse, il
+m'arriva presque aussitôt un aide-de-camp de M. de Laussat, porteur
+d'une lettre très sèche, et qui me demandait <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> un compte
+immédiat de ma conduite, en cette occasion. Ma première idée fut de
+renvoyer, en réponse, une copie de mes instructions; mais je vis
+bientôt qu'il n'était pas convenable de répondre à une exigence
+déplacée par une impolitesse, et je pris la plume. Je répondis donc en
+racontant tout simplement ce qui s'était passé: ensuite, je ne manquai
+pas, sous des expressions de forme très respectueuse, de faire
+observer que ces explications, je ne les devais pas; que je ne les
+donnais que par une sorte de complaisance ou de déférence pour l'âge
+du gouverneur; et que j'honorais tellement son caractère qu'il me
+trouverait toujours disposé à lui être agréable, lors même qu'il y
+aurait dans ses demandes quelques paroles que, d'une autre personne,
+je n'aimerais pas à supporter. Cette lettre fit merveilles. En homme
+d'esprit, M. de Laussat m'envoya pour le lendemain une invitation à
+dîner: là, il me dit les choses les plus aimables, et cette
+considération dont il me favorisa depuis, il me la conserva toujours,
+même en France, où il se rendit par la suite; car il fut remplacé en
+1822 par M. le capitaine de vaisseau Milius<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. Il ne cessa, en
+effet, de demander mon avancement au ministère, et il alla, plusieurs
+fois, voir ma femme pour lui faire part d'espérances qui, en
+définitive, ne se réalisèrent pas. M. de Laussat est mort, il y a
+trois ans, dans un âge très avancé.</p>
+
+<p>Ma mission suivante fut aux îles du Salut où je me tins en
+observation, appareillant tous les jours pour me diriger vers
+Sinnamari, Iracoubo et Organabo, points que M. le gouverneur supposait
+fréquentés par des Négriers <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> à l'effet d'y opérer leurs
+débarquements illicites. Aucun bâtiment de cette nature ne s'y étant
+présenté pendant cette sorte de croisière, je n'eus pas de résultats à
+constater à cet égard. Toutefois, il y avait désaccord entre les
+marins ou pilotes de la Guyane sur l'existence de roches sous l'eau
+aux environs des îles du Salut; je m'occupai de cet objet, sans nuire
+en rien à l'objet de ma mission, et je ne revins qu'après avoir bien
+éclairci ce doute par des sondes et des relèvements qui satisfirent
+tous les esprits.</p>
+
+<p>À peine de retour à Cayenne, je fus expédié pour la Guadeloupe, la
+Martinique et Marie-Galande, remarquable par le nom qu'elle a conservé
+du bâtiment que commandait l'illustre Christophe Colomb, lors de son
+second voyage en Amérique. J'avais quelques troupes, des passagers,
+des dépêches qui y furent déposés, et j'en rapportai des graines, des
+plantes en caisse dont la Guyane avait le louable désir de propager la
+culture qui a parfaitement réussi. La fièvre jaune venait d'exercer,
+et exerçait encore des ravages affreux dans ces îles; mais mon
+bâtiment en fut heureusement préservé. En revanche, il eut, au retour,
+des temps très rigoureux à supporter, notamment près du «Diamant», que
+je ne parvins à doubler qu'à l'aide d'une man&oelig;uvre hardie que j'ai
+décrite dans mes <i>Séances Nautiques</i>. Les débouquements, ma navigation
+au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique furent également semés de
+dangers; une fois, entre autres, plusieurs personnes désespérèrent de
+notre salut!</p>
+
+<p>Nous parvînmes, enfin, à reconnaître la terre continentale. Ce fut aux
+lieux même où Colomb en avait fait la découverte, c'est-à-dire au sud
+de la Trinité. C'est aussi dans ces parages que Daniel Foë place l'île
+de son ingénieux et patient Robinson.</p>
+
+<p>Il y avait beaucoup à faire pour remonter de là à Cayenne, car nous
+avions vents et courants contre nous. Nous y réussîmes, non sans
+peine, en traversant les eaux <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de l'Orénoque, et en passant
+devant plusieurs villes ou rivières de la Guyane anglaise ou
+hollandaise, telles que Esséquèbe, Démérari, Berbice, et Surinam;
+Surinam que la France a possédée; que, par légèreté, elle abandonna
+pour aller s'établir sur les côteaux de Cayenne et que ses possesseurs
+actuels plus laborieux, plus persévérants que nous, plus entendus dans
+l'art de coloniser, élevèrent bientôt à un point de prospérité dont
+n'a pas encore approché Cayenne, quoique très favorisée par la nature,
+et où, ni la fièvre jaune, ni les ouragans n'ont jamais encore fait
+leur redoutable invasion. Surinam, ou plutôt la ville de Paramaribo
+(car Surinam, est le nom de la rivière, et on le donne souvent à la
+ville) Surinam, dis-je, a un beau port et Cayenne ne peut recevoir que
+des bâtiments de douze à quatorze pieds de tirant-d'eau. On ne
+comprend vraiment pas que, bénévolement, nous ayons renoncé à cet
+avantage. Après Surinam, nous cherchâmes l'entrée du Maroni, fleuve
+considérable qui sépare la Guyanne française de la hollandaise, et
+nous poursuivîmes ensuite notre route vers Cayenne.</p>
+
+<p>J'ai, maintenant, à te raconter un fait de peu d'importance,
+peut-être; mais il s'agit d'une lutte d'hommes ou plutôt de
+caractères; et je ne néglige pas ces occasions, dans l'espoir qu'il en
+résultera quelque fruit pour toi. Mon second, malade à la Martinique,
+y avait été remplacé par M. Louvrier, officier de beaucoup de moyens,
+d'une grande énergie, mais d'une indiscipline qui n'était égalée que
+par son audace à la soutenir; du moins, c'est ainsi qu'il me fut
+dépeint, mais trop tard, car je ne l'aurais pas accepté à bord. Les
+premiers jours furent charmants; pourtant, j'apercevais la tendance
+qu'on m'avait signalée.</p>
+
+<p>Ces symptômes, toutefois, n'étant pas assez caractérisés pour cadrer
+avec mes projets, à cet égard, je fermai les yeux pour laisser
+augmenter le mal, ce qui ne tarda pas à arriver. Un jour que mon homme
+était sur le pont et bien dans son tort, je lui adressai la parole
+avec un air <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> grave que ses manières bruyantes ne purent
+ébranler, et je l'envoyai dans sa chambre, aux arrêts. Lorsque ces
+arrêts furent levés, il vint, d'une voix étouffée, me demander à
+débarquer dès notre arrivée à Cayenne. Je m'y attendais et mon thème
+était prêt. Je l'engageai à s'asseoir, à m'écouter froidement, et lui
+dis, qu'ayant reconnu en lui mille qualités, j'aimais trop mon
+bâtiment pour le priver de ses excellents services; que c'était un
+point arrêté et qu'ainsi ce qu'il y avait de mieux à faire était de
+nous habituer réciproquement à nos défauts, et de chercher à nous
+supporter. Je soutins fermement ce rôle, qu'il chercha à renverser, et
+l'affaire fut si bien conduite, qu'au lieu d'un ennemi mortel que
+j'aurais eu, si j'avais consenti à sa proposition, il finit par me
+demander la permission de m'embrasser, par avouer sa faute, et par
+m'assurer que je n'aurais jamais d'ami plus dévoué. Le reste de la
+campagne répondit à ces protestations. Il n'y a guère que deux ans que
+je l'ai revu à Toulon, et toujours dans les mêmes sentiments. Il y
+exerçait alors, dans le grade de capitaine de corvette, le
+commandement supérieur de tous les bateaux à vapeur dans la
+Méditerranée, où sa prodigieuse activité, qui m'avait été si utile,
+rendait à l'État des services éminents. Une fièvre cérébrale l'emporta
+vers cette époque; ce fut une grande perte pour le Corps de la Marine,
+car il s'était dépouillé de cette grande fougue de la jeunesse qui lui
+était si préjudiciable, et il ne restait plus que ses rares qualités.</p>
+
+<p>Un consul, sa femme et sa fille, destinés pour Notre-Dame de Belem,
+ville de la province du Brésil, nommée Para, et située à vingt lieues
+en remontant le fleuve des Amazones, étaient arrivés quelques jours
+avant mon retour des Antilles, et M. le gouverneur comptait sur mon
+bâtiment pour les faire parvenir à leur destination. Je fis mes
+préparatifs, et je partis.</p>
+
+<p>L'entrée du fleuve est semée d'écueils redoutables, et M. de Laussat
+n'avait pu mettre à ma disposition ni <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> cartes de ce pays, ni
+instructions nautiques, ni pilotes ou pratiques. C'est dans cet état
+qu'un bâtiment expédié quelque temps auparavant, pour cette même
+ville, en était revenu, sans avoir accompli sa mission, après avoir
+touché sur un banc où il avait été à deux doigts d'une destruction
+complète. Ces circonstances ne servirent qu'à enflammer mon courage;
+mais il fallait aussi de la prudence, et, repassant dans mon esprit ce
+que je savais qu'avaient accompli de glorieux les navigateurs qui
+s'étaient voués aux découvertes, je m'efforçai de marcher sur leurs
+traces et j'eus le bonheur d'y réussir. Je triomphai même des entraves
+honteuses qu'apportent les Portugais à la publication de leurs cartes,
+et à la levée de leurs côtes par des étrangers; je rapportai un plan,
+que je dressai pendant mon voyage, pour la navigation depuis Cayenne
+jusqu'à Notre-Dame de Belem. M. de Laussat fit annoncer, dans le
+journal de la colonie, qu'il tiendrait ce plan à la disposition des
+capitaines qui auraient à fréquenter ces parages; il en envoya une
+copie au ministre à qui il recommanda mon travail, comme <i>très utile</i>,
+<i>très rare</i>, <i>très précieux</i>; et, dans ma carrière d'officier, mes
+souvenirs se reportent toujours avec plaisir sur l'accomplissement de
+cette difficile mission.</p>
+
+<p>Pendant mes divers voyages de la station, j'avais remarqué plusieurs
+erreurs géographiques sur les côtes de la Guyane, que je demandai à
+rectifier. M. le gouverneur y consentant, je fis une campagne de près
+de deux mois pour y parvenir. Je revins avec des cartes, des sondes,
+des relèvements, des vues, enfin avec tous les éléments d'un ouvrage
+que, sous le titre de <i>Guide pour la navigation de la Guyane</i>, M. de
+Laussat fit imprimer, après qu'à mon retour, j'eus coordonné ces
+divers éléments. Il m'écrivit, en même temps, qu'il me ferait valoir
+auprès du ministre, comme je le méritais.</p>
+
+<p>Les missions que j'eus ensuite furent: 1<sup>o</sup> aux îles de <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>
+Rémire, pour la translation à l'une des îles du Salut d'une léproserie
+qui était établie; 2<sup>o</sup> sur la côte de l'Est pour la police de la
+navigation; 3<sup>o</sup> au devant de la frégate <i>la Jeanne d'Arc</i>, qui, trop
+grande pour entrer à Cayenne, me remit un chargement de machines à
+vapeur, de caisses et de plantes françaises pour la colonie; 4<sup>o</sup>
+enfin, à la rencontre de la corvette <i>la Sapho</i> qui apportait le
+gouverneur, M. Milius<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, destiné à remplacer M. de Laussat.</p>
+
+<p>L'ordre de mon retour en France étant arrivé, en même temps, je
+m'occupai de faire convenablement réparer <i>La Provençale</i>. Comme cette
+opération devait durer deux mois, je pus fréquenter plus souvent et
+achever quelques connaissances<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a> que je n'avais fait qu'ébaucher
+<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> dans nos courtes relâches, et qui m'ont laissé de profonds
+souvenirs par la grâce de leur accueil<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.</p>
+
+<p>M. Milius me chargea de dépêches à laisser, en passant, à la
+Martinique, ainsi qu'à la Guadeloupe, où je ne m'arrêtai que le temps
+de prendre des vivres frais.</p>
+
+<p>Continuant ma route pour la France, je fus assez longtemps contrarié
+par des vents qui me portèrent jusqu'auprès du banc de Terre-Neuve.
+J'atteignis ensuite assez facilement le voisinage des Açores.
+Cependant, je conjecturais que la France devait avoir envoyé une armée
+en Espagne. Les Anglais pouvaient en avoir saisi un prétexte de
+guerre, et je résolus de naviguer avec beaucoup de circonspection.
+Plusieurs bâtiments se présentèrent sur mon passage; je les jugeai de
+force supérieure à la mienne, et je les évitai, sans, cependant, qu'il
+y eût apparence de timidité. Toutefois il en vint un que, par son
+aspect et sa marche inférieure, je ne pus supposer qu'un petit
+bâtiment de commerce anglais, je m'en approchai, j'appris que je ne
+m'étais pas trompé, et, comme il venait de Londres, je fus informé,
+par ses journaux, que la Grande-Bretagne se contentait du rôle de
+spectatrice, dans la lutte qui s'était engagée. J'eus alors un plaisir
+pur en pensant au peu d'obstacles qui me restaient à franchir pour
+vous revoir, et je dirigeai ma route sur Rochefort.</p>
+
+<p>Le jour de l'atterrage, je ne pus pas découvrir la terre le soir, mais
+le temps était si beau, le succès de mon voyage au Para si
+encourageant, mes observations astronomiques ainsi que mes sondes si
+concluantes, mon impatience de vous donner de mes nouvelles si grande,
+que je conservai toute ma voilure, après le coucher du soleil, dans
+l'espoir de découvrir le phare de l'île d'Oléron. Un saisissement de
+c&oelig;ur me prit quand ce phare se fut montré <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> dans sa
+radieuse clarté, et je continuai ma route, en me guidant sur sa
+position, pour prendre connaissance du feu de l'île d'Aix située dans
+la rade de Rochefort. Tout réussit à souhait, et, le 23 juin, à deux
+heures du matin, je jetai l'ancre en dedans du bâtiment stationnaire
+dont je passai à demi-portée de voix, et avec tant d'ordre et de
+silence qu'il ne m'entendit ni ne me vit prendre mon mouillage.</p>
+
+<p>Soumis à une quarantaine d'observation de cinq jours, j'en profitai,
+pour achever le rapport au ministre auquel les capitaines sont tenus à
+leur retour, et je lui expédiai, en même temps, un ouvrage complet sur
+la navigation de la Guyane anglaise, hollandaise, française,
+portugaise, ainsi que sur celle de Cayenne aux Antilles, au Para, et
+retour. Ce travail, remis plus tard par le ministre à un officier
+expressément chargé de la géographie de ces parages, a été fondu dans
+son livre, et il en est résulté un volume officiel où je suis souvent
+cité, et où, dans un cas douteux que j'avais éclairci, il est dit que
+mes observations méritent toute confiance.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Je suis remplacé dans le commandement de <i>la
+ Provençale</i>, et je demande un congé pour Paris.&mdash;Promotion
+ prochaine.&mdash;Visite au ministre de la Marine, M. de
+ Clermont-Tonnerre.&mdash;Entrevue avec le directeur du
+ personnel.&mdash;Nouvelle et profonde déception.&mdash;Je suis nommé
+ Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris
+ dans la promotion.&mdash;Invitation à dîner chez M. de
+ Clermont-Tonnerre.&mdash;Après le dîner, la promotion est
+ divulguée.&mdash;Tous les regards fixés sur moi.&mdash;Au moment où je me
+ retire, le ministre vient me féliciter de ma décoration. Je
+ saisis l'occasion de me plaindre de n'avoir pas été nommé
+ capitaine de frégate.&mdash;Le ministre élève la voix. Paroles que je
+ lui adresse au milieu de l'attention générale.&mdash;Le lendemain le
+ directeur du personnel me fait appeler.&mdash;Reproches peu sérieux
+ qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le choix
+ entre le commandement de <i>l'Abeille</i>, celui du <i>Rusé</i>, et le
+ poste de commandant en second de la compagnie des élèves, de
+ Rochefort. J'accepte ces dernières fonctions.&mdash;Arrivée à
+ Rochefort.&mdash;Séjour à Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et
+ les sept premiers mois de 1824.&mdash;Voyage à Paris pour l'impression
+ de mes <i>Séances nautiques</i>.&mdash;Le jour même de mon arrivée à Paris,
+ le 4 août 1824, je suis nommé, à l'ancienneté, capitaine de
+ frégate.&mdash;Mes anciens camarades Hugon et Fleuriau.&mdash;Fleuriau,
+ capitaine de vaisseau, aide-de-camp de M. de Chabrol, ministre de
+ la Marine.&mdash;Il m'annonce que le capitaine de frégate,
+ sous-gouverneur du collège de Marine à Angoulême, demande à aller
+ à la mer.&mdash;Il m'offre de me proposer au ministre pour ce
+ poste.&mdash;J'accepte.&mdash;Entrevue le lendemain avec M. de
+ Chabrol.&mdash;Gracieux accueil du ministre.&mdash;Je suis nommé.&mdash;Nouvelle
+ entrevue avec le ministre.&mdash;Il m'explique que je serai presque
+ sans interruption gouverneur par intérim.&mdash;M. de Gallard
+ gouverneur de l'école de Marine.</p>
+
+<p>Après avoir obtenu la libre pratique avec Rochefort, je demandai un
+congé pour Paris; et quand la formalité de la remise des comptes de
+mon bâtiment à l'administration, ou au successeur que le ministre me
+désigna, furent remplies, je partis bien joyeux pour rejoindre les
+miens.</p>
+
+<p>Une promotion allait avoir lieu. Fier de ma campagne, la mémoire
+pleine de mes anciens services, presque à la tête de la liste des
+lieutenants de vaisseau, ayant rempli <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> au triple les
+conditions pour l'avancement, je me présentai comme un homme sûr de
+son fait au directeur du personnel<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a> qui était un ancien ami de M.
+de Bonnefoux. J'avais vu, auparavant, comme je le devais, le ministre,
+M. de Clermont-Tonnerre<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>, qui m'avait dit, en style officiel, il
+est vrai, de ces choses agréables, mais vagues, qui n'engagent à rien
+celui de qui elles émanent.</p>
+
+<p>Je comptais être beaucoup plus à mon aise et recevoir des assurances
+beaucoup plus positives et satisfaisantes en m'adressant au directeur
+du personnel. Quel fut mon étonnement quand cet officier général me
+dit qu'il avait tout tenté pour moi, qui méritais tant le grade de
+capitaine de frégate, mais que l'intrigue et la faveur l'emportaient
+et que le ministre assiégé par de hautes recommandations, ne m'avait
+pas classé parmi les favorisés! Toutefois, il avait obtenu la croix de
+la Légion d'honneur pour moi, et je la reçus effectivement le
+lendemain (jour où devait paraître la promotion) ainsi qu'une
+invitation à dîner pour le même jour, chez notre ministre, que je
+plaignais sincèrement de se laisser ainsi circonvenir et lier les
+mains dans l'exercice de sa prérogative la plus belle.</p>
+
+<p>Je me rendis à cette invitation, le c&oelig;ur bien gros de mon
+désappointement, et non sans avoir été tenté de refuser et de prendre
+ma retraite, car j'en avais acquis le temps à Cayenne et l'occasion
+était bonne; mais tel est le cours des choses humaines que des
+considérations <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> imprévues vous retiennent dans l'exécution de
+plans qui semblaient bien arrêtés, de projets auxquels on avait
+complaisamment souri; or rien ne me souriait plus, après avoir payé ma
+dette à mon pays, que de me dégager de tous les liens de service, et
+de jouir en repos de l'existence modique, mais suffisante selon nos
+goûts, où la fortune nous avait placés. La considération qui me retint
+fut qu'au plus tard, je passerais capitaine de frégate à l'ancienneté,
+en 1824, car j'allais être le sixième sur la liste après la promotion,
+et qu'alors, deux ans de service au port me suffiraient pour me donner
+droit à la pension de retraite de ce grade qui était beaucoup plus
+avantageuse que celle de lieutenant de vaisseau.</p>
+
+<p>On verra que des circonstances analogues m'ont, ensuite, et souvent,
+retenu au service, et que moi, qui, de tous les hommes peut-être, aime
+le moins à commander ou à obéir, je me trouve, douze ans encore après,
+incertain du jour où je serai rendu à moi-même et à ma liberté!</p>
+
+<p>Après le dîner chez M. de Clermont-Tonnerre, un des invités divulgua
+le nom des promus, dont l'avancement, signé dans l'après-midi par le
+roi, devait paraître, le lendemain, dans les colonnes du <i>Moniteur</i>.
+Ce fut un coup de poignard pour moi qui regardai comme une humiliation
+manifeste de voir tous les yeux fixés sur ma personne, et d'entendre
+éclater des félicitations pour la plupart de ceux qui m'environnaient.
+Vraiment, j'avais l'air d'avoir démérité, l'on eut même pu penser
+qu'il existait comme une préméditation de me mystifier, et je me
+disais, en moi-même, que si j'avais pu prévoir entendre proclamer la
+promotion après le dîner, je n'aurais pas balancé à refuser ce dîner
+et à m'arrêter au parti de demander à être admis à la retraite.</p>
+
+<p>La position n'était pas tenable, je crus que m'en aller était ce qu'il
+y avait de plus convenable, et j'allai sortir, lorsque le ministre
+vint, avec un sourire gracieux, <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> m'adresser des paroles
+flatteuses sur ma nouvelle décoration. En ce moment, je sentis qu'il
+se présentait une occasion de m'exprimer avec une franche noblesse sur
+l'indigne procédé dont j'étais victime. Mon c&oelig;ur se dégonfla, mon
+visage reprit sa sérénité, et j'attendis, avec sang-froid, les
+derniers mots du compliment de M. de Clermont-Tonnerre. Je lui dis,
+alors, que j'étais excessivement honoré d'avoir le droit de porter une
+aussi belle décoration, mais que je ne pouvais taire que mon
+ancienneté, mes services, ma dernière campagne avaient semblé à bien
+des personnes, notamment à M. le gouverneur de la Guyane, mériter une
+récompense plus complète, celle de mon avancement. Le ministre se
+retrancha sur son droit et sur celui du choix du roi. Je convins qu'en
+fait, l'un et l'autre étaient incontestables, mais je fis observer que
+l'émulation, dans le corps, dépendait, principalement, d'une sage
+exécution dans l'exercice de ces droits. Le ministre se sentit blessé;
+il voulut m'écraser; il éleva la voix avec sévérité, et il me dit:
+«Monsieur, votre insistance m'étonne; eh bien! sachez que lors d'une
+promotion, services, ancienneté, mérite, tout est pesé; je me suis
+d'ailleurs aidé des lumières de M. le directeur du personnel et si
+vous n'avez pas été avancé, c'est que vous ne deviez pas l'être!» À
+ces paroles, l'attention de quarante personnes, devenues immobiles, se
+concentra sur nous. Il faut le dire, je fus sur le point de perdre
+toute présence d'esprit, mais je fis un appel soudain au calme de mon
+caractère, et d'une voix froide, assurée, mais d'un degré moins élevée
+que celle du ministre, je répondis: «Rien ne m'est plus agréable que
+d'entendre citer M. le directeur du personnel qui est là, qui nous
+entend, car il m'a dit lui-même, vous avoir proposé mon nom comme
+celui d'un officier rempli de talent, de zèle, d'expérience, ce sont
+ses expressions; or ce n'est pas un officier rempli d'expérience, de
+zèle, de talent, qui peut voir, sans amertume, treize de ses cadets
+lui passer sur <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> le corps; il est clair, d'après cela, que mes
+services vous fatiguent, et il vaut mieux vous en
+débarrasser.»&mdash;«Monsieur, finissons cette conversation», répliqua le
+ministre qui pirouetta sur ses talons et s'éloigna. J'en fis autant,
+et je sortis, bien soulagé, bien content, quelques conséquences qui en
+dussent arriver.</p>
+
+<p>Le lendemain, le directeur du personnel me fit demander. Dans la pièce
+qui précédait son cabinet, une dizaine d'officiers attendaient
+audience, qui, dès qu'ils m'aperçurent, vinrent au-devant de moi, me
+louant beaucoup de la manière dont, la veille, j'avais soutenu si bien
+ma dignité, les intérêts du corps, et m'excitant adroitement à me
+tenir dans cette ligne. Je ne sache rien de plus dangereux pour un
+homme que ces éloges publics et ces encouragements à se déclarer le
+champion des autres; il faut être très sobre de ces mouvements et ne
+s'y porter que lorsque cela devient indispensable. En cette
+circonstance, par exemple, qui m'exaltait, qui me poussait? Des hommes
+mécontents! Or ces mêmes hommes, s'ils avaient été favorisés ou
+compris dans la promotion, ils se seraient trouvés la veille chez le
+ministre où, tant que l'&oelig;il du maître plana sur l'assemblée, nul
+n'eut plus l'air de me reconnaître après notre altercation, et où,
+devinant l'embarras de mes camarades et y compatissant, j'évitai d'en
+accoster aucun et de lui adresser la parole. Ce sont des pièges où
+l'on prend les maladroits, qu'on enferre ainsi, que l'on perd, et qui
+sont abandonnés quand ils ont servi les projets de ceux, dont sans
+s'en douter ils ont favorisé les vues. Un homme qui a de l'expérience
+se met en avant pour lui quand il est dans son droit; avec les autres
+quand il y a accord, justice ou bonne foi; mais jamais pour les
+désappointés ni pour les intrigants.</p>
+
+<p>Quant au directeur du personnel, qui avait donné l'ordre de
+m'introduire immédiatement, il débuta par quelques reproches, mais
+fort peu sérieux, et il en était <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de même, sans doute, du
+prétendu mécontentement du ministre, dont il me dit quelques mots,
+puisqu'il m'offrit, de sa part, le choix entre le commandement de
+<i>l'Abeille</i>, celui du <i>Rusé</i>, et le poste de commandant en second de
+la compagnie des élèves à Rochefort, toujours occupé, jusque-là, par
+un capitaine de frégate. J'acceptai ces dernières fonctions, et après
+avoir vu finir le congé de trois mois que j'avais obtenu en arrivant
+de la mer, et qui s'acheva en parties de plaisir en famille, je
+quittai Paris, avec vous tous, pour aller prendre possession de mon
+poste qui, à la vérité, ne formait pas de moi un capitaine de frégate,
+mais qui m'en faisait remplir le service, et m'en donnait la
+considération. Ainsi se termina cette scène, d'où je retirai une fois
+de plus la preuve qu'il est toujours utile de faire respecter sa
+dignité, et qu'on le peut sans sortir de la voie des convenances et
+sans employer des moyens violents.</p>
+
+<p>Nous prîmes, à Rochefort, un fort joli logement. L'été suivant (1824)
+j'arrêtai un appartement de saison à la campagne afin de vous sauver
+des risques de la fièvre caniculaire du pays. Mon service était fort
+doux, nos relations de société ne laissaient rien à désirer, mon
+ménage prospérait au sein de l'ordre, de la bonne humeur, des soins de
+votre éducation; et je comptais bien résolument attendre ainsi mon
+brevet de capitaine de frégate, pour prendre ma retraite dans ce
+grade, lorsque certaines difficultés d'exécution pour l'impression de
+mes <i>Séances nautiques</i> m'appelèrent à Paris.</p>
+
+<p>Le jour même de mon arrivée, une promotion paraissait, et j'eus enfin,
+par droit d'ancienneté, ce que je n'avais pas été assez favorisé pour
+obtenir par mes services, par mon zèle et mes efforts. En revanche, je
+ne devais rien à personne, et j'en étais fort à mon aise, toujours
+dans la pensée qu'après deux ans de possession de mon nouveau grade,
+rien ne s'opposerait à mon désir de quitter le service.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Des jeunes amis de mes longues campagnes, il ne restait guère
+que Hugon et Fleuriau, et comme Paris est le lieu où il est le plus
+fréquent de retrouver ses connaissances, ce fut principalement eux que
+je cherchai. Depuis l'Inde, je n'avais revu le premier des deux que
+quelques jours, en 1818, lors de mon mariage. Il avait appris que je
+me trouvais à Paris et m'avait cherché jusqu'à ce qu'il m'eût
+rencontré. Digne et modeste ami, qui, mêlant ses larmes à ses
+embrassements, disait ne pouvoir comprendre qu'il fût devenu mon
+ancien! Il devait être mon garçon d'honneur, mais un ordre pressé
+d'embarquement lui fit quitter la capitale huit jours avant la
+cérémonie. Il n'était pas revenu à Paris depuis cette époque, mais
+Fleuriau s'y trouvait; il était alors capitaine de vaisseau et aide de
+camp de M. de Chabrol<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>, successeur de M. de Clermont-Tonnerre.</p>
+
+<p>«Je pensais à vous», me dit Fleuriau après les premières paroles de
+reconnaissance, «et j'en parlais tout à l'heure au ministre qui
+cherche un capitaine de frégate pour remplacer celui qui est
+sous-gouverneur du Collège de Marine à Angoulême et qui demande à
+aller à la mer. Je me félicite que vous soyez ici, car vous n'avez
+qu'un mot à dire, et cette affaire sera, je crois, bientôt
+arrangée.»&mdash;«Oui» dis-je, sans hésiter. «Eh bien! demain, venez me
+voir à midi; j'aurai pris les ordres du ministre, et si, depuis que je
+l'ai quitté, il n'a pas fait de choix, il sera enchanté, j'en suis
+sûr, quand il vous aura vu, de celui que je lui aurai proposé!» Le
+lendemain, je fus présenté à M. de Chabrol.</p>
+
+<p>«M. de Bonnefoux,» me dit M. de Chabrol à la fin de mon audience, «je
+vais faire dresser l'ordonnance qui <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> vous nomme
+sous-gouverneur; aussitôt après, je monte en voiture pour aller prier
+Sa Majesté de vouloir bien la signer; veuillez revenir demain, vous
+pourrez entrer en vous nommant, car je vais donner des ordres pour que
+les portes de mon cabinet vous soient toujours ouvertes, et j'espère
+avoir le plaisir de vous remettre, personnellement, alors, cette
+ordonnance, qui témoignera de mon estime particulière pour vous, et de
+la bienveillance du roi.»</p>
+
+<p>Que ces messieurs les grands du jour sont aimables quand ils le
+veulent; il y a vraiment lieu de se demander comment ils ne le veulent
+pas plus souvent! Aux douces paroles du ministre, dont l'austère
+figure respirait, d'ailleurs, la probité, la bonté la plus parfaite,
+je sentis remuer, en mon c&oelig;ur, quelque chose des bouffées
+d'ambition de ma jeunesse; mon goût de retraite s'affaiblissait, et je
+crois même que je cessais d'en vouloir à M. de Clermont-Tonnerre du
+retard qu'il avait apporté à mon avancement. J'étais, en effet,
+pleinement justifié; mon amour-propre était complètement vengé; car
+j'étais sciemment choisi pour un poste aussi difficile qu'important,
+moi, le même officier qu'à la suite d'un passe-droit manifeste, on
+avait cherché à humilier devant un cercle entier d'auditeurs. Ce
+n'était pas le tout encore que ma nomination, car une circonstance
+particulière en rehaussait considérablement le prix. En effet, M. de
+Gallard<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>, gouverneur du Collège de Marine, qui était alors l'école
+spéciale pour notre arme, était député; ainsi, durant le temps des
+sessions qui duraient au moins six mois, durant celui d'un congé de
+deux mois qu'il prenait ensuite, pour aller visiter une terre en
+Gascogne, j'allais me trouver presque sans interruption, gouverneur
+par intérim, et c'est ce qui avait rendu M. de Chabrol si circonspect
+<span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dans le choix qu'il voulait faire. Il fut, le lendemain,
+plus aimable encore que la veille en me donnant ces détails, et je
+pris congé de lui après avoir pris ses instructions particulières,
+plus touché, s'il est possible, de son inépuisable affabilité, que
+flatté du poste que je devais à sa volonté, ainsi qu'à l'amicale
+intervention de Fleuriau. L'impression de mes <i>Séances nautiques</i>
+était alors en assez bon train pour que je pusse bientôt quitter
+Paris. Ma femme qui était ravie de ces bonnes nouvelles dont je
+l'avais instruite par écrit, se fit une fête d'aller habiter
+Angoulême; je préparai tout pour son départ de Rochefort d'où je m'en
+allai, seul, car la rentrée des classes me pressait; mais vous ne
+tardâtes pas à venir me joindre et nous nous installâmes parfaitement.</p>
+
+<p>Tu avais huit ans à cette époque, et ta mémoire doit facilement te
+rappeler soit sur cet événement de famille, soit la plupart de ceux
+qui l'ont suivi; j'aurai donc, par la suite, moins de détails à te
+donner. Il ne me restera plus guère à te parler que de M. de
+Bonnefoux, mais je m'y suis préparé: ce qui le concerne est pour ainsi
+dire achevé, et ce ne sera ni sans plaisir pour moi, ni sans utilité
+pour toi, ni sans juste orgueil de parenté pour nous deux que je te
+communiquerai les pages où sont consignées la vie et les actions d'un
+des plus beaux modèles d'hommes qui aient jamais existé.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> LIVRE V<br>
+MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE</h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Plan de conduite que je me trace.&mdash;La ville
+ d'Angoulême.&mdash;Une École de Marine dans l'intérieur des
+ terres.&mdash;Plaisanteries faciles.&mdash;Services considérables rendus
+ par l'École d'Angoulême.&mdash;S'il fallait dire toute ma pensée, je
+ donnerais la préférence au système d'une école à terre.&mdash;En 1827,
+ M. de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours
+ d'une inspection générale des places fortes, visite le Collège de
+ Marine.&mdash;En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par
+ intérim et je le reçois.&mdash;Le prince de Clermont-Tonnerre, père du
+ ministre, qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a
+ été un Bonnefoux.&mdash;Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon
+ fils une demi-bourse au Prytanée de la Flèche.&mdash;En 1827 je
+ demande un congé pour Paris.&mdash;Promesses que m'avait faites M. de
+ Chabrol en 1824; sa fidélité à ses engagements.&mdash;Bienveillance
+ qu'il me montre.&mdash;Ne trouvant personne pour me remplacer il fait
+ assimiler au service de mer mon service au Collège de Marine.&mdash;Je
+ retourne à Angoulême.&mdash;Le ministère dont faisait partie M. de
+ Chabrol est renversé.&mdash;Le nouveau ministère décide la création
+ d'une École navale en rade de Brest.&mdash;Il supprime le Collège de
+ Marine d'Angoulême, et laisse seulement s'achever l'année
+ scolaire 1828-1829.&mdash;Je reçois un ordre de commandement pour
+ <i>l'Écho</i>.&mdash;Au moment où je franchissais les portes du collège
+ pour me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de
+ rester.&mdash;Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au
+ Collège de la Flèche. On m'en destine le commandement. M. de
+ Gallard intervient et se le fait attribuer.&mdash;Ordre de me rendre à
+ Paris.&mdash;Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je
+ refuse.&mdash;Le commandant de l'École navale de Brest.&mdash;Promesse de
+ me nommer dans un an capitaine de vaisseau.&mdash;Le directeur du
+ personnel me presse de servir en attendant comme commandant en
+ second de l'École navale.&mdash;Je ne puis accepter cette position
+ secondaire après avoir été de fait, pendant cinq ans, chef du
+ Collège de Marine.</p>
+
+<p>Je ne pouvais penser à arriver à Angoulême sans avoir <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
+réfléchi sur mes nouvelles fonctions, sans m'être fait un plan de
+conduite. J'avais cru reconnaître qu'il devait exister deux hommes en
+moi: le délégué du Gouvernement et le représentant des familles.
+Ainsi, dans le premier cas, et lorsque je paraissais sous un jour
+officiel, ce devait être le règlement à la main; partout ailleurs, il
+me semblait convenable que ce ne fut qu'avec des paroles
+d'encouragement et de bonté. Je reconnaissais, surtout, qu'il me
+faudrait un calme à toute épreuve, une patience imperturbable, une
+persévérance que rien ne pourrait lasser; de la sévérité, parfois,
+mais beaucoup de formes et d'équité; jamais une parole irritante; le
+plus tôt possible, une connaissance approfondie de tous les noms, de
+toutes les familles, de la capacité, du caractère de chacun, et,
+surtout, point de système particulier; car si le proverbe marin «selon
+le vent, la voile» est vrai, c'est spécialement avec la jeunesse qui
+est si mobile et si impressionnable.</p>
+
+<p>Je me proposai d'avoir, de temps en temps, de l'indulgence, mais comme
+moyen de ramener au bien, ou seulement dans les occasions où elle ne
+pourrait pas être taxée de faiblesse; ainsi quand j'avais à punir,
+c'était avec impassibilité, et parce que mon devoir m'y obligeait; et
+quand j'avais à récompenser, c'était le plaisir dans toute ma
+contenance, et parce que mon c&oelig;ur m'y portait. Peu de propos m'ont
+plus flatté que ces mots adressés par le maître d'équipage, Bartucci,
+à quelques élèves qui lui avaient fait une espièglerie: «Laissez
+faire, mes amis, le commandant vous attrapera sans courir.»</p>
+
+<p>Je tenais beaucoup à ce qu'ils me vissent chez moi, quand ils avaient
+à se présenter dans mon cabinet, toujours laborieux ou utilement
+occupé, car il est bon de prêcher d'exemple et l'on peut bien
+certainement dire de l'esprit de l'homme: <i>sequitur facilius quam
+ducitur</i>. Enfin, je pensais qu'il fallait m'appliquer à résumer en moi
+les qualités souvent opposées, et qui sont si nettement exprimées
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> par ce vers de Voltaire, empreint du caractère d'une
+impérissable vérité:</p>
+
+<p class="poem10">Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste.</p>
+
+<p>Tel est le fond du plan que je me fis, que j'ai suivi sans déviation
+et à l'aide duquel, à une époque où il y avait, dit-on, tant de
+turbulence parmi les jeunes gens, en général, je n'ai remarqué parmi
+ceux qui se sont trouvés sous ma direction, qu'application et
+docilité.</p>
+
+<p>Te dirai-je, à ce sujet, ce qui vient d'avoir lieu ici, à l'époque de
+l'arrivée de ta mère et de ta s&oelig;ur à Brest. Le commandant en second
+était malade à terre; pendant trois jours, je fus obligé de laisser la
+direction du service, pour aller installer ces dames, au plus ancien
+lieutenant de vaisseau. Le commandant en second s'en trouvait fort
+préoccupé, les élèves le surent; ils lui écrivirent aussitôt, ainsi
+qu'à moi, qu'il suffisait qu'ils connussent notre position pour nous
+assurer que jamais la règle ne serait mieux observée; et qui proposa
+cette lettre? de grands et robustes jeunes gens que les notes écrites,
+qui m'avaient été laissées, qualifiaient d'ingouvernables, de très
+dangereux, et qui sont, actuellement, sur le point de sortir de
+l'École d'une manière fort distinguée. Je sais pourtant que, en ceci,
+les succès passés ne garantissent pas la réussite à venir; toutefois,
+il ne dépendra pas de moi que, jusqu'au bout, je ne remplisse ma tâche
+avec honneur.</p>
+
+<p>Ce fut un temps bien doux que celui que nous passâmes à Angoulême,
+ville d'urbanité, de bienveillance, où nous fûmes adoptés comme si
+nous avions été élevés dans son sein, et dans laquelle je n'étais pas
+tellement captivé par mon service que, pendant les quatre mois que le
+gouverneur résidait à l'école, je ne pusse tous les ans, jouir d'un
+congé de deux à trois mois. C'est pendant ces congés que,
+successivement, nous visitâmes Bordeaux, Marmande, Béziers et
+Rochefort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Comme établissement utile, beaucoup de choses ont été dites
+sur la situation d'une École de Marine dans l'intérieur des terres;
+mais ses détracteurs, tout en convenant qu'on y enseignait bien la
+théorie du métier, taisaient, avec soin, que les élèves, avant de
+jouir de l'exercice de leur grade, avaient, en sortant d'Angoulême, un
+an de pratique à acquérir, en mer, sur une corvette d'instruction. Me
+trouvant, aujourd'hui, à la tête de l'École, qui a été substituée au
+Collège de Marine, et dans laquelle l'enseignement théorique marche de
+front avec la pratique, sur rade, je dois être compétent dans la
+question. Je pense donc, la main sur la conscience, que les deux
+régimes me semblent avoir une somme à peu près égale d'avantages ainsi
+que d'inconvénients. L'expérience, au surplus, est là pour démontrer
+que la plupart des élèves provenant d'Angoulême sont devenus des
+officiers qui peuvent rivaliser de talents avec tous ceux à qui on
+voudra les comparer; aussi, s'il fallait dire le fond de ma pensée, je
+donnerais la préférence au système d'une École à terre qui,
+d'ailleurs, est beaucoup plus économique pour l'État.</p>
+
+<p>En quittant le ministère de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre avait
+reçu le portefeuille de la Guerre. En 1827, il jugea convenable de
+faire l'inspection générale des places fortes de nos frontières; son
+retour s'effectua par Angoulême, où il s'arrêta pour visiter une
+poudrerie qu'on venait d'y établir sur de nouveaux procédés, ainsi que
+la fonderie de canons de Ruelle, très voisine d'Angoulême, et le
+Collège de Marine où je lui rendis les honneurs de son rang. Il
+savait, sans doute, que M. de Gallard était absent, et que j'étais
+alors gouverneur par intérim; sans doute aussi, il se souvenait de
+l'épisode à la suite du dîner où il m'avait invité, en 1824; car sans
+me le rappeler précisément, et ni lui, ni moi, ne le devions, il me
+combla de paroles gracieuses et me donna les marques du plus
+affectueux intérêt. Il voyageait avec le prince de <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>
+Clermont-Tonnerre, son père, qui, m'entendant nommer, me dit que son
+premier colonel avait été un Bonnefoux, et qui, te voyant, désira que
+tu entrasses à la Flèche avec une demi-bourse qu'il te fit accorder,
+lors de son retour à Paris, en se fondant sur les services de ma
+famille et sur le manque de fortune privée de ta mère et de moi. Tu
+vois que cette visite dut être bien satisfaisante pour moi, qui
+éprouvai, il faut le dire, plus que de la joie à montrer au ministre,
+un aussi bel établissement, prospérant par le concours des soins de
+l'officier que lui-même avait auparavant exclu d'une promotion où tout
+semblait l'appeler.</p>
+
+<p>M. de Chabrol, lorsqu'il m'avait annoncé la signature de l'ordonnance
+qui me nommait sous-gouverneur, avait eu la bonté de me dire plusieurs
+choses extrêmement obligeantes, dont pas une ne devait sortir de ma
+mémoire. Je dois mettre en première ligne l'espoir que je tenais de
+lui de mon avancement, qu'il voulait rendre aussi prompt que possible
+pour me dédommager des lenteurs, dont il savait, par Fleuriau, que ma
+carrière avait été entravée. «Revenez me voir dans trois ans»,
+m'avait-il dit, «je vous mettrai en évidence sur un beau bâtiment, et
+dès que vous aurez rempli les conditions qui sont imposées par
+l'ordonnance, vous n'attendrez pas longtemps le grade de capitaine de
+vaisseau.»</p>
+
+<p>Au bout de trois ans (en 1827), je me présentai ponctuellement à lui.
+J'avais su par le directeur du personnel, chez qui j'étais allé avant
+de songer à paraître devant M. de Chabrol, que lorsque j'avais fait la
+demande d'un congé pour Paris, l'exact et scrupuleux ministre lui
+avait ordonné de me réserver <i>la Bayadère</i> qui était destinée à
+naviguer sur la mer Méditerranée pour y servir de corvette
+d'instruction aux élèves, dont la sortie d'Angoulême allait avoir
+lieu; mais que quand il avait été question d'effectuer mon
+remplacement, les officiers sur lesquels le choix aurait pu tomber
+étaient absents, et que <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> M. de Chabrol avait été forcé de
+changer d'avis. Il me fit, en effet, prier, lorsqu'il me sut arrivé,
+de passer dans son cabinet, et après m'avoir dit, lui-même, que je ne
+commanderais pas <i>la Bayadère</i> et qu'il allait m'ordonner de continuer
+mes fonctions de sous-gouverneur, il s'exprima ainsi: «Je suis trop
+juste, cependant, pour vous imposer une obligation qui vous serait
+préjudiciable; il existe une ordonnance par laquelle le service des
+gouverneurs des Colonies est assimilé au service de mer; le vôtre, et
+pour vous seul, au Collège de Marine, vient d'être rangé dans la même
+catégorie, ainsi votre avancement n'en souffrira pas; soyez-en bien
+persuadé.»</p>
+
+<p>Ma position nouvelle fut notifiée dans les bureaux et à Angoulême, où
+je retournai le c&oelig;ur pénétré d'un nouveau respect pour le ministre
+qui savait si bien allier la justice, la probité aux exigences du
+service, et qui, plus tard, comme homme d'État, dans une circonstance
+des plus imposantes dont j'aurai l'occasion de parler, prouva qu'en
+politique comme partout, la fidélité aux engagements pris constitue le
+plus utile aussi bien que le plus noble des conseillers.</p>
+
+<p>Lorsque, en 1806, je revenais de l'Inde, avec les espérances les plus
+fondées d'être nommé lieutenant de vaisseau pendant cette même année,
+la méprise ainsi que les irrésolutions de l'amiral Linois causèrent
+une captivité qui retarda cet avancement de cinq ans. Lorsque,
+ensuite, le voyage du duc d'Angoulême dans les ports de l'Océan eut
+amené une circonstance qui devait me faire nommer capitaine de frégate
+en 1815, l'arrivée de l'Empereur et les suites qui en découlèrent
+retardèrent cet autre avancement de neuf nouvelles années. En 1828,
+enfin, tout me disait que j'aurais dû être capitaine de vaisseau, mais
+d'autres événements supérieurs entravèrent cette nomination qui n'a eu
+lieu que sept ans après. De compte fait, voilà donc vingt et un ans
+bien réels, perdus, en quelque sorte, dans ma carrière, et dont
+quelques-uns de mes camarades <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> plus favorisés ont eu
+l'heureuse chance de pouvoir tirer parti dans la leur.</p>
+
+<p>Mais pourquoi se comparer aux plus favorisés? pourquoi ne pas jeter
+les yeux du côté opposé, pourquoi, par exemple, ne pas penser aux
+centaines d'amis ou d'officiers, victimes des réactions ou des
+révolutions politiques? pourquoi, surtout, ne pas me féliciter de
+n'avoir pas partagé la triste destinée des Augier, des Verbois, des
+Delaporte, des Céré, et autres si cruellement moissonnés à la fleur de
+leur âge; et, en somme, n'est-ce pas, après tout, un bonheur assez
+grand que d'être arrivé au point où je suis, avec l'estime générale,
+sans exciter l'envie, à l'abri des reproches, exempt d'infirmités, et
+n'ayant éprouvé aucun de ces revers ou de ces malheurs qui
+empoisonnent toute une existence: <i>Segnius homines bona, quam mala
+sentire</i>.</p>
+
+<p>Au moment où les bienveillantes intentions que M. de Chabrol avait
+bien voulu me manifester allaient se réaliser, un revirement de
+politique vint renverser le cabinet dont ce ministre faisait partie:
+alors, non seulement, il ne fut plus question de donner des marques de
+satisfaction aux chefs ou employés du Collège de Marine; mais la
+suppression de cet établissement fut méditée, la création de l'École
+Navale en rade de Brest fut effectuée, et l'on ne voulut accorder que
+le temps nécessaire pour laisser achever, aux élèves du Collège, les
+études commencées pendant l'année, et pour nous donner des
+destinations ou des retraites.</p>
+
+<p>En ce qui me concernait, je reçus un ordre de commandement pour
+<i>l'Écho</i> qui venait de forcer très glorieusement le golfe de Lépante,
+et dont le capitaine, promu au grade de capitaine de vaisseau après ce
+beau fait d'armes, devait, à son retour en France, quitter son
+bâtiment pour obtenir une position correspondant à son nouveau grade.</p>
+
+<p>Toutefois, mes paquets étaient faits, et j'étais prêt à <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>
+partir à la première annonce de l'arrivée de <i>l'Écho</i> à Toulon; mais, ce
+n'était pas sans me trouver froissé de n'être pas avancé d'un pas de
+plus que lorsque, deux ans auparavant, j'avais été désigné pour
+commander <i>la Bayadère</i>. Enfin, le jour de quitter Angoulême parut, et
+je franchissais les portes du Collège, quand une dépêche ministérielle
+vint me prescrire de rester.</p>
+
+<p>Le lendemain, une lettre officieuse d'un ami, que j'avais dans les
+bureaux, m'apprit qu'il était décidé que l'établissement d'Angoulême
+serait érigé en École préparatoire, comme La Flèche l'est pour
+Saint-Cyr; et que le ministre, ayant l'intention de m'en donner le
+commandement, m'avait, pour cet objet, dépossédé de <i>l'Écho</i>;
+l'Ordonnance était, disait-on, à la signature du roi.</p>
+
+<p>Il n'en fut, cependant, pas ainsi, car le gouverneur qui se trouvait à
+Paris, apprit aussi cette nouvelle, réclama ce commandement qu'on
+n'avait nullement cru pouvoir lui convenir, tant il le faisait
+descendre en rang aussi bien qu'en émoluments, et il l'obtint.</p>
+
+<p>J'avoue que j'étais fort peu satisfait, et que mes idées de retraite,
+revinrent, dans mon esprit, dominantes et fondées; mais, d'un côté,
+j'avais près de six ans de grade de capitaine de frégate, et, à cette
+époque, après dix ans, l'on avait droit à la pension de retraite et au
+rang honorifique du grade supérieur: de l'autre, le ministre
+m'appelait en termes très obligeants pour me proposer un poste de
+confiance. Je résolus donc de suspendre mes projets de retraite
+jusqu'à ce que j'eusse connu quelles étaient les vues que l'on avait
+sur moi, quitte à mettre ces projets à exécution, si l'on m'imposait
+des obligations qui ne pussent pas cadrer avec le dessein bien arrêté
+de n'achever mes dix ans que tout à fait selon ma convenance.</p>
+
+<p>Avant de quitter Angoulême, j'avais été informé que si je voulais
+demander le gouvernement du Sénégal, je l'obtiendrais facilement. Je
+n'aurais jamais voulu ni conduire <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> ma famille dans cette sorte
+d'exil, ni m'en séparer pour le laps de temps que cette mission
+exigeait, et j'avais répondu que ce serait me désobliger infiniment
+que de donner une suite sérieuse à cette communication; il n'en fut
+plus question, et il restait à savoir quelles étaient les vues du
+ministre. Je les appris bientôt par le nouveau directeur du personnel,
+qui m'annonça que le ministre avait le désir de me nommer commandant
+de l'École navale dans un an, époque où le commandant actuel avait
+exprimé son intention formelle d'être remplacé; qu'alors je serais
+nommé capitaine de vaisseau; mais, qu'en attendant, il fallait que je
+servisse dans cette École en qualité de commandant en second. Je
+commençai par m'étonner que les ministres ne se regardassent pas comme
+solidaires des promesses de leurs prédécesseurs, et qu'on ajournât à
+un an ce qui avait été une condition de la prolongation forcée de mon
+séjour à Angoulême; je fis ensuite remarquer que j'avais été de fait,
+pendant cinq ans, chef du Collège de Marine, et que me voir ensuite,
+en sous ordre, semblerait prouver à tous, que je convenais avoir
+démérité; enfin que, quant à mon avancement, je préférais gagner mes
+épaulettes de capitaine de vaisseau, à la mer, où j'étais prêt à aller
+dès que le ministre l'ordonnerait.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commencement de l'année 1830.&mdash;Situation
+ fâcheuse.&mdash;Je suis chargé des tournées d'examen des capitaines de
+ la Marine marchande dans les ports du Midi.&mdash;Expédition
+ d'Alger.&mdash;Je demande en vain à en faire partie.&mdash;La Révolution de
+ 1830.&mdash;M. de Gallard.&mdash;Je refuse de le remplacer si on le
+ destitue.&mdash;Il donne sa démission.&mdash;Démarche spontanée des cinq
+ députés de la Charente en ma faveur.&mdash;Au ministère on leur
+ apprend que je suis nommé au commandement de l'École
+ préparatoire.&mdash;J'arrive à Angoulême avec le dessein de m'y
+ établir d'une façon définitive.&mdash;Nouvelle ordonnance sur
+ l'avancement.&mdash;Le vice-amiral de Rigny.&mdash;Ordonnance qui supprime
+ brutalement l'École préparatoire.&mdash;On ne permet même pas aux
+ élèves de finir leur année scolaire.&mdash;Offres qui me sont faites à
+ Angoulême.&mdash;Je les refuse et je pars pour Paris.&mdash;La fièvre
+ législative en 1831.&mdash;La loi sur les pensions de retraite de
+ l'armée de terre.&mdash;Projet tendant à l'appliquer à l'armée de
+ mer.&mdash;Atteinte portée aux intérêts des officiers de marine.&mdash;Le
+ Conseil d'Amirauté.&mdash;Requête que je lui adresse.&mdash;Je fais une
+ démarche auprès de M. de Rigny.&mdash;Réponse du ministre.&mdash;La fièvre
+ législative me gagne.&mdash;Après avoir entendu lire le projet de loi
+ à la Chambre des députés, je me rends chez M. de Chabrol.&mdash;Retour
+ sur la vie politique de M. de Chabrol.&mdash;M. de Chabrol dans le
+ cabinet Polignac.&mdash;Sa destitution.&mdash;Les votes de M. de Chabrol
+ comme pair de France après la Révolution de 1830.&mdash;Accueil
+ bienveillant que je trouve auprès de lui.&mdash;Profond mécontentement
+ de M. de Chabrol en apprenant que, d'après le projet ministériel,
+ le service des officiers qui avaient rempli à terre des fonctions
+ assimilées à l'embarquement ne leur était pas compté.&mdash;Copie de
+ la lettre que M. de Chabrol m'écrit séance tenante et de celle
+ qu'il adresse au ministre.&mdash;Nouvelle pétition à M. de
+ Rigny.&mdash;Entrevue de M. de Chabrol et M. de Rigny à la Chambre des
+ pairs.&mdash;Déclaration faite par M. de Chabrol.&mdash;Il est alors
+ convenu qu'un des députés, auxquels j'en avais déjà parlé,
+ déposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait
+ pas.&mdash;L'amendement est adopté.&mdash;Mes droits sont reconnus et je
+ suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les conditions
+ voulues pour changer de grade.&mdash;Le nombre des capitaines de
+ vaisseau est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate
+ de 130 à ce même nombre de 70; appréciation de la mesure.&mdash;Je
+ suis de nouveau chargé des examens pour les capitaines de la
+ Marine marchande, d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans
+ ceux du Midi.&mdash;Comment je comprends mes fonctions.&mdash;Je compose un
+ <i>Dictionnaire de marine abrégé</i>.&mdash;Quelques-uns de mes
+ compatriotes de l'Hérault me proposent une candidature à la
+ Chambre des députés.&mdash;Revers financiers.&mdash;En 1835, je sollicite
+ le commandement de l'École navale pour le cas où il deviendrait
+ vacant.&mdash;Des <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> capitalistes m'offrent la direction d'une
+ entreprise industrielle.&mdash;Le ministère refuse de m'accorder
+ jusqu'en 1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour
+ me permettre d'achever ma période de douze années de grade.&mdash;Je
+ reviens alors à mes demandes d'embarquement, mais le commandant
+ de l'École navale insistant pour être remplacé, je suis nommé
+ capitaine de vaisseau le 7 novembre 1835 et appelé au
+ commandement du vaisseau-école <i>l'Orion</i>.&mdash;Paroles aimables que
+ m'adresse à ce propos l'amiral Duperré, ministre de la
+ Marine.&mdash;Lettre que j'écris à M. de Chabrol.&mdash;Une année de
+ commandement de l'École navale.</p>
+
+<p>Ma position était loin d'être belle, lorsque l'année 1830 s'ouvrit.
+Mon refus de m'embarquer en second sur le vaisseau <i>l'Orion</i>, ou
+l'École navale était établie, me laissait fort peu d'espoir qu'on me
+donnât un commandement à la mer, et il faut le dire, je m'en souciais
+peu, par la crainte de voir se renouveler l'abandon où l'on m'avait
+laissé après mes campagnes de <i>la Provençale;</i> je pensais donc à
+retourner à Rochefort, qui est mon département, comme officier de
+marine, lorsque j'appris que le capitaine de frégate qui faisait
+habituellement les tournées d'examen des capitaines de la Marine du
+commerce dans les ports du Midi, venait d'obtenir un bâtiment; je me
+présentai pour le remplacer, et je fus nommé. Je crus avoir eu une
+chance fort heureuse; mais faible portée des conceptions humaines!
+C'était encore la perte de mon avancement. En effet, un mois après,
+l'expédition contre Alger fut résolue; tous mes camarades sans emploi
+y eurent des commandements, et à moi, qui demandai que ma mission me
+fût retirée, pour faire partie de l'escadre, on répondit, ainsi que
+d'ailleurs je m'y attendais, qu'il était impossible que l'on mît à ma
+place un officier qui, dans ce moment, ne pourrait voir cette mesure
+que comme une marque signalée de mécontentement. Le succès le plus
+complet, le plus glorieux couronna les armes de la France; il y eut,
+par suite, dans tous les grades de la marine, des promotions
+nombreuses autant que méritées, mais pour mon compte, je vis que si
+j'avais eu le plaisir d'embrasser, pendant ma tournée, nos parents de
+<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Béziers, de Marmande, de Rochefort, d'un autre côté, il
+était certain que la fortune ne paraissait pas disposée à me traiter
+plus favorablement que par le passé.</p>
+
+<p>Toutefois, j'avais acquis une position très agréable: quatre mois
+d'examens, par an, dans des contrées ravissantes et amies, et huit
+mois, à Paris, d'un travail très doux dans les commissions du
+ministère. C'était, à défaut d'avancement, ce que je pouvais espérer
+de mieux pour arriver à mes dix ans de grade, afin d'avoir droit à la
+retraite et au grade honorifique de capitaine de vaisseau. Mais il
+était dit que cette position ne devait pas durer, quoiqu'elle parût de
+nature à ne pouvoir être changée que par un miracle; or, ce miracle
+arriva, et ce fut la Révolution de 1830 qui le fit.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pas ici des commotions qu'elle occasionna. Il me
+suffit, en effet, de te dire qu'elle atteignit M. de Gallard, ancien
+émigré, et de la connaissance particulière de Charles X. Dès les
+premiers jours de tranquillité, je fus appelé au ministère, où l'on
+m'informa que j'allais être nommé commandant de l'École préparatoire
+d'Angoulême, et qu'il était décidé qu'on n'y laisserait pas M. de
+Gallard. Une destitution de ce chef avec qui j'avais été en rivalité,
+pour le commandement de l'établissement quand il était devenu école
+préparatoire, et qu'on aurait pu m'attribuer pour m'approprier son
+héritage, éveilla ma délicatesse, et elle me sembla une trop mauvaise
+porte d'entrée pour que je ne déclarasse pas aussitôt qu'à ce prix on
+ne devait pas compter sur moi. Je demandai qu'on laissât faire au
+temps, mes raisons furent goûtées; et, comme M. de Gallard ne tarda
+pas à donner lui-même sa démission, rien ne s'opposa plus à ma
+nomination, et je partis.</p>
+
+<p>Les cinq députés de la Charente étaient dans les rangs libéraux ou
+plutôt constitutionnels; ils avaient su que, pendant mon séjour à
+Angoulême, l'esprit fanatique de la Restauration avait introduit,
+dans le Collège, des exigences <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ultra-religieuses dont j'avais
+toujours repoussé, pour moi, mais avec décence, dans des formes
+polies, sans troubler l'harmonie de l'établissement, tout ce qui
+blessait mon for intérieur ou attaquait ma conscience. Dans d'autres
+circonstances, ces Messieurs avaient connu mon opinion sur plusieurs
+questions vitales, qu'un gouvernement, qui ne voyait pas que
+l'opposition constitutionnelle est un instrument de consolidation
+aussi bien que de perfectionnement, ne pouvait pas comprendre: aussi,
+ces cinq députés se transportèrent-ils, spontanément, au ministère de
+la Marine pour demander que je fusse nommé chef de l'École où ils
+m'avaient connu; leur satisfaction fut grande, quand ils apprirent que
+c'était à moi qu'on avait pensé. La ville d'Angoulême honora ma
+nomination d'une semblable approbation; et la musique de la garde
+nationale voulut bien s'établir, en quelque sorte, l'interprète de la
+satisfaction publique, en venant le jour même de mon arrivée, fêter
+mon installation.</p>
+
+<p>Je m'établis à Angoulême, et je pensai même à m'y établir pour
+toujours, car une ordonnance sur l'avancement parut bientôt qui
+révoqua toutes les précédentes, et qui, au mépris des droits acquis,
+des services rendus, des promesses faites, ne permit plus de compter,
+pour arriver d'un grade à un autre, que le temps rigoureusement passé
+à la mer. Ce fut M. le vice-amiral de Rigny qui provoqua cette
+ordonnance; et, sans vouloir affaiblir ici les services qu'il a rendus
+comme militaire, il doit être permis de dire que son trop long passage
+au ministère de la Marine n'y fut guère marqué que par des actes
+désavantageux à l'organisation et au personnel du corps, à la tête
+duquel il se trouvait placé. Il fallait donc renoncer à me trouver
+dans aucune promotion, et me contenter de ma position qui, sous
+beaucoup d'autres rapports, il est vrai, était très satisfaisante.</p>
+
+<p>Angoulême est un très beau pays où nous étions parfaitement <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>
+bien. Je conçus donc le dessein, non seulement d'y rester tant qu'on y
+serait content de mes services comme chef de l'École, mais encore d'y
+passer mes vieux jours. Dans ce but, je résolus de faire l'acquisition
+d'une jolie maison de campagne entourée de quelques champs, qui se
+trouvait en vente, et de placer ainsi les capitaux de ma femme, dont
+une grande partie, plus tard, hélas!... J'entrai en marché pour cette
+terre; je vis même une jolie voiture que je voulais acheter en même
+temps. Vains projets, démarches inutiles! Une ordonnance aussi
+bizarre, aussi brutale qu'imprévue vint supprimer l'École que je
+commandais, sans même donner aux élèves, dont quelques-uns venaient,
+tout récemment, d'être admis parmi nous, le temps de finir leurs
+classes ou leurs cours de l'année. Je reçus l'ordre de rendre
+l'établissement à un commissaire de la Marine qui fut si émerveillé de
+la beauté, de la tenue de l'édifice que je lui remettais, qu'il
+prétendit qu'il avait plutôt l'apparence d'être disposé pour recevoir
+des élèves, que pour les voir partir. Enfin, je quittai Angoulême pour
+toujours, et je me rendis à Paris en congé.</p>
+
+<p>J'avais, cependant, été vivement sollicité de rester; plusieurs
+personnes notables de la ville, sentant la perte et le vide que la
+suppression d'un aussi bel établissement allait occasionner chez eux,
+conçurent le projet de l'utiliser en y organisant une grande école,
+dans le même genre, mais plus belle encore, que celles de Vendôme, de
+Sorrèze ou de Pont-le-Voy; la commune aurait donné à ces mêmes
+personnes, comme elle l'avait fait au département de la Marine, la
+jouissance du local; et de leur côté, elles auraient fait tous les
+frais d'installation; mais ces Messieurs voulaient, avant tout, que je
+consentisse à rester à la tête de la maison. C'était extrêmement
+flatteur, cependant il aurait fallu prendre ma retraite, avant d'avoir
+mes dix ans de grade, il aurait fallu me mettre, en quelque sorte, en
+<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> tutelle, sous la surveillance, sous l'autorité même de
+conseils ou d'inspecteurs délégués par la ville; et comme c'est chose
+souverainement déplaisante à qui, pendant toute sa vie, a porté
+l'habit militaire et n'a obéi qu'à des injonctions militaires, je me
+confondis en remerciements, et je refusai.</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai à Paris, en 1831, une fièvre législative s'était
+emparée de tous les esprits; on voulait tout refaire, tout régler,
+tout remettre en question, et la Marine ne restait pas en arrière. Une
+des lois qui parurent alors améliorait les pensions de retraite de
+l'armée de terre. On nous l'appliqua; mais elle fut fâcheuse pour
+nous, car nous y perdîmes le grade honorifique supérieur et la pension
+de ce grade, après dix ans d'exercice; et, au lieu de ces dix ans, on
+en exigea douze pour atteindre le nouveau maximum qui, pour nous, est
+sensiblement inférieur à l'ancien. Cette loi fut un bienfait pour
+l'Infanterie; mais elle lésa considérablement les corps spéciaux, dits
+royaux.</p>
+
+<p>Quant à moi, je me vis, en outre, forcé d'ajourner au 4 août 1836 les
+projets de retraite que je méditais pour le 4 août 1834. L'avancement
+fut également soumis à la sanction des trois Pouvoirs. L'occasion me
+parut favorable pour faire valoir mes droits méconnus dans
+l'ordonnance précédente. Comme les projets de loi sur la Marine sont
+ordinairement discutés en Conseil d'Amirauté avant de passer à celui
+des ministres, je fis parvenir une requête au premier de ces Conseils
+pour demander que les anciens titres fussent réservés, et pour que le
+service des officiers qui avaient rempli, à terre, des fonctions
+assimilées à l'embarquement leur fût compté, quant au temps passé,
+suivant la teneur des ordonnances sous l'empire desquelles ces
+officiers avaient exercé ces fonctions.</p>
+
+<p>L'Amirauté me répondit qu'elle venait de se dessaisir du projet de
+loi, qu'elle l'avait approuvé sans modifications importantes, et que
+le ministre ou le Conseil des <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Ministres, seuls, pouvaient en
+ce moment faire droit à ma réclamation.</p>
+
+<p>Je m'adressai aussitôt à M. de Rigny, qui me répondit à son tour, que
+le Conseil des Ministres avait reconnu le projet bon, qu'on ne pouvait
+pas revenir sur une semblable décision, et que, très probablement, la
+loi serait portée à la Chambre des députés, telle qu'elle avait été
+approuvée par le Conseil d'Amirauté.</p>
+
+<p>Ces réponses défavorables, qui consacraient une injustice manifeste,
+me blessèrent au dernier point. La fièvre législative me gagna à mon
+tour, et je résolus d'intervenir, non pas directement, puisque je
+n'avais pas accès à la tribune, mais par les journaux dans lesquels je
+fis insérer plusieurs articles préparatoires, et par l'influence de
+plusieurs députés que je vis, et qui eurent bientôt, à cet égard, la
+même manière de voir que moi.</p>
+
+<p>Je devins ensuite l'habitué fidèle des séances de la Chambre, afin d'y
+voir paraître la loi dès qu'elle y serait présentée, car j'en voulais
+promptement bien connaître les détails pour agir sans retard, avec
+pleine connaissance de cause. Je n'eus pas longtemps à attendre. J'en
+entendis lire tous les articles et, quand je fus bien assuré que la
+disposition à laquelle je tenais n'y était pas renfermée, je quittai
+la salle des séances, et je me rendis chez M. de Chabrol pour lui
+raconter mes doléances.</p>
+
+<p>Ce digne homme venait de voir passer des jours bien pénibles pour lui.
+Il avait fait partie du dernier cabinet de Charles X, en qualité de
+ministre des Finances. Le roi lui-même l'avait amicalement pressé
+d'approuver les fameuses ordonnances qui amenèrent la révolution de
+1830. M. de Chabrol, qui en avait compris la portée, s'y était
+noblement refusé; il offrit même sa démission, mais le monarque qui
+tenait à voir ces ordonnances contresignées par un homme aussi
+honorable, n'avait pas accepté cette démission, et il avait chargé M.
+de Polignac, président du Conseil, de tâcher d'ébranler la résolution
+de M. de Chabrol. <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> Toutefois le sage ministre des Finances
+persista dans ses refus. Des instances nouvelles furent faites; ce fut
+alors que le ferme opposant prononça ces paroles qui peignent la plus
+belle âme, alliée à la plus profonde connaissance des affaires de
+l'époque. «Jusqu'ici j'avais offert ma démission comme moyen de
+conciliation; mais, puisque je découvre, plus que jamais, dans quelle
+voie fâcheuse on veut entrer, je reprends l'offre, qui n'a pas été
+acceptée. Il faudra donc me destituer; mais, pour en venir à une
+pareille extrémité, on y regardera peut-être à deux fois. Puissent des
+réflexions salutaires arrêter, alors, ceux qui s'attachent à la perte
+de leur souverain! Je n'ai plus que ce moyen de leur ouvrir les yeux,
+et je désire du fond du c&oelig;ur qu'ils voient l'abîme qu'ils creusent
+sous leurs pas.» Rien ne fut écouté. M. de Chabrol fut destitué, et la
+Révolution eut lieu!</p>
+
+<p>Ce n'était pas tout, car une de ces crises qu'engendrent toujours les
+révolutions, même les plus pures, venait en outre de se passer sous
+les yeux mêmes de M. de Chabrol qui, par sa position précédente de
+ministre, devait en être péniblement affecté. L'exaltation des esprits
+demandait les têtes de quatre de ses anciens collègues, ex-ministres
+de Charles X, qui n'avaient pas eu le bonheur de réussir à quitter la
+France; et la Chambre des Pairs, dont M. de Chabrol faisait partie,
+était appelée à les juger. Casimir Périer, illustre Président du
+Conseil d'alors, et les Pairs, montrèrent en cette cruelle
+circonstance le caractère le plus ferme. La justice ne se laissa pas
+intimider, et prononça le seul arrêt que l'humanité pût avouer, au
+mépris des plus sanglantes émeutes et des plus menaçantes
+vociférations.</p>
+
+<p>Enfin la loi sur l'hérédité de la Pairie, qu'on voulait abolir,
+quoique, seule, elle puisse donner une indépendance complète à cette
+branche du pouvoir, et la dégager de la sphère d'action de l'influence
+ministérielle, avait ensuite été mise en discussion. M. de Chabrol
+avait <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> des vues trop saines, trop élevées, pour ne pas tenir
+à l'hérédité; mais il est des moments où des résistances mal calculées
+excitent des passions déjà exaltées, et n'amènent que de fâcheuses
+complications. L'adversaire énergique des ordonnances était devenu le
+votant réfléchi de la perte d'un privilège aussi brillant que fécond
+en beaux résultats, et ainsi il se trouvait, toujours par la passion
+de ses devoirs et du bien public, tantôt l'homme de la résistance
+vis-à-vis du Souverain qu'il aimait personnellement, lorsque ce
+Souverain se trompait, tantôt le pair impassible, qui, à l'occasion,
+savait laisser passer les flots populaires et leur dangereux torrent.</p>
+
+<p>Je savais tout cela; c'en était plus qu'il n'en fallait pour me faire
+craindre d'être au moins indiscret, en abordant un homme aussi
+préoccupé, et que j'allais entretenir d'affaires bien puériles auprès
+des grandes émotions qui devaient agiter son esprit. Mais il existe
+quelque chose de si rassurant dans le caractère d'un homme au c&oelig;ur
+juste que mes doutes s'effaçaient à mesure que je m'approchais de son
+hôtel; mes inquiétudes cessèrent quand son concierge m'eût dit qu'il
+était chez lui toujours disposé à recevoir ceux qui le demandaient, et
+mes craintes, enfin, s'évanouirent lorsque j'eus revu cet homme si
+simple et si élevé, et que sa bouche bienveillante eût, sans
+hésitation, prononcé mon nom; il était absolument surprenant qu'il ne
+l'eût pas oublié. Tel est le type parfait de l'homme de bien, qu'il
+sera toujours reconnu, parce qu'il sera toujours le même; toujours
+accessible, toujours maître de lui et toujours supérieur:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add3em">«... servetur ad imum</span><br>
+ Qualis ab inc&oelig;pto, et sibi constet!»</p>
+
+<p>À mesure que j'expliquais le motif de ma visite, la physionomie de M.
+de Chabrol passait de la surprise au mécontentement, et, enfin, à une
+sorte d'indignation, «Ça ne <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> saurait être ainsi, me dit-il
+dès que j'eus fini; on ne peut se jouer de la sorte ni de moi, ni
+surtout de vous. Ce qui me reste d'influence va y être employé, et
+tout de suite. Mais il faut donner à tout ceci une tournure
+officielle; ainsi approchez-vous de cette table et, sur-le-champ,
+écrivez-moi le résumé de ce que vous venez de me dire!»</p>
+
+<p>Je me mis à l'&oelig;uvre, et ce brave homme, qui s'animait de plus en
+plus par la haine de l'injustice, s'était également assis près de la
+même table, et comme il savait d'avance quel allait être le contenu de
+ma lettre, il s'était mis à tracer les deux suivantes, dignes d'être
+conservées comme monuments de bienveillance et d'équité. La première
+était à mon adresse, l'autre à celle de M. de Rigny; mais il me fut
+permis d'en prendre copie avant qu'elle fût cachetée.</p>
+
+<p>«J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire, et je m'empresse d'y répondre.</p>
+
+<p>C'est avec plaisir que je déclare que lorsque vous me demandâtes à
+quitter les fonctions de sous-gouverneur du Collège d'Angoulême pour
+prendre du service à la mer, je n'eus, en vous ordonnant de continuer
+vos fonctions, d'autre but que de faire tourner au profit de
+l'établissement des services que je considérais comme fort distingués
+et fort importants. Ce fut, même, pour vous dédommager d'un
+commandement à la mer, que je trouvai juste de faire assimiler vos
+services du Collège Royal de Marine à ceux de la mer.</p>
+
+<p>Au surplus, ceci est une affaire de bonne foi qui ne peut être
+interprétée contre un officier qui, en obéissant, doit trouver toute
+garantie dans les ordres qu'il reçoit et dans les dépêches qui émanent
+du Ministère; et si le portefeuille de la Marine était resté, quelque
+temps encore, entre mes mains, j'aurais prié le roi de vous
+récompenser par le grade de capitaine de vaisseau, du sacrifice que
+j'exigeais de vous. Agréez, etc.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> «Monsieur le Ministre, j'ai reçu, aujourd'hui, une
+réclamation de M. de Bonnefoux relative à ses services à Angoulême. Il
+est certain qu'en imposant à cet officier, qui demandait à aller à la
+mer, l'obligation de continuer ses fonctions au Collège de la Marine,
+j'entendis, en le plaçant dans le régime de l'ordonnance du 4 août
+1824, que ses services seraient assimilés à ceux de la mer pour son
+avancement, et les ordres qu'il reçut n'avaient que ce juste but. Je
+recommande donc ce capitaine de frégate à votre justice, et je lui
+réponds dans le sens de la présente lettre. J'ai l'honneur, etc.»</p>
+
+<p>J'adressai une nouvelle pétition à M. de Rigny, et je ne manquai pas
+d'y insérer une copie de la première de ces deux lettres, la seconde
+lui fut envoyée par M. de Chabrol. Il se passa quelques jours sans que
+j'entendisse parler de la suite de cette affaire; un billet,
+cependant, de M. de Chabrol m'arriva; sur son invitation, je me rendis
+chez lui et j'appris que M. de Rigny ne lui avait pas répondu par
+écrit, mais qu'ayant été rencontré par lui à la Chambre des Pairs et
+interrogé à cet égard, il lui avait répondu qu'il trouvait plus
+convenable d'en causer avec lui, à la première occasion, que d'en
+faire l'objet d'une correspondance; mais qu'au résumé, les choses
+étaient trop avancées pour qu'il crût qu'il existât un remède
+possible. M. de Chabrol qui pensait qu'il n'était jamais trop tard
+pour réparer une injustice, lui dit qu'il ne pouvait être de cet avis,
+et qu'il croyait devoir l'avertir que si la loi ne consacrait pas mes
+services et ceux des officiers qui étaient dans des positions
+analogues à la mienne, il y proposerait un amendement quand elle
+serait discutée à la Chambre des Pairs; qu'il avait tout lieu
+d'espérer que cet amendement serait adopté, qu'alors la loi
+reviendrait à la Chambre des députés, et qu'il était bien préférable
+d'introduire aussitôt cet amendement.</p>
+
+<p>Après avoir discuté le fait assez longuement, mon protecteur ne
+changea pas d'avis, et cet avis prévalut. Il fut <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> donc
+convenu qu'un des députés, à qui j'avais déjà parlé, présenterait
+l'amendement lors de la discussion de la loi, et que M. de Rigny ne le
+combattrait pas. Ce fut effectivement la tournure que cette affaire
+prit. La disposition convenue et rédigée par moi fut proposée aux
+votes de la Chambre, adoptée par elle, insérée dans la loi comme un de
+ses articles; mes droits furent reconnus, garantis; je fus placé sur
+la liste des officiers qui avaient rempli les conditions voulues pour
+changer de grade; et j'eus la satisfaction, non seulement de rentrer
+dans ces droits, mais encore d'y rentrer par l'appui persévérant de
+l'honnête homme qui épousa ma cause, comme si elle lui eût été
+personnelle, et dont je ne pus trop admirer la droiture et l'équité.</p>
+
+<p>Il ne fallait pourtant rien moins que le succès pour compenser toutes
+les démarches, courses, lettres, visites, explications, écrits que
+cette affaire nécessita; enfin, je réussis et je me consolai de tout;
+mais il est réellement difficile d'être plus tiraillé, ballotté,
+contrarié que je ne l'avais été pendant cette affaire et, en général,
+depuis deux ans.</p>
+
+<p>Il ne suffisait pas, cependant, que mes droits fussent reconnus et que
+je fusse placé sur la liste des officiers qui avaient rempli les
+conditions; car, pour profiter de cet avantage, il fallait de la
+place, ou des vacances dans le cadre des capitaines de vaisseau; et
+comme, en outre, toutes les nominations à ce grade sont au choix du
+roi et aucune à l'ancienneté, et que je n'étais pas du nombre des
+favorisés, il y avait tout lieu de penser, que je n'avais, au moins
+pour bien longtemps, obtenu qu'un avantage chimérique.</p>
+
+<p>Le ministre de la Marine avait, en effet, cédé aux Chambres sur tous
+les points; et, sous prétexte qu'il y avait plus d'officiers en
+activité qu'il n'était rigoureusement nécessaire pour le service de
+paix, les capitaines de vaisseau avaient été réduits de 110 à 70, et
+les capitaines <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> de frégate de 130 à ce même nombre de 70.
+Rien n'est funeste comme ces mesures violentes qui font placer à la
+retraite, avant le temps, des officiers pleins de zèle et d'ardeur qui
+ont bien servi; rien n'est mal calculé comme de limiter les cadres aux
+besoins stricts du service, tandis qu'il est si évident qu'il faut
+laisser de l'espérance à ceux qui peuvent se distinguer, et que
+l'émulation ne s'entretient qu'autant qu'elle a le véhicule de la
+récompense et de l'avancement.</p>
+
+<p>Aucun ministre, jusque-là, n'avait autant transigé avec les Chambres;
+tous avaient, à la tribune, soutenu les intérêts du corps; aussi, la
+marine entière s'étonna-t-elle de voir celui d'entre eux qui,
+jusque-là, avait eu, depuis la chute de l'empire, le plus de relations
+avec les officiers de l'arme, prouver, par une série de mesures
+fatales, que le ministère n'était pour lui qu'une affaire de calcul et
+d'ambition. Plus tard, effectivement, il passa au ministère des
+Affaires étrangères, celui de tous dont le rôle est le plus difficile
+à soutenir devant les Chambres, et où il se montra peu à la hauteur
+d'un poste si brillant.</p>
+
+<p>Mais pour en revenir à ce qui me concernait, j'avais réussi; et il me
+restait à ne pas désespérer que quelque circonstance avantageuse se
+présentât dans la suite des temps.</p>
+
+<p>Après l'issue des négociations que le consciencieux appui de M. de
+Chabrol rendit si heureuses, j'appris que l'officier qui était chargé
+des examens pour les capitaines de la Marine marchande dans la tournée
+du Nord venait, comme tant d'autres, de subir une retraite prématurée.
+Je fus invité à demander à le remplacer, je fus nommé et je fis cette
+tournée; mais, à mon retour, voyant dans les journaux que celui qui
+examinait dans le Midi avait, après sa tournée, obtenu le commandement
+d'un bâtiment destiné à prendre la mer, je fis connaître mon désir
+d'être rétabli dans cette tournée qui était celle que j'avais faite en
+1830, et ayant été agréé, je me retrouvai en possession <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> de
+ces charmants voyages que j'ai, périodiquement, continués tous les
+ans, aux mêmes époques, aux mêmes lieux, jusque et y compris 1835.</p>
+
+<p>J'étais vraiment heureux et de mes séjours à Paris et de mes travaux
+aux commissions du ministère, et de mes fonctions elles-mêmes, qui me
+faisaient si bien accueillir dans les beaux ports que je visitais
+toujours avec un plaisir nouveau. Là, je m'efforçais de concilier mes
+devoirs avec la bienveillance, d'obtenir, par la douceur ou par des
+questions convenablement posées, la conviction du savoir de mes
+candidats; de les interroger comme un marin qui en veut mettre
+d'autres à même de prouver qu'ils connaissent le métier, de forcer
+ceux mêmes que j'étais obligé de refuser à convenir qu'à eux seuls en
+était la faute; enfin, de donner à mes examens une tournure propre à
+éclairer la partie capable de l'auditoire sur la force des examinés,
+ainsi qu'à propager, chez l'autre partie, la connaissance des bonnes
+doctrines, des solutions satisfaisantes, et à déraciner les routines,
+les préjugés qui entravent les progrès de l'art naval.</p>
+
+<p>Je sentis, en outre, la nécessité de ramener tous les idiomes
+maritimes de nos ports divers à un même étendard grammatical,
+d'adopter des définitions précises, de signaler les locutions
+vicieuses; et c'est dans ces mêmes tournées que j'exécutai le projet
+de composer un <i>Dictionnaire de marine abrégé</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>, que, cependant,
+j'enrichis d'une grande quantité de mots nouveaux ou bien oubliés
+jusqu'alors; et qui, à cet avantage, joignit celui de ne toucher
+qu'aux définitions; de faire connaître, entre plusieurs mots de
+signification pareille, celui qui était le plus accrédité, le plus
+correct; d'élaguer, enfin, tout ce qui tient aux traités, ou qui est
+trop variable de sa nature, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> pour figurer dans un livre aussi
+positif qu'un dictionnaire. Les noms des machines à vapeur furent
+aussi introduits dans mon livre<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, ainsi qu'une traduction en
+anglais et en espagnol, des termes principaux qui se rattachent à la
+Marine.</p>
+
+<p>Ces tournées me valurent, enfin, une marque souverainement flatteuse
+d'estime de quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault.</p>
+
+<p>Peu après les dernières élections pour la Chambre des députés, je me
+trouvais dans ce département, où, pour s'opposer à un candidat que la
+majorité ne voulait pas porter, on en nomma un qui accepta seulement
+par déférence pour l'opinion publique. On en parlait devant moi,
+lorsqu'un des assistants s'étonna que l'idée ne fût venue à personne
+de faire choix de moi; d'autres répondirent qu'on y avait pensé, mais
+que la date du jour des élections était alors trop rapprochée pour
+qu'on eût le temps de m'écrire à Paris, afin de savoir si je payais le
+cens. On m'engagea à m'expliquer sur ce point et le premier des
+assistants, qui avait le plus contribué à faire nommer le député
+actuel, annonça son dessein, auquel les autres assistants promirent de
+s'associer, de m'honorer de son suffrage ainsi que de ceux dont il
+pourrait disposer. Les élections reviendront dans deux ou trois ans;
+mais mon zélé partisan est mort depuis cette époque, mais
+l'interruption de mes tournées doit refroidir les esprits; mais enfin,
+je ne suis plus en règle pour le cens, car ma belle-mère et moi, nous
+payons, en moins, une assez bonne somme d'impôts, depuis que nous
+avons quitté nos appartements de Paris, elle pour se retirer à Orly,
+et moi pour habiter Brest. Une perspective si honorable est donc
+probablement perdue; mais il m'en restera un excellent souvenir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> De bien gaies, de bien douces, de bien belles années se
+passèrent ainsi; toutefois, la fin en fut attristée par une
+banqueroute qui, en nous faisant perdre moitié sur une somme assez
+considérable, nous enleva cette portion de nos rentes d'où nous
+tenions le superflu qui rendait notre existence si agréable à Paris.</p>
+
+<p>Depuis assez longtemps, les bureaux m'avaient assuré que le commandant
+de l'École navale ne désirant pas y prolonger son séjour au-delà de
+l'année 1835, ils s'étaient promis de me proposer au ministre pour lui
+succéder; je m'occupais peu de ce projet, parce que je pensais que la
+détermination de quitter un si beau poste ne s'effectuerait pas avant
+1836, et qu'à cette époque j'aurais les douze ans de grade requis pour
+mon maximum de retraite, mais les choses étaient changées, et je
+résolus de me mettre sérieusement en avant pour ce commandement s'il
+venait à vaquer, ou pour tout autre qui pourrait se présenter.</p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que, s'il est une chose au
+monde que je déteste cordialement comme antipathique à mon caractère,
+c'est le rôle, ou seulement l'apparence du rôle de solliciteur; ainsi,
+j'avais bien voulu habiter Paris, mais j'aurais été désolé que l'on
+pût croire que c'était pour demander, intriguer ou me pousser. J'avais
+donc pris la résolution de me tenir à l'écart ou hors du contact privé
+de toute autorité; et, tout en paraissant dans les bureaux ou dans le
+cabinet du ministre, quand mon devoir m'en imposait la nécessité comme
+examinateur ou comme membre rapporteur ou président de quelque
+commission, je m'abstins, pendant ma longue résidence à Paris, de me
+montrer une seule fois dans les salons, soit du ministre, soit des
+officiers généraux qui avaient l'habitude de recevoir. Je ne changeai
+pas de manière d'agir en présentant mes demandes, je les formulai avec
+insistance, mais avec dignité; je les appuyai de ma personne ainsi que
+du suffrage de quelques dignes <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> amis; mais je ne pénétrai ni
+dans les maisons, ni dans les rendez-vous de l'intrigue, et je m'en
+rapportai tout à fait à la bonté de ma cause et à l'équité.</p>
+
+<p>Ce fut alors que, connu de quelques capitalistes intéressés dans une
+entreprise industrielle, je reçus la proposition d'accepter la
+direction de la compagnie, avec avantages satisfaisants; on voulait
+même me nommer sur-le-champ: c'était une fausse démarche, car je
+dépendais du ministère qui pouvait ne pas y consentir. Espérant,
+toutefois, qu'il ne s'y opposerait pas, je priai ces Messieurs de
+m'écrire pour me faire une offre officielle, et je leur dis que cette
+lettre me suffirait pour agir auprès du ministre. Cet avis étant
+adopté, une lettre signée par l'unanimité des intéressés me fut
+adressée; j'allai prier le ministre de me permettre d'accepter; et,
+comme nous étions en 1835, et que mes douze ans de grade n'expiraient
+qu'en 1836, de m'accorder, pendant cet intervalle, un congé avec
+demi-solde ou même sans solde. L'affaire traîna quelques jours pendant
+lesquels on me donnait des espérances; mais des informations étant
+venues du ministère de la Guerre, où l'on en avait pris pour savoir
+s'il existait des cas analogues, ces informations détruisirent ces
+espérances, et ma demande fut rejetée. J'en fus contrarié, car cette
+occupation me plaisait: c'était, pour mes vieux jours, une position
+douce, de l'activité sans fatigue, une installation fixe, et je
+restais à Paris.</p>
+
+<p>Je revins alors à mes demandes d'embarquement; mais le commandant de
+l'École navale faisant, réellement, connaître qu'il désirait être
+remplacé, je fus nommé à ce commandement, et l'amiral Duperré, qui
+était ministre, eut la bonté de me dire que j'aurais pu me dispenser
+d'en faire la demande, car ni lui ni personne dans les bureaux ne
+pensait à un autre choix. Le grade de capitaine de vaisseau vint en
+même temps, et naturellement, je pensai à M. de Chabrol de qui je le
+tenais en quelque sorte; aussi, lui écrivis-je pour lui faire
+connaître ma <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> nomination et pour lui renouveler tous mes
+sentiments de reconnaissance. Lors de la publication de mon
+dictionnaire, j'avais également saisi cette occasion de lui adresser
+une lettre qui accompagnait un exemplaire de cet ouvrage dont je le
+priais de vouloir bien accepter l'hommage. En cette circonstance, je
+lui parlai, non seulement de mon dévouement à sa personne, mais encore
+de mon respect pour son administration comme ministre de la Marine,
+pendant laquelle les intérêts de l'arme avaient été soutenus avec
+chaleur, la justice universellement observée, et plusieurs mesures
+très utiles introduites. C'était l'expression de la vérité, et le cri
+de la gratitude.</p>
+
+<p>Une année presque entière s'est écoulée depuis que j'ai été nommé au
+commandement que j'occupe, et j'ai eu bien des embarras de service, de
+voyage, d'emménagement, d'affaires, de déplacements.</p>
+
+<p>Mais tout est fini, l'École va bien, nous sommes bien casés; il n'y a
+donc plus rien à désirer, si ce n'est que cet état de choses continue;
+et, surtout, que les inquiétudes que je ne puis m'empêcher d'avoir sur
+ton admission<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>, soient entièrement dissipées. Ceci s'éclaircira
+bientôt, et j'attends, je t'assure, cette solution avec bien de
+l'impatience.</p>
+
+<p>Ma tâche, alors, serait finie, mon cher fils, car tu seras bientôt
+majeur, et tu connais toute ma vie. Puissent mes récits contribuer à
+te donner quelque expérience, et à graver dans ton âme l'amour du
+bien, le dévouement à tes devoirs ainsi qu'à ton pays que tu es
+destiné à servir de ton épée, l'attachement à la famille, et le besoin
+de te distinguer!</p>
+
+<p>C'est par là que tu marcheras ferme dans le sentier de l'honneur, et
+que tu parviendras à la fin de ta carrière avec l'estime de toi-même
+et celle des honnêtes gens.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> VIE DE MON COUSIN C. DE BONNEFOUX<br>
+ANCIEN PRÉFET MARITIME<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a></h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="smaller">CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803</span></h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Origine du baron Casimir de Bonnefoux.&mdash;Son éducation,
+ sa personne.&mdash;Entrée dans la marine.&mdash;La guerre de l'Indépendance
+ d'Amérique.&mdash;La frégate <i>la Fée</i>.&mdash;Campagnes postérieures.&mdash;La
+ Révolution.&mdash;Émigration des frères de M. de Bonnefoux.&mdash;Son
+ incarcération à Brest.&mdash;Il est promu capitaine de vaisseau, puis
+ chef de division.&mdash;L'amiral Morard de Galle.&mdash;Le vaisseau <i>le
+ Terrible</i>.&mdash;Séjour de plusieurs années à Marmande.&mdash;Voyage à
+ Paris en vue de faire rayer un ami de la liste des
+ émigrés.&mdash;L'amiral Bruix, ministre de la Marine.&mdash;M. de Bonnefoux
+ est nommé adjudant général du port de Brest.&mdash;Son
+ &oelig;uvre.&mdash;Armement de l'escadre de l'amiral Bruix.&mdash;Histoire du
+ vaisseau <i>la Convention</i>, armé en soixante-douze heures.&mdash;Le
+ Consulat.&mdash;L'organisation des préfectures maritimes.&mdash;M. de
+ Caffarelli.&mdash;Démarches faites par M. de Bonnefoux pour quitter la
+ marine.&mdash;Refus de sa démission par le Premier Consul.&mdash;Paroles
+ qu'il prononce à cette occasion.&mdash;M. de Bonnefoux est nommé au
+ commandement du vaisseau <i>le Batave</i>.&mdash;Offres obligeantes du
+ préfet de Caffarelli.&mdash;L'inspection générale des côtes de la
+ Méditerranée donnée à M. de Bonnefoux.</p>
+
+<p>M. le baron Casimir de Bonnefoux<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a> fit ses études au Collège de
+Louis-le-Grand; il en sortit pour embrasser <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> la profession de
+marin, où l'on franchissait alors les premiers grades avec assez de
+rapidité. Il était né en 1761<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>, d'une famille de l'Agenais, toute
+adonnée aux armes depuis le XIV<sup>e</sup> siècle, et dont l'illustration
+militaire remonte jusqu'au règne du roi Jean. À partir de cette
+époque, et sans exception, les Bonnefoux ont constamment servi de leur
+épée, et depuis l'institution de l'Ordre de Saint-Louis, tous en
+avaient reçu la décoration, destinée, comme celle de la Légion
+d'honneur, à servir de véhicule aux grandes actions, mais plus
+spécialement à récompenser les services guerriers.</p>
+
+<p>Ce jeune officier apporta dans le monde une figure où la santé, la
+fraîcheur, la finesse et la gaieté s'étaient réunies avec un charme
+inexprimable. Des contrastes rares s'y faisaient remarquer: ainsi,
+l'on y voyait une extrême vivacité, et des traits qui eussent fort
+bien caractérisé la physionomie la moins mobile. La bonté, le désir de
+plaire, le besoin même d'obliger en étaient l'expression dominante, et
+nul, cependant, n'eut, à l'occasion, plus de sévérité dans le regard,
+plus de fermeté dans la manifestation du commandement, plus de force
+dans cette parole, tout à l'heure si douce et si aimable. Il a
+conservé des dehors aussi remarquables jusqu'à l'âge le plus avancé.
+La beauté, selon Platon, est un des plus grands avantages que la
+nature puisse nous accorder; il en est peu, cependant, dont on doive
+moins se glorifier. Cet avantage, que M. de Bonnefoux semblait
+ignorer, contribua sans doute <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> à prévenir bien des personnes
+en sa faveur, mais s'il gagna toujours le c&oelig;ur de ses camarades, de
+ses chefs, ou de ses subordonnés, ce fut aussi par ses qualités
+morales.</p>
+
+<p>Ses débuts dans la marine<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a> eurent lieu à l'époque où Louis XVI
+avait donné à nos flottes une attitude redoutable, qu'il eût été dans
+l'intérêt de la France de maintenir dans une jalouse intégrité. Il se
+trouva lié, dès sa jeunesse, avec les Bruix, les de Crès<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>, et
+autres esprits vigoureux qui semblaient prévoir leur future élévation
+et qui s'y préparaient par tous les moyens que leur offraient l'étude,
+la pratique et le travail. Il fit la guerre de l'Indépendance des
+États-Unis sur la frégate <i>la Fée</i><a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>, renommée par les beaux
+combats qu'elle livra sous le commandement du capitaine Boubée, dont
+la valeur tenait du prodige, et dont la modestie égalait la valeur.</p>
+
+<p>La paix vint ensuite rendre le calme au monde; mais M. de Bonnefoux
+continua à s'exercer aux difficultés de son état dans les Antilles, où
+il commanda un brig de guerre<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>; et il y avait sept ans qu'il
+n'avait interrompu ses voyages, lorsque, rentrant en France, il trouva
+la monarchie renversée et les esprits en délire. Il apprit, en même
+temps, que ses trois frères, ainsi que plusieurs autres officiers
+d'infanterie du même nom, avaient tous émigré, et qu'un de ses frères
+avait péri pendant l'émigration; ces faits étaient plus que suffisants
+pour éveiller la farouche susceptibilité du gouvernement de la Terreur
+qui prévalait <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> alors. Il fut incarcéré à Brest; son procès
+fut commencé par les tribunaux révolutionnaires, et, sans la chute de
+Robespierre, il aurait probablement porté sa tête sur l'échafaud.</p>
+
+<p>Cependant, l'horreur de cette captivité, la tristesse de ces sombres
+lieux avaient été adoucies par le tour ingénieux de ses saillies,
+ainsi que par l'enjouement invincible de son humeur.</p>
+
+<p>Ces malheureux prisonniers parvinrent ainsi à braver leurs tyrans; ils
+leur montrèrent la plus imposante fermeté, et s'ils attendirent leur
+sort avec la résignation la plus gaie, ce fut certainement à
+l'impulsion que donna leur nouveau compagnon d'infortune, et à
+l'ascendant que parvinrent à acquérir et sa jeune philosophie et son
+esprit entraînant.</p>
+
+<p>Peu après sa mise en liberté, il fut successivement nommé capitaine de
+vaisseau, chef de division<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>, et il eut plusieurs commandements,
+notamment celui du vaisseau à trois ponts <i>le Terrible</i><a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a> qui prit
+la mer portant le pavillon du vice-amiral Morard de Galle<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>.
+L'esprit d'insubordination, <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> excité par de folles idées
+d'égalité absolue, agitait alors toutes les têtes; et les casernes,
+les vaisseaux présentaient souvent le spectacle de la révolte. Le
+vice-amiral Thévenard<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a> qui commandait à Brest, ne se crut jamais
+aussi certain de réprimer les émeutes, que lorsque M. de Bonnefoux
+était présent, et, à la mer, rien de sérieux n'éclata jamais à bord du
+<i>Terrible</i>, grâce à un regard d'autorité qu'on n'osait méconnaître, et
+qui était soutenu par une fermeté, par un ton de supériorité
+d'éducation qui seront toujours l'arme la plus sûre d'un officier
+contre la désobéissance.</p>
+
+<p>Cependant les temps s'adoucirent, M. de Bonnefoux obtint de pouvoir se
+rendre dans sa famille, et, pensant aux circonstances désastreuses qui
+avaient porté ses frères et ses parents dans les rangs étrangers, il
+voulut renoncer au service, il espéra qu'on l'oublierait chez lui, et
+il y goûta, pendant quelques années, les douceurs d'un vrai repos.</p>
+
+<p>Mais une occasion imprévue l'appela à Paris; il s'agissait de faire
+rayer de la liste des émigrés un de ses amis d'enfance, qui avait tout
+bravé pour venir incognito dans sa famille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Les démarches de l'amitié, l'activité du solliciteur, ses
+manières séduisantes furent suivies du succès; cependant, il avait
+trouvé au ministère de la Marine, M. de Bruix qui, sentant tout ce que
+son administration pouvait espérer du concours de son ancien camarade,
+usa de toute son influence pour le rattacher au service. Toutefois,
+ayant à combattre ses scrupules, relatifs à l'émigration de ses
+frères, le ministre ne put le décider à accepter ses offres, qu'en lui
+promettant de ne l'employer que dans les arsenaux, et il le nomma
+adjudant général du même vice-amiral Morard de Galle dont il avait été
+capitaine de pavillon<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, et qui, courbé sous le poids d'un grand
+âge, avait besoin d'un bras énergique pour faire respecter son
+autorité dans le port de Brest, qu'il commandait.</p>
+
+<p>Presque tous les officiers de l'ancienne marine si formidable de Louis
+XVI avaient émigré; ils avaient été remplacés, d'une manière
+improvisée, par des hommes, qu'à de très honorables exceptions près,
+tout excluait de si brillantes destinées, et qui n'avaient rien de ces
+liens de corps, de ces sentiments élevés, de cette instruction solide,
+sans lesquels on prétendrait en vain l'emporter sur les marins
+anglais. Ces causes avaient principalement occasionné les revers de
+notre marine pendant la guerre de notre révolution. M. de Bonnefoux le
+savait; aussi, tous ses soins se portèrent à établir à Brest un
+véritable aspect militaire, un ordre réparateur, et principalement à
+encourager les jeunes gens qui s'y précipitaient alors pour se rendre
+dignes de remplacer les anciens officiers, et qui, depuis, ont paru
+avec tant de distinction sur tous les points du globe où se montre
+notre pavillon.</p>
+
+<p>Tous se souviennent encore, avec attendrissement, des bontés de
+l'adjudant général du port de Brest, de ces jours <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> éloignés
+et des marques d'intérêt qu'alors ou plus tard, il sut trouver les
+moyens de leur témoigner<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce fut en 1799 que le ministre Bruix, destiné à commander une armée
+navale de vingt-cinq vaisseaux de ligne et nombre de frégates ou
+corvettes, arriva à Brest avec de pleins pouvoirs. Il avait compté sur
+le zèle de son ami; sa confiance ne fut pas trompée, car les vaisseaux
+étaient prêts et bien approvisionnés. Il allait parcourir la
+Méditerranée, porter des secours à Moreau près de Savone; ramener
+l'armée navale espagnole de Cadix à Brest, et l'on sait avec quels
+talents militaires et diplomatiques il accomplit cette haute mission,
+qui assura à la France l'alliance du roi d'Espagne<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.</p>
+
+<p>Il fallait à l'amiral Bruix un chef d'état-major habile; il s'en
+ouvrit à M. de Bonnefoux, et il lui offrit le grade de contre-amiral;
+mais il ne put surmonter ses mêmes scrupules, «et, d'ailleurs, lui
+répondit celui-ci, la mer est un théâtre qu'on ne doit jamais quitter
+sous peine de se trouver bientôt au-dessous de soi-même; et depuis
+trop longtemps j'ai cru devoir y renoncer».</p>
+
+<p>Le ministre amiral fut plus heureux pour l'armement du vaisseau <i>la
+Convention</i>: il le vit à peine radoubé dans un des bassins du port, et
+il regretta de ne l'avoir pas désigné pour être adjoint à son armée.
+«Pourquoi des regrets, lui dit M. de Bonnefoux, si tu le veux, tu
+l'auras». «Mais je dois partir sous trois jours.» «Tu l'auras, te
+dis-je, commande et il sera prêt.» L'amiral donna l'ordre avec l'air
+du doute, et cet ordre fut exécuté: avant soixante-douze heures, le
+vaisseau était en pleine mer! De nos jours, dans un état prospère,
+cette opération tiendrait du prodige; qu'était-elle donc dans
+<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> ces temps de dénuement presque absolu de munitions, de
+matelots, d'argent et d'officiers; et, pour que tout fût vraiment
+extraordinaire dans cet armement précipité, ce vaisseau étonna tous
+les autres par la supériorité de sa marche.</p>
+
+<p>Mais nous arrivions à ces jours où le deuil profond de la France
+commençait à se dissiper. Le premier consul encourageait, accueillait
+tous les projets d'amélioration publique; il lui en fut présenté un
+bien remarquable pour le département de la marine: celui de
+l'organisation des préfectures maritimes. M. de Caffarelli<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>,
+lieutenant de vaisseau de l'ancienne marine royale, frère de
+l'intrépide général de ce nom, qui avait succombé si glorieusement sur
+les bords du Nil, et devenu conseiller d'État, fut l'heureux auteur de
+ce plan d'ordre, de force et d'économie. Il en fut noblement
+récompensé; en effet, on présuma que celui qui avait si bien conçu le
+système l'exécuterait le mieux; et il fut nommé préfet maritime de
+l'arrondissement qui renfermait le port de Brest dans ses limites
+étendues.</p>
+
+<p>Cette création admettait, en second, des chefs militaires ou
+d'état-major et l'on conjectura dans les ports que le Gouvernement
+penserait à M. de Bonnefoux, mais sa famille, son père, très âgé,
+l'appelaient auprès d'eux, il se prononça donc clairement sur les
+bruits qui coururent de sa nomination, il autorisa un de ses amis à se
+mettre en ligne sans craindre de traverser ses vues; et, quand ce
+service fut mis en vigueur, il cessa ses fonctions d'adjudant général,
+et il fit des démarches pour quitter la marine.</p>
+
+<p>Bonaparte ne voulut pas statuer légèrement à son égard, il demanda un
+rapport sur son compte, et lorsqu'il eut parcouru ce rapport, il
+répondit qu'il ne voulait pas entendre parler de cette démission:
+«Donnez à cet officier, dit-il, le commandement du vaisseau <i>le
+Batave</i> <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> où sera placé le dépôt des élèves de la Marine,
+qu'il veille sur cette précieuse pépinière, et bientôt nous verrons!»</p>
+
+<p>Le préfet Caffarelli lui annonça cette décision invariable et lui dit
+obligeamment que son vaisseau ne pourrait l'occuper tout entier, qu'il
+avait besoin de ses conseils, que pour en profiter plus souvent, il
+lui faisait préparer un appartement dans son hôtel, et qu'il serait
+très contrarié s'il était refusé. Le nouveau préfet apporta dans ses
+fonctions difficiles sa profondeur de vues accoutumée; le port de
+Brest gagna considérablement par son crédit ou par les soins qu'il lui
+donna, et s'il arriva que, dans le début, quelques derniers efforts de
+troubles furent encore tentés par les fauteurs de l'anarchie, la
+répression fut si absolue et si dédaigneuse qu'on ne les vit plus se
+renouveler.</p>
+
+<p>Le premier consul n'oublia pas sa promesse: l'inspection générale des
+côtes de la Méditerranée fut donnée à M. de Bonnefoux<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, qui entra
+dans les détails les plus minutieux. Le compte écrit qu'il rendit de
+sa longue mission jeta une grande lumière sur des faits importants,
+ainsi que beaucoup d'éclat sur la capacité de celui qui l'avait
+rédigé.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> CHAPITRE II<br>
+<span class="smaller">M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE</span></h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;La paix d'Amiens.&mdash;Reprise des
+ hostilités.&mdash;L'empire.&mdash;le chef-lieu du premier arrondissement
+ maritime transporté de Dunkerque à Boulogne.&mdash;M. de Bonnefoux
+ préfet maritime du premier arrondissement.&mdash;Projets de
+ débarquement en Angleterre.&mdash;La flottille.&mdash;Activité de M. de
+ Bonnefoux.&mdash;Son aide de camp, le lieutenant de vaisseau
+ Duperré.&mdash;Anecdote relative à l'amiral
+ Bruix.&mdash;Gouvion-Saint-Cyr.&mdash;M. de Bonnefoux nommé d'abord
+ officier de la Légion d'honneur est plus tard créé baron.&mdash;Les
+ Anglais tentent d'incendier la flottille.&mdash;Leur échec.&mdash;Le préfet
+ maritime favorise l'armement de corsaires.&mdash;Insinuations du
+ ministre de Crès.&mdash;Napoléon et la Marine.&mdash;Abandon progressif de
+ la flottille de Boulogne.&mdash;M. de Bonnefoux passe du I<sup>er</sup> au V<sup>e</sup>
+ arrondissement maritime.&mdash;Regrets qu'il laisse à Boulogne.&mdash;Vote
+ unanime du Conseil municipal de cette ville.</p>
+
+<p>La guerre maritime avait cessé, l'Europe avait profité des courts
+moments de paix qui s'ensuivirent pour observer le premier consul, et
+Pitt s'était retiré; mais ce devait être pour reparaître bientôt à la
+tête des affaires, où il se maintint jusqu'à sa mort, en faisant à son
+ennemi une guerre d'extermination dont il légua la continuation au
+cabinet qui lui succéda, et qui suivit les mêmes errements.</p>
+
+<p>Je ne contesterai ni les talents, ni la persévérance de l'illustre
+fils du célèbre Lord Chatham et je ne scruterai pas si les subsides
+dont, pendant plus de vingt ans, sa politique greva son pays, si
+l'accroissement monstrueux de la dette publique en Angleterre, furent
+en accord avec les avantages que cet empire retira de cette lutte
+opiniâtre. Quelle qu'ait été toutefois la hauteur des conceptions du
+ministre britannique, on ne contestera pas, non plus, que le refus de
+la reddition de Malte, au mépris de la lettre des traités, et que les
+préliminaires de la guerre de 1803, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> n'aient été des actes
+portant le cachet de la jalousie, de la haine et de cette mauvaise foi
+alors si familière au gouvernement des Trois-Royaumes. Bonaparte était
+trop habile pour ne pas présenter ces faits avec tout l'avantage qui
+convenait à sa position; aussi, selon le système qu'il a toujours
+suivi, de parler plus à l'imagination qu'au c&oelig;ur des Français, il
+conçut l'idée d'un projet de descente en Angleterre, et il le fit
+goûter par la nation. Il ne conduisit pas, il est vrai, ce projet
+jusqu'à sa dernière période, mais dans les préparatifs formidables
+qu'il dut faire, il trouva tout formés, des éléments de batailles
+qu'il ne tarda pas à employer pour seconder l'essor de son génie
+ambitieux. Bientôt il se crut indispensable à la sécurité, à la gloire
+de la patrie; il osa tout, et il se fit proclamer empereur.</p>
+
+<p>Le point central choisi pour l'armement, fut Boulogne qui devint, au
+lieu de Dunkerque, le chef-lieu du premier arrondissement maritime,
+et, cette préfecture venant à être sans chef, l'empereur n'hésita pas
+à y nommer M. de Bonnefoux<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>. C'est alors qu'on vit celui-ci, animé
+d'une activité prodigieuse, consacrer tous ses moments à la
+construction, à l'armement, à l'approvisionnement des milliers de
+petits bâtiments de cette flottille. On sait qu'une médaille fut
+frappée en 1804 à l'occasion de cette construction<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>. Dans cette
+multiplicité infinie de travaux, les ressources de son esprit ne
+l'abandonnèrent jamais: il étonnait par sa facilité à aplanir les
+difficultés; il méditait comme un administrateur consommé; il
+exécutait, comme un vrai <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> militaire, adoré de ses
+subordonnés; il surveillait comme un inspecteur intéressé, et, s'il
+sortait de son hôtel ou de ses bureaux, c'était sans faire acception
+de jour, de nuit, de beau ou de mauvais temps, et pour paraître à
+l'improviste au milieu des travaux, ou sur divers points de son
+commandement. Chacun s'observait; nul ne respirait que son zèle et son
+esprit; ses aides de camp étaient des sentinelles vigilantes<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>;
+mais sa présence loin d'être redoutée, était partout regardée comme un
+bienfait et comme une récompense. Il revit à Boulogne son ami Bruix
+qui devait commander la flottille pendant la descente, et qui pouvait
+compter sur le dévouement de tout le personnel de la marine,
+rassemblé, pour ainsi dire, dans cet arrondissement. Il y vit son
+ancien camarade de collège, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ainsi que
+ses vaillants collègues Soult, Ney, et la plupart des officiers
+généraux les plus distingués des armées de terre et de mer; il captiva
+leurs suffrages, il obtint leur estime et leur amitié<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>
+L'empereur Napoléon qui vint aussi à Boulogne, ratifia tant de
+louanges, par des éloges qu'il n'accordait qu'au vrai mérite. Il avait
+nommé le préfet maritime, officier de la Légion d'honneur<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>. Il le
+créa baron<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, et ainsi M. de Bonnefoux obtint, par lui-même, ce
+titre que, plus tard et dans un temps plus paisible, la naissance
+devait lui donner après la mort de son frère aîné.</p>
+
+<p>Vers cette époque, Boulogne et la flottille furent attaquées par les
+Anglais armés de fusées et de machines flottantes incendiaires; mais
+l'on était sur ses gardes, et cette entreprise audacieuse fut
+repoussée avec sang-froid et tourna à la confusion complète de
+l'ennemi. Ces fusées, ces machines qui sont si peu dans les m&oelig;urs
+guerrières du temps, et que les Anglais semblent beaucoup
+affectionner, coûtèrent des sommes considérables à leur gouvernement;
+et si elles pénétrèrent à Boulogne, ce ne fut pas comme l'avait
+entendu le ministère britannique; mais seulement pour faire le sujet
+de tableaux destinés à servir d'ornement et de trophée aux galeries de
+la Préfecture.</p>
+
+<p>Le préfet maritime adopta, contre cette agression, des représailles
+plus nobles et plus efficaces, car il avait compris, avec tous les
+bons esprits, que l'expédition de corsaires contre la marine marchande
+des Anglais leur serait très funeste, et il donna à ces armements
+l'appui le plus prononcé<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. On ne connaissait pas alors ce que,
+<span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> sans doute, nous verrons en France à l'avenir:
+d'inexpugnables garde-côtes à vapeur; invention de première
+importance, puisqu'elle peut devenir le boulevard assuré du faible, en
+rendant impossibles les orgueilleux blocus si fréquents pendant la
+dernière guerre, et en garantissant la rentrée des croiseurs, dans les
+ports désormais protégés par ces batteries flottantes. Le crédit du
+préfet maritime ou ses encouragements, donnèrent à ces équipements une
+grande étendue et des succès multipliés les accompagnèrent presque
+toujours.</p>
+
+<p>Ce système, s'il eût été suivi en France sur la plus grande échelle, y
+aurait sans doute produit d'incalculables résultats. Un corsaire pris
+était remplacé par dix corsaires que la témérité française précipitait
+hors de nos ports de la Manche.</p>
+
+<p>Des actions glorieuses, des prises opulentes se succédaient et se
+renouvelaient sans cesse; et cette activité, ces combats, ces
+richesses, ces fêtes splendides où les familles notables de la ville
+étaient toujours appelées, tout fixait les regards sur M. de
+Bonnefoux, tout était rapporté à ce chef, en qui se concentraient les
+plus chères affections des Boulonnais.</p>
+
+<p>Personnellement, d'ailleurs, il vivait avec une frugalité qui ne s'est
+jamais démentie. «Il faut du luxe dans ma maison, disait-il souvent,
+parce que mon rang le prescrit, mais je n'en veux ni pour moi, ni sur
+moi, ni dans mon appartement particulier.» Il maintenait donc la plus
+rigoureuse économie dans ses dépenses privées ou dans celles des
+personnes qui lui appartenaient; et il prétendait que les vastes
+bâtiments, les meubles somptueux n'étaient point pour l'usage et le
+maître, mais pour la montre et le spectateur. Aussi, il pouvait, à
+l'occasion, faire face à des dépenses extraordinaires, et, devancer
+souvent ou satisfaire, par sa générosité, les plaintes discrètes de
+l'infortuné.</p>
+
+<p>L'histoire nous apprend que l'Angleterre a été conquise <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>
+toutes les fois que ses ennemis ont pu se développer sur son propre
+sol. Jules César et plusieurs de ses successeurs, les Saxons et les
+Danois, Guillaume le Conquérant et Guillaume III, tous ont réussi dans
+leurs projets d'invasion. Napoléon aurait sans doute rencontré des
+obstacles plus grands que ceux des guerriers qui avaient exécuté cette
+hardie entreprise; mais les faits passés donnaient une présomption de
+succès; et, certainement, la difficulté, en 1804, résidait moins dans
+la résistance à vaincre sur terre que dans le départ, la traversée,
+l'atterrage, ou dans la descente elle-même. Pour cette descente, il
+fallait une forte escadre de protection dans la Manche; les vents, la
+mer devaient se trouver comme à souhait, et la durée de deux marées,
+au moins, était nécessaire, car Boulogne et les ports voisins
+assèchent à moitié marée, ce qui ne laissait pas assez de temps pour
+la sortie de la première division de la flottille, en une fois.</p>
+
+<p>Aussi, est-ce un problème que j'ai entendu discuter, savoir: si, avec
+des chances partagées, Napoléon jugeait cette descente possible, et
+s'il voulait réellement la tenter; ou si, par un appareil formidable,
+et qui pouvait couvrir d'autres desseins, il entendait seulement
+porter l'épouvante chez les Anglais, et les amener à la paix par la
+crainte de ses armes. Il faut le dire, si cette dernière hypothèse
+était le but de l'empereur, il connaissait peu le caractère personnel
+de Pitt et des Anglais, et moins encore le génie des institutions de
+leur pays. Un ministre constitutionnel peut voir le triomphe d'armées
+ennemies; mais il ne peut être accessible à de telles frayeurs; et
+tout succombe avant qu'il ait pu faire exécuter une mesure
+pusillanime. L'opposition, sinon lui, veille attentivement sur ses
+actes, et elle saurait le redresser ou le supplanter, au premier
+mouvement de faiblesse qu'il dénoterait.</p>
+
+<p>Il est moins douteux que Napoléon n'a pas cru à l'utilité d'avoir une
+bonne marine; qu'il a trop dédaigné ce département, et qu'il avait peu
+de foi en des triomphes <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> où, de sa personne, il ne pouvait
+prétendre aucune part. Malheur, j'ose le dire, à tout homme d'État, en
+France qui, pendant la guerre, néglige, suivant les temps, les usages
+et les progrès des arts, de combattre à outrance les Anglais dans leur
+marine ou leur commerce, et qui, pendant la paix, ne s'y prépare pas!
+Napoléon, s'il avait su se contenter des grandes limites que sa
+puissance avait déjà données à son empire, pouvait, tout en s'y
+faisant respecter, destiner le superflu de ses ressources à remplir
+les arsenaux de munitions et de bâtiments; les plus forts auraient été
+gardés dans les ports pour forcer les Anglais à se tenir, à grands
+frais, en haleine devant nos rades; et les frégates, les corvettes,
+les corsaires auraient pris la mer, avec ordre de s'attaquer
+spécialement à la marine marchande ennemie.</p>
+
+<p>S'il eût donc apprécié l'utilité des forces navales, s'il n'eût,
+surtout, découragé Fulton, qui vint en France s'offrir à lui,
+Napoléon, aidé du génie créateur de cet admirable mécanicien, aurait
+pu opérer, de son temps, le changement, désormais inévitable, de
+l'état de la guerre maritime, réduire à la nullité, peut-être, les
+flottes de l'Angleterre, et effectuer, pour ainsi dire à coup sûr,
+avec des bâtiments à vapeur, cette descente qui était presque
+chimérique avec des bateaux plats. Alors, il est permis d'ajouter
+qu'en dictant à Londres même les conditions de la paix, il aurait
+rétabli, dans le partage des colonies, l'équilibre que nos anciens
+droits, l'intérêt de notre commerce, l'accroissement de notre
+population, ne peuvent toujours laisser subsister avec l'inégalité
+choquante où il se trouve; enfin, mieux que personne, il pouvait
+venger l'Europe en faisant restituer à leurs légitimes possesseurs,
+les boulevards tels que Malte, ou Gibraltar, que les Anglais, à la
+honte des nations, ont usurpés sur toutes les mers, qu'ils ne doivent
+pas toujours conserver et qui ne peuvent être reconquis que dans le
+c&oelig;ur même de leur patrie. Ces succès étaient plus utiles, plus
+glorieux, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> plus certains que ceux que Napoléon a recherchés,
+par lesquels il s'est élevé, il est vrai, au premier rang parmi les
+guerriers, mais dont les suites lui ont été si fatales, et ont amené
+la double invasion de l'Europe sur le territoire français.</p>
+
+<p>Cette gloire n'était pas réservée à Napoléon, ni celle plus grande
+encore, d'établir, au dedans, des institutions que les esprits
+éclairés préféreront toujours à des conquêtes au dehors. Or, ces
+institutions, bien mieux que des victoires, auraient servi ses projets
+de souveraineté, qu'elles seules, si la chose était possible,
+pouvaient consolider. Ses destinées s'accomplirent donc, cette belle
+occasion d'affranchir le continent fut perdue; et ces vérités sur la
+force navale, il fut conduit à les reconnaître plus tard, lorsque dans
+les jours de son agonie politique à Rochefort, et quelques moments
+avant de monter sur les vaisseaux anglais qui allaient l'éloigner de
+la France à jamais, il s'écria avec amertume: «Je n'ai point assez
+fait pour la marine!» Ce regret, dans un instant si solennel,
+démontre, sans réplique, l'évidence de ces mêmes vérités.</p>
+
+<p>À la série, sans exemple, de guerres continentales que l'or, la
+politique et les ruses des Anglais nous suscitèrent, d'abord pour
+faire diversion à la descente, et ensuite pour effectuer la ruine de
+leur ennemi, Napoléon répondit par un système inouï d'envahissement
+qui fit briller nos armes de l'éclat le plus vif, mais qui troubla le
+monde entier pendant dix ans. Tout à ses projets nouveaux, il
+abandonna peu à peu la flottille de Boulogne, et elle se trouvait
+n'être plus qu'un simulacre, quand M. le baron de Bonnefoux, dont les
+talents demandaient un théâtre plus élevé, fut déplacé et nommé préfet
+maritime du V<sup>e</sup> arrondissement, qui s'étend de l'embouchure de la
+Loire à celle de l'Adour, et dont le chef-lieu est Rochefort, l'un des
+grands ports militaires de la France.</p>
+
+<p>Le jour de son départ fut un jour de deuil, ce qui fut prouvé par une
+déclaration libre, spontanée, unanime et <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> publique du Conseil
+municipal de la ville de Boulogne; les termes honorables en furent
+imprimés, répandus à un grand nombre d'exemplaires, et reproduits sur
+papier, sur soie, et sur le parchemin de féodale mémoire qui redevint,
+à cette occasion, un titre de noblesse bien flatteur.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> CHAPITRE III<br>
+<span class="smaller">LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT</span></h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour
+ approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une
+ année de disette.&mdash;Le pain de fèves, de pois et de blé
+ d'Espagne.&mdash;Réformes apportées dans la mouture du blé et la
+ confection du biscuit de mer.&mdash;Mise en état des forts et
+ batteries de l'arrondissement.&mdash;Ingénieuse façon d'armer un
+ vaisseau d'une façon très prompte.&mdash;M. Hubert, ingénieur des
+ constructions navales.&mdash;Projet du fort Boyard.&mdash;Le port des
+ Sables d'Olonne.&mdash;Le naturaliste Lesson.&mdash;Travaux
+ d'assainissement et d'embellissement de Rochefort.&mdash;Anecdote sur
+ l'hôtel de la préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de
+ Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI.&mdash;M. de
+ Bonnefoux accomplit un tour de force en faisant prendre la passe
+ de Monmusson au vaisseau de 74 <i>le Regulus</i>, destiné à protéger
+ le commerce de Bordeaux en prenant position dans la
+ Gironde.&mdash;Invasion du Midi de la France par le duc de
+ Wellington.&mdash;Siège de Bayonne.&mdash;Bataille de Toulouse.&mdash;Occupation
+ de Bordeaux au nom de Louis XVIII.&mdash;Résistance du fort de
+ Blaye.&mdash;Le fort du Verdon et le vaisseau <i>le Regulus</i> se font
+ sauter.&mdash;Reconnaissances poussées par les troupes ennemies
+ jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort.&mdash;État
+ d'esprit des populations du Midi.&mdash;Le duc d'Angoulême à
+ Bordeaux.&mdash;Mise en état de défense de Rochefort.&mdash;Le Comité de
+ défense décide la démolition de l'hôpital maritime.&mdash;M. de
+ Bonnefoux se refuse à exécuter cette décision et prend tout sur
+ lui.&mdash;Propos d'un officier général de l'armée de terre.&mdash;Attitude
+ du préfet.&mdash;Abdication de l'empereur.&mdash;La
+ Restauration.&mdash;Députation envoyée au duc d'Angoulême à Bordeaux
+ et à l'amiral anglais Penrose.&mdash;L'amiral Neale lève le blocus de
+ Rochefort.&mdash;M. de Bonnefoux le reçoit.&mdash;Anecdote sur deux
+ alévrammes de vin de Constance.&mdash;Visite à Rochefort du duc
+ d'Angoulême, grand amiral de France.&mdash;Réception qui lui est
+ faite.&mdash;Le duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime chevalier de
+ Saint-Louis.&mdash;Opinion du duc d'Angoulême sur M. de
+ Bonnefoux.&mdash;Son désir de le voir appelé au ministère de la
+ Marine.</p>
+
+<p>M. de Bonnefoux se rendit à Rochefort. Il fut là comme partout, dévoué
+à ses devoirs, affectueux avec les habitants, accessible à ses
+subordonnés, obligeant pour tous, grand dans ses manières, toujours la
+providence des <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> malheureux; et il y acquit, encore, cette
+sorte de popularité qu'il est difficile de perdre, parce qu'elle est
+fondée sur l'obligeance, la justice et la fermeté.</p>
+
+<p>Il avait à approvisionner une escadre mouillée à l'embouchure de la
+Charente, dans les eaux de la rade de l'île d'Aix, et il vainquit bien
+des difficultés pour y parvenir, pendant une année de disette, où la
+France, étroitement bloquée par mer, éprouvait le fléau de la famine.</p>
+
+<p>Dans cette crise redoutable, il mangeait, lui-même, pour l'exemple, un
+pain noir de fèves, de pois et de blé d'Espagne dont le pauvre était
+obligé de se sustenter: Or, chacun savait qu'il s'imposait sévèrement
+cette nourriture, et qu'il veillait avec attention à ce que le pain
+blanc ou mêlé de farine de blé fût banni de sa maison, comme devant
+être réservé pour les malades, les hôpitaux, les vieillards, les
+femmes et les enfants.</p>
+
+<p>Les exploits retentissants de nos soldats dans les divers États du
+continent plongèrent nos côtes des deux mers dans un calme profond;
+mais, attentif à chercher toutes les occasions du bien, M. le baron de
+Bonnefoux sut, pourtant, en découvrir quelques-unes, et il s'en empara
+avec bonheur: il ne prévoyait pas, alors, les difficultés qu'il devait
+rencontrer, par la suite, dans sa nouvelle préfecture, et à quelles
+anxiétés il y serait livré: ce fut, cependant, l'épreuve où il puisa
+ses plus beaux titres de renommée, car, sans ces événements, sans
+l'intérêt magique qui s'attache au nom de Napoléon éternellement lié à
+ces mêmes événements, la carrière de M. de Bonnefoux ne serait pas
+embellie de l'héroïsme qu'il eut à déployer dans une situation sans
+pareille, et dont il traversa les écueils en n'y sacrifiant que sa
+seule personne. Mais, n'anticipons pas sur l'avenir, et montrons
+comment le préfet maritime de Rochefort y employa ses premiers
+moments.</p>
+
+<p>Frappé des abus que présentait le système de mouture des blés et de
+confection du biscuit de mer, il surveilla ce service et le fit
+surveiller par un sous-inspecteur de <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> la marine, très
+intelligent, avec cette minutieuse attention, avec cet esprit de
+recherche qui manquent rarement le but, et il présenta bientôt un
+travail très curieux, d'un résultat fort économique sur cet objet.</p>
+
+<p>Il fit une revue exacte des forts et batteries des côtes et fleuves de
+l'arrondissement, il vérifia ce qui leur manquait pour être en bon
+état, et tout ce que le préfet maritime put leur accorder, il le
+fournit des approvisionnements du port; quant à ce qui était au-dessus
+de ses ressources, il en donna connaissance au Gouvernement.</p>
+
+<p>Un vaisseau de l'escadre de l'île d'Aix devait être désarmé et
+remplacé, mais on voulait éviter des lenteurs; c'était là que se
+surpassait M. de Bonnefoux: le vaisseau à ce destiné se présenta à
+l'embouchure de la Charente, celui qu'on voulait réparer vint se
+placer le long de son bord et par un simple transbordement, le même
+capitaine, le même état-major et le même équipage retournèrent presque
+aussitôt prendre leur poste en rade, avec ce nouveau vaisseau
+parfaitement en état: comme les savants mécaniciens, c'était écarter
+habilement les obstacles qui sont les frottements des machines
+administratives, et qui, souvent, les empêchent d'agir.</p>
+
+<p>Les finances ne prenaient leur cours vers la marine qu'avec une
+extrême parcimonie, et un jeune ingénieur des ports, très habile, M.
+Hubert<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>, signalait ses débuts par un esprit d'invention qui
+diminuait considérablement les dépenses sur divers chapitres. M. de
+Bonnefoux tenait toujours son esprit en haleine, et par des
+distinctions, des problèmes à résoudre ou des encouragements, il
+cherchait constamment à rendre ses conceptions encore plus fécondes.</p>
+
+<p>Il fit relever les carcasses des bâtiments échoués ou <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> perdus
+qui obstruaient l'embouchure ou les mouillages de la Gironde, de la
+Charente, de l'île d'Aix ou des Sables d'Olonne; ces opérations se
+firent avec économie, promptitude, et elles présentaient, pourtant,
+beaucoup de difficultés. Des corps-morts, pour assurer la bonne tenue
+des bâtiments au mouillage, furent établis en plusieurs points. Le
+plan de tous les forts, de toutes les batteries fut levé par ses
+ordres. Le projet du fort Boyard qui devait croiser ses feux avec
+celui de l'île d'Aix fut achevé, et une carte fort désirée de la rade
+et du port des Sables d'Olonne, fut également dressée: il attachait
+beaucoup d'importance à ce petit port, qui a son ouverture au sud; qui
+est fort difficile à bloquer; dont on peut sortir à la voile avec des
+vents d'ouest, et qui, par cet avantage unique parmi nos ports sur
+l'Océan, donne aux corsaires de grandes chances de succès.</p>
+
+<p>Portant partout son esprit d'ordre, de vigilance, d'amélioration, il
+rendit le service facile; il le débarrassa d'entraves inutiles; il
+adoucit la police et le régime des bagnes; il créa, dans l'arsenal,
+des établissements dès longtemps désirés; il y déblaya, dessécha,
+nettoya ce qui, dans le ressort de son autorité, pouvait nuire à
+l'assainissement tant recherché de la contrée; il fit des plantations
+pour y contribuer, et toujours en employant les économies que lui
+fournissait sa manière d'administrer, et, sans être à charge au
+Trésor, il enrichit l'Enclos Botanique, où il remarqua souvent et
+stimula le jeune Lesson<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a> dont le savoir est aujourd'hui connu dans
+toutes les parties du monde; il fit cultiver le terrain qui avoisine
+cet enclos, et il ajouta de nouveaux embellissements au jardin de la
+Préfecture qu'il laissa, le premier, ouvert au public, dans l'été,
+jusqu'à dix ou onze heures du soir, afin d'y attirer l'élite de la
+société. Ce jardin renferme un parterre, situé <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> sous la
+façade nord de l'hôtel de la Préfecture dont il est séparé par une
+belle et large terrasse; sur d'assez grandes dimensions, il est bordé
+d'allées, de massifs qui rappellent les royales Tuileries: il est, en
+un mot, ravissant de fraîcheur, et, s'il y manquait alors quelque
+chose, c'était seulement un jet d'eau<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>: encore le bassin avait-il
+été creusé, garni provisoirement de gazon; et tout avait été préparé
+pour lui donner cet ornement quand les tristes scènes que j'aurai à
+rapporter vinrent détruire ce riant projet<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce fut encore pendant le commandement de M. Bonnefoux à Rochefort, que
+le commerce maritime de Bordeaux étant fréquemment inquiété, le
+ministre désira faire mouiller un vaisseau de soixante-quatorze canons
+au milieu de l'embouchure de la Gironde, afin d'en interdire l'accès
+aux croiseurs ennemis. Mais d'où faire sortir ce vaisseau, et comment
+traverser le blocus? Le préfet maritime s'en chargea; il exécuta ce
+qui ne s'était jamais fait, ce qu'on n'espérait pas, ce qu'on ne
+tentera plus désormais; il fit armer <i>le Regulus</i>, et il le fit filer,
+entre la côte d'Arvert et l'île d'Oléron, par la passe de Monmusson
+qui est l'effroi des marins. <i>Le Regulus</i> arriva sain et sauf,
+Bordeaux <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> le salua de ses acclamations, et les Anglais en
+furent comme stupéfaits.</p>
+
+<p>Tout à sa famille, comme à ses devoirs, il apprit, à peu près vers
+cette époque, que son frère aîné, ruiné par l'émigration, avait un
+besoin pressant d'une assez forte somme d'argent comptant. Cet
+infortuné n'avait plus pour propriété qu'une modeste habitation sauvée
+du naufrage par M. de Cazenove<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>, son neveu, aimable et bon jeune
+homme, lié par le talent avec un de nos premiers poètes<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a> et qui
+lui avait restitué ce mince débris. Il pensait peut-être à se défaire
+de ce reste d'héritage cher à son c&oelig;ur; mais son frère, le préfet,
+est instruit de sa position, soudain, il rassemble quelques économies,
+il vend une magnifique calèche, des chevaux, une partie de son
+argenterie: et il envoie à son frère le bonheur et le repos! C'est
+ainsi que chez lui, le bien faire et la bienfaisance n'étaient jamais
+séparés.</p>
+
+<p>Cependant, l'horizon politique s'était rembruni; une ambition exagérée
+avait irrité peuples et souverains; nos ennemis étaient, non plus la
+simple coalition de gouvernements, irrésolus, mais l'union terrible de
+nations exaspérées: le despotisme le plus complet pesait sur la
+France; les glaces de la Russie et l'imprudence d'un homme avaient
+détruit notre plus belle armée; la fortune et la victoire ne nous
+souriaient plus, ne se montraient plus à nous qu'à de rares
+intervalles, et l'Espagne avait porté sur le sol de la France, le duc
+de Wellington qui, il est juste de le remarquer, y fit preuve, comme
+partout, d'une rare circonspection et de beaucoup d'humanité. Le duc
+voulut attaquer Bayonne, qui dépendait de l'arrondissement maritime de
+Rochefort. La ville, loyalement défendue <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> par une vaillante
+garnison, lui fit bientôt changer de projet. Il se dirigea alors vers
+Toulouse, où il rencontra l'énergie militaire du maréchal Soult, et il
+envoya jusqu'à Bordeaux, un détachement de troupes anglaises qui
+devaient y être reçues et qui en prirent possession! Il est vrai
+qu'ostensiblement, ce fut au nom de Louis XVIII, prétendant, comme
+l'aîné des Bourbons, au trône français, et à qui la patrie allait
+enfin devoir la paix et l'aurore du régime constitutionnel.</p>
+
+<p>Le fort de Blaye n'imita pas cet exemple, et n'ouvrit pas ses portes;
+celui du Verdon situé sur la rive gauche, vers l'embouchure de la
+Gironde, craignant d'être pris par le revers, se fit sauter et il en
+fut de même du vaisseau <i>le Regulus</i>: ainsi, les Anglais furent, à peu
+près, les maîtres de la navigation du fleuve, et ils poussèrent même,
+avec facilité, leurs reconnaissances jusqu'à Etioliers, petite ville
+placée sur la route de Bordeaux à Rochefort.</p>
+
+<p>On voyait, en général, dans le Midi, les populations, fatiguées de
+guerres interminables dont elles ne comprenaient pas le but, aller,
+pour ainsi dire, au-devant de la conquête, tandis que les troupes, les
+garnisons et les généraux, animés de cette soumission militaire qui
+est le cachet de leur honneur, opposaient partout la résistance la
+plus opiniâtre; mais leurs efforts devaient être infructueux.</p>
+
+<p>Nous vîmes encore, alors, de combien d'appuis manque un gouvernement,
+même fondé par la victoire, lorsqu'il ne possède pas ou qu'il n'a pas
+conservé la sanction de l'opinion. Le duc d'Angoulême, neveu de Louis
+XVIII et de Louis XVI, avait paru en France avec Wellington, et il
+avait fait son entrée à Bordeaux. Son nom, sa personne, étaient
+oubliés ou même inconnus en France; cependant la correspondance de la
+préfecture dénota, à cet égard, les alarmes les plus vives de la part
+du ministère; des ordres y étaient donnés pour éviter que la nouvelle
+de l'arrivée d'un Bourbon ne se propageât, l'on désirait même qu'elle
+fût ridiculisée ou contredite; mais <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> M. de Bonnefoux savait
+trop bien qu'une dénégation, qu'une controverse ne pouvait que donner
+plus d'importance à un tel fait; et, comme on s'en rapportait à son
+jugement pour ce dernier objet, il ne voulut rien hasarder sur ce
+point, et il se contenta de faire parvenir à Paris, sous trois
+enveloppes, suivant ses instructions, les gazettes, les écrits, les
+brochures, les proclamations, les pamphlets, les lettres dont les
+Anglais inondaient le pays; il cherchait, de tout son pouvoir, à les
+dérober à la connaissance publique, et il se les faisait traduire,
+dans le silence le plus profond de la nuit, avant de les expédier.
+Cependant il se prépara à une vigoureuse résistance.</p>
+
+<p>L'occupation de Bordeaux, la destruction du fort du Verdon, les
+croisières anglaises augmentées, les nouvelles d'Etioliers, l'équipage
+du <i>Regulus</i> qui se replia sur Rochefort, tout annonçait une crise peu
+commune: malheureusement, nos ports sont, en général, peu défendus du
+côté de la terre, et Rochefort n'est enveloppé que d'une faible
+chemise, mais tout prit, en peu de temps, un aspect militaire.
+Administrateurs, élèves en médecine, commis, ouvriers, tout fut fait
+soldat et exercé; les remparts furent hérissés de canons, sur affûts
+marins, des fossés, des canaux, des ouvrages avancés furent creusés ou
+établis; des batteries nouvelles couronnèrent toutes les hauteurs et
+Rochefort pouvait défier un corps d'armée assez considérable, lorsque
+les nouvelles annoncèrent que ce port allait être attaqué<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p>
+
+<p>Il fut, alors, prétendu dans le comité de défense, que l'hôpital de la
+Marine, situé hors des remparts, et qui domine la place au nord-ouest,
+pourrait, en cas de siège, servir aux ennemis pour incommoder
+considérablement la ville; la chose étant discutée, une forte majorité
+se porta pour l'affirmative, et elle conclut à la démolition <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span>
+immédiate de cet édifice qui a coûté des millions et vingt ans de
+travaux<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>. M. de Bonnefoux ne put entendre sans frémir un pareil
+projet de destruction; il se rendit au comité, il allégua que ce
+n'était un parti que de dernière extrémité, et, parlant avec cette
+forte éloquence de conviction qui enchaîne la réplique, il se chargea
+de faire évacuer sur-le-champ, malgré mille difficultés qu'il leva
+toutes, le mobilier, le personnel, les malades et les s&oelig;urs, et de
+faire entourer l'édifice de redoutes, afin d'être en mesure de le
+pulvériser au besoin. Il fit plus encore, car il en prit toute la
+responsabilité, et son avis fut adopté<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>.</p>
+
+<p>Honneur au préfet maritime de Rochefort, pour avoir mis sa gloire à
+préserver ce superbe établissement, gloire solide, gloire flatteuse,
+et qui subsistera autant que le monument lui-même, ou que la mémoire
+des citoyens et la tradition des événements! Ce fut dans ces temps
+fâcheux qu'on put clairement s'assurer, par l'exemple, que nous allons
+citer, combien l'homme, dont nous retraçons ici les actions,
+s'oubliait personnellement, et combien ses vues étaient toujours
+fixées sur le bien public. Un officier général de l'armée de terre, en
+service à Rochefort pour son département, et dont l'opinion était
+contraire aux mesures adoptées, parut goûter quelque plaisir à s'en
+dédommager en se permettant, sous la réserve d'un double sens, un
+propos piquant pour le corps de la Marine, en général; le préfet
+maritime, qui avait pourtant la répartie vive, se contenta de lui
+répondre avec sagesse en interprétant le propos du bon côté; nous
+pensâmes que sa préoccupation l'avait empêché de saisir la maligne
+amphibologie de la phrase; mais il ne manqua pas de dire assez
+publiquement ensuite: «On me connaît mal, si l'on <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> croit que
+je vais, en ce moment, faire assaut de pointes et de bons mots; qu'on
+me laisse sauver l'hôpital, qu'on me laisse assurer la défense de la
+ville, et ensuite si l'on me cherche, on me trouvera!» Nous crûmes
+entendre quelques-unes de ces paroles pleines de patriotisme des
+modèles de l'antiquité.</p>
+
+<p>Mais la puissance de l'empereur touchait à sa phase suprême, et
+l'opinion, dont il s'était tant servi pour renverser le Directoire,
+l'avait lui-même abandonné. Napoléon ne pouvait plus résister aux
+forces de l'Europe conjurée, ni à la disposition intérieure de ses
+États qui s'indignaient des maux ainsi que des remèdes; et tandis
+qu'il pouvait encore périr les armes à la main, comme il l'avait
+annoncé, comme il le répéta publiquement par la suite, il se résigna;
+il consentit, à la surprise générale, à abdiquer la couronne, à
+s'exiler à l'île d'Elbe avec un vain titre d'empereur, et, comme une
+conséquence, à se voir séparé pour toujours de sa femme et de son
+fils!</p>
+
+<p>Les deux frères de Louis XVI arrivèrent à Paris avec des paroles de
+paix, d'espérance et de bonté; et Louis XVIII, à la voix duquel
+tombèrent, comme par l'effet d'un pouvoir surhumain, les armes des
+souverains coalisés, et s'anéantirent leurs folles prétentions,
+proclama qu'il prenait pour règle de conduite particulière le
+Testament de son malheureux frère, et pour règle de gouvernement la
+charte-constitutionnelle, qu'après tous nos désastres, il présentait
+comme un port assuré de bonheur et de liberté.</p>
+
+<p>L'honneur de la France était intact, chacun pouvait, avec un sentiment
+de dignité, se soumettre au nouvel ordre de choses; M. de Bonnefoux
+s'en félicita sincèrement dans l'intérêt public. Il releva chacun des
+obligations que le siège présumé de Rochefort avait imposées; il
+dépêcha, par mer, un courrier parlementaire à Bayonne ou, aussitôt,
+s'arbora le pavillon blanc; enfin une députation fut envoyée à
+Bordeaux, d'abord pour présenter l'hommage respectueux du préfet
+<span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> et celui de la Marine au duc d'Angoulême, et, en second
+lieu, pour traiter avec l'amiral Penrose de quelques arrangements
+relatifs à la navigation de la Gironde pendant l'occupation
+britannique, dont bientôt la France allait enfin être délivrée. Le duc
+chargea la députation de ses remerciements pour le préfet maritime; et
+c'est un devoir d'ajouter que l'amiral anglais se montra très
+conciliant.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un autre officier général anglais, l'amiral Neale
+écrivit au préfet maritime qu'il allait lever le blocus de Rochefort,
+mais qu'il ne voulait pas partir sans lui envoyer<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a> un message
+d'estime; et, par ce départ, Rochefort passa à une situation complète
+de paix. On ne respirait encore que l'ivresse et le plaisir d'un état
+si nouveau, si inespéré, lorsque le duc d'Angoulême, nommé
+grand-amiral de France, voulut visiter les ports de l'Océan et se
+rendit à Rochefort.</p>
+
+<p>M. de Bonnefoux, jaloux de l'honneur d'accueillir avec <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>
+distinction l'un des héritiers présomptifs de la Couronne<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, ne
+voulut rien demander au ministère pour le défrayer de ses dépenses de
+réception, et il n'oublia aucune chose dans l'arsenal ni chez lui,
+pour que le duc et sa suite fussent accueillis militairement et avec
+splendeur. Il avait voulu que j'eusse ma part de l'honneur de cette
+visite, il m'avait précédemment nommé de la députation de Bordeaux, et
+il me fit alors descendre de rade, où je commandais une corvette, pour
+commander en second la garde d'honneur destinée au prince; il
+conduisit cette garde au-devant de lui jusqu'au moulin de la belle
+Judith, où il avait fait dresser un arc de triomphe et une tente
+élégante; il l'y attendit avec un brillant état-major entouré de la
+masse de la population, et, pendant trois jours, nous accompagnâmes le
+prince dans ses inspections, et nous cherchâmes à lui prouver, par nos
+respects et nos efforts, que nous nous ralliions franchement au nouvel
+ordre de choses qui paraissait devoir s'établir.</p>
+
+<p>Il fut aisé de voir que le duc d'Angoulême, s'il ne possédait pas ces
+dehors brillants qui séduisent si vivement la multitude, était, au
+moins, d'un affabilité extrême et montrait la plus grande bonne foi
+dans ses promesses de bonheur et de liberté; or, après tant de
+despotisme, c'en était assez pour satisfaire tous les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Il récompensa M. de Bonnefoux comme il aimait à l'être, c'est-à-dire
+d'une manière toute particulière, et par des marques d'estime et de
+bonté. Ainsi, non seulement, il le nomma chevalier de Saint-Louis,
+mais encore il voulut le recevoir lui-même. Ce fut la première croix
+de cet ordre, et la seule qui fût alors donnée à Rochefort. Plein des
+souvenirs de sa famille, et d'un oncle, père de l'auteur de cet écrit,
+qui, pendant la Terreur, avait préféré <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> la prison à l'abandon
+de sa croix, M. de Bonnefoux ne put retenir son émotion dans cette
+mémorable cérémonie. Nous vîmes des larmes d'attendrissement sillonner
+son noble visage; et l'honneur d'embrasser celui qu'on voyait sur la
+ligne de la succession à la couronne de France, était une distinction,
+un bonheur que rien, à ses yeux, ne pouvait égaler<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>.</p>
+
+<p>Avant de quitter Rochefort, le duc eut l'attention de demander à M. de
+Bonnefoux si son crédit à Paris pourrait lui être utile. Le préfet
+maritime aimait trop à rendre service à ses subordonnés et à réparer
+les oublis ou les injustices du pouvoir, pour ne pas saisir cette
+excellente occasion, il pensa à tous ceux qui avaient des droits à
+être récompensés, et il laissa respectueusement entre les mains du
+prince un état de grâces qui furent ensuite accordées. Pour lui-même,
+accoutumé à juger sainement les choses, M. de Bonnefoux considérait
+une grande fortune comme une grande servitude, il redoutait le poids
+des dignités plus que d'autres n'en chérissent l'éclat, et quant à
+ceux qui lui appartenaient par les liens du sang, il était tout
+disposé à leur fournir les moyens de se distinguer, mais il faisait
+peu de demandes en leur faveur «car c'était, disait-il, à leurs
+actions à parler pour eux».</p>
+
+<p>Le duc d'Angoulême fut étonné qu'il s'oubliât entièrement en cette
+circonstance; M. de Bonnefoux répondit «que ses désirs étaient plus
+que satisfaits d'avoir reçu Son Altesse Royale, et d'avoir obtenu de
+sa main une honorable décoration».</p>
+
+<p>Toutefois, il paraît que le prince ne borna pas là le cours de ses
+bonnes intentions. Après sa tournée, il était revenu à Paris; c'était
+l'époque où M. Malouet, ami de M. de Bonnefoux, et ministre secrétaire
+d'État de la Marine, venait de mourir. On écrivit alors au préfet
+<span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> maritime de Rochefort que le duc d'Angoulême avait parlé de
+lui au roi comme étant, de toutes les personnes du département de la
+Marine qu'il eût vues, celle qui lui paraissait la plus digne de
+recevoir l'héritage du portefeuille. Il fut pareillement écrit à
+divers officiers de Rochefort qu'il en était fortement question, et
+venant à m'entretenir de ces bruits avec M. de Bonnefoux et à lui
+demander s'il ne jugerait pas convenable, en cette circonstance, de
+faire le voyage de Paris, il fit un mouvement de désapprobation, qu'il
+accompagna de quelques paroles tendant à prouver qu'il se croirait
+trop accablé de ces importantes fonctions pour paraître les
+rechercher; qu'il avait été question, aussi, de lui donner,
+auparavant, le gouvernement de la Guadeloupe, et que, s'il avait,
+alors, osé dire que sa préfecture était au-dessus de ses forces, il
+l'aurait certainement dit. Il ne fut pas nommé, car il est rare que
+l'homme modeste le soit; la présentation de sa personne lui parut plus
+précieuse que le ministère lui-même, quoiqu'il fût le marchepied de la
+pairie, et la crise fatale, impérieuse approchait où il eût sans doute
+préféré n'avoir pas cette même préfecture, dont sa prévoyance,
+peut-être, lui avait fait, naguère, redouter le fardeau.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> CHAPITRE IV<br>
+<span class="smaller">LES CENT JOURS</span></h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Les émigrés.&mdash;Retour de l'île d'Elbe.&mdash;Indifférence des
+ populations du sud-est.&mdash;Arrivée à Rochefort d'un officier, se
+ disant en congé.&mdash;Conseils donnés par le préfet maritime au
+ général Thouvenot.&mdash;Départ du roi de Paris et arrivée de
+ Napoléon.&mdash;M. de Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort.&mdash;M.
+ Baudry d'Asson, colonel des troupes de la marine.&mdash;Son entrevue
+ avec le préfet maritime.&mdash;M. Millet, commissaire en chef du
+ bagne.&mdash;Motifs pour lesquels M. de Bonnefoux se décide à
+ conserver son poste.&mdash;L'Empire reconnu militairement.&mdash;Défilé des
+ troupes dans le jardin de la Préfecture.&mdash;Waterloo.&mdash;Seconde
+ abdication de Napoléon.&mdash;Mission donnée au général Beker par le
+ gouvernement provisoire.&mdash;Arrivée de Napoléon à Rochefort.</p>
+
+<p>La Restauration avait vu surgir et pulluler une foule d'hommes qui,
+n'ayant rien du siècle, calomniaient la génération actuelle, le
+courage, les services rendus, les intentions, les sentiments les plus
+généreux, et qui prétendaient imposer à la France leurs personnes et
+leurs travers.</p>
+
+<p>Les militaires de l'Empire avaient franchement posé les armes, les
+hommes raisonnables avaient salué l'aurore de paix et de bonheur qui
+semblait luire au retour d'un roi sage, éclairé, trop valétudinaire,
+cependant, pour voir par lui-même; mais tout fut mis en usage pour
+altérer ces sentiments de concorde et de modération, pour changer le
+c&oelig;ur de Louis XVIII et pour en bannir l'&oelig;uvre qui devait lui
+être la plus chère, la pratique de sa charte, et l'accomplissement de
+ses désirs d'harmonie et de fusion.</p>
+
+<p>Nous connaissons pourtant des émigrés mêmes, vivement <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span>
+blessés par la Révolution dans leurs idées, leur fortune, leur état,
+leurs plus tendres affections et qui, comprenant les maux et les
+besoins de la patrie, avaient sacrifié à son autel et déposé avec
+sincérité leurs griefs et leurs ressentiments. Tout était possible si
+cet exemple eût été général; les Français n'eussent été que des
+frères, et le roi, fermement assis sur un trône de force et de
+liberté, n'aurait pas éprouvé de nouveaux malheurs: il n'en fut pas
+ainsi.</p>
+
+<p>M. de Bonnefoux gémissait souvent, en secret, de la folie et des
+exigences de ces prétendus amis du roi, qu'il appelait plus et, bien
+différemment, royalistes que le roi lui-même; et il redoutait quelques
+déchirements intérieurs, lorsque Napoléon, trop bien instruit de
+l'état de la France, n'hésita pas à quitter l'île d'Elbe et à
+reparaître sur nos rivages avec six cents soldats qui l'avaient suivi
+dans son exil. Paris l'apprit par le télégraphe, et le préfet maritime
+de Rochefort, par un courrier extraordinaire que lui expédia le
+ministre de la Marine.</p>
+
+<p>D'après les ordres qu'il reçut, il renferma ce secret dans son
+c&oelig;ur; mais bientôt les journaux et les lettres les plus
+authentiques en divulguèrent la redoutable nouvelle. Les populations
+attendirent l'issue des événements, sinon avec espoir, du moins avec
+indifférence, et elles ne se serrèrent pas autour du trône, comme
+elles l'auraient fait sans doute si le trône avait pu être considéré
+par elles comme le palladium de nos libertés, et si la tendance du
+Gouvernement avait été de plus en plus favorable au développement de
+nos institutions. Celui qui émet ces réflexions n'est animé que par
+l'amour de la vérité; il est loin d'avoir aucune partialité politique
+pour les adhérents qu'eut alors Napoléon, puisqu'il refusa de le
+servir pendant les Cent Jours de son invasion; mais il voudrait, par
+dessus tout, prouver ici que l'exagération, la méfiance, sont toujours
+de dangereux, de tristes conseillers, et que la passion, qui ne suit
+que son premier mouvement <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> d'injustice, est bien au-dessous
+de la raison qui n'agit qu'avec sagesse et qui aime mieux excuser que
+blâmer.</p>
+
+<p>Les esprits, en général, à Rochefort, étaient encore sans idée bien
+arrêtée sur les opérations de Napoléon, lorsqu'un officier venant des
+départements du Sud-Est s'y présenta; il avait obtenu un congé, il
+allait en jouir dans sa famille, en Bretagne; comme il s'était trouvé
+sur le passage de Napoléon, celui-ci lui avait dit: «Vous allez en
+congé, jeune homme, je ne prétends pas vous priver de ce bonheur;
+gardez votre cocarde, allez et dites partout que vous m'avez vu, car
+je ne suis venu que pour le bonheur de la France.»</p>
+
+<p>Cet officier devait rester deux jours à Rochefort, sous prétexte de
+repos, il racontait d'un ton simple, et comme Sinon à Troie,
+l'enthousiasme des villes au passage de Napoléon, les promesses
+fastueuses qu'il prodiguait, la défection des troupes royales; et il
+ne manquait pas d'insinuer, avec adresse, ses prétendues craintes sur
+la difficulté d'empêcher cet audacieux ennemi de s'emparer, à Paris,
+du souverain pouvoir. Le général Thouvenot se trouvait en service à
+Rochefort; il vint aussitôt conférer, sur cette étrange circonstance,
+avec le préfet maritime qui pressentit d'où venait réellement cet
+officier, et qui, en engageant le général à ne pas le laisser passer,
+convint néanmoins, qu'il serait injuste ou impolitique de le faire
+arrêter. «Un moyen, cependant, nous est offert, ajouta-t-il; prenez
+sur vous de lui donner un ordre de service, attachez-le à votre
+personne comme aide de camp; alors vous l'occuperez et le dirigerez de
+manière à trancher tous ces discours.» Cet avis lumineux fut adopté.</p>
+
+<p>Mais les événements se précipitaient, et rien ne pouvait empêcher le
+trône d'être conquis par Napoléon; ni les villes qu'il devait
+traverser, ni les garnisons qu'il avait rencontrées, ni les troupes
+échelonnées, ni le maréchal Ney, grande victime d'un fatal
+entraînement, et qui brillerait peut-être encore parmi nous, s'il
+avait été <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> défendu dans le même esprit que Ligarius le fut par
+Cicéron; ni, enfin, la présence du frère du roi, qui, roi plus tard,
+perdit son trône pour n'avoir pas assez médité sur ces hautes leçons!
+La France devait encore porter la peine de ses haines intestines, la
+guerre déployer de nouveau ses étendards, Napoléon reparaître, en
+souverain, à la tête d'une puissante armée. Il devait être battu dans
+une grande bataille décisive et Paris revoir ces farouches hordes
+étrangères, qui cette fois, exigèrent des sommes inouïes, pour avoir
+assuré, chez nous, le maintien de leurs princes et le repos de leur
+pays.</p>
+
+<p>Les Bourbons ne voulurent pas essayer de résister, en France, à
+Napoléon; ils pensaient, quoique ce fût un très mauvais calcul, que
+l'Europe était trop intéressée dans cet événement, pour ne pas y
+prendre une part très active; ainsi, s'étant éloignés momentanément de
+la France, ils avaient recommandé que chacun se soumît au Gouvernement
+de fait qui allait s'établir. Cette injonction fut suivie presque en
+tous lieux; mais quelques officiers ou employés ne s'arrêtèrent pas à
+ce point, et ils firent l'abandon de leurs grades ou emplois. M. de
+Bonnefoux se crut encore plus lié qu'un autre par les bontés du duc
+d'Angoulême; il ne voulait pas, d'ailleurs, coopérer aux maux qu'il
+prévoyait. Il projeta donc de se démettre de sa préfecture et fit ses
+préparatifs pour quitter Rochefort. Mais, malgré la réserve qu'il
+observa, ses desseins furent connus, et il ne tarda pas à se trouver
+dans la position la plus délicate où puisse être placé un homme de
+bien. Nous l'avons vu, jusqu'à présent, dignement agir ou commander
+dans mille situations épineuses; mais enfin, son devoir était écrit;
+et, à la rigueur, il n'avait été louable que de l'avoir bien exécuté.
+Aujourd'hui et dans tous les jours qui vont suivre, il n'aura de
+conseil à prendre que de ses propres inspirations; il faudra qu'il
+foule aux pieds ses penchants, et, quelque parti qu'il prenne, il
+aura de sévères contradicteurs; <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> mais qu'on se pénètre bien de
+ses embarras, qu'on se mette un moment à sa place, qu'on pèse ses
+motifs, et rien, sans doute, ne manquera à sa justification.</p>
+
+<p>M. Baudry d'Asson, colonel des troupes de la Marine ayant appris la
+nouvelle de ses apprêts de voyage était venu chez lui pour remonter à
+la source de ces bruits. La scène fut animée. «Général, on dit que
+vous partez.» «Baudry, vous êtes un ami de trente-six ans, et je puis
+vous le confier, c'est vrai.» «Eh bien, général, je pars aussi et la
+plupart d'entre nous.» Tel fut le début et le sens d'une conversation
+fort longue où tous les arguments du projet furent produits avec
+franchise des deux parts, et à la suite de laquelle le colonel resta
+dans l'inébranlable résolution d'abandonner son poste si le préfet
+maritime quittait lui-même Rochefort. M. Millet, commissaire en chef
+du bagne, remplaça M. Baudry; il y eut ici moins d'épanchement mais le
+même résultat; et M. de Bonnefoux, voyant qu'il ne pouvait rien par la
+persuasion, promit d'y réfléchir pendant la nuit, et, dans tous les
+cas, de ne pas partir sans donner avis à son ami Baudry.</p>
+
+<p>La nuit fut réellement employée à ces considérations difficiles. Il
+s'agissait, d'abord, d'un parti pris dont il fallait se désister;
+mais, surtout pour un homme qui a fait ses preuves, la vraie fermeté
+exclut cette fausse honte de n'oser reculer quand une démarche
+entreprise peut devenir funeste: revenir au bien, c'est montrer de la
+droiture, et non de l'inconstance et de la faiblesse; c'est affermir
+l'autorité et non pas l'ébranler; les inférieurs n'ignorent pas que
+les chefs peuvent errer, mais comme ils voient que, rarement, ils
+savent le reconnaître, ils n'en sont que plus enclins à respecter
+celui qui, par amour pour le bien public, aura sacrifié ses premiers
+jugements ou son intérêt personnel. Ce n'est donc pas sous ce point de
+vue rétréci que le préfet maritime envisagea la question. D'un côté,
+il voyait dans son départ, non ce qui, pour lui, était sans attraits,
+c'est-à-dire son avancement futur et une <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> faveur signalée
+(car il doutait peu du prochain retour de Louis XVIII) mais il pensait
+à ses engagements et à sa réputation: de l'autre, il considérait
+Rochefort, privé momentanément de chefs qui maintenaient les esprits,
+qui rassuraient le port et les habitants, qui contenaient les troupes
+et les forçats; Rochefort, dis-je, livré aux troubles, aux
+dissensions, au désordre; en butte même aux Anglais qui s'approchaient
+avec leurs vaisseaux, et qui, habiles à profiter de nos divisions,
+auraient peut-être saisi cet arsenal, qu'ils n'auraient, probablement,
+rendu aux Bourbons que par la force, ou dans la ruine et le
+délabrement. Il jugeait encore qu'après avoir sauvé Rochefort, ses
+motifs seraient mal appréciés, qu'une disgrâce, en apparence méritée,
+en serait l'inévitable fruit; mais réduisant tout à sa juste valeur,
+s'oubliant entièrement, et ne regardant que ce qu'il croyait être son
+devoir dans le sens le plus intime, il mit un terme à cet examen
+laborieux, il me fit appeler, et il me dit ces paroles si
+désintéressées: «Avant de me devoir à ma personne, je me dois à
+Rochefort, au dépôt qui m'est confié, et aux braves gens que je
+commande: je sais que je me perds; mais il le faut, je cède, et je
+reste à mon poste.» Bientôt, la nouvelle en fut répandue et l'on vit
+alors ce qu'est un chef véritablement aimé. À quel point, fallait-il
+que le dévouement fût porté, puisque les méfiances de l'esprit de
+parti se turent, et que les amis les plus ardents de Napoléon ayant
+connu le projet de départ du préfet maritime, se réjouirent pourtant
+qu'il ne l'eût pas exécuté, ils se félicitèrent qu'il fût resté pour
+les commander. La suite prouva bientôt, combien il était heureux pour
+Rochefort, qu'il s'y trouvât un homme tel que celui à qui s'étaient
+adressées les instances de MM. Millet et Baudry.</p>
+
+<p>Pour moi, quoique je connusse combien M. de Bonnefoux était
+sincèrement persuadé que l'ordre de choses menacé pouvait seul
+prolonger la paix en Europe, je <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> m'attendais à cette
+détermination; mais je ne l'en admirai pas moins.</p>
+
+<p>Le Préfet maritime ne faisait jamais son devoir à moitié; et il n'y
+dérogea pas en cette circonstance. La reconnaissance de Napoléon se
+fit donc publiquement, militairement, en présence des troupes, dont
+plusieurs détachements furent rassemblés, et qui défilèrent, dans le
+jardin de la Préfecture, au son d'une musique mâle et guerrière<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>;
+le préfet maritime, avec un nombreux état-major, était placé au centre
+du bassin de gazon de ce jardin. Il éleva la voix, il parla peu, il
+fit ressortir les dangers de la guerre civile, du désordre, de
+l'anarchie et des vues possibles des Anglais sur Rochefort; mais, si
+l'on voyait sur sa physionomie les traces d'un long combat intérieur,
+tout disait aussi, dans ses yeux, qu'un sacrifice jugé nécessaire à la
+patrie ne devait pas être incomplet. Par la suite, il agit donc
+conformément à ses paroles; quelques officiers, quelques hommes
+voulurent par exemple, ne prendre aucune part aux affaires, ou furent
+dénoncés par la police impériale, il usa de son pouvoir, il engagea sa
+responsabilité pour laisser aux uns la faculté de la retraite ou du
+repos, pour adoucir ou faire changer, à l'égard des autres, les
+rigueurs ou les mesures qu'il jugea être mal fondées; mais il fut
+inébranlable dans un dévouement personnel à ses nouvelles obligations.</p>
+
+<p>Waterloo fut la péripétie sanglante du drame terrible des Cent jours;
+et Napoléon, abandonnant ses soldats qui se retirèrent dans une noble
+attitude sur les bords de la Loire revint à Paris, demander aux
+Chambres législatives des secours en hommes et en argent. La France
+était envahie sur toutes ses frontières, les esprits étaient très
+<span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> divisés; aussi, ne trouva-t-il que des refus auxquels il
+aurait dû s'attendre; et, n'ayant tenu aucune des promesses faites
+lors de son arrivée en France, n'ayant pu obtenir de la cour
+d'Autriche, ni sa femme, ni son fils dont il avait solennellement
+annoncé le retour aux Français qu'il avait trompés, il prononça une
+seconde abdication qui, cette fois, paraissait une formalité tout à
+fait inutile, et il se livra de lui-même à un gouvernement provisoire
+qui s'établit jusqu'à la rentrée du roi, et qui le confia à la
+surveillance du général Beker<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>, délégué par ce gouvernement;
+ainsi, escorté de quelques cavaliers ou plutôt gardé par eux, il
+traversa cette même Loire, où son armée n'attendait que lui, et il
+arriva à Rochefort, où deux frégates armées, <i>La Méduse</i> et <i>La
+Saale</i>, devaient être mises à sa disposition.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> CHAPITRE V<br>
+<span class="smaller">NAPOLÉON À ROCHEFORT</span></h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu
+ la dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de
+ Napoléon.&mdash;Mesures prises par lui.&mdash;Paroles échangées entre
+ Napoléon et M. de Bonnefoux au moment où l'empereur descendait de
+ voiture.&mdash;L'appartement de grand apparat à la préfecture
+ maritime.&mdash;Les frégates <i>La Saale</i> et <i>La Méduse</i>.&mdash;Le capitaine
+ Philibert commandant de <i>La Saale</i>.&mdash;Ses fréquentes entrevues
+ avec l'empereur.&mdash;Discours invariable qu'il lui tient.&mdash;Marques
+ d'impatience de son interlocuteur.&mdash;Abattement de
+ Napoléon.&mdash;Courrier qu'il expédie au gouvernement provisoire pour
+ obtenir le commandement de l'Armée de la Loire.&mdash;Il fait demander
+ le vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de
+ Rochefort.&mdash;Carrière de l'amiral Martin.&mdash;Sa conversation avec
+ l'empereur.&mdash;Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur
+ sa demande prématurée de retraite.&mdash;L'amiral répond que bien loin
+ d'aspirer au repos il s'était déjà préparé à aller prendre le
+ commandement de l'armée navale que l'on finit par confier à
+ Villeneuve.&mdash;Amères réflexions de Napoléon sur les
+ courtisans.&mdash;Ce qu'il dit sur la marine.&mdash;Arrivée du roi
+ Joseph.&mdash;Son aventure à Saintes.&mdash;«Vive le Roi».&mdash;Napoléon sur la
+ galerie de la préfecture maritime.&mdash;Excellente attitude de la
+ population.&mdash;L'étiquette de la maison impériale.&mdash;L'impératrice
+ Marie-Louise.&mdash;Arrivée d'une partie des équipages de
+ Napoléon.&mdash;Annonce du voyage de l'archiduc Charles à Paris.&mdash;Joie
+ qui en résulte.&mdash;Déception qui la suit.&mdash;Aucune réponse aux
+ courriers expédiés à Paris.&mdash;Débat entre Napoléon et
+ Joseph.&mdash;Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre
+ compagnon que Bertrand.&mdash;Joseph tente seul l'aventure et
+ réussit.&mdash;Paroles qu'il adresse à M. de Bonnefoux en le
+ quittant.&mdash;Cadeau qu'il lui fait.&mdash;Les ordonnances de
+ Cambrai.&mdash;Violente colère de Napoléon contre la famille
+ royale.&mdash;Projet d'évasion du capitaine Baudin, commandant <i>La
+ Bayadère</i>.&mdash;Projet du lieutenant de vaisseau Besson.&mdash;Projet des
+ officiers de Marine Genty et Doret.&mdash;Hésitations de
+ l'Empereur.&mdash;Tous ces officiers furent rayés des cadres de la
+ Marine sous la Seconde Restauration.&mdash;M<sup>me</sup> la comtesse
+ Bertrand.&mdash;Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier
+ de se confier à la générosité du peuple anglais.&mdash;Flatteries
+ auxquelles Napoléon n'est pas insensible.&mdash;Le général Beker,
+ beau-frère de Desaix.&mdash;Son fils, filleul de Napoléon.&mdash;Croix de
+ légionnaire remise par le général Bertrand pour ce fils encore
+ enfant.&mdash;Singularité de cet acte.&mdash;La rade de l'île d'Aix.&mdash;Le
+ Vergeroux.&mdash;L'empereur offre au préfet maritime ses équipages et
+ ses chevaux qu'il renonce à emmener.&mdash;Refus de <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> M. de
+ Bonnefoux.&mdash;Souvenir que Napoléon le prie d'accepter.&mdash;Paroles
+ qu'il lui adresse.&mdash;Le départ de la préfecture maritime.&mdash;Cortège
+ de voitures traversant la ville.&mdash;L'empereur prend une autre
+ route et sort par la porte de Saintes.&mdash;Inquiétude des
+ spectateurs.&mdash;La voiture gagne Le Vergeroux par la
+ traverse.&mdash;Napoléon en rade passe en revue les équipages.&mdash;La
+ croisière anglaise.&mdash;En voyant les bâtiments ennemis, l'empereur
+ se rend mieux compte de sa situation.&mdash;Il entame des négociations
+ avec les Anglais.&mdash;Aucune promesse ne fut faite par le capitaine
+ Maitland.&mdash;Nouvelles hésitations de Napoléon. Lettre du capitaine
+ Philibert au préfet maritime.&mdash;Ce dernier le charge de remettre à
+ l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier à se
+ rendre à bord du <i>Bellérophon</i>.&mdash;Conseils donnés à l'empereur par
+ M. de Bonnefoux.</p>
+
+<p>La robuste santé de M. de Bonnefoux avait fléchi sous le poids de ses
+occupations sans nombre; mais à l'annonce de l'arrivée de Napoléon, il
+sentit qu'il avait besoin de toute son énergie; le physique se releva
+par l'influence du moral; et, certes! quel moment que celui de
+l'arrivée de cet homme extraordinaire dont la destinée était de ne
+pouvoir plus être vu qu'avec enthousiasme ou déchaînement. Le préfet
+maritime se prépara aux difficultés qui s'élevaient pour lui par ces
+mots d'un grand sens, qu'il proféra, en décachetant la dépêche où il
+apprenait que son hôte futur avait quitté Paris. «Napoléon vient à
+Rochefort! Je sais ce qui m'attend; mais je l'ai reconnu. Ainsi
+Rochefort sera tranquille, et je ferai mon devoir jusqu'au bout!»
+Puis, continuant après une courte réflexion, et comme mû par un
+pressentiment secret qui n'était, peut-être, que l'effet de la vive
+pénétration de sa vaste intelligence: «Mais quel choix pour une
+évasion que ce port de Rochefort qui, situé au fond du golfe de
+Gascogne, pourrait bien, en ce cas-ci, n'être qu'une souricière!»
+Après une nouvelle pause, il ajouta enfin, et toujours les yeux fixés
+sur la fatale dépêche: «Évasion! Napoléon! Souricière! Quels odieux
+rapprochements et qu'ils étaient inattendus!»</p>
+
+<p>Coupant court, alors, à ces pensées importunes, il se leva, sortit de
+son cabinet de travail particulier pour s'occuper de ses devoirs, et
+tout fut bientôt prévu pour le <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> logement, pour le séjour, et
+pour l'embarquement de l'empereur. Les ressorts de la police, les
+règlements d'ordre, les rondes, les patrouilles, les consignes, tout
+fut préparé ou commandé par une tête prévoyante, tout fut maintenu par
+un bras ferme; et, réellement, pendant les cinq jours que Napoléon
+passa à l'hôtel de la préfecture, on n'entendit pas dire que,
+seulement, une rixe eût éclaté dans la ville!</p>
+
+<p>Tout est digne d'étude ou de curiosité dans la vie de Napoléon;
+cependant le récit de son séjour à Rochefort n'existe nulle part<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>,
+et c'est cette lacune que je vais essayer de remplir. Après les scènes
+agitées qui vont se présenter, l'esprit se reposera, sans doute, avec
+quelque charme sur la paisible sérénité de celui qui consacra, alors,
+tous ses moments, à alléger le poids de grandes infortunes<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.</p>
+
+<p>Napoléon arriva à la préfecture, toujours escorté ou gardé par le
+général Beker, et suivi du fidèle Bertrand, et de quelques adhérents,
+parmi lesquels on remarquait les généraux Savary, Montholon, Gourgaud
+et M. de Las Cases. Son projet était de s'embarquer pour les
+États-Unis; et le général Beker devait rester auprès de lui jusqu'à
+son départ. M. de Bonnefoux s'avança pour le recevoir: Napoléon le
+reconnut et lui dit: «Je vous croyais malade, M. de
+Bonnefoux?»&mdash;«Sire, je ne le suis plus, et j'aurais été désolé de ne
+pas vous accueillir personnellement.»&mdash;«Je vous reconnais là, et j'en
+aurais été fâché aussi.»&mdash;À ces mots, il s'arrêta un moment, et,
+faisant, sans doute, allusion à la visite du duc d'Angoulême à
+Rochefort, et <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> au projet qu'avait eu M. de Bonnefoux de
+quitter sa préfecture, il ajouta bientôt: «Je sais ce qui s'est passé,
+et, en vous conservant à votre poste, j'ai prouvé que je vous
+connaissais comme un homme d'honneur.&mdash;Oui, continua-t-il, j'aime
+mieux être reçu par vous que par tout autre.»</p>
+
+<p>Involontairement, je m'interromps ici, et, en m'indignant, je me
+demande pour la millième fois, peut-être (et, sans doute, j'en ai
+quelque droit, puisque je refusai de servir activement dans les Cent
+Jours), je me demande, dis-je, comment quelques personnes ont pu
+blâmer M. de Bonnefoux d'avoir surmonté sa maladie pour recevoir
+Napoléon, et d'y avoir mis tant de zèle et d'empressement. Il en est
+même, oui, il s'en est rencontré dont les coupables pensées se sont
+égarées bien plus loin!... Sans m'étendre sur un si déplorable sujet,
+je leur répondrai à tous: «Le Préfet Maritime en agit ainsi parce que
+Napoléon était malheureux; parce qu'il était un homme d'honneur; parce
+qu'enfin le contraire aurait été une insigne lâcheté qui eût sans
+doute flétri le c&oelig;ur généreux du Roi lui-même!» Eh quoi! Louis
+XVIII avait désiré, en partant, que chacun reconnût le gouvernement
+qui prenait place; Napoléon avait conservé M. de Bonnefoux dans sa
+préfecture; il venait à lui, avec confiance; et cette confiance aurait
+été trahie! Non, cette idée est odieuse, elle doit être mise sur le
+compte de l'esprit de parti, qui seul peut l'expliquer. Quant à M. de
+Bonnefoux, sa conduite, en ce moment, ne fut pas l'objet d'un doute
+pour lui; il crut qu'il n'y avait seulement pas lieu de s'en faire un
+mérite; il persévéra dans la ligne la plus respectueuse; et, pour me
+servir de ses propres expressions: «Il fit son devoir jusqu'au bout!»</p>
+
+<p>Napoléon logea dans l'appartement de grand apparat, qui, jadis, avait
+été embelli pour lui, lorsque, passant à Rochefort, avec l'impératrice
+Joséphine, il allait s'emparer de Madrid, et c'était aussi celui que
+le duc d'Angoulême <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> avait récemment occupé. Jeux bizarres de
+la fortune, et qui donnent lieu à de si graves réflexions!</p>
+
+<p>Napoléon s'informa le plus tôt possible de ses deux frégates; M. de
+Bonnefoux répondit qu'elles étaient prêtes à le recevoir dignement,
+qu'il attendait ses ordres pour lui présenter le capitaine
+Philibert<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>, leur commandant; mais qu'il devait ajouter qu'une
+forte croisière anglaise, absente depuis longtemps, venait de
+reparaître devant la rade pour la bloquer. Cette nouvelle inattendue
+fit une vive impression sur l'esprit de l'empereur; il parut alors se
+plaindre, comme d'un conseil perfide qu'on lui aurait donné, de s'être
+rendu à Rochefort, et il fit au capitaine Philibert diverses questions
+sur les Anglais, qu'il renouvela en plusieurs rencontres; mais ce
+capitaine, homme froid, brave et sincère, et ne s'écartant pas de son
+rôle d'officier essentiellement soumis à ses instructions, ne sortit
+jamais de la réponse suivante, ou du sens qu'elle renfermait: «Sire,
+les deux frégates<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a> sont à votre disposition, elles <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>
+partiront, quand Votre Majesté l'ordonnera; elles feront tout ce
+qu'elles pourront pour éluder ou pour forcer la croisière; et si elles
+sont attaquées, elles se feront couler, plutôt que de cesser le feu
+avant que Votre Majesté l'ait elle-même prescrit.» L'uniformité de ce
+discours donna même quelquefois des mouvements d'impatience à
+Napoléon, cette impatience était assurément facile à concevoir, par le
+fait de sa position qui devenait si critique, ou par celui de ce
+blocus inopportun; mais tous les hommes n'ont pas le talent d'orner
+leurs discours, et le langage du capitaine Philibert était, sans
+contredit, celui d'un militaire franc et loyal<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.</p>
+
+<p>Quelque peiné que parût d'abord Napoléon par cette nouvelle, cependant
+comme il attendait huit ou dix de ses voitures de choix et une
+vingtaine de ses plus beaux chevaux destinés à être transportés aux
+États-Unis, comme il savait que son frère Joseph, l'ex-roi d'Espagne,
+devait bientôt arriver à Rochefort, et que, par-dessus tout, il
+espérait quelque changement important dans les affaires, il se
+familiarisa bientôt avec cette contrariété. Il avait demandé les
+journaux; ceux-ci représentaient l'armée de la Loire comme assez
+considérable; il pensa donc qu'il pourrait se mettre à la tête de
+cette armée; et, au fait, <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> peu lui importait, alors, que
+Rochefort fût étroitement bloqué. Le général Beker était fort inquiet
+de son côté, car il pressentait son projet, et il n'était pas à même
+d'en empêcher l'exécution.</p>
+
+<p>On ne voyait, généralement aussi, à Rochefort, que ce moyen, pour
+Napoléon, de succomber s'il le fallait, comme il convenait à un homme
+tel que lui; mais celui qui, naguère, était débarqué à Cannes avec six
+cents hommes pour conquérir la France, celui qui avait étonné le monde
+de ses faits audacieux, ce véritable <i>incredibilium cupitor</i> de
+Tacite, celui-là même se persuada que son influence sur les soldats de
+la Loire serait nulle, s'il se présentait de son chef et il persista
+dans cette dernière idée, qui prouve combien ses malheurs avaient
+altéré sa résolution et son caractère. Il expédia donc un courrier au
+gouvernement provisoire, pour obtenir de ce fantôme d'administration
+le commandement qu'il désirait d'une armée, qui le demandait avec tant
+d'enthousiasme! Souvent, à Rochefort, Napoléon donna des marques
+d'abattement assez fortes; je sais ce qu'on doit accorder à la rigueur
+du moment; mais encore faut-il relater le fait; il doit même être
+permis d'ajouter, que c'est dans de semblables occasions que peut le
+plus éclater la vraie magnanimité et qu'on est le mieux en position de
+donner ce spectacle tant admiré dans tous les siècles, celui d'un
+homme luttant, avec dignité, calme, courage, contre les plus rudes
+coups de l'adversité!</p>
+
+<p>Napoléon, tranquillisé par le départ de son courrier, auquel, dit-on,
+bientôt après, il en fit succéder deux, attendait une réponse, en
+s'occupant de projets ou de souvenirs, et, parmi ces derniers, celui
+de l'amiral Martin<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> tient une place remarquable. Il
+avait entendu parler, pendant sa campagne d'Italie, de ce vaillant
+marin qui se faisait distinguer, par sa bravoure et ses talents, dans
+la Méditerranée où il commandait alors une escadre. Il était instruit
+de ses démêlés avec le représentant du peuple Niou, qui entravait ses
+élans guerriers par ses arrêtés, et qu'il désespérait en l'assurant,
+avec la colère la plus outrageante et la plus comique, que si les
+Anglais l'attaquaient en force supérieure, il se ferait couler, et
+avec lui, Niou, et tous ses arrêtés. Depuis, l'empereur l'avait connu
+personnellement; il l'avait nommé préfet maritime; et, finalement, il
+avait fait fixer sa pension de retraite, dont l'amiral jouissait à la
+campagne, près de Rochefort<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>. Napoléon voulut le revoir, et il le
+fit demander.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> L'amiral Martin, pilote avant la révolution<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>, avait été
+choisi pour tenir le journal nautique du duc d'Orléans dans sa
+campagne avec l'amiral d'Orvilliers; plus tard, pendant une station au
+Sénégal, où il commandait un petit bâtiment, il avait, par un grand
+fond d'esprit naturel, tellement gagné les bonnes grâces du fameux
+chevalier de Boufflers, gouverneur de cette colonie, que leurs
+relations n'ont cessé qu'avec la vie.</p>
+
+<p>De très beaux services élevèrent ensuite cet officier au grade de
+vice-amiral. Sa taille était trapue, sa force, qui lui servit seule,
+et souvent, à calmer des séditions, était incroyable, son enveloppe
+était dure, grossière ainsi que sa parole; mais son intelligence était
+vive et pénétrante, son caractère noble, son courage bouillant,
+indomptable<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, et je tiens de son secrétaire intime <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> que,
+quoiqu'il eût une capacité distinguée pour les affaires, il aimait
+pourtant à voir que, généralement, on ne la soupçonnât même pas. Il
+avait un frère, contre-maître dans le port de Rochefort, qu'il n'avait
+jamais voulu faire avancer, parce qu'il s'adonnait au vin, mais il
+avait amélioré son existence, il l'avait souvent à dîner avec lui, et
+le maréchal Augereau fut, un jour, charmé de la manière franche,
+sensible et spirituelle avec laquelle il lui avait présenté ce frère,
+dans sa préfecture, et à l'instant de se mettre à table.</p>
+
+<p>Tous ces traits, que connaissait Napoléon, lui plaisaient extrêmement,
+aussi éprouva-t-il du plaisir à revoir l'amiral Martin; mais, bientôt,
+surpris de le trouver encore si vert, il lui témoigna un
+mécontentement obligeant d'avoir fait connaître, il y avait quelques
+années, qu'il désirait obtenir sa retraite. L'amiral avait été fort
+loin d'y jamais penser; au contraire, il avait appris, vers cette
+époque, qu'il avait été désigné par l'empereur pour prendre, à Cadix,
+le commandement de l'armée navale, qui se mesura si malheureusement
+ensuite contre Nelson à Trafalgar, et il avait été trop flatté de ce
+choix (que l'intrigue fit malheureusement changer), pour même hésiter.
+Il répondit donc en se récriant sur le fait de cette demande de
+retraite, et il ajouta qu'en attendant l'ordre de commander l'armée,
+ses apprêts de voyage avaient été faits et qu'il serait parti à la
+minute. Napoléon l'écouta avec une sombre attention, et après lui
+avoir encore demandé si, vingt fois, il n'avait pas énoncé le désir de
+se retirer du service, il s'exprima avec beaucoup de force et
+d'amertume sur la triste condition des princes de ne pouvoir tout
+vérifier par eux-mêmes et sur les menées coupables <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> des
+ambitieux, à qui tous les moyens sont bons pour éloigner les plus
+dignes compétiteurs. C'est alors qu'il fit des réflexions bien justes
+et bien tardives sur la marine, et qu'il assura, en jetant un regard
+significatif sur l'amiral et sur M. de Bonnefoux, qu'il se reprochait
+bien de ne pas avoir suivi son inclination, souvent traversée, de
+récompenser plus qu'il n'avait fait ceux qu'il avait jugé, lui-même,
+devoir l'être davantage.</p>
+
+<p>Joseph arriva<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>; il logea aussi à la préfecture, où sa présence
+produisit un moment de diversion. J'ignore si Napoléon sut qu'en
+passant par Saintes, Joseph avait entendu sous ses fenêtres quelques
+partisans des Bourbons crier: «Vive le Roi!» Le drapeau tricolore
+flottait encore en cette ville, et, croyant que l'ovation s'adressait
+à lui, comme ancien roi d'Espagne, Joseph avait prié le sous-préfet
+d'empêcher ces jeunes gens de se compromettre par un hommage aussi
+bruyant. On rit de cette méprise qui était feinte, peut-être, de la
+part de Joseph, et qui, d'ailleurs, était assez naturelle; mais rien
+de pareil n'eut lieu à Rochefort.</p>
+
+<p>Napoléon, souvent avec son frère, souvent seul, portant un habit
+bourgeois vert, se promenait fréquemment tête nue, ou avec un chapeau
+rond, sur une galerie de la Préfecture, alors non vitrée et qui domine
+le port ainsi que le jardin. Des curieux, et qui ne l'eût pas été!
+accouraient des environs, pour arrêter un moment leurs regards sur
+lui; on causait, on faisait ses réflexions, les uns censuraient, les
+autres admiraient, mais à voix basse; on comprit ce qu'on devait de
+respect à l'objet le plus étonnant des vicissitudes de la fortune; et
+chacun sentit et remplit si bien des devoirs parfaitement tracés, que
+jamais un geste déplacé, une conversation élevée ne trahirent ni
+l'amour ou l'admiration, ni la haine ou l'emportement. Seulement, le
+soir, quand Napoléon <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> tardait trop à paraître sur la galerie,
+ou, quand cédant aux désirs qu'on lui faisait connaître, il venait à
+se montrer, il était appelé ou remercié par des cris de: Vive
+l'empereur, auxquels, en se retirant, il répondait avec un salut de la
+main.</p>
+
+<p>Napoléon conservait, à Rochefort, l'étiquette et le décorum de la
+souveraine puissance, autant au moins que les localités et les
+circonstances le permettaient. C'est donc en se modelant sur ces
+formalités que se faisaient les présentations et le service de son
+appartement. Il mangeait, même, seul, quoique son frère Joseph habitât
+le même hôtel, et quoique l'amitié parfaite du général Bertrand
+semblât aussi réclamer une exception: il se privait là d'un grand
+plaisir; et l'on a peine à concevoir que ce fût le même homme aux
+formes républicaines, qui en forçant le Conseil des Cinq Cents à
+Saint-Cloud, avait prescrit aux grenadiers de tourner leurs
+baïonnettes sur lui «si jamais, il usait contre la liberté d'un
+pouvoir qu'il avait fallu conquérir pour en assurer, disait-il, le
+triomphe».</p>
+
+<p>On avait fait courir le bruit à Rochefort, que l'impératrice
+Marie-Louise s'était rendue à l'île d'Elbe pendant que Napoléon y
+avait séjourné, un frère du préfet maritime qui habitait l'hôtel de la
+préfecture, en fit, une fois, la question à une personne qui s'était
+trouvée, elle aussi, à l'île d'Elbe pendant ce même temps. Nous avions
+entendu un aide de camp nous raconter, comme témoin, la manière
+romanesque dont l'impératrice avait appris à Blois, où elle s'était
+réfugiée, la nouvelle de la première abdication de Napoléon: aussi ne
+fûmes-nous pas surpris d'entendre qu'on ne pensait même pas qu'aucune
+tentative d'entrevue eût été essayée de sa part.</p>
+
+<p>On a su, depuis, qu'un mariage secret avec le général autrichien
+Neipperg avait ratifié des relations intimes qui suivirent de près
+cette abdication, et qui étaient trop évidentes, par leurs suites,
+pour n'avoir pas nécessité ce <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> mariage. Napoléon eut
+certainement beaucoup à déplorer son alliance avec la maison
+d'Autriche, par la confiance qu'elle lui inspira, par le désespoir
+légitime où elle plongea Joséphine, et par la tournure fâcheuse et
+précipitée que prirent ses affaires à compter de ce moment. C'est
+ainsi qu'échoue la prévoyance humaine: l'empereur se crut, alors, en
+état de tout braver et jamais on n'osa moins impunément.</p>
+
+<p>Cependant, une partie des équipages de Napoléon était arrivée; Joseph
+allait s'éloigner pour se rendre aux États-Unis. Les alliés dictaient
+à Paris leurs inflexibles conditions, Louis XVIII avait reparu sur la
+frontière et Napoléon persistait à ne pas vouloir se joindre à l'armée
+de la Loire. Il ne recevait pas de réponse de ses courriers, et la
+tristesse était empreinte sur les figures, lorsque les journaux
+annoncèrent que l'archiduc Charles arrivait à Paris pour un objet
+important à discuter avec le Gouvernement provisoire; l'espoir reprit
+promptement le dessus; mais ce fut un vide encore plus profond quand
+on vit que ça n'avait été qu'une fausse lueur, et que la nouvelle ne
+se confirmait point.</p>
+
+<p>Quelle destinée pour celui qui avait été le dominateur des événements
+que d'en être devenu le jouet! Il semble que, puisque Napoléon ne
+voulait plus tenter les hasards des combats, il était plus naturel
+qu'il allât se jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche, son
+beau-père, que de se rendre à Rochefort avec la presque certitude d'y
+être bloqué par des bâtiments ennemis.</p>
+
+<p>On revint alors à s'occuper des frégates, de la croisière anglaise, du
+départ de Joseph, et enfin de projets d'évasion. L'impassible
+Philibert était toujours dévoué et prêt à tout; mais la croisière
+s'accroissait et elle redoublait de vigilance. Joseph voulait,
+d'ailleurs, que son frère partît seul avec lui, ou sans autre suite
+que le brave et fidèle Bertrand; mais Napoléon ne voulait point
+s'échapper tout à fait en fugitif; il voulait ses courageux adhérents,
+ses <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> chevaux et son train impérial de maison. Joseph
+insistait en disant qu'avec de l'or, des billets de banque, des
+diamants, il suffisait de gagner les États-Unis et qu'ensuite on
+obtiendrait l'arrivée très précieuse d'amis aussi sincères; mais
+Napoléon montrait toujours de la répugnance, alléguant qu'il ne
+pouvait agir comme Joseph, souverain secondaire, disait-il, ou comme
+l'aurait pu faire, en semblable circonstance, un monarque successeur
+d'une longue suite de rois.</p>
+
+<p>Joseph, dans ces scènes critiques, fit preuve de beaucoup de
+sang-froid, d'unité de dessein et de liberté d'esprit; il prit donc
+son parti et fit une heureuse traversée<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a> que, par la suite,
+Napoléon, dans ses intérêts personnels, dut bien regretter de n'avoir
+pas tenté de partager<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>.</p>
+
+<p>Joseph eut, avant son départ, une entrevue avec M. de Bonnefoux; il
+lui parla avec reconnaissance, avec effusion, il le pria d'accepter
+une tabatière d'or embellie de son chiffre en brillants et il lui dit
+affectueusement: «Ceci n'est qu'un souvenir d'amitié, mais, si vous
+êtes persécuté pour vos soins nobles et délicats, venez me trouver, et
+tant que mon c&oelig;ur battra, ce sera pour désirer de partager avec
+vous ce que la fortune m'aura laissé!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> Louis XVIII était en route pour la capitale, et Napoléon ne
+recevait pas de nouvelles particulières de Paris. Il eut connaissance
+de deux ordonnances datées de Cambrai relatives à la poursuite et à la
+mise en jugement de quelques uns des hauts personnages qui, avant le
+départ du Roi, avaient reconnu la puissance impériale. Napoléon, qui y
+vit figurer les hommes qui lui étaient le plus chers, éprouva un vif
+sentiment de douleur, auquel il faut, sans doute, attribuer des
+expressions très dures qu'il prononça contre la famille royale.</p>
+
+<p>Ces expressions, cependant, ne peuvent être complètement justifiées,
+car la position de Napoléon était fâcheuse, il est vrai, mais elle
+était le résultat de circonstances auxquelles il avait eu la part la
+plus fatale. De ces sarcasmes, Napoléon revint ensuite à la disette de
+communications écrites où on le tenait de Paris; et faisant allusion à
+cet essaim de flagorneurs et d'intrigants, au c&oelig;ur rongé par
+l'envie, qui, le visage riant et toujours tourné vers la fortune, sont
+la peste des cours et le fléau des princes, il exhala sa bile avec une
+véhémente richesse d'expressions, en accablant ceux que sa mémoire lui
+venait offrir, d'épithètes caustiques et peut-être trop méritées.</p>
+
+<p>Les événements se succédaient avec rapidité, et le moment était venu
+de s'arrêter à un parti: l'armée de la Loire fut remise sur le tapis;
+toutefois ce moyen de vaincre ou de mourir militairement les armes à
+la main, fut écarté de nouveau, par les mêmes raisons qui paraissent
+si peu motivées; et ce fut heureusement pour la France, qui aurait eu
+encore à gémir de plaies civiles, peut-être plus profondes que les
+précédentes.</p>
+
+<p>Plusieurs projets d'évasion furent alors présentés, principalement par
+le capitaine Baudin<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a> qui commandait <i>La Bayadère</i>, <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span>
+corvette mouillée dans la Gironde, et qui n'a été rappelé au service
+qu'en 1830. Celui du lieutenant de vaisseau Besson<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>, sur un
+bâtiment de commerce danois<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, à sa consignation, aurait très
+probablement réussi: il ne s'agissait que de s'enfermer pendant
+quelques heures dans une cachette destinée aux marchandises de
+contrebande et de s'exposer, sous pavillon neutre, à être visité par
+la croisière anglaise. Celui des officiers de Marine Genty<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a> et
+Doret<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a> était <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> plus aventureux, mais, dans le beau temps
+de l'été, il laissait espérer beaucoup de chances de succès. Il
+consistait à partir sur une embarcation légère avec un bon nombre de
+personnes bien armées, à filer sous la terre après le coucher du
+soleil et à gagner le large; là, le premier bâtiment rencontré aurait
+été acheté, ou emporté de force et conduit aux États-Unis. Cependant,
+après avoir d'abord semblé se décider en faveur du projet de M. Besson
+qui, comme ses camarades, y mit une parfaite abnégation personnelle,
+Napoléon retomba dans ses incurables idées de prétendue dignité, et,
+toujours combattu, il parut y renoncer.</p>
+
+<p>Il ne résulta de ces indécisions et des rumeurs qui s'en propagèrent,
+que la divulgation des efforts généreux de ces hardis marins, et le
+ministre de la Restauration eut l'illibérale rudesse de les rayer des
+listes de la Marine et de briser violemment ainsi la carrière
+d'officiers, dont le crime était d'avoir servi un autre souverain que
+le roi, qui, en pareille position, aurait été servi avec le même zèle,
+avait lui-même engagé à reconnaître. Je l'avoue, je n'ai jamais
+compris ces rigueurs impolitiques; les Ordonnances de Cambrai avaient
+parlé, tout devait être dit! et qu'en est-il résulté? Le temps, ce
+grand maître qui rectifie tant de jugements, le temps, même pendant
+les règnes de Louis XVIII et de Charles X, a amené la grâce de presque
+tous les prévenus atteints par ces Ordonnances; mais les officiers
+rayés des cadres, ainsi que bien d'autres subalternes, quoique
+rétablis pour la plupart, sur les listes, depuis la Révolution de
+1830, n'en ont pas moins perdu, pendant longtemps, leurs grades si
+légitimement acquis, leurs moyens d'existence <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> si chèrement
+achetés, leurs droits à l'avancement; et les ministres, par ces
+réactions odieuses dans les emplois inférieurs, ouvrirent la porte à
+d'infâmes délations qu'on fut fondé à attribuer aux royalistes, dont,
+par là, les sentiments furent compromis.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> la comtesse Bertrand<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a> était effrayée de ces tentatives où,
+naturellement, son c&oelig;ur redoutait une séparation d'avec son mari,
+qui, dans ces expéditions, aurait, seul et sans elle, partagé les
+hasards de Napoléon. Épouse, mère, et ayant avec elle ses deux
+enfants, ce n'était pas sans une terreur encore plus profonde qu'elle
+devait penser aux paroles du capitaine Philibert dont elle était
+probablement instruite, ainsi qu'à ses propositions foudroyantes de se
+faire couler bas. En proie aux plus affreux combats qui puissent se
+livrer dans le c&oelig;ur d'une femme, toute à l'honneur de son mari qui
+ne se séparait pas d'un dévouement absolu, mais rappelée
+involontairement à des sentiments d'effroi par le cri de la nature,
+cette mère malheureuse, digne de l'intérêt et du respect les plus
+réels, ne voyait, ne pouvait voir d'autre ressource que de
+s'abandonner à la générosité des Anglais. C'est pénétrée de cette idée
+que, jusqu'à trois fois, dit-on, pâle, égarée, traversant les
+appartements avec le désespoir peint sur les traits, elle avait abordé
+Napoléon, avait embrassé ses genoux; et là, s'exprimant avec le
+langage de l'âme, elle lui avait représenté le peuple britannique
+comme un peuple magnanime, et elle lui avait dépeint un séjour de sa
+personne en Angleterre, comme devant être charmé, honoré, par le
+sentiment profond que cette nation devait avoir de sa grandeur et de
+ses exploits miraculeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> Napoléon se sentit touché à ce projet d'une exécution si
+facile, développé d'un ton de si parfaite conviction et embelli d'un
+prestige caressant de flatterie, auquel il est vrai que le c&oelig;ur
+humain ne sait, peut-être, jamais fermer tout accès. Qui pourrait se
+vanter d'y être insensible, si Napoléon céda, encore une fois, à son
+empire, s'il put oublier que tout, en Angleterre, est calculé, et que
+si le Gouvernement y montre parfois de la philanthropie, c'est que,
+sans doute, elle s'allie avec ses intérêts matériels? Cependant
+Napoléon avait trop haï, trop méprisé les Anglais, pour rien promettre
+encore, et il se contenta d'ordonner, en ce moment, que les apprêts
+fussent faits pour se rendre en rade, soit à bord de ses frégates,
+soit à l'île d'Aix qui protège cette rade, et dont les forts étaient
+servis par les troupes de la Marine.</p>
+
+<p>Le général Beker apprit cette détermination avec beaucoup de plaisir;
+il était évident qu'il était impossible à ses cavaliers et à lui
+d'entraver en rien les desseins de Napoléon, et de l'empêcher, s'il
+l'eût voulu, d'aller se faire saluer de nouveau par l'armée de la
+Loire, du titre de général et d'empereur. Le général Beker avait été
+disgracié par Napoléon, et, comme on lui avait supposé des motifs de
+mécontentement, dont, au surplus, sa conduite à Rochefort prouve qu'il
+avait glorieusement déposé les souvenirs, le Gouvernement provisoire
+avait cru pouvoir le charger d'une mission, qui n'était compliquée
+qu'en raison du personnage. En effet, il ne s'était agi, d'abord, que
+d'arriver au port et d'y voir l'ex-empereur s'embarquer; mais la
+présence de la croisière anglaise, la variété des projets qui se
+traversèrent, surtout les longues irrésolutions qui s'en suivirent,
+devinrent bientôt de grandes difficultés. Le projet de départ de
+Rochefort pour la rade répandit donc beaucoup de calme dans les
+agitations du général Beker, et son esprit fut soulagé d'une pesante
+responsabilité.</p>
+
+<p>Beau-frère de l'héroïque Desaix<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>, à qui, ainsi qu'à Kellermann,
+<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> l'on assure que Napoléon dut le gain de la fameuse bataille
+de Marengo, d'où se déroulèrent ses destinées, le général était père
+d'un jeune enfant que Napoléon avait tenu sur les fonts baptismaux. Il
+voyait avec regrets que Napoléon quittait la France avec l'idée,
+peut-être, que lui, général Beker, eût sollicité cette mission, ou
+qu'il avait agi, en la remplissant, avec haine et rancune. Tourmenté
+de cette pensée qui honore son caractère, il s'en ouvrit au général
+Bertrand, et il lui dit qu'il serait au comble du bonheur, s'il
+pouvait apprendre que Napoléon n'entretenait pas de semblables
+préventions; qu'une manière qui lui paraissait naturelle et sincère de
+prouver à lui et à tous qu'il n'en était rien, serait de se rappeler
+que le jeune Beker était son filleul; à ce titre, un témoignage
+d'intérêt, un léger présent, en forme de souvenir, serait très
+précieux à son c&oelig;ur. Le général Bertrand promit d'en parler à
+Napoléon, qui, après quelques réflexions, et sans charger le général
+Bertrand d'aucune parole particulière sur son message, lui remit, afin
+d'être délivré au général Beker, et pour son fils, encore enfant, une
+simple croix de légionnaire. Le général Bertrand s'acquitta assez
+publiquement de cette injonction, dont l'intention ne put pas être
+expliquée; car avec le don de cette décoration, ne pouvait pas exister
+la faculté de la porter; ainsi, l'on ne put s'accorder à décider si
+Napoléon avait entendu répondre avec ironie, complaisance ou dédain, à
+la demande du beau-frère de son ami, et du père de son filleul.
+Toujours est-il que ce fils de Beker, mort depuis d'une manière
+funeste, le jour même où il allait contracter un grand mariage, s'est
+montré, par sa bravoure pendant la guerre d'Espagne, en 1823, aussi
+digne qu'aucun de ceux qui ont été décorés par les mains de
+l'empereur, de porter ce signe de l'honneur; et qu'alors, il mérita
+sur le champ de bataille, et sa croix, et le droit de la placer sur sa
+poitrine.</p>
+
+<p>La rade de l'île d'Aix est à quatre lieues de Rochefort, <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span>
+mais pour abréger la route, il est ordinaire de ne prendre un canot
+qu'au Vergeroux; c'est un village situé sur les bords de la Charente à
+trois quarts d'heure de marche de la ville. Quand l'instant du départ
+fut fixé et arrivé, les voitures entrèrent dans la cour de la
+Préfecture; et les embarcations nécessaires pour Napoléon et pour sa
+suite se rendirent au Vergeroux.</p>
+
+<p>Napoléon ne voulut pas se séparer du préfet maritime sans lui donner
+quelque témoignage de gratitude. Déjà, comme prélude de marques plus
+considérables de générosité, il lui avait offert de garder, en
+propriété, ses équipages et ses chevaux (qui étaient d'une haute
+valeur) et qu'il renonçait à emmener; mais le préfet maritime avait
+pris la liberté de refuser, en lui disant qu'il n'avait été soutenu
+dans les soins infinis dont voulait bien parler Napoléon, que par le
+seul désir de remplir convenablement ses devoirs, et que toute preuve
+de satisfaction autre qu'une simple approbation, lui serait
+extrêmement pénible. Napoléon n'avait pas insisté, mais à l'instant de
+partir, il dit à M. de Bonnefoux: «J'ai longtemps cherché comment
+m'acquitter envers vous, que j'ai trouvé si différent, en général, de
+ceux à qui, jusqu'à présent, j'ai pu faire quelques offres et qui,
+cependant, avez bouleversé et épuisé votre maison pour moi et pour les
+miens. Je conçois parfaitement vos scrupules, mais, quelque purs
+qu'ils soient, j'espère que vous accepterez cette boîte dont la
+simplicité ne peut vous effaroucher, et qui n'aura de prix que celui
+que vous pourrez y attacher et que je voudrais pouvoir lui donner.»</p>
+
+<p>Cette boîte était d'or, le dessus portait un N en diamants, et comme
+M. de Bonnefoux paraissait chercher un prétexte de refus: «Je le vois,
+dit Napoléon, vous craignez qu'elle ne contienne quelque chose; mais,
+tranquillisez-vous, elle est absolument vide et elle est digne de
+vous!» Il accompagna ces mots d'un sourire, et quand on sait que les
+six ans qui se succédèrent furent de longs <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> jours de
+captivité, où, sans doute, le malheur ne fut pas assez respecté, quand
+on pense qu'alors, irrévocablement éloigné de sa femme, de son fils et
+du théâtre de ses actions prodigieuses, aucun autre sourire ne revint
+probablement épanouir ses lèvres contractées par l'infortune et le
+chagrin... on ne peut, en revenant sur ces adieux touchants, concevoir
+assez combien le c&oelig;ur de Napoléon devait renfermer d'amers
+pressentiments et combien il dut prendre sur lui, pour donner à ce
+présent mémorable, le prix le plus élevé qu'il pût posséder: celui de
+paraître partir d'une âme reconnaissante et d'un c&oelig;ur momentanément
+satisfait.</p>
+
+<p>À l'arrivée des voitures<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>, la population de Rochefort inonda les
+rues et afflua aux fenêtres des maisons situées sur la route présumée
+de Napoléon, c'est-à-dire depuis l'hôtel de la préfecture jusqu'à la
+porte de la Rochelle. L'escorte était à son poste; les voitures se
+remplissent, le signal est donné, le cortège entre en mouvement; et,
+avec un grand fracas, il précipite sa course, il traverse la ville, et
+il se dirige vers le rendez-vous de l'embarquement. Les stores de la
+plupart des voitures étaient baissés, et l'on n'avait pu voir Napoléon
+lui-même dans aucune d'entre elles; mais il suffit que l'on pensât
+qu'il en occupait une, pour ne s'écarter nulle part de l'attitude du
+respect. Bien qu'on sût que le roi touchait aux portes de la capitale,
+bien que des drapeaux blancs s'arborassent sur divers points,
+cependant les ordres pour la tranquillité publique furent encore si
+bien entendus et exécutés, que pas une irrévérence ne vint troubler
+cette marche et ce départ, remarquables seulement par des saluts de
+«Vive l'empereur!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> J'avais aussi partagé la curiosité publique, j'étais placé à
+une croisée d'une maison voisine qui dominait, à la fois, la cour et
+le jardin de la Préfecture. Je me félicitais d'être assuré que
+Napoléon, cet élément de guerre, qui pouvait si facilement armer les
+Français contre les Français, eût enfin pris le parti de quitter la
+France; mais je ne pouvais maîtriser cet attendrissement secret qui
+s'attache aux grandes infortunes, et je m'y livrais en silence
+lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre. Une belle voiture sortit de
+la cour des remises, traversa la porte grillée du jardin et vint
+s'arrêter au bas de la terrasse, en face de la porte d'entrée des
+appartements du rez-de-chaussée de l'hôtel; la portière s'ouvrit et la
+voiture attendit.</p>
+
+<p>Mille idées se croisaient dans mon imagination quand, tout à coup, je
+vois apparaître Napoléon lui-même, que je croyais parti, et M. de
+Bonnefoux. Ils sortent, absolument seuls, de la Préfecture, et ils
+s'avancent: Napoléon a son costume favori, veste et culottes blanches,
+bottes à l'écuyère, habit vert d'uniforme avec épaulettes de colonel,
+son épée jadis si terrible, et le petit chapeau tant connu. Quelque
+chose de sévère est répandu sur ses traits; mais son pas précipité,
+révèle une vive agitation intérieure. Il traverse la terrasse, il en
+descend l'escalier, il s'appuie sur le marchepied de la voiture; il se
+retourne alors, il s'efface vers M. de Bonnefoux en écartant le bras
+gauche comme pour découvrir son c&oelig;ur qui doit renfermer tant
+d'amertume, tant de combats, tant de déchirement; il prononce un
+nouvel et éternel adieu à la France et à lui... et il est emporté,
+avec la promptitude de l'éclair, vers la porte de Saintes qui est
+située au nord de la ville.</p>
+
+<p>Il est facile de le concevoir, ce départ mystérieux, cette apparition
+tout à fait inattendue, la rapidité, la variété de la scène, cette
+dernière pause surtout qui semblait dire: «Vous ne me verrez plus!»,
+tout aurait sans doute <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> porté ma première émotion à son
+comble, si les cris redoublés: «Où va Napoléon?», qui sortirent
+naturellement de toutes nos bouches ne fussent venus occuper
+puissamment nos esprits. L'inquiétude était visible, et l'on se
+perdait en conjectures; mais nous apprîmes bientôt que la voiture,
+après être sortie par la porte de Saintes, avait pris sur la gauche
+pour rejoindre la route du Vergeroux; et il paraît qu'on avait
+seulement voulu éviter les hommages ou les regards<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>.</p>
+
+<p>Napoléon, en rade, passa en revue les équipages et les troupes si
+dévouées, qui étaient en très bon état; cet appareil de guerre lui
+plut, quoiqu'il ne dût lui paraître que comme un atome de sa puissance
+première.</p>
+
+<p>Cependant l'aspect de la croisière anglaise le replongeait bientôt
+dans ses méditations; la difficulté de sa position semblait alors
+l'absorber. Voyant les choses par lui-même, il découvrit, en effet,
+que la tentative serait infructueuse, s'il voulait, avec ses frégates,
+combattre ou tromper des croiseurs si nombreux, et cela dans le
+c&oelig;ur de l'été où, pour ainsi dire, il n'y a ni vent ni nuit<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>.
+Comme, en ce moment, il ne lui restait aucun autre parti, il se
+prépara à se livrer aux Anglais, et à faire un appel à leur
+générosité<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. Il entama donc quelques négociations, dans lesquelles
+il manifesta l'espoir d'être libre d'habiter les États-Unis ou
+l'Angleterre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> On a beaucoup parlé de ces négociations, et quelques
+personnes ont paru croire que les Anglais avaient comme adhéré aux
+désirs de Napoléon, et qu'ensuite ils avaient trahi leurs promesses.</p>
+
+<p>Je conviens, qu'en général, la réputation du Gouvernement britannique
+peut valider un tel soupçon; mais, en cette transaction, j'ai connu
+les officiers de notre marine qui y ont été employés plus ou moins
+directement, j'en ai ouï discuter toutes les particularités sur les
+lieux; et je puis déclarer avoir vu, alors, tout le monde persuadé que
+le capitaine Maitland reçut Napoléon à son bord, seulement en qualité
+de prisonnier de guerre se réfugiant sur son vaisseau, pour aller
+réclamer l'hospitalité du prince Régent, feu Georges IV, à qui
+Napoléon écrivit que, comme Thémistocle, il demandait à être admis au
+foyer de son plus généreux et plus puissant ennemi<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>.</p>
+
+<p>En y réfléchissant, d'ailleurs, ne voit-on pas que l'Angleterre
+n'était qu'un fragment de la vaste coalition de l'Europe entière, que
+le but avoué de cette coalition était de combattre la personne même de
+Napoléon, qu'enfin il était impossible que le ministère anglais pût
+prendre sur lui de rien statuer sur son compte, sans le concours des
+autres puissances? Les Anglais ne pouvaient donc rien stipuler par
+eux-mêmes, rien garantir, rien promettre; et le capitaine Maitland
+était moins en position, encore, que qui que ce fût, de se laisser
+aller à cet oubli de ses devoirs.</p>
+
+<p>Une preuve concluante, c'est que Napoléon attendit jusqu'au dernier
+moment pour se rendre à bord des vaisseaux <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> anglais; ses
+irrésolutions étaient même revenues dans toute leur force<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>, quoi
+qu'elles n'eussent plus alors de but réellement fondé. Le capitaine
+Philibert en écrivit au préfet maritime; celui-ci s'attendait, à
+chaque instant, à apprendre officiellement la rentrée du roi à Paris;
+aussi adressa-t-il, sur-le-champ, une lettre secrète au capitaine
+Philibert, en lui donnant l'avis particulier de la montrer à Napoléon.
+Treize drapeaux blancs, arborés par des bourgs et des villages
+voisins, flottaient dans les airs et frappaient les yeux de Napoléon,
+lorsque cette lettre, probablement péremptoire et dans laquelle on
+pressent facilement que la loyauté de M. de Bonnefoux l'informait que,
+d'après sa correspondance particulière, il savait que l'ordre de
+s'opposer à tout départ et de l'arrêter, allait être expédié de
+Paris..., lorsque cette lettre, dis-je, l'arracha à ses incertitudes,
+et le décida à se faire conduire à bord du vaisseau anglais <i>le
+Bellérophon</i>, commandé par le capitaine Maitland<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>. Là, le nom de
+général, dont on le salua, fut le premier mot qui retentit à son
+oreille habituée à un titre plus pompeux; il ne put renfermer la peine
+qu'il en ressentit. Cette peine dut lui présager tout ce que, par la
+suite, son amour-propre aurait à souffrir dans sa détention de
+Sainte-Hélène qui dura six ans, qui amena prématurément le
+développement mortel de sa maladie, et qui imposée, avec des
+froissements continuels, à un homme de sa trempe, dut paraître un
+supplice bien long et bien cruel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> L'empereur avait montré trop de considération à M. de
+Bonnefoux pour n'avoir pas désiré connaître son opinion dans la
+conjoncture délicate de son départ, et cette opinion avait toujours
+été ou que l'Empereur, malgré la croisière anglaise qui bloquait
+Rochefort, partît pour les États-Unis, soit avec Joseph, soit de toute
+autre manière, ou qu'il allât se mettre à la tête de l'armée de la
+Loire, mais, surtout, qu'il ne se rendît pas aux Anglais<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>. Quelle
+horrible captivité de moins, si ce conseil avait été adopté!</p>
+
+<p>Cependant, la vue de tant d'infortunes, le prestige qui s'attache à de
+si hauts personnages, tout avait fait naître dans le c&oelig;ur des
+témoins des derniers jours politiques de l'empereur, un intérêt dont
+n'avaient pu se défendre ceux-mêmes qui, jouant un rôle passif,
+n'avaient pas partagé ses dernières espérances, ni embrassé son parti.
+Tous, ont pensé que si la vengeance de ses ennemis alla trop loin, la
+France et les Français sont, heureusement purs de tout reproche à
+l'égard d'un prince qui, malgré tout ce qui a pu s'ensuivre, les avait
+cependant délivrés du monstre de l'anarchie, les avait gouvernés
+pendant quinze ans, et avait répandu, sur leurs armes, un lustre que
+rien ne peut effacer.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> CHAPITRE VI<br>
+<span class="smaller">LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX</span></h2>
+
+<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;La nouvelle du départ de Napoléon se répand à
+ Rochefort.&mdash;Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui
+ vient faire une enquête.&mdash;M. de Bonnefoux, son ami de collège, le
+ conduit en rade.&mdash;La seconde Restauration.&mdash;Mission confiée par
+ le ministre de la Marine à M. de Rigny.&mdash;Propos que tient ce
+ dernier.&mdash;Destitution de M. de Bonnefoux.&mdash;Remise immédiate du
+ service au chef militaire (aujourd'hui le Major
+ général).&mdash;Situation pécuniaire.&mdash;Deux mille francs d'économies
+ après treize ans d'administration.&mdash;Le
+ chasse-marée.&mdash;Distribution des équipages et de la cave.&mdash;Le
+ cheval que montait le général Joubert au moment de sa mort.&mdash;La
+ petite propriété de Peyssot auprès de Marmande.&mdash;Liquidation de
+ la pension de retraite de M. de Bonnefoux.&mdash;Deux ans plus tard,
+ son condisciple le maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de
+ la Marine et le prie de se rendre à Paris.&mdash;M. de Bonnefoux s'y
+ refuse.&mdash;Après la Révolution de 1830, on lui conseille sans
+ succès de demander la Pairie.&mdash;Il consent seulement à se laisser
+ élire membre du conseil général du Lot-et-Garonne.&mdash;Belle
+ vieillesse de M. de Bonnefoux.</p>
+
+<p>On apprenait, à peine, à Rochefort, le départ de Napoléon, les
+craintes des conséquences d'un séjour plus prolongé, en ce moment
+critique, étaient à peine écartées, que le préfet du département
+arriva de La Rochelle. C'était un ami de collège de M. de Bonnefoux,
+et il venait chercher, lui-même, la vérité des faits, pour en
+entretenir officiellement, de son côté, le ministre de l'Intérieur. M.
+de Bonnefoux lui proposa de le conduire en rade: cette offre fut
+acceptée; les deux préfets revinrent dans la nuit et le préfet de la
+Charente-Inférieure repartit aussitôt; car on venait d'apprendre la
+nouvelle de la seconde Restauration. En cette circonstance, aucun
+choc, aucune rumeur ne vinrent, après de si rudes commotions, troubler
+l'ordre public, à Rochefort. Or, c'est la vraie <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> pierre de
+touche du mérite des chefs, c'est l'avantage que possèdent ceux qui
+sont justement chéris, d'obtenir dans tous les temps, non une
+obéissance factice, mais un dévouement illimité qu'ils imposent sans
+le commander. On voit souvent, il est vrai, conduire les hommes plus
+par des défauts qu'ils craignent d'irriter que par des qualités dont
+ils ne respectent pas assez la noblesse; ces qualités étaient celles
+de M. de Bonnefoux, mais son caractère était si évidemment ferme que,
+pour obtenir la soumission, il lui suffisait habituellement d'employer
+cette modération qui lui était propre.</p>
+
+<p>Après des crises aussi vives, après tant de fatigues de corps et
+d'esprit, trop fier pour présenter une justification dont il croyait
+n'avoir pas besoin, ou qu'il n'aurait pu souffrir de voir qualifier
+d'adroite combinaison, M. de Bonnefoux ne pensa plus qu'à sa retraite.
+Elle devint d'autant plus l'objet de ses v&oelig;ux, que, jugeant sa
+réputation principalement attaquée, et, en apparence, compromise, par
+cette multitude d'habitués des ministères et des palais, qui décident
+de tout sans approfondir les faits, il lui répugnait de leur répondre
+autrement que par le silence. Il se prépara donc à quitter ses
+emplois; mais ce fut en maintenant les esprits dans la concorde, en
+affaiblissant les exagérations, en sauvant à l'État le plus possible
+de ces officiers que les hommes du jour accusaient, artificieusement,
+d'être les ennemis du roi.</p>
+
+<p>Peu après cette seconde Restauration, un officier supérieur de la
+Marine qui, depuis, a cueilli les lauriers de Navarin, et qui, à son
+tour, ensuite, est devenu préfet et même ministre de la Marine<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>,
+M. de Rigny fut envoyé, de Paris, en mission à Rochefort. Il était
+accompagné de M. de Fleuriau<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>, alors lieutenant de vaisseau; ces
+officiers <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> dressèrent, sur les lieux, procès-verbal des
+événements et retournèrent à Paris. M. de Rigny avait dit à cette
+occasion, qu'il croyait que le ministre connaissait trop la position
+délicate où s'était trouvé M. de Bonnefoux, et qu'il lui rendait trop
+justice pour que celui-ci dût s'attendre à une disgrâce. M. de
+Bonnefoux qui savait que les ministres se laissent trop souvent
+dominer par l'intrigue ou par l'obsession, et qui, d'ailleurs, ne
+voyait pas la possibilité, ni ne formait le désir d'être alors
+conservé à son poste, en jugeait différemment. Bientôt, en effet, il
+fut destitué<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>, reçut l'ordre de se démettre immédiatement de ses
+fonctions, et son remplaçant fut annoncé.</p>
+
+<p>Le service était constamment à jour; le préfet maritime le remit au
+chef militaire du port (aujourd'hui le major général) et il eut
+seulement à faire connaître sa destitution qui, comme à Boulogne, fut
+une nouvelle de deuil. Ensuite, il prit congé des chefs de service,
+des chefs de corps et des officiers attachés à sa personne. Libre de
+soins de ce côté, il régla les comptes de sa maison, il congédia,
+récompensa tous ses serviteurs, et, au lieu de voir terminer ses
+emballages dans son hôtel ou d'y attendre son successeur, il loua en
+ville une simple chambre garnie, et il l'occupait deux heures après
+avoir lu la dépêche. Ce fut là qu'ayant séparé ce qu'il avait à payer,
+de ce qui lui restait, il me dit d'un air satisfait: «J'avais bien
+peur, mon cher ami, d'être obligé de monter à la mansarde; mais il me
+reste: deux milles francs! c'est plus qu'il ne m'en faut pour mettre
+ordre ici à mes affaires, et pour ma route, mais il faudra que je
+parte par mer et que j'économise beaucoup.» Qu'on pense à ces deux
+mille francs après avoir été treize ans préfet maritime et l'on dira
+si son administration aurait pu être plus libérale; quel éloge que ce
+seul fait!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> Cependant les deux mille francs ne m'étonnèrent pas, car je
+savais que M. de Bonnefoux connaissait le véritable prix de l'argent,
+celui de faire des largesses à propos, et de s'attacher, à l'occasion,
+par des bienfaits, les mêmes hommes qu'il charmait par des égards
+affectueux: mais le voyage par mer que signifiait-il? je le demandai:
+«C'est, me dit-il, que je veux fréter un chasse-marée pour mes effets
+et pour moi, et que je veux arriver par eau à Marmande où je meublerai
+la petite maison de campagne dont vous savez que je viens de devenir
+propriétaire par nos arrangements de famille: j'aurai, là, plus de
+soixante louis de rente, et je sais que je puis très bien vivre avec
+six cents francs; je ne suis donc pas à plaindre, et je me trouverai
+beaucoup d'argent de reste à la fin de l'année.»</p>
+
+<p>Cette maison de campagne venait de lui tomber effectivement en lot et
+c'était un fragment de la fortune de son père; elle était affermée
+2.500 francs, mais elle devait 1.100 francs de rente viagère à son
+plus jeune frère, qui avait presque tout perdu par suite de son
+émigration. «Quelle gêne, lui dis-je alors, vous allez vous imposer
+par ce voyage! vous n'allez donc pas à Paris pour faire fixer votre
+retraite?» «Non, non, dit-il, on penserait que je veux me justifier,
+on croirait que je veux me plaindre, solliciter, intriguer. Non, je
+n'irai pas. J'ai servi de mon mieux, ma carrière militaire n'a été que
+trop longue; mais elle est finie, et je veux dorénavant vivre pour
+moi: d'ailleurs, voyez comme ces alliés nous traitent, quelles
+contributions ils exigent! Le trésor est épuisé et il est de la
+délicatesse d'un bon citoyen de ne rien demander lorsqu'il peut s'en
+passer; l'État a trop de services à reconnaître, il doit commencer par
+ceux qui ne savent pas se résigner, ou qui ne le peuvent pas, et qui
+pourraient croire avoir à se plaindre d'être négligés<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span>
+«Cependant, votre voyage sur ce chasse-marée!...»</p>
+
+<p>«J'ai besoin, dit-il en m'interrompant, j'ai besoin d'être seul, et de
+respirer à mon aise; je veux aussi me remettre à la peine, car ce
+métier de préfet a trop de travail de cabinet, il amollit, et j'ai
+déjà eu plusieurs attaques de goutte!... Quant à vous, mon ami,
+ajouta-t-il avec émotion et après un moment de réflexion, vous
+resterez à Rochefort, vous y continuerez votre carrière, en évitant de
+vous prévaloir auprès de vos chefs ou de vos camarades, de n'avoir pas
+servi activement pendant la dernière crise; car il ne faut ni se faire
+meilleur que les autres, ni désirer son avancement pour un acte, très
+louable, sans doute, et que j'aurais voulu pouvoir imiter, mais dont
+la récompense est dans la conscience, tandis que les services, seuls,
+comme officier de Marine, doivent, chez nous, être comptés pour
+l'avancement. Je ne regrette rien de mes emplois qu'à cause de vous,
+que j'aurais pu mettre à même de paraître avec distinction. Vous avez
+été retardé par vos huit ans de prisonnier de guerre; vous le serez
+par l'obligation à laquelle j'ai dû céder de mettre Rochefort avant
+moi; vous le serez encore parce que ma disgrâce rejaillira sur
+vous<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>, mais vous avez tous les éléments de la félicité privée;
+votre femme, vos enfants, votre humeur enjouée vous dédommageront de
+tout, et, peut-être votre sort sera-t-il envié par ceux-mêmes, que
+vous deviez devancer, et qui, profitant des circonstances, seront mis
+à votre place. Telle est la vie, tel est le monde, mais, quoique le
+hasard y joue un grand rôle, souvenez-vous, en définitive, que,
+presque toujours, notre bonheur <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> individuel est en nous et
+qu'il dépend de nous.» «Élevé à votre école, lui répondis-je, j'ai de
+fortes raisons d'espérer que mon bonheur est, en effet, assuré...» et,
+détournant une conversation affligeante, je voulus revenir sur son
+projet de départ, mais rien ne put le dissuader; il persista: il
+partit seul, sans même un valet de chambre; il mit huit jours à son
+voyage; il sauva par sa présence d'esprit le chasse-marée, qui, sans
+sa vigilance et son activité, se serait perdu sur les roches, en
+entrant dans la Gironde; et, inébranlable dans ses projets, il arriva
+dans son pays natal, et il s'y installa pour toujours<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.</p>
+
+<p>Louis XVIII, dont la bonne foi dans les engagements financiers
+contribua puissamment à fonder notre crédit public, ne pouvait pas
+faire une exception contre M. de Bonnefoux: le temps de ses services
+fut donc compté, et il reçut bientôt l'annonce, que sa pension de
+retraite était fixée, comme le prescrivaient les règlements, sur le
+pied de vice-amiral ou de lieutenant général. Il vit cette <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span>
+nouvelle faveur de la fortune comme toutes les autres, car il en
+conclut, pour lui, l'obligation de faire tourner cet accroissement de
+bien à la prospérité de l'État; il se mit donc à répandre de nouveaux
+secours à l'indigence, à donner plus de travail aux ouvriers, à ouvrir
+sa maison de campagne<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a> à ses amis, à augmenter la valeur des
+produits de sa petite terre, à aider ceux qui étaient gênés. Il n'y
+avait que deux ans qu'il jouissait de son indépendance, lorsque le
+maréchal Gouvion-Saint-Cyr<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>, son ancien condisciple, qu'il avait
+reçu à Boulogne avec un plaisir tout fraternel, obtint le portefeuille
+du ministère de la Marine, qu'il quitta pour paraître ensuite à la
+tribune, comme ministre de la Guerre, avec tant de noblesse et
+d'éclat. À son arrivée au ministère de la Marine, la première question
+de l'illustre maréchal fut de s'informer, en détail, des causes de la
+destitution de son ami; il lui écrivit, aussitôt, qu'il était
+impossible qu'il n'y eût pas un malentendu, et il le pria chaudement
+de se rendre à Paris. L'ancien préfet lui répondit avec affection,
+mais il ne quitta pas ses champs, et il garda sa liberté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> La Révolution de 1830 trouva M. de Bonnefoux en possession de
+cette même liberté.</p>
+
+<p>Plusieurs articles parurent alors dans les journaux qui rappelèrent
+ses services et sa retraite prématurée. Il reçut même, de quelques
+amis très haut placés, l'avis que s'il demandait la pairie, elle lui
+serait accordée. «Je suis le pair des paysans de mon village; leur
+répondit-il; les paysans de mon village sont mes pairs, c'est la plus
+belle des pairies, et je m'y tiens.»</p>
+
+<p>Les seules instances auxquelles il céda, furent celles de ses
+compatriotes qui le nommèrent membre du conseil général du
+département.</p>
+
+<p>Il se rallia donc au nouveau Gouvernement, qu'après la chute de celui
+de la Restauration, il regardait comme le meilleur possible; mais je
+lui ai souvent entendu dire, d'abord, qu'il ne comprendrait jamais
+qu'un souverain se laissât déposséder, sans avoir épuisé tous les
+moyens de résistance, en second lieu, que, si l'on avait voulu
+réellement le triomphe de la liberté, il aurait fallu s'arrêter à une
+régence en faveur du duc de Bordeaux qui, tout en préservant le
+principe salutaire de l'hérédité, aurait donné tous les moyens
+d'améliorer, autant qu'il dépend des hommes, les institutions que le
+pays devait aux inspirations de Louis XVIII.</p>
+
+<p class="p4">C'est après une si belle carrière de désintéressement, de faits
+honorables, de beaux services, et de vertus publiques, privées,
+civiles et militaires, qu'irrévocablement fixé dans un des plus beaux
+climats de l'univers, M. le baron de Bonnefoux, entouré d'amour, de
+louanges <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> et de bénédictions, jouit d'une vieillesse bien
+digne d'envie, et dont on peut dire:</p>
+
+<p class="quote">
+«C'est le soir d'un beau jour; rien n'en trouble la fin<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.»</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> APPENDICE I<br>
+<span class="smaller">VICTOR HUGUES À LA GUYANE<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a></span></h2>
+
+<p>Après la révolution du 18 brumaire, le premier consul, Bonaparte, par
+qui le Directoire à son tour avait été chassé chercha un homme à la
+main de fer pour rétablir l'ordre à la Guyane, et il jeta les yeux sur
+Victor Hugues<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>, ancien révolutionnaire, un des promoteurs les plus
+violents des lois les plus violentes de l'époque, et un des appuis les
+plus énergiques ou des plus inexorables exécuteurs de ces mêmes lois.
+Il avait été envoyé à la Guadeloupe<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a> pour y faire respecter
+l'autorité gouvernementale; il y avait déployé toute la sévérité qui
+était dans son caractère, et il avait si bien établi la terreur de son
+nom que ses moindres <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> volontés y étaient exécutées sans
+hésitation, et que le travail et la tranquillité avaient reparu dans
+l'île.</p>
+
+<p>En arrivant à Cayenne, Victor Hugues fit afficher la Constitution de
+l'an VIII et il joignit une proclamation dans laquelle il se bornait à
+dire qu'il venait pour activer la culture et pour <i>faire exécuter les
+lois</i>; or, il était trop connu pour la manière terrible dont il avait
+fait exécuter les lois à la Guadeloupe pour que les noirs et les
+hommes de couleur songeassent à lui résister; mais sa présence et son
+aspect contribuèrent plus encore à amener leur soumission que les
+menaces lointaines de la Convention, que les arrêtés de ses
+prédécesseurs ou des assemblées coloniales, et même que sa propre
+proclamation.</p>
+
+<p>Il était, en effet, de taille moyenne, mais fort et trapu; son
+encolure était énorme; sa tête, large et carrée, était couverte d'une
+forêt de cheveux; il avait le regard menaçant, le geste impératif, la
+parole brève et acerbe, la voix grondante comme une sorte de tonnerre,
+et un accent provençal d'une rudesse extraordinaire; pourtant il
+n'était que le pâle reflet de ce qu'il avait été précédemment. Une
+femme avait entrepris de le métamorphoser; elle poursuivit cette
+&oelig;uvre avec autant de fermeté que de douceur et elle finit, plus
+tard, par la compléter. Cette femme était M<sup>me</sup> Victor Hugues, ange
+de beauté, mais dont la grâce et la bonté surpassaient encore les
+perfections physiques dont la nature l'avait si libéralement douée.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Hugues était de la Guadeloupe; sa famille était de celles que
+son mari n'avait jadis qualifiées que de caste aristocratique; et,
+cependant, lui, l'adversaire fougueux de cette prétendue caste, il
+avait demandé cette charmante jeune personne en mariage! À cette
+nouvelle, on dit que, d'abord, elle frissonna, et c'était assez
+naturel; mais, quoiqu'elle eût été laissée libre de son choix, elle
+l'accepta, craignant peut-être la proscription ou la mort pour ses
+parents, mais avec le projet conçu par elle et hautement avoué,
+d'employer l'ascendant que pourraient <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> lui donner sa vertu,
+sa jeunesse et son attachement à ses devoirs, à tempérer les excès du
+caractère violent de son futur époux.</p>
+
+<p>Elle tint parole et elle y réussit peut-être même au-delà de ses
+espérances; une fois, cependant encore, à Cayenne, Victor Hugues fit
+arrêter arbitrairement deux jeunes gens qu'il fit jeter en prison sans
+jugement, et pour lesquels la colonie craignit le sort fatal que tant
+d'autres avaient subi à la Guadeloupe. M<sup>me</sup> Hugues, qui ne
+connaissait pas ces jeunes gens et qui en fut informée par la rumeur
+publique, se hâta d'agir et se présenta devant son mari; lui parlant
+de l'incarcération de ces deux jeunes gens, elle lui dit que,
+puisqu'il ne tenait pas les promesses sacrées qu'il lui avait faites,
+elle venait de préparer deux ou trois malles et qu'elle demandait à
+être transportée immédiatement sur un navire américain qui était en
+rade et prêt à partir pour les Antilles où elle se retirerait au sein
+de sa famille. Le farouche gouverneur voulut d'abord s'y refuser, puis
+il allégua la difficulté de rétracter un ordre donné, et enfin, il
+demanda du temps pour pouvoir arranger convenablement cette affaire;
+mais M<sup>me</sup> Hugues fut inflexible et il fallut céder. Les deux jeunes
+gens furent, pendant la nuit même, extraits de leur prison,
+transportés à bord du navire américain et il leur fut compté 3.000
+francs pour pourvoir aux dépenses de leur retour en France. Le
+bâtiment appareilla le lendemain; on convint qu'il serait dit que les
+deux jeunes gens s'étaient évadés en trompant la vigilance des gardes,
+et ce ne fut qu'à ces conditions que Victor Hugues pût rentrer en
+grâce auprès de son adorable femme et la conserver auprès de lui.</p>
+
+<p>Une loi du 20 mai 1802 rétablit l'esclavage dans les colonies rendues
+à la France par le traité de paix d'Amiens; toutefois, comme la Guyane
+n'avait pas été prise par les ennemis et qu'elle n'avait pas cessé
+d'être française, le premier consul Bonaparte jugea convenable de me
+faire <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> procéder, que par degrés, à ce rétablissement de
+l'esclavage; ce fut l'objet d'un arrêté du 7 décembre suivant.</p>
+
+<p>Cette nouvelle loi fut exécutée à la Guyane par les soins de Victor
+Hugues, avec autant de facilité que les précédentes, et le calme,
+ainsi que le travail, y furent maintenus alors et après, avec la même
+obéissance que depuis son arrivée; il institua cependant un tribunal
+spécial pour <i>juger militairement</i> ceux qui essayeraient de résister,
+mais l'intervention en fut complètement inutile; la parole du
+gouverneur et sa fermeté étaient plus puissantes que tous ces morceaux
+de papier ou que ces messieurs des tribunaux, et la colonie continua à
+vivre; mais, abandonnée par le Gouvernement à ses propres forces, rien
+ne s'améliora d'une manière marquante faute de bras et de capitaux.
+Les prises qu'y amenèrent quelques corsaires qu'on arma à cette
+époque, contribuèrent à augmenter cette amélioration pendant quelque
+temps, mais ces corsaires ne tardèrent pas à être pris eux-mêmes par
+les Anglais. Toutefois, la colonie se maintint ainsi, en progressant,
+quoique lentement, jusqu'à l'époque où, après la rupture de la paix
+d'Amiens, elle fut attaquée par les Portugais et passa sous leur
+domination, ainsi que nous le ferons bientôt connaître. Qu'il nous
+soit, en effet, permis auparavant d'esquisser encore quelques traits
+du gouverneur qui a tant marqué dans l'histoire de ce pays, où il a
+rendu de si grands services en y rétablissant l'ordre, le travail, la
+paix qui en avaient été complètement bannis pendant les jours
+d'anarchie, et que nous y avions retrouvés lorsque nous y commandions
+la station navale de 1821 à 1823.</p>
+
+<p>M. Hugues, retiré des affaires, habitait alors Cayenne où il avait une
+belle maison parfaitement tenue, ouverte à tous, et dont ses filles
+faisaient les honneurs avec une grâce parfaite. Il y aurait peut-être
+vécu heureux si deux grandes infortunes n'étaient venues attrister ses
+pensées et assombrir sa vieillesse. D'abord il était veuf, <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span>
+ensuite son regard, naguère si foudroyant, s'était éteint pour jamais,
+et il avait perdu la vue! Cependant quatre filles charmantes, d'une
+urbanité, d'une élégance, d'une douceur exquises, lui restaient de son
+mariage et elles possédaient tout ce qu'il fallait pour alléger de si
+grands malheurs. L'aînée était mariée en France, deux autres l'étaient
+à Cayenne à deux officiers de ma connaissance particulière, et la plus
+jeune, âgée de seize ans, était une ravissante personne, recherchée en
+mariage par un autre officier qui était de mes amis.</p>
+
+<p>Victor Hugues, cet ancien et ardent partisan de la liberté, de
+l'égalité républicaines, ne possédait pas moins dans la Guyane une
+belle habitation mise en valeur par trois cents esclaves qui étaient
+sa propriété, et il jouissait d'une belle aisance. Mélancolique par
+l'effet de son infirmité, mais non point triste, sa conversation avait
+beaucoup d'attraits; il était riche de mémoire, n'avait rien que
+d'agréable à dire; mais quoi qu'il eût vu la Restauration avec
+plaisir, il ne parlait jamais politique. Ma liaison avec ses gendres
+m'avait conduit dans sa maison où il m'accueillait avec une affection
+toute particulière; il savait, cependant, que mon père et un de mes
+oncles, emprisonnés en 1793 et 1794, avaient été à la veille de monter
+les marches fatales de la Terreur; il n'ignorait pas que trois de mes
+cousins germains et cinq autres parents du même nom que moi avaient
+pris parti dans l'émigration; mais il n'en semblait que plus disposé à
+me traiter avec distinction; il paraissait même prendre un certain
+plaisir à prononcer la particule autrefois si criminelle qui précède
+mon nom.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> APPENDICE II<br>
+<span class="smaller">NOTE SUR L'ÉCOLE NAVALE<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a></span></h2>
+
+<p>L'opportunité du maintien de l'École navale sur le vaisseau <i>le Borda</i>
+qui est amarré sur un corps-mort en rade de Brest a été récemment
+discutée par la Commission du Budget; et le rapporteur, M. Berryer, a
+conclu, au nom de cette commission, à la translation de cette école
+dans un établissement à terre, disposé pour cette destination.</p>
+
+<p>Peu de temps auparavant, une semblable décision avait été prise à une
+grande majorité par la commission supérieure de perfectionnement de
+l'École navale, et il faut ajouter que la presse avait précédemment
+traité ce sujet, et l'avait envisagé sous le même aspect.</p>
+
+<p>L'Assemblée législative adoptera vraisemblablement les conclusions
+posées par M. Berryer, et il ne restera plus alors qu'au Gouvernement
+à se prononcer. La question se présente sous deux faces: celle des
+dépenses et celle de la convenance ou de l'utilité qui, il faut le
+dire, l'emporte infiniment sur la première. Toutefois, pour le cas
+dont il s'agit et sous le double rapport des dépenses et de l'utilité,
+nous pensons que ce changement est avantageux ou désirable, et nous
+allons déduire les motifs de <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> notre conviction, afin que, ces
+deux points étant discutés, ce soit en parfaite connaissance de cause
+que le projet puisse être apprécié à sa juste valeur.</p>
+
+<p>M. Taupinier, lorsqu'il était directeur des ports, après une tournée
+et une inspection administrative dans nos divers arsenaux, présenta au
+ministre un rapport sur le matériel naval de la France, qui fut
+imprimé en 1838, et dans lequel il évaluait alors la dépense annuelle
+de l'École navale à environ 400.000 francs; cette somme lui paraissait
+forte, mais si le but était rempli, il déclarait avec raison que, par
+cela même, la dépense était justifiée et devait avoir lieu.</p>
+
+<p>Pour 1850, cette somme est encore plus élevée; en effet, si l'on se
+reporte au budget synoptique de M. de Montaignac, qui est inséré dans
+le numéro du mois de janvier des <i>Nouvelles annales de la marine</i>, on
+trouve qu'outre la pension annuelle de 700 francs payée par chaque
+élève de l'École navale, le total de la dépense de cette école est
+pour 1850, de 598.339 francs, repartis ainsi qu'il suit:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Dépenses.">
+<colgroup>
+ <col width="45%">
+ <col width="20%">
+ <col width="5%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>Élèves</td>
+<td class="right">105.400</td>
+<td>fr.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Examinateurs (indemnités)</td>
+<td class="right">14.000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Équipages (solde et habillement)</td>
+<td class="right">198.739</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Vivres</td>
+<td class="right">70.200</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Coque et armement du vaisseau (entretien)</td>
+<td class="right">140.000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Boursiers de la marine</td>
+<td class="right">70.000</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="right">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="right"><span class="smcap">Total égal</span></td>
+<td class="right">598.339</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Cette somme excède beaucoup celle de 80.000 francs que coûtait
+annuellement l'École de marine située à Angoulême; mais quoiqu'il soit
+facile de présumer que l'école nouvelle, qui serait sans doute dans un
+port entraînerait à des frais qui surpasseraient 80.000 francs par an,
+on peut affirmer que ces mêmes frais seraient bien loin d'atteindre
+ceux de l'École navale en rade de Brest.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> Dans les évaluations précédentes, ne sont pas compris 200.000
+francs qu'a coûtés l'installation du vaisseau-école <i>l'Orion</i>, ni
+200.000 francs pour celle du vaisseau-école <i>le Borda</i> qui, au bout de
+quatorze ans, a remplacé <i>l'Orion</i> et qu'il faudra remplacer lui-même
+après un pareil laps de temps. Les dépenses d'une école de marine
+flottante sont donc exorbitantes puisque, d'après ce que nous venons
+d'exposer, chaque élève ne coûte pas au Gouvernement moins de 6.000
+francs par an, et l'économie qui résulterait de l'appropriation ou
+même de la construction totale à terre d'un édifice pour servir
+d'école navale serait si considérable que, sous ce rapport seulement,
+il y a urgence à y procéder sans délai. On peut ajouter qu'il est
+surprenant qu'on n'y ait pas procédé plus tôt.</p>
+
+<p>Le côté financier étant ainsi et péremptoirement éclairci, il reste à
+traiter les points de convenance ou d'utilité; mais afin de pouvoir
+bien pénétrer jusque dans le c&oelig;ur de cette question, qui est des
+plus intéressantes, soit pour l'État, soit pour un très grand nombre
+de familles, il est à propos d'exposer, auparavant, quels sont les
+divers systèmes qui ont été suivis pour instruire et former, à
+diverses époques, le corps des jeunes gens destinés à devenir
+officiers de marine, et, par la suite, à commander nos bâtiments de
+guerre, nos escadres, et enfin, nos armées navales.</p>
+
+<p>Aucune marine au monde n'a compté un plus grand nombre d'officiers
+illustres que celle de Louis XVI; tels furent entre autres, Suffren,
+La Mothe-Piquet, de Guichen, d'Orvilliers, du Couédic, La Clocheterie,
+Borda, de Chabert, Ramatuelle, de Potera, de Fleurieu, de Verdun, du
+Pavillon, Lapérouse, d'Entrecasteaux, de Rossel, de Vaudreuil, de
+Missiessy, de Bougainville. Il suffit de citer ces noms pour réveiller
+des souvenirs éclatants de bravoure, de science, de gloire, de grands
+services rendus. Ils brillèrent soit comme guerriers, soit comme
+savants ou comme grands navigateurs; et, depuis lors, si quelques-uns
+<span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> ont été égalés, il en est qui, peut-être, ne seront jamais
+surpassés.</p>
+
+<p>Ces officiers provenaient des gardes de la marine qui étaient un corps
+de jeunes gens organisé vers le commencement du siècle dernier et
+composé de trois compagnies pour chacun de nos trois plus grands
+ports, Brest, Toulon et Rochefort. Les gardes de la marine étaient
+désignés par le ministre qui les choisissait d'ordinaire, dans la
+noblesse du royaume; ils recevaient une instruction spéciale dans ces
+compagnies, et ils subissaient des examens, soit pour y être admis,
+soit pour acquérir leur grade d'officier.</p>
+
+<p>Les ordonnances de 1716 et de 1726 établirent, en outre, une compagnie
+appelée: des gardes du pavillon, composée de quatre-vingts jeunes gens
+provenant des trois compagnies des gardes de la marine. Les gardes du
+pavillon avaient pour fonctions particulières de garder le pavillon de
+l'amiral et de former la garde du grand amiral.</p>
+
+<p>Vers la fin du règne de Louis XVI, on remarqua, cependant, qu'il y
+avait trop de divergence pour l'instruction, entre les trois
+compagnies des gardes de la marine: afin de rendre cette instruction
+plus uniforme, plus complète, on créa deux Écoles de marine <i>dans
+l'intérieur des terres</i>: l'une à Vannes pour les jeunes gens des
+familles du Nord et du Nord-Ouest de la France; l'autre à Alais pour
+les jeunes gens de celles du Sud et du Sud-Est. Il est à remarquer que
+la marine si savante de Louis XVI approuva cet établissement de deux
+Écoles de marine <i>à terre et dans l'intérieur</i>; mais la Révolution
+survint; une loi du 15 mai 1791 les supprima toutes les deux, et l'on
+ne put pas juger, par les résultats, des fruits que cette éducation
+était susceptible de porter.</p>
+
+<p>Pendant notre première république, les gardes de la marine, ainsi que
+ceux du pavillon, furent également supprimés, et presque tous les
+officiers de la marine de Louis XVI venant à émigrer, il y eut,
+d'abord, un <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> moment d'urgence pendant lequel on prit des
+officiers de tous côtés, surtout parmi ceux de l'ancienne compagnie
+des Indes, parmi les pilotes et dans la marine du commerce. Ces
+sources diverses donnèrent plusieurs excellents officiers au nombre
+desquels on remarque le vice-amiral Gantheaume, le vice-amiral
+Willaumez, l'énergique vice-amiral Martin, le brave et digne capitaine
+Pierre Bouvet, l'intrépide Bergeret et l'amiral Duperré qui a parcouru
+une si belle carrière maritime!</p>
+
+<p>Bientôt, cependant, on songea à former une pépinière pour alimenter
+régulièrement le corps des officiers, qui eût et qui généralisât
+l'instruction indispensable à tout marin destiné à diriger, à
+commander un bâtiment. Ce fut alors que l'on créa des aspirants de
+marine, divisés en trois classes, qu'un peu plus tard on réduisit à
+deux.</p>
+
+<p>Pour être nommé aspirant, il fallait, à un âge déterminé, satisfaire à
+un examen public sur les sciences mathématiques, sur la pratique de la
+navigation, et avoir été embarqué pendant un temps prescrit; il en
+était de même, ensuite, pour être nommé officier. C'était à peu près
+l'organisation des gardes de la marine; mais les aspirants n'étaient
+pas réunis dans des compagnies pour y cultiver ou y étendre leur
+instruction, et chacun avait le droit de se présenter aux examens,
+sans autres conditions que l'âge fixé, les connaissances et la
+navigation requises. Sous ce dernier rapport, il se glissa des abus
+qu'il était facile de faire disparaître, en tenant la main à ce que la
+navigation des élèves fut réelle et non fictive; mais c'était un très
+bon système et fort peu compliqué, que des hommes consciencieux ont
+souvent désiré voir revivre, et qui, surtout, était fort peu onéreux
+pour l'État, puisque toutes ses dépenses consistaient à solder des
+professeurs pour tenir des cours publics dans les ports, et des
+examinateurs pour juger du mérite des prétendants. C'est ce système,
+qui, entre autres, a donné à la France l'illustre amiral Roussin, les
+vice-amiraux Baudin, Hugon, Lalande <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> et les contre-amiraux
+Dumont-d'Urville et Freycinet.</p>
+
+<p>L'empereur créa des écoles flottantes où les aspirants étaient
+casernés et instruits; mais, lors de la Restauration, ces écoles
+flottantes tombèrent, en quelque sorte, d'elles-mêmes: elles se sont
+relevées cependant, comme on le voit de nos jours, sous le nom d'École
+navale, et avec les perfectionnements que le temps et l'expérience ont
+pu leur faire acquérir; aussi remettrons-nous à nous occuper de
+détailler leurs avantages ou leurs inconvénients au moment où, en
+suivant le cours des événements, nous serons amenés à traiter
+spécialement de l'École navale, telle qu'elle existe en ce moment.</p>
+
+<p>La Restauration eut donc à recueillir les élèves des écoles flottantes
+de l'empire, et c'est ce qu'elle fit en les formant en trois
+compagnies, une pour chacun de nos trois plus grands ports: Brest,
+Toulon et Rochefort. On y reconnut un but marqué et très louable de
+rétablir les gardes de la marine qui, pendant plus de cent ans,
+avaient doté la France d'officiers du plus grand mérite. Toutefois,
+pour ne point blesser les idées nouvelles, que des mots impressionnent
+si facilement, on s'abstint de faire revivre la dénomination de gardes
+de la Marine et, pour ne pas conserver celle d'aspirants, qui
+rappelait trop la République, ces jeunes gens furent désignés sous le
+nom d'Élèves de la marine. Le Gouvernement actuel est revenu à la
+dénomination d'Aspirants.</p>
+
+<p>Il fallait cependant alimenter ces compagnies d'Élèves; on n'était pas
+encore bien fixé sur les moyens de les recruter; aussi, pour obvier
+aux retards qui en résultaient et afin de se donner le temps d'en
+délibérer avec réflexion, on créa provisoirement des volontaires qui
+étaient nommés après des examens publics, et qui faisant, pour ainsi
+dire, corps avec les élèves, concouraient avec eux dans le service
+qu'ils avaient à remplir.</p>
+
+<p>Tous, élèves et volontaires, naviguaient ensemble, et, à <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span>
+tour de rôle, quand les armements, le requéraient; mais, avant comme
+après, ils ralliaient le port où se trouvaient leurs compagnies; et
+là, dans des salles très bien disposées, ils suivaient des cours sur
+toutes les parties de l'instruction que doit posséder un officier de
+marine.</p>
+
+<p>Cependant le budget de la marine était alors fort réduit, ainsi que le
+cadre du personnel naval; il y avait donc peu d'élèves, et l'on
+remarqua que bientôt ils seraient tous si souvent embarqués, que les
+compagnies seraient désertes; d'ailleurs, il fallait prendre un parti
+sur le mode de recrutement du corps des élèves: ce parti fut
+l'établissement d'une École de marine à terre et, peu de temps après,
+la suppression des compagnies.</p>
+
+<p>À la suite de longues recherches ou d'études approfondies sur le choix
+d'un local, on s'arrêta à discuter les propositions qui parurent les
+plus acceptables; l'une présentant les magasins de l'ancienne
+Compagnie des Indes au port de Lorient, comme très convenables pour
+cette destination; l'autre se prononçant en faveur d'un magnifique
+local, bâti par la ville d'Angoulême pour un établissement de
+bienfaisance, mais qui n'avait pas encore été occupé; la ville en
+faisait don gratuitement au Gouvernement, à la seule condition que
+l'École de marine y serait placée et <i>maintenue</i>.</p>
+
+<p>Une commission fut nommée pour examiner ces deux propositions et pour
+émettre un avis sur ce point. La commission prit une connaissance
+minutieuse des deux bâtiments et finit par conclure en faveur du local
+d'Angoulême, se fondant principalement sur ce fait, qu'avant d'avoir
+seulement démoli tout ce qu'il faudrait abattre des magasins de
+l'ancienne Compagnie de Lorient, pour y réédifier le local nouveau, on
+aurait dépensé des sommes beaucoup plus considérables que l'achèvement
+et la mise complète en état de celui d'Angoulême n'en devaient coûter.
+Cet argument avait beaucoup de poids dans l'état où étaient nos
+finances à cette époque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> On se décida donc, pour ce dernier parti, et peut-être y
+fut-on porté par le souvenir des écoles de Vannes et d'Alais que les
+officiers de la marine de Louis XVI, pourtant si éclairés, avaient vu
+créer dans <i>l'intérieur des terres</i> sans y faire aucune objection.
+Quoiqu'il en soit, qu'il nous soit permis de dire à cette occasion,
+que les faits que nous venons de rapporter détruisent une calomnie
+dont on s'est fait une arme puissante pour attaquer l'établissement
+d'Angoulême, et qu'ils prouvent que ce n'était nullement parce que le
+prince, que l'on voyait à cette époque, dans la ligne de succession à
+la couronne, s'appelait le duc d'Angoulême, que l'École de marine
+avait été placée dans la ville de ce même nom. Non pas, certes, que
+nous ne pensions que cette École ne fût encore mieux dans un port ou à
+portée d'une rade; mais parce qu'il est utile de dire la vérité, et
+que, d'ailleurs, l'expérience a prouvé, malgré tout, que de très bons
+résultats pouvaient être obtenus à Angoulême!</p>
+
+<p>Dans un local, aussi vaste, aussi beau que celui dont la ville
+d'Angoulême venait de faire la cession au Gouvernement, il était
+facile de distribuer une école magnifique et on y réussit
+parfaitement. Mais nous devons nous appesantir sur ce point parce que
+la discussion doit s'établir sur la préférence que mérite soit l'École
+de marine à terre soit l'école flottante, et qu'aucun détail essentiel
+ne doit être omis.</p>
+
+<p>L'installation ne laissa donc rien à désirer: la chapelle ou petite
+église, les amphithéâtres pour les classes ou pour les leçons, la
+salle d'étude et celle de récréation lorsque le temps interdisait la
+fréquentation d'une immense cour plantée d'arbres, l'infirmerie, les
+dortoirs où chaque élève avait une chambre close mais aérée, la
+bibliothèque, le cabinet de physique, les logements de l'état-major,
+les cuisines et, puisqu'il faut tout dire, les lieux d'aisance, si
+dégoûtants en plusieurs collèges, et là, si proprement, si décemment
+disposés, tout fut établi avec <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> une intelligence qu'on ne
+pouvait se lasser d'admirer. Ajoutez à cela une position centrale, un
+climat exceptionnellement sain, et des eaux pures circulant dans
+toutes les parties de l'établissement.</p>
+
+<p>Un vaisseau de quatre-vingts canons, réduit à l'échelle d'un douzième,
+complètement gréé et voilé, pivotait dans une grande salle, de sorte
+que la nomenclature entière d'un bâtiment et plusieurs de ses
+évolutions pouvaient y être enseignées; un brick avait été conduit de
+Rochefort par la Charente, jusqu'auprès d'Angoulême; les élèves y
+apprenaient à le gréer, à le dégréer, à prendre ou larguer des ris, à
+enverguer ou serrer des voiles, à monter dans la mâture, à élonger des
+ancres ou des câbles; ils avaient des embarcations où ils s'exerçaient
+à ramer; et l'on a vu des marins très surpris de tout ce que ces
+jeunes gens y avaient appris de pratique, lorsqu'ils les voyaient à
+l'&oelig;uvre après leur départ d'Angoulême.</p>
+
+<p>On y institua une école de natation; ainsi disparut cette anomalie
+fâcheuse et singulière qu'on avait remarquée jusque-là, de jeunes gens
+destinés à vivre sur l'eau et qui ne savaient pas nager.</p>
+
+<p>Eh bien! ce local qui réunissait tant d'heureuses conditions, qui
+était situé en plaine, au pied de la ville ou près de la rivière, et
+non point sur une montagne, comme on l'a calomnieusement encore
+articulé et répété, cette école d'un état sanitaire excellent, et si
+favorable à l'accroissement des forces physiques de la jeunesse, ne
+coûtait que 80.000 francs par an au Gouvernement.</p>
+
+<p>Mais tant de soins en faveur de cet établissement ne parurent pas
+encore suffisants pour une École spéciale; car, afin d'achever de la
+rendre telle, on attacha deux corvettes au service de cette école: ces
+corvettes devaient partir tous les ans de Toulon, ayant à bord les
+jeunes gens qui avaient fini leurs études à Angoulême, pour leur faire
+faire une campagne de huit à dix mois avant qu'ils fussent embarqués
+sur les bâtiments de l'État, afin d'y <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> remplir leur service
+d'élèves. Ce temps de pratique en pleine mer valait sans doute mieux
+que les exercices nautiques des élèves de l'École navale, tels qu'ils
+leur sont donnés sur leur corvette d'instruction; de même que les deux
+ans d'études théoriques de l'École d'Angoulême se passaient dans des
+conditions beaucoup meilleures que ceux de l'École navale. Enfin, dans
+l'une comme dans l'autre de ces Écoles, on n'était admis qu'au-dessous
+de dix-sept ans, et après examen public; il fallait également
+satisfaire à d'autres examens à la fin de chaque année d'études, soit
+pour passer de la seconde division à la première, soit pour être nommé
+Élève de la marine. Au surplus, les résultats prouvent, aujourd'hui,
+qu'il pouvait sortir d'Angoulême des sujets très bien préparés; car si
+l'on jette les yeux sur la liste des officiers supérieurs de notre
+marine, on verra qu'une bonne partie de ceux qui sont cités comme les
+plus distingués proviennent de cette source.</p>
+
+<p>L'École d'Angoulême dura douze ans en état constant de progrès: mais
+mal connue, mal défendue à la tribune, n'ayant pas encore pour elle la
+sanction des résultats obtenus, elle ne put résister plus longtemps à
+la violence des attaques et à la calomnie. Toutefois, la presse
+opposante ne varia pas ses arguments: c'était toujours une École de
+marine située sur le sommet d'un rocher, uniquement par esprit de
+flatterie envers M. le duc d'Angoulême; et l'on ajoutait, avec une
+ironie qu'on croyait d'excellent goût, qu'autant vaudrait une École de
+cavalerie à bord d'un vaisseau. Le ministère céda devant toutes ces
+critiques; et le renouvellement d'une École flottante fût décidé en
+1826; enfin cette dernière école se trouvant réorganisée en 1829 et
+prenant, bientôt après, le nom d'École navale, celle d'Angoulême fut
+supprimée.</p>
+
+<p>Mais, en même temps, on eut l'heureuse idée d'utiliser ce bel
+établissement, en y créant une école de marine <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> préparatoire
+pour des élèves de moins de quinze ans, qui y devaient faire de bonnes
+études classiques, et apprendre le français, l'anglais, le latin, la
+géographie, l'histoire, la littérature, les éléments des mathématiques
+et de la physique et le dessin. Les exercices nautiques et la natation
+y furent maintenus. Les frais de cette École préparatoire n'excédaient
+pas 50.000 francs.</p>
+
+<p>C'était, pour la marine, ce que le Collège de La Flèche est pour
+l'année de terre, et il n'y avait que justice, car aujourd'hui,
+pendant que celle-ci a ce Collège et les Écoles spéciales de
+Saint-Cyr, de l'État-Major, et Polytechnique, la marine est réduite à
+sa seule École navale, attendu qu'elle ne reçoit que de quatre à six
+élèves de l'École Polytechnique par an.</p>
+
+<p>On a vu, à toutes les époques, parmi les officiers de l'armée de
+terre, se développer des hommes qui ont paru à la tribune avec
+beaucoup d'éclat, et qui, sans cesser d'être de bons et vaillants
+guerriers, ont rempli, avec une grande distinction, de hautes
+fonctions diplomatiques, politiques ou administratives: or, la marine
+est, depuis nos nouvelles institutions, d'une infériorité relative
+très grande à cet égard, et on ne peut l'attribuer qu'au défaut de
+bonnes études classiques, telles qu'on les fait à La Flèche, et qu'on
+aurait pu les faire à l'École préparatoire d'Angoulême.</p>
+
+<p>Les officiers de la marine, avant la première révolution, provenaient
+en grand nombre, d'excellents collèges, où leurs familles leur
+faisaient faire des études complètes avant de se présenter aux
+compagnies des gardes de la marine; tel était Chateaubriand venant à
+Brest pour s'y faire admettre, lorsque les circonstances et son
+émigration l'empêchèrent de donner suite à ce projet; tels furent
+encore l'amiral de Bruix, les ducs de Crès et de Cadore, les comtes de
+Villèle et de Caffarelli, le baron de Bonnefoux et autres officiers de
+la marine de Louis XVI, que nous avons vus parfaitement à la hauteur
+des positions considérables et difficiles où ils ont été placés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> L'École préparatoire de la marine aurait, sans doute, donné
+de semblables résultats, mais la révolution de 1830 éclata et elle
+cessa d'exister. Revenons cependant à l'École navale.</p>
+
+<p>Il est très vrai que l'idée d'une École de marine sur un vaisseau a
+quelque chose de séduisant au premier coup d'&oelig;il. On se plaît à
+penser qu'il est bien d'élever des jeunes gens destinés à devenir
+officiers de marine, sur l'élément qu'ils doivent parcourir toute leur
+vie, de les familiariser de bonne heure avec la vue de la mer, avec
+les habitudes du bord, de les charmer par le spectacle des scènes
+variées d'une rade; et l'on aime à croire que ces premières
+impressions se graveront dans leur esprit, qu'elles fortifieront leur
+âme, qu'elles les soutiendront dans les épreuves qu'ils sont appelés à
+subir.</p>
+
+<p>Nous convenons que ce sont des avantages, mais il ne faut en exagérer
+ni la portée ni la valeur; il ne faut pas oublier que ce que l'on doit
+enseigner aux élèves ce sont des sciences, que c'est leur instruction
+théorique qu'il s'agit de compléter, et qu'il faut faire concorder cet
+enseignement avec plusieurs autres exigences premières de l'éducation,
+telles que la religion, l'hygiène, la discipline, le développement des
+forces physiques et le contentement intérieur. Il faut enfin réfléchir
+que cette éducation sur un vaisseau en rade n'est pas indispensable,
+que l'expérience en a été faite, et que les compagnies des gardes de
+la marine, ainsi que l'École d'Angoulême, ont produit un très grand
+nombre de fort bons officiers spéciaux.</p>
+
+<p>Cela posé, il n'y a plus actuellement qu'à comparer entre eux, les
+points analogues principaux des deux Écoles d'Angoulême et de Brest,
+et l'on verra que cette comparaison sera toute à l'avantage de l'école
+à terre.</p>
+
+<p>Tout était disposé à Angoulême pour que le service religieux y fût
+accompli avec fruit, avec dignité: les localités, à Brest, s'opposent
+presque entièrement à ce qu'il en soit ainsi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> L'instruction nautique, à Brest, se donne à bord du
+vaisseau-école, pour les leçons élémentaires; et, pour l'application,
+sur une corvette qui louvoie en rade tous les dimanches, tous les
+jeudis, pendant la belle saison, et fait une excursion d'un mois
+environ sur les côtes, pendant l'intervalle de temps qui sépare la fin
+de chaque année du commencement de la suivante. À Angoulême, nous
+avons déjà vu comment s'y donnait cette instruction nautique, et il
+est facile de conclure, de la comparaison entre les deux écoles, que,
+même sous le rapport de la pratique du métier, le système de l'École
+d'Angoulême était supérieur à celui de l'École de Brest.</p>
+
+<p>Pour prouver qu'il en doit être ainsi de l'instruction théorique ou
+scientifique, il suffit de remarquer qu'à Brest les professeurs, et
+souvent les élèves, sont dans un état presque incessant de malaise,
+que les cours sont faits dans des réduits bas, étouffés, sombres, qui
+sont ménagés dans les batteries du vaisseau, et que les élèves y sont
+constamment distraits par l'aspect animé des navires ou des canots de
+la rade, tandis qu'à Angoulême, il y avait de belles salles fort bien
+installées, aérées pendant l'été, chauffées en hiver et où
+l'enseignement était confortablement donné et reçu dans le calme et le
+recueillement. La salle de dessin, surtout, y était extrêmement
+claire; à Brest, au contraire, le jour y arrive de si bas que l'étude
+de cet art y devient difficile et fatigante pour la vue. D'ailleurs,
+le mauvais temps, qui y est fréquent, pendant six mois, est encore une
+cause de malaise; il y occasionne même parfois le mal de mer aux
+professeurs ainsi qu'aux élèves et va jusqu'à forcer d'interrompre les
+cours.</p>
+
+<p>À Angoulême, une vaste cour permettait aux élèves de se livrer aux
+jeux, à la gymnastique fortifiante de leur âge; la campagne était à
+proximité, et on pouvait les y conduire en promenade. À Brest, ces
+jeunes gens n'ont d'autres ressources, sous ce rapport, que de marcher
+en emboîtant le pas et en tournant autour d'une partie du <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span>
+pont ayant dix mètres environ de longueur, et qui est leur seul lieu
+de promenade en plein air. Cette réclusion, cette gêne, cette
+privation de course, de sauts, de jeux, de joyeux ébats sont un
+supplice à cet âge; c'est une situation contre nature, et qui dure
+pendant une période de deux ans, si longue pour la jeunesse. C'est au
+moins une cause de mécontentement et peut-être de révolte!</p>
+
+<p>À Brest, le réfectoire est la batterie basse qui sert à la fois de
+salle d'étude, de dortoir, de réfectoire, de salle de dessin, et de
+salle de récréation. À Angoulême, toutes ces pièces étaient
+distinctes, on ne peut mieux distribuées, et la police y était faite
+seulement avec cinq officiers et six adjudants. À Brest, il faut huit
+officiers et dix ou douze adjudants; encore est-il difficile de penser
+que la surveillance de nuit y soit assurée, puisque les élèves sont
+couchés dans des hamacs rapprochés l'un de l'autre à un mètre de
+distance. Quel air, au surplus, à respirer que celui d'une batterie de
+vaisseau, fermée de tous les côtés pendant la nuit, et pour un si
+grand nombre de jeunes gens qui non seulement y couchent et y mangent,
+mais qui y passent presque tout le temps de la journée!</p>
+
+<p>Le personnel de l'équipage est si nombreux sur le vaisseau-école, et
+l'exiguïté du local y rend les rapprochements si faciles, que
+l'introduction frauduleuse de liqueurs spiritueuses, de gravures ou
+livres licencieux, de tabac et autres objets défendus y est bien plus
+facile qu'à Angoulême, où les élèves n'avaient même aucune
+communication avec les domestiques.</p>
+
+<p>Par suite de toutes ces circonstances, la santé des élèves se
+maintenait en bon état, beaucoup mieux à Angoulême qu'à Brest. Là,
+lorsqu'ils étaient malades, ils étaient soignés à l'infirmerie de
+l'École; ici, il faut les faire sortir du vaisseau, les envoyer à
+l'hôpital du port, ce qui donne lieu à de graves inconvénients; il en
+résulte qu'en général le nombre annuel des journées de malades y est
+plus que triple qu'à Angoulême.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> Ainsi donc, s'il est vrai que, pour l'établissement d'une
+école spéciale, on doive choisir le lieu le plus convenable à la santé
+des élèves, à une bonne disposition d'esprit, à l'accroissement de
+leurs forces, à la promptitude, à la solidité des études, à la
+nécessité d'une surveillance efficace, et, en même temps, qui soit le
+moins dispendieux, il n'est pas douteux que la préférence doive être
+définitivement donnée à l'école à terre sur l'école à bord.</p>
+
+<p>Tout ce que nous avons dit est le fruit de l'expérience, car nous
+avons, pendant de longues années, servi, soit à l'École spéciale, soit
+à l'École préparatoire d'Angoulême, soit enfin à l'École navale de
+Brest, et nous les avons observées avec soin, avec impartialité; nous
+nous prononçons donc, sans restrictions, pour l'établissement d'une
+école à terre; et, s'il fallait nous prévaloir d'autorités de grand
+poids, pour appuyer notre conclusion, nous en trouverions de
+nombreuses à citer; bornons-nous à une seule, à celle des États-Unis
+d'Amérique dont le peuple est, sans contredit, le plus véritablement
+marin du monde entier. Lorsqu'il fut question d'instituer dans ce pays
+une école de marine, l'opinion publique donna l'assentiment le plus
+cordial à ces paroles si claires, si nettes, que le président adressa
+au Congrès, lors de l'ouverture de la session de 1828, et qui furent
+alors reproduites dans notre <i>Moniteur</i> du 6 janvier de ladite année;
+voici ces paroles.</p>
+
+<p>«La pratique de l'homme de mer et l'art de la navigation peuvent
+s'acquérir durant les croisières, que, de temps à autre, nous
+expédions dans les mers les plus éloignées; mais une connaissance
+suffisante de la construction des vaisseaux, des mathématiques, de
+l'astronomie; les notions littéraires qui doivent mettre l'éducation
+de nos officiers de marine au niveau de celle des officiers des autres
+nations maritimes; la connaissance des lois municipales et nationales
+que, dans leurs relations avec les gouvernements étrangers, ils
+peuvent être <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> dans le cas d'appliquer; et, par-dessus tout,
+celles des principes d'honneur et de justice, et des obligations plus
+imposantes encore de la morale et des lois générales, divines et
+humaines, qui constituent la grande distinction entre le guerrier
+patriote et le voleur breveté; toutes ces choses ne peuvent être
+enseignées et apprises, d'une manière convenable, que dans une école
+permanente à terre et pourvue de maîtres, de livres et d'instruments.»</p>
+
+<p>Après un langage si concluant, et dont chaque mot est un enseignement,
+après les faits que nous avons cités plus haut, l'École navale sera
+probablement transférée à terre; mais quel est l'emplacement que
+choisira l'autorité?</p>
+
+<p>Si nous avions une préférence à exprimer, nous le désignerions cet
+emplacement, et nous dirions qu'il existe un local à Brest que nous
+avons fort souvent visité, mais jamais sans éprouver ce tressaillement
+involontaire, cette émotion saisissante que nous ressentons toutes les
+fois que nous sommes en présence des lieux ou des hommes dont les
+noms, consacrés par une tradition historique ou populaire, nous
+rappellent de grands souvenirs. Ce local est celui qui était occupé
+par l'ancienne Compagnie des gardes de la marine, devenu depuis
+l'hôpital Saint-Louis, et que rien n'empêche de destiner à la nouvelle
+École navale.</p>
+
+<p>Oui, qu'elle y soit placée; qu'on y revoie une pépinière de jeunes
+marins avides de gloire, studieux, disciplinés, qui s'y préparent,
+résolument, à dévouer toute leur vie à leur pays, à leurs devoirs;
+qu'ils s'y enthousiasment en pensant à leurs devanciers, parmi
+lesquels on compte tant d'hommes de talent, de valeur et du premier
+mérite; et puisse-t-elle cette École, donner de nouveau à la France,
+beaucoup d'officiers aussi illustres que Suffren et Lamothe-Piquet;
+aussi savants que Fleurieu, Chabert et Verdun; aussi habiles que
+Lapérouse, Entrecasteaux ou Bougainville; et qui fassent revivre le
+génie de Borda!</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> TABLE</h2>
+
+<h2>PRÉFACE</h2>
+
+<div class="toc">
+<p class="p2 center">LIVRE PREMIER<br>
+<span class="smcap">MON ENFANCE</span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux.&mdash;Histoire du chevalier de
+Beauregard, mon père.&mdash;Son entrée au service, ses duels, son voyage au
+Maroc.&mdash;Ses dettes, le régiment de Vermandois.&mdash;Le régiment de
+Vermandois aux Antilles; M<sup>me</sup> Anfoux et ses liqueurs.&mdash;Rappel en
+France.&mdash;Garnisons de Metz et de Béziers.&mdash;L'esplanade de Béziers,
+mariage du chevalier de Beauregard; ses enfants
+<span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Mes premières années, le jardin de Valraz et son
+bassin.&mdash;Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le chevalier
+de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille
+Bonaparte.&mdash;Voyage à Marmande.&mdash;M. de Campagnol, colonel de
+Napoléon.&mdash;Retour à Béziers.&mdash;La Fête du Chameau ou des
+Treilles.&mdash;L'École militaire de Pont-le-Voy.&mdash;Changement de son régime
+intérieur.&mdash;Renvoi des fils d'officiers.&mdash;À l'âge de onze ans et demi,
+je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me rendre à
+Béziers.&mdash;Rencontre du capitaine Desmarets.&mdash;<i>Cincinnatus</i>
+Bonnefoux.&mdash;Bordeaux et la guillotine.&mdash;Arrivée à Béziers
+<span class="ralign10"><a href="#page15">15</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.&mdash;Les États du
+Languedoc.&mdash;Le chevalier de Beauregard reprend son nom
+patronymique.&mdash;La question de l'émigration.&mdash;Révolte du régiment de
+Vermandois à Perpignan.&mdash;Belle conduite de mon père.&mdash;Sa mise à la
+retraite comme chef de bataillon.&mdash;Revers financiers.&mdash;Arrestation de
+mon père.&mdash;Je vais le voir dans sa prison et lui baise la main.&mdash;Lutte
+avec le geôlier Maléchaux, ancien soldat de Vermandois.&mdash;Mise en
+liberté de mon père.&mdash;Séjour au Châtard, près de Marmande.&mdash;M. de La
+Capelière et le Canada.&mdash;Les <i>Batadisses</i> de Béziers.&mdash;Mort de ma
+mère.&mdash;M. de Lunaret.&mdash;M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain,
+est nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de
+Brest
+<span class="ralign10"><a href="#page33">33</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">LIVRE II<br>
+<span class="smcap">ENTRÉE DANS LA MARINE.&mdash;CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS
+L'EMPIRE</span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis embarqué comme novice sur le lougre <i>la
+Fouine</i>.&mdash;Départ pour Bordeaux.&mdash;Je fais la connaissance de
+Sorbet.&mdash;<i>La Fouine</i> met à la voile en vue d'escorter un convoi
+jusqu'à Brest.&mdash;La croisière anglaise.&mdash;Le pertuis de Maumusson.&mdash;<i>La
+Fouine</i> se réfugie dans le port de Saint-Gilles.&mdash;Sorbet et moi nous
+quittons <i>la Fouine</i> pour nous rendre à Brest par terre.&mdash;Nous
+traversons la Bretagne à pied.&mdash;À Locronan, des paysans nous
+recueillent.&mdash;Arrivée à Brest.&mdash;Reproches que nous adresse M. de
+Bonnefoux.&mdash;La capture de <i>la Fouine</i> par les Anglais.&mdash;Je suis
+embarqué sur la corvette <i>la Citoyenne</i>
+<span class="ralign10"><a href="#page51">51</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.&mdash;Les 17
+vaisseaux anglais de Cadix.&mdash;Le détroit de Gibraltar.&mdash;Relâche à
+Toulon.&mdash;L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée du
+général Moreau, à Savone.&mdash;L'amiral Bruix touche à Carthagène et à
+Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux espagnols.&mdash;Il
+rentre à Brest.&mdash;L'équipage du <i>Jean-Bart</i>, les officiers et les
+matelots.&mdash;L'aspirant de marine Augier.&mdash;En rade de Brest, sur les
+barres de perroquet.&mdash;Le commandant du <i>Jean-Bart</i>.&mdash;Il veut m'envoyer
+passer trois jours et trois nuits dans la hune de misaine.&mdash;Je
+refuse.&mdash;Altercation sur le pont.&mdash;Quinze jours après, je suis nommé
+aspirant à bord de la corvette, <i>la Société populaire</i>.&mdash;Navigation
+dans le golfe de Gascogne. La corvette escorte des convois le long de
+la côte.&mdash;L'officier de santé Cosmao.&mdash;<i>La Société populaire</i> est en
+danger de se perdre par temps de brume.&mdash;Attaque du convoi par deux
+frégates anglaises.&mdash;Relâche à Benodet.&mdash;Je passe sur le vaisseau <i>le
+Dix-Août</i>.&mdash;Un capitaine de vaisseau de trente ans, M.
+Bergeret.&mdash;Exercices dans l'Iroise.&mdash;Les aspirants du <i>Dix-Août</i>,
+Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.&mdash;La capote de l'aspirant de
+quart.&mdash;Le général Bernadotte me propose de me prendre pour aide de
+camp; je ne veux pas quitter la marine.&mdash;Le ministre désigne, parmi
+les aspirants du <i>Dix-Août</i>, Moreau et moi comme devant faire partie
+d'une expédition scientifique sur les côtes de la
+Nouvelle-Hollande.&mdash;Départ de Moreau, sa carrière, sa mort.&mdash;Je ne
+veux pas renoncer à l'espoir de prendre part à un combat, et je reste
+sur <i>le Dix-Août</i>
+<span class="ralign10"><a href="#page57">57</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis nommé second du cutter <i>le Poisson-Volant</i>, puis je
+reviens sur <i>le Dix-Août</i>.&mdash;Ce vaisseau est désigné pour faire partie
+de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de porter des secours
+à l'armée française d'Égypte.&mdash;L'escadre part de Brest.&mdash;Prise d'une
+corvette anglaise en vue de Gibraltar.&mdash;Les indiscrétions de son
+équipage.&mdash;Le surlendemain, <i>le Jean-Bart</i> et <i>le Dix-Août</i>, capturent
+la frégate <i>Success</i>, qui ne se défend pas.&mdash;Chasse appuyée par <i>le
+Dix-Août</i> au cutter <i>Sprightly</i>.&mdash;Je suis chargé de
+l'amariner.&mdash;L'amiral change brusquement de route et rentre à
+Toulon.&mdash;Le commandant Bergeret quitte le commandement du <i>Dix-Août</i>;
+il est remplacé par M. Le Goüardun.&mdash;Mécontentement du premier
+consul.&mdash;Ordre de partir sans retard.&mdash;L'escadre met à la
+voile.&mdash;Abordage du <i>Dix-Août</i> et du <i>Formidable</i>, dans le sud de la
+Sardaigne.&mdash;Graves avaries.&mdash;Relâche à Toulon.&mdash;L'amiral reçoit
+l'ordre de participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des
+forts.&mdash;Assaut.&mdash;Je commande un canot de débarquement.&mdash;Soldat tué par
+le vent d'un boulet.&mdash;Prise de l'île d'Elbe.&mdash;L'amiral Ganteaume
+débarque ses nombreux malades à Livourne.&mdash;Il fait passer ses 3.000
+hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et renvoie les trois
+autres sous le commandement du contre-amiral Linois.&mdash;Le moral des
+équipages et des troupes.&mdash;Le premier consul accusé
+d'hypocrisie.&mdash;Digression sur le duel.&mdash;L'escadre passe le détroit de
+Messine, et arrive promptement en vue de l'Égypte.&mdash;À la surprise
+générale, l'amiral ordonne de mouiller et de se préparer à débarquer à
+25 lieues d'Alexandrie.&mdash;Apparition de deux bâtiments anglais au
+coucher du soleil.&mdash;L'escadre appareille la nuit.&mdash;Un mois de
+navigation périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans
+l'Archipel.&mdash;Retour sur la côte d'Afrique, mais devant Derne.&mdash;Nouvel
+ordre de débarquement et nouvelle surprise des officiers.&mdash;Verbois,
+Hugon et moi, nous commandons des canots de débarquement.&mdash;À 50 mètres
+du rivage, l'amiral nous signale de rentrer à bord.&mdash;Fin de nos
+singulières tentatives de secours à l'armée d'Égypte.&mdash;Retour à
+Toulon.&mdash;Souffrance des équipages et des troupes.&mdash;La soif.&mdash;Rencontre
+à quelques lieues de Goze, du vaisseau de ligne de 74,
+<i>Swiftsure</i>.&mdash;Combat victorieux du <i>Dix-Août</i> contre le
+<i>Swiftsure</i>.&mdash;Pendant le combat, je suis de service sur le pont,
+auprès du commandant.&mdash;Mission dans la batterie basse.&mdash;Le porte-voix
+du commandant Le Goüardun.&mdash;Le point de la voile du grand
+hunier.&mdash;Paroles que m'adresse le commandant.&mdash;Capture du
+<i>Mohawk</i>.&mdash;Arrivée à Toulon.&mdash;Grave épidémie à bord de l'escadre et
+longue quarantaine.&mdash;La dysenterie enlève en deux heures de temps mon
+camarade Verbois couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.&mdash;Je le
+regrette profondément.&mdash;Fin de la quarantaine de soixante-quinze
+jours.&mdash;Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade d'enseigne
+de vaisseau.&mdash;Histoire de l'aspirant Jérôme Bonaparte, embarqué sur
+<i>l'Indivisible</i>.&mdash;Les relations que j'avais eues avec lui à Brest,
+chez M<sup>me</sup> de Caffarelli.&mdash;Après la campagne, il veut m'emmener à
+Paris.&mdash;Notre camarade, M. de Meyronnet, aspirant à bord de
+<i>l'Indivisible</i>, futur grand-maréchal du Palais du roi de
+Wesphalie.&mdash;Paix d'Amiens.&mdash;<i>Le Dix-Août</i> part de Toulon pour se
+rendre à Saint-Domingue.&mdash;Tempête dans la Méditerranée.&mdash;Naufrage sous
+Oran, d'un vaisseau de la même division, <i>le Banel</i>.&mdash;Court séjour à
+Saint-Domingue.&mdash;Retour en France.&mdash;À mon arrivée à Brest, M. de
+Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de vaisseau.&mdash;Commencement de
+scorbut.&mdash;Histoire de mon ancien camarade Sorbet.&mdash;Congé de trois
+mois. Séjour à Marmande et à Béziers.&mdash;L'érudition de M. de La
+Capelière.&mdash;Je retourne à Brest, accompagné de mon frère, âgé de
+quatorze ans, qui se destine, lui aussi à la marine
+<span class="ralign10"><a href="#page73">73</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IV</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La reprise de possession des colonies françaises de
+l'Inde.&mdash;L'escadre du contre-amiral Linois.&mdash;Le vaisseau <i>le Marengo</i>,
+les frégates <i>la Belle-Poule</i>, <i>l'Atalante</i>, <i>la Sémillante</i>.&mdash;Mon
+frère et moi nous sommes embarqués sur <i>la Belle-Poule</i>, mon frère
+comme novice et moi comme enseigne.&mdash;Avant le départ de l'expédition,
+mon frère passe, avec succès, l'examen d'aspirant de 2<sup>e</sup>
+classe.&mdash;Après divers retards, la division met à la voile, au mois de
+mars 1803.&mdash;À la hauteur de Madère, <i>la Belle-Poule</i> qui marche le
+mieux, et qui porte le préfet colonial de Pondichéry, se sépare de
+l'escadre et prend les devants.&mdash;Passage de la ligne.&mdash;Arrivée au cap
+de Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de
+traversée.&mdash;L'incident de l'albatros.&mdash;Une de nos passagères, M<sup>me</sup>
+Déhon, craint pour moi le sort de Ganymède.&mdash;Coup de vent qui nous
+éloigne de la baie du Cap.&mdash;Nouveau coup de vent qui nous écarte de
+celle de Simon et nous rejette en pleine mer.&mdash;Rencontre de trois
+vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes, auxquels nous
+parlons.&mdash;Étrange embarras des équipages.&mdash;Ignorant que la guerre
+était de nouveau déclarée, et que, depuis un mois, les Anglais, en
+Europe, arrêtaient nos navires marchands, nous manquons notre
+fortune.&mdash;Retour de la frégate vers la baie de Lagoa ou de
+Delagoa.&mdash;Infructueux essais d'accostage.&mdash;Un brusque coup de vent
+nous écarte une troisième fois de la côte.&mdash;Le commandant se dirige
+alors vers Foulpointe, dans l'île de Madagascar, pour y faire de
+l'eau et y prendre des vivres frais.&mdash;Relâche de huit jours à
+Foulpointe.&mdash;Le petit roi Tsimâon.&mdash;Partie champêtre.&mdash;<i>Sarah-bé</i>,
+<i>Sarah-bé</i>.&mdash;À la suite d'un manque de foi des indigènes, je tente
+d'enlever le petit roi Tsimâon, et je capture une pirogue et les trois
+noirs qui la montaient.&mdash;On les garde comme otages à bord de la
+frégate, jusqu'à ce que satisfaction nous soit donnée.&mdash;Résultats peu
+brillants de mes ambassades.&mdash;Arrivée à Pondichéry cent jours après
+notre départ de Brest.&mdash;Nous débarquons nos passagers; mais les
+Anglais ne remettent pas la place.&mdash;Une escadre anglaise de trois
+vaisseaux et deux frégates se réunit même à Gondelour, en vue de <i>la
+Belle-Poule</i>.&mdash;Branle-bas de combat.&mdash;Plainte de M. Bruillac au
+colonel Cullen, commandant de Pondichéry.&mdash;Réponse de ce
+dernier.&mdash;Pondichéry, les Dobachis, les Bayadères.&mdash;L'amiral débarque
+à Pondichéry, vingt-six jours après nous.&mdash;Instruit des difficultés
+relatives à la remise de la place, il envoie <i>la Belle-Poule</i> à Madras
+pour essayer de les lever.&mdash;Réponse dilatoire du gouverneur
+anglais.&mdash;Guet-apens tendu à <i>la Belle-Poule</i>, à Pondichéry.&mdash;La
+frégate est sauvée.&mdash;Elle se dirige vers l'Île de France.&mdash;Grandes
+souffrances à bord par suite du manque de vivres et d'eau.&mdash;La
+division arrive à son tour à l'Île-de-France.&mdash;Récit de ses
+aventures.&mdash;Le brick <i>le Bélier</i>.&mdash;Perfidie des Anglais.&mdash;L'aviso
+espion.&mdash;La corvette <i>le Berceau</i> mouille à l'Île-de-France, apportant
+des nouvelles de la métropole.&mdash;Installation du général Decaen et des
+autorités civiles.&mdash;La frégate marchande <i>la Psyché</i> est armée en
+guerre et reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans
+la Marine militaire.&mdash;Un navire neutre me rapporte ma malle, laissée
+dans une chambre de Pondichéry.&mdash;La fidélité proverbiale des Dobachis
+se trouve ainsi vérifiée
+<span class="ralign10"><a href="#page93">93</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE V</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Coup d'&oelig;il sur l'état-major de la division.&mdash;L'amiral
+Linois, son avarice.&mdash;Commencement de ses démêlés avec le général
+Decaen.&mdash;M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral.&mdash;M.
+Beauchêne, commandant de l'<i>Atalante</i>; M. Motard, commandant de <i>la
+Sémillante</i>.&mdash;Le commandant et les officiers de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;M.
+Bruillac, son portrait.&mdash;Le beau combat de <i>la Charente</i> contre une
+division anglaise.&mdash;Le second de <i>la Belle-Poule</i>, M. Denis, les
+prédictions qu'il me fait en rentrant en France.&mdash;Son successeur, M.
+Moizeau.&mdash;Delaporte, lieutenant de vaisseau, son intelligence, sa
+bonté, l'un des hommes les meilleurs que j'aie connus.&mdash;Les enseignes
+de vaisseau par rang d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget, «mon
+Sosie», Desbordes et Vermot.&mdash;Triste aventure de M. L..., sa
+destitution.&mdash;Croisières de la division.&mdash;Voyage à l'île Bourbon.&mdash;Les
+officiers d'infanterie à bord de <i>la Belle-Poule</i>, MM. Morainvillers,
+Larue et Marchant.&mdash;En quittant Bourbon, l'amiral se dirige vers un
+comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de
+Sumatra.&mdash;Une erreur de la carte; le banc appelé Saya de Malha;
+l'escadre court un grand danger.&mdash;Capture de <i>la
+Comtesse-de-Sutherland</i>, le plus grand bâtiment de la Compagnie
+anglaise.&mdash;Quelques détails sur les navires de la Compagnie des
+Indes.&mdash;Arrivée à Bencoolen.&mdash;Les Anglais incendient cinq vaisseaux de
+la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de tomber entre nos
+mains.&mdash;En quittant Bencoolen, l'escadre fait voile pour Batavia,
+capitale de l'île de Java.&mdash;Batavia, la ville hollandaise, la ville
+malaise, la ville chinoise.&mdash;Après une courte relâche, la division à
+laquelle se joint le brick de guerre hollandais, <i>l'Aventurier</i>,
+quitte Batavia au commencement de 1804, en pleine saison des ouragans
+pour aller attendre dans les mers de la Chine le grand convoi des
+vaisseaux de la Compagnie qui part annuellement de Canton.&mdash;Navigation
+très pénible et très périlleuse.&mdash;Nous appareillons et nous mouillons
+jusqu'à quinze fois par jour.&mdash;Prise, près du détroit de Gaspar, des
+navires de commerce anglais <i>l'Amiral-Raynier</i> et <i>la Henriette</i>, qui
+venaient de Canton.&mdash;Excellentes nouvelles du convoi.&mdash;Un canot du
+<i>Marengo</i>, surpris par un grain, ne peut pas rentrer à son bord. Il
+erre pendant quarante jours d'île en île avant d'atteindre
+Batavia.&mdash;Affreuses souffrances.&mdash;Habileté et courage du commandant du
+canot, M. Martel, lieutenant de vaisseau.&mdash;Il meurt en arrivant à
+Batavia.&mdash;Conversations des officiers de l'escadre.&mdash;On escompte la
+prise du convoi.&mdash;Mouillage à Poulo-Aor.&mdash;Le convoi n'est pas
+passé.&mdash;Le détroit de Malacca.&mdash;Une voile, quatre voiles, vingt-cinq
+voiles, c'est le convoi.&mdash;Temps superbe, brise modérée.&mdash;Le convoi se
+met en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.&mdash;À six heures
+du soir, nous sommes en mesure de donner au milieu d'eux.&mdash;L'amiral
+Linois ordonne d'attendre au lendemain matin.&mdash;Stupéfaction des
+officiers et des équipages.&mdash;Le mot du commandant Bruillac, celui du
+commandant Vrignaud.&mdash;Le lendemain matin, même beau temps.&mdash;Nous
+hissons nos couleurs.&mdash;Les Anglais ont, pendant la nuit, réuni leurs
+combattants sur huit vaisseaux.&mdash;Ces huit vaisseaux soutiennent
+vaillamment le choc.&mdash;Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le
+champ de bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses
+mouvements.&mdash;Déplorables résultats de cet échec.&mdash;Consternation des
+officiers de la division.&mdash;Récompense accordée par les Anglais au
+capitaine Dance
+<span class="ralign10"><a href="#page104">104</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VI</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Retour de l'escadre à Batavia.&mdash;Le choléra.&mdash;Mort de
+l'aspirant de 2<sup>e</sup> classe Rigodit et de l'officier de santé
+Mathieu.&mdash;Les officiers de santé de <i>la Belle-Poule</i>: MM. Fonze,
+Chardin, Vincent et Mathieu.&mdash;Visite d'une jonque chinoise en rade de
+Batavia.&mdash;Réception en musique.&mdash;Les sourcils des Chinois.&mdash;Le village
+de Welterfreder.&mdash;Conflit avec les Hollandais.&mdash;Déplorable
+bagarre.&mdash;<i>Fuyards du convoi de Chine.</i>&mdash;Départ de Batavia.&mdash;Le
+détroit de la Sonde.&mdash;Violents courants.&mdash;Terreur panique de
+l'équipage.&mdash;Belle conduite du lieutenant de vaisseau Delaporte.&mdash;<i>Le
+Marengo</i>, <i>la Sémillante</i> et <i>le Berceau</i>, se dirigent vers
+l'Île-de-France.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> croisent à l'entrée
+du golfe de l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir visité
+les abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande.&mdash;Pendant
+cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais, <i>l'Althéa</i>,
+ayant pour 6 millions d'indigo à bord.&mdash;Le propriétaire de <i>l'Althéa</i>,
+M. Lambert.&mdash;Craintes de M<sup>me</sup> Lambert.&mdash;Sa beauté.&mdash;Scène sur le
+pont de <i>l'Althéa</i>.&mdash;L'officier d'administration de <i>la Belle-Poule</i>,
+M. Le Lièvre de Tito.&mdash;Un gentilhomme, <i>laudator temporis acti</i>.&mdash;Ses
+bontés à mon égard.&mdash;Plaisanteries que se permettent les jeunes
+officiers.&mdash;Les fruits glacés de M. Le Lièvre de Tito.&mdash;Sa
+correspondance avec M<sup>me</sup> Lambert.&mdash;Départ de M. et M<sup>me</sup> Lambert,
+après un séjour de quelques mois à l'Île-de-France.&mdash;M. Lambert
+souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour nous prouver
+sa reconnaissance.&mdash;Réponse de Delaporte.&mdash;Part de prise sur la
+capture de <i>l'Althéa</i>.&mdash;Décision arbitraire de l'amiral Linois.&mdash;Nous
+ne sommes défendus ni par M. Bruillac, ni par le général Decaen.&mdash;Au
+mois d'août 1804, <i>le Berceau</i> est expédié en France.&mdash;Je demande
+vainement à l'amiral de renvoyer, par ce bâtiment, mon frère Laurent
+pour lui permettre de passer son examen d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe
+<span class="ralign10"><a href="#page121">121</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VII</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La division met à la voile.&mdash;L'amiral donne rendez-vous à
+<i>la Belle-Poule</i> dans le sud-est de Ceylan.&mdash;Rencontre, sur la côte de
+Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par des
+Arabes.&mdash;Odalisques et cachemires de l'Inde.&mdash;Chasse appuyée par la
+frégate à la corvette anglaise <i>le Victor</i>.&mdash;Émouvante lutte de
+vitesse.&mdash;La corvette nous échappe.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> prend
+connaissance de Ceylan.&mdash;Trente jours employés à louvoyer au sud-est
+de l'île.&mdash;Une montre marine qui se dérange.&mdash;Graves conséquences de
+l'accident.&mdash;La division passe sans nous voir.&mdash;La batterie de <i>la
+Belle-Poule</i>, les jours de beau temps.&mdash;Puget et moi.&mdash;Observations
+astronomiques.&mdash;Cercles et sextants.&mdash;Sur la côte de
+Coromandel.&mdash;Prise du bâtiment de commerce anglais, <i>la Perle</i>.&mdash;M.
+Bruillac m'en offre le commandement.&mdash;Je refuse.&mdash;Retour vers
+l'Île-de-France.&mdash;Le blocus de l'île.&mdash;La frégate se dirige vers le
+Grand-Port ou port du sud-est.&mdash;Plan du commandant Bruillac.&mdash;La
+distance de Rodrigue à l'Île-de-France.&mdash;Le service que nous rend la
+lune.&mdash;Les frégates anglaises.&mdash;Le Grand-Port.&mdash;Arrivée de la division
+deux jours après nous.&mdash;<i>L'Upton-Castle</i>, <i>la Princesse-Charlotte</i>,
+<i>le Barnabé</i>, <i>le Hope</i>.&mdash;Combat, près de Vizagapatam, contre le
+vaisseau anglais <i>le Centurion</i>.&mdash;<i>L'Atalante</i> se couvre de
+gloire.&mdash;<i>Le Centurion</i> se laisse aller à la côte.&mdash;Impossibilité de
+l'amariner à cause de la barre.&mdash;Importance stratégique de
+l'Île-de-France.&mdash;Les Anglais lèvent le blocus.&mdash;La division
+appareille pour se rendre au port nord-ouest.&mdash;Curieuse histoire du
+<i>Marengo</i>.&mdash;La roche encastrée dans son bordage.&mdash;Le Trou
+Fanfaron.&mdash;<i>Le Marengo</i> reste à l'Île-de-France.&mdash;<i>La Psyché</i> va
+croiser.&mdash;L'amiral expédie <i>la Sémillante</i> aux Philippines pour
+annoncer la déclaration de guerre faite par l'Angleterre à
+l'Espagne.&mdash;Nouvelles de France.&mdash;Proclamation de l'Empire.&mdash;Projet de
+descente en Angleterre.&mdash;Le chef-lieu de la préfecture maritime du
+1<sup>er</sup> arrondissement est transporté à Boulogne.&mdash;M. de Bonnefoux est
+nommé préfet maritime du 1<sup>er</sup> arrondissement et chargé de
+construire, d'armer et d'équiper la flottille.&mdash;Il assiste à la
+première distribution des croix de la Légion d'honneur et reçoit,
+lui-même, des mains de l'empereur, celle d'officier.&mdash;Une lettre de
+lui.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittent l'Île-de-France au
+commencement de 1805.&mdash;M. Bruillac, commandant en chef.&mdash;Croisière de
+soixante-quinze jours.&mdash;Calmes presque continus.&mdash;Rencontre, près de
+Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et approchons à
+trois ou quatre portées de canon.&mdash;M. Bruillac les prend pour des
+vaisseaux de guerre.&mdash;Il m'envoie dans la grand'hune pour les
+observer.&mdash;Je descends en exprimant la conviction que ce sont des
+vaisseaux de la Compagnie des Indes.&mdash;Le commandant cesse cependant
+les poursuites.&mdash;Nouvelles apportées plus tard par les journaux de
+l'Inde.&mdash;Le golfe de l'Inde.&mdash;Notre présence est signalée par des
+barques de cabotage.&mdash;L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend
+le combat de <i>la Psyché</i> et de la frégate anglaise de premier rang,
+<i>le San-Fiorenzo</i>.&mdash;Récit du combat.&mdash;Valeur du commandant Bergeret,
+de ses officiers et de ses matelots.&mdash;Sa présence
+d'esprit.&mdash;Capitulation honorable.&mdash;Tous les officiers tués, sauf
+Bergeret et Hugon.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittent les
+côtes du Bengale, et visitent celles du Pegou.&mdash;Capture de <i>la
+Fortune</i> et de <i>l'Héroïne</i>.&mdash;Un aspirant de <i>la Belle-Poule</i>, Rozier,
+est appelé au commandement de <i>l'Héroïne</i>.&mdash;On lui donne pour second
+Lozach, autre aspirant de notre bord.&mdash;Belle conduite de Rozier et de
+Lozach.&mdash;Rencontre par <i>l'Héroïne</i> d'un vaisseau anglais de 74 canons
+entre Achem et les îles Andaman.&mdash;Rozier accueilli avec enthousiasme à
+l'Île-de-France.&mdash;Paroles que lui adresse Vincent.&mdash;Retour de <i>la
+Belle-Poule</i> et de <i>l'Atalante</i> à l'Île-de-France.&mdash;Observations
+astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.&mdash;Elles
+confirment nos doutes sur la situation exacte de cette île.&mdash;Sur notre
+rapport, un hydrographe est envoyé à Rodrigue par la colonie.&mdash;Les
+résultats qu'il obtient sont conformes aux nôtres.&mdash;Quarante-cinq
+navires de commerce ennemis capturés par nos corsaires, malgré les
+treize vaisseaux de ligne, les quinze frégates et les corvettes
+qu'entretenaient les Anglais dans l'Inde.&mdash;Séjour prolongé à
+l'Île-de-France.&mdash;Les colons.&mdash;M. de Bruix, les Pamplemousses, le
+Jardin Botanique.&mdash;MM. Céré, père et fils.&mdash;Paul et Virginie.&mdash;La
+crevasse de Bernardin de Saint-Pierre.&mdash;Bruits de mésintelligence
+entre le général Decaen et l'amiral Linois.&mdash;Projets attribués à
+l'amiral.&mdash;<i>La Sémillante</i> bloquée à Manille.&mdash;<i>L'Atalante</i> reste au
+port nord-ouest pour quelques réparations.&mdash;Le cap de Bonne-Espérance
+lui est assigné comme lieu de rendez-vous.&mdash;Les bavardages de la
+colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.&mdash;M. Bruillac me
+met aux arrêts.&mdash;Il vient me faire des reproches dans ma chambre
+<span class="ralign10"><a href="#page135">135</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VIII</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Préparatifs de départ de l'Île-de-France.&mdash;Arrivée à bord de
+Céré fils engagé comme simple soldat.&mdash;Son enthousiasme patriotique et
+ses sentiments de discipline.&mdash;Au moment de l'appareillage de <i>la
+Belle-Poule</i>, tentative de mutinerie d'une partie de
+l'équipage.&mdash;Admirable conduite de M. Bruillac. Ses officiers
+l'entourent. L'ordre se rétablit.&mdash;Paroles que m'adresse le commandant
+en reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage.&mdash;<i>Le
+Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> se dirigent vers les
+Seychelles.&mdash;Mouillage à Mahé.&mdash;Mahé de la Bourdonnais et
+Dupleix.&mdash;But de notre visite aux Seychelles.&mdash;M. de Quincy.&mdash;Un
+gouverneur qui tenait encore sa commission de Louis XVI.&mdash;Un homme de
+l'ancienne cour.&mdash;Chasse de chauve-souris à la petite île
+Sainte-Anne.&mdash;Danger que mes camarades et moi nous courons.&mdash;Le
+«chagrin».&mdash;Les caïmans.&mdash;De Mahé, la division se rend aux îles
+d'Anjouan.&mdash;Croisière à l'entrée de la mer Rouge.&mdash;Croisière sur la
+côte de Malabar, devant Bombay.&mdash;Aucune rencontre.&mdash;Dommage causé
+indirectement au commerce anglais.&mdash;Pendant mon quart, <i>la
+Belle-Poule</i> est sur le point d'aborder <i>le Marengo</i>.&mdash;L'équipage me
+seconde d'une façon admirable et j'en suis profondément
+touché.&mdash;L'abordage est évité.&mdash;Réflexions sur le don du
+commandement.&mdash;Mes diverses fonctions à bord, officier de man&oelig;uvre
+du commandant, chargé de l'instruction des aspirants, des observations
+astronomiques, des signaux.&mdash;M. Bruillac m'avait proposé de me
+décharger de mon quart et de le confier à un aspirant. J'avais refusé.
+Pendant toute la durée de la campagne, je ne manquai pas un seul
+quart.&mdash;Visite des abords des îles Laquedives et des îles
+Maldives.&mdash;En approchant de Trinquemalé, rencontre de deux beaux
+vaisseaux de la Compagnie des Indes.&mdash;Man&oelig;uvre du commandant
+Bruillac contrariée par l'amiral.&mdash;Un des vaisseaux se jette à la côte
+et nous échappe.&mdash;À la suite d'une volée que lui envoie, de très loin,
+<i>la Belle-Poule</i>, l'autre se rend.&mdash;C'était <i>le Brunswick</i>, que
+l'amiral expédie en lui donnant pour premier rendez-vous la baie de
+Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le
+second.&mdash;Continuation de la croisière à l'entrée de la mer de
+l'Inde.&mdash;Après avoir traversé cette mer dans le voisinage des îles
+Andaman, la division se dirige vers la Nouvelle-Hollande, et aux
+environs du Tropique, elle remet le cap vers l'ouest. Nous nous
+trouvons alors, par un temps de brume, à portée de canon de onze
+bâtiments anglais, que l'on prend pour onze vaisseaux de la
+Compagnie.&mdash;L'amiral attaque avec résolution.&mdash;Ces bâtiments portaient
+trois mille hommes de troupes, qui font un feu de mousqueterie
+parfaitement nourri.&mdash;Les voiles de <i>la Belle-Poule</i> sont criblées de
+projectiles.&mdash;M. Bruillac et moi nous avons nos habits et nos chapeaux
+percés en plusieurs endroits.&mdash;Le vaisseau de 74 canons, <i>le
+Blenheim</i>, qui escortait les dix autres bâtiments, parvient enfin à se
+dégager.&mdash;Intrépidité et habileté du commandant Bruillac.&mdash;<i>La
+Belle-Poule</i> canonne <i>le Blenheim</i>, pendant une demi-heure, sans être
+elle-même atteinte.&mdash;Elle lui tue quarante hommes.&mdash;L'amiral qui se
+trouvait un peu sous le vent, signale au commandant Bruillac de cesser
+le combat et de le rejoindre.&mdash;La division reprend sa direction vers
+le Fort-Dauphin.&mdash;En passant près de l'Île-de-France.&mdash;«Elle est
+pourtant là sous Acharnar.»&mdash;Nous ne trouvons pas <i>le Brunswick</i> à
+Fort-Dauphin.&mdash;Traversée du canal de Mozambique.&mdash;Changement des
+moussons.&mdash;La terre des Hottentots
+<span class="ralign10"><a href="#page155">155</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IX</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: False-bay et Table-bay.&mdash;Partage de l'année entre les coups
+de vent du sud-est et les coups de vent du nord-ouest.&mdash;Nous mouillons
+à False-bay.&mdash;Excellent accueil des Hollandais.&mdash;Nous faisons nos
+approvisionnements.&mdash;Arrivée du <i>Brunswick</i> avec un coup de vent du
+sud-est.&mdash;Naufrage du <i>Brunswick</i>.&mdash;Croyant la saison des vents du
+sud-est commencée, nous nous hâtons de nous rendre à
+Table-bay.&mdash;Arrivée de <i>l'Atalante</i> à Table-bay.&mdash;La division est
+assaillie par un furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la
+saison.&mdash;Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme
+nous, vont se perdre à la côte.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> brise ses
+amarres.&mdash;Elle tombe sur <i>l'Atalante</i>, qu'elle entraîne.&mdash;Le naufrage
+paraît inévitable.&mdash;Sang-froid et résignation de M. Bruillac.&mdash;L'ancre
+à jet de M. Moizeau.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> est sauvée.&mdash;<i>L'Atalante</i>
+échoue sur un lit de sable sans se démolir.&mdash;On la relève plus tard,
+mais ses avaries n'étant pas réparées au moment de notre départ, nous
+sommes obligés de la laisser au Cap.&mdash;<i>Le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i>
+quittent le cap de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année
+1805.&mdash;Visite de la côte occidentale d'Afrique.&mdash;Saint-Paul de Loanda,
+Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre ou
+Congo, Loango.&mdash;Capture de <i>la Ressource</i> et du <i>Rolla</i> expédiés à
+Table-bay.&mdash;En allant amariner un de ces bâtiments, <i>la Belle-Poule</i>
+touche sur un banc de sable non marqué sur nos cartes. Elle se sauve;
+mais ses lignes d'eau sont faussées et sa marche considérablement
+ralentie.&mdash;Relâche à l'île portugaise du Prince.&mdash;La division se
+dirige ensuite vers l'île de Sainte-Hélène.&mdash;But de l'amiral.&mdash;Quinze
+jours sous le vent de Sainte-Hélène.&mdash;À notre grand étonnement, aucun
+navire anglais ne se montre.&mdash;Apparition d'un navire neutre que nous
+visitons.&mdash;Fâcheuses nouvelles.&mdash;Prise du cap de Bonne-Espérance par
+les Anglais.&mdash;<i>L'Atalante</i> brûlée, de Belloy tué, Fleuriau gravement
+blessé.&mdash;Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre présence
+probable dans ses parages.&mdash;Tous les projets de l'amiral Linois
+bouleversés par ces événements.&mdash;Sa situation très embarrassante.&mdash;Le
+cap sur Rio-Janeiro.&mdash;La leçon de portugais que me donne M. Le
+Lièvre.&mdash;Changement de direction.&mdash;En route vers la France.&mdash;Un mois
+de calme sous la ligne équinoxiale.&mdash;Vents contraires qui nous
+rejettent vers l'ouest.&mdash;Le vent devient favorable.&mdash;Hésitations de
+l'amiral.&mdash;Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à Rochefort,
+au Ferrol, à Cadix, à Toulon?&mdash;État d'esprit de l'amiral Linois.&mdash;Son
+désir de se signaler par quelque exploit avant d'arriver en
+France.&mdash;Le 13 mars 1806, à deux heures du matin, nous nous trouvons
+tout à coup près de neuf bâtiments.&mdash;M. Bruillac et l'amiral.&mdash;Est-ce
+un convoi ou une escadre?&mdash;La lunette de nuit de M. Bruillac, les
+derniers rayons de la lune les trois batteries de canons. Ordre de
+l'amiral d'attaquer au point du jour.&mdash;Dernière tentative de M.
+Bruillac.&mdash;Man&oelig;uvre du <i>Marengo</i>.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> le rallie et se
+place sur l'avant du vaisseau à trois-ponts ennemi.&mdash;Ce dernier
+souffre beaucoup; mais, à peine le soleil est-il entièrement levé, que
+<i>le Marengo</i> a déjà cent hommes hors de combat.&mdash;L'amiral Linois et
+son chef de pavillon, le commandant Vrignaud, blessés.&mdash;L'amiral
+reconnaît son erreur.&mdash;Il ordonne de battre en retraite et signale à
+<i>la Belle-Poule</i> de se sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais
+deux autres vaisseaux anglais ne tardent pas à rejoindre <i>le Marengo</i>,
+qui est obligé de se rendre à neuf heures du matin.&mdash;L'escadre
+anglaise composée de sept vaisseaux et de deux frégates.&mdash;La frégate
+<i>l'Amazone</i> nous poursuit.&mdash;Marche distinguée; néanmoins elle n'eût
+pas rejoint <i>la Belle-Poule</i> avant son échouage sur la côte
+occidentale d'Afrique.&mdash;Combat entre <i>la Belle-Poule</i> et
+<i>l'Amazone</i>.&mdash;À dix heures et demie, la mâture de la frégate anglaise
+est fort endommagée, et elle nous abandonne; mais nous avons de notre
+côté des avaries.&mdash;Deux vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de
+chaque côté.&mdash;Deux coups de canon percent notre misaine.&mdash;Gréement en
+lambeaux, 8 pieds d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord
+et tué beaucoup de monde.&mdash;M. Bruillac descend dans sa chambre pour
+jeter à la mer la boîte de plomb contenant ses instructions
+secrètes.&mdash;Il me donne l'ordre de faire amener le
+pavillon.&mdash;Transmission de l'ordre à l'aspirant chargé de la drisse du
+pavillon.&mdash;Commandement: «Bas le feu!»&mdash;L'équipage refuse de se
+rendre. J'envoie prévenir le commandant, qui remonte, radieux, sur le
+pont.&mdash;Le pavillon emporté par un boulet.&mdash;Le chef de timonerie
+Couzanet (de Nantes), en prend un autre sur son dos, le porte au bout
+de la corne et le tient lui-même déployé.&mdash;Autres beaux faits d'armes
+de l'aspirant Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un
+grand nombre d'autres.&mdash;Le vaisseau anglais de gauche, <i>le Ramilies</i>,
+s'approche à portée de voix sans tirer.&mdash;Son commandant, le commodore
+Pickmore, se montre seul et nous parle avec son porte-voix. «Au nom de
+l'humanité.»&mdash;M. Bruillac, s'avance sous le pavillon et ordonne à
+Couzanet de le jeter à la mer.&mdash;<i>La Belle-Poule</i> se rend au
+<i>Ramilies</i>.&mdash;L'escadre du vice-amiral Sir John Borlase
+Warren.&mdash;Prisonniers.&mdash;Rigueur de l'empereur pour les
+prisonniers.&mdash;Mon frère sain et sauf.&mdash;La grand'chambre de <i>la
+Belle-Poule</i> après le combat
+<span class="ralign10"><a href="#page169">169</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE X</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commandant Parker, à bord de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;Un
+commandant de vingt-huit ans.&mdash;Belle attitude de Delaporte.&mdash;Avec mon
+frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau <i>le Courageux</i>
+commandé par M. Bissett.&mdash;Le lieutenant de vaisseau Heritage,
+commandant en second.&mdash;Le lieutenant de vaisseau Napier,
+arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.&mdash;Ses sorties
+inconvenantes contre l'empereur.&mdash;Je quitte la table de l'état-major,
+et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger désormais dans ma
+chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de la ration de
+matelot.&mdash;Intervention de M. Bissett.&mdash;Il me fait donner
+satisfaction.&mdash;Je reviens à la table de l'état-major.&mdash;La croisière de
+l'escadre anglaise.&mdash;Armement des navires anglais.&mdash;Coup de
+vent.&mdash;Avaries considérables qui auraient pu être
+évitées.&mdash;Communications de l'escadre avec le vaisseau anglais, <i>le
+Superbe</i>, revenant des Antilles.&mdash;Encore un désastre pour notre
+Marine.&mdash;Destruction de la division que notre amiral Leissègues
+commandait aux Antilles, par une division anglaise sous les ordres de
+l'amiral Duckworth.&mdash;Portrait de Nelson suspendu pendant l'action dans
+les cordages.&mdash;Les bâtiments de l'amiral Duckworth, fort maltraités,
+étaient rentrés à la Jamaïque pour se réparer.&mdash;L'amiral se rendait en
+Angleterre à bord du <i>Superbe</i>.&mdash;Le même jour, un navire anglais,
+portant pavillon parlementaire, traverse l'escadre.&mdash;Mon ami Fleuriau,
+aspirant de <i>l'Atalante</i>.&mdash;Télégraphie marine des Anglais.&mdash;J'imagine
+un système de télégraphie que, peu de temps après, j'envoyai en
+France.&mdash;L'amiral Warren renonce à sa croisière.&mdash;M. Bruillac réunit
+tous les officiers de <i>la Belle-Poule</i>, et nous faisons en corps une
+visite à l'amiral Linois, qui était encore fort souffrant. Il nous
+adresse les plus grands éloges sur notre belle défense.&mdash;L'amiral
+Warren.&mdash;Le combat contre la frégate <i>la
+Charente</i>.&mdash;Quiberon.&mdash;Relâche à Sâo-Thiago (îles du Cap
+Vert).&mdash;Arrivée à Portsmouth, après avoir eu le crève-c&oelig;ur de
+longer les côtes de France.&mdash;Soixante et un jours en mer avec nos
+ennemis
+<span class="ralign10"><a href="#page185">185</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">LIVRE III<br>
+<span class="smaller">LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE</span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à
+Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves
+d'artillerie.&mdash;Bons procédés de l'amiral Warren et de ses
+officiers.&mdash;L'état-major du <i>Courageux</i> nous offre un dîner
+d'adieu.&mdash;Franche et loyale déclaration de Napier.&mdash;Le perroquet gris
+du Gabon, que j'avais donné à Truscott, l'un des officiers du
+<i>Courageux</i>.&mdash;Le «cautionnement» de Thames.&mdash;Détails sur la situation
+des officiers prisonniers vivant dans un «cautionnement».&mdash;Lettre
+navrante que je reçois de M. de Bonnefoux.&mdash;M. Bruillac me
+réconforte.&mdash;Lettre de ma tante d'Hémeric.&mdash;Mes ressources
+pécuniaires.&mdash;Mon plan de vie, mes études, la langue et la littérature
+anglaises.&mdash;Visite, que nous font, à Thames, M. Lambert (de
+<i>l'Althéa</i>) et sa femme.&mdash;Le souhait exprimé autrefois par M. Lambert
+se trouve réalisé.&mdash;Il tient parole et nous fête pendant huit
+jours.&mdash;Il nous dit qu'il espère bien voir un jour M. Bonaparte
+prisonnier des Anglais.&mdash;Nous rions beaucoup de cette
+prédiction.&mdash;Avant de repartir pour Londres, M. Lambert apprend à
+Delaporte sa mise en liberté, qu'il avait obtenue à la suite de
+démarches pressantes et peut-être de gros sacrifices
+d'argent.&mdash;Delaporte avait commandé <i>l'Althéa</i> après sa
+capture.&mdash;Départ de cet admirable Delaporte que j'ai eu la douleur de
+ne plus revoir.&mdash;Description de Thames.&mdash;Les ouvriers des
+manufactures.&mdash;Leur haine contre la France, entretenue par les
+journaux.&mdash;Leur conduite peu généreuse vis-à-vis des prisonniers.&mdash;La
+bourgeoisie.&mdash;Relations avec les familles de MM. Lupton et
+Stratford.&mdash;M. Litner.&mdash;Agression dont je suis victime, un jour, de la
+part d'un ouvrier.&mdash;Rixe entre Français et ouvriers.&mdash;Le sang
+coule.&mdash;Je conduis de force mon agresseur devant M. Smith, commissaire
+des prisonniers.&mdash;État d'esprit de M. Smith.&mdash;Il m'autorise cependant
+à me rendre à Oxford pour porter plainte.&mdash;Visite à Oxford.&mdash;Le
+château de Blenheim.&mdash;Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une
+action entre un Anglais et un prisonnier de guerre.&mdash;Retour à
+Thames.&mdash;Scène violente entre M. Smith et moi.&mdash;Plainte que j'adresse
+au Transport Office contre M. Smith.&mdash;Réponse du Transport Office.&mdash;M.
+Smith reçoit l'ordre de me donner une feuille de route pour un autre
+cautionnement nommé Odiham, situé dans le Hampshire, et de me faire
+arrêter et conduire au ponton, si je n'étais pas parti dans les
+vingt-quatre heures.&mdash;Ovation publique que me font les prisonniers en
+me conduisant en masse jusqu'à l'extrémité du cautionnement,
+c'est-à-dire jusqu'à un mille.&mdash;Ma douleur en me séparant de mon frère
+et de tous mes chers camarades de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;Autre sujet
+d'affliction.&mdash;Miss Harriet Stratford.&mdash;Souvenir que m'apporte M.
+Litner.&mdash;Émotion que j'éprouve
+<span class="ralign10"><a href="#page193">193</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: J'arrive à Odiham, en septembre 1806.&mdash;La population
+d'Odiham.&mdash;Les prisonniers.&mdash;Je trouve parmi eux mon ami Céré.&mdash;Je
+suis l'objet de mille prévenances.&mdash;La Société philharmonique, la loge
+maçonnique, le théâtre des prisonniers, son grand succès.&mdash;La
+recherche de la paternité en Angleterre.&mdash;L'aventure de l'officier de
+marine français, Le Forsoney.&mdash;Ne pouvant payer la somme de 600 francs
+environ destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il allait
+être emprisonné.&mdash;Je lui prête la somme dont il avait besoin;
+affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille et
+ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi.&mdash;Une maxime de M. Le
+Lièvre, agent d'administration de <i>la Belle-Poule</i>.&mdash;En juin 1807 un
+amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement passer une
+journée à Windsor.&mdash;Je vois, sur la terrasse du château, le roi
+Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur fille Amélie.&mdash;Le
+château de Windsor.&mdash;Nous rentrons à Odiham, où nul ne s'était douté
+de mon absence.&mdash;Je commets l'imprudence de raconter mon équipée à
+deux de mes camarades dans la rue, devant ma porte, sous les fenêtres
+d'une veuve qui, ayant été élevée en France, connaissait parfaitement
+notre langue.&mdash;La bonne d'enfants, Mary.&mdash;Le billet trouvé par la
+veuve.&mdash;Énigme insoluble expliquée par notre conversation.&mdash;Articles
+de journaux qui me donnent, à mon tour, une énigme à
+deviner.&mdash;Dénonciation au Transport Office.&mdash;L'écriture du billet à
+Mary, rapprochée de celle d'une lettre de moi à mon frère.&mdash;M.
+Shebbeare, agent des prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire
+arrêter sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les
+pontons de la rade de Chatham.&mdash;Mon indignation.&mdash;D'après les
+règlements j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et
+encore à condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette
+guinée, comme prix de sa dénonciation.&mdash;Petit coup d'État de la
+police.&mdash;M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses excellents
+procédés à mon égard.&mdash;Il me laisse en liberté jusqu'au lendemain.&mdash;À
+l'heure dite, je me présente chez lui.&mdash;Il me remet entre les mains
+d'un agent de la police.&mdash;Les pistolets de l'agent.&mdash;Digression sur
+Rousseau, aspirant de 1<sup>re</sup> classe pris dans l'affaire de Sir T.
+Duckworth.&mdash;Son héroïsme.&mdash;Lettre qu'il avait écrite au Transport
+Office pour reprendre sa parole d'honneur.&mdash;Au moment où je quittais à
+mon tour Odiham, on venait de le conduire sur les pontons.&mdash;L'hôtel du
+Georges, la voiture à mes frais.&mdash;Je me sauve par la fenêtre de
+l'hôtel.&mdash;Mystification de l'agent aux pistolets.&mdash;Joie des
+prisonniers.&mdash;Hilarité des habitants.&mdash;La nuit close, je me rends dans
+une petite maison habitée par des Français.&mdash;J'y reste caché trois
+jours.&mdash;Une jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre
+le soir du troisième jour, et elle me conduit par des voies détournées
+à Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues
+d'Odiham.&mdash;Dévouement de Sarah Cooper.&mdash;De Guilford une voiture me
+conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à Odiham.&mdash;Je
+descends à Londres à l'hôtel du café de Saint-Paul.&mdash;Dès le lendemain,
+grâce à des lettres que m'avait remises Céré et qu'il tenait d'une
+Anglaise, j'avais acheté un extrait de baptême ainsi que l'ordre
+d'embarquement d'un matelot hollandais nommé Vink, matelot sur <i>le
+Telemachus</i>, qui avait Hambourg pour lieu de destination.&mdash;Le
+capitaine, qui était seul dans le secret, m'autorise à rester à terre
+jusqu'au jour de l'appareillage.&mdash;Je passe trente et un jours à
+Londres, et je visite la ville et les environs.&mdash;Départ de Londres du
+<i>Telemachus</i>.&mdash;L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.&mdash;Il me prend
+en amitié.&mdash;Les vents et les courants nous contrarient pendant cinq
+jours.&mdash;Nous atteignons Gravesend.&mdash;Au moment où <i>le Telemachus</i>
+partait enfin, un canot venant de Londres à force de rames,
+l'aborde.&mdash;Un agent de police en sort et demande M. Vink.&mdash;Mon
+arrestation.&mdash;Offres généreuses de lord Ounslow.&mdash;Je suis jeté à fond
+de cale dans le bâtiment où étaient gardés les malfaiteurs pris sur
+la Tamise.&mdash;J'y reste deux jours.&mdash;Affreuse promiscuité.&mdash;Plus
+d'argent.&mdash;Le canot du ponton <i>le Bahama</i>, de la rade de Chatham.
+<span class="ralign10"><a href="#page205">205</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: <i>Le Bahama.</i>&mdash;Rencontre de Rousseau évadé du ponton de
+Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur <i>le Bahama</i>
+trois jours auparavant.&mdash;Façon dont les prisonniers du <i>Bahama</i>
+accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6 n&oelig;uds! avale ça,
+avale ça!» Cette mystification nous est épargnée à Rousseau et à
+moi.&mdash;Chatham et Sheerness.&mdash;Cinq pontons mouillés sur la Medway,
+entre Chatham et Sheerness, sous une île inculte et
+vaseuse.&mdash;Description détaillée du ponton. Cette description se passe
+de commentaires.&mdash;La nourriture; l'habillement.&mdash;Les lieutenants de
+vaisseau qui commandaient les pontons étaient, en général, le rebut de
+la Marine anglaise.&mdash;La garnison du ponton.&mdash;Les officiers de
+corsaires à bord des pontons; il y en avait une trentaine sur <i>le
+Bahama</i>.&mdash;Leur poste près de la cloison de l'infirmerie.&mdash;Rousseau y
+avait été admis.&mdash;L'antipathie violente des officiers de corsaires
+pour les officiers du «grand corps».&mdash;La majorité décide, cependant,
+qu'on m'accueillera.&mdash;La minorité se venge en m'adressant des
+lazzis.&mdash;Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des membres
+de cette minorité, Dubreuil.&mdash;Je m'en fais un ami.&mdash;La masse des
+prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes.&mdash;Je refuse.&mdash;Mon
+grade doit être respecté.&mdash;Des menaces me sont faites; mais la
+majorité ne tarde pas à se ranger de mon côté.&mdash;Première tentative
+d'évasion.&mdash;Les soldais anglais nous vendent tout ce que nous
+voulons.&mdash;Le projet des barriques vides.&mdash;Rousseau, inventeur du
+projet.&mdash;Les cinq prisonniers dans les cinq barriques.&mdash;Rousseau, moi,
+Agnès, Le Roux, officiers de corsaires, le matelot La Lime.&mdash;Les cinq
+barriques sont hissées de la cale et placées dans une allège avec les
+autres destinées à renouveler la provision d'eau du <i>Bahama</i>.&mdash;Le vent
+et la marée contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le port ce
+jour-là et est obligée de mouiller à mi-chemin.&mdash;L'équipage de
+l'allège va coucher à terre.&mdash;La Lime, dont la barrique avait été mise
+par erreur au fond de la cale, nous appelle.&mdash;Le petit mousse laissé à
+bord.&mdash;Il donne l'éveil.&mdash;Nous sommes pris.&mdash;Ramenés au ponton.&mdash;Dix
+jours de black-hole.&mdash;Le black-hole est un cachot de 6 pieds seulement
+dans tous les sens où l'air ne parvient que par quelques trous ronds
+très étroits.&mdash;La punition supplémentaire de la réduction à la
+demi-ration jusqu'à réparation complète des dégâts.&mdash;Conduite honteuse
+de l'Angleterre.&mdash;L'esprit de solidarité des prisonniers.&mdash;Seconde
+tentative d'évasion.&mdash;À ma grande joie, ma malle m'arrive
+d'Odiham.&mdash;Je réalise une dizaine de guinées en vendant ma montre et
+divers effets.&mdash;Un certain nombre de prisonniers âgés et paisibles
+sont envoyés dans une prison à terre.&mdash;Rousseau, moi, et deux autres,
+nous nous substituons à quatre d'entre eux en leur payant leurs
+places et en nous grimant; nous espérons nous évader en route.&mdash;Nous
+partons. Le lendemain, le roulage fait une réclamation à l'occasion de
+ma malle.&mdash;Un appel sévère a lieu. On nous ramène Rousseau et moi au
+ponton.&mdash;Les deux autres s'évadent et arrivent en France.&mdash;Ma malle
+m'avait perdu.&mdash;Trois matelots de Boulogne, récemment faits
+prisonniers, sont embarqués sur le <i>Bahama</i>. Ils préparent sans tarder
+leur évasion.&mdash;Ils font un trou à fleur d'eau en avant de l'une des
+guérites qui avoisinaient la proue.&mdash;Ils se jettent dans l'eau glacée,
+un soir de décembre. L'un d'eux avait des obligations envers M. de
+Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et
+jure de me conduire à terre. Je crains de les perdre et je refuse.&mdash;Le
+trou appartenait à tous un quart d'heure après leur départ.&mdash;Un tirage
+au sort avait eu lieu. Rousseau avait le n<sup>o</sup> 5.&mdash;Le n<sup>o</sup> 2 manque périr
+de froid et crie au secours.&mdash;Il est remis à bord par les Anglais.&mdash;Le
+cadavre du n<sup>o</sup> 1 paraît le lendemain, à marée basse, à moitié enfoui
+dans les vases de l'île; le malheureux était mort de froid.&mdash;Le
+commandant du ponton n'a pas honte de le laisser à cette même place
+jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction.&mdash;Quant aux trois Boulonnais,
+ils se sauvent et rentrent dans leurs familles.&mdash;Le lieutenant de
+vaisseau Milne, commandant du <i>Bahama</i>.&mdash;Ses goûts crapuleux.&mdash;À deux
+reprises, le feu prend dans ses appartements pendant des orgies.&mdash;La
+seconde fois, l'incendie se propage rapidement.&mdash;Dangers graves que
+courent les prisonniers enfermés dans la batterie.&mdash;Milne, en état
+d'ivresse, ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les
+meurtrières, si le feu se propage jusque-là.&mdash;Heureusement l'incendie
+est éteint.&mdash;Grave querelle parmi les prisonniers.&mdash;L'officier de
+corsaire Mathieu blesse un soldat prisonnier qui l'insulte et prend du
+tabac malgré lui dans sa boutique.&mdash;Nous réussissons, non sans peine,
+à faire évader Mathieu par l'infirmerie.&mdash;Compromis qui
+intervient.&mdash;Le tribunal arbitral dont je suis le président.&mdash;La
+séance du tribunal.&mdash;Scène burlesque.&mdash;La sentence.&mdash;L'ordre se
+rétablit
+<span class="ralign10"><a href="#page218">218</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IV</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Au mois de mars 1808.&mdash;Troisième tentative d'évasion; je
+suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier, aspirant
+qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son pays.&mdash;La yole du
+radeau.&mdash;Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau obligée de
+remonter sur le pont.&mdash;Je perce le ponton à la hauteur des sabords et
+non pas à la flottaison, comme l'avaient fait les Boulonnais.&mdash;Une
+nuit de gros temps, à deux heures du matin, je me laisse glisser sur
+le radeau à l'aide d'une corde. Rousseau, puis Peltier, me
+suivent.&mdash;L'officier de corsaire, Dubreuil, glisse généreusement cinq
+guinées en or dans ma chemise au moment où je quitte le ponton.&mdash;Nous
+nous emparons de la yole et quittons le bord sans être aperçus des
+sentinelles.&mdash;Nous abordons sur le rivage Nord de la rade et passons
+la journée dans un champ de genêts.&mdash;La nuit suivante, nous nous
+remettons en route. Rencontre d'un jeune paysan.&mdash;Peltier a la tête un
+peu égarée.&mdash;En marche vers la Medway.&mdash;Grande charité de l'Anglais
+Cole. Il nous reçoit dans sa maison et nous fait traverser la rivière
+en bateau.&mdash;La grande route de Chatham à Douvres.&mdash;Canterbury.&mdash;Nos
+provisions.&mdash;La mer.&mdash;La terre de France à l'horizon.&mdash;Châteaux en
+Espagne.&mdash;Douvres.&mdash;Depuis le départ des Boulonnais, toutes les
+embarcations sont cadenassées et dégarnies de mâts et
+d'avirons.&mdash;Exploration infructueuse sur la côte.&mdash;À Folkestone, nous
+sommes reconnus.&mdash;Nous nous sauvons chacun de notre côté en nous
+donnant rendez-vous à Canterbury.&mdash;Le lendemain soir, nous nous
+retrouvons.&mdash;En route sur Odiham.&mdash;Cruelles souffrances endurées
+pendant nos courses.&mdash;La soif.&mdash;Jeunes bouleaux entaillés par
+Rousseau.&mdash;Nous atteignons Odiham un soir, à la nuit close, et nous
+sommes accueillis par un Français nommé R...&mdash;Repos pendant huit
+jours.&mdash;Céré et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous
+désirions.&mdash;Au moment où nous allions nous mettre en route, la police
+nous arrête chez M. R...&mdash;En prison.&mdash;Le billet de Sarah.&mdash;Tentative
+d'évasion.&mdash;Mis aux fers comme des forçats.&mdash;Paroles du capitaine
+polonais Poplewski.&mdash;Soupçons qui atteignent M. R...&mdash;Céré le
+provoque.&mdash;M. R... grièvement blessé.&mdash;Nous quittons Odiham.&mdash;Je ne
+devais revoir ni Le Forsoney ni Céré.&mdash;Histoire de Céré: Sa
+mort.&mdash;L'escorte qui nous ramène au ponton.&mdash;Précautions prises pour
+nous empêcher de nous échapper.&mdash;L'escorte de Georges III.&mdash;Projet de
+supplique.&mdash;Quatre jours à Londres dans la prison dite de Savoie.&mdash;Les
+déserteurs anglais.&mdash;Les onze cents coups de schlague de l'un
+d'eux.&mdash;Fâcheuse compagnie.&mdash;Arrivée à Chatham, le 1<sup>er</sup> mai
+1808.&mdash;Magnifique journée de printemps.&mdash;<i>Le Bahama.</i>&mdash;Les dix jours
+de black-hole
+<span class="ralign10"><a href="#page233">233</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE V</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Exaspération des prisonniers du <i>Bahama</i>.&mdash;Réduits à la
+demi-ration après notre évasion.&mdash;Projet de révolte.&mdash;Disputes et
+querelles.&mdash;Lutte de Rousseau contre un gigantesque Flamand.&mdash;Les
+prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du mauvais
+temps.&mdash;Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent qu'ils ne
+descendront pas du parc avant de l'avoir reçu.&mdash;Milne appelle du
+renfort.&mdash;Il ordonne de faire feu; mais le jeune officier des troupes
+de Marine, qui commande le détachement, empêche ses soldats de
+tirer.&mdash;Je monte sur le pont en parlementaire.&mdash;Je n'obtiens
+rien.&mdash;Stratagème dont je m'avise.&mdash;À partir de ce jour, les esprits
+commencent à se calmer.&mdash;Nouvelles tentatives d'évasion.&mdash;Milne
+emploie des moyens usités dans les bagnes.&mdash;Ses espions.&mdash;Nouvelle
+agitation à bord.&mdash;Audacieuse évasion de Rousseau.&mdash;Il se jette à
+l'eau en plein jour en se couvrant la tête d'une manne.&mdash;Il est ramené
+sur <i>le Bahama</i>.&mdash;Tout espoir de nous échapper se dissipe.&mdash;La
+population du ponton.&mdash;Sa division en classes: les Raffalés, les
+Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.&mdash;Subdivision des Raffalés, les
+Manteaux impériaux.&mdash;Le jeu.&mdash;Rations perdues six mois
+d'avance.&mdash;Extrême rigueur des créanciers.&mdash;Révoltes périodiques des
+débiteurs.&mdash;Abolition des dettes par le peuple souverain.&mdash;Nos
+distractions.&mdash;Ouvrages en paille et en menuiserie.&mdash;Le bois de cèdre
+du <i>Bahama</i>.&mdash;Ma boîte à rasoirs.&mdash;Je me remets à l'étude de la
+flûte.&mdash;Les projets de Rousseau.&mdash;La civilisation des
+Iroquois.&mdash;Charmante causerie de Rousseau, les bras appuyés sur le
+bord de mon hamac.&mdash;Je lui propose de commencer par civiliser le
+ponton.&mdash;Nous donnons des leçons de français, de dessin, de
+mathématiques et d'anglais.&mdash;J'étudie à fond la grammaire
+anglaise.&mdash;<i>Le Bahama</i> change de physionomie.&mdash;Conversions
+miraculeuses; le goût de l'étude se propage.&mdash;Le bon sauvage
+Dubreuil.&mdash;Sa passion pour le tabac.&mdash;La fumée par les yeux.&mdash;En juin
+1809, après vingt mois de séjour au ponton, je reçois une lettre de M.
+de Bonnefoux par les soins de l'ambassadeur des États-Unis.&mdash;Cet
+ambassadeur, qui avait été reçu à Boulogne par M. de Bonnefoux,
+obtient du Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.&mdash;Je quitte
+le ponton et me sépare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil et
+de mes autres compagnons d'infortune
+<span class="ralign10"><a href="#page247">247</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VI</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Le cautionnement de Lichfield.&mdash;La patrie de Samuel
+Johnson.&mdash;Agréable séjour.&mdash;Tentatives infructueuses que je fais pour
+procurer à Rousseau les avantages du cautionnement.&mdash;Je réussis pour
+Dubreuil.&mdash;Histoire du colonel Campbell et de sa femme.&mdash;Le lieutenant
+général Pigot.&mdash;Arrivée de Dubreuil à Lichfield.&mdash;Un déjeuner qui dure
+trois jours.&mdash;Notre existence à Lichfield.&mdash;Les diverses classes de la
+société anglaise.&mdash;La classe des artisans.&mdash;L'agent des
+prisonniers.&mdash;Sa bienveillance à notre égard.&mdash;Visite au cautionnement
+d'Ashby-de-la-Zouch.&mdash;Courses de chevaux.&mdash;Visite à Birmingham, en
+compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa
+famille.&mdash;J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice M<sup>me</sup>
+Catalani.&mdash;Les Français de Lichfield.&mdash;L'aspirant de marine
+Collos.&mdash;Mes pressentiments.&mdash;Le cimetière de Thames.&mdash;Les vingt-huit
+mois de séjour à Lichfield.&mdash;Le contrebandier Robinson.&mdash;Il m'apprend,
+au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été échangé contre un officier
+anglais et que je devrais être en liberté.&mdash;Il vient me chercher pour
+me ramener en France.&mdash;Il m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson,
+fait la même démarche auprès de mon frère, qui, lui aussi, a été
+échangé.&mdash;Mes hésitations; je me décide à partir.&mdash;J'écris au bureau
+des prisonniers. J'expose la situation et je m'engage à n'accepter
+aucun service actif.&mdash;Robinson consent à se charger de Collos,
+moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà promises.&mdash;La chaise
+de poste.&mdash;Arrivée au petit port de pêche de Rye.&mdash;Cachés dans la
+maison de Robinson.&mdash;Le capitaine de vaisseau Henri du vaisseau <i>le
+Diomède</i> sur lequel Collos avait été pris.&mdash;Il se joint à
+nous.&mdash;Cinquante nouvelles guinées promises à Robinson.&mdash;Au moment de
+quitter la maison de Robinson à onze heures du soir, M. Henri donne
+des signes d'aliénation mentale, et ne veut plus se mettre en route.
+Je lui parle avec une fermeté qui finit par faire impression sur
+lui.&mdash;Nous nous embarquons et nous passons la nuit couchés au fond de
+la barque de Robinson.&mdash;Ce dernier met à la voile le lendemain matin
+et passe la journée à mi-Manche en ralliant la côte d'Angleterre quand
+des navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.&mdash;Coucher du
+soleil.&mdash;Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou noyés.&mdash;La chanson
+mi-partie bretonne, mi-partie française du commandant Henri.&mdash;Terrible
+bourrasque pendant toute la nuit.&mdash;Le feu de Boulogne. La jetée.&mdash;La
+barque vient en travers de la lame.&mdash;Grave péril.&mdash;Nous entrons dans
+le port de Boulogne le 28 novembre 1811.&mdash;La police impériale.&mdash;À la
+préfecture maritime.&mdash;Brusque changement de situation.&mdash;M. de
+Bonnefoux m'annonce que je viens d'être nommé lieutenant de
+vaisseau.&mdash;Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un
+contrebandier de ses amis, le malheur arrivé à mon frère et à
+Stevenson.&mdash;Ils avaient été arrêtés au moment où ils s'embarquaient à
+Deal.&mdash;Le ponton <i>le Sandwich</i> voisin du <i>Bahama</i> en rade de
+Chatham.&mdash;Départ de M. Henri pour Lorient, de Collos pour Fécamp.&mdash;Je
+séjourne dix-neuf jours chez mon cousin et je quitte Boulogne avec un
+congé de six mois pour aller à Béziers.
+<span class="ralign10"><a href="#page260">260</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">LIVRE IV<br>
+<span class="smcap">APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824</span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Séjour à Paris; mes camarades de <i>l'Atalante</i>, de <i>la
+Sémillante</i>, du <i>Berceau</i>, du <i>Bélier</i>.&mdash;Visite au ministère.&mdash;Le roi
+de Rome.&mdash;J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par l'Empereur
+dans la cour du Carrousel.&mdash;Les théâtres de Paris en 1811.&mdash;Arrivée à
+Marmande.&mdash;Joie de mon père.&mdash;Son chagrin de la catastrophe de mon
+frère.&mdash;Lettre écrite par lui au ministère de la Marine.&mdash;Mon père
+constate le triste état de ma santé.&mdash;Il presse lui-même mon départ
+pour Béziers.&mdash;Ma tante d'Hémeric et ma s&oelig;ur sont épouvantées à mon
+aspect.&mdash;On me croit poitrinaire.&mdash;Traitement de notre cousin le D<sup>r</sup>
+Bernard.&mdash;Pendant un mois on interdit toute visite auprès de moi et on
+me défend de parler.&mdash;Affectueux dévoûment de ma s&oelig;ur.&mdash;Au bout de
+trois mois j'avais définitivement repris le dessus.&mdash;Excellents
+conseils que me donne le D<sup>r</sup> Bernard pour l'avenir.&mdash;Ordre de me
+rendre à Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau <i>le
+Superbe</i>.&mdash;Lettre que j'écris au ministère.&mdash;Tous les Bourbons
+sont-ils morts?&mdash;Récit que j'ai l'occasion de faire à ce
+sujet.&mdash;Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.&mdash;À la fin de
+mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M. de Lunaret
+fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.&mdash;Nous passons par
+Nîmes, Beaucaire, Lyon.&mdash;Nouveau séjour à Paris.&mdash;J'obtiens, non sans
+peine, d'être débarqué du vaisseau <i>le Superbe</i>.&mdash;Décision
+ministérielle en vertu de laquelle les officiers de Marine revenus
+spontanément des cautionnements seront employés au service intérieur
+des ports.&mdash;M. de Bonnefoux passe à la préfecture maritime de
+Rochefort.&mdash;Je suis attaché à son état-major ainsi que Collos, nommé
+enseigne de vaisseau.&mdash;Visite que je fais à Angerville à la mère de
+Rousseau.&mdash;État des esprits en 1812.&mdash;Mécontentement général.&mdash;Société
+charmante que je trouve à Rochefort.&mdash;Excellentes années que j'y passe
+jusqu'à la Restauration en 1814.&mdash;Missions diverses que me donne M. de
+Bonnefoux.&mdash;Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve une
+lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France comme
+incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et sans
+argent.&mdash;J'écris à un de mes camarades de Brest, nommé
+Duclos-Guyot.&mdash;Je lui envoie une traite de 300 francs et je le prie
+d'aller voir Dubreuil.&mdash;Nouvelle lettre de Dubreuil pleine
+d'affectueux reproches.&mdash;J'en suis désespéré.&mdash;J'écris aussitôt à
+Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse de ce dernier à
+ma première lettre.&mdash;Il était absent et, à son retour à Brest,
+Dubreuil était mort.&mdash;Cette mort m'affecte profondément.&mdash;Séjour d'un
+mois à Marmande auprès de mon père.&mdash;Voyage aux Pyrénées-Orientales
+pour affaires de service.&mdash;Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller
+et au retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma s&oelig;ur....
+<span class="ralign10"><a href="#page273">273</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: 1814.&mdash;Prise de Toulouse et de Bordeaux.&mdash;Rochefort
+menacé.&mdash;Avènement de Louis XVIII.&mdash;M. de Bonnefoux m'envoie à
+Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc
+d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais
+Penrose.&mdash;Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est atteint
+d'une fluxion de poitrine.&mdash;Je cours à Marmande et je trouve mon père
+très malade et désespéré à la pensée qu'il ne reverra pas mon frère,
+que la paix allait lui rendre.&mdash;Il meurt en me serrant la main le 27
+avril 1814. Il avait soixante-dix-neuf ans.&mdash;Je suis nommé au
+commandement de la corvette à batterie couverte <i>le Département des
+Landes</i> chargée d'aller à Anvers prendre des armes et des
+approvisionnements.&mdash;Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé grand
+amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée d'inspection des
+ports de l'Océan.&mdash;Il y séjourne trois jours. M. de Bonnefoux me nomme
+commandant en second de la garde d'honneur du Prince.&mdash;Je mets à la
+voile et me rends à Anvers.&mdash;Au retour, une tempête me force de
+reprendre le Pas-de-Calais que j'avais retraversé et de chercher un
+abri à Deal, à Deal où, naguère, j'étais errant et traqué comme un
+malfaiteur.&mdash;Je pars de Deal avec un temps favorable mais au milieu de
+la Manche un coup de vent me jette près des bancs de la
+Somme.&mdash;Dangers que court la corvette. Je force de voiles autant que
+je le puis afin de me relever.&mdash;Après ce coup de vent, je me dirige
+vers Brest.&mdash;Un pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres
+Noires.&mdash;Une toise de plus sur la gauche, et nous coulions.&mdash;Je fais
+mettre le pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui
+faisait beaucoup d'eau.&mdash;La corvette entre au bassin de radoub.&mdash;Le
+pilote jugé et condamné.&mdash;J'apprends à Brest une promotion de
+capitaines de frégate qui me cause une vive déception.&mdash;Ordre
+inattendu de réarmer la corvette pour la mer.&mdash;Je demande mon
+remplacement. Fausse démarche que je commets là.&mdash;Je quitte Brest et
+<i>le Département des Landes</i>.&mdash;Arrivée à Rochefort où je trouve mon
+frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la Restauration.&mdash;Il
+passe son examen de capitaine de la Marine marchande et part pour les
+États-Unis où il réussit à merveille.&mdash;Voyage de M. de Bonnefoux à
+Paris.&mdash;Il fait valoir les raisons de santé qui m'ont conduit à
+demander mon remplacement.&mdash;On lui promet de me donner le commandement
+de <i>la Lionne</i> et de me nommer capitaine de frégate avant mon
+départ.&mdash;Le retour de l'Île d'Elbe empoche de donner suite à ce
+projet.&mdash;Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.&mdash;L'empereur, après
+Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours chez le
+préfet maritime.&mdash;Disgrâce de M. de Bonnefoux.&mdash;Je suis, par
+contre-coup, mis en réforme.&mdash;Je songe à obtenir le commandement d'un
+navire marchand et à partir pour l'Inde.&mdash;On me décide à demander mon
+rappel dans la marine.&mdash;Je l'obtiens et je suis attaché comme
+lieutenant de vaisseau à la Compagnie des Élèves de la Marine à
+Rochefort.&mdash;Grand malheur qui me frappe au commencement de 1817. Je
+perds ma femme.&mdash;Après un séjour dans les environs de Marmande chez M.
+de Bonnefoux, je vais à Paris solliciter un commandement.&mdash;Situation
+de la Marine en 1817.&mdash;Je suis nommé Chevalier de Saint-Louis.&mdash;Retour
+à Rochefort.&mdash;Je me remarie à la fin de 1818.&mdash;En revenant de Paris,
+je retrouve à Angerville, Rousseau, mon camarade du ponton.&mdash;Histoire
+de Rousseau
+<span class="ralign10"><a href="#page285">285</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;L'avancement des officiers de marine sous la seconde
+Restauration.&mdash;Conditions mises à cet avancement.&mdash;Un an de
+commandement.&mdash;En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de
+Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge,
+<i>L'Adour</i> qui venait d'être lancée à Bayonne.&mdash;En route pour
+Rochefort.&mdash;Le pilote-major.&mdash;À Rochefort.&mdash;La corvette est désarmée.
+Il me manque trois mois de commandement.&mdash;La frégate <i>l'Antigone</i>
+désignée pour un voyage dans les mers du Sud.&mdash;Je suis attaché à son
+État-major.&mdash;Je demande un commandement qui me permette de remplir
+les conditions d'avancement.&mdash;Je suis nommé au commandement de <i>la
+Provençale</i>, et de la station de la Guyane.&mdash;Le bâtiment allait être
+lancé à Bayonne.&mdash;Mon brusque départ de Rochefort.&mdash;Maladie de ma
+femme. La fièvre tierce.&mdash;Mon arrivée à Bayonne.&mdash;Accident qui s'était
+produit l'année précédente pendant que je commandais <i>l'Adour</i>.&mdash;Mes
+projets en prenant le commandement de <i>la Provençale</i>, mes <i>Séances
+nautiques</i> ou <i>Traité du vaisseau à la mer</i>.&mdash;Le <i>Traité du vaisseau
+dans le port</i> que je devais plus tard publier pour les élèves du
+collège de Marine.&mdash;La Barre de Bayonne.&mdash;Tempête dans le fond du
+golfe de Gascogne.&mdash;Naufrage de quatre navires. Avaries de <i>la
+Provençale</i>.&mdash;Relâche à Ténériffe.&mdash;Traversée très belle de Ténériffe
+à la Guyane en dix-sept jours.&mdash;Mes observations astronomiques.&mdash;M. de
+Laussat, gouverneur de la Guyane.&mdash;Je lui montre mes
+instructions.&mdash;Mission à la Mana, à la frontière ouest de la côte de
+la Guyane.&mdash;Je rapporte un plan de la rade, de la côte, de la rivière
+de la Mana.&mdash;Conflit avec le gouverneur à propos d'une punition que
+j'inflige à un homme de mon bord.&mdash;Lettre que je lui
+écris.&mdash;Invitation à dîner.&mdash;Mission aux îles du Salut en vue de
+surveiller des Négriers.&mdash;Sondes et relèvements autour des îles du
+Salut.&mdash;Mission à la Martinique, à la Guadeloupe et à
+Marie-Galande.&mdash;La fièvre jaune.&mdash;Retour à la Guyane.&mdash;Navigation
+dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique.&mdash;Les Guyanes
+anglaise et hollandaise.&mdash;Surinam, ancienne possession française,
+abandonnée par légèreté.&mdash;Arrivée à Cayenne.&mdash;Le nouveau second de <i>La
+Provençale</i>, M. Louvrier.&mdash;Je le mets aux arrêts.&mdash;Mon entrevue avec
+lui dans ma chambre.&mdash;Je m'en fais un ami.&mdash;Arrivée à
+Cayenne.&mdash;Mission à Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.&mdash;Les
+difficultés de la tâche.&mdash;Mes travaux hydrographiques.&mdash;Le <i>Guide pour
+la navigation de la Guyane</i> que fait imprimer M. de Laussat d'après le
+résultat de mes recherches.&mdash;M. Milius, capitaine de vaisseau,
+remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.&mdash;L'ordre de
+retour en France.&mdash;Je fais réparer <i>la Provençale</i>.&mdash;Pendant la durée
+des réparations, je fréquente la société de Cayenne.&mdash;<i>La Provençale</i>
+met à la voile.&mdash;La Guerre d'Espagne.&mdash;Je crains que nous ne soyons en
+guerre avec l'Angleterre.&mdash;Précautions prises.&mdash;Le phare de l'île
+d'Oléron.&mdash;Le feu de l'île d'Aix.&mdash;Le 23 juin 1823, à deux heures du
+matin, <i>la Provençale</i> jette l'ancre à Rochefort.&mdash;Mon rapport au
+ministre.&mdash;Travaux hydrographiques que je joins à ce rapport.
+<span class="ralign10"><a href="#page297">297</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IV</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Je suis remplacé dans le commandement de <i>la Provençale</i>,
+et je demande un congé pour Paris.&mdash;Promotion prochaine.&mdash;Visite au
+ministre de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre.&mdash;Entrevue avec le
+directeur du personnel.&mdash;Nouvelle et profonde déception.&mdash;Je suis
+nommé Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris
+dans la promotion.&mdash;Invitation à dîner chez M. de
+Clermont-Tonnerre.&mdash;Après le dîner, la promotion est divulguée.&mdash;Tous
+les regards fixés sur moi.&mdash;Au moment où je me retire, le ministre
+vient me féliciter de ma décoration. Je saisis l'occasion de me
+plaindre de n'avoir pas été nommé capitaine de frégate.&mdash;Le ministre
+élève la voix. Paroles que je lui adresse au milieu de l'attention
+générale.&mdash;Le lendemain le directeur du personnel me fait
+appeler.&mdash;Reproches peu sérieux qu'il m'adresse. Il m'offre, de la
+part du ministre, le choix entre le commandement de <i>l'Abeille</i>, celui
+du <i>Rusé</i>, et le poste de commandant en second de la compagnie des
+élèves, à Rochefort. J'accepte ces dernières fonctions.&mdash;Arrivée à
+Rochefort.&mdash;Séjour à Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et les
+sept premiers mois de 1824.&mdash;Voyage à Paris pour l'impression de mes
+<i>Séances nautiques</i>.&mdash;Le jour même de mon arrivée à Paris, le 4 août
+1824, je suis nommé, à l'ancienneté, capitaine de frégate.&mdash;Mes
+anciens camarades Hugon et Fleuriau.&mdash;Fleuriau, capitaine de vaisseau,
+aide de camp de M. de Chabrol, ministre de la Marine.&mdash;Il m'annonce
+que le capitaine de frégate, sous-gouverneur du collège de Marine à
+Angoulême, demande à aller à la mer.&mdash;Il m'offre de me proposer au
+ministre pour ce poste.&mdash;J'accepte.&mdash;Entrevue le lendemain avec M. de
+Chabrol.&mdash;Gracieux accueil du ministre.&mdash;Je suis nommé.&mdash;Nouvelle
+entrevue avec le ministre.&mdash;Il m'explique que je serai presque sans
+interruption gouverneur par intérim. M. de Gallard gouverneur de
+l'école de Marine.
+<span class="ralign10"><a href="#page315">315</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">LIVRE V<br>
+<span class="smcap">MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE</span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Plan de conduite que je me trace.&mdash;La ville
+d'Angoulême.&mdash;Une École de Marine dans l'intérieur des
+terres.&mdash;Plaisanteries faciles.&mdash;Services considérables rendus par
+l'École d'Angoulême.&mdash;S'il fallait dire toute ma pensée, je donnerais
+la préférence au système d'une école à terre.&mdash;En 1827, M. de
+Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours d'une
+inspection générale des plates fortes, visite le Collège de
+Marine.&mdash;En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par intérim
+et je le reçois.&mdash;Le prince de Clermont-Tonnerre, père du ministre,
+qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a été un
+Bonnefoux.&mdash;Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon fils une
+demi-bourse au Prytanée de La Flèche.&mdash;En 1827, je demande un congé
+pour Paris.&mdash;Promesses que m'avait faites M. de Chabrol eu 1824, sa
+fidélité à ses engagements.&mdash;Bienveillance qu'il me montre.&mdash;Ne
+trouvant personne pour me remplacer il fait assimiler au service de
+mer mon service au Collège de Marine.&mdash;Je retourne à Angoulême.&mdash;Le
+ministère dont faisait partie M. de Chabrol est renversé.&mdash;Le nouveau
+ministère décide la création d'une École navale en rade de Brest. Il
+supprime le Collège de Marine d'Angoulême, et laisse seulement
+s'achever l'année scolaire 1828-1829.&mdash;Je reçois un ordre de
+commandement pour <i>l'Écho</i>.&mdash;Au moment où le franchissais les portes
+du collège pour me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de
+rester.&mdash;Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au
+Collège de la Flèche.&mdash;On m'en destine le commandement.&mdash;M. de Gallard
+intervient et se le fait attribuer.&mdash;Ordre de me rendre à
+Paris.&mdash;Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je refuse.&mdash;Le
+commandant de l'École navale de Brest.&mdash;Promesse de me nommer dans un
+an capitaine de vaisseau.&mdash;Le directeur du personnel me presse de
+servir en attendant comme commandant en second de l'École navale.&mdash;Je
+ne puis accepter cette position secondaire après avoir été de fait,
+pendant cinq ans, chef du Collège de Marine.
+<span class="ralign10"><a href="#page325">325</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II</p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commencement de l'année 1830.&mdash;Situation fâcheuse.&mdash;Je
+suis chargé des tournées d'examen des capitaines de la Marine
+marchande dans les ports du Midi.&mdash;Expédition d'Alger.&mdash;Je demande en
+vain à en faire partie.&mdash;La révolution de 1830.&mdash;M. de Gallard.&mdash;Je
+refuse de le remplacer si on le destitue.&mdash;Il donne sa
+démission.&mdash;Démarche spontanée des cinq députés de la Charente en ma
+faveur.&mdash;Au ministère on leur apprend que je suis nommé au
+commandement de l'École préparatoire.&mdash;J'arrive à Angoulême avec le
+dessein de m'y établir d'une façon définitive.&mdash;Nouvelle ordonnance
+sur l'avancement.&mdash;Le vice-amiral de Rigny.&mdash;Ordonnance qui supprime
+brutalement l'École préparatoire.&mdash;On ne permet même pas aux élèves de
+finir leur année scolaire.&mdash;Offres qui me sont faites à Angoulême.&mdash;Je
+les refuse et je pars pour Paris.&mdash;La fièvre législative en 1831.&mdash;La
+loi sur les pensions de retraite de l'armée de terre.&mdash;Projet tendant
+à l'appliquer à l'armée de mer.&mdash;Atteinte portée aux intérêts des
+officiers de marine.&mdash;Le Conseil d'Amirauté.&mdash;Requête que je lui
+adresse.&mdash;Je fais une démarche auprès de M. de Rigny.&mdash;Réponse du
+ministre.&mdash;La fièvre législative me gagne.&mdash;Après avoir entendu lire
+le projet de loi à la Chambre des députés, je me rends chez M. de
+Chabrol.&mdash;Retour sur la vie politique de M. de Chabrol.&mdash;M. de Chabrol
+dans le cabinet Polignac.&mdash;Sa destitution.&mdash;Les votes de M. de Chabrol
+comme pair de France après la Révolution de 1830.&mdash;Accueil
+bienveillant que je trouve auprès de lui.&mdash;Profond mécontentement de
+M. de Chabrol en apprenant que, d'après le projet ministériel, le
+service des officiers qui avaient rempli à terre des fonctions
+assimilées à l'embarquement ne leur était pas compté.&mdash;Copie de la
+lettre que M. de Chabrol m'écrit séance tenante et de celle qu'il
+adresse au ministre.&mdash;Nouvelle pétition à M. de Rigny.&mdash;Entrevue de M.
+de Chabrol et M. de Rigny à la Chambre des pairs.&mdash;Déclaration faite
+par M. de Chabrol. Il est alors convenu qu'un des députés, auxquels
+j'en avais déjà parlé, déposerait un amendement et que M. de Rigny ne
+le combattrait pas.&mdash;L'amendement est adopté.&mdash;Mes droits sont
+reconnus et je suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les
+conditions voulues pour changer de grade.&mdash;Le nombre des capitaines de
+vaisseau est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate de
+130 à ce même nombre de 70; appréciation de la mesure.&mdash;Je suis de
+nouveau chargé des examens pour les capitaines de la Marine marchande,
+d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans ceux du Midi.&mdash;Comment je
+comprends mes fonctions.&mdash;Je compose un <i>Dictionnaire de Marine
+abrégé</i>.&mdash;Quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault me proposent
+une candidature à la Chambre des députés.&mdash;Revers financiers.&mdash;En
+1835, je sollicite le commandement de l'École navale pour le cas où il
+deviendrait vacant.&mdash;Des capitalistes m'offrent la direction d'une
+entreprise industrielle.&mdash;Le ministère refuse de m'accorder jusqu'en
+1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour me permettre
+d'achever ma période de douze années de grade.&mdash;Je reviens alors à mes
+demandes d'embarquement, mais le commandant de l'École navale
+insistant pour être remplacé, je suis nommé capitaine de vaisseau, le
+7 novembre 1833 et appelé au commandement du vaisseau-école
+<i>l'Orion</i>.&mdash;Paroles aimables que m'adresse à ce propos l'amiral
+Duperré, ministre de la Marine.&mdash;Lettre que j'écris à M. de
+Chabrol.&mdash;Une année de commandement de l'École navale.
+<span class="ralign10"><a href="#page334">334</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><span class="smaller">Vie de mon cousin le baron C. de Bonnefoux, ancien préfet maritime</span><br>
+CHAPITRE PREMIER<br>
+<span class="smcap">CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Origine du baron Casimir de Bonnefoux.&mdash;Son éducation, sa
+personne.&mdash;Entrée dans la marine.&mdash;La guerre de l'Indépendance
+d'Amérique.&mdash;La frégate <i>la Fée</i>.&mdash;Campagnes postérieures.&mdash;La
+Révolution.&mdash;Émigration des frères de M. de Bonnefoux.&mdash;Son
+incarcération à Brest.&mdash;Il est promu capitaine de vaisseau, puis chef
+de division.&mdash;L'amiral Morard de Galle.&mdash;Le vaisseau <i>le
+Terrible</i>.&mdash;Séjour de plusieurs années à Marmande.&mdash;Voyage à Paris en
+vue de faire rayer un ami de la liste des émigrés.&mdash;L'amiral Bruix,
+ministre de la Marine.&mdash;M. de Bonnefoux est nommé adjudant général du
+port de Brest.&mdash;Son &oelig;uvre.&mdash;Armement de l'escadre de l'amiral
+Bruix.&mdash;Histoire du vaisseau <i>la Convention</i>, armé en soixante-douze
+heures.&mdash;Le Consulat.&mdash;L'organisation des préfectures maritimes.&mdash;M.
+de Caffarelli.&mdash;Démarches faites par M. de Bonnefoux pour quitter la
+marine.&mdash;Refus de sa démission par le premier consul.&mdash;Paroles qu'il
+prononce à cette occasion.&mdash;M. de Bonnefoux est nommé au commandement
+du vaisseau <i>le Balave</i>.&mdash;Offres obligeantes du préfet de
+Caffarelli.&mdash;L'inspection générale de côtes de la Méditerranée donnée
+à M. de Bonnefoux.
+<span class="ralign10"><a href="#page353">353</a></span></p>
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE II<br>
+<span class="smcap">M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;La paix d'Amiens.&mdash;Reprise des hostilités.&mdash;L'empire.&mdash;Le
+chef-lieu du premier arrondissement maritime transporté de Dunkerque à
+Boulogne.&mdash;M. de Bonnefoux préfet maritime du premier
+arrondissement.&mdash;Projets de débarquement en Angleterre.&mdash;La
+flottille.&mdash;Activité de M. de Bonnefoux.&mdash;Son aide de camp, le
+lieutenant de vaisseau Duperré.&mdash;Anecdote relative à l'amiral
+Bruix.&mdash;Gouvion-Saint-Cyr.&mdash;M. de Bonnefoux nommé d'abord officier de
+la Légion d'honneur est plus tard créé baron.&mdash;Les Anglais tentent
+d'incendier la flottille.&mdash;Leur échec.&mdash;Le préfet maritime favorise
+l'armement de corsaires.&mdash;Insinuations du ministre de Crès.&mdash;Napoléon
+et la Marine.&mdash;Abandon progressif de la flottille de Boulogne.&mdash;M. de
+Bonnefoux passe du I<sup>er</sup> au V<sup>e</sup> arrondissement maritime.&mdash;Regrets
+qu'il laisse à Boulogne.&mdash;Vote unanime du Conseil municipal de cette
+ville.
+<span class="ralign10"><a href="#page362">362</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE III<br>
+<span class="smcap">LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour
+approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une année
+de disette.&mdash;Le pain de fèves, de pois et de blé d'Espagne.&mdash;Réformes
+apportées dans la mouture du blé et la confection du biscuit de mer.
+Mise en état des forts et batteries de l'arrondissement.&mdash;Ingénieuse
+façon d'armer un vaisseau d'une façon très prompte.&mdash;M. Hubert,
+ingénieur des constructions navales.&mdash;Projet du fort Boyard.&mdash;Le port
+des Sables d'Olonne.&mdash;Le naturaliste Lesson.&mdash;Travaux d'assainissement
+et d'embellissement de Rochefort.&mdash;Anecdote sur l'hôtel de la
+préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de Vaudreuil,
+commandant de la marine sous Louis XVI.&mdash;M. de Bonnefoux accomplit un
+tour de force en faisant prendre la passe de Monmusson au vaisseau de
+74, <i>le Regulus</i>, destiné à protéger le commerce de Bordeaux en
+prenant position dans la Gironde.&mdash;Invasion du midi de la France par
+le duc de Wellington.&mdash;Siège de Bayonne.&mdash;Bataille de
+Toulouse.&mdash;Occupation de Bordeaux au nom de Louis XVIII.&mdash;Résistance
+du fort de Blaye.&mdash;Le fort du Verdon et le vaisseau <i>le Regulus</i> se
+font sauter.&mdash;Reconnaissances poussées par les troupes ennemies
+jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort.&mdash;État
+d'esprit des populations du Midi.&mdash;Le duc d'Angoulême à
+Bordeaux.&mdash;Mise en état de défense de Rochefort.&mdash;Le Comité de défense
+décide la démolition de l'hôpital maritime.&mdash;M. de Bonnefoux se refuse
+à exécuter cette décision et prend tout sur lui.&mdash;Propos d'un officier
+général de l'armée de terre.&mdash;Attitude du préfet.&mdash;Abdication de
+l'empereur.&mdash;La Restauration.&mdash;Députation envoyée au duc d'Angoulême à
+Bordeaux et à l'amiral anglais Penrose.&mdash;L'amiral Neale lève le blocus
+de Rochefort.&mdash;M. de Bonnefoux le reçoit.&mdash;Anecdote sur deux
+alévrammes de vin de Constance.&mdash;Visite à Rochefort du duc
+d'Angoulême, grand amiral de France.&mdash;Réception qui lui est faite.&mdash;Le
+duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime chevalier de
+Saint-Louis.&mdash;Opinion du duc d'Angoulême sur M. de Bonnefoux.&mdash;Son
+désir de le voir appelé au ministère de la Marine.
+<span class="ralign10"><a href="#page371">371</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE IV<br>
+<span class="smcap">LES CENT JOURS</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Les émigrés.&mdash;Retour de l'île d'Elbe.&mdash;Indifférence des
+populations du sud-est.&mdash;Arrivée à Rochefort d'un officier, se disant
+en congé.&mdash;Conseils donnés par le préfet maritime au général
+Thouvenot.&mdash;Départ du roi de Paris et arrivée de Napoléon.&mdash;M. de
+Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort.&mdash;M. Baudry d'Asson, colonel
+des troupes de la marine.&mdash;Son entrevue avec le préfet maritime.&mdash;M.
+Millet, commissaire en chef du bagne.&mdash;Motifs pour lesquels M. de
+Bonnefoux se décide à conserver son poste.&mdash;L'empire reconnu
+militairement.&mdash;Défilé des troupes dans le jardin de la
+Préfecture.&mdash;Waterloo.&mdash;Seconde abdication de Napoléon.&mdash;Mission
+donnée au général Beker par le Gouvernement provisoire.&mdash;Arrivée de
+Napoléon à Rochefort.
+<span class="ralign10"><a href="#page385">385</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE V<br>
+<span class="smcap">NAPOLÉON À ROCHEFORT</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu la
+dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de Napoléon.&mdash;Mesures
+prises par lui.&mdash;Paroles échangées entre Napoléon et M. de Bonnefoux
+au moment où l'empereur descendait de voiture.&mdash;L'appartement de grand
+apparat à la préfecture maritime.&mdash;Les frégates <i>la Saale</i> et <i>la
+Méduse</i>.&mdash;Le capitaine Philibert commandant de <i>la Saale</i>.&mdash;Ses
+fréquentes entrevues avec l'empereur.&mdash;Discours invariable qu'il lui
+tient.&mdash;Marques d'impatience de son interlocuteur.&mdash;Abattement de
+Napoléon.&mdash;Courrier qu'il expédie au Gouvernement provisoire pour
+obtenir le commandement de l'Armée de la Loire.&mdash;Il fait demander le
+vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de
+Rochefort.&mdash;Carrière de l'amiral Martin.&mdash;Sa conversation avec
+l'empereur.&mdash;Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur sa
+demande prématurée de retraité.&mdash;L'amiral répond que bien loin
+d'aspirer au repos il s'était déjà préparé à aller prendre le
+commandement de l'armée navale que l'on finit par confier à
+Villeneuve.&mdash;Amères réflexions de Napoléon sur les courtisans.&mdash;Ce
+qu'il dit sur la marine.&mdash;Arrivée du roi Joseph.&mdash;Son aventure à
+Saintes.&mdash;«Vive le Roi.»&mdash;Napoléon sur la galerie de la préfecture
+maritime.&mdash;Excellente attitude de la population.&mdash;L'étiquette de la
+maison impériale.&mdash;L'impératrice Marie-Louise.&mdash;Arrivée d'une partie
+des équipages de Napoléon.&mdash;Annonce du voyage de l'archiduc Charles à
+Paris.&mdash;Joie qui en résulte.&mdash;Déception qui la suit.&mdash;Aucune réponse
+aux courriers expédiés à Paris.&mdash;Débat entre Napoléon et
+Joseph.&mdash;Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre compagnon
+que Bertrand.&mdash;Joseph tente seul l'aventure et réussit.&mdash;Paroles qu'il
+adresse à M. de Bonnefoux en le quittant.&mdash;Cadeau qu'il lui fait.&mdash;Les
+ordonnances de Cambrai.&mdash;Violente colère de Napoléon contre la famille
+royale.&mdash;Projet d'évasion du capitaine Baudin, commandant <i>La
+Bayadère</i>.&mdash;Projet du lieutenant de vaisseau Besson.&mdash;Projet des
+officiers de marine Genty et Doret.&mdash;Hésitations de l'empereur.&mdash;Tous
+ces officiers furent rayés des cadres de la marine sous la Seconde
+Restauration.&mdash;M<sup>me</sup> la comtesse Bertrand.&mdash;Elle se jette aux pieds
+de l'empereur pour le supplier de se confier à la générosité du peuple
+anglais.&mdash;Flatteries auxquelles Napoléon n'est pas insensible.&mdash;Le
+général Beker, beau-frère de Desaix.&mdash;Son fils, filleul de
+Napoléon.&mdash;Croix de légionnaire remise par le général Bertrand pour ce
+fils encore enfant.&mdash;Singularité de cet acte.&mdash;La rade de l'île
+d'Aix.&mdash;Le Vergeroux.&mdash;L'empereur offre au préfet maritime ses
+équipages et ses chevaux qu'il renonce à emmener.&mdash;Refus de M. de
+Bonnefoux.&mdash;Souvenir que Napoléon le prie d'accepter.&mdash;Paroles qu'il
+lui adresse.&mdash;Le départ de la préfecture maritime.&mdash;Cortège de
+voitures traversant la ville.&mdash;L'empereur prend une autre route et
+sort par la porte de Saintes.&mdash;Inquiétude des spectateurs.&mdash;La voiture
+gagne le Vergeroux par la traverse.&mdash;Napoléon en rade passe en revue
+les équipages.&mdash;La croisière anglaise.&mdash;En voyant les bâtiments
+ennemis, l'empereur se rend mieux compte de sa situation.&mdash;Il entame
+des négociations avec les Anglais.&mdash;Aucune promesse ne fut faite par
+le capitaine Maitland.&mdash;Nouvelles hésitations de Napoléon.&mdash;Lettre du
+capitaine Philibert au préfet maritime.&mdash;Ce dernier le charge de
+remettre à l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier
+à se rendre à bord du <i>Bellérophon</i>.&mdash;Conseils donnés à l'empereur par
+M. de Bonnefoux.
+<span class="ralign10"><a href="#page393">393</a></span></p>
+
+
+<p class="p2 center">CHAPITRE VI<br>
+<span class="smcap">LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX</span></p>
+
+<p><span class="smcap">Sommaire</span>:&mdash;La nouvelle du départ de Napoléon se répand à
+Rochefort.&mdash;Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui vient
+faire une enquête.&mdash;M. de Bonnefoux, son ami de collège, le conduit
+en rade.&mdash;La seconde Restauration.&mdash;Mission confiée par le ministre de
+la Marine à M. de Rigny.&mdash;Propos que tient ce dernier.&mdash;Destitution de
+M. de Bonnefoux.&mdash;Remise immédiate du service au chef militaire
+(aujourd'hui le major général).&mdash;Situation pécuniaire.&mdash;Deux mille
+francs d'économies après treize ans d'administration.&mdash;Le
+chasse-marée.&mdash;Distribution des équipages et de la cave.&mdash;Le cheval
+que montait le général Joubert au moment de sa mort.&mdash;La petite
+propriété de Peyssot auprès de Marmande.&mdash;Liquidation de la pension de
+retraite de M. de Bonnefoux.&mdash;Deux ans plus tard, son condisciple le
+maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de la Marine et le prie de
+se rendre à Paris.&mdash;M. de Bonnefoux s'y refuse.&mdash;Après la Révolution
+de 1830, on lui conseille sans succès de demander la Pairie.&mdash;Il
+consent seulement à se laisser élire membre du conseil du
+Lot-et-Garonne.&mdash;Belle vieillesse de M. de Bonnefoux.
+<span class="ralign10"><a href="#page420">420</a></span></p>
+
+
+<p><span class="smcap">Appendice I.</span>&mdash;Victor Hugues à la Guyane.
+<span class="ralign10"><a href="#page431">429</a></span></p>
+
+
+<p><span class="smcap">Appendice II.</span>&mdash;Note sur l'École navale.
+<span class="ralign10"><a href="#page435">435</a></span></p>
+</div>
+
+<h2>Notes</h2>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: M. de Bonnefoux rédigea le premier volume ou
+<i>Dictionnaire de la marine à voile</i>, M. Pâris, le second ou
+<i>Dictionnaire de la marine à vapeur</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Albert de Circourt, <i>Notice sur le capitaine de vaisseau
+de Bonnefoux</i>, p. 5 (Extrait des <i>Nouvelles Annales de la Marine et
+des Colonies</i>, numéro de mars 1856). M. le comte de Circourt, que
+l'Assemblée nationale de 1871 élut conseiller d'État, avait été
+aspirant de Marine. Il conserva de M. de Bonnefoux le souvenir le plus
+respectueux et le plus reconnaissant, jusqu'au jour où il s'éteignit
+lui-même, après une longue vie consacrée tout entière au travail et
+aux bonnes &oelig;uvres.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Le nom est quelquefois orthographié Bonafoux ou Bonnafoux;
+mais la véritable orthographe est Bonnefoux.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: En 1772, l'abbé Expilly, dans son <i>Dictionnaire
+géographique, historique et politique des Gaules et de la France</i>, dit
+au mot Besiers ou Béziers (Biterrae): «On ne connaît guère de
+situations plus charmantes que celle de la ville de Besiers: c'est ce
+qui a fait dire que, si Dieu voulait faire son séjour sur terre, il le
+ferait à Besiers: <i>Si Deus in terris velit habitare, Biterris</i>. Les
+mauvais plaisants ajoutent: <i>ut iterum crucifigeretur</i>.» Le même
+auteur ajoute un peu plus loin: «Que ce soit l'excellence du climat ou
+la qualité excellente des aliments qui donne aux hommes une bonne
+constitution et de l'esprit, il n'en est pas moins certain que la
+ville de Besiers a toujours été féconde en sujets d'un rare mérite.»</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Voyez ces <i>Mémoires</i>, liv. I. ch. <span class="smcap">II</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Sur les officiers de Marine émigrés qui servaient comme
+dragons dans l'armée des princes, voyez un passage très beau et très
+ému de Chateaubriand, <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>, édition Biré, t. II,
+p. 56.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: <i>Bibliographie des &OElig;uvres de M. de Bonnefoux.
+Grammaire anglaise.</i> Rochefort, Imprimerie Jousserant, 1816. <i>Séances
+nautiques</i> ou <i>Exposé des diverses man&oelig;uvres du vaisseau</i>, Paris,
+Bachelier, libraire, 1824. <i>Nouvelles Séances nautiques ou Traité
+élémentaire du vaisseau dans le port, ouvrage suivi d'un appendice,
+contenant</i>: 1<sup>o</sup> <i>un vocabulaire français-anglais des termes de
+marine</i>; 2<sup>o</sup> <i>un choix de commandements employés à bord avec la
+traduction anglaise</i>; 3<sup>o</sup> <i>un recueil français-anglais de phrases
+nautiques</i>, Paris, Bachelier, 1827. <i>Dictionnaire abrégé de Marine,
+contenant la traduction des termes les plus usuels, en anglais et en
+espagnol</i>, Paris, l. A. Dezauche, le Havre, C. B. Matenas, éditeur,
+1834. <i>Dictionnaire de Marine à voiles et à vapeur</i>, par MM. le baron
+de Bonnefoux et Pâris, capitaines de vaisseau, publié sous les
+auspices de M. le baron de Mackau, ministre de la Marine, Paris,
+Arthus Bertrand. 1848, 2 vol. gr. in-8<sup>o</sup>. Le premier volume, consacré
+à la Marine à voiles, est dû à M. de Bonnefoux, 2<sup>e</sup> édition,
+1856-1859. <i>Vie de Christophe Colomb</i>, Paris, Arthus Bertrand, 1852,
+extrait des <i>Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies</i>, t. 5, 6,
+7, années 1851 et 1852. <i>Man&oelig;uvrier complet ou Traité des
+Man&oelig;uvres de mer, soit à bord des bâtiments à voile, soit à bord
+des bâtiments à vapeur</i>, Paris, Arthus Bertrand, 1853. Ce
+<i>Man&oelig;uvrier</i>, comme l'annonce la préface, doit être considéré comme
+une troisième édition des <i>Séances nautiques</i>. En 1865, après la mort
+de l'auteur, son gendre, l'amiral Pâris, publia une seconde édition de
+ce <i>Man&oelig;uvrier</i>, complètement refondue en ce qui concerne la Marine
+à vapeur. Parmi les très nombreux articles insérés dans les <i>Nouvelles
+Annales de la Marine et des Colonies</i>, pendant les années 1850, 1851,
+1852 et 1853, bornons-nous enfin à signaler: <i>l'École navale</i>, notice
+reproduite à la fin de ce volume;&mdash;<i>Colbert</i>&mdash;<i>Fixation de l'effectif
+naval en France</i>&mdash;<i>Propulseurs sous-marins, Évolueur</i>&mdash;<i>de la
+navigation au XV<sup>e</sup> et au XIX<sup>e</sup> siècle et de l'isthme de Suez</i>&mdash;<i>de
+l'incorruptibilité et de l'incombustibilité des bois</i>&mdash;<i>De l'isthme de
+Panama et de divers projets de communication entre l'Océan et la mer
+Pacifique</i>&mdash;<i>Précis historique sur la Guyane française</i>&mdash;<i>compte
+rendu</i> (détaillé et important) du <i>Précis historique sur la vie et les
+campagnes du vice-amiral comte Martin</i>, par le comte Pouget.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: En 1835. Voyez la préface.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Leur fils, M. Paul de Réau, ancien capitaine
+d'artillerie, mort en 1893, épousa sa cousine, M<sup>lle</sup> Clara de
+Bonnefoux, fille de Laurent de Bonnefoux, dont il sera souvent
+question, et nièce de l'auteur de ces <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Depuis le moment où l'auteur écrivait ces lignes, M. de
+Cazenove de Pradines a eu un fils, Pierre-Marie-Édouard de Cazenove de
+Pradines, né à Marmande, le 31 décembre 1838. Il joua, dans la vie
+politique de notre pays, un rôle important, et se concilia l'estime de
+tous par sa nature chevaleresque et sa fidélité à ses convictions.
+Engagé dans le corps des <i>Volontaires de l'Ouest</i>, commandé par M. de
+Charette, il se couvrit de gloire à la bataille de Patay, le 2
+décembre 1870. Il fut grièvement blessé et perdit l'usage de la main
+droite en relevant le drapeau qu'avaient porté avant lui son beau-père
+et son beau-frère, tués dans cette même journée. Ses compatriotes du
+Lot-et-Garonne l'élirent, en 1871, membre de l'Assemblée nationale.
+Quand il est mort, en 1897, il était député de la troisième
+circonscription de Nantes, et représentait ainsi la Bretagne, à
+laquelle le rattachait son mariage avec M<sup>lle</sup> de Bouillé. M. Édouard
+de Cazenove de Pradines laisse deux fils.</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: M. de Bonnefoux de Saint-Laurent est mort en 1847.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Marmande.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Casimir de Bonnefoux se noya en se baignant dans la
+Garonne.</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Casimir-François de Bonnefoux, né à Marmande en 1761.</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Cette promesse a été tenue. Voyez, à la fin de ce
+volume, la notice consacrée à la vie du baron Casimir de Bonnefoux.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Voyez Philippe Tamizey de Larroque, <i>Notice sur la ville
+de Marmande</i>, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 115.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: M. Ph. de Tamizey de Larroque, dans la brochure citée,
+s'exprime de la façon suivante (p. 115): «Le <i>Dictionnaire
+géographique, historique et politique des Gaules et de la France</i>, par
+Expilly, dont le premier volume, parut en 1763, donne à la ville de
+Marmande 931 feux, ce qui, à raison de cinq personnes par feu,
+représente un total de 4.655 habitants et à la communauté de Marmande
+(ville et campagne) 1.214 feux, soit 6.060 habitants.» Marmande est
+aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du Lot-et-Garonne et compte
+10.000 habitants.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: M. Calluaud, receveur général des Finances à Angoulême,
+puis à Arras, était un ami de l'auteur. Son fils, M. Henri Calluaud,
+fut, en 1871, élu membre de l'Assemblée nationale par le département
+de la Somme. Il mourut à Bordeaux peu de temps après son élection.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Légitime: portion de sa succession, dont le père ne
+pouvait pas disposer par testament au détriment de son enfant.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Le régiment de Vermandois (aujourd'hui le 61<sup>e</sup> régiment
+d'Infanterie) avait été affecté au service de la Marine et des
+Colonies, à la suite de la nouvelle organisation de l'infanterie, en
+date de décembre 1762. Voyez Louis Susane, <i>Histoire de l'ancienne
+infanterie française</i>, Paris, 1852, t. VI, p. 108.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Il s'agit ici de Casimir de Bonnefoux, plus tard préfet
+maritime et baron, dont il sera question presque à chaque page de ce
+récit.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Le régiment de Vermandois quitta Brest en octobre 1767.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Moïde ou Moïdore, monnaie portugaise de 32 fr. 40.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Le régiment de Vermandois fut rendu, en 1770, au service
+de terre et envoyé en garnison à Metz.</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: D'après le <i>Registre des Délibérations du chapitre de
+Saint-Nazaire de Béziers</i>. M. E. Sabatier (<i>Histoire de la ville et
+des évêques de Béziers</i>, Béziers et Paris, 1854, p. 400), cite M.
+Valadon comme étant premier consul de Béziers, le 13 novembre 1771. Il
+s'agit là probablement du grand-père de l'auteur.</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Jean-Henri-Nicolas Bouillet, né à Béziers, en 1729.
+D'après M. Henri Julia (<i>Histoire de Béziers ou Recherches sur la
+province du Languedoc</i>, Paris, 1845 p. 403), il devint docteur de la
+Faculté de Montpellier, et publia plusieurs mémoires.
+Jean-Henri-Nicolas Bouillet était le fils de Jean Bouillet, médecin,
+physicien et astronome, qui jouit pendant sa vie d'une réelle
+célébrité, et qui, né en 1690, à Servian près Béziers, mourut dans
+cette dernière ville, en 1777.</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Jean-Henri-Nicolas Bouillet était membre de l'Académie
+de Béziers, que son père fonda, en 1723, de concert avec Jean-Jacques
+Dortans de Mairan, et Antoine Portalon, et que les Lettres patentes de
+1766 réorganisèrent sous le nom d'<i>Académie royale des Sciences et
+Belles-Lettres</i>. Appartenait-il, en outre, à l'Académie des Sciences
+de Berlin? Cela ne me paraît pas probable, et je crois que l'auteur
+l'a confondu, à ce point de vue, avec son père.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Laurent de Bonnefoux portait, dans sa famille, le nom de
+Gustave, qui ne figurait nullement sur son acte de baptême. On avait
+voulu le distinguer ainsi de M. de Bonnefoux de Saint-Laurent, dont
+nous avons déjà eu l'occasion de parler. Nous ignorons, au contraire,
+pourquoi l'auteur de ces <i>Mémoires</i>, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux,
+fut toujours appelé Léon par les siens.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Isaac-Jacques Delard de Campagnol naquit, le 19 janvier
+1732, au château de la Coste, paroisse de Saint-Léger, juridiction de
+Penne en Agenais, généralité de Bordeaux, aujourd'hui commune de
+Saint-Léger, canton de Penne (Lot-et-Garonne). Collaborateur et ami de
+Gribeauval, ce fut un des officiers d'artillerie les plus distingués
+du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et son nom mérite d'être cité à côté de ceux de
+d'Aboville et de Sénarmont. Il servit pendant cinquante-quatre ans,
+fit neuf campagnes, prit part à sept sièges et à dix batailles.
+Lieutenant-colonel en 1781, sous-directeur d'artillerie à la Fère, il
+devint colonel le 1<sup>er</sup> avril 1791 et commandait à Grenoble, en 1791
+et 1792, le quatrième régiment d'artillerie, auquel appartenait
+Napoléon. Général de brigade, le 1<sup>er</sup> prairial an III, il commanda,
+par intérim, l'artillerie de l'armée des Alpes et prit ensuite sa
+retraite. Le général de Campagnol mourut au château de la Coste, le 28
+juin 1809.</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: M. Henri Julia, <i>Histoire de Béziers ou Recherches sur
+la province du Languedoc</i>, Paris, 1845, qui appelle notre fête, <i>Fête
+des Caritachs</i> (Charités), dit au contraire, p. 360, «qu'elle a cessé
+à la Révolution française, qui ne se montra pas bienveillante pour le
+quadrupède d'Orient. On le fit brûler; puis on le porta sur la liste
+des émigrés pour s'emparer de son fief». Que ce dernier trait assez
+piquant soit exact, on peut l'admettre; mais ce n'est pas une raison
+pour que la <i>Fête du Chameau</i> n'ait pas été de nouveau célébrée en
+1802 et en 1814.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: M. Henri Julia, <i>op. cit.</i>, p. 359, parle de la statue
+de <i>Montpésuc</i>, «ce héros qui sauva la ville en la défendant contre
+les Anglais». Ces divergences dans les traditions populaires ne
+doivent pas, d'ailleurs, nous étonner.</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: M. Julia p. 354, parle d'un chameau de bois revêtu d'une
+toile peinte sur laquelle on voyait les armoiries de la ville et les
+deux inscriptions latine et romaine: <i>Ex antiquitate renascor</i>. <i>Sen
+fosso</i> (nous sommes nombreux)». D'après la tradition locale, ce
+chameau représentait celui de saint Aphrodite, martyrisé à Béziers.</p>.
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Lorsque, le 26 juin 1777, le comte de Provence, plus
+tard Louis XVIII arriva à Béziers, il fut reçu dans le palais
+épiscopal par l'évêque, M<sup>gr</sup> de Nicolaï. «Le prince marcha avec sa
+suite et monta jusqu'au perron sous la voûte gracieuse des cerceaux de
+la danse des Treilles», nous dit M. E. Sabatier, <i>Histoire de la ville
+et des évêques de Béziers</i>, Béziers et Paris, 1854, p. 402.</p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Voyez plus haut.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Pont-le-Voy, ou Pontlevoy, est une commune du
+département de Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton de
+Montrichard. Le collège subsiste encore aujourd'hui; des prêtres
+séculiers le dirigent. Sous l'ancien régime, la congrégation de
+Saint-Maur y avait un collège, qui depuis 1764, jouissait du titre
+d'École royale militaire.</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: D'après un certificat délivré, le 29 octobre 1814, par
+le directeur du collège de Pont-le-Voy, Pierre-Marie-Joseph de
+Bonnefoux est entré, le 6 décembre 1790 à l'École royale et militaire
+de Pont-le-Voy, en exécution des ordres de M. de la Tour du Pin,
+ministre de la Guerre, en date du 24 octobre de la même année.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Le 30 octobre 1793.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: L'auteur veut parler ici de la dernière réunion des
+États du Languedoc, qu'il appelle États généraux en raison des trois
+Ordres, celui du Clergé, celui de la Noblesse et celui du Tiers-État.
+Parlant des États provinciaux, M. Esmein s'exprime ainsi, à propos de
+l'Ordre de la Noblesse, dans son <i>Cours élémentaire d'histoire du
+Droit français</i>, p. 601: «Tantôt c'étaient tous les gentilshommes
+ayant fief dans la province qui avaient droit de séance; tantôt
+c'étaient seulement un certain nombre de seigneurs qui avaient acquis,
+par la coutume, un droit personnel de convocation; parfois le roi
+désignait pour chaque session, à côté de ceux-là, un certain nombre de
+députés pris dans le corps de la noblesse.» C'est sans doute parmi ces
+derniers que figura M. de Bonnefoux.</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Loi du 17 nivôse, an II (6 janvier 1794), art. 16: «Les
+dispositions générales du présent décret ne font point obstacle pour
+l'avenir à la faculté de disposer du dixième de son bien, si l'on a
+des héritiers en ligne directe, ou du sixième, si l'on n'a que des
+héritiers collatéraux, <i>au profit d'autres que des personnes appelées
+par la loi au partage des successions</i>.» Ainsi le testateur jouissait
+d'une quotité disponible du dixième ou du sixième; mais il ne pouvait
+la laisser à un de ses héritiers présomptifs.</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Aujourd'hui, commune du département de Lot-et-Garonne,
+canton de Lauzun, arrondissement de Marmande.</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: En 1835.</p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Louis-François-Joseph, baron de Bausset, né à Béziers le
+15 janvier 1770 préfet du Palais en 1805, surintendant du Théâtre
+français en 1812.</p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: L'abbé Expilly dans son <i>Dictionnaire géographique,
+historique et politique des Gaules et de la France</i>, tome I, 1772, au
+mot Besiers ou Béziers, s'exprime de la façon suivante: «La citadelle
+était située dans l'endroit le plus élevé de la ville, assez proche de
+la porte, qui conserve encore le nom de porte de la Citadelle. Cette
+forteresse fut démolie en 1673, et il n'a plus été question de la
+rétablir; aussi ce serait une dépense plus qu'inutile. Auprès de cette
+porte que nous venons de nommer, est une grande place ou belvédère,
+qui a la forme d'une terrasse et qui sert de promenade publique: de
+cet endroit les vues sont également très agréables.»</p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Aujourd'hui, commune du département de l'Hérault, canton
+de Montagnac, arrondissement de Béziers.</p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Eustache de Bruix, fils d'un ancien capitaine au
+régiment de Foix, né le 17 juillet 1759 à Saint-Domingue (quartier du
+Fort-Dauphin), appartenait à une famille analogue à celle de M.
+Casimir de Bonnefoux. Son aîné de deux ans seulement, il avait été,
+comme lui, garde de Marine à la compagnie de Brest, à la vérité, et
+non pas à celle de Rochefort. Comme lui, il avait montré une brillante
+valeur pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Nommés
+lieutenants de vaisseau le même jour, le 1<sup>er</sup> mai 1786, capitaines
+de vaisseau le même jour, le 1<sup>er</sup> janvier 1793, les deux officiers
+étaient destitués en qualité de nobles par arrêté des représentants du
+peuple en mission à Brest. Rentrés peu de temps après dans la Marine,
+ils devenaient encore l'un et l'autre capitaines de vaisseau de
+première classe, le 1<sup>er</sup> janvier 1794, et chefs de division en 1796.
+À partir de ce moment, au contraire, M. de Bruix distançait rapidement
+son ami, pour terminer, à la vérité, sa brillante carrière beaucoup
+plus tôt. Contre-amiral le 20 mai 1797, ministre de la Marine et des
+Colonies, le 28 avril 1798, vice-amiral, le 13 mars 1799, amiral, le
+28 mars 1801, conseiller d'État, le 23 septembre 1802, commandant de
+la flottille de Boulogne, le 15 juillet 1803, grand-officier de
+l'Empire avec le titre d'inspecteur des côtes de l'Océan, Bruix
+mourait à Paris, le 18 mars 1805. Dans les dernières années de sa vie,
+il avait retrouvé M. de Bonnefoux à la tête de la préfecture maritime
+de Boulogne, et ce dernier lui avait succédé dans le commandement de
+la flottille.</p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: P.-M.-J. de Bonnefoux est donc entré dans la marine à
+l'âge de seize ans et non pas à l'âge de treize ans, comme le dit
+l'auteur de sa biographie dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Maumusson (Pertuis de), partie méridionale de la passe
+qui sépare l'île d'Oléron de la côte de la Charente-Inférieure.</p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Saint-Gilles-sur-Vie, chef-lieu de canton du département
+de la Vendée, arrondissement des Sables-d'Olonne, à 25 kilomètres
+nord-nord-ouest de ce dernier port.</p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Commune du département du Finistère, arrondissement et
+canton de Châteaulin.</p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau. <i>Histoire
+de la marine française sous la première République</i>. Paris, 1886. p.
+408.</p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Voyez l'anecdote racontée par l'auteur dans la
+biographie de son cousin à la fin du présent volume.</p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Lord Bridport avait seulement 15 vaisseaux.</p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Elle eut lieu par le raz de Sein, le 25 avril 1799.</p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: D'après le commandant Chevalier, <i>op. cit.</i>, p. 410 et
+411, le vent ne permettait pas aux navires espagnols de sortir de
+Cadix. Il ajoute: «Nos adversaires, habitués à la mer, naviguaient en
+ligne et sans faire d'avaries. Il n'en était pas de même de nos
+vaisseaux. Les uns avaient des voiles emportées; d'autres, et c'était
+le plus grand nombre, ne parvenaient pas à se maintenir à leur
+poste.»</p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: 5 mai 1799.</p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Oneglia, sur le golfe de Gênes.</p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: 22 juin.</p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: 8 août.</p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: 40 vaisseaux, 10 frégates et 11 corvettes sous le
+commandement de l'amiral Bruix et de l'amiral espagnol Mazzaredo.</p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Antoine-Louis-Pierre Augier, attaché au port de
+Toulon.&mdash;Le ministère de la Marine ne possède aucun dossier concernant
+Antoine Augier dont l'<i>État de la Marine pour 1804</i> m'a fait connaître
+les prénoms.</p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: En rade de Brest.</p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Française et espagnole.</p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Jacques-Louis-Marie Cosmao né à Châteaulin (aujourd'hui département
+du Finistère), le 20 août 1779. M. Cosmao a été mis à la retraite en 1821,
+en qualité de chirurgien de première classe de la Marine. Il est mort en
+1826.</p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Commune du département du Finistère, arrondissement de
+Quimper, canton de Fouesnant. Benodet se trouve à l'embouchure de
+l'Odet.</p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Le vaisseau <i>le Dix-Août</i> était «un des plus beaux de la
+République... Il se distinguait entre tous par la force et l'élégance,
+par la précision, la rapidité et l'harmonie de ses mouvements», dit M.
+Fréd. Chassériau, conseiller d'État, <i>Notice sur le vice-amiral
+Bergeret, sénateur, Grand'Croix de la Légion d'honneur, Paris, 1858</i>,
+p. 27 et 28.</p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Jacques Bergeret, né le 15 mai 1771 à Bayonne, partit à
+l'âge de douze ans pour Pondichéry, en qualité de mousse sur le navire
+de commerce <i>la Bayonnaise</i>. Après avoir servi un instant dans la
+Marine de l'État, il navigua de nouveau sur des bâtiments de commerce,
+de 1786 à 1792, et devint officier dans la marine marchande. Nommé
+enseigne de vaisseau, le 24 avril 1793, il embarqua sur la frégate
+<i>l'Andromaque</i>, sous les ordres de Renaudin, le futur commandant du
+<i>Vengeur</i>. Lieutenant de vaisseau le 15 août 1795, et appelé au
+commandement de la frégate <i>la Virginie</i>, construite sur les plans du
+grand ingénieur Sané, il se signala dans l'escadre de Villaret-Joyeuse
+et obtint de conserver son commandement, lorsque le grade de capitaine
+de vaisseau vint récompenser ses services le 21 mars 1796; il n'avait
+pas encore accompli sa vingt-cinquième année. Jacques Bergeret était
+le cousin germain de M<sup>me</sup> Tallien.</p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Combat dans la Manche contre le vaisseau anglais,
+<i>Indefatigable</i>, placé sous les ordres de sir Edward Pellew, plus tard
+vicomte Exmouth.</p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: En 1835. Le vice-amiral Bergeret, créé sénateur en 1852,
+est mort à Paris le 26 août 1857, survivant ainsi de près de deux ans
+à son ancien aspirant du <i>Dix-Août</i>, l'auteur de ces <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: «Espace de mer à l'ouest du département du Finistère,
+limité au nord par l'archipel d'Ouessant avec la chaussée des
+Pierres-Noires et par la terre ferme du cap Saint-Matthieu au goulet
+de Brest; au sud par la chaussée de Sein et la partie du promontoire
+qui s'étend jusqu'à Audierne; enfin, à l'est par les terres du
+Toulinguet et du cap de la Chèvre.» (C. Delavaud, <i>Grande
+Encyclopédie</i>, t. XX, p. 967).</p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: L'anse de Bertheaume se trouve à quelques lieues de
+Brest, dans la commune de Plougonvelin, non loin de la pointe
+Saint-Matthieu. À l'entrée de l'anse, un fort construit sur un rocher
+isolé, porte le nom de château de Bertheaume. Tant que dura le blocus
+de Brest, les navires en rade se bornèrent à naviguer entre Brest et
+Bertheaume. Aussi un mauvais plaisant rédigea-t-il l'épitaphe suivante
+pour l'amiral Ganteaume, ou Gantheaume qui avait commandé l'escadre de
+Brest pendant un certain temps:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add1em">Cy-gît l'amiral Gantheaume,</span><br>
+ Qui s'en fut de Brest à Bertheaume,<br>
+ Et profitant d'un bon vent d'Ouest,<br>
+<span class="add1em">S'en revint de Bertheaume à Brest.</span></p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Commune du département du Finistère, arrondissement de
+Châteaulin, à l'extrémité de la presqu'île de Crozon, qui sépare la
+rade de Brest de la baie de Douarnenez. Camaret se trouve au-delà du
+<i>Goulet</i>, en dehors de la rade, par conséquent.</p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Charles Moreau.</p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Je n'ai pu, à mon grand regret, me procurer aucun
+renseignement sur Verbois qui, comme on le verra ci-après, fut enlevé
+en deux heures par la dysenterie à bord du <i>Dix-Août</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Gaud-Aimable Hugon, né le 31 janvier 1783 à Granville,
+aujourd'hui département de la Manche. Mousse, novice, matelot et
+aspirant sur les bâtiments de l'État du 17 décembre 1795 au 4 juillet
+1805.</p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: À la bataille de Navarin, le capitaine de vaisseau Hugon
+commandait la frégate <i>l'Armide</i>. Voyant la frégate anglaise <i>Talbot</i>,
+sérieusement menacée par plusieurs vaisseaux turcs, il vint se placer
+entre elle et l'un de ces derniers, qui fut rapidement capturé. Il fit
+arborer sur la prise les couleurs de l'Angleterre à côté de celles de
+la France.</p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Le capitaine de vaisseau Hugon prit part à l'expédition
+d'Alger, comme commandant supérieur d'une flottille.</p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Où il a commandé la station navale.</p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Depuis le 1<sup>er</sup> mars 1831. Postérieurement au moment où
+M. de Bonnefoux écrivait ces lignes, M. Hugon a été créé
+successivement vice-amiral, baron, sénateur du second Empire.</p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Il s'agit ici de l'expédition du <i>Géographe</i>, commandée
+par le capitaine Nicolas Baudin, et qui, après la mort de son chef,
+fut ramenée en France par le capitaine Milius.</p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Charles Moreau fut nommé enseigne de vaisseau, le 3
+brumaire an XII.</p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Chef-lieu de canton du département d'Ille-et-Vilaine, à
+21 kilomètres au sud de Vitré.</p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Honoré-Joseph-Antoine Ganteaume, né le 13 avril 1755, à
+la Ciotat (aujourd'hui département des Bouches-du-Rhône), avait servi
+dans la Marine royale en qualité d'officier auxiliaire, lieutenant de
+frégate et capitaine de brûlot, du 30 mars 1779 au 17 mai 1785. Il y
+était rentré comme sous-lieutenant de vaisseau, le 1<sup>er</sup> mai 1786. La
+Révolution le nomma successivement lieutenant de vaisseau, en 1793,
+capitaine de vaisseau en 1794. Ce fut la partie brillante de sa
+carrière, pendant laquelle il servit avec éclat sous Villaret-Joyeuse
+et Renaudin. Contre-amiral en 1798, il ramena Bonaparte en France, au
+mois d'octobre 1799. Après le 18 brumaire, le premier Consul le fit
+entrer au Conseil d'État. Nommé vice-amiral, le 30 mai 1804, créé
+comte de l'Empire, Ganteaume est mort en activité de service à Aubagne
+(Var), le 28 septembre 1818. Il était pair de France et Inspecteur
+général des classes.</p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Voyez ci-après la notice sur l'amiral Linois.</p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: L'escadre partit de Brest, le 23 janvier 1801.</p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Le 18 février 1801.</p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Louis-Marie Le Goüardun, né le 9 septembre 1754, était
+capitaine de vaisseau, depuis le 12 brumaire de l'an III. C'était un
+ancien officier auxiliaire de la Marine royale.</p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Le 19 mars 1801.</p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Indépendamment de ces quatre vaisseaux, Ganteaume garda
+en outre, sous ses ordres, une frégate, une corvette et quelques
+transports.</p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Combats d'Algésiras, des 6 et 13 juillet 1801, contre
+l'escadre de lord Cochrane (Voyez le rapport de l'amiral Linois, sur
+ces combats, dans Fr. Chassériau, <i>Précis historique de la Marine
+française, son organisation et ses lois</i>, Paris, 1845, t. I).</p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Le 5 juin, la frégate anglaise, <i>la Pique</i>, prit chasse
+devant l'escadre française et rallia celle de lord Keith. Le 7,
+l'amiral Ganteaume détacha la corvette <i>l'Héliopolis</i>, qui, échappant
+à la croisière anglaise, entra dans le port d'Alexandrie. L'amiral, ne
+la voyant pas revenir, la crut capturée et se décida, le 9, à mettre
+les troupes à terre. Voyez Chevalier, <i>Histoire de la Marine française
+sous le Consulat et l'Empire</i>, 1886, p. 45.</p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: C'était bien, en effet, l'avant-garde de l'escadre de
+lord Keith.</p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Dans <i>une Notice sur la campagne de l'amiral Ganteaume</i>,
+rédigée à Toulon en janvier 1842 et conservée aux <i>Archives
+nationales</i>, M. Savy de Mondiol, capitaine de frégate en retraite,
+ancien aspirant de <i>l'Indivisible</i>, assigne seulement à cette
+navigation une durée de huit à dix jours.</p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Derne ou Dernah, l'ancienne Darnis ou Dardanis, ville
+maritime de la Cyrénaïque, comprise aujourd'hui dans le vilayet turc
+de Barca ou Barkah.</p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: L'amiral Ganteaume comptait que le général Sahuguet
+achèterait le concours des Arabes au moyen d'une somme de 300.000
+francs qu'il lui avait fait allouer. Voyez ses lettres au ministre de
+la Marine, qui sont conservées aux <i>Archives nationales</i> et en
+particulier celle du 4 ventôse an IX. L'accueil fait aux embarcations
+de l'escadre lui enleva ses illusions.</p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Goze ou Gozzo, île au nord-ouest de Malte, dont elle
+constitue une dépendance. Le combat raconté ci-après n'eut donc pas
+lieu, comme le dit le commandant Chevalier, entre Candie et la côte
+d'Égypte. À la vérité, il y a, sur la côte Sud de Candie, une petite
+île qui en dépend, et qui porte, elle aussi, le nom de Gavdo ou Gozzo.
+Seulement, d'après les <i>Mémoires</i>, c'est de la première qu'il s'agit
+ici.</p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Le Gouvernement consulaire accorda à chacun des deux
+vaisseaux <i>l'Indivisible</i> et <i>le Dix-Août</i>, deux grenades, deux fusils
+et quatre haches d'abordage d'honneur. En réalité, <i>le Dix-Août</i> avait
+à peu près seul soutenu le combat.</p>
+
+<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: En thermidor an IX (août 1801).</p>
+
+<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Louis-Marie-Joseph de Caffarelli, comte de l'Empire, né
+au château du Falga, dans le Haut Languedoc, le 12 mars 1760, était
+lieutenant de vaisseau plusieurs années avant la Révolution. Le
+premier Consul l'appela, le 20 juillet 1800, à la Préfecture maritime
+de Brest, poste qu'il occupa pendant quatorze ans, et où il se
+distingua. Louis de Caffarelli est mort, le 14 août 1845.</p>
+
+<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
+<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: En date du 24 avril 1802.</p>
+
+<p><a id="footnote99a" name="footnote99a"></a>
+<b><a href="#footnotetag99a">99a</a></b>: M<sup>me</sup> La Blancherie, morte à Orly (Seine), en 1856,
+quelques mois après son gendre. Comme nous le disons dans la préface,
+et comme on le verra ci-après, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, veuf
+de M<sup>lle</sup> Pauline Lormanne, épousa, en 1818, M<sup>lle</sup> Nelly La
+Blancherie. Léon de Bonnefoux, auquel l'auteur s'adresse, était né du
+premier mariage de son père. M<sup>me</sup> La Blancherie n'était donc pas sa
+grand'mère, bien qu'elle l'ait toujours traité comme un petit-fils.
+Cette observation explique le ton du récit.</p>
+
+<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
+<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Laurent de Bonnefoux né à Béziers en 1788.</p>
+
+<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
+<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Charles-Matthieu-Isidore Decaen, plus tard comte de
+l'Empire, né à Creully, près de Caen, le 13 avril 1769, était général
+de division depuis 1800.</p>
+
+<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Mouillage de Simon's Town dans False-Bay, baie ouverte
+au sud et située à l'est du cap de Bonne-Espérance.</p>
+
+<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Baie Delagoa, plus anciennement dite de Lagoa (de la
+Lagune), appelée aussi baie de Lourenço-Marquès. Sur la côte
+sud-orientale de l'Afrique, vers 26°, latitude sud et 30° 30´
+longitude est. Fait partie de la colonie portugaise de Mozambique.</p>
+
+<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
+<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Foulpointe ou Mahavelona. Port de la côte orientale de
+Madagascar à 60 kilomètres nord de Tamatave.</p>
+
+<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
+<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Caddalore ou Caddalour, ville de la présidence anglaise
+de Madras, à 27 kilomètres sud-sud-ouest de Pondichéry.</p>
+
+<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Charles-Alexandre-Léon Durand de Linois, né à Brest, le
+27 janvier 1761, décédé à Versailles le 2 décembre 1848, appartenait à
+l'ancienne Marine, dans laquelle il avait servi comme officier
+auxiliaire. Après la Révolution, il avait, à bord de <i>l'Atalante</i>,
+croisé dans les mers de l'Inde pendant trois ans. Prisonnier de guerre
+en Angleterre du mois de mai 1792 au mois de janvier 1795, capitaine
+de vaisseau le 4 mai de la même année, chef de division le 22 mars
+1796, le ministre de la Marine Bruix le nomma, le 8 avril 1799
+contre-amiral pour la durée de la campagne de la Méditerranée, que
+l'auteur raconte plus haut. Le Premier Consul le confirma dans ce
+grade, le 25 janvier 1801, et lui confia le commandement de la
+division avec laquelle il s'illustra à Algésiras. À titre de
+récompense nationale, il reçut un sabre d'honneur, le 28 juillet 1801.
+Telle était la carrière de l'amiral Linois, lorsqu'il s'embarqua à
+Brest, en 1803. Les présents <i>Mémoires</i> racontent en détail sa
+campagne de l'Inde. Bornons-nous à ajouter que, créé comte de
+l'Empire, le 15 août 1810, pendant sa seconde captivité en Angleterre,
+il fut, à la paix, nommé gouverneur de l'île de la Guadeloupe. La
+seconde Restauration le mit à la retraite, le 18 avril 1816, après son
+acquittement par le premier conseil de guerre de la première division
+militaire, devant lequel il avait été traduit pour sa conduite à la
+Guadeloupe pendant les Cent-Jours. Plus tard le Gouvernement royal lui
+conféra le titre de vice-amiral honoraire par ordonnance du 22 mai
+1825.</p>
+
+<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
+<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Charles-Hippolyte Durand de Linois, nommé enseigne de
+vaisseau, le 5 juillet 1805.</p>
+
+<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
+<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Joseph-Marie Vrignaud, né à Brest, le 23 février 1769,
+s'engagea comme mousse, à l'âge de treize ans, le 21 janvier 1782. Il
+était second pilote au moment de la Révolution. Il servit sous les
+ordres de Bruix, d'abord comme premier pilote, puis comme enseigne de
+vaisseau. Au moment du départ de la division, il avait le grade de
+capitaine de frégate depuis le 21 mars 1796; mais il fut élevé à celui
+de capitaine de vaisseau le 21 septembre 1803. Joseph-Marie Vrignaud
+prit sa retraite en qualité de contre-amiral. Il assista à quatre
+combats dans les mers d'Europe et à quatre autres dans celles des
+Indes orientales. Il avait déjà antérieurement reçu quatre blessures,
+lorsqu'un boulet de canon lui emporta le bras droit, dans le combat
+qui termina la campagne de la division.</p>
+
+<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
+<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Camille-Charles-Alexis Gaudin de Beauchêne, né à
+Saint-Briac (aujourd'hui département d'Ille-et-Vilaine), le 11
+septembre 1765, sortait de la Marine marchande, dans laquelle il avait
+servi comme officier. Il se couvrit de gloire dans le combat soutenu à
+Vizagapatam contre le vaisseau anglais <i>le Centurion</i>, combat auquel
+n'assistait pas <i>la Belle-Poule</i>, mais que l'auteur raconte cependant
+un peu plus loin. Lorsque M. Gaudin de Beauchêne mourut à Montpellier,
+le 19 juillet 1807, il était capitaine de vaisseau et officier de la
+Légion d'honneur.</p>
+
+<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
+<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Léonard-Bernard Motard, plus tard baron de l'Empire,
+naquit le 27 juillet 1771 à Honfleur (aujourd'hui département du
+Calvados). Entré comme volontaire dans la Marine royale, le 1<sup>er</sup>
+avril 1786, la Révolution le nomma enseigne de vaisseau, le 1<sup>er</sup>
+avril 1793. À la bataille d'Aboukir, capitaine de frégate à bord du
+vaisseau <i>l'Orient</i>, qui sauta, il reçut deux blessures. Il obtint,
+lui aussi, le grade de capitaine de vaisseau, le 24 septembre 1803.
+Léonard Motard commanda <i>la Sémillante</i> du 20 avril 1802 au 5 février
+1809. <i>La Sémillante</i> se sépara de bonne heure de la division et eut
+une histoire particulière. Elle prit part au combat de la baie de
+Saint-Paul de l'île de la Réunion, et lutta contre la frégate anglaise
+<i>la Terpsychore</i>. Le commandant Motard prit sa retraite, le 23
+novembre 1813.</p>
+
+<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
+<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Allain-Adelaïde-Marie de Bruillac de Kerel, né à Rennes
+le 22 février 1764, s'était engagé comme mousse en 1776. Il avait pris
+part à la guerre de l'Indépendance d'Amérique comme novice, puis comme
+volontaire, assisté à la bataille d'Ouessant sur le vaisseau <i>le
+Solitaire</i>, à sept combats sur le vaisseau <i>le Souverain</i>, faisant
+partie de l'escadre du comte de Grasse. Après avoir servi comme
+officier de la Compagnie des Indes, il était officier auxiliaire de la
+Marine royale, au moment où éclata la Révolution. Lieutenant de
+vaisseau en 1794, capitaine de frégate en 1796, il reçut le
+commandement de <i>la Charente</i>, et soutint, le 26 germinal an VI, un
+combat glorieux contre un vaisseau anglais de 74 canons, un vaisseau
+rasé et une frégate portant du 18. À la suite de ce combat, il fut
+promu capitaine de vaisseau. L'auteur de ces <i>Mémoires</i> écrit toujours
+Bruilhac, nom qui figure également dans les <i>États généraux de la
+Marine</i>. Le nom véritable de Bruillac se trouve dans l'acte de baptême
+et dans un autographe du commandant que nous avons eu entre les
+mains.</p>
+
+<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Denis (Julien-Marius-Jean), né le 7 juillet 1769,
+s'engagea comme novice en 1782. Plus tard il passa l'examen d'aspirant
+de 1<sup>re</sup> classe et devint enseigne en 1793, et lieutenant de vaisseau
+en 1794. Il avait encore ce grade lors de sa mise à la retraite, au
+mois de novembre 1815. Il mourut en 1822.</p>
+
+<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
+<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Jacques Moizeau, né le 14 mars 1765, à l'île d'Yeu,
+s'était engagé comme mousse en 1776. Il était lieutenant de vaisseau
+depuis l'an V.</p>
+
+<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
+<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: François-Julien de La Porte, né à Brest, le 19 avril
+1778, s'était, lui aussi, engagé comme mousse le 1<sup>er</sup> octobre 1789.
+Aspirant de 3<sup>e</sup> classe, le 6 mai 1793, il avait, sur le vaisseau <i>le
+Téméraire</i>, pris part au combat du 23 prairial an II (1<sup>er</sup> juin
+1794), entre l'escadre de Villaret-Joyeuse et celle de l'amiral Howe.
+Ayant passé successivement les examens d'aspirant de seconde, puis
+d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe, il fut capturé une première fois par les
+Anglais, le 19 ventôse an V (9 mars 1797) sur la corvette <i>la
+Constance</i>, à la suite d'un combat soutenu, dans les parages
+d'Ouessant contre les deux frégates anglaises, <i>le San-Fiorenzo</i> et
+<i>la Nymphe</i>. Il était enseigne de vaisseau sur la flûte <i>la Pallas</i>,
+qui succomba non loin de Saint-Malo, le 17 pluviôse an VIII (5 février
+1800), après deux engagements, le premier avec deux corvettes
+anglaises, le second avec une frégate et quatre corvettes. Lorsque <i>la
+Belle-Poule</i> mit à la voile, de La Porte, qui avait été promu
+lieutenant de vaisseau, le 5 mars 1803, comptait donc déjà de longs et
+brillants services.</p>
+
+<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
+<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Pierre-Louis-Esprit Giboin, né le 28 mai 1776, à
+Monferat (aujourd'hui département du Var), avait d'abord navigué au
+commerce. Il obtint le grade de capitaine de frégate, et mourut à
+Brest, en 1829.</p>
+
+<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Louis Puget, du port de Lorient, enseigne de vaisseau
+du 4 floréal an X (24 avril 1802).</p>
+
+<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
+<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Jean-Baptiste-Henri Desbordes, du port de Brest,
+enseigne de vaisseau du 3 brumaire an XII (26 octobre 1803).</p>
+
+<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
+<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: René-Just Vermot, né à Nantes, le 4 février 1784,
+navigua comme matelot de 1797 à 1799, et passa ensuite les examens
+d'aspirant de 2<sup>e</sup> classe, puis d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe. Promu
+capitaine de vaisseau, en 1840, il fut retraité en 1844.</p>
+
+<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: L'orthographe qui prévaut aujourd'hui est Bencoulen ou
+Benkoulen, ville sur la côte ouest de l'île de Sumatra. Capitale des
+possessions anglaises de Sumatra jusqu'en 1824, cédée, à cette époque,
+aux Hollandais.</p>
+
+<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
+<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Entre Sumatra et Java.</p>
+
+<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Le ou plutôt les détroits de Gaspar se trouvent dans
+l'archipel de la Sonde entre l'île de Bangka et l'île de Billiton. Ils
+sont parsemés de récifs, et on y compte une centaine d'îlots.</p>
+
+<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Jean Martel, du port de Brest.</p>
+
+<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
+<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Dans le sud-ouest du groupe des Anambas, à l'est de la
+côte orientale de la presqu'île de Malacca.</p>
+
+<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
+<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Calixte-Jacques Vincent, né le 17 février 1792 à
+Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord), nommé chirurgien auxiliaire de 3<sup>e</sup>
+classe, en mai 1808, et chirurgien entretenu, en février 1810, donna
+sa démission en septembre 1817. C'est le seul des officiers de santé
+de <i>la Belle-Poule</i>, sur lequel nous avons pu nous procurer quelques
+renseignements.</p>
+
+<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
+<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Welter-Freder ou plutôt Weltevreden (paix du monde) est
+aujourd'hui le centre de la nouvelle ville de Batavia et l'un de ses
+plus beaux quartiers.</p>
+
+<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Le Lièvre de Tito (Paul), du port de Toulon,
+commissaire de la Marine de 2<sup>e</sup> classe.</p>
+
+<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
+<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Sadras, village à 66 kilomètres sud-sud-ouest de
+Madras.</p>
+
+<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
+<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: La cité de Visakha, le «Mars» hindou, sur la côte des
+Circar.</p>
+
+<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
+<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Dans sa <i>Note sur la Fixation de l'effectif naval en
+France</i>, note insérée dans les <i>Nouvelles Annales de la Marine et des
+colonies</i>, M. de Bonnefoux dit à propos de ce combat: «Nous nous
+garderons bien de passer sous silence que les honneurs de cette
+journée furent pour le capitaine Gaudin-Beauchêne, de la frégate
+<i>l'Atalante</i>, qui tirant moins d'eau que <i>le Marengo</i>, s'approcha
+beaucoup plus près du <i>Centurion</i> et dont le feu fut si foudroyant et
+les man&oelig;uvres si hardies que l'amiral Linois, son état-major, son
+équipage, mus par un sentiment électrique, le saluèrent par une
+acclamation trois fois répétée de: Vive Beauchêne».</p>
+
+<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Jusqu'en 1796, la carrière de Denis de Crès, né à
+Château-Villain (aujourd'hui département de la Haute-Marne), le 18
+juin 1762, s'était confondue avec celle de son camarade Casimir de
+Bonnefoux. Ils avaient été promus aux mêmes grades, la même année.
+Aspirant-garde de la Marine en 1779, garde de la Marine en 1780,
+enseigne de vaisseau en 1782, de Crès était lieutenant de vaisseau
+depuis 1786, au moment où la Révolution éclata; il fut, comme Casimir
+de Bonnefoux, nommé capitaine de vaisseau en 1793, chef de division en
+1796. À partir de ce moment, au contraire, leurs destinées
+divergèrent. Contre-amiral en 1798, de Crès se voyait élevé, le 3
+octobre 1801, au ministère de la Marine, qu'il devait diriger pendant
+treize ans. Plus tard l'empereur le nomma vice-amiral et le créa duc
+de l'Empire. Ce n'est pas ici, le lieu de juger le rôle de de Crès
+comme ministre de la Marine. On verra du reste, dans la <i>Biographie</i>
+de Casimir de Bonnefoux, à la fin de ce volume, le récit d'un
+entretien entre le préfet maritime de Boulogne et le ministre de la
+Marine, dans lequel ce dernier ne joue pas le beau rôle.</p>
+
+<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
+<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: M<sup>me</sup> La Blancherie.</p>
+
+<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
+<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Au commencement du siècle, Chandernagor était très
+prospère.</p>
+
+<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
+<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Voyez le récit de ce combat dans Frédéric Chassériau,
+<i>Notice sur le vice-amiral Bergeret</i>, Paris, 1858.</p>
+
+<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Pégu, grand pays du nord-ouest de l'Indo-Chine, sur le
+golfe du Bengale et le golfe de Martaban.</p>
+
+<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
+<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: À mon très vif regret, je n'ai pu me procurer aucun
+renseignement sur Rozier au ministère de la Marine. Son nom ne figure
+en outre dans aucun des <i>États généraux de la Marine</i>. Prisonnier en
+Angleterre, à la suite du dernier combat de <i>la Belle-Poule</i>, il eut
+sans doute le sort de Laurent de Bonnefoux, de Rousseau, dont il sera
+question plus loin, et de beaucoup d'autres aspirants; il fut licencié
+à la paix. Le procès-verbal de capture de <i>la Belle-Poule</i>, rédigé à
+bord du vaisseau anglais <i>le Repulse</i>, le 23 ventôse an XIV (14 mars
+1806) porte la signature B. Rozier, aspirant de 1<sup>re</sup> classe. Les
+<i>Archives nationales</i> possèdent ce procès-verbal parmi les <i>Pièces
+relatives à la campagne de l'amiral Linois</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
+<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: <i>L'État général de la Marine</i> pour 1805 mentionne
+Lozach, François Louis, du port de Brest, enseigne de vaisseau du 3
+brumaire an XII (26 octobre 1803). Il ne saurait être question ici de
+notre héros, mais peut-être d'un frère plus âgé. D'après le
+procès-verbal que je viens de citer l'aspirant de <i>la Belle-Poule</i>
+s'appelait Jean-Baptiste.</p>
+
+<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
+<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Achem, ville de la côte de Sumatra, plus connue
+aujourd'hui sous le nom d'Atchin.</p>
+
+<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Andaman (îles). Archipel situé dans le golfe du Bengale
+par 90° de long. E. et entre 10° 25' et 13° 34' lat. N., sur une
+longueur de 425 kilomètres avec une superficie totale de
+6.497<sup>km</sup>,9.</p>
+
+<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
+<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Officier de santé sur <i>la Belle-Poule</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Rodrigue ou Rodrigues, île de l'Océan Indien, à 638
+kilomètres de Maurice, l'ancienne Île-de-France.</p>
+
+<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
+<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Mahé (des Seychelles), île de l'Océan Indien, au
+nord-nord-est de Madagascar, par 4° 45' latitude sud et 55° 10'
+longitude est.</p>
+
+<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
+<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: L'île d'Anjouan est une des îles Comores, entre la côte
+orientale d'Afrique et Madagascar.</p>
+
+<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
+<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: À 170 kilomètres est du cap Guardafui, la pointe la
+plus orientale de l'Afrique.</p>
+
+<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
+<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Surate ou Sourat, dans le golfe de Cambay, à 270
+kilomètres nord de Bombay, passait, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, pour
+la ville la plus peuplée de l'Inde.</p>
+
+<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Archipel de l'océan Indien, sur la côte ouest de
+l'Inde, au nord des Maldives, entre 10° et 14° 30' latitude N. 69° 50'
+et 72° longitude E.</p>
+
+<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
+<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Entre 1° et 7° 30' latitude N., entre 70° 30' et 72°
+20' longitude E.</p>
+
+<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
+<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: l'Île Malique, aujourd'hui Miniçoy ou Minikoi entre les
+Laquedives et les Maldives.</p>
+
+<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
+<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Trinquemalé ou Trincomali, excellent port de la côte
+N.-E., de l'île de Ceylan.</p>
+
+<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: En 1782.</p>
+
+<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
+<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Au sud de l'île de Madagascar.</p>
+
+<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a>
+<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Baie de la Table, sur la côte ouest, tournée vers le
+nord. C'est sur la baie de la Table que se trouve la ville du Cap.</p>
+
+<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
+<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Saint-Paul de Loanda et Saint-Philippe de Benguela,
+villes principales de la colonie portugaise de L'Angola.</p>
+
+<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
+<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Cabinde, Cabinda, port portugais, à 65 kilomètres nord
+de l'embouchure du Congo.</p>
+
+<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
+<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Le nom de Congo a prévalu.</p>
+
+<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
+<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Port de la colonie française du Congo, au sud de la
+colonie.</p>
+
+<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
+<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Dans les États de service de M. Vermot, dont nous avons
+parlé plus haut, se trouve la note suivante: «A pris à l'abordage dans
+la nuit du 7 décembre 1805, avec le canot de <i>la Belle-Poule</i>, le
+négrier anglais <i>le Rolla</i>, armé de 8 canons et de 26 hommes
+d'équipage.»</p>
+
+<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
+<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: I. do Principe, à environ 2° latitude N., en face de la
+côte nord de la colonie française du Congo.</p>
+
+<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
+<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Aimé-Benjamin de Fleuriau, naquit à la Rochelle, le 12
+juin 1785. Après avoir navigué comme novice de 1798 à 1801, il était
+aspirant de 1<sup>ère</sup> classe, depuis le 7 décembre 1802. Embarqué en
+cette qualité sur <i>l'Atalante</i>, il assista au brillant combat de
+Vizagapatam, contre le vaisseau anglais <i>le Centurion</i>, et prit part
+aux croisières de l'escadre de l'amiral Linois, jusqu'au moment où sa
+frégate se mit à la côte au Cap de Bonne-Espérance. Lors de l'attaque
+de la colonie hollandaise par les Anglais, l'équipage de <i>l'Atalante</i>
+lutta vaillamment contre l'envahisseur, et M. de Fleuriau grièvement
+blessé d'un coup de feu à la poitrine, au combat de Bluvberg, tomba
+entre les mains de l'ennemi, mais fut renvoyé en Europe comme
+incurable. Il guérit néanmoins, et devint capitaine de vaisseau. Nommé
+maître des requêtes au Conseil d'État, il remplit assez longtemps les
+fonctions de <i>Directeur du Personnel</i> au ministère de la Marine. M. de
+Fleuriau, chevalier de Saint-Louis, et grand officier de la Légion
+d'honneur, mourut à Paris, le 3 décembre 1862.</p>
+
+<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
+<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Par 26° latitude Nord et 33° longitude Ouest.</p>
+
+<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
+<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: <i>Le London</i> et <i>le Ramilies</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Né en 1754, mort en 1822.</p>
+
+<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
+<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau, <i>Histoire
+de la Marine française sous le Consulat et l'Empire</i>, Paris, 1886, pp.
+305 et 306.</p>
+
+<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: William Parker, plus tard sir William Parker, né en
+1781 à Almington-Hall, comté de Stafford, mort en 1866, après une
+brillante carrière.</p>
+
+<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
+<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Il n'en avait même que vingt-cinq, un an de plus que
+l'auteur de ces <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Sir Charles Napier, né le 6 mars 1786, mort le 6
+novembre 1860, deux fois membre du Parlement, contre-amiral en 1846,
+vice-amiral en 1854. D'un caractère très passionné, il eut des démêlés
+célèbres d'abord avec l'amiral Stopford, plus tard avec les lords de
+l'Amirauté. Il était le cousin germain du général sir Charles-James
+Napier, le héros du Sindh et de son frère, le général sir
+William-Francis-Patrick Napier, l'historien de la guerre d'Espagne.</p>
+
+<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
+<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: En 1833, sir Charles Napier, qui avait accepté le
+commandement de la flotte de dona Maria, remporta au cap Saint-Vincent
+une victoire signalée sur celle de Dom Miguel. Il publia trois ans
+plus tard un récit de cette guerre.</p>
+
+<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
+<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Par une ironie du sort, sir Charles Napier termina sa
+carrière active sous Napoléon III, en qualité de commandant de
+l'escadre de la Baltique pendant la guerre de Crimée.</p>
+
+<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
+<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Sir John-Thomas Duckworth, né à Leatherhead (Surrey),
+en 1748, mort à Plymouth en 1817, était, depuis 1800, vice-amiral et
+gouverneur de la Jamaïque.</p>
+
+<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
+<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: Corentin-Urbain-Jacques-Bertrand de Leissègues, né à
+Hanvec, près de Quimper, le 29 août 1758, mort à Paris, le 26 mars
+1832, commandait en 1793 la division qui reprit la Guadeloupe aux
+Anglais. Il fut nommé contre-amiral à la suite de ce succès, le 16
+novembre 1793, et vice-amiral en 1816.</p>
+
+<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
+<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Le 6 février 1806, à Santo-Domingo, capitale de la
+partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, cédée à la France par le
+traité de Bâle et où le général Ferrand s'était maintenu après le
+triomphe de l'insurrection dans l'ancienne colonie française. L'amiral
+de Leissègues, parti de Brest le 13 décembre 1805 avec cinq vaisseaux,
+deux frégates et une corvette, avait porté mille hommes de renfort au
+général Ferrand.</p>
+
+<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
+<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: L'escadre de l'amiral Duckworth se composait de 7
+vaisseaux, 2 frégates et 2 bâtiments légers. Voyez, sur le combat, Fr.
+Chassériau, <i>Précis historique de la Marine française</i>, t. I, p. 338.</p>
+
+<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
+<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: Dans le comté de Glocester, à quatorze kilomètres N.-E.
+de Glocester.</p>
+
+<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
+<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Dans le comté de Somerset, à dix-sept kilomètres E. de
+Bristol.</p>
+
+<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a>
+<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Petit pieu en fer dont on se sert pour attiser le feu
+de charbon de terre dans les cheminées anglaises.</p>
+
+<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a>
+<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: À trente-quatre kilomètres N.-E. de Winchester.</p>
+
+<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a>
+<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: En 1807, Georges III avait sept fils, le prince de
+Galles, plus tard Georges IV, le duc d'York, le duc de Clarence, le
+futur Guillaume IV, le duc de Kent, père de la reine Victoria, le duc
+de Cumberland qui devint en 1837 roi de Hanovre sous le nom
+d'Ernest-Auguste, le duc de Sussex, le duc de Cambridge.</p>
+
+<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a>
+<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Louis-Jean-Marie-Népomucène Rousseau, né à Angerville,
+près d'Étampes, le 18 avril 1787, appartenait à une très honorable
+famille de l'Orléanais. Il entra dans la Marine en qualité de novice,
+vers le milieu de l'an XII, à l'âge de seize ans, et devint
+successivement aspirant de 2<sup>me</sup>, puis de 1<sup>re</sup> classe. Lorsque, le
+13 décembre 1805, la division du contre-amiral de Leissègues réussit à
+tromper la vigilance de la croisière anglaise et à sortir de Brest,
+Louis Rousseau était embarqué sur un des vaisseaux de cette division,
+<i>l'Alexandre</i>, commandant Garreau. Doué d'une grande intelligence et
+d'une merveilleuse énergie, le jeune aspirant vit sa carrière brisée
+par le combat du 6 février 1806, dans lequel il se signala, du reste,
+par sa valeur. Prisonnier avant d'avoir atteint l'âge de dix-neuf ans,
+il fit vingt-deux tentatives d'évasion, dont M. de Bonnefoux raconte
+quelques-unes, d'une audace singulière. Nous aurons l'occasion de
+retrouver la belle et attachante figure de Louis Rousseau. Son fils,
+Armand Rousseau, inspecteur général des Ponts et Chaussées, né à
+Treflez (Finistère), le 24 août 1835, mort gouverneur général de
+l'Indo-Chine, à Hanoï, le 10 décembre 1896, tenait de lui «son
+imagination ardente, son caractère entreprenant et énergique, et ce
+courage qui ne reculait devant aucune tâche et n'en entreprenait
+aucune sans espérer la mener à bien». M. C. Colson, ingénieur en chef
+des Ponts et Chaussées, le constate avec raison dans sa <i>Notice sur la
+vie et les travaux d'Armand Rousseau</i> (<i>Annales des Ponts et
+Chaussées</i>, 1<sup>er</sup> trimestre 1897).</p>
+
+<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a>
+<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Chatham. Ville, port et arsenal d'Angleterre, comté de
+Kent, sur la Medway, à 17 kilomètres de son embouchure.</p>
+
+<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a>
+<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: À 16 kilomètres E. N. E. de Chatham.</p>
+
+<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a>
+<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: En 1835.</p>
+
+<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a>
+<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: La Medway débouche dans l'estuaire de la Tamise.</p>
+
+<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a>
+<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Deal, ville maritime dans le comté de Kent, sur le
+Pas-de-Calais.</p>
+
+<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a>
+<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: Samuel Johnson, célèbre écrivain anglais, né à
+Lichfield le 18 septembre 1709, mort à Londres le 13 décembre 1784.</p>
+
+<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a>
+<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: À vingt-sept kilomètres nord-ouest de Leicester.</p>
+
+<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a>
+<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Ville du comté de Sussex, à 13 kilomètres nord-est de
+Hastings.</p>
+
+<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
+<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Ce fut pendant cette période, au commencement de 1814,
+que M. de Bonnefoux épousa une belle et charmante jeune fille qu'il
+adorait, M<sup>lle</sup> Pauline Lormanne, fille du colonel Lormanne,
+directeur d'artillerie à Rochefort. Un fils leur naquit bientôt, mais
+mourut à l'âge de six mois. Ils en eurent un second en 1816, celui
+auquel s'adresse l'auteur de ces <i>Mémoires</i>. Enfin, l'année suivante,
+M. de Bonnefoux eut la douleur de perdre sa femme.</p>
+
+<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
+<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: M<sup>me</sup> Lormanne, femme du colonel Lormanne.</p>
+
+<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a>
+<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Dans les pages suivantes, l'auteur parlait à son fils
+de son second mariage; il nous a paru préférable de les supprimer. Ce
+second mariage qui fit le bonheur de sa vie eut lieu à Paris à la fin
+de 1818. M. de Bonnefoux épousa M<sup>lle</sup> Nelly La Blancherie, fille
+d'un officier de marine, mort jeune. De ce mariage naquit en 1819
+M<sup>lle</sup> Nelly de Bonnefoux, qui devint plus tard M<sup>me</sup> Pâris. Sa mère
+M<sup>me</sup> de Bonnefoux lui survécut neuf ans et mourut seulement au mois
+de décembre 1879.</p>
+
+<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
+<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Angerville-la-Gate, commune du département de
+Seine-et-Oise, arrondissement d'Étampes, canton de Méréville.</p>
+
+<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
+<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Cette lettre est datée du 15 mai 1836, en rade de
+Brest.</p>
+
+<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a>
+<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Louis Rousseau partit pour la Bretagne, dans les
+premiers jours de 1823, sur les indications d'un de ses anciens amis,
+M. du Beaudiez. Il acquit des héritiers de M. Soufflès-Desprez, ancien
+chirurgien de marine, la plaine de Treflez, concédée à ce dernier, en
+1789, par le duc de Penthièvre, et formée à peu près en totalité de
+sables volants qui se déplaçaient à chaque coup de vent. Il acheta
+aussi l'étang du Louc'h, qu'il réussit à dessécher, et enfin entreprit
+de conquérir sur la mer des terrains que celle-ci couvrait à chaque
+marée. La digue de Goulven, destinée à réaliser ce dernier projet, fut
+commencée au printemps de 1824. L'&oelig;uvre ne s'accomplit pas sans
+difficultés et entraîna de gros sacrifices d'argent. Les travaux de
+Louis Rousseau ont eu néanmoins pour résultat d'ouvrir des voies de
+communication entre des régions qui en étaient privées, d'assainir des
+marais, de livrer à l'agriculture de vastes espaces et de fixer des
+sables qui dévastaient la contrée. Pendant les vingt dernières années
+de sa vie, Louis Rousseau rêva de fonder une «tribu chrétienne», sorte
+de phalanstère chrétien, dont les membres devaient se livrer en commun
+et à titre d'associés aux travaux agricoles. Il développa ses idées
+dans un livre intitulé, <i>la Croisade au</i> <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>. Louis
+Rousseau mourut le 24 septembre 1856, moins d'un an après son ami, le
+commandant de Bonnefoux.</p>
+
+<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a>
+<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Belle promenade de Bayonne.</p>
+
+<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
+<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Lancerotte (Lanzarotte) une des îles Canaries.</p>
+
+<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
+<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Fortaventure (Fuerteventura) une des îles Canaries.</p>
+
+<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a>
+<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: (Note de l'auteur empruntée à son <i>Précis historique
+sur la Guyane française</i> inséré dans les <i>Nouvelles Annales de la
+Marine et des Colonies</i>, t. IX, 1852, p. 47 et suiv., p. 184 et suiv.)
+Quoique la Guyane nous eût été rendue par les traités de 1814 et de
+1815, cependant ce ne fut qu'en 1817 que la France se décida à en
+envoyer reprendre possession. Je n'ai jamais pu connaître le véritable
+motif d'un délai aussi prolongé, seulement j'ai entendu dire que cela
+avait tenu à des difficultés diplomatiques. Peut-être était-ce à cause
+des délimitations? Quoiqu'il en soit, les rapports officiels qui
+furent envoyés en France à cette époque, ne faisaient monter la
+population de la colonie qu'à sept cents blancs, huit cents
+affranchis, et quinze mille esclaves, ce qui formait seulement un
+total de seize mille cinq cents âmes.</p>
+
+<p>Ce fut le général Carra Saint-Cyr qui fut chargé de la reprise de
+possession et du gouvernement de la Guyane: ses actes les plus
+remarquables y furent la destruction d'une bande de nègres marrons
+qui, sous les ordres d'un chef nommé Cupidon, désolaient le pays, et
+l'introduction de vingt-sept chinois qu'à grands frais on alla
+chercher à Manille, dans l'espérance de naturaliser à Cayenne la
+culture du thé. Il paraît que cette tentative fut fort mal dirigée:
+ces hommes d'abord, trop peu surveillés, au lieu de se livrer à un
+travail sérieux, vécurent entre eux de la manière la plus honteuse, et
+presque tous périrent au bout de quelque temps: nous en avons vu, un
+peu plus tard, cinq ou six, triste débris de cette expédition,
+employés comme ouvriers ordinaires aux travaux de la direction
+d'artillerie.</p>
+
+<p>À tort ou à raison, les colons se plaignirent bientôt des exigences
+des employés de l'administration, et ces plaintes parvinrent à Paris;
+le général Carra Saint-Cyr fut rappelé, et M. le baron de Laussat fut
+nommé pour le remplacer.</p>
+
+<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a>
+<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Le baron Pierre-Bernard Milius, maître des requêtes au
+Conseil d'État, était capitaine de vaisseau depuis le 1<sup>er</sup> juillet
+1814. Il était né à Bordeaux en 1773. Il avait montré beaucoup de
+bravoure pendant les guerres maritimes de la Révolution. Ce fut lui
+qui ramena en France après la mort de son chef, le capitaine Nicolas
+Baudin, l'expédition du <i>Géographe</i> qui avait exploré les côtes sud de
+la Nouvelle-Hollande. Il devait plus tard se distinguer à Navarin et y
+gagner les épaulettes de contre-amiral. Le baron Milius mourut en 1829
+à Bourbonne-les-Bains.</p>
+
+<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a>
+<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Note de l'auteur empruntée à son <i>Précis historique sur
+la Guyane française</i>. Ce fut au commencement de 1823 que le bâtiment
+qui le portait fut signalé sur la côte; j'appareillai aussitôt pour
+aller à sa rencontre et je rentrai avec lui; il était accompagné de
+M<sup>me</sup> Milius qu'il venait d'épouser, et qui était aussi remarquable
+par sa jeunesse que par son amabilité. La cérémonie de la réception du
+nouveau gouverneur par M. de Laussat, fut noble et de bon goût, et les
+paroles qu'il prononça sur l'état présent de la colonie firent une
+vive impression. Je n'oublierai jamais, car j'en fus profondément
+touché, que quand il passa devant moi, il eut la bonté de me présenter
+une main affectueuse, et qu'à portée de voix de M. Milius, il me dit,
+lui qui était sobre de compliments: «Je vous remercie du concours
+actif et éclairé que vous m'avez prêté, et je vous ferai valoir au
+ministre comme vous le méritez!» Le ton de cette phrase était un peu
+bien administratif; mais, de la part de M. de Laussat, elle avait
+beaucoup de prix.</p>
+
+<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a>
+<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: Note de l'auteur empruntée au même article que la
+précédente.&mdash;Quelque temps auparavant, un fonctionnaire que je
+respectais et que j'estimais infiniment, avait laissé un grand vide,
+tant sa maison, dont sa femme et lui faisaient les honneurs, avec une
+grâce parfaite, était recherchée par tout le monde. C'était M.
+Boisson, commissaire de marine, qui était chargé des détails
+administratifs, et qui avait été nommé contrôleur à la Martinique. M.
+Mézès, trésorier de la Colonie, fut encore de ma part, l'objet de bien
+des regrets, il était chéri de tous; c'était un ancien ami de MM. de
+Martignac et de Peyronnet, deux des ministres les plus éloquents ou
+les plus marquants de la Restauration, et il aimait beaucoup à
+recevoir; il avait une fille qui était appelée la «Rose de la Guyane»
+et lui, je l'en avais surnommé le Lucullus. Que de belles parties de
+bouillotte ou de whist, que de beaux et agréables dîners ou soupers on
+faisait chez lui! Il avait l'heureux don des vers; les siens
+respiraient une légèreté, une finesse charmantes; c'était du Boufflers
+et du Parny tout purs; en un mot, il était homme de bien, de c&oelig;ur
+et d'esprit. Il succomba plus tard sur cette terre et je n'ai pas eu
+la douceur de le revoir en France comme nous nous l'étions si bien
+promis.</p>
+
+<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a>
+<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: Voyez la note précédente et à la fin du volume
+l'<i>Appendice</i> sur Victor Hugues.</p>
+
+<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a>
+<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Le directeur du personnel était alors le comte
+d'Augier, contre-amiral, conseiller d'État. François, Henri, Eugène
+d'Augier avait été préfet maritime en même temps que M. de Bonnefoux
+et il lui avait succédé à Rochefort en 1815.</p>
+
+<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
+<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Aimé-Marie-Gaspard, marquis puis duc de
+Clermont-Tonnerre, pair de France, lieutenant général, né à Paris, le
+27 novembre 1779 était un ancien élève de l'École Polytechnique. Après
+avoir quitté le ministère de la Marine pour celui de la Guerre, il
+tomba du pouvoir en décembre 1827 avec le cabinet Villèle. Après la
+Révolution de 1830, M. de Clermont-Tonnerre donna sa démission de pair
+de France et rentra dans la vie privée. Il mourut le 8 janvier 1865.</p>
+
+<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a>
+<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: André-Jean-Christophe, comte de Chabrol de Crousol, né
+à Riom le 16 novembre 1771 était le frère du préfet de la Seine de
+Napoléon et avait été lui-même préfet sous l'Empire. Sous-secrétaire
+d'État au ministère de l'Intérieur en 1817, élu député en 1821, il
+devint pair de France en 1823 et ministre de la Marine le 4 août
+1824.</p>
+
+<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
+<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Louis-Victor-Antoine-Marie, vicomte de Gallard de
+Terraube, capitaine de vaisseau honoraire, ancien émigré.</p>
+
+<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
+<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ce <i>Dictionnaire abrégé de Marine</i> parut en 1834. C'est
+un volume in-8<sup>o</sup> de 338 pages.</p>
+
+<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
+<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: Les pages 325 à 337 sont consacrées à ce sujet. Le
+<i>Dictionnaire abrégé de Marine</i> repose donc déjà sur l'idée qui devait
+plus tard donner naissance au <i>Dictionnaire de la Marine à voiles</i> et
+de la <i>Marine à vapeur</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
+<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: L'admission de Léon de Bonnefoux aux examens de sortie
+de l'École de Saint-Cyr.</p>
+
+<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a>
+<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Je me borne à rappeler ici que cette <i>Notice</i>, écrite
+en 1836, du vivant de l'ancien préfet maritime, et qui n'a jamais été
+publiée, forme le complément naturel des <i>Mémoires</i>. Voyez la
+<i>Préface</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a>
+<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: <i>Baptiste-François-Casimir de Bonnefoux.</i></p>
+
+<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a>
+<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: D'après son acte de baptême, que nous avons eu entre
+les mains, Casimir de Bonnefoux naquit le 4 mars 1761 à Marmande, de
+messire Léon de Bonnefoux, écuyer et de dame Catherine de Faget. Il
+eut pour parrain l'abbé Faget de Cazaux. Son père qui, comme on l'a vu
+dans les <i>Mémoires</i>, était un officier retiré du service avec la croix
+de Saint-Louis fut, l'année même de sa naissance, nommé par
+l'intendant de Bordeaux adjoint à M. Faget de Cazaux subdélégué de
+Marmande. M. Philippe Tamizey de Larroque relève le fait dans sa
+<i>Notice sur la ville de Marmande</i>, p. 115. Sous l'ancien régime, le
+subdélégué était le mandataire de l'intendant, qui le choisissait et
+le révoquait. Il différait, à cet égard, du sous-préfet actuel.</p>
+
+<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a>
+<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Aspirant-garde de la marine à Rochefort le 1<sup>er</sup> avril
+1779, garde de la marine le l<sup>er</sup> juillet 1780, sa nomination
+d'enseigne de vaisseau date du 14 septembre 1782.</p>
+
+<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a>
+<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Voyez dans les <i>Mémoires</i> les notices consacrées à
+Bruix et à de Crès.</p>
+
+<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a>
+<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: Casimir de Bonnefoux navigua d'abord comme garde de
+marine, puis comme enseigne de vaisseau sur la frégate <i>la Fée</i>, du 11
+avril 1782 au 26 décembre 1783. Ce fut à la suite d'un combat dans
+lequel il s'était distingué que le roi le nomma enseigne de vaisseau
+le 14 septembre 1782.</p>
+
+<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
+<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: En qualité d'enseigne il servit sur le vaisseau <i>le
+Réfléchi</i> et sur la frégate <i>la Danaë</i>. Promu lieutenant de vaisseau
+le 1<sup>er</sup> mai 1786, il commanda en 1791 l'aviso <i>le Sans-Soucy</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a>
+<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: D'après les <i>États de service</i> de M. de Bonnefoux il
+fut nommé capitaine de vaisseau le 1<sup>er</sup> janvier 1793, et chef de
+division le 20 mars 1796. Son incarcération au château de Brest date
+de la fin de 1793 ou des premiers jours de 1794. Sa destitution comme
+noble eut sans doute lieu en même temps que celle de son chef Morard
+de Galle, c'est-à-dire le 30 novembre 1793 et il fut réintégré dans le
+corps un peu après lui.</p>
+
+<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a>
+<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: M. de Bonnefoux commanda le vaisseau <i>le Terrible</i> du
+25 mai 1793 au 26 octobre de la même année. En qualité de lieutenant
+de vaisseau il avait exercé une première fois les fonctions de chef du
+pavillon du contre-amiral Morard de Galle sur le vaisseau <i>le
+Républicain</i>, du 6 juillet 1792 au 3 décembre de la même année. Le 10
+novembre 1792 (an 1<sup>er</sup> de la République française), Monge, ministre
+de la Marine, écrivait la lettre suivante au citoyen Morard de Galle,
+contre-amiral commandant l'escadre de Brest: «Les bons témoignages que
+vous me rendez de la conduite et du patriotisme du citoyen Bonnefoux
+ne peuvent que me donner une bonne opinion de cet officier et me
+porter à lui procurer une marque de confiance. J'en saisirai
+l'occasion avec plaisir et je vous prie d'être persuadé que je
+n'oublierai point tout le bien que vous m'avez dit de lui, je vous
+invite même à l'assurer de mes dispositions à son égard.» Nous avons
+eu entre les mains l'original autographe de cette lettre.</p>
+
+<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a>
+<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: Justin Bonaventure Morard de Galle de la Bayette, né le
+30 mars 1741 à Goncelin (Dauphiné) servit successivement sous l'ancien
+régime dans l'armée de terre et dans l'armée de mer. Il avait pris
+part d'une façon distinguée à la guerre de l'Indépendance d'Amérique,
+pendant laquelle il fut blessé deux fois. La Révolution le trouva
+capitaine de vaisseau et le nomma contre-amiral le 1<sup>er</sup> janvier
+1792, vice-amiral le 1<sup>er</sup> janvier 1793. Destitué comme noble par
+mesure de sûreté générale le 30 novembre 1793, réintégré dans la
+marine le 3 mars 1795, il devint commandant des armes à Brest (chef
+militaire du port) le 3 avril 1796. Devenu membre du Sénat après le 18
+brumaire, le vice-amiral Morard de Galle mourut en 1809. Il avait
+assisté à quinze combats.</p>
+
+<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a>
+<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Antoine-Jean-Marie Thévenard, né à Saint-Malo le 7
+décembre 1733, entra en 1745 au service de la Compagnie des Indes et
+s'éleva successivement de grade en grade jusqu'à celui de capitaine de
+vaisseau. Entré dans la marine royale en 1770 comme capitaine du port
+de Lorient il devint capitaine de vaisseau en 1773, chef d'escadre en
+1784. La Révolution le nomma ministre de la Marine et des Colonies le
+16 mai 1791, puis vice-amiral en 1793. Le vice-amiral Thévenard, après
+avoir commandé la marine à Brest et à Toulon, devint préfet maritime à
+Lorient et membre du Sénat. Retraité en 1810, il mourut le 9 février
+1815.</p>
+
+<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a>
+<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: M. de Bonnefoux fut adjudant général au port de Brest
+du 5 août 1798, au 17 septembre 1800.</p>
+
+<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a>
+<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: Une note du dossier de M. Casimir de Bonnefoux,
+contemporaine, semble-t-il, de l'époque où il était adjudant général,
+au port de Brest résume ainsi l'opinion de ses chefs sur son compte:
+«De l'honneur, du courage et des moyens.»</p>
+
+<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a>
+<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Sur la campagne de l'amiral Bruix, voyez les
+<i>Mémoires</i>, liv. <span class="smcap">ii</span>, ch. II.</p>
+
+<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a>
+<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Sur Caffarelli, voyez ces <i>Mémoires</i>, p. 87, note 1.</p>
+
+<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a>
+<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Son titre officiel fut inspecteur des classes dans le
+VI<sup>e</sup> arrondissement maritime.</p>
+
+<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a>
+<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Nommé préfet maritime du I<sup>er</sup> arrondissement le 20
+septembre 1803, M. de Bonnefoux conserva ce titre jusqu'au 15 avril
+1812. Par décision du 24 janvier 1804 il reçut en outre celui d'amiral
+de la flottille, avec ordre d'exercer les fonctions attribuées à
+l'amiral Bruix.</p>
+
+<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a>
+<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: La <i>colonne Napoléone</i> fut en outre inaugurée le 15
+août 1841. Sur la construction de la flottille de Boulogne on peut
+consulter P. J.-B. Bertrand, <i>Précis de l'histoire physique, civile et
+politique de la ville de Boulogne-sur-Mer et de ses environs depuis
+les Morins jusqu'en 1814</i>. Boulogne-sur-Mer 1828, 1829, 2 volumes
+in-8<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a>
+<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Au nombre des officiers attachés à la personne de M. de
+Bonnefoux à Boulogne, fut le lieutenant de vaisseau Duperré dont il ne
+tarda pas à reconnaître le mérite, et dont il voulut se séparer pour
+le mettre sur la route qui devait le conduire à ses belles actions de
+l'Île de France et de Santi-Petri! Après ce dernier fait d'armes, M.
+Duperré fut élevé à la dignité de vice-amiral, et ensuite nommé préfet
+maritime. On connaît la glorieuse part qu'en 1830, il a prise à la
+conquête d'Alger, et qui lui a valu la pairie et le bâton de maréchal
+de France. Il fut ensuite nommé ministre de la Marine en 1834. À son
+retour d'Alger, M. l'amiral Duperré avait pensé à son ami, et il
+retarda son retour à Paris et auprès de sa famille, pour aller passer
+quelques jours à la campagne chez M. de Bonnefoux. (<i>Note de
+l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a>
+<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: Les fatigues du commandement de la flottille achevèrent
+d'altérer la santé déjà affaiblie de l'amiral Bruix, qui, un jour,
+exprima à Napoléon la crainte de ne pouvoir longtemps lui rendre des
+services. «Mais, lui répondit l'empereur, vous vivrez bien encore six
+mois; alors la descente sera faite et nous n'aurons plus besoin de
+vous.» L'Amiral Bruix avait contribué au renversement du Directoire,
+et ses talents mêmes ou son amabilité parfaite à part, il devait être
+cher à Napoléon; ainsi, tout dit que ces paroles n'eurent d'autre tort
+que d'être irréfléchies; mais qu'un souverain doit être circonspect!
+et l'on en peut juger par le chagrin profond qu'en conçut l'amiral qui
+succomba peu de temps après. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a>
+<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Légionnaire du 6 février 1804, M. de Bonnefoux fut créé
+officier de la Légion le 15 juin de la même année.</p>
+
+<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a>
+<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Le 15 décembre 1809.</p>
+
+<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a>
+<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: Le ministre de la Marine demanda familièrement un jour
+à M. de Bonnefoux ce qui lui était revenu des intérêts qu'il avait pu
+prendre dans ces opérations; il eut même l'imprudence d'ajouter que
+l'Empereur serait bien aise de le savoir. M. de Bonnefoux lui répondit
+aussitôt. «Dites à l'Empereur qu'il ne sait pas plus gouverner que
+vous ne savez administrer, en laissant en place un homme à qui vous
+supposez une telle conduite.» Le ministre ne voulant pas se charger de
+la commission, M. de Bonnefoux ajouta: «Eh bien, voici ma démission,
+et je vais le lui dire moi-même.»&mdash;Il fallut que le ministre prétextât
+avoir tout pris sur lui dans cette question, pour empêcher la
+démission et la démarche qui en aurait été la suite. (<i>Note de
+l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a>
+<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Jean-Baptiste Hubert, né le 1<sup>er</sup> mai 1781 à Chauny
+(Aisne), devenu directeur des constructions navales à Rochefort.</p>
+
+<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a>
+<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: Lesson-René-Primevère, voyageur et naturaliste
+français, né à Rochefort le 20 mars 1794, mort en 1849.</p>
+
+<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a>
+<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Ce jet d'eau existe actuellement. (<i>Note de
+l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a>
+<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: M. de Bonnefoux qui, dès sa première jeunesse, avait
+été attaché comme garde de marine au port de Rochefort, racontait
+agréablement une petite aventure qui y était arrivée à quelques-uns de
+ses camarades et à lui. L'entrée du jardin était permise, pendant le
+jour, sous la surveillance d'un Suisse qui avait un baragouinage fort
+divertissant, surtout pour des jeunes gens; nos étourdis voulurent
+s'en procurer la récréation; mais pour ne pas effaroucher le Suisse,
+le gros de la troupe, se mettant à l'écart, expédia le jeune Bonnefoux
+qui passait pour le plus espiègle d'entre eux: l'apprenti préfet s'en
+donnait à c&oelig;ur joie et le dialogue amusait beaucoup ses camarades,
+lorsque M. le comte de Vaudreuil, commandant de la Marine, et qui à
+travers ses jalousies entendait tout de son cabinet, ouvre la porte,
+traverse la terrasse, cueille une rose, et lui dit très poliment:
+«Monsieur, vous demandez une rose et je suis heureux de pouvoir vous
+l'offrir; mais souvenez-vous, si jamais vous occupez cet hôtel, que le
+roi n'y paie pas un Suisse pour qu'on se moque de lui.» (<i>Note de
+l'auteur.)</i></p>
+
+<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a>
+<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: M. de Cazenove de Pradines. Voyez p. 2.</p>
+
+<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a>
+<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: M. Ancelot, alors employé à Rochefort dans les bureaux
+du préfet maritime. (<i>Note de l'auteur.</i>) François Ancelot, l'un des
+derniers classiques, l'auteur de <i>Louis</i> IX et de <i>Fiesque</i>, naquit au
+Havre en 1794 et mourut en 1854.</p>
+
+<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a>
+<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Voyez la description des préparatifs de défense de la
+place de Rochefort en 1814 dans J.-E. Viaud et E.-J. Fleury, <i>Histoire
+de la ville et du port de Rochefort</i>. Rochefort, 1845, t. II, p. 502.</p>
+
+<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a>
+<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: L'hôpital maritime de Rochefort passe pour un des plus
+beaux de l'Europe.</p>
+
+<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a>
+<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: On laissa dans l'hôpital seulement quelques malades
+dont le transport était impossible, en les confiant aux soins de
+l'officier de santé Fleury, l'un des auteurs de l'histoire de
+Rochefort citée plus haut.</p>
+
+<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a>
+<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Je me rappelle à ce sujet que M. de Bonnefoux, me
+demanda si je me souvenais de lui avoir expédié du cap de
+Bonne-Espérance, deux alévrammes de vin de Constance, et il ajouta que
+le bâtiment qui les portait ayant été pris, le capitaine anglais
+capteur avait trouvé de bon goût de lui écrire que, comme son adresse
+était inscrite sur les barils, le vin avait été bu à sa santé: «Je
+veux, dit-il alors, me venger de cette fanfaronnade», et il s'en
+vengea en effet, mais avec noblesse, en donnant une très belle fête à
+l'amiral Neale, à ses capitaines et aux officiers qu'ils jugèrent
+convenable de s'adjoindre. L'anecdote du vin de Constance fut
+rapportée au dessert, mais avec beaucoup de finesse, et nul n'eut le
+droit de s'en fâcher. L'amiral Neale eut le chagrin, en s'entretenant
+avec moi, d'apprendre que j'avais été sur une frégate dont un boulet
+avait tué, à bord d'un vaisseau qu'il commandait, un de ses neveux qui
+lui tenait lieu de fils: ce souvenir inattendu lui fut très pénible,
+mais il n'en partit pas moins pénétré de sentiments affectueux pour
+son hôte, dont il dit qu'il suffisait de l'avoir vu une fois pour ne
+jamais l'oublier. Telle avait été l'opinion qu'en avaient déjà conçue
+d'illustres étrangers, entr'autres: un ambassadeur des États-Unis
+d'Amérique qui fut reçu par lui à Boulogne, et qui depuis a été élevé
+aux premières dignités de l'État, le savant amiral Massaredo qui
+commanda l'armée navale espagnole à Brest, et surtout son vice-amiral
+Gravina, chambellan du roi, qu'on vit toujours si doux, si conciliant,
+si sage et cependant si terrible au combat de Trafalgar, où il périt
+avec tant de courage et de dévouement, en donnant des ordres pour le
+salut de son escadre. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
+<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Le duc d'Angoulême arriva à Rochefort le 1<sup>er</sup> juillet
+1814. (Viaud et Fleury, <i>Histoire de Rochefort</i>, t. II, p. 505.)</p>
+
+<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a>
+<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Le brevet du baron de Bonnefoux est daté du 5 juillet
+1814.</p>
+
+<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
+<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Comparez dans <i>l'Histoire de Rochefort</i> de MM. Viaud et
+Fleury, t. 1, p. 509 la description de la cérémonie de l'arrivée des
+Aigles qui eut lieu, elle aussi, dans le jardin de la préfecture
+maritime et qui se passa le 26 juin 1815, huit jours après la bataille
+de Waterloo encore ignorée.</p>
+
+<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
+<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: Nicolas Léonard Beker, général de division, comte de
+l'Empire.</p>
+
+<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a>
+<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Au moment où l'auteur écrit, en 1836.</p>
+
+<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a>
+<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Napoléon arriva à Rochefort le 3 juillet 1815. Le
+général Gourgaud s'exprime à cet égard de la façon suivante:
+«J'arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin; je descendis
+à l'hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M.
+de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions. L'empereur arriva
+à huit heures et descendit à la Préfecture où j'étais encore avec le
+Préfet.» Général baron Gourgaud, <i>Sainte-Hélène, Journal inédit</i> de
+1815 à 1818 <i>avec préface et notes</i> par MM. le vicomte de Grouchy et
+Antoine Guillois, <i>Paris</i> 1899, t. I, p. 27.</p>
+
+<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a>
+<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Philibert (Pierre-Henry), né le 26 janvier 1774 à l'île
+Bourbon était le fils d'un ancien contrôleur et ordonnateur de la
+Marine. En 1786 il entra dans la Marine royale en qualité de
+volontaire. La Révolution le nomma enseigne de vaisseau le 16 novembre
+1793. Il devint successivement lieutenant de vaisseau en 1803,
+capitaine de frégate en 1811 et enfin capitaine de vaisseau de seconde
+classe en 1814. Le capitaine de vaisseau Philibert avait les plus
+beaux états de services; c'était un des meilleurs officiers de la
+Marine impériale et il mérite d'être défendu contre d'injustes
+attaques. Il s'était distingué à la bataille de Trafalgar et avait,
+après le combat, repris le vaisseau <i>l'Algésiras</i> capturé par les
+Anglais. Il avait déjà exercé plusieurs commandements importants et en
+dernier lieu celui d'une division composée des frégates <i>l'Étoile</i> et
+<i>la Sultane</i> qui se signala, au cours d'une croisière dans l'Océan,
+par deux combats contre les Anglais. Blessé plusieurs fois, le
+commandant Philibert était en 1815 chevalier de la Légion d'honneur et
+chevalier de Saint-Louis. Nommé officier de la Légion d'honneur en
+1821, capitaine de vaisseau de première classe en 1822, il mourut en
+1824.</p>
+
+<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a>
+<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: La seconde frégate était <i>la Méduse</i>, commandée par le
+capitaine de frégate Ponée. Ponée (François) né à Granville le 9
+décembre 1775, s'engagea comme matelot en 1790. Aspirant de marine en
+1793, enseigne en 1794, lieutenant de vaisseau en 1802, il était
+capitaine de frégate depuis le 3 juillet 1811. François Ponée avait
+assisté à de nombreux combats, en particulier à celui d'<i>Algésiras</i>.
+Il était tombé trois fois entre les mains des Anglais. Devenu
+capitaine de vaisseau en 1820 il prit sa retraite en 1831.</p>
+
+<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a>
+<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Comme on le voit, le témoignage de notre auteur, témoin
+absolument désintéressé, justifie de la façon la plus complète le
+capitaine Philibert. Les éditeurs de <i>Sainte-Hélène, journal inédit de
+1815 à 1818</i> par le général baron Gourgaud attaquent au contraire cet
+officier. «Ponée, commandant de <i>la Méduse</i>, disent-ils p. 29, note 1,
+offrit à l'empereur de combattre <i>le Bellérophon</i>, pendant que <i>la
+Saale</i> (capitaine Philibert) passerait; mais Philibert refusa de jouer
+le rôle glorieux qui lui était réservé». L'inexactitude de ce récit
+résulte du silence de Gourgaud lui-même qui note cependant les
+événements jour par jour et même heure par heure. Ajoutons-le, M. de
+Bonnefoux, aide de camp et cousin germain du préfet maritime et que ce
+dernier traitait comme son fils n'eût pas ignoré cet incident, s'il se
+fût produit. Enfin, il convient de ne pas l'oublier, Philibert était
+capitaine de vaisseau et commandant de la division composée des deux
+frégates. On doit considérer comme absolument invraisemblable
+l'attitude attribuée à son subordonné, le capitaine de frégate Ponée.
+M. de Bonnefoux ne nomme même pas ce dernier et se borne à signaler
+les entrevues du chef de la division avec l'empereur.</p>
+
+<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a>
+<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Pierre Martin naquit à Louisbourg (Canada), le 29
+janvier 1752 d'un père originaire de Provence. Il fut élevé à
+Rochefort où son père avait obtenu une place de gendarme maritime
+après la conquête du Canada par les Anglais. Après avoir suivi les
+cours de l'École d'hydrographie de cette ville, il s'engagea comme
+mousse en 1764 à bord de la flûte <i>le Saint-Esprit</i> commandée par le
+chevalier de la Croix, lieutenant de vaisseau. Comme second pilote, il
+servit sous les ordres de M. de Guichen et perdit l'&oelig;il gauche dans
+une de ses campagnes. Il assistait à la bataille d'Ouessant en qualité
+de premier pilote entretenu. Le comte d'Estaing le nomma lieutenant de
+frégate, c'est-à-dire officier auxiliaire. La paix conclue, il
+redevint pilote. On lui donna cependant le commandement d'un petit
+bâtiment <i>la Cousine</i>, en station sur la côte du Sénégal et ce fut là
+qu'il connut le chevalier de Boufflers. La Révolution nomma Pierre
+Martin lieutenant de vaisseau en 1791, capitaine de vaisseau le 10
+février 1793, contre-amiral le 17 novembre de la même année. Au
+lendemain du siége de Toulon, il prit le commandement des forces
+navales de la Méditerranée. Il sut montrer les qualités d'un chef
+d'escadre et se distingua notamment au combat des îles d'Hyères le 19
+prairial an III. Vice-amiral le 1<sup>er</sup> germinal an IV (2 mars 1796),
+le Directoire le nomma en 1797 commandant des Armes à Rochefort et
+après la création des préfectures maritimes il devint préfet du 5<sup>e</sup>
+arrondissement. Il exerçait encore ces fonctions en 1809 au moment du
+désastre de l'escadre de l'amiral Allemand sur la rade de l'île d'Aix.
+Remplacé par l'amiral Truguet il prit sa retraite et ne rentra dans
+l'activité que pendant les Cent-Jours. La seconde Restauration le raya
+des listes de la Marine. Le vice-amiral Martin mourut à Rochefort le
+1<sup>er</sup> novembre 1820. Voyez <i>Précis historique sur la vie et les
+campagnes du vice-amiral comte Martin</i>, par le comte Pouget, capitaine
+de frégate (petit-fils de l'amiral), Paris, 1853.</p>
+
+<p>Le général de brigade Bonaparte commandant l'artillerie de l'armée des
+Alpes avait eu des rapports de service avec le contre-amiral Martin,
+chef de l'escadre de la Méditerranée. Ces deux officiers généraux
+appartenaient du reste l'un et l'autre au parti républicain. Il ne
+semble pas que l'empereur s'en soit souvenu avec plaisir. MM. Viaud et
+Fleury paraissent avoir raison lorsqu'ils disent dans leur <i>Histoire
+de Rochefort</i>, t. 2, p. 412, à propos de l'amiral Martin: «Napoléon
+n'avait pu lui pardonner ses sentiments démocratiques, sa raideur de
+caractère.»</p>
+
+<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a>
+<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Cette propriété s'appelait <i>la Brûlée</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
+<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Dans un compte rendu très étendu et fort remarquable, à
+notre avis, du livre du comte Pouget cité plus haut (<i>Nouvelles
+annales de la Marine et des Colonies</i>, t. X, 1853 p. 378 et suiv.), M.
+de Bonnefoux s'exprimait de la façon suivante: «La classe des pilotes,
+dont il est ici question, n'existe plus en France; mais il y a encore
+quelque chose d'analogue dans la marine anglaise. Ces pilotes, que
+l'on qualifiait de la dénomination d'<i>hauturiers</i> et dont les
+fonctions furent supprimées en 1791 étaient destinés à faire des
+campagnes de long cours; ils devaient être très versés dans
+l'astronomie pratique et dans toutes les sciences mathématiques ayant
+trait à l'hydrographie ou à la route des navires dont ils étaient
+spécialement chargés; il est vrai qu'ils ne commandaient jamais la
+man&oelig;uvre à bord des bâtiments, mais le plus souvent ils devaient
+indiquer au commandant quelle était celle qu'ils croyaient plus
+convenable de faire. On voit, par là, de quelle importance un premier
+pilote était à bord et combien il devait posséder de connaissances,
+d'expérience et de jugement.»</p>
+
+<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a>
+<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Dans le compte rendu mentionné plus haut, M. de
+Bonnefoux rend hommage aux éminentes qualités de l'amiral Martin.
+«Prisonnier de guerre sur parole à cette époque et ne pouvant, par
+conséquent, servir activement sur nos bâtiments armés, j'étais un des
+aides de camp de ce préfet (le baron Casimir de Bonnefoux). Ce fut
+pour moi une excellente occasion de connaître l'amiral Martin dont
+j'avais tant entendu parler et de m'approcher de lui. J'en saisissais
+tous les prétextes avec empressement car tout, en cet homme
+extraordinaire, m'attirait et me fascinait. Il s'aperçut bien vite du
+charme et du plaisir que j'éprouvais à le voir et il avait la bonté de
+me retenir auprès de lui toutes les fois que j'allais lui rendre mes
+devoirs et que, par discrétion, je voulais abréger mes visites. Je me
+convainquis alors que tout ce que j'avais ouï dire de son grand
+c&oelig;ur, de son esprit pénétrant, de son caractère ferme et décidé, de
+sa valeur incomparable, était encore au-dessous de la vérité, et
+jamais je ne quittais sa présence sans être pénétré pour lui d'une
+admiration toujours plus vive, d'un respect toujours croissant. Jamais
+aucun autre amiral n'a produit en moi une impression aussi profonde;
+de tous ceux que j'ai connus, c'est lui certainement que j'aurais
+suivi à la mer avec le plus de confiance, de dévouement et d'abandon,
+s'il avait repris le commandement d'une escadre.»</p>
+
+<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a>
+<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Le roi Joseph arriva le 5 juillet à Rochefort.</p>
+
+<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a>
+<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Joseph partit sur un bâtiment américain qui vint le
+prendre vers l'embouchure de la Gironde. Chateaubriand, comme on le
+verra ci-après, dit que ce bâtiment était danois; cette question de
+nationalité ne présente bien entendu aucune importance.</p>
+
+<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a>
+<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Rapprochez le passage suivant des <i>Mémoires
+d'Outre-tombe</i> de Chateaubriand, édition Biré, t. IV, p. 67: «Depuis
+le 1<sup>er</sup> juillet, des frégates l'attendaient (Napoléon) dans la rade
+de Rochefort; des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs
+inséparables d'un dernier adieu l'arrêtèrent... Il laissa le temps à
+la flotte anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux
+lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti
+que prit son frère Joseph), mais la résolution lui faillit en
+regardant le rivage de la France. Il avait aversion d'une république;
+l'égalité et la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il pensait à
+demander un asile aux Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce
+parti? disait-il à ceux qu'il consultait.» «L'inconvénient de vous
+déshonorer, lui répondit un officier de Marine, vous ne devez pas même
+tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler
+pour vous montrer à un schelling par tête.»</p>
+
+<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a>
+<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Baudin (Charles), né à Paris, le 21 juillet 1784, était
+le fils du Conventionnel Baudin (des Ardennes). Il entra dans la
+Marine comme novice en 1799 et passa ensuite l'examen d'aspirant.
+Enseigne de vaisseau en 1804, lieutenant de vaisseau en 1809, il était
+capitaine de frégate depuis le 22 août 1812. Aspirant de Marine sur la
+corvette <i>le Géographe</i>, il prit part à une campagne de découvertes de
+1800 à 1804. Enseigne de vaisseau, il perdit le bras droit dans le
+combat soutenu le 15 mars 1808 par la frégate <i>la Sémillante</i>. En
+1812, il commandait <i>la Dryade</i> au moment de son combat. Mis à la
+retraite à l'âge de trente-deux ans le 18 avril 1816, Charles Baudin
+demanda l'autorisation de commander pour le commerce et s'inscrivit au
+port de Saint-Malo comme capitaine au long cours. Plus tard, il fonda
+une maison de commerce au Havre. Rappelé à l'activité après la
+Révolution de 1830 en qualité de capitaine de frégate, il fut promu
+capitaine de vaisseau le 6 janvier 1834, contre-amiral le 1<sup>er</sup> mai
+1838, vice-amiral le 22 janvier 1839. Il commanda l'escadre du Mexique
+en 1838 et 1839 et se signala par la prise du Fort de Saint-Jean
+d'Ulloa. Enfin Napoléon III l'éleva le 27 mai 1854 à la dignité
+d'amiral. L'amiral Baudin mourut le 7 juin de la même année. Il était
+sénateur et Grand-Croix de la Légion d'honneur.</p>
+
+<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a>
+<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Besson Jean, dit Victor, né à Angoulême, le 28 janvier
+1781, s'engagea comme mousse et passa plus tard l'examen d'aspirant.
+Enseigne auxiliaire en 1804, enseigne entretenu en 1811, il était
+lieutenant de vaisseau depuis le 6 janvier 1815. Le général Rapp
+l'avait au mois de juin 1813, nommé lieutenant de vaisseau provisoire
+pour sa belle conduite au siège de Dantzick. Il s'était également
+distingué lors du combat livré par la frégate <i>la Minerve</i>. Rayé des
+cadres de la Marine en 1816, M. Besson entra plus tard au service du
+Pacha d'Égypte. Il devint vice-amiral de la Marine égyptienne et
+mourut à Alexandrie le 12 septembre 1837.</p>
+
+<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a>
+<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Ce bâtiment de commerce danois était un brick appelé
+<i>la Magdeleine</i>. Il appartenait à F. F. Frühl d'Oppendorff. Le gendre
+de ce dernier, le jeune lieutenant de vaisseau Besson le mit à la
+disposition de l'empereur.</p>
+
+<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a>
+<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: Genty (Benoît), né à Bordeaux, le 21 décembre 1771,
+commença par naviguer au commerce. Il était lieutenant de vaisseau
+entretenu depuis le 11 juillet 1811. Attaché pendant la campagne de
+1814 à l'artillerie du 6<sup>e</sup> corps d'armée, il servit avec la plus
+grande distinction.</p>
+
+<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a>
+<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Doret (Louis-Isaac-Pierre-Hilaire), né le 13 janvier
+1789, s'engagea comme mousse en 1801. Aspirant de 1<sup>ère</sup> classe en
+1811, enseigne en 1812, le Gouvernement de la seconde Restauration le
+raya des listes de la Marine le 23 août 1815. C'était également un
+excellent officier qui avait montré la plus haute intrépidité dans le
+combat livré en 1813 par <i>la Dryade</i>, que commandait Charles Baudin.
+Après la Révolution de 1830, il rentra dans le Corps, devint
+lieutenant de vaisseau en 1831, prit part à l'expédition du Mexique et
+à la prise de Saint-Jean d'Ulloa en qualité de chef d'état-major de
+l'ancien commandant de <i>la Dryade</i> le contre-amiral Baudin. M. Doret
+fut promu capitaine de frégate en 1839 et capitaine de vaisseau en
+1844.</p>
+
+<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a>
+<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois dans
+leurs notes sur les <i>Mémoires</i> de Gourgaud, p. 37, note 1 parlent de
+M<sup>me</sup> la comtesse Bertrand dans les termes suivants: «M<sup>me</sup> de
+Montholon, dans ses <i>Souvenirs</i>, dit qu'elle était fille de l'Anglais
+Dillon, nièce de Lord Dillon et qu'elle avait été élevée en
+Angleterre. Parente par sa mère de Joséphine, ce fut l'empereur qui la
+maria à Bertrand et la dota.»</p>
+
+<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a>
+<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Le général Beker avait épousé la s&oelig;ur du général
+Desaix.</p>
+
+<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a>
+<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Voyez le récit de Gourgaud à la date du 8 juillet: «À
+quatre heures on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. À 5
+h. 10, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des
+regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte;
+nous courons quelques dangers. À sept heures et quelques minutes, Sa
+Majesté aborde <i>la Saale</i>.»</p>
+
+<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a>
+<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: Le préfet maritime fit l'observation, car tout se
+remarque, dans l'existence d'hommes comme Napoléon, que deux membres
+de sa famille avaient vu: l'un le colonel de Campagnol, les débuts
+militaires du futur empereur dans son régiment d'artillerie, l'autre,
+lui-même, préfet maritime à Rochefort, le terme de sa carrière
+politique. Comparez <i>Mémoires</i>, p. 19, note 1. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a>
+<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: Si la tentative de Joseph avait réussi, c'est que le
+lougre sur lequel il s'était embarqué pouvait, en raison de son faible
+tirant d'eau, longer la côte et se soustraire aux poursuites des
+navires anglais. Le projet du lieutenant de vaisseau Genty et de
+l'enseigne de vaisseau Doret reposait sur la même idée. Comp.
+<i>Gourgaud</i> p. 29.</p>
+
+<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a>
+<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Dans l'entourage de Napoléon les avis étaient partagés.
+À la date du 12 juillet, Gourgaud déclare qu'il a donné à l'empereur
+le conseil de se rendre à la nation anglaise. Déjà le 10 juillet Las
+Cases et Rovigo avaient été envoyés à bord du <i>Bellérophon</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a>
+<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: La comparaison de Thémistocle n'a pas paru juste à tous
+les esprits; car Thémistocle n'avait pas été vaincu par les Perses, et
+il était exilé de sa patrie. Napoléon, au contraire, était fugitif
+après la bataille de Waterloo; il était bloqué à Rochefort, et il ne
+se livrait aux Anglais que parce qu'il croyait impossible d'échapper à
+une croisière à laquelle son frère Joseph sut pourtant se dérober. En
+position, à peu près semblable, Annibal préféra s'empoisonner. (<i>Note
+de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
+<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: D'après MM. Viaud et Fleury, <i>Histoire de Rochefort</i>,
+t. II, p. 513: «Napoléon fit donner aux deux frégates l'ordre
+d'appareiller, mais le capitaine Philibert répondit froidement qu'il
+lui était défendu de tenter le passage si les bâtiments devaient
+courir le moindre danger.» L'ordre n'a pas été donné. Les <i>Mémoires</i>
+de Gourgaud ne peuvent plus laisser aucun doute à cet égard. Quant aux
+instructions et aux sentiments du capitaine Philibert, la réponse
+invariable qu'il fit à Napoléon jette sur eux tant de lumière qu'elle
+nous dispense d'insister.</p>
+
+<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
+<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: La lettre au prince Régent porte la date du 13 juillet.
+Napoléon s'embarqua le 15 sur le brick, <i>l'Epervier</i>, pour se rendre
+au <i>Bellérophon</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a>
+<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: L'opinion de M. de Bonnefoux paraît avoir été celle de
+tous les officiers de marine. Gourgaud rapporte, p. 38 que le 13
+juillet il remit au nom de l'empereur une paire de pistolets, à titre
+de souvenir, aux capitaines Philibert et Ponée. Il ajoute: «Ils me
+remercièrent en s'écriant: Ah! vous ne savez pas où vous allez! Vous
+ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'empereur d'un tel projet.»
+En 1853, dix-sept ans après avoir écrit la présente <i>Notice</i>, M. de
+Bonnefoux rendant compte dans les <i>Nouvelles Annales de la Marine</i> du
+livre du comte Pouget sur la vie de son grand-père le vice-amiral
+Martin s'exprimait de la façon suivante: «L'amiral Martin eut
+connaissance de tous les projets qui furent proposés. Un seul eut
+l'assentiment du préfet maritime qui fut consulté et le sien: tous les
+autres furent écartés comme irréalisables ou compromettants: ce projet
+consistait à décider l'empereur à partir avec son frère, le roi
+Joseph, qui était également à Rochefort et qui s'était assuré un
+passage sur un bâtiment qui l'attendait dans un autre port que
+Rochefort. Le roi Joseph, le préfet maritime, l'amiral Martin
+s'épuisèrent à cet égard, en instances des plus pressantes; mais ainsi
+que le dit M. le comte Pouget, «d'autres avis prévalurent et Napoléon
+courut à sa perte».</p>
+
+<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
+<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: Il fut nommé ministre le 8 août 1829, mais il refusa de
+s'adjoindre à l'administration de Polignac: après la Révolution de
+1830 il a exercé, pendant plusieurs années, ces hautes fonctions.
+(<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
+<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Sur M. de Fleuriau, voyez les <i>Mémoires</i>, p. 174, note
+1, 190, 321.</p>
+
+<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a>
+<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Le baron Casimir de Bonnefoux fut destitué le 26
+juillet 1815. Il avait été près de treize ans préfet maritime. Sa mise
+à la retraite date du 1<sup>er</sup> janvier 1816.</p>
+
+<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a>
+<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: M. de Bonnefoux ne réfléchissait pas, alors, que les
+pensions de retraite des marins ne coûtent rien à l'État ni aux
+contribuables, car elles sont soldées par leur caisse des Invalides
+qui leur appartient en toute propriété. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a>
+<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Ces paroles se vérifièrent à la lettre, car peu après
+sa destitution, je fus mis en réforme; je fus rappelé plus tard, il
+est vrai, au service actif, mais relégué dans les rangs des officiers
+les moins favorisés; depuis lors, malgré mes efforts et ma bonne
+volonté, je ne pus acquérir aucun grade, si ce n'est à l'ancienneté.
+(<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a>
+<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: En faisant les ventes, cadeaux ou distributions de ses
+équipages, de ses meubles particuliers et de sa cave, il pensa à son
+ami Baudry qui avait ses biens aux environs de Rochefort, il lui donna
+donc un très beau cheval appelé Milord qui avait appartenu au général
+Joubert. On assure que Sieyès avait fait obtenir à ce général le
+commandement de l'armée d'Italie, pendant que Bonaparte était occupé
+de son expédition plus brillante que vraisemblablement fructueuse en
+Égypte, afin de le mettre à même, à défaut de Bonaparte, de s'emparer
+du pouvoir en France, après quelques victoires; mais il fut tué sur ce
+même cheval que M. de Bonnefoux avait fait acheter, et qu'il
+affectionnait beaucoup. «Il est vieux, dit M. de Bonnefoux au colonel
+Baudry, mais pour vous dédommager du peu d'usage que vous en ferez, je
+vous l'enverrai avec sa bride, sa selle et sa chabraque.» On voit que,
+même en faisant un présent, et c'en était un de quelque importance, à
+cause des harnais qui étaient fort beaux, il voulait encore paraître
+recevoir un service, afin, sans doute, de diminuer le poids de la
+reconnaissance. En pareille position, lorsqu'il quitta Boulogne, il
+avait voulu faire accepter un envoi de vin précieux, et il avait écrit
+à celui à qui il le destinait: «Je suis le légataire universel du
+préfet maritime; vous êtes porté sur son testament pour tels et tels
+objets: c'est donc un devoir pour moi de vous les adresser, et j'y
+trouve le plaisir d'y ajouter l'expression de mon amitié.»&mdash;Rien, en
+général, si ce n'est peut-être l'agrément de sa conversation,
+n'égalait celui de sa correspondance, et le ton cordial qu'il savait y
+faire régner. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
+<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Dans une lettre datée de Bayonne le 3 mai 1834 et
+adressée à sa fille Nelly, alors âgée de 15 ans, plus tard M<sup>me</sup>
+Pâris, M. de Bonnefoux décrit de la façon suivante les propriétés
+habitées aux environs de Marmande par des membres de sa famille:
+«Rolde, sur la droite, entre Tonneins et Marmande, est une propriété
+de ton cousin de Cazenove (V. <i>Mémoires</i> p. 2), où il s'est plu à
+rassembler les constructions, distributions, gentillesses des jardins
+dits anglais. Le Bédart est plus près de Marmande; tout y est de
+rapport; il appartient à M<sup>me</sup> de Réau. En tirant vers l'est, sur la
+première chaîne des collines, qui, de ce côté, encaissent le riant
+bassin de la Garonne se trouvent, sur un plateau dominant une superbe
+plaine, le village et le château de Sainte-Abondance. M. de Cazenove,
+père, avait acheté celui-ci pendant la Révolution, pour le restituer à
+l'aîné des émigrés Bonnefoux et cette &oelig;uvre généreuse fut noblement
+exécutée. Le jeune Réau en jouit à présent, c'est un séjour charmant.
+En continuant vers le Nord, on laisse Navarre propriété perdue pour la
+famille pendant l'émigration, et l'on arrive sur la seconde chaîne de
+collines à Peyssot, où demeure ton oncle l'ancien préfet maritime et
+qui réunit un peu d'agréable à beaucoup d'utile.»</p>
+
+<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a>
+<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Laurent comte de Gouvion-Saint-Cyr, maréchal de France,
+fut ministre de la Marine du 23 juin au 12 septembre 1817, entre le
+vicomte du Bouchage et le comte Molé.</p>
+
+<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a>
+<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Le baron Casimir de Bonnefoux, qui ne s'était pas
+marié, mourut le 15 juin 1838 dans sa propriété de Peyssot, près de
+Marmande, à l'âge de 77 ans. Son cousin lui avait en 1837 communiqué
+la présente notice, écrite l'année précédente. Tout en l'engageant par
+modestie à la détruire, il n'avait pu méconnaître son exactitude.</p>
+
+<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a>
+<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Nous reproduisons ici ces quelques pages empruntées au
+<i>Précis historique sur la Guyane française</i>, que publia notre auteur
+dans les <i>Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies</i>, t. VIII
+(1852). Elles complètent en effet d'une façon intéressante la partie
+des <i>Mémoires</i> consacrée à la campagne de M. de Bonnefoux en Guyane,
+pendant qu'il commandait <i>la Provençale</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a>
+<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Victor Hugues, né à Marseille en 1770.</p>
+
+<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a>
+<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Les deux commissaires de la Convention, Chrétien et
+Victor Hugues quittèrent Rochefort à la fin de pluviôse an II (février
+1794) avec une division commandée par le capitaine de vaisseau, plus
+tard amiral de Leissègues. La division se composait des frégates <i>la
+Thétis</i> et <i>la Pique</i>, de la flûte <i>la Prévoyante</i> et de cinq navires
+de transport. En arrivant à la Guadeloupe, la division trouva l'île
+occupée par les Anglais. Ce fut grâce à l'admirable énergie de Victor
+Hugues que l'attaque fut décidée. Comme le disent MM. Viaud et Fleury
+dans leur <i>Histoire de Rochefort</i> t. II, p. 425:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Après six mois et vingt jours de luttes acharnées entre une
+ poignée de Français décimés par les maladies et huit mille
+ Anglais, maîtres de la mer et soutenus par une flotte de trente
+ voiles, les Français reprirent la Guadeloupe et en chassèrent les
+ ennemis. Ils leur enlevèrent six drapeaux, huit caisses pleines
+ de lingots d'argent et leur firent beaucoup de prisonniers.»</p>
+
+<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a>
+<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Cet article de notre auteur parut dans les <i>Nouvelles
+Annales de la marine et des Colonies</i>, t. III, 1850, p. 164 et suiv.
+Il développe un passage des Mémoires et donne des renseignements
+nouveaux sur le Collège royal de la Marine et l'École préparatoire de
+la Marine, créés l'un et l'autre à Angoulême. M. de Bonnefoux y fit
+une partie de sa carrière et y rendit des services signalés. Cet
+article se rattache donc à ces <i>Mémoires</i> de la façon la plus étroite
+et nous avons cru utile de le reproduire ici.</p>
+</div>
+
+<div class="p4 tn">
+<p>Note au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du Baron de Bonnefoux, by
+Baron de Bonnefoux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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+
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