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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du Baron de Bonnefoux + Capitaine de vaisseau. 1782-1855 + +Author: Baron de Bonnefoux + +Annotator: Émile Jobbé-Duval + +Release Date: February 1, 2012 [EBook #38734] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.] + + + + +L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de +traduction et de reproduction en France et dans tous les pays +étrangers, y compris la Suède et la Norvège. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'Intérieur (section de la +librairie) en juin 1900. + + + + +PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--1230. + + + + + MÉMOIRES + + DU + + Baron de BONNEFOUX + + CAPITAINE DE VAISSEAU + + 1782-1855 + + PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES + + + PAR + + ÉMILE JOBBÉ-DUVAL + PROFESSEUR À LA FACULTÉ DE DROIT DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS + + + + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + RUE GARANCIÈRE, 8 + + 1900 + + _Tous droits réservés_ + + + + +PRÉFACE + + +De nombreuses générations de marins ont, au cours de ce siècle, étudié +les livres du vaillant officier, dont nous publions aujourd'hui les +_Mémoires_. Doué d'un esprit méthodique et clair, il publiait, dès +1824, le premier volume des _Séances nautiques_ ou _Traité du navire à +la mer_, suivi plus tard du _Traité du navire dans le port_, et +apprenait ainsi les éléments de l'art du marin aux jeunes gens +désireux d'exercer cette noble profession et que n'avaient pas +découragés les revers. + +Plus tard, lorsque les aspirants de la Restauration occupaient déjà +dans leur Corps un rang élevé, il s'associait son gendre, le capitaine +de vaisseau Pâris, mort, en 1893, vice-amiral et membre de l'Institut, +et dont on n'a pas oublié la belle et originale figure. De la féconde +collaboration de ces deux hommes distingués sortait, en 1848, le +_Dictionnaire de la marine à voile et de la marine à vapeur_[1], +oeuvre considérable, dont le succès dura longtemps et qui exerça une +influence de premier ordre sur l'histoire des sciences nautiques dans +notre pays. + +[Note 1: M. de Bonnefoux rédigea le premier volume ou +_Dictionnaire de la marine à voile_, M. Pâris, le second ou +_Dictionnaire de la marine à vapeur_.] + +Ce n'était pas seulement comme écrivain que les officiers de la Marine +française connaissaient M. de Bonnefoux. À la Compagnie des Élèves de +Rochefort, au Collège royal de Marine d'Angoulême, à l'École navale de +Brest, beaucoup d'entre eux avaient apprécié, par eux-mêmes, son tact, +sa connaissance des hommes, ses qualités d'éducateur. + +Pendant sa laborieuse retraite, l'ancien commandant de _l'Orion_ +pouvait donc jeter un regard tranquille sur sa vie déjà longue, riche +en oeuvres et en services rendus au pays. Néanmoins il ne la +considérait pas sans quelque amertume. Car la disproportion était +grande entre le rêve de gloire de la jeunesse et les résultats de +l'âge mûr. M. de Bonnefoux appartenait en effet à la génération des +sous-lieutenants qui commencèrent l'épopée impériale, et il ne tint +qu'à lui de suivre Bernadotte comme aide de camp. Il ne voulut pas +rompre les liens qui l'unissaient à la Marine; mais il espérait un +avenir de combats et de triomphes. Entouré de jeunes aspirants +instruits comme lui, comme lui pleins d'ardeur et de patriotisme, il +ne doutait pas des destinées de la Marine française. Les faits +semblèrent d'abord justifier ses espérances, et nulle carrière ne +commença d'une façon plus brillante que la sienne. Comment aurait-il +regretté de ne pas prendre part aux exploits de la Grande Armée, +quand, enseigne de vaisseau de vingt et un ans, il commandait la +manoeuvre sur la frégate _la Belle-Poule_, pendant sa croisière de +trois années dans les mers de l'Inde, coupait vingt-six fois la ligne +équinoxiale, et se distinguait, lors du combat soutenu contre le +vaisseau de 74 canons, _le Blenheim_? Comment souhaiter une meilleure +école que cette «navigation contre vents et marées dans des archipels +semés de récifs dont, à cette époque, l'hydrographie était à peine +esquissée, où souvent l'on faisait par jour quinze mouillages pour +gagner une lieue[2]»? Seulement la déception fut extrême, lorsque le +rêve prit fin brusquement et que M. de Bonnefoux se trouva prisonnier, +à vingt-quatre ans, après le dernier et glorieux combat de _la +Belle-Poule_. Avoir mené pendant trois ans la plus belle vie que +puisse désirer un marin, vie de dangers, d'activité virile, de +vigilance de tous les instants, pour aboutir aux _cautionnements_ +anglais et au ponton _le Bahama_! Le réveil était rude! Plus tard, à +la catastrophe individuelle, s'ajouta la catastrophe nationale. La +Marine, déjà beaucoup trop négligée par Napoléon, se trouva encore +réduite, et elle n'avait pas, comme l'armée de terre, pour la consoler +quelque peu dans la défaite suprême, le souvenir de prodigieuses +victoires. Heureux les officiers auxquels échut la bonne fortune de +prendre part aux derniers voyages de découvertes, ou de tirer le canon +de Navarin! Je ne parle pas de ceux qui, comme Laurent de Bonnefoux, +frère de notre auteur, et beaucoup d'autres, tombèrent en captivité +avec le grade d'aspirant, et que le Gouvernement licencia à la paix. +Parmi eux, cependant, plusieurs s'étaient conduits en héros. + +[Note 2: Albert de Circourt, _Notice sur le capitaine de vaisseau +de Bonnefoux_, p. 5 (Extrait des _Nouvelles Annales de la Marine et +des Colonies_, numéro de mars 1856). M. le comte de Circourt, que +l'Assemblée nationale de 1871 élut conseiller d'État, avait été +aspirant de Marine. Il conserva de M. de Bonnefoux le souvenir le plus +respectueux et le plus reconnaissant, jusqu'au jour où il s'éteignit +lui-même, après une longue vie consacrée tout entière au travail et +aux bonnes oeuvres.] + +Les _Mémoires_ présentent le tableau fidèle de la vie de M. de +Bonnefoux jusqu'en 1835, vingt ans avant sa mort. Considérée en +elle-même et dans ses rapports avec l'histoire de la Marine pendant +près de cinquante ans, cette vie ne manque pas d'intérêt. Après les +riantes descriptions de Java ou de l'Île-de-France, les sombres +tableaux des pontons anglais. + +Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux naquit à Béziers, dans le Languedoc, +le 22 avril 1782. Son père, Joseph de Bonnefoux, capitaine au régiment +de Vermandois et chevalier de Saint-Louis, portait le nom de chevalier +de Beauregard. Il appartenait à une famille noble de l'Agenais, qui +avait fourni et qui fournissait encore de nombreux officiers à +l'armée. En 1786, il comptait trois de ses neveux officiers +d'infanterie comme lui, et un autre, lieutenant de vaisseau[3]. + +[Note 3: Le nom est quelquefois orthographié Bonafoux ou Bonnafoux; +mais la véritable orthographe est Bonnefoux.] + +La mère de P.-M.-J. de Bonnefoux, Catherine-Julienne-Gabrielle +Valadon, était fille d'un médecin distingué de Béziers, ancien consul +et apparenté aux premières familles du pays. + +La vie était douce, à la fin du XVIIIe siècle, dans une ville comme +Béziers[4], placée sous un beau ciel et dans une situation charmante, +fière de ses 18.000 habitants, de ses monuments et de son antiquité. +La première enfance de M. de Bonnefoux s'y écoula très heureuse, et il +conserva toujours beaucoup d'attachement pour sa ville natale, ainsi, +du reste, que pour Marmande, berceau de sa famille paternelle, où il +séjourna à diverses reprises. + +[Note 4: En 1772, l'abbé Expilly, dans son _Dictionnaire +géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, dit +au mot Besiers ou Béziers (Biterrae): «On ne connaît guère de +situations plus charmantes que celle de la ville de Besiers: c'est ce +qui a fait dire que, si Dieu voulait faire son séjour sur terre, il le +ferait à Besiers: _Si Deus in terris velit habitare, Biterris_. Les +mauvais plaisants ajoutent: _ut iterum crucifigeretur_.» Le même +auteur ajoute un peu plus loin: «Que ce soit l'excellence du climat ou +la qualité excellente des aliments qui donne aux hommes une bonne +constitution et de l'esprit, il n'en est pas moins certain que la +ville de Besiers a toujours été féconde en sujets d'un rare mérite.»] + +Vint cependant le temps des études qu'il fit à l'École royale +militaire de Pont-Le-Voy, où M. de La Tour du Pin, ministre de la +Guerre, le fit entrer en qualité d'élève du roi, comme fils +d'officier, chevalier de Saint-Louis. P.-M.-J. de Bonnefoux s'y montra +élève appliqué et intelligent. Séparé des siens, ne recevant plus +d'argent de sa famille ruinée par la Révolution, il n'en travaillait +pas moins avec ardeur et se proposait d'achever à Pont-Le-Voy ses +humanités, lorsque, vers la fin de 1793, le Gouvernement renvoya du +collège les fils d'officiers, au nombre de deux cents. + +À l'âge de onze ans et demi, J. de Bonnefoux se vit abandonné, à +Tours, «avec un petit paquet de linge plié dans un mouchoir bleu, un +assignat de trois cents francs, qui, alors, en valait à peine la +moitié, un passeport et _un certificat de civisme_[5]». + +[Note 5: Voyez ces _Mémoires_, liv. I. ch. II.] + +Il s'agissait de traverser la plus grande partie de la France pour se +rendre à Béziers. Le jeune écolier accomplit sans encombre ce long +voyage; mais, quand il arriva sain et sauf dans la maison paternelle, +il trouva son père en prison et sa mère malade. + + * * * * * + +Les années qui suivirent se passèrent pour J. de Bonnefoux, à Béziers +et à Marmande; si les circonstances ne se prêtaient pas à des études +régulières, il n'oublia pas ce qu'il avait appris à Pont-Le-Voy, et il +compléta son instruction par des lectures sous la direction d'un vieil +officier érudit et aimable, M. de La Capelière, autrefois employé au +Canada; il fréquenta en même temps la société polie, qui commençait à +se réunir de nouveau. + +Si M. de La Capelière l'entretenait du Canada, son père lui parlait +des Antilles où le régiment de Vermandois avait tenu garnison pendant +plusieurs années. Ce qui entraîna J. de Bonnefoux vers la Marine, ce +fut, cependant, moins ces conversations que l'exemple et les conseils +de son cousin germain, Casimir de Bonnefoux, lieutenant de vaisseau à +la fin de l'ancien régime et portant alors le nom de chevalier de +Bonnefoux. + +Grâce à ses relations, le père de notre auteur, déjà officier au +régiment de Vermandois, avait jadis obtenu une place dans une École +militaire pour le second fils de son frère aîné, Léon de Bonnefoux, +ancien officier qui vivait dans ses terres auprès de Marmande avec ses +quatre fils et ses deux filles. Sorti de cette École militaire +aspirant garde de la Marine, Casimir de Bonnefoux garda toujours à son +oncle une vive gratitude, et il en donna la preuve à ses deux fils. + +Casimir de Bonnefoux appartenait à la Marine du règne de Louis XVI, la +plus belle époque de l'histoire de la Marine française: «De l'honneur, +du courage et des moyens», telle est la note qui figure à son dossier +au Ministère de la Marine. + +Aux qualités de l'homme de mer et aux talents de l'administrateur, il +joignait les grâces de l'homme du monde. Élevé dans les salons du +XVIIIe siècle, d'un esprit fin et cultivé, il savait conter et écrire. +Son cousin, moins âgé que lui de vingt et un ans, apprécia vite sa +bonté unie à une réelle fermeté; il le révéra et l'aima comme un père, +et rien ne touche autant dans ces _Mémoires_ que l'expression sincère +et délicate de ses sentiments de respectueuse affection. + +Lorsque J. de Bonnefoux entra dans la Marine, au mois de juin 1798, en +qualité de novice à bord de _la Fouine_, il apportait donc avec lui de +longues traditions d'honneur et de patriotisme. Formé à l'école des +hommes du XVIIIe siècle, il conserva en outre toujours cette première +empreinte. + +Néanmoins il ne tarda pas à se trouver dans un milieu nouveau pour +lui, milieu qui lui fut très sympathique et dont il subit l'influence. +Promu aspirant de première classe, à la suite d'un brillant examen, le +13 avril 1799, il eut pour camarades des jeunes gens intelligents et +instruits, pleins d'ardeur et qui lui inspirèrent l'amour du métier de +marin. + +Dans aucun corps, on le sait, l'émigration n'avait été aussi générale +que dans la Marine[6]. Nulle part ailleurs, d'autre part, +l'instruction technique des chefs, leur habitude du commandement, leur +supériorité incontestée d'éducation importe davantage; car le salut +commun dépend de la confiance réciproque et complète des officiers +dans les matelots, des matelots dans les officiers. + +[Note 6: Sur les officiers de Marine émigrés qui servaient comme +dragons dans l'armée des princes, voyez un passage très beau et très +ému de Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_, édition Biré, t. II, +p. 56.] + +L'émigration désorganisa donc la Marine française qui s'était couverte +de gloire pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Le corps +d'officiers de la Révolution souffrait du défaut de cohésion. +Quelques-uns appartenaient à l'ancienne Marine; d'autres en grand +nombre servaient autrefois en qualité d'officiers auxiliaires ou de +pilotes; les derniers enfin sortaient de la Marine marchande, marins +consommés pour la plupart, mais ne sachant pas naviguer en escadre. + +La principale cause de nos revers doit cependant être cherchée, en +dehors des embarras financiers, dans l'indiscipline des équipages, +leur insuffisance numérique et leur peu d'expérience. + +Si donc la Révolution ne put pas improviser une Marine, l'avenir ne +s'annonçait pas sous de trop sombres couleurs à la fin du Directoire +et au début du Consulat. Car les officiers des grades les moins élevés +et les aspirants recrutés tous par la voie de l'examen, se faisaient +remarquer par leur mérite et leur ardent amour du pays. Appartenant +pour la plupart à la bourgeoisie aisée des villes du littoral, ils ne +le cédaient en rien à ceux de leurs contemporains qui luttèrent contre +l'Europe sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire. + +J. de Bonnefoux avait l'âme trop généreuse et l'esprit trop élevé pour +ne pas rendre justice aux qualités des jeunes gens, dont il partageait +les dangers et les travaux. C'est avec une franche admiration et une +vive reconnaissance qu'il parle d'Augier, aspirant à bord du vaisseau +_le Jean-Bart_, et plus tard de Delaporte, lieutenant de vaisseau de +_la Belle-Poule_. Ils contribuèrent à faire de lui un excellent +officier, observateur de premier ordre, manoeuvrier habile, plein de +zèle et de sang-froid. Le premier atteignait à peine vingt ans, le +second à peine vingt-cinq. + +En qualité d'aspirant de première classe, J. de Bonnefoux servit sur +le vaisseau _le Jean-Bart_, la corvette _la Société populaire_, le +vaisseau _le Dix-Août_, le cutter _le Poisson-Volant_ et de nouveau +sur _le Dix-Août_, placé sous les ordres de Bergeret, l'ancien et +célèbre commandant de _la Virginie_, l'un des plus jeunes et l'un des +meilleurs capitaines de vaisseau de cette époque. De 1799 à 1802, il +navigua d'une façon constante soit sur les côtes de l'Océan ou de la +Manche, soit dans la Méditerranée, dans laquelle il fit deux +campagnes, la première avec l'escadre de l'amiral Bruix en 1799, la +seconde avec celle de l'amiral Ganteaume qui, chargé, à la fin de +l'année 1800, de porter des secours à l'armée française d'Égypte, +échoua dans cette mission. Ce fut pendant cette dernière campagne que +J. de Bonnefoux vit le feu pour la première fois. Le 24 avril 1801, il +prit part au combat soutenu par _le Dix-Août_ contre le vaisseau +anglais _Swiftsure_. À la fin de la lutte pendant laquelle il s'était +tenu aux côtés du commandant sur le banc de quart, ou avait rempli +avec rapidité et intelligence diverses missions dans la batterie ou +dans la mâture, il s'entendit dire avec joie les paroles suivantes par +M. Le Goüardun, qui avait succédé à Bergeret: «Vous êtes un brave +garçon, et je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau.» + +La paix d'Amiens survint, _le Dix-Août_ rejoignit à Saint-Domingue +l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse; mais il ne tarda pas à rentrer +à Brest, où M. de Bonnefoux, capitaine de vaisseau, adjudant général +du port, fonction à laquelle correspond aujourd'hui celle de major +général, remit à son cousin, avec une joie toute paternelle, son +brevet d'enseigne, daté du 24 avril 1802. + +Les années qui suivirent comptèrent parmi les plus heureuses de la vie +de J. de Bonnefoux. Il eut la grande joie de faciliter à son tour +l'entrée dans la Marine à son jeune frère Laurent, qui, à peine âgé de +quatorze ans, s'engagea comme novice et subit avec succès, quelques +mois après, l'examen d'aspirant de seconde classe, grâce aux leçons et +à l'exemple de son aîné. Ce dernier, embarqué sur la frégate _la +Belle-Poule_, reçut entre autres missions celle de diriger +l'instruction des aspirants, parmi lesquels figurait son frère. + +Un excellent officier, le capitaine de vaisseau Bruillac, commandait +_la Belle-Poule_ nom illustre dans les fastes de la guerre de +l'Indépendance d'Amérique. Cette frégate, nouvellement construite et +d'une marche excellente, appartenait à la division du contre-amiral +Linois, le vainqueur d'Algésiras, division qui comprenait de plus le +vaisseau-amiral, _le Marengo_, et les frégates _l'Atalante_ et _la +Sémillante_. Partie de Brest au mois de mars 1803, avant la rupture de +la paix d'Amiens, l'escadre allait reprendre possession des +établissements français de l'Inde. Elle portait avec le général de +division Decaen, nommé capitaine-général des colonies placées au-delà +du cap de Bonne-Espérance, un grand nombre de fonctionnaires et +d'officiers. Je n'ai pas à raconter ici l'arrivée à Pondichéry, les +atermoiements des autorités anglaises, qui connaissaient la reprise +des hostilités, la façon dont l'escadre française échappa aux pièges +de l'ennemi, les opérations contre Bencoolen, la recherche du convoi +de Chine, sa rencontre et le lamentable échec qui suivit. Ces +_Mémoires_ jettent beaucoup de lumière sur tous ces faits et sur les +longues croisières qui causèrent un sérieux préjudice au commerce +anglais et ne furent pas sans gloire. Je me permets seulement de +signaler le dramatique récit de la poursuite, entre Achem et les îles +Andaman, de _l'Héroïne_ par un vaisseau anglais de soixante-quatorze +canons. Le commandant et le second de _l'Héroïne_, deux aspirants de +_la Belle-Poule_, ayant l'un et l'autre moins de vingt ans, Rozier et +Lozach, montrèrent, dans cette journée, autant d'habileté que de +courage. Leurs noms méritent d'être tirés de l'oubli. + +On sait comment finit la campagne de l'amiral Linois. Trois ans après +son départ de Brest, le 13 mars 1806, l'escadre, réduite au _Marengo_ +et à _la Belle-Poule_, rencontra, à la hauteur des Açores, neuf +navires que l'amiral s'obstina, malgré les objections du commandant +Bruillac, à prendre pour des vaisseaux de la Compagnie des Indes. +C'était l'escadre de l'amiral Warren et, après un dernier et glorieux +combat, _le Marengo_ et _la Belle-Poule_ succombèrent. Ici encore M. +de Bonnefoux apprend beaucoup de faits nouveaux et raconte de nombreux +actes d'héroïsme, dus à d'obscurs matelots bretons. + +_La Belle-Poule_ prise, la fortune avait prononcé contre J. de +Bonnefoux. La captivité interrompait brusquement cette carrière, +commencée sous des auspices si heureux et qui s'annonçait si belle. +Pendant cinq ans il lui fallut vivre dans les _cautionnements_ de +_Thames_, d'_Odiham_, de _Lichfield_, ou sur le ponton _le Bahama_, en +rade de Chatham. «On appelait _cautionnement_, lisons-nous dans les +_Mémoires_, les petites villes où étaient les divers dépôts +d'officiers prisonniers, qui avaient la permission d'y résider après +s'être engagés sur leur parole d'honneur à ne pas s'en écarter à plus +d'un mille de distance, à rentrer tous les soirs chez eux au coucher +du soleil et à comparaître deux fois par semaine devant un commissaire +du Gouvernement. L'Angleterre accordait par jour dix-huit _pence_ +(trente-six sous) à chaque officier, quel que fût son grade...» Quant +au ponton _le Bahama_, le _Bureau des prisonniers_ y condamna J. de +Bonnefoux, par une mesure arbitraire, à la suite d'une dénonciation +inspirée par un sentiment de vengeance et d'articles de journaux; il +séjourna vingt mois dans cette affreuse prison. + +Elle ne fut pas cependant sans utilité pour le jeune enseigne; qui +s'efforça avec un grand dévouement de moraliser et d'instruire ses +malheureux compatriotes. Il mit en outre à profit ce temps d'épreuve +pour se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature +anglaises, et il y composa son premier ouvrage, sa _Grammaire +anglaise_, publiée quelques années plus tard. + +Comme on le devine sans peine, les tentatives d'évasion ne manquaient +pas sur _le Bahama_. Condamnés à l'inaction, ces hommes dans la force +de l'âge mettaient à profit, pour essayer de recouvrer leur liberté, +leurs admirables qualités d'énergie et de courage. Évadé plusieurs +fois, J. de Bonnefoux ne réussit pas à passer la Manche. Chacune de +ses évasions aboutissait à dix jours de cachot noir. + +Le ministre des États-Unis en Angleterre parvint enfin à le faire +sortir du _Bahama_. Ce diplomate gardait à M. Casimir de Bonnefoux, +préfet maritime à Boulogne depuis 1803, une vive reconnaissance pour +l'accueil qu'il avait trouvé chez lui. Il la lui témoigna en +intervenant auprès du Gouvernement anglais dans l'intérêt de son +cousin. + +Depuis vingt-huit mois, J. de Bonnefoux se trouvait donc, au +cautionnement de _Lichfield_, résigné à son sort et continuant avec +méthode ses études, lorsqu'un contrebandier anglais vint lui remettre +une lettre du préfet maritime, par laquelle ce dernier lui apprenait +son échange en mer contre un officier anglais. M. Casimir de Bonnefoux +engageait son cousin, gardé injustement, à se confier au +contrebandier, qui le conduirait à Boulogne. Le jeune officier +hésitait, retenu, malgré tout, par des scrupules de conscience. Il se +décida cependant à fuir après avoir exposé ses raisons dans une +lettre au _Bureau des prisonniers_ et déclaré que, s'il réussissait, +il se considérerait en France comme prisonnier sur parole. + +À la suite d'une émouvante traversée, le bateau du contrebandier +entrait dans le port de Boulogne, le 28 novembre 1811. Après huit ans +d'absence, J. de Bonnefoux revoyait sa patrie et ses parents, son père +très âgé, retiré à Marmande, et une soeur tendrement aimée, qui devint +depuis la baronne de Polhes, mère de deux brillants soldats, le +général de division baron de Polhes, le combattant d'Afrique, de +Crimée, de Mentana, et le colonel de Polhes, qui se distingua pendant +la campagne d'Italie et au siège de Strasbourg en 1870. Lieutenant de +vaisseau depuis le 11 juillet, alors qu'il était encore en Angleterre, +il devait ce traitement de faveur au rapport du commandant Bruillac +sur le dernier combat de _la Belle-Poule_. Hélas! Laurent de Bonnefoux +avait été moins heureux. Lui aussi s'était distingué dans ce combat. +Proposé pour le grade d'enseigne de vaisseau avec de grands éloges, il +resta aspirant de seconde classe jusqu'à la paix, époque où il fut +licencié. Échangé en mer comme son frère, il suivit lui aussi le +contrebandier venu de la part du préfet maritime; seulement le sort ne +le favorisa pas, et il échoua dans sa tentative d'évasion. + +Lieutenant de vaisseau, se considérant comme prisonnier sur parole, J. +de Bonnefoux servit dans les ports de la fin de 1811 à 1814, en +qualité d'adjudant (aide de camp) de son cousin, créé baron de +l'Empire en 1809 et nommé en 1812 préfet maritime de Rochefort. + +La paix et la première Restauration lui ouvrirent des perspectives +nouvelles. Sur le point d'être nommé capitaine de frégate et d'obtenir +le commandement de _la Lionne_, il espérait regagner le temps perdu, +lorsque le retour de l'île d'Elbe vint encore une fois bouleverser sa +vie. Se tenant à l'écart pendant les Cent Jours, il assista au passage +de Napoléon à Rochefort, et le vit de près, à la préfecture maritime. +L'empereur parti sur _le Bellérophon_, le Gouvernement de la seconde +Restauration destitua le baron de Bonnefoux, dont on ne comprit pas la +conduite parfaitement digne et empreinte du patriotisme le plus pur. +La disgrâce du préfet rejaillit sur son cousin, le malheureux +lieutenant de vaisseau, qui fut mis en réforme sans aucun motif. + +Cette fois, toute espérance paraissait perdue, et J. de Bonnefoux +songeait à obtenir le commandement d'un navire de commerce dans les +mers de l'Inde. Il avait épousé, en 1814, une belle et charmante jeune +fille qu'il adorait, Mlle Pauline Lormanne, dont le père, le colonel +Lormanne, directeur d'artillerie à Rochefort, se vit, lui aussi, +enlever sa situation en 1815. Néanmoins, grâce à sa prompte remise en +activité et à la naissance de son fils Léon, en 1816, le jeune +officier reprenait courage, lorsqu'une nouvelle catastrophe +l'atteignit. Au commencement de 1817, sa femme mourait à l'âge de +dix-neuf ans, le laissant veuf avec un enfant de quelques mois. À +défaut de son père, qu'il avait perdu en 1814, J. de Bonnefoux alla +chercher quelque consolation à sa profonde douleur auprès de son +cousin, l'ancien préfet maritime retiré à la campagne, dans le +voisinage de Marmande. Plus tard, sur les conseils de cet affectueux +parent, il se décida à donner une nouvelle mère à son fils et épousa +en secondes noces Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un officier de +Marine mort jeune. De cette union, qui fit le bonheur de sa vie, +naquit une fille, Mlle Nelly de Bonnefoux, plus tard Mme Pâris. + +Les armements cependant étaient très rares; au lieu de la navigation +incessante des premières années de sa carrière, J. de Bonnefoux dut se +résigner à la vie monotone des ports. Heureuses encore les +circonstances qui le firent attacher pendant quatre ans sans +interruption, de 1816 à 1820, en qualité de chef de brigade, à la 3e +compagnie des élèves de la Marine, au port de Rochefort! car ces +fonctions lui permirent de commencer la série de ses publications, +joie et honneur de sa vieillesse. Elles révélèrent en outre chez lui +des qualités éminentes destinées à s'affirmer plus tard avec éclat, et +elles donnèrent une direction nouvelle à sa vie. Comme le dit en +excellents termes M. le comte de Circourt dans la _Notice_ déjà citée: +«M. de Bonnefoux était éminemment propre à gouverner et instruire les +jeunes gens destinés à la Marine. Il connaissait le prix de la +direction, il avait eu le bonheur de rencontrer à plusieurs reprises +des hommes capables qui la lui avaient fait subir avec profit; il +savait la donner et la faire accepter; son esprit réfléchi l'avait dès +longtemps habitué à coordonner ses observations et à les résumer en +une théorie. Son caractère était affectueux, juste, patient et ferme.» + +On le conçoit cependant, J. de Bonnefoux ne renonça pas sans regret ni +sans lutte à cette vie active du marin, qu'il avait tant aimée. +Décoré, en 1818, de la croix de Saint-Louis, portée par son +grand'père, son père et tous les siens et à laquelle il attachait un +grand prix, il obtint enfin, en 1821, le commandement de la goëlette +_la Provençale_ et de la station de la Guyane. Ses ambitions +d'autrefois lui revinrent alors. Pendant cette campagne de deux ans, +il déploya une grande habileté de marin et se montra hydrographe actif +et expérimenté. Le Ministère de la Marine publia plus tard ses travaux +d'hydrographie sous le titre de _Guide pour la navigation de la +Guyane_. Observateur perspicace, il aborda enfin le problème colonial +et développa à son retour, au _Directeur des Colonies_, un plan +d'abolition progressive de l'esclavage, qui méritait l'attention des +pouvoirs publics. Fort du devoir accompli, chaleureusement appuyé par +le capitaine de vaisseau de Laussat, ancien gouverneur de la Guyane, +M. de Bonnefoux se rendit à Paris aussitôt après son retour en France, +ne doutant pas que le grade de capitaine de frégate fût la juste +récompense de ses efforts. Hélas! cette fois encore, une déception +l'attendait, et M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la Marine, ne le +comprit pas dans la grande promotion parue à cette époque. Ayant +obtenu la décoration de la Légion d'honneur, pour laquelle le +commandant Bruillac le proposait déjà en 1806, à la suite du dernier +combat de _la Belle-Poule_, il dut revenir encore une fois au port de +Rochefort, à la 3e compagnie des élèves de la Marine, et devint +seulement, un an plus tard, le 4 août 1824, capitaine de frégate à +l'ancienneté. + +Après tant de traverses, M. de Bonnefoux méritait, on l'avouera, un +dédommagement. Rencontrant à Paris son ancien camarade Fleuriau, +autrefois aspirant sur _l'Atalante_, dans l'escadre de l'amiral +Linois, alors capitaine de vaisseau, aide de camp du ministre M. de +Chabrol, il apprit la vacance du poste de sous-gouverneur du _Collège +royal de la Marine_, à Angoulême. + +Présenté le lendemain à M. de Chabrol, il plut à ce dernier, qui se +connaissait en hommes, et le montra ce jour-là. M. de Gallard, +gouverneur du _Collège royal de la Marine_, ancien émigré, ami +personnel de Charles X, membre de la Chambre des députés, passait peu +de temps à Angoulême. M. de Bonnefoux, gouverneur par intérim d'une +façon à peu près continue, put dès lors montrer ses éminentes +qualités. L'École navale d'Angoulême atteignit sous sa direction un +haut degré de prospérité. Les _Marins de la Charente_, qui se +formèrent de 1824 à 1829, purent accueillir avec dédain cette +plaisanterie facile. Comme leurs aînés des promotions précédentes, ils +honorèrent la Marine et achevèrent l'oeuvre des élèves des Écoles de +l'Empire en apportant à bord un ordre admirable et une parfaite +propreté. Le succès obtenu par M. de Bonnefoux fut donc complet et +reconnu d'une façon unanime. Lorsqu'en 1827 le sous-gouverneur du +_Collège royal_ demanda un commandement, M. de Chabrol, qui n'avait +pas quitté le Ministère de la Marine, prit une décision spéciale, en +vertu de laquelle ses services à Angoulême, assimilés à ceux d'un +gouverneur de colonie, comptèrent comme services à la mer. M. de +Bonnefoux n'avait pas voulu sacrifier ses droits à l'avancement. +Tranquille désormais de ce côté, il reprit avec zèle une tâche dont il +comprenait l'importance. Par malheur, il ne songeait pas à +l'instabilité ministérielle. Le Ministère, qui succéda à celui dont M. +de Chabrol faisait partie, supprima le _Collège royal de Marine_ et le +remplaça par une _École navale_, établie en rade de Brest. Angoulême +obtint cependant une compensation: en vue d'utiliser les magnifiques +bâtiments du _Collège royal_, on créa dans cette ville une _École +préparatoire de la Marine_, destinée à jouer, vis-à-vis de l'armée de +mer, un rôle analogue à celui du _Prytanée_ de la Flèche, et les +bureaux du Ministère de la Marine en destinèrent le commandement à M. +de Bonnefoux. M. de Gallard, s'étant mis sur les rangs, à la surprise +générale, l'emporta néanmoins. L'ancien sous-gouverneur quitta donc +Angoulême, au mois de novembre 1829, et s'estima heureux d'être nommé +_Examinateur pour la Pratique des marins_, chargé de faire subir dans +les ports du Midi les épreuves réglementaires aux futurs capitaines de +la Marine marchande. Sa joie ne fut pas de longue durée; car si ses +nouvelles fonctions l'intéressèrent vivement, elles l'empêchèrent de +participer à l'expédition d'Alger. + +Après la Révolution de 1830, il revint à Angoulême, avec le +commandement de _l'École préparatoire_, qu'avait quittée M. de +Gallard, et crut cette fois sa vie définitivement fixée et sa carrière +tracée jusqu'à la fin. Pure illusion, puisque, quelques mois après, en +mars 1831, avant même la fin de l'année scolaire, le Gouvernement +supprimait _l'École préparatoire de la Marine_. M. de Bonnefoux +s'était cependant acquis une si légitime réputation qu'après quatre +nouvelles années, pendant lesquelles il reprit ses tournées +d'examinateur dans le Midi ou siégea dans différentes commissions, +l'amiral Duperré l'appelait en qualité de capitaine de vaisseau au +commandement du vaisseau-école, _l'Orion_, en rade de Brest, ajoutant +que, pour cette délicate mission, nul n'avait pu songer à un autre +que lui. Le Ministre ne se trompait pas; car, pendant les quatre +années de son commandement, du 7 novembre 1835 à la fin d'octobre +1839, M. de Bonnefoux fit preuve une fois de plus de ses éminentes +qualités. Il ne tarda pas à rétablir la concorde dans l'état-major, la +confiance réciproque des officiers vis-à-vis des élèves, des élèves +vis-à-vis des officiers. Un savant contre-amiral, depuis longtemps +dans le cadre de réserve, mais dont la carrière fut aussi utile que +brillante, se souvient encore avec émotion de son ancien commandant; +sans sa pénétration et sa connaissance des hommes, il était renvoyé de +_l'École navale_. + +Une grave déception attendait cependant encore M. de Bonnefoux. +Aujourd'hui et depuis longtemps le commandement de l'_École navale_ +conduit d'une façon naturelle au grade de contre-amiral. Les services +du commandant de l'_École_ comptent comme services à la mer, et rien +de plus légitime; car il n'est guère pour un officier fonction plus +haute ni plus importante. Une loi de 1837 décida, au contraire, que +nul ne pourrait être promu contre-amiral sans avoir servi +effectivement trois ans à la mer dans le grade de capitaine de +vaisseau, de telle sorte que le commandant de l'_École navale_ se +trouvait à cet égard dans une position inférieure à celle de ses +officiers. Après s'être bercé pendant quelques mois d'illusions qui +avaient leur source dans les déclarations faites par le Ministre à la +Chambre des députés et à la Chambre des pairs, M. de Bonnefoux se +décida à quitter l'_École navale_ et à solliciter un commandement à la +mer. + +Il commanda la frégate _l'Erigone_, qu'il déclare, dans une lettre à +sa fille du 12 septembre 1840, «douée de qualités nautiques exquises» +et à propos de laquelle il rappelle tout en faisant des réserves sur +l'exactitude du dicton, «qu'il n'y a rien de beau, dans le monde, +comme frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse». La +campagne de _l'Erigone_ ne présenta d'ailleurs aucune ressemblance +avec celle de _la Belle-Poule_; les temps avaient changé. Partie de +Cherbourg, _l'Erigone_, dépassant tous les navires rencontrés, +mouillait à Fort-de-France (Martinique), le vingt-sixième jour. Elle y +portait un nouveau gouverneur, sa famille et vingt et un passagers, +officiers, prêtres, administrateurs, chirurgiens, juges, curieux, +amateurs ou employés divers. Le voyage de retour s'effectua avec +autant de bonheur, et M. de Bonnefoux entra au _Conseil des travaux de +la Marine_, fonction très importante puisque ce conseil donnait son +avis sur tous les navires en projet et exerçait par suite un contrôle +sur les constructions navales. + +L'amélioration du navire, tel fut donc le dernier service que M. de +Bonnefoux s'efforça de rendre à la Marine pendant sa période +d'activité. Non content d'apporter au _Conseil des travaux_ sa grande +puissance de travail et son expérience, il s'occupa de perfectionner +une machine destinée à faciliter les évolutions du bâtiment, machine +nommée, pour cette raison, _Évolueur_. La première idée en remontait à +1839, époque où des expériences eurent lieu sur la corvette-aviso, +_l'Orythée_. Le triomphe définitif de la Marine à vapeur ne tarda pas +à enlever tout intérêt à l'invention de M. de Bonnefoux. Pour donner +une idée complète de cette carrière si bien remplie, ne convenait-il +pas cependant de la signaler? + +Mis à la retraite le 8 mars 1845, M. de Bonnefoux se consacra tout +entier à la rédaction du premier volume du _Dictionnaire de Marine_, +jusqu'au jour où, le 6 mai 1847, le Ministre le pourvut d'un emploi au +_Dépôt des cartes et plans_. Comme le dit M. le comte de Circourt dans +sa _Notice_: «Ce fut à lui que le directeur du _Dépôt_, M. l'amiral de +Hell, confia l'énorme tâche de classer les richesses inconnues que +renfermait cet établissement. La tâche avançait, grâce à une méthode +simple et à une application scrupuleusement infatigable, qui aurait +étonné chez un aspirant et qui touchait chez un capitaine de vaisseau +en retraite; de précieux documents, sur le mérite et l'utilité +desquels nous étions alors dans une complète ignorance, prirent place +dans les cartons à côté d'un catalogue analytique et raisonné.» + +Lorsqu'à la suite de la Révolution de 1848 M. de Bonnefoux perdit son +emploi au _Dépôt des cartes et plans_, son activité littéraire +s'accrut encore. Pendant les dernières années de sa vie, il collabora +aux _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_. Les nombreux +articles qu'il inséra dans ce recueil obtinrent dans le monde maritime +un vif succès et en réunissant quelques-uns d'entre eux, il publia un +volume séparé, _la Vie de Christophe Colomb_. Le roi de Sardaigne lui +conféra, à cette occasion, la croix des Saints-Maurice et Lazare. +Depuis le commencement de l'année 1850 jusqu'au Coup d'État du 2 +décembre 1851, il donna enfin, trois fois par mois, au journal +_l'Opinion publique_, un _Bulletin maritime_, qui ne passa pas +inaperçu. + +En 1847, M. de Bonnefoux avait pris le titre de baron, qui lui était +échu par suite de la mort de son cousin germain, M. de Bonnefoux de +Saint-Laurent, le dernier survivant des quatre Bonnefoux de la branche +aînée. De ces quatre Bonnefoux, le plus âgé seul, M. de Bonnefoux de +Saint-Severin, s'était marié; mais il perdit son fils unique dans un +tragique accident et, à son décès, survenu en 1829, il ne laissa +qu'une fille. Le titre passa alors au second frère, l'ancien préfet +maritime de Boulogne et de Rochefort, déjà baron de l'Empire depuis +1809. Comme le troisième frère avait été tué à l'armée de Condé, +pendant l'émigration, le plus jeune, M. de Bonnefoux de Saint-Laurent +devint le chef de la famille en 1838, date de la mort de l'ancien +préfet maritime. + +Des deux mariages de M. de Bonnefoux naquirent seulement, nous l'avons +dit, deux enfants. Le fils, Léon de Bonnefoux, ne se maria pas; sorti +de Saint-Cyr dans le corps de l'état-major, officier instruit et plein +d'honneur, mais peu servi par les circonstances, il parvint seulement +au grade de chef d'escadron. Il commandait la place de Bitche quelques +mois avant la déclaration de la guerre contre l'Allemagne. Nommé +commandant de la place de Landrecies, il ne livra pas la place malgré +son bombardement, et montra une énergie et des qualités militaires +dignes de sa race de soldats. Léon de Bonnefoux, qui était, comme son +père, officier de la Légion d'honneur, termina sa carrière en +commandant le fort de Montrouge, et il mourut à Paris, le 9 mai 1893, +un mois après son beau-frère, l'amiral Pâris. + +Quant à Mlle Nelly de Bonnefoux, elle épousa, le 7 mai 1842, le +capitaine de corvette François-Edmond Pâris, officier de la Légion +d'honneur, qui avait déjà fait trois voyages autour du monde. Tous +deux marins consommés, passionnés pour leur art, d'une modestie égale, +le gendre et le beau-père ne tardèrent pas à exercer l'un sur l'autre +l'influence la plus heureuse. D'une culture littéraire supérieure, +esprit méthodique et pondéré, M. de Bonnefoux donna les conseils les +meilleurs et les plus sûrs à celui qu'il se choisit comme +collaborateur. Trente-cinq ans après sa mort, ce dernier lui rendait +encore l'hommage le plus ému et le plus reconnaissant. «Sans le +commandant, disait-il (c'est ainsi qu'il appelait son beau-père), je +n'aurais rien fait», oubliant de la meilleure foi du monde son bel et +grand ouvrage sur _les Constructions navales des peuples +extra-européens_. D'autre part, le commandant Pâris apportait dans +l'association un esprit d'une rare originalité, une incomparable +ardeur et une expérience acquise aussi bien dans la mâture et sur le +pont de _l'Astrolabe_ que dans la machine de l'aviso à vapeur _le +Castor_, et dans les ateliers des constructeurs anglais. C'était +l'union féconde de la vieille Marine et de la Marine nouvelle. + +M. de Bonnefoux eut la joie d'assister au succès du _Dictionnaire de +Marine_, dont il achevait de corriger la seconde édition, quand il +mourut le 14 décembre 1855. Quelque temps auparavant il dédiait son +_Manoeuvrier complet_ à son petit-fils Armand Pâris, dont la vocation +maritime se dessinait déjà et qui, ayant devant lui le plus bel +avenir, devait périr, à trente ans, victime de sa passion pour la mer. + +M. de Bonnefoux laissait trois gros cahiers de lettres écrites par lui +à son fils et à sa fille. Beaucoup de ces lettres, toutes très +précieuses pour la famille, ne méritaient pas d'être publiées. Les +unes contenaient des conseils moraux, d'autres des dissertations +littéraires ou historiques, destinées à l'instruction de ses enfants, +sur laquelle il veilla lui-même avec des soins infinis. Quelquefois +même il s'adressait à sa fille en anglais. + +Au contraire, le second et le troisième cahier contenaient une série +de lettres, dans lesquelles il exposait l'histoire de sa vie, à +l'usage de son fils, élève au Collège de la Flèche, puis à l'École de +Saint-Cyr. La première de ces lettres est datée de Paris, le 2 +novembre 1833, la dernière de la rade de Brest, le 10 septembre 1836. +Elles constituent de véritables _Mémoires_, écrits pendant que +l'auteur occupait les fonctions d'examinateur des capitaines au long +cours, puis celle de commandant de l'École navale. Ces _Mémoires_ +s'arrêtent lorsque Léon de Bonnefoux, parvenu à l'âge d'homme, peut +désormais connaître et apprécier par lui-même les événements qui se +passent dans sa famille. + +Ces _Mémoires_ furent complétés par la _Notice biographique sur M. le +baron de Bonnefoux, ancien préfet maritime_, écrite, elle aussi, en +1836, et qui en forme une suite naturelle. Il s'agit encore ici +d'apprendre à Léon de Bonnefoux ce que firent les siens, et cela à +titre d'encouragement et d'exemple. La respectueuse admiration de +l'auteur pour son cousin germain explique qu'il lui ait consacré une +étude spéciale. J'ajoute que le séjour de Napoléon à Rochefort, en +1815, méritait d'être raconté par quelqu'un qui avait vu les choses de +près. + +Jusqu'à la fin de sa vie, M. de Bonnefoux continua, du reste, à +consigner les événements de famille sur les pages blanches du +troisième registre. Seulement les notes, en général assez brèves, +écrites à des intervalles irréguliers, ne nous ont pas semblé de +nature à intéresser le public. + +Reproduisons seulement les derniers mots, tracés de la main de M. de +Bonnefoux, un an avant sa mort: «Je m'occupe beaucoup de la rédaction +de la relation de ma campagne sur _la Belle-Poule_, pendant les années +1803, 1804, 1805 et 1806. Cette relation, ainsi que cela est convenu +avec le rédacteur en chef des _Nouvelles Annales de la Marine_ +paraîtra, par articles successifs, chacun contenant un chapitre, dans +ledit recueil et ainsi que cela eut primitivement lieu pour ma _Vie de +Christophe Colomb_.» + +Ce projet ne se réalisa pas. La mort de l'auteur survint, et _la +Campagne de la Belle-Poule_ ne parut pas dans _les Nouvelles Annales +de la Marine_. On peut d'ailleurs conjecturer aisément que le +manuscrit, s'il exista, ne différait guère des chapitres IV à X du +Livre II des présents _Mémoires_. + +Mme de Bonnefoux conserva pieusement les cahiers dont je viens de +parler. Les gardant toujours à portée de la main, elle les lisait à +ses petits-enfants et vivait ainsi par la pensée avec celui qu'elle +avait perdu. Quand j'entrai dans la famille, elle me les montra. + +Elle mourut à son tour en 1879, et notre manuscrit passa entre les +mains de son beau-fils, M. Léon de Bonnefoux, chez lequel nous le +trouvâmes en 1893. En le publiant aujourd'hui, je me propose de rendre +hommage à l'aïeul de ma femme, à l'homme de bien, à l'excellent +serviteur du pays, certain que mon cher et vénéré beau-père, l'amiral +Pâris, nous approuverait, sa fille et moi. + +Pourquoi en outre ne pas ajouter que, si mes recherches à la +Bibliothèque et aux Archives du Ministère de la Marine différaient de +mes recherches habituelles, elles ne furent pas cependant sans charme +ni sans intérêt pour moi. Si le public goûte ces _Mémoires_, ils +auront servi à remettre en honneur, avec les noms du commandant de +Bonnefoux et de son cousin le préfet maritime, ceux de beaucoup de +marins obscurs et qui méritent d'être tirés de l'oubli, le chirurgien +Cosmao, les commandants Vrignaud et Bruillac, le lieutenant de +vaisseau Delaporte, les aspirants Augier, Rozier, Lozach, Rousseau, le +chef de timonerie Couzanet, le canonnier Lemeur, le matelot Rouallec, +Bretons pour la plupart. Né et élevé à Brest, arrière-petit-fils du +chirurgien en chef de la Marine Duret, fondateur de l'École de +Médecine navale de ce port, petit-fils du capitaine de vaisseau Le +Gall-Kerven, prisonnier des Anglais en même temps que M. de Bonnefoux, +je serais heureux d'avoir contribué à cet acte de justice. + +Pour terminer, il me reste à adresser mes remerciements à tous ceux +qui ont bien voulu m'aider dans ma tâche et, d'une façon particulière, +à M. Brissaud, l'aimable sous-directeur des Archives du Ministère de +la Marine[7]. + + Émile JOBBÉ-DUVAL. + +[Note 7: _Bibliographie des Oeuvres de M. de Bonnefoux. +Grammaire anglaise._ Rochefort, Imprimerie Jousserant, 1816. _Séances +nautiques_ ou _Exposé des diverses manoeuvres du vaisseau_, Paris, +Bachelier, libraire, 1824. _Nouvelles Séances nautiques ou Traité +élémentaire du vaisseau dans le port, ouvrage suivi d'un appendice, +contenant_: 1º _un vocabulaire français-anglais des termes de marine_; +2º _un choix de commandements employés à bord avec la traduction +anglaise_; 3º _un recueil français-anglais de phrases nautiques_, +Paris, Bachelier, 1827. _Dictionnaire abrégé de Marine, contenant la +traduction des termes les plus usuels, en anglais et en espagnol_, +Paris, l. A. Dezauche, le Havre, C. B. Matenas, éditeur, 1834. +_Dictionnaire de Marine à voiles et à vapeur_, par MM. le baron de +Bonnefoux et Pâris, capitaines de vaisseau, publié sous les auspices +de M. le baron de Mackau, ministre de la Marine, Paris, Arthus +Bertrand. 1848, 2 vol. gr. in-8º. Le premier volume, consacré à la +Marine à voiles, est dû à M. de Bonnefoux, 2e édition, 1856-1859. _Vie +de Christophe Colomb_, Paris, Arthus Bertrand, 1852, extrait des +_Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. 5, 6, 7, années +1851 et 1852. _Manoeuvrier complet ou Traité des Manoeuvres de mer, +soit à bord des bâtiments à voile, soit à bord des bâtiments à +vapeur_, Paris, Arthus Bertrand, 1853. Ce _Manoeuvrier_, comme +l'annonce la préface, doit être considéré comme une troisième édition +des _Séances nautiques_. En 1865, après la mort de l'auteur, son +gendre, l'amiral Pâris, publia une seconde édition de ce +_Manoeuvrier_, complètement refondue en ce qui concerne la Marine à +vapeur. Parmi les très nombreux articles insérés dans les _Nouvelles +Annales de la Marine et des Colonies_, pendant les années 1850, 1851, +1852 et 1853, bornons-nous enfin à signaler: _l'École navale_, notice +reproduite à la fin de ce volume;--_Colbert_--_Fixation de l'effectif +naval en France_--_Propulseurs sous-marins, Évolueur_--_de la +navigation au XVe et au XIXe siècle et de l'isthme de Suez_--_de +l'incorruptibilité et de l'incombustibilité des bois_--_De l'isthme de +Panama et de divers projets de communication entre l'Océan et la mer +Pacifique_--_Précis historique sur la Guyane française_--_compte +rendu_ (détaillé et important) du _Précis historique sur la vie et les +campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget.] + + + + +MÉMOIRES + +DU + +BARON DE BONNEFOUX + + + + +LIVRE PREMIER + +MON ENFANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + + SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux.--Histoire du chevalier de + Beauregard, mon père.--Son entrée au service, ses duels, son + voyage au Maroc.--Ses dettes, le régiment de Vermandois.--Le + régiment de Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses + liqueurs.--Rappel en France.--Garnisons de Metz et de + Béziers.--L'esplanade de Béziers, mariage du chevalier de + Beauregard; ses enfants. + + +Mon cher fils, quoique mon père fût âgé de quarante-sept ans lorsque +je vins au monde, il avait encore son père, qui ne mourut que quelques +années plus tard; et je me souviens toujours très bien de mon aïeul, +ancien militaire, dont la vigueur d'esprit et de corps se conserva +d'une manière remarquable jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Chef +d'une nombreuse famille, il fit choix de la profession des armes pour +ses trois fils, et, avec beaucoup d'économie, il parvint à doter ses +filles et à les marier. L'aîné de ses fils se maria jeune; il quitta +le service lorsqu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, récompense +qu'ambitionnaient avec ardeur les anciens gentilshommes. Il quitta +alors l'épée pour la charrue, vint auprès de son père, l'aida dans les +travaux agricoles auxquels il se livrait depuis sa retraite, et, +jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans, où il mourut, il n'eut +d'autres pensées que l'amélioration de ses champs et l'éducation de +quatre garçons et de deux filles. L'aînée des deux filles, Mme de +Réau, fut une très aimable et très jolie femme dont le fils unique, +aujourd'hui[8] capitaine d'infanterie, épousa, il y a quelques années, +Mlle Caroline de Bergevin, fille d'un commissaire général de la Marine +à Bordeaux[9]. Mme de Cazenove de Pradines est la soeur de Mme de +Réau; c'est une femme vraiment supérieure; ses vertus, sa bonté sont, +depuis cinquante ans, passées en proverbe; il suffit de la voir pour +l'aimer, de la connaître une heure pour ne jamais l'oublier. Elle a +aussi un fils unique dont elle ne s'est séparée que pour son éducation +qui se fit au collège de Vendôme. Ce fils, actuellement âgé d'une +quarantaine d'années, a été maire et sous-préfet. La vie littéraire, +l'administration de ses biens lui plaisent par dessus tout, et, à ces +goûts, il a joyeusement sacrifié ses places, sa position et les +espérances qu'il pouvait en concevoir. Marié à une de nos cousines, +Rose, dernier rejeton de onze Bonnefoux d'Agen, nos parents, qui +étaient aussi une famille de militaires, il a deux aimables petites +filles[10]. + +[Note 8: En 1835. Voyez la préface.] + +[Note 9: Leur fils, M. Paul de Réau, ancien capitaine +d'artillerie, mort en 1893, épousa sa cousine, Mlle Clara de +Bonnefoux, fille de Laurent de Bonnefoux, dont il sera souvent +question, et nièce de l'auteur de ces _Mémoires_.] + +[Note 10: Depuis le moment où l'auteur écrivait ces lignes, M. de +Cazenove de Pradines a eu un fils, Pierre-Marie-Édouard de Cazenove de +Pradines, né à Marmande, le 31 décembre 1838. Il joua, dans la vie +politique de notre pays, un rôle important, et se concilia l'estime de +tous par sa nature chevaleresque et sa fidélité à ses convictions. +Engagé dans le corps des _Volontaires de l'Ouest_, commandé par M. de +Charette, il se couvrit de gloire à la bataille de Patay, le 2 +décembre 1870. Il fut grièvement blessé et perdit l'usage de la main +droite en relevant le drapeau qu'avaient porté avant lui son beau-père +et son beau-frère, tués dans cette même journée. Ses compatriotes du +Lot-et-Garonne l'élirent, en 1871, membre de l'Assemblée nationale. +Quand il est mort, en 1897, il était député de la troisième +circonscription de Nantes, et représentait ainsi la Bretagne, à +laquelle le rattachait son mariage avec Mlle de Bouillé. M. Édouard de +Cazenove de Pradines laisse deux fils.] + +Quant aux quatre frères de ces deux dames, l'aîné et les deux plus +jeunes étaient officiers d'infanterie lorsque la Révolution éclata; +ils crurent devoir émigrer. + +L'un d'eux fut atteint d'une balle dans une des batailles de ces temps +douloureux. + +Lors de l'amnistie, l'aîné revint donc seul avec le plus jeune. Ce +dernier vit encore, et il est connu sous le nom de Saint-Laurent[11]; +il se fait chérir dans sa ville natale[12] par la douceur, +l'obligeance de son caractère, et par le souvenir des embellissements +dont il faisait sa principale occupation, lorsqu'il y était adjoint à +la mairie. + +[Note 11: M. de Bonnefoux de Saint-Laurent est mort en 1847.] + +[Note 12: Marmande.] + +L'aîné s'était marié, et avait eu deux enfants, Mme de Castillon, +femme fort agréable domiciliée à Mézin, qui a un fils nommé Albert: et +Casimir de Bonnefoux dont la fin tragique[13] a sans doute hâté la +mort de son malheureux père; la mère de ces deux enfants, née Mlle de +Goyon, n'existe plus depuis longtemps. + +[Note 13: Casimir de Bonnefoux se noya en se baignant dans la +Garonne.] + +Il reste à te parler de celui des quatre frères qui n'émigra pas[14]; +mais je dois aujourd'hui me borner à te dire que c'est celui qui est +devenu préfet maritime et sur le compte duquel je t'ai promis plus de +quelques lignes[15]. + +[Note 14: Casimir-François de Bonnefoux, né à Marmande en 1761.] + +[Note 15: Cette promesse a été tenue. Voyez, à la fin de ce +volume, la notice consacrée à la vie du baron Casimir de Bonnefoux.] + +Je t'ai dit que mon aïeul avait trois fils; je viens de t'entretenir +de l'aîné et de ses descendants; je n'ai donc plus qu'à te parler des +deux autres, et je commencerai par le plus jeune, car j'ai seulement à +t'apprendre qu'il mourut à l'île de Bourbon où il était officier dans +un régiment, et sans avoir été marié. L'autre était mon père, plus +particulièrement connu sous le nom de Chevalier de Beauregard, qui +était celui d'une portion de la propriété de mon aïeul, dans les +environs de la ville de Marmande, berceau de la famille[16]. + +[Note 16: Voyez Philippe Tamizey de Larroque, _Notice sur la ville +de Marmande_, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 115.] + +C'était, alors, l'usage de distinguer ainsi les branches; c'est même +ainsi que les enfants du frère de mon aïeul reçurent dans l'Agenais le +surnom de Bonneval. Quatre officiers de ce nom, dont trois émigrèrent +aussi, et sur lesquels deux vivent encore, fixèrent longtemps +l'attention de la province par la hauteur de leur taille, la beauté de +leur personne, l'élégance de leurs manières et surtout par leur bonté. + +Mon père naquit en 1735. Son éducation première se fit à la campagne +où il se forma une santé robuste; sa taille s'y développa avec +avantage; il y devint chasseur adroit, infatigable; il prit part aux +travaux des champs; et, lorsque l'on pensa à le faire décorer d'une +épaulette, on le prépara à paraître dans son régiment par quelques +mois de séjour à Marmande, où de tout temps on a remarqué une société +de bon ton, vive, spirituelle, et d'excellente école pour un jeune +homme[17]. + +[Note 17: M. Ph. de Tamizey de Larroque, dans la brochure citée, +s'exprime de la façon suivante (p. 115): «Le _Dictionnaire +géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, par +Expilly, dont le premier volume, parut en 1763, donne à la ville de +Marmande 931 feux, ce qui, à raison de cinq personnes par feu, +représente un total de 4.655 habitants et à la communauté de Marmande +(ville et campagne) 1.214 feux, soit 6.060 habitants.» Marmande est +aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du Lot-et-Garonne et compte +10.000 habitants.] + +Mon père savait lire, écrire, compter, quand il lui fut permis de +résider à Marmande; son instruction ne fut pas ce qui l'occupa le +plus; aussi n'y gagna-t-elle pas beaucoup; d'ailleurs les moyens +manquaient dans cette petite ville; mais il y acquit un vernis +suffisant de bonne compagnie, une manière agréable de se présenter, de +s'énoncer, et, quand il parut dans son corps, le chevalier de +Beauregard, doué de la plus noble expression de figure qui fût jamais, +ayant des traits fort beaux, une tournure élégante, une taille +remarquable, un esprit aimable, fut accueilli avec enthousiasme. + +La bataille de Fontenoy avait eu lieu en 1745; la paix l'avait suivie +d'assez près; c'est donc quelque temps avant la guerre de 1756 à +1763, appelée la guerre de Sept Ans, que mon père entra au service. Il +fallait alors au régiment se faire remarquer par quelque duel, hélas! +le nouvel officier ne s'en acquitta que trop bien; par suite d'une +querelle frivole, il tua le chevalier d'Espagnac d'un coup d'épée, se +sauva en Espagne; mais ayant su qu'il était grâcié (car il y avait de +très sévères lois sur le duel), il revint en France, se promit de ne +se battre dorénavant, en combat singulier, qu'à la dernière extrémité, +alla faire un plus digne usage de son bras contre les ennemis de la +patrie, et s'attira, sur le champ de bataille, l'estime, l'amitié, la +confiance de ses compagnons d'armes et de ses chefs. + +Mon père avait vingt-huit ans quand il fut rendu aux plaisirs de la +paix et des garnisons; vingt-huit ans et un beau physique, une +épaulette et des succès à la guerre, un esprit enjoué et un courage +éprouvé contre les mauvais plaisants; un nom connu, et qu'il +retrouvait dans beaucoup de régiments. Que d'avantages! quelle +perspective de plaisirs! + +Après avoir parcouru l'Allemagne en militaire, il eut l'occasion de +voir l'Afrique et la cour du roi de Maroc, où il fut envoyé comme +gentilhomme d'ambassade. Le fils du roi trouvait fort agréables la +compagnie et les vins de ces Messieurs; il se grisait devant eux, et +mettait, par voie d'amusement ou peut-être par une curieuse +instigation, le feu au sérail de son père. Un jour, courant au grand +galop avec ces étourdis, il leur annonça un bon tour d'équitation, et, +se précipitant vers un Turc qu'il apercevait à une grande distance, il +lui fit voler la tête à dix pas d'un coup de cimeterre. On ne voit pas +trop comment auraient fini ces extravagances, si l'ambassade n'avait +repris le chemin de la France; il en resta, à mon père, un fonds +inépuisable d'histoires qui, avec les merveilles de mécanique de M. de +Vaujuas, un de ses camarades, et les essais malencontreux dans l'art +de voler dans les airs d'un autre officier, M. Regnier de Goué, oncle +de M. Calluaud[18], ont longtemps charmé les veillées du foyer +domestique, et nous rendaient tous aussi curieux qu'attentifs. Il est +pourtant juste de ne pas aller plus loin sans dire que la décollation +du Turc fut sévèrement blâmée par les jeunes officiers français, et +qu'ils ne consentirent à lier de nouvelles parties avec leur barbare +compagnon de plaisir que sous promesse qu'il respecterait la vie des +hommes. + +[Note 18: M. Calluaud, receveur général des Finances à Angoulême, +puis à Arras, était un ami de l'auteur. Son fils, M. Henri Calluaud, +fut, en 1871, élu membre de l'Assemblée nationale par le département +de la Somme. Il mourut à Bordeaux peu de temps après son élection.] + +Dans les garnisons où mon père se trouva après son voyage d'Afrique, +la chasse occupa une partie de ses loisirs; mais on ne peut pas +toujours chasser, et ce fut ce malheureux jeu qui vint en combler +l'autre partie. Il gagna, il perdit, il fit des dettes, il se libéra; +il ruina son colonel dans une nuit; à son tour il fut ruiné, il +emprunta, il rendit; il acheta des bijoux, des chevaux, il les +vendit... Cependant il faut observer que jamais il ne quittait une +ville, sans être obligé d'avoir recours à son père qui, d'abord, paya, +en l'avertissant toutefois que ces sommes seraient portées en décompte +de ses droits à sa légitime ou portion de succession[19], et qui +bientôt déclara qu'il ne paierait plus. + +[Note 19: Légitime: portion de sa succession, dont le père ne +pouvait pas disposer par testament au détriment de son enfant.] + +Cette détermination sévère mais juste fit naître quelques moments de +repentir, pendant lesquels, pour chercher à couper le mal dans sa +racine, le chevalier de Beauregard résolut de passer dans les +colonies, croyant fuir ainsi les occasions que la société d'alors ne +lui présentait que trop souvent en France. + +Il s'était fait des connaissances distinguées; il obtint donc d'y être +promptement envoyé avec le régiment de Vermandois[20], et profitant, +en même temps, du crédit de ses amis, il pensa qu'il se rendrait +agréable à sa famille, en allant prendre congé d'elle avec un brevet +d'admission gratuite du jeune chevalier de Bonnefoux[21], second fils +de son frère aîné, dans une école d'où il sortirait pour entrer dans +la Marine. Ce plan réussit à merveille; le joueur fut oublié; on ne +vit plus que le fils revenu de ses erreurs, que le parent affectueux, +que l'officier qui s'expatriait! la visite fut douce pour tous, et mon +père quitta la maison paternelle, éprouvant et laissant les plus vives +émotions. + +[Note 20: Le régiment de Vermandois (aujourd'hui le 61e régiment +d'Infanterie) avait été affecté au service de la Marine et des +Colonies, à la suite de la nouvelle organisation de l'infanterie, en +date de décembre 1762. Voyez Louis Susane, _Histoire de l'ancienne +infanterie française_, Paris, 1852, t. VI, p. 108.] + +[Note 21: Il s'agit ici de Casimir de Bonnefoux, plus tard préfet +maritime et baron, dont il sera question presque à chaque page de ce +récit.] + +Suivant son usage cependant de mêler l'extraordinaire ou l'éclat à +toutes ses actions, il ne voulut partir que soixante heures précises +avant l'instant où on lui avait mandé que son régiment, alors à Brest, +se rendrait à bord[22]. En conséquence, un cheval de poste se trouva à +sa porte; et, la montre à la main, il exécuta son projet et partit de +Marmande en courrier. Un petit retard, qu'on lui fit éprouver à un +relais où les chevaux étaient tous employés au dehors, fut sur le +point de lui faire manquer son bâtiment; toutefois il arriva à temps; +heureusement que ses camarades avaient pourvu, pour lui, à ces mille +petits détails que nécessite un embarquement. + +[Note 22: Le régiment de Vermandois quitta Brest en octobre 1767.] + +C'est aux Antilles que le régiment de Vermandois allait tenir +garnison. La traversée ne présenta aucun incident remarquable; on fit +bonne chère à bord; on y trouva des officiers de marine, qui +sympathisèrent de jeunesse, de gaieté, avec les passagers; on y joua +même un peu; mais tout se passa très bien. Une naïveté d'un camarade +de mon père amusa surtout beaucoup ces Messieurs: ce pauvre jeune +homme était horriblement malade du mal de mer; il eut la maladresse de +céder à un perfide conseil, et il écrivit au commandant «qu'il le +priait en grâce d'arrêter le bâtiment (qui faisait grand sillage vent +arrière) ne fut-ce que pour quelques minutes». Il paraît que le +commandant entendit fort bien la plaisanterie, car il répondit +immédiatement au bas de la lettre: «Pas possible, Monsieur, nous +sommes à la descente.» Mon père racontait ses histoires avec une grâce +parfaite; il les embellissait de traits piquants, de détails +scientifiques; il en était de même de ses lettres: le fond n'y était +pas, l'orthographe non plus; mais telle est l'influence de l'habitude +de la bonne compagnie, que ceux qui entendaient ses paroles ou son +style, auraient supposé un homme d'une éducation littéraire soignée. +On a souvent dit que Mme de Sévigné n'écrivait pas correctement, et +l'exemple de mon père me fait pencher à trouver ce fait possible. + +L'intention de se soustraire aux occasions de jouer en allant aux +colonies était, sans doute, très bonne; mais c'était vraiment tomber +de Charybde en Scylla. Les Antilles étaient alors dans leur plus beau +temps; la ville du Cap-Français, à Saint-Domingue, celle du Fort-Royal +de la Martinique, n'avaient point de rivales au monde pour l'opulence, +le luxe, la magnificence. Comment le jeu, dont les chances irritantes +conviennent si bien au caractère des créoles, ne s'y serait-il pas +établi en souverain; comment, lorsqu'il se présentait sous les formes +les plus séduisantes, mon père aurait-il résisté? + +Le chevalier de Beauregard visita toutes les Antilles françaises; +c'étaient donc, tous les jours, des dîners somptueux, des bals +splendides, et des parties de vrai joueur. Une dame surtout, qui a +rempli l'univers des produits d'une entreprise commerciale encore +existante, Mme Anfoux, dont les liqueurs n'ont jamais été égalées, ne +laissait jamais sortir les officiers qui allaient s'approvisionner +chez elle, sans les faire participer à un repas exquis; et l'on +passait de la table à la salle à manger à celle du Pharaon ou du +Craëbs, qui étaient couvertes de quadruples, de moïdes[23], de louis +d'or; à peine l'argent blanc osait-il s'y montrer! + +[Note 23: Moïde ou Moïdore, monnaie portugaise de 32 fr. 40.] + +Dans ces temps de préjugés sur la naissance, c'était déroger que +d'accepter ainsi les invitations d'un chef de manufacture; mais, ici, +l'usage avait fait loi, et le plaisir, joint un peu, je suppose, à la +réputation de chance habituellement contraire de Mme Anfoux, en +perpétuait l'usage. + +J'en ai bu, dans mon enfance, de cette liqueur qui réveillait tous les +jeunes souvenirs de mon père; et j'entendais toujours, en même temps, +une historiette nouvelle sur la partie et sur ses phases diverses de +tel jour ou sur le dîner qui l'avait précédée. Mon père aimait +passionnément la bonne chère: c'était un travers du temps et un +nouveau résultat de l'absence de goûts plus solides; il poussait +celui-ci jusqu'à se mêler de cuisine, et il prétendait tenir de la +meilleure source le secret de la combinaison de certains plats où +vraiment il excellait. J'imagine qu'il avait principalement recueilli +ces notions chez les Bénédictins du Fort-Royal, au couvent desquels il +y avait table ouverte et jeu de trictrac; dans la description de ces +dîners ou de ces parties, pas un mets, pas un convive, pas un joueur, +pas un coup n'étaient oubliés; mille amusantes anecdotes s'y +trouvaient groupées; il était vraiment facile d'y assister en idée, de +s'en représenter la réalité. + +Lorsque le chevalier de Beauregard fut rappelé en France[24], il est +question de quatre cent mille francs qu'il avait conservés de ses +gains au jeu, dans les colonies. Son régiment avait fait un long +séjour dans ces pays; il y était même devenu si populaire que j'en ai +retrouvé le nom dans quelques chansons de nègres, qui ont été chantées +jusqu'à moi. + +[Note 24: Le régiment de Vermandois fut rendu, en 1770, au service +de terre et envoyé en garnison à Metz.] + +Revenir en France et avoir quatre cent mille francs, il y avait de +quoi faire tourner la tête à bien des gens! Mon père fut de ce nombre, +et comme il se rendait à la garnison de Metz, il ne crut pas pouvoir +être digne de la société des dames chanoinesses de cette ville, où +l'on retrouvait plusieurs habitudes des Antilles, sans s'annoncer par +le fracas d'un équipage à la dernière mode et de tous les accessoires +d'usage, comme domestiques, livrée, chevaux de main, toilette et +habits fort riches, etc. Un petit nègre était même de la maison comme +signe caractéristique de luxe et cachet de position. Toutefois tant de +constance de la part de la fortune devait se démentir. Sans te +raconter toutes les tribulations que le chevalier de Beauregard +éprouva à Metz, il n'est que trop vrai qu'il perdit tout ce qu'il +avait, et au delà, qu'il emprunta, que son père refusa de payer, qu'il +fut emprisonné pour dettes, qu'il fut sur le point d'être destitué, +enfin qu'il ne sortit de prison que parce que sa mère, en pleurs, +parvint à fléchir son mari; mais plus de trente mille francs y +passèrent, c'est-à-dire plus que sa légitime, en y comprenant les +dettes précédemment acquittées. + +Empressons-nous de jeter un voile sur cette période fatale; et, pour +respirer plus à l'aise, reprenons mon père en garnison à Béziers, où +il se rendit après avoir quitté Metz, songeant à se marier, et ayant +fait le serment sur une parole d'honneur qu'il n'a jamais violée, de +ne plus, à l'avenir, se livrer qu'à des jeux appelés de commerce; tels +que piquet, reversis, boston, etc., et qu'à un taux de société. + +L'époque où mon père quitta Metz est, à peu près, celle où éclata la +guerre de l'Indépendance des États-Unis d'Amérique. À l'exception, +toutefois, d'un très petit corps d'armée qui y fut envoyé sous les +ordres du comte de Rochambeau, la France n'y prit part que comme +puissance maritime. + +Le régiment de Vermandois, où mon père était alors +capitaine-commandant, continua donc, pendant cette période, à rester +en garnison en France, et particulièrement dans le Midi. + +Les parades ou revues de ce régiment étaient fort brillantes, à +Béziers; elles se faisaient ou se passaient sur la vaste place de la +Citadelle, d'où l'oeil plane sur la verdoyante plaine de Saint-Pierre, +et, par delà, va se perdre dans les flots azurés de la Méditerranée +qui paraissent, eux-mêmes, bornés par un horizon à demi-teintes roses +et bleues particulières à ces beaux climats. Deux balcons qui +donnaient sur cette place appartenaient à M. Valadon[25], +docteur-médecin formé à l'École de Montpellier, renommé pour son +savoir, maître d'une jolie fortune, allié à plusieurs des meilleures +familles du pays, telles que celles de Lirou, de Ginestet, et +beau-frère de Bouillet[26] de l'Académie des Sciences de Berlin[27], +qui était en même temps l'un de ces magistrats municipaux qu'en +Languedoc on appelait encore consuls. M. Valadon avait deux filles que +l'on voyait souvent, avec leurs jeunes amies, décorer ces balcons; +l'aînée de ces demoiselles était une jolie brune, vive, piquante, +mariée douze ou quinze ans après à M. d'Hémeric, retiré du service +comme capitaine de cavalerie, et dont les saillies spirituelles ont, +jusqu'à sa mort, attiré chez elle l'élite de la société. L'autre, +moins jolie, peut-être, mais plus grande, plus belle femme, fut celle +qui ne put voir, sans émotion, les grâces, la bonne mine du chevalier +de Beauregard, âgé pourtant d'un peu plus de quarante ans, et qui +devint ma mère. + +[Note 25: D'après le _Registre des Délibérations du chapitre de +Saint-Nazaire de Béziers_. M. E. Sabatier (_Histoire de la ville et +des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 400), cite M. +Valadon comme étant premier consul de Béziers, le 13 novembre 1771. Il +s'agit là probablement du grand-père de l'auteur.] + +[Note 26: Jean-Henri-Nicolas Bouillet, né à Béziers, en 1729. D'après M. +Henri Julia (_Histoire de Béziers ou Recherches sur la province du +Languedoc_, Paris, 1845 p. 403), il devint docteur de la Faculté de +Montpellier, et publia plusieurs mémoires. Jean-Henri-Nicolas Bouillet +était le fils de Jean Bouillet, médecin, physicien et astronome, qui +jouit pendant sa vie d'une réelle célébrité, et qui, né en 1690, à +Servian près Béziers, mourut dans cette dernière ville, en 1777.] + +[Note 27: Jean-Henri-Nicolas Bouillet était membre de l'Académie +de Béziers, que son père fonda, en 1723, de concert avec Jean-Jacques +Dortans de Mairan, et Antoine Portalon, et que les Lettres patentes de +1766 réorganisèrent sous le nom d'_Académie royale des Sciences et +Belles-Lettres_. Appartenait-il, en outre, à l'Académie des Sciences +de Berlin? Cela ne me paraît pas probable, et je crois que l'auteur +l'a confondu, à ce point de vue, avec son père.] + +Il était dit, cependant, que l'exaltation de ce brillant officier se +manifesterait encore dans cette circonstance, où il faut tant de +prudence et d'égards. M. Valadon, en père éclairé, avait pris des +informations qui lui avaient fait connaître les fautes encore récentes +du joueur, et il fit des objections bien naturelles, mais qui +blessèrent vivement le chevalier de Beauregard. Quelques ménagements, +un peu de temporisation, auraient tout aplani; loin de là, le +prétendant abusa de l'ascendant qu'il avait sur un jeune coeur; il +menaça de se tuer si l'objet de ses voeux ne consentait pas à un +enlèvement, et il assigna une heure pour cet enlèvement, garantissant, +au reste, que tout serait prêt pour un mariage en règle, à la première +poste où on s'arrêterait. Mlle Valadon résistait; mais malheureusement +le chevalier d'H..., l'un des camarades de mon père, était dans une +position à peu près pareille; les deux jeunes personnes furent +initiées au secret l'une de l'autre; on proposa de partir tous les +quatre; et ces demoiselles, qui n'auraient pas accepté autrement, +consentirent à un départ simultané. + +Les torts furent grands de tous les côtés; mais, au moins, les paroles +furent observées, les promesses tenues, les arrangements accomplis, et +l'on s'était à peine aperçu du départ des fugitives qu'elles +rentrèrent chez leurs pères, conduites par leurs maris, et implorant +un pardon peu mérité. M. Valadon avait le coeur trop gros pour que la +scène se passât sans orage; il parla longtemps avec amertume, et il +termina, par les mots suivants, des apostrophes que des larmes et des +sanglots avaient fréquemment interrompues: «Vous, Monsieur, pourquoi +me demander ce qu'il n'est plus en mon pouvoir de refuser? + +«Et vous, ma fille, vous avez, malgré moi, malgré vos devoirs, voulu +vous lancer dans une sphère qui n'est ni la vôtre, ni la mienne; +puissé-je me tromper; mais vous mourrez malheureuse!...» Hélas, il ne +dit que trop vrai! + +Ce mariage, dont les formes imprudentes sont judicieusement abolies +par les stipulations de notre Code civil actuel, hâta peut-être la +mort de mon grand-père, qui eut lieu peu de temps après; et l'on peut +croire qu'alors il était encore sous l'influence des impressions +fâcheuses qu'il en avait éprouvées, car il ne laissa à ma mère que la +portion nommée légitime, résolution qu'il n'aurait pas prise, sans +cela, on peut le présumer; quoique les usages du Languedoc fussent et +soient toujours défavorables aux cadets. + +Quatre enfants naquirent presque successivement de ce mariage, qui +prospéra d'abord, comme on devait l'attendre de l'esprit d'ordre +consommé de ma mère, de sa tendresse pour son mari, et du changement +heureux qui s'opéra dans les habitudes de mon père. Il fut un +excellent mari; et sa femme l'en récompensa par son dévouement, +dévouement si passionné qu'il finit par lui coûter la vie à elle-même, +comme tu le verras plus tard. + +Ta tante Eugénie fut le premier de ces enfants; dès qu'elle fut d'âge +à pouvoir profiter des leçons d'un pensionnat, on la plaça dans celui +qui était alors connu très avantageusement dans toute la France sous +le nom de couvent de Lévignac, près Toulouse. Quand elle en sortit, +c'était une demoiselle d'une grande instruction, de manières très +distinguées, d'une belle taille, et douée d'une figure où des yeux +noirs veloutés faisaient une impression profonde, entourés qu'ils +étaient d'une peau éblouissante de blancheur, de sourcils d'ébène, et +de la chevelure la plus touffue. Le marquis de Lort, ancien chef +d'escadre, lui fit une cour assidue; mais le joli, le loyal, +l'agréable chevalier de Polhes, aujourd'hui baron de Maureilhan, +revenait à vingt-cinq ans d'une émigration où il avait été entraîné à +l'âge de quinze, et quoique dans une position bien inférieure à celle +du marquis de Lort, sous le rapport de la fortune, sa demande de la +main de ma soeur fut acceptée par elle, et tous les jours elle s'en +applaudit. + +Joséphine fut le second enfant de mon père. Celle-ci avait, sans +mélange, tous les traits distinctifs des Bonnefoux; c'est-à-dire un +teint ravissant, le nez aquilin, des yeux bleus d'une extrême douceur, +quoique très vifs, et des cheveux d'un blond cendré charmant. Elle +était remarquablement belle; mais sa beauté ne put la sauver du +trépas; et à peine commençait-elle à frapper tous les regards qu'elle +fut atteinte d'une maladie violente, et qu'elle y succomba. + +Je naquis ensuite en 1782; j'avais tout au plus dix-huit mois, que la +petite vérole fondit sur moi avec toute sa malignité. Les médecins me +laissèrent pour mort; la garde-malade me jeta le linceul sur la tête; +mais ma mère me découvrit vivement, et m'embrassa, m'étreignant avec +tant de tendresse que j'en fus ranimé! Il ne m'est resté de cette +affreuse maladie que quelques marques sur la figure; par compensation, +peut-être, je n'ai pas eu, depuis lors, de maladie vraiment sérieuse. +Quant à ma taille, elle est exactement devenue celle de mon père, cinq +pieds cinq pouces. + +Adélaïde, qui fut ma troisième soeur, mourut extrêmement jeune. Enfin, +après une interruption assez longue, naquit ton oncle Laurent[28]; et, +quatre ans après, c'est-à-dire en 1792, un sixième enfant, qui reçut +le nom d'Aglaé, mais qui, comme Adélaïde, nous fut enlevée en bas âge. + +[Note 28: Laurent de Bonnefoux portait, dans sa famille, le nom de +Gustave, qui ne figurait nullement sur son acte de baptême. On avait +voulu le distinguer ainsi de M. de Bonnefoux de Saint-Laurent, dont +nous avons déjà eu l'occasion de parler. Nous ignorons, au contraire, +pourquoi l'auteur de ces _Mémoires_, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, +fut toujours appelé Léon par les siens.] + + + + +CHAPITRE II + + SOMMAIRE: Mes premières années, le jardin de Valraz et son + bassin.--Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le + chevalier de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille + Bonaparte.--Voyage à Marmande.--M. de Campagnol, colonel de + Napoléon.--Retour à Béziers.--La Fête du Chameau ou des + Treilles.--L'École militaire de Pont-le-Voy.--Changement de son + régime intérieur.--Renvoi des fils d'officiers.--À l'âge de onze + ans et demi, je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me + rendre à Béziers.--Rencontre du capitaine + Desmarets.--_Cincinnatus_ Bonnefoux.--Bordeaux et la + guillotine.--Arrivée à Béziers. + + +Ma mère m'avait donné le jour; elle m'avait nourri de son lait; elle +m'avait rendu la vie quand j'avais été abandonné, lors de ma petite +vérole; j'eus ensuite le nez cassé dans une chute, et elle me prodigua +les soins les plus touchants; une nouvelle chute que je fis, la bouche +portant sur un verre cassé et ma bonne par-dessus moi faillit me +rendre ce qu'on appelle bec-de-lièvre (Ne dirait-on pas qu'il y avait +une conjuration générale contre ma pauvre figure?) et il fallut à +cette digne mère un mois d'assiduités et de veilles pour m'empêcher de +détruire l'effet des appareils que les chirurgiens avaient mis sur mes +lèvres; cependant ce ne fut pas tout, sa tendresse eut à supporter une +nouvelle épreuve, car elle avait encore une fois à me disputer à la +mort et à remporter la victoire sur cette redoutable ennemie. + +Nulle part plus que dans ma ville natale on n'aime les parties de +campagne: une salade en est ordinairement le prétexte; mais chacun +apporte son plat, et la collation y est fort agréable, fort abondante, +surtout lorsque la réunion se compose de personnes possédant de +l'aisance, gaies, aimables, et vivant sous un des plus riants climats +de l'univers. De charmants jardins avoisinent la ville de Béziers; +celui de Valraz avait alors la vogue. On venait d'y goûter. Les dames, +les cavaliers, se promenaient sur la terrasse; les bonnes dansaient +des rondes au dessous, et les enfants folâtraient alentour. Tout à +coup je me sens poussé. Je recule de quelques pas; je rencontre un +tertre d'un pied d'élévation; je tombe à la renverse, et il me reste +encore, de cette scène, l'ineffaçable souvenir de la magnifique voûte +azurée du ciel du Languedoc, que je n'avais jamais remarquée +jusque-là, et qui se déroula tout entière à mes yeux; mais un froid +glacial vint suspendre mon admiration, j'étais dans un bassin de six +pieds de profondeur!... mes camarades, seuls, m'avaient vu tomber; +stupéfaits, ils n'osaient proférer une parole, et les bonnes dansaient +toujours, lorsqu'un cri perçant se fit entendre. Quel pouvait-il être, +si ce n'est celui d'une mère dont l'oeil vigilant ne découvre plus son +fils, et qui, à l'embarras des autres enfants, devine l'affreuse +vérité? S'élancer vers le bassin en faisant retentir l'air de ces mots +déchirants: «Mon fils est noyé!» fut pour ma mère l'acte d'un instant; +mais un officier du régiment de Médoc, qui était au bas de la +terrasse, lui barra le passage, la saisit par la taille et l'arrêta. +Cet officier apprit, à ses dépens, ce qu'il en coûte de lutter contre +l'énergique passion de l'amour maternel; ses bas de soie furent mis en +lambeaux, et ses jambes, en sang, par les hauts talons (alors à la +mode) de sa prisonnière; ses mains, sa figure furent en vingt endroits +égratignés jusqu'au vif; mais la belle taille qu'il tenait captive ne +lui échappa point, et pendant ce temps un jardinier m'avait retiré du +bassin et m'avait remis à mon père, qui, averti dans le salon d'où il +n'était pas sorti après la collation, était accouru, et arriva pour me +recevoir. + +Trois fois j'avais reparu sur l'eau, et trois fois j'étais retombé au +fond; la vie n'était plus en moi qu'à sa dernière période; aussi tous +les soins du monde ne purent-ils la rappeler qu'après un quart d'heure +de la mort la plus apparente. Tous avaient renoncé à me sauver; ma +mère, seule, ne s'était pas découragée. Elle me serrait de ses bras +caressants; elle me réchauffait de son corps, et sa bouche, collée sur +la mienne, m'envoyait sa bienfaisante haleine, afin de rendre leur jeu +à mes poumons affaissés. C'est dans cette position que je la vis +lorsque mes yeux se rouvrirent. Mes mains se croisèrent autour de son +cou, comme pour la remercier; elle fut attérrée de bonheur! Je n'avais +pas quatre ans; mais cette scène pathétique est encore devant mes +yeux, comme si elle était d'hier. + +Promenant ensuite mes regards autour de moi, je vis, avec une sorte de +terreur, quarante spectateurs immobiles; mais, tel est le caractère +frivole de l'enfance qu'apercevant un grand feu devant la porte du +salon et la jardinière y faisant chauffer pour moi une ample chemise +rousse, en la tenant fermée au collet par ses mains, et la faisant +tourner et gonfler vivement autour de la flamme, je partis d'un grand +éclat de rire à ce spectacle inconnu... + +Jusqu'alors il était resté quelque doute à ma mère sur mon salut; mais +ce rire inattendu la rassura complètement. + +Dès lors, n'ayant plus besoin de l'effort surnaturel de courage avec +lequel elle avait surmonté de si pénibles émotions, elle céda à +l'épuisement de ses forces, et elle s'évanouit. Son retour à la +connaissance fut bien doux, car j'étais tout à fait remis, et elle +put, à son aise, se livrer aux transports de sa joie. + +La Corse avait été réunie à la France en 1769; quelques années après +le mariage de mon père, le régiment de Vermandois avait été tenu d'y +fournir un certain nombre d'hommes de garnison. C'était un pays quasi +barbare, d'une population ingouvernable, couvert de forêts où +abondaient des sangliers redoutables. Lorsque mon père était forcé de +quitter Béziers, il n'était jamais plus heureux que lorsque c'était +pour aller dans cette île, où son activité, son courage, son goût pour +la chasse qui ne s'était pas affaibli, trouvaient des aliments +réitérés. Il se plaisait à gravir les rochers, à explorer les bois, à +réduire les insurgés, autant qu'à affronter les terribles sangliers, à +la poursuite desquels il courut souvent des dangers plus menaçants que +dans ses autres excursions où, cependant, il avait, une fois, été +atteint d'un coup de fusil à la jambe gauche. + +Toutefois Bastia et Ajaccio lui procuraient de temps en temps +d'agréables moments de repos ou de distraction. Ce fut à Ajaccio qu'il +vit briller Mme Lætitia Bonaparte, alors dans la fleur de l'âge, et +qui faisait l'ornement de la société qu'on trouvait réunie chez le +gouverneur de l'île, M. le comte de Marbeuf. Elle était mère de huit +enfants, et lorsque mon père leur adressait de ces paroles aimables +qui sortaient si gracieusement de sa bouche, il était loin de prévoir +les hautes destinées de cette famille. Mme Lætitia, encore vivante, +n'a perdu qu'un de ses enfants: Napoléon, son second fils. + +Mon père avait, en outre, quelques congés pour revenir à Béziers. +C'étaient alors des moments charmants. Ma mère quittait la réclusion +où, pendant l'absence de son mari, elle se condamnait sévèrement, afin +de s'occuper, sans partage, des détails de sa maison; nous +n'entendions plus parler que de fêtes ou de parties, et, une fois +entre autres, nous exécutâmes celle d'aller à Marmande, voir mon +respectable aïeul et les diverses personnes de la famille dont il +était le chef. + +Nous traversâmes le Languedoc sur le bateau de poste du canal du Midi; +il s'y trouvait, à l'aller comme au retour, des officiers, des dames, +des enfants, qui me parurent d'une grande amabilité; j'en ai conservé +les souvenirs les plus agréables. + +Arrivés à Marmande, non seulement nous visitâmes la famille qui, +alors, s'y trouvant presque au grand complet, nous présenta une +réunion de jeunes et brillants officiers, de charmantes filles, leurs +soeurs ou leurs cousines, mais encore nous visitâmes tous les lieux +des environs où se trouvait quelque Bonnefoux; nous allâmes même +jusqu'en Périgord; et, dans nos tournées, nous eûmes l'occasion de +voir un de nos parents, M. de Campagnol. Il était officier supérieur +d'artillerie, et, depuis, il devint le colonel d'un régiment dans +lequel servait Napoléon[29]. + +[Note 29: Isaac-Jacques Delard de Campagnol naquit, le 19 janvier +1732, au château de la Coste, paroisse de Saint-Léger, juridiction de +Penne en Agenais, généralité de Bordeaux, aujourd'hui commune de +Saint-Léger, canton de Penne (Lot-et-Garonne). Collaborateur et ami de +Gribeauval, ce fut un des officiers d'artillerie les plus distingués +du XVIIIe siècle, et son nom mérite d'être cité à côté de ceux de +d'Aboville et de Sénarmont. Il servit pendant cinquante-quatre ans, +fit neuf campagnes, prit part à sept sièges et à dix batailles. +Lieutenant-colonel en 1781, sous-directeur d'artillerie à la Fère, il +devint colonel le 1er avril 1791 et commandait à Grenoble, en 1791 et +1792, le quatrième régiment d'artillerie, auquel appartenait Napoléon. +Général de brigade, le 1er prairial an III, il commanda, par intérim, +l'artillerie de l'armée des Alpes et prit ensuite sa retraite. Le +général de Campagnol mourut au château de la Coste, le 28 juin 1809.] + +Ma mère fut accueillie comme devait l'être une dame de son mérite. +Quant à moi, je gagnai complètement les bonnes grâces de mon aïeul, et +celles du chevalier de Bonnefoux, qui servait dans la marine. Mon +aïeul avait, sur la cheminée de sa chambre, un petit soldat en ivoire +auquel il tenait beaucoup et dont il arriva que j'eus grande envie. Il +me le donna avant notre départ; mais il fit la remarque qu'il avait +été vaincu par ma persévérance et par l'adresse avec laquelle j'avais +fait changer ses dispositions, qui n'étaient nullement de me faire ce +cadeau, dont j'étais si fier. + +Ce que mon aïeul avait la bonté d'appeler de la persévérance était +souvent de l'entêtement, défaut très grand, que, dans mon enfance, +j'ai, quelquefois, poussé jusqu'à l'excès, qui a fait verser bien des +larmes à ma mère, mais que mon père traitait avec beaucoup de +discernement, quoiqu'il y mît une juste sévérité. Notre retour à +Béziers fut marqué par la célébration d'une fête locale, qui porte le +caractère, ainsi qu'on le remarque assez souvent dans le Midi, soit +des rites du paganisme, soit de quelque fait historique important. +Quoi qu'il en soit, cette fête a beaucoup d'éclat. Le jour qu'on lui +assigne est celui de l'Ascension, c'est-à-dire l'époque la plus riante +de l'année, dans un climat qui, lui-même, est d'une grande beauté; +mais on ne la célèbre pas tous les ans; il faut de la joie dans les +esprits, qui se rattache à quelque événement remarquable, et elle +entraîne à de fortes dépenses; ainsi, depuis lors, on ne l'a guère +plus revue qu'à la paix de 1802 et à celle de 1814[30]; on l'appelle +«Fête du Chameau» ou plus agréablement «Fête des Treilles». + +[Note 30: M. Henri Julia, _Histoire de Béziers ou Recherches sur +la province du Languedoc_, Paris, 1845, qui appelle notre fête, _Fête +des Caritachs_ (Charités), dit au contraire, p. 360, «qu'elle a cessé +à la Révolution française, qui ne se montra pas bienveillante pour le +quadrupède d'Orient. On le fit brûler; puis on le porta sur la liste +des émigrés pour s'emparer de son fief». Que ce dernier trait assez +piquant soit exact, on peut l'admettre; mais ce n'est pas une raison +pour que la _Fête du Chameau_ n'ait pas été de nouveau célébrée en +1802 et en 1814.] + + * * * * * + +Il paraît que lorsque les Maures pénétrèrent en France, d'où ils +furent chassés à jamais par la valeur de Charles-Martel, ils +éprouvèrent à Béziers une résistance à laquelle ils ne s'attendaient +pas. Un guerrier de cette ville, nommé _Pépézuk_[31], les attaqua dans +la rue Française où ils étaient déjà entrés, en fit un grand carnage +et les repoussa hors la ville. On voit encore, au lieu même de cette +rue où _Pépézuk_ arrêta les ennemis, la statue de ce guerrier, en +marbre, scellée dans une encoignure, mais dégradée, mutilée par le +temps, et réduite à une masse informe. C'est l'anniversaire de cet +exploit que l'on célèbre encore en ce pays. + +[Note 31: M. Henri Julia, _op. cit._, p. 359, parle de la statue +de _Montpésuc_, «ce héros qui sauva la ville en la défendant contre +les Anglais». Ces divergences dans les traditions populaires ne +doivent pas, d'ailleurs, nous étonner.] + +Un chameau gigantesque, en bois recouvert d'étoffes[32], sort de la +mairie, logeant dans ses flancs des hommes qui profitent des stations +pour lui faire jeter des gorgées de dragées et de bonbons; il précède +une charrette traînée par cent mules harnachées avec luxe, et la +charrette porte cinquante couples de jeunes gens, de jeunes filles, +ornés de vêtements blancs, de bouquets, de rubans roses, et que la +ville marie ce jour-là et dote en partie. Ce sont les principaux +acteurs de la fête; ils tiennent chacun, dans chaque main, un cerceau +garni de pampres, de feuilles et de rubans[33]; l'autre bout du +cerceau est pris par le vis-à-vis, qui est toujours d'un sexe +différent, et quand ils arrivent sur les places ou sur les promenades, +nos mariés, animés par une excellente musique, et en chantant l'air +délicieux des Treilles, exécutent des danses charmantes, et font, sous +leurs cerceaux, mille figures, mille passes ravissantes. + +[Note 32: M. Julia p. 354, parle d'un chameau de bois revêtu d'une +toile peinte sur laquelle on voyait les armoiries de la ville et les +deux inscriptions latine et romaine: _Ex antiquitate renascor_. _Sen +fosso_ (nous sommes nombreux)». D'après la tradition locale, ce +chameau représentait celui de saint Aphrodite, martyrisé à Béziers.]. + +[Note 33: Lorsque, le 26 juin 1777, le comte de Provence, plus +tard Louis XVIII arriva à Béziers, il fut reçu dans le palais +épiscopal par l'évêque, Mgr de Nicolaï. «Le prince marcha avec sa +suite et monta jusqu'au perron sous la voûte gracieuse des cerceaux de +la danse des Treilles», nous dit M. E. Sabatier, _Histoire de la ville +et des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 402.] + +Les autorités, les notables assistent au cortège en grande cérémonie; +chaque habitant fait une vaste provision de bonbons, et quand le +signal est donné, on se sert de ces bonbons comme de projectiles, et +la guerre commence. Malheur au propriétaire qui n'a pas fait démonter +ses carreaux de vitres! Bientôt on s'en jette les uns aux autres, et +la terre en est littéralement jonchée. On voit souvent des gens riches +en dépenser pour mille écus; et l'on dit que, le jour dont je te +parle, M. le Lieutenant-Général de Goyon en acheta pour 25.000 francs! + +Je te le demande: quelle fête pour des enfants! j'en fus tout ébahi! +je m'en retrace jusqu'à la moindre circonstance; et je vois, quand je +le veux, mon oncle Bouillet[34] quitter le cortège, s'approcher de moi +en relevant sa robe rouge de Consul, et sortir de sa poche une belle +orange confite qu'il m'avait destinée. + +[Note 34: Voyez plus haut.] + +Don Quichotte, toujours si sensé quand il n'est question ni de +chevalerie errante, ni d'enchantements, prouve, dans un fort beau +discours, la prééminence des armes sur les lettres; mais il dit +ailleurs que si l'épée n'émousse pas la plume, la plume, non plus, +n'émousse pas l'épée. C'est une vérité que l'on a longtemps méconnue +en France, mais que le bon esprit de mon père, ainsi que sa propre +expérience, lui firent apprécier; aussi, quoique l'usage fût alors peu +répandu de cultiver l'esprit des jeunes gens destinés à la carrière +militaire, mon père fut-il des premiers à sortir de cette voie, et il +employa pour nous ce qu'il avait d'autorité, de ressources, de crédit, +d'amis. + +Comme vous, mes enfants, j'ai appris à lire et à écrire en même temps +qu'à parler. Plutarque dit que l'enfance a plus besoin de guides pour +la lecture que pour la marche; je n'en eus qu'un pour tous ces +exercices, et ce fut ma mère. Ses tendres soins en furent bien +récompensés; car un soir, laborieusement placé derrière un paravent, +j'écrivis, à l'âge de quatre ans, une lettre toute de ma composition, +à ma soeur qui était à Lévignac; il y avait beaucoup de monde dans le +salon lorsque j'allai montrer à ma mère ce que je venais d'écrire. +Elle en fut si fière qu'elle en fit la lecture tout haut; et bientôt +la lettre et l'auteur, passant de mains en mains, furent comblés de +compliments, de caresses et de bonbons. + +Il fallut alors donner un peu plus de suite à mes travaux; je fus +placé dans les meilleures écoles de la ville; mais mon père ne +perdait pas de vue son projet favori d'éducation complète. Il pressa +donc ses démarches, et obtint, à cause de ses services, de ceux de sa +famille et de la modicité de sa fortune, une admission gratuite pour +moi, réversible ensuite sur mon frère, à l'École, alors militaire, de +Pont-le-Voy; je fis mes preuves d'instruction suffisante et j'y entrai +en sixième, étant à peine âgé de huit ans. + +Je ne dirai pas toutes les larmes de ma mère à mon départ; mon père, +obligé de retourner chez lui, ne put me conduire que jusqu'à Marmande; +il prit cependant le temps de faire une visite à Lévignac, où j'eus +bien de la joie en embrassant une soeur que j'ai toujours tendrement +aimée; livré, ensuite, à celui de mes cousins, qui, depuis, mourut +pendant l'émigration, et qui passait par Tours pour rejoindre son +régiment, j'achevais ma route avec cet affectueux parent. + +Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de collège où l'esprit des +élèves fût meilleur, sous tous les rapports, que celui de +Pont-le-Voy[35], lorsque j'y arrivai. Pas de mauvais traitements aux +nouveaux-venus, nulle jalousie entre camarades, aucun souvenir fâcheux +des torts passés, dévouement complet en toute circonstance, enjouement +naïf de la jeunesse; mais rien au delà; confraternité parfaite, enfin; +voilà ce que j'y trouvai. + +[Note 35: Pont-le-Voy, ou Pontlevoy, est une commune du +département de Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton de +Montrichard. Le collège subsiste encore aujourd'hui; des prêtres +séculiers le dirigent. Sous l'ancien régime, la congrégation de +Saint-Maur y avait un collège, qui depuis 1764, jouissait du titre +d'École royale militaire.] + +Trop jeune, disait-on, à la fin de l'année scolaire, pour passer au +second bataillon que nous appelions la Cour des Moyens, on voulait me +faire doubler ma sixième; toutefois mes compositions de prix furent si +bonnes qu'il fallut renoncer à cette idée, et j'entrai en cinquième, +qui se faisait dans cette cour. J'étais le plus jeune et le plus +petit du bataillon; mais mon rang dans la classe m'y valut beaucoup +d'amis; et comme, d'ailleurs, j'excellai au jeu de cercle, que nulle +part je n'ai vu jouer avec plus de combinaisons ni avec tant de +perfection, comme je sautais assez bien à la corde, et que j'étais +très fort à la paume, ainsi qu'au jet de pierres ou ardoises, je fus +bientôt recherché par les élèves des autres classes, et je devins un +petit personnage. + +Le jeu des pierres est un exercice que nous pratiquions dans nos +sorties avec une espèce de passion; il y faut de la souplesse, du coup +d'oeil, et il peut avoir des résultats fort utiles. Je me suis, depuis +lors, souvent saisi d'un gros caillou pour me défendre, et je crois +encore qu'avec une telle arme je ne craindrais pas, à l'improviste, +l'attaque d'un homme que j'aurais le temps de voir venir, eût-il le +sabre à la main. Nous tuions des rats, des grenouilles, des mulots, +des oiseaux, nous cassions des branches d'arbres assez fortes, et cela +à de grandes distances. + +J'achevai ma cinquième, ma quatrième, et je commençais ma troisième, +lorsque des événements qui bouleversèrent l'Europe ne manquèrent pas +d'avoir leur contre-coup à Pont-le-Voy[36]. La Révolution avait +éclaté; Louis XVI avait porté sa tête sur l'échafaud; nos chefs et nos +professeurs avaient été changés. Les nouveaux nous arrivèrent avec le +costume, les discours, les chansons de l'époque; ils crurent faire +merveille en nous organisant en clubs, en nous abonnant aux journaux, +en nous initiant aux folies du moment. Nous en prîmes bientôt la +licence. «Qui sème du vent, récolte des tempêtes.» L'axiome ne tarda +pas à se vérifier. En parodie burlesque des héros de la Bastille, +nous nous portâmes en masse sur nos prisons que nous démolîmes; pour +célébrer dignement les fêtes républicaines, nous exigions des semaines +entières de congé qu'on n'osait refuser; à la moindre punition d'un +élève, nous cassions les vitres; lorsqu'on voulait nous empêcher +d'aller nous promener, nous enfoncions, nous brisions les portes, et +nous dévastions la campagne; une fois même, nous allâmes attaquer le +village voisin de Montrichard, accusé d'être peu républicain, et +profitant de l'isolement où il était momentanément, attendu que les +hommes étaient occupés aux travaux des champs, nous en rapportâmes +force marteaux, haches, broches et autres armes ou instruments, sans +compter une ample provision de pommes... Enfin ce séjour d'étude, +d'émulation, de paix et de bonheur, n'était plus qu'un repaire +d'animaux malfaisants. + +[Note 36: D'après un certificat délivré, le 29 octobre 1814, par +le directeur du collège de Pont-le-Voy, Pierre-Marie-Joseph de +Bonnefoux est entré, le 6 décembre 1790 à l'École royale et militaire +de Pont-le-Voy, en exécution des ordres de M. de la Tour du Pin, +ministre de la Guerre, en date du 24 octobre de la même année.] + +Telle était devenue cette admirable école, lorsque le Gouvernement, +réfléchissant, dans sa prétendue sagesse, qu'on ne devait plus rien à +d'anciens militaires, puisqu'ils avaient servi, jusque-là, autre chose +qu'une soi-disant république de quatre jours, ordonna que, dans tous +les collèges, on renverrait les fils de ces militaires. En +conséquence, à la fin de 1793[37], sans aucun avis préalable à nos +familles, on expédia du collège deux cents d'entre nous, qui furent +déposés à Blois et à Tours, avec un petit paquet de linge plié dans un +mouchoir bleu, un assignat de trois cents francs, qui, alors, en +valait à peine la moitié, un passeport, un certificat de civisme, et +la liberté de nous orienter, de nous diriger, de voyager à notre +fantaisie. J'avais onze ans et demi; destiné pour le Midi, c'est à +Tours que je fus déposé et abandonné, seul, sans connaissances ni +ressources. + +[Note 37: Le 30 octobre 1793.] + +J'avoue que je fus un peu bien embarrassé d'être si libre. Ma première +pensée fut de voir la ville. J'en parcourus tous les recoins, et je +sortais d'une ménagerie ambulante, stationnée près du pont, pour aller +prendre langue au bureau des diligences, lorsque je me sentis frapper +sur l'épaule. J'avais lu, récemment, _Don Gusman d'Alfarache_; aussi +étais-je bien en garde contre les voleurs, et je portais mon paquet +avec moi dans mes courses; mon premier mouvement fut de le serrer +vivement contre ma poitrine, et de me baisser pour ramasser un +caillou! me retournant bientôt, je reconnus un de mes camarades, nommé +Mayaud, fils d'un négociant de Tours et que son père, voyant la +tournure que prenaient les affaires, avait prudemment retiré de +l'École depuis trois mois; il allait à la campagne. Il me proposa de +l'y accompagner; je n'eus garde de refuser. J'y fus parfaitement +accueilli, et, comme, chez lui ou dans le voisinage, il avait beaucoup +de frères, de cousins, d'amis, de parents, de parentes, d'amies, de +cousines et de soeurs, je m'y trouvai complètement heureux, quoique, +une fois, on m'y joua le tour de cacher mon paquet, que je fus deux +heures à retrouver; je crus que j'en deviendrais malade; mais à mon +tour, je le cachai si bien que la plaisanterie ne put pas se +renouveler. + +Quinze jours si bien employés s'écoulèrent comme un songe; j'avais, en +arrivant, écrit à ma mère, et je serais resté bien plus longtemps dans +ce séjour enchanté, si l'on ne m'avait demandé si je ne craignais pas +que ma famille fût inquiète sur mon compte. À ces mots, je pris mon +chapeau, et je m'acheminai pour aller dénicher mon paquet chéri; on +crut m'avoir blessé; mais il n'en était rien, car je n'agissais que +par l'impulsion de mon coeur; on s'en justifia, cependant; mais il fut +convenu qu'on irait arrêter ma place et que je partirais trois jours +après; ce furent donc trois jours où la politique fut mise de côté et +remplacée par mille amusements de mon âge; je fus accompagné à Tours +par le cortège entier de mes camarades et nouvelles connaissances. +Tant d'amitiés de leur part, tant de cordialité de celle de leurs +parents, me touchèrent aux larmes, et j'en serai éternellement +reconnaissant. + +À la première dînée sur la route de Bordeaux, je vis que j'étais +l'objet de la curiosité générale, et, dans le fait, j'étais +passablement remarquable, pour ne pas dire grotesque. Je portais un +chapeau à trois cornes et un habit du modèle de ceux des Invalides +actuels. J'avais, en outre, des culottes courtes avec boucles d'argent +et des bas bleus; il ne faut pas oublier que mon paquet entrait dans +la voiture avec moi, qu'il en sortait avec moi, et qu'alors je l'avais +sous le bras. Néanmoins je me chauffais assez gravement, lorsqu'un +voyageur de près de 6 pieds de haut vient à moi et me demande pourquoi +il y avait trois trous sur chacun de mes boutons. «Parce que, +répondis-je, il y avait trois fleurs de lys, et qu'un républicain ne +porte plus de ça depuis la mort du tyran!» C'en fut assez pour gagner +les bonnes grâces de mon interlocuteur. Alors il me demanda mon nom; +je lui dis que je m'appelais _Cincinnatus_ Bonnefoux; je n'avais pas +achevé qu'il m'avait embrassé; ensuite il me fit raconter mon +histoire, et, lorsqu'il apprit notre attaque de la Bastille, la prise +de Montrichard, et que je lui eus dit que je savais toutes les +chansons républicaines, il me pressa dans ses bras à m'étouffer; il me +dit qu'il était le capitaine Desmarets, qu'il venait du siège de +Thionville, qu'il se rendait à l'armée des Pyrénées occidentales, +qu'il serait, un jour, général, qu'alors il m'écrirait de venir auprès +de lui comme aide de camp, et il se déclara mon protecteur. Dès ce +moment, à table, en voiture, à l'hôtel, il me fit toujours placer à +côté de lui, et vraiment il me soigna avec intérêt. C'est encore un +service que jamais, non plus, je n'oublierai, malgré le caractère +féroce de ce citoyen, dont j'aurai l'occasion de parler encore une +fois. + +Depuis mon entrée à l'École militaire, la famille avait éprouvé de +grands revers, dont je parlerai bientôt avec plus de détails. On me +les avait laissé ignorer; je m'en aperçus pourtant d'une manière assez +concluante par la privation de l'argent alloué par semaines aux menus +plaisirs et par celle de toute espèce de vacances. Trois années +passées ainsi, et de huit à onze ans, furent bien dures pour celui qui +était accoutumé à toutes les douceurs de la maison paternelle; et mon +expulsion avec 300 francs et un petit paquet _à moi_, après tant de +gêne et de réclusion, étaient une liberté, une fortune, une +responsabilité dont le poids m'embarrassait beaucoup. Heureusement que +le capitaine Desmarest était venu fort à propos pour me soulager en +partie de ce pesant fardeau. + +Si mon accoutrement me faisait paraître grotesque, il faut convenir +que le sien ne pouvait que lui rendre le même service à mes yeux. Il +portait une forêt de barbe, de moustaches et de favoris; sa tête était +surmontée d'un bonnet de voyage tout rouge, fait en forme de bonnet +phrygien et du bout duquel pendait une large cocarde qui se balançait +sur son épaule. Il avait le pantalon bleu collant des sans-culottes, +la veste appelée carmagnole, une épaulette et une contre-épaulette +négligemment rejetées sur le dos, des bottines larges et courtes, et, +enfin, un grand sabre traînant qui faisait, à chacun de ses +mouvements, un vacarme épouvantable. C'est avec ce costume qu'il avait +la prétention d'être un des officiers les plus élégants de l'armée. +J'oubliais de dire que sa pipe n'abandonnait presque jamais sa bouche. + +Avec cet extérieur, sa voix était formidable, ses gestes énergiques, +son élocution véhémente; je ne l'ai presque jamais vu sans l'apparence +de la colère, je ne l'ai jamais entendu parler sans une multitude de +jurements et d'imprécations. Un soir, entre autres, à Châtellerault, +nous soupions, et il découpait une poule d'Inde; il y avait une +vingtaine de personnes réunies. Il entendit, vers un bout de la table, +quelques paroles qu'il crut mal sonnantes contre sa sainte +République; il se leva alors, se mit à pérorer avec tant de violence, +à agiter son grand couteau, sa grande fourchette, avec tant de menaces +que chacun fui effrayé. On ne souffla plus le mot, on ne mangea plus; +on n'osait pourtant pas se retirer; et, moi-même, si fort de sa +protection, je fus interdit. Je repris cependant un peu de courage, +quand je lui entendis dire qu'il ne voyait de républicains à cette +table que son cher Cincinnatus et lui, et qu'il n'y avait que lui et +moi de vraiment dignes de boire à la santé de la République et d'en +chanter les louanges; ce que nous fîmes l'un et l'autre avec un air +d'enthousiasme fort risible, apparemment, et en quoi, de bon ou de +mauvais gré, nous fûmes joints par nos convives tremblants et +consternés. + +Néanmoins, tout en chantant des chansons patriotiques, et déclamant +contre les aristocrates, le citoyen Desmarest ne me conduisit pas +moins à Bordeaux, sain et sauf, avec mon paquet, et moitié à peu près +de mes cent écus. Il se rendit même aux diligences afin d'y arrêter ma +place pour Toulouse; mais, avant de me quitter, il voulut, avec +beaucoup de solennité, me donner quelques leçons civiques de son +catéchisme particulier; le théâtre qu'il choisit fut fort bien adapté +pour la leçon, car ce fut celui même de la guillotine, placée sur la +place de la porte Salinière. + +Jamais la parole de cet énergumène n'avait été si animée, jamais son +geste plus menaçant, jamais son regard plus farouche; son texte fut la +noblesse et l'égalité (comme il entendait l'une et l'autre), +l'infraction aux maximes républicaines (suivant les notions du temps) +et l'instrument qui devait la punir, et qui était la conclusion +ordinaire des affaires de cette époque. + +Il me le fit toucher, cet instrument fatal, et, finissant par une +péroraison vraiment diabolique, tant elle était sanguinaire, il fit +devant moi vingt serments et me reconduisit pour enfin m'abandonner à +moi-même et à mes réflexions. Celles-ci ne furent pas longues; car +heureusement, une exagération si outrée, et qui avait son côté +comique, eut, sur mon intelligence, un effet tout opposé à celui que, +sans doute, il en attendait. Je n'eus rien, en effet, de plus pressé +que de revenir a mon rôle d'écolier, et tout en contrefaisant ce +Mentor sans-culotte et bonnet-rouge, je poussai presque aussitôt de +vifs éclats de rire sur la partie ridicule de sa personne, de sa +déclamation, de ses expressions; et, malgré ce que je devais à ses +bons soins dont je ne cessai pas d'être touché, je me promis bien, +étant éclairé par l'expérience d'un voyage de cent lieues, d'achever +les cent autres lieues sans me mettre sous la protection, ni dans la +dépendance de personne. Tel fut mon début dans le monde; l'épreuve fut +mémorable; mais elle ne dura pas longtemps. + +Je fis très bien ma route jusqu'à Toulouse. Un voyageur qui devait, +dans deux jours, continuer vers Marseille, me proposa, si je voulais +rester deux jours avec lui, de me déposer, en passant, à Béziers; mais +je sus fort bien le remercier, et lui dire que je ne pouvais plus +différer de rejoindre mes parents, et que, d'ailleurs, je connaissais +le canal du Languedoc que j'avais déjà parcouru trois fois. J'y mis +beaucoup d'aplomb; il n'insista pas; et prenant, tout seul, la voie du +canal, j'arrivai encore avec quelque argent, et tout fier de n'avoir +pas perdu une seule pièce de mon paquet, que je n'avais pas un seul +instant abandonné. + +Ma poitrine se souleva avec force quand j'aperçus l'aspect imposant de +l'évêché de Béziers et de l'église de Saint-Nazaire qui en était la +cathédrale. Je sors de la barque, avec empressement, dès qu'elle +accoste, je prends mon élan, et d'un seul trait j'arrive en courant. +Bientôt je me trouve dans notre rue, dans notre cour, à notre porte; +j'entre... Mais quel spectacle déchirant se présente à mes yeux! un +cri perçant se fait entendre: c'était ma mère qui l'avait jeté, et +déjà elle était dans mes bras. Hélas! ce n'était plus cette femme à +la figure fraîche, heureuse et agréable, ce n'était plus cette taille +admirable qui attirait tous les regards, ce n'était plus cette +élégance de toilette qui en faisait une femme si remarquable; en un +mot, elle parut comme un fantôme qui s'était levé et qui avait volé à +ma rencontre. Les larmes furent abondantes de part et d'autre; je +n'osais questionner, on n'osait parler; il fallut bien pourtant rompre +le silence, car le vide irréparable du chef de famille ne se faisait +que trop apercevoir, et je demandai mon père. Ce furent alors de +nouveaux sanglots, des spasmes, des convulsions, que dirai-je, une +agonie entière pendant laquelle des mots entrecoupés me révélèrent que +mon père, parent d'émigrés et qui avait préféré broyer sa croix de +Saint-Louis dans un mortier plutôt que de la remettre en d'indignes +mains, avait, par ces motifs, été emprisonné. Peut-être, avant un +mois, serait-il jugé et guillotiné! + +À ce mot de guillotine, de cet horrible instrument que l'énergumène +Desmarest m'avait fait toucher, au souvenir de son exécrable discours, +au rapprochement de la scène de Bordeaux et de celle où j'étais encore +acteur à ce moment, et qui m'apprenait les périls de ma famille, je +devins à mon tour comme égaré, et il fallut bien du temps pour nous +remettre tous d'aussi vives émotions. + +Cependant j'étais rentré à la maison pendant l'heure du dîner; mon +frère, âgé de cinq ans, effrayé de l'uniforme bleu que je portais, +s'était caché sous la table; ma soeur Eugénie, avec sa tendresse +accoutumée, m'accablait de caresses et cherchait à ramener le calme; +mais de quelle robe grossière, quoique propre et bien faite, je voyais +cette soeur couverte! quelle figure souffrante et malheureuse elle me +montrait! enfin sur cette même table où, jusqu'à mon départ, avait +régné l'abondance, la recherche même de temps en temps, quel dîner s'y +trouvait? des lentilles, des oeufs et du pain noir! Oui, du pain noir, +du pain de fèves et de maïs; car le Gouvernement d'alors, repoussé, +isolé de l'univers entier par ses doctrines anti-sociales, n'avait su, +ni pu, par des opérations commerciales, remédier aux mauvaises +récoltes qui, pour comble de maux, vinrent affliger le sol français et +y faire régner la famine et ses fléaux. + +Quant à ma soeur Aglaé, elle était dans son lit, et atteinte de la +maladie qui la conduisit au tombeau. Oh! l'affreux spectacle que celui +de la misère, de la souffrance, du malheur, du besoin, du désespoir, +et combien mon coeur fut serré, lorsque, m'attendant à toutes les +joies de la maison paternelle, je ne voyais que craintes, privations +et douleurs! + + + + +CHAPITRE III + + SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.--Les + États du Languedoc.--Le chevalier de Beauregard reprend son nom + patronymique.--La question de l'émigration.--Révolte du régiment + de Vermandois à Perpignan.--Belle conduite de mon père.--Sa mise + à la retraite comme chef de bataillon.--Revers + financiers.--Arrestation de mon père.--Je vais le voir dans sa + prison et lui baise la main.--Lutte avec le geôlier Maléchaux, + ancien soldat de Vermandois.--Mise en liberté de mon + père.--Séjour au Châtard, près de Marmande.--M. de La Capelière + et le Canada.--Les _Batadisses_ de Béziers.--Mort de ma mère.--M. + de Lunaret.--M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, est + nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de + Brest. + + +Dès le commencement de la Révolution, le régiment de Vermandois avait +quitté la Corse; mais il n'avait pas cessé de tenir garnison dans le +Midi de la France, principalement à Montpellier et à Perpignan. Dans +la première de ces villes furent, à cette époque, convoqués les États +généraux, assemblée appelée à délibérer sur les innovations politiques +que l'on projetait de faire adopter alors en France. Mon père +reconnaissait qu'il y avait beaucoup d'abus à corriger, qu'il était +temps de donner satisfaction à cet égard, mais qu'il fallait y +procéder avec autant de fermeté que de sagesse. Ce fut dans cet esprit +que, se prévalant de l'ancienneté de noblesse de sa famille, il +demanda et obtint de faire partie, comme baron, des États généraux du +Languedoc[38]. Il prit, à cette occasion, son nom patronymique, et il +cessa de se faire appeler le chevalier de Beauregard. + +[Note 38: L'auteur veut parler ici de la dernière réunion des +États du Languedoc, qu'il appelle États généraux en raison des trois +Ordres, celui du Clergé, celui de la Noblesse et celui du Tiers-État. +Parlant des États provinciaux, M. Esmein s'exprime ainsi, à propos de +l'Ordre de la Noblesse, dans son _Cours élémentaire d'histoire du +Droit français_, p. 601: «Tantôt c'étaient tous les gentilshommes +ayant fief dans la province qui avaient droit de séance; tantôt +c'étaient seulement un certain nombre de seigneurs qui avaient acquis, +par la coutume, un droit personnel de convocation; parfois le roi +désignait pour chaque session, à côté de ceux-là, un certain nombre de +députés pris dans le corps de la noblesse.» C'est sans doute parmi ces +derniers que figura M. de Bonnefoux.] + +La plupart des hommes portés à la tête des affaires publiques +manquèrent d'énergie; beaucoup avaient des arrière-pensées; ils furent +débordés, entraînés ou renversés, et le torrent n'en acquit que de +nouvelles forces. La question de l'émigration, que plusieurs nobles +résolurent par incitation, par crainte, ou comme objet de mode, fut +cependant une des plus importantes, dans les régiments surtout, où les +sous-officiers cabalaient vivement pour se débarrasser des chefs +qu'ils voulaient remplacer. Le jugement sain de mon père se prononça +contre; il dit, entre autres choses, qu'il ne comprenait pas qu'on +pût, en un moment si critique, abandonner le roi, qui était le premier +chef de l'armée. Trois officiers seulement de Vermandois restèrent en +France; cependant ce n'était pas ce que voulaient les sous-officiers; +à leur instigation, une sédition éclata à Perpignan pour contraindre +ces officiers à passer en Espagne. Un des trois fut lanterné, +c'est-à-dire pendu à la corde d'un réverbère, supplice alors très +commun; un autre sauta par-dessus les remparts, et se cassa la cuisse, +en cherchant à se sauver des fureurs de la soldatesque; quant à mon +père, il alla droit au milieu de la mêlée, avec ses pistolets chargés, +et il imposa tellement aux mutins par ses actes ou ses paroles, qu'il +fut reconduit en triomphe chez lui; tant l'esprit des masses est +changeant, tant le courage et la présence d'esprit font impression sur +les hommes! + +Il avait montré sa résolution, lorsqu'il s'agissait de remplir ce +qu'il appelait un devoir; il prouva bientôt son désintéressement, +quand sa conscience lui prescrivit une ligne opposée de conduite. En +effet les factions s'étaient ouvertement attaquées à Louis XVI; et ce +monarque infortuné fut condamné à mort bien que sa personne eût été +précédemment reconnue inviolable. Révoltante absurdité, familière +pourtant à l'histoire de cette période fatale! Mon père n'était point +riche; il avait une femme, quatre enfants en bas âge que nul, plus que +lui, ne tenait à doter d'une éducation soignée; sa place, ses +appointements perdus allaient faire un vide affreux; mais il crut que +la fin tragique du roi ne lui permettait plus de continuer à servir, +et il demanda sa pension de retraite, qui, en qualité de chef de +bataillon, fut réglée à treize cents et quelques francs. + +Il n'avait plus les moyens de laisser ma soeur à Lévignac; elle en fut +retirée, quoiqu'il ne manquât que peu de temps pour compléter son +éducation. L'intérieur de la maison était susceptible de quelques +réductions; elles furent faites par ma mère, qu'aucune femme au monde +n'a jamais surpassée pour l'ordre, l'économie, la tenue d'un ménage. +Cependant, à peine ces réformes domestiques furent-elles opérées +qu'une loi vint réduire à rien les ressources qui nous étaient +restées. Ce fut celle de l'émission d'un papier-monnaie, créé, sous le +nom plus connu d'assignats, pour remplacer le numéraire que chacun, +cédant à la terreur dont il était dominé, avait ou fait passer à +l'Étranger, ou enfoui dans les entrailles de la terre. Les assignats +ne purent inspirer aucune confiance; ils tombèrent à vil cours, et la +pension totale de mon père suffisait à peine à la dépense de la +famille pour un seul jour. À cette loi vint se joindre la banqueroute +prononcée par le Gouvernement sur les fonds publics qui furent réduits +au tiers de leur valeur; car déjà le Trésor ne pouvait plus en payer +l'intégralité, et, pourtant, il avait profité de la confiscation des +biens des émigrés et de ceux du clergé, qui montaient à plus de 2 +milliards. Pour nous, il en résulta l'abaissement d'une rente de 800 +francs, que les soins de ma mère avaient formée par ses économies, à +200 et quelques francs, payables alors en assignats, c'est-à-dire à +peu près à rien du tout. + +Chaque loi était pour nous un nouveau désastre. Telle fut, +entr'autres, celle qui autorisait le remboursement en papier-monnaie +de sommes reçues en prêt et en numéraire. Ma mère avait hérité d'une +trentaine de mille francs de son père, qui avaient été placés à +intérêts, car les militaires ne peuvent guère s'occuper de faire +autrement valoir leur argent... Eh bien! ces 30.000 francs furent +impitoyablement remboursés en assignats, et il fallut en donner reçu. +Telle fut encore la loi sur les héritages. On n'avait même pas, alors, +le bon sens de reconnaître que gêner la volonté testamentaire des +vivants, c'était les forcer à donner leur bien avant leur mort, à +dénaturer leurs propriétés, à placer leur fortune à fonds perdus, ou +enfin à négliger et mal administrer leurs affaires; on décréta donc +que tous les parents au même degré hériteraient au même titre. C'était +sage, pour des enfants vis-à-vis des pères et mères, avec les +restrictions pourtant que notre Code y a depuis apportées; mais, dans +les autres cas, c'était impolitique, nuisible, injuste. Eh bien! cette +loi[39] était à peine rendue que le chanoine Valadon, oncle de ma +mère, et qui en voulait faire son héritière, mourut, et que nous fûmes +frustrés de la portion la plus considérable de son héritage. + +[Note 39: Loi du 17 nivôse, an II (6 janvier 1794), art. 16: «Les +dispositions générales du présent décret ne font point obstacle pour +l'avenir à la faculté de disposer du dixième de son bien, si l'on a +des héritiers en ligne directe, ou du sixième, si l'on n'a que des +héritiers collatéraux, _au profit d'autres que des personnes appelées +par la loi au partage des successions_.» Ainsi le testateur jouissait +d'une quotité disponible du dixième ou du sixième; mais il ne pouvait +la laisser à un de ses héritiers présomptifs.] + +Tu dois comprendre combien était triste notre position, après ces +échecs et quelques autres moins importants que je passe sous silence. +Toutefois ma mère luttait avec courage, souffrait avec patience, comme +elle avait joui de l'aisance avec modération et attendait des temps +meilleurs, lorsqu'un nouveau revers lui fit comprendre que, +jusque-là, ses malheurs n'avaient, été que secondaires. + +La France était couverte d'échafauds et de prisons; cependant la +loyauté, la réputation de mon père, ne permettaient à ma mère de +concevoir aucune inquiétude. Elle dormait, un soir, tranquillement, +après avoir, selon l'habitude qu'elle avait prise, travaillé jusqu'à +onze heures, lorsqu'à minuit la force armée frappe à grand bruit, +s'introduit, saisit mon père en robe de chambre et l'entraîne; une +seule minute n'est pas accordée; ma mère se cramponne après son mari; +on l'en sépare avec violence; elle s'y attache de nouveau, et elle +suit l'affreux cortège jusque dans la rue; enfin, là, on les sépare +encore, on la rejette brutalement; et, pendant une nuit froide et +pluvieuse, elle tombe évanouie dans le ruisseau. Ce ne fut qu'assez +longtemps après qu'on l'en retira; elle était toute meurtrie! Beaucoup +de soins étaient nécessaires; mais le lendemain, au lieu de penser à +sa santé, elle passa la journée chez les diverses autorités, ou à la +porte de la prison, tantôt courant comme une insensée, tantôt +suppliant avec larmes et prières... Une maladie sérieuse s'ensuivit, +maladie de poitrine aggravée par la position fâcheuse de son esprit, +qui la retint trois mois au lit, dont jamais elle ne put parfaitement +se guérir, et qui la conduisit trois ans après au tombeau!... Mais +n'anticipons pas sur les événements, et bornons-nous aujourd'hui à le +dire, que ce fut peu après ses premières sorties que j'arrivai de +Pont-le-Voy, et que je vis dans un si pitoyable état celle dont la +florissante santé devait faire espérer un autre destin. Ce fut l'habit +bleu du collège que je portais, qui avait causé à mon frère la frayeur +par suite de laquelle il s'était caché sous la table; il crut que la +force armée revenait, et que c'était lui qu'on voulait emprisonner. + +Qui croirait aujourd'hui, qu'il n'y a pas longtemps encore, en +France, il fallut des formalités sans fin, pour permettre à un enfant +de onze ans revenant du collège, de revoir son père, prétendu +prisonnier politique et presque sexagénaire! et encore quelles +formalités! quelles démarches! C'étaient des membres d'un Comité de +Salut public à solliciter, des espions de la police à fléchir, un +représentant à aller voir à Montpellier; on eût vraiment dit que la +sûreté de l'État se trouvait en jeu! Quelque chose de plus repoussant +encore était de subir le ton grossier, les soupçons ridicules, les +sarcasmes insolents, l'ignorance stupide, le tutoiement répugnant de +ces individus; et, s'il échappait une parole douteuse, vous étiez +vous-même saisi et aussitôt incarcéré. On vit des têtes tomber pour de +moindres délits. Le tutoiement, surtout, rebutait ma mère au dernier +point; elle le trouvait incivil, ignoble; elle ne comprenait pas qu'on +pût assez peu respecter la langue française, dont les diverses nuances +du _Tu_ et du _Vous_ sont une des plus rares beautés, qu'on pût +s'oublier assez pour forcer des femmes à s'exprimer ainsi, en +s'adressant aux hommes de toute condition, même à ceux qu'elles ne +pouvaient qu'exécrer. + +Cette pauvre mère se soumettait pourtant à ces humiliations depuis la +captivité de mon père, dont elle ne cessait de réclamer la liberté +auprès de tous les tribunaux, de tous les fonctionnaires, à Béziers, à +Montpellier, partout enfin où elle croyait trouver quelque chance de +succès. Elle n'avait pas encore réussi en ce point important; mais +elle obtint que je pusse voir mon père. Le sourire vint alors +effleurer, pendant quelques instants, des lèvres d'où il était banni +depuis longtemps, et je m'acheminai vers le lieu de la détention, qui +était l'évêché de Béziers, transformé en prison d'État. + +Maléchaux, ancien soldat de Vermandois qui, dans une position +fâcheuse, avait éprouvé l'indulgence de mon père, était le geôlier de +cette prison. Ce fut lui qui me conduisit jusqu'à une porte grillée où +le prisonnier parut et me tendit une partie de la main à travers des +barreaux; mais, comme je n'étais pas assez grand pour y atteindre +commodément, il se baissa, et ce fut par dessous la porte qu'il me +présenta cette main vénérée, vers laquelle je m'inclinai pour la +baiser. Dans ce mouvement si naturel, je ne sais ce que Maléchaux +trouva de contraire à la majesté de sa République, mais il s'approcha +en jurant; et,--l'infâme!--il repoussa du pied la main de mon père +qui, à son tour, fit retentir la salle de véhémentes imprécations. +Cependant je n'avais pas perdu mon temps; j'avais cherché à arracher +un des carreaux du vestibule où j'étais; si j'y étais parvenu, mon +jeune bras, muni de son arme favorite, aurait fait sentir ma légitime +vengeance à l'odieuse face du lâche geôlier. Il n'en fut pas ainsi; +toutefois, Maléchaux venant à s'approcher de moi, je m'élançai sur ses +jambes, et, à belles mains, à belles dents, je les lui écorchai +jusqu'au sang; il me saisit alors; mais, n'ayant rien de mieux à faire +que de se débarrasser d'un si incommode ennemi, il me jeta par-dessus +une petite barrière, et je roulai les escaliers. Ma mère s'était +évanouie; elle garda plusieurs jours le lit, par suite de cette scène, +dont elle craignait les funestes conséquences, même pour moi; mais il +n'en résulta qu'un resserrement plus rigoureux du prisonnier, et +qu'une aggravation notable dans l'état de la santé de notre malade. +Desmarest avait déjà porté une vive atteinte à mon républicanisme de +collège; Maléchaux acheva le désenchantement. + +Une commission judiciaire, appelée commission d'Orange du nom de la +ville où, probablement, elle avait été organisée, parcourait alors le +midi de la France, statuant sur le sort des détenus politiques, et +montrant le pur amour de la liberté dont elle se disait animée, par un +grand nombre de condamnations à mort. Les alarmes de ma famille furent +vivement excitées par la nouvelle de son approche; cependant elles +s'accrurent encore, ainsi que les angoisses de ma mère, lorsqu'elle +apprit que son mari était parvenu à se procurer des pistolets. Elle +le connaissait; il avait dit qu'il ne se laisserait pas juger; qu'un +des pistolets frapperait un de ses ennemis, que l'autre serait pour +lui, et elle était assurée qu'il tiendrait parole! Elle redoubla donc +d'instances, de démarches, de supplications, et, enfin, elle eut +l'inespéré bonheur de revenir de Montpellier avec la liberté de mon +père, signée par le représentant du peuple, qui y exerçait la première +autorité. Il n'y eut, avant la chute sanglante de Robespierre, qu'un +autre exemple de pareille réussite à Béziers, et tu t'imagines quel +délire de joie anima cette épouse si dévouée, en apportant une telle +nouvelle, et en revoyant celui qu'elle avait délivré! + +Hélas! tant d'émotions, tant de fatigues la confinèrent de nouveau +dans son lit, et elle nous dit alors: «Je sais bien que j'en mourrai; +mais je recommencerais encore en pareil cas, eussé-je la certitude de +ne pas réussir!» + +Les premiers jours furent donnés au plaisir de se revoir; il fallut +ensuite songer à l'existence de la famille, et mon père partit avec +moi pour Marmande, afin d'y réaliser quelques restes de sa légitime, +qui s'élevèrent à un millier d'écus en numéraire. Son frère s'était +dépouillé d'une partie de ses biens pour le mariage de son fils aîné; +celui-ci avait émigré avec deux de ses frères; ces mêmes biens avaient +été confisqués; mon oncle avait été emprisonné, et son second fils, le +marin, subissait le même sort à Brest, au retour d'une campagne de +plusieurs années. Tu vois que les Bonnefoux étaient frappés sur tous +les points et de toutes les manières. + +Tant de malheurs n'avaient pas permis qu'on s'occupât de moi depuis +mon retour de Pont-le-Voy. Jusqu'à mon départ pour Marmande, +c'est-à-dire pendant un peu plus d'un an, j'avais donc été entièrement +livré à moi-même; aussi n'est-il pas étonnant que, m'étant étroitement +lié avec tous les enfants ou, pour mieux dire, les gamins du +voisinage, j'aie été de leurs parties, de leurs tours malins et +souvent périlleux, pour lesquels les enfants du midi de la France sont +si renommés; de leurs escapades sur les toits ou dans les jardins; de +leurs batailles, enfin, de quartier à quartier. Mon frère m'y suivait, +m'approvisionnant de pierres dont il emplissait ses poches et son +chapeau; mais tout n'y était pas couleur de rose: une fois, par +exemple, j'eus le pouce cassé d'un coup de caillou qui m'atteignit, +comme j'étais en position d'en lancer un moi-même; une autre fois, je +reçus une pierre à la tête dont je fus longtemps étourdi. Je parvins à +donner le change chez moi, sur ces accidents, dont je porte encore les +marques et que j'aurais évités en suivant les conseils de ma mère; +mais je continuai ce train de vie, qui me plaisait extrêmement et qui +était une conséquence presque inévitable de la situation où se trouve +une famille qui perd son chef, et où la maladie et la misère font +ressentir leur funeste influence. + +Un jour, entr'autres, j'étais avec mon frère, sur un toit assez +incliné, où nous avions placé dès pièges pour prendre des moineaux. +Une tuile se casse sous mes pieds; je me sens entraîné; je n'ai que le +temps de me jeter à plat ventre; je glissais encore et j'allais rouler +en bas, lorsque, par une heureuse présence d'esprit, j'étends +soudainement les bras et j'écarte les jambes. Cette précaution me +sauve; je crie à mon frère de rentrer, et je le suis en rampant. Qu'il +s'en fallut de peu que je ne tombasse d'au-dessus d'un cinquième dans +une cour, et dans quelle cour! celle de la maison de ma tante +d'Hémeric où ma mère était en ce moment près d'une croisée qui donnait +sur cette cour. Pour le coup, je fus corrigé des toits, aussi bien que +de la République; mais qu'il eût mieux valu que je n'eusse pas attendu +la leçon et que je me retirasse, en même temps, de mes autres +excursions belliqueuses! + +Le voyage de Marmande interrompit heureusement cette fâcheuse +disposition d'esprit; mon père m'avait conduit au Châtard, propriété +située à six lieues de Marmande, près d'Allemans, sur le Drot[40], +appartenant à M. Gobert du Châtard qui était marié à une soeur de mon +père et qui vivait là, retiré du service, avec ses cinq filles et son +fils, réquisitionnaire lors des premières années de la République, +mais congédié par faiblesse de santé. Mon oncle était l'homme du monde +le plus jovial, le plus ami des enfants qu'on pût rencontrer; sa femme +avait absolument les mêmes traits que mon père, c'était la vertu, la +piété, la politesse dans tout leur charme; mes cousines respiraient la +complaisance et la bonté, et leur frère était un fort aimable jeune +homme. De quelle folâtre liberté j'ai joui dans ce riant séjour! mon +oncle me menait à ses champs; avec lui je cultivais ses jardins, je +taillais ses arbres, je surveillais ses travailleurs; avec son fils, +je montais à cheval, je courais les foires, les assemblées, les +sociétés des villages voisins; auprès de mes cousines, nous passions +des veillées délicieuses; mon oncle, dans la chambre de qui je +couchais, me racontait, soir et matin, les histoires les plus +divertissantes; ah! c'était mieux encore que mon séjour chez les MM. +Mayaud, près de Tours, où pourtant je m'étais si complètement bien +trouvé. Comme ces beaux sites plurent à mon coeur enchanté! que de +belles parties j'y fis sans interruption, combien j'en ressentis de +plaisir, après avoir été si douloureusement froissé! et quels regrets +j'éprouvai quand mon père, ayant terminé ses affaires, vint me +chercher et m'arracher à ces excellents parents dont les yeux, à mon +départ, furent, eux aussi, baignés de larmes. De cette nombreuse +famille, une seule de mes cousines, nommée Céleste, et bien céleste +assurément par ses vertus et sa piété, vit encore retirée à +Marmande[41], et son frère a laissé une très aimable et très jolie +fille, qui vient de se marier dans cette même ville. + +[Note 40: Aujourd'hui, commune du département de Lot-et-Garonne, +canton de Lauzun, arrondissement de Marmande.] + +[Note 41: En 1835.] + +Si jamais mon père réfléchit avec un sentiment d'amertume sur les +folies de sa jeunesse, si jamais il déplora les fatales conséquences +de la passion qu'il avait eue pour le jeu, ce fut sans doute lorsque, +quittant Marmande, il vit que ses mille écus suffiraient à peine à +payer quelques dettes contractées pendant sa captivité, et qu'ensuite, +sans aucun espoir de travail ou de retour de fortune, il avait à +subvenir aux besoins d'une famille assez nombreuse, en bas âge, et, +principalement, aux nécessités imposées par la maladie de ma pauvre +mère, qui ne faisait qu'empirer. Ma tante d'Hémeric, trop vive, trop +enjouée, pour se plier aux exigences d'un ménage, avait souvent refusé +de se marier pendant sa jeunesse; ce n'était qu'après l'âge de +trente-six ans qu'elle s'y était décidée, et elle n'avait pas +d'enfants. Son mari, qui a laissé une fortune considérable à un fils +d'un premier lit, admirait et plaignait ma mère; ainsi ma tante, +cédant en toute liberté aux impulsions de son coeur généreux, put, en +mille circonstances, nous aider. Que ne lui devons-nous pas pour +l'avoir toujours fait avec obligeance et chaleur! + +Toutefois notre éducation se trouvait presqu'entièrement interrompue; +il existait, cependant, à Béziers, un ancien officier nommé de La +Capelière, ami de mon père, et parent de Mme de Bausset[42] (dont nous +avons vu le fils préfet des Tuileries sous Napoléon), qui lui avait +donné chez elle un asile hospitalier, car il était sans fortune. Cet +officier avait servi au Canada; il avait assisté au combat opiniâtre +où deux héros, Montcalm et Wolf, généraux des armées ennemies, +restèrent sur le champ de bataille. La France perdit, alors, cette +vaste colonie. M. de La Capelière la quitta avec chagrin; car, comme +il le disait ingénuement, il avait _le coeur pris en Canada_. Ma tante +lui avait rappelé les traits de sa maîtresse; il lui avait offert sa +main; mais c'était dans le temps des dispositions antimatrimoniales de +l'espiègle fille, qui prenait plaisir à lui faire parler de son +Américaine, à lui faire répéter _qu'il avait le coeur pris en Canada_, +mais qui résista toujours. Ce digne officier était resté l'ami de la +maison; il s'occupait beaucoup de littérature; il avait une +bibliothèque de bon choix; il nous prêta des livres; il nous donna des +conseils; il nous fit faire des extraits d'histoire; mais ce n'étaient +point des leçons réelles ou régulières; en un mot, c'était beaucoup +qu'il voulût se donner tant de soins; mais c'était à peu près sans +portée ou sans résultat pour mon frère et pour moi. + +[Note 42: Louis-François-Joseph, baron de Bausset, né à Béziers le +15 janvier 1770 préfet du Palais en 1805, surintendant du Théâtre +français en 1812.] + +D'ailleurs, mes anciens camarades nous avaient empaumés; l'ardeur +belliqueuse des gamins du Midi s'était encore emparée de nos jeunes +coeurs, et nous reprîmes, en cachette, nos anciennes habitudes. Or il +arriva un jour que, dans une opiniâtre _batadisse_ (bataille +d'enfants), livrée près de la porte de la citadelle[43], notre parti, +ordinairement victorieux, éprouva un rude échec. Je lançais des +pierres au premier rang, quand, tout à coup, j'aperçois une douzaine +d'assaillants s'avancer vers moi avec une confiance inaccoutumée; je +me retourne, je vois que mes compagnons fuient dans toutes les +directions, et qu'il ne reste près de moi que mon frère, à son poste, +c'est-à-dire me présentant son chapeau plein de pierres, afin de +pouvoir continuer le combat. Je renverse ses munitions par terre, je +le prends par la main, et je me sauve à mon tour. Nous courions comme +des Basques, en nous dirigeant vers la maison; nous y serions même +arrivés sains et saufs, si, contre l'usage, la porte extérieure n'eût +été fermée. Nous frappâmes; mais, hélas! ma soeur nous ouvrit tout +juste à l'instant où deux grands lurons venaient de nous renverser, et +épuisaient sur moi, car mon frère était trop petit pour les occuper +longtemps, leur rage et leur colère à bons coups de pieds, abondamment +accompagnés de bourrades à coups de poings. Les voisins nous +dégagèrent, ma soeur nous rétablit de son mieux; elle promit même de +n'en rien dire à mon père; mais ce fut à condition que nous +renoncerions à nos sorties guerrières; ce résultat était assez +pénétrant pour que nous n'eussions de peine ni à promettre ni à tenir; +ainsi, de compte fait, les _batadisses_ furent mises à l'oubli et +reléguées avec la République et les courses sur les toits. Nous en +fûmes complètement dédommagés par des connaissances, que la bonne +société qui commençait à respirer depuis la mort de Robespierre, nous +mit à même de faire; ces connaissances étaient des jeunes gens, +enfants d'amis ou de parents de la maison, chez qui nous trouvâmes de +tout autres goûts, que nous adoptâmes avec vivacité. + +[Note 43: L'abbé Expilly dans son _Dictionnaire géographique, +historique et politique des Gaules et de la France_, tome I, 1772, au +mot Besiers ou Béziers, s'exprime de la façon suivante: «La citadelle +était située dans l'endroit le plus élevé de la ville, assez proche de +la porte, qui conserve encore le nom de porte de la Citadelle. Cette +forteresse fut démolie en 1673, et il n'a plus été question de la +rétablir; aussi ce serait une dépense plus qu'inutile. Auprès de cette +porte que nous venons de nommer, est une grande place ou belvédère, +qui a la forme d'une terrasse et qui sert de promenade publique: de +cet endroit les vues sont également très agréables.»] + +Il est vrai que l'étude n'entrait pour rien dans ces goûts; car le +malheur des temps voulait que les collèges, que les écoles, fussent +indignement organisés, et qu'il y eût une sorte d'anathème contre les +personnes qui recherchaient les occasions de s'instruire; mais, au +moins, il y avait de la politesse, de bonnes manières chez mes +nouveaux amis; et, quant aux plaisirs, c'étaient les jeux de billard, +de mail, de boules, de paume, dans lesquels j'acquis, parmi eux, une +assez grande supériorité pour être recherché par tous. + +Il est digne d'être remarqué qu'à aucune période de la vie les enfants +n'ont plus besoin de leurs parents qu'en bas âge; et que, pourtant, +plus on est près de cet âge, moins on comprend ce besoin, moins, en +quelque sorte, on est sensible à une perte toujours si importante. +J'ai peine encore à m'expliquer comment, ayant sous les yeux tant de +souffrances et de peines, tant de dévouement et de malheurs, il pût +encore me rester, dans l'âme, quelque place à d'autres émotions, dans +l'esprit, quelques pensées d'amusement. L'enfance est ainsi faite; +tout glisse sur elle, l'impression même des chagrins. Notre tendre +mère, d'ailleurs, mettait tant de soins à cacher son véritable état, +nous engageait tous si vivement à nous distraire! C'est seulement de +cette façon que je me rends quelque compte des dissipations dont je +conservais l'habitude. Après trois ans de luttes, il n'en arriva pas +moins ce cruel moment qui devait l'enlever à ses souffrances, comme à +notre amour, et qui allait nous frapper d'une perte irréparable. + +Je ne retracerai pas tous les détails de ce moment suprême; mais il +fut bien solennel. Le caractère des maladies de poitrine est de +laisser, presque jusqu'au dernier souffle, une entière liberté +d'esprit. Un enthousiasme soudain brilla alors dans les yeux de notre +malade et, d'une voix animée, elle dit: «Je ne puis déplorer ma mort, +puisque mon devoir était tracé et que je ne serais plus qu'un obstacle +à votre bonheur... Ma soeur se charge d'Eugénie et lui promet sa +fortune; ainsi ma fille obtiendra le prix des plus tendres soins +qu'une mère ait jamais reçus, et elle paraîtra, dans le monde, avec +tous ses avantages naturels; quant à toi, mon fils bien-aimé--me +dit-elle en m'embrassant et après une longue pause--j'ai l'assurance +que ton cousin, le marin, reprendra bientôt sa carrière, et qu'il t'y +fera entrer, comme ton père contribua, jadis, à l'y placer; tu dois +réussir dans cette arme; tu y introduiras ton frère, et c'est avec +satisfaction que je pense que l'épée ne sortira pas de la famille... +Adieu, ma soeur, voilà ta fille... adieu, mon mari, embrassons-nous +encore une fois...» Et, peu après, ce ne fut qu'une scène de sanglots +et de désolation. C'était le 18 novembre 1797. + +Ma tante tint religieusement ses promesses. Mon père partit avec mon +frère pour Marmande, où, suivant l'usage de l'ancienne noblesse, il +s'établit chez son frère aîné, qu'il n'avait jamais tutoyé, le +considérant toujours comme le représentant de son père; et moi, en +attendant que j'entrasse au service, je fus recueilli par un ami de la +maison, M. de Lunaret, dont le fils, aujourd'hui conseiller à la Cour +royale de Montpellier, était mon compagnon de choix, et qui mit tant +de délicatesse dans ses procédés qu'aucune différence ne pouvait se +remarquer entre les deux camarades. Ce digne vieillard vit encore; un +de ses plus grands bonheurs est de me recevoir à Béziers, et sa belle +âme s'indigne toutes les fois que je lui rappelle son affectueuse +bienveillance et les marques qu'il m'en a données. + +Cependant je grandissais beaucoup, et je passai encore huit mois à +Béziers, attendant que le capitaine de vaisseau, neveu de mon père, et +que j'appellerai dorénavant M. de Bonnefoux, reprît du service. M. de +Lunaret me traitait toujours comme son fils; je le suivais à Lyrette, +nom de sa maison de campagne, près de la ville, où il allait souvent; +il me conduisit, même, au village de Cabrières[44], situé dans la +partie des montagnes que l'on trouve à quelques lieues dans le +nord-est de Béziers et où il avait une propriété. Ce fut une partie de +délices pour le jeune Lunaret et pour moi; j'y retrouvai presque le +Châtard. Nous nous y livrâmes à mille exercices, jeux ou plaisirs de +notre âge, dans lesquels nous excitions, même, l'étonnement de ces +montagnards; enfin, après un séjour de trois mois, nous en revînmes, +tous les deux, avec une dose de vigueur, avec une allure d'aisance que +la vie âpre de ces contrées agrestes contribue ordinairement à donner +à ses robustes habitants. + +[Note 44: Aujourd'hui, commune du département de l'Hérault, canton +de Montagnac, arrondissement de Béziers.] + +C'est la dernière partie de ce genre que j'aie faite, en y portant +les goûts vifs de l'enfance, car mon existence changea entièrement par +la nouvelle que je reçus, à mon retour de Cabrières, que M. de +Bonnefoux, ami intime du ministre de la Marine Bruix[45], venait +d'être nommé adjudant général, aujourd'hui major général, du port de +Brest. Il avait quitté Marmande pour se rendre à son poste; en passant +à Bordeaux, il m'y avait embarqué[46] sur le lougre _la Fouine_, qu'on +armait pour Brest, et je devais partir sur-le-champ de Béziers, afin +de passer trois mois de congé auprès de mon père; après ce temps il +m'était enjoint d'aller faire, à bord de _la Fouine_, mon service de +novice ou d'apprenti marin. On ne pouvait pas alors devenir aspirant +ou élève, sans un embarquement préalable d'une durée déterminée, et +sans un concours public, où l'on répondait à un examinateur sur les +connaissances mathématiques exigées. Je ne savais rien de ce qu'il +fallait pour cet examen; mais mon cousin m'attendait à Brest pour m'y +faire embarquer sur un bâtiment en rade, avec permission du +commandant de descendre à terre, afin d'étudier sous un bon maître, et +de pouvoir suivre, d'ailleurs, les cours des écoles du Gouvernement. + +[Note 45: Eustache de Bruix, fils d'un ancien capitaine au +régiment de Foix, né le 17 juillet 1759 à Saint-Domingue (quartier du +Fort-Dauphin), appartenait à une famille analogue à celle de M. +Casimir de Bonnefoux. Son aîné de deux ans seulement, il avait été, +comme lui, garde de Marine à la compagnie de Brest, à la vérité, et +non pas à celle de Rochefort. Comme lui, il avait montré une brillante +valeur pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Nommés +lieutenants de vaisseau le même jour, le 1er mai 1786, capitaines de +vaisseau le même jour, le 1er janvier 1793, les deux officiers étaient +destitués en qualité de nobles par arrêté des représentants du peuple +en mission à Brest. Rentrés peu de temps après dans la Marine, ils +devenaient encore l'un et l'autre capitaines de vaisseau de première +classe, le 1er janvier 1794, et chefs de division en 1796. À partir de +ce moment, au contraire, M. de Bruix distançait rapidement son ami, +pour terminer, à la vérité, sa brillante carrière beaucoup plus tôt. +Contre-amiral le 20 mai 1797, ministre de la Marine et des Colonies, +le 28 avril 1798, vice-amiral, le 13 mars 1799, amiral, le 28 mars +1801, conseiller d'État, le 23 septembre 1802, commandant de la +flottille de Boulogne, le 15 juillet 1803, grand-officier de l'Empire +avec le titre d'inspecteur des côtes de l'Océan, Bruix mourait à +Paris, le 18 mars 1805. Dans les dernières années de sa vie, il avait +retrouvé M. de Bonnefoux à la tête de la préfecture maritime de +Boulogne, et ce dernier lui avait succédé dans le commandement de la +flottille.] + +[Note 46: P.-M.-J. de Bonnefoux est donc entré dans la marine à +l'âge de seize ans et non pas à l'âge de treize ans, comme le dit +l'auteur de sa biographie dans la _Grande Encyclopédie_.] + +Je fus abasourdi de toutes ces nouvelles; mais l'enfance est peu +soucieuse; elle est possédée du goût des aventures et remplie de +curiosité. J'eus pourtant un vif serrement de coeur en quittant ma +bonne tante, ma tendre soeur, l'excellent M. de Lunaret, son fils, mon +cher ami; mais enfin je partis pour Marmande. + +Quand j'y arrivai, mes deux cousines, Mmes de Cazenove de Pradines et +de Réau étaient veuves; la première s'adonnait presque entièrement à +l'éducation première de son fils ou à ses exercices de piété; mais sa +soeur voyait un peu plus le monde; je lui servis de cavalier; j'avais +seize ans; malgré mes genoux un peu gros et mon dos un peu voûté, +j'avais cinq pieds cinq pouces; ma figure était loin d'être bien; mais +on disait que j'avais les yeux intelligents, les dents belles, et un +air de santé. Je soignai mon langage, mes manières, ma toilette; bref, +quand je partis de Marmande, j'éprouvai plus de regrets que je ne +l'aurais pensé. Le Châtard m'avait revu, mais tout différent; car la +bonne société de Marmande m'avait laissé une bonne partie de son +agréable vernis; mon père m'avait même associé à ses longues parties +de chasse de plusieurs jours, qu'il avait reprises avec une rare +vigueur; toutefois Marmande fut ce que je quittai avec le plus de +peine quand je pris le chemin de Bordeaux et de mon embarquement. + + + + +LIVRE II + +ENTRÉE DANS LA MARINE.--CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS +L'EMPIRE + + + + +CHAPITRE PREMIER + + SOMMAIRE: Je suis embarqué comme novice sur le lougre _la + Fouine_.--Départ pour Bordeaux.--Je fais la connaissance de + Sorbet.--_La Fouine_ met à la voile en vue d'escorter un convoi + jusqu'à Brest.--La croisière anglaise.--Le pertuis de + Maumusson.--_La Fouine_ se réfugie dans le port de + Saint-Gilles.--Sorbet et moi nous quittons _la Fouine_ pour nous + rendre à Brest par terre.--Nous traversons la Bretagne à pied.--À + Locronan, des paysans nous recueillent.--Arrivée à + Brest.--Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux.--La capture + de _la Fouine_ par les Anglais.--Je suis embarqué sur la corvette + _la Citoyenne_. + + +Mon père avait prié son frère de permettre le retard du semestre de la +pension qu'il payait chez lui, afin de joindre cette somme à quelques +économies qu'il faisait depuis quelque temps, avec le plus grand +scrupule, pour subvenir à mes dépenses de trousseau et de voyage. Il +me remit ainsi vingt louis en me faisant ses adieux; ce brave homme me +traça alors les devoirs de l'honneur et de l'état militaire; et, +m'embrassant les larmes aux yeux, il ajouta que si je manquais jamais +à ces devoirs, il n'y survivrait pas. + +À Bordeaux, je logeai chez une veuve, nommée Mme Sorbet, dont le fils, +beau-frère d'un ami de M. de Bonnefoux, était également embarqué, par +ses soins, sur _la Fouine_, et devait, sous ses auspices, entrer, +comme moi, dans la Marine. Le bâtiment avait encore huit jours à +séjourner à Bordeaux pour attendre un convoi qu'il devait escorter +jusqu'à Brest. Le capitaine me permit de rester pendant ce temps chez +Mme Sorbet, où grand nombre d'amis et d'amies de Sorbet et de ses +soeurs venaient habituellement passer la soirée. Le jour, Sorbet et +moi nous parcourions la ville, et visitions les curiosités ou les +environs; et, le soir, c'étaient des réunions bruyantes, fort de notre +goût. Sorbet, qui avait mon âge, était moins grand que moi, mais +fortement constitué; il était paresseux, dissipé, prodigue; aussi les +vingt louis que sa mère avait cru devoir également lui donner étaient +fortement ébréchés, et par contre-coup les miens, quoique beaucoup +moins, lorsque nous quittâmes Bordeaux. + +Au bas de la Gironde, nous attendîmes quelque temps encore, à cause de +plusieurs navires du convoi qui n'étaient pas prêts, des croiseurs +anglais et du vent. J'avais la plus grande impatience d'essayer de mon +nouvel élément, surtout d'arriver à Brest pour travailler à +comparaître devant mon examinateur, qui devait s'y trouver à la fin de +janvier. Enfin ce grand jour arriva: la mer était couverte de nos +bâtiments, et, quoique malade du mal de mer, j'admirais ce spectacle, +quand l'annonce de deux frégates anglaises vint jeter, dans les voiles +du convoi, la même épouvante qu'un loup peut répandre au milieu d'un +troupeau de brebis. Nous étions deux petits bâtiments qui fîmes bonne +contenance; mais le danger était pressant; et, après plusieurs +signaux, comme les frégates nous coupaient la route, il fallut songer +à rentrer à Bordeaux, où, effectivement, le convoi mouilla presque +tout entier. Cependant quelques bâtiments plus avancés vers l'île +d'Oléron étaient menacés par les canots des frégates; _la Fouine_ se +porta à leur secours; l'action paraissait inévitable. L'idée d'un +combat prochain dissipa le reste de mon mal de mer, et tout le monde +s'attendait à se battre, lorsque le capitaine prit une résolution +audacieuse, celle de mettre le convoi à l'abri d'Oléron. Le temps +s'était obscurci; le détroit de Maumusson[47], qui est rempli +d'écueils, se distinguait à peine des terres voisines; il fallait +beaucoup de prudence et de sang-froid pour réussir à le traverser; +toutefois le signal en fut fait; le reste du convoi imita notre +manoeuvre; il nous suivit dans la route périlleuse que nous lui +traçâmes, et nous arrivâmes sains et saufs. Dans peu d'heures, j'avais +vu de belles, de grandes choses. Si quelques coups de canon avaient +animé la scène, ma satisfaction aurait été à son comble. + +[Note 47: Maumusson (Pertuis de), partie méridionale de la passe +qui sépare l'île d'Oléron de la côte de la Charente-Inférieure.] + +La République, non plus que l'Empire, ne sut garantir nos côtes, ni +même l'intérieur de plusieurs de nos ports, des blocus ou des +croisières anglaises; espérons qu'une telle humiliation est passée +pour la France. L'île d'Aix, située entre les îles d'Oléron et de Ré, +était donc bloquée; aussi nous fallut-il un temps infini pour +atteindre le pertuis Breton, et guettant mille fois un instant de +négligence des croiseurs, attendre un moment favorable pour atteindre +la hauteur de l'île d'Yeu. À peine y étions-nous que les Anglais +reparurent en force, et nous ne trouvâmes d'asile que dans le petit +port de Saint-Gilles[48]. + +[Note 48: Saint-Gilles-sur-Vie, chef-lieu de canton du département +de la Vendée, arrondissement des Sables-d'Olonne, à 25 kilomètres +nord-nord-ouest de ce dernier port.] + +Plus de trois mois s'étaient écoulés; nous étions en décembre 1798, et +je voyais mon examen à vau-l'eau; je m'en ouvris au capitaine qui, +d'abord, m'avait traité avec assez d'indifférence, mais qui, satisfait +de ma contenance le jour de Maumusson, me témoignait depuis lors +quelques égards. Il répondit qu'il ne pouvait m'autoriser à débarquer, +mais que si je quittais le bâtiment sous ma responsabilité, il +fermerait les yeux autant qu'il le pourrait et qu'il n'en rendrait pas +compte. Je n'en demandais pas davantage. Sorbet fut enchanté; nous +quittâmes _la Fouine_ avec nos effets que nous mîmes au roulage, et +nous partîmes pour Nantes à pied, munis d'une sorte de permission en +guise de feuille de route, que le capitaine eut la bonté de nous +donner à l'instant du départ. + +Nous avions pris les devants de quelques heures sur nos effets, et le +malheur voulut qu'un orage, que nous essuyâmes, grossit tellement un +torrent que la charrette qui les portait n'arriva que huit jours après +nous. Sorbet recommença le train de vie de Bordeaux; aussi, quand il +fallut partir, sa bourse était à sec; la mienne put à peine subvenir +aux frais d'auberge ou de transport des effets, et il ne me restait +plus que 34 francs pour le voyage de Brest: Ce fut donc une nécessité +de remettre notre bagage au roulage et de nous acheminer à pied. Le +premier jour, nous couchâmes à Pont-Château; nous fîmes par conséquent +douze ou treize lieues de poste; le lendemain, Sorbet, dès les +premiers pas, se dit fatigué; peu après il parla d'un mal aux pieds, +finalement d'un cheval, qu'en bon camarade je louai pour lui; et nous +continuâmes quelque temps ainsi, lui monté pendant les trois quarts du +temps, et moi l'autre quart. Encore trouvait-il ce quart horriblement +long. + +La Bretagne, que nous traversâmes au milieu des décombres, des +dévastations, des maisons ruinées et des villages incendiés, n'était +pas sans quelque danger pour nous, serviteurs de la République. + +Près d'Auray, par exemple, nous vîmes, sur la route, le cadavre d'un +soldat qui venait d'être tué; cependant nous cheminâmes sans autre +accident que de nous trouver près de Locronan[49], n'ayant plus un +sou, et surpris par une pluie violente, pendant laquelle nous nous +réfugiâmes sous un arbre où le froid nous saisit et nous engourdit. +Des paysans nous y trouvèrent et nous portèrent charitablement dans +leur chaumière. C'est là qu'ayant repris nos sens auprès d'un bon feu, +nous racontâmes notre histoire, et nous nous réclamâmes de l'adjudant +général de Brest. Ces braves gens se laissèrent toucher par notre +jeunesse, notre dénuement, notre physionomie; l'un deux, après un jour +de repos, nous conduisit à Brest, où M. de Bonnefoux le défraya +généreusement, mais nous demanda un compte sévère de nos vingt louis, +et surtout de ce qu'il appelait notre désertion. Ce ton auquel je +n'étais pas accoutumé, et qui, pourtant, était fondé, me fit une vive +impression; je tremblais comme la feuille, lorsque des dépêches lui +furent remises; après les avoir lues, il vint à nous d'un air ouvert: +«Mes amis, dit-il, _la Fouine_ est prise par les Anglais; nul n'a plus +rien à vous demander, et votre faute est cause d'un si grand bien pour +vous, qui seriez actuellement prisonniers, que je n'ai pas le courage +de vous la reprocher; votre examinateur sera ici dans cinq semaines, +et demain vous aurez vos maîtres. Je vais vous embarquer sur la +corvette _la Citoyenne_, qui sert de stationnaire, et dont le +capitaine vous permettra de suivre, à terre, le cours d'arithmétique +exigé pour être aspirant, (actuellement élève) de 2e classe. Vous avez +peu de temps devant vous; cependant je suis persuadé que vous en aurez +assez; ainsi, de la bonne volonté, et tout sera oublié.» + +[Note 49: Commune du département du Finistère, arrondissement et +canton de Châteaulin.] + +Tant de bonté, tant de raison, changèrent entièrement mes idées, et je +résolus de porter, à l'étude, des facultés que, jusque-là, j'avais +toutes dévolues au plaisir, à la dissipation; je tins parole, et je +travaillai sans relâche. Une semaine avant le jour annoncé pour +l'examen, j'étais très bien en mesure; mais ne voilà-t-il pas +l'examinateur malade, et qui fait savoir qu'il n'arrivera plus qu'en +avril? M. de Bonnefoux m'annonça cette nouvelle avec plaisir, pensant +que ce délai me serait utile; cependant j'en fus fort attristé, et j'y +pensais avec souci, lorsque le lendemain matin, l'idée me vint de me +présenter d'emblée, en avril, pour la 1re classe. J'en fis part à mon +cousin, qui me demanda si je savais qu'il fallait répondre, en outre +de l'arithmétique, sur la géométrie, les deux trigonométries, la +statique et la navigation. «Oui, lui dis-je, mais je me sens de force +et j'y arriverai.» J'y réussis; c'est-à-dire que trois mois et demi +après mon apparition à Brest et n'ayant pas encore dix-sept ans, +j'avais passé un examen très bon, que j'étais décoré des insignes +d'aspirant de 1re classe, grade correspondant à celui de +sous-lieutenant et qu'en cette qualité j'étais embarqué sur le +vaisseau _le Jean-Bart_, faisant partie d'une armée navale de 25 +vaisseaux, prête à appareiller sous les ordres de l'amiral Bruix. + +Ce succès fut un événement au port de Brest. Mon examen avait duré +quatre heures; pas une seule fois je n'avais hésité; l'examinateur et +les membres de la Commission d'examen m'embrassèrent de satisfaction; +l'amiral Bruix m'invita à dîner et me donna une longue-vue. M. de +Bonnefoux me fit cadeau d'un sabre superbe, qui était pour moi un +véritable sabre d'honneur. Une cousine que nous avions à Brest, Mlle +d'Arnaud, aujourd'hui Mme Le Güalès, m'envoya un très bel instrument +nautique, appelé cercle de Borda, qui avait appartenu à un de ses +frères, officier de marine émigré. Mes nouveaux camarades +m'accueillirent avec cordialité. Mon père, ma soeur, m'écrivirent +qu'ils étaient dans l'ivresse; et je vis bien clairement qu'il n'y +avait jamais eu, pour moi, de plus grand bonheur au monde. Hélas! +pourquoi n'avais-je plus de mère pour recevoir d'elle des +félicitations qui auraient été si douces à mon coeur? + +Quant au malheureux Sorbet, il ne put même pas être reçu à la 2e +classe, et M. de Bonnefoux le condamna, pour lui donner le temps de la +réflexion, à faire la même campagne que moi, dans son grade de novice, +mais sur un autre bâtiment. Quelle cruelle différence de destinée +entre deux jeunes gens du même âge et partis du même point! quelle +source de regrets amers pour lui, et comme mon insouciant camarade en +fut, par la suite, sévèrement puni! + + + + +CHAPITRE II + + SOMMAIRE:--L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.--Les 17 + vaisseaux anglais de Cadix.--Le détroit de Gibraltar.--Relâche à + Toulon.--L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée + du général Moreau, à Savone.--L'amiral Bruix touche à Carthagène + et à Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux + espagnols.--Il rentre à Brest.--L'équipage du _Jean-Bart_, les + officiers et les matelots.--L'aspirant de marine Augier.--En rade + de Brest, sur les barres de perroquet.--Le commandant du + _Jean-Bart_.--Il veut m'envoyer passer trois jours et trois nuits + dans la hune de misaine.--Je refuse.--Altercation sur le + pont.--Quinze jours après, je suis nommé aspirant à bord de la + corvette, _la Société populaire_.--Navigation dans le golfe de + Gascogne.--_La Corvette_ escorte des convois le long de la + côte.--L'officier de santé Cosmao.--_La Société populaire_ est en + danger de se perdre par temps de brume.--Attaque du convoi par + deux frégates anglaises.--Relâche à Benodet.--Je passe sur le + vaisseau _le Dix-Août_.--Un capitaine de vaisseau de trente ans, + M. Bergeret.--Exercices dans l'Iroise.--Les aspirants du + _Dix-Août_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.--La capote de + l'aspirant de quart.--Le général Bernadotte me propose de me + prendre pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine.--Le + ministre désigne, parmi les aspirants du _Dix-Août_, Moreau et + moi comme devant faire partie d'une expédition scientifique sur + les côtes de la Nouvelle-Hollande.--Départ de Moreau, sa + carrière, sa mort.--Je ne veux pas renoncer à l'espoir de prendre + part à un combat, et je reste sur _le Dix-Août_. + + +La campagne de l'amiral Bruix ne dura pas quatre mois; mais elle eut +un résultat important, et elle aurait pu être marquée par un événement +très brillant. Les 25 vaisseaux qui composaient cette armée avaient +été si promptement équipés par les soins de M. de Bonnefoux[50] (l'un +d'eux le fut en trois jours seulement[51]) que la croisière anglaise +de Brest n'avait pas eu le temps d'être renforcée[52]; notre sortie +fut donc libre[53], et les ennemis ouvrirent le passage. Nous coupâmes +sur le cap Ortegal, prolongeâmes la côte du Portugal, et, arrivant en +vue de Cadix, nous aperçûmes, à midi, 17 vaisseaux anglais qui y +bloquaient une quinzaine de vaisseaux espagnols. Je n'ai jamais pu +savoir pourquoi, sur-le-champ, nous n'attaquâmes pas ces bâtiments +qui, se trouvant entre deux feux, auraient été infailliblement +réduits, et je n'y pense jamais sans chagrin[54]. Toujours est-il que, +le soir, rien encore n'avait été ordonné pour l'engagement, et que, le +lendemain matin[55], le vent ayant assez considérablement fraîchi, +trois vaisseaux français seulement s'étaient maintenus en position +favorable pour le combat; mais bientôt ceux-ci, voyant le reste de +l'armée faire toutes voiles vers le détroit de Gibraltar, la +rejoignirent et continuèrent avec elle leur route jusqu'à Toulon. Là +nous prîmes quelques troupes, des rafraîchissements, et nous nous +rendîmes à Savone, près de Gênes, où commandait le général Moreau, +dont la position était fort critique, et à qui les secours en soldats +et en munitions qui lui furent délivrés rendirent un important +service; nous retournâmes aussitôt sur nos pas. + +[Note 50: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau. _Histoire +de la marine française sous la première République_. Paris, 1886. p. +408.] + +[Note 51: Voyez l'anecdote racontée par l'auteur dans la +biographie de son cousin à la fin du présent volume.] + +[Note 52: Lord Bridport avait seulement 15 vaisseaux.] + +[Note 53: Elle eut lieu par le raz de Sein, le 25 avril 1799.] + +[Note 54: D'après le commandant Chevalier, _op. cit._, p. 410 et +411, le vent ne permettait pas aux navires espagnols de sortir de +Cadix. Il ajoute: «Nos adversaires, habitués à la mer, naviguaient en +ligne et sans faire d'avaries. Il n'en était pas de même de nos +vaisseaux. Les uns avaient des voiles emportées; d'autres, et c'était +le plus grand nombre, ne parvenaient pas à se maintenir à leur +poste.»] + +[Note 55: 5 mai 1799.] + +Cependant les renforts anglais, joints à la croisière de Brest, à +celle de Cadix et aux vaisseaux de Gibraltar, étaient à notre +recherche; et il paraît même que, pendant un temps de nuit et de +brume, une partie assez considérable de ces forces nous croisa sous +Oneille[56] et passa fort près de nous. Quel formidable événement eût +été le choc de tant d'hommes, de bâtiments et de canons, et quelle +haute leçon pour moi! Il n'en fut pas ainsi; les Anglais poursuivirent +leur route vers les côtes d'Italie. + +[Note 56: Oneglia, sur le golfe de Gênes.] + +Pour nous, nous revînmes paisiblement sur nos pas, et, en passant, +nous entrâmes à Carthagène[57], où l'amiral Bruix eut assez +d'ascendant pour faire adjoindre à son armée quelques vaisseaux +espagnols qu'il y trouva; il s'associa de même les vaisseaux de Cadix, +où il relâcha ensuite pour cet objet, et il rentra à Brest[58] avec +cette flotte immense[59], au milieu des acclamations de la ville et du +port. La France vit, dans l'acte d'adjonction des vaisseaux espagnols, +une garantie de paix à l'égard de l'Espagne, dont les dispositions +étaient douteuses depuis quelque temps, et elle répéta ces +acclamations. Si jamais temps fut, par moi, mis à profit, ce fut +certainement celui-là, et il fallait beaucoup de bonne volonté pour y +parvenir; car en général, alors, les capitaines et les officiers ayant +été improvisés pour remplacer la presque totalité de ceux de la marine +de Louis XVI, qui avaient émigré, ils avaient fort peu d'instruction, +et, jaloux de nos examens et de nos dispositions, ils faisaient tout +au monde pour entraver notre désir de nous instruire. On voyait alors +un étrange spectacle: les matelots obéissaient avec répugnance à ceux +de ces officiers qui sortaient de leurs rangs, et dont, pour la +plupart, l'incapacité ou le manque d'éducation étaient notoires et +plus d'une fois, nous, jeunes gens, nous étions appelés à faire +respecter ces officiers, qui comptaient de longues années de mer. Par +amour pour la discipline, nous nous vengions ainsi des mauvais +traitements qu'en d'autres circonstances ils nous faisaient endurer. + +[Note 57: 22 juin.] + +[Note 58: 8 août.] + +[Note 59: 40 vaisseaux, 10 frégates et 11 corvettes sous le +commandement de l'amiral Bruix et de l'amiral espagnol Mazzaredo.] + +Jusqu'alors on avait vu les élèves se tutoyer, et, depuis le retour +de l'ordre, cet usage fraternel s'est rétabli; mais, comme alors la +République en faisait pour ainsi dire une obligation, l'opposition si +naturelle à la jeunesse se fit une loi du contraire; et j'ai entendu, +un jour, un de mes camarades dire à un autre aspirant qui le tutoyait: +«Gardez, je vous prie, votre tutoiement pour ceux qui ont gardé les +cochons avec vous.» + +Un excellent camarade, nommé Augier[60], dont je fis la connaissance à +bord du _Jean-Bart_, s'y établit mon mentor. Il avait beaucoup +d'instruction; il était bon marin, et il ne m'abandonna pas un +instant. Par lui, tout m'était montré, indiqué, expliqué; nous étions +partout, en haut et en bas, dans la cale ou les entreponts, ainsi que +sur le gréement, et, grâce à lui, l'officier de quart en second, à qui +j'étais attaché, venant à être malade vers la fin de la campagne, je +pris le porte-voix avec assurance, et je fus en état de le remplacer. +L'affectueux Augier me surveillait, m'écoutait, m'applaudissait +ensuite, ou me redressait... c'était, certainement, plus qu'un ami; un +père n'aurait pas mieux fait, et il n'avait pas vingt ans! Plus tard, +j'ai appris sa mort, par suite d'un duel que sa prudence ne sut pas +éviter; il était alors lieutenant de vaisseau. Je lui devais des +larmes sincères; elles ne lui ont pas manqué, et, en ce moment, mes +yeux se mouillent encore à son précieux souvenir. + +[Note 60: Antoine-Louis-Pierre Augier, attaché au port de +Toulon.--Le ministère de la Marine ne possède aucun dossier concernant +Antoine Augier dont l'_État de la Marine pour 1804_ m'a fait connaître +les prénoms.] + +Comment, en effet, ne pas penser avec attendrissement à tant +d'obligeance, à tant d'amitié; et, avec cela, que de noblesse, que de +courage, que de sang-froid, que d'instruction! + +Un jour[61], nous étions sur les barres de perroquet, c'est-à-dire +presque au haut de la mâture; là, le digne Augier me montrait les +vaisseaux des deux nations[62], entourés de leurs innombrables +frégates, corvettes ou avisos; il me faisait remarquer ceux qui +savaient tenir leur poste dans l'ordre prescrit; et, déroulant devant +moi ses connaissances en tactique navale, il m'enseignait par quelles +manoeuvres pouvaient s'exécuter diverses évolutions; la mer était +pleine de majesté, le vent assez fort, le temps couvert; et nous, +accrochés à un simple cordage et dominant ce spectacle, nous +continuions à deviser, lorsqu'un rayon de soleil vint encore embellir +la scène. Augier se sent alors saisi d'un saint enthousiasme, et il +déclame avec énergie l'admirable passage du poème des Jeux séculaires, +où Horace fait de nobles voeux pour que l'astre du jour ne puisse +jamais éclairer rien de plus grand que sa patrie: aux mots: _Dii +probos mores docili juventu_, je l'interrompis en lui disant que le +poète aurait encore dû souhaiter à la jeunesse romaine des amis tels +que lui. «Les bons amis, répondit Augier, ne manquent jamais à ceux +qui savent les mériter.» + +[Note 61: En rade de Brest.] + +[Note 62: Française et espagnole.] + +Je ne restai pas longtemps à bord du _Jean-Bart_. Le commandant de ce +vaisseau s'appelait M. Mayne; c'était un homme inquiet, violent, +tyrannique, brutal, arbitraire, et qui, pourtant, avait de grandes +prétentions au républicanisme. Ce même homme a dit, depuis, sous le +règne de l'empereur, en gourmandant les officiers de son bord: +«Personne ici n'a de dévouement; personne ne sait servir Napoléon +comme moi.» + +C'était surtout pour les aspirants, qu'il appelait des aristocrates, +qu'il réservait ses colères; les punitions, aussi souvent injustes, +peut-être, que méritées, pleuvaient sur eux. Vint un jour où il m'en +infligea une que les règlements n'autorisaient pas. Je fus enchanté de +l'occasion, et je résistai formellement. Il s'agissait d'aller passer +trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. Le commandant eut +donc beau ordonner, tempêter, jurer; tout fut inutile. Quand je vis +qu'il luttait d'entêtement, je sentis mes avantages, et je redoublai +de calme dans mes refus; il appela, cependant, la garde, et dit qu'il +allait me faire hisser dans la hune; je répondis que je le croyais +trop bon républicain pour penser qu'il continuât ainsi à enfreindre +ses pouvoirs; qu'au surplus je ne résisterais pas à la force, mais +que, s'il ne me faisait pas attacher dans la hune, j'en descendrais +aussitôt. Alors, sans me déconcerter, je détachai mon sabre pour +confirmer que je ne me défendrais pas, et me mettant à cheval sur un +canon voisin, j'ajoutai qu'il pouvait me faire hisser, s'il le jugeait +possible. Il ne l'osa point. + +Après mille phrases aussi incohérentes que passionnées, il se retira +dans sa chambre, disant qu'il me donnait cinq minutes de réflexion, et +qu'à son retour il me ferait hisser si j'étais encore en bas. Le +vaisseau était dans une agitation extrême; l'officier de quart, M. +Granger, était un brave homme de soixante ans qui m'engageait, les +larmes aux yeux, à obéir. + +À l'aspect de ces larmes, je sentis mon courage chanceler; mais, +revenant à moi, je refusai encore. Il se rendit alors chez le +commandant, et, revenant bientôt avec un visage triomphant: «J'ai pris +sur moi, s'écria-t-il, de dire que vous étiez monté, et j'ai obtenu +votre grâce...; allez remercier le commandant.» Je compris que c'était +un arrangement convenu; je ne voulus pas m'y prêter, et je continuais +à rester sur mon canon, quand le sage Augier s'approchant de moi, me +dit: «Vous avez été admirable; vous nous avez vengés de six mois +d'oppression; mais l'ennemi est à bas, et vous n'abuserez pas de votre +victoire en persistant à le narguer sur le pont; allons, venez au +poste; il nous tarde à tous de vous complimenter et de vous +remercier.» Nul ne s'opposa à ce que je suivisse Augier; et ainsi se +termina cette scène, où le commandant aurait sauvé les apparences, +ainsi que sa dignité, s'il m'avait dit avec modération que je +méritais quinze jours d'arrêts, qu'il avait cru me rendre service en +commuant cette punition; mais que, puisque la chose ne me convenait +pas, il en revenait aux arrêts, et m'enjoignait d'y rester jusqu'à +nouvel ordre. + +Cette aventure fut l'objet des entretiens de toute la rade. D'un autre +côté je la racontai à M. de Bonnefoux. Il en fut désolé, car il savait +que _le Jean-Bart_ n'avait pas de mission prochaine, et il était sur +le point de me faire changer de bâtiment. Il ajouta qu'il ne le +pouvait plus de quelque temps, parce qu'il ne devait pas paraître +prendre parti pour le subordonné contre le chef. Cependant ma présence +était, convenablement, devenue si impossible sur le vaisseau que, +quinze jours après, je passai sur la corvette _la Société populaire_, +tout simplement nommée, dès lors même, _la Société_, tant on était +déjà fatigué, en France, des mots pompeux à l'aide desquels tant de +gens avaient été séduits, et tant de crimes commis. Cette corvette +devait partir sous peu pour escorter les convois le long de la côte +jusqu'à Nantes: c'était la même mission que celle de _la Fouine_; mais +_la Société_ était beaucoup plus grande, plus fortement armée que le +lougre, et elle avait plusieurs autres navires de guerre pour +coopérateurs. + +Dans cette navigation, je pris une connaissance détaillée de la +plupart de nos petits ports du golfe de Gascogne, et j'avais un +commandant bien différent de celui du _Jean-Bart_. Augier me manquait +beaucoup; cependant un jeune officier de santé de beaucoup de mérite +et d'une société fort agréable, appelé Cosmao[63], s'y lia avec moi, +et adoucit un peu mes regrets. Je restai plusieurs mois sur cette +corvette; mais il ne s'y passa que deux événements dignes d'être +relatés; le premier fut la rencontre inopinée d'une roche, sur +laquelle, par un temps de brume, nous fûmes sur le point de nous +briser; la manoeuvre prompte, l'accent du commandement de l'officier +de quart purent seuls nous dégager. Chacun à bord, lui excepté, +croyait le bâtiment perdu; et l'on frissonnait encore de terreur, +tandis que le hideux remous de la roche paraissait fuir la poupe de la +corvette, naguère enveloppée et attirée par lui vers les profondeurs +de l'abîme. Le danger passé, je descendis, et j'allai trouver Cosmao +qui était couché dans son cadre: «Quoi, vous dormez? lui dis-je». +«Non, me répondit-il, j'ai tout entendu, et j'allais me lever; mais je +vous aurais embarrassé, et je me suis remis sur le côté droit pour me +noyer plus à mon aise; c'est la position où je dors habituellement.» +Dans l'officier de quart j'avais admiré l'homme de coeur, de tête et +de talent; dans l'officier de santé, j'admirai le philosophe, l'homme +résigné! l'un et l'autre avaient à peine vingt ans; et que d'hommes +supérieurs de cinquante n'en feraient pas autant; mais il n'est rien +de tel pour former la jeunesse que la guerre et les révolutions! +Cosmao est un ami que je n'ai pas revu depuis _la Société_! + +[Note 63: Jacques-Louis-Marie Cosmao né à Châteaulin (aujourd'hui +département du Finistère), le 20 août 1779. M. Cosmao a été mis à la +retraite en 1821, en qualité de chirurgien de première classe de +la Marine. Il est mort en 1826.] + +Le second événement fut l'attaque du convoi par deux frégates +anglaises. Nos navires marchands furent mis à l'ancre entre la terre +et les bâtiments de guerre, qui s'embossèrent pour prêter côté, et +pour combattre les frégates. Celles-ci s'approchèrent; nous tirâmes +dessus, et comme la corvette portait du 24, nous les atteignîmes de +loin; ce gros calibre fut, sans doute, ce qui fit changer leur +résolution; car elles prirent le large, et se contentèrent de nous +observer; mais nous appareillâmes pendant la nuit et, au point du +jour, nous gagnâmes le petit port de Benodet[64]. Dans ce trajet, le +commandant pensa que nous serions peut-être attaqués par les +embarcations armées des frégates, à l'effet d'essayer de couper ou +d'enlever quelque traîneur du convoi; aussi nous passâmes la nuit dans +la plus grande vigilance et armés jusqu'aux dents. Toutefois il n'en +fut rien; et mon espoir fut encore déçu, d'ajouter à l'expérience que +me donnaient mes voyages, le haut enseignement d'une mêlée ou d'un +combat. + +[Note 64: Commune du département du Finistère, arrondissement de +Quimper, canton de Fouesnant. Benodet se trouve à l'embouchure de +l'Odet.] + +Lors d'une de nos relâches à Brest, M. de Bonnefoux me fit passer sur +le vaisseau _le Dix-Août_[65], qui devait faire campagne, et qui était +commandé par M. Bergeret[66], jeune capitaine de vaisseau de trente +ans, renommé pour sa belle défense de la frégate _la Virginie_[67]; +aujourd'hui vice-amiral, préfet maritime à Brest[68], et qui possédait +tout ce qu'il faut pour conduire, diriger, former, enthousiasmer la +jeunesse. Augier était parvenu à quitter le _Jean-Bart_ et il allait +partir dans une autre direction; ainsi il était encore à Brest, et +j'eus le bonheur de recevoir ses adieux; il me fit promettre de ne +prendre aucun moment de repos que je ne fusse enseigne de vaisseau, +et, jusqu'à ce moment, de ne me permettre aucune distraction, pas +seulement celle de la lecture d'un roman ou d'un ouvrage d'agrément; +il voulut enfin que tous mes moments, toutes mes facultés fussent, +sans exception, pour l'étude et pour la navigation. Je promis tout; je +tins tout. + +[Note 65: Le vaisseau _le Dix-Août_ était «un des plus beaux de la +République... Il se distinguait entre tous par la force et l'élégance, +par la précision, la rapidité et l'harmonie de ses mouvements», dit M. +Fréd. Chassériau, conseiller d'État, _Notice sur le vice-amiral +Bergeret, sénateur, Grand'Croix de la Légion d'honneur, Paris, 1858_, +p. 27 et 28.] + +[Note 66: Jacques Bergeret, né le 15 mai 1771 à Bayonne, partit à +l'âge de douze ans pour Pondichéry, en qualité de mousse sur le navire +de commerce _la Bayonnaise_. Après avoir servi un instant dans la +Marine de l'État, il navigua de nouveau sur des bâtiments de commerce, +de 1786 à 1792, et devint officier dans la marine marchande. Nommé +enseigne de vaisseau, le 24 avril 1793, il embarqua sur la frégate +_l'Andromaque_, sous les ordres de Renaudin, le futur commandant du +_Vengeur_. Lieutenant de vaisseau le 15 août 1795, et appelé au +commandement de la frégate _la Virginie_, construite sur les plans du +grand ingénieur Sané, il se signala dans l'escadre de Villaret-Joyeuse +et obtint de conserver son commandement, lorsque le grade de capitaine +de vaisseau vint récompenser ses services le 21 mars 1796; il n'avait +pas encore accompli sa vingt-cinquième année. Jacques Bergeret était +le cousin germain de Mme Tallien.] + +[Note 67: Combat dans la Manche contre le vaisseau anglais, +_Indefatigable_, placé sous les ordres de sir Edward Pellew, plus tard +vicomte Exmouth.] + +[Note 68: En 1835. Le vice-amiral Bergeret, créé sénateur en 1852, +est mort à Paris le 26 août 1857, survivant ainsi de près de deux ans +à son ancien aspirant du _Dix-Août_, l'auteur de ces _Mémoires_.] + +Cependant les ordres du _Dix-Août_ furent changés; ses courses se +bornèrent à quelques promenades dans l'Iroise[69], à Bertheaume[70], à +Camaret[71], lieux voisins de Brest, et où le commandant Bergeret +exerçait son équipage avec l'actif entraînement qu'il savait si bien +inspirer. Qu'il y avait loin de là au commandant du _Jean-Bart_, et +que j'étais heureux d'en pouvoir faire la comparaison! J'étais content +de tout; je l'étais des autres; je l'étais de moi; et quand je venais +à penser qu'un an s'était à peine écoulé depuis que j'étais un enfant, +un petit polisson, puis un novice, puis un écolier, je me sentais +comme émerveillé. Je correspondais, d'ailleurs, fort exactement avec +mon père, avec ma soeur; et quand ce n'eût été ma conscience, leurs +lettres m'auraient amplement récompensé de mes fatigues, de mes +travaux. + +[Note 69: «Espace de mer à l'ouest du département du Finistère, +limité au nord par l'archipel d'Ouessant avec la chaussée des +Pierres-Noires et par la terre ferme du cap Saint-Matthieu au goulet +de Brest; au sud par la chaussée de Sein et la partie du promontoire +qui s'étend jusqu'à Audierne; enfin, à l'est par les terres du +Toulinguet et du cap de la Chèvre.» (C. Delavaud, _Grande +Encyclopédie_, t. XX, p. 967).] + +[Note 70: L'anse de Bertheaume se trouve à quelques lieues de +Brest, dans la commune de Plougonvelin, non loin de la pointe +Saint-Matthieu. À l'entrée de l'anse, un fort construit sur un rocher +isolé, porte le nom de château de Bertheaume. Tant que dura le blocus +de Brest, les navires en rade se bornèrent à naviguer entre Brest et +Bertheaume. Aussi un mauvais plaisant rédigea-t-il l'épitaphe suivante +pour l'amiral Ganteaume, ou Gantheaume qui avait commandé l'escadre de +Brest pendant un certain temps: + + Cy-gît l'amiral Gantheaume, + Qui s'en fut de Brest à Bertheaume, + Et profitant d'un bon vent d'Ouest, + S'en revint de Bertheaume à Brest.] + +[Note 71: Commune du département du Finistère, arrondissement de +Châteaulin, à l'extrémité de la presqu'île de Crozon, qui sépare la +rade de Brest de la baie de Douarnenez. Camaret se trouve au-delà du +_Goulet_, en dehors de la rade, par conséquent.] + +Il y avait à bord du vaisseau le _Dix-Août_ huit aspirants de la +Marine, avec quatre desquels je me liai étroitement, et dont je vais +te parler pour te donner quelques idées sur la destinée de la quantité +de jeunes gens qui se lancent annuellement dans la carrière du service +militaire. Tu y verras peut-être aussi l'influence que leur conduite +particulière peut avoir sur cette destinée. + +Deux d'entre eux, Moreau et Verbois, étaient, comme moi, de la 1re +classe. Moreau[72], né à Saint-Domingue, ex-élève très distingué de +l'École polytechnique avait un jour rêvé, devant une gravure des +boulevards, une nouvelle révolution dans sa patrie, son retour sous la +domination de la France, le rétablissement de sa fortune, et le +paiement de la dette de sa reconnaissance envers une famille généreuse +qui l'avait fait élever, à peu près et avec non moins de succès qu'il +était advenu, quelques années auparavant, à l'illustre d'Alembert. Son +exaltation fut si forte qu'il s'évanouit sur le pavé. On le porta dans +une maison voisine; il n'en sortit que pour renoncer au poste de +répétiteur de l'École polytechnique, aller s'embarquer et passer son +examen pour la Marine. Il avait été recommandé au commandant Bergeret, +et celui-ci avait reçu ce brillant sujet, comme peu d'hommes au +pouvoir savent accueillir un jeune homme de grande espérance. La +taille élevée de Moreau, le caractère sévère de sa figure, son costume +original, son organe pénétrant, sa parole incisive, l'impétuosité de +ses mouvements, le ton d'autorité de son regard, tout en faisait un +être à part, tout révélait qu'il n'y avait rien au-dessus de son +ambition. Je crois être l'aspirant du _Dix-Août_ qu'il a préféré, mais +je ne dis pas aimé, car la nature ne donne pas tout à la fois; et, +malheureusement pour ceux dont la tête est si supérieurement +organisée, le coeur est ordinairement froid et subordonné aux volontés +de l'esprit. + +[Note 72: Charles Moreau.] + +Verbois était aussi un excellent sujet[73]. S'il avait infiniment +moins de moyens ou d'instruction que Moreau, il avait pourtant fait +ses études avec distinction; et il avait le caractère si aimant qu'on +était naturellement attiré vers lui, vers ses manières affectueuses, +et qu'on ne pouvait le connaître sans lui vouer son amitié. + +[Note 73: Je n'ai pu, à mon grand regret, me procurer aucun +renseignement sur Verbois qui, comme on le verra ci-après, fut enlevé +en deux heures par la dysenterie à bord du _Dix-Août_.] + +Venaient ensuite, par rang de grade et d'âge, Hugon et Saint-Brice; +Hugon[74] avait quelque chose de Moreau, beaucoup de Verbois, mais +par-dessus tout un sang-froid admirable, toute l'activité possible, +une persévérance à toute épreuve, une audace dans le danger que rien +ne pouvait arrêter, et, avec cela, une gaieté charmante, très +convenablement assaisonnée de malice et de bonté. J'ai longtemps +navigué avec lui; je lui ai toujours dit que la Marine n'aurait jamais +de meilleur officier que lui, et je ne me suis pas trompé; il l'a +prouvé partout, particulièrement à Navarin[75], à Alger[76] et à +Lisbonne[77]. Il est aujourd'hui contre-amiral[78], et, pour moi, +c'est toujours un frère. + +[Note 74: Gaud-Aimable Hugon, né le 31 janvier 1783 à Granville, +aujourd'hui département de la Manche. Mousse, novice, matelot et +aspirant sur les bâtiments de l'État du 17 décembre 1795 au 4 juillet +1805.] + +[Note 75: À la bataille de Navarin, le capitaine de vaisseau Hugon +commandait la frégate _l'Armide_. Voyant la frégate anglaise _Talbot_, +sérieusement menacée par plusieurs vaisseaux turcs, il vint se placer +entre elle et l'un de ces derniers, qui fut rapidement capturé. Il fit +arborer sur la prise les couleurs de l'Angleterre à côté de celles de +la France.] + +[Note 76: Le capitaine de vaisseau Hugon prit part à l'expédition +d'Alger, comme commandant supérieur d'une flottille.] + +[Note 77: Où il a commandé la station navale.] + +[Note 78: Depuis le 1er mars 1831. Postérieurement au moment où M. +de Bonnefoux écrivait ces lignes, M. Hugon a été créé successivement +vice-amiral, baron, sénateur du second Empire.] + +Quant à Saint-Brice, c'était l'amabilité personnifiée; mais il avait +tous les penchants vicieux, tous les goûts absurdes de la jeunesse, +quand elle est trop livrée à elle-même, et une horreur innée pour le +travail ou l'étude. Jamais mémoire ne fut plus heureuse, esprit plus +vif, intelligence plus parfaite! Que d'avenir il y avait dans ce jeune +homme, s'il avait pu se soumettre à une vie régulière et appliquée! +mais cette faiblesse de ne pouvoir résister à aucun de ses désirs le +portait à mille désordres. Quelquefois il nous entraînait nous-mêmes; +mais jamais nous ne pouvions le ramener à nous. Enfin, jeune encore, +il est mort victime de ses excès. + +Tels étaient les plus remarquables des camarades que j'avais sur _le +Dix-Août_, et nous nous serrions fortement les uns contre les autres +pour résister aux tribulations que nous avions à supporter de la plupart +des officiers du temps, et à l'injustice, à l'insouciance du +Gouvernement d'alors. Les équipages étaient à peine vêtus, à peine +nourris; les vivres étaient de qualité inférieure, les bâtiments mal +tenus; on ne payait enfin ni traitement de table, ni solde, à tel point +qu'il a existé des vaisseaux où les aspirants n'avaient qu'une capote +pour eux tous; c'était celui de quart ou de corvée qui en avait la +jouissance momentanée. À cet âge, on supporte tous ces désagréments +assez bien. Mais les matelots, qui sont souvent mariés et dont les +familles mouraient de faim, ne le prenaient pas aussi philosophiquement; +or ceci augmentait encore la difficulté de notre position. Par la suite, +l'empereur mit ordre à tout cela, et il fit même remettre une partie de +l'arriéré; quant au reste, il n'a jamais été restitué, et aujourd'hui il +y a prescription. Ces sommes n'ont pas été perdues pour tout le monde. +Gardez-les, vous qui les avez; mais, en grâce, n'y revenez pas, et +laissez-nous en paix. + +Cependant M. de Bonnefoux me fit appeler un jour et me dit que le +général Bernadotte (aujourd'hui roi de Suède), en mission à Brest, et +qui logeait dans son hôtel, avait perdu un jeune aide de camp, qu'il +l'avait prié de lui désigner un officier pour le remplacer, et il +ajouta: «Vous pouvez être cet officier, car il est facile, en ce +moment, de passer de la Marine dans l'infanterie. Si vous acceptez, +vous serez capitaine à vingt ans, colonel probablement à vingt-cinq; +et si la guerre dure et que vous surviviez à vos camarades, vous +pourrez, en vous distinguant, être général à trente. Je vous donne +vingt-quatre heures pour vous décider.» Je sentais bien que, sous le +rapport de l'avancement, il y avait avantage, comme il y en aura +toujours à servir dans le corps le plus nombreux, le plus utile au +pays; je comprenais qu'en France ce corps était l'infanterie; je +voyais bien clairement que, dans cette arme, où les droits de +l'ancienneté, d'accord avec la justice, portent au grade d'officier +une grande quantité de sergents-majors et de sergents, ceux-ci +n'avancent guère plus ensuite qu'à leur tour, tandis que le choix se +porte naturellement toujours sur ceux qui ont fait des études, qui +proviennent des Écoles et qui paraissent presqu'exclusivement +destinés, par la force des choses, à devenir officiers supérieurs; il +était clair pour moi que, dans la Marine ou dans les autres corps +spéciaux, tous les officiers étant instruits, tous avaient les mêmes +chances d'avancement au choix; enfin je connaissais l'éclat des +services du général Bernadotte; mais je réfléchis, d'un autre côté, +que, parent de M. de Bonnefoux, qui, par des embarquements de choix, +me mettrait en évidence, et décidé à bien travailler, à beaucoup +naviguer, je pourrais faire d'assez grands pas dans ma carrière; +songeant, par-dessus tout, au chagrin de quitter ce digne parent, mes +bons camarades et des travaux vivement poursuivis, je me décidai et je +refusai. À quoi tient une existence? qui peut dire à présent où je +serais? mais peu importe, sans doute, car je ne me trouverais pas, en +ce moment, plus heureux que je ne le suis. + +J'eus, bientôt après, un assaut du même genre à soutenir. Le Ministre, +ayant ordonné une mission scientifique sur les côtes de la +Nouvelle-Hollande[79] et ayant obtenu des passeports de paix pour les +deux bâtiments qui devaient en être chargés, avait désigné, parmi les +aspirants de l'expédition, Moreau, à cause de son instruction +supérieure, et moi, pour mon brillant examen. Toutefois l'option était +laissée à chacun. Moreau accepta sans balancer, car il n'avait pas +encore navigué, et il brûlait de s'exercer, de commander, et d'arriver +à un grade assez élevé pour pouvoir, un jour, diriger ses talents, son +influence et son bras vers le but éternel de ses volontés: une +révolution nouvelle dans sa patrie, dont il était incessamment +préoccupé. M. de Bonnefoux lui remit son ordre d'embarquement, en chef +qui estimait un si noble jeune homme; et, avec une grâce infinie, il y +ajouta le don d'un instrument nautique appelé sextant, qui l'avait +accompagné dans toutes ses campagnes. L'ardent Moreau partit donc et +revint de cette longue campagne, marin consommé, bientôt enseigne de +vaisseau[80], bientôt lieutenant de vaisseau, et chacun applaudissait. +Malheureusement une balle vint l'atteindre sur _la Piémontaise_, où il +était commandant en second. Balle funeste, mais qui inspira une +résolution sublime! Moreau prévoit que sa frégate succombera dans le +combat inégal qu'elle soutient; il sent que sa blessure brise sa +carrière... Lui, prisonnier, lui, arrêté dans ses vastes projets; lui, +voir l'Anglais triomphant commander à sa place; lui, mourir peut-être +lentement de sa blessure, non, ce n'est pas possible!... Plutôt mille +fois une mort immédiate!.. Il appelle donc un matelot dévoué, et, +recueillant ses forces pour dominer, de la voix, le bruit de +l'artillerie, il lui ordonne de le jeter à la mer. Le matelot recule +épouvanté, et veut le faire porter au poste des blessés; mais l'ordre +est réitéré; et tel était l'ascendant de ce caractère vraiment +surhumain que le matelot s'approche, détourne les yeux, et, avec une +pieuse résignation, il obéit. «Merci, dit Moreau, vous êtes un +véritable ami...» + +[Note 79: Il s'agit ici de l'expédition du _Géographe_, commandée +par le capitaine Nicolas Baudin, et qui, après la mort de son chef, +fut ramenée en France par le capitaine Milius.] + +[Note 80: Charles Moreau fut nommé enseigne de vaisseau, le 3 +brumaire an XII.] + +Après avoir raconté cette catastrophe, il me reste à peine assez de +mémoire, assez de force, pour dire que la mission à laquelle le +Ministre me rattachait, étant une mission de paix, je ne voulus pas en +faire partie, quoique le grade d'enseigne de vaisseau fût certain pour +moi, à une époque rapprochée, et, malgré le lustre que de telles +campagnes font rejaillir, toute la vie, sur un officier; mais je ne +croyais pas convenable de devenir enseigne, en temps de guerre, sans +avoir vu le feu; je préférai donc en chercher les occasions, et cette +considération me décida. + + + + +CHAPITRE III + + SOMMAIRE: Je suis nommé second du cutter le _Poisson-Volant_, + puis je reviens sur _le Dix-Août_.--Ce vaisseau est désigné pour + faire partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de + porter des secours à l'armée française d'Égypte.--L'escadre part + de Brest.--Prise d'une corvette anglaise en vue de + Gibraltar.--Les indiscrétions de son équipage.--Le surlendemain, + _le Jean-Bart_ et _le Dix-Août_, capturent la frégate _Success_, + qui ne se défend pas.--Chasse appuyée par _le Dix-Août_ au cutter + _Sprightly_.--Je suis chargé de l'amariner.--L'amiral change + brusquement de route et rentre à Toulon.--Le commandant Bergeret + quitte le commandement du _Dix-Août_; il est remplacé par M. Le + Goüardun.--Mécontentement du premier Consul.--Ordre de partir + sans retard.--L'escadre met à la voile.--Abordage du _Dix-Août_ + et du _Formidable_, dans le sud de la Sardaigne.--Graves + avaries.--Relâche à Toulon.--L'amiral reçoit l'ordre de + participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des + forts.--Assaut.--Je commande un canot de débarquement.--Soldat + tué par le vent d'un boulet.--Prise de l'île d'Elbe.--L'amiral + Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne.--Il fait + passer ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et + renvoie les trois autres sous le commandement du contre-amiral + Linois.--Le moral des équipages et des troupes.--Le premier + Consul accusé d'hypocrisie.--Digression sur le duel.--L'escadre + passe le détroit de Messine, et arrive promptement en vue de + l'Égypte.--À la surprise générale, l'amiral ordonne de mouiller + et de se préparer à débarquer à 25 lieues + d'Alexandrie.--Apparition de deux bâtiments anglais au coucher du + soleil.--L'escadre appareille la nuit.--Un mois de navigation + périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans + l'Archipel.--Retour sur la côte d'Afrique, mais devant + Derne.--Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des + officiers.--Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de + débarquement.--À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de + rentrer à bord.--Fin de nos singulières tentatives de secours à + l'armée d'Égypte.--Retour à Toulon.--Souffrance des équipages et + des troupes.--La soif.--Rencontre à quelques lieues de Goze, du + vaisseau de ligne de 74, _Swiftsure_.--Combat victorieux du + _Dix-Août_ contre le _Swiftsure_.--Pendant le combat, je suis de + service sur le pont, auprès du commandant.--Mission dans la + batterie basse.--Le porte-voix du commandant Le Goüardun.--Le + point de la voile du grand hunier.--Paroles que m'adresse le + commandant.--Capture du _Mohawk_.--Arrivée à Toulon.--Grave + épidémie à bord de l'escadre et longue quarantaine.--La + dysenterie enlève en deux heures de temps mon camarade Verbois + couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.--Je le regrette + profondément.--Fin de la quarantaine de soixante-quinze + jours.--Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade + d'enseigne de vaisseau.--Histoire de l'aspirant Jérôme + Bonaparte, embarqué sur _l'Indivisible_.--Les relations que + j'avais eues avec lui à Brest, chez Mme de Caffarelli.--Après la + campagne, il veut m'emmener à Paris.--Notre camarade, M. de + Meyronnet, aspirant à bord de _l'Indivisible_, futur + grand-maréchal du Palais du roi de Wesphalie.--Paix + d'Amiens.--_Le Dix-Août_ part de Toulon pour se rendre à + Saint-Domingue.--Tempête dans la Méditerranée.--Naufrage sous + Oran, d'un vaisseau de la même division, _le Banel_.--Court + séjour à Saint-Domingue.--Retour en France.--À mon arrivée à + Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de + vaisseau.--Commencement de scorbut.--Histoire de mon ancien + camarade Sorbet.--Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à + Béziers.--L'érudition de M. de La Capelière.--Je retourne à + Brest, accompagné de mon frère, âgé de quatorze ans, qui se + destine, lui aussi à la marine. + + +Les campagnes de Bertheaume étaient trop insignifiantes pour que M. de +Bonnefoux me les laissât faire longtemps; il me fit donc passer sur le +cutter _le Poisson-Volant_, destiné à protéger nos convois dans la +Manche, et il m'y embarqua comme commandant en second. Je craignis, +d'abord, d'être embarrassé de tant d'autorité; mais tout allait assez +bien, lorsque sept vaisseaux furent désignés par le consul Bonaparte +pour aller porter des secours à l'armée qu'il avait abandonnée en +Égypte. _Le Dix-Août_ étant un de ses vaisseaux, j'y retournai avec +empressement. J'y retrouvai mes anciens camarades, moins Moreau, mais +plus Louin et Desbois, deux très bons jeunes gens de La Guerche[81]. +Louin se retira du service, à la paix d'Amiens. Desbois a péri dans +ses navigations, victime du climat des colonies; tu vois que la mort a +terriblement moissonné dans nos rangs. + +[Note 81: Chef-lieu de canton du département d'Ille-et-Vilaine, à +21 kilomètres au sud de Vitré.] + +Cette armée d'Égypte était dans un état déplorable. Kléber, qui en +avait pris le commandement après le départ de Bonaparte, avait été +assassiné. Menou, qui l'avait remplacé, n'avait pas ce qu'il fallait +pour remonter le moral d'hommes courroucés de l'abandon de leur +premier général; et les généraux en sous-ordre, consternés de la mort +de Kléber, ne pouvaient s'accorder ni entre eux, ni avec Menou, et ils +revenaient en France dès qu'ils le pouvaient. Les vivres, les +vêtements, les armes, les munitions, tout manquait, en Égypte, à nos +soldats; le pays était en hostilité permanente; les ports étaient +bloqués par des vaisseaux anglais; enfin, une armée de cette nation, +débarquée sur le sol africain, faisait cause commune avec le pays. + +Dans cet état, sept vaisseaux portant 3.000 hommes de troupes étaient +bien peu de chose; aussi crut-on que le Consul voulait, seulement, +paraître se rappeler ses compagnons d'armes. Ces vaisseaux étaient +commandés par le contre-amiral Ganteaume[82] montant _l'Indivisible_, +et ayant sous ses ordres le contre-amiral Linois[83], montant _le +Formidable_, de 80 canons comme _l'Indivisible_[84]. + +[Note 82: Honoré-Joseph-Antoine Ganteaume, né le 13 avril 1755, à +la Ciotat (aujourd'hui département des Bouches-du-Rhône), avait servi +dans la Marine royale en qualité d'officier auxiliaire, lieutenant de +frégate et capitaine de brûlot, du 30 mars 1779 au 17 mai 1785. Il y +était rentré comme sous-lieutenant de vaisseau, le 1er mai 1786. La +Révolution le nomma successivement lieutenant de vaisseau, en 1793, +capitaine de vaisseau en 1794. Ce fut la partie brillante de sa +carrière, pendant laquelle il servit avec éclat sous Villaret-Joyeuse +et Renaudin. Contre-amiral en 1798, il ramena Bonaparte en France, au +mois d'octobre 1799. Après le 18 brumaire, le premier Consul le fit +entrer au Conseil d'État. Nommé vice-amiral, le 30 mai 1804, créé +comte de l'Empire, Ganteaume est mort en activité de service à Aubagne +(Var), le 28 septembre 1818. Il était pair de France et Inspecteur +général des classes.] + +[Note 83: Voyez ci-après la notice sur l'amiral Linois.] + +[Note 84: L'escadre partit de Brest, le 23 janvier 1801.] + +Sous Gibraltar, nous fûmes aperçus par des navires garde-côtes +anglais. Dès le lendemain, au point du jour, une corvette anglaise se +trouva à portée de canon de notre escadre. Elle ne résista pas et fut +prise. Quelques indiscrétions nous firent savoir qu'à notre apparition +le commandant de Gibraltar avait expédié ce bâtiment et deux autres +qui étaient prêts, pour porter, dans toute la Méditerranée, la +nouvelle de notre présence dans cette mer. Les deux autres bâtiments +étaient la frégate _Success_ et le cutter _Sprightly_. Admirons, +toutefois, notre heureuse étoile. Le surlendemain, nous rencontrâmes +la frégate que, malgré sa marche distinguée, _le Jean-Bart_ et _le +Dix-Août_ atteignirent et réduisirent promptement; car elle ne se +défendit en aucune manière; et, peu après, _le Dix-Août_ aperçut et +chassa le cutter. + +D'abord il nous gagna et sembla devoir nous échapper. Le commandant +Bergeret prévit que le temps faiblirait dans la soirée, qu'alors _le +Sprightly_ serait en calme, tandis que nos voiles hautes, beaucoup +plus élevées que les siennes, porteraient encore. Il persista donc, et +il fit bien, puisque, avant la nuit, ce bâtiment était à nous. J'y fus +envoyé pour l'amariner; mais, comme l'amiral ne voulut pas l'adjoindre +à son escadre, il l'expédia pour Malaga; ainsi je n'en gardai pas le +commandement; ce fut un chef de timonerie qui fut chargé de cette +mission de quelques heures. + +Qui n'aurait cru, d'après cela, que nous allions continuer notre route +avec diligence et sécurité? Il n'en fut pas ainsi: trois voiles furent +vues, un soir, qui ne furent ni chassées ni reconnues, et que nous ne +revîmes pas le lendemain. Leur aspect fit changer les projets de +l'amiral, qui prit, aussitôt, la direction de Toulon, où il +arriva[85], et où il fut abandonné par deux capitaines, étonnés sans +doute de cette rentrée. M. Bergeret était l'un d'eux. Quel vide il +nous laissa et comme je le regrettai! Toutefois il fut remplacé par M. +le Goüardun[86], homme du monde, peu marin, mais très brave, très +poli, très spirituel. Avant de quitter définitivement son bord, le +commandant Bergeret nous fit appeler, Hugon et moi, pour nous +embrasser et nous faire un cadeau d'adieu. Le mien fut le hamac de +matelot dans lequel le commandant Bergeret couchait habituellement et +quelques Essais sur la tactique navale, qu'il avait écrits pendant la +campagne de Bruix. + +[Note 85: Le 18 février 1801.] + +[Note 86: Louis-Marie Le Goüardun, né le 9 septembre 1754, était +capitaine de vaisseau, depuis le 12 brumaire de l'an III. C'était un +ancien officier auxiliaire de la Marine royale.] + +Par l'un, il semblait me dire qu'un marin ne devait jamais être assez +bien couché pour que la vigilance lui fût difficile; et, par son +manuscrit, que, quels que fussent les devoirs que l'on eût à remplir, +il fallait disposer l'emploi de son temps, de manière à pouvoir +toujours donner quelques moments à l'étude. Excellentes leçons, et que +je n'ai point oubliées; heureux de les avoir reçues d'un tel chef! + +Bonaparte se montra mécontent de notre relâche, et il fallut partir +presqu'aussitôt[87]. Nous naviguions, à dix heures du soir, dans le +sud de la Sardaigne; je travaillais, à la lueur du fanal de _la +Sainte-Barbe_, à quelques calculs nautiques avec Hugon, lorsqu'au +milieu d'une violente secousse, un bruit effroyable se fit entendre: +«Du canon», me dit Hugon; «Oui», lui répondis-je, «ou bien un +abordage»; et déjà nous étions sur le pont. Quel spectacle! _le +Formidable_ et nous, nous nous étions abordés, fort maladroitement, à +ce qu'il paraît. Nous avions perdu le mât de beaupré, et _le +Formidable_ celui d'artimon. Dans la nuit, le vent fraîchit; il nous +portait droit sur les côtes de la Barbarie; mais heureusement qu'au +point du jour il changea. La nuit fut bien pénible; la pluie entravait +nos travaux et nous faisait beaucoup souffrir. Pour ma part, j'y +contractai un rhumatisme au bras droit, qui ne s'est dissipé que +pendant mes longues campagnes subséquentes des pays chauds de l'Inde. + +[Note 87: Le 19 mars 1801.] + +Aujourd'hui de telles avaries se répareraient à la mer; alors nous +étions moins expérimentés, surtout plus mal approvisionnés; nous +rentrâmes donc à Toulon pour nous remettre en état. + +Même mécontentement du Consul, qui nous fit repartir avec ordre de +prêter, en passant, notre secours aux troupes qui attaquaient l'île +d'Elbe et ses forts; nous nous y rendîmes, en effet, et tous les soirs +nos vaisseaux défilaient, mettaient en panne devant ces forts et les +canonnaient; ceux-ci ripostaient; mais c'était plus de bruit que +d'effet, et il en résultait peu de dommage. L'assaut fut enfin résolu; +l'amiral envoya un renfort de troupes, et je commandais un canot de +débarquement. En passant sous un fort, son feu se dirige sur nous; un +de nos soldats se lève entre les bancs des rameurs, et le voilà qui +gesticule, menace l'ennemi, crie et s'agite. Ses mouvements gênent le +jeu des avirons, et je lui donne ordre de s'asseoir; il fait semblant +de ne pas m'entendre; je me lève à mon tour; je vais à lui, et, +j'allais le prendre au collet, lorsqu'une volée très bien nourrie +passe au-dessus du canot; le soldat, alors, s'abaisse, et il paraît se +coucher au fond de l'embarcation. Le pauvre homme! nous vîmes, en +débarquant, qu'il ne s'était pas couché de peur... il était mort, et +il n'avait pas été atteint. Un boulet était passé entre sa figure et +mon bras; l'action violente de ce boulet avait opéré sur sa +respiration, du moins, on le dit ainsi; et il avait cessé de vivre. + +L'île d'Elbe devint une conquête de Bonaparte, qui la perdit ensuite, +et qui, plus tard, y subit un premier exil en face de cette autre île +où il avait reçu le jour. Quant à nous, reprenant nos troupes, nous +songeâmes à achever notre mission. + +Cependant nous avions beaucoup de malades; nos bâtiments étaient mal +armés; aussi l'amiral, débarquant ses malades à Livourne, jugea que le +reste des soldats pourrait se placer sur quatre vaisseaux; il choisit +les quatre meilleurs voiliers, les pourvut aux dépens des trois +autres[88], se dirigea vers le détroit appelé le phare de Messine et +renvoya trois vaisseaux, sous le commandement de l'amiral Linois qui, +plus tard, eut avec eux, à Algésiras[89], un très beau combat, où il +triompha de forces anglaises plus que doubles des siennes. + +[Note 88: Indépendamment de ces quatre vaisseaux, Ganteaume garda +en outre, sous ses ordres, une frégate, une corvette et quelques +transports.] + +[Note 89: Combats d'Algésiras, des 6 et 13 juillet 1801, contre +l'escadre de lord Cochrane (Voyez le rapport de l'amiral Linois, sur +ces combats, dans Fr. Chassériau, _Précis historique de la Marine +française, son organisation et ses lois_, Paris, 1845, t. I).] + +Le moral de nos équipages et de nos passagers était très affecté; on +allait jusqu'à dire que Bonaparte se souciait fort peu de l'armée +d'Égypte, qu'il ne voulait faire qu'une démonstration; et, en effet, +il y avait lieu de le penser: d'abord, à cause de l'insignifiance de +l'armement et de la singularité de l'avoir expédié de Brest plutôt que +de Toulon; ensuite, en raison du simple mécontentement du Consul (lui +qui était si absolu!), du départ toléré de deux bons capitaines, de la +continuation de confiance accordée à l'amiral Ganteaume, du temps, +pour ainsi dire perdu devant l'île d'Elbe, enfin du morcellement de +nos forces. Plus tard cette opinion devint encore plus probable +lorsque, l'Égypte ayant été conquise par les Anglais, nos soldats +rendus à la paix d'Amiens furent aussitôt envoyés à Saint-Domingue, où +le climat, les fatigues et la fièvre jaune les détruisirent presque +tous. Il en fut de même des soldats de Moreau, qui eut des torts réels +avec Bonaparte, mais qui fut traité par lui avec une grande dureté. +Ces soldats avaient conservé un attachement touchant à leur général; +Napoléon leur fit expier cet attachement aux mêmes lieux où +succombèrent ceux qui l'avaient accompagné en Égypte, et qui avaient +murmuré d'y avoir été abandonnés. + +Je ne veux certainement pas atténuer les grandes choses que le Consul +fit à cette époque; mais ce sont ces taches qui, ensuite, l'ont fait +juger sévèrement par des esprits supérieurs. Mme de Staël, entre +autres, dans ses sublimes _Considérations sur la Révolution +française_, dit expressément de lui: «Il n'eut pas même cette sagesse +commune à tout homme au milieu de la vie, quand il voit s'approcher +les grandes ombres qui doivent bientôt l'envelopper: une seule vertu, +et c'en était assez pour que toutes les prospérités humaines +s'arrêtassent sur sa tête; mais l'étincelle divine n'était pas dans +son coeur!» Chateaubriand et l'abbé Delille en ont parlé avec la même +sévérité. + +S'il est une carrière où il soit facile aux chefs de favoriser ceux +qu'ils veulent avancer, c'est, sans doute, la Marine, car on ne peut +guère y obtenir de grades qu'en allant à la mer sur des bâtiments de +choix ayant des missions importantes, et qu'en en changeant à volonté. +Les sept huitièmes des officiers n'ont pas cette facilité; mais ceux +qui, tenant aux hommes élevés par leur rang ou par leur crédit, +peuvent s'en prévaloir, sont presque toujours en évidence, et, tandis +que les autres luttent péniblement, en cherchant une chance heureuse, +ceux-là sont, sans cesse, en mesure de la trouver et d'en profiter. +J'étais, alors, dans les rangs des favorisés, et tu as pu remarquer +combien M. de Bonnefoux était attentif à me faire participer à ces +avantages. + +De ces nombreux changements de navires j'obtenais encore un résultat +non moins profitable: celui de me trouver, à chaque instant, en +rapport avec des hommes nouveaux, avec des chefs différents, avec +d'autres camarades; or ceux-ci sont une excellente école pour la +jeunesse. «L'équitation, a dit Plutarque, est ce qu'un prince apprend +le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas.» Les camarades non +plus ne flattent pas; souvent même ils sont impitoyables. J'avais eu à +souffrir des taquineries d'un d'entre eux à bord du _Jean-Bart_, et il +fallut absolument une petite affaire, dite d'honneur, pour en finir; +mais je n'en avais pas moins les genoux en dedans, le dos voûté, +l'accent gascon; et, partout, je trouvais des rieurs et des mauvais +plaisants. Enfin j'en pris mon parti: je ripostai, parfois, sur le +même ton; mais, par-dessus tout, je m'attachai à la résolution de me +redresser, de me corriger, et c'est ce qu'il y a de mieux à tout âge. +Ainsi, me faisant une orthopédie à moi, m'assujettissant à des +lectures lentes, étudiées, écoutant alternativement ou cherchant à +imiter les personnes qui possédaient une bonne prononciation, +j'arrivai à être comme tout le monde, et j'évitai, souvent, d'autres +affaires. + +On a beaucoup parlé contre le duel; je crois qu'on ne l'a pas assez +envisagé sous son vrai point de vue. Quand il devient une sorte de +profession ou seulement d'habitude, c'est évidemment une infamie; +mais, sans le duel, beaucoup de choses seraient remises à la force +brutale. Dans les réunions de jeunes gens, surtout, il n'y aurait, +sans la ressource d'y pouvoir recourir, que des oppresseurs et des +opprimés. Par le duel, au contraire, ou rien qu'en montrant à propos +qu'on ne le craint pas, et, en faisant entrevoir, s'il le faut, qu'on +est prêt à le proposer, on arrête les taquins, et l'on se fait +respecter. Je n'avais guère que vingt-cinq ans, lorsqu'un camarade +avec qui je jouais au reversis, et qui était fort mauvais joueur, se +laissa aller à me dire des choses assez piquantes; les premières, je +les laissai passer; les secondes étant plus vives, je vis où nous +allions être conduits. Alors, loin de répondre sur le même ton, je +posai les cartes sur la table, et je dis à mon interlocuteur: «Si vous +voulez que la partie s'achève convenablement, changeons de +conversation; mais si vous désirez me provoquer ou que je vous +provoque, expliquez-vous clairement; il vaut beaucoup mieux que ce +soit avant que les choses soient trop envenimées.» Je vois souvent cet +ancien ami à Paris, et il m'a récemment avoué qu'il avait eu, en cette +occasion, la bizarre humeur de m'entraîner à quelque réponse animée, +pour aller ensuite sur le terrain, mais que mon sang-froid l'avait +soudain ramené. J'avais, à peu près de même façon, éludé une autre +affaire avec un officier d'infanterie passager sur un de nos +bâtiments; et, toutes les fois que je l'ai revu depuis, il m'a +témoigné une estime infinie; mais revenons à notre escadre. + +Après avoir repris la route de notre destination et traversé le +détroit de Messine, nous naviguâmes avec la plus grande vigilance. +Comme c'était la saison des vents du nord-ouest, nous atteignîmes +promptement les côtes égyptiennes. Nous en étions à vingt-cinq lieues, +et nous nous attendions à voir, le lendemain, Alexandrie, à en forcer +même l'entrée (comme récemment, et avec plus de danger, une de nos +escadres a forcé Lisbonne), si les Anglais et leurs vaisseaux +voulaient s'opposer au passage; mais, ô surprise! l'amiral ordonne de +mouiller[90] et de se préparer à débarquer nos troupes sur cette +partie de la côte. Quel trajet il aurait resté à faire à nos soldats +dans les sables, sans eau, presque sans provisions et ayant à +combattre les indigènes et les détachements anglais qui parcouraient +le pays! Cependant la mer était trop forte pour songer à un +débarquement immédiat, et nous attendions le calme, lorsque deux +bâtiments parurent au coucher du soleil et fort loin. Ce pouvaient +être des transports destinés à approvisionner les Anglais; ce pouvait +être encore une avant-garde; l'amiral le jugea ainsi[91], et il +appareilla dans la nuit. + +[Note 90: Le 5 juin, la frégate anglaise, _la Pique_, prit chasse +devant l'escadre française et rallia celle de lord Keith. Le 7, +l'amiral Ganteaume détacha la corvette _l'Héliopolis_, qui, échappant +à la croisière anglaise, entra dans le port d'Alexandrie. L'amiral, ne +la voyant pas revenir, la crut capturée et se décida, le 9, à mettre +les troupes à terre. Voyez Chevalier, _Histoire de la Marine française +sous le Consulat et l'Empire_, 1886, p. 45.] + +[Note 91: C'était bien, en effet, l'avant-garde de l'escadre de +lord Keith.] + +Avec les vents du nord-ouest, il n'y avait qu'une route possible, +celle qui tendait vers les côtes de l'Asie-Mineure ou vers l'Archipel +de Grèce. Nous reconnûmes, en effet, les approches de Rhodes; et, +louvoyant à grand'peine dans l'Archipel pour doubler Candie et Cérigo +(Cythère), nous n'y parvînmes qu'après plus d'un mois de périlleuse +navigation[92]. + +[Note 92: Dans _une Notice sur la campagne de l'amiral Ganteaume_, +rédigée à Toulon en janvier 1842 et conservée aux _Archives +nationales_, M. Savy de Mondiol, capitaine de frégate en retraite, +ancien aspirant de _l'Indivisible_, assigne seulement à cette +navigation une durée de huit à dix jours.] + +Plus que jamais notre mission nous semblait un simulacre; cependant +l'amiral revint sur la côte d'Afrique, mais, devant Derne[93], +c'est-à-dire à cent vingt lieues d'Alexandrie. Nouvel ordre de +débarquement, et plus grande surprise de notre part, en voyant si +bénévolement exposer, nous disions même, sacrifier nos troupes. On se +mit en mesure d'exécuter l'ordre: le temps était superbe: nos canots +partirent chargés d'officiers, de soldats, de munitions. Verbois, +Hugon et moi, nous en commandions un chacun, et nous marchions de +front. À cinquante pas du rivage, nous découvrîmes une jetée en +pierre, construite au bas d'un petit monticule sur lequel +retentissaient les sons d'une musique sauvage. Depuis notre apparition +le pays avait appelé ses enfants; les chevaux arabes, sillonnant +toutes les directions, avaient recruté, rallié tout ce qui, dans les +environs, pouvait porter les armes; et, prompt comme l'éclair, +l'essaim qui couvrait le monticule, pressé par la musique qui devenait +plus animée, poussant des cris barbares, précipitant des coursiers +renommés pour leur agilité, et agitant, dans les airs, ses armes +brillantes, ses croissants dorés, ses bannières de mille couleurs, +arrive à la jetée, met pied à terre, s'agenouille, appuie ses fusils +sur les pierres et tire une volée très nourrie, mais peu meurtrière. +L'odeur de la poudre excite nos soldats, et nous continuions à avancer +avec ardeur, quand Verbois saisit son porte-voix et hèle qu'il vient à +son tour d'être hélé pour un retour immédiat à bord, signalé par +l'amiral[94] à l'officier qui commandait le débarquement. + +[Note 93: Derne ou Dernah, l'ancienne Darnis ou Dardanis, ville +maritime de la Cyrénaïque, comprise aujourd'hui dans le vilayet turc +de Barca ou Barkah.] + +[Note 94: L'amiral Ganteaume comptait que le général Sahuguet +achèterait le concours des Arabes au moyen d'une somme de 300.000 +francs qu'il lui avait fait allouer. Voyez ses lettres au ministre de +la Marine, qui sont conservées aux _Archives nationales_ et en +particulier celle du 4 ventôse an IX. L'accueil fait aux embarcations +de l'escadre lui enleva ses illusions.] + +Là finirent nos singulières tentatives de secourir l'armée d'Égypte; +et nous reprîmes le chemin de Toulon entre la Sicile et la côte +d'Afrique, bien tristes, bien fatigués, réduits en rations de vivres +et d'eau, car il fallait continuer à nourrir nos soldats, et ayant +tant et tant de malades que notre batterie basse en était encombrée. +Jamais je n'ai autant souffert, surtout de la soif, que pendant cette +campagne. Une nuit, vers la fin de mon quart, je me traînai à quatre +pattes, jusqu'à l'extrémité de la cale, où je parvins à obtenir d'un +calier une ou deux cuillerées d'eau infecte, pour lesquelles, +pourtant, j'aurais donné tout ce que je possédais. La fortune nous +devait quelque dédommagement, et elle nous en offrit un à quelques +lieues de Goze[95], qui avoisine l'île de Malte. + +[Note 95: Goze ou Gozzo, île au nord-ouest de Malte, dont elle +constitue une dépendance. Le combat raconté ci-après n'eut donc pas +lieu, comme le dit le commandant Chevalier, entre Candie et la côte +d'Égypte. À la vérité, il y a, sur la côte Sud de Candie, une petite +île qui en dépend, et qui porte, elle aussi, le nom de Gavdo ou Gozzo. +Seulement, d'après les _Mémoires_, c'est de la première qu'il s'agit +ici.] + +Au point du jour, un vaisseau de ligne anglais fut reconnu à deux +lieues au vent de l'escadre. _L'Indivisible_ profita de sa marche +supérieure pour se porter de l'avant à lui, afin de lui couper la +retraite; _le Dix-Août_ se tint par son travers pour l'empêcher de +faire vent arrière; et nos deux autres vaisseaux virèrent de bord pour +s'élever au vent, en cas que l'ennemi cherchât à s'échapper dans cette +direction. + +C'était une bonne disposition; mais ces deux vaisseaux s'éloignèrent +tellement que l'Anglais, imitant en quelque sorte la ruse de guerre du +dernier des trois Horaces, laissa porter sur _le Dix-Août_, espérant +le dégréer avant que l'amiral l'eût rejoint, pour n'avoir plus affaire +ensuite qu'avec _l'Indivisible_. C'est donc nous qui soutînmes le +choc, et nous le soutînmes dignement; car, avant une demi-heure de +temps, notre adversaire ne pouvait plus manoeuvrer. _L'Indivisible_ +avait mis le cap sur nous, et l'amiral nous héla de laisser arriver +pour qu'il pût prendre notre place. «Non, répondit l'intrépide Le +Goüardun, plutôt mourir mille fois que de quitter le poste d'honneur!» +L'amiral n'insista pas, et il manoeuvra pour aller se placer sur +l'avant du vaisseau anglais. Une ou deux volées de _l'Indivisible_ +suffirent pour achever de désemparer le vaisseau ennemi qui, bientôt, +amena son pavillon[96]; et nous, nous jetâmes dans les airs les cris +mille fois répétés de «Vive la République!» que, cette fois, je dois +le dire, j'entonnais de grand coeur; car alors c'était bien de +l'honneur national qu'il s'agissait, et quand de si grands intérêts +sont en jeu, les ressentiments particuliers doivent se taire. C'était +le vaisseau le _Swiftsure_, de 74, qui, comme nous, venait de quitter +les parages d'Alexandrie pour aller se ravitailler à Malte. + +[Note 96: Le Gouvernement consulaire accorda à chacun des deux +vaisseaux _l'Indivisible_ et _le Dix-Août_, deux grenades, deux fusils +et quatre haches d'abordage d'honneur. En réalité, _le Dix-Août_ avait +à peu près seul soutenu le combat.] + +Je voyais enfin mes voeux réalisés; j'avais assisté à un combat; nous +avions longtemps lutté à forces égales; nous avions eu des avantages +incontestables, le _Swiftsure_ avait parfaitement manoeuvré, s'était +vivement défendu; j'avais tout vu, car j'étais l'aspirant de service +auprès du commandant pendant le combat, et son admirable sang-froid +avait excité mon enthousiasme. Dans le fort de l'action, il m'avait +envoyé transmettre un commandement dans la batterie basse: c'est elle +qui souffrit le plus; des malades, eux-mêmes (car nous en avions tant +que la cale et l'entrepont n'avaient tous pu les contenir) y avaient +reçu la mort dans leurs cadres. J'avais, en passant, serré la main à +Verbois et à Hugon qui, solides à leur poste, excitaient de leur mieux +les canonniers; mais je quittais à peine ce dernier qu'une file +entière de servants d'une pièce est emportée devant moi, et j'arrive +sur le pont couvert de la cervelle et des cheveux de ces nobles +victimes. En ce moment le porte-voix du commandant étant fracassé +devant sa bouche par un boulet, il se retourne pour en demander un +autre; je l'envoie chercher par un pilotin, en disant au commandant +que je suis prêt, en attendant, à porter ses ordres; et, comme il me +voit teint de sang: «Il paraît, me dit-il, qu'il fait chaud en bas», +et, un instant après, il ajouta, en suivant son idée: «Allez prendre +l'air dans le gréement, et faites dépêcher les gabiers que vous voyez +travailler au point de la voile du grand hunier.» Je galope dans les +haubans; bientôt il me voit revenir, car la réparation était finie, et +il me dit en frappant sur mon épaule: «Vous êtes un brave garçon, et +je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau!» Je crus +rêver, tant ces paroles m'enivrèrent de joie... rien, désormais, ne me +parut plus impossible; il m'aurait dit de sauter à pieds joints à bord +de l'ennemi, que je me serais élancé, quoique nous en fussions à +cinquante toises environ. + +Un autre dédommagement de la fortune fut la prise du _Mohawk_, chargé +de comestibles pour l'armée anglaise en Égypte. La répartition de ces +comestibles fut faite aussitôt dans l'escadre. J'eus pour ma part un +pain de sucre, une demi-livre de thé, deux livres de café et quelques +autres provisions. Cette aubaine nous réconforta beaucoup. Nous n'en +arrivâmes pas moins à Toulon[97] dans un état sanitaire affreux. Une +épidémie pestilentielle agissait sur nous sans relâche et nous +enlevait tous les jours quelques compagnons d'armes; nos forces, +ranimées pour le moment du combat, avaient disparu; le scorbut +compliquait l'épidémie, et nous fûmes soumis à une longue quarantaine. +Ce fut pendant cette éternelle quarantaine que, couché, une nuit, je +sens mon cadre (ou lit de bord) violemment secoué par Verbois dont la +place était voisine de la mienne, et je vois, à la lueur du fanal de +la Sainte-Barbe, où nous couchions lui et moi, la figure de mon +camarade entièrement décomposée. Sa bouche s'ouvre pour donner passage +à une voix éteinte, convulsive, qui m'invite à aller chercher le +docteur. J'y vole, je le ramène. Au premier aspect, celui-ci me dit: +«Dépendez votre lit; fuyez: la dysenterie est ici!» Je n'en tins aucun +compte; j'aidai les infirmiers; mais, deux heures après, ce brave +jeune homme avait succombé! Nous avions dîné ensemble; nous avions, +dans la soirée, fait une partie de barres au lazaret; nous nous étions +couchés en tenant de ces discours d'intimité, si doux avec lui; et +quelques heures plus tard! Jamais l'amitié n'a versé de plus sincères +larmes que les miennes sur une fin si précoce. + +[Note 97: En thermidor an IX (août 1801).] + +Enfin la cruelle quarantaine s'acheva. Parmi les aspirants de +l'escadre se trouvait Jérôme, frère de Napoléon, et, alors, mais pas +pour longtemps, destiné par lui à la Marine. Le consul appelait son +gouvernement une République, dénomination qu'il lui conserva, +cauteleusement, assez longtemps après qu'il se fut nommé empereur; +car, chez lui, la ruse allait toujours de pair avec la force; mais, +quoique républicain, il agissait, dès lors, en tout, à la manière des +anciens souverains; aussi M. l'aspirant Jérôme mangeait avec l'amiral; +il n'avait jamais subi d'examen, et il ne faisait de service que ce +qui lui convenait. À Brest, il avait été pompeusement conduit par le +colonel Savary, depuis duc de Rovigo, mais alors aide de camp du +Consul, et il logeait chez le préfet maritime, M. de Caffarelli[98], +dont M. de Bonnefoux était devenu le chef d'état-major. Mme de +Caffarelli m'avait souvent fait déjeuner avec l'aspirant privilégié; +nous nous étions assez liés pour qu'il fît des instances afin que je +consentisse à passer du _Dix-Août_ sur _l'Indivisible_; mais quitter +Bergeret, Hugon, Verbois! mais jouer le rôle de flatteur ou de favori! +ce n'était nullement dans mon caractère, et je refusai nettement, +quoique avec beaucoup de politesse. Après la campagne, il retourna à +Paris et voulut m'y emmener; si j'avais été mieux en fonds, j'aurais +peut-être accepté, et j'y serais allé avec lui; mais cette +considération, qu'il s'offrit pourtant à lever, m'en empêcha. C'eût +été le commencement d'une belle liaison, selon les opinions de la +multitude; toutefois, tout en rendant justice aux qualités sociales de +Jérôme, je n'ai jamais regretté cette occasion; car, au plus tard, +j'aurais renoncé à son amitié lorsque, par ordre de son frère, il +déclara nul le mariage le plus valide qui fût jamais, contracté aux +États-Unis d'Amérique, quelques années après, entre lui et miss +Paterson. Depuis lors il fut créé roi de Westphalie, et l'un de nos +camarades de _l'Indivisible_, M. de Meyronnet, qui s'était attaché à +sa personne, devint grand maréchal du palais; mais il mourut ensuite +pendant les interminables guerres impériales. + +[Note 98: Louis-Marie-Joseph de Caffarelli, comte de l'Empire, né +au château du Falga, dans le Haut Languedoc, le 12 mars 1760, était +lieutenant de vaisseau plusieurs années avant la Révolution. Le +premier Consul l'appela, le 20 juillet 1800, à la Préfecture maritime +de Brest, poste qu'il occupa pendant quatorze ans, et où il se +distingua. Louis de Caffarelli est mort, le 14 août 1845.] + +Le commandant Le Goüardun n'oublia pas sa promesse d'avancement pour +moi; cependant les événements marchaient vite, et notre quarantaine, +pendant laquelle Verbois avait péri de l'épidémie, avait été de 75 +jours. L'Égypte avait été reconquise par les Anglais; la paix avait +été signée à Amiens; une expédition pour la reprise de Saint-Domingue +avait été ordonnée, nos vaisseaux en firent partie, et nous étions en +marche pour y aller rejoindre tous ceux qui avaient été expédiés de +divers ports de France et d'Espagne, avant que la réponse à la demande +de M. Le Goüardun fût revenue de Paris. Nous ne restâmes à +Saint-Domingue que le temps de débarquer nos troupes, de voir éteindre +les flammes allumées par les noirs pour dévorer la resplendissante +ville du Cap, et d'assister au naufrage d'un des vaisseaux que +l'amiral Linois y conduisait de Cadix. J'oubliais de dire qu'à notre +départ de Toulon nous avions eu de si mauvais temps que _le Dix-Août_ +vit périr, à quelques brasses de lui, et sous Oran, un des vaisseaux +de notre division, _le Banel_, auquel nous ne pûmes seulement pas +porter le moindre secours. Les bonnes qualités du _Dix-Août_ suffirent +à peine pour le préserver d'une semblable destinée. Notre retour en +France fut également marqué par des vents impétueux, particulièrement +vers la hauteur du banc de Terre-Neuve. Nous en souffrîmes beaucoup; +et, dans ces parages, nous rencontrâmes deux navires de commerce, sans +mâture, sans hommes, défoncés par la mer et flottant entre deux eaux. +Sous d'autres rapports, cette campagne fut douce pour moi, parce qu'un +enseigne de vaisseau venant à débarquer à Toulon, notre commandant ne +fit pas de démarches pour le faire remplacer, mais m'installa dans ses +fonctions; dès ce moment les officiers du vaisseau vinrent m'engager à +prendre sa chambre, et, malgré la différence de mon traitement de +table au leur, à manger avec eux. C'est ainsi que j'effectuai mon +retour à Brest, où je trouvai mon brevet d'enseigne de vaisseau[99], +et où M. de Bonnefoux, avec une joie pour ainsi dire paternelle, me le +remit ainsi qu'un congé de trois mois que je passai dans les délices, +à Marmande et à Béziers, et que je ne devais pas voir se renouveler de +bien longtemps. + +[Note 99: En date du 24 avril 1802.] + +Je ne partis, cependant, pas immédiatement. Il fallut me guérir d'un +commencement de scorbut, qui me retint dix-sept jours dans ma chambre; +heureusement que j'étais tout voisin de l'appartement d'un officier de +marine, mort depuis en pays étranger, et dont la femme est aujourd'hui +ma belle-mère[99a]. Je reçus d'elle les attentions les plus +affectueuses; ce fut elle qui me donna mes premières épaulettes; plus +tard elle me fit un cadeau bien autrement précieux; ainsi je lui dois +des soins pendant une maladie douloureuse, la récompense de mes +premiers travaux, et le prix que pouvait seul obtenir un homme +d'honneur et de bonne réputation. + +[Note 99a: Mme La Blancherie, morte à Orly (Seine), en 1856, +quelques mois après son gendre. Comme nous le disons dans la préface, +et comme on le verra ci-après, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, veuf +de Mlle Pauline Lormanne, épousa, en 1818, Mlle Nelly La Blancherie. +Léon de Bonnefoux, auquel l'auteur s'adresse, était né du premier +mariage de son père. Mme La Blancherie n'était donc pas sa grand'mère, +bien qu'elle l'ait toujours traité comme un petit-fils. Cette +observation explique le ton du récit.] + +Voici le moment de parler de Sorbet, que j'avais revu à +Saint-Domingue. Après son embarquement de punition, il revint chez M. +de Bonnefoux, afin de se mettre en mesure pour l'examen suivant, qu'il +manqua encore. Même châtiment et puis même résultat. Il fit plus, +cette fois-ci, il fit des dettes et ne fréquenta que les plus mauvais +lieux de Brest. Un jour que, dans ses intérêts, je lui parlais de sa +conduite, il me dit des choses si provoquantes que je me laissai aller +à lui jeter un verre d'eau que je tenais à la main. J'avais eu, en +diverses occasions, quelques vivacités de ce genre; celle-ci fut la +dernière; car je pris, à son sujet, la résolution ferme de m'étudier à +devenir aussi calme que j'étais emporté. Sorbet me demanda +satisfaction de l'insulte, et il fallut me mettre à sa disposition, +car j'avais mis les torts de mon côté, tandis qu'il est si utile, et +qu'il aurait été si facile pour moi, de les mettre du sien; je poussai +même la cruauté jusqu'à lui dire, avec dédain, que je voulais bien lui +faire cet honneur. Parole imprudente, qui pouvait entraîner à une +affaire à mort. Je me suis toujours reproché une répartie aussi peu +généreuse, aussi mortifiante. Cependant nous nous donnâmes chacun un +coup d'épée peu grave, et je n'étais pas encore bien rétabli du mien +qu'il me fallut partir pour mes campagnes d'Égypte. Quant à lui, ayant +bientôt passé l'âge des examens, et étant abandonné par M. de +Bonnefoux, il fut obligé de continuer à servir comme novice ou comme +matelot, et il se trouvait, à l'hôpital du Cap, en proie à la fièvre +jaune qui y exerçait alors ses plus grands ravages, quand eut lieu +l'arrivée du vaisseau _le Dix-Août_. Il me fit demander; je me rendis +avec empressement auprès de lui; mais je ne pus le reconnaître qu'à la +voix, il était à la dernière extrémité: «Je meurs bien malheureux,--me +dit-il;--allez voir ma mère... et...» Ce furent ses dernières paroles, +la maladie l'oppressa entièrement, et il ne reprit plus connaissance. +Il ne put même pas entendre le désaveu que je voulais lui faire de ma +bravade de Brest, qui était alors plus pesante sur mon coeur que +jamais. Je la revis, sa mère infortunée, pendant mon congé; à mon +aspect, elle s'évanouit et tomba inanimée sur le carreau! Des soins +lui furent donnés; elle revint à elle, et je remplis ma triste +mission. Depuis ce moment le bonheur et la santé l'abandonnèrent à +tout jamais. + +Une aventure assez piquante eut lieu pendant mon séjour à Béziers: +J'étais en emplettes chez un chapelier; un garçon vint me présenter un +chapeau que je demandais, et je reconnus, en lui, un de ces bons +lurons qui avaient si bien daubé sur moi, à la suite d'une +_batadisse_. Nous rougîmes tous les deux jusqu'au blanc des yeux en +nous reconnaissant. Il me parla le premier, me disant avec trouble: +«Vous voilà donc officier; on dit que vous avez fait de belles +campagnes et que vous avez eu un beau combat.» Je lui tendis la main +et lui répondis ces paroles: «Heureusement, pour moi, que le sort des +armes est journalier.» L'érudit M. de La Capelière, cet officier du +Canada qui, avant la mort de ma mère, avait donné des soins à mon +instruction; et à qui je racontai cette conversation, me répéta, +alors, que Crevier, continuateur de Rollin, dit en parlant du jeune +Scipion, le second Africain: «Il est important d'amortir l'éclat d'une +gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas +irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance.» Il n'y +avait certainement en moi rien de Scipion, et je n'avais pas à +chercher à amortir l'éclat d'une gloire naissante; mais ce conseil, +avec des modifications convenables, peut s'adresser à tout le monde; +il était finement donné, et je me promis d'en faire mon profit. À +l'expiration de mon congé, je revins à Brest avec mon frère[100] que, +sous mes auspices, mon père destina, comme moi, à la Marine; mon frère +avait alors quatorze ans. + +[Note 100: Laurent de Bonnefoux né à Béziers en 1788.] + + + + +CHAPITRE IV + + SOMMAIRE: La reprise de possession des colonies françaises de + l'Inde.--L'escadre du contre-amiral Linois.--Le vaisseau _le + Marengo_, les frégates _la Belle-Poule_, _l'Atalante_, _la + Sémillante_.--Mon frère et moi nous sommes embarqués sur _la + Belle-Poule_, mon frère comme novice et moi comme + enseigne.--Avant le départ de l'expédition, mon frère passe, avec + succès, l'examen d'aspirant de 2e classe.--Après divers retards, + la division met à la voile, au mois de mars 1803.--À la hauteur + de Madère, _la Belle-Poule_ qui marche le mieux, et qui porte le + préfet colonial de Pondichéry, se sépare de l'escadre et prend + les devants.--Passage de la ligne.--Arrivée au cap de + Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de + traversée.--L'incident de l'albatros.--Une de nos passagères, Mme + Déhon, craint pour moi le sort de Ganymède.--Coup de vent qui + nous éloigne de la baie du Cap.--Nouveau coup de vent qui nous + écarte de celle de Simon et nous rejette en pleine + mer.--Rencontre de trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des + Indes, auxquels nous parlons.--Étrange embarras des + équipages.--Ignorant que la guerre était de nouveau déclarée, et + que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrêtaient nos + navires marchands, nous manquons notre fortune.--Retour de la + frégate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa.--Infructueux essais + d'accostage.--Un brusque coup de vent nous écarte une troisième + fois de la côte.--Le commandant se dirige alors vers Foulpointe, + dans l'île de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des + vivres frais.--Relâche de huit jours à Foulpointe.--Le petit roi + Tsimâon.--Partie champêtre.--_Sarah-bé, Sarah-bé._--À la suite + d'un manque de foi des indigènes, je tente d'enlever le petit roi + Tsimâon, et je capture une pirogue et les trois noirs qui la + montaient.--On les garde comme otages à bord de la frégate, + jusqu'à ce que satisfaction nous soit donnée.--Résultats peu + brillants de mes ambassades.--Arrivée à Pondichéry cent jours + après notre départ de Brest.--Nous débarquons nos passagers; mais + les Anglais ne remettent pas la place.--Une escadre anglaise de + trois vaisseaux et deux frégates se réunit même à Gondelour, en + vue de _la Belle-Poule_.--Branle-bas de combat.--Plainte de M. + Bruillac au colonel Cullen, commandant de Pondichéry.--Réponse de + ce dernier.--Pondichéry, les Dobachis, les Bayadères.--L'amiral + débarque à Pondichéry, vingt-six jours après nous.--Instruit des + difficultés relatives à la remise de la place, il envoie _la + Belle-Poule_ à Madras pour essayer de les lever.--Réponse + dilatoire du gouverneur anglais.--Guet-apens tendu à _la + Belle-Poule_, à Pondichéry.--La frégate est sauvée.--Elle se + dirige vers l'Île de France.--Grandes souffrances à bord par + suite du manque de vivres et d'eau.--La division arrive à son + tour à l'Île-de-France.--Récit de ses aventures.--Le brick _le + Bélier_.--Perfidie des Anglais.--L'aviso espion.--La corvette _le + Berceau_ mouille à l'Île-de-France, apportant des nouvelles de + la métropole.--Installation du général Decaen et des autorités + civiles.--La frégate marchande _la Psyché_ est armée en guerre et + reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans la + Marine militaire.--Un navire neutre me rapporte ma malle, laissée + dans une chambre de Pondichéry.--La fidélité proverbiale des + Dobachis se trouve ainsi vérifiée. + + +Une expédition pour reprendre possession de nos colonies dans l'Inde +avait été ordonnée. Elle se composait du vaisseau _le Marengo_ (amiral +Linois et capitaine Vrignaud) et des frégates: _la Belle-Poule_, +_l'Atalante_ et _la Sémillante_, commandées par MM. Bruillac, +Beauchêne et Motard. Dès les premiers préparatifs de l'armement, M. de +Bonnefoux avait embarqué mon frère et moi sur _la Belle-Poule_; et +moi, dès mon arrivée à Marmande, j'avais inspiré à mon frère le désir +de se débarrasser promptement du grade de novice et d'être prêt à +passer, avant le départ de l'expédition, l'examen d'Aspirant de 2e +classe. Il travailla; j'étais son professeur, et je ne lui laissai pas +perdre un seul instant; aussi réussîmes-nous; il eut son brevet, et +mon père fut dans l'enthousiasme de la joie. + +Plusieurs causes politiques, plusieurs alternatives de nouvelles de +guerre ou de continuation de paix retardèrent le départ de la +division, qui n'eut lieu qu'au mois de mars 1803, c'est-à-dire près +d'un an après mon retour de Saint-Domingue. + +J'avais profité de ce long intervalle, surtout de mon retour à Brest, +pour prendre, aux cours publics, des leçons de dessin; je m'étais +donné un maître d'escrime, un de danse; avec un de mes camarades, +j'avais appris les éléments de la musique et de l'exécution sur la +flûte; à l'Observatoire, je m'étais complètement familiarisé avec mon +cercle de réflexion et avec les calculs relatifs aux montres marines; +enfin je n'avais rien négligé pour me préparer dignement à tirer tout +le parti possible d'une campagne qui devait, au moins, durer trois +ans, et pour en rendre la longueur agréable. Aussi, me pénétrant de +plus en plus de la beauté de la devise de Robertson: _Vita sine +litteris mors est_, m'étais-je muni d'une infinité de livres de +littérature, de critique, d'agrément, de mathématiques, de physique, +de chimie; j'emportai, en outre, des grammaires anglaises, des +dictionnaires et autres ouvrages pour apprendre cette langue, à +l'étude de laquelle je donnai rigoureusement deux heures par jour; je +fis provision de modèles, de papier, de crayons et autres objets +nécessaires pour le dessin; et ce fut, ainsi pourvu et préparé, que +j'appareillai sans regrets, et plein de la confiance, au contraire, +qu'un aussi beau voyage allait marquer ma place dans le corps et m'y +rendre tout facile pour l'avenir. + +Enfin la Division partit: à la hauteur de Madère, le préfet colonial +de Pondichéry, que nous portions sur _la Belle-Poule_, demanda à +profiter de l'avantage de marche de la frégate pour prendre les +devants et préparer la réception du capitaine général Decaen[101], +passager sur _le Marengo_. + +[Note 101: Charles-Matthieu-Isidore Decaen, plus tard comte de +l'Empire, né à Creully, près de Caen, le 13 avril 1769, était général +de division depuis 1800.] + +L'amiral y consentit. Le vent continuant à être bon, nous franchîmes +diligemment le groupe riant des îles Canaries, couronnées par le pic +aérien de Ténériffe; nous doublâmes celles du cap Vert et, dix jours +après notre départ de Brest, nous étions dans les parages où règnent +habituellement les calmes de la ligne équinoxiale. La cérémonie +burlesque du baptême y fut d'autant plus divertissante que nous avions +de fort aimables passagères. Après quelques contrariétés, le temps +redevint favorable; enfin, au bout d'une traversée de cinquante-deux +jours, nous nous présentâmes devant le cap de Bonne-Espérance. + +Les approches de cette terre nous furent annoncées par les foux, +oiseaux au long cou, à la physionomie stupide; par les damiers, dont +le plumage figure les cases du jeu de ce nom, et par les albatros, +qui ont des ailes de huit à dix pieds d'envergure; on en voit jusqu'à +deux cent lieues de terre: les vents de la tempête, au milieu de +laquelle ils semblent se jouer, provoquent leur courage, et leur force +est si prodigieuse que maint berger des pâturages du Cap voit souvent +enlever par eux quelque brebis qui se hasarde à s'éloigner du +troupeau. Un jour, j'étais dans un petit canot suspendu à notre poupe; +pendant que j'y faisais une observation astronomique, un de ces +oiseaux se dirigea vers moi avec tant d'assurance que la crainte de +voir mon instrument fracassé d'un coup d'aile me fit machinalement +plier le corps en deux pour que mon cercle fût garanti par +l'embarcation. Mon mouvement était fort naturel; mais j'avais été vu, +et ce fut un texte inépuisable de plaisanteries. Mme Déhon, jeune +Parisienne, renchérissait sur tous, et, toutes les fois qu'un albatros +paraissait, elle me priait, en grâce, de me dérober à la vue du bipède +emplumé, redoutant pour moi le sort de Ganymède, enlevé par l'oiseau +de Jupiter. + +Le cap de Bonne-Espérance fut pour nous le cap des Tempêtes, nom qu'il +portait avant les illustres Diaz et Gama. + +Nous fîmes route pour y relâcher; un coup de vent furieux s'éleva et +nous en éloigna. Nous espérâmes être plus heureux à la baie de +Simon[102], adossée à celle du Cap; nouveau coup de vent qui se +déclara à une lieue du port et qui nous rejeta au large. Là, nous +rencontrâmes trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes, +fatigués par le mauvais temps et auxquels nous parlâmes. Ils en +parurent médiocrement satisfaits, montrèrent beaucoup d'embarras dans +leurs manoeuvres, et s'éloignèrent de nous aussitôt qu'ils en eurent +la faculté. Ils avaient bien raison, car nous sûmes depuis que déjà la +guerre s'était rallumée entre les deux nations, et nous les avions +laissé passer, malgré les nouvelles douteuses qui avaient précédé ou +retardé notre départ. À cette même époque, les Anglais, en Europe, +arrêtaient et capturaient depuis un mois, avant toute déclaration de +guerre, ceux de nos navires marchands qu'ils rencontraient, naviguant +sur la foi des traités. Si nous les avions imités, notre fortune était +faite à tout jamais, et nous l'aurions due à la contrariété du coup de +vent de Simon's bay. + +[Note 102: Mouillage de Simon's Town dans False-Bay, baie ouverte +au sud et située à l'est du cap de Bonne-Espérance.] + +La frégate revint vers la côte des Hottentots; elle s'y dirigea vers +la baie de Lagoa[103], située à l'est du cap de Bonne-Espérance. Un +coup de vent, plus impétueux encore que les précédents, succéda, en +dix minutes, au plus beau temps du monde. Décidément on eût pu croire +que le Géant chanté par le Camoëns soulevait de sa terrible voix les +flots contre nous. Le commandant pensa qu'il serait plus expéditif +d'aller chercher, à Foulpointe[104], île de Madagascar, l'eau et les +vivres frais que nous cherchions pour soulager nos malades et le grand +nombre de nos passagers; nous y arrivâmes assez promptement, et nous y +fîmes une relâche de huit jours. C'est moi que le commandant désigna +pour aller traiter de nos communications avec la terre, de l'achat de +boeufs, de riz, de légumes frais et des moyens de faire notre eau. J'y +trouvai un jeune roi de dix ans et un conseil de vieux ministres qui +se montrèrent accommodants; bientôt nous fûmes les meilleurs amis du +monde; le roi fut fêté à bord; il fut même fêté à terre, où +état-major, aspirants, passagers et passagères de distinction, au +nombre d'une soixantaine, nous organisâmes une partie champêtre, s'il +en fut jamais, dont le plaisir, l'originalité, pourraient +difficilement être surpassés. Dans sa naïve admiration, le jeune roi, +nommé Tsimâon, ne cessait de s'écrier: Sarah-bé! Sarah-bé! (ah! que +c'est beau, que c'est beau!) + +[Note 103: Baie Delagoa, plus anciennement dite de Lagoa (de la +Lagune), appelée aussi baie de Lourenço-Marquès. Sur la côte +sud-orientale de l'Afrique, vers 26°, latitude sud et 30° 30´ +longitude est. Fait partie de la colonie portugaise de Mozambique.] + +[Note 104: Foulpointe ou Mahavelona. Port de la côte orientale de +Madagascar à 60 kilomètres nord de Tamatave.] + +Toutefois, la veille du départ de la frégate, la bonne intelligence +fut vivement troublée entre les insulaires et nous; le dénouement fut +sur le point de tourner au tragique. J'étais allé chercher douze +boeufs, qui étaient payés et qui devaient être près de la plage. N'en +trouvant que onze, j'allai me plaindre chez le roi; quelques-uns de +ses tuteurs ou surveillants rirent beaucoup, en écoutant ma +réclamation, traduite par un des Français établis à Foulpointe pour y +diriger les opérations commerciales des maisons de l'Île-de-France. À +vingt et un ans, on n'aime pas les mauvais plaisants; piqué au vif, je +saisis le petit roi par la main, et l'emmène vers le lieu où ma +chaloupe et mes chaloupiers m'attendaient. Je n'étais pas à moitié +chemin qu'une dizaine de ces mêmes Français, établis à Foulpointe, +accourent vers moi, arrachent Tsimâon de mes bras et m'exhortent à +songer à mon salut; en effet une troupe d'une trentaine de noirs, +armés de sagaies parut en avant-garde, poussant des cris affreux. Leur +roi leur est rendu par mes compatriotes; mais la vengeance est dans +leurs coeurs, quoique avec moins d'énergie. J'arrive à mes +chaloupiers; je les range en ligne, les préparant à soutenir +l'attaque; les colons français s'interposent généreusement; tout se +calme, et je m'embarque sans en être venu aux mains. En me rendant à +bord de _la Belle-Poule_, je rencontrai une pirogue; je m'en emparai, +je l'emmenai à bord, et, à défaut de Tsimâon, ce furent les trois +noirs, marins de la pirogue, qui furent gardés en otage jusqu'à la +restitution du douzième boeuf. Tout s'arrangea ainsi; mais mon +incartade, quoique motivée par un rire insultant et par une conduite +méprisante, compromit la propriété des Français dans l'Île; elle mit +leurs jours en danger; et ceux de mes chaloupiers et les miens, +quoiqu'ils eussent été vivement défendus, furent également exposés à +un péril imminent. Le commandant me fit des reproches mérités; il me +loua cependant de la capture de la pirogue; mais je vis bien que le +rôle d'ambassadeur n'allait pas à mon âge. + +De Foulpointe, rien ne contraria plus notre route jusqu'à Pondichéry, +où nous arrivâmes, cent jours après notre départ de Brest. Nous y +débarquâmes nos passagers, mais les Anglais ne remirent pas la place. +Ils rassemblèrent même sous Gondelour[105], en vue de _la +Belle-Poule_, une escadre de trois vaisseaux et deux frégates. Une de +celles-ci, s'avançant un soir, vers nous, en faisant des +démonstrations équivoques, nous nous mîmes en état de défense; on +crut, un moment, qu'elle allait passer sur nos câbles; notre +commandant lui héla de changer de route ou qu'il allait engager le +combat; la frégate anglaise accéda et jeta l'ancre à quelque distance. +Envoyé à bord, comme par étiquette, je vis les canons prêts à faire +feu; chacun était à son poste, et je fus reçu avec une politesse +excessivement froide. Après quelques questions réciproques, je revins +à bord de _la Belle-Poule_, mais non sans avoir prié de remarquer que +nous étions également disposés pour une action. + +[Note 105: Caddalore ou Caddalour, ville de la présidence anglaise +de Madras, à 27 kilomètres sud-sud-ouest de Pondichéry.] + +Notre commandant se plaignit au colonel Cullen, commandant de +Pondichéry, de ces menaces d'agression, lorsqu'on avait lieu de se +croire garanti par l'état de paix où nous nous trouvions.--«Vous êtes +garanti par votre épée», répondit le colonel. «Eh bien! elle sera +prête»; lui dit M. Bruillac; et, dès ce moment, malgré le départ de la +frégate anglaise, qui eut lieu le lendemain, il défendit à qui que ce +fût de descendre à Pondichéry, où, depuis quinze jours, nous nous +étions en quelque sorte établis, et dont nous contemplions les +magnifiques monuments, les rues admirables, les belles maisons +d'heureuse situation, et les alentours ravissants. On n'y avait pas +vu de Français récemment arrivés d'Europe depuis si longtemps, que +nous fûmes l'objet de l'empressement général. Les maisons +particulières nous furent ouvertes; les dobachis, ou domestiques +indiens, s'offrirent à nous servir, comme il est d'usage, pour de très +infimes salaires; les jongleurs affluèrent pour nous faire admirer +leur adresse et leurs tours qui, depuis, ont été, pour la plupart, +importés en France; les bayadères elles-mêmes accoururent d'assez +loin; mais j'avoue que je les trouvai fort au-dessous de leur +réputation: une fois, j'en voyais une danser; elle s'anima au point de +paraître saisie d'un accès de folie, auquel elle sembla succomber. La +voyant comme en léthargie, j'allais me retirer, lorsqu'elle se ranima +subitement, tira un poignard de sa ceinture, leva le bras, et, d'un +bond, se précipita sur moi, faisant le geste de me frapper de son +arme, qui s'arrêta pourtant à quelques doigts de ma poitrine. D'un +mouvement involontaire je repoussai brusquement l'effrayante sirène; +mais, honteux de ma brutalité, je m'attachai à faire cesser un +mécontentement qu'elle feignit, peut-être, plus grand qu'il ne l'était +réellement, en contribuant avec générosité à la récompense ou +rétribution qu'elle attendait de chacun des spectateurs. + +Vingt-six jours après nous, l'amiral arriva avec le gros de la +division. Il fut instruit des difficultés qui existaient pour la +remise de la place; alors il expédia _la Belle-Poule_ à Madras pour +obtenir une décision de l'autorité principale. Nous ne reçûmes qu'une +réponse peu concluante, avec laquelle nous quittâmes Madras. Cependant +deux frégates anglaises avaient appareillé en même temps que nous: +l'une se dirigeait, comme nous, vers Pondichéry, en suivant la côte de +près; l'autre avait l'air de croiser au large; mais elle ne nous +perdait jamais de vue: c'était fort inquiétant. + +En vue de Pondichéry, nous avions nos longues-vues braquées sur la +rade. Pour mon compte, j'y trouvais bien le même nombre de navires +avec pavillon français, de même force, de même peinture, de même +position relative; mais, dans les détails du gréement, il existait de +grandes différences, qu'on pouvait cependant attribuer aux suites +d'une réinstallation plus soignée: une, toutefois, de ces différences, +me frappa tellement que j'en parlai au commandant.--«Voyons, dit-il, +car il y a ici bien de l'extraordinaire.»--Puis, tout en continuant à +observer: «Forcez de voiles, ajouta-t-il, gouvernez au large, et nous +verrons bien!»--J'exécutai la manoeuvre, car j'étais de quart; elle +était à peine finie que déjà les câbles de ces bâtiments étaient +filés; ces mêmes navires appareillèrent aussitôt et se dirigèrent sur +nous; ceux qui restaient mouillés à Gondelour appareillèrent +également; les frégates de Madras cherchèrent à nous couper la route; +mais nous marchions mieux que tout cela. Nous passâmes entre eux tous, +et, au coucher du soleil, nous les avions tellement gagné que nous +n'en voyions plus un seul. Le commandant me dit que j'avais sauvé sa +frégate! Il aurait mieux fait de dire qu'un avis émis par moi, sans +que j'y attachasse de portée, l'avait mis sur la route de la vérité. +Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'Île-de-France, espérant y trouver +la division; nous eûmes la douleur de ne pas l'y voir. Ce dernier +voyage avait été fort pénible; car, malgré une grande réduction dans +les rations de vivres et d'eau dont nous étions presque dépourvus, +lors même de notre départ de Pondichéry, nous en étions aux derniers +expédients lorsque nous arrivâmes. Que devait-ce donc être pour la +division qui n'avait débarqué aucun de ses passagers dans l'Inde, et +qui était encore à la mer, si même elle n'était pas capturée? Nous la +vîmes enfin arriver accrue du brick _le Bélier_, expédié de France peu +de jours après nous pour nous informer que, contre toute apparence, la +politique avait changé de face et que la guerre était déclarée. _Le +Bélier_ était arrivé à Pondichéry, le jour même de notre départ pour +Madras; aussi les Anglais le crurent-ils de l'expédition, et +simplement retardé. L'amiral anglais, stationné à Gondelour, avait +envoyé, auprès de l'amiral Linois, un aviso porteur de compliments, +d'offres de services, et celui-ci dit à notre amiral qu'il resterait à +sa disposition. Les dépêches du _Bélier_ étaient péremptoires; nos +bâtiments n'attendirent donc que la nuit pour échapper au danger qui +les menaçait, et ils partirent au plus vite, regardant _la +Belle-Poule_ comme nécessairement sacrifiée. Il n'échappa pourtant, +ensuite, à personne d'entre nous, que l'amiral Linois aurait fort bien +pu envoyer _le Bélier_ à notre recherche. C'était, je crois, son +devoir, et _la Belle-Poule_ en valait bien la peine. + +À l'instant du départ de la division de Pondichéry, l'aviso prétendu +de politesse et de paix, mais qui n'était qu'un espion, se couvrit de +mille feux d'artifice très éclatants. Les forces de Gondelour virent, +sans doute, ces perfides signaux; elles appareillèrent probablement +aussi; mais ce fut sans succès. On fut très fâché, sur nos bâtiments, +que l'amiral n'eût pas ordonné à quelqu'un d'entre eux de passer sur +le corps de cet infâme aviso, et l'on fut encore plus fâché que +_l'Atalante_, qui, comme nous, dans son voyage, avait visité des +bâtiments anglais très richement chargés, ne s'en fût pas emparée. Peu +de temps après notre arrivée à l'Île-de-France, la corvette _le +Berceau_ y mouilla; elle apportait des nouvelles de France récentes et +détaillées. Les Anglais ont prétendu que la guerre qui éclata alors +n'était causée que par la position et le caractère du premier Consul +Bonaparte; l'une, en effet, exigeait qu'il tînt constamment les +Français en haleine, et que son armée, sans cesser d'être forte, lui +fût de plus en plus affectionnée; l'autre le poussait à l'ambition de +devenir souverain, et Pitt ne pouvait pas ne pas l'avoir deviné. + +Bonaparte, de son côté, saisit l'occasion de lenteurs mises par les +Anglais dans la restitution de l'île de Malte aux chevaliers de +l'Ordre; et, après une scène violente qu'il fit à l'ambassadeur +Withworth, les hostilités furent dénoncées. Le général Decaen, les +troupes, les autorités civiles, les passagers portés par _le Marengo_ +et le gros de la division, s'installèrent dans l'île, et les bâtiments +furent mis en état pour établir des croisières dans l'Inde. Quelque +temps après on leur adjoignit _la Psyché_, petite frégate marchande +qu'on arma en guerre, et qui resta sous le commandement de mon cher et +ancien commandant Bergeret. Il rentra, ainsi, dans la Marine +militaire, qu'il avait quittée pendant la paix pour se livrer, avec +les colonies, à des spéculations commerciales. Hugon, qui était +aspirant sur _l'Atalante_, passa sur sa frégate, comme enseigne de +vaisseau auxiliaire. M. Bergeret voulut aussi m'avoir, et j'aurais +servi avec lui comme lieutenant de vaisseau; mais le pouvais-je? +Était-il convenable, pour la gloriole d'un grade, de quitter M. +Bruillac, dont je n'avais qu'à me louer, et qui, pendant mon congé, +m'avait gardé, à son bord, une place, alors si recherchée, dans +l'état-major de sa belle frégate; _le Bélier_ avait été détaché de la +division, et il ne tarda pas à retourner en France, comme porteur de +dépêches. + +Dans la précipitation des événements de Pondichéry, j'y avais laissé +une malle, dans une chambre que j'avais inconsidérément prise à terre; +je la croyais bien perdue, lorsqu'un bâtiment neutre me la rapporta et +m'apprit que j'en étais redevable à la fidélité proverbiale de mon +dobachi. Je me promis pourtant de me souvenir de la leçon et de ne +jamais me séparer de mes effets sans une indispensable nécessité. + + + + +CHAPITRE V + + SOMMAIRE:--Coup d'oeil sur l'état-major de la division.--L'amiral + Linois, son avarice.--Commencement de ses démêlés avec le général + Decaen.--M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral.--M. + Beauchêne, commandant de _l'Atalante_; M. Motard, commandant de + _la Sémillante_.--Le commandant et les officiers de _la + Belle-Poule_.--M. Bruillac, son portrait.--Le beau combat de _la + Charente_ contre une division anglaise.--Le second de _la + Belle-Poule_, M. Denis, les prédictions qu'il me fait en rentrant + en France.--Son successeur, M. Moizeau.--Delaporte, lieutenant de + vaisseau, son intelligence, sa bonté, l'un des hommes les + meilleurs que j'aie connus.--Les enseignes de vaisseau par rang + d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget, «mon Sosie», Desbordes et + Vermot.--Triste aventure de M. L..., sa destitution.--Croisières + de la division.--Voyage à l'île Bourbon.--Les officiers + d'infanterie à bord de _la Belle-Poule_, MM. Morainvillers, Larue + et Marchant.--En quittant Bourbon, l'amiral se dirige vers un + comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale + de Sumatra.--Une erreur de la carte; le banc appelé Saya de + Malha; l'escadre court un grand danger.--Capture de _la + Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie + anglaise.--Quelques détails sur les navires de la Compagnie des + Indes.--Arrivée à Bencoolen.--Les Anglais incendient cinq + vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de + tomber entre nos mains.--En quittant Bencoolen, l'escadre fait + voile pour Batavia, capitale de l'île de Java.--Batavia, la ville + hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise.--Après une + courte relâche, la division à laquelle se joint le brick de + guerre hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement + de 1804, en pleine saison des ouragans pour aller attendre dans + les mers de la Chine le grand convoi des vaisseaux de la + Compagnie qui part annuellement de Canton.--Navigation très + pénible et très périlleuse.--Nous appareillons et nous mouillons + jusqu'à quinze fois par jour.--Prise, près du détroit de Gaspar, + des navires de commerce anglais _l'Amiral-Raynier_ et _la + Henriette_, qui venaient de Canton.--Excellentes nouvelles du + convoi.--Un canot du _Marengo_, surpris par un grain, ne peut pas + rentrer à son bord. Il erre pendant quarante jours d'île en île, + avant d'atteindre Batavia.--Affreuses souffrances.--Habileté et + courage du commandant du canot, M. Martel, lieutenant de + vaisseau.--Il meurt en arrivant à Batavia.--Conversations des + officiers de l'escadre. On escompte la prise du + convoi.--Mouillage à Poulo-Aor.--Le convoi n'est pas passé.--Le + détroit de Malacca.--Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles, + c'est le convoi.--Temps superbe, brise modérée.--Le convoi se met + en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.--À six heures + du soir, nous sommes en mesure de donner au milieu + d'eux.--L'amiral Linois ordonne d'attendre au lendemain + matin.--Stupéfaction des officiers et des équipages.--Le mot du + commandant Bruillac, celui du commandant Vrignaud.--Le lendemain + matin, même beau temps.--Nous hissons nos couleurs.--Les Anglais + ont, pendant la nuit, réuni leurs combattants sur huit + vaisseaux.--Ces huit vaisseaux soutiennent vaillamment le + choc.--Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le champ de + bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses + mouvements.--Déplorables résultats de cet échec.--Consternation + des officiers de la division.--Récompense accordée par les + Anglais au capitaine Dance. + + +La division avait eu des relations assez fréquentes de bâtiment à +bâtiment, et, dès le début, sa position avait été assez critique pour +que, déjà, nous pussions nous connaître parfaitement; nulle part, en +effet, les hommes ne se jugent mieux, ni si vite, que lorsqu'ils sont +frappés par un malheur commun, ou qu'ils sont réunis pour résister à +un même ennemi. L'amiral[106] avait une réputation de mérite +personnel, généralement assez médiocre; mais son combat d'Algésiras et +la bravoure qu'il y avait déployée, l'avaient beaucoup relevé dans +l'opinion du corps. Malheureusement un vice vint à se développer en +lui, qui, ordinairement, aliène tous les coeurs, ce fut une avarice +sordide. Le général Decaen en fut le témoin de trop près, puisqu'il +mangeait à sa table, pour ne pas en être frappé, et il lui en resta +une impression si fâcheuse que l'accord qui pouvait assurer ou +multiplier le succès des opérations combinées par ces deux chefs en +fut incessamment troublé. Le fils même de l'amiral[107], alors +aspirant à son bord, puis officier sur _la Psyché_, et qu'il tenait +dans une sujétion, dans une pénurie vraiment ridicules, ne pouvait se +taire sur cette lésinerie, qui devait absorber, fausser, une grande +partie des pensées de l'amiral. Quel horrible défaut! et qu'il coûta +cher à M. Linois, non seulement pendant son commandement, où la +considération personnelle était si importante pour lui, mais, par la +suite, puisque son fils en prit un caractère tellement violent, +tellement désordonné et qui éclatait avec tant d'essor, quand il +pouvait éluder la surveillance de son père, que des querelles +perpétuelles en étaient le résultat, et qu'il a fini par périr en +duel! pourtant que de bonnes choses il y avait dans son coeur! + +[Note 106: Charles-Alexandre-Léon Durand de Linois, né à Brest, le +27 janvier 1761, décédé à Versailles le 2 décembre 1848, appartenait à +l'ancienne Marine, dans laquelle il avait servi comme officier +auxiliaire. Après la Révolution, il avait, à bord de _l'Atalante_, +croisé dans les mers de l'Inde pendant trois ans. Prisonnier de guerre +en Angleterre du mois de mai 1792 au mois de janvier 1795, capitaine +de vaisseau le 4 mai de la même année, chef de division le 22 mars +1796, le ministre de la Marine Bruix le nomma, le 8 avril 1799 +contre-amiral pour la durée de la campagne de la Méditerranée, que +l'auteur raconte plus haut. Le Premier Consul le confirma dans ce +grade, le 25 janvier 1801, et lui confia le commandement de la +division avec laquelle il s'illustra à Algésiras. À titre de +récompense nationale, il reçut un sabre d'honneur, le 28 juillet 1801. +Telle était la carrière de l'amiral Linois, lorsqu'il s'embarqua à +Brest, en 1803. Les présents _Mémoires_ racontent en détail sa +campagne de l'Inde. Bornons-nous à ajouter que, créé comte de +l'Empire, le 15 août 1810, pendant sa seconde captivité en Angleterre, +il fut, à la paix, nommé gouverneur de l'île de la Guadeloupe. La +seconde Restauration le mit à la retraite, le 18 avril 1816, après son +acquittement par le premier conseil de guerre de la première division +militaire, devant lequel il avait été traduit pour sa conduite à la +Guadeloupe pendant les Cent-Jours. Plus tard le Gouvernement royal lui +conféra le titre de vice-amiral honoraire par ordonnance du 22 mai +1825.] + +[Note 107: Charles-Hippolyte Durand de Linois, nommé enseigne de +vaisseau, le 5 juillet 1805.] + +M. Vrignaud[108], capitaine de pavillon de l'amiral, était un homme +d'une bravoure consommée et qui avait très bien servi. On pouvait en +dire autant de MM. Beauchêne[109] et Motard[110], qui commandaient +_l'Atalante_ et _la Sémillante_. M. Motard avait, en outre, des +manières charmantes, qui ne gâtent jamais rien, et l'esprit plus orné +que les autres capitaines. + +[Note 108: Joseph-Marie Vrignaud, né à Brest, le 23 février 1769, +s'engagea comme mousse, à l'âge de treize ans, le 21 janvier 1782. Il +était second pilote au moment de la Révolution. Il servit sous les +ordres de Bruix, d'abord comme premier pilote, puis comme enseigne de +vaisseau. Au moment du départ de la division, il avait le grade de +capitaine de frégate depuis le 21 mars 1796; mais il fut élevé à celui +de capitaine de vaisseau le 21 septembre 1803. Joseph-Marie Vrignaud +prit sa retraite en qualité de contre-amiral. Il assista à quatre +combats dans les mers d'Europe et à quatre autres dans celles des +Indes orientales. Il avait déjà antérieurement reçu quatre blessures, +lorsqu'un boulet de canon lui emporta le bras droit, dans le combat +qui termina la campagne de la division.] + +[Note 109: Camille-Charles-Alexis Gaudin de Beauchêne, né à +Saint-Briac (aujourd'hui département d'Ille-et-Vilaine), le 11 +septembre 1765, sortait de la Marine marchande, dans laquelle il avait +servi comme officier. Il se couvrit de gloire dans le combat soutenu à +Vizagapatam contre le vaisseau anglais _le Centurion_, combat auquel +n'assistait pas _la Belle-Poule_, mais que l'auteur raconte cependant +un peu plus loin. Lorsque M. Gaudin de Beauchêne mourut à Montpellier, +le 19 juillet 1807, il était capitaine de vaisseau et officier de la +Légion d'honneur.] + +[Note 110: Léonard-Bernard Motard, plus tard baron de l'Empire, +naquit le 27 juillet 1771 à Honfleur (aujourd'hui département du +Calvados). Entré comme volontaire dans la Marine royale, le 1er avril +1786, la Révolution le nomma enseigne de vaisseau, le 1er avril 1793. +À la bataille d'Aboukir, capitaine de frégate à bord du vaisseau +_l'Orient_, qui sauta, il reçut deux blessures. Il obtint, lui aussi, +le grade de capitaine de vaisseau, le 24 septembre 1803. Léonard +Motard commanda _la Sémillante_ du 20 avril 1802 au 5 février 1809. +_La Sémillante_ se sépara de bonne heure de la division et eut une +histoire particulière. Elle prit part au combat de la baie de +Saint-Paul de l'île de la Réunion, et lutta contre la frégate anglaise +_la Terpsychore_. Le commandant Motard prit sa retraite, le 23 +novembre 1813.] + +Il me reste à parler du commandant et des officiers de _la +Belle-Poule_, car il est inutile de revenir sur l'ancien commandant du +_Dix-Août_, devenu celui de _la Psyché_, sur M. Bergeret, enfin, à qui +je regrettais infiniment que le commandement de la division n'eût pas +pu être dévolu. Quelle différence c'eût été pour les résultats! + +M. Bruillac[111] avait pour lui de belles actions, entre autres le +combat de _la Charente_ qu'il commandait, lorsqu'elle se mesura si +dignement, devant Bordeaux, contre une division anglaise; il avait de +bons services, un jugement sain, et il n'était constamment occupé que +de ses devoirs. Une seule chose ternissait tant d'avantages: c'était +un éloignement invincible à rapprocher les officiers de lui, à les +entendre, à suivre les progrès de la science; et cela, par suite d'une +instruction peu cultivée, et dont, par cet isolement, il espérait +dissimuler la faiblesse. Son officier en second, M. Denis, était un +marin distingué, qui aurait fait un vrai bijou de sa frégate, si le +commandant avait seulement voulu le laisser entrer, quelques minutes +par jour, en communication officielle avec lui. Au lieu de cela, nous +restâmes constamment en arrière des autres bâtiments, sous le rapport +des soins, de la tenue, de la police intérieure; et Denis[112], ne +pouvant se résigner à cette infériorité, dont il croyait que sa +réputation serait atteinte, quitta la frégate et retourna en France. +Que de regrets il me témoigna! que de belles prédictions il me fit sur +mon avenir militaire! «Oui, me dit-il, vous arriverez à tout, car vous +avez, à la fois, un protecteur puissant et tout ce qu'il faut pour en +profiter; mais, si l'on prévient votre âge par les honneurs, faites en +sorte de pouvoir dire, comme un illustre Romain, que vous avez prévenu +les honneurs par vos services.» Fondées ou non, nous verrons, par la +suite, comment s'évanouirent de si brillantes espérances. M. Denis fut +remplacé par M. Moizeau[113], excellent marin pratique et le meilleur +homme du monde, mais un peu âgé pour ramener ou même pour désirer de +ramener M. Bruillac à des idées plus en harmonie avec le temps. +Delaporte[114] venait ensuite; comme M. Moizeau, il était lieutenant +de vaisseau; mais il n'avait que vingt-cinq ans; et noblesse, dignité, +intelligence, affabilité, courage, gaieté, instruction, bonté, +justice, sévérité, douceur, sang-froid, avantages physiques, il +possédait tout, il savait tout employer à propos. On eût dit que mon +bon génie l'avait exprès placé là pour me servir de type vivant de +perfection. À peine avait-il quatre ans de plus que moi, et, tout en +l'aimant comme un camarade, je le respectais comme un père. + +[Note 111: Allain-Adelaïde-Marie de Bruillac de Kerel, né à Rennes +le 22 février 1764, s'était engagé comme mousse en 1776. Il avait pris +part à la guerre de l'Indépendance d'Amérique comme novice, puis comme +volontaire, assisté à la bataille d'Ouessant sur le vaisseau _le +Solitaire_, à sept combats sur le vaisseau _le Souverain_, faisant +partie de l'escadre du comte de Grasse. Après avoir servi comme +officier de la Compagnie des Indes, il était officier auxiliaire de la +Marine royale, au moment où éclata la Révolution. Lieutenant de +vaisseau en 1794, capitaine de frégate en 1796, il reçut le +commandement de _la Charente_, et soutint, le 26 germinal an VI, un +combat glorieux contre un vaisseau anglais de 74 canons, un vaisseau +rasé et une frégate portant du 18. À la suite de ce combat, il fut +promu capitaine de vaisseau. L'auteur de ces _Mémoires_ écrit toujours +Bruilhac, nom qui figure également dans les _États généraux de la +Marine_. Le nom véritable de Bruillac se trouve dans l'acte de baptême +et dans un autographe du commandant que nous avons eu entre les +mains.] + +[Note 112: Denis (Julien-Marius-Jean), né le 7 juillet 1769, +s'engagea comme novice en 1782. Plus tard il passa l'examen d'aspirant +de 1re classe et devint enseigne en 1793, et lieutenant de vaisseau en +1794. Il avait encore ce grade lors de sa mise à la retraite, au mois +de novembre 1815. Il mourut en 1822.] + +[Note 113: Jacques Moizeau, né le 14 mars 1765, à l'île d'Yeu, +s'était engagé comme mousse en 1776. Il était lieutenant de vaisseau +depuis l'an V.] + +[Note 114: François-Julien de La Porte, né à Brest, le 19 avril +1778, s'était, lui aussi, engagé comme mousse le 1er octobre 1789. +Aspirant de 3e classe, le 6 mai 1793, il avait, sur le vaisseau _le +Téméraire_, pris part au combat du 23 prairial an II (1er juin 1794), +entre l'escadre de Villaret-Joyeuse et celle de l'amiral Howe. Ayant +passé successivement les examens d'aspirant de seconde, puis +d'aspirant de 1re classe, il fut capturé une première fois par les +Anglais, le 19 ventôse an V (9 mars 1797) sur la corvette _la +Constance_, à la suite d'un combat soutenu, dans les parages +d'Ouessant contre les deux frégates anglaises, _le San-Fiorenzo_ et +_la Nymphe_. Il était enseigne de vaisseau sur la flûte _la Pallas_, +qui succomba non loin de Saint-Malo, le 17 pluviôse an VIII (5 février +1800), après deux engagements, le premier avec deux corvettes +anglaises, le second avec une frégate et quatre corvettes. Lorsque _la +Belle-Poule_ mit à la voile, de La Porte, qui avait été promu +lieutenant de vaisseau, le 5 mars 1803, comptait donc déjà de longs et +brillants services.] + +Les autres officiers de la frégate étaient des enseignes de vaisseau; +et, par rang d'ancienneté, c'étaient Giboin, L..., moi, Puget, +Desbordes, et Vermot. La santé du premier[115], altérée par de longues +campagnes, acheva de se délabrer dès le commencement de celle-ci; il +retourna en France dès qu'il le put, et il est mort, depuis, en +activité de service. + +[Note 115: Pierre-Louis-Esprit Giboin, né le 28 mai 1776, à +Monferat (aujourd'hui département du Var), avait d'abord navigué au +commerce. Il obtint le grade de capitaine de frégate, et mourut à +Brest, en 1829.] + +L..., d'une éducation très négligée, commit la faute impardonnable de +s'approprier quelques objets de valeur, d'une prise qu'il alla +amariner pendant une de nos croisières. Le fait était pourtant +douteux. L'amiral lui promit pardon et oubli, s'il en convenait, et +s'il restituait les objets que l'on feindrait de tenir d'une main +repentante et anonyme. L..... eut un heureux retour sur lui-même, +avoua le fait et rendit ces objets; mais l'amiral oublia non pas la +faute, mais sa promesse, et M. L... fut destitué. + +Je ne sais qui je plaignis le plus, de M. L... ou de M. Linois. En +lisant cette destitution, qui eut lieu en pleine mer, M. Bruillac +ajouta que, par ordre de l'amiral, le malheureux ex-officier serait +expulsé de sa chambre et qu'il vivrait d'une ration de matelot dans +l'espèce de cachot nommé Fosse-aux-Lions. Frappé de cette excessive +sévérité, je m'avançai et je dis au commandant qu'en poussant les +choses trop loin on produisait un effet contraire au but proposé, et +que si cet ordre était exécuté, j'irais porter moi-même la moitié de +mon dîner à mon ancien camarade. «C'est ce que j'allais dire», s'écria +Delaporte; et comme il y eut unanimité dans l'état-major: «Tel est +l'ordre de l'amiral, répondit le commandant, et j'en défère +l'exécution à M. Moizeau.» C'était annoncer qu'il fermerait les yeux; +d'après cela, nous convînmes, entre nous, que M. L... resterait aux +arrêts dans sa chambre, et que nous lui ferions porter ses repas, de +notre table, par son domestique. + +Puget[116] était un jeune homme très instruit et de très bonne humeur. +Delaporte l'appelait mon Sosie, parce qu'il m'était impossible +d'adopter un costume, une habitude, une locution, sans que Puget en +fît l'objet d'une imitation soudaine. Hélas! quelques années après, +étant prisonnier de guerre, il se sauvait dans une embarcation; il fut +arrêté, près de Calais, par une frégate anglaise, dont le commandant +eut l'infamie de le faire frapper de coups de bouts de corde, pour le +punir de son évasion. Il en fut tellement humilié qu'il fut atteint +sur-le-champ d'une folie complète et que rien ne put guérir. + +[Note 116: Louis Puget, du port de Lorient, enseigne de vaisseau +du 4 floréal an X (24 avril 1802).] + +Desbordes et Vermot étaient des officiers très zélés, très laborieux, +fort bons camarades, et faits pour honorer le corps en toute +circonstance. Desbordes[117] est mort, il y a quelques années, à la +suite des fatigues d'une campagne très pénible, sur un bâtiment qu'il +commandait. Vermot[118] est capitaine de corvette; il commande en ce +moment le brick _le Palinure_, qui vient de faire noblement respecter +notre pavillon devant Tunis; et, dans la Marine, il reste seul avec +moi de l'état-major de _la Belle-Poule_, car Delaporte mourut, en +1813, sur le vaisseau _le Polonais_, où il était capitaine de frégate, +commandant en second. Quel deuil pour ce vaisseau, pour la Marine, +pour sa famille et pour moi! + +[Note 117: Jean-Baptiste-Henri Desbordes, du port de Brest, +enseigne de vaisseau du 3 brumaire an XII (26 octobre 1803).] + +[Note 118: René-Just Vermot, né à Nantes, le 4 février 1784, +navigua comme matelot de 1797 à 1799, et passa ensuite les examens +d'aspirant de 2e classe, puis d'aspirant de 1re classe. Promu +capitaine de vaisseau, en 1840, il fut retraité en 1844.] + +Nous pouvons actuellement entreprendre le récit des croisières +diverses de la division de l'amiral Linois; notre première opération +fut d'aller porter et installer à l'île Bourbon, que Napoléon ne tarda +pas à appeler l'île Bonaparte, les autorités et les troupes destinées +à cette colonie. Chaque bâtiment garda, cependant, et renouvela +toujours un détachement et quelques officiers d'infanterie, soit pour +grossir l'équipage, soit au besoin pour quelque coup de main en cas de +descente, à effectuer sur quelqu'une des possessions anglaises. Ainsi, +entre autres, _la Belle-Poule_ vit à son bord MM. Morainvilliers, +Larue et Marchant, avec lesquels je me liai d'amitié; mais ces +liaisons sont courtes dans nos carrières aventureuses! J'ai revu, par +la suite, Larue lieutenant-colonel à Brest, en 1814, et j'ai rejoint +Marchant, à Paris, un instant, en 1817. L'infortuné! il n'eut que le +temps de me dire qu'il avait fait, en qualité d'aide de camp du +maréchal Ney, la funeste campagne de Russie, qu'il avait été fait +prisonnier pendant la retraite de l'empereur, et qu'il était rentré à +Paris, le jour même où son général avait été fusillé, par suite d'une +condamnation que Louis XVIII aurait dû annuler mille fois par son +droit bienfaisant, par le plus beau de tous les droits, celui de faire +grâce, même lorsqu'on ne le demande pas. + +Mais revenons à nos croisières. De Bourbon, nous nous dirigeâmes vers +le comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de +Sumatra. Peu après notre départ, nous nous trouvâmes inopinément +au-dessus d'un banc, appelé Saya de Malha, que les cartes plaçaient +beaucoup plus sur notre droite. _La Belle-Poule_ s'en aperçut la +première, en regardant une multitude de petits poissons qui, s'agitant +à la surface de l'eau, excitèrent son attention. La mer était +heureusement fort belle; on put donc même voir le fond, qui était à +très peu de profondeur. La frégate changea subitement de route, tira +du canon, fit des signaux. Les autres bâtiments nous imitèrent dans +nos manoeuvres, et il était bien temps; car, quelques brasses de plus +dans cette direction, nous touchions tous sur ce banc, et il est +vraisemblable que c'en était fait de nos navires. + +Une rencontre plus agréable nous était réservée, celle de _la +Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie +anglaise des Indes qui eût jamais été construit. Il fut chassé, pris, +amariné, et expédié pour l'île de France avec sa riche cargaison. Ces +bâtiments de la Compagnie anglaise sont de grands navires destinés aux +entreprises commerciales de cette Compagnie dans l'Inde; ils sont, en +général, de la forme et de la grosseur des anciens vaisseaux de guerre +de 50; ils portent une trentaine de bouches à feu; mais ordinairement, +surtout en temps de paix, ils n'ont pas un équipage suffisant à la +fois, pour la manoeuvre, et pour le service de leur artillerie. _La +Comtesse-de-Sutherland_ était du port de près de 1.500 tonneaux, qui +est à peu près celui des anciens vaisseaux de guerre de 64 canons. + +De longs calmes, sous la ligne équinoxiale, que nous fûmes obligés, +par la contrariété des brises, de couper et de recouper jusqu'à dix +fois, nous retardèrent beaucoup. Enfin nous vîmes les hauteurs de +Sumatra, et nous mouillâmes à Bencoolen[119], où, trouvant sur rade +les deux petits navires anglais, _l'Elisa-Anne_ et _le Ménage_, nous +les prîmes et nous les expédiâmes, comme _la Comtesse-de-Sutherland_. +La ville se mit en état de défense; c'était inutile, car les forts la +garantissaient suffisamment; mais nous en voulions aux magasins de la +Compagnie et à cinq de ses vaisseaux qui, n'ayant pas le temps d'aller +chercher la protection des forts, s'incendièrent par tous les points. +Les magasins, trop éloignés pour être protégés, en firent autant. Quel +spectacle que celui des flammes dévorantes, sillonnant jusqu'aux nues +le ciel assombri par la nuit! Les Anglais y perdirent plus de 3 +millions; mais ils les perdirent sans que rien en profitât à leurs +ennemis. Étranges conséquences, cependant, des lois de la guerre, que +celles qui vont jusqu'à dépouiller le paisible commerçant, en faisant +porter sur lui le poids des inimitiés des chefs des empires +belligérants! Nous quittâmes bientôt Bencoolen, où il n'y avait plus +que des ruines à contempler. + +[Note 119: L'orthographe qui prévaut aujourd'hui est Bencoulen ou +Benkoulen, ville sur la côte ouest de l'île de Sumatra. Capitale des +possessions anglaises de Sumatra jusqu'en 1824, cédée, à cette époque, +aux Hollandais.] + +Nous fîmes voile, alors, vers le détroit de la Sonde[120], que nous +traversâmes pour atteindre Batavia, opulente capitale de l'île de +Java, coupée par mille canaux, contenant des édifices splendides, et +entourée d'un vaste demi-cercle appuyé sur la mer et formant une +grande route bordée de maisons de campagne, ravissantes de végétation, +de richesse et de magnificence. Les Hollandais y ont transporté leurs +moeurs laborieuses, leurs habitudes de propreté, leur industrie +persévérante; d'un autre côté, par un mélange piquant, la ville est +flanquée de deux autres villes, faisant corps avec elle, dont l'une, +toute malaise, est habitée par des Malais, au caractère de feu, +d'énergie, d'indépendance d'un peuple à demi-sauvage, et l'autre, +toute chinoise, l'est par des Chinois entièrement adonnés au commerce. +Un tel séjour est d'un haut intérêt pour un Européen; il peut, en +quelques heures, visiter trois nations très différentes; sa curiosité +doit donc être pleinement satisfaite, et il doit lui rester de +profondes impressions. Là, par un esprit essentiellement conciliant, +l'idolâtrie des Malais subsiste à côté du culte éclairé du +christianisme, qui y montre sa supériorité en employant seulement des +voies de persuasion; et celui-ci n'est nullement froissé par +l'exercice de la religion des sectateurs de Confucius. Que craindre, +en effet, des doctrines de celui qui, 550 ans avant Jésus-Christ, +avait déjà dit aux hommes: + +«Le sage est toujours sur le rivage, et l'insensé au milieu des +flots.» + +«L'insensé se plaint de n'être pas connu des hommes; le sage, de ne +pas les connaître.» + +«Un bon coeur penche vers la bonté et l'indulgence.» + +«Un coeur étroit ne possède ni la patience, ni la modération.» + +«Conduisez-vous comme si vous étiez observé par dix yeux et montré par +dix mains.» + +«Un homme faux est un char sans timon: par où l'atteler?». + +[Note 120: Entre Sumatra et Java.] + +Confucius, après avoir atteint les privilèges de l'élévation, mourut +pourtant dans une misérable disgrâce: sa famille, aujourd'hui la plus +illustre de la Chine, remonte jusques à Hoang-ti, le premier +législateur de ce pays; et, dans chacune des maisons de la ville +chinoise de Batavia, nous vîmes son portrait. + +Nous goûtâmes, à Batavia, le fruit exquis nommé mangoustan; et nous y +vîmes le cacatois, si doux, si blanc, avec sa belle crête de plumes +jaunes, et le loris, dont le plumage est moitié noir de jais, moitié +rouge ardent, et qui devient si privé, si caressant. + +Le brick de guerre hollandais _l'Aventurier_ se joignit à nous. Nous +partîmes, après une courte relâche de repos et d'approvisionnement, +pour aller attendre, dans les mers de la Chine, le grand convoi des +vaisseaux de la Compagnie, qui part annuellement de Canton. Le but +était noble; la conception en était heureuse. + +Nous étions alors au commencement de 1804; c'était la saison des +ouragans dévastateurs qui désolent, parfois, les îles de France et de +Bourbon; rien n'y résiste: ni arbres, ni navires ni maisons! Nos +opérations furent toujours combinées en vue de nous trouver à la mer +pendant ces crises affreuses de la nature. + +C'est une chose inouïe que les fatigues, les peines, les contrariétés, +que nous éprouvâmes pour nous rendre à notre destination. + +Équipages, officiers, commandants, tout le monde était harassé! Les +calmes, les vents contraires, les grains se succédaient sans +interruption; les courants étaient contre nous; mais, puisque c'était +l'époque favorable pour quitter la Chine, puisque le fameux convoi +devait en profiter, il fallait bien affronter toutes ces contrariétés +pour aller le chercher. Joignons-y que nous naviguions sans cesse sur +des haut-fonds, au milieu d'îles et de bancs mal déterminés sur nos +cartes, et l'on verra ce qu'il fallait de patience ou d'habileté pour +parvenir à nos fins. Nous appareillions et nous mouillions jusqu'à +quinze fois par jour, quêtant, recherchant sans cesse le moindre +souffle d'un bon vent, ou quelque lit de courant moins rapide; aussi, +souvent, n'avancions-nous pas d'une lieue par jour. + +Près du détroit de Gaspar[121], notre courage fut ranimé par +la rencontre et la prise des navires de commerce anglais, +_l'Amiral-Raynier_, et _la Henriette_, qui venaient de Canton. Nous +apprîmes d'eux que le convoi, consistant en vingt-cinq vaisseaux de +la Compagnie, se disposait à appareiller, lors de leur départ. +Quelle excellente nouvelle! mais elle nous coûta bien cher. + +[Note 121: Le ou plutôt les détroits de Gaspar se trouvent dans +l'archipel de la Sonde entre l'île de Bangka et l'île de Billiton. Ils +sont parsemés de récifs, et on y compte une centaine d'îlots.] + +Le dernier canot envoyé par _le Marengo_ pour l'amarinage de _la +Henriette_ avait été surpris par un grain si fort qu'il ne put, en +quittant ce navire, regagner son vaisseau. Il faisait nuit; _le +Marengo_ le crut resté à bord de _la Henriette_; celle-ci prit sa +route pour l'Île-de-France, croyant qu'il avait atteint le vaisseau; +et par suite de cette fausse manière de voir des deux parts, la +malheureuse embarcation, négligée par les deux bâtiments, n'en put +rejoindre aucun. Elle erra quarante jours d'île en île, exposée à tous +les dangers d'une navigation périlleuse, souffrant de la faim, soumise +aux plus durs traitements des peuples sauvages; et son équipage, +épuisé, décimé par mille maladies, ne put revoir les rives de Batavia +qu'après une série innombrable d'infortunes. M. Martel, lieutenant de +vaisseau[122], commandait ce canot; par sa constance, sa force d'âme, +sa prudence, il eut le bonheur de le conduire au port; mais il y avait +usé tout ce qu'il possédait de vie, et il expira peu de jours après +son arrivée. Un autre canot que je commandais avait quitté _la +Henriette_ un quart d'heure seulement avant le grain fatal. + +[Note 122: Jean Martel, du port de Brest.] + +L'attente du convoi si riche et si désiré soutenait nos forces; il +était l'objet unique de nos pensées, de nos espérances, de nos +conversations. Quatre-vingts millions qui allaient tomber en notre +pouvoir. Quel texte inépuisable! que de richesses! quel +retentissement! combien de promotions! et, pour l'Angleterre, quel +coup de foudre! son Gouvernement ne pouvait manquer de s'en ressentir +profondément; et la paix pouvait, elle-même, en être une conséquence +immédiate, ainsi que la consolidation du pouvoir, qui, depuis peu, +avait tant fait pour la France! + +Ce fut dans ces dispositions que, parvenant à surmonter une nouvelle +série de difficultés, nous mouillâmes à Poulo-Aor[123] (l'île d'Aor). +Elle est habitée par des Malais, et aucun navire ne peut pénétrer dans +le détroit de Malacca, que devait prendre le convoi, sans en passer +très près. Nous courûmes à terre, interrogeâmes les Malais; le convoi +n'était pas passé. C'était tout ce que nous désirions. Les Malais, +toujours jaloux, avaient, dès notre abord, caché leurs femmes dans les +mornes; mais peu nous importait. Nous voulions du riz, des chevreaux, +du sagou, des volailles, des fruits, de l'eau; ils nous en vendirent, +nous facilitèrent les moyens de les quitter avec promptitude, ce qu'à +notre plus grande satisfaction nous fîmes pour reprendre la mer +sur-le-champ, certains, cette fois, que notre belle proie ne pouvait +plus nous échapper. + +[Note 123: Dans le sud-ouest du groupe des Anambas, à l'est de la +côte orientale de la presqu'île de Malacca.] + +Un beau matin, le ciel était d'azur, la brise modérée, la mer comme +une glace; les îles dont ces eaux sont parsemées n'avaient jamais +étalé de plus riante verdure, n'avaient jamais exhalé plus de parfums; +et tous nos regards étaient vers l'horizon.--«Navire!» s'écrie la +vigie.--«Navire!» répond spontanément l'équipage entier, comme un +fidèle écho!--«Quatre navires!» ajoute presque aussitôt la vigie. +Chacun veut les voir, on se précipite dans les haubans; mais ce +n'était plus quatre; on en voyait déjà, disait-on, quinze, trente, +cinquante! Nos lunettes firent justice de l'exagération; vingt-cinq +furent bien comptés, c'était le nombre attendu: ainsi, il n'y avait +plus à en douter; l'ivresse était générale. + +Les quatre premiers navires aperçus étaient les éclaireurs du convoi, +qui faisaient voile, vent arrière, sur nous. Ces quatre bâtiments ne +purent pas nous voir sans soupçonner que nous fussions ennemis; ils +tinrent le vent pour rallier le corps du convoi, à qui ils firent des +signaux et qui tint le vent également pour chercher à nous fuir. Nous +leur appuyâmes alors la chasse la mieux conditionnée qu'on puisse +imaginer; nous les gagnâmes, et, vers six heures du soir, nous étions +en mesure de donner au milieu d'eux. L'amiral mit en panne et fit le +signal de passer à poupe. Il s'entretint alors quelque temps, au +porte-voix, avec M. Bruillac, qui lui dit ces paroles électriques: +«C'est le jour de la gloire et de la fortune!» et pourtant M. Linois +donna pour dernier ordre d'être disposé à n'attaquer le convoi que le +lendemain matin! + +La physionomie bouleversée de nos matelots, leur silence respectueux, +mais glacial, indiquèrent qu'ils auraient préféré, de beaucoup, +attaquer immédiatement; cependant leur moral se remonta pendant la +nuit. M. Vrignaud avait plus directement blâmé ce retard à bord du +_Marengo_, car il avait dit avec véhémence à l'amiral lui-même: +«Tombons fièrement au milieu d'eux; il n'y a pas de nuit qui tienne, +et feu des deux bords!» + +Au point du jour, même beau temps; l'amiral hissa ses couleurs; chacun +de nous, les nôtres, et, d'un air guerrier, nous nous avançâmes +majestueusement vers les Anglais; mais ceux-ci n'étaient plus +intimidés comme la veille. Ils avaient employé la nuit à monter leurs +canons, à les préparer, à disposer leurs bâtiments, et, comme ils +s'étaient rendus en Chine en temps de paix, avec de faibles équipages +qu'ils n'avaient pu y augmenter, ils dégarnirent dix-sept vaisseaux de +leur convoi de presque tous les matelots, et ils portèrent, sur les +huit plus forts, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'hommes robustes, +d'armes, de munitions. Ces huit vaisseaux soutinrent vaillamment le +choc. Il n'est pas probable qu'ils eussent pu lutter longtemps contre +les efforts persévérants de la division; toutefois la question ne put +être matériellement décidée; car, après quelques volées, l'amiral +quitta le champ de bataille, avec ordre, au reste de la division, +d'imiter ses mouvements. + +Les huit vaisseaux de la Compagnie n'en montrèrent que plus d'audace, +et ils osèrent nous chasser pendant notre retraite; mais, inférieurs +en marche, ils se virent bientôt contraints de nous abandonner, ce +qu'ils ne firent pourtant pas sans nous envoyer une dernière et +insolente volée de leur artillerie, que les journaux anglais ont +publié, depuis, avoir été chargée avec du sucre candi! + +Telle fut la fin déplorable d'une tentative qui assombrit pour +longtemps nos marins, qui acheva d'aigrir le général Decaen, qui jeta +une teinte de ridicule sur nos subséquentes opérations, qui agit sur +les conceptions futures ou sur les décisions de l'amiral, et qui +indisposa vivement le ministre de la Marine et l'empereur. Les +officiers de la division en furent consternés; l'âme généreuse, +elle-même, de notre noble camarade Delaporte, ne put trouver un mot de +justification sur le funeste délai d'une nuit; enfin nous en +souffrîmes tous; en mon particulier, je sus plus tard, par ma +correspondance avec M. de Bonnefoux, que, s'il y avait eu succès, +j'aurais été, à peine âgé de vingt-deux ans, nommé lieutenant de +vaisseau. + +L'Angleterre, au contraire, poussa des cris de joie; M. Dance, +capitaine d'un des vaisseaux du convoi, et qui y exerçait le +commandement supérieur, comme s'y trouvant le plus ancien des +capitaines de la Compagnie, reçut un million de récompense; et ses +compatriotes, faisant allusion au nombre assez considérable de +matelots asiatiques qu'il devait avoir, renouvelèrent pour lui le mot +fameux d'Iphicratès: «Qu'une armée de cerfs, commandée par un lion, +est plus redoutable qu'une armée de lions commandée par un cerf»; mais +ne nous appesantissons pas davantage sur ce douloureux souvenir; +voyons seulement à quoi tient la carrière d'un jeune officier: +Attaquer le soir était très probablement réussir; alors je marchais à +grands pas vers un avancement que, plus tard, d'autres circonstances +ont encore arrêté; et une quarantaine de mille francs que la +répartition légale de nos parts de prise m'aurait rapportée, eût été +un très beau commencement de fortune. Tu vois que, comme on le dit +proverbialement et, comme les hommes sont enclins à le faire, nous +avions dressé trop tôt nos comptes, et nous avions vendu la peau de +l'ours avant de l'avoir jeté par terre. + + + + +CHAPITRE VI + + SOMMAIRE: Retour de l'escadre à Batavia.--Le choléra.--Mort de + l'aspirant de 2e classe Rigodit et de l'officier de santé + Mathieu.--Les officiers de santé de _la Belle-Poule_: MM. Fonze, + Chardin, Vincent et Mathieu.--Visite d'une jonque chinoise en + rade de Batavia.--Réception en musique.--Les sourcils des + Chinois.--Le village de Welterfreder.--Conflit avec les + Hollandais.--Déplorable bagarre.--_Fuyards du convoi de + Chine._--Départ de Batavia.--Le détroit de la Sonde.--Violents + courants.--Terreur panique de l'équipage.--Belle conduite du + lieutenant de vaisseau Delaporte.--_Le Marengo_, _la Sémillante_ + et _le Berceau_, se dirigent vers l'Île-de-France.--_La + Belle-Poule_ et _l'Atalante_ croisent à l'entrée du golfe de + l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir visité les + abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande.--Pendant + cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais, + _l'Althéa_, ayant pour 6 millions d'indigo à bord.--Le + propriétaire de _l'Althéa_, M. Lambert.--Craintes de Mme + Lambert.--Sa beauté.--Scène sur le pont de + _l'Althéa_.--L'officier d'administration de _la Belle-Poule_, M. + Le Lièvre de Tito.--Un gentilhomme, _laudator temporis + acti_.--Ses bontés à mon égard.--Plaisanteries que se permettent + les jeunes officiers.--Les fruits glacés de M. Le Lièvre de + Tito.--Sa correspondance avec Mme Lambert.--Départ de M. et Mme + Lambert, après un séjour de quelques mois à l'Île-de-France.--M. + Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour + nous prouver sa reconnaissance.--Réponse de Delaporte.--Part de + prise sur la capture de _l'Althéa_.--Décision arbitraire de + l'amiral Linois.--Nous ne sommes défendus ni par M. Bruillac, ni + par le général Decaen.--Au mois d'août 1804, _le Berceau_ est + expédié en France.--Je demande vainement à l'amiral de renvoyer, + par ce bâtiment, mon frère Laurent pour lui permettre de passer + son examen d'aspirant de 1re classe. + + +Nous retournâmes à Batavia et y laissâmes _l'Aventurier_, qui ne +demandait pas mieux que de nous quitter, car il avait été un instant +compromis dans la chasse que nous reçûmes du convoi. Batavia est +admirablement placé au centre d'un pays d'un commerce extrêmement +riche; mais le climat en est on ne peut plus insalubre. Une maladie, +semblable au choléra asiatique le plus intense, tel que celui qui +frappa la France en 1832, y règne presque sans interruption. Nos +bâtiments avaient pris mille précautions de santé; cependant, lors de +notre première relâche, ils avaient eu beaucoup de victimes; j'eus à +regretter plus particulièrement le frère d'un de mes camarades, nommé +Rigodit, aspirant de 2e classe, qui m'avait été recommandé par mon +père, et Mathieu, officier de santé, que son zèle, son dévoûment et +ses connaissances avaient rendu cher à tous. Cette mort me fit +péniblement réfléchir sur quelques inconséquences que j'avais +commises, quoique involontairement, à son égard. L'officier de santé +en chef de la frégate se nommait Fonze: c'était un homme d'un commerce +agréable, avec qui les officiers s'étaient tous liés avec +empressement. Il avait sous ses ordres MM. Chardin, Vincent et +Mathieu. Pas plus que les aspirants, ces trois messieurs, d'après les +règlements, ne faisaient partie de l'état-major; mais ils étaient +réellement devenus des nôtres, par leurs talents et leur éducation. + +Chardin, gai, spirituel, était bien réellement celui que je préférais; +cependant le haut savoir de Vincent[124], ses habitudes réfléchies, +ses conversations instructives, le plaisir qu'il avait à me prodiguer +ses conseils littéraires, me le rendaient très cher, et je cherchais, +sans cesse, à le lui prouver: «Le goût, me disait cet honnête jeune +homme, est, à la littérature, ce que la probité est aux moeurs», et +toujours chez lui le goût fut inséparable de la probité; dans ses +compositions, dans ses actes, l'un et l'autre furent également et sans +cesse respectés. Quant à Mathieu, qui était peu communicatif, je +l'estimais beaucoup; mais je le fréquentais peu. Il paraît que son +écorce froide recélait une âme très susceptible, et qu'il avait été +choqué soit de ma partialité pour ses collègues, soit d'actions ou de +paroles qui, contre mes intentions sans doute, l'avaient violemment +irrité contre moi. Malheureusement je l'ignorais; car non seulement je +me serais abstenu de la plus innocente raillerie à son égard, mais +encore je me serais appliqué à lui prouver le cas que je faisais de +lui; je ne l'appris qu'après sa mort, et par Chardin à qui, sous le +secret juré, il s'en était ouvert sans entrer pourtant dans les +détails, et en lui disant seulement qu'il saurait bien trouver une +occasion, à terre, de me provoquer sur mes plaisanteries +désobligeantes, sur mes prétendus mépris, et qu'il s'en vengerait les +armes à la main. + +[Note 124: Calixte-Jacques Vincent, né le 17 février 1792 à +Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord), nommé chirurgien auxiliaire de 3e +classe, en mai 1808, et chirurgien entretenu, en février 1810, donna +sa démission en septembre 1817. C'est le seul des officiers de santé +de _la Belle-Poule_, sur lequel nous avons pu nous procurer quelques +renseignements.] + +Voilà pourtant où conduit une manière d'être peu mesurée; mais, aussi, +comme il est difficile, en ce monde, de se conduire avec convenance, +avec dignité, de rendre à chacun ce qui lui est dû, et d'être +généralement aimé et estimé! C'est l'affaire la plus importante de la +vie, celle à laquelle on doit le plus d'attention, celle enfin par +laquelle on acquiert les plus grands des biens, je veux dire une bonne +réputation et l'estime universelle. + +J'avais vu les Chinois dans leur ville, à Batavia; je voulus les +visiter à bord d'un de leurs bâtiments. Il y avait précisément, alors, +sur la rade, une jonque ou somme, soi-disant fort belle, armée par de +soi-disant fort bons matelots, et arrivant directement du soi-disant +Céleste-Empire. Dans un élégant canot que faisaient voler, sur la +surface des eaux, dix-huit vigoureux rameurs, je m'y rendis avec un +interprète. Les officiers de la jonque jugèrent ou crurent qu'il leur +arrivait un personnage de marque, et ils m'empêchèrent de monter à +bord. Ma première pensée fut qu'ils voulaient s'y tenir aussi +mystérieusement inconnus que dans leur pays; toutefois l'interprète +m'expliqua que l'on prenait quelques minutes pour préparer ma +réception, qui fut étourdissante; car, à peine parvenu sur le pont, je +fus entouré d'une bande de musiciens hideux, qui soufflaient, à me +fendre la tête, dans les plus barbares instruments. Bientôt je fus +conduit dans tous les endroits du bâtiment que je désirais voir; mais +la sauvage musique ne me quittait pas. C'est un moyen plus poli que +leurs lois intérieures pour éluder les investigations étrangères; mais +il n'est guère moins efficace. Je partis donc assez promptement et +fort peu édifié de l'état de leurs connaissances nautiques. + +Quelle est grande, pourtant, la force du frein imposé à ce peuple, qui +a tant devancé les autres, et qui, depuis des siècles, rejette +respectueusement les innovations les plus utiles, celles même qui, +dans le cas dont il s'agit, préserveraient du naufrage quantité de +leurs navires ou de leurs marins! Pendant quelque temps nous avions eu +à bord une douzaine de matelots provenant d'une jonque qui périt à la +mer, sous nos yeux, pendant que nous étions dans une sécurité +parfaite; on devait croire qu'au milieu de nous ils auraient songé à +s'instruire de nos usages maritimes. Loin de là ils nous regardaient +en pitié; et, à part les prières, leur seule occupation avait été de +soigner leur toilette, celle surtout de leurs sourcils, que, devant de +petits miroirs, ils passaient des heures entières à contempler, raser, +dessiner, noircir, arquer, comme n'imaginerait certainement pas de le +faire, chez nous, la coquette la plus raffinée. Mais laissons ces +malheureux avec leur teint cuivré, leur costume hétéroclite et leurs +charmants sourcils. + +Je voulus voir aussi la campagne de l'île de Java, et je fis cette +excursion avec Delaporte, Puget, Larue, Marchant, Fonze et Chardin. Le +terme de notre promenade fut le joli village de Welter-Freder[125], +situé à cinq ou six kilomètres de Batavia. Nous fûmes émerveillés du +luxe de végétation qu'y entretiennent à un degré éminent la chaleur et +les pluies alternatives de ce pays équatorial. Arrivés à l'hôtel +principal du village, nous y trouvâmes société nombreuse d'officiers +des autres navires de la division, et précisément les plus mauvaises +têtes. Je n'ai jamais aimé les parties où l'on fait assaut de bruit, +de cris, d'ardeur à boire et à manger, et d'extravagances dans les +chants, les paroles, le rire, les actes ou les discours. Trop souvent, +à l'Île-de-France, il y avait de ces réunions; je les évitais de mon +mieux; mais, ici, il n'y eut pas moyen de m'en tirer. Delaporte me fit +remarquer que nous étions en incandescente compagnie, et il me prédit +que la journée finirait mal. + +[Note 125: Welter-Freder ou plutôt Weltevreden (paix du monde) est +aujourd'hui le centre de la nouvelle ville de Batavia et l'un de ses +plus beaux quartiers.] + +Nous dinâmes tous ensemble: copieux fut le repas, abondantes les +libations, et la conversation bruyante. Il y avait deux billards dans +l'hôtel; pendant qu'on servait le café, nous voulûmes y jouer; mais ils +étaient occupés par des Hollandais. Attendre nous parut de trop mauvais +goût; en conséquence, Marchant s'empara des billes, et Chardin, montrant +la porte aux joueurs dépossédés, leur dit avec un ton de politesse +exquise, mais fort ironique, qu'il y avait sans doute d'autres billards +dans le village. Ils sortirent, mais rentrèrent avec du renfort et +redemandèrent le billard avec non moins de politesse et d'ironie; +c'était d'assez bonne guerre. Nous autres, Français, non seulement nous +n'aimons pas les mystifications, mais nous avons la prétention d'être +les maîtres partout, et peut-être y réussirions-nous, si nous savions +nous y prendre, tant nous avons de bonnes qualités pour y parvenir; mais +la force est un mauvais moyen, et notre impatience nous porte +ordinairement à y avoir recours. La bonne plaisanterie des Hollandais +fut donc reçue assez brutalement, car nous les chassâmes. Je voyais, +dans les yeux de Delaporte, que les choses l'inquiétaient. + +Je lui en parlai; il me répondit: «Contre fortune, bon coeur; nous +sommes étrangers; nous sommes isolés, et, si nous ne formons pas un +seul faisceau, nous sommes perdus.» + +Les Hollandais rentrèrent encore, mais avec une garde de vingt hommes. +Soudain nous nous précipitons sur cette garde avec cet élan que les +Italiens ont si bien caractérisé par le nom de _furia francese_; nous +la désarmons avant qu'elle ait le temps de se reconnaître, et, à coups +de crosse, nous lui faisons tourner les talons. Pendant ce temps le +malheureux mot de: _Fuyards dit Convoi de Chine_! avait été lancé +contre nous, et il était devenu le signal d'un épouvantable désordre. +Assistants, voisins, propriétaire de l'hôtel, domestiques, meubles, +glaces, queues, billards, lustres, tout fut battu, renversé, cassé, +brisé, mis en pièces; la population du village se souleva; les Malais +de la contrée, avec leurs belles jambes, leurs bras carrés, leur peau +rougeâtre, leurs corps nerveux, pensant à leurs femmes, se mirent de +garde à leurs portes, armés de leurs kryss empoisonnés, la bouche +sanguinolente du bétel qu'ils mâchaient, et les yeux enflammés par +l'effet de leur enivrant opium. Pour nous, nous n'avions qu'un parti à +prendre: c'était de nous serrer, et nous nous plaçâmes sous la +conduite de Delaporte, qui parvint, après bien des difficultés, à nous +ramener à Batavia et, de là, à bord de nos bâtiments. + +Il s'ensuivit ce qui arrive toujours en pareille circonstance; des +injures avaient été proférées et rendues, des coups donnés et reçus, +des plaintes portées; des officiers furent sévèrement punis, et, +finalement, les dégâts estimés et payés au compte des insensés +fauteurs de la scène. En outre, plusieurs d'entre nous furent, par +suite, très malades, à tel point qu'un enseigne de vaisseau de _la +Sémillante_ resta pendant six mois en danger, expiant dans son lit la +part qu'il avait prise à ces coupables excès. + +Nous partîmes de Batavia. La saison des pluies avait produit, dans le +vaste bassin formé par les îles avoisinantes, un trop plein tellement +considérable que le détroit de la Sonde nous présenta l'aspect de +flots violemment émus, qui paraissaient se briser comme sur des +récifs. Ils formaient, en outre, des courants si vifs que ni ancres, +ni voiles, ni gouvernail n'étaient d'aucun effet. Les équipages, +croyant apercevoir des rochers tout autour de nous et frappés de +l'inutilité des manoeuvres, ne virent devant eux qu'une perte +inévitable et manifestèrent une terreur panique complète. Je causais, +en ce moment, avec Delaporte dans sa chambre; le bruit nous appelle +sur le pont où nous paraissons aussitôt; le noble visage de mon ami +prend alors une expression sublime d'indignation; sa voix mâle fait +résonner le mot de «Silence!» et, à ce seul mot, sorti de sa bouche +sonore et soutenu de son oeil imposant, les clameurs se taisent, les +plaintes se dissipent, la confiance renaît. Je fus stupéfait d'une +telle influence; jamais je n'ai mieux compris la force de l'ascendant +moral que la nature a départi à ceux sur le front desquels elle a +gravé le sceau du commandement. _La Belle-Poule_ perdit des ancres, +cassa des câbles, fit des manoeuvres sans résultat; mais, dès lors, +tout se passa sans désordre. Par l'effet de ces courants qui +rappellent ceux qui existent, d'après une cause semblable, dans le +détroit de Messine, et que les anciens avaient poétiquement nommés les +gouffres de Charybde et de Scylla, nous étions promenés et jetés +d'écueils en écueils, de danger en danger. Notre frégate fut même +portée sur une des îles charmantes dont nous étions entourés. Nos +vergues, nos voiles s'entrelacèrent avec les branches de ses arbres +séculaires; mais le courant qui nous avait entraînés sur cette île, +heureusement d'un abord très escarpé, formait autour d'elle une sorte +de bourrelet et de contre-courant, qui seul nous en éloigna; et, +toujours en continuant à tourbillonner, la frégate parvint à gagner +des eaux plus tranquilles. Les autres bâtiments de la division s'en +tirèrent à peu près comme nous; toutefois _la Sémillante_ fut sur le +point de rester sur un haut-fond, et courut de grands dangers. + +À peine parvenu en pleine mer, l'amiral, dont le vaisseau avait besoin +de réparations, prit la route de l'Île-de-France, avec _la +Sémillante_ et _le Berceau_, et il donna ordre à _la Belle-Poule_ et à +_l'Atalante_ de croiser à l'entrée du golfe de l'Inde, et d'aller +ensuite le rejoindre à l'Île-de-France, en visitant, lors de leur +retour, les abords ou le voisinage des côtes occidentales de la +Nouvelle-Hollande. + +Nous ne découvrîmes qu'un navire dans cette longue croisière; mais il +était fort grand; il avait pour 6 millions d'indigo à bord, et il fut +vendu, ensuite, pour cette somme aux neutres qui accouraient à +l'Île-de-France pour s'y enrichir de l'achat de nos prises. + +C'était _l'Althéa_, appartenant à un Anglais, nommé Lambert, présent à +bord; la cargaison était assurée. M. Lambert, à l'âge de trente-six +ans, retournait dans sa patrie pour y jouir de son immense fortune, et +y recevoir le titre de Nabab, que l'usage y décerne à ceux qui y +apportent de grands biens acquis dans l'Inde par leurs travaux. + +Quelques coups de canon avaient suffi pour nous rendre maîtres de +_l'Althéa_. Lors de la précédente guerre, nos corsaires avaient fait, +dans l'Inde, des exploits prodigieux, mais qui avaient fait couler +beaucoup de sang et qui avaient inspiré une véritable terreur. Sous +l'empire de cette terreur, Mme Lambert, qui voyageait avec son mari, +n'eut pas plutôt vu flotter notre pavillon qu'elle se crut perdue, et +que, dans son désespoir, elle affronta notre artillerie sur le pont. +Delaporte fut nommé commandant de cette prise. + +Je l'accompagnai avec Desbordes pour l'amariner. Ce ne fut pas un +spectacle peu surprenant pour nous que d'y voir, évanouie, dans les +bras de son mari, une jeune femme de vingt ans d'une figure admirable. +Elle était entourée de caméristes au teint noir, mais aux cheveux +plats et aux traits extrêmement fins, de femmes malaises, toutes +également empressées, et elle avait à ses pieds deux petits grooms +Mahrattes, bien bronzés, qui veillaient ses premiers regards et +attendaient ses premiers ordres. «Ils ne nous tuent donc pas», +dit-elle, quand elle reprit ses sens. Notre physionomie la rassura +plus encore que nos discours, et elle se livra à tout l'élan d'une +joie qui surpassait peut-être la douleur qu'elle avait ressentie, et +qui rehaussa parfaitement l'éclat de son beau visage. Cléopâtre, sur +le Cydnus, au milieu d'esclaves belles, obéissantes, et de jeunes +marins vêtus en folâtres amours, sur un navire dont les cordages +étaient de soie, les voiles de pourpre et les sculptures d'or, ne +parut certainement pas plus belle aux Romains, enchantés, que Mme +Lambert à nos yeux éblouis. + +L'officier d'Administration comptable de _la Belle-Poule_ était un +homme de la Marine de Louis XVI, que sa haute probité, sa capacité +reconnue, et peut-être, plus que tout cela, le hasard, avaient +maintenu en place pendant les orages de la Révolution. Il se nommait +Le Lièvre de Tito[126]; un de ses frères, lieutenant de vaisseau, +avait été le camarade de M. de Bonnefoux; mais l'émigration le lui +avait ravi. Âgé de soixante ans, frisé, poudré, chaussé de bas de soie +blancs, même à bord, M. Le Lièvre supportait les fatigues de notre +campagne avec beaucoup de verdeur. Les habitudes aristocratiques de +cet inépuisable _laudator temporis acti_, son exquise politesse, +s'arrangeaient peu des manières de notre jeunesse, et il vivait assez +à l'écart. Cependant il avait, principalement, vu en moi ce +qu'autrefois on appelait un gentilhomme; quelques déférences que je +n'ai jamais refusées aux personnes âgées, le touchèrent, et j'eus +toutes ses prédilections. + +[Note 126: Le Lièvre de Tito (Paul), du port de Toulon, +commissaire de la Marine de 2e classe.] + +Il avait une bibliothèque choisie; elle fut à ma disposition; il +savait beaucoup, et je trouvai en lui un homme aussi communicatif, +aussi obligeant pour moi que l'avait été M. de La Capelière; il était +doué d'un esprit très observateur, et il me donnait les meilleurs +conseils. + +Tantôt le brave homme mettait un frein à ma volubilité; tantôt il me +répétait, avec bonté, ce qu'il avait entendu dire, ou bien il me +faisait part, lui-même, de ce qu'il avait remarqué touchant ma manière +d'être à bord, mon ton de commandement ou mes relations avec chacun; +quelquefois il m'expliquait ses vues, ses opinions sur la toilette +d'un homme aux diverses époques de sa vie, ou suivant son état et sa +position, et il me faisait promettre de me raser tous les jours, ainsi +que d'avoir, moi-même, le soin exclusif de mes effets ou vêtements; +souvent il m'entretenait des égards qu'on doit aux gens en leur +parlant, leur écrivant même le plus simple des billets, et du ridicule +qu'il y avait à combler certaines personnes de prévenances et à +estropier l'orthographe de leurs noms, ou à écrire de travers leurs +grades, adresses, titres ou qualités; il me recommandait surtout de +m'habituer à lire vivement toutes les écritures, à comprendre toutes +les locutions, même les plus vicieuses, et à y répondre comme si +c'était du français le plus intelligible. En un mot, je ne finirais +pas si je disais tout ce que je devais à son affection, qui se +manifestait le plus fréquemment après les déjeuners, qu'il m'engageait +à faire dans sa chambre, en tête à tête avec lui. + +Il avait un service à thé charmant, une très belle cannevette à +liqueurs, qu'il nettoyait, entretenait lui-même; et il fallait voir +comme c'était propre et brillant. Il possédait une profusion de +chocolat, de confitures, d'endaubages, de petits poissons marinés, de +café, de biscuits, de sucreries, de fruits glacés, etc. etc. Tout cela +était d'une élégance, d'un soin, d'une coquetterie inimaginables, et +je me trouvais un heureux mortel, quand j'entrais dans ce sanctuaire +du goût, de la délicatesse, de l'amitié. Qui croirait, d'après cela, +que je la trahissais, cette amitié? + +Rien n'était pourtant plus vrai, et c'était par le ridicule que +j'avais la faiblesse de la trahir! Je m'en voulais du fond du coeur; +je jurais cent fois de contenir cette intempérance de langue, cette +soif de plaisanter; mais l'occasion se présentait-elle d'amadouer M. +Le Lièvre et de le mettre en scène? je résistais trop rarement au +malin plaisir de l'exciter, de l'attirer sur la voie, d'abonder dans +son sens, de l'applaudir; et, bientôt, il nous débitait que «se taire +à propos vaut mieux que bien parler; que c'est dans l'enfance que l'on +jette les fondements d'une bonne vieillesse; qu'il n'y a d'homme libre +que celui qui obéit à la raison; que la personne qui reproche à un +autre les accidents de la fortune est comme le serviteur qui, battant +un habit, frappe sur le corps et non sur le vêtement; que le flatteur +dit à la colère: venge-toi! à la passion: jouis! à la peur: fuyons! au +soupçon: crois tout!» et mille autres maximes de Plutarque ou de ses +auteurs favoris, que nous avions l'impertinence de lui faire répéter +comme un air à une serinette. En parlant de l'enfance, La Fontaine a +dit: «Cet âge est sans pitié!» On peut dire, en général, de celui que +j'avais alors, qu'il est sans égards, sans ménagements, et qu'il +immole tout à ses plaisirs. + +Comme commandant de _l'Althéa_, Delaporte était resté à bord; il avait +pensé, quand je retournai sur la frégate, que les friandises de notre +agent comptable pourraient être agréables à sa belle prisonnière, et +il me recommanda d'y intéresser sa vieille galanterie. Mme Lambert +était enceinte; aussi, tous les soirs, _la Belle-Poule_ qui avait un +four et faisait du pain, mettait-elle en panne, pour lui en envoyer du +frais. Notre docteur se servait de l'occasion du canot qui le lui +portait pour aller s'informer de sa santé, et je fis si bien qu'un +jour il fut chargé, par M. Le Lièvre, de quelques fruits glacés à +l'adresse de l'intéressante malade, qui les trouva exquis. Elle en fit +ses remerciements par un joli billet qui, tournant la tête à notre +antique chevalier, lui inspira des folies vraiment fort amusantes. Il +répondit au billet, et, l'esprit plein de riantes pensées, il fit +comme le Métromane pour la Muse inconnue de Quimper-Corentin; il ne +rêva plus qu'aux lettres et qu'aux cadeaux du lendemain. Mme Lambert +soutint la plaisanterie avec beaucoup de finesse; elle y mit les +égards que méritait M. Le Lièvre, et, quand elle le vit à +l'Île-de-France, au lieu de nous offrir un spectacle que quelques-uns +de nous attendaient avec malice, celui d'accabler un galant homme par +d'ironiques quolibets, elle nous donna une véritable leçon, en le +remerciant avec dignité, lui montrant une gracieuse reconnaissance, et +lui inspirant un sentiment vrai de respectueuse affection. + +Nos mauvaises plaisanteries à part, nous traitions nos prisonniers +avec distinction, mesurant nos égards au sexe, au grade, à l'âge, à +l'éducation: tous étaient l'objet de notre empressement à adoucir leur +situation. Ils étaient, d'ailleurs, pour nous, l'occasion précieuse de +nous initier aux difficultés de la conversation anglaise, et nous en +profitions de notre mieux. + +Mme Lambert resta quelque temps à l'Île-de-France; elle y fit ses +couches, qu'elle avait présumé devoir faire au cap de Bonne-Espérance, +où _l'Althéa_ devait relâcher. Fille de Française et parlant notre +langue comme nous, elle se montra enchantée d'avoir un enfant né dans +la patrie de ses aïeux, et elle se réjouit de la perte de 50.000 +francs seulement qu'éprouvait son mari par la prise de son navire, qui +était en grande partie assuré, puisqu'elle en avait recueilli le +plaisir d'habiter quelques mois une aussi charmante colonie que +l'Île-de-France; elle partit sur un bâtiment neutre des États-Unis. + +Au moment des derniers adieux, M. Lambert nous dit qu'il se +souviendrait toujours avec reconnaissance de nos bons procédés, et, en +véritable Anglais, il ajouta qu'il avait le plus grand désir de nous +voir tous «prisonniers» en Angleterre, pour nous prouver cette +reconnaissance. Delaporte, à qui il s'adressait le plus directement, +ne voulut pas relever l'inconvenance d'un pareil langage, et il se +borna à lui dire qu'il espérait, lui, que la paix nous fournirait une +occasion plus agréable de nous revoir; mais le rude insulaire lui +répondit: «Non, point le paix, avec M. Bonaparte; guerre à mort à M. +Bonaparte; jamais le paix avec lui!» Cette boutade nous dérida, et sa +douce femme mit fin à tout en s'empressant de lui dire, dans son +baragouin qu'elle imitait parfaitement: «Si, mon ami, le paix avec M. +Bonaparte, le paix honorable pour tous, et nous nous reverrons avec +plaisir.» + +_L'Althéa_ était rentrée à l'Île-de-France avec nous; et, encore, nous +avions fait nos calculs trop à l'avance. Pour ma part, comme enseigne +de vaisseau, il me revenait, sur le produit de cette prise, une +vingtaine de mille francs; mais nous avions de nouveau compté sans +notre hôte; il fallut donc compter deux fois et, à la seconde, il y +eut une forte réduction. Ce bâtiment ayant été capturé dans une +mission particulière, pendant que la division ne courait aucun risque +au mouillage, toutes les lois l'excluaient du partage; mais, dans ces +temps de république et de despotisme, les lois n'étaient qu'un vain +mot pour les gouvernants ou pour les chefs supérieurs; et M. Linois +fit facilement décider que tous les bâtiments partageraient avec nous. +Nous espérions que M. Bruillac soutiendrait nos intérêts. Hélas! M. +Linois ordonna que la part allouée au grade de M. Bruillac serait +augmentée; d'un autre côté, M. Decaen, à qui nous aurions pu en +appeler, avait besoin, peut-être, du consentement de l'amiral, +relativement à un emprunt que, pour les besoins de la colonie, il +voulait faire sur notre grasse proie, et tout se termina au très grand +avantage de nos chefs, et directement à nos dépens. Quel scandale! et +comme il est heureux que nous ne vivions plus sous un régime aussi +inique! Dans ces spoliations, rendons toutefois justice aux sentiments +des officiers, qui oublièrent leurs intérêts lésés; ils s'occupèrent +d'affaiblir l'effet de ces abus de pouvoir sur l'esprit des matelots, +et ils déplorèrent moins la perte de quelques écus que la +déconsidération dont se frappaient, eux-mêmes, leurs égoïstes chefs. +Pour en finir sur ce sujet, je dirai tout de suite ici, qu'à la fin de +notre campagne, qui dura plus de trois ans, et pendant le reste de +laquelle nous fîmes encore quelques belles prises, je n'eus à +recevoir, décompte fait, tant pour les prises que pour la solde et le +traitement de table arriérés, qu'une somme d'environ 10.000 francs, +qui n'était certainement pas le cinquième de ce qui me revenait, et +sur laquelle, moitié, à peu près, était pour ladite solde et le dit +traitement de table arriérés. + +Au mois d'août 1804, _le Berceau_ fut expédié pour la France. J'étais, +à notre bord, l'officier chargé de diriger l'instruction des +aspirants. Je m'étais adonné de tout coeur à ce soin, d'autant que mon +frère en recueillait le fruit. Je l'avais mis à même de subir son +examen d'aspirant de 1re classe, et je fis des démarches pour obtenir +qu'il partît sur _le Berceau_, afin d'aller en France se présenter +devant les examinateurs; mais j'avais parlé un peu haut dans l'affaire +de _l'Althéa_, et je ne pus voir que ce motif pour un refus d'autant +plus rigoureux qu'il retombait, avec injustice, sur un jeune homme +laborieux, dont on retardait arbitrairement, ainsi, l'avancement si +bien mérité sous tous les rapports. Ce fut un de mes premiers chagrins +au service, et il fut bien vif. Mon pauvre frère resta donc sur _la +Belle-Poule_, qui se radouba; et le reste de la division mit à la +voile, en nous donnant, à époque fixe, rendez-vous dans le sud-est de +Ceylan. + + + + +CHAPITRE VII + + SOMMAIRE: La division met à la voile.--L'amiral donne rendez-vous + à _la Belle-Poule_ dans le sud-est de Ceylan.--Rencontre, sur la + côte de Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par + des Arabes.--Odalisques et cachemires de l'Inde.--Chasse appuyée + par la frégate à la corvette anglaise _le Victor_.--Émouvante + lutte de vitesse.--La corvette nous échappe.--_La Belle-Poule_ + prend connaissance de Ceylan.--Trente jours employés à louvoyer + au sud-est de l'île.--Une montre marine qui se dérange.--Graves + conséquences de l'accident.--La division passe sans nous + voir.--La batterie de _la Belle-Poule_, les jours de beau + temps.--Puget et moi.--Observations astronomiques.--Cercles et + sextants.--Sur la côte de Coromandel.--Prise du bâtiment de + commerce anglais, _la Perle_.--M. Bruillac m'en offre le + commandement.--Je refuse.--Retour vers l'Île-de-France.--Le + blocus de l'Île.--La frégate se dirige vers le Grand-Port ou port + du sud-est.--Plan du commandant Bruillac.--La distance de + Rodrigue à l'Île-de-France.--Le service que nous rend la + lune.--Les frégates anglaises.--Le Grand-Port.--Arrivée de la + division deux jours après nous.--_L'Upton-Castle_, _la + Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_.--Combat, près de + Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le + Centurion_.--_L'Atalante_ se couvre de gloire.--_Le Centurion_ se + laisse aller à la côte.--Impossibilité de l'amariner à cause de + la barre.--Importance stratégique de l'Île-de-France.--Les + Anglais lèvent le blocus.--La division appareille pour se rendre + au port nord-ouest.--Curieuse histoire du _Marengo_.--La roche + encastrée dans son bordage.--Le Trou Fanfaron.--_Le Marengo_ + reste à l'Île-de-France.--_La Psyché_ va croiser.--L'amiral + expédie _la Sémillante_ aux Philippines pour annoncer la + déclaration de guerre faite par l'Angleterre à + l'Espagne.--Nouvelles de France.--Proclamation de + l'Empire.--Projet de descente en Angleterre.--Le chef-lieu de la + préfecture maritime du 1er arrondissement est transporté à + Boulogne.--M. de Bonnefoux est nommé préfet maritime du 1er + arrondissement et chargé de construire, d'armer et d'équiper la + flottille.--Il assiste à la première distribution des croix de la + Légion d'honneur et reçoit, lui-même, des mains de l'empereur, + celle d'officier.--Une lettre de lui.--_La Belle-Poule_ et + _l'Atalante_ quittent l'Île-de-France au commencement de + 1805.--M. Bruillac, commandant en chef.--Croisière de + soixante-quinze jours.--Calmes presque continus.--Rencontre, près + de Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et + approchons à trois ou quatre portées de canon.--M. Bruillac les + prend pour des vaisseaux de guerre.--Il m'envoie dans la + grand'hune pour les observer.--Je descends en exprimant la + conviction que ce sont des vaisseaux de la Compagnie des + Indes.--Le commandant cesse cependant les poursuites.--Nouvelles + apportées plus tard par les journaux de l'Inde.--Le golfe de + l'Inde.--Notre présence est signalée par des barques de + cabotage.--L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend le + combat de _la Psyché_ et de la frégate anglaise de premier rang, + _le San-Fiorenzo_.--Récit du combat.--Valeur du commandant + Bergeret, de ses officiers et de ses matelots.--Sa présence + d'esprit.--Capitulation honorable.--Tous les officiers tués, sauf + Bergeret et Hugon.--_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittent les + côtes du Bengale, et visitent celles du Pégu, du Tonkin, de la + Cochinchine.--Capture de _la Fortune_ et de _l'Héroïne_.--Un + aspirant de _la Belle-Poule_, Rozier, est appelé au commandement + de _l'Héroïne_.--On lui donne pour second Lozach, autre aspirant + de notre bord.--Belle conduite de Rozier et de Lozach.--Rencontre + par _l'Héroïne_ d'un vaisseau anglais de 74 canons entre Achem et + les îles Andaman.--Rozier accueilli avec enthousiasme à + l'Île-de-France.--Paroles que lui adresse Vincent.--Retour de _la + Belle-Poule_ et de _l'Atalante_ à l'Île-de-France.--Observations + astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.--Elles + confirment nos doutes sur la situation exacte de cette île.--Sur + notre rapport, un hydrographe est envoyé à Rodrigue par la + colonie.--Les résultats qu'il obtient sont conformes aux + nôtres.--Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturés par + nos corsaires, malgré les treize vaisseaux de ligne, les quinze + frégates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans + l'Inde.--Séjour prolongé à l'Île-de-France.--Les colons.--M. de + Bruix, les Pamplemousses, le Jardin Botanique.--MM. Céré, père et + fils.--Paul et Virginie.--La crevasse de Bernardin de + Saint-Pierre.--Bruits de mésintelligence entre le général Decaen + et l'amiral Linois.--Projets attribués à l'amiral.--_La + Sémillante_ bloquée à Manille.--_L'Atalante_ reste au port + nord-ouest pour quelques réparations.--Le cap de Bonne-Espérance + lui est assigné comme lieu de rendez-vous.--Les bavardages de la + colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.--M. Bruillac + me met aux arrêts.--Il vient me faire des reproches dans ma + chambre. + + +Avant de prendre connaissance de Ceylan, _la Belle Poule_ fit deux +rencontres près de la côte de Malabar. La première était un navire de +construction anglaise, que je fus chargé d'aller visiter. Il était +monté par des Arabes qui avaient une cargaison belle, opulente, mais +point embarrassante; savoir: vingt odalisques de Georgie ou de +Circassie pour l'iman de Mascate, et six grandes malles remplies de +magnifiques cachemires. Je fus ébloui, à la vue de tant de richesses, +de tant de beautés; je ne pus, cependant, juger de ces femmes, tant +vantées, que par l'élévation de leur taille, l'aisance de leurs +mouvements, ou la noblesse de leur port, car elles se tinrent +constamment voilées; mais mon imagination y suppléa. Les papiers du +navire étaient parfaitement en règle; rien n'indiquait qu'il fût armé +au compte des Anglais, et nous le laissâmes passer. + +L'autre rencontre fut une corvette ennemie que nous abusâmes longtemps +par des signaux feints ou embarrassés; elle ne découvrit la ruse qu'à +deux portées de canon. Cessant alors de se laisser approcher, elle +prit retraite devant nous. La chasse que nous lui appuyâmes fut +vigoureuse; mais, malheureusement, le temps était à grains, et, +pendant ces grains, nous ne pouvions pas porter autant de voiles que +ce bâtiment, à cause de notre grande vergue, cassée récemment, et qui, +quoique réparée, nous obligeait à des ménagements. J'ai vu des joutes, +des luttes, des courses d'hommes ou de chevaux, des défis entre +bâtiments, voitures légères ou canots, mais jamais rien d'aussi +intéressant que la chasse dont je parle en ce moment. La corvette +avait tout dehors: pendant les grains, elle ne rentrait pas un pouce +de toile; dans les éclaircies, on la voyait comme enveloppée par +d'énormes lames, qui semblaient, à chaque instant, prêtes à +l'engloutir; le vent la couchait à faire frémir, et elle jetait à +l'eau, des mâts, des vergues de rechange, des futailles, des madriers, +des embarcations, des cages à poules et autres objets dont elle +s'allégeait. La frégate gouvernait droit dessus avec la même vigilance +qu'un chien couchant qui suit la trace; elle rayonnait d'espérance +quand, après une bourrasque, elle pouvait établir sa grande voile; +elle frémissait au retour du grain, quand il la fallait recarguer. Nos +regards se partageaient entre notre ennemi épouvanté et la flexion de +la grand'vergue, que nous ne nous décidions à soulager de sa voile +qu'à la dernière extrémité; et, passant majestueusement à travers des +débris flottants jetés par la corvette pour accélérer son sillage, +tantôt nous nous en approchions avec enthousiasme, tantôt nous la +voyions, avec douleur, se dérober à nos efforts. La nuit qui survint +acheva de la dégager. Nous avons su plus tard que c'était la corvette +anglaise _le Victor_, la même qui fut prise, assez longtemps après, à +Manille, par le commandant Motard, de _la Sémillante_. Elle fut +ensuite commandée par mon ami Hugon, qui ramena dessus M. Bergeret, de +l'Île-de-France en Europe. + +Nous prîmes connaissance de Ceylan, et nous nous établîmes au +rendez-vous assigné. Nous y passâmes trente jours, ainsi que le +prescrivaient nos instructions; mais nous ne vîmes ni division, ni un +seul navire étranger, neutre ou ennemi. Notre commandant avait une +montre marine, en laquelle il avait la plus grande confiance. Puget en +était chargé; il s'y entendait parfaitement. Toutefois la montre se +dérangea; c'est un inconvénient de ces instruments, rare à la vérité, +mais à peu près irrémédiable en pleine mer. De mon côté j'étais chargé +de la route par l'estime ainsi que des observations astronomiques avec +le cercle de réflexion et j'entretins Puget de mes doutes sur la +montre. Il les avait lui-même. Cependant il ne voulut point les +communiquer au commandant avant d'avoir à présenter une masse +concluante d'observations pour lesquelles il se joignit à moi. Quand +nous fûmes bien certains que la longitude donnée par la montre était +défectueuse, nous fîmes notre rapport. Il était détaillé, clair, +irréfutable; mais ce que nous avions prévu arriva: M. Bruillac ne +voulut pas en entendre parler; il continua à déduire sa position de sa +montre; il finit par se trouver à 85 lieues de Ceylan, au lieu d'en +être à 25, et il lui fallut, pour reprendre connaissance de cette île, +quatre jours au lieu d'un sur lequel il comptait. La division avait +passé; elle nous avait cherchés; des bâtiments ennemis que nous +aurions pu capturer s'étaient, sans doute, présentés pour prendre +connaissance du cap Comorin; et nous n'avions rien vu; nous étions +restés dans une profonde solitude. + +Nos matelots, nos timoniers, ayant, sans cesse, sous les yeux, des +officiers aussi laborieux que nous, n'avaient cru, pour la plupart, +mieux faire que de suivre notre exemple. On peut dire, en effet, de +l'esprit de l'homme: _Sequitur facilius quam ducitur_. Ils +s'approchaient de nous quand nous observions; ils notaient les +éléments de nos calculs; ils nous demandaient, ou aux plus instruits +d'entre eux, des conseils, des renseignements; ils imitaient notre +assiduité. C'était vraiment un coup d'oeil bien satisfaisant, quand le +temps était beau, et que les exercices de manoeuvres, d'artillerie, +d'abordage, ou autres, étaient finis, que de voir la batterie de la +frégate remplie de tables, sur lesquelles s'inclinaient tant de têtes +méditatives, se délassant noblement des fatigues du corps par le +travail, qui est un des plus doux plaisirs de l'intelligence. + +Avec de tels hommes, l'histoire de la montre n'avait pu passer +inaperçue; mais ils savaient que leur commandant avait de très bonnes +qualités comme marin, comme homme d'exécution, comme homme de courage; +aussi, grâce surtout un peu à la direction de leurs facultés vers les +objets qui concentraient, depuis quelque temps, les pensées de Puget +et les miennes, n'y songèrent-ils bientôt plus. Les recherches +auxquelles mon camarade et moi nous nous adonnâmes à cette occasion, +tournèrent fort à notre avantage. + +Jamais observations de tous genres ne furent plus multipliées, calculs +plus soignés, solutions plus concordantes. Nous jouions, nous +badinions, en quelque sorte avec nos cercles, avec nos sextants; les +positions les plus gênantes pour nous en servir de jour, de nuit, par +les plus grosses mers, n'étaient plus rien pour nous; nous en étions +venus au point de calculer comme on parle, comme on écrit, et nous +n'obtenions plus que des résultats d'une exactitude dont jamais encore +on n'avait ouï parler. Mais nous étions à la meilleure des écoles, +celle d'une navigation incessante, et au milieu de dangers de toute +espèce. Après avoir pris connaissance de Ceylan, nous poussâmes une +reconnaissance vers la côte de Coromandel. Là, sous Sadras[127], nous +nous emparâmes de _la Perle_, bâtiment de commerce anglais dont M. +Bruillac m'offrit le commandement; je ne trouvais rien de plus +instructif, de plus favorable à mon avancement que ma position sur la +frégate, et je le remerciai. Loin d'insister, il me dit qu'il avait +cru devoir, par esprit d'équité, me faire cette proposition, mais +qu'il voyait avec satisfaction qu'elle ne m'avait pas convenu. + +[Note 127: Sadras, village à 66 kilomètres sud-sud-ouest de +Madras.] + +Nous revînmes vers l'Île-de-France. D'après quelques indiscrétions des +Anglais prisonniers de _la Perle_, nous eûmes lieu de penser que l'île +était bloquée. Le commandant présuma avec beaucoup de justesse, comme +la suite effectivement le confirma, que le gros des forces anglaises +du blocus se tenait devant le port nord-ouest, qui est le plus +fréquenté, et que deux seules frégates devaient être devant le +Grand-Port ou port sud-est, qui est sur un point de l'île opposé au +premier. + +Rodrigue, île située à environ cent lieues dans l'est de +l'Île-de-France, nous servit à nous guider pour notre attérage au +Grand-Port, devant l'entrée duquel le commandant avait pris la louable +résolution de se trouver, au point du jour, à très petite distance, +pour être entre la terre et les frégates qui devaient croiser en cette +partie. J'avais toujours cru remarquer, précédemment, qu'il y avait +plus de distance entre Rodrigue et l'Île-de-France que les géographes +n'en avaient mesuré; si cela était vrai, notre attérage était manqué! +J'étais de quart et travaillé par cette idée, quand je vis la lune se +coucher; le ciel était si pur qu'aucune partie ne m'en fut +interceptée; elle atteignit l'horizon de la mer, descendit peu à peu +et disparut. Le commandant vint précisément alors sur le pont et me +dit que nous avions à peu près parcouru la distance entre les deux +îles; qu'il venait d'estimer le chemin fait, et que, bientôt, nous +mettrions en panne pour nous arrêter. Je lui demandai dans quelle +direction il supposait la terre: il me montra le côté du crépuscule de +la lune. Je lui parlai alors de mes doutes sur la distance établie +entre les deux îles; j'ajoutai que la manière dont la lune s'était +couchée prouvait que l'Île-de-France était encore loin, puisque ses +hauteurs n'avaient pas caché l'astre à ses derniers moments; je +parvins enfin, peut-être par le souvenir de Ceylan qu'il se rappela +sans doute, involontairement, à obtenir qu'il fît encore quelques +lieues, et il fit bien; en effet, au point du jour, nous étions en +dedans des frégates anglaises au lieu d'en être en dehors. Les postes +de l'île étaient couverts de pavillons pour indiquer le blocus et +mettre les navires sur leurs gardes; les frégates anglaises essayèrent +de nous atteindre; elles tirèrent du canon, firent des signaux; les +mouches de la croisière volèrent vers le gros de leurs forces, qui +s'ébranla; mais nous étions déjà dans le port, et en sûreté. + +Le surlendemain, la division arriva avec _l'Upton-Castle_, _la +Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_, riches prises qu'elle +avait faites; instruite, comme nous, par ses prisonniers, elle avait +également pris le parti d'entrer au Grand-Port, dont les frégates du +blocus lui laissèrent respectueusement le passage libre. Près de +Vizagapatam[128], elle avait attaqué et fait amener le vaisseau de +guerre anglais _le Centurion_; _l'Atalante_ se couvrit de gloire dans +cette affaire[129]; mais ce vaisseau se laissa aller à la côte. La +barre ou le ressac de la mer devant les plages sablonneuses de ces +parages empêcha qu'on ne l'amarinât, et il fut perdu pour nous. + +[Note 128: La cité de Visakha, le «Mars» hindou, sur la côte des +Circar.] + +[Note 129: Dans sa _Note sur la Fixation de l'effectif naval en +France_, note insérée dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des +colonies_, M. de Bonnefoux dit à propos de ce combat: «Nous nous +garderons bien de passer sous silence que les honneurs de cette +journée furent pour le capitaine Gaudin-Beauchêne, de la frégate +_l'Atalante_, qui tirant moins d'eau que _le Marengo_, s'approcha +beaucoup plus près du _Centurion_ et dont le feu fut si foudroyant et +les manoeuvres si hardies que l'amiral Linois, son état-major, son +équipage, mus par un sentiment électrique, le saluèrent par une +acclamation trois fois répétée de: Vive Beauchêne».] + +Ce fut un plaisir inexprimable de nous revoir, et nous fraternisâmes +dans ce Grand-Port, à jamais célèbre par les rudes combats qu'y ont +soutenu, après nous, les vaillants capitaines Bouvet, Hamelin, +Duperré; car l'Angleterre vit bientôt, par le résultat de nos +opérations, combien l'Île-de-France lui était préjudiciable; elle ne +recula devant aucun sacrifice, et elle fit, par la suite, la conquête +de ce boulevard si important, si facile pourtant à défendre, mais que +l'empereur négligea, et où il n'envoya, comme il l'avait fait pour +l'Égypte, que des secours insignifiants. La paix vint après; mais elle +nous fut imposée après les désastres de nos armées; les Anglais se +gardèrent bien de se désaisir de l'Île-de-France (qu'ils appellent île +Maurice), ainsi que du cap de Bonne-Espérance, dont ils s'emparèrent +avant d'attaquer l'Île-de-France; ainsi ils sont encore les maîtres de +ces deux points menaçants qui, seuls, troublaient la tranquille +possession de leurs vastes établissements dans l'Inde. + +Les forces navales du blocus anglais ayant eu l'amertume de voir +entrer à l'Île-de-France notre division tout entière, ainsi que nos +prises, n'eurent d'autre parti à prendre que celui de se retirer. +Aussitôt nous appareillâmes nous-mêmes pour nous rendre au port +nord-ouest. En entrant au Grand-Port, _le Marengo_ avait touché sur +une roche jusqu'alors inconnue; comme les pompes n'eurent que très peu +d'eau à extraire, on crut d'abord que ce n'était qu'un simple choc; +toutefois le vaisseau ne pouvait reprendre la grande mer sans une +visite formelle. Dès notre arrivée au port nord-ouest, on le conduisit +donc dans le Trou-Fanfaron, où se font les radoubs, et l'on s'occupait +de le désarmer, lorsque tout à coup il coula au fond; la roche qu'il +avait touchée s'était écrêtée; elle s'était logée dans ses flancs; par +un miraculeux hasard, elle s'y était conservée pendant notre trajet du +Grand-Port au port nord-ouest; enfin elle ne s'en était détachée que +dans le Trou-Fanfaron, où il n'y avait guère plus d'eau que le +vaisseau n'en exigeait pour flotter, quelques heures plus tôt, et, en +un clin d'oeil, il s'ensevelissait en mer pour jamais! Il fallut le +relever, le réparer; or, ces opérations demandant beaucoup de temps, +_le Marengo_ resta seul à l'Île-de-France; _la Psyché_ alla croiser; +_la Belle-Poule_ et _l'Atalante_ se disposèrent à la suivre, et _la +Sémillante_ fut expédiée pour les îles Philippines, afin d'informer +les Espagnols que, sans aucune démarche préalable, les Anglais, qui +étaient en pleine paix avec eux, avaient jugé convenable de leur +déclarer la guerre, en capturant quatre de leurs frégates richement +chargées qui faisaient route pour Cadix! + +Nous avions, en effet, trouvé à l'Île-de-France des journaux venus de +la métropole, des dépêches ministérielles, des nouvelles de nos +familles: Bonaparte, consul était devenu Napoléon, empereur. Une +descente en Angleterre était projetée; Boulogne était choisi pour port +central d'une flottille; le chef-lieu de la préfecture maritime du 1er +arrondissement y avait été transféré; M. de Bonnefoux en avait été +nommé préfet; il était chargé de faire construire, armer, équiper, +cette immense flottille, et il avait assisté à la grande cérémonie de +la distribution des premières croix de la légion d'honneur, où +Napoléon l'avait personnellement décoré de celle d'officier. Il me +l'écrivit lui-même; et, me donnant de bonnes nouvelles de toute la +famille, il m'assura qu'il saisirait l'occasion de son premier voyage +à Paris pour parler à son ancien camarade Decrès, alors ministre de la +Marine[130], de mon avancement et de celui de mon frère. Ma +belle-mère[131], fort jeune alors, habitait Boulogne à cette époque; +et elle se rappelle, avec complaisance, que l'empereur, y rencontrant +ses deux filles, qui étaient de fort jolies enfants, s'en approcha +affectueusement et les embrassa toutes les deux. La grandeur a ce +privilège qu'aucun de ses actes n'est indifférent, et que leur +souvenir, surtout quand il flatte, est religieusement conservé. + +[Note 130: Jusqu'en 1796, la carrière de Denis de Crès, né à +Château-Villain (aujourd'hui département de la Haute-Marne), le 18 +juin 1762, s'était confondue avec celle de son camarade Casimir de +Bonnefoux. Ils avaient été promus aux mêmes grades, la même année. +Aspirant-garde de la Marine en 1779, garde de la Marine en 1780, +enseigne de vaisseau en 1782, de Crès était lieutenant de vaisseau +depuis 1786, au moment où la Révolution éclata; il fut, comme Casimir +de Bonnefoux, nommé capitaine de vaisseau en 1793, chef de division en +1796. À partir de ce moment, au contraire, leurs destinées +divergèrent. Contre-amiral en 1798, de Crès se voyait élevé, le 3 +octobre 1801, au ministère de la Marine, qu'il devait diriger pendant +treize ans. Plus tard l'empereur le nomma vice-amiral et le créa duc +de l'Empire. Ce n'est pas ici, le lieu de juger le rôle de de Crès +comme ministre de la Marine. On verra du reste, dans la _Biographie_ +de Casimir de Bonnefoux, à la fin de ce volume, le récit d'un +entretien entre le préfet maritime de Boulogne et le ministre de la +Marine, dans lequel ce dernier ne joue pas le beau rôle.] + +[Note 131: Mme La Blancherie.] + +_La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittèrent le port au commencement de +1805. D'après la hiérarchie militaire, notre commandant avait autorité +sur M. Beauchêne. Notre croisière fut de soixante-quinze jours; ils +nous parurent bien longs, à cause de calmes presque continus, très +monotones, et qui nous empêchèrent de faire beaucoup de rencontres. La +première, cependant, sur notre route vers le golfe du Bengale, qui +était notre destination principale, eut lieu près de Colombo, et elle +aurait suffi pour nous dédommager de nos peines, si M. Bruillac avait +cru devoir attaquer. + +Il s'agissait de trois beaux bâtiments, que nous chassâmes et +approchâmes à trois ou quatre portées de canon. Le commandant, qui, en +pareil cas, se trompait rarement dans ses jugements, les prit pour des +bâtiments de guerre. Se croyant sûr de son fait, et voulant paraître +suivre l'opinion de tous en cessant de les poursuivre, il m'ordonna de +monter dans la grand'hune et de bien observer ces navires, avec sa +longue-vue, qui était excellente. Quelle ne fût pas sa surprise, +lorsqu'après être descendu sur le pont, je lui dis, lui affirmai que +c'étaient des vaisseaux de la Compagnie. Il me questionna +minutieusement, et il en résulta que ce que j'avais vu, jugé, comparé, +analysé, témoignait de ma conviction. M. Bruillac, fâché d'avoir +lui-même provoqué, sur le pont, ces explications que d'ailleurs je +faisais avec un ton respectueux, se contenta de répondre que, lorsque +des bâtiments de guerre marchaient moins bien que des bâtiments +ennemis qu'ils voulaient attirer à eux, ils savaient fort bien se +déguiser, se transformer, employer la ruse, comme nous l'avions fait +pour _le Victor_, et qu'il ne voulait pas être si grossièrement dupé. +Je n'avais rien à répondre à cet argument, qui n'était plus de ma +compétence; il leva la chasse; mais il fut avéré depuis, par les +journaux de l'Inde, que c'étaient bien trois riches vaisseaux de la +Compagnie. Il est juste d'ajouter que je n'énonçais ici que mon +opinion individuelle et que rien n'est plus sujet à erreur que les +jugements en pareille matière. + +Sur les bords du Gange ou plutôt de l'Hougli sont bâties les deux +villes opulentes de Calcutta et de Chandernagor[132]; celle-ci a été +restituée à la France; mais alors elle était sous la domination +anglaise. Croiser à l'embouchure était donc menacer l'arrivage ou le +débouché d'un commerce maritime très étendu; mais il fallait ne pas +être vu: or, d'un côté, les trois navires de Colombo donnant l'éveil +sur la côte, aucun bâtiment anglais ne s'aventura pour le golfe du +Bengale; et, de l'autre, nous fûmes découverts par des barques du +cabotage. Quelques-unes d'entre elles furent, à la vérité, jointes par +nous ou par nos embarcations, et coulées ou brûlées après que les +marins en furent retirés; mais nous ne pûmes toutes les aller chercher +sur les hauts fonds, où elles se réfugiaient, de sorte que notre +présence fut signalée dans ces parages; embargo fut donc mis sur tous +les navires de commerce, et nous avisâmes en vain. + +[Note 132: Au commencement du siècle, Chandernagor était très +prospère.] + +Nous n'avions pas eu connaissance de _la Psyché_, que nous pensions +trouver dans le golfe de Bengale. Nous hésitions même, à cause d'elle, +à nous en éloigner, lorsqu'une dernière barque, saisie par nous, nous +apprit que la frégate anglaise _le San-Fiorenzo_, du premier rang, +avait récemment rencontré _la Psyché_, dont l'épaisseur, l'artillerie, +le calibre des pièces, l'équipage, équivalaient à peine à la moitié de +l'épaisseur, de l'artillerie, du calibre des pièces, de l'équipage du +_San-Fiorenzo_. Il y avait eu, entre ces bâtiments, une action +mémorable où Bergeret, ses officiers, ses matelots, avaient montré une +valeur surhumaine. Réduit à la dernière extrémité, Bergeret ne +voulait, à aucun prix, amener son pavillon. _Le San-Fiorenzo_ était +dans un état déplorable. Il y eut, alors, un moment de silence de la +plus imposante solennité, comme les poètes des temps reculés en +rapportent des exemples, lorsque les illustres chefs des armées de ces +siècles héroïques voulaient haranguer leurs soldats. Une capitulation +fut proposée pendant ce temps d'arrêt, et tel était l'état de +délabrement de la frégate anglaise que les termes en furent aussitôt +acceptés. Bergeret obtint donc, par sa présence d'esprit, aussi rare +que son courage, qu'aucun des siens ne serait prisonnier, que tous +seraient renvoyés à l'Île-de-France, aux frais des Anglais; qu'ils +conserveraient armes, bagages, effets particuliers, et qu'à ces +conditions seules _la Psyché_ cesserait de se battre, c'est-à-dire +renoncerait à se faire couler. Admirable combat, qui est un titre +impérissable de gloire pour tous ceux qui y ont participé et où le +vaincu mérita la palme cent fois plus que le vainqueur[133]! + +[Note 133: Voyez le récit de ce combat dans Frédéric Chassériau, +_Notice sur le vice-amiral Bergeret_, Paris, 1858.] + +Pendant quelques minutes, nous avait-on dit, Bergeret était resté +seul sur son pont, tant il y avait eu de tués et de blessés, et +l'état-major entier avait succombé. J'avais besoin de révoquer en +doute la mort de mon ami Hugon; car de trop belles espérances auraient +été détruites; mes affections auraient été trop froissées. Je me +refusai donc à admettre la dernière partie du récit; la suite me +prouva que mes pressentiments ne m'avaient pas trompé; Bergeret et lui +étaient les seuls officiers qui eussent survécu. + +Cette affaire s'était pourtant passée à une vingtaine de lieues de +nous; bien plus, en rapprochant ou comparant les jours, les dates, les +positions, nous nous convainquîmes que lorsque _le San-Fiorenzo_ et +_la Psyché_ firent route pour le Gange où elles rentrèrent, elles +durent passer, pendant la nuit, à une très petite distance de nous. +Quel bonheur, si c'eût été de jour! Quelle capture nous aurions +effectuée! de quel prix inestimable n'eussent pas été de si glorieux +débris! Quel doux moment, enfin, que celui où, sur son pont vainqueur, +le brave Bruillac, embrassant le brave Bergeret, lui aurait remis _le +San-Fiorenzo_ et _la Psyché_, l'un témoin manifeste, l'autre théâtre +brillant de sa mâle intrépidité! + +Nous nous éloignâmes des côtes alors désertes du Bengale pour aller +visiter celles du Pégu[134]. Nous y capturâmes _la Fortune_ et +_l'Héroïne_. Celle-ci fut donnée, en commandement, à l'un de nos +aspirants, nommé Rozier[135]; son second était Lozach[136], autre +aspirant de notre bord. Ils eurent une occasion de se distinguer dans +cette mission; ils la saisirent de la manière la plus signalée. Entre +Achem[137] et les îles Andaman[138], au point du jour, _l'Héroïne_ se +trouva à petite portée d'un vaisseau de 74, anglais, qui tira, en +l'air, un coup de canon à boulet, lequel signifiait dédaigneusement: +«Je ne veux pas vous faire de mal; mais approchez-vous de moi pour que +je vous amarine à mon aise.» Rozier laissa arriver sur le vaisseau; il +poussa même l'attention jusqu'à vouloir passer sous le vent à lui, +afin de lui faciliter l'envoi de ses embarcations; mais, en silence, +il avait disposé son monde pour forcer de voiles, et, à l'instant où +il se trouva dans la direction de l'avant du bâtiment, il mit tout ce +qu'il avait de voiles dehors et détala dans cette direction. Aussitôt +son équipage se porta à la cargaison et en jeta à la mer autant qu'il +le put pour donner plus de marche à _l'Héroïne_, en l'allégeant. + +[Note 134: Pégu, grand pays du nord-ouest de l'Indo-Chine, sur le +golfe du Bengale et le golfe de Martaban.] + +[Note 135: À mon très vif regret, je n'ai pu me procurer aucun +renseignement sur Rozier au ministère de la Marine. Son nom ne figure +en outre dans aucun des _États généraux de la Marine_. Prisonnier en +Angleterre, à la suite du dernier combat de _la Belle-Poule_, il eut +sans doute le sort de Laurent de Bonnefoux, de Rousseau, dont il sera +question plus loin, et de beaucoup d'autres aspirants; il fut licencié +à la paix. Le procès-verbal de capture de _la Belle-Poule_, rédigé à +bord du vaisseau anglais _le Repulse_, le 23 ventôse an XIV (14 mars +1806) porte la signature B. Rozier, aspirant de 1re classe. Les +_Archives nationales_ possèdent ce procès-verbal parmi les _Pièces +relatives à la campagne de l'amiral Linois_.] + +[Note 136: _L'État général de la Marine_ pour 1805 mentionne +Lozach, François Louis, du port de Brest, enseigne de vaisseau du 3 +brumaire an XII (26 octobre 1803). Il ne saurait être question ici de +notre héros, mais peut-être d'un frère plus âgé. D'après le +procès-verbal que je viens de citer l'aspirant de _la Belle-Poule_ +s'appelait Jean-Baptiste.] + +[Note 137: Achem, ville de la côte de Sumatra, plus connue +aujourd'hui sous le nom d'Atchin.] + +[Note 138: Andaman (îles). Archipel situé dans le golfe du Bengale +par 90° de long. E. et entre 10° 25' et 13° 34' lat. N., sur une +longueur de 425 kilomètres avec une superficie totale de 6.497km,9.] + +Le vaisseau, avec la confiance de sa force, s'était mis en panne; il +débarquait ses canots, et il ne pensait pas même à installer à l'avant +ses canons de chasse. Il lui fallut donc quelque temps avant d'avoir +pu présenter le côté à notre prise, afin de lui envoyer sa volée +entière. L'intelligent Rozier avait tous ses marins dans la cale; +Lozach était au gouvernail; pour lui, il semblait défier l'ennemi; +car, debout, sur le couronnement, tenant à la main la drisse de son +pavillon qu'il avait rehissé, son attitude prouvait qu'il ne voulait +pas qu'on pût croire qu'il amènerait. La volée cribla la voilure, mais +ne fit aucun dégât majeur; cependant le vaisseau remit le cap sur +_l'Héroïne_; mais il y avait eu du temps perdu pour ses canots, et +pour établir ses voiles de nouveau. Quant à Rozier, il s'allégeait +toujours et filait de plus en plus. Enfin, après quatre heures de +lutte, d'efforts, de canonnade, d'incertitudes, le faible navire put +se rire des menaces, de la colère de son colossal adversaire, et il +fut pour jamais à l'abri de ses coups, désormais impuissants. + +Rozier fut accueilli à l'Île-de-France avec l'enthousiasme que +méritait sa courageuse conduite. Vincent[139], dont l'esprit était +plein de grâce et de poésie, Vincent, qui avait toujours une parole +agréable à la bouche, ou un vers d'une heureuse application, ne manqua +pas de s'en rappeler un charmant de La Fontaine, et faisant allusion à +la délicatesse des traits de Rozier, qui l'avait fait surnommer +l'Amour par ses camarades, il lui dit, en l'accostant à la première +rencontre: _Et dans un petit corps s'allume un grand courage!_ + +[Note 139: Officier de santé sur _la Belle-Poule_.] + +Le bel état que l'état militaire, la noble profession que celle qui +initie à de telles émotions, qui cimente des amitiés comme celles qui +unirent, depuis lors, Rozier à son digne second, ainsi qu'à nous tous, +et qui rend acteurs ou témoins d'aussi remarquables actions! C'est +bien la carrière de l'honneur, c'est bien celle des sentiments les +plus exaltés; oui, c'est bien celle qui commande le respect, +l'admiration des contemporains et de la postérité. + +Tels étaient nos aspirants, et, comme cette campagne avait mûri de +jeunes têtes, avait élevé de jeunes coeurs de quinze à dix-huit ans! +Rozier, Lozach, mon frère, Gibon de Kerisouet, entre autres, vous +aviez déjà le talent, le courage, l'expérience d'hommes faits; vous +étiez dès lors un juste sujet d'espérance pour la Marine. + +Puget et moi, lors de notre rentrée à l'Île-de-France, portâmes plus +de soins encore que jamais à nos observations astronomiques devant +Rodrigue[140]. Nos calculs nouveaux confirmèrent tellement nos doutes +précédents que nous pûmes dresser et présenter un travail, qui ne +permit plus à la colonie d'hésiter à faire rectifier la position +géographique d'un point aussi important pour l'attérage de +l'Île-de-France. Un savant hydrographe, envoyé sur les lieux, fut +chargé d'en préciser exactement la place dans l'Océan; il revint après +six semaines de séjour, et ses résultats confirmèrent exactement des +opérations que, cependant, nous n'avions pu faire qu'en passant. + +[Note 140: Rodrigue ou Rodrigues, île de l'Océan Indien, à 638 +kilomètres de Maurice, l'ancienne Île-de-France.] + +Plusieurs corsaires revinrent de croisière en même temps que nous; on +comptait déjà 45 riches navires capturés par eux, et tant de mal était +fait aux Anglais, malgré 13 vaisseaux de ligne, 15 frégates et +plusieurs corvettes qu'ils entretenaient dans l'Inde, à grands frais, +pour protéger leur commerce contre nous! Rien ne démontre mieux +l'intérêt qu'ils eurent à s'emparer de cette colonie à tout prix, ni +les efforts qu'aurait dû faire le Gouvernement pour la défendre et la +conserver; hélas! on ne pensait alors qu'à élever autour de la France +des trônes que l'on regardait comme des surcroîts de puissance. + +La relâche que nous fîmes fut assez agréable; car, pour les colons, +nous commencions à être d'anciennes connaissances. + +Leurs maisons nous étaient ouvertes; leurs invitations nous appelaient +à leurs campagnes. Nous visitâmes ainsi tous les quartiers de l'île; +et moi, particulièrement, le Cap d'Ambre où était l'habitation d'un de +nos passagers, M. de Bruix, frère de l'amiral de ce nom, et les +Pamplemousses où se trouve le Jardin botanique du Gouvernement, alors +dirigé par M. Céré, père de Mme d'Houdetot, de Mme Barbé-Marbois, +d'une charmante jeune fille qu'il avait avec lui, et d'un jeune homme +employé, à cette époque, dans les bureaux de la Préfecture maritime, +et qui réunissait aux plus beaux sentiments une éducation soignée, une +taille élevée et des traits fort distingués. Céré, fils, était de +toutes nos parties. + +Dès l'arrivée de la frégate, dès que notre second, M. Moizeau, pouvait +mettre un canot à ma disposition, j'allais chercher Hugon ou quelque +autre ancien aspirant de ma connaissance, qu'en ma qualité d'officier +on me refusait rarement, et puis nous voilà partis, et nous passions +de bons moments ensemble et avec Céré. Ainsi je ne laissai pas +refroidir l'amitié de ceux avec qui j'étais précédemment lié. + +C'est près des Pamplemousses qu'est le théâtre des scènes attachantes +du roman de _Paul et Virginie_, de Bernardin de Saint-Pierre, dont le +secret, comme écrivain, se résume dans ce peu de mots échappés à sa +plume: «Si votre âme est sensible, votre pinceau sera immortel; sentez +et écrivez, vous serez sûr de plaire!» Que de fois, lorsque la frégate +se dirigeait sur l'Île-de-France, je m'étais enivré, en espérance, du +plaisir de contempler les lieux enchanteurs décrits par Bernardin, les +paysages riants foulés par les pieds légers de son héroïne, les îlots, +les rochers où vint se briser _le Saint-Géran_, la place funeste où +périrent les deux tendres amants, et que de fois je m'étais dit, comme +Delille, quand il brûlait d'aller voir la poétique patrie de son +modèle dans l'art des vers: + + Oui, j'en jure Virgile et ses accents sublimes; + J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes; + J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés, + Les dire aux mêmes lieux qui les ont inspirés. + +Je tins parole, et à mon plaisir inexprimable, j'allai souvent me +blottir dans la crevasse élevée d'un morne majestueux, d'où l'oeil +embrasse la plaine des Pamplemousses, les îlots, la mer; et où l'on +prétend que Bernardin de Saint-Pierre, les yeux fixés sur ce +magnifique tableau, allait, bien au-dessus des vulgaires humains, +chercher ses magiques inspirations. + +Le séjour que nous fîmes alors dans cette colonie fut plus long qu'à +l'ordinaire; mais tout nous disait que c'était le dernier. Il +circulait que la mésintelligence entre MM. Decaen et Linois était à +son comble, que l'amiral ne voulait plus expédier de prises pour +l'Île-de-France, qu'il choisirait enfin, pour point central de ses +opérations, le cap de Bonne-Espérance, appartenant, alors, à nos +alliés les Hollandais. La suite a prouvé qu'il y avait beaucoup de +vrai dans ces assertions, et qu'il ne pouvait arriver, à la colonie et +à nous, rien de pire que les événements qui ont succédé. + +_La Sémillante_ était encore à Manille, où elle fut bloquée. Longtemps +après elle retourna à l'Île-de-France; mais nous ne la revîmes plus. +_L'Atalante_ resta au port nord-ouest pour quelques réparations, et +reçut le cap de Bonne-Espérance pour rendez-vous avec _le Marengo_ et +_la Belle-Poule_, qui se mirent en mesure d'entreprendre une croisière +d'une étendue vraiment gigantesque. + +J'allais éprouver de cuisants regrets, en quittant un si doux pays; +heureusement qu'une lettre vint les adoucir en me donnant l'assurance +qu'à Paris on pensait à mon frère et à moi, et qu'à la prochaine +promotion, il était arrêté que nous serions nommés, lui enseigne, et +moi lieutenant de vaisseau. + +S'il est un tort préjudiciable aux jeunes gens, c'est, sans contredit, +de parler inconsidérément d'objets dont ils ne calculent pas la +portée, ou d'être faciles aux suggestions de ceux qui, ayant le désir +de les faire discourir, flattent leur amour-propre pour les exciter à +sortir des bornes qu'un peu d'expérience leur apprend à ne pas +franchir. L'affaire des trois navires de Colombo, où j'avais joué un +certain rôle, avait, pendant quelque temps, occupé la colonie. Il +paraît que certaines personnes voulurent s'autoriser de mon nom, et +que je fus mis en scène par quelques habitués de la maison du +capitaine général, qui ne manquèrent pas de mêler, selon l'usage, +beaucoup d'exagération à un peu de vérité. Ce tripotage revint à M. +Bruillac qui, aussitôt, se rendit à bord. C'était un jour d'exercice; +il comptait m'y trouver, mais j'étais descendu à terre avec la +permission cependant de M. Moizeau. + +M. Bruillac n'accueillit pas cette explication, et il ordonna, sans +plus ample informé, que M. Moizeau m'envoyât chercher et m'infligeât +les arrêts jusqu'à nouvel ordre. Je subissais cette punition depuis +deux jours, me perdant en vaines conjectures, lorsque le commandant +revint à bord, me fit demander, et, après quelques détails sur mon +absence dont il prétendait ignorer l'autorisation, il vint au fait et +me fit des reproches sur le tort que mes indiscrétions, à l'égard des +navires de Colombo, pouvaient faire à sa réputation et indirectement à +moi-même. + +Le colloque fut long, et je me défendis mal, car j'étais désolé +d'avoir blessé la susceptibilité d'un homme dont j'estimais la +capacité militaire. Entre autres choses, il me dit, en avouant +franchement sa méprise à Colombo, qu'il y avait loin de l'opinion +souvent irréfléchie d'un jeune homme sur une question grave, à la +conduite d'un chef responsable de l'honneur du pavillon, ainsi que de +la liberté ou même de la vie de ses subordonnés; que la prudence, qui +l'avait égaré en cette circonstance, avait été utile à la frégate en +maintes circonstances, notamment lors de notre retour de Madras à +Pondichéry; qu'en ce qui me concernait, j'étais punissable par le seul +fait de ma demande d'absence, un jour d'exercice; que la permission de +M. Moizeau, à qui il en ferait des reproches, ne me justifiait pas +complètement; enfin qu'on avait souvent vu éclater des inimitiés de +chefs à officiers, qui avaient eu assez de force ou de durée pour +entraver ceux-ci dans leur carrière, et cela quand les motifs en +étaient beaucoup moins sérieux. + +Je tins à rétablir les faits, dont j'élaguai tout ce que la +malveillance avait envenimé; et nous nous séparâmes, le commandant en +levant mes arrêts, moi résolu à remonter à la source des exagérations; +mais j'en fus pour mes recherches; personne n'avait plus rien dit, +plus rien répété... Je crois même qu'on ne fut pas fâché de mes +arrêts; car la malignité ne s'arrête pas; et un peu de zizanie à bord +ne pouvait déplaire aux artisans de nos discordes. + +Le temps, le bon esprit de M. Bruillac le firent revenir de la +froideur occasionnée par cet incident; et, sans que je fisse autre +chose que mon devoir, je me revis assez promptement traité, par lui, +avec la même distinction qu'auparavant. + + + + +CHAPITRE VIII + + SOMMAIRE: Préparatifs de départ de l'Île-de-France.--Arrivée à + bord de Céré fils engagé comme simple soldat.--Son enthousiasme + patriotique et ses sentiments de discipline.--Au moment de + l'appareillage de _la Belle-Poule_, tentative de mutinerie d'une + partie de l'équipage.--Admirable conduite de M. Bruillac. Ses + officiers l'entourent. L'ordre se rétablit.--Paroles que + m'adresse le commandant en reprenant son porte-voix pour + continuer l'appareillage.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ se + dirigent vers les Seychelles.--Mouillage à Mahé.--Mahé de la + Bourdonnais et Dupleix.--But de notre visite aux Seychelles.--M. + de Quincy.--Un gouverneur qui tenait encore sa commission de + Louis XVI.--Un homme de l'ancienne cour.--Chasse de chauve-souris + à la petite île Sainte-Anne.--Danger que mes camarades et moi + nous courons.--Le «chagrin».--Les caïmans.--De Mahé, la division + se rend aux îles d'Anjouan.--Croisière à l'entrée de la mer + Rouge.--Croisière sur la côte de Malabar, devant Bombay.--Aucune + rencontre.--Dommage causé indirectement au commerce + anglais.--Pendant mon quart, _la Belle-Poule_ est sur le point + d'aborder _le Marengo_.--L'équipage me seconde d'une façon + admirable et j'en suis profondément touché.--L'abordage est + évité.--Réflexions sur le don du commandement.--Mes diverses + fonctions à bord, officier de manoeuvre du commandant, chargé de + l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, des + signaux.--M. Bruillac m'avait proposé de me décharger de mon + quart et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. Pendant + toute la durée de la campagne, je ne manquai pas un seul + quart.--Visite des abords des îles Laquedives et des îles + Maldives.--En approchant de Trinquemalé, rencontre de deux beaux + vaisseaux de la Compagnie des Indes.--Manoeuvre du commandant + Bruillac contrariée par l'amiral.--Un des vaisseaux se jette à la + côte et nous échappe.--À la suite d'une volée que lui envoie, de + très loin, _la Belle-Poule_, l'autre se rend.--C'était _le + Brunswick_, que l'amiral expédie en lui donnant pour premier + rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (île de Madagascar) et + False-bay pour le second.--Continuation de la croisière à + l'entrée de la mer de l'Inde.--Après avoir traversé cette mer + dans le voisinage des îles Andaman, la division se dirige vers la + Nouvelle-Hollande, et aux environs du Tropique, elle remet le cap + vers l'ouest. Nous nous trouvons alors, par un temps de brume, à + portée de canon de onze bâtiments anglais, que l'on prend pour + onze vaisseaux de la Compagnie.--L'amiral attaque avec + résolution.--Ces bâtiments portaient trois mille hommes de + troupes, qui font un feu de mousqueterie parfaitement + nourri.--Les voiles de _la Belle-Poule_ sont criblées de + projectiles.--M. Bruillac et moi nous avons nos habits et nos + chapeaux percés en plusieurs endroits.--Le vaisseau de 74 canons, + _Le Blenheim_, qui escortait les dix autres bâtiments, parvient + enfin à se dégager.--Intrépidité et habileté du commandant + Bruillac.--_La Belle-Poule_ canonne _le Blenheim_, pendant une + demi-heure, sans être elle-même atteinte.--Elle lui tue quarante + hommes.--L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale au + commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre.--La + division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin.--En passant + près de l'Île-de-France.--«Elle est pourtant là sous + Acharnar.»--Nous ne trouvons pas _le Brunswick_ à + Fort-Dauphin.--Traversée du canal de Mozambique.--Changement des + moussons.--La terre des Hottentots. + + +Notre départ allait avoir lieu, nous en faisions les préparatifs à +bord, quand il y arriva un canot du pays, portant un jeune soldat en +uniforme. J'étais de service; le soldat s'avança vers moi en faisant +le salut militaire, et il me présenta un ordre d'embarquement. J'avais +déjà reconnu Céré; la joie brillait sur son visage. «Je n'avais pas +voulu vous en parler, me dit-il; mais j'ai enfin décidé mon père, et +me voici; accordez-moi cinq minutes dans votre chambre; je vous +raconterai tout; je satisferai aux étreintes de l'amitié; je ne serai +plus ensuite que soldat, et je ne vous connaîtrai que du nom de +lieutenant.» Les premières formalités d'inscription du nouvel arrivé +sur les rôles aussitôt remplies, je le conduisis dans ma chambre, où +je lui dis que je le devinais, que je l'admirais et que je l'écoutais. +Il me dit que sa carrière administrative lui répugnait plus que la +mort; que dût-il rester soldat, il ne regretterait jamais d'avoir +changé la plume pour l'épée; que la vie douce, parsemée de soi-disant +plaisirs, qu'on lui faisait chez son père, lui était insupportable; +que le désespoir s'emparait de son âme toutes les fois qu'il nous +voyait partir pour nos courses périlleuses; enfin, que sa famille +ayant consenti à lui laisser souscrire un engagement, et ayant obtenu +son embarquement du capitaine général, il se trouvait au comble de ses +voeux. Nous nous embrassâmes étroitement, l'attendrissement au coeur, +les larmes aux yeux; et le noble jeune homme prit place parmi les +autres soldats, remplit dignement ses devoirs, supporta les duretés +de la navigation avec courage et ne chercha jamais à se prévaloir de +nos relations pour obtenir le moindre adoucissement aux rigueurs de sa +position. + +Un jour même, par mauvais temps, pendant mon quart, une lame l'avait +entièrement couvert et inondé; je m'approchai de lui pour le prier de +venir, après le quart, passer quelques moments dans ma chambre, et je +lui dis qu'il y trouverait du vin chaud et des paroles d'amitié. Céré +se redressa, mit la main à son bonnet de police, et, parodiant le vers +qui avait fait tressaillir le grand Condé d'admiration, le vers le +plus romain qui soit jamais sorti du coeur d'un poète, il me répondit +austèrement: + + Je suis simple soldat, je ne vous connais plus. + +La réplique de Curiace: + + Je vous connais encore! + +est empreinte d'une profonde sensibilité; cependant elle ne me parut +pas suffisante, pour rendre ce que j'éprouvai. + +J'aurai l'occasion de revenir sur ce modèle du plus généreux +enthousiasme. + +Après que l'ancre fut levée, le commandant venant à ordonner des +manoeuvres de l'appareillage, le silence avec lequel l'équipage +obéissait habituellement fut troublé par un léger bruit qui devint un +murmure, et qui, grossissant par degrés, comme le vent précurseur de +la tempête, éclata en cris tumultueux et en refus d'exécuter les +ordres donnés, si les parts de prises, du reste légitimement gagnées, +et injustement retenues dans la colonie, n'étaient pas distribuées. +Une cinquantaine de mutins, à l'instigation, sans doute, des fauteurs +de désordre de l'Île-de-France, avaient monté ce complot, et ils +espéraient entraîner l'équipage entier qui, peut-être, n'attendait, +pour se décider, que la manière dont ce coupable essai réussirait. La +position de chefs, placés entre le désir de faire leur devoir et le +sentiment de l'équité d'une réclamation qui ne pèche que par la forme, +est bien pénible, et il n'y a que sous des Gouvernements pareils à +ceux qui nous régissaient alors, que de semblables injustices peuvent +exister et produire de telles conséquences. + +M. Bruillac fut admirable en cette circonstance; il sortit son sabre +du fourreau; il s'élança sur le groupe rebelle, et sans donner à qui +que ce soit le temps de se revoir: «Obéissez, dit-il, ou je n'épargne +personne; vous me jetteriez à la mer cent fois avant que je reculasse +devant la révolte.» Déjà il était entouré de tous les officiers; leur +attitude dévouée, les regards foudroyants la figure indignée de +Delaporte, par-dessus tout la résolution soudaine du commandant, son +maintien ferme, glacèrent les coeurs de ces malheureux, et l'ordre se +rétablit. Un conseil de guerre atteignit ceux que l'on reconnut être à +la tête de la trame; mais l'indulgence naturelle de M. Bruillac fit +atténuer les peines; et ce mélange de force, de légalité, de clémence, +apaisa les esprits pour toujours. + +En reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage, le +commandant me demanda si je persistais à penser qu'il était convenable +de jamais chercher à affaiblir la force morale d'un chef, et si +l'union complète d'un état-major n'était pas indispensable pour le +bien général, ainsi que pour la sécurité des officiers... Achevant +ensuite ses commandements, il ne me donna pas le temps de répondre; +mais j'entendis une voix intérieure qui disait: «Brave homme que vous +êtes, par quelle fatalité avez-vous donc consenti vous-même à diminuer +cette force morale, en acceptant l'augmentation illégale que vous +accorda l'amiral, lorsque vous pouviez, en vous montrant le défenseur +de vos subordonnés, gagner leurs coeurs sans retour.» Vraiment le +coeur de l'homme est un tissu de contradictions. + +Nous nous dirigeâmes vers les îles Seychelles, et nous jetâmes l'ancre +sur la rade de la principale d'entre elles, qui porte le nom de Mahé +de la Bourdonnais, du fondateur de la colonie de l'Île-de-France, de +celui qui vainquit sur mer et mit en fuite l'amiral Boscawen, qui +vainquit sur terre et prit Madras, de celui enfin, qui devint victime +de la jalousie de Dupleix. Dupleix fut un autre puissant génie, dont +l'influence donna aux Anglais beaucoup d'ombrage dans l'Inde, balança +longtemps leur crédit auprès des souverains de ces riches contrées, +mais qui eut le malheur de ne pas pouvoir ouvrir les yeux, quand il +s'agissait du mérite de son illustre rival. + +Nous n'avions, à Mahé[141], d'autre but que d'y faire reconnaître +l'empereur, qui s'en laissa ensuite déposséder, malgré l'importance de +la position. Depuis de longues années M. de Quincy en était le +gouverneur; la Révolution avait laissé ce galant homme ignoré dans ces +îles lointaines qu'il régissait en père, et qu'en dépit des orages de +la politique, il conservait, en bon Français, à la métropole. Il +tenait son mandat de Louis XVI; l'amiral le lui renouvela au nom de +Napoléon. C'était un homme de l'ancienne cour, d'une politesse +exquise, de manières on ne peut plus distinguées, et qui nous reçut à +bras ouverts. Il pleura d'attendrissement en revoyant des vaisseaux, +des canons, des uniformes; et la noblesse de son maintien, la dignité +de sa parole, convertirent bientôt en enthousiasme le ridicule que la +jeunesse attache si facilement à l'antiquité de la mise ou à des +habitudes surannées. + +[Note 141: Mahé (des Seychelles), île de l'Océan Indien, au +nord-nord-est de Madagascar, par 4° 45' latitude sud et 55° 10' +longitude est.] + +Entr'autres curiosités des Seychelles, on remarque l'oiseau-feuille, +très petit animal, dont les ailes ressemblent exactement aux feuilles +des arbres sur lesquels il se complaît, et les oeufs à des graines de +fleurs; le coco de mer, d'une configuration renommée; la tortue de +terre, à l'écaille si belle, et les chauve-souris, gibier vraiment +exquis du pays; elles y abondent à la petite île Sainte-Anne, vers +laquelle, un beau matin, avant le jour, nous nous acheminâmes pour en +faire une ample provision. Excepté M. Moizeau et l'officier de +service, tout l'état-major était dans le canot. + +Du moment où nous quittâmes le bord, un énorme chagrin se mit à nous +suivre. Ce poisson est un requin parvenu à un âge avancé; sa voracité +est très redoutée des nègres, dont il chavire les pirogues d'un coup +de queue et qu'il dévore ensuite. Ceux-ci, à l'approche du terrible +animal, n'ont de chance de se soustraire à son quintuple râtelier de +dents cruelles qu'en lui jetant du poisson par intervalles, et qu'en +l'occupant ainsi avec le produit de leur pêche, pendant qu'ils +dirigent leur frêle esquif vers le rivage, afin d'y trouver leur +salut. Notre embarcation était trop grande pour appréhender le sort +des pirogues; nous nous amusions donc, sans inquiétude, à suivre, des +yeux, le sillage du chagrin, qui faisait scintiller la mer +phosphorescente de ces parages, et à lui tirer des coups de fusil; +mais le plomb ne faisait qu'effleurer sa peau, employée en Europe, par +les menuisiers, pour polir les bois, ou, par les tabletiers, pour +couvrir certains étuis. Tout à coup le canot touche sur un banc, +échoue et s'incline tellement que si l'on n'avait pas mis autant de +diligence à piquer les avirons dans le sable, pour nous contre-buter à +force de bras, c'en était fait de plusieurs d'entre nous. Le monstre +nous crut à lui; car la dense atmosphère où vivent les poissons +n'étouffe pas leur intelligence; il rôda, s'agita, s'éleva à l'aide de +ses nageoires... la moindre fausse position nous perdait; aussi nous +ne fîmes pas un seul mouvement! Delaporte était là, commandant +l'immobilité par sa parole, inspirant la sécurité par sa présence, +forçant à la soumission par son ascendant. Le jour se fit attendre; il +vint enfin... La frégate nous vit, envoya la chaloupe et des grappins +pour nous retirer du banc, car elle ne nous croyait qu'échoués; et +nous pûmes joyeusement aller faire la guerre aux chauves-souris. + +Cependant un autre danger nous attendait à l'île Sainte-Anne; ce +furent les caïmans, dont nous troublâmes, sans le savoir, le soin des +femelles qui, alors, couvaient leurs oeufs dans un petit marais +desséché et couvert de roseaux. Quelques indigènes accoururent vers +Puget et moi, en nous voyant nous engager dans ce lieu d'un péril +imminent: il était plus que temps; les roseaux frémissaient déjà du +bruit de ces bêtes féroces qui s'épouvantaient, et qui n'allaient pas +tarder à s'élancer vers nous! Voilà des chauves-souris qui manquèrent +nous coûter bien cher, et il en est bien souvent, ainsi, de beaucoup +de parties d'agrément, soit immédiatement, soit par les suites; +presque toujours la peine passe le plaisir. + +Nous visitâmes les îles d'Anjouan[142]; nous allâmes ensuite croiser à +l'entrée de la mer Rouge, près du cap Guardafui, de l'île de +Socotora[143], puis, sur la côte de Malabar, devant Bombay, devant +Surate[144]; mais nous n'y rencontrâmes rien. Les bâtiments de +commerce anglais, devenus méfiants, ne se hasardaient guère plus sans +escorte; perdant beaucoup, il est vrai, par les lenteurs de cette +manière de naviguer, mais s'y assujettissant pour ne pas s'exposer à +être pris. + +[Note 142: L'île d'Anjouan est une des îles Comores, entre la côte +orientale d'Afrique et Madagascar.] + +[Note 143: À 170 kilomètres est du cap Guardafui, la pointe la +plus orientale de l'Afrique.] + +[Note 144: Surate ou Sourat, dans le golfe de Cambay, à 270 +kilomètres nord de Bombay, passait, à la fin du XVIIIe siècle, pour la +ville la plus peuplée de l'Inde.] + +Il m'arriva, dans ces courses, un événement fait pour marquer dans la +carrière d'un officier, et qui fut pour moi une époque caractérisée de +transition. _La Belle-Poule_ avait ordre, la nuit surtout, de se tenir +à portée de voix du _Marengo_, ce qui exigeait, de notre part, une +attention très soutenue. Étant de quart, je me relâchai, sans doute, +de cette attention, car la frégate s'élançant vers le vaisseau, je +n'en fus averti que par le bruit des pas des matelots, alors à dîner +sur le pont, et qui, s'apercevant du mouvement avant moi, s'étaient, +en partie, levés. Il fallait manoeuvrer, manoeuvrer vite, et être bien +secondé pour ne pas aborder _le Marengo_. L'équipage ne pouvait voir +ici aucun danger personnel; mais il reconnut promptement qu'il y +aurait lieu à reproches, à punition pour moi; enfin, c'était une de +ces circonstances où la réputation, l'avenir d'un officier sont entre +les mains de ses subordonnés; ne soyez point aimé, ils obéissent de +manière à vous perdre; soyez chéri, rien ne les arrête; ils +arracheraient des montagnes de leurs fondements! À peine la série +pressée de mes commandements sortit-elle de mon porte-voix que +l'équipage se précipita, renversa le dîner ou ses apprêts, et, comme +par enchantement, tout fut exécuté. C'est un des plus beaux moments de +ma vie; cet empressement unanime, cet élan spontané, cette intention +manifeste de me tirer d'un mauvais pas, me touchèrent tellement qu'au +seul souvenir j'en suis encore tout ému. + +Au commencement de la campagne, j'avais adopté le système d'une +rigidité qu'on avait souvent essayé de faire fléchir et dont ni +Delaporte ni M. Le Lièvre ne m'avait encore entièrement guéri. C'est +l'arme des jeunes officiers, c'est encore celle des chefs qui ne +savent se faire obéir que la menace à la bouche, que le règlement à la +main, que le châtiment pour conclusion. Certainement il faut des +moyens coercitifs pour parer à tous les cas, pour venir au secours de +ceux qui ne peuvent pas commander autrement; car la façon d'inspirer +confiance dans la supériorité de ses lumières ou de sa position ne +s'apprend ni ne s'acquiert: c'est un don de la nature; c'est le plus +grand, peut-être, qu'elle puisse faire à un homme; heureux celui à qui +elle départit une faveur si précieuse, car il lui suffit de parler, et +chacun s'incline avec respect. Rollin l'a bien dit, qu'il fallait +convaincre ceux à qui l'on commande, que l'on sait mieux qu'eux ce +qui leur est utile; et il ajoute que c'est de ce principe que part la +soumission aveugle du marin pour le pilote, du voyageur pour le guide, +du malade pour le médecin. Que j'eusse abordé le vaisseau, que j'eusse +contrarié l'expédition, que mon nom eût pu être cité avec un blâme +mérité, j'avais un sentiment trop exalté de mes devoirs, et c'est +ainsi que l'on sert bien, pour ne pas donner ma démission! Ce malheur +ne m'arriva pas, grâce seulement à l'heureuse disposition des +matelots, et j'en retirai un grand avantage, celui de connaître leur +affection pour moi; aussi, achevant de me dépouiller pour toujours de +toute forme acerbe, je pus, n'ayant que vingt-trois ans, ne plus leur +parler que comme un ami, ou user envers eux, quand mon coeur m'y +portait, d'une indulgence pour leurs fautes, dont, quelque temps +auparavant, je me serais bien gardé. Il est rare que, depuis lors, +j'aie employé les jurements ou que je me sois servi d'un ton plus +élevé que celui de la conversation, ou enfin que j'aie fait usage du +_tu_, beaucoup moins persuasif que le _vous_, moins bienveillant, +moins honorable, moins correct, moins sonore, moins conforme en un mot +à la bonne éducation où toujours un officier trouvera son meilleur +appui. Un subordonné abruti paraît quelquefois, je le sais, surpris de +ces manières, de cette forme de langage auxquelles il n'est pas +habitué; peut-être se sent-il, d'abord, disposé à n'en tenir aucun +compte; mais, quand la phrase est répétée avec assurance, qu'elle est +soutenue par un regard décidé, le mauvais vouloir disparaît, la +dignité de l'homme se relève, et une machine obéissante devient un +instrument intelligent, dont le dévouement est à jamais acquis. + +Outre le quart, c'est-à-dire le commandement de la manoeuvre dont sont +chargés, à bord des vaisseaux, les lieutenants de vaisseau, à bord des +frégates, les lieutenants de vaisseau et les enseignes; outre le +quart, dis-je, chaque officier d'un bâtiment est investi de certains +détails, et, précisément, j'étais l'officier de manoeuvre. C'est celui +qui est choisi par le capitaine pour faire exécuter les ordres, qu'il +donne, lui-même, d'une manière générale, dans les occasions où il +commande sur le pont et où tout le monde est à son poste. L'abordage, +que j'avais si heureusement évité, me donna beaucoup d'aplomb dans mes +fonctions d'officier de manoeuvre; or j'en avais besoin; car M. +Bruillac avait souvent la bonté de me dicter ses ordres très en grand; +il se retirait ensuite, s'en reposant sur moi de leur entière +exécution. + +Le poste de M. Moizeau, second à bord, était marqué par les +règlements, ainsi que celui de Delaporte, le premier des autres +officiers; l'un, sur le gaillard d'avant, l'autre commandant de la +batterie; parmi les autres officiers, le capitaine choisit celui de +manoeuvre, et je l'étais, même avant que Giboin et M. L..., mes +anciens, eussent quitté la frégate. J'ai déjà dit qu'en outre j'étais +chargé de l'instruction des aspirants, dont je m'occupais assidûment, +ainsi que des observations astronomiques, qui faisaient mes délices; +et, comme M. Bruillac m'avait, de plus, confié la direction des +signaux, et que notre navigation avec l'amiral rendait cette tâche +assez pénible, il m'avait offert de me soulager de mon quart, se +proposant de le faire commander par un de nos aspirants. Je m'étais +refusé à cette offre; car, regardant l'accomplissement du quart comme +la pierre angulaire de l'instruction et de la réputation d'un +officier, je ne voulais pas que la malveillance pût s'emparer de mon +désistement, comme d'un éloignement recherché pour ce qu'il y avait de +plus rigoureux dans le métier; ou qu'elle pût avoir le prétexte +d'arguer, qu'il y avait, de ma part, incapacité soit de corps, soit +d'esprit; et j'eus le bonheur bien rare, dans cette campagne entière +si longue, si variée, si pénible, si hérissée d'événements difficiles, +de n'avoir jamais manqué un seul quart; pas un motif, pas une +indisposition, ne vint jamais entraver ma résolution. + +Nous visitâmes les abords des îles Laquedives[145], des îles +Maldives[146], le point de reconnaissance de Malique[147]; et, nous +rapprochant ensuite de Trinquemalé[148], pris par M. de Suffren +pendant la guerre de l'Indépendance des États-Unis[149], nous +aperçûmes, non loin de la côte, deux beaux vaisseaux de la Compagnie. +_La Belle-Poule_ se précipita, avec la supériorité de marche qu'elle +possédait, sur eux, ainsi que sur _le Marengo_. Il s'agissait de leur +couper la terre, ce qui retardait, mais assurait le moment de la +capture; l'amiral, n'en jugeant pas ainsi, nous signala de virer de +bord, et de virer, comme il est vrai que l'indique la tactique pour +atteindre un navire chassé en pleine mer, dans le plus court espace de +temps. Les signaux furent même si minutieusement réitérés que M. +Bruillac prétendit qu'il devait y avoir erreur, ou qu'on était trop +loin pour pouvoir les bien distinguer, et il suivit ses premières +inspirations. Il vit bientôt qu'il était un peu tard, car le plus +avancé des deux Anglais se jeta à la côte; le second allait l'imiter, +lorsque M. Bruillac s'imagina de faire tirer dessus à toute volée. Vu +l'éloignement, personne à bord ne croyait à l'efficacité de cette +bordée; cependant telle était l'adresse, l'habileté de nos canonniers +que cinq boulets frappèrent le vaisseau de la Compagnie qui, craignant +le retour d'un avertissement aussi significatif, laissa arriver sur +nous pour se faire amariner. C'était _le Brunswick_, que nous +expédiâmes, en lui donnant pour premier rendez-vous la baie du +Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le second. Nous +continuâmes notre croisière à l'ouverture de la mer de l'Inde que nous +traversâmes, dans le voisinage des îles de Sumatra, Andaman, de Java; +nous filâmes ensuite vers la Nouvelle-Hollande, et, comme aux environs +du Tropique nous remettions le cap à l'ouest, nous nous trouvâmes, par +un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments anglais, que +nous prîmes d'abord pour onze vaisseaux de la Compagnie; l'amiral eut, +ici, la résolution qui lui avait manqué en Chine; aussi le feu fut-il +bientôt engagé à portée de pistolet. + +[Note 145: Archipel de l'océan Indien, sur la côte ouest de +l'Inde, au nord des Maldives, entre 10° et 14° 30' latitude N. 69° 50' +et 72° longitude E.] + +[Note 146: Entre 1° et 7° 30' latitude N., entre 70° 30' et 72° +20' longitude E.] + +[Note 147: l'Île Malique, aujourd'hui Miniçoy ou Minikoi entre les +Laquedives et les Maldives.] + +[Note 148: Trinquemalé ou Trincomali, excellent port de la côte +N.-E., de l'île de Ceylan.] + +[Note 149: En 1782.] + +Notre artillerie faisait voler en éclats la boiserie ainsi que les +ornements sculptés de ces navires, qu'elle foudroyait; ceux-ci +pliaient, et ils ne se rendaient pourtant pas; leurs canons n'étaient +pas très bien servis; mais trois mille hommes de troupes qu'ils +portaient entretenaient un feu de mousqueterie parfaitement nourri. + +Nos voiles en furent criblées; le commandant Bruillac et moi +principalement, qui étions élevés sur le banc de manoeuvre, nous eûmes +nos habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits. + +Malgré cette résistance, nous espérions avoir raison du convoi, car +tout fuyait ou semblait fuir; nous poursuivions la chasse, faisant feu +des deux bords, quand, tout à coup, un grand vide parvient à se former +au milieu de tous ces navires, et, semblable à ces guerriers vêtus de +toutes armes qui, dans les batailles anciennes, surgissaient tout à +coup, au plus fort de la mêlée, resplendissants de valeur et d'éclat, +paraît, isolé, un beau vaisseau anglais de 74. Il escortait les dix +autres bâtiments, dont tous les efforts, jusque-là, avaient tendu à +dégager son travers pour qu'il pût faire jouer ses batteries contre +nous. L'intrépide Bruillac ne balança pas à l'attaquer; mais, unissant +le talent au courage, il prit de si bonnes positions, relativement à +la fraîche brise qui soufflait, qu'il le canonna pendant une +demi-heure sans qu'aucun de ses boulets pût nous atteindre. L'amiral +n'avait pu voir immédiatement avec qui _la Belle-Poule_ avait +nouvellement affaire; quand il s'en aperçut, il se trouvait un peu +sous le vent; il jugea la partie trop inégale; il nous signala très +sagement de le rejoindre, et nous quittâmes ce dangereux voisinage. + +C'est dans de semblables occasions que je m'estimais heureux d'être +l'officier de manoeuvre qui est le confident naturel des conceptions +du chef. Mon instruction gagnait beaucoup à être témoin de tout; mon +jeune coeur s'enflammait à l'aspect de ces inspirations belliqueuses +de notre commandant, qui m'enseignait, par l'exemple, ce que la +présence d'esprit et la prudence peuvent ajouter d'effet au courage. + + Vis consilî expers mole ruit sua; + Vim temperatam di quoque provehunt + In majus (HORACE). + +Nous sûmes, par la suite, que ce pauvre vaisseau, si malheureux dans +l'envoi de ses boulets, était _le Blenheim_; qu'il conduisait, dans +l'Inde, un convoi de troupes européennes pour le service des colonies +asiatiques, que nous lui avions tué une quarantaine d'hommes, et qu'il +avait été censuré pour son échec contre nous. Cette censure, en +réalité, était une couronne décernée à M. Bruillac. + +Nous avions repris notre direction vers le Fort-Dauphin. J'avais, un +soir, prolongé, assez avant dans la nuit, quelques calculs de +position, et j'étais monté sur le pont pour prendre l'air avant de me +coucher. Delaporte était de quart. «Elle est cependant là, lui dis-je, +là, sous Acharnar» (brillante étoile qui ne se lève jamais pour les +habitants de l'Europe). Elle est même assez près, et il n'est que trop +vrai que nous ne la reverrons pas.»--Delaporte me demanda de quoi je +parlais.--«De la ravissante Île-de-France, lui répondis-je, terre +riante de plaisirs, objet réel de mes regrets!--Enfant, me dit +Delaporte, ne venez-vous ici que pour me faire partager vos +préoccupations...? Allez, allez, dans votre chambre, dormez, et +laissez-moi veiller en paix à la manoeuvre du bâtiment!» Je descendis; +mais je vis bien que mon sage ne pensait pas sans émotion que le cap +que nous tenions allait bientôt nous éloigner du pays enchanteur, où +nous avions passé de si beaux jours. Quant à Céré, il n'en témoignait +aucun mécontentement; il voulait servir; il servait; tout s'abaissait +devant cette idée. + +Point de _Brunswick_ au Fort-Dauphin[150]; il fallut traverser le +canal de Mozambique; mais c'était le temps du changement des moussons. +Dans l'Inde, on appelle moussons les vents qui y soufflent six mois du +nord-est, et les six autres mois de l'année du sud-ouest. + +[Note 150: Au sud de l'île de Madagascar.] + +Lorsqu'une de ces saisons succède à l'autre, c'est rarement sans +ouragans ou violentes secousses dans l'atmosphère. En cette +circonstance, nous éprouvâmes des sautes de vent si spontanées, si +fortes, si réitérées, qu'il fallut toute notre vigilance, toute +l'habitude de la mer de nos équipages pour nous en tirer sans avaries. +Enfin nous prîmes connaissance de la terre des Hottentots et nous +entrâmes à False-bay. + + + + +CHAPITRE IX + + SOMMAIRE: False-bay et Table-bay.--Partage de l'année entre les + coups de vent du sud-est et les coups de vent du + nord-ouest.--Nous mouillons à False-bay.--Excellent accueil des + Hollandais.--Nous faisons nos approvisionnements.--Arrivée du + _Brunswick_ avec un coup de vent du sud-est.--Naufrage du + _Brunswick_.--Croyant la saison des vents du sud-est commencée, + nous nous hâtons de nous rendre à Table-bay.--Arrivée de + _l'Atalante_ à Table-bay.--La division est assaillie par un + furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la + saison.--Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme + nous, vont se perdre à la côte.--_La Belle-Poule_ brise ses + amarres.--Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entraîne.--Le + naufrage paraît inévitable.--Sang-froid et résignation de M. + Bruillac.--L'ancre à jet de M. Moizeau.--_La Belle-Poule_ est + sauvée.--_L'Atalante_ échoue sur un lit de sable sans se + démolir.--On la relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas + réparées au moment de notre départ, nous sommes obligés de la + laisser au Cap.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap + de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année 1805.--Visite de + la côte occidentale d'Afrique.--Saint-Paul de Loanda, + Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre + ou Congo, Loango.--Capture de _la Ressource_ et du _Rolla_ + expédiés à Table-bay.--En allant amariner un de ces bâtiments, + _la Belle-Poule_ touche sur un banc de sable non marqué sur nos + cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau sont faussées et sa + marche considérablement ralentie.--Relâche à l'île portugaise du + Prince.--La division se dirige ensuite vers l'île de + Sainte-Hélène.--But de l'amiral.--Quinze jours sous le vent de + Sainte-Hélène.--À notre grand étonnement, aucun navire anglais ne + se montre.--Apparition d'un navire neutre que nous + visitons.--Fâcheuses nouvelles.--Prise du cap de Bonne-Espérance + par les Anglais.--_L'Atalante_ brûlée, de Belloy tué, Fleuriau + gravement blessé.--Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre + présence probable dans ses parages.--Tous les projets de l'amiral + Linois bouleversés par ces événements.--Sa situation très + embarrassante.--Le cap sur Rio-Janeiro.--La leçon de portugais + que me donne M. Le Lièvre.--Changement de direction.--En route + vers la France.--Un mois de calme sous la ligne + équinoxiale.--Vents contraires qui nous rejettent vers + l'ouest.--Le vent devient favorable.--Hésitations de + l'amiral.--Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à + Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon?--État d'esprit de + l'amiral Linois.--Son désir de se signaler par quelque exploit + avant d'arriver en France.--Le 13 mars 1806, à deux heures du + matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments.--M. + Bruillac et l'amiral.--Est-ce un convoi ou une escadre?--La + lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune, + les trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au + point du jour.--Dernière tentative de M. Bruillac.--Manoeuvre du + _Marengo_.--_La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du + vaisseau à trois-ponts ennemi.--Ce dernier souffre beaucoup; + mais, à peine le soleil est-il entièrement levé, que _le Marengo_ + a déjà cent hommes hors de combat.--L'amiral Linois et son chef + de pavillon, le commandant Vrignaud, blessés.--L'amiral reconnaît + son erreur.--Il ordonne de battre en retraite et signale à _la + Belle-Poule_ de se sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais + deux autres vaisseaux anglais ne tardent pas à rejoindre _le + Marengo_, qui est obligé de se rendre à neuf heures du + matin.--L'escadre anglaise composée de sept vaisseaux et de deux + frégates.--La frégate _l'Amazone_ nous poursuit.--Marche + distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint _la Belle-Poule_ + avant son échouage sur la côte occidentale d'Afrique.--Combat + entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_.--À dix heures et demie, la + mâture de la frégate anglaise est fort endommagée, et elle nous + abandonne; mais nous avons de notre côté des avaries.--Deux + vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque côté.--Deux + coups de canon percent notre misaine.--Gréement en lambeaux, 8 + pieds d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord et tué + beaucoup de monde.--M. Bruillac descend dans sa chambre pour + jeter à la mer la boîte de plomb contenant ses instructions + secrètes.--Il me donne l'ordre de faire amener le + pavillon.--Transmission de l'ordre à l'aspirant chargé de la + drisse du pavillon.--Commandement: «Bas le feu»!--L'équipage + refuse de se rendre. J'envoie prévenir le commandant, qui + remonte, radieux, sur le pont.--Le pavillon emporté par un + boulet.--Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend un + autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient + lui-même déployé.--Autres beaux faits d'armes de l'aspirant + Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand + nombre d'autres.--Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_, + s'approche à portée de voix sans tirer.--Son commandant, le + commodore Pickmore, se montre seul et nous parle avec son + porte-voix. «Au nom de l'humanité.»--M. Bruillac s'avance sous le + pavillon et ordonne à Couzanet de le jeter à la mer.--_La + Belle-Poule_ se rend au _Ramilies_.--L'escadre du vice-amiral Sir + John Borlase Warren.--Prisonniers.--Rigueur de l'empereur pour + les prisonniers.--Mon frère sain et sauf.--La grand'chambre de + _la Belle-Poule_ après le combat. + + +False-bay et Table-bay sont deux rades adossées l'une à l'autre; la +première ouverte au sud-est, l'autre au nord-ouest[151]. Comme, +pendant six mois, les coups de vent de ces parages sont ordinairement +du sud-est, et qu'ils soufflent du nord-ouest pendant le reste de +l'année, il s'ensuit que les navires mouillent, selon la saison, dans +l'une ou dans l'autre de ces baies; c'est d'après ces données que nous +avions pris abri à False-bay, où il y a un fort joli village. À +Table-bay est la belle ville du Cap; entre les deux, on trouve, d'un +côté, le cap de Bonne-Espérance; de l'autre, en tirant vers le nord, +Constance et son terroir, renommé par ses vins exquis. Nous visitâmes +ces endroits charmants, dont les Hollandais, alors maîtres de la +colonie, nous firent les honneurs le plus affectueusement du monde. + +[Note 151: Baie de la Table, sur la côte ouest, tournée vers le +nord. C'est sur la baie de la Table que se trouve la ville du Cap.] + +Nous prenions nos approvisionnements à False-bay, quand _le Brunswick_ +parut, venant avec un vent frais du sud-est, qui augmenta à mesure que +ce bâtiment s'approchait, et qui devint de la plus grande impétuosité. +_Le Brunswick_ essaya de mouiller; ses câbles cassèrent; il alla à la +côte, et il fit un naufrage qui coûta plusieurs hommes ainsi qu'une +grande partie de la cargaison. On dut croire la saison des vents du +sud-est arrivée; nous nous hâtâmes donc de nous rendre à Table-bay; +mais ce n'avait été qu'un coup de vent anticipé, auquel un autre +arriéré de la saison opposée succéda; celui-ci nous assaillit avec une +fureur extrême. _L'Atalante_ venait de nous rejoindre; elle avait +mouillé sur l'arrière de _la Belle-Poule_. Trois bâtiments des +États-Unis d'Amérique, trompés comme nous, furent jetés sur le rivage +où ils se brisèrent. _Le Marengo_, ferme comme un rocher dont les +racines atteignent le centre de la terre, défia majestueusement les +vents, les vagues, et il tint bon; mais nous, nous vîmes rompre nos +câbles; nous tombâmes sur _l'Atalante_, qui ne put soutenir ce choc, +et nous fûmes, l'un et l'autre bâtiments, emportés vers un point de la +côte où, peu de temps auparavant, les deux vaisseaux anglais, _le +Sceptre_ et _l'Albion_, s'étaient perdus corps et biens. M. Bruillac +donnait l'exemple du sang froid, de la résignation; il s'occupait déjà +des moyens de sauver le plus de monde possible, en s'échouant de la +manière la plus favorable, lorsqu'une figure inspirée se montra +au-dessus des panneaux, et cria qu'il restait à bord une ancre à jet. +C'était notre lieutenant en pied! c'était M. Moizeau! c'était un ange +tutélaire! Il avait déjà fait mettre sur cette petite ancre deux +faibles câbles ou grelins qui lui restaient; il les avait disposés +bout à bout, et il dit au commandant qu'il n'avait qu'à le prescrire, +qu'immédiatement l'ancre à jet serait au fond. L'ordre fut aussitôt +donné; cette ancre accrocha heureusement encore la patte d'une de +celles dont _l'Atalante_ venait d'être séparée; et tandis que cette +dernière frégate allait accomplir son naufrage, _la Belle-Poule_ se +rassit sur les eaux, et vit passer, sans plus bouger, toutes les +horreurs de l'ouragan. + +_L'Atalante_ eut, cependant, une chance inespérée, celle de trouver, +près des rochers qui avaient brisé _le Sceptre_ et _l'Albion_, un lit +de sable sur lequel elle ne se démolit pas, ce qui lui permit de +conserver son équipage; elle se releva même, ensuite, mais très +avariée, ayant besoin de longues réparations, de sorte qu'à notre +départ nous fûmes obligés de la laisser. Il faut avouer que nous +n'étions pas heureux dans nos essais de relâche en ces pays +tempétueux. + +C'est presque à la fin de 1805 que nous partîmes du cap de +Bonne-Espérance. L'amiral voulut visiter tous les comptoirs de la côte +occidentale de l'Afrique vers le sud, tels que Saint-Paul de Loanda, +Saint-Philippe de Benguela[152], Cabinde[153], Doni, l'embouchure du +Zaïre[154], Loango[155] et autres lieux, où se faisait, librement +alors, la traite des noirs, et où il espérait trouver des navires +anglais. Malheureusement pour nous, deux frégates françaises, +récemment expédiées de Brest, s'étant dirigées vers ces parages, y +avaient fait la rafle sur laquelle nous devions compter. Nous y +surprîmes, cependant, deux bâtiments: _la Ressource_ et _le +Rolla_[156], que nous destinâmes pour Table-bay; mais l'un d'eux fut +bien fatal à _la Belle-Poule_ qui, en allant l'amariner, toucha sur un +banc de sable non marqué sur nos cartes; le vent la poussant, elle le +franchit pourtant à l'aide de la houle, qui la faisait alternativement +surnager et talonner; toutefois elle éprouva deux si fortes secousses +que nul ne tint debout sur le pont, et qu'il fallut toute la solidité +de sa carène et de sa mâture pour que celle-ci ne fût pas abattue, et +que l'autre ne s'entrouvrît pas entièrement. + +[Note 152: Saint-Paul de Loanda et Saint-Philippe de Benguela, +villes principales de la colonie portugaise de L'Angola.] + +[Note 153: Cabinde, Cabinda, port portugais, à 65 kilomètres nord +de l'embouchure du Congo.] + +[Note 154: Le nom de Congo a prévalu.] + +[Note 155: Port de la colonie française du Congo, au sud de la +colonie.] + +[Note 156: Dans les États de service de M. Vermot, dont nous avons +parlé plus haut, se trouve la note suivante: «A pris à l'abordage dans +la nuit du 7 décembre 1805, avec le canot de _la Belle-Poule_, le +négrier anglais _le Rolla_, armé de 8 canons et de 26 hommes +d'équipage.»] + +Je n'essayerai pas de décrire l'impression pénible que nous +ressentîmes tous, et elle n'était que trop bien fondée; car, dès que +nous fûmes au large, et que nous eûmes mis la marche de la frégate à +l'essai, nous eûmes la douleur de voir que nos lignes d'eau étaient +faussées et qu'à peine nous pouvions aller aussi vite que _le +Marengo_. + +Nous allâmes faire à l'île portugaise du Prince[157], placée de ce +côté-ci de l'équateur, une courte relâche pour des vivres frais et de +l'eau; et nous reprîmes le cours de notre interminable croisière, que +nous dirigeâmes vers l'île Sainte-Hélène, où, certainement, on ne +devait pas supposer notre approche, en raison de nos apparitions si +récentes dans les mers de l'Inde, et où nous espérions faire des +prises nombreuses. On ne peut disconvenir, en effet, que les plans de +l'amiral n'eussent été fort bien combinés. + +[Note 157: I. do Principe, à environ 2° latitude N., en face de la +côte nord de la colonie française du Congo.] + +Ne pouvant atteindre Sainte-Hélène directement, nous prolongeâmes la +bordée jusqu'au tropique du Capricorne; là, à l'aide des brises +variables sur lesquelles nous comptions, nous nous élevâmes dans +l'ouest, et, remettant le cap sur notre destination, nous arrivâmes en +vue de l'île, qui n'est qu'un point dans l'immensité de l'océan, et +nous y arrivâmes avec toute la précision désirable. Il semblait +fabuleux, alors, de parler ainsi de bordées de sept à huit cents +lieues, entreprises comme chose aussi facile que naturelle; de courses +d'un continent à l'autre, comme s'il s'agissait d'un simple passage; +de reconnaissances enfin d'un point isolé, comme si rien n'était plus +commun, comme si l'on n'avait pas à lutter contre les vents et les +courants. Actuellement la science est assez perfectionnée pour qu'on +exécute ainsi de tels trajets; mais, jusqu'alors, il n'en avait pas +été de même et les anciens officiers de notre division admiraient la +perfection avec laquelle était dirigée notre navigation. + +Afin de bien profiter de notre position, afin d'arrêter tous les +navires qui, sortant de l'île, devaient aller soit en Angleterre, soit +aux Antilles, nous nous plaçâmes assez loin sous le vent pour ne pas +être découverts par les vigies anglaises, et ce fut ainsi que nous +attendîmes quelque bonne rencontre près de cette île, qui rappelle +involontairement et qui rappellera toujours l'homme le plus actif de +l'univers, condamné à la plus profonde inaction, le souverain qui y +mourut captif, pour s'être trouvé trop à l'étroit sur le plus beau +trône du monde. + +Quinze jours s'écoulèrent sans qu'à notre grande surprise rien parût à +nos yeux. Enfin une voile fut signalée, chassée et jointe: c'était un +navire neutre qui venait de relâcher au cap de Bonne-Espérance et à +Sainte-Hélène. Son journal de bord, les gazettes qu'il avait de ces +colonies, nous apprirent de fâcheuses nouvelles. Une escadre anglaise +avait forcé l'entrée de Table-bay; elle avait débarqué des troupes +dans le pays; la ville avait été attaquée; _l'Atalante_ s'était +brûlée; ses marins s'étaient joints aux Hollandais; mais on n'avait pu +soutenir la lutte, et les Anglais s'étaient emparés de la colonie, +ainsi que de _la Ressource_ et du _Rolla_, qui venaient d'y arriver. +Deux de mes meilleurs camarades, de Belloy et Fleuriau[158] officiers +de _l'Atalante_, avaient été frappés, le premier d'un coup mortel, le +second d'une balle à la poitrine, qui lui causa une blessure dont il +ne réchappa que comme par miracle. Quant à ce qui concernait +Sainte-Hélène, le port était encombré de riches navires prêts à +partir; mais l'amiral anglais, qui commandait l'escadre du Cap, avait +expédié un aviso vers le gouverneur de l'île, lui donnant connaissance +que, probablement, nous irions croiser dans son voisinage; et, +soudain, embargo avait été mis jusqu'à ce qu'on pût y rallier une +escadre assez forte pour garantir la navigation de ces navires. + +[Note 158: Aimé-Benjamin de Fleuriau, naquit à la Rochelle, le 12 +juin 1785. Après avoir navigué comme novice de 1798 à 1801, il était +aspirant de 1ère classe, depuis le 7 décembre 1802. Embarqué en cette +qualité sur _l'Atalante_, il assista au brillant combat de +Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le Centurion_, et prit part +aux croisières de l'escadre de l'amiral Linois, jusqu'au moment où sa +frégate se mit à la côte au Cap de Bonne-Espérance. Lors de l'attaque +de la colonie hollandaise par les Anglais, l'équipage de _l'Atalante_ +lutta vaillamment contre l'envahisseur, et M. de Fleuriau grièvement +blessé d'un coup de feu à la poitrine, au combat de Bluvberg, tomba +entre les mains de l'ennemi, mais fut renvoyé en Europe comme +incurable. Il guérit néanmoins, et devint capitaine de vaisseau. Nommé +maître des requêtes au Conseil d'État, il remplit assez longtemps les +fonctions de _Directeur du Personnel_ au ministère de la Marine. M. de +Fleuriau, chevalier de Saint-Louis, et grand officier de la Légion +d'honneur, mourut à Paris, le 3 décembre 1862.] + +À quoi tiennent pourtant les destinées d'un pays? Si notre division +était arrivée un peu plus tard à Table-bay, si, même, elle y avait +fait naufrage, comme _l'Atalante_, nos vaisseaux, nos canons, ou, au +moins, nous, nos marins, nos soldats, nous formions un renfort +susceptible de faire avorter l'entreprise des Anglais, et ce pays +était sauvé. Loin de là, il avait succombé; notre croisière devenait +stérile; nous étions comme perdus dans des mers ennemies, et le point +de relâche sur lequel nous comptions nous était enlevé. Toutefois nous +nous félicitâmes d'avoir été à même de recueillir des détails aussi +précis, aussi authentiques, en vertu desquels, surtout, nous savions à +quoi nous en tenir sur nos projets de retourner à Table-bay où, +probablement, nous étions attendus avec plus de confiance, encore, +que, jadis, _la Belle-Poule_ ne l'avait été à Pondichéry. + +À en juger par nos réflexions, quelles durent être celles de l'amiral? +que sa situation était embarrassante! Pas de vivres pour retourner à +l'Île-de-France, plus de relâche à False ni à Table-bay! Aller aux +Antilles? Elles étaient vraisemblablement au pouvoir des Anglais! +Revenir en France? Nous n'avions pas d'ordres pour abandonner la +station. Il restait encore Rio-Janeiro; mais ensuite, que faire? que +devenir? Ce fut pourtant le parti auquel, après quelques +irrésolutions, parut s'arrêter M. Linois, du moins si l'on en peut +juger par la route qu'il fit. + +En pareille circonstance, le pire est de ne pas prendre une décision; +aussi fûmes-nous tous satisfaits, quand celle-ci fut marquée et que +nous quittâmes Sainte-Hélène, qui, vraiment, n'était plus tenable. Le +nom de Rio-Janeiro, où Duguay-Trouin avait tant illustré sa carrière, +circulait donc de bouche en bouche, quand je vis venir à moi ce bon M. +Le Lièvre, un livre à la main et avec un sourire plein de bonté: «Eh +bien! me dit-il, vous allez faire la cour aux Portugaises.--Peut-être, +mais il y faut la condition que vous me servirez d'interprète, puisque +vous connaissez et pas moi la langue du pays.--Non, non, tout seul, +car je n'entends plus rien aux discours galants; et pour que vous +puissiez vous passer de moi, j'apporte ma grammaire, et, en moins de +quinze jours, si vous voulez être mon élève, vous en saurez assez pour +vous faire comprendre.» + +J'acceptai avec reconnaissance, et nous commençâmes immédiatement la +première leçon; mais elle ne fut pas longue; car l'amiral, ayant déjà +changé d'avis, et prenant sur lui une grande responsabilité, avait +quitté la route où il gouvernait et se dirigeait vers la France! Oh! +ce fut un vrai délire alors! penser qu'après trois ans nous allions +revoir nos amis, notre patrie, nos parents, que nos fatigues allaient +finir, que nous serions, sans doute, récompensés de tant de travaux... +Penser tout cela, c'était impossible sans les plus chaudes émotions. +Nous n'avions plus de vivres frais, et peu nous importait; à peine +nous restait-il assez de biscuit et d'eau pour une traversée +ordinaire, et nous envisagions, sans nous plaindre, la fatale +demi-ration; des malades, des hommes exténués, avaient beaucoup à +craindre d'une longue navigation, et ils oubliaient leurs maux... La +France... la France! mot électrique, cri consolant, voeu le plus cher, +qui était dans toutes les bouches, qui résonnait dans tous les coeurs! +et on ne voyait plus que la France, et on ne s'occupait plus que de la +France! + +Près d'un mois de calme nous attendait sous la ligne équinoxiale; on +le supporta sans murmurer: des vents contraires soufflèrent ensuite +pendant longtemps, qui, avec les courants, nous jetèrent beaucoup dans +l'ouest; même résignation. Enfin la brise se déclara favorable, +fraîche, et nous nous couvrîmes de voiles à l'instant! L'amiral sembla +d'abord vouloir se diriger sur Brest; le lendemain, la route obliqua +un peu; le surlendemain, elle fut encore changée, puis reprise, de +sorte que tantôt nous présumions que nous atterririons à Rochefort ou +à Lorient, et tantôt au Ferrol, à Cadix ou même à Toulon; ces +variations nous étonnaient, mais nous inquiétaient peu, puisqu'il n'y +avait plus à revenir sur le point capital, celui de notre retour en +France. + +Nous voyions, d'ailleurs, M. Linois animé de la plus grande ardeur +guerrière; nous avions souvent communiqué avec lui depuis +Sainte-Hélène, et jamais notre commandant, jamais un officier ne +l'avait quitté sans qu'il eût exprimé son désir de faire une bonne +rencontre, de se signaler par quelque exploit remarquable avant +d'arriver. C'était le temps des belles victoires de l'empereur, les +lauriers ombrageaient, alors, le front de nos soldats; il était +naturel et noble, tout à la fois, de ne vouloir reparaître devant eux +que dignes de leur renommée. Nous savions, ensuite, que l'affaire du +convoi de Chine avait été blâmée par Napoléon: l'amiral devait donc +tout tenter pour lui faire oublier ce funeste épisode de notre +campagne, comme aussi pour qu'il pardonnât notre retour effectué sans +ses ordres, car il entendait fort peu raison à cet égard. Mais, au +résumé, si nous pensions, avec peine, à l'instabilité des vues de +l'amiral sur le lieu de notre atterrissage, nous n'en applaudissions +pas moins, de coeur, à l'insistance avec laquelle il nous associait à +ses voeux de trouver une bonne occasion de toucher au port avec éclat. + +Les vents contraires nous avaient considérablement portés vers +l'ouest; les tergiversations perpétuelles de M. Linois touchant notre +route nous conduisirent au point de croisière pour les navires qui +effectuaient leur retour des Antilles en Europe, et, le 13 mars 1806, +à deux heures du matin, naviguant par une continuation de vent très +favorable[159], nous nous trouvâmes tout à coup près de neuf +bâtiments. + +[Note 159: Par 26° latitude Nord et 33° longitude Ouest.] + +Étant à portée de voix de l'amiral, M. Bruillac put bientôt lui dire +qu'il jugeait que c'était une escadre anglaise. Cependant l'amiral lui +répondit qu'il avait reconnu un convoi; dès lors M. Bruillac n'insista +pas; mais il se mit à observer attentivement ces navires avec sa +lunette de nuit. Nous avions diminué de voiles pour nous mettre à la +même marche qu'eux; nous nous préparions au combat, et nous serrions +leur queue de près, lorsque notre commandant, profitant d'un mouvement +que fit le dernier d'entre eux, par lequel son côté se présenta vers +la frégate, aux derniers rayons de la lune vers son coucher, compta et +me fit compter, avec sa lunette, trois batteries complètes de canon. +Sachant fort bien qu'il n'est pas d'usage que les convois soient +escortés par un vaisseau à trois ponts, il reparla à l'amiral, lui fit +part de sa découverte et renouvela sa première opinion d'escadre +anglaise; mais M. Linois, toujours frappé de son idée primitive, +enchanté, d'ailleurs, de pouvoir se battre à souhait, ne répondit que +par ces mots: «Au point du jour, nous attaquerons le vaisseau qui +escorte ces navires; nous le réduirons, et nous nous emparerons du +convoi.» + +Cependant la route que faisaient ces bâtiments, quand nous les +découvrîmes, ne conduisait ni en Europe, ni aux Antilles; j'en fis la +remarque, que je communiquai à notre commandant. En me disant qu'il +l'avait déjà reconnu, il se décida, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup, +à faire une troisième tentative pour détourner l'amiral de son dessein +et pour lui prouver que nous avions, en vue, une escadre en croisière. +Il fit valoir à l'appui l'ordre de tactique sous lequel nos ennemis +naviguaient, la voilure qu'ils portaient, les signaux qu'ils +faisaient... L'amiral persista; il finit, même, par demander avec +quelque humeur à M. Bruillac, s'il n'était pas prêt à se battre. «Vous +verrez que si!» répondit notre commandant avec fierté; et il ne +s'occupa plus que de prouver qu'effectivement il était prêt, bien +prêt, toujours prêt, comme il le dit en se retournant vers nous, après +cette infructueuse conversation. + +En voyant tant d'aveuglement, en réfléchissant à l'obstination des +hommes, souvent sur des objets opposés; en me rappelant l'incrédulité +de M. Bruillac devant Colombo, de M. Bruillac ne pouvant aujourd'hui +dessiller les yeux de l'incrédule avec qui, à son tour, il avait +affaire, il me revint à l'esprit le reproche que Dorine, avec tant de +verve, adresse à Orgon: + + Triste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas; + Vous ne vouliez pas croire, et l'on ne vous croit pas. + +Cette escadre anglaise, car enfin c'en était une, attendait une de nos +divisions, qui devait avoir récemment quitté les Antilles, et, nous +voyant de nuit et venant du sud, où elle ne supposait aucun bâtiment +français, elle nous prenait pour des Américains qui voulaient s'offrir +à prendre des paquets; ainsi elle ne faisait aucune attention à nous. +Rien n'était donc plus facile que de nous sauver, puisque nous +n'avions qu'à continuer notre route à la faveur du reste de la nuit; +mais l'amiral voulait se battre; il le voulait absolument, et ses yeux +étaient restés fermés à la vérité. + +Environ trente ans après l'instant de l'attaque, je tressaille encore +quand je me représente notre commandant me criant avec l'enthousiasme +d'un noble courage: «Diminuez de voiles, ralliez _le Marengo_; nous +n'y serons pas à temps! nous n'y serons pas à temps!» C'est qu'en +effet l'amiral, n'attendant pas même le point du jour, s'approchait du +dernier vaisseau, le trois ponts, et nous qui étions de l'autre côté +de l'amiral, mais un peu de l'avant, nous tendions à nous en éloigner. + +Tirer un coup de canon sans que M. Bruillac y fût, eût été désespérant +pour lui; aussi dès qu'il avait vu M. Linois marquer son mouvement, il +avait deviné son intention; il voulut se hâter d'aller le seconder, et +j'exécutai ses ordres avec promptitude. _Le Marengo_ se plaça par le +travers du trois ponts, nous sur son avant où nous lui fîmes beaucoup +de mal; mais _le Marengo_ souffrit beaucoup. Quand le jour fut +entièrement fait, il avait plus de cent hommes hors de combat; M. +Linois avait un mollet emporté, et M. Vrignaud, qui était son +capitaine de pavillon, un bras. On pansait l'amiral dans la cale, +quand on alla lui dire qu'il n'y avait plus à en douter, que c'était +réellement une escadre, et qu'elle manoeuvrait pour nous envelopper. +Alors, douloureusement éclairé, il donna l'ordre de battre en +retraite, et il nous fit faire le signal de nous sauver. + +Le trois ponts, fortement dégréé par nous, ne pouvait empêcher _le +Marengo_ d'exécuter son projet et, quand celui-ci fut entièrement +dégagé du feu des formidables batteries de cet adversaire, M. +Bruillac cessa le combat, pensant à trouver son salut dans sa marche. +Toutefois _le Marengo_ ne tarda pas à être rejoint par deux autres +vaisseaux ennemis; il se défendit tant qu'il put; mais, à neuf heures, +il fut obligé de se rendre. + +L'escadre anglaise se composait de sept vaisseaux et deux frégates; +l'une d'elles de notre rang, _l'Amazone_, se distinguait par sa +marche. Ce fut elle qui nous poursuivit de plus près; mais elle ne +nous aurait pas joints sans l'échec que nous avait fait éprouver notre +échouage sur la côte d'Afrique. Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour +nous donner un peu plus de sillage; toutefois, nous ne réussîmes pas à +l'empêcher de nous joindre. + +L'action entre les deux frégates commença à dix heures; à dix heures +et demie, la frégate anglaise était fort endommagée dans sa mâture et +ne put continuer à nous suivre; mais nous aussi nous avions des +avaries qui nous arrêtaient, et qui permirent à deux vaisseaux +ennemis[160] de s'approcher de nous, un de chaque côté. Le plus voisin +tira sur nous dès qu'il le put! nous ripostâmes en continuant notre +route et avec l'espoir de le démâter; mais nous n'eûmes pas ce +bonheur. L'autre vaisseau, quand il fut à portée, tira deux coups de +canon qui percèrent notre misaine. M. Bruillac me dit alors qu'il ne +lui restait aucune chance de se sauver; en effet, le gréement était en +lambeaux; nous avions huit pieds d'eau dans la cale; nos ponts étaient +teints de sang. Le canon le plus voisin du commandant avait éclaté en +blessant tous ceux qui environnaient M. Bruillac et moi; alors, +s'acheminant vers sa chambre pour jeter à la mer la boîte de plomb où +les instructions secrètes étaient renfermées, ce brave commandant +m'ordonna de faire amener le pavillon. + +[Note 160: _Le London_ et _le Ramilies_.] + +Il n'était personne qui ne dût avoir prévu cet ordre; on ne pouvait +même s'étonner que de ne pas l'avoir entendu donner plus tôt, et +pourtant il retentit à mon oreille comme un glas funèbre; ma voix +faiblit en le transmettant à l'aspirant chargé de veiller à la drisse +du pavillon, et il m'en resta à peine assez pour faire le commandement +de «bas le feu!», qui lui succéda immédiatement. + +Mais, à ce moment, la scène changea et prit un caractère de sublimité +extraordinaire: à ces mots, de «bas le feu!» une voix se fit entendre, +une seule voix, mais composée de plus de cent voix unanimes; et cette +voix formidable cria que _la Belle-Poule_ ne devait pas se rendre, que +_la Belle-Poule_ ne pouvait pas être prisonnière, en un mot que _la +Belle-Poule_ devait se faire couler! Je ne voulus pas prendre sur moi +de faire discontinuer le combat; j'envoyai donc avertir le commandant, +qui revint, radieux de ce qu'il apprenait, et qui se battit de plus +belle, en prodiguant des paroles d'admiration à son équipage. + +Peu d'instants après, ce pavillon, que je n'avais pas fait amener, fut +emporté par un boulet. Un chef de timonerie--jamais je n'oublierai son +nom ni sa figure,--Couzanet, né à Nantes en prit un autre sur son dos, +le porta au bout de la corne, le déploya, le tint lui-même développé, +et resta dans cette position périlleuse, jurant d'y périr s'il le +fallait. Mille autres traits honorèrent cette journée, et j'en +pourrais citer d'aussi beaux de l'aspirant Lozach, du canonnier +Lemeur, du matelot Rouallec et d'une infinité d'autres; mais il +faudrait un volume; et d'ailleurs tous auraient le droit d'être +individuellement nommés, car tous furent des braves, et si +quelques-uns parurent se distinguer davantage, c'est qu'ils eurent le +bonheur d'avoir eu, pour le faire, une occasion que les autres +auraient saisie, si elle s'était offerte à leur courage. + +Enfin le vaisseau anglais de gauche, qui voyait notre situation, nos +efforts, s'approcha à portée de voix sans plus tirer. Au péril mille +fois de la vie, son commandant se mit en évidence, seul, sur le bord, +faisant signe qu'il voulait parler. C'eût été une atrocité que de +continuer le feu sur un si digne homme; le silence le plus profond +succéda au fracas de l'artillerie; alors, d'un ton ému, notre généreux +ennemi prit son porte-voix, et, en notre langue, il prononça ces +paroles: «Braves Français, tous mes canons sont chargés à double +charge; toute résistance est inutile; rendez-vous; je vous en conjure +au nom de l'humanité!» + +M. Bruillac, entendant cet appel fait à l'humanité, comprit alors ses +vrais devoirs: il dit qu'il voulait conserver de si glorieux restes au +pays; et, sans plus rien écouter il alla lui-même sous le pavillon, et +il ordonna à Couzanet de le jeter à la mer. Couzanet, en ce moment, +était couché en joue par un peloton de fusiliers anglais; il le savait +et il ne sourcillait pas! Les belles choses que l'on voit au milieu de +l'horreur des combats! que de dévouement, que d'héroïsme, que de +grandeur! + +Le nom du vaisseau auquel nous nous rendîmes était _le Ramilies_; +celui de son magnanime commandant: Pickmore, qui versa des larmes +d'attendrissement et de philanthropie, en voyant, quand il monta à +notre bord, les traces du carnage qui s'offrirent à ses yeux, et qui +venait d'assister à la bataille de Trafalgar avec trois autres +vaisseaux de l'escadre si imprudemment attaquée par nous. Cette +escadre était commandée par le vice-amiral Sir John Borlase +Warren[161]; et, en ce moment, tant par suite de Trafalgar que par le +fait de cette croisière, les côtes de France étaient débloquées, et +nous aurions pu y rentrer avec facilité, sans la fatalité qui nous +poussait à notre perte. + +[Note 161: Né en 1754, mort en 1822.] + +Ainsi fut consommée la perte d'une frégate[162] qui avait coupé la +ligne équinoxiale vingt-six fois, et qui, depuis plus de trois ans, +marchant de périls en périls, avait triomphé de tous; ainsi fut +arrêtée ma carrière, au moment où, sans contredit, de toute ma vie, +j'ai été le plus capable de commander. Nous savions, en effet, que +l'empereur était sans pitié pour les prisonniers et que l'Angleterre +tenait trop à le contrarier en tout pour jamais accéder à aucun +échange; nous n'ignorions pas que nous allions longtemps souffrir dans +la captivité, et souffrir de toutes les manières; car Napoléon non +seulement n'accordait pas une demi-solde aux officiers de sa propre +armée quand ils étaient pris; mais notre temps n'était même pas compté +pour la retraite. Que la paix soit sur ses cendres, car il fut +prisonnier à son tour; il le fut par sa faute; il n'eut pas alors la +philosophie qu'on pouvait attendre de lui; il le fut six ans, et il +mourut en buvant, jusqu'à la lie, le calice d'amertume. + +[Note 162: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau, _Histoire +de la Marine française sous le Consulat et l'Empire_, Paris, 1886, pp. +305 et 306.] + +Mon premier soin fut de chercher mon frère que j'embrassai, satisfait +de le voir sain et sauf. Je m'occupai ensuite de ramasser dans une +malle quelques-uns des effets de corps les plus utiles; puis, montant +sur le pont, j'y trouvai mon épée sur le banc de quart. Il est d'usage +que, après un combat, les vainqueurs rendent aux officiers leurs armes +personnelles. Pour moi, je regardai comme une humiliation de tenir une +arme d'une autre main que celle de mon souverain; et pour m'y +soustraire, j'en cassai la lame sur un de mes genoux et je jetai les +deux morceaux à la mer. M. Moizeau resta sur le pont pour recevoir les +officiers anglais; le reste de l'état-major descendit dans la +grand'chambre; et là, assis chacun sur notre malle, nous attendîmes +qu'on vînt nous donner une destination. + + + + +CHAPITRE X + + SOMMAIRE: Le commandant Parker, à bord de _la Belle-Poule_.--Un + commandant de vingt-huit ans.--Belle attitude de Delaporte.--Avec + mon frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau _le + Courageux_ commandé par M. Bissett.--Le lieutenant de vaisseau + Heritage, commandant en second.--Le lieutenant de vaisseau + Napier, arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.--Ses + sorties inconvenantes contre l'empereur.--Je quitte la table de + l'état-major, et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger + désormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de + la ration de matelot.--Intervention de M. Bissett.--Il me fait + donner satisfaction.--Je reviens à la table de l'état-major.--La + croisière de l'escadre anglaise.--Armement des navires + anglais.--Coup de vent.--Avaries considérables qui auraient pu + être évitées.--Communications de l'escadre avec le vaisseau + anglais, _le Superbe_, revenant des Antilles.--Encore un désastre + pour notre Marine.--Destruction de la division que notre amiral + Leissègues commandait aux Antilles, par une division anglaise + sous les ordres de l'amiral Duckworth.--Portrait de Nelson + suspendu pendant l'action dans les cordages.--Les bâtiments de + l'amiral Duckworth, fort maltraités, étaient rentrés à la + Jamaïque pour se réparer.--L'amiral se rendait en Angleterre à + bord du _Superbe_.--Le même jour, un navire anglais, portant + pavillon parlementaire, traverse l'escadre.--Mon ami Fleuriau, + aspirant de _l'Atalante_.--Télégraphie marine des + Anglais.--J'imagine un système de télégraphie que, peu de temps + après, j'envoyai en France.--L'amiral Warren renonce à sa + croisière.--M. Bruillac réunit tous les officiers de _la + Belle-Poule_, et nous faisons en corps une visite à l'amiral + Linois, qui était encore fort souffrant. Il nous adresse les plus + grands éloges sur notre belle défense.--L'amiral Warren.--Le + combat contre la frégate _la Charente_.--Quiberon.--Relâche à + Sâo-Thiago (îles du Cap Vert).--Arrivée à Portsmouth, après avoir + eu le crève-coeur de longer les côtes de France.--Soixante et un + jours en mer avec nos ennemis. + + +Ce fut le commandant de _l'Amazone_, aujourd'hui l'amiral Parker[163], +qui vint à bord de _la Belle-Poule_ pour notifier les intentions de +l'amiral Warren à notre égard. Jamais conduite plus distinguée, jamais +hommages plus flatteurs ne surpassèrent ce que cet amiral ordonna +dans cette circonstance. M. Parker n'avait alors que vingt-huit +ans[164]. C'est le bel âge pour commander à la mer; c'est celui où la +force physique accroît l'énergie morale; quelques fautes peuvent être +commises, à la vérité; mais, comme elles sont compensées par cette +habitude, par cette force de commandement que plus tard on ne +contracte plus qu'imparfaitement, et qui seule fait les bons amiraux! +La marine, de toutes les professions, est certainement la plus dure; +aussi, lorsqu'on s'y adonne par vocation, par goût, il faut avoir +cette perspective de commander jeune; il faut avoir celle d'un +avancement rapide, et non pas de servir de marche pied. Ainsi je +pensais alors; ainsi je pense encore; j'avais donc rêvé, moi aussi, de +commander bientôt; toutes mes actions avaient tendu vers ce but; mais, +pour la première fois, je vis que ce n'étaient que des rêves; et, +quand M. Parker parut, ce que la fortune avait fait pour lui et ce que +je voyais qu'elle faisait contre moi, me causa le plus pénible +désenchantement. + +[Note 163: William Parker, plus tard sir William Parker, né en +1781 à Almington-Hall, comté de Stafford, mort en 1866, après une +brillante carrière.] + +[Note 164: Il n'en avait même que vingt-cinq, un an de plus que +l'auteur de ces _Mémoires_.] + +Il se présenta avec bienséance, nous salua; mais il n'avait pas encore +parcouru de l'oeil toute la grand'chambre, que l'aspect de Delaporte, +froid, sévère, résigné, le frappa. C'était vraiment l'expression de +fierté de Papirius devant les Gaulois. + +Il se remit et nous fit connaître les noms des bâtiments de l'escadre, +en ajoutant tout ce qui pouvait nous être agréable pour notre +translation. À l'exception de mon frère, qui ne faisait qu'un avec +moi, nous tirâmes, à peu près, au sort, et je passai, avec Puget et +Desbordes, sur le vaisseau _le Courageux_, commandé par M. Bissett. +L'on m'y donna une chambre d'officier qui se trouvait vacante; et je +mangeai, assez fréquemment, avec M. Bissett, par invitation, mais +habituellement avec l'état-major et placé à côté du lieutenant de +vaisseau Heritage, commandant en second du _Courageux_. + +C'était le meilleur des humains; mais j'avais à table, pour vis-à-vis, +un autre lieutenant de vaisseau, M. Napier[165], arrière-petit-fils de +l'inventeur des Logarithmes, qui vient encore d'illustrer son nom par +la capture hardie de la flotte de Dom Miguel, dernier souverain du +Portugal[166]; et qui, par opinions politiques, par esprit national +mal entendu, par haine excessive contre Napoléon[167], se montrait à +tous moments d'une taquinerie insupportable. Comme je parlais assez +bien l'anglais, il s'adressait ordinairement à moi, d'autant qu'il +avait cru remarquer, car j'avais eu le tort de le lui laisser +pénétrer, que j'étais loin d'admirer les conceptions politiques de +l'empereur. Je soutenais les discussions en termes généraux, et je +m'efforçais de les y ramener quand elles en sortaient; le bon Heritage +m'appuyait pour éloigner les personnalités qui font le venin des +querelles; mais l'ardent Napier brisait tous les obstacles, et +reprenait toujours son thème favori. Un jour, il sortit tellement des +bornes que, par respect pour le souverain de mon pays, je quittai la +table; je me retirai dans ma chambre, et j'exprimai à M. Heritage mon +dessein formel d'y manger désormais, et de m'y contenter, s'il le +fallait, de la ration de matelot. M. Heritage voulut ramener les +esprits; mais il ne put rien sur moi sans m'avoir promis quelques +réparations; et, pour obtenir, après bien des pourparlers, que je +renonçasse au projet que j'avais formé, il fallut que M. Bissett +intervînt; en effet, le commandant Bissett me fit assurer que M. +Napier, à qui il en avait fait de vifs reproches, lui en avait exprimé +ses regrets, et qu'il avait la certitude que ma juste susceptibilité +ne serait plus blessée par le retour de conversations aussi déplacées. +À ces conditions, je revins. Heritage parut au comble du bonheur. +Napier devint le plus aimable des hôtes; et je sais que le respectable +Bissett aurait fait débarquer Napier, plutôt que de souffrir que je +fusse encore molesté, et qu'en attendant il m'aurait donné un couvert +à sa table. Voilà comment les affaires peuvent s'arranger sans duels, +sans scènes ignobles; mais encore je commis une faute en ceci: de ne +pas avoir prévu les suites d'une première tolérance, et de n'avoir +pas, dès le principe, pris le parti auquel, plus tard, il fallut +arriver. + +[Note 165: Sir Charles Napier, né le 6 mars 1786, mort le 6 +novembre 1860, deux fois membre du Parlement, contre-amiral en 1846, +vice-amiral en 1854. D'un caractère très passionné, il eut des démêlés +célèbres d'abord avec l'amiral Stopford, plus tard avec les lords de +l'Amirauté. Il était le cousin germain du général sir Charles-James +Napier, le héros du Sindh et de son frère, le général sir +William-Francis-Patrick Napier, l'historien de la guerre d'Espagne.] + +[Note 166: En 1833, sir Charles Napier, qui avait accepté le +commandement de la flotte de dona Maria, remporta au cap Saint-Vincent +une victoire signalée sur celle de Dom Miguel. Il publia trois ans +plus tard un récit de cette guerre.] + +[Note 167: Par une ironie du sort, sir Charles Napier termina sa +carrière active sous Napoléon III, en qualité de commandant de +l'escadre de la Baltique pendant la guerre de Crimée.] + +L'escadre anglaise continua sa croisière au même point: c'est un +avantage signalé que de connaître ses ennemis; je mis, pendant que je +restais avec eux, mon temps à profit sous ce rapport. J'y appris +beaucoup de choses; car notre Gouvernement s'occupait si peu de marine +que nos armements ne pouvaient pas soutenir le parallèle avec ceux des +bâtiments anglais; aussi ne doit-on pas s'étonner s'ils eurent si bon +marché de nos flottes à Trafalgar et en quelques autres circonstances. +Toutefois je trouvai les officiers anglais moins bons marins, moins +instruits que ceux d'entre nos marins qui avaient fait de longues +campagnes, et, à chaque instant, ils étaient en faute dans leur +navigation ou dans leurs évolutions; en un mot je leur vis faire des +avaries considérables qu'ils auraient pu empêcher par l'emploi de +précautions ou de moyens qui nous étaient très familiers. Un coup de +vent se déclara; plusieurs nouvelles avaries, et de très graves, +eurent lieu, et je ne trouvai point chez ces hommes l'à-propos, +l'habileté, le sang-froid surtout, sans lesquels il n'est pas de bon +marin. Dans cette tempête, _le Marengo_ fut démâté de tous ses mâts et +faillit périr; mais il avait tant souffert dans sa vaillante +résistance qu'il n'y avait rien d'étonnant. + +L'escadre continuait encore sa croisière lorsqu'un vaisseau anglais, +revenant des Antilles, la joignit. Des communications eurent lieu, des +signaux multipliés furent faits, des démonstrations de joie +éclatèrent; mais, près de nous il y eut une réserve complète dont nous +nous abstînmes de chercher à pénétrer le mystère; il finit cependant +par être connu; c'était encore un désastre pour notre Marine. Le +nouveau vaisseau était _le Superbe_ monté par l'amiral Duckworth[168], +qui se rendait en Angleterre, après avoir détruit l'escadre que notre +amiral Leissègues[169] commandait aux Antilles. + +[Note 168: Sir John-Thomas Duckworth, né à Leatherhead (Surrey), +en 1748, mort à Plymouth en 1817, était, depuis 1800, vice-amiral et +gouverneur de la Jamaïque.] + +[Note 169: Corentin-Urbain-Jacques-Bertrand de Leissègues, né à +Hanvec, près de Quimper, le 29 août 1758, mort à Paris, le 26 mars +1832, commandait en 1793 la division qui reprit la Guadeloupe aux +Anglais. Il fut nommé contre-amiral à la suite de ce succès, le 16 +novembre 1793, et vice-amiral en 1816.] + +Nelson, à Trafalgar, après avoir donné ses ordres particuliers à ses +capitaines, signala à l'armée navale: «L'Angleterre compte que chacun +fera son devoir.» Duckworth, rencontrant notre escadre des +Antilles[170], suspendit un portrait de Nelson dans les cordages +au-dessus de sa tête, et il signala: «Ceci sera glorieux.» Rendons +justice à nos ennemis et avouons que ce sont de sublimes inspirations. +Les bâtiments de l'amiral Duckworth étant fort maltraités[171], +rentrèrent à la Jamaïque pour se réparer; mais l'Amiral en était +parti sur _le Superbe_ qui, le premier, fut mis en état de reprendre +la mer, afin d'aller en Angleterre rendre compte de sa mission. + +[Note 170: Le 6 février 1806, à Santo-Domingo, capitale de la +partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, cédée à la France par le +traité de Bâle et où le général Ferrand s'était maintenu après le +triomphe de l'insurrection dans l'ancienne colonie française. L'amiral +de Leissègues, parti de Brest le 13 décembre 1805 avec cinq vaisseaux, +deux frégates et une corvette, avait porté mille hommes de renfort au +général Ferrand.] + +[Note 171: L'escadre de l'amiral Duckworth se composait de 7 +vaisseaux, 2 frégates et 2 bâtiments légers. Voyez, sur le combat, Fr. +Chassériau, _Précis historique de la Marine française_, t. I, p. 338.] + +Les prisonniers français furent consternés de ce nouvel échec; les +Anglais, Napier lui-même, mirent, cependant, devant nous, beaucoup de +discrétion dans leurs transports; et c'était se respecter que nous +respecter ainsi; mais on ne reçoit un pareil hommage que lorsqu'on l'a +mérité; et, peut-être que si, précédemment, j'avais supporté avec +indifférence des sarcasmes proférés devant moi, j'aurais eu à subir un +redoublement de jactance en ce moment. + +Le jour même de la rencontre du _Superbe_, un autre navire anglais, +portant pavillon parlementaire, traversa l'escadre. Comme il passait +le long du _Courageux_, j'aperçus un individu qui attira mes regards +par la manière attentive dont il me fixait. C'était Fleuriau, mon ami +Fleuriau, aspirant de _l'Atalante_ qui, blessé dans l'affaire du cap +de Bonne-Espérance, avait obtenu d'être renvoyé en France comme +malade. Il était pâle, affaibli; mais il paraissait heureux de +retourner dans sa patrie que, comme lui, j'aurais bien voulu avoir +l'espérance de revoir au même prix! Il me salua de la main, me montra +sa poitrine où avait frappé le coup fatal; je lui tendis les bras; +mais le vent soufflait; le navire obéissait au timonier, et je le +perdis de vue, absorbé dans mes regrets. Mélange étonnant, concours +singulier d'événements! On eût dit que, sur un point de l'univers, +vainqueurs, vaincus, amis, infortunés, avaient cherché à triompher de +mille difficultés pour se réunir un instant, se communiquer leurs +émotions, et se séparer après s'être seulement entrevus. J'appris, par +la suite, que l'air natal, les bons soins de sa famille, les douceurs +du pays, avaient rétabli à la longue la santé alors très altérée de +Fleuriau. + +En France, nous n'avions pas encore appliqué à la Marine la +télégraphie, qui est, pourtant, l'invention d'un Français. Je fus +honteux qu'on pût nous faire plus longtemps un reproche dont je +sentais la justesse par la rapidité avec laquelle les plus minces +détails de l'affaire de l'amiral Duckworth étaient parvenus au +_Courageux_. Je ne pouvais cependant pas prétendre à ce que les +Anglais me communiquassent l'explication de leur système; mais l'idée +première devait me suffire pour en trouver la clef ou pour en former +un autre équivalent. + +Je me mis donc à l'oeuvre, et j'en traçais effectivement un que, peu +de temps après, j'envoyai en France; mais telle était l'insouciance +avec laquelle on y traitait les affaires navales que ce ne fut que +sept ans après que cette innovation précieuse fut définitivement +introduite sur nos vaisseaux. Ce travail, en particulier, me rendit le +plus grand service pendant le temps que je restai sur mer avec nos +ennemis et qui dura soixante et un jours. C'est en effet le propre de +l'étude d'adoucir les chagrins, d'affaiblir les idées sombres, de +calmer l'esprit, de soulager le coeur de ses douleurs. + +Le résultat de la mission de l'amiral Duckworth rendant inutile la +croisière de l'amiral Warren, celui-ci se décida à y mettre un terme +et à aller se ravitailler à Sâo-Thiago (îles du cap Vert) pour ensuite +retourner en Angleterre. Quelques moments, toutefois, avant de faire +route, M. Bruillac obtint la permission de réunir tous les officiers +de _la Belle-Poule_ pour faire une visite de corps à l'amiral Linois, +qui commençait à entrer en convalescence. Je regardais cette visite +comme un devoir en présence des Anglais, comme une déférence au +malheur; mais j'avouerai qu'en toute autre position j'aurais préféré +m'en abstenir, tant j'attribuais de part à M. Linois dans l'éternelle +captivité par laquelle mes pas se trouvaient arrêtés. Il était encore +fort souffrant; il nous fit cependant les plus grands éloges sur notre +belle défense; et nous en fîmes la remarque; car, jusque-là, il avait +été fort sobre de compliments: encore s'il avait su profiter des bons +avis! + +Je n'omettrai pas de mentionner que M. Bruillac avait trouvé dans M. +Warren, l'ex-commandant de la division à laquelle il avait, jadis, sur +_la Charente_, porté de rudes coups devant Bordeaux, et que M. Warren +ne lui en témoigna que plus d'estime et d'égards: ainsi les querelles +militaires qui se décident les armes à la main diffèrent généralement +des chicanes de particuliers; celles-ci sont étroites, mesquines, +rancunières; les autres, au contraire, portent un cachet de grandeur +et de loyauté. C'est encore M. Warren qui commandait les forces +navales de l'Angleterre dans la fatale expédition de Quiberon, en +1795, où il déploya tant d'humanité. + +La relâche à Sâo-Thiago, le voyage en Angleterre, ne présentèrent +aucun incident remarquable, et nous arrivâmes à Portsmouth, après +avoir eu le crève-coeur de longer les côtes de France, d'en apercevoir +les sites riants et de nous en éloigner avec le pénible sentiment de +notre liberté perdue! + + + + +LIVRE III + +LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE + + + + +CHAPITRE PREMIER + + SOMMAIRE: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à + Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves + d'artillerie.--Bons procédés de l'amiral Warren et de ses + officiers.--L'état-major du _Courageux_ nous offre un dîner + d'adieu.--Franche et loyale déclaration de Napier.--Le perroquet + gris du Gabon, que j'avais donné à Truscott, l'un des officiers + du _Courageux_.--Le «cautionnement» de Thames.--Détails sur la + situation des officiers prisonniers vivant dans un + «cautionnement».--Lettre navrante que je reçois de M. de + Bonnefoux.--M. Bruillac me réconforte.--Lettre de ma tante + d'Hémeric.--Mes ressources pécuniaires.--Mon plan de vie, mes + études, la langue et la littérature anglaises.--Visite que nous + font, à Thames, M. Lambert (de _l'Althéa_) et sa femme.--Le + souhait exprimé autrefois par M. Lambert se trouve réalisé.--Il + tient parole et nous fête pendant huit jours.--Il nous dit qu'il + espère bien voir un jour M. Bonaparte prisonnier des + Anglais.--Nous rions beaucoup de cette prédiction.--Avant de + repartir pour Londres, M. Lambert apprend à Delaporte sa mise en + liberté, qu'il avait obtenue à la suite de démarches pressantes + et peut-être de gros sacrifices d'argent.--Delaporte avait + commandé _l'Althéa_ après sa capture.--Départ de cet admirable + Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir.--Description + de Thames.--Les ouvriers des manufactures.--Leur haine contre la + France, entretenue par les journaux.--Leur conduite peu généreuse + vis-à-vis des prisonniers.--La bourgeoisie.--Relations avec les + familles de MM. Lupton et Stratford.--M. Litner.--Agression dont + je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier.--Rixe entre + Français et ouvriers.--Le sang coule.--Je conduis de force mon + agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers.--État + d'esprit de M. Smith.--Il m'autorise cependant à me rendre à + Oxford pour porter plainte.--Visite à Oxford.--Le château de + Blenheim.--Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une + action entre un Anglais et un prisonnier de guerre.--Retour à + Thames.--Scène violente entre M. Smith et moi.--Plainte que + j'adresse au Transport Office contre M. Smith.--Réponse du + Transport Office.--M. Smith reçoit l'ordre de me donner une + feuille de route pour un autre cautionnement nommé Odiham, situé + dans le Hampshire, et de me faire arrêter et conduire au ponton, + si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre heures.--Ovation + publique que me font les prisonniers en me conduisant en masse + jusqu'à l'extrémité du cautionnement, c'est-à-dire jusqu'à un + mille.--Ma douleur en me séparant de mon frère et de tous mes + chers camarades de _la Belle-Poule_.--Autre sujet + d'affliction.--Miss Harriet Stratford.--Souvenir que m'apporte M. + Litner.--Émotion que j'éprouve. + + +Il se trouvait, à Portsmouth, un assez grand nombre de vaisseaux de la +Compagnie des Indes; notre capture leur procura un sentiment de +satisfaction qu'ils manifestèrent par des salves d'artillerie; il y +avait de quoi flatter notre amour-propre pour le passé; mais, comme +tout nous parlait de notre captivité actuelle, nous fûmes peu +longtemps sensibles à cet hommage indirect; car enfin, malgré tout, +nous ne pouvions pas ne pas voir que nous prenions place parmi les +quatre-vingt mille autres prisonniers, marins ou soldats; nombre qui +s'accrut encore, par la suite, en Angleterre, et qui s'élevait à cent +vingt mille, lors de la chute de l'empereur. + +L'amiral Warren, les commandants, les officiers des bâtiments sous ses +ordres, M. Bissett surtout à mon égard, à l'instant où nous allions +nous séparer, redoublèrent de bons procédés envers nous. À cette +occasion, même, l'état-major du _Courageux_ donna un dîner d'adieux où +furent invités plusieurs de leurs amis, ainsi que quelques jeunes +dames de leur connaissance, de Portsmouth. Je rapporte cette +circonstance, parce qu'elle me rappelle deux souvenirs vraiment +touchants: le premier est une franche déclaration de Napier des torts +qu'il avait eus avec moi, qu'il fit en présence de tous, pour que je +n'emportasse aucun levain contre lui, pour qu'il pût, dit-il, se +réconcilier entièrement avec lui-même. N'est-ce pas un bonheur que de +commettre des fautes, quand on sait les réparer ainsi? + +Pour expliquer le second de ces souvenirs, je dois remonter jusqu'à +l'Île-du-Prince, où j'avais acheté un perroquet gris du Gabon, qui +avait le talent tout à fait particulier d'imiter, au naturel, le bruit +argentin d'une petite sonnette. Ce bel animal, qui parlait avec une +facilité prodigieuse, avait eu une patte cassée à bord; je l'avais +soigné; je l'avais guéri; et, quoiqu'il se fût montré fort +reconnaissant de mes bons soins, je ne soupçonnais pas jusqu'où allait +son attachement pour moi. Aussi, après notre prise, ayant vu qu'il +plaisait beaucoup à M. Truscott, l'un des officiers du _Courageux_, je +fus enchanté de pouvoir le lui offrir. Cependant, les transports que +le perroquet manifestait lorsque j'allais voir Truscott dans sa +chambre, m'avaient décidé à n'y plus retourner. Il y avait donc +cinquante jours que nous ne nous étions vus, lorsque, pendant ce +dernier dîner, Truscott voulut montrer l'oiseau miraculeux à ses +convives. + +On l'apporta sur la table; à peine y fut-il qu'il s'élança sur moi, +s'accrocha à ma cravate, et me fit tant de caresses que tous, +particulièrement nos jolies visiteuses, en furent attendris. Truscott +voulut me le rendre; il insista, pressa, et j'avoue qu'il me fallut +beaucoup prendre sur moi pour m'y refuser. Mais, comment me décider à +en priver l'aimable Truscott, comment ne pas reculer devant les +embarras du transport, pendant les phases probables de ma captivité? + +L'amiral Linois fut destiné pour Cheltenham[172], plus tard pour +Bath[173], lieux renommés par l'agrément, la salubrité de leurs bains, +où il passa le temps de son infortune. L'état-major du _Marengo_ et de +_la Belle-Poule_, ainsi que les aspirants et les chirurgiens, reçurent +l'ordre de se rendre à Thames, qui était déjà le cautionnement de cent +cinquante prisonniers. On appelait cautionnements, les petites villes +où étaient les divers dépôts d'officiers prisonniers qui avaient la +permission d'y résider, après s'être engagés, sur leur parole +d'honneur, à ne pas s'en écarter à plus d'un mille de distance, à +rentrer tous les soirs chez eux au coucher du soleil, et à +comparaître deux fois par semaine devant un commissaire du +Gouvernement. L'Angleterre accordait, par jour, 18 pence (36 sous) à +chaque officier, quel que fût son grade, et 1 schelling (24 sous) à +chacun des prisonniers qui, par faveur ou autrement, ayant obtenu la +faculté d'habiter un cautionnement, étaient au-dessous du grade +d'officier. Ces rétributions étaient juste ce qu'il fallait, en ce +pays, pour se loger, pour se vêtir, pour ne pas mourir de faim, et +ceux d'entre nous qui n'avaient pas de ressources en France, étaient +obligés d'utiliser leurs talents ou leurs forces physiques, afin de +subvenir aux nécessités les plus pressantes. Que d'officiers déjà +anciens, que de militaires décorés, que d'hommes ayant versé leur sang +dans les batailles, n'y ai-je pas vus, bêchant noblement la terre, +exerçant courageusement un dur métier, et préférant présenter la main +pour recevoir une rémunération bien acquise, que la tendre pour +demander un secours, ou que s'engourdir dans la misère et l'oisiveté. +Les matelots, les soldats, étaient renfermés dans quelques prisons à +terre mais le plus grand nombre dans des pontons, lieux d'horrible +mémoire, et dont je n'aurai que trop à parler dans la suite. + +[Note 172: Dans le comté de Glocester, à quatorze kilomètres N.-E. +de Glocester.] + +[Note 173: Dans le comté de Somerset, à dix-sept kilomètres E. de +Bristol.] + +Les premières nouvelles que je reçus de ma famille furent déchirantes +par le chagrin qu'elles respiraient, et bien peu rassurantes sur mon +avenir. + +M. de Bonnefoux, qui avait acquis la certitude qu'au premier travail +qui devait paraître très prochainement, nous serions nommés, moi, +lieutenant de vaisseau, et mon frère, enseigne, m'annonça qu'il +n'avait plus aucun espoir de ce côté, tant les intentions de +l'empereur étaient bien connues à cet égard. M. Bruillac, à qui je +communiquai cette nouvelle, n'en fut pourtant pas découragé: il me +répéta que, dans le rapport de son combat, il avait demandé, comme +stricte justice, de l'avancement et la croix pour moi, et il me donna +sa parole qu'il ne cesserait de faire valoir mes droits, ceux de mon +frère, ceux enfin, de ses subordonnés dont la conduite le méritait. Ma +bonne tante d'Hémeric, au milieu de ses larmes, me disait, dans ces +premières nouvelles, qu'elle achèverait de faire rentrer les 10.000 +francs (pour lesquels je lui avais envoyé procuration) qui me +revenaient, ainsi que je l'ai déjà dit, pour appointements, traitement +de table, parts de prises, arriérés; qu'elle les placerait, et qu'elle +m'en ferait exactement tenir la rente, alors bien utile pour moi. + +Comme j'avais en réserve quelque argent de l'Inde, je pus, sans être +trop gêné, attendre ces envois, qui se faisaient fort difficilement, à +cause des entraves apportées par le Gouvernement anglais à tout ce qui +émanait du Gouvernement français. Quelquefois donc je me suis trouvé +assez à mon aise, pendant ma captivité, et quelquefois très réduit en +finances; mais au résultat, avec l'ordre, avec la prévoyance que la +nécessité m'eut bientôt enseigné à adopter, je parvins à être, en +général, assez bien sous ce rapport. + +Il fallait, cependant, prendre mon parti; il fallait oublier que +j'étais arrivé aux portes de la France, qu'elles s'étaient fermées sur +moi, au moment où j'avais acquis l'expérience, l'instruction voulues +pour commencer à commander un petit bâtiment; que ce commandement eût +été le premier échelon de distinction, toujours si difficile à monter, +à saisir et que la position de M. de Bonnefoux, préfet à Boulogne, ami +intime du Ministre, connu, considéré par l'empereur, me l'eût rendu +aisé à trouver. Ainsi j'arrivais, jeune, aux grades supérieurs, les +prédictions de mes camarades s'accomplissaient; je marchais de front +avec ceux qui, dans la même catégorie que moi, mais étant libres, +allaient servir, commander, avancer, toujours avancer, toujours +commander, toujours servir...; au lieu de cela, que voyais-je? la +prison, l'inaction, un exil d'une durée incalculable, l'oubli de mon +état, mon éloignement de ma famille, la perte de ma jeunesse, enfin, +et de toutes mes espérances. + +À tant de maux, il n'y avait qu'un palliatif: celui qui, à la mer, m'y +faisait trouver le temps agréable, celui qui, à bord du _Courageux_, +avait calmé mes premières angoisses; celui dont Cicéron a dit: +_Nobiscum peregrinatur_, je veux dire l'étude; et quand je fus un peu +remis de mon premier étourdissement, je m'attachai fortement à l'idée +du travail. Je vis que j'avais beaucoup à faire, beaucoup à acquérir; +que n'ayant plus aucun devoir qui vînt me distraire, j'aurais +abondamment le temps nécessaire pour y parvenir, et je traçai un plan +dont je ne me départis plus: celui de distribuer les heures de ma +journée entre mes occupations et mes camarades. Exact aux premières, +j'y puisai bientôt un charme croissant; mes idées changèrent +insensiblement de direction; mes réflexions s'adoucirent peu à peu; et +je vis, en quelques semaines, que, lorsque j'arrivais parmi mes amis, +mon esprit, comme sentant le besoin de se détendre, mon corps fatigué +du repos, me portaient naturellement à un élan, à une gaieté, à un +entraînement, qui bannissaient le découragement de beaucoup d'entre +nous, et qui, peut-être, n'avaient été surpassés, en moi, à aucune +autre époque de ma vie. + +Je m'appliquai spécialement à l'anglais, à la littérature, aux bons +ouvrages de cette langue que je voulus connaître à fond et bien +parler, j'étudiai les moeurs, la politique, le gouvernement de +l'Angleterre, à qui l'arme puissante de la liberté de la presse, +qu'elle sait si bien employer, suffit pour résister à l'ascendant +guerrier de Napoléon; je voulus refaire un cours complet de ma propre +langue, que je m'étais déjà aperçu ne pas connaître suffisamment; +j'écrivis beaucoup pour dégrossir mon style, soit en français, soit en +anglais; je me remis au latin; enfin je continuai à cultiver +l'escrime, le dessin et la flûte, sur laquelle je n'ai jamais eu qu'un +talent très médiocre, mais qui, par les amis qu'elle m'a procurés, +par les liaisons qui en sont résultées, par les heures de solitude ou +de réflexions pénibles qu'elle a remplies ou adoucies, a été, dans +mille circonstances, du charme le plus heureux pour moi. + +Ressouvenons-nous, actuellement, que, lorsque M. Lambert (_de +l'Althéa_) avait pris congé de l'Île-de-France, il avait exprimé le +souhait que nous fussions faits prisonniers de guerre, afin d'avoir le +plaisir de nous revoir dans son pays. Ce souhait sauvage était +accompli; quant à notre rencontre, elle ne tarda pas à avoir lieu, car +M. Lambert arriva à Thames presque en même temps que nous, et il y +arriva avec sa femme plus belle, plus aimable que jamais, leurs deux +enfants (celui de l'Île-de-France et un nouveau-né), une foule de +domestiques, deux voitures et tout le train d'un prince. M. Lambert +prit le plus bel hôtel à sa disposition; il tint table somptueuse, où +nous fûmes constamment invités, ainsi que les Anglais les plus +distingués de la ville; et il fut assez agréable de sa personne, même +quand il parlait de M. Bonaparte, qu'il espérait bien, un jour, voir +prisonnier des Anglais: nous en rîmes beaucoup; mais il ne disait que +trop vrai! Mme Lambert, dans les veines de qui coulait beaucoup de +sang français, l'empêchait souvent de se lancer ou de s'appesantir sur +ce sujet délicat; et, grâce à elle, tout se passa bien sous ce +rapport. Sous tous les autres, on ne pouvait pas être plus affectueux, +plus empressé, plus prévenant. + +Cette visite dura huit jours, passés dans les fêtes, et elle se +termina d'une manière encore plus satisfaisante, c'est-à-dire par la +liberté de Delaporte, le commandant de l'_Althéa_, après qu'elle fût +tombée en notre pouvoir; M. Lambert apprit, quelques moments avant de +repartir pour Londres, la nouvelle de cette liberté qu'il avait +sollicitée, qu'il ne dut qu'au crédit accordé, en ce pays plus qu'en +aucun autre, à une grande fortune, et qui, dans les circonstances +actuelles, lui coûta peut-être fort cher. La singulière chose, +cependant, qu'une connaissance qui, datant d'un combat, prélude à +coups de canon, commence en Asie, près du tropique du Capricorne, se +cultive sur l'immensité de l'Océan, se cimente dans une île de +l'Afrique, et amène, finalement, en Europe, la liberté de l'un d'entre +nous! Il partit peu de temps après, ce cher Delaporte, à qui je n'ai +encore trouvé personne que je puisse lui comparer; il était bien +heureux; mais, hélas! il ne tarda pas à succomber, à son poste, à bord +d'un vaisseau qu'il commandait en second avec le grade de capitaine de +frégate, et j'ai eu la douleur de ne plus le revoir. + +Thames est une petite ville de l'Oxfordshire, située près de la source +de la Tamise, qui n'y est qu'un faible ruisseau, et dans un pays +pluvieux, autant, à peu près, que le reste de l'Angleterre, mais +boisé, pittoresque, et parfaitement bien cultivé. Nous y étions +arrivés au mois de mai 1806, et il y avait si longtemps que je n'avais +joui de l'aspect du printemps que la beauté des sites me parut encore +plus grande. + +Il se trouvait dans cette ville des manufactures, dont les ouvriers, +formant une population flottante, ne tenaient au pays par aucun lien +de famille, et chez qui la responsabilité d'une conduite répréhensible +était d'un poids fort léger. + +Cette tourbe, sur laquelle l'action de journaux remplis de virulentes +imprécations contre la France était toute-puissante, laissait éclater +envers nous, prisonniers sans défense, ses ressentiments peu généreux, +et manquait rarement l'occasion de nous provoquer par quelque insulte, +et d'engager ensuite une lutte à coups de pierres ou corps à corps. +Les habitants paisibles de la ville gémissaient de ces scènes +dégoûtantes; mais ils étaient presque tous dans la crainte des +ouvriers; ils redoutaient de passer pour mauvais patriotes; et c'était +beaucoup, quand ils s'abstenaient de paraître approuver les +perturbateurs. + +Quelques familles, cependant, se trouvèrent amenées, par des +circonstances particulières ou par de pressantes recommandations, à +entretenir quelques relations avec certains d'entre nous; telles +furent celles de MM. Lupton et Stratford, chez qui je fus introduit +par un officier nommé Litner, charmant jeune homme récemment sorti de +Saint-Cyr, avec qui je n'avais pas tardé à me lier, et qui, comme moi, +venait de voir briser son épée par la fortune adverse. M. Lupton avait +un fils et deux filles; M. Stratford, deux filles; il se réunissait, +quelquefois, chez eux, des personnes de connaissance: et, en ce +moment, une élégante de Londres, très grande amie des dames Lupton, +Miss Sophia Bode, était en visite chez elles, visite qu'elle +renouvelait tous les ans. + +Mes occupations, auxquelles mon frère se joignait, mes amis, cette +société... et j'étais parvenu à trouver le temps supportable, d'autant +que ces dames étaient bien élevées, jolies et fort instruites. Elles +faisaient des vers charmants, miss Jane Lupton surtout; elle en +composa au sujet d'un moineau que j'avais apprivoisé, qu'elle avait +malicieusement nommé Flora, du nom d'une petite épagneule appartenant +à miss Harriet Stratford, et qui mourut au milieu de nos soins et de +nos regrets. + +Dans les révolutions fâcheuses de la vie, il n'y a, sans doute, rien +de mieux à faire que de chercher les bons côtés des contre temps, et +que de s'attacher à les rendre moins pénibles. C'est ce que j'avais +réussi à effectuer à Thames; mais cet état de chose ne dura pas +longtemps. Je rentrais, un jour, avec Litner, lorsqu'un ouvrier, +passant près de moi, me heurta rudement à la poitrine. Je le poussai +plus rudement encore, et il tomba. Il cria; des camarades vinrent à +lui: des Français accoururent vers nous; une bagarre s'ensuivit à +coups de pierres où j'étais si redoutable, à coups de poings, à coups +de cannes ou de bâtons; et quand on parvint à nous séparer, des +meurtrissures étaient faites, et le sang coulait depuis assez +longtemps. Je n'avais pas perdu de vue mon agresseur, et je parvins à +le traîner devant M. Smith, commissaire des prisonniers, à qui je +demandai sa punition. Il me la promit; mais, au bout de quelques +jours, il me dit qu'il n'y pouvait rien, qu'il fallait que l'affaire +allât à Oxford, et il m'autorisa à m'y rendre pour porter plainte au +procureur du roi. + +Je crus voir que M. Smith, craignant le ressentiment des ouvriers, ne +cherchait qu'à traîner l'affaire en longueur pour qu'elle s'éteignît +d'elle-même. + +Je n'en saisis pas moins, avec empressement, l'occasion d'aller voir +Oxford, son Université, ses vingt-deux collèges, ses belles +promenades, et Blenheim, qui l'avoisine, Blenheim, château fastueux, +récompense nationale décernée à Churchill, duc de Marlborough, général +de la reine Anne contre Louis XIV et dont les gigantesques +proportions, un parc grandiose de huit lieues de tour, la profusion de +tout ce qui peut flatter la vanité, forment le caractère distinctif. + +Le magistrat me répondit qu'il ne pouvait entamer une action entre un +Anglais et un prisonnier de guerre sans l'autorisation du +Gouvernement. Cette justice qui, pour les affaires civiles, nous +jetait hors du droit commun, me parut assez singulière dans un pays +qui se prétend si impartial. + +Je revins donc à Thames, sans solution, et je pressai de nouveau M. +Smith. Comme son mauvais vouloir ne pouvait manquer de paraître en +tout son jour, je lui en fis des reproches: une scène s'ensuivit; il +me menaça même de voies de fait, et saisit une canne. + +Aussi prompt que lui, je m'armais d'un poker[174], et le défiai; sa +femme, ses domestiques accoururent; je le défiai encore devant eux; je +le traitai de misérable, et je sortis en lui disant que j'allais +dresser une plainte contre lui, par devers le Transport Office qui, à +Londres, est le bureau chargé du service des bâtiments-transports, +auquel, pendant la guerre, on ajoute celui de la garde, de la +surveillance, du soin des prisonniers. + +[Note 174: Petit pieu en fer dont on se sert pour attiser le feu +de charbon de terre dans les cheminées anglaises.] + +Dans cette plainte que je revins bientôt remettre à M. Smith lui-même, +pour qu'il l'expédiât au Transport Office, je demandais son renvoi, et +toujours justice contre l'agresseur dans la bagarre. M. Smith s'offrit +alors à me faire des excuses, dans son cabinet; mais je les exigeai en +présence de dix prisonniers; nous ne pûmes nous accorder, et ma +plainte partit. La réponse fut un nouvel acte de mépris du droit +commun, car M. Smith reçut l'ordre de me donner une feuille de route +pour un autre cautionnement, nommé Odiham, situé dans le +Hampshire[175]; et si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre +heures, de me faire arrêter et conduire au ponton. Voilà, au moins, ce +qui s'appelait parler; c'était du turc, c'était du despotisme bien +franc, bien pur. On voit alors clairement ce que les gens entendent +par justice; on se soumet, on les méprise, et l'on part. Telle est, en +général, pourtant, l'Angleterre, ayant un Gouvernement machiavélique, +qui ne recule devant aucun acte de mauvaise foi quand il le croit +utile à ses intérêts; affligée d'une populace toujours prête à servir +les plus mauvaises passions, et au milieu de tout cela, possédant des +hommes du plus noble caractère, des militaires de la plus grande +loyauté, des particuliers à qui aucune belle action n'est difficile. + +[Note 175: À trente-quatre kilomètres N.-E. de Winchester.] + +Je crois que les prisonniers m'avaient un peu mis en avant en tout +ceci; ils m'en récompensèrent par une espèce d'ovation publique, en me +conduisant, en masse, jusqu'à l'extrémité du mille. Là, j'embrassai +MM. Bruillac et Moizeau, si bons pour moi; mon sosie Puget, +inconsolable de mon départ; l'affectueux Desbordes; l'excellent +Vincent; l'aimable Chardin; ce cher M. Le Lièvre, qui me serrait dans +ses bras avec le pressentiment que je ne le reverrais plus; mon frère, +enfin, de qui on me séparait si brutalement, et, je les quittai tous, +frappé au coeur d'abandonner des amis si éprouvés. + +J'avais encore un sujet réel d'affliction. Je n'ai pas besoin +d'expliquer qu'il s'agissait de mon nouvel ami Litner, ainsi que des +familles Lupton, Bode et Stratford. Je leur avais fait mes adieux la +veille; mais, à l'instant du départ, Litner, qui avait été appelé par +elles, me remit quelques objets de souvenir à moi destinés, et qu'il +en avait reçus le matin même. Puis, mystérieusement, il ajouta qu'il +avait, en outre, obtenu de la jeune miss Harriet, aux beaux yeux +bleus, au teint éblouissant, à la physionomie animée, à la taille +divine, une boucle de ses admirables cheveux blonds qu'il mit entre +mes mains, disant que j'étais un mortel bien heureux, et qu'il ne +regretterait pas de quitter Thames, s'il pouvait en obtenir autant de +miss Sophia. + +L'impression que j'en éprouvai m'apprit, sur mon propre compte, plus +que je n'en soupçonnais; et c'était, selon la saine raison, un vrai +bonheur pour moi que mon départ, car je ne pouvais, sans folie, penser +à me marier en ce moment; or, il ne devait y avoir aucune autre issue +à cette passion naissante, si j'eusse continué à rester auprès de +celle qui l'avait allumée, et qui paraissait la partager. + + + + +CHAPITRE II + + SOMMAIRE: J'arrive à Odiham, en septembre 1806.--La population + d'Odiham.--Les prisonniers.--Je trouve parmi eux mon ami + Céré.--Je suis l'objet de mille prévenances.--La Société + philharmonique, la loge maçonnique, le théâtre des prisonniers, + son grand succès.--La recherche de la paternité en + Angleterre.--L'aventure de l'officier de marine français, Le + Forsoney.--Ne pouvant payer la somme de 600 francs environ + destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il allait + être emprisonné.--Je lui prête la somme dont il avait besoin; + affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille + et ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi.--Une maxime de M. + Le Lièvre, agent d'administration de _la Belle-Poule_.--En juin + 1807, un amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement + passer une journée à Windsor.--Je vois, sur la terrasse du + château, le roi Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur + fille Amélie.--Le château de Windsor.--Nous rentrons à Odiham, où + nul ne s'était douté de mon absence.--Je commets l'imprudence de + raconter mon équipée à deux de mes camarades dans la rue, devant + ma porte, sous les fenêtres d'une veuve qui, ayant été élevée en + France, connaissait parfaitement notre langue.--La bonne + d'enfants, Mary.--Le billet trouvé par la veuve.--Énigme + insoluble expliquée par notre conversation.--Articles de journaux + qui me donnent, à mon tour, une énigme à deviner.--Dénonciation + au Transport Office.--L'écriture du billet à Mary, rapprochée de + celle d'une lettre de moi à mon frère.--M. Shebbeare, agent des + prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire arrêter + sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons + de la rade de Chatham.--Mon indignation.--D'après les règlements + j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et encore à + condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette + guinée, comme prix de sa dénonciation.--Petit coup d'État de la + police.--M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses + excellents procédés à mon égard.--Il me laisse en liberté + jusqu'au lendemain.--À l'heure dite, je me présente chez lui.--Il + me remet entre les mains d'un agent de la police.--Les pistolets + de l'agent.--Digression sur Rousseau, aspirant de 1re classe pris + dans l'affaire de Sir T. Duckworth.--Son héroïsme.--Lettre qu'il + avait écrite au Transport Office pour reprendre sa parole + d'honneur.--Au moment où je quittais à mon tour Odiham, on venait + de le conduire sur les pontons.--L'hôtel du Georges, la voiture à + mes frais.--Je me sauve par la fenêtre de l'hôtel.--Mystification + de l'agent aux pistolets.--Joie des prisonniers.--Hilarité des + habitants.--La nuit close, je me rends dans une petite maison + habitée par des Français.--J'y reste caché trois jours.--Une + jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre le soir + du troisième jour, et elle me conduit par des voies détournées à + Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues + d'Odiham.--Dévouement de Sarah Cooper.--De Guilford une voiture + me conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à + Odiham.--Je descends à Londres à l'hôtel du café de + Saint-Paul.--Dès le lendemain, grâce à des lettres que m'avait + remises Céré et qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais acheté un + extrait de baptême ainsi que l'ordre d'embarquement d'un matelot + hollandais nommé Vink, matelot sur _le Telemachus_, qui avait + Hambourg pour lieu de destination.--Le capitaine, qui était seul + dans le secret, m'autorise à rester à terre jusqu'au jour de + l'appareillage.--Je passe trente et un jours à Londres, et je + visite la ville et les environs.--Départ de Londres du + _Telemachus_.--L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.--Il me + prend en amitié.--Les vents et les courants nous contrarient + pendant cinq jours.--Nous atteignons Gravesend.--Au moment où _le + Telemachus_ partait enfin, un canot venant de Londres à force de + rames, l'aborde.--Un agent de police en sort et demande M. + Vink.--Mon arrestation.--Offres généreuses de lord Ounslow.--Je + suis jeté à fond de cale dans le bâtiment où étaient gardés les + malfaiteurs pris sur la Tamise.--J'y reste deux jours.--Affreuse + promiscuité.--Plus d'argent.--Le canot du ponton _le Bahama_, de + la rade de Chatham. + + +La population d'Odiham, beaucoup plus sédentaire que celle de Thames, +était aussi moins malveillante, et les prisonniers s'y trouvaient bien +moins mal. J'en rencontrais un assez grand nombre, absents de France +depuis moins longtemps que ceux de Thames; ils étaient, pour la +plupart, gais, aimables et ils s'efforçaient d'oublier leur position, +en se réunissant fréquemment de manière à s'étourdir sur leur +captivité, ou en employant agréablement leur temps. Ainsi ils avaient +institué une société philharmonique, une loge de franc-maçonnerie et +un théâtre. Je fus ravi d'être en si joyeuse compagnie, surtout +lorsqu'à mon inexprimable bonheur j'eus appris que Céré, mon +inséparable de l'Île-de-France, mon inébranlable subordonné de _la +Belle-Poule_, aujourd'hui mon égal par le malheur, que Céré, enfin, +toujours mon ami, venant par le crédit de sa famille d'obtenir la +faveur d'un cautionnement, était au nombre de mes nouveaux camarades. +La correspondance établie entre les prisonniers des diverses villes +avait instruit ceux de ma résidence actuelle de la persistance que +j'avais mise dans la bagarre de Thames; il n'en fallut pas davantage +pour me faire accueillir à Odiham avec enthousiasme. Je fus donc +l'objet de mille prévenances; toutefois je ne voulus pas me départir +de mon plan de travail; mais, en mesurant bien mon temps, il m'en +resta encore assez pour faire face à tout. Je m'associai aux réunions +philharmoniques où se comptaient des amateurs fort distingués. Je +m'affiliai aux francs-maçons, mais, la vérité me force à le déclarer, +leurs mystères et leurs cérémonies me frappèrent d'un ennui si complet +que, depuis Odiham, il ne m'est plus jamais arrivé de désirer partager +leurs travaux. Enfin je me lançai dans la carrière du théâtre. La +salle avait été installée, décorée par les prisonniers, les acteurs, +les actrices,--et il y en avait d'un talent très remarquable,--étaient +aussi des prisonniers; enfin costumes, mise en scène, musique, +couplets, orchestre, composition ou arrangement des pièces, tout était +notre ouvrage. C'était une source inépuisable d'occupation; nous nous +amusions beaucoup; les Anglais en raffolaient; il en venait même de +Londres pour nous voir jouer, et, vraiment, c'était de très bon goût. +L'heureux âge que celui où les chagrins les plus vifs fuient au seul +aspect du plaisir. + +Les lois anglaises sont prévoyantes à l'excès pour assurer l'existence +des enfants nés hors du mariage: lorsqu'il en vient un au monde, la +mère est interrogée par un magistrat et tenue de nommer le père. Dès +lors celui qui est désigné, quel qu'il soit (et, une fois, une fille +poussée à bout désigna le magistrat, lui-même, qui était loin de s'y +attendre); dès lors, dis-je, cet homme est obligé, sous peine de +prison, de payer soit une pension alimentaire, soit une somme, une +fois comptée, d'environ 600 francs à l'hospice où l'enfant est placé. +Peu après mon arrivée, un de nos officiers de Marine, nommé Le +Forsoney, se trouva dans cette situation fâcheuse; il n'avait pas les +600 francs, et la justice anglaise, qui s'était récusée quand il +s'était agi de me venger d'un outrage, n'hésita pas à prononcer quand +elle eut à sévir contre un autre prisonnier. Le Forsoney allait donc +être enfermé dans une maison de détention; mais j'avais encore +quelques réserves de l'Inde, et je le libérai. Il m'était souvent, et +il m'est encore arrivé depuis, d'obliger des ingrats ou de perdre, en +prêts d'obligeance, des sommes même considérables; mais, cette fois, +le bienfait fut bien placé; il m'attira à un haut degré l'estime de +mes compatriotes, la considération des Anglais, et Le Forsoney, qui en +conserva une affectueuse reconnaissance et qui avait écrit à sa +famille, ne tarda pas à se libérer envers moi. J'y comptais peu, +cependant, avant notre retour en France; aussi avais-je mis en usage, +à cette occasion, une noble maxime de l'expérimenté M. Le Lièvre, +celle que, lorsqu'il était question de dettes entre camarades, il +fallait prendre note non pas de ce que l'on prêtait, mais de ce que +l'on devait; chose qui, au surplus, ne m'est jamais arrivée que pour +des bagatelles ou de courts intervalles. Il est, en effet, fort peu de +circonstances où un homme d'ordre, de coeur et de prévoyance ne puisse +se suffire à lui-même. Cette aventure acheva de me mettre en vogue +dans le pays; elle me fut fort utile dans une position très pénible où +je ne tardai pas à me trouver, et où, à côté de beaux sentiments, il y +eut, comme à l'ordinaire, de l'envie, de la jalousie dont je devins la +victime; car, à tout prendre, ici comme partout, le bonheur n'est pas +dans l'éclat, et il s'attache rarement à ceux qui sont le plus en +évidence. + +Un amateur anglais, M. Danley, qui faisait souvent sa partie dans nos +concerts, me rechercha beaucoup depuis ce moment. Il me dit un jour +qu'il avait le projet d'aller le lendemain à Windsor, ville située à +neuf lieues d'Odiham, où se trouve un château royal, et il m'offrit de +se charger de moi, si je voulais n'en parler à personne. Je me gardai +bien de refuser, et nous partîmes. La famille royale se trouvait alors +à Windsor: Georges III régnait. Sur la belle terrasse où affluaient +les spectateurs, il se promena avec la reine, avec cinq de ses fils +(le prince de Galles et le duc de Sussex étaient absents) et avec une +de ses filles nommée Amélie, une des plus jolies femmes qui aient +jamais existé, et que, peu d'années après, une courte maladie enleva à +l'admiration de l'Angleterre[176]! Les quatre princes étaient des +hommes superbes. La cour était fort brillante, les troupes en tenue +parfaite, les chevaux de toute beauté, les équipages resplendissants, +la musique des régiments excellente. Nous vîmes une grande partie des +appartements pendant que la famille royale assistait au service divin +du matin; nous visitâmes les jardins, le parc, la forêt, les chasses, +les meutes; nous allâmes voir la magnifique église, où nous assistâmes +à l'office du soir, célébré avec de très belles voix; enfin nous +revînmes à Odiham extrêmement contents de notre journée, et ayant si +bien pris nos mesures que nul ne se douta de mon absence. Mais la +jeunesse est indiscrète: j'étais arrivé à Odiham en septembre 1806; +j'avais fait la partie de Windsor en juin 1807, et j'avais gardé mon +secret jusqu'au mois de septembre suivant. C'était beaucoup; mais +quoique Danley, alors, ne pût plus être inquiété, pour ce fait, ce +n'était pas assez. Surtout, ce qu'il fallait éviter, c'était de faire +mes confidences dans la rue, en rentrant chez moi, un soir, accompagné +de deux de mes camarades et achevant de leur raconter tous les détails +de mon voyage, arrêté avec eux devant ma porte, sous les croisées des +maisons voisines. + +[Note 176: En 1807, Georges III avait sept fils, le prince de +Galles, plus tard Georges IV, le duc d'York, le duc de Clarence, le +futur Guillaume IV, le duc de Kent, père de la reine Victoria, le duc +de Cumberland qui devint en 1837 roi de Hanovre sous le nom +d'Ernest-Auguste, le duc de Sussex, le duc de Cambridge.] + +Une veuve qui, ayant été élevée en France, en entendait parfaitement +le langage, était alors sans lumière derrière les jalousies de sa +chambre, où elle respirait l'air frais de la soirée. Placée +immédiatement au-dessus de notre tête, elle ne perdit pas un mot de +notre conversation. Depuis quelque temps on lui avait rapporté qu'une +charmante bonne d'enfants de sa maison, nommée Mary, chargée de +promener souvent les siens, avait été vue plusieurs fois avec moi, +causant en divers endroits; elle avait encore su que j'avais été chez +elle, un soir qu'elle assistait à notre spectacle, après une pièce où +j'avais joué, et pendant la suivante où je n'avais pas de rôle: +finalement, elle avait surpris un billet, non signé, il est vrai, mais +où il était dit à Mary: «Demain, j'aurai le chagrin de ne pas vous +voir, mais je verrai votre roi.» Ç'avait été pour la veuve une énigme +qui lui fut dévoilée par mon voyage à Windsor, et aussitôt elle conçut +le projet d'une infernale vengeance: heureusement que je n'avais +compromis que moi dans mes discours et que je n'avais pas poussé +l'imprudence jusqu'à dire que j'avais été emmené par un Anglais. + +Mon tour vint bientôt d'avoir une énigme à expliquer. Je vis, en +effet, à très peu de jours de là, un article dans les journaux +informant le public qu'un étranger fort suspect, ayant des projets +criminels contre le roi d'Angleterre, avait osé pénétrer jusque dans +son château de Windsor, qu'il s'était mêlé à la foule quand elle +entourait la famille royale, lors de sa promenade sur la terrasse, +mais que la police tenait les fils de cette intrigue, et que, sous +peu, cet audacieux étranger serait probablement arrêté. Excepté les +vues d'un conspirateur, je reconnus aussitôt ce qui m'était relatif +dans ce récit, mais, ignorant, ce que j'ai su depuis de la vindicative +veuve, je ne pus lier les faits entre eux, et j'abandonnai cette idée. +D'abord, aussi, j'avais cru avoir laissé, à notre hôtel de Windsor, +quelque chiffon de papier, quelques lignes de mon écriture; je voulais +même ne plus écrire à mon frère, de ma propre main, pour ne pas +fournir ce moyen de conviction au Transport Office, qui lisait toutes +nos lettres; mais je renonçai également à ce dessein. + +Je continuai donc, avec mon frère, ma correspondance comme à +l'ordinaire; c'était pourtant ce que le Transport Office attendait; la +veuve m'avait dénoncé d'une manière indigne; à l'appui de sa relation +envenimée, elle avait joint le billet surpris. L'écriture en fut +confrontée avec ma première lettre à mon frère, et un ordre fut +aussitôt lancé à M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, de me +faire arrêter sur-le-champ et de me faire partir, le lendemain, sous +escorte, pour les pontons de la rade de Chatham. C'était la punition +infligée à ceux d'entre nous qui quittaient le cautionnement pour +rompre leur parole en cherchant à se rendre en France. + +Lorsque nous nous écartions des limites du mille accordé, ou que nous +sortions en dehors des heures autorisées et seulement dans un but de +promenade, nous étions passibles d'une amende d'une guinée. Ce cas-ci +était bien le seul qui me fût applicable; encore eût-il fallu que l'on +m'eût arrêté, et que quelqu'un se fût présenté pour réclamer la +guinée; mais la police, en Angleterre comme partout, voulait se rendre +importante et se faire valoir; on préféra un petit coup d'État, et, +sans que je fusse entendu, sans justification ni explications +possibles, la dénonciation porta tous ses fruits. + +Bien différent de M. Smith, M. Shebbeare était un homme de bonne +éducation qui me plaignit, me consola beaucoup, s'engagea à s'employer +pour me faire revenir au cautionnement, et qui, sous sa +responsabilité, poussa la complaisance jusqu'à me laisser, comme +auparavant, en liberté pour faire mes apprêts de départ. Le +cautionnement était bouleversé; les Français étaient indignés; les +Anglais blâmaient hautement l'autorité; Mary, quittant sa veuve et +retournant dans son pays, courait dans les rues comme une insensée; +plusieurs maisons me furent offertes pour me cacher; mais je ne +pouvais tromper M. Shebbeare, envers qui je m'étais lié, et, le +lendemain, à l'heure convenue, je me rendis chez lui. Il me remit +entre les mains d'un agent de la police, qui s'assura que je n'avais +pas d'armes sur moi, me montra ses pistolets, les chargea en ma +présence, et me dit poliment qu'à l'hôtel du Georges il y avait une +voiture, à mes frais, laquelle l'attendait pour me conduire au ponton! + +Avant de parler de mon départ d'Odiham, je dois dire que ce +cautionnement venait de perdre un des plus utiles soutiens de nos +réunions, Rousseau[177], aspirant de 1re classe, pris dans l'affaire +de l'amiral Duckworth, où il s'était fait remarquer par sa valeur. +Quelque temps auparavant, il avait proposé de se dévouer, pour aller, +de nuit, à la nage, attacher sous la poupe d'un vaisseau anglais, +mouillé en observation devant un de nos ports, un appareil qui devait +l'incendier! Le départ inattendu de ce vaisseau avait seul empêché +l'exécution de cet audacieux projet. La mère de Rousseau était veuve; +ses lettres indiquaient un chagrin profond, que rien, si ce n'est le +retour de son fils, ne pouvait alléger; et celui-ci, retenu par sa +parole d'honneur, nourrissait depuis longtemps, pour revoir sa mère, +sans manquer à ses engagements, le plan d'une résolution que son âme +héroïque mit enfin à exécution. Il écrivit au Transport Office les +motifs sacrés qu'il avait de retourner en France, et il acheva sa +lettre en déclarant qu'il retirait sa parole d'honneur, et que si, +sous huit jours, il n'était pas arrêté et conduit au ponton, d'où il +espérait s'évader et d'où il le pourrait sans parjure, il se +regarderait comme entièrement dégagé et quitterait le cautionnement. +En réponse à cette admirable déclaration, le Transport Office demanda +si Rousseau persistait, et, d'après sa réponse affirmative, il fut +dirigé sur les pontons de la rade de Portsmouth. Je ne connais pas de +plus touchant exemple de tendresse filiale, de courage et d'honneur. + +[Note 177: Louis-Jean-Marie-Népomucène Rousseau, né à Angerville, +près d'Étampes, le 18 avril 1787, appartenait à une très honorable +famille de l'Orléanais. Il entra dans la Marine en qualité de novice, +vers le milieu de l'an XII, à l'âge de seize ans, et devint +successivement aspirant de 2me, puis de 1re classe. Lorsque, le 13 +décembre 1805, la division du contre-amiral de Leissègues réussit à +tromper la vigilance de la croisière anglaise et à sortir de Brest, +Louis Rousseau était embarqué sur un des vaisseaux de cette division, +_l'Alexandre_, commandant Garreau. Doué d'une grande intelligence et +d'une merveilleuse énergie, le jeune aspirant vit sa carrière brisée +par le combat du 6 février 1806, dans lequel il se signala, du reste, +par sa valeur. Prisonnier avant d'avoir atteint l'âge de dix-neuf ans, +il fit vingt-deux tentatives d'évasion, dont M. de Bonnefoux raconte +quelques-unes, d'une audace singulière. Nous aurons l'occasion de +retrouver la belle et attachante figure de Louis Rousseau. Son fils, +Armand Rousseau, inspecteur général des Ponts et Chaussées, né à +Treflez (Finistère), le 24 août 1835, mort gouverneur général de +l'Indo-Chine, à Hanoï, le 10 décembre 1896, tenait de lui «son +imagination ardente, son caractère entreprenant et énergique, et ce +courage qui ne reculait devant aucune tâche et n'en entreprenait +aucune sans espérer la mener à bien». M. C. Colson, ingénieur en chef +des Ponts et Chaussées, le constate avec raison dans sa _Notice sur la +vie et les travaux d'Armand Rousseau_ (_Annales des Ponts et +Chaussées_, 1er trimestre 1897).] + +Cependant mon garde, avec ses pistolets, me conduisit gravement à +l'hôtel du Georges. On attelait la fatale voiture, et quelques +camarades m'y attendaient. Je mangeai un morceau avec eux; nous bûmes +le verre des adieux, et j'allai en régler le compte dans le cabinet de +la maîtresse de l'hôtel. Le susdit garde, se confiant, sans doute, en +la toute-puissance de ses pistolets, ne m'y suivit que de l'oeil. La +maîtresse ne s'y trouvait pas, ce qu'on ne pouvait voir que lorsqu'on +était entré, car le comptoir était derrière la porte. Une croisée, +donnant sur un jardin était à côté du comptoir, je l'ouvre, je saute, +je franchis le jardin, une haie, puis un pré, j'entre dans un fossé +que je parcours à quatre pattes et qui me conduit assez loin; je +pénètre, ensuite, dans un taillis, le traverse; enfin, je me blottis +dans un nouveau fossé garni, des deux côtés, d'une haie pour ainsi +dire impénétrable. Un quart d'heure, au moins, s'écoula avant que l'on +se fût bien assuré de mon évasion. Grandes furent la mystification du +garde avec ses pistolets, la joie des prisonniers, l'hilarité des +habitants, et les perquisitions de la police. Agents, mouchards, +constables, gens à pied, gens à cheval, guetteurs, chiens même, furent +lancés après moi, mais inutilement. + +J'attendis la nuit close; alors je sortis de ma retraite, et regardai, +comme l'asile le plus sûr, une petite maison du cautionnement, habitée +par quelques Français et située sur les confins de la ville; j'y fus +reçu avec attendrissement. On commença par m'y restaurer le corps, +puis on s'occupa de me pourvoir de quelques effets, car ma malle +avait été saisie. Ensuite on alla aux enquêtes pour savoir quelle +était la route la plus prudente à prendre; car mon signalement avait +été donné partout, et les chemins étaient soigneusement surveillés. +Céré et Le Forsoney furent les seuls des autres prisonniers que je fis +informer du lieu où j'étais; ils s'employèrent avec zèle et +intelligence à m'en faire sortir. Pendant trois jours il fut +impossible de songer à mettre les pieds dehors; ce ne fut qu'au bout +de ce temps qu'à la faveur de quelques bruits jetés dans le public que +j'avais été vu à Winchester, ville voisine, puis sur la route de +Douvres, que les poursuites commencèrent à s'affaiblir dans les +environs d'Odiham. Enfin, un soir, je vis arriver une jeune personne +de seize ans, nommée Sarah Cooper, dont j'avais fait la connaissance +chez sa mère, marchande de gâteaux, et qui me dit qu'ayant été +instruite du lieu de ma retraite par MM. Céré et Le Forsoney, elle +accourait pour m'offrir ses services; elle ajouta que ces Messieurs +m'attendaient sur la route pour me faire leurs adieux, et qu'elle se +chargeait de me conduire à Guilford, capitale du Surrey, d'où nous +n'étions qu'à six lieues, dont elle connaissait le chemin par des +voies détournées, et qui se trouvait dans la direction où il y avait, +pour moi, le plus de chances de salut. Je demandai à Sarah si sa mère +connaissait son projet; elle me répondit qu'elle en serait instruite à +dix heures du soir, qu'elle serait certainement enchantée de la bonne +oeuvre projetée, mais qu'on ne lui en parlerait pas avant que notre +départ ne fût consommé, de peur que, par crainte, elle ne vît mal les +choses en ce moment, tandis que, ce départ effectué, il ne lui +resterait plus que son approbation à donner, et que cette approbation +était sûre; je dis alors à Sarah, que je pensais qu'il pleuvrait +pendant la nuit; elle répliqua que peu lui importait; enfin j'objectai +cette longue course à pied, sa toilette et sa capote blanches, car +c'était un dimanche, et elle leva encore cette difficulté en +prétendant qu'elle avait du courage et que, dès qu'elle avait appris +qu'elle pouvait me sauver, elle n'avait voulu ni perdre une minute +pour venir me chercher, ni rentrer chez elle pour changer de costume, +dans le doute d'y être retenue par quelque obstacle imprévu. Je +n'avais plus un mot à dire; car, pendant qu'elle m'entraînait, d'une +de ses petites mains elle me fermait gracieusement la bouche, de +l'autre, elle se mit à mon bras, me conduisit d'abord vers Céré et Le +Forsoney, qui me serrèrent sur leur poitrine, me dirigea ensuite avec +autant de gentillesse que de présence d'esprit, essuya en riant, sous +l'abri d'un arbre, une averse d'une heure, et m'installa enfin dans un +bon hôtel de Guilford où nous arrivâmes au point du jour. Une +historiette de sa composition, fort bien racontée par elle, suffit, +avec quelques démonstrations de bourse bien garnie, pour nous faire +bien accueillir; car, dans ce pays d'Angleterre, les entraves, les +passeports, sont choses presque inconnues aux voyageurs, de quelque +nation qu'ils soient. + +Après quelques moments de repos bien nécessaires, surtout pour Sarah, +nous prîmes un bon déjeuner, nous demandâmes deux voitures, l'une pour +Londres, l'autre pour ramener ma libératrice à Odiham, et, embrassant, +les larmes aux yeux, cette charmante et bien généreuse enfant, je la +quittai, mais non sans la plus grande émotion. Nous nous regardâmes +longtemps par la portière; mais les chevaux nous emportaient; bientôt +nous ne vîmes plus que nos mains se disant un pénible adieu, puis +l'extrémité de nos voitures réciproques; puis quelque poussière qui +s'élevait à leur suite, puis, enfin, plus rien! J'arrivai à Londres; +j'y descendis à l'hôtel du Café de Saint-Paul. + +J'avais reçu de Céré diverses lettres, adresses, recommandations, +qu'il tenait d'une bienveillante Anglaise, et qui me furent si utiles +à Londres, que, dès le lendemain, j'avais fait l'acquisition d'un +extrait de baptême, ainsi que de l'ordre d'embarquement d'un +Hollandais, appelé Vink, qui allait entrer en fonctions, comme marin, +sur le navire _le Telemachus_, destiné pour Hambourg, et que je fus +accueilli, en son lieu et place, à bord de ce bâtiment. Toutefois, +comme je ne parlais pas hollandais, le capitaine, qui était seul dans +le secret, m'autorisa à rester à terre jusqu'au jour de +l'appareillage. + +Je quittai alors mon hôtel et je me logeai dans Mansel-Street, +quartier bien moins brillant. + +Le bâtiment n'étant point prêt, je fus forcé de passer trente et un +jours à Londres; et comme j'y restai en pleine sécurité, voyant tout, +visitant tout, allant partout, même dans les environs, à Greenwich, +par exemple, à Chelsea, à Kensington, à Dalston, je fus loin d'en être +fâché. Enfin nous partîmes de Londres: le jeune lord Ounslow, l'un de +nos passagers, me remarqua sous les habits de marin dont je m'affublai +pour le bord, et me parla. Je lui répondis, en anglais, que je venais +des Indes Orientales, que mes parents m'avaient fait élever à +Pondichéry, et que, parlant mieux le français et l'anglais que le +hollandais, je le priai de causer avec moi, non plus en hollandais, +mais dans l'une des deux autres langues. Il fut aise d'avoir cette +occasion de s'exercer au français, qu'il possédait pourtant fort bien, +et c'est ainsi que nous nous entretenions. Il était jeune, +communicatif, confiant; il ne mit pas ma fable en doute, me supposa de +quelque bonne famille hollandaise que j'allais rejoindre; et il eut, +malheureusement, le temps de s'attacher beaucoup à moi, puisque les +vents et les courants nous contrarièrent pendant cinq jours et nous +contraignirent à laisser tomber, plusieurs fois, l'ancre, en +descendant la Tamise. + +Nous n'avions ainsi atteint que Gravesend; pendant la marée montante, +M. Ounslow et moi, nous étions allés nous promener à terre. Nous +revînmes pour la marée descendante, car le vent était devenu bon, et +_le Telemachus_ était même occupé à mettre sous voiles. Nous partions +enfin, lorsqu'un canot léger, venant de Londres à force de rames, +nous aborde; il en sort un agent de police qui demande M. Vink; malgré +mes efforts et ceux du capitaine, malgré les réclamations énergiques +du jeune lord, il fallut céder; il fallut quitter _le Telemachus_ +ainsi que l'affectueux compagnon de voyage que le ciel m'avait donné, +et qui s'offrit, quand il eût connu ma position, à me cautionner de sa +fortune pour me sauver du ponton, et à ne pas poursuivre son voyage +pour chercher à me dégager; mais il lui fut bientôt démontré que +c'était tout à fait impossible. Vraiment ce monde est un dédale +inextricable: je suis trahi, dénoncé, vendu à Londres par le véritable +Vink que j'avais grassement payé; et, au même moment, le généreux +Ounslow, qui me connaissait à peine, qui ne me devait rien, voulait +tout sacrifier pour moi. Quelle douce consolation dans un revers si +accablant! + +_Le Telemachus_ continua donc sa route; et moi, je fus jeté à fond de +cale dans le bâtiment qui recélait les malfaiteurs pris en flagrant +délit sur la Tamise. J'y restai deux jours, dans la vermine, au milieu +des ordures, nourri des aliments les plus grossiers, ayant sous les +yeux la plus dégoûtante dépravation; aussi, lorsqu'on vint me dire +qu'un canot du ponton, _le Bahama_, de la rade de Chatham[178], était +venu me chercher, je partis pour ma nouvelle prison, comme si ç'avait +été un lieu de délivrance! Mais je n'en étais pas moins prisonnier; +et, pour comble de malheur, mes finances étaient à bout; ainsi, sans +argent, puni sans être entendu ni jugé, éloigné de toutes +connaissances, souillé par le contact immonde des malfaiteurs, privé +de ma liberté, condamné au ponton, je m'écriai plus de cent fois, +avant d'arriver à bord du _Bahama_: «Maudits mille fois, l'ignoble +Hollandais, l'inique justice anglaise, la vindicative veuve, l'étourdi +voyage de Windsor, et la sotte démangeaison d'en parler!» + +[Note 178: Chatham. Ville, port et arsenal d'Angleterre, comté de +Kent, sur la Medway, à 17 kilomètres de son embouchure.] + + + + +CHAPITRE III + + SOMMAIRE: _Le Bahama._--Rencontre de Rousseau évadé du ponton de + Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur _le + Bahama_ trois jours auparavant.--Façon dont les prisonniers du + _Bahama_ accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6 + noeuds! avale ça, avale ça!» Cette mystification nous est + épargnée à Rousseau et à moi.--Chatham et Sheerness.--Cinq + pontons mouillés sur la Medway, entre Chatham et Sheerness, sous + une île inculte et vaseuse.--Description détaillée du ponton. + Cette description se passe de commentaires.--La nourriture; + l'habillement.--Les lieutenants de vaisseau qui commandaient les + pontons étaient, en général, le rebut de la Marine anglaise.--La + garnison du ponton.--Les officiers de corsaires à bord des + pontons; il y en avait une trentaine sur _le Bahama_.--Leur poste + près de la cloison de l'infirmerie.--Rousseau y avait été + admis.--L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les + officiers du «grand corps».--La majorité décide, cependant, qu'on + m'accueillera.--La minorité se venge en m'adressant des + lazzis.--Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des + membres de cette minorité, Dubreuil.--Je m'en fais un ami.--La + masse des prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes.--Je + refuse.--Mon grade doit être respecté.--Des menaces me sont + faites; mais la majorité ne tarde pas à se ranger de mon + côté.--Première tentative d'évasion.--Les soldats anglais nous + vendent tout ce que nous voulons.--Le projet des barriques + vides.--Rousseau, inventeur du projet.--Les cinq prisonniers dans + les cinq barriques.--Rousseau, moi, Agnès, Le Roux, officiers de + corsaires, le matelot La Lime.--Les cinq barriques sont hissées + de la cale et placées dans une allège avec les autres destinées à + renouveler la provision d'eau du _Bahama_.--Le vent et la marée + contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le port ce jour-là et + est obligée de mouiller à mi-chemin.--L'équipage de l'allège va + coucher à terre.--La Lime, dont la barrique avait été mise par + erreur au fond de la cale, nous appelle.--Le petit mousse laissé + à bord.--Il donne l'éveil.--Nous sommes pris.--Ramenés au + ponton.--Dix jours de black-hole.--Le black-hole est un cachot de + 6 pieds seulement dans tous les sens où l'air ne parvient que par + quelques trous ronds très étroits.--La punition supplémentaire de + la réduction à la demi-ration jusqu'à réparation complète des + dégâts.--Conduite honteuse de l'Angleterre.--L'esprit de + solidarité des prisonniers.--Seconde tentative d'évasion.--À ma + grande joie, ma malle m'arrive d'Odiham.--Je réalise une dizaine + de guinées en vendant ma montre et divers effets.--Un certain + nombre de prisonniers âgés et paisibles sont envoyés dans une + prison à terre.--Rousseau, moi, et deux autres, nous nous + substituons à quatre d'entre eux en leur payant leurs places et + en nous grimant; nous espérons nous évader en route.--Nous + partons. Le lendemain, le roulage fait une réclamation à + l'occasion de ma malle.--Un appel sévère a lieu. On nous ramène + Rousseau et moi au ponton.--Les deux autres s'évadent et arrivent + en France.--Ma malle m'avait perdu.--Trois matelots de Boulogne, + récemment faits prisonniers, sont embarqués sur _le Bahama_. Ils + préparent sans tarder leur évasion.--Ils font un trou à fleur + d'eau en avant de l'une des guérites qui avoisinaient la + proue.--Ils se jettent dans l'eau glacée, un soir de décembre. + L'un d'eux avait des obligations envers M. de Bonnefoux, préfet + maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et jure de me + conduire à terre. Je crains de les perdre et je refuse.--Le trou + appartenait à tous un quart d'heure après leur départ.--Un tirage + au sort avait eu lieu. Rousseau avait le nº 5.--Le nº 2 manque + périr de froid et crie au secours.--Il est remis à bord par les + Anglais.--Le cadavre du nº 1 paraît le lendemain, à marée basse, + à moitié enfoui dans les vases de l'île; le malheureux était mort + de froid.--Le commandant du ponton n'a pas honte de le laisser à + cette même place jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction.--Quant + aux trois Boulonnais, ils se sauvent et rentrent dans leurs + familles.--Le lieutenant de vaisseau Milne, commandant du + _Bahama_.--Ses goûts crapuleux.--À deux reprises, le feu prend + dans ses appartements pendant des orgies.--La seconde fois, + l'incendie se propage rapidement.--Dangers graves que courent les + prisonniers enfermés dans la batterie.--Milne, en état d'ivresse, + ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les + meurtrières, si le feu se propage jusque-là.--Heureusement + l'incendie est éteint.--Grave querelle parmi les + prisonniers.--L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat + prisonnier qui l'insulte et prend du tabac malgré lui dans sa + boutique.--Nous réussissons, non sans peine, à faire évader + Mathieu par l'infirmerie.--Compromis qui intervient.--Le tribunal + arbitral dont je suis le président.--La séance du + tribunal.--Scène burlesque.--La sentence.--L'ordre se rétablit. + + +La première figure qui frappa mes regards en arrivant à bord du +_Bahama_, fut celle de Rousseau, du Rousseau d'Odiham, que je croyais à +Portsmouth et qui se jeta dans mes bras dès que je fus sur le vaisseau: +«--Vous ici?--Oui, moi ici!--Vous étiez à Portsmouth?--Évadé, repris au +milieu de la Manche, et conduit ici depuis trois jours!--On s'évade donc +d'ici?--Oui, quand on a du courage!--On est donc heureux ici?--Oui, +répéta-t-il, mais quand on a du courage!--Eh bien, nous serons +heureux!»--Il n'y avait là que quatre ou cinq phrases entrecoupées; mais +elles changèrent toutes mes idées; elles rassérénèrent mon esprit; elles +soulagèrent mon coeur; je pris un air riant; et, sentant à mes côtés un +ami ferme, instruit, intrépide, frappé du doux espoir d'une prompte +liberté, je vis tout, autour de moi, sous un jour moins sombre que je ne +m'y étais préparé. Les prisonniers du _Bahama_ avaient une manière, +qu'ils trouvaient fort divertissante, d'accueillir les nouveaux +arrivants: ils les entouraient poliment, comme pour s'enquérir de +nouvelles, les questionnaient longtemps avec beaucoup de sérieux, leur +faisaient raconter comment ils avaient été pris, et finissaient par leur +demander combien leur bâtiment filait de noeuds (faisait de chemin) à +l'instant où il avait succombé; l'interrogé répondait, par exemple, «6 +noeuds!» alors, ils se regardaient entre eux et se disaient dix ou douze +fois les uns aux autres: «Monsieur filait 6 noeuds; ah, Monsieur filait +6 noeuds! Il n'est pas possible que Monsieur filât 6 noeuds; mais +comment se fait-il que Monsieur filât 6 noeuds?» et ainsi de suite. +L'arrivant affirmait, insistait, protestait, prouvait; enfin l'on +paraissait convaincu, et la scène finissait par une explosion de cris: +«Il filait 6 noeuds, avale ça, avale ça!» qui se répétaient, +retentissant avec fracas, autour du patient, partout où il portait ses +pas, et qui duraient, quelquefois, jusqu'à la fin du jour. C'était une +mystification, ou, comme vous diriez, à Saint-Cyr, une brimade, assez +innocente, en elle-même, mais fort vexante en réalité. Toutefois elle +fut épargnée à Rousseau, et par suite à moi, comme provenant l'un et +l'autre d'une évasion, et, par conséquent, comme ayant déjà subi les +dures étreintes de la prison. + +Chatham et Sheerness[179], qui en est fort près, sont deux ports qui +n'en forment, pour ainsi dire, qu'un. C'est un des arsenaux les plus +considérables de l'Angleterre, et il est situé sur la Medway, rivière +qui, devant Sheerness, se perd dans la Tamise. Entre Chatham et +Sheerness, est une petite île qui partage la Medway en deux branches. +Cinq pontons étaient mouillés sous cette île qui est inculte et +vaseuse; mais les bords opposés de la Medway sont encaissés par de +jolis coteaux, de sorte qu'à quelque distance la vue avait, au moins, +à se reposer sur des sites assez agréables: voilà pour le pays qui +nous avoisinait; parlons actuellement du lieu que nous habitions; je +veux dire le ponton. + +[Note 179: À 16 kilomètres E. N. E. de Chatham.] + +Un ponton était un vieux vaisseau, n'ayant qu'une mâture suffisante +pour servir à soulever ou embarquer des fardeaux, peint extérieurement +d'une manière lugubre, ayant les ouvertures des sabords grillées, +installé en prison, et presque entouré, à fleur d'eau, d'une galerie +extérieure surmontée de six guérites pour autant de sentinelles, qui +étaient armées de fusils chargés, à l'effet de prévenir les évasions, +surtout pendant la nuit. Un petit radeau, sur lequel était encore une +sentinelle, se trouvait placé au bas de l'escalier; c'était là +qu'accostaient quelques marchands de tabac, de savon, de comestibles, +et qu'on permettait à un prisonnier, à la fois, d'aller faire ses +emplettes. + +Près de la partie centrale de la seconde batterie, était ménagée une +sorte d'enceinte découverte, d'une quarantaine de pieds de longueur +sur autant de largeur, appelée parc. Les prisonniers pouvaient y +prendre l'air pendant le jour; toutefois, lorsqu'il faisait beau, on +permettait, quelquefois, à six d'entre eux, d'aller se promener sur la +petite partie du pont nommée gaillard d'avant. Le parc, dominé par les +corridors appelés passavants, était, ainsi que le gaillard d'avant, +lorsqu'il y avait promenade, l'objet d'une stricte surveillance. + +Le jour, les mantelets ou volets des sabords étaient levés, ce qui +donnait lieu à des courants d'air fort vifs, fort humides, fort +dangereux; la nuit, les sabords étaient fermés, et l'on étouffait. On +a vu des sergents s'évanouir quand, au matin, ils ouvraient, sans +prendre de précautions, la trappe par où l'on communiquait du parc aux +batteries. + +La partie de l'avant de la première batterie était disposée en +infirmerie ou hôpital; c'est-à-dire que les sabords y étaient garnis +de châssis vitrés, et qu'il s'y trouvait des petits lits en fer; car, +pour qu'on occupât moins d'espace, on faisait coucher dans des hamacs +les prisonniers bien portants. + +À l'exception du parc, la seconde batterie était réservée, ainsi que +la dunette qui la surmonte vers la poupe, pour nos gardes et pour +leurs officiers; les cuisines s'y trouvaient aussi; or, comme il y +avait, par vaisseau, de sept à huit cents prisonniers, on doit voir +dans quelle gêne ils devaient être, puisqu'ils n'avaient pour tout +espace que la première batterie (moins l'hôpital qui en enlevait le +tiers), et l'entrepont, qui est situé entre la cale et la première +batterie. Les hommes d'une taille un peu élevée ne trouvaient ni dans +cette batterie ni dans l'entrepont assez de hauteur pour se tenir +debout. Les lieux d'aisance étaient dans ces deux mêmes vastes salles, +mais n'en étaient séparés par aucune porte ni cloison; enfin la +première batterie et l'entrepont étaient bornés, vers la poupe, par +une forte muraille en planches percée de meurtrières, afin que, du +réduit ainsi formé, nos gardes pussent nous épier et, au besoin, faire +feu sur nous. Dans l'hiver, le froid y était excessif pendant le jour, +et jamais notre local n'était chauffé. + +Je n'accompagne d'aucune réflexion ces descriptions, qui suffisent +sans doute pour saisir d'horreur à la simple lecture. Il est, en +effet, difficile d'imaginer un supplice plus rigoureux; il est cruel +de l'établir pour un temps indéfini, d'y soumettre, enfin, les +prisonniers de guerre qui méritent beaucoup d'égards, et qui sont +incontestablement les innocentes victimes des chances de la fortune! +Les pontons ont laissé de longues traces dans l'esprit des Français +qui y ont survécu; un ardent désir de vengeance a longtemps couvé dans +leurs coeurs; aujourd'hui même[180], que de longs rapports de paix +ont établi tant de sympathie entre les deux nations, alors ennemies, +je doute que, si l'harmonie venait à être troublée entre elles, le +souvenir de ces lieux horribles, dont l'établissement fut la honte de +l'Angleterre, n'éveillât encore d'âpres ressentiments, de vifs +mouvements de courroux chez ceux qui furent condamnés à les habiter, +ou seulement qui ont entendu, de leurs parents, le récit des maux +qu'ils y ont soufferts. + +[Note 180: En 1835.] + +Du pain noir, de très mauvaise qualité, point de bière, de vin, ni de +liqueurs spiritueuses; de mauvaise eau; quelquefois un peu de viande +fraîche simplement bouillie; ordinairement du poisson et des vivres +salés; telle était notre nourriture! Une grosse chemise, un pantalon, +une veste, un gilet en grossier drap jaune, un bonnet de laine, tel +était notre costume. Cependant on permettait, à ceux qui avaient +quelque argent, de se nourrir, de se vêtir un peu moins mal; mais +c'était l'infiniment petit nombre; d'ailleurs, l'agent supérieur des +pontons, qui se faisait délivrer les sommes que l'on pouvait avoir sur +soi en entrant, ou qu'on nous envoyait de France, ne nous en remettait +que de faibles portions à la fois, et à des intervalles éloignés. + +Il me reste à faire observer que les pontons étaient commandés par des +lieutenants de vaisseau qui, en général, étaient le rebut de la Marine +anglaise; ils avaient sous leurs ordres quelques vieux maîtres, et +quelques matelots âgés, pour le service des embarcations ou de la +propreté, et une centaine de militaires de l'infanterie de marine, y +compris leurs officiers. + +Les capitaines des bâtiments de commerce et des corsaires pris par les +Anglais avaient la faveur du cautionnement; mais les officiers de ces +bâtiments subissaient le ponton. _Le Bahama_ contenait une trentaine +de ceux-ci, provenant des corsaires des Antilles. Peu d'hommes eurent +jamais plus d'énergie, plus de courage. Leurs moeurs maritimes mêlées +de générosité et de cruauté, suivant les occasions, leur mépris de la +mort, les rapprochaient des anciens flibustiers, une espèce d'hommes +si remarquable, tantôt sublimes, tantôt féroces, quelquefois +admirables d'humanité, d'autres fois se vautrant dans le crime, comme +à plaisir. Ils s'étaient réunis dans un coin du ponton, vers la +cloison de l'infirmerie; ils y avaient accueilli Rousseau; mais +c'était plus difficile pour moi, car j'étais officier de ce que, par +ironie, ils appelaient «le grand corps». Il fut pourtant décidé qu'on +se gênerait un peu pour moi et qu'on m'inviterait à prendre place dans +ce poste. + +Toutefois la minorité voulut me faire acheter cette politesse par de +piquants lazzis. J'ignorais cette disposition d'esprit; mais j'en +devinai bientôt une partie; en conséquence, coupant court à tout, +j'allai droit à Dubreuil, l'un de ces officiers, qui m'avait le plus +blessé, et je lui parlai avec tant de politesse et de fermeté que, ce +même soir, le farouche marin me dit: «Je t'ai d'abord tutoyé parce que +je te méprisais, actuellement je continue, par ce que je désire être +ton ami.» Je lui rendis son tutoiement; j'acceptai son amitié, et +cette amitié fut ensuite cimentée par des services signalés, +réciproquement rendus. + +Fort de cette victoire, je ne désespérai pas d'en remporter une autre +sur la masse des prisonniers, qui voulaient m'imposer de faire avec +eux toutes les corvées du bord, comme de gratter le pont, hisser +l'eau, nettoyer les commodités, faire la cuisine, etc. Rousseau s'y +était indirectement soumis, en payant un homme qui agissait pour lui; +mais Rousseau n'était qu'aspirant et ne comptait pas encore, pour +ainsi dire, dans la Marine. Je crus donc, ici, avoir mon caractère +d'officier à soutenir, et je déclarai que je ne transigerais nullement +à cet égard; que j'étais trop fier d'être le plus élevé en grade des +prisonniers, pour m'exposer à leurs justes mépris; qu'ils me +couperaient par morceaux, s'ils s'oubliaient assez pour me faire +violence; mais que je ne faiblirais pas, que je vendrais cher ma vie, +et que tôt ou tard ma mort serait vengée! Des menaces éclatèrent; +mais, après avoir été méconnu un moment, le respect dû à un chef se +réveilla dans le coeur du plus grand nombre; il fut décidé que je +serais complètement exempté, et, chose étonnante, les officiers de +corsaires en témoignèrent beaucoup de satisfaction. Je fis ensuite du +bien à quelques-uns des prisonniers les plus malheureux; mais le +principe fut garanti et ma dignité respectée. + +Toutefois une évasion était sur le tapis; les soldats anglais +eux-mêmes, tout en nous gardant fort bien, nous vendaient outils, +cartes géographiques, provisions, liqueurs spiritueuses, tout enfin, +s'exposant à la punition du fouet, à la dégradation même, par l'appât +de quelques schellings; les prisonniers, s'étant procuré scies, +tarières et ciseaux, avaient percé l'entrepont, s'étaient glissés dans +la cale, et là, avec une merveilleuse dextérité, ils avaient enfermé +cinq d'entre eux dans des barriques vides si bien disposées que, d'un +coup de pied donné d'en dedans, le fond de la barrique pouvait, en se +détachant, laisser une libre issue. Ces cinq personnes étaient: +Rousseau (l'inventeur de ce projet), moi, Agnès, Le Roux (officiers de +corsaires), et un matelot nommé La Lime, qui avait le plus mis la main +à l'oeuvre pour l'exécution. + +C'était le jour où une allège venait de Chatham chercher les barriques +vides du ponton, pour les déposer dans le port, afin d'être remplies, +le lendemain, de la provision d'eau du bord. Les prisonniers furent +appelés sur le pont, lors de l'arrivée de l'allège; ils hissèrent les +barriques de la cale et les placèrent dans cette allège, qui partit +ensuite pour Chatham. Le malheur voulut que le vent manqua et que la +marée nous contraria, car nous comptions être mis à terre, puis +quitter nos barriques, enfin sortir facilement, la nuit, à la nage ou +autrement, de l'enceinte du port. Au contraire, la nuit arriva, et +nous étions encore dans l'allège qui fut obligée de mouiller à moitié +chemin. Nous entendîmes un canot s'en détacher; ensuite il y eut un +silence qui nous fit présumer que les marins du navire étaient tous +allés coucher à terre. Nul de nous ne bougea pourtant jusqu'à neuf +heures. + +Alors La Lime qui, par erreur, avait été mis au fond de la cale, +défonça sa barrique; mais, obstrué par celles qui l'avoisinaient, il +ne put se dégager, et il nous appela. En ce moment un petit bruit se +fit entendre; mais bientôt il cessa. Aussitôt, d'un mouvement +spontané, Rousseau, moi, Agnès et Le Roux, nous ouvrons nos barriques +et nous paraissons sur le pont. Nous nous demandions si nous +chercherions à dégager La Lime, ou si nous nous jetterions à la nage, +lorsqu'une douzaine d'embarcations arrivèrent de la rade ou du port, +et nous attaquèrent comme un navire qu'on veut prendre à l'abordage. + +Le petit bruit que nous avions entendu avait été causé par un mousse +couché à bord qui, effrayé par les cris de La Lime, avait pris un +petit canot qui restait, pour aller jeter l'alarme. Le choc fut rude; +nous fûmes durement traités, Le Roux surtout, qui eut, malgré son +chapeau, le crâne atteint d'un coup de sabre! Enfin nous fûmes saisis, +garrottés, embarqués et conduits à bord du _Bahama_, où nous eûmes à +subir la punition des prisonniers déserteurs savoir: dix jours de +black-hole, qui était un cachot de 6 pieds seulement dans tous les +sens, pratiqué dans la cale, et où l'air ne parvenait que par quelques +trous ronds, qui n'auraient pas suffi au passage d'une souris. + +Heureusement on ne nous avait pas fouillés, de sorte que, avec +quelques outils que nous avions sur nous, nous pratiquâmes une +ouverture dans une des cloisons et que, de temps en temps, nous +allions respirer dans la cale et boire un petit supplément d'eau, +prise dans ces mêmes barriques d'où nous avions espéré nous élancer +vers la liberté! C'était d'autant plus facile qu'on ne venait qu'une +fois par vingt-quatre heures nous visiter pour nous porter du pain, de +la soupe, de l'eau, et changer la boîte de nos excréments, laquelle +passait les vingt-quatre heures avec nous. Voilà ce qu'était le +black-hole! Serait-ce sans raison qu'on se demanderait, à ce sujet, si +l'Angleterre ne s'est pas ravalée au-dessous des nations les plus +cruelles qui aient déshonoré l'humanité! Nous en sortîmes couverts de +vermine, exténués, semblables à de vrais cadavres. + +Il fallait, en outre, en ce cas-là, payer les dégâts ou les +réparations; mais, comme aucun de nous n'avait de fonds chez l'agent +supérieur, les Anglais, suivant l'usage par eux établi, nous +réduisirent à demi-ration! Autre exemple de justice à leur manière! Il +était tout simple qu'ils nous gardassent bien; mais, par une +conséquence logique, nous étions dans notre droit en cherchant à +tromper leur surveillance; or, quand cette surveillance était éludée, +eux seuls avaient tort et non pas nous. Cette dernière punition, d'une +longueur infinie, tendait inévitablement à nous faire périr +d'inanition; les prisonniers le sentaient si bien qu'il était adopté +en règle et convenu entre eux que la suppression de demi-rations pour +cette cause serait toujours supportée par la totalité d'entre eux. + +Nous n'en travaillâmes pas moins à organiser une nouvelle évasion; car +l'art des Trenk, des Latude, préoccupait seul notre imagination. +Bientôt, en effet, une autre occasion, dont je pus profiter, se +présenta d'autant plus avantageusement que ma malle m'avait été +envoyée d'Odiham; j'avais réalisé une dizaine de guinées provenant de +la vente de plusieurs effets, ainsi que de ma montre, qui me restait +encore. Outre les pontons, les Anglais avaient quelques prisons à +terre, telles que Mill, près de Plymouth, où l'insalubrité du climat +fit succomber tant de Français, et Norman-Cross, dans le nord de +l'Angleterre. Ces prisons se peuplaient du trop-plein des pontons. Le +moment était venu; les prisonniers les plus paisibles, les plus âgés, +furent désignés pour y être envoyés; mais, moyennant une petite +gratification, l'un d'eux me céda sa place et ses vêtements. Rousseau +s'introduisit pareillement dans la même escouade; nous nous grimâmes +la figure; nous partîmes; nous nous associâmes à deux autres +prisonniers de l'escouade, résolus à tout tenter pour s'évader en +route, ce qui semblait devoir être facile, dans un long trajet par +terre. Hélas! le lendemain, on m'avait fait demander à bord pour une +réclamation du roulage au sujet de ma malle. Je ne paraissais pas; les +prétextes que l'on donnait éveillèrent les soupçons; on fit un appel +nominal très sévère, qui amena la découverte de la vérité, et l'on +nous fit prendre, Rousseau et moi, pour nous ramener au ponton, où +cependant nous ne fûmes pas mis au black-hole, car il n'y avait que +présomption de tentative d'évasion. Les deux autres prisonniers de +l'escouade, auxquels nous nous étions associés, s'échappèrent comme +ils l'avaient projeté; ils arrivèrent en France, et moi, qui m'étais +tant félicité de revoir ma malle! Je vis que les hommes sont bien +aveugles de regarder comme un bienfait ce qui, souvent, n'est que la +cause d'un malheur. + +Cependant il était arrivé, à bord, trois robustes matelots de +Boulogne, qui étaient animés d'un désir, égal au nôtre, de s'évader, +et qui s'occupaient de faire un trou à fleur d'eau, immédiatement en +avant de l'une des guérites qui avoisinaient la proue. Ils avaient +enlevé un bordage entier, et cela en évidant le bois près de la tête +des clous; cette opération faite, ils avaient scié la membrure du +vaisseau et avaient avancé l'ouvrage jusqu'à une demi-ligne de la +surface extérieure. Pendant qu'ils travaillaient, ils avaient des +amis qui veillaient; une ronde venait-elle visiter, frapper, cogner +partout, ils remettaient le bordage, bouchaient le vide près des +clous, avec du mastic noir, et il devenait impossible de rien +découvrir. Le soir de leur départ, ils achevèrent leur trou, et se +déshabillèrent tout nus; leurs membres athlétiques furent oints de +suif à plusieurs reprises; ils mirent un gilet, un caleçon, des bas, +une cravate de flanelle, le tout pour être moins sensibles à la +froidure de l'eau, car nous étions en décembre, et il gelait. Une +paire de souliers fut attachée aux ailes de leur chapeau dont la forme +renfermait, en outre, une chemise et un gilet; enfin une vessie +remplie d'effets tenait à leur cou au moyen d'une petite ligne à +l'aide de laquelle cette vessie devait les suivre dans leur trajet +jusqu'à terre. C'étaient d'intrépides nageurs; l'un d'eux ayant des +obligations particulières à M. de Bonnefoux, alors préfet maritime à +Boulogne, voulait absolument m'emmener, jurant de me conduire à terre +ou de périr; mais la rigueur du temps que moi, homme du Midi, je +n'aurais pu supporter, l'embarras que je lui aurais causé si j'étais +arrivé sans connaissance sur la plage, en firent pour moi une affaire +de conscience, et je refusai. De quel avantage il est, en ce monde, +pourtant, d'appartenir à une famille respectée; quelle marque de +reconnaissance plus éclatante était-il permis d'espérer! + +Ces trois hommes déterminés nous dirent enfin adieu, puis ils +partirent avec mille précautions pour n'être pas entendus de la +sentinelle, qui piétinait à un pied de distance de leur tête. Leur +trou, un quart d'heure après leur départ, devenait la propriété de +tous; aussi, longtemps à l'avance, les tours avaient été tirés au +sort; Rousseau, assez vigoureux pour tenter l'aventure, eut le +cinquième numéro; mais celui qui avait le second numéro pensa périr de +froid, et il cria au secours. Les sentinelles tirèrent sur lui; il fut +manqué, s'accrocha aux plates-formes des guérites, dit qu'il se +rendait, et fut remis à bord par les Anglais qui, ne pouvant +s'imaginer qu'on fût dans le cas de supporter, dans l'eau, une +pareille température, ne firent pas d'autres perquisitions, et se +contentèrent d'allumer un fanal placé à l'embouchure extérieure du +trou. Ce ne fut qu'à l'appel du lendemain qu'ils apprirent que quatre +prisonniers s'étaient réellement évadés. Ils en eurent bientôt, du +moins pour le quatrième, une preuve plus certaine; ce malheureux +parut, à marée basse, à moitié enfoui dans les vases de l'île, où il +était mort de froid en arrivant à terre. Le commandant du ponton eut +le raffinement de barbarie de le laisser à cette même place, comme un +spectacle significatif destiné à nous dissuader de futures évasions, +jusqu'à ce que son corps fût tombé en putréfaction. Quant aux trois +Boulonnais, ils survécurent, gagnèrent Douvres, enlevèrent sur le +rivage une embarcation garnie de voiles, traversèrent le +Pas-de-Calais, et, cinq jours après, ils avaient revu leurs familles. + +Il fallut laisser passer cette époque rigoureuse de l'année et nous +borner à des projets; car chacun avait le sien pour les autres ou pour +soi, pour le conseil ou pour l'exécution. Ce temps fut pénible, +d'autant qu'il fut marqué par deux tristes épisodes. + +Le commandant du _Bahama_ s'appelait Milne; il quittait rarement le +bord; mais, pour s'en dédommager, il y attirait assez souvent +compagnie. + +Or cette compagnie, tant du côté des femmes que des hommes, se +ressentait de la crapule des goûts de l'Amphitrion. Une fois, pendant +une orgie, le feu avait pris dans les appartements du commandant; mais +il avait été promptement éteint. Une seconde fois, le même accident +eut lieu et l'incendie fit de rapides progrès. La fumée nous parvenait +déjà dans la batterie et nous attaquait la respiration. Des +vociférations affreuses partaient de tous les points du ponton; les +figures prenaient l'expression du désespoir; les uns se blottissaient +dans des coins; d'autres, à moitié nus, marchaient dans tous les sens, +agitant des couteaux dont ils menaçaient ceux qu'ils rencontraient; +enfin c'était une confusion extrême. Nous nous bornâmes, les +officiers de corsaires, Rousseau et moi, à faire respecter notre +poste, et nous y parvînmes; mais nous étions fort inquiets. En effet, +un peu plus longtemps et nos efforts auraient été inutiles; un vrai +carnage allait commencer. Heureusement qu'on réussit à maîtriser le +feu et que nous fûmes délivrés des massacres dont nous étions sur le +point d'être les acteurs, les témoins ou les victimes. Nous ignorions +toutefois d'autres dangers non moins grands que nous avions courus. Or +nous apprîmes, après l'événement, que Milne était ivre et que, sous le +prétexte que les prisonniers (pourtant renfermés dans leurs +entreponts) pouvaient se révolter, il avait fait charger les armes de +la troupe et qu'il lui avait ordonné de faire feu sur nous en évacuant +les meurtrières, si le feu gagnait jusque-là. Cette conduite +abominable ne fut seulement pas blâmée par le Gouvernement; le même +homme demeura commandant du ponton! + +Vint ensuite une querelle d'intérieur qui ameuta presque tout le +vaisseau. Mathieu, l'un des officiers de corsaires, tenait une petite +boutique, qu'il avait mis tout son avoir à monter. Un soldat +prisonnier, qui lui devait beaucoup voulait, néanmoins, obtenir encore +du tabac à crédit. Mathieu refusa; le soldat insista, puis, d'une +main, lui releva le menton et, de l'autre, prit du tabac. Un couteau +de table était sur la boutique; Mathieu s'en saisit avec colère, +frappa le soldat et, du coup, lui traversa le bras et le blessa au +côté. Le sang coula abondamment; des cris tumultueux s'élevèrent, tels +que «vengeance, vengeance contre les officiers», qui devinrent un mot +de ralliement. + +La première chose que nous fîmes fut d'enfoncer la cloison de +l'infirmerie pour faire échapper Mathieu, que l'infirmier conduisit +aux Anglais, auxquels il raconta l'événement. Dans nos bagarres, les +Anglais ne se hasardaient jamais parmi nous; cette fois, ils firent +parler à travers les meurtrières; ils menacèrent de tirer, si l'on ne +dégageait pas notre poste, et tout se calma à peu près. Il avait +fallu bien de l'énergie pour tenir aussi longtemps; mais enfin nous y +étions parvenus sans de graves accidents. + +Mathieu était fort aimé, et nous voulions l'avoir de nouveau parmi +nous; c'était impossible sans s'exposer à des rixes incessantes ou +sans un compromis; ce fut à ce dernier parti que l'on s'arrêta. On +nomma un tribunal composé d'amis des deux adversaires; j'en fus élu +président. Alors au tragique succéda le burlesque. Les juges +s'assirent sur le pont au-dessous des hamacs qui étaient suspendus, +attendu que c'était le soir; les uns n'avaient que leur chemise; +d'autres étaient seulement enveloppés de leur couverture; moi, j'avais +ma chemise, mon bonnet de coton, un caleçon court et point de bas. +L'un des juges tenait un morceau de chandelle allumé à la main, et le +greffier écrivait sur une gamelle renversée entre ses genoux. Les +débats seraient certainement comiques à rapporter; mais il suffit de +savoir que le blessé fut grassement indemnisé en argent, en tabac, que +les conditions furent ponctuellement remplies des deux parts et que, +dès le lendemain, Mathieu revint parmi nous. + + + + +CHAPITRE IV + + SOMMAIRE:--Au mois de mars 1808.--Troisième tentative d'évasion; + je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier, + aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son + pays.--La yole du radeau.--Pendant les tempêtes, la sentinelle du + radeau obligée de remonter sur le pont.--Je perce le ponton à la + hauteur des sabords et non pas à la flottaison, comme l'avaient + fait les Boulonnais.--Une nuit de gros temps, à deux heures du + matin, je me laisse glisser sur le radeau à l'aide d'une corde. + Rousseau, puis Peltier, me suivent.--L'officier de corsaire, + Dubreuil, glisse généreusement cinq guinées en or dans ma chemise + au moment où je quitte le ponton.--Nous nous emparons de la yole + et quittons le bord sans être aperçus des sentinelles.--Nous + abordons sur le rivage Nord de la rade et passons la journée dans + un champs de genêts.--La nuit suivante, nous nous remettons en + route. Rencontre d'un jeune paysan.--Peltier a la tête un peu + égarée.--En marche vers la Medway.--Grande charité de l'Anglais + Cole. Il nous reçoit dans sa maison et nous fait traverser la + rivière en bateau.--La grande route de Chatham à + Douvres.--Canterbury.--Nos provisions.--La mer.--La terre de + France à l'horizon.--Châteaux en Espagne. Douvres.--Depuis le + départ des Boulonnais, toutes les embarcations sont cadenassées + et dégarnies de mâts et d'avirons.--Exploration infructueuse sur + la côte.--À Folkestone, nous sommes reconnus.--Nous nous sauvons + chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous à + Canterbury.--Le lendemain soir, nous nous retrouvons.--En route + sur Odiham.--Cruelles souffrances endurées pendant nos + courses.--La soif.--Jeunes bouleaux entaillés par Rousseau.--Nous + atteignons Odiham un soir, à la nuit close, et nous sommes + accueillis par un Français nommé Ruby.--Repos pendant huit + jours.--Céré et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous + désirions.--Au moment où nous allions nous mettre en route, la + police nous arrête chez M. R....--En prison.--Le billet de + Sarah.--Tentative d'évasion.--Mis aux fers comme des + forçats.--Paroles du capitaine polonais Poplewski.--Soupçons qui + atteignent M. R...--Céré le provoque.--M. R... grièvement + blessé.--Nous quittons Odiham.--Je ne devais revoir ni Le + Forsoney ni Céré.--Histoire de Céré: Sa mort.--L'escorte qui nous + ramène au ponton.--Précautions prises pour nous empêcher de nous + échapper.--L'escorte de Georges III.--Projet de + supplique.--Quatre jours à Londres dans la prison dite de + Savoie.--Les déserteurs anglais.--Les onze cents coups de + schlague de l'un d'eux.--Fâcheuse compagnie.--Arrivée à Chatham, + le 1er mai 1808.--Magnifique journée de printemps.--_Le + Bahama_.--Les dix jours de black-hole. + + +Le mois de mars 1808 était pourtant venu; c'est la saison des coups +de vent, et c'est ce que j'avais attendu pour un nouveau projet +d'évasion que j'avais conçu, et dans lequel je m'étais associé +Rousseau et Peltier, autre aspirant qui vivait dans l'entrepont avec +des matelots de son pays, mais qui, depuis quelque temps, se +rapprochait de nous. C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans, +rempli d'ardeur. + +Voici mon projet: Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau était +obligée de monter à bord à cause des lames qui y déferlaient, et, tous +les soirs, sur ce radeau, on hissait une yole qu'on y amarrait pour la +nuit. Au lieu donc de percer le ponton à la flottaison, je le perçai à +hauteur des sabords dans la direction du radeau, et j'attendis un gros +temps, qui arriva comme à souhait. + +À deux heures du matin, qui était le moment où les sentinelles étaient +le plus fatiguées, je sors du ponton, je me laisse glisser sur le +radeau au moyen d'une corde, et je m'accroupis près de la yole, +attendant Rousseau qui me suit et Peltier qui suit Rousseau. + +Nous coupons les amarres de la yole, nous la poussons à l'eau, nous +nous y embarquons, nous nous allongeons dedans, et la laissons +dériver. J'avais compté que la yole serait aperçue par quelque +sentinelle; mais je pensais qu'on la supposerait enlevée par un coup +de mer, et que, si on faisait courir après, ce serait sans +précipitation; d'ailleurs, le soir, toutes les autres embarcations +étaient hissées à bord et le temps de réveiller l'équipage, de mettre +un canot à l'eau, était plus que suffisant pour nous donner l'avance +nécessaire. Voilà, selon moi, ce qui était probable; mais nous fûmes +encore plus favorisés, car nous passâmes sous les pieds de deux +sentinelles des galeries, contre lesquelles une seule vague un peu +malencontreuse aurait pu nous briser, et nous ne fûmes même pas +découverts! tant les sentinelles s'étaient enveloppées de leurs +manteaux, et s'occupaient à se préserver du froid ou du vent. + +Chacun de nous avait, autour du corps, une laize de calicot qu'il +déploya avec ses bras en guise de voile, quand nous nous trouvâmes à +une centaine de toises du _Bahama_; chacun de nous avait aussi une +petite planche serrée contre la poitrine. Ces planches, percées d'un +trou pour y passer les doigts et servir de poignée, nous tinrent lieu +d'avirons ou de gouvernail. En un mot tout réussit parfaitement; nous +dirigeâmes la yole vers le rivage nord de la rade; nous primes terre, +grimpâmes la côte, trouvâmes un chemin, courûmes longtemps pour nous +éloigner; et, au point du jour, nous nous cachâmes dans un champ de +genêts, où nous passâmes la journée, mangeant les provisions que nous +avions emportées du _Bahama_, et remerciant la Providence d'avoir +récompensé notre audace. Un sentiment profond de reconnaissance ne me +permet pas d'oublier qu'à l'instant où, le corps hors du ponton, +j'allais en sortir ma tête avec laquelle je faisais un signe d'adieu, +je vis venir à moi Dubreuil qui me dit, en ouvrant ma chemise et y +glissant un papier: «C'est une lettre que tu feras parvenir à ma +mère.» Généreux jeune homme! J'avais senti, à ce papier, un certain +poids qui me décela une ruse touchante; il contenait réellement cinq +guinées en or qui nous furent de la plus grande utilité, car nous +étions loin d'être bien en fonds. + +Il avait plu une partie de la journée, aussi nous tardait-il de +pouvoir marcher. À la nuit, nous prîmes notre point de départ, en nous +dirigeant d'après le crépuscule. Une route se présenta à nous, nous y +pénétrâmes. Arrivant à un détour, un jeune campagnard se trouva face à +face de nous; il s'arrêta interdit; je lui demandai le chemin de +Chatham: «N'y allez pas, répondit-il en tremblant, car le pont est +gardé et vous seriez arrêtés.» Peltier, en ce moment, avait la tête un +peu égarée; d'ailleurs, il comprenait peu l'anglais, de sorte qu'à ce +mot «arrêtés», qui acheva de le bouleverser, il tira de son pantalon +le morceau de fleure en forme de poignard dont chacun de nous était +armé, et il s'avança disant qu'il voulait tuer cet homme. Rousseau se +jeta sur Peltier, moi je couvris l'Anglais de mon corps, et nous +déclarâmes résolument à M. Peltier que nous désirions ardemment notre +liberté, que nous nous défendrions bravement à l'occasion; que nous +attaquerions même des hommes armés; mais que, s'il voulait procéder +par l'assassinat, il n'avait qu'à se séparer de nous. Ces paroles le +ramenèrent à la raison. L'Anglais comprit, cependant, la portée du +péril qu'il avait couru, et, par remercîment, il nous dirigea vers un +chemin de traverse qui devait nous conduire jusqu'à une espèce de +village, où nous pourrions traverser la Medway[181] sans être +inquiétés. + +[Note 181: La Medway débouche dans l'estuaire de la Tamise.] + +Nous suivîmes longtemps cette direction sans trouver le Medway. Il +était très tard et nous étions très fatigués, lorsque, voyant une +petite maison d'où sortaient quelques rayons de lumière, nous nous +décidâmes à frapper à la porte, qui, sans aucune méfiance, fut ouverte +par un paysan d'une quarantaine d'années, et ayant au moins six pieds. +Je lui demandai l'hospitalité, lui disant franchement qui nous étions, +ajoutant, pour la forme, que nous étions bien armés et que sa vie nous +appartenait. Particulièrement dans les campagnes, l'Angleterre abonde +en âmes généreuses pour lesquelles la charité est un devoir. «Je me +nomme Cole», nous dit l'homme à qui nous nous adressions, «je sers +Dieu; j'aime mon prochain; je puis vous être utile, comptez sur moi!» +Il appela sa femme, sa fille, qui se levèrent (elles étaient dans la +chambre au-dessus de celle où se passait la conversation), firent bon +feu, préparèrent quelques mets, descendirent un matelas, et là deux de +nous se reposèrent pendant que l'autre veillait, et alternativement. +Cole souriait en voyant cette précaution prise contre lui; il aurait +voulu que tous les trois satisfissent en même temps leur besoin de +sommeil; mais il comprenait pourtant le motif qui nous dirigeait. Une +heure avant le jour, il prit un grand bâton, marcha en avant de nous, +nous fit traverser la rivière dans un bateau et nous mit dans un +chemin qui allait couper la grande route de Chatham à Douvres; nous le +quittâmes, pénétrés de gratitude, mais ayant beaucoup de peine à lui +faire accepter une guinée pour prix du feu, des vivres, du logement, +du temps, qu'il nous avait si complaisamment donnés. + +Nous continuâmes notre route de manière à n'entrer à Canterbury qu'à +la brune. Cette ville était à peu près à moitié du chemin que nous +avions à faire pour arriver à Douvres, et nous devions y prendre +beaucoup de provisions. J'étais le moins jeune des trois, celui qui +s'exprimait le mieux en anglais, qui avait les habits le plus à la +mode du pays; c'était moi qui étais chargé des achats. Rousseau me +rasait, me brossait, me grimait au besoin, blanchissait mes cols de +chemise avec de la craie et disait mille bouffonneries; nous nous +donnions, par précaution, plusieurs rendez-vous consécutifs, et puis +j'allais à mes emplettes. Je fis plusieurs courses à Canterbury, qui +est assez grand pour qu'un étranger excite peu de curiosité; et nous +en partîmes bien pourvus, chacun avait sa bouteille, son rhum, ses +vivres particuliers, car il fallait prévoir les séparations. + +Avant de nous remettre en route, nous fîmes un bon repas derrière une +haie. Vers minuit, nous trouvâmes de la paille près d'une grange; nous +nous y enfouîmes pour dormir sans être exposés au froid, et nous nous +y trouvâmes si bien que, sans nous en apercevoir, le crépuscule +paraissait lorsque nous en sortîmes. Nous marchâmes cependant +jusqu'assez avant dans le jour; toutefois Peltier était si mal +habillé, plusieurs voyageurs nous regardèrent avec tant d'affectation, +le voisinage toujours croissant de la côte nous parut si dangereux à +affronter ainsi que, profitant de la première occasion de nous cacher +dans les champs, nous nous dérobâmes à tous les regards pendant le +reste du jour, mais après avoir renouvelé nos provisions dans un +village que nous eûmes l'occasion de traverser. + +Le soir, nous reprîmes notre voyage, marchâmes toute la nuit, +entrâmes, au lever du soleil, dans un bois et, bientôt après, nous +eûmes devant nous le plus ravissant tableau qui pût charmer nos +coeurs: la mer, à quelques milles, et, dans le lointain, la terre de +France qui bornait l'horizon! Notre journée se passa à faire des +plans, des projets, des châteaux en Espagne, et à nous délecter de +l'enivrante perspective qui absorbait nos regards. + +Tout allait bien: le soir, nous entrâmes dans Douvres; nous nous +assurâmes des endroits où nous pourrions trouver des embarcations, +mais quand il fallut s'en emparer, nous rencontrions des gens qui se +promenaient, qui passaient ou qui veillaient. Il fallut retourner dans +notre bois; mais il pleuvait; les provisions diminuaient, et nous +avions sommeil. Nous nous abritâmes du mieux que nous pûmes pour nous +reposer. Enfin le soir vint; mais nous ne pouvions nous embarquer sans +quelques vivres, et nous ne voulions pas nous risquer à en acheter à +Douvres. Nous retournâmes donc jusqu'à un village où, le lendemain, +nous en prîmes abondamment. Le soir, nous revînmes vers Douvres, que +nous contournâmes, afin d'en visiter les anses avoisinantes. Là nous +découvrîmes des embarcations, il est vrai; mais il paraît que, depuis +le départ de nos trois Boulonnais, les ordres les plus stricts avaient +été donnés pour qu'aucun bateau ne demeurât sur le rivage sans être +enchaîné, cadenassé à terre et dégarni de ses mâts ou avirons. Ce fut +pour nous le supplice de Tantale, car nous étions environnés de toutes +les richesses que nos coeurs convoitaient, et elles se soustrayaient +impitoyablement à notre usage. + +Voyageant avec les mêmes précautions, soumis à des privations de toute +espèce, le courage nous donnait des forces, nous faisait braver la +faim, la soif, les veilles, les marches, les inquiétudes, les dangers, +les fatigues; et nous allâmes ainsi de Douvres à Deal[182], de Deal à +Douvres, de Douvres à Folkestone; mais nous trouvâmes, partout, les +mêmes obstacles. Enfin, en explorant ce dernier petit port, nous fûmes +reconnus et poursuivis! «À Canterbury!» dis-je tout bas à ces +messieurs. Aussitôt nous prîmes la fuite, chacun dans une direction +différente, et nous la prîmes si bien que nous nous sauvâmes tous. Le +lendemain soir, nous nous revîmes au rendez-vous; je retournai aux +provisions qui furent copieuses; et, tout en nous restaurant, nous +décidâmes qu'il fallait aller à Odiham; que nous nous y reposerions +chez des Français; que nous y emprunterions de l'argent, car nous n'en +avions presque plus; que nous y achèterions de bons vêtements, que +nous reviendrions sur la côte quand nous présumerions que l'alarme +actuelle serait calmée; que nous apporterions avec nous des limes pour +couper les chaînes des embarcations, des scies ou autres outils pour +abattre de petits arbres dont nous ferions des mâts, du calicot pour +faire une voile, et qu'alors nous verrions bien si l'on pourrait +encore nous empêcher de rendre nôtre un de ces bateaux, qui +paraissaient si fort à notre convenance. + +[Note 182: Deal, ville maritime dans le comté de Kent, sur le +Pas-de-Calais.] + +Que nous avions souffert dans nos expéditions! Un jour, nous restâmes +les vingt-quatre heures entières sans rien prendre. Jamais un toit ne +nous voyait sous son abri. Il fallait dormir pendant le jour, dans les +fossés, les bois où les haies; et, la nuit, il fallait veiller, +chercher, marcher, nous exposer. Une fois, nous n'eûmes, pour apaiser +une soif excessive que l'eau bourbeuse des ornières d'un chemin, ou +celle renfermée dans les trous formés par les pieds des chevaux. Nous +étions enfin, dans la saison du vent, des grains, de la pluie, des +brouillards, et encore du froid. + +Quel est donc cet âge, où l'on possède assez de forces physiques pour +ne s'apercevoir qu'à peine de tant de rigueurs? Quelle est donc +l'énergie de ce sentiment de la liberté, qui doue l'âme de tant de +mépris pour ces rigueurs? Quel est, enfin, le bonheur de +l'organisation de la jeunesse, pour trouver encore des paroles +aimables dans ces cruelles positions, et pour oublier l'amertume de +ces positions à la suite d'une lueur d'espérance, ou d'un instant +d'adoucissement qui semble dissiper tant de soucis? + +Une fois, nous étions dans un taillis: «Faites-moi un boudoir», dis-je +à Rousseau. Avec ses matériaux ordinaires, branches, feuilles sèches, +mousse, pierres, joncs, genêts, morceaux d'écorce, tourbe, gazon, il +construisit fort lestement une cabane vraiment charmante, où je +m'étalai de mon long et dormis deux bonnes heures. + +Rousseau était allé à la découverte, et, depuis mon réveil, je +l'attendais sans impatience, car il ne rapportait jamais ni proie, ni +butin, ni nouvelles. J'avais attrapé une de ces petites bêtes qu'on +appelle du Bon Dieu, et j'exerçais sa persévérance en la faisant +monter, à l'infini, d'un doigt sur l'autre.--«Vous avez l'air bien +heureux», me dit Rousseau, quand il revint.--«Il est vrai que, depuis +longtemps, je ne m'étais autant amusé.»--«C'est bien de s'amuser; mais +il faudrait que ce ne fût pas aux dépens de la liberté de cet animal; +car, comme dit Sterne, le monde est assez grand pour vous deux.--«Vous +avez raison, même sans le secours de Sterne, et je vais le laisser +s'envoler; mais je détournais ainsi l'idée de la soif qui me dévore.» +Rousseau me dit alors qu'il avait trouvé des sources magnifiques. Je +me levai subitement, pris sa main et le suivis: il avait l'air d'un +illuminé! Tout à coup il s'arrêta, et me montra un nombre infini de +cataractes dont pas une, pourtant, ne frappait mes yeux. Je le croyais +atteint de vertiges, et je m'en retournais, quand il m'expliqua que +j'étais entouré de jeunes bouleaux dont il avait entaillé l'écorce, et +qu'à chacune des centaines d'incisions qu'il avait faites, je +trouverais constamment deux ou trois gouttes d'eau potable. C'était +vrai, je me désaltérai, et lui, nouveau Moïse, posant en inspiré, il +donna l'essor à sa verve enthousiaste dont les élans étaient toujours +fort divertissants. + +Quant à Peltier, en longeant le taillis, il avait vu un fossé bordant +un champ où paissaient des moutons gardés par des bergers. Avec de la +mousse, avec des cravates noires, Rousseau s'était imaginé l'avoir +métamorphosé en loup, et Peltier attendait dans le fossé un instant +favorable pour s'emparer d'un des membres du troupeau, dont il voulait +d'abord boire le sang tout chaud, et ensuite nous préparer la chair, +car nous avions tout ce qu'il fallait pour faire du feu; mais nous ne +l'osions presque jamais, à cause de la fumée qui pouvait nous faire +découvrir. Toutefois les bergers ne se séparèrent pas; leur troupeau +se tint rallié; et notre loup en fut pour sa transformation. Je +préférais les bouleaux de Rousseau et sa riante imagination. + +Nous traversâmes Canterbury; nous prîmes la route de Londres dont, le +soir, nous aperçûmes les édifices, à deux lieues de distance. Depuis +l'hospitalité reçue chez Cole, nous n'avions franchi le seuil d'aucune +maison pour nous y arrêter. Voyant, alors, une taverne sur la gauche +de la route, où était pour enseigne le portrait de l'amiral Bathurst, +il nous prit fantaisie d'y entrer, d'autant que, paraissant très +fréquentée, nous pensions qu'on ne s'y occuperait que de nous servir. +Nous cédâmes à ce désir qui nous valut un repas que l'abri seul dont +nous jouissions aurait suffi pour rendre excellent. Cette halte nous +soutint jusque de l'autre côté de Londres, que nous franchîmes sans +nous arrêter, au grand regret de mes compagnons; mais nous pensions +que nous y reviendrions, la bourse bien garnie. Bientôt nous aperçûmes +Honslow-Heath; c'est la petite ville, près de laquelle Richardson +prétend que sir Charles Grandisson croisa et arrêta la voiture où se +trouvait Henriette Byron, traîtreusement enlevée par sir Hargrave +Follexfren. Enfin, notre voyage continuant à être aussi heureux, nous +atteignîmes Odiham, un soir, à la nuit close. Nous y fûmes accueillis +chez un Français, nommé R..., qui occupait seul une de ces petites +maisons situées à l'extrémité de la ville, bâties pour être louées aux +Français; et nous prîmes celle-ci de préférence, parce qu'il aurait +fallu traverser Odiham pour parvenir à celle où je m'étais réfugié +lorsque je m'étais échappé des mains de mon garde quelque temps +auparavant. + +Huit jours suffirent à peine pour remettre nos corps des fatigues que +nous avions essuyées, pour guérir nos pieds qui étaient dans un état +déplorable. Céré et Le Forsoney, seuls entre tous les Français, furent +informés de notre présence; ils nous pourvurent de tout ce que nous +désirions, et nous allions recommencer nos expéditions, lorsque nous +fûmes arrêtés dans la maison de M. R..., qui avait été investie par la +force armée. On nous enferma dans la prison de la ville. Le guichet +était ouvert de midi à deux heures; les Français, les Anglais, +venaient, à flots, nous visiter. + +Dans ce nombre, puis-je oublier la jeune Sarah qui, me tendant sa +jolie main, laissa dans la mienne un billet où elle m'annonçait +qu'elle savait que nous devions nous évader pendant la nuit, qu'elle +se tiendrait à portée, et que, cette fois, elle ne me quitterait que +lorsqu'elle m'aurait conduit en France! + +En effet nous avions des outils sur nous quand on nous arrêta, et nous +ne fûmes pas fouillés; nous avions percé les murs de la prison; nous +pouvions donc en gagner la cour pendant l'obscurité, et nos amis +devaient, à minuit, nous jeter, par dessus le mur de clôture, une +bonne échelle de corde. Tout cela fut exécuté; mais, à l'instant de +mettre le pied à l'échelle, comme les courses nocturnes des Français +avaient excité l'attention de la police, des coups de fusil partirent, +les portes s'ouvrirent, nous fûmes saisis, mis aux fers comme des +forçats, et jetés dans un cachot d'où l'on ne nous laissait sortir que +de midi à une heure pour prendre l'air dans une cour. Rousseau se +promenait à grands pas dans cette cour, marchant comme s'il ne +s'apercevait pas qu'il avait une grande chaîne qui suivait ses pieds +avec un grand fracas; ses bras étaient croisés, ses yeux levés au +ciel; il avait l'air de chercher des idées pour quelque grande +composition poétique. Peltier, comme s'il avait été toute sa vie un +habitant des bagnes, avait relevé sa chaîne, l'avait attachée à sa +ceinture, et semblait ne pas même se douter qu'il fût aux fers. Pour +moi, je restais assis sur la paille de ma prison, me cachant à +moi-même, autant que je le pouvais, ces horribles chaînes, et +cherchant, en lisant ou écrivant, à m'étourdir sur cette affreuse +position dont, par anticipation, j'ai dit deux mots précédemment. + +Dans le nombre des prisonniers du cautionnement qui nous avaient fait +leur visite, se trouvait un capitaine polonais, nommé Poplewski; ce +bel et brave homme, avec son excellente figure, était venu me prier +d'accepter une fort belle montre que je refusai, en lui montrant ce +que je devais à l'obligeante amitié de Céré et Le Forsoney. Il en +parut très mortifié, et il lui échappa de dire que si nous nous étions +réfugiés chez lui, nous n'aurions pas été saisis. Le propos fut +entendu et commenté; enfin, Poplewski, qui n'avait hésité à parler que +parce qu'il n'avait que des doutes, fut amené à dire qu'étant allé +chercher quelque argent chez l'agent, peu d'heures avant notre +arrestation, il y avait rencontré M. R... qui, à sa vue inopinée, +avait cherché à se cacher. Il n'en fallut pas davantage pour notre +jeunesse, dont l'exaspération fut au comble. En bouillant créole, en +ami irrité, Céré fut le premier à aller chercher M. R..., +l'apostrophant si vivement qu'un duel en fut la suite immédiate. M. +R... fut grièvement blessé; mais, dès les premiers symptômes du +mieux, l'agent le fit monter secrètement en voiture, et, sous un nom +différent, l'envoya, dit-on, dans un cautionnement en Écosse. Depuis +lors aucun de nous n'a pu retrouver sa trace; et, à tort ou à raison, +il resta entaché dans le cautionnement, d'avoir, par intérêt ou par +crainte d'être personnellement compromis, livré nos personnes à +l'agent. + +Nous restâmes trois longs jours aux fers; des ordres de nous faire +reconduire à Chatham arrivèrent alors, et, la nuit, six soldats et un +sergent vinrent nous emmener sans que nous pussions prendre congé de +nos amis. Hélas! j'en ai bien peu revu; je n'ai même jamais eu la +douceur de me retrouver ni avec Céré ni avec Le Forsoney. Celui-ci fut +licencié du service à sa rentrée en France, lorsque la paix fit opérer +tant de réformes dans le personnel de la marine. Céré, par le crédit +de sa famille, fut échangé, peu de temps après notre départ; il se +rendit en France, fut nommé sous-lieutenant, alla se battre à côté de +nos illustres guerriers, ne tarda pas à devenir lieutenant, se battit +encore et fut blessé. «--Guérissez-vous, lui dit l'empereur, soyez +capitaine, continuez, et vous irez loin!» «--Sire, lui avait répondu +le noble jeune homme, je ne m'arrêterai qu'aux marches du trône.» Mais +sa blessure était plus dangereuse qu'il ne le pensait, et elle +l'enleva à sa famille, à ses amis, à sa patrie, qu'il aurait sans +doute illustrée. + +Au départ de Céré, Le Forsoney lui avait remboursé ce qu'il m'avait +prêté; bientôt, à mon tour, je pus en envoyer le montant à ce digne +ami. + +Enfin Sarah se maria, par la suite, à l'un de nos prisonniers; elle a +montré sa ravissante figure à Paris, en 1814; elle s'informa de moi; +elle m'écrivit à Rochefort; mais j'étais à la mer; et quand, au retour +de ma campagne, sa lettre me fut remise, elle était repartie pour +l'Angleterre! + +Excellents amis, fille dévouée, que votre attachement nous avait fait +de bien! Comme il nous dédommagea de nos malheurs! + +Notre escorte prit un excellent moyen pour déjouer les ressources de +notre esprit entreprenant. Nous marchions toujours au milieu d'eux. +Leurs armes étaient chargées. Dans les auberges, ils ne nous +quittaient pas. Un soldat couchait à la porte de notre chambre, un +autre, près de la croisée. Le sergent se faisait remettre, tous les +soirs, nos vêtements, nos chapeaux, nos souliers, qu'il enfermait sous +clef. Lorsque l'un de nous allait aux lieux d'aisance, deux d'entre +eux l'y accompagnaient; une fois, pourtant, un seul m'y conduisit, et +simplement armé de sa baïonnette; aussitôt après, j'achetai une +tabatière que je fis remplir de tabac, dans le dessein de lui jeter +cette poudre aux yeux, s'il s'avisait, une autre fois, de me conduire +sans son camarade, et je me serais alors facilement sauvé, car ces +cabinets se trouvaient presque toujours dans le voisinage de quelque +jardin; mais, comme l'a dit Paterculus, l'occasion, voilée de la tête +aux pieds, marche à reculons, elle n'a de cheveux qu'une mèche qui +s'échappe de son front à travers le voile: elle est donc difficile à +reconnaître, difficile à saisir, et il ne faut pas la laisser +s'échapper. Or elle ne repassa plus pour moi. + +Nous revînmes de nouveau à Londres, où nous changeâmes d'escorte; +mais, avant d'y entrer, une garde brillante qui nous atteignit au +galop annonça le passage de Georges III qui revenait de Windsor. +L'idée nous vint de nous précipiter devant sa voiture, agitant un +papier, comme pour demander grâce! Rousseau goûta beaucoup ce projet; +mais je lui fis observer qu'on ne pouvait implorer Sa Majesté qu'à +genoux, et cette démarche, qui paraissait assurer notre liberté et qui +avait été saisie avec enthousiasme, fut fièrement repoussée avec +indignation. + +Le désir que nous avions précédemment formé d'un petit séjour à +Londres, lors de notre retour, se trouva réalisé, car on nous y +laissa quatre jours, mais détenus, et dans la prison dite de Savoie où +l'on renfermait les déserteurs de l'armée anglaise, et qui, lorsque +Charles-Quint visita Londres, lui avait servi de palais. Des Français +au milieu de déserteurs anglais; quelle fête pour ceux-ci! La +réception fut cordiale; ils nous prodiguèrent soins, sympathie; ils +burent à notre santé, beaucoup plus, même, que nous le voulions. Ils +se promettaient de déserter de nouveau, se proposaient de nous revoir +en France, et en juraient par les cicatrices de coups de schlague, ou +de fouet, dont leurs corps étaient sillonnés pour délit de désertion! +Un d'entre eux en avait déjà reçus onze cents, et il en attendait +trois cents autres, le jour de notre départ. Malgré tant de marques +d'affection, nous nous trouvions là en très mauvaise compagnie; aussi +les quittâmes-nous avec plus de plaisir que nous ne leur en +témoignions. + +Rien de particulier jusqu'à Chatham où nous arrivâmes, le 1er mai +1808, par un soleil magnifique levé, comme tout exprès, pour nous +faire envisager notre prison avec plus de douleur! C'était le seul +jour vraiment beau que l'on eût eu de l'année en ce pays; nous +remarquâmes, toutefois, que, quoique assez au sud de l'Angleterre, les +buissons d'aubépine avaient à peine de bourgeons. C'était néanmoins +bien séduisant pour nous, qui pensions au black-hole qui nous +attendait, et où, effectivement, nous fûmes ensevelis pendant dix +jours, mais sans outils pour faire des excursions dans la cale, car on +nous les avait retirés avant de nous mettre aux fers, à Odiham. + + + + +CHAPITRE V + + SOMMAIRE:--Exaspération des prisonniers du _Bahama_.--Réduits à + la demi-ration après notre évasion.--Projet de révolte.--Disputes + et querelles.--Luttes de Rousseau contre un gigantesque + Flamand.--Les prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du + mauvais temps.--Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent + qu'ils ne descendront pas du parc avant de l'avoir reçu.--Milne + appelle du renfort.--Il ordonne de faire feu; mais le jeune + officier des troupes de Marine, qui commande le détachement, + empêche ses soldats de tirer.--Je monte sur le pont en + parlementaire.--Je n'obtiens rien.--Stratagème dont je + m'avise.--À partir de ce jour, les esprits commencent à se + calmer.--Nouvelles tentatives d'évasion.--Milne emploie des + moyens usités dans les bagnes.--Ses espions.--Nouvelle agitation + à bord.--Audacieuse évasion de Rousseau.--Il se jette à l'eau en + plein jour en se couvrant la tête d'une manne.--Il est ramené sur + _le Bahama_.--Tout espoir de nous échapper se dissipe.--La + population du ponton.--Sa division en classes: les Raffalés, les + Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.--Subdivision des Raffalés, + les Manteaux impériaux.--Le jeu.--Rations perdues six mois + d'avance.--Extrême rigueur des créanciers.--Révoltes périodiques + des débiteurs.--Abolition des dettes par le peuple + souverain.--Nos distractions.--Ouvrages en paille et en + menuiserie.--Le bois de cèdre du _Bahama_.--Ma boîte à + rasoirs.--Je me remets à l'étude de la flûte.--Les projets de + Rousseau.--La civilisation des Iroquois.--Charmante causerie de + Rousseau, les bras appuyés sur le bord de mon hamac.--Je lui + propose de commencer par civiliser le ponton.--Nous donnons des + leçons de français, de dessin, de mathématiques et + d'anglais.--J'étudie à fond la grammaire anglaise.--_Le Bahama_ + change de physionomie.--Conversions miraculeuses; le goût de + l'étude se propage.--Le bon sauvage Dubreuil.--Sa passion pour le + tabac.--La fumée par les yeux.--En juin 1808, après vingt mois de + séjour au ponton, je reçois une lettre de M. de Bonnefoux par les + soins de l'ambassadeur des États-Unis.--Cet ambassadeur, qui + avait été reçu à Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du + Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.--Je quitte le + ponton et me sépare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil + et de mes autres compagnons d'infortune. + + +Nous trouvâmes le ponton dans un grand état d'exaspération. Notre +évasion avait excité l'irascibilité du commandant Milne, qui ne +traitait plus les prisonniers qu'avec une sauvage dureté. D'abord il +entreprit de trouver leurs outils; mais ses recherches ne l'ayant pas +conduit à leur découverte, il réduisit à moitié leur ration, déjà si +exiguë et il finit par obtenir la restitution de ces instruments de +désertion en plaçant nos camarades dans la cruelle alternative, ou de +les rendre ou de souffrir éternellement de la faim. Les autres ordres +que ce monstre à face humaine avait donnés sur la police intérieure +étaient empreints du même cachet. Aussi n'y avait-il qu'un cri dans le +ponton, celui de révolte; qu'une pensée, celle de massacrer les +Anglais qui nous gardaient!... et puis, sauve qui peut! + +Nous nous associâmes, Rousseau et moi, avec ardeur, à ces plans de +vengeance. Le complot fut promptement organisé, et le succès en +semblait assuré; mais, quand nous approchâmes du moment de +l'exécution, nous ne comptâmes plus, excepté dans les audacieux +Corsairiens, que de tièdes coopérateurs; et, en effet, enlever le +ponton ou s'en rendre maîtres: facile! Exterminer la garnison: facile! +Mais sauve qui peut!... restreint à un fort petit nombre d'entre nous, +car, quelle que fût l'heure de l'entreprise, les autres pontons +devaient en avoir connaissance et envoyer du secours! Admettons même +qu'il n'en fût rien, qui gagnait la terre après ce coup de main? Deux +cents prisonniers tout au plus que pouvaient contenir les canots du +_Bahama_! et qui aurait ramené ces embarcations, pour venir chercher +les six cents restants, dans trois autres voyages consécutifs? Quels +eussent été les deux cents premiers? Sur ce chiffre, combien n'y en +aurait-il pas eu sans argent, sans vêtements convenables, sans +connaissance de la langue anglaise? Enfin pouvait-on se faire illusion +sur l'activité des recherches, la rigueur des lois du pays, la +probabilité des représailles, et, au bout de tout cela, on était bien +forcé de voir l'échafaud, l'échafaud menaçant et ignominieux qui nous +attendait. Ces considérations finirent par prévaloir; on abandonna ce +projet de colère; mais les coeurs restèrent ulcérés, et Milne, qui en +eut quelque connaissance, redoubla d'implacabilité. + +L'aigreur qui avait gagné nos caractères se manifestait à tout moment. +L'on ne voyait à bord que disputes, menaces, querelles, duels ou +combats: dans un de ceux-ci, Rousseau se mesurant contre un colossal +Flamand qui l'avait défié à la lutte, s'élança sur ce géant, et +faisant l'effet d'une formidable catapulte, le frappa de la tête +contre le creux de l'estomac, le renversa dans le sang qu'il lui fit +vomir, appuya sur lui son genou victorieux, le tint d'une main par les +cheveux, et l'autre levée, prête à l'assommer s'il avait fait signe de +résistance, il représentait le bel Hercule de Bosio que je n'ai jamais +pu voir, aux Tuileries, sans me rappeler la pose sublime de mon +robuste ami. + +Mais une scène plus terrible éclata à cette époque: un très mauvais +temps avait empêché de porter les vivres qui, journellement, nous +venaient de terre. Il n'y avait que du biscuit à bord: on nous en +donna. Les prisonniers réclamèrent ce qui leur était dû, et +déclarèrent qu'à la nuit ils ne descendraient pas du parc, s'ils ne +l'avaient pas reçu. Milne appela main-forte des autres pontons, les +soldats se rangèrent en armes sur le pont, et autour du parc qu'ils +dominaient. L'heure de descendre sonna, Milne nous fit sommer +d'évacuer le parc; personne n'obéit. «Feu!» cria-t-il. Mais un jeune +officier d'infanterie de marine, qui était le chef direct de la +troupe, ne répéta pas cet ordre que Milne répéta avec rage, et qui +pourtant ne fût pas donné par l'officier. Honneur à tant d'humanité! +cet admirable jeune homme, recommandant bien à ses soldats de ne pas +tirer sans son commandement exprès, se pencha alors vers nous et il +prononça quelques paroles dont on pouvait deviner la bienveillance par +ses gestes, mais elles furent couvertes par les cris: «Égorgez-nous!» +M'apercevant cependant, que la noble conduite de l'officier avait +produit quelque impression, trouvant d'ailleurs moins d'énergie dans +les derniers cris des prisonniers, je montai sur un banc. Agitant +alors la main comme pour réclamer le silence, je parvins à l'obtenir +et, prétextant qu'il pouvait y avoir quelque malentendu, je demandai +l'assentiment pour aller m'en expliquer avec Milne, ce que Français et +Anglais acceptèrent. + +Je montai, alors, sur le pont; toutefois je ne pus rien gagner en +demandant de la modération, et je m'acheminai vers le parc pour +rejoindre mes compagnons d'infortune. Le jeune officier, à la figure +douce et blonde, voulut me retenir en alléguant le carnage qui allait +avoir lieu. «Et mon honneur?» lui dis-je, en me dégageant de sa main +pour continuer ma route; mais, à peine atteignais-je la porte de +l'échelle, qu'une lueur nouvelle frappa mon esprit, et je revins sur +mes pas. + +Dans les grandes crises, s'il est, parfois, un moment unique où la +voix de la conciliation peut se faire entendre, et si j'avais été +assez heureux pour pouvoir me faire écouter dans le parc, au milieu de +l'agitation générale, il en est un, aussi, où, souvent, on réussit en +frappant plus fort. Ce moyen opposé, je résolus de le tenter sur les +Anglais, et je revins vers Milne dont la figure était vraiment, alors, +celle d'un tigre: il en avait la gueule écumante, les yeux enflammés, +la voix rugissante, la démarche tortueuse: «Eh bien», lui dis-je, +«faites feu, puisque vous le voulez, mais c'est votre arrêt de mort! +vous ne connaissez pas les Français, je le vois bien! Sachez donc que +ces huit cents hommes qui sont sous vos yeux et dont la moitié +ressemble à des squelettes, vont s'animer à l'odeur de la poudre; vous +allez en faire des lions que rien n'arrêtera; ils monteront sur les +cadavres, le parc sera franchi, le pont sera envahi; les soldats +seront massacrés: il en arrivera ce qui pourra, mais vous, oui, vous, +ils vous chercheront à plaisir et vous déchireront en pièces.» Milne +fut terrifié; il me demanda ce qu'il fallait qu'il fît. «Rien», lui +répondis-je, «gardez vos soldats, fiez-vous-en à leur chef et +contentez-vous de nous surveiller. Deux heures ne seront pas +écoulées, croyez-moi, que le malaise, la fraîcheur de la nuit, la +fatigue, le sommeil, l'ennui s'empareront des prisonniers. +D'eux-mêmes, alors, ils se décideront à descendre, pourvu qu'ils ne +croient pas y être forcés: ils s'en vanteront, peut-être; vous ferez +semblant de ne pas entendre; vous éviterez ainsi l'effusion du sang +par un petit sacrifice d'amour-propre; et, demain, il n'y paraîtra +plus!» L'officier fut de mon avis, Milne résista quelque temps; enfin +il céda à la raison, et peut-être à la crainte. Je redescendis, alors; +je dis aux prisonniers qu'on reconnaissait que nous étions dans notre +droit, qu'on nous laissait la faculté de rester dans le parc; et je +n'avais pas fini de parler que cinq ou six quolibets furent lancés +contre les Anglais; mais la moitié d'entre nous étaient déjà en train +de descendre, et la seconde ne tarda pas à suivre la première. Ainsi +finit ce terrible complot, cet épisode orageux; mais si jamais j'ai +cru au dernier de mes jours, ce fut, certes, celui dont je viens +d'esquisser les événements. + +Par une conséquence ordinaire, à partir de ce moment, où nous sortions +d'un état violent poussé jusqu'à ses dernières limites, les esprits se +calmèrent visiblement et, bientôt, nous nous remîmes à soudoyer nos +gardes, à nous procurer de nouveaux outils, et à faire encore des +trous à ce malheureux ponton. + +Le premier ne fut pas heureux; les Anglais le découvrirent lorsqu'il +était seulement à moitié fait. Celui-ci avait été percé dans le bois; +le second fut pratiqué dans les grilles qui barraient les sabords, et +dont nous entreprîmes de scier une partie suffisante pour passer le +corps, mais il fut encore découvert. Ces deux trous appartenaient à +Rousseau et à moi. Deux autres dans les flancs du navire et pour +d'autres prisonniers eurent le même sort; mais nos geôliers y mirent +si peu de cérémonie, ils allèrent si droit au but, que nous ne pûmes +plus douter que Milne n'avait pas rougi d'employer un moyen qui n'est +usité que dans les bagnes, et qu'il payait un espion parmi nous. +Ainsi, nous étions odieusement trahis! Il éclata un nouveau cri de +vengeance à bord; les têtes se montèrent de nouveau, les soupçons, les +menaces les plus foudroyantes se portèrent tantôt sur l'un, tantôt sur +l'autre, mais, comme il devait y avoir beaucoup d'injustice dans ces +soupçons, il fallut s'attacher à calmer ces premiers mouvements, il +fallut surtout ne plus faire de trous puisqu'ils étaient inutiles et +que c'eût été renouveler la fermentation générale. On vit, alors, +Milne sourire, parfois, avec une joie cruelle en nous regardant dans +le parc, et disant qu'il était certain que plus un prisonnier ne +sortirait du _Bahama_, et qu'il voulait être damné s'il était trompé. + +Toutefois, sa joie fut courte: je me promenais, un jour, avec Rousseau +sur le gaillard d'avant; nous regardions du côté de la poulaine où il +vit une espèce de corbeille de bord appelée manne; tout à coup, il me +dit qu'il allait en bas pour chercher un bout de corde, et un +bilboquet, ce qu'il fit en effet. Il me pria alors d'occuper, en +jouant au bilboquet, l'attention de la sentinelle qui, dans sa +guérite, s'était mise à l'abri d'une petite pluie. J'y réussis; lui, +pendant ce temps s'était coiffé de la manne jusqu'aux épaules, l'avait +bien attachée, après y avoir, en outre, logé ses vêtements dont il +s'était dépouillé; il s'était ensuite laissé glisser dans l'eau, et, +en plein jour, nageant debout, passant même sous la galerie de Milne, +il s'était confié au courant qui l'entraîna assez rapidement vers la +Tamise: je le perdis de vue après une heure d'intervalle, et je le +crus sauvé. Mais, ô malheur! Un canot qui revenait de Londres à +Sheerness passa si près de lui au moment où il allait prendre terre, +que les avirons heurtèrent la manne, la couchèrent, et alors parut à +leurs yeux l'infortuné fugitif qui fut ramené à bord, et que l'affreux +Milne, rugissant comme il n'avait jamais rugi, fit renfermer dans le +black-hole sans lui donner le temps ni de se reposer, ni de se +sécher. Je demandai à partager son cachot, alléguant que j'avais +coopéré à l'évasion et que, s'il y avait eu deux mannes j'aurais été +de la partie avec Rousseau; mais Milne ne comprenait pas ce langage; +il crut, en refusant ma demande, punir avec aggravation celui que +chacun ne regardait plus qu'avec un sentiment de chaleureuse +admiration, et sa réponse fut encore un long rugissement. + +Après la fatale reprise de Rousseau, nous fûmes tellement resserrés, +tellement espionnés que tout espoir de nous échapper se dissipa, et +que nous pûmes voir à nu l'horreur d'une position, adoucie jusque-là, +par quelques chances de liberté. Jusqu'à présent, je n'ai parlé du +ponton qu'en homme qui n'en ressentait pas l'odieux malaise, tant nos +idées se concentraient sur notre évasion! Mais le désenchantement +était venu et force fut bien de voir où nous étions. + +Les pontons, ce séjour d'étroite détention, était aussi celui d'une +liberté illimitée, ou plutôt d'une licence sans frein, car il +n'existait ni crainte, ni retenue, ni amour-propre dans la classe qui +n'avait pas été dotée des bienfaits de quelque éducation. On y voyait +donc régner insolemment l'immoralité la plus perverse, les outrages +les plus honteux à la pudeur, les actes les plus dégoûtants, le +cynisme le plus effronté, et dans ce lieu de misère générale, une +misère plus grande encore que tout ce qu'on peut imaginer. + +La population s'y divisait en trois classes: Les Raffalés, les +Messieurs ou Bourgeois, les Officiers. Les Raffalés qu'on appelait +aussi le Peuple souverain était une formidable agrégation des plus +mauvais sujets; leur rendez-vous habituel était l'entrepont. Les +marins ou soldats qui avaient conservé quelque chose de la dignité +humaine, composaient les Bourgeois qui, avec les Officiers des +corsaires ou des navires marchands, logeaient dans la première +batterie. + +Parmi les Raffalés, se trouvait une subdivision plus abrutie encore ou +plus malheureuse, à laquelle on donnait le nom de Manteaux Impériaux. +Ceux-ci étaient réduits à ne plus posséder au monde que leur +couverture qu'ils appelaient Manteau, et comme elle était couverte de +milliers de poux, on avait irrespectueusement imaginé que c'était la +représentation des abeilles du manteau de cérémonie de l'Empereur, et +de là le nom de Manteau Impérial. Ces infortunés ne mangeaient rien, +tant que la clarté du jour durait; seulement, le soir, ils se +répandaient de tous côtés sous les hamacs, marchant à quatre pattes, +et cherchant, pour les dévorer, des pelures de pomme de terre, des +croûtes de pain, des os ou autres débris qu'ils pouvaient trouver dans +les coins ou au milieu des tas d'ordures de la batterie. Leur coucher +n'était pas plus somptueux; ils s'étendaient sur le dos et sur le +plancher du pont, côte à côte, avec leur fidèle et unique couverture. +Quand minuit sonnait, l'un d'eux commandait: «Par le flanc droit!» ils +se mettaient alors sur le côté droit, en emboîtant leurs genoux dans +le dessous des jarrets de leurs voisins; et à trois heures du matin, +au commandement de «Pare à virer!» ils changeaient de côté et se +plaçaient sur le flanc gauche. + +Ils avaient, cependant, leur ration, leur hamac, leurs vêtements, tout +comme les autres; mais le jeu les réduisait à s'en déposséder aussitôt +qu'ils les avaient reçus; et quel jeu! Au plus fort numéro avec deux +ou plusieurs dés! Ainsi, d'abord, ils perdaient tout ce qu'ils avaient +en propre; ensuite leurs habits et leurs vivres, pour un, deux, huit +jours et jusqu'à six mois en avance. Les gagnants se faisaient +impitoyablement payer dès la réception, et s'ils ne se servaient pas, +pour eux-mêmes, soit de la ration, soit des vêtements, ils vendaient +pour deux sous, à d'autres prisonniers, ce qui réellement en valait +vingt. + +Les vaincus commençaient par se soumettre, mais lorsque au bout de +quelques mois ils se trouvaient en majorité, ils s'insurgeaient, se +choisissaient un chef qu'ils décoraient de deux fauberts ou balais de +petits cordages, en guise d'épaulettes; nommaient un tambour auquel +ils donnaient un accoutrement fantastique, une gamelle en bois pour +caisse, et ils parcouraient le ponton, proclamant avec une joie +infernale que le Peuple Souverain reprenait ses droits, qu'il +décrétait l'abolition des dettes, que l'égalité était sa devise et +que... malheur à qui appellerait de cette décision! Il fallait alors +se mettre en garde contre cette brutale boutade, mais dès le +lendemain, les dés reprenaient leurs droits; il se formait un nouveau +noyau de Manteaux Impériaux composé des moins heureux ou des plus +maladroits, et, tout au plus, il n'y avait qu'un déplacement de +personnes, car le fonds des choses restait le même; et, après une +nouvelle révolution de temps, arrivait une autre explosion de +démonstrations soi-disant républicaines! Qui reconnaîtrait dans ces +tableaux, cette orgueilleuse espèce humaine dont on a dit: + + .....Coelumque tueri + Jussit et erectos ad sidera tollere vultus. + +Malgré le juste effroi que nous causaient, de temps à autre, les +Manteaux Impériaux, les Raffalés et le Peuple Souverain, nous savions, +cependant, qu'ils craignaient la police anglaise en cas de tentative +de meurtre ou de meurtre même, et ce que nous redoutions d'eux, +réellement, à part leur ignoble aspect, était la quantité de poux de +corps qu'ils mettaient en circulation parmi nous, et dont nul n'était +exempt. Au bout de huit jours un pantalon en avait des nichées +indestructibles; ils pleuvaient en quelque sorte sur nous. En adoptant +des caleçons que je faisais laver à l'eau bouillante, j'étais parvenu +à en avoir moins qu'auparavant, mais il était à peine suffisant d'en +changer deux fois par semaine. + +Voilà pourtant à quoi nous étions réduits, et nos seules distractions +étaient, dans notre coin particulier, une partie de reversis, le soir; +puis force pipes de tabac qui achevaient de désorganiser nos +poitrines, et certains travaux comme ouvrages en paille ou en +menuiserie. _Le Bahama_ était un vaisseau construit en bois de cèdre +et pris sur les Espagnols: le bois sorti de nos trous servait à divers +de ces ouvrages; et tout l'intérieur du nécessaire de toilette que +j'avais dès ce temps-là, et que j'ai encore, fut alors mis à neuf avec +le bois du trou par lequel Rousseau, Peltier et moi, nous nous étions +évadés. Tous les jours, je me sers de mes rasoirs, et, en ouvrant la +boîte où ils sont renfermés, je frisonne involontairement quelquefois, +en me reportant à ces temps d'un détestable souvenir! Je tiens à ce +meuble cependant, parce que, lorsqu'il m'arrive quelque événement +fâcheux, il me dit, aussi, que j'ai vu des jours plus malheureux +encore, et c'est une sorte de consolation. + +Je cherchai à me remettre à ma flûte, mais les sons ne sortaient pas; +les doigts se refusaient à l'exécution. J'y mis pourtant de +l'insistance; peu à peu, j'en fis mon occupation chérie, et l'étude +revint ensuite qui, seule, pouvait efficacement soutenir mon moral. + +Rousseau eut beaucoup plus de peine à prendre son parti. D'abord, ne +pas agir pour sa liberté, pour lui ce n'était pas vivre, mais comme il +avait une excessive exaltation, il finit par trouver une idée à +laquelle il s'attacha exclusivement, et, s'adonnant à ses nouveaux +projets avec sa chaleur accoutumée, il parut soulagé. Il songeait à la +civilisation des Iroquois, chez lesquels un jour, il projetait d'aller +s'établir, et il s'en occupait avec tant de bonne foi qu'il acheva +tout son plan, et qu'il nous débitait à cet égard mille folies fort +divertissantes, mêlées de beaucoup d'esprit et, parfois d'un grand +sens. + +Un jour qu'il s'était levé de très bonne heure, il vint me présenter +quelques difficultés d'exécution qui avaient troublé son sommeil. Ses +deux bras étaient appuyés sur le bord de mon hamac, et là, avec une +amabilité charmante, il m'entretenait de ses rêves. Il était surtout +fort embarrassé de la place qu'il me donnerait dans ses États. Nous +devisions sur ce sujet, car je caressais sa chimère puisque cela lui +faisait du bien, lorsque je vins à lui demander si, pour s'exercer à +la science de la civilisation, il ne pourrait pas commencer par +s'essayer à civiliser le ponton. À ces mots, il me regarda comme s'il +eût été pétrifié, il me serra dans ses bras, m'engageant à m'associer +à cette oeuvre, ce à quoi je consentis volontiers, et, dès lors, +tournant toutes les facultés de son esprit vers ce nouveau but, il me +proposa de procéder par l'instruction élémentaire, et de chercher, +sans relâche, à la répandre dans les masses. Cette entreprise eut pour +nous un avantage bien grand auquel nous n'avions pas pensé, car ayant +ainsi l'occasion de donner des leçons de français, de dessin, de +mathématiques et d'anglais, à quelques prisonniers assez bien en fonds +pour en obtenir une rétribution, nous eûmes un peu de bière et de +fromage à ajouter à notre simple ration, quand l'envoi des sommes que +nous avions à recevoir de France tardait un peu; et lorsqu'elles nous +parvenaient, nous faisions tourner ces rétributions au bien-être des +plus malheureux du ponton. C'est encore à cette circonstance que je +dois d'avoir pénétré aussi avant que je le fis, dans les difficultés +de la langue du pays et d'avoir composé la _Grammaire anglaise_ qui, +ensuite, a été imprimée. + +Depuis ce moment, _le Bahama_ changea visiblement de physionomie; nous +fîmes des conversions miraculeuses; là, comme il était arrivé à bord +de _la Belle-Poule_ on vit le goût de l'étude se propager, se +populariser, s'enraciner, changer les caractères, épurer les esprits, +et procurer une sorte de bonheur. + +Dubreuil même, le bon et sauvage Dubreuil, qui ne connaissait que sa +pipe, fut aussi de nos disciples: avec ses moeurs flibustières, ce +corsairien était un homme qui avait quelquefois des saillies +étonnantes. Je lui disais même, une fois, à ce sujet, qu'il ne lui +manquait qu'un peu de politesse pour être partout d'un commerce fort +agréable; il me demanda alors ce que c'était que la politesse. Voulant +un peu l'embarrasser, je lui répondis par ces vers de Voltaire: + + La politesse est à l'esprit, + Ce que la grâce est au visage; + De la bonté du coeur elle est la douce image. + --Et c'est la bonté qu'on chérit. + +Dubreuil me répondit: «Va-t-en dire à celui qui parle ainsi qu'il est +un sot: Sa grâce du visage, ce sont des grimaces; d'ailleurs, moi, je +veux qu'on m'aime pour ma bonté et non pas pour la _douce image_ de ma +bonté!» puis il répéta plus de vingt fois: la _douce image_ et +toujours, par la suite, quand quelque chose lui paraissait peu +sincère, il disait: c'est de la _douce image_. + +Ce pauvre Dubreuil, il avait eu un bien grand chagrin, celui d'arriver +à ne pas posséder un seul sou, et de ne plus avoir rien à vendre pour +acheter du tabac. Nous n'étions pas plus en fonds que lui pour le +moment, car nous n'en étions pas encore à nos leçons et nous ne +pouvions, Rousseau ni moi, lui procurer les moyens d'en avoir. Je crus +qu'il en deviendrait fou; il essayait quelquefois de se casser la tête +contre la muraille du vaisseau; il en fut enfin si malheureux, tant il +est funeste d'avoir des habitudes aussi enracinées qu'une sombre +mélancolie s'empara de lui et menaça sa vie. Enfin, je trouvai quelque +argent à emprunter, nous lui fîmes, à grand peine, accepter sa +provision quotidienne et il reprit sa bonne humeur accoutumée. + +La manière dont il me remercia mérite d'être citée: Il voulait, +dit-il, m'enseigner, en fumant, à faire sortir la fumée par les yeux. +Peu m'importait assurément, mais je crus devoir me prêter à cette +marque singulière de gratitude. Il me pria alors, de bien observer les +grimaces qu'il serait obligé de faire en activant sa pipe; et quand il +frapperait du pied de lui presser la poitrine avec le plat de la main +pour donner plus de force à ses poumons. Je suivis ponctuellement ses +instructions; lorsque ma main fut à l'endroit indiqué, il baissa sur +mes doigts sa pipe qui était brûlante et me fit jeter un cri. En +relevant le bras, je cassai sa maudite pipe entre ses dents, puis des +deux mains je le pris par le cou, mais il riait si fort, il avait une +si bonne figure que je le laissai aller. «Vois, me dit-il, comme tu es +ingrat; tu devrais me payer pour t'avoir appris un si joli tour de +société; eh bien, c'est moi qui veux payer, et au premier argent que +je recevrai, c'est moi qui me charge du règlement.» Il tint, ma foi, +bien parole quelque temps après. + +Nous arrivâmes ainsi au mois de juin 1809, et il y avait vingt mois +que j'étais au ponton lorsque je reçus une lettre de M. de Bonnefoux +qui me parvint par les soins d'un ambassadeur des États-Unis, +accueilli par lui à Boulogne, accomplissant une mission d'abord à +Paris, ensuite à Londres. En reconnaissance des politesses ou des bons +offices de M. de Bonnefoux, il lui avait promis de me faire remettre +au cautionnement, et effectivement, le lendemain, les portes du ponton +me furent ouvertes! Trop de larmes de joie, trop de délire, trop de +regrets, en même temps vinrent se mêler à cette inespérée nouvelle +pour que j'essaie de les décrire! Craignant, toutefois, que je ne me +chargeasse de lettres de la part de prisonniers on ne me donna que +cinq minutes pour faire mes apprêts, et, je puis le dire avec +sincérité, mon coeur saigna de douleur, mes larmes coulèrent avec +abondance en me séparant de Rousseau, de Dubreuil, de mes compagnons +d'infortune, de mes élèves, et en m'arrachant à leurs embrassements, à +leurs pleurs, à leurs manifestations d'amitié. + + + + +CHAPITRE VI + + SOMMAIRE: Le cautionnement de Lichfield.--La patrie de Samuel + Johnson.--Agréable séjour.--Tentatives infructueuses que je fais + pour procurer à Rousseau les avantages du cautionnement.--Je + réussis pour Dubreuil.--Histoire du colonel Campbell et de sa + femme.--Le lieutenant général Pigot.--Arrivée de Dubreuil à + Lichfield.--Un déjeuner qui dure trois jours.--Notre existence à + Lichfield.--Les diverses classes de la société anglaise.--La + classe des artisans.--L'agent des prisonniers.--Sa bienveillance + à notre égard.--Visite au cautionnement + d'Ashby-de-la-Zouch.--Courses de chevaux.--Visite à Birmingham, + en compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa + famille.--J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice Mme + Calalani.--Les Français de Lichfield.--L'aspirant de marine + Collos.--Mes pressentiments.--Le cimetière de Thames.--Les + vingt-huit mois de séjour à Lichfield.--Le contrebandier + Robinson.--Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été + échangé contre un officier anglais et que je devrais être en + liberté.--Il vient me chercher pour me ramener en France.--Il + m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson, fait la même + démarche auprès de mon frère, qui, lui aussi, a été échangé.--Mes + hésitations; je me décide à partir.--J'écris au bureau des + prisonniers. J'expose la situation et je m'engage à n'accepter + aucun service actif.--Robinson consent à se charger de Collos, + moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà promises.--La + chaise de poste.--Arrivée au petit port de pêche de Rye.--Cachés + dans la maison de Robinson.--Le capitaine de vaisseau Henri du + vaisseau _le Diomède_ sur lequel Collos avait été pris.--Il se + joint à nous.--Cinquante nouvelles guinées promises à + Robinson.--Au moment de quitter la maison de Robinson à onze + heures du soir, M. Henri donne des signes d'aliénation mentale, + et ne veut plus se mettre en route. Je lui parle avec une fermeté + qui finit par faire impression sur lui.--Nous nous embarquons et + nous passons la nuit couchés au fond de la barque de + Robinson.--Ce dernier met à la voile le lendemain matin et passe + la journée à mi-Manche en ralliant la côte d'Angleterre quand des + navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.--Coucher du + soleil.--Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou noyés.--La + chanson mi-partie bretonne, mi-partie française du commandant + Henri.--Terrible bourrasque pendant toute la nuit.--Le feu de + Boulogne. La jetée.--La barque vient en travers de la + lame.--Grave péril.--Nous entrons dans le port de Boulogne le 28 + novembre 1811.--La police impériale.--À la Préfecture + maritime.--Brusque changement de situation.--M. de Bonnefoux + m'annonce que je viens d'être nommé lieutenant de + vaisseau.--Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un + contrebandier de ses amis, le malheur arrivé à mon frère et à + Stevenson.--Ils avaient été arrêtés au moment où ils + s'embarquaient à Deal.--Le ponton _le Sandwich_ voisin du + _Bahama_ en rade de Chatham.--Départ de M. Henri pour Lorient, de + Collos pour Fécamp.--Je séjourne dix-neuf jours chez mon cousin + et je quitte Boulogne avec un congé de six mois pour aller à + Béziers. + + +Retourner au cautionnement produisit en moi une telle illusion de +liberté, que je crus jouir de la réalité même. Cette illusion fut +bientôt augmentée quand j'arrivai à Lichfield, nouveau séjour qui +m'était destiné, ville charmante, située au coeur de l'Angleterre, la +seconde du Staffordshire, où les Français jouissaient d'autant de +considération que ses affables habitants eux-mêmes, et où l'on +semblait s'être évertué à former une réunion de nos compatriotes les +plus distingués. + +Lichfield est la patrie du célèbre Samuel Johnson[183]. Cependant, +Rousseau et Dubreuil ne sortaient pas de ma pensée. Je voulais +absolument leur donner, au moins, la vie du cautionnement; mais les +diverses tentatives que je fis pour Rousseau échouèrent complètement. +Quant à Dubreuil, il m'avait souvent raconté que dans un des cent +abordages où il s'était couvert de sang et de la gloire des combats, +il avait pris, jadis, un colonel Campbell, dont la femme, passagère +avec lui, allait essuyer les derniers outrages de la part des marins +de Dubreuil, lorsque celui-ci, touché de la douleur de Campbell, +s'était avancé, était parvenu, avec des menaces de mort, à faire +respecter la malheureuse victime, et la lui avait rendue en leur +donnant la liberté à tous les deux. + +[Note 183: Samuel Johnson, célèbre écrivain anglais, né à +Lichfield le 18 septembre 1709, mort à Londres le 13 décembre 1784.] + +Après bien des pas perdus, je finis par faire connaître ce trait au +lieutenant général Pigot, qui passait une partie de l'année à +Lichfield. Il avait heureusement connu le colonel Campbell, et, après +s'être assuré de la vérité du fait, il obtint pour Dubreuil la +résidence de Lichfield. J'avais tenu mes démarches secrètes, car je ne +voulais pas le bercer de frivoles espérances; il n'en fut donc +instruit que comme moi, c'est-à-dire cinq minutes avant l'instant où +on lui signifia qu'il pouvait quitter _le Bahama_. + +Il arriva boitant, fumant, jurant et me cherchant. Puis il m'invita à +déjeuner au meilleur hôtel, et il s'y trouva si bien qu'il fit durer +ce premier repas pendant trois jours entiers. Chacun allait le voir +par curiosité: il fumait, mangeait, parlait, riait, buvait, chantait, +et il tutoyait tout le monde. Il y composa même, tout en vidant son +verre, tout en rechargeant sa pipe, une chanson fort comique, où il +n'oublia pas de parler de la grâce du visage, ainsi que de la douce +image qu'il prétendait bien n'être pas mon fait, et il finissait +chaque couplet par ce refrain en mon honneur: + + De Bonnefoux nous sommes enchantés, + Nous allons boire à sa santé! + +Il buvait effectivement à ma santé, trinquant avec tous, chantant avec +tous; et ce qu'il y eut de plus heureux, sans nuire à la sienne, du +moins en apparence, car lorsqu'il eut achevé cet incommensurable +déjeuner, il était aussi frais qu'auparavant. + +Notre existence à Lichfield était charmante. Vivant on ne peut mieux +avec les Anglais, admis chez eux, trouvant parmi nous mille agréments, +telles que personnes instruites, salon littéraire, tavernes ou cafés, +réunions pour jeux de société, musiciens, billards, promenades +pittoresques, nous avions tout ce qu'on peut souhaiter quand on est +éloigné de son pays par une cause impérieuse, qu'on n'a pas la douceur +de voir ses parents, et qu'on perd, tous les jours davantage, la +perspective de réussir dans un état commencé. + +Quelques-uns d'entre nous voyaient la haute société, d'autres la +moyenne, d'autres, enfin, celle des artisans; c'est dans celle-ci que +les circonstances m'avaient placé; mais, en Angleterre, cette classe +est si belle, l'instruction, celle des femmes principalement, y est si +avancée, on y possède si bien l'esprit des convenances que presque +tout ce qui était jeune, parmi nous, avait choisi de ce côté. + +La classe moyenne a plus de préjugés de nation ou de position; la plus +élevée a trop de luxe et d'orgueil et les raffinements de ce luxe, qui +lui est si cher, lui sont ordinairement funestes, puisque de là +provient une délicatesse qui attaque bientôt la santé. La classe des +artisans, au contraire, a ce qu'il faut de bien-être pour donner un +nouvel éclat à la beauté naturelle du sang britannique, et il est +difficile de voir rien de plus agréable à l'oeil que les réunions des +jeunes gens des deux sexes, lors des foires et des marchés. + +L'agent des prisonniers, de son côté, était le plus brave homme des +Trois-Royaumes. Je voulus aller voir un officier français de mes amis +au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch[184], ville du Derbyshire, comté +voisin, et il me le permit; une vaste mine à charbon sur ma route, une +machine à vapeur pour en épuiser les eaux, un chemin de fer pour en +porter les produits à un canal, étaient, alors pour moi, des +merveilles qui attirèrent toute mon attention. Les Français désiraient +assister aux courses de chevaux qui avaient lieu tous les ans, près de +Lichfield, mais hors des limites des prisonniers; ces courses sont, en +Angleterre, d'un intérêt très vif; il y règne une profusion +éblouissante de voitures, de chevaux, d'hommes en tenue, de femmes +parées, de campagnards au beau sang, à la mise soignée, et l'agent +nous en facilitait les moyens. Mon hôte, le menuisier Aldritt et sa +famille, lui demandèrent de m'emmener avec eux à Birmingham, ville de +fabriques, d'usines, où deux cent mille habitants vivent, là, où il y +a cent ans, on ne voyait guère qu'un bourg, et il les y autorisa. La +célèbre cantatrice de l'époque, Mme Catalini, qui réunissait les +moyens de Mme Casimir au goût exquis de Mme Damoreau, était alors dans +cette ville, et nous allâmes l'entendre. Pour la première fois, mon +âme fut enthousiasmée par l'impression profonde que produit souvent le +chant italien; et jusqu'à présent, ce plaisir éprouvé en entendant les +magnifiques voix de ce pays de l'harmonie musicale, n'a fait que +s'accroître en moi. Mary Aldritt, fille aînée de mon hôte, et la belle +Nancy Fairbrother, son amie, partagèrent mon extase, et furent +enchantées de l'admirable perfection de Mme Catalini. + +[Note 184: À vingt-sept kilomètres nord-ouest de Leicester.] + +En fait de Français, je fis à Lichfield la connaissance intime d'un +aspirant de marine, nommé Collos, jeune homme de manières élégantes, +musicien, ayant de la gaieté, de la raison cependant, du commerce le +plus sûr, du dévouement le plus absolu. Nous ne nous quittions presque +jamais, logeant, mangeant ensemble et faisant à tour de rôle notre +petit ménage et notre cuisine particulière. Il était fort divertissant +quand, en costume d'intérieur, il cirait ses bottes; il prétendait +alors qu'il jouait de la basse; la brosse était son archet, la cire, +sa colophane, et c'était l'accompagnement de quelque chant joyeux +qu'il entonnait en ce moment. Jamais accord entre camarades ne fut +plus justifié par une intimité plus parfaite, par une sympathie qui ne +s'est jamais démentie. En lui, je ne trouvais ni la bouillante amitié +de l'infortuné Céré, ni les hauts mouvements de l'aimable Rousseau, ni +la noble dignité de Delaporte; mais il y avait quelque chose de solide +sur quoi l'on aimait à se reposer, et s'il me rappelait une liaison +passée et bien chère, c'était celle du sage Augier, moins, toutefois, +le haut degré de son instruction, mais plus, beaucoup de grâce et +d'enjouement. Collos est aujourd'hui à Brest, où il vit paisiblement, +après avoir pris sa retraite comme lieutenant de vaisseau; il s'y est +marié depuis longtemps, et l'aîné de ses fils est un des élèves les +plus jeunes et les plus avancés de l'École navale. C'est un bonheur +peu commun que d'être le chef des enfants d'amis aussi sincères. + +Je n'ai jamais attaché de l'importance aux pressentiments, ni à +l'influence des nombres. Une fois cependant, entrant à Thames, dans un +de ces cimetières si bien soignés qu'on trouve au milieu des villes de +l'Angleterre, j'avais été frappé de l'idée que l'âge du trépassé dont +je rencontrerais, le premier, l'inscription sur sa pierre, serait +l'annonce de celui auquel j'étais destiné à parvenir, et j'avais +trouvé vingt-six ans. Jusqu'à ce que j'eusse passé cet âge, cette idée +m'était revenue, il est vrai, plusieurs fois, mais d'une manière assez +vague. Depuis lors, j'avais remarqué que j'avais séjourné quatre mois +à Thames; huit mois de plus, c'est-à-dire douze mois à Odiham; huit +mois de plus, c'est-à-dire vingt mois au ponton; et il y avait huit +mois de plus, c'est-à-dire vingt-huit mois que je menais à Lichfield +une vie bien douce sous beaucoup de rapports, lorsque je parlai à +Collos de cette circonstance, en lui disant que la période des huit +mois aurait certainement tort comme le cimetière de Thames, et que les +cinq ans et demi de prison que j'avais alors, y compris le temps passé +à bord du _Courageux_, s'accroîtraient probablement de beaucoup +encore. Toutefois, le soir même, en rentrant chez moi, je fus accosté +par un Anglais qui m'attendait près de ma demeure, il s'assura bien +que j'étais Bonnefoux, et il me dit ensuite une particularité qui +m'avait été écrite par mon parent de Boulogne; à savoir que, par les +soins du capitaine (aujourd'hui amiral) Duperré, dévoué à ce parent, +j'avais été échangé à la mer; et que, comme le Gouvernement anglais, +toujours prêt à contredire ou anéantir ce qui se faisait au nom de +l'Empereur, ne m'avait pas rendu à la liberté, quoique la personne +libérée pour moi fût arrivée en Angleterre, il venait de la part du +préfet de Boulogne, avec des preuves dont je ne pouvais douter, me +chercher pour me ramener en France. En un mot, cet homme, nommé +Robinson, était un contrebandier qui fréquentait beaucoup les ports +français de la Manche, et qui était réellement envoyé pour me ramener. +Il m'apprit, en même temps, qu'un de ses camarades, nommé Stevenson, +s'était rendu à Thames pour délivrer mon frère, également échangé à la +mer, et par conséquent, n'étant pas plus tenu que moi au contrat que +nous avions souscrit, en arrivant au cautionnement où nous nous étions +engagés à résider jusqu'à ce que nous fussions échangés. + +Que cette offre était tentante! mais il y avait deux obstacles: la +crainte du ponton, si j'étais repris, et la question de ma parole; +car, il faut bien l'avouer, l'échange quoique réel, n'était pas dans +les formes régulières; et, en fait de parole, il ne doit pas y avoir +d'équivoque. Je fis entrer Robinson chez moi pour y attendre Collos, +qui ne tarda pas à venir, et pour le consulter. La chance était si +belle, qu'elle l'emporta sur la sombre perspective du ponton; restait +l'autre obstacle, sur lequel Collos ne voulait pas s'expliquer. Il +fallait, cependant, prendre un parti, car Robinson ne pouvait pas +prolonger son séjour. + +Après bien des irrésolutions, je vins à penser que celui qui +m'envoyait chercher, était l'honneur même et qu'il me servait de père; +j'étais, d'ailleurs, si exténué par mes campagnes, mon ponton, mes +désertions, ma vie de prisonnier, que mon tempérament s'affaiblissait +tous les jours, et que, parfois, je crachais du sang; enfin, l'idée +m'étant venue d'écrire au bureau des prisonniers, d'expliquer mes +raisons, de déclarer positivement qu'une fois en France, je +continuerais à m'y considérer comme lié par ma parole et n'y +accepterais aucun service actif, cette idée acheva de dissiper mes +scrupules et je me décidai. J'écrivis, je portai la lettre à la poste +et je partis, non pas seul, toutefois, mais avec Collos qui, au moment +même, et d'une santé aussi altérée que la mienne, se résolut à +partager ma fortune et qui écrivit dans les mêmes termes, à peu près, +que moi. Nous marchâmes à pied, en avant de Robinson. Celui-ci prit +une voiture de poste à Lichfield, nous joignit sur la route; et, en +peu de temps, nous conduisit à Rye[185], petit port de pêche, à +quelques milles de Folkestone, et en face de Boulogne. Robinson +faisait tous les frais; il devait recevoir 100 guinées de moi ou de M. +de Bonnefoux, et il s'était chargé de Collos pour 50 guinées de plus, +dont je m'établis caution. + +[Note 185: Ville du comté de Sussex, à 13 kilomètres nord-est de +Hastings.] + +Tout allait bien, jusque-là! Cachés dans la maison de Robinson, nous +attendions la nuit pour nous embarquer, quand je vis passer, sous nos +croisées, une personne en qui je crus reconnaître le capitaine Henri, +du vaisseau _le Diomède_, sur lequel Collos avait été pris: j'envoyai +Robinson s'en assurer adroitement. C'était effectivement lui, il +devint quasi fou, en voyant des Français de connaissance qui lui +garantissaient presque son salut. Désertant, lui-même, avec un guide, +il avait été trompé, volé, maltraité, abandonné, et, sans un sou, ne +sachant pas un mot d'anglais, il errait à l'aventure, s'attendant à +tout instant, à être reconnu, croyant, même, que Robinson l'avait +arrêté pour le conduire au ponton! Les embarras augmentèrent, il est +vrai, pour Robinson, mais 50 autres guinées promises, et tout +s'arrangea. Quelle journée pour un contrebandier! + +Nous devions sortir de Rye le lendemain, dans la barque de Robinson, +comme si elle était destinée à pêcher sur la côte; mais il fallait +nous y rendre avant minuit, à cause de la lune qui devait se lever à +cette heure. + +Robinson vint nous chercher à onze heures dans notre chambre: tout +était prêt; la route était sans obstacles et nous n'avions qu'à le +suivre, un à un, c'est-à-dire dans trois voyages successifs, afin de +moins éveiller de soupçons, en cas de rondes ou de rencontres. Qui +partirait le premier? Je proposai de le tirer au sort. Ce fut M. +Henri, puis moi, ensuite Collos. M. Henri, nous l'avions remarqué, +avait déjà donné quelques signes d'aliénation; sa raison continua de +s'égarer en ce moment et il dit qu'il ne partirait pas, qu'il ne +pouvait, qu'il ne devait point partir, qu'il n'en dirait pas les +motifs. + +À ses expressions, à son langage, à sa physionomie, il était facile de +voir que la tête n'y était plus; mais que faire de ce brave homme, +comment se décider à le laisser, comment l'entraîner avec sa +résistance et ses cris? Je priai, je pérorai, je suppliai: rien! +Collos, plein du respect qu'il portait à l'ancien commandant, qui +avait si vaillamment défendu son _Diomède_, n'osait articuler une +parole. Je n'avais pas de tels motifs pour m'abstenir de dire ma façon +de penser; j'étais un peu plus âgé que Collos; j'avais été au ponton +où je ne me souciais pas de retourner; aussi, je ne ménageai rien, et, +tâchant d'agir par un mouvement impressif sur ce cerveau malade, je +lui tins un langage, comme indubitablement, jamais capitaine de +vaisseau n'en entendit d'un inférieur, et tel, que Collos dit encore, +qu'il n'en est pas bien revenu. M. Henri se décida alors à parler; il +prétendit qu'il était déshonoré par les coups qu'il avait reçus de son +guide, qu'il ne pouvait songer à retourner en France sans en avoir +tiré vengeance; qu'il fallait donc qu'il se mît en route pour chercher +cet homme et pour le provoquer en duel. + +Je cherchai à démontrer la frivolité de ce prétexte, mais impossible! +Cependant, le temps pressait, je pris alors ma montre, je la mis sur +la table d'un air solennel, et je dis impérativement à M. Henri: «Dans +deux minutes à bord ou vous êtes abandonné et enfermé dans cette +chambre jusqu'au surlendemain!» À ces mots, il fut pris d'un long rire +insensé, dans les saccades duquel on entendit ces paroles: «Très bien! +puisque en Angleterre, les enseignes deviennent les capitaines, il +faut bien que les capitaines deviennent les enseignes; allons, vous +l'ordonnez, je n'ai plus qu'à obéir!» Bonne volonté, dont nous +profitâmes sans délai! + +L'embarquement se passa bien; nous nous couchâmes dans le fond de la +barque. M. Henri, dont je redoutais quelque retour, se tut, cependant, +mais non sans avoir dit encore qu'il fallait bien que je le lui eusse +ordonné. Le lendemain matin, Robinson sortit de Rye, passa la journée +à mi-Manche, en ralliant la côte d'Angleterre, quand il voyait les +navires douaniers ou garde-côtes du pays, et en nous recommandant de +rester toujours couchés au fond du bateau. Enfin, au coucher du +soleil, il s'élança au milieu de nous, nous aida, de son bras +vigoureux, à nous lever, et poussant un grand hourrah! «La nuit sera +cruelle, dit-il, voici un coup de vent furieux; mais la mer est libre +de croiseurs, et demain, nous serons à Boulogne... ou noyés!»--«Noyés, +dit le capitaine Henri, à qui le calme revenait un peu, et à qui nous +interprétâmes ce discours, il ne sait ce qu'il dit!» et il se mit à +chanter une chanson moitié française, moitié bas-bretonne, où il +défiait les vents, la tempête et les flots! + +Cette frêle barque, au milieu d'une mer déchaînée; la lumière blafarde +de la lune que d'horribles nuages noirs, rapides comme la flèche, +obscurcissaient incessamment; le vent, dans toute son impétuosité; la +pluie, qui, par intervalles, nous inondait; le contrebandier qui, +ferme comme un roc, ne faisait qu'un avec son gouvernail; l'affreux +mugissement des vagues dont les éclats nous couvraient fréquemment +Collos et moi qui étions aux écoutes des voiles; M. Henri qui, assis +sur l'avant, avec l'innocente sérénité d'un enfant sur la figure, ne +cessait de chanter tranquillement sa chanson... Ce sont de ces scènes +uniques qu'il faut avoir vues pour en bien comprendre l'incomparable +sublimité! + +La bourrasque ne mollit point de toute la nuit, elle augmenta même; +tel fut le contrebandier qui ne mollit pas non plus, et qui, aussi, +redoubla de fermeté. Cependant, de son oeil perçant et exercé, il +avait vu, reconnu le feu de Boulogne; au point du jour, il était à +l'entrée du port où il s'engagea avec les lames qui nous poussaient et +qui étaient comme des montagnes. Mais, voilà qu'en contournant la +terre, le vent, interrompu par la hauteur de la jetée, nous manqua, et +la barque, venant en travers, menaça d'être engloutie. Robinson pâlit; +je sentis comme mon coeur se déchirer en pensant que nous allions +faire naufrage au port. Il me resta pourtant la présence d'esprit de +dire à Collos: «Habit bas, pour nous sauver à la nage, si c'est +possible, et armons un aviron sur l'avant!» Dans un clin d'oeil nous +fûmes en corps de chemise, l'aviron fut armé, il fut mis en mouvement, +la barque évita, nous fîmes un peu de chemin, la brise nous revint et +le contrebandier, toujours à son gouvernail, nous jeta un coup d'oeil +approbateur. Quant à M. Henri, toujours imperturbable, toujours +chantant, il avait dédaigneusement jeté un coup d'oeil à droite, un +coup d'oeil à gauche, et d'un air impassible il avait levé les épaules +à la mer en furie, et il avait tranquillement souri aux vents en +courroux. Enfin, nous atteignîmes les eaux calmes du port; là, hors de +tout danger, je pus contempler, à mon aise, les villages chéris, le +sol si désiré de la France; où, après tant d'efforts et de périls, +j'allais retrouver patrie, famille, amis, bonheur et liberté. + +Ce fut, cependant, le géant aux cent bras de la police impériale qui +nous reçut; car, en France, il était partout, il dominait tout, +particulièrement dans les ports de la Manche, où le voisinage de +l'Angleterre inspirait à Napoléon des craintes perpétuelles. Les +prisonniers de guerre évadés, subissaient, eux-mêmes, en arrivant, de +longues détentions, et ils étaient soumis à de minutieuses enquêtes; +heureusement pour nous que M. de Bonnefoux était préfet maritime à +Boulogne, et qu'il ne fallut que me nommer pour être réclamé, garanti +par lui, et pour que nous fussions libérés. Quel jour dans la vie d'un +homme! Quel changement de situation! D'où venais-je en effet? Où +avais-je été pendant près neuf ans? Quelle nuit ne venais-je pas de +passer? Et tout à coup, le 28 novembre 1811, jour d'ineffable mémoire, +je me trouvais chez un second père, dans un palais, entouré de soins, +d'attentions, et ne pouvant former un désir qui ne fût à l'instant +satisfait. + +Pour comble de bonheur, je venais d'être nommé lieutenant de vaisseau! +M. Bruillac m'avait tenu parole; il avait tant et tant demandé ce +grade pour moi, qu'à la fin il était arrivé, quoique, le jour de ma +nomination, je ne fusse pas encore en France, et que l'empereur se fût +prononcé contre toute promotion de prisonniers, auxquels il faisait un +tort irrémissible de leur captivité. Je ne connais, avec moi, qu'un +autre exemple d'avancement en Angleterre; et j'ai lieu de croire que, +malgré notre longue campagne, notre beau combat contre l'amiral Warren +sur lequel on s'appuyait pour le demander, on ne put réussir à le +faire signer par Napoléon, qu'à la faveur d'une longue promotion où +nos noms se trouvaient en quelque sorte perdus. + +Mon pauvre frère fut bien loin d'être aussi favorisé que moi. Lui et +Stevenson, qui était son contrebandier, furent arrêtés comme ils +s'embarquaient à Deal. Stevenson fut condamné à 500 guinées d'amende +et à être déporté à Botany-bay; mon frère fut confiné à bord du +_Sandwich_ dans cette même rade de Chatham, près de ce même _Bahama_ +où j'avais vu passer vingt mois de misères et de douleurs! Nous en +apprîmes la nouvelle par Robinson qui la tenait d'un autre +contrebandier, leur ami commun, et qui arriva à Boulogne pendant que +Robinson y était encore. + +Robinson ne séjourna que cinq jours à Boulogne où il se chargea de +marchandises françaises, prohibées en Angleterre pour les 200 guinées +que M. de Bonnefoux me remit pour lui compter et dont chacun de nous +lui rendit ensuite exactement sa part. Collos partit pour Fécamp, son +pays natal; M. Henri, envers qui je me morfondis en respect pour lui +prouver mon désir d'effacer les impressions de Rye, se remit assez +bien pour pouvoir quitter Boulogne; mais il eut le malheur de se +casser une jambe en se rendant à Lorient où sa famille résidait; et +moi, après dix-neuf jours d'un repos où j'oubliai, sans retour, mes +mauvaises habitudes de bord, de ponton ou de cautionnement, même celle +de fumer qui était pourtant bien invétérée, je quittai Boulogne, avec +un congé de six mois pour aller à Béziers, près de ma tante d'Hémeric +et de ma soeur, chercher à réparer une santé qui ne tenait plus que +par un fil. Ma route était par Paris et Marmande, ce qui s'arrangeait +merveilleusement avec mon désir de voir la capitale et de passer +quelques jours avec mon père. + + + + +LIVRE IV + +APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824 + + + + +CHAPITRE PREMIER + + SOMMAIRE: Séjour à Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la + Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_.--Visite au ministère.--Le + roi de Rome.--J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par + l'Empereur dans la cour du Carrousel.--Les théâtres de Paris en + 1811.--Arrivée à Marmande.--Joie de mon père.--Son chagrin de la + catastrophe de mon frère.--Lettre écrite par lui au ministère de + la Marine.--Mon père constate le triste état de ma santé.--Il + presse lui-même mon départ pour Béziers.--Ma tante d'Hémeric et + ma soeur sont épouvantées à mon aspect.--On me croit + poitrinaire.--Traitement de notre cousin le Dr Bernard.--Pendant + un mois on interdit toute visite auprès de moi et on me défend de + parler.--Affectueux dévoûment de ma soeur.--Au bout de trois mois + j'avais définitivement repris le dessus.--Excellents conseils que + me donne le Dr Bernard pour l'avenir.--Ordre de me rendre à + Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau _le Superbe_.--Lettre + que j'écris au ministère.--Tous les Bourbons sont-ils + morts?--Récit que j'ai l'occasion de faire à ce + sujet.--Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.--À la + fin de mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M. + de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.--Nous + passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon.--Nouveau séjour à + Paris.--J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du vaisseau + _le Superbe_.--Décision ministérielle en vertu de laquelle les + officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements + seront employés au service intérieur des ports.--M. de Bonnefoux + passe à la préfecture maritime de Rochefort.--Je suis attaché à + son état-major ainsi que Collos, nommé enseigne de + vaisseau.--Visite que je fais à Angerville à la mère de + Rousseau.--État des esprits en 1812.--Mécontentement + général.--Société charmante que je trouve à + Rochefort.--Excellentes années que j'y passe jusqu'à la + Restauration en 1814.--Missions diverses que me donne M. de + Bonnefoux.--Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve + une lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France + comme incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et + sans argent.--J'écris à un de mes camarades de Brest, nommé + Duclos-Guyot.--Je lui envoie une traite de 300 francs et je le + prie d'aller voir Dubreuil.--Nouvelle lettre de Dubreuil pleine + d'affectueux reproches.--J'en suis désespéré.--J'écris aussitôt à + Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse de ce + dernier à ma première lettre.--Il était absent et, à son retour à + Brest, Dubreuil était mort.--Cette mort m'affecte + profondément.--Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon + père.--Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de + service.--Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au + retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma soeur. + + +La saison était trop peu favorable pour que je pusse satisfaire, à +Paris, toute ma curiosité, je me promis donc de m'en dédommager une +autre fois, je visitai seulement les points principaux; mais je ne +voulus pas en partir sans avoir vu plusieurs de mes camarades de +_l'Atalante_, de _la Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_, alors +présents à Paris qui n'avaient pas été faits prisonniers, et qui, au +moment où je devais me féliciter d'avoir été nommé lieutenant de +vaisseau, étaient déjà capitaines de vaisseau, pour la plupart, ou au +moins de frégate. Je me présentai aussi au ministère où je reçus très +bon accueil, et où je donnai connaissance de ma lettre de départ au +Transport-Office. Je me procurai les moyens de voir le roi de Rome, +fils de l'empereur ayant alors neuf mois seulement; enfant que l'on +croyait attendu par les plus brillantes destinées, et mort à la fleur +de l'âge avec un nom et sous un uniforme autrichiens! Enfin, un jour +de revue, pour lequel je prolongeai mon séjour à Paris, je me rendis +au Carrousel où l'empereur fit défiler quatre mille hommes qui +partaient pour la Grande-armée, et où, pour la première fois, je vis +le grand guerrier des temps modernes, l'homme prodigieux, à qui, +jusque-là, tout avait souri dans les combats, mais qui allait se +rendre en Russie, où les glaces d'un hiver qu'il aurait dû prévoir, +flétrirent, pour la première fois, les palmes innombrables que la main +de la victoire avait entassées sur son front. Napoléon était à pied, +mais un cheval isabelle était tout prêt, derrière lui, avec de +magnifiques harnais. À quelque distance, à sa droite, on voyait huit +ou dix pages de service, et à sa gauche, quelques généraux qui +commandaient le défilé. L'empereur me parut très soucieux: il remarqua +un gros major (actuellement lieutenant-colonel) qu'il crut en faute; +il le fit appeler par le comte (aujourd'hui maréchal) Lobau, à la voix +retentissante, et il lui parla avec une sévérité qui, certainement, +était empreinte de ce ton d'emportement auquel on disait que +l'empereur était fort sujet. Les troupes montrèrent de l'enthousiasme +en défilant, et moi qui me trouvais à moins de dix pas de l'empereur, +et qui ne perdis pas un de ses mouvements, je trouvai, dans le moment, +tout cela fort beau; mais j'y ai souvent pensé depuis, et à tort ou à +raison, je n'ai pas tardé à trouver que ce n'était pas ainsi que +j'entendais la véritable grandeur. + +Je visitai aussi la plupart des théâtres et j'eus le ravissement d'y +voir de vrais modèles dans les personnes de Talma, Elleviou, Martin et +de Mesdemoiselles Mars, Georges et Duchesnois. + +Mon père m'attendait avec bien de l'impatience; il avait +soixante-dix-sept ans, et quoique sa santé fût bonne, il sentait que +c'était un âge où l'on supporte mal les délais; en vain lui disait-on +que tout lui promettait encore d'assez longs jours, que la mort +n'épargnait pas plus l'enfance que la vieillesse, il répondait avec +beaucoup de sens qu'il savait bien que les jeunes gens pouvaient +mourir, mais qu'il était évident que les vieillards ne pouvaient pas +vivre longtemps. Avec quel plaisir nous nous revîmes; mais avec quel +chagrin il me parla de la catastrophe de mon frère! Dans son +désespoir, il avait écrit au ministère de la Marine pour exprimer son +étonnement qu'un échange contracté au nom de l'empereur, comme l'était +celui de son fils, ne fût pas exécuté; il avait ajouté qu'il ne +comprenait pas que Napoléon se laissât insulter, et autres expressions +qu'on aurait dû mettre sur le compte de sa douleur, mais auxquelles on +répondit un peu sèchement. Heureusement qu'alors je me trouvai là, +car il voulait absolument aller à Paris provoquer le chef du bureau +d'où partait la réponse; et j'eus mille peines à le retenir. + +Quand il se fut bien délecté de la douce satisfaction de me revoir, de +me conduire chez ses amis, il ne put ne pas s'apercevoir du triste +état où ma santé se trouvait réduite; alors, il pressa lui-même mon +départ pour Béziers où je devais suivre un traitement complet. Je +l'embrassai avec attendrissement, ainsi que tous nos parents de +Marmande qui avaient montré la plus grande joie de mon retour, et je +partis. + +Ma soeur, près de qui je me trouvai en peu de jours, fut comme par le +passé, la plus tendre des soeurs. Ma tante d'Hémeric, en me voyant si +maigre, si défait, ne put s'empêcher de me comparer à ma mère avant la +dernière période de sa maladie, disant que je la lui rappelais en +tout, particulièrement par mon regard affaibli, que, cependant, elle +ne pouvait se lasser de contempler, tant elle y retrouvait la mémoire +de sa soeur. + +Il ne pouvait pas être question d'autre chose que de ma santé, et il +n'était pas possible de mieux rencontrer, car, outre les soins de ces +dames, nous avions dans la famille un cousin, autrefois médecin +accrédité, mais n'exerçant plus par suite d'un mariage fort riche +qu'il avait dû aux qualités les plus aimables, aux sentiments les plus +distingués. Il s'appelait Bernard, il ne donnait plus que des conseils +désintéressés, ou ne faisait des visites qu'à des amis ou des parents: +à ce titre il se chargea de moi, me traita avec une affection sincère, +et, disant qu'il espérait beaucoup en mon âge, en la force précédente +de ma constitution, il dicta un régime bien entendu, et qui fut +rigoureusement observé. La base de ce régime fut du lait d'ânesse tous +les matins dans mon lit, un bouillon de veau entre mon déjeuner et mon +dîner, et une soupe légère avant de me coucher; ensuite, des repas +substantiels, peu copieux et régulièrement pris; des promenades +modérées, aucun exercice fatigant, enfin un coucher et un lever aussi +exactement réglés que mes repas. + +À force d'entendre parler de ma santé, j'avais fini par y regarder, +par sentir que de vives douleurs de poitrine, sur lesquelles je +m'étais étourdi, existaient réellement, et qu'elles se manifestaient +avec des symptômes effrayants, car plus d'une fois j'avais craché et +je crachais encore du sang. Ma soeur fut glacée d'effroi lorsqu'elle +en eut acquis la conviction, un rapprochement naturel se fit dans son +esprit, ainsi que dans celui de ma tante, entre mon état et la maladie +mortelle de ma mère, et le premier mois fut bien triste. On alla +jusqu'à interdire toute visite auprès de moi, jusqu'à me défendre de +parler; et, pour chasser l'ennui, ma soeur passait les journées auprès +de moi, lisant tout haut, babillant avec ma tante comme si rien de +sérieux ne la préoccupait; chantant, jouant du piano comme si la joie +était dans son coeur. Cependant le cousin Bernard revenait toujours +avec sa franche sérénité, assurant que le danger n'était pas imminent, +que le mieux se manifesterait bientôt, et il eut raison. Tant de +soins, tant de judicieuses ordonnances, tant d'amitié, tant de voeux +ne tardèrent pas à faire sentir leur bienfaisante influence: au bout +de trois mois, j'avais décidément repris le dessus; à l'expiration de +mon congé, j'étais aussi bien qu'on pouvait raisonnablement l'espérer. + +Le Dr Bernard ne se contenta pas de m'avoir guéri, il voulut encore +s'efforcer de prévenir en moi, pour longtemps, toute maladie future, +et, comme il avait étudié mon organisation avec un intérêt attentif, +il me donna d'excellents conseils pour l'avenir. Selon lui, tout homme +sensé doit s'attacher à se connaître; et, parvenu à trente ans, peut +être son propre médecin. Il prétendait qu'il ne faut ni s'énerver par +trop de précautions, ni s'user par trop de confiance en ses forces; il +m'exposa tout ce qu'il pensait de ma constitution, m'indiqua jusqu'où +je pouvais aller en tout, me fit connaître comment je pourrais réparer +les échecs que je subirais par mes imprudences, si j'en commettais; +mais il me défendit expressément tout régime curatif hors de propos ou +au-delà du terme nécessaire pour ma guérison. Tout cela était si +raisonnable, si affectueux; tout cela était dit avec tant de charme, +de conviction, de bonté, que mon esprit en a été éternellement frappé. +Je les ai suivis ces admirables préceptes, et je leur dois une santé +qui fut bientôt affermie, un corps devenu, en dix ans, remarquablement +robuste, un embonpoint modéré, une jeunesse qui s'est longtemps +prolongée, une disposition à la gaieté qui n'a pas été affaiblie, +comme il est d'ordinaire, quand on est en butte aux souffrances +physiques, une existence, enfin, exempte jusqu'ici, de maladies +sérieuses et de toute espèce d'infirmités: quel bonheur pour moi +d'avoir rencontré un tel homme, et, en même temps, deux femmes qui +mettaient leur bonheur à seconder le pouvoir de son expérience et les +inspirations de ses talents! + +Il est fort doux d'être mené quand on l'est aussi bien, quand on voit +un corps ruiné se remettre, quand on est entouré de tant d'affection! +Aussi les regrets furent bien aigus lorsqu'il fallut songer au départ; +et il fallut bien y songer, car, vers la fin de mon congé, un ordre +m'était venu de me rendre à Anvers, pour y être embarqué sur le +vaisseau _le Superbe_, faisant partie de l'armée navale entretenue par +l'empereur sur l'Escaut. + +Je savais que l'empereur ne se faisait pas scrupule d'employer +activement les officiers évadés, car les hommes ne lui suffisaient +nulle part, mais je croyais qu'on aurait fait exception pour moi, en +raison de la connaissance que j'avais donnée à Paris de ma lettre au +Transport-Office. Je répondis donc que, comme ma route pour Anvers +était par Paris, j'y donnerais, en passant, des explications sur cette +destination qui, je l'espérais, la feraient changer. Je parlai aussi +d'un fait qui venait d'avoir lieu: celui d'un général espagnol, appelé +Miranda, qui, prisonnier sur parole en France et évadé, avait été +repris, les armes à la main, par nos troupes, mis en jugement par +ordre de l'empereur, condamné à mort, mais grâcié par Napoléon, +toutefois avec l'avertissement, publié dans les journaux, que ce +premier exemple de clémence qu'il donnait pour ce délit serait le +dernier, s'il se renouvelait. Il était par trop étrange, en effet, +d'agir avec une telle sévérité, et d'exiger que nous fussions exposés +à d'aussi cruelles représailles, mais comme je ne pouvais +m'appesantir, par écrit, sur des faits qui pouvaient être considérés +comme des reproches graves contre un gouvernement d'ailleurs fort +ombrageux, j'avais préféré me tenir sur la réserve à cet égard. + +Pendant mon séjour à Béziers, je venais, effectivement, d'avoir une +preuve de la facilité qu'avait la police impériale à s'alarmer. On y +disait, un jour, devant moi, que les Bourbons étaient probablement +tous morts, puisque rien ne transpirait sur leur compte. À ce sujet, +je me rappelai avoir vu passer, assez récemment, par Lichfield le +comte de Lille (nom que portait Louis XVIII avant la Restauration) son +frère (depuis Charles X) et un des fils de ce dernier qui se rendaient +en visite chez l'opulente et belle marquise de Stafford, et je +racontai ce fait qui ne fut suivi d'aucun commentaire inconvenant. Eh +bien! moins de quinze jours après, par ordre de Paris, le sous-préfet +vint me voir, me recommanda, à cet égard, le silence le plus absolu, +et me dit que j'aurais été mis en surveillance, sans mon caractère +d'officier, si mon nom n'était pas connu comme offrant toute garantie, +et si l'on n'avait pensé qu'il suffirait de me faire connaître les +intentions de l'empereur à cet égard. Entendre un pareil langage, de +semblables recommandations, quand on venait de l'Angleterre où la +liberté de penser, celle de parler étaient, même pour les prisonniers, +poussées à leurs dernières limites, c'était, en vérité, plus qu'il +n'en fallait pour exciter une surprise de la plus triste espèce! + +Il fallut pourtant m'arracher de ce Béziers où j'avais passé des jours +si paisibles, où j'avais revu la plus tendre des familles, où j'avais +rencontré le plus sage des médecins, et où j'avais embrassé, avec +reconnaissance, l'ancien ami de la maison, celui qui m'avait admis +chez lui comme un second fils, M. de Lunaret, dont l'attachement ne +s'est jamais démenti. Son fils était alors auditeur à la Cour d'appel +de Montpellier; le brevet de conseiller à cette même Cour lui était +annoncé de Paris où il était sur le point de se rendre, et, sachant +que je devais également aller dans la capitale, il régla son départ +sur le mien, m'attendit à Montpellier où je le joignis, et, nous +effectuâmes notre voyage en passant par Nîmes, Beaucaire, Lyon, et en +nous arrêtant partout où il y avait quelque chose d'intéressant à voir +ou à observer. + +Lunaret et moi, nous fûmes ravis de notre séjour à Paris où nous +satisfîmes amplement notre curiosité, et où nous nous procurâmes tous +les agréments qui flattaient nos goûts. L'affaire de mon débarquement +du _Superbe_ ne marcha pas d'abord aussi bien au gré de mes désirs, et +sans le jugement du général Miranda que je m'appliquai à faire valoir, +je ne sais ce qui en serait advenu, tant le gouvernement impérial +tenait à rassembler des hommes autour de lui. Mais cette circonstance +domina la position. On fut alors forcé de la considérer sous un point +de vue général, et l'on finit par décider que les officiers de marine +revenus spontanément des cautionnements anglais en France, seraient +débarqués s'ils étaient sur des vaisseaux, et que tous seraient +employés au service intérieur des ports. Je trouvai cette solution +fort convenable, car j'étais décidé à donner ma démission, en cas de +contrainte d'embarquement, et comme M. de Bonnefoux venait de passer à +la préfecture de Rochefort, ce fut le port pour lequel je demandai et +obtins une destination. + +Collos venait d'être nommé enseigne de vaisseau; je priai M. de +Bonnefoux de le réclamer; il s'y prêta de bonne grâce; le ministre y +consentit, et nous fûmes, lui et moi, attachés à l'état-major du +préfet maritime. En me rendant auprès de lui, je passai par +Angerville, pays de Rousseau: l'amitié me faisait un devoir de m'y +arrêter, son excellente mère me reçut comme si j'avais été son fils, +et je demeurai trois jours auprès d'elle. + +Je venais de me trouver, en peu de temps, placé au centre et aux +points de la France les plus éloignés, du nord au sud et de l'est à +l'ouest. J'avais facilement remarqué, et je m'y attendais, que sous +les rapports industriels et commerciaux, nous étions de vingt ans en +arrière de l'Angleterre qui, par ses institutions, sa position +géographique et l'empire qu'on lui avait laissé prendre sur les mers, +offrait toute sécurité à ses citoyens et à ses vaisseaux marchands. +Mais ce qui excita mon étonnement fut le mécontentement absolu des +esprits que j'avais cru trouver sous le charme magique des exploits de +Napoléon. Je ne tardai pas à être détrompé: partout des impôts +écrasants qui se reproduisaient sous mille formes; un despotisme qui +n'avait aucun frein; des levées d'hommes qui ne laissaient plus dans +l'intérieur que des vieillards, des femmes ou des enfants, une police, +enfin, qui s'attachait à tout, dénonçait tout, punissait tout. On ne +se plaignait pas, car on n'osait pas se plaindre, mais on gémissait +comme si l'on eût été étouffé entre deux matelas. On voyait, en effet, +des choses navrantes, et qui seraient, à peine, crues aujourd'hui: par +exemple, des jeunes gens qui avaient payé deux remplaçants, morts +successivement, être forcés de partir pour l'armée, et d'aller, +eux-mêmes, remplacer leurs remplaçants! Des jeunes filles riches être +notées par la police, et désignées par l'empereur pour n'être mariées +qu'à quelque officier en faveur, ou même mutilé à la guerre, pour qui +elles étaient réservées comme une pension! + +Toutefois, Rochefort était un port militaire et une place forte; +l'argent du Trésor public y abondait pour les besoins du service; dans +les divers grades de l'armée de terre ou de mer, on y voyait plusieurs +jeunes gens, et je trouvai dans cette ville, ce que j'avais, en vain, +cherché dans l'intérieur, c'est-à-dire de l'aisance, du contentement, +de la gaieté, des relations agréables à former: la société y était +charmante, les réunions nombreuses; ma position auprès du préfet +maritime, ma liaison avec Collos que tout le monde recherchait, me +mirent à même de jouir de tant d'avantages avec plus de plaisir que +qui que ce soit, et j'en jouis dans toute leur plénitude jusques à la +première Restauration qui date de 1814. C'était pour moi bien du bon +temps, après tant d'années de travaux, de fatigues et de +malheurs[186]. + +[Note 186: Ce fut pendant cette période, au commencement de 1814, +que M. de Bonnefoux épousa une belle et charmante jeune fille qu'il +adorait, Mlle Pauline Lormanne, fille du colonel Lormanne, directeur +d'artillerie à Rochefort. Un fils leur naquit bientôt, mais mourut à +l'âge de six mois. Ils en eurent un second en 1816, celui auquel +s'adresse l'auteur de ces _Mémoires_. Enfin, l'année suivante, M. de +Bonnefoux eut la douleur de perdre sa femme.] + +Comme à Lichfield cependant et les divers endroits où j'avais fait +quelque séjour, je réservais scrupuleusement de bons moments pour +l'étude, et j'y trouvais toujours mon compte, car jamais, je n'ai +mieux goûté le charme des distractions, qu'après avoir tenu, pendant +quelques heures, mon esprit sérieusement occupé. D'ailleurs, le préfet +ne voulait pas que nos fonctions auprès de sa personne fussent un +service inutile ou de salon: nous étions, par ses ordres, souvent dans +le port, les chantiers, les usines, les directions, les ateliers; nous +avions des rapports journaliers à lui adresser, et il nous envoyait +même hors de Rochefort pour des missions particulières. Ainsi, je fus +chargé, à deux reprises, de faire l'inspection et le plan de tous les +forts de l'arrondissement; je m'assurai de l'état de plusieurs +carcasses de bâtiments coulés dans la Gironde, qu'il fallut relever +pour faciliter la navigation et de l'établissement de corps morts, +dans ce fleuve, pour le mouillage des navires. Je parcourus les +départements avoisinants pour l'approvisionnement de l'escadre et du +port de Rochefort; je procédai deux fois à la levée de marins appelés +au service, soit sur le littoral, soit dans les îles de Ré ou +d'Oléron; je levai le plan du port et de la rade des Sables d'Olonne; +je dirigeai comme major du recrutement, une conscription maritime dans +le département des Pyrénées-Orientales; je fus envoyé à Nantes pour y +procéder à l'armement de la frégate _l'Étoile_, jusques à l'arrivée de +l'officier nommé pour la commander, et qui, pour des raisons de +service, ne pouvait s'y rendre aussitôt... + +Ainsi, M. de Bonnefoux nous initiait aux difficultés de son +administration militaire, il nous mettait en mesure d'acquérir des +connaissances diverses; il utilisait nos services et il nous +dédommageait, autant que possible, de l'impossibilité où nous étions +d'être embarqués sur les vaisseaux. + +Au retour d'une de mes dernières missions, je trouvai à Rochefort une +lettre de Brest qui m'y attendait depuis quelques jours. Je reconnus +l'écriture de mon ami, le corsairien Dubreuil, et j'appris que sa +santé ayant décliné rapidement, depuis mon départ, par l'usage +perpétuel qu'il avait fait du tabac et des liqueurs fortes, auxquels +il avouait avoir renoncé beaucoup trop tard, son état était devenu +désespéré, et qu'il avait été renvoyé en France comme incurable. Il +était à l'hôpital, inconnu, sans argent, et il me demandait cinquante +écus. Je lui répondis aussitôt en lui faisant passer une traite de 300 +francs, et j'envoyai la lettre et la traite à Brest, à un de mes +camarades, nommé Duclos-Guyot, à qui j'écrivais en même temps d'aller +voir Dubreuil immédiatement et de lui compter ses 300 francs sans +attendre l'échéance de la traite. Duclos-Guyot était absent en ce +moment; il s'écoula quelques jours avant son retour, et Dubreuil qui +ne voyait rien venir, et qui ne pouvait s'expliquer ces retards, +m'écrivit une seconde fois, mais quelle lettre! il me reprochait mon +ingratitude en amitié, et me disait qu'il n'avait plus que quelques +jours à vivre, mais qu'il me pardonnait avant de mourir! À cette +nouvelle je fus désespéré, je m'accusai de mille torts qui n'étaient +que trop fondés, j'écrivis encore à Duclos-Guyot; en même temps, +j'écrivis, comme j'aurais dû le faire tout d'abord, à Dubreuil +directement ainsi qu'à trois autres personnes que je chargeai d'aller +voir Dubreuil sur-le-champ et de lui compter tout ce qu'il +demanderait; mais, à peine ce courrier était-il parti, que je reçus +une réponse de Duclos-Guyot à ma première lettre, et j'appris son +absence, son empressement à se rendre, dès son retour, auprès de +Dubreuil; mais le malade avait succombé, et avec la douleur d'une +amitié déçue! Il est difficile d'être plus péniblement affecté, de +recevoir une leçon plus incisive sur le peu de prévoyance qu'on +apporte souvent à ce qui touche l'amitié, et ce n'est jamais sans un +grand serrement de coeur que mes souvenirs se reportent sur cette +malheureuse catastrophe. + +Pendant mon séjour à Rochefort, j'avais eu un congé pour aller à +Marmande voir mon père avec qui je passai un mois. Lors de ma mission +aux Pyrénées-Orientales, j'y étais retourné, je l'avais revu en allant +et en venant et je m'étais aussi rendu à Béziers où j'eus par un +charmant hasard le bonheur de me trouver lors du mariage de ma soeur, +mariage dont j'ai parlé plus haut. + + + + +CHAPITRE II + + SOMMAIRE: 1814.--Prise de Toulouse et de Bordeaux.--Rochefort + menacé.--Avènement de Louis XVIII.--M. de Bonnefoux m'envoie à + Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc + d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais + Penrose.--Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est + atteint d'une fluxion de poitrine.--Je cours à Marmande et je + trouve mon père très malade et désespéré à la pensée qu'il ne + reverra pas mon frère, que la paix allait lui rendre.--Il meurt + en me serrant la main le 27 avril 1814. Il avait + soixante-dix-neuf ans.--Je suis nommé au commandement de la + corvette à batterie couverte _le Département des Landes_ chargée + d'aller à Anvers prendre des armes et des + approvisionnements.--Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé + grand amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée + d'inspection des ports de l'Océan.--Il y séjourne trois jours. M. + de Bonnefoux me nomme commandant en second de la garde d'honneur + du Prince.--Je mets à la voile et me rends à Anvers.--Au retour, + une tempête me force de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais + retraversé et de chercher un abri à Deal, à Deal où, naguère, + j'étais errant et traqué comme un malfaiteur.--Je pars de Deal + avec un temps favorable mais au milieu de la Manche un coup de + vent me jette près des bancs de la Somme.--Dangers que court la + corvette. Je force de voiles autant que je le puis afin de me + relever.--Après ce coup de vent, je me dirige vers Brest.--Un + pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.--Une + toise de plus sur la gauche, et nous coulions.--Je fais mettre le + pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui faisait + beaucoup d'eau.--La corvette entre au bassin de radoub.--Le + pilote jugé et condamné.--J'apprends à Brest une promotion de + capitaines de frégate qui me cause une vive déception.--Ordre + inattendu de réarmer la corvette pour la mer.--Je demande mon + remplacement. Fausse démarche que je commets là.--Je quitte Brest + et _le Département des Landes_.--Arrivée à Rochefort où je trouve + mon frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la + Restauration.--Il passe son examen de capitaine de la Marine + marchande et part pour les États-Unis où il réussit à + merveille.--Voyage de M. de Bonnefoux à Paris.--Il fait valoir + les raisons de santé qui m'ont conduit à demander mon + remplacement.--On lui promet de me donner le commandement de _la + Lionne_ et de me nommer capitaine de frégate avant mon + départ.--Le retour de l'Île d'Elbe empêche de donner suite à ce + projet.--Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.--L'empereur, + après Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours + chez le préfet maritime.--Disgrâce de M. de Bonnefoux.--Je suis, + par contre-coup, mis en réforme.--Je songe à obtenir le + commandement d'un navire marchand et à partir pour l'Inde.--On + me décide à demander mon rappel dans la marine.--Je l'obtiens et + je suis attaché comme lieutenant de vaisseau à la Compagnie des + Élèves de la Marine à Rochefort.--Grand malheur qui me frappe au + commencement de 1817. Je perds ma femme.--Après un séjour dans + les environs de Marmande chez M. de Bonnefoux, je vais à Paris + solliciter un commandement.--Situation de la Marine en 1817.--Je + suis nommé Chevalier de Saint-Louis.--Retour à Rochefort.--Je me + remarie à la fin de 1818.--En revenant de Paris, je retrouve à + Angerville, Rousseau, mon camarade du ponton.--Histoire de + Rousseau. + + +Ce fut peu de temps après que l'empereur rentra en France après avoir +perdu ses armées en Russie, et il y fut suivi par l'Europe soulevée, +qui envahit toutes les frontières. Toulouse, Bordeaux, furent pris; +Rochefort fut sur le point d'être attaqué, et Collos et moi, étant +considérés comme prisonniers de guerre, nous reçûmes l'ordre de nous +retirer dans l'intérieur; mais Paris fut occupé par les ennemis avant +notre départ et les Bourbons remontèrent sur le trône. + +M. de Bonnefoux m'envoya alors à Bordeaux comme membre d'une +députation chargée d'y saluer le duc d'Angoulême, neveu de Louis XVIII +qui s'y trouvait, et de traiter d'un armistice avec l'amiral Anglais +Penrose. J'allais retourner à Rochefort quand une lettre de Marmande +m'annonça que mon père était atteint d'une fluxion de poitrine; je +volai auprès de lui... Hélas! il n'était que trop mal, et ce qui +empirait son délire, c'est que la paix allait lui rendre son fils +Laurent, et qu'il sentait la mort venir avant ce doux moment: il avait +vraiment le coeur brisé! Dans sa tendresse, il voulut, cependant, lui +donner une marque d'amitié: il avait pensé que ma soeur serait +convenablement établie avec la fortune future de ma tante d'Hémeric, +avec celle qu'avait son mari. Quant à moi, il me voyait en possession +d'un état qui avait été considérablement froissé, il est vrai, mais +qui me plaçait, toutefois, en position tolérable; pour mon frère, tout +disait que cet état était perdu, et mon père avait fait tout préparer +pour lui assurer, en sus de sa part, le quart dont la loi lui +permettait de disposer sur une dizaine de mille francs qu'il avait +économisés depuis qu'on lui payait sa pension. Il ne voulait, +cependant, rien faire sans mon consentement que je donnai de grand +coeur; il reprit, alors, un peu de sérénité, et il mourut le 27 avril, +en tenant une de mes mains, et en fixant sur mes yeux baignés de +larmes un regard de paix et de bonté! + +Ce sont de rudes moments, mais il y a certainement du bonheur, pour un +bon fils, à être alors au chevet de son père; et, en y pensant, j'ai +bien souvent rendu grâces à l'heureuse étoile qui m'avait fait quitter +l'Angleterre et qui m'avait ramené en France. Je conserve +précieusement une boîte en écaille et or avec une jolie peinture, et +que mon père affectionnait beaucoup. À Rochefort, j'avais appris à +tourner, et je consolidai cette boîte en y ajoutant des cercles en +ivoire; ce bijou se retrouve souvent sous mes yeux, car j'y serre mes +décorations et leurs rubans... Destination bien naturelle que +d'employer à contenir ces symboles de l'honneur, le meuble chéri du +brave militaire qui expia dignement les erreurs de sa jeunesse, qui +vécut soixante-dix-neuf ans et fut le type achevé de tous les +sentiments nobles et élevés. + +Lors des premiers armements maritimes auxquels la paix donna lieu à +Rochefort, le préfet me fit accorder le commandement d'une corvette à +batterie couverte comme l'ont les frégates, et que le département des +Landes avait donnée au Gouvernement; par ce motif, elle était nommée +elle-même: _le Département des Landes_; ma destination était Anvers, +d'où la France avait à retirer quelques débris des dépenses +incalculables qu'elle y avait faites. + +Cependant, le duc d'Angoulême, nommé grand amiral, faisait +l'inspection des ports de l'Océan. Il arriva à Rochefort avant mon +départ: M. de Bonnefoux me nomma commandant en second de la garde +d'honneur du Prince, qui séjourna trois jours parmi nous. Je mis à la +voile aussitôt après son départ, et j'eus lieu de me convaincre que +huit ans d'interruption ne suffisent pas pour faire oublier notre +état, lorsqu'on l'a bien appris précédemment. Collos était embarqué +avec moi. + +Je me rendis à Anvers sans rien éprouver de remarquable. Au retour, +une tempête me força de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais +retraversé, et de chercher un abri à Deal; Deal, où alors, je me +présentais entouré d'honneurs, comblé de politesses, et où, naguère, +j'étais traqué et errant comme un malfaiteur! J'en partis avec un +temps favorable, mais au milieu de la Manche, un coup de vent me jeta +près des bancs si dangereux de la Somme et aux environs de Dieppe. Je +forçai de voiles autant que je le pus, afin de me relever; et ma +résolution que je vis bien qu'on taxait d'audacieuse imprudence, me +réussit! Mais un mât cassé, une voile déchirée, et j'étais +irrémissiblement à la côte. Je restai constamment sur le pont; tous +les yeux fixés sur moi cherchaient à scruter mes pensées; je faisais +bonne contenance, mais je voyais l'étendue entière du péril, et +j'arrangeais, dans ma tête, mes dispositions pour le cas où j'aurais +continué à être porté sur ces bancs, et pour chercher à sauver mon +bâtiment et mon équipage! Les dispositions qui me vinrent à l'esprit +dans ce moment critique ont, depuis, été décrites dans mes _Séances +nautiques_, et elles ont reçu l'approbation des marins. + +Après cette épreuve, je me dirigeai vers Brest, où ma corvette devait +désarmer: tout allait bien, lorsqu'un pilote, qui venait d'Ouessant, +me jeta sur les rochers appelés Pierres-Noires! La secousse fut +violente, mais comme nous n'avions touché le rocher qu'en le rasant +avec notre flanc, nous ne coulâmes pas sur place. Une toise de plus +sur la gauche, et c'en était fait de nous tous! Je fis mettre le +pilote aux fers, et je me chargeai du bâtiment qui faisait beaucoup +d'eau, mais que je réussis à faire entrer à Brest. Le pilote fut jugé, +cassé, emprisonné; et la corvette entra en radoub. + +En arrivant à Brest, j'avais appris que six officiers de mon grade, +dont quatre étaient mes cadets, et qui, à Brest et à Lorient, avaient +fait le service de gardes d'honneur auprès du grand amiral, s'étaient +vu, pendant ma campagne, nommer capitaines de frégate par +l'intervention du Prince. Je réclamai, et j'écrivis au contre-amiral +qui accompagnait le duc. J'appris, par la réponse, que si M. de +Bonnefoux l'avait demandé, à Rochefort, pour moi, on se serait +empressé d'accéder à sa proposition; M. de Bonnefoux, à qui je mandai +ces détails, me dit, de son côté, qu'il ne lui serait jamais venu dans +l'idée qu'on pût accorder un grade pour un service honorifique; mais +que, puisque cette faveur avait été accordée à d'autres, il +profiterait d'un voyage qu'il ferait bientôt à Paris pour présenter +mes droits à être traité comme mes six camarades. Il est certain que +si je n'avais pas été à la mer, à cet époque, j'aurais eu connaissance +de ces démarches, et qu'agissant au moment utile, j'aurais +probablement réussi: je vis, par là, que le hasard sert souvent mieux +que le zèle; mais ce n'est pas une raison pour ne pas sacrifier +constamment au devoir. + +Je m'occupais de retourner à Rochefort, lorsque l'ordre inattendu de +réarmer la corvette pour la mer arriva à Brest. Mais j'avais été si +contrarié de n'avoir pas figuré dans la promotion, et je craignis +tellement que quelques intérêts ne souffrissent d'une nouvelle +absence, que je demandai mon remplacement. C'était assurément une +fausse démarche, et elle fut jugée encore plus sévèrement qu'elle ne +le méritait, car ma santé avait vraiment beaucoup souffert des +fatigues incessantes de mon retour d'Anvers; et c'était le motif que +j'avais allégué. J'eus tort évidemment dans cette circonstance, car +j'agis dans des vues étroites et avec un esprit d'amour-propre blessé. +Un véritable chagrin que j'eus en quittant Brest et _le Département +des Landes_ fut de me séparer de Collos dont l'âme franche et loyale +mérite certainement qu'on lui applique le mot de Cornelius Nepos, au +sujet d'Epaminondas: «Adeo veritatis diligens, ut ne joco quidem +mentiretur.» + +Mon frère était à Rochefort quand j'arrivai: que de choses nous eûmes +à nous dire! Nous allâmes à Marmande pour régler nos affaires; il +poussa jusqu'à Béziers, revint me prendre à Rochefort, et comme il +avait été, sans pitié, licencié par le gouvernement de la +Restauration, il ne se vit d'autre ressource que de passer son examen +de capitaine de la Marine marchande; et il se disposa ensuite à aller +aux États-Unis, où son intelligence, son caractère, sa loyauté, sa +connaissance de la langue du pays l'ont conduit à une assez belle +fortune. + +Le préfet se rendit à Paris; il s'y occupa de moi, mais on y était +mécontent de ma demande de remplacement. Il dit de ma santé ce qu'il +en savait, ramena les esprits; et, comme on refusait rarement quelque +chose à un chef tel que lui, il fit agréer qu'on m'éprouverait par +l'offre d'un nouveau commandement, et qu'on me nommerait capitaine de +frégate avant de mettre à la voile. C'eût été fort beau, car je +n'avais que trente-deux ans, et j'aurais ainsi regagné une partie du +temps perdu par ma captivité. Il n'en fut pas ainsi, et il faut avouer +que je ne fus pas heureux dans cette affaire dont je vais reprendre la +suite. + +Le bâtiment qui me fut destiné était _la Lionne_, toutefois, au lieu +de s'occuper de m'expédier mes lettres de commandement, auxquelles il +ne manquait plus que la signature, le Gouvernement eut à tourner ses +pensées vers des objets d'une tout autre importance, qui absorbèrent +toutes ses facultés et qui amenèrent sa chute. Ce fut le retour de +l'Île d'Elbe de Napoléon. Ailleurs, je parlerai, plus en détail, de +cet événement prodigieux, des difficultés sans nombre qu'il attira à +M. de Bonnefoux, et de la manière glorieuse dont il surmonta ces +difficultés. Ici, je me contenterai de dire que M. de Bonnefoux +reconnut l'empereur; mais qu'il approuva l'opinion où j'étais, que je +me trouvais libre, par la nature de cette révolution, de servir ou de +ne pas servir; et qu'il permit que, considérant Napoléon comme +l'auteur des maux sans nombre auxquels je prévis que notre patrie +allait être en proie, je restasse étranger à son système et à ses +opérations. Ainsi donc, au lieu d'un grade que je croyais tenir, qui +était sous ma main, je me vis de nouveau voué à l'inactivité, et je +restai chez moi, en quelque sorte _incognito_. + +L'empereur ne fit que passer; en tombant, il entraîna ses partisans, +M. de Bonnefoux et moi, par contre-coup, qui fus condamné à la +réforme. Il fallait vivre, cependant, car tel est le propre des +Révolutions en général, qu'elles font des plaies profondes à l'État, +et qu'elles brisent bien des existences. J'allai à Bordeaux où mes +amis me firent la promesse positive d'un navire marchand à commander +pour les mers de l'Inde. C'était un moyen de fortune assurée si la +paix durait: mais quelle certitude en avait-on? Et puis, quitter +l'uniforme et la carrière militaire!... Tout cela fut débattu et +considéré sous toutes les faces; enfin, je ne voulus pas résister à de +douces instances, et je demandai mon rappel dans la marine, en faisant +valoir mon éloignement volontaire, lors du règne de Cent-Jours de +l'empereur. Cette démarche fut suivie d'un prompt succès, et l'on me +plaça comme lieutenant de vaisseau dans la compagnie des élèves de la +Marine à Rochefort. Quant au grade de capitaine de frégate, il n'y +avait plus à y penser; et il fallut abandonner à ceux qui se +trouvaient dans la position que j'avais perdue, les chances +d'avancement que M. de Bonnefoux ne laissait pas échapper pour moi, +quand il y avait jour à les faire valoir. + +Nous arrivâmes ainsi, au commencement de 1817. Rochefort fut, alors, +témoin d'un de ces événements douloureux qui frappent une population +au coeur. Je t'ai raconté, mon fils, les malheurs poignants que subit +ma famille pendant mon enfance, ainsi que l'influence qu'ils eurent +sur mon éducation. Quelques jours ravissants vinrent ensuite luire +pour moi à Marmande et au Châtard. Puis, arrivèrent douze années +d'études, de travaux, de fatigues, de combats, de dangers, de prison, +de ponton, d'efforts pour ma liberté, et qui se terminèrent par le +délabrement de ma santé et par un retard irréparable dans ma carrière; +succédèrent alors les moments vraiment enchanteurs de mon séjour à +Rochefort entre 1812 et 1814, et ceux de mon mariage; mais à cette +époque, une série d'infortunes vint m'assaillir à coups répétés, et +cette série ne pouvait se terminer d'une manière plus poignante que +par l'événement cruel qui t'enlevait ta mère et qui me plongeait dans +un profond désespoir. + +Quand ce funeste arrêt de la Providence fut consommé, je te laissai +aux bons soins de ta grand-mère[187]; je partis de Rochefort et +j'allai chercher de la solitude chez M. de Bonnefoux qui s'était +retiré à la campagne, près de Marmande. Il y vivait tranquille, isolé; +c'était ce qu'il me fallait. De quelles bontés, de quelles +consolations, son coeur généreux, son esprit aimable remplirent les +trois mois qu'il me fut permis d'y rester! Je l'aurais quitté avec +bien du regret, si ce n'avait été pour te revoir. Je retournai donc à +Rochefort; j'établis tout, comme je l'entendais; ta santé qui était si +faible quand tu naquis, se raffermit promptement. Enfin, je mis ordre +à mille petits détails, et, d'après le conseil de M. de Bonnefoux, je +me rendis à Paris pour y solliciter un commandement, afin de pouvoir +réparer, autant que possible, le temps perdu pour mon avancement. + +[Note 187: Mme Lormanne, femme du colonel Lormanne.] + +En effet, un commandement de bâtiment était, pour moi, le seul moyen +d'aller à la mer au moins de longtemps. La marine se trouvait alors +dans la plus grande stagnation; les lieutenants de vaisseau +n'embarquaient qu'à leur tour; et, tout bien calculé, ayant été +inscrit à la fin de la liste d'embarquement après ma campagne de +l'Escaut, je ne pouvais espérer d'être placé sur un navire, avant la +fin de l'année 1820. Au contraire, les commandants de bâtiments +étaient tous au choix du roi; et ç'avait été pour être proposé à ce +choix par le ministre, que j'avais entrepris ce voyage de Paris. + +Je n'avais fait aucun apprentissage du rôle de solliciteur, qui était +pour moi une chose toute nouvelle, bien inattendue, et n'allant +nullement à mon caractère, accoutumé d'ailleurs, que j'étais à voir, +auparavant, mes désirs prévenus; et il faut convenir que je fus bien +gauche dans les démarches que je crus devoir essayer. + +Le ministère m'accueillit parfaitement, mais ne me donna de +commandement que l'espérance un peu éloignée; retard, ajouta-t-on, +causé par le petit nombre d'armements maritimes auxquels nous +astreignait la fâcheuse position des finances de l'État. Par +compensation, il fut question de me faire accorder la croix de la +Légion d'honneur, demandée si souvent pour moi par M. Bruillac, ancien +Commandant de _la Belle-Poule_, mais l'empereur, d'abord, Louis XVIII, +ensuite, et enfin, encore l'empereur, dans les Cent-Jours, avaient +fait un tel abus de ce genre de récompense, que le grand chancelier +venait d'obtenir du roi qu'il ne serait plus délivré de décoration de +cet ordre, que lorsque ses bureaux auraient pu débrouiller la +confusion qui y régnait et présenter un état exact de tous les +légionnaires, opération qui, disait-on, devait durer trois ans! Le +ministre ne voulut pas, cependant, me laisser partir de Paris sans une +marque de satisfaction, il pensa que la croix de Saint-Louis +remplacerait, fort bien, celle de la Légion d'honneur qu'on désirait +me voir obtenir, et il me présenta à l'approbation du roi, qui signa +ma nomination. Que mon père aurait été heureux s'il avait assez vécu +pour voir sur ma poitrine cette décoration, qu'il avait été si fier +lui-même de porter, et à laquelle il tint au point de sacrifier sa +liberté! + +Je vis, cependant, bientôt après, que je n'obtiendrais rien de plus; +je revins donc à Rochefort te revoir, et attendre la réalisation des +espérances d'un commandement qu'on me réitéra avant mon départ, mais +qui, n'étant plus soutenues par l'appui d'un protecteur puissant, +promettaient réellement peu de recevoir leur accomplissement. + +Je passe rapidement sur plusieurs choses peu importantes, et j'arrive +à la fin de 1818, époque où j'attendais toujours, en vain, le +commandement promis, redemandé, repromis plusieurs fois. Un bâtiment +de la force de ceux qu'on donnait à commander aux officiers de mon +grade, allait alors être armé à Rochefort, j'écrivis pour qu'il me fût +accordé; mais d'autres firent également des démarches; je ne l'obtins +pas; et je me retrouvai plus seul, plus assombri que jamais, car je ne +voyais plus, de bien longtemps, un embarquement possible; et c'était +le soulagement le plus direct que je pusse espérer à un chagrin qui me +possédait presque exclusivement. Le monde, la société, cette vie qu'on +appelle de garçon m'étaient devenus insupportables, comme il arrive à +tout homme qui n'est plus jeune et qui a été bien marié, enfin, je +traînais péniblement une existence sur laquelle toi seul répandais +quelque intérêt, lorsque j'eus à me prononcer sur un sujet qui devait +te donner une seconde mère, et te replacer sous le même toit que moi. + +J'hésitais longtemps car je ne pouvais me dissimuler les inconvénients +d'un second mariage[188]............ + +[Note 188: Dans les pages suivantes, l'auteur parlait à son fils +de son second mariage; il nous a paru préférable de les supprimer. Ce +second mariage qui fit le bonheur de sa vie eut lieu à Paris à la fin +de 1818. M. de Bonnefoux épousa Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un +officier de marine, mort jeune. De ce mariage naquit en 1819 Mlle +Nelly de Bonnefoux, qui devint plus tard Mme Pâris. Sa mère Mme de +Bonnefoux lui survécut neuf ans et mourut seulement au mois de +décembre 1879.] + + * * * * * + +Je restais peu de temps à Paris. Nous en partîmes dans une voiture +particulière, avec une famille qui en complétait les places. Je me +sentis indisposé dès le départ. À une lieue d'Étampes, notre essieu se +brisa: il fallut, par un assez mauvais temps, nous rendre à pied +jusqu'à cette ville où l'accident fut réparé, mais où mon malaise +augmenta. Je crus, pourtant, pouvoir continuer le voyage, mais la +fièvre devint si forte que je fus bientôt obligé de m'arrêter. +Heureusement que ce fut à Angerville[189] où je fis avertir Rousseau, +mon ancien camarade de ponton, qui habitait cette petite ville avec +une femme ravissante de beauté qu'il venait d'épouser. Rousseau +s'empressa auprès de moi, sa femme auprès de la mienne, et la santé me +revint. + +[Note 189: Angerville-la-Gate, commune du département de +Seine-et-Oise, arrondissement d'Étampes, canton de Méréville.] + +Rousseau, toujours préoccupé de grandes idées, et ayant été licencié, +comme mon frère, lors de son retour en 1814, montait alors une +brasserie de bière sur une vaste échelle. Cette entreprise cessa +bientôt de lui plaire, il voulait quelque chose de plus éclatant. + +Il avait momentanément ajourné son projet de civilisation des +Iroquois, auquel on assure qu'il n'a pas encore bien renoncé[190]; et +après bien des réflexions, il s'arrêta au dessein d'assèchement de +terrains au moyen d'endiguements sur les bords de la partie de la mer +qui avoisine Brest. Il transporta, effectivement, dans le Finistère, +toute sa fortune ainsi que celle de sa femme. Là, après beaucoup +d'essais malheureux, de travaux gigantesques; soutenu par des +capitalistes, à l'aide d'une persévérance inébranlable, il est enfin +parvenu à conquérir, à fertiliser des terrains étendus; et c'est là, +qu'incessamment, je compte aller le revoir, lui, aussi bon, aussi +aimable qu'autrefois, cinq enfants qui lui sont survenus, et sa digne +compagne qui, dans ces circonstances difficiles, a montré une force +d'âme, un caractère inouïs, et lui a prêté un appui que le pays entier +proclame avec enthousiasme[191]. + +[Note 190: Cette lettre est datée du 15 mai 1836, en rade de +Brest.] + +[Note 191: Louis Rousseau partit pour la Bretagne, dans les +premiers jours de 1823, sur les indications d'un de ses anciens amis, +M. du Beaudiez. Il acquit des héritiers de M. Soufflès-Desprez, ancien +chirurgien de marine, la plaine de Treflez, concédée à ce dernier, en +1789, par le duc de Penthièvre, et formée à peu près en totalité de +sables volants qui se déplaçaient à chaque coup de vent. Il acheta +aussi l'étang du Louc'h, qu'il réussit à dessécher, et enfin entreprit +de conquérir sur la mer des terrains que celle-ci couvrait à chaque +marée. La digue de Goulven, destinée à réaliser ce dernier projet, fut +commencée au printemps de 1824. L'oeuvre ne s'accomplit pas sans +difficultés et entraîna de gros sacrifices d'argent. Les travaux de +Louis Rousseau ont eu néanmoins pour résultat d'ouvrir des voies de +communication entre des régions qui en étaient privées, d'assainir des +marais, de livrer à l'agriculture de vastes espaces et de fixer des +sables qui dévastaient la contrée. Pendant les vingt dernières années +de sa vie, Louis Rousseau rêva de fonder une «tribu chrétienne», sorte +de phalanstère chrétien, dont les membres devaient se livrer en commun +et à titre d'associés aux travaux agricoles. Il développa ses idées +dans un livre intitulé, _la Croisade au_ XIXe _siècle_. Louis Rousseau +mourut le 24 septembre 1856, moins d'un an après son ami, le +commandant de Bonnefoux.] + +J'achetai à Angerville une petite chaise de poste, et je revins à +Rochefort. + + + + +CHAPITRE III + + SOMMAIRE:--L'avancement des officiers de marine sous la seconde + Restauration.--Conditions mises à cet avancement.--Un an de + commandement.--En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de + Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge, + _L'Adour_ qui venait d'être lancée à Bayonne.--En route pour + Rochefort.--Le pilote-major.--À Rochefort.--La corvette est + désarmée. Il me manque trois mois de commandement.--La frégate + _l'Antigone_ désignée pour un voyage dans les mers du Sud.--Je + suis attaché à son État-Major.--Je demande un commandement qui me + permette de remplir les conditions d'avancement.--Je suis nommé + au commandement de _la Provençale_, et de la station de la + Guyane.--Le bâtiment allait être lancé à Bayonne.--Mon brusque + départ de Rochefort.--Maladie de ma femme. La fièvre tierce.--Mon + arrivée à Bayonne.--Accident qui s'était produit l'année + précédente pendant que je commandais _l'Adour_.--Mes projets en + prenant le commandement de _la Provençale_, mes _Séances + nautiques_ ou _Traité du vaisseau à la mer_.--Le _Traité du + vaisseau dans le port_ que je devais plus tard publier pour les + élèves du collège de Marine.--La Barre de Bayonne.--Tempête dans + le fond du golfe de Gascogne.--Naufrage de quatre navires. + Avaries de _la Provençale_.--Relâche à Ténériffe.--Traversée très + belle de Ténériffe à la Guyane en dix-sept jours.--Mes + observations astronomiques.--M. de Laussat, gouverneur de la + Guyane.--Je lui montre mes instructions.--Mission à la Mana, à la + frontière ouest de la côte de la Guyane.--Je rapporte un plan de + la rade, de la côte, de la rivière de la Mana.--Conflit avec le + gouverneur à propos d'une punition que j'inflige à un homme de + mon bord.--Lettre que je lui écris.--Invitation à dîner.--Mission + aux îles du Salut en vue de surveiller des Négriers.--Sondes et + relèvements autour des îles du Salut.--Mission à la Martinique, à + la Guadeloupe et à Marie-Galande.--La fièvre jaune.--Retour à la + Guyane.--Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la + Dominique.--Les Guyanes anglaise et hollandaise.--Surinam, + ancienne possession française, abandonnée par légèreté.--Arrivée + à Cayenne.--Le nouveau second de _La Provençale_, M. + Louvrier.--Je le mets aux arrêts.--Mon entrevue avec lui dans ma + chambre.--Je m'en fais un ami.--Arrivée à Cayenne.--Mission à + Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.--Les difficultés de la + tâche.--Mes travaux hydrographiques.--Le _Guide pour la + navigation de la Guyane_ que fait imprimer M. de Laussat d'après + le résultat de mes recherches.--M. Milius, capitaine de vaisseau, + remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.--L'ordre de + retour en France.--Je fais réparer _la Provençale_.--Pendant la + durée des réparations, je fréquente la société de Cayenne.--_La + Provençale_ met à la voile.--La Guerre d'Espagne.--Je crains que + nous ne soyons en guerre avec l'Angleterre.--Précautions + prises.--Le phare de l'île d'Oléron.--Le feu de l'île d'Aix.--Le + 23 juin 1823, à deux heures du matin, _la Provençale_ jette + l'ancre à Rochefort.--Mon rapport au ministre.--Travaux + hydrographiques que je joins à ce rapport. + + +Depuis la seconde Restauration des Bourbons, on avait imposé des +conditions de commandement à remplir pour pouvoir être avancé; or, +plus ces conditions étaient rigoureuses, moins il y avait de chances +d'avancement pour les officiers qui n'étaient pas appuyés par des +personnages élevés, puisque ces personnages obtenaient, pour leurs +protégés, la presque totalité des commandements. Ceux à qui ils +étaient donnés étaient donc les seuls en évidence, les seuls en mesure +de prouver leur capacité ou d'en acquérir, les seuls qui pussent +facilement remplir ces conditions, lesquelles, par exemple, pour +donner des droits à être capitaine de frégate, étaient l'exercice d'un +commandement de bâtiment pendant au moins un an. Les réductions +avaient, d'ailleurs, été si considérables dans nos cadres, les +promotions étaient si peu fréquentes, si limitées, que lors même que +des officiers qui n'étaient pas recommandés par des hommes influents +arrivaient à avoir rempli les conditions, il était, encore, fort rare +qu'ils fussent choisis pour l'avancement. Que pouvais-je faire en +pareille situation? me résigner; penser qu'ayant été précédemment dans +la catégorie des officiers favorisés, il était injuste de me plaindre +que d'autres profitassent des avantages dont j'avais joui, dont ma +captivité ou des événements extraordinaires m'avaient empêché de +retirer le plus grand fruit; et tout en attendant l'heure de ma +retraite après laquelle je soupirais ardemment, chercher, dans mon +intérieur, un bonheur plus doux, plus sûr que celui qui accompagne +ordinairement les fatigues de notre état, ou les luttes de l'ambition. + +Mon service à la compagnie des élèves de Rochefort, à laquelle j'étais +toujours attaché, exigeait trop peu de temps pour que je ne fusse pas +constamment libre de me livrer aux soins de votre éducation ou de ma +maison. J'avais appris à tourner, je m'étais fait un charmant atelier; +je fréquentais un peu le monde avec ma femme; nous voyions grandir nos +enfants avec délices; notre économie, notre ordre doublaient notre +aisance; nous jouissions de la considération publique, enfin, à tous +égards, nous étions dans une des meilleures conditions possibles de +félicité. + +Cependant, le préfet maritime de Rochefort reçut l'ordre, en 1820, +d'expédier à Bayonne un état-major pour la corvette de charge, +_l'Adour_, qui venait d'y être lancée. Il s'agissait de la charger de +bois de mâture des Pyrénées, et de la diriger sur Rochefort où elle +devait être désarmée. Je fus désigné par le préfet pour commander ce +bâtiment qui était presque aussi grand que _la Belle-Poule_. Dans +l'espoir que le préfet me donna de la continuation ultérieure de +l'armement de ce navire, par suite de la demande pressante qu'il +comptait en faire au ministre, cette mission me faisait le plus grand +plaisir. + +J'éprouvai, d'abord, beaucoup de peines et de fatigues dans l'armement +de _l'Adour_, et ensuite beaucoup de contrariétés au bas de la rivière +de Bayonne qui s'appelle aussi _l'Adour_, et qui charrie des sables +que la mer refoule immédiatement vers son embouchure; il en résulte un +obstacle qu'on appelle barre; or cette barre mobile, variable pour +l'étendue, le gisement et la hauteur, est telle qu'avec un bâtiment +d'aussi grandes dimensions que le mien, on ne peut la franchir qu'en +certains temps et avec certains vents. + +Je crus, toutefois, m'apercevoir que le pilote-major qui, lorsque le +vent était favorable, allait sonder la profondeur de l'eau sur la +barre, ne m'en indiquait pas exactement la mesure par ses signaux. Un +jour, à l'improviste, j'envoyai sur les lieux un officier pour +surveiller les opérations du pilote-major. Il sonda lui-même, trouva +plus de fond que celui-ci ne le disait, et, malgré son opposition, il +me signala trois pieds d'eau de plus que l'on ne venait de m'en +accuser. J'étais prêt, je levai mon ancre et me couvris de voiles. Le +pilote-major stupéfait se rendit à bord; là, craignant beaucoup pour +sa responsabilité, soit pour n'avoir pas fait un signal exact, soit +pour la difficulté qu'il allait avoir à me tirer de la passe, il +voulut faire des représentations, mais ce n'était pas le moment d'en +écouter, car nous étions sur la barre où nous éprouvâmes trois rudes +lames qui me rappelèrent l'échouage de mon ancienne frégate sur la +côte d'Afrique; mais nous doublâmes sans accident, et quittant le +pilote-major dont l'esprit était devenu aussi expansif qu'il avait été +assombri, je fis route pour Rochefort où j'eus le désagrément de voir +désarmer mon bâtiment lorsque je n'avais que neuf mois de commandement +y compris celui du _Département des Landes_. C'était trois mois de +moins que ce qu'il me fallait strictement pour les conditions +d'avancement. Je repris mon service à la compagnie des élèves. + +En 1821, la frégate _l'Antigone_ fut armée à Rochefort. Ma mission de +_l'Adour_ qui n'avait été considérée que comme une corvée, n'ayant +point donné lieu à changer mon rang sur la liste des tours +d'embarquement, je me trouvais alors à la tête de cette liste, et je +fus, par conséquent présenté au ministre pour faire partie de +l'état-major de cette frégate. Elle devait effectuer un voyage dans la +mer du Sud, et elle était commandée par un capitaine de vaisseau de ma +connaissance qui se trouvait enseigne de vaisseau dans l'Inde sur _le +Berceau_ quand je l'étais sur _la Belle-Poule_, mais dont la carrière +n'avait pas été paralysée par la captivité. + +Un tel embarquement était fort beau, mais il lésait tous mes intérêts +puisqu'il ne me servait pas à remplir les conditions pour +l'avancement, et qu'après une campagne probable de trois ans, je +n'aurais acquis aucun titre de plus. Je commençais à être un des +anciens lieutenants de vaisseau, et comme, sans les conditions je +n'aurais même pas pu être nommé capitaine de frégate à l'ancienneté, +je réclamai auprès du préfet contre cette destination. Il ne pouvait +pas la changer, mais il reconnaissait la justice de ma demande; il +m'engagea à la formuler par écrit, et il me promit de la faire valoir +auprès du ministre. J'exposai donc mes motifs, priai le ministre de +m'accorder un commandement afin de ne pas me trouver exclu de tout +avancement futur, et ne manquai pas de terminer ma lettre en disant +qu'à tout événement j'étais prêt à m'embarquer sur _l'Antigone_. +L'affaire fut bien présentée par le préfet et la réponse fut le +commandement que le ministre m'accorda de _la Provençale_ et de la +station de la Guyane. Ce bâtiment allait être lancé à Bayonne d'où je +devais partir pour ma station dont la durée était fixée à deux ans au +moins, et où je devais trouver deux bâtiments qui se rangeraient sous +mes ordres à mon arrivée. + +Une aussi longue séparation d'avec ma famille ne pouvant être que fort +douloureuse, je jugeai que le meilleur parti à prendre était d'en +brusquer le moment. Mes affaires particulières constamment à jour m'en +laissèrent la faculté; ainsi, dans les vingt-quatre heures, j'avais +dressé la liste des objets à m'envoyer à Bayonne sur un navire qui +était à Rochefort en chargement pour ce port, mes adieux étaient +faits, et j'étais parti avec une simple malle. Mais les choses +n'arrivent que bien rarement selon nos désirs ou même selon les +probabilités; et ma femme, qui n'avait pas besoin de cette nouvelle +secousse, en fut vivement affectée. + +Rochefort fut, autrefois, une contrée extrêmement malsaine: à force de +grands travaux et de plantations, l'air marécageux qui l'environne +s'est considérablement purifié, et le sang y est aujourd'hui aussi +beau que dans les pays les plus favorisés; néanmoins les jours +caniculaires y sont encore funestes à un grand nombre de personnes, +surtout à celles qui n'observent pas un régime alimentaire bien +entendu, ou qui sont sous l'influence de peines morales. Ma femme fut +de ce nombre, la fièvre tierce la prit, et j'en eus la nouvelle à mon +arrivée à Bayonne. + +Le meilleur remède est, sans contredit, de s'éloigner du foyer du mal. +Terrifié comme je l'étais de l'état où se trouvait ma femme lorsque je +m'étais éloigné d'elle, état qui était aggravé par la fièvre, ainsi +que par le long isolement où elle allait vivre, je fus si sensiblement +touché, que si j'avais pu, honorablement, me désister de mon +commandement, je l'aurais fait, et je vous aurais tous arrachés à une +ville qui devenait pour moi un objet de mortelle inquiétude. Ne +pouvant m'arrêter à ce projet, j'en formai soudainement un autre. +J'écrivis à ma femme de prendre immédiatement sa place pour Paris, de +partir, sans hésiter, avec ses deux enfants pour aller rejoindre Mme +La Blancherie. + +Il n'y avait guère qu'un an que j'avais quitté Bayonne sur _l'Adour_, +lorsque j'y revins pour _la Provençale_; or, cette circonstance me +rappelle un accident fatal arrivé sous mes yeux pendant la première de +ces époques, et qui vaut peut-être la peine d'être relaté. + +Un jour de fête publique, _l'Adour_, mouillée près des allées +marines[192], avait une salve à faire. Je posai des sentinelles à +terre pour empêcher les curieux de se mettre sous la volée de mes +pièces qui, cependant, n'étaient pas chargées à boulet. La salve était +en train, quand un ancien militaire franchit les sentinelles, qui, ne +le suivant pas au milieu de la fumée, lui crient de revenir, et +auxquelles, caché derrière un arbre, il répond qu'il veut, selon ses +anciennes habitudes, voir le feu de plus près. Dans ce but, il +démasqua sa tête en dehors de l'arbre, pour mieux apercevoir le +bâtiment; au moment même, le valet ou pelote de cordage, qui servait à +bourrer une des pièces, l'atteint; et ce malheureux que les batailles +et le feu de l'ennemi avaient longtemps respecté tombe, atteint d'un +coup mortel! C'est ainsi que les réjouissances de la paix +accomplissent, quelquefois, ce que n'ont pu faire les périls des +combats. + +[Note 192: Belle promenade de Bayonne.] + +Ce qui me souriait le plus dans mon embarquement de _la Provençale_ +était moins encore l'espoir d'être avancé au retour de ma campagne, +que la faculté que j'allais avoir de relire sur mer mes _Séances +Nautiques ou Traité du Vaisseau à la mer_, ouvrage que j'avais ébauché +pour les élèves de la compagnie de Rochefort, que je considérais comme +le résumé de ma carrière maritime ou de mes services, et auquel je +mis, en effet, la dernière main pendant cet embarquement, soit en +expérimentant, avec plus de soins que jamais, plusieurs manoeuvres sur +mon bâtiment soit en éclaircissant des questions contestées ou des +points encore douteux. + +Afin de sauver, s'il était possible, l'aridité d'un sujet si spécial, +je crus devoir y citer plusieurs exemples intéressants ou divers faits +concluants, et j'en éloignai, le plus que je le pus, les détails +scientifiques. C'est ce livre que je publiai en 1824, qui ensuite a +été réimprimé, qui le sera encore (chose rare en marine), si j'en +crois les offres récentes d'un libraire de Toulon, et que le public +naviguant paraît avoir adopté. Depuis les temps florissants de la +puissante marine de Louis XVI, où brillaient Borda, Fleurieu, Verdun +de la Crène, de Buor, du Pavillon, Bourdé, Romme, tous auteurs du +premier mérite, aucun officier, en France, n'avait pris la plume pour +marquer les progrès survenus, avec la succession des temps, dans la +science nautique. Ce fut donc moi qui rouvris la lice, et j'y ai été +suivi par de redoutables rivaux. C'est peut-être, ici, le cas +d'anticiper sur les dates afin de tout épuiser sur ce sujet, et de +dire que plus tard, à Angoulême, et pour les élèves du Collège de +Marine, j'ajoutai, à mes _Séances Nautiques_, un nouveau volume ayant +pour second titre: _ou Traité du vaisseau dans le port_. Mais +revenons! + +La barre de Bayonne me fut encore fâcheuse par une longue obstination +de vents contraires: une trentaine de bâtiments de commerce étaient +retenus avec moi. Une petite brise favorable enfin se manifesta. +Fatigué que l'on était d'attendre, on crut, comme il est d'ordinaire, +que c'était le commencement d'un beau vent frais; mais ainsi qu'on l'a +judicieusement dit et remarqué: «Rien n'est fin, rien n'est trompeur, +comme le temps!» + +Effectivement, à peine étions-nous dehors, que vint une tempête qui +fit naufrager quatre des navires sortis en même temps que moi. Le fond +du golfe de Gascogne, où nous étions tous, sans ports de facile accès, +est on ne peut plus dangereux lorsqu'on y est surpris par de forts +vents du large. + +Il n'y eut donc que ceux d'entre nos bâtiments qui se trouvaient bien +pourvus, bien installés, ou de bonne construction, qui purent +supporter le mauvais temps; et encore, non sans d'assez fortes +avaries. Je réparai, immédiatement, les miennes, du mieux que je le +pus, mais je ne pouvais penser à traverser ainsi l'Atlantique, et je +songeai à relâcher à la Corogne d'abord, puis à Lisbonne, et enfin à +Ténériffe, car le vent me contraria dans mes deux premiers projets. +C'est la plus importante des îles Canaries, et je m'y remis +parfaitement en état. + +Ma traversée de Ténériffe à la Guyane fut très belle; elle ne dura que +dix-sept jours, pendant lesquels un temps magnifique me permit de me +familiariser à nouveau avec les observations astronomiques que j'avais +tant pratiquées, et que je repris pendant toute ma campagne. En cette +circonstance, elles me firent connaître que les positions +géographiques de Lancerotte[193] et Fortaventure[194], deux des +Canaries, étaient inexactement déterminées sur mes plans, et plus +tard, j'adressai au ministère le résultat de mon travail à cet égard. +Elles m'avertirent encore, vers la fin de mon voyage, que j'étais +quatre-vingt-cinq lieues plus près du continent d'Amérique que les +calculs ordinaires ou de l'estime ne l'établissaient; or, cette +différence, due aux courants des parages que j'avais parcourus, se +trouva vérifiée quand j'eus pris connaissance de la terre. + +[Note 193: Lancerotte (Lanzarotte) une des îles Canaries.] + +[Note 194: Fortaventure (Fuerteventura) une des îles Canaries.] + +M. de Laussat était alors gouverneur de la Guyane[195]; il résidait à +Cayenne, capitale des possessions françaises dans cette colonie, et +située à l'embouchure de la rivière du même nom: je lui remis, outre +ses dépêches officielles, des lettres et paquets de ses charmantes et +très aimables filles, qui s'étaient rendues de Pau qu'elles +habitaient, à Bayonne, pour être vues, avant mon départ, par quelqu'un +qui allait, bientôt, être près de leur père. Cette visite avait donné +lieu à plusieurs fort jolies parties que nous fîmes sur l'Adour, et +dans les agréables sites qui se trouvent sur ses bords. + +[Note 195: (Note de l'auteur empruntée à son _Précis historique +sur la Guyane française_ inséré dans les _Nouvelles Annales de la +Marine et des Colonies_, t. IX, 1852, p. 47 et suiv., p. 184 et suiv.) +Quoique la Guyane nous eût été rendue par les traités de 1814 et de +1815, cependant ce ne fut qu'en 1817 que la France se décida à en +envoyer reprendre possession. Je n'ai jamais pu connaître le véritable +motif d'un délai aussi prolongé, seulement j'ai entendu dire que cela +avait tenu à des difficultés diplomatiques. Peut-être était-ce à cause +des délimitations? Quoiqu'il en soit, les rapports officiels qui +furent envoyés en France à cette époque, ne faisaient monter la +population de la colonie qu'à sept cents blancs, huit cents +affranchis, et quinze mille esclaves, ce qui formait seulement un +total de seize mille cinq cents âmes. + +Ce fut le général Carra Saint-Cyr qui fut chargé de la reprise de +possession et du gouvernement de la Guyane: ses actes les plus +remarquables y furent la destruction d'une bande de nègres marrons +qui, sous les ordres d'un chef nommé Cupidon, désolaient le pays, et +l'introduction de vingt-sept chinois qu'à grands frais on alla +chercher à Manille, dans l'espérance de naturaliser à Cayenne la +culture du thé. Il paraît que cette tentative fut fort mal dirigée: +ces hommes d'abord, trop peu surveillés, au lieu de se livrer à un +travail sérieux, vécurent entre eux de la manière la plus honteuse, et +presque tous périrent au bout de quelque temps: nous en avons vu, un +peu plus tard, cinq ou six, triste débris de cette expédition, +employés comme ouvriers ordinaires aux travaux de la direction +d'artillerie. + +À tort ou à raison, les colons se plaignirent bientôt des exigences +des employés de l'administration, et ces plaintes parvinrent à Paris; +le général Carra Saint-Cyr fut rappelé, et M. le baron de Laussat fut +nommé pour le remplacer.] + +Je fus parfaitement accueilli par M. de Laussat. C'était un homme +intègre, capable, mais d'une activité, ou peut-être, d'une tracasserie +qui lui aliénait l'affection des colons, et qui éloignait de lui +quelques fonctionnaires, ainsi que la plupart des officiers de la +marine. Averti, sur ce point, par le capitaine que je relevais, je +résolus de me tenir sur mes gardes. Dans ce dessein, je montrai mes +instructions à M. le gouverneur: celles-ci me laissaient la haute main +pour la police des bâtiments de la station, et m'astreignaient +seulement à remplir les missions que M. de Laussat pourrait me donner. +Ainsi, et presque à mon arrivée, j'allai à la Mana, point qu'on +voulait coloniser à la frontière ouest de la côte de la Guyane, mais +où les moyens d'exécution vinrent bientôt alors à manquer. Il me +semble qu'il valait mieux procéder de Cayenne, point central, vers la +circonférence, que d'éparpiller ses ressources ou ses moyens aux deux +extrémités du rayon. Je revins avec un plan (qui n'existait pas) de la +rade, de la côte, de la rivière de la Mana; M. le gouverneur me combla +de politesses, et il envoya copie de ce plan au dépôt des cartes à +Paris. + +Cependant, peu de jours après, j'avais eu l'occasion de hisser le +pavillon rouge, de tirer un coup de canon, de punir publiquement un +homme de mon bord coupable d'un grave délit, et j'avais préalablement +fait avertir le capitaine du port qu'il allait être fait justice sur +la _Provençale_. Malgré cette précaution, toute de politesse, il +m'arriva presque aussitôt un aide-de-camp de M. de Laussat, porteur +d'une lettre très sèche, et qui me demandait un compte immédiat de ma +conduite, en cette occasion. Ma première idée fut de renvoyer, en +réponse, une copie de mes instructions; mais je vis bientôt qu'il +n'était pas convenable de répondre à une exigence déplacée par une +impolitesse, et je pris la plume. Je répondis donc en racontant tout +simplement ce qui s'était passé: ensuite, je ne manquai pas, sous des +expressions de forme très respectueuse, de faire observer que ces +explications, je ne les devais pas; que je ne les donnais que par une +sorte de complaisance ou de déférence pour l'âge du gouverneur; et que +j'honorais tellement son caractère qu'il me trouverait toujours +disposé à lui être agréable, lors même qu'il y aurait dans ses +demandes quelques paroles que, d'une autre personne, je n'aimerais pas +à supporter. Cette lettre fit merveilles. En homme d'esprit, M. de +Laussat m'envoya pour le lendemain une invitation à dîner: là, il me +dit les choses les plus aimables, et cette considération dont il me +favorisa depuis, il me la conserva toujours, même en France, où il se +rendit par la suite; car il fut remplacé en 1822 par M. le capitaine +de vaisseau Milius[196]. Il ne cessa, en effet, de demander mon +avancement au ministère, et il alla, plusieurs fois, voir ma femme +pour lui faire part d'espérances qui, en définitive, ne se réalisèrent +pas. M. de Laussat est mort, il y a trois ans, dans un âge très +avancé. + +[Note 196: Le baron Pierre-Bernard Milius, maître des requêtes au +Conseil d'État, était capitaine de vaisseau depuis le 1er juillet +1814. Il était né à Bordeaux en 1773. Il avait montré beaucoup de +bravoure pendant les guerres maritimes de la Révolution. Ce fut lui +qui ramena en France après la mort de son chef, le capitaine Nicolas +Baudin, l'expédition du _Géographe_ qui avait exploré les côtes sud de +la Nouvelle-Hollande. Il devait plus tard se distinguer à Navarin et y +gagner les épaulettes de contre-amiral. Le baron Milius mourut en 1829 +à Bourbonne-les-Bains.] + +Ma mission suivante fut aux îles du Salut où je me tins en +observation, appareillant tous les jours pour me diriger vers +Sinnamari, Iracoubo et Organabo, points que M. le gouverneur supposait +fréquentés par des Négriers à l'effet d'y opérer leurs débarquements +illicites. Aucun bâtiment de cette nature ne s'y étant présenté +pendant cette sorte de croisière, je n'eus pas de résultats à +constater à cet égard. Toutefois, il y avait désaccord entre les +marins ou pilotes de la Guyane sur l'existence de roches sous l'eau +aux environs des îles du Salut; je m'occupai de cet objet, sans nuire +en rien à l'objet de ma mission, et je ne revins qu'après avoir bien +éclairci ce doute par des sondes et des relèvements qui satisfirent +tous les esprits. + +À peine de retour à Cayenne, je fus expédié pour la Guadeloupe, la +Martinique et Marie-Galande, remarquable par le nom qu'elle a conservé +du bâtiment que commandait l'illustre Christophe Colomb, lors de son +second voyage en Amérique. J'avais quelques troupes, des passagers, +des dépêches qui y furent déposés, et j'en rapportai des graines, des +plantes en caisse dont la Guyane avait le louable désir de propager la +culture qui a parfaitement réussi. La fièvre jaune venait d'exercer, +et exerçait encore des ravages affreux dans ces îles; mais mon +bâtiment en fut heureusement préservé. En revanche, il eut, au retour, +des temps très rigoureux à supporter, notamment près du «Diamant», que +je ne parvins à doubler qu'à l'aide d'une manoeuvre hardie que j'ai +décrite dans mes _Séances Nautiques_. Les débouquements, ma navigation +au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique furent également semés de +dangers; une fois, entre autres, plusieurs personnes désespérèrent de +notre salut! + +Nous parvînmes, enfin, à reconnaître la terre continentale. Ce fut aux +lieux même où Colomb en avait fait la découverte, c'est-à-dire au sud +de la Trinité. C'est aussi dans ces parages que Daniel Foë place l'île +de son ingénieux et patient Robinson. + +Il y avait beaucoup à faire pour remonter de là à Cayenne, car nous +avions vents et courants contre nous. Nous y réussîmes, non sans +peine, en traversant les eaux de l'Orénoque, et en passant devant +plusieurs villes ou rivières de la Guyane anglaise ou hollandaise, +telles que Esséquèbe, Démérari, Berbice, et Surinam; Surinam que la +France a possédée; que, par légèreté, elle abandonna pour aller +s'établir sur les côteaux de Cayenne et que ses possesseurs actuels +plus laborieux, plus persévérants que nous, plus entendus dans l'art +de coloniser, élevèrent bientôt à un point de prospérité dont n'a pas +encore approché Cayenne, quoique très favorisée par la nature, et où, +ni la fièvre jaune, ni les ouragans n'ont jamais encore fait leur +redoutable invasion. Surinam, ou plutôt la ville de Paramaribo (car +Surinam, est le nom de la rivière, et on le donne souvent à la ville) +Surinam, dis-je, a un beau port et Cayenne ne peut recevoir que des +bâtiments de douze à quatorze pieds de tirant-d'eau. On ne comprend +vraiment pas que, bénévolement, nous ayons renoncé à cet avantage. +Après Surinam, nous cherchâmes l'entrée du Maroni, fleuve considérable +qui sépare la Guyanne française de la hollandaise, et nous +poursuivîmes ensuite notre route vers Cayenne. + +J'ai, maintenant, à te raconter un fait de peu d'importance, +peut-être; mais il s'agit d'une lutte d'hommes ou plutôt de +caractères; et je ne néglige pas ces occasions, dans l'espoir qu'il en +résultera quelque fruit pour toi. Mon second, malade à la Martinique, +y avait été remplacé par M. Louvrier, officier de beaucoup de moyens, +d'une grande énergie, mais d'une indiscipline qui n'était égalée que +par son audace à la soutenir; du moins, c'est ainsi qu'il me fut +dépeint, mais trop tard, car je ne l'aurais pas accepté à bord. Les +premiers jours furent charmants; pourtant, j'apercevais la tendance +qu'on m'avait signalée. + +Ces symptômes, toutefois, n'étant pas assez caractérisés pour cadrer +avec mes projets, à cet égard, je fermai les yeux pour laisser +augmenter le mal, ce qui ne tarda pas à arriver. Un jour que mon homme +était sur le pont et bien dans son tort, je lui adressai la parole +avec un air grave que ses manières bruyantes ne purent ébranler, et +je l'envoyai dans sa chambre, aux arrêts. Lorsque ces arrêts furent +levés, il vint, d'une voix étouffée, me demander à débarquer dès notre +arrivée à Cayenne. Je m'y attendais et mon thème était prêt. Je +l'engageai à s'asseoir, à m'écouter froidement, et lui dis, qu'ayant +reconnu en lui mille qualités, j'aimais trop mon bâtiment pour le +priver de ses excellents services; que c'était un point arrêté et +qu'ainsi ce qu'il y avait de mieux à faire était de nous habituer +réciproquement à nos défauts, et de chercher à nous supporter. Je +soutins fermement ce rôle, qu'il chercha à renverser, et l'affaire fut +si bien conduite, qu'au lieu d'un ennemi mortel que j'aurais eu, si +j'avais consenti à sa proposition, il finit par me demander la +permission de m'embrasser, par avouer sa faute, et par m'assurer que +je n'aurais jamais d'ami plus dévoué. Le reste de la campagne répondit +à ces protestations. Il n'y a guère que deux ans que je l'ai revu à +Toulon, et toujours dans les mêmes sentiments. Il y exerçait alors, +dans le grade de capitaine de corvette, le commandement supérieur de +tous les bateaux à vapeur dans la Méditerranée, où sa prodigieuse +activité, qui m'avait été si utile, rendait à l'État des services +éminents. Une fièvre cérébrale l'emporta vers cette époque; ce fut une +grande perte pour le Corps de la Marine, car il s'était dépouillé de +cette grande fougue de la jeunesse qui lui était si préjudiciable, et +il ne restait plus que ses rares qualités. + +Un consul, sa femme et sa fille, destinés pour Notre-Dame de Belem, +ville de la province du Brésil, nommée Para, et située à vingt lieues +en remontant le fleuve des Amazones, étaient arrivés quelques jours +avant mon retour des Antilles, et M. le gouverneur comptait sur mon +bâtiment pour les faire parvenir à leur destination. Je fis mes +préparatifs, et je partis. + +L'entrée du fleuve est semée d'écueils redoutables, et M. de Laussat +n'avait pu mettre à ma disposition ni cartes de ce pays, ni +instructions nautiques, ni pilotes ou pratiques. C'est dans cet état +qu'un bâtiment expédié quelque temps auparavant, pour cette même +ville, en était revenu, sans avoir accompli sa mission, après avoir +touché sur un banc où il avait été à deux doigts d'une destruction +complète. Ces circonstances ne servirent qu'à enflammer mon courage; +mais il fallait aussi de la prudence, et, repassant dans mon esprit ce +que je savais qu'avaient accompli de glorieux les navigateurs qui +s'étaient voués aux découvertes, je m'efforçai de marcher sur leurs +traces et j'eus le bonheur d'y réussir. Je triomphai même des entraves +honteuses qu'apportent les Portugais à la publication de leurs cartes, +et à la levée de leurs côtes par des étrangers; je rapportai un plan, +que je dressai pendant mon voyage, pour la navigation depuis Cayenne +jusqu'à Notre-Dame de Belem. M. de Laussat fit annoncer, dans le +journal de la colonie, qu'il tiendrait ce plan à la disposition des +capitaines qui auraient à fréquenter ces parages; il en envoya une +copie au ministre à qui il recommanda mon travail, comme _très utile_, +_très rare_, _très précieux_; et, dans ma carrière d'officier, mes +souvenirs se reportent toujours avec plaisir sur l'accomplissement de +cette difficile mission. + +Pendant mes divers voyages de la station, j'avais remarqué plusieurs +erreurs géographiques sur les côtes de la Guyane, que je demandai à +rectifier. M. le gouverneur y consentant, je fis une campagne de près +de deux mois pour y parvenir. Je revins avec des cartes, des sondes, +des relèvements, des vues, enfin avec tous les éléments d'un ouvrage +que, sous le titre de _Guide pour la navigation de la Guyane_, M. de +Laussat fit imprimer, après qu'à mon retour, j'eus coordonné ces +divers éléments. Il m'écrivit, en même temps, qu'il me ferait valoir +auprès du ministre, comme je le méritais. + +Les missions que j'eus ensuite furent: 1º aux îles de Rémire, pour la +translation à l'une des îles du Salut d'une léproserie qui était +établie; 2º sur la côte de l'Est pour la police de la navigation; 3º +au devant de la frégate _la Jeanne d'Arc_, qui, trop grande pour +entrer à Cayenne, me remit un chargement de machines à vapeur, de +caisses et de plantes françaises pour la colonie; 4º enfin, à la +rencontre de la corvette _la Sapho_ qui apportait le gouverneur, M. +Milius[197], destiné à remplacer M. de Laussat. + +[Note 197: Note de l'auteur empruntée à son _Précis historique sur +la Guyane française_. Ce fut au commencement de 1823 que le bâtiment +qui le portait fut signalé sur la côte; j'appareillai aussitôt pour +aller à sa rencontre et je rentrai avec lui; il était accompagné de +Mme Milius qu'il venait d'épouser, et qui était aussi remarquable par +sa jeunesse que par son amabilité. La cérémonie de la réception du +nouveau gouverneur par M. de Laussat, fut noble et de bon goût, et les +paroles qu'il prononça sur l'état présent de la colonie firent une +vive impression. Je n'oublierai jamais, car j'en fus profondément +touché, que quand il passa devant moi, il eut la bonté de me présenter +une main affectueuse, et qu'à portée de voix de M. Milius, il me dit, +lui qui était sobre de compliments: «Je vous remercie du concours +actif et éclairé que vous m'avez prêté, et je vous ferai valoir au +ministre comme vous le méritez!» Le ton de cette phrase était un peu +bien administratif; mais, de la part de M. de Laussat, elle avait +beaucoup de prix.] + +L'ordre de mon retour en France étant arrivé, en même temps, je +m'occupai de faire convenablement réparer _La Provençale_. Comme cette +opération devait durer deux mois, je pus fréquenter plus souvent et +achever quelques connaissances[198] que je n'avais fait qu'ébaucher +dans nos courtes relâches, et qui m'ont laissé de profonds souvenirs +par la grâce de leur accueil[199]. + +[Note 198: Note de l'auteur empruntée au même article que la +précédente.--Quelque temps auparavant, un fonctionnaire que je +respectais et que j'estimais infiniment, avait laissé un grand vide, +tant sa maison, dont sa femme et lui faisaient les honneurs, avec une +grâce parfaite, était recherchée par tout le monde. C'était M. +Boisson, commissaire de marine, qui était chargé des détails +administratifs, et qui avait été nommé contrôleur à la Martinique. M. +Mézès, trésorier de la Colonie, fut encore de ma part, l'objet de bien +des regrets, il était chéri de tous; c'était un ancien ami de MM. de +Martignac et de Peyronnet, deux des ministres les plus éloquents ou +les plus marquants de la Restauration, et il aimait beaucoup à +recevoir; il avait une fille qui était appelée la «Rose de la Guyane» +et lui, je l'en avais surnommé le Lucullus. Que de belles parties de +bouillotte ou de whist, que de beaux et agréables dîners ou soupers on +faisait chez lui! Il avait l'heureux don des vers; les siens +respiraient une légèreté, une finesse charmantes; c'était du Boufflers +et du Parny tout purs; en un mot, il était homme de bien, de coeur et +d'esprit. Il succomba plus tard sur cette terre et je n'ai pas eu la +douceur de le revoir en France comme nous nous l'étions si bien +promis.] + +[Note 199: Voyez la note précédente et à la fin du volume +l'_Appendice_ sur Victor Hugues.] + +M. Milius me chargea de dépêches à laisser, en passant, à la +Martinique, ainsi qu'à la Guadeloupe, où je ne m'arrêtai que le temps +de prendre des vivres frais. + +Continuant ma route pour la France, je fus assez longtemps contrarié +par des vents qui me portèrent jusqu'auprès du banc de Terre-Neuve. +J'atteignis ensuite assez facilement le voisinage des Açores. +Cependant, je conjecturais que la France devait avoir envoyé une armée +en Espagne. Les Anglais pouvaient en avoir saisi un prétexte de +guerre, et je résolus de naviguer avec beaucoup de circonspection. +Plusieurs bâtiments se présentèrent sur mon passage; je les jugeai de +force supérieure à la mienne, et je les évitai, sans, cependant, qu'il +y eût apparence de timidité. Toutefois il en vint un que, par son +aspect et sa marche inférieure, je ne pus supposer qu'un petit +bâtiment de commerce anglais, je m'en approchai, j'appris que je ne +m'étais pas trompé, et, comme il venait de Londres, je fus informé, +par ses journaux, que la Grande-Bretagne se contentait du rôle de +spectatrice, dans la lutte qui s'était engagée. J'eus alors un plaisir +pur en pensant au peu d'obstacles qui me restaient à franchir pour +vous revoir, et je dirigeai ma route sur Rochefort. + +Le jour de l'atterrage, je ne pus pas découvrir la terre le soir, mais +le temps était si beau, le succès de mon voyage au Para si +encourageant, mes observations astronomiques ainsi que mes sondes si +concluantes, mon impatience de vous donner de mes nouvelles si grande, +que je conservai toute ma voilure, après le coucher du soleil, dans +l'espoir de découvrir le phare de l'île d'Oléron. Un saisissement de +coeur me prit quand ce phare se fut montré dans sa radieuse clarté, +et je continuai ma route, en me guidant sur sa position, pour prendre +connaissance du feu de l'île d'Aix située dans la rade de Rochefort. +Tout réussit à souhait, et, le 23 juin, à deux heures du matin, je +jetai l'ancre en dedans du bâtiment stationnaire dont je passai à +demi-portée de voix, et avec tant d'ordre et de silence qu'il ne +m'entendit ni ne me vit prendre mon mouillage. + +Soumis à une quarantaine d'observation de cinq jours, j'en profitai, +pour achever le rapport au ministre auquel les capitaines sont tenus à +leur retour, et je lui expédiai, en même temps, un ouvrage complet sur +la navigation de la Guyane anglaise, hollandaise, française, +portugaise, ainsi que sur celle de Cayenne aux Antilles, au Para, et +retour. Ce travail, remis plus tard par le ministre à un officier +expressément chargé de la géographie de ces parages, a été fondu dans +son livre, et il en est résulté un volume officiel où je suis souvent +cité, et où, dans un cas douteux que j'avais éclairci, il est dit que +mes observations méritent toute confiance. + + + + +CHAPITRE IV + + SOMMAIRE:--Je suis remplacé dans le commandement de _la + Provençale_, et je demande un congé pour Paris.--Promotion + prochaine.--Visite au ministre de la Marine, M. de + Clermont-Tonnerre.--Entrevue avec le directeur du + personnel.--Nouvelle et profonde déception.--Je suis nommé + Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris + dans la promotion.--Invitation à dîner chez M. de + Clermont-Tonnerre.--Après le dîner, la promotion est + divulguée.--Tous les regards fixés sur moi.--Au moment où je me + retire, le ministre vient me féliciter de ma décoration. Je + saisis l'occasion de me plaindre de n'avoir pas été nommé + capitaine de frégate.--Le ministre élève la voix. Paroles que je + lui adresse au milieu de l'attention générale.--Le lendemain le + directeur du personnel me fait appeler.--Reproches peu sérieux + qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le choix + entre le commandement de _l'Abeille_, celui du _Rusé_, et le + poste de commandant en second de la compagnie des élèves, de + Rochefort. J'accepte ces dernières fonctions.--Arrivée à + Rochefort.--Séjour à Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et + les sept premiers mois de 1824.--Voyage à Paris pour l'impression + de mes _Séances nautiques_.--Le jour même de mon arrivée à Paris, + le 4 août 1824, je suis nommé, à l'ancienneté, capitaine de + frégate.--Mes anciens camarades Hugon et Fleuriau.--Fleuriau, + capitaine de vaisseau, aide-de-camp de M. de Chabrol, ministre de + la Marine.--Il m'annonce que le capitaine de frégate, + sous-gouverneur du collège de Marine à Angoulême, demande à aller + à la mer.--Il m'offre de me proposer au ministre pour ce + poste.--J'accepte.--Entrevue le lendemain avec M. de + Chabrol.--Gracieux accueil du ministre.--Je suis nommé.--Nouvelle + entrevue avec le ministre.--Il m'explique que je serai presque + sans interruption gouverneur par intérim.--M. de Gallard + gouverneur de l'école de Marine. + + +Après avoir obtenu la libre pratique avec Rochefort, je demandai un +congé pour Paris; et quand la formalité de la remise des comptes de +mon bâtiment à l'administration, ou au successeur que le ministre me +désigna, furent remplies, je partis bien joyeux pour rejoindre les +miens. + +Une promotion allait avoir lieu. Fier de ma campagne, la mémoire +pleine de mes anciens services, presque à la tête de la liste des +lieutenants de vaisseau, ayant rempli au triple les conditions pour +l'avancement, je me présentai comme un homme sûr de son fait au +directeur du personnel[200] qui était un ancien ami de M. de +Bonnefoux. J'avais vu, auparavant, comme je le devais, le ministre, M. +de Clermont-Tonnerre[201], qui m'avait dit, en style officiel, il est +vrai, de ces choses agréables, mais vagues, qui n'engagent à rien +celui de qui elles émanent. + +[Note 200: Le directeur du personnel était alors le comte +d'Augier, contre-amiral, conseiller d'État. François, Henri, Eugène +d'Augier avait été préfet maritime en même temps que M. de Bonnefoux +et il lui avait succédé à Rochefort en 1815.] + +[Note 201: Aimé-Marie-Gaspard, marquis puis duc de +Clermont-Tonnerre, pair de France, lieutenant général, né à Paris, le +27 novembre 1779 était un ancien élève de l'École Polytechnique. Après +avoir quitté le ministère de la Marine pour celui de la Guerre, il +tomba du pouvoir en décembre 1827 avec le cabinet Villèle. Après la +Révolution de 1830, M. de Clermont-Tonnerre donna sa démission de pair +de France et rentra dans la vie privée. Il mourut le 8 janvier 1865.] + +Je comptais être beaucoup plus à mon aise et recevoir des assurances +beaucoup plus positives et satisfaisantes en m'adressant au directeur +du personnel. Quel fut mon étonnement quand cet officier général me +dit qu'il avait tout tenté pour moi, qui méritais tant le grade de +capitaine de frégate, mais que l'intrigue et la faveur l'emportaient +et que le ministre assiégé par de hautes recommandations, ne m'avait +pas classé parmi les favorisés! Toutefois, il avait obtenu la croix de +la Légion d'honneur pour moi, et je la reçus effectivement le +lendemain (jour où devait paraître la promotion) ainsi qu'une +invitation à dîner pour le même jour, chez notre ministre, que je +plaignais sincèrement de se laisser ainsi circonvenir et lier les +mains dans l'exercice de sa prérogative la plus belle. + +Je me rendis à cette invitation, le coeur bien gros de mon +désappointement, et non sans avoir été tenté de refuser et de prendre +ma retraite, car j'en avais acquis le temps à Cayenne et l'occasion +était bonne; mais tel est le cours des choses humaines que des +considérations imprévues vous retiennent dans l'exécution de plans +qui semblaient bien arrêtés, de projets auxquels on avait +complaisamment souri; or rien ne me souriait plus, après avoir payé ma +dette à mon pays, que de me dégager de tous les liens de service, et +de jouir en repos de l'existence modique, mais suffisante selon nos +goûts, où la fortune nous avait placés. La considération qui me retint +fut qu'au plus tard, je passerais capitaine de frégate à l'ancienneté, +en 1824, car j'allais être le sixième sur la liste après la promotion, +et qu'alors, deux ans de service au port me suffiraient pour me donner +droit à la pension de retraite de ce grade qui était beaucoup plus +avantageuse que celle de lieutenant de vaisseau. + +On verra que des circonstances analogues m'ont, ensuite, et souvent, +retenu au service, et que moi, qui, de tous les hommes peut-être, aime +le moins à commander ou à obéir, je me trouve, douze ans encore après, +incertain du jour où je serai rendu à moi-même et à ma liberté! + +Après le dîner chez M. de Clermont-Tonnerre, un des invités divulgua +le nom des promus, dont l'avancement, signé dans l'après-midi par le +roi, devait paraître, le lendemain, dans les colonnes du _Moniteur_. +Ce fut un coup de poignard pour moi qui regardai comme une humiliation +manifeste de voir tous les yeux fixés sur ma personne, et d'entendre +éclater des félicitations pour la plupart de ceux qui m'environnaient. +Vraiment, j'avais l'air d'avoir démérité, l'on eut même pu penser +qu'il existait comme une préméditation de me mystifier, et je me +disais, en moi-même, que si j'avais pu prévoir entendre proclamer la +promotion après le dîner, je n'aurais pas balancé à refuser ce dîner +et à m'arrêter au parti de demander à être admis à la retraite. + +La position n'était pas tenable, je crus que m'en aller était ce qu'il +y avait de plus convenable, et j'allai sortir, lorsque le ministre +vint, avec un sourire gracieux, m'adresser des paroles flatteuses sur +ma nouvelle décoration. En ce moment, je sentis qu'il se présentait +une occasion de m'exprimer avec une franche noblesse sur l'indigne +procédé dont j'étais victime. Mon coeur se dégonfla, mon visage reprit +sa sérénité, et j'attendis, avec sang-froid, les derniers mots du +compliment de M. de Clermont-Tonnerre. Je lui dis, alors, que j'étais +excessivement honoré d'avoir le droit de porter une aussi belle +décoration, mais que je ne pouvais taire que mon ancienneté, mes +services, ma dernière campagne avaient semblé à bien des personnes, +notamment à M. le gouverneur de la Guyane, mériter une récompense plus +complète, celle de mon avancement. Le ministre se retrancha sur son +droit et sur celui du choix du roi. Je convins qu'en fait, l'un et +l'autre étaient incontestables, mais je fis observer que l'émulation, +dans le corps, dépendait, principalement, d'une sage exécution dans +l'exercice de ces droits. Le ministre se sentit blessé; il voulut +m'écraser; il éleva la voix avec sévérité, et il me dit: «Monsieur, +votre insistance m'étonne; eh bien! sachez que lors d'une promotion, +services, ancienneté, mérite, tout est pesé; je me suis d'ailleurs +aidé des lumières de M. le directeur du personnel et si vous n'avez +pas été avancé, c'est que vous ne deviez pas l'être!» À ces paroles, +l'attention de quarante personnes, devenues immobiles, se concentra +sur nous. Il faut le dire, je fus sur le point de perdre toute +présence d'esprit, mais je fis un appel soudain au calme de mon +caractère, et d'une voix froide, assurée, mais d'un degré moins élevée +que celle du ministre, je répondis: «Rien ne m'est plus agréable que +d'entendre citer M. le directeur du personnel qui est là, qui nous +entend, car il m'a dit lui-même, vous avoir proposé mon nom comme +celui d'un officier rempli de talent, de zèle, d'expérience, ce sont +ses expressions; or ce n'est pas un officier rempli d'expérience, de +zèle, de talent, qui peut voir, sans amertume, treize de ses cadets +lui passer sur le corps; il est clair, d'après cela, que mes services +vous fatiguent, et il vaut mieux vous en débarrasser.»--«Monsieur, +finissons cette conversation», répliqua le ministre qui pirouetta sur +ses talons et s'éloigna. J'en fis autant, et je sortis, bien soulagé, +bien content, quelques conséquences qui en dussent arriver. + +Le lendemain, le directeur du personnel me fit demander. Dans la pièce +qui précédait son cabinet, une dizaine d'officiers attendaient +audience, qui, dès qu'ils m'aperçurent, vinrent au-devant de moi, me +louant beaucoup de la manière dont, la veille, j'avais soutenu si bien +ma dignité, les intérêts du corps, et m'excitant adroitement à me +tenir dans cette ligne. Je ne sache rien de plus dangereux pour un +homme que ces éloges publics et ces encouragements à se déclarer le +champion des autres; il faut être très sobre de ces mouvements et ne +s'y porter que lorsque cela devient indispensable. En cette +circonstance, par exemple, qui m'exaltait, qui me poussait? Des hommes +mécontents! Or ces mêmes hommes, s'ils avaient été favorisés ou +compris dans la promotion, ils se seraient trouvés la veille chez le +ministre où, tant que l'oeil du maître plana sur l'assemblée, nul +n'eut plus l'air de me reconnaître après notre altercation, et où, +devinant l'embarras de mes camarades et y compatissant, j'évitai d'en +accoster aucun et de lui adresser la parole. Ce sont des pièges où +l'on prend les maladroits, qu'on enferre ainsi, que l'on perd, et qui +sont abandonnés quand ils ont servi les projets de ceux, dont sans +s'en douter ils ont favorisé les vues. Un homme qui a de l'expérience +se met en avant pour lui quand il est dans son droit; avec les autres +quand il y a accord, justice ou bonne foi; mais jamais pour les +désappointés ni pour les intrigants. + +Quant au directeur du personnel, qui avait donné l'ordre de +m'introduire immédiatement, il débuta par quelques reproches, mais +fort peu sérieux, et il en était de même, sans doute, du prétendu +mécontentement du ministre, dont il me dit quelques mots, puisqu'il +m'offrit, de sa part, le choix entre le commandement de _l'Abeille_, +celui du _Rusé_, et le poste de commandant en second de la compagnie +des élèves à Rochefort, toujours occupé, jusque-là, par un capitaine +de frégate. J'acceptai ces dernières fonctions, et après avoir vu +finir le congé de trois mois que j'avais obtenu en arrivant de la mer, +et qui s'acheva en parties de plaisir en famille, je quittai Paris, +avec vous tous, pour aller prendre possession de mon poste qui, à la +vérité, ne formait pas de moi un capitaine de frégate, mais qui m'en +faisait remplir le service, et m'en donnait la considération. Ainsi se +termina cette scène, d'où je retirai une fois de plus la preuve qu'il +est toujours utile de faire respecter sa dignité, et qu'on le peut +sans sortir de la voie des convenances et sans employer des moyens +violents. + +Nous prîmes, à Rochefort, un fort joli logement. L'été suivant (1824) +j'arrêtai un appartement de saison à la campagne afin de vous sauver +des risques de la fièvre caniculaire du pays. Mon service était fort +doux, nos relations de société ne laissaient rien à désirer, mon +ménage prospérait au sein de l'ordre, de la bonne humeur, des soins de +votre éducation; et je comptais bien résolument attendre ainsi mon +brevet de capitaine de frégate, pour prendre ma retraite dans ce +grade, lorsque certaines difficultés d'exécution pour l'impression de +mes _Séances nautiques_ m'appelèrent à Paris. + +Le jour même de mon arrivée, une promotion paraissait, et j'eus enfin, +par droit d'ancienneté, ce que je n'avais pas été assez favorisé pour +obtenir par mes services, par mon zèle et mes efforts. En revanche, je +ne devais rien à personne, et j'en étais fort à mon aise, toujours +dans la pensée qu'après deux ans de possession de mon nouveau grade, +rien ne s'opposerait à mon désir de quitter le service. + +Des jeunes amis de mes longues campagnes, il ne restait guère que +Hugon et Fleuriau, et comme Paris est le lieu où il est le plus +fréquent de retrouver ses connaissances, ce fut principalement eux que +je cherchai. Depuis l'Inde, je n'avais revu le premier des deux que +quelques jours, en 1818, lors de mon mariage. Il avait appris que je +me trouvais à Paris et m'avait cherché jusqu'à ce qu'il m'eût +rencontré. Digne et modeste ami, qui, mêlant ses larmes à ses +embrassements, disait ne pouvoir comprendre qu'il fût devenu mon +ancien! Il devait être mon garçon d'honneur, mais un ordre pressé +d'embarquement lui fit quitter la capitale huit jours avant la +cérémonie. Il n'était pas revenu à Paris depuis cette époque, mais +Fleuriau s'y trouvait; il était alors capitaine de vaisseau et aide de +camp de M. de Chabrol[202], successeur de M. de Clermont-Tonnerre. + +[Note 202: André-Jean-Christophe, comte de Chabrol de Crousol, né +à Riom le 16 novembre 1771 était le frère du préfet de la Seine de +Napoléon et avait été lui-même préfet sous l'Empire. Sous-secrétaire +d'État au ministère de l'Intérieur en 1817, élu député en 1821, il +devint pair de France en 1823 et ministre de la Marine le 4 août +1824.] + +«Je pensais à vous», me dit Fleuriau après les premières paroles de +reconnaissance, «et j'en parlais tout à l'heure au ministre qui +cherche un capitaine de frégate pour remplacer celui qui est +sous-gouverneur du Collège de Marine à Angoulême et qui demande à +aller à la mer. Je me félicite que vous soyez ici, car vous n'avez +qu'un mot à dire, et cette affaire sera, je crois, bientôt +arrangée.»--«Oui» dis-je, sans hésiter. «Eh bien! demain, venez me +voir à midi; j'aurai pris les ordres du ministre, et si, depuis que je +l'ai quitté, il n'a pas fait de choix, il sera enchanté, j'en suis +sûr, quand il vous aura vu, de celui que je lui aurai proposé!» Le +lendemain, je fus présenté à M. de Chabrol. + +«M. de Bonnefoux,» me dit M. de Chabrol à la fin de mon audience, «je +vais faire dresser l'ordonnance qui vous nomme sous-gouverneur; +aussitôt après, je monte en voiture pour aller prier Sa Majesté de +vouloir bien la signer; veuillez revenir demain, vous pourrez entrer +en vous nommant, car je vais donner des ordres pour que les portes de +mon cabinet vous soient toujours ouvertes, et j'espère avoir le +plaisir de vous remettre, personnellement, alors, cette ordonnance, +qui témoignera de mon estime particulière pour vous, et de la +bienveillance du roi.» + +Que ces messieurs les grands du jour sont aimables quand ils le +veulent; il y a vraiment lieu de se demander comment ils ne le veulent +pas plus souvent! Aux douces paroles du ministre, dont l'austère +figure respirait, d'ailleurs, la probité, la bonté la plus parfaite, +je sentis remuer, en mon coeur, quelque chose des bouffées d'ambition +de ma jeunesse; mon goût de retraite s'affaiblissait, et je crois même +que je cessais d'en vouloir à M. de Clermont-Tonnerre du retard qu'il +avait apporté à mon avancement. J'étais, en effet, pleinement +justifié; mon amour-propre était complètement vengé; car j'étais +sciemment choisi pour un poste aussi difficile qu'important, moi, le +même officier qu'à la suite d'un passe-droit manifeste, on avait +cherché à humilier devant un cercle entier d'auditeurs. Ce n'était pas +le tout encore que ma nomination, car une circonstance particulière en +rehaussait considérablement le prix. En effet, M. de Gallard[203], +gouverneur du Collège de Marine, qui était alors l'école spéciale pour +notre arme, était député; ainsi, durant le temps des sessions qui +duraient au moins six mois, durant celui d'un congé de deux mois qu'il +prenait ensuite, pour aller visiter une terre en Gascogne, j'allais me +trouver presque sans interruption, gouverneur par intérim, et c'est ce +qui avait rendu M. de Chabrol si circonspect dans le choix qu'il +voulait faire. Il fut, le lendemain, plus aimable encore que la veille +en me donnant ces détails, et je pris congé de lui après avoir pris +ses instructions particulières, plus touché, s'il est possible, de son +inépuisable affabilité, que flatté du poste que je devais à sa +volonté, ainsi qu'à l'amicale intervention de Fleuriau. L'impression +de mes _Séances nautiques_ était alors en assez bon train pour que je +pusse bientôt quitter Paris. Ma femme qui était ravie de ces bonnes +nouvelles dont je l'avais instruite par écrit, se fit une fête d'aller +habiter Angoulême; je préparai tout pour son départ de Rochefort d'où +je m'en allai, seul, car la rentrée des classes me pressait; mais vous +ne tardâtes pas à venir me joindre et nous nous installâmes +parfaitement. + +[Note 203: Louis-Victor-Antoine-Marie, vicomte de Gallard de +Terraube, capitaine de vaisseau honoraire, ancien émigré.] + +Tu avais huit ans à cette époque, et ta mémoire doit facilement te +rappeler soit sur cet événement de famille, soit la plupart de ceux +qui l'ont suivi; j'aurai donc, par la suite, moins de détails à te +donner. Il ne me restera plus guère à te parler que de M. de +Bonnefoux, mais je m'y suis préparé: ce qui le concerne est pour ainsi +dire achevé, et ce ne sera ni sans plaisir pour moi, ni sans utilité +pour toi, ni sans juste orgueil de parenté pour nous deux que je te +communiquerai les pages où sont consignées la vie et les actions d'un +des plus beaux modèles d'hommes qui aient jamais existé. + + + + +LIVRE V + +MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE + + + + +CHAPITRE PREMIER + + SOMMAIRE:--Plan de conduite que je me trace.--La ville + d'Angoulême.--Une École de Marine dans l'intérieur des + terres.--Plaisanteries faciles.--Services considérables rendus + par l'École d'Angoulême.--S'il fallait dire toute ma pensée, je + donnerais la préférence au système d'une école à terre.--En 1827, + M. de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours + d'une inspection générale des places fortes, visite le Collège de + Marine.--En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par + intérim et je le reçois.--Le prince de Clermont-Tonnerre, père du + ministre, qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a + été un Bonnefoux.--Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon + fils une demi-bourse au Prytanée de la Flèche.--En 1827 je + demande un congé pour Paris.--Promesses que m'avait faites M. de + Chabrol en 1824; sa fidélité à ses engagements.--Bienveillance + qu'il me montre.--Ne trouvant personne pour me remplacer il fait + assimiler au service de mer mon service au Collège de Marine.--Je + retourne à Angoulême.--Le ministère dont faisait partie M. de + Chabrol est renversé.--Le nouveau ministère décide la création + d'une École navale en rade de Brest.--Il supprime le Collège de + Marine d'Angoulême, et laisse seulement s'achever l'année + scolaire 1828-1829.--Je reçois un ordre de commandement pour + _l'Écho_.--Au moment où je franchissais les portes du collège + pour me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de + rester.--Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au + Collège de la Flèche. On m'en destine le commandement. M. de + Gallard intervient et se le fait attribuer.--Ordre de me rendre à + Paris.--Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je + refuse.--Le commandant de l'École navale de Brest.--Promesse de + me nommer dans un an capitaine de vaisseau.--Le directeur du + personnel me presse de servir en attendant comme commandant en + second de l'École navale.--Je ne puis accepter cette position + secondaire après avoir été de fait, pendant cinq ans, chef du + Collège de Marine. + + +Je ne pouvais penser à arriver à Angoulême sans avoir réfléchi sur +mes nouvelles fonctions, sans m'être fait un plan de conduite. J'avais +cru reconnaître qu'il devait exister deux hommes en moi: le délégué du +Gouvernement et le représentant des familles. Ainsi, dans le premier +cas, et lorsque je paraissais sous un jour officiel, ce devait être le +règlement à la main; partout ailleurs, il me semblait convenable que +ce ne fut qu'avec des paroles d'encouragement et de bonté. Je +reconnaissais, surtout, qu'il me faudrait un calme à toute épreuve, +une patience imperturbable, une persévérance que rien ne pourrait +lasser; de la sévérité, parfois, mais beaucoup de formes et d'équité; +jamais une parole irritante; le plus tôt possible, une connaissance +approfondie de tous les noms, de toutes les familles, de la capacité, +du caractère de chacun, et, surtout, point de système particulier; car +si le proverbe marin «selon le vent, la voile» est vrai, c'est +spécialement avec la jeunesse qui est si mobile et si impressionnable. + +Je me proposai d'avoir, de temps en temps, de l'indulgence, mais comme +moyen de ramener au bien, ou seulement dans les occasions où elle ne +pourrait pas être taxée de faiblesse; ainsi quand j'avais à punir, +c'était avec impassibilité, et parce que mon devoir m'y obligeait; et +quand j'avais à récompenser, c'était le plaisir dans toute ma +contenance, et parce que mon coeur m'y portait. Peu de propos m'ont +plus flatté que ces mots adressés par le maître d'équipage, Bartucci, +à quelques élèves qui lui avaient fait une espièglerie: «Laissez +faire, mes amis, le commandant vous attrapera sans courir.» + +Je tenais beaucoup à ce qu'ils me vissent chez moi, quand ils avaient +à se présenter dans mon cabinet, toujours laborieux ou utilement +occupé, car il est bon de prêcher d'exemple et l'on peut bien +certainement dire de l'esprit de l'homme: _sequitur facilius quam +ducitur_. Enfin, je pensais qu'il fallait m'appliquer à résumer en moi +les qualités souvent opposées, et qui sont si nettement exprimées par +ce vers de Voltaire, empreint du caractère d'une impérissable vérité: + + Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste. + +Tel est le fond du plan que je me fis, que j'ai suivi sans déviation +et à l'aide duquel, à une époque où il y avait, dit-on, tant de +turbulence parmi les jeunes gens, en général, je n'ai remarqué parmi +ceux qui se sont trouvés sous ma direction, qu'application et +docilité. + +Te dirai-je, à ce sujet, ce qui vient d'avoir lieu ici, à l'époque de +l'arrivée de ta mère et de ta soeur à Brest. Le commandant en second +était malade à terre; pendant trois jours, je fus obligé de laisser la +direction du service, pour aller installer ces dames, au plus ancien +lieutenant de vaisseau. Le commandant en second s'en trouvait fort +préoccupé, les élèves le surent; ils lui écrivirent aussitôt, ainsi +qu'à moi, qu'il suffisait qu'ils connussent notre position pour nous +assurer que jamais la règle ne serait mieux observée; et qui proposa +cette lettre? de grands et robustes jeunes gens que les notes écrites, +qui m'avaient été laissées, qualifiaient d'ingouvernables, de très +dangereux, et qui sont, actuellement, sur le point de sortir de +l'École d'une manière fort distinguée. Je sais pourtant que, en ceci, +les succès passés ne garantissent pas la réussite à venir; toutefois, +il ne dépendra pas de moi que, jusqu'au bout, je ne remplisse ma tâche +avec honneur. + +Ce fut un temps bien doux que celui que nous passâmes à Angoulême, +ville d'urbanité, de bienveillance, où nous fûmes adoptés comme si +nous avions été élevés dans son sein, et dans laquelle je n'étais pas +tellement captivé par mon service que, pendant les quatre mois que le +gouverneur résidait à l'école, je ne pusse tous les ans, jouir d'un +congé de deux à trois mois. C'est pendant ces congés que, +successivement, nous visitâmes Bordeaux, Marmande, Béziers et +Rochefort. + +Comme établissement utile, beaucoup de choses ont été dites sur la +situation d'une École de Marine dans l'intérieur des terres; mais ses +détracteurs, tout en convenant qu'on y enseignait bien la théorie du +métier, taisaient, avec soin, que les élèves, avant de jouir de +l'exercice de leur grade, avaient, en sortant d'Angoulême, un an de +pratique à acquérir, en mer, sur une corvette d'instruction. Me +trouvant, aujourd'hui, à la tête de l'École, qui a été substituée au +Collège de Marine, et dans laquelle l'enseignement théorique marche de +front avec la pratique, sur rade, je dois être compétent dans la +question. Je pense donc, la main sur la conscience, que les deux +régimes me semblent avoir une somme à peu près égale d'avantages ainsi +que d'inconvénients. L'expérience, au surplus, est là pour démontrer +que la plupart des élèves provenant d'Angoulême sont devenus des +officiers qui peuvent rivaliser de talents avec tous ceux à qui on +voudra les comparer; aussi, s'il fallait dire le fond de ma pensée, je +donnerais la préférence au système d'une École à terre qui, +d'ailleurs, est beaucoup plus économique pour l'État. + +En quittant le ministère de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre avait +reçu le portefeuille de la Guerre. En 1827, il jugea convenable de +faire l'inspection générale des places fortes de nos frontières; son +retour s'effectua par Angoulême, où il s'arrêta pour visiter une +poudrerie qu'on venait d'y établir sur de nouveaux procédés, ainsi que +la fonderie de canons de Ruelle, très voisine d'Angoulême, et le +Collège de Marine où je lui rendis les honneurs de son rang. Il +savait, sans doute, que M. de Gallard était absent, et que j'étais +alors gouverneur par intérim; sans doute aussi, il se souvenait de +l'épisode à la suite du dîner où il m'avait invité, en 1824; car sans +me le rappeler précisément, et ni lui, ni moi, ne le devions, il me +combla de paroles gracieuses et me donna les marques du plus +affectueux intérêt. Il voyageait avec le prince de Clermont-Tonnerre, +son père, qui, m'entendant nommer, me dit que son premier colonel +avait été un Bonnefoux, et qui, te voyant, désira que tu entrasses à +la Flèche avec une demi-bourse qu'il te fit accorder, lors de son +retour à Paris, en se fondant sur les services de ma famille et sur le +manque de fortune privée de ta mère et de moi. Tu vois que cette +visite dut être bien satisfaisante pour moi, qui éprouvai, il faut le +dire, plus que de la joie à montrer au ministre, un aussi bel +établissement, prospérant par le concours des soins de l'officier que +lui-même avait auparavant exclu d'une promotion où tout semblait +l'appeler. + +M. de Chabrol, lorsqu'il m'avait annoncé la signature de l'ordonnance +qui me nommait sous-gouverneur, avait eu la bonté de me dire plusieurs +choses extrêmement obligeantes, dont pas une ne devait sortir de ma +mémoire. Je dois mettre en première ligne l'espoir que je tenais de +lui de mon avancement, qu'il voulait rendre aussi prompt que possible +pour me dédommager des lenteurs, dont il savait, par Fleuriau, que ma +carrière avait été entravée. «Revenez me voir dans trois ans», +m'avait-il dit, «je vous mettrai en évidence sur un beau bâtiment, et +dès que vous aurez rempli les conditions qui sont imposées par +l'ordonnance, vous n'attendrez pas longtemps le grade de capitaine de +vaisseau.» + +Au bout de trois ans (en 1827), je me présentai ponctuellement à lui. +J'avais su par le directeur du personnel, chez qui j'étais allé avant +de songer à paraître devant M. de Chabrol, que lorsque j'avais fait la +demande d'un congé pour Paris, l'exact et scrupuleux ministre lui +avait ordonné de me réserver _la Bayadère_ qui était destinée à +naviguer sur la mer Méditerranée pour y servir de corvette +d'instruction aux élèves, dont la sortie d'Angoulême allait avoir +lieu; mais que quand il avait été question d'effectuer mon +remplacement, les officiers sur lesquels le choix aurait pu tomber +étaient absents, et que M. de Chabrol avait été forcé de changer +d'avis. Il me fit, en effet, prier, lorsqu'il me sut arrivé, de passer +dans son cabinet, et après m'avoir dit, lui-même, que je ne +commanderais pas _la Bayadère_ et qu'il allait m'ordonner de continuer +mes fonctions de sous-gouverneur, il s'exprima ainsi: «Je suis trop +juste, cependant, pour vous imposer une obligation qui vous serait +préjudiciable; il existe une ordonnance par laquelle le service des +gouverneurs des Colonies est assimilé au service de mer; le vôtre, et +pour vous seul, au Collège de Marine, vient d'être rangé dans la même +catégorie, ainsi votre avancement n'en souffrira pas; soyez-en bien +persuadé.» + +Ma position nouvelle fut notifiée dans les bureaux et à Angoulême, où +je retournai le coeur pénétré d'un nouveau respect pour le ministre +qui savait si bien allier la justice, la probité aux exigences du +service, et qui, plus tard, comme homme d'État, dans une circonstance +des plus imposantes dont j'aurai l'occasion de parler, prouva qu'en +politique comme partout, la fidélité aux engagements pris constitue le +plus utile aussi bien que le plus noble des conseillers. + +Lorsque, en 1806, je revenais de l'Inde, avec les espérances les plus +fondées d'être nommé lieutenant de vaisseau pendant cette même année, +la méprise ainsi que les irrésolutions de l'amiral Linois causèrent +une captivité qui retarda cet avancement de cinq ans. Lorsque, +ensuite, le voyage du duc d'Angoulême dans les ports de l'Océan eut +amené une circonstance qui devait me faire nommer capitaine de frégate +en 1815, l'arrivée de l'Empereur et les suites qui en découlèrent +retardèrent cet autre avancement de neuf nouvelles années. En 1828, +enfin, tout me disait que j'aurais dû être capitaine de vaisseau, mais +d'autres événements supérieurs entravèrent cette nomination qui n'a eu +lieu que sept ans après. De compte fait, voilà donc vingt et un ans +bien réels, perdus, en quelque sorte, dans ma carrière, et dont +quelques-uns de mes camarades plus favorisés ont eu l'heureuse chance +de pouvoir tirer parti dans la leur. + +Mais pourquoi se comparer aux plus favorisés? pourquoi ne pas jeter +les yeux du côté opposé, pourquoi, par exemple, ne pas penser aux +centaines d'amis ou d'officiers, victimes des réactions ou des +révolutions politiques? pourquoi, surtout, ne pas me féliciter de +n'avoir pas partagé la triste destinée des Augier, des Verbois, des +Delaporte, des Céré, et autres si cruellement moissonnés à la fleur de +leur âge; et, en somme, n'est-ce pas, après tout, un bonheur assez +grand que d'être arrivé au point où je suis, avec l'estime générale, +sans exciter l'envie, à l'abri des reproches, exempt d'infirmités, et +n'ayant éprouvé aucun de ces revers ou de ces malheurs qui +empoisonnent toute une existence: _Segnius homines bona, quam mala +sentire_. + +Au moment où les bienveillantes intentions que M. de Chabrol avait +bien voulu me manifester allaient se réaliser, un revirement de +politique vint renverser le cabinet dont ce ministre faisait partie: +alors, non seulement, il ne fut plus question de donner des marques de +satisfaction aux chefs ou employés du Collège de Marine; mais la +suppression de cet établissement fut méditée, la création de l'École +Navale en rade de Brest fut effectuée, et l'on ne voulut accorder que +le temps nécessaire pour laisser achever, aux élèves du Collège, les +études commencées pendant l'année, et pour nous donner des +destinations ou des retraites. + +En ce qui me concernait, je reçus un ordre de commandement pour +_l'Écho_ qui venait de forcer très glorieusement le golfe de Lépante, +et dont le capitaine, promu au grade de capitaine de vaisseau après ce +beau fait d'armes, devait, à son retour en France, quitter son +bâtiment pour obtenir une position correspondant à son nouveau grade. + +Toutefois, mes paquets étaient faits, et j'étais prêt à partir à la +première annonce de l'arrivée de _l'Écho_ à Toulon; mais, ce n'était pas +sans me trouver froissé de n'être pas avancé d'un pas de plus que +lorsque, deux ans auparavant, j'avais été désigné pour commander _la +Bayadère_. Enfin, le jour de quitter Angoulême parut, et je +franchissais les portes du Collège, quand une dépêche ministérielle +vint me prescrire de rester. + +Le lendemain, une lettre officieuse d'un ami, que j'avais dans les +bureaux, m'apprit qu'il était décidé que l'établissement d'Angoulême +serait érigé en École préparatoire, comme La Flèche l'est pour +Saint-Cyr; et que le ministre, ayant l'intention de m'en donner le +commandement, m'avait, pour cet objet, dépossédé de _l'Écho_; +l'Ordonnance était, disait-on, à la signature du roi. + +Il n'en fut, cependant, pas ainsi, car le gouverneur qui se trouvait à +Paris, apprit aussi cette nouvelle, réclama ce commandement qu'on +n'avait nullement cru pouvoir lui convenir, tant il le faisait +descendre en rang aussi bien qu'en émoluments, et il l'obtint. + +J'avoue que j'étais fort peu satisfait, et que mes idées de retraite, +revinrent, dans mon esprit, dominantes et fondées; mais, d'un côté, +j'avais près de six ans de grade de capitaine de frégate, et, à cette +époque, après dix ans, l'on avait droit à la pension de retraite et au +rang honorifique du grade supérieur: de l'autre, le ministre +m'appelait en termes très obligeants pour me proposer un poste de +confiance. Je résolus donc de suspendre mes projets de retraite +jusqu'à ce que j'eusse connu quelles étaient les vues que l'on avait +sur moi, quitte à mettre ces projets à exécution, si l'on m'imposait +des obligations qui ne pussent pas cadrer avec le dessein bien arrêté +de n'achever mes dix ans que tout à fait selon ma convenance. + +Avant de quitter Angoulême, j'avais été informé que si je voulais +demander le gouvernement du Sénégal, je l'obtiendrais facilement. Je +n'aurais jamais voulu ni conduire ma famille dans cette sorte d'exil, +ni m'en séparer pour le laps de temps que cette mission exigeait, et +j'avais répondu que ce serait me désobliger infiniment que de donner +une suite sérieuse à cette communication; il n'en fut plus question, +et il restait à savoir quelles étaient les vues du ministre. Je les +appris bientôt par le nouveau directeur du personnel, qui m'annonça +que le ministre avait le désir de me nommer commandant de l'École +navale dans un an, époque où le commandant actuel avait exprimé son +intention formelle d'être remplacé; qu'alors je serais nommé capitaine +de vaisseau; mais, qu'en attendant, il fallait que je servisse dans +cette École en qualité de commandant en second. Je commençai par +m'étonner que les ministres ne se regardassent pas comme solidaires +des promesses de leurs prédécesseurs, et qu'on ajournât à un an ce qui +avait été une condition de la prolongation forcée de mon séjour à +Angoulême; je fis ensuite remarquer que j'avais été de fait, pendant +cinq ans, chef du Collège de Marine, et que me voir ensuite, en sous +ordre, semblerait prouver à tous, que je convenais avoir démérité; +enfin que, quant à mon avancement, je préférais gagner mes épaulettes +de capitaine de vaisseau, à la mer, où j'étais prêt à aller dès que le +ministre l'ordonnerait. + + + + +CHAPITRE II + + SOMMAIRE: Le commencement de l'année 1830.--Situation + fâcheuse.--Je suis chargé des tournées d'examen des capitaines de + la Marine marchande dans les ports du Midi.--Expédition + d'Alger.--Je demande en vain à en faire partie.--La Révolution de + 1830.--M. de Gallard.--Je refuse de le remplacer si on le + destitue.--Il donne sa démission.--Démarche spontanée des cinq + députés de la Charente en ma faveur.--Au ministère on leur + apprend que je suis nommé au commandement de l'École + préparatoire.--J'arrive à Angoulême avec le dessein de m'y + établir d'une façon définitive.--Nouvelle ordonnance sur + l'avancement.--Le vice-amiral de Rigny.--Ordonnance qui supprime + brutalement l'École préparatoire.--On ne permet même pas aux + élèves de finir leur année scolaire.--Offres qui me sont faites à + Angoulême.--Je les refuse et je pars pour Paris.--La fièvre + législative en 1831.--La loi sur les pensions de retraite de + l'armée de terre.--Projet tendant à l'appliquer à l'armée de + mer.--Atteinte portée aux intérêts des officiers de marine.--Le + Conseil d'Amirauté.--Requête que je lui adresse.--Je fais une + démarche auprès de M. de Rigny.--Réponse du ministre.--La fièvre + législative me gagne.--Après avoir entendu lire le projet de loi + à la Chambre des députés, je me rends chez M. de Chabrol.--Retour + sur la vie politique de M. de Chabrol.--M. de Chabrol dans le + cabinet Polignac.--Sa destitution.--Les votes de M. de Chabrol + comme pair de France après la Révolution de 1830.--Accueil + bienveillant que je trouve auprès de lui.--Profond mécontentement + de M. de Chabrol en apprenant que, d'après le projet ministériel, + le service des officiers qui avaient rempli à terre des fonctions + assimilées à l'embarquement ne leur était pas compté.--Copie de + la lettre que M. de Chabrol m'écrit séance tenante et de celle + qu'il adresse au ministre.--Nouvelle pétition à M. de + Rigny.--Entrevue de M. de Chabrol et M. de Rigny à la Chambre des + pairs.--Déclaration faite par M. de Chabrol.--Il est alors + convenu qu'un des députés, auxquels j'en avais déjà parlé, + déposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait + pas.--L'amendement est adopté.--Mes droits sont reconnus et je + suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les conditions + voulues pour changer de grade.--Le nombre des capitaines de + vaisseau est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate + de 130 à ce même nombre de 70; appréciation de la mesure.--Je + suis de nouveau chargé des examens pour les capitaines de la + Marine marchande, d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans + ceux du Midi.--Comment je comprends mes fonctions.--Je compose un + _Dictionnaire de marine abrégé_.--Quelques-uns de mes + compatriotes de l'Hérault me proposent une candidature à la + Chambre des députés.--Revers financiers.--En 1835, je sollicite + le commandement de l'École navale pour le cas où il deviendrait + vacant.--Des capitalistes m'offrent la direction d'une + entreprise industrielle.--Le ministère refuse de m'accorder + jusqu'en 1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour + me permettre d'achever ma période de douze années de grade.--Je + reviens alors à mes demandes d'embarquement, mais le commandant + de l'École navale insistant pour être remplacé, je suis nommé + capitaine de vaisseau le 7 novembre 1835 et appelé au + commandement du vaisseau-école _l'Orion_.--Paroles aimables que + m'adresse à ce propos l'amiral Duperré, ministre de la + Marine.--Lettre que j'écris à M. de Chabrol.--Une année de + commandement de l'École navale. + + +Ma position était loin d'être belle, lorsque l'année 1830 s'ouvrit. +Mon refus de m'embarquer en second sur le vaisseau _l'Orion_, ou +l'École navale était établie, me laissait fort peu d'espoir qu'on me +donnât un commandement à la mer, et il faut le dire, je m'en souciais +peu, par la crainte de voir se renouveler l'abandon où l'on m'avait +laissé après mes campagnes de _la Provençale;_ je pensais donc à +retourner à Rochefort, qui est mon département, comme officier de +marine, lorsque j'appris que le capitaine de frégate qui faisait +habituellement les tournées d'examen des capitaines de la Marine du +commerce dans les ports du Midi, venait d'obtenir un bâtiment; je me +présentai pour le remplacer, et je fus nommé. Je crus avoir eu une +chance fort heureuse; mais faible portée des conceptions humaines! +C'était encore la perte de mon avancement. En effet, un mois après, +l'expédition contre Alger fut résolue; tous mes camarades sans emploi +y eurent des commandements, et à moi, qui demandai que ma mission me +fût retirée, pour faire partie de l'escadre, on répondit, ainsi que +d'ailleurs je m'y attendais, qu'il était impossible que l'on mît à ma +place un officier qui, dans ce moment, ne pourrait voir cette mesure +que comme une marque signalée de mécontentement. Le succès le plus +complet, le plus glorieux couronna les armes de la France; il y eut, +par suite, dans tous les grades de la marine, des promotions +nombreuses autant que méritées, mais pour mon compte, je vis que si +j'avais eu le plaisir d'embrasser, pendant ma tournée, nos parents de +Béziers, de Marmande, de Rochefort, d'un autre côté, il était certain +que la fortune ne paraissait pas disposée à me traiter plus +favorablement que par le passé. + +Toutefois, j'avais acquis une position très agréable: quatre mois +d'examens, par an, dans des contrées ravissantes et amies, et huit +mois, à Paris, d'un travail très doux dans les commissions du +ministère. C'était, à défaut d'avancement, ce que je pouvais espérer +de mieux pour arriver à mes dix ans de grade, afin d'avoir droit à la +retraite et au grade honorifique de capitaine de vaisseau. Mais il +était dit que cette position ne devait pas durer, quoiqu'elle parût de +nature à ne pouvoir être changée que par un miracle; or, ce miracle +arriva, et ce fut la Révolution de 1830 qui le fit. + +Je ne parlerai pas ici des commotions qu'elle occasionna. Il me +suffit, en effet, de te dire qu'elle atteignit M. de Gallard, ancien +émigré, et de la connaissance particulière de Charles X. Dès les +premiers jours de tranquillité, je fus appelé au ministère, où l'on +m'informa que j'allais être nommé commandant de l'École préparatoire +d'Angoulême, et qu'il était décidé qu'on n'y laisserait pas M. de +Gallard. Une destitution de ce chef avec qui j'avais été en rivalité, +pour le commandement de l'établissement quand il était devenu école +préparatoire, et qu'on aurait pu m'attribuer pour m'approprier son +héritage, éveilla ma délicatesse, et elle me sembla une trop mauvaise +porte d'entrée pour que je ne déclarasse pas aussitôt qu'à ce prix on +ne devait pas compter sur moi. Je demandai qu'on laissât faire au +temps, mes raisons furent goûtées; et, comme M. de Gallard ne tarda +pas à donner lui-même sa démission, rien ne s'opposa plus à ma +nomination, et je partis. + +Les cinq députés de la Charente étaient dans les rangs libéraux ou +plutôt constitutionnels; ils avaient su que, pendant mon séjour à +Angoulême, l'esprit fanatique de la Restauration avait introduit, +dans le Collège, des exigences ultra-religieuses dont j'avais +toujours repoussé, pour moi, mais avec décence, dans des formes +polies, sans troubler l'harmonie de l'établissement, tout ce qui +blessait mon for intérieur ou attaquait ma conscience. Dans d'autres +circonstances, ces Messieurs avaient connu mon opinion sur plusieurs +questions vitales, qu'un gouvernement, qui ne voyait pas que +l'opposition constitutionnelle est un instrument de consolidation +aussi bien que de perfectionnement, ne pouvait pas comprendre: +aussi, ces cinq députés se transportèrent-ils, spontanément, au +ministère de la Marine pour demander que je fusse nommé chef de +l'École où ils m'avaient connu; leur satisfaction fut grande, quand +ils apprirent que c'était à moi qu'on avait pensé. La ville +d'Angoulême honora ma nomination d'une semblable approbation; et la +musique de la garde nationale voulut bien s'établir, en quelque +sorte, l'interprète de la satisfaction publique, en venant le jour +même de mon arrivée, fêter mon installation. + +Je m'établis à Angoulême, et je pensai même à m'y établir pour +toujours, car une ordonnance sur l'avancement parut bientôt qui +révoqua toutes les précédentes, et qui, au mépris des droits acquis, +des services rendus, des promesses faites, ne permit plus de compter, +pour arriver d'un grade à un autre, que le temps rigoureusement passé +à la mer. Ce fut M. le vice-amiral de Rigny qui provoqua cette +ordonnance; et, sans vouloir affaiblir ici les services qu'il a rendus +comme militaire, il doit être permis de dire que son trop long passage +au ministère de la Marine n'y fut guère marqué que par des actes +désavantageux à l'organisation et au personnel du corps, à la tête +duquel il se trouvait placé. Il fallait donc renoncer à me trouver +dans aucune promotion, et me contenter de ma position qui, sous +beaucoup d'autres rapports, il est vrai, était très satisfaisante. + +Angoulême est un très beau pays où nous étions parfaitement bien. Je +conçus donc le dessein, non seulement d'y rester tant qu'on y serait +content de mes services comme chef de l'École, mais encore d'y passer +mes vieux jours. Dans ce but, je résolus de faire l'acquisition d'une +jolie maison de campagne entourée de quelques champs, qui se trouvait +en vente, et de placer ainsi les capitaux de ma femme, dont une grande +partie, plus tard, hélas!... J'entrai en marché pour cette terre; je +vis même une jolie voiture que je voulais acheter en même temps. Vains +projets, démarches inutiles! Une ordonnance aussi bizarre, aussi +brutale qu'imprévue vint supprimer l'École que je commandais, sans +même donner aux élèves, dont quelques-uns venaient, tout récemment, +d'être admis parmi nous, le temps de finir leurs classes ou leurs +cours de l'année. Je reçus l'ordre de rendre l'établissement à un +commissaire de la Marine qui fut si émerveillé de la beauté, de la +tenue de l'édifice que je lui remettais, qu'il prétendit qu'il avait +plutôt l'apparence d'être disposé pour recevoir des élèves, que pour +les voir partir. Enfin, je quittai Angoulême pour toujours, et je me +rendis à Paris en congé. + +J'avais, cependant, été vivement sollicité de rester; plusieurs +personnes notables de la ville, sentant la perte et le vide que la +suppression d'un aussi bel établissement allait occasionner chez eux, +conçurent le projet de l'utiliser en y organisant une grande école, +dans le même genre, mais plus belle encore, que celles de Vendôme, de +Sorrèze ou de Pont-le-Voy; la commune aurait donné à ces mêmes +personnes, comme elle l'avait fait au département de la Marine, la +jouissance du local; et de leur côté, elles auraient fait tous les +frais d'installation; mais ces Messieurs voulaient, avant tout, que je +consentisse à rester à la tête de la maison. C'était extrêmement +flatteur, cependant il aurait fallu prendre ma retraite, avant d'avoir +mes dix ans de grade, il aurait fallu me mettre, en quelque sorte, en +tutelle, sous la surveillance, sous l'autorité même de conseils ou +d'inspecteurs délégués par la ville; et comme c'est chose +souverainement déplaisante à qui, pendant toute sa vie, a porté +l'habit militaire et n'a obéi qu'à des injonctions militaires, je me +confondis en remerciements, et je refusai. + +Lorsque j'arrivai à Paris, en 1831, une fièvre législative s'était +emparée de tous les esprits; on voulait tout refaire, tout régler, +tout remettre en question, et la Marine ne restait pas en arrière. Une +des lois qui parurent alors améliorait les pensions de retraite de +l'armée de terre. On nous l'appliqua; mais elle fut fâcheuse pour +nous, car nous y perdîmes le grade honorifique supérieur et la pension +de ce grade, après dix ans d'exercice; et, au lieu de ces dix ans, on +en exigea douze pour atteindre le nouveau maximum qui, pour nous, est +sensiblement inférieur à l'ancien. Cette loi fut un bienfait pour +l'Infanterie; mais elle lésa considérablement les corps spéciaux, dits +royaux. + +Quant à moi, je me vis, en outre, forcé d'ajourner au 4 août 1836 les +projets de retraite que je méditais pour le 4 août 1834. L'avancement +fut également soumis à la sanction des trois Pouvoirs. L'occasion me +parut favorable pour faire valoir mes droits méconnus dans +l'ordonnance précédente. Comme les projets de loi sur la Marine sont +ordinairement discutés en Conseil d'Amirauté avant de passer à celui +des ministres, je fis parvenir une requête au premier de ces Conseils +pour demander que les anciens titres fussent réservés, et pour que le +service des officiers qui avaient rempli, à terre, des fonctions +assimilées à l'embarquement leur fût compté, quant au temps passé, +suivant la teneur des ordonnances sous l'empire desquelles ces +officiers avaient exercé ces fonctions. + +L'Amirauté me répondit qu'elle venait de se dessaisir du projet de +loi, qu'elle l'avait approuvé sans modifications importantes, et que +le ministre ou le Conseil des Ministres, seuls, pouvaient en ce +moment faire droit à ma réclamation. + +Je m'adressai aussitôt à M. de Rigny, qui me répondit à son tour, que +le Conseil des Ministres avait reconnu le projet bon, qu'on ne pouvait +pas revenir sur une semblable décision, et que, très probablement, la +loi serait portée à la Chambre des députés, telle qu'elle avait été +approuvée par le Conseil d'Amirauté. + +Ces réponses défavorables, qui consacraient une injustice manifeste, +me blessèrent au dernier point. La fièvre législative me gagna à mon +tour, et je résolus d'intervenir, non pas directement, puisque je +n'avais pas accès à la tribune, mais par les journaux dans lesquels je +fis insérer plusieurs articles préparatoires, et par l'influence de +plusieurs députés que je vis, et qui eurent bientôt, à cet égard, la +même manière de voir que moi. + +Je devins ensuite l'habitué fidèle des séances de la Chambre, afin d'y +voir paraître la loi dès qu'elle y serait présentée, car j'en voulais +promptement bien connaître les détails pour agir sans retard, avec +pleine connaissance de cause. Je n'eus pas longtemps à attendre. J'en +entendis lire tous les articles et, quand je fus bien assuré que la +disposition à laquelle je tenais n'y était pas renfermée, je quittai +la salle des séances, et je me rendis chez M. de Chabrol pour lui +raconter mes doléances. + +Ce digne homme venait de voir passer des jours bien pénibles pour lui. +Il avait fait partie du dernier cabinet de Charles X, en qualité de +ministre des Finances. Le roi lui-même l'avait amicalement pressé +d'approuver les fameuses ordonnances qui amenèrent la révolution de +1830. M. de Chabrol, qui en avait compris la portée, s'y était +noblement refusé; il offrit même sa démission, mais le monarque qui +tenait à voir ces ordonnances contresignées par un homme aussi +honorable, n'avait pas accepté cette démission, et il avait chargé M. +de Polignac, président du Conseil, de tâcher d'ébranler la résolution +de M. de Chabrol. Toutefois le sage ministre des Finances persista +dans ses refus. Des instances nouvelles furent faites; ce fut alors +que le ferme opposant prononça ces paroles qui peignent la plus belle +âme, alliée à la plus profonde connaissance des affaires de l'époque. +«Jusqu'ici j'avais offert ma démission comme moyen de conciliation; +mais, puisque je découvre, plus que jamais, dans quelle voie fâcheuse +on veut entrer, je reprends l'offre, qui n'a pas été acceptée. Il +faudra donc me destituer; mais, pour en venir à une pareille +extrémité, on y regardera peut-être à deux fois. Puissent des +réflexions salutaires arrêter, alors, ceux qui s'attachent à la perte +de leur souverain! Je n'ai plus que ce moyen de leur ouvrir les yeux, +et je désire du fond du coeur qu'ils voient l'abîme qu'ils creusent +sous leurs pas.» Rien ne fut écouté. M. de Chabrol fut destitué, et la +Révolution eut lieu! + +Ce n'était pas tout, car une de ces crises qu'engendrent toujours les +révolutions, même les plus pures, venait en outre de se passer sous +les yeux mêmes de M. de Chabrol qui, par sa position précédente de +ministre, devait en être péniblement affecté. L'exaltation des esprits +demandait les têtes de quatre de ses anciens collègues, ex-ministres +de Charles X, qui n'avaient pas eu le bonheur de réussir à quitter la +France; et la Chambre des Pairs, dont M. de Chabrol faisait partie, +était appelée à les juger. Casimir Périer, illustre Président du +Conseil d'alors, et les Pairs, montrèrent en cette cruelle +circonstance le caractère le plus ferme. La justice ne se laissa pas +intimider, et prononça le seul arrêt que l'humanité pût avouer, au +mépris des plus sanglantes émeutes et des plus menaçantes +vociférations. + +Enfin la loi sur l'hérédité de la Pairie, qu'on voulait abolir, +quoique, seule, elle puisse donner une indépendance complète à cette +branche du pouvoir, et la dégager de la sphère d'action de l'influence +ministérielle, avait ensuite été mise en discussion. M. de Chabrol +avait des vues trop saines, trop élevées, pour ne pas tenir à +l'hérédité; mais il est des moments où des résistances mal calculées +excitent des passions déjà exaltées, et n'amènent que de fâcheuses +complications. L'adversaire énergique des ordonnances était devenu le +votant réfléchi de la perte d'un privilège aussi brillant que fécond +en beaux résultats, et ainsi il se trouvait, toujours par la passion +de ses devoirs et du bien public, tantôt l'homme de la résistance +vis-à-vis du Souverain qu'il aimait personnellement, lorsque ce +Souverain se trompait, tantôt le pair impassible, qui, à l'occasion, +savait laisser passer les flots populaires et leur dangereux torrent. + +Je savais tout cela; c'en était plus qu'il n'en fallait pour me faire +craindre d'être au moins indiscret, en abordant un homme aussi +préoccupé, et que j'allais entretenir d'affaires bien puériles auprès +des grandes émotions qui devaient agiter son esprit. Mais il existe +quelque chose de si rassurant dans le caractère d'un homme au coeur +juste que mes doutes s'effaçaient à mesure que je m'approchais de son +hôtel; mes inquiétudes cessèrent quand son concierge m'eût dit qu'il +était chez lui toujours disposé à recevoir ceux qui le demandaient, et +mes craintes, enfin, s'évanouirent lorsque j'eus revu cet homme si +simple et si élevé, et que sa bouche bienveillante eût, sans +hésitation, prononcé mon nom; il était absolument surprenant qu'il ne +l'eût pas oublié. Tel est le type parfait de l'homme de bien, qu'il +sera toujours reconnu, parce qu'il sera toujours le même; toujours +accessible, toujours maître de lui et toujours supérieur: + + «... servetur ad imum + Qualis ab incoepto, et sibi constet!» + +À mesure que j'expliquais le motif de ma visite, la physionomie de M. +de Chabrol passait de la surprise au mécontentement, et, enfin, à une +sorte d'indignation, «Ça ne saurait être ainsi, me dit-il dès que +j'eus fini; on ne peut se jouer de la sorte ni de moi, ni surtout de +vous. Ce qui me reste d'influence va y être employé, et tout de suite. +Mais il faut donner à tout ceci une tournure officielle; ainsi +approchez-vous de cette table et, sur-le-champ, écrivez-moi le résumé +de ce que vous venez de me dire!» + +Je me mis à l'oeuvre, et ce brave homme, qui s'animait de plus en plus +par la haine de l'injustice, s'était également assis près de la même +table, et comme il savait d'avance quel allait être le contenu de ma +lettre, il s'était mis à tracer les deux suivantes, dignes d'être +conservées comme monuments de bienveillance et d'équité. La première +était à mon adresse, l'autre à celle de M. de Rigny; mais il me fut +permis d'en prendre copie avant qu'elle fût cachetée. + +«J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire, et je m'empresse d'y répondre. + +C'est avec plaisir que je déclare que lorsque vous me demandâtes à +quitter les fonctions de sous-gouverneur du Collège d'Angoulême pour +prendre du service à la mer, je n'eus, en vous ordonnant de continuer +vos fonctions, d'autre but que de faire tourner au profit de +l'établissement des services que je considérais comme fort distingués +et fort importants. Ce fut, même, pour vous dédommager d'un +commandement à la mer, que je trouvai juste de faire assimiler vos +services du Collège Royal de Marine à ceux de la mer. + +Au surplus, ceci est une affaire de bonne foi qui ne peut être +interprétée contre un officier qui, en obéissant, doit trouver toute +garantie dans les ordres qu'il reçoit et dans les dépêches qui émanent +du Ministère; et si le portefeuille de la Marine était resté, quelque +temps encore, entre mes mains, j'aurais prié le roi de vous +récompenser par le grade de capitaine de vaisseau, du sacrifice que +j'exigeais de vous. Agréez, etc.» + +«Monsieur le Ministre, j'ai reçu, aujourd'hui, une réclamation de M. +de Bonnefoux relative à ses services à Angoulême. Il est certain qu'en +imposant à cet officier, qui demandait à aller à la mer, l'obligation +de continuer ses fonctions au Collège de la Marine, j'entendis, en le +plaçant dans le régime de l'ordonnance du 4 août 1824, que ses +services seraient assimilés à ceux de la mer pour son avancement, et +les ordres qu'il reçut n'avaient que ce juste but. Je recommande donc +ce capitaine de frégate à votre justice, et je lui réponds dans le +sens de la présente lettre. J'ai l'honneur, etc.» + +J'adressai une nouvelle pétition à M. de Rigny, et je ne manquai pas +d'y insérer une copie de la première de ces deux lettres, la seconde +lui fut envoyée par M. de Chabrol. Il se passa quelques jours sans que +j'entendisse parler de la suite de cette affaire; un billet, +cependant, de M. de Chabrol m'arriva; sur son invitation, je me rendis +chez lui et j'appris que M. de Rigny ne lui avait pas répondu par +écrit, mais qu'ayant été rencontré par lui à la Chambre des Pairs et +interrogé à cet égard, il lui avait répondu qu'il trouvait plus +convenable d'en causer avec lui, à la première occasion, que d'en +faire l'objet d'une correspondance; mais qu'au résumé, les choses +étaient trop avancées pour qu'il crût qu'il existât un remède +possible. M. de Chabrol qui pensait qu'il n'était jamais trop tard +pour réparer une injustice, lui dit qu'il ne pouvait être de cet avis, +et qu'il croyait devoir l'avertir que si la loi ne consacrait pas mes +services et ceux des officiers qui étaient dans des positions +analogues à la mienne, il y proposerait un amendement quand elle +serait discutée à la Chambre des Pairs; qu'il avait tout lieu +d'espérer que cet amendement serait adopté, qu'alors la loi +reviendrait à la Chambre des députés, et qu'il était bien préférable +d'introduire aussitôt cet amendement. + +Après avoir discuté le fait assez longuement, mon protecteur ne +changea pas d'avis, et cet avis prévalut. Il fut donc convenu qu'un +des députés, à qui j'avais déjà parlé, présenterait l'amendement lors +de la discussion de la loi, et que M. de Rigny ne le combattrait pas. +Ce fut effectivement la tournure que cette affaire prit. La +disposition convenue et rédigée par moi fut proposée aux votes de la +Chambre, adoptée par elle, insérée dans la loi comme un de ses +articles; mes droits furent reconnus, garantis; je fus placé sur la +liste des officiers qui avaient rempli les conditions voulues pour +changer de grade; et j'eus la satisfaction, non seulement de rentrer +dans ces droits, mais encore d'y rentrer par l'appui persévérant de +l'honnête homme qui épousa ma cause, comme si elle lui eût été +personnelle, et dont je ne pus trop admirer la droiture et l'équité. + +Il ne fallait pourtant rien moins que le succès pour compenser toutes +les démarches, courses, lettres, visites, explications, écrits que +cette affaire nécessita; enfin, je réussis et je me consolai de tout; +mais il est réellement difficile d'être plus tiraillé, ballotté, +contrarié que je ne l'avais été pendant cette affaire et, en général, +depuis deux ans. + +Il ne suffisait pas, cependant, que mes droits fussent reconnus et que +je fusse placé sur la liste des officiers qui avaient rempli les +conditions; car, pour profiter de cet avantage, il fallait de la +place, ou des vacances dans le cadre des capitaines de vaisseau; et +comme, en outre, toutes les nominations à ce grade sont au choix du +roi et aucune à l'ancienneté, et que je n'étais pas du nombre des +favorisés, il y avait tout lieu de penser, que je n'avais, au moins +pour bien longtemps, obtenu qu'un avantage chimérique. + +Le ministre de la Marine avait, en effet, cédé aux Chambres sur tous +les points; et, sous prétexte qu'il y avait plus d'officiers en +activité qu'il n'était rigoureusement nécessaire pour le service de +paix, les capitaines de vaisseau avaient été réduits de 110 à 70, et +les capitaines de frégate de 130 à ce même nombre de 70. Rien n'est +funeste comme ces mesures violentes qui font placer à la retraite, +avant le temps, des officiers pleins de zèle et d'ardeur qui ont bien +servi; rien n'est mal calculé comme de limiter les cadres aux besoins +stricts du service, tandis qu'il est si évident qu'il faut laisser de +l'espérance à ceux qui peuvent se distinguer, et que l'émulation ne +s'entretient qu'autant qu'elle a le véhicule de la récompense et de +l'avancement. + +Aucun ministre, jusque-là, n'avait autant transigé avec les Chambres; +tous avaient, à la tribune, soutenu les intérêts du corps; aussi, la +marine entière s'étonna-t-elle de voir celui d'entre eux qui, +jusque-là, avait eu, depuis la chute de l'empire, le plus de relations +avec les officiers de l'arme, prouver, par une série de mesures +fatales, que le ministère n'était pour lui qu'une affaire de calcul et +d'ambition. Plus tard, effectivement, il passa au ministère des +Affaires étrangères, celui de tous dont le rôle est le plus difficile +à soutenir devant les Chambres, et où il se montra peu à la hauteur +d'un poste si brillant. + +Mais pour en revenir à ce qui me concernait, j'avais réussi; et il me +restait à ne pas désespérer que quelque circonstance avantageuse se +présentât dans la suite des temps. + +Après l'issue des négociations que le consciencieux appui de M. de +Chabrol rendit si heureuses, j'appris que l'officier qui était chargé +des examens pour les capitaines de la Marine marchande dans la tournée +du Nord venait, comme tant d'autres, de subir une retraite prématurée. +Je fus invité à demander à le remplacer, je fus nommé et je fis cette +tournée; mais, à mon retour, voyant dans les journaux que celui qui +examinait dans le Midi avait, après sa tournée, obtenu le commandement +d'un bâtiment destiné à prendre la mer, je fis connaître mon désir +d'être rétabli dans cette tournée qui était celle que j'avais faite en +1830, et ayant été agréé, je me retrouvai en possession de ces +charmants voyages que j'ai, périodiquement, continués tous les ans, +aux mêmes époques, aux mêmes lieux, jusque et y compris 1835. + +J'étais vraiment heureux et de mes séjours à Paris et de mes travaux +aux commissions du ministère, et de mes fonctions elles-mêmes, qui me +faisaient si bien accueillir dans les beaux ports que je visitais +toujours avec un plaisir nouveau. Là, je m'efforçais de concilier mes +devoirs avec la bienveillance, d'obtenir, par la douceur ou par des +questions convenablement posées, la conviction du savoir de mes +candidats; de les interroger comme un marin qui en veut mettre +d'autres à même de prouver qu'ils connaissent le métier, de forcer +ceux mêmes que j'étais obligé de refuser à convenir qu'à eux seuls en +était la faute; enfin, de donner à mes examens une tournure propre à +éclairer la partie capable de l'auditoire sur la force des examinés, +ainsi qu'à propager, chez l'autre partie, la connaissance des bonnes +doctrines, des solutions satisfaisantes, et à déraciner les routines, +les préjugés qui entravent les progrès de l'art naval. + +Je sentis, en outre, la nécessité de ramener tous les idiomes +maritimes de nos ports divers à un même étendard grammatical, +d'adopter des définitions précises, de signaler les locutions +vicieuses; et c'est dans ces mêmes tournées que j'exécutai le projet +de composer un _Dictionnaire de marine abrégé_[204], que, cependant, +j'enrichis d'une grande quantité de mots nouveaux ou bien oubliés +jusqu'alors; et qui, à cet avantage, joignit celui de ne toucher +qu'aux définitions; de faire connaître, entre plusieurs mots de +signification pareille, celui qui était le plus accrédité, le plus +correct; d'élaguer, enfin, tout ce qui tient aux traités, ou qui est +trop variable de sa nature, pour figurer dans un livre aussi positif +qu'un dictionnaire. Les noms des machines à vapeur furent aussi +introduits dans mon livre[205], ainsi qu'une traduction en anglais et +en espagnol, des termes principaux qui se rattachent à la Marine. + +[Note 204: Ce _Dictionnaire abrégé de Marine_ parut en 1834. C'est +un volume in-8º de 338 pages.] + +[Note 205: Les pages 325 à 337 sont consacrées à ce sujet. Le +_Dictionnaire abrégé de Marine_ repose donc déjà sur l'idée qui devait +plus tard donner naissance au _Dictionnaire de la Marine à voiles_ et +de la _Marine à vapeur_.] + +Ces tournées me valurent, enfin, une marque souverainement flatteuse +d'estime de quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault. + +Peu après les dernières élections pour la Chambre des députés, je me +trouvais dans ce département, où, pour s'opposer à un candidat que la +majorité ne voulait pas porter, on en nomma un qui accepta seulement +par déférence pour l'opinion publique. On en parlait devant moi, +lorsqu'un des assistants s'étonna que l'idée ne fût venue à personne +de faire choix de moi; d'autres répondirent qu'on y avait pensé, mais +que la date du jour des élections était alors trop rapprochée pour +qu'on eût le temps de m'écrire à Paris, afin de savoir si je payais le +cens. On m'engagea à m'expliquer sur ce point et le premier des +assistants, qui avait le plus contribué à faire nommer le député +actuel, annonça son dessein, auquel les autres assistants promirent de +s'associer, de m'honorer de son suffrage ainsi que de ceux dont il +pourrait disposer. Les élections reviendront dans deux ou trois ans; +mais mon zélé partisan est mort depuis cette époque, mais +l'interruption de mes tournées doit refroidir les esprits; mais enfin, +je ne suis plus en règle pour le cens, car ma belle-mère et moi, nous +payons, en moins, une assez bonne somme d'impôts, depuis que nous +avons quitté nos appartements de Paris, elle pour se retirer à Orly, +et moi pour habiter Brest. Une perspective si honorable est donc +probablement perdue; mais il m'en restera un excellent souvenir. + +De bien gaies, de bien douces, de bien belles années se passèrent +ainsi; toutefois, la fin en fut attristée par une banqueroute qui, en +nous faisant perdre moitié sur une somme assez considérable, nous +enleva cette portion de nos rentes d'où nous tenions le superflu qui +rendait notre existence si agréable à Paris. + +Depuis assez longtemps, les bureaux m'avaient assuré que le commandant +de l'École navale ne désirant pas y prolonger son séjour au-delà de +l'année 1835, ils s'étaient promis de me proposer au ministre pour lui +succéder; je m'occupais peu de ce projet, parce que je pensais que la +détermination de quitter un si beau poste ne s'effectuerait pas avant +1836, et qu'à cette époque j'aurais les douze ans de grade requis pour +mon maximum de retraite, mais les choses étaient changées, et je +résolus de me mettre sérieusement en avant pour ce commandement s'il +venait à vaquer, ou pour tout autre qui pourrait se présenter. + +Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que, s'il est une chose au +monde que je déteste cordialement comme antipathique à mon caractère, +c'est le rôle, ou seulement l'apparence du rôle de solliciteur; ainsi, +j'avais bien voulu habiter Paris, mais j'aurais été désolé que l'on +pût croire que c'était pour demander, intriguer ou me pousser. J'avais +donc pris la résolution de me tenir à l'écart ou hors du contact privé +de toute autorité; et, tout en paraissant dans les bureaux ou dans le +cabinet du ministre, quand mon devoir m'en imposait la nécessité comme +examinateur ou comme membre rapporteur ou président de quelque +commission, je m'abstins, pendant ma longue résidence à Paris, de me +montrer une seule fois dans les salons, soit du ministre, soit des +officiers généraux qui avaient l'habitude de recevoir. Je ne changeai +pas de manière d'agir en présentant mes demandes, je les formulai avec +insistance, mais avec dignité; je les appuyai de ma personne ainsi que +du suffrage de quelques dignes amis; mais je ne pénétrai ni dans les +maisons, ni dans les rendez-vous de l'intrigue, et je m'en rapportai +tout à fait à la bonté de ma cause et à l'équité. + +Ce fut alors que, connu de quelques capitalistes intéressés dans une +entreprise industrielle, je reçus la proposition d'accepter la +direction de la compagnie, avec avantages satisfaisants; on voulait +même me nommer sur-le-champ: c'était une fausse démarche, car je +dépendais du ministère qui pouvait ne pas y consentir. Espérant, +toutefois, qu'il ne s'y opposerait pas, je priai ces Messieurs de +m'écrire pour me faire une offre officielle, et je leur dis que cette +lettre me suffirait pour agir auprès du ministre. Cet avis étant +adopté, une lettre signée par l'unanimité des intéressés me fut +adressée; j'allai prier le ministre de me permettre d'accepter; et, +comme nous étions en 1835, et que mes douze ans de grade n'expiraient +qu'en 1836, de m'accorder, pendant cet intervalle, un congé avec +demi-solde ou même sans solde. L'affaire traîna quelques jours pendant +lesquels on me donnait des espérances; mais des informations étant +venues du ministère de la Guerre, où l'on en avait pris pour savoir +s'il existait des cas analogues, ces informations détruisirent ces +espérances, et ma demande fut rejetée. J'en fus contrarié, car cette +occupation me plaisait: c'était, pour mes vieux jours, une position +douce, de l'activité sans fatigue, une installation fixe, et je +restais à Paris. + +Je revins alors à mes demandes d'embarquement; mais le commandant de +l'École navale faisant, réellement, connaître qu'il désirait être +remplacé, je fus nommé à ce commandement, et l'amiral Duperré, qui +était ministre, eut la bonté de me dire que j'aurais pu me dispenser +d'en faire la demande, car ni lui ni personne dans les bureaux ne +pensait à un autre choix. Le grade de capitaine de vaisseau vint en +même temps, et naturellement, je pensai à M. de Chabrol de qui je le +tenais en quelque sorte; aussi, lui écrivis-je pour lui faire +connaître ma nomination et pour lui renouveler tous mes sentiments de +reconnaissance. Lors de la publication de mon dictionnaire, j'avais +également saisi cette occasion de lui adresser une lettre qui +accompagnait un exemplaire de cet ouvrage dont je le priais de vouloir +bien accepter l'hommage. En cette circonstance, je lui parlai, non +seulement de mon dévouement à sa personne, mais encore de mon respect +pour son administration comme ministre de la Marine, pendant laquelle +les intérêts de l'arme avaient été soutenus avec chaleur, la justice +universellement observée, et plusieurs mesures très utiles +introduites. C'était l'expression de la vérité, et le cri de la +gratitude. + +Une année presque entière s'est écoulée depuis que j'ai été nommé au +commandement que j'occupe, et j'ai eu bien des embarras de service, de +voyage, d'emménagement, d'affaires, de déplacements. + +Mais tout est fini, l'École va bien, nous sommes bien casés; il n'y a +donc plus rien à désirer, si ce n'est que cet état de choses continue; +et, surtout, que les inquiétudes que je ne puis m'empêcher d'avoir sur +ton admission[206], soient entièrement dissipées. Ceci s'éclaircira +bientôt, et j'attends, je t'assure, cette solution avec bien de +l'impatience. + +[Note 206: L'admission de Léon de Bonnefoux aux examens de sortie +de l'École de Saint-Cyr.] + +Ma tâche, alors, serait finie, mon cher fils, car tu seras bientôt +majeur, et tu connais toute ma vie. Puissent mes récits contribuer à +te donner quelque expérience, et à graver dans ton âme l'amour du +bien, le dévouement à tes devoirs ainsi qu'à ton pays que tu es +destiné à servir de ton épée, l'attachement à la famille, et le besoin +de te distinguer! + +C'est par là que tu marcheras ferme dans le sentier de l'honneur, et +que tu parviendras à la fin de ta carrière avec l'estime de toi-même +et celle des honnêtes gens. + + + + +VIE DE MON COUSIN C. DE BONNEFOUX + +ANCIEN PRÉFET MARITIME[207] + +[Note 207: Je me borne à rappeler ici que cette _Notice_, écrite +en 1836, du vivant de l'ancien préfet maritime, et qui n'a jamais été +publiée, forme le complément naturel des _Mémoires_. Voyez la +_Préface_.] + + + + +CHAPITRE PREMIER + +CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803 + + SOMMAIRE: Origine du baron Casimir de Bonnefoux.--Son éducation, + sa personne.--Entrée dans la marine.--La guerre de l'Indépendance + d'Amérique.--La frégate _la Fée_.--Campagnes postérieures.--La + Révolution.--Émigration des frères de M. de Bonnefoux.--Son + incarcération à Brest.--Il est promu capitaine de vaisseau, puis + chef de division.--L'amiral Morard de Galle.--Le vaisseau _le + Terrible_.--Séjour de plusieurs années à Marmande.--Voyage à + Paris en vue de faire rayer un ami de la liste des + émigrés.--L'amiral Bruix, ministre de la Marine.--M. de Bonnefoux + est nommé adjudant général du port de Brest.--Son + oeuvre.--Armement de l'escadre de l'amiral Bruix.--Histoire du + vaisseau _la Convention_, armé en soixante-douze heures.--Le + Consulat.--L'organisation des préfectures maritimes.--M. de + Caffarelli.--Démarches faites par M. de Bonnefoux pour quitter la + marine.--Refus de sa démission par le Premier Consul.--Paroles + qu'il prononce à cette occasion.--M. de Bonnefoux est nommé au + commandement du vaisseau _le Batave_.--Offres obligeantes du + préfet de Caffarelli.--L'inspection générale des côtes de la + Méditerranée donnée à M. de Bonnefoux. + + +M. le baron Casimir de Bonnefoux[208] fit ses études au Collège de +Louis-le-Grand; il en sortit pour embrasser la profession de marin, +où l'on franchissait alors les premiers grades avec assez de rapidité. +Il était né en 1761[209], d'une famille de l'Agenais, toute adonnée +aux armes depuis le XIVe siècle, et dont l'illustration militaire +remonte jusqu'au règne du roi Jean. À partir de cette époque, et sans +exception, les Bonnefoux ont constamment servi de leur épée, et depuis +l'institution de l'Ordre de Saint-Louis, tous en avaient reçu la +décoration, destinée, comme celle de la Légion d'honneur, à servir de +véhicule aux grandes actions, mais plus spécialement à récompenser les +services guerriers. + +[Note 208: _Baptiste-François-Casimir de Bonnefoux._] + +[Note 209: D'après son acte de baptême, que nous avons eu entre +les mains, Casimir de Bonnefoux naquit le 4 mars 1761 à Marmande, de +messire Léon de Bonnefoux, écuyer et de dame Catherine de Faget. Il +eut pour parrain l'abbé Faget de Cazaux. Son père qui, comme on l'a vu +dans les _Mémoires_, était un officier retiré du service avec la croix +de Saint-Louis fut, l'année même de sa naissance, nommé par +l'intendant de Bordeaux adjoint à M. Faget de Cazaux subdélégué de +Marmande. M. Philippe Tamizey de Larroque relève le fait dans sa +_Notice sur la ville de Marmande_, p. 115. Sous l'ancien régime, le +subdélégué était le mandataire de l'intendant, qui le choisissait et +le révoquait. Il différait, à cet égard, du sous-préfet actuel.] + +Ce jeune officier apporta dans le monde une figure où la santé, la +fraîcheur, la finesse et la gaieté s'étaient réunies avec un charme +inexprimable. Des contrastes rares s'y faisaient remarquer: ainsi, +l'on y voyait une extrême vivacité, et des traits qui eussent fort +bien caractérisé la physionomie la moins mobile. La bonté, le désir de +plaire, le besoin même d'obliger en étaient l'expression dominante, et +nul, cependant, n'eut, à l'occasion, plus de sévérité dans le regard, +plus de fermeté dans la manifestation du commandement, plus de force +dans cette parole, tout à l'heure si douce et si aimable. Il a +conservé des dehors aussi remarquables jusqu'à l'âge le plus avancé. +La beauté, selon Platon, est un des plus grands avantages que la +nature puisse nous accorder; il en est peu, cependant, dont on doive +moins se glorifier. Cet avantage, que M. de Bonnefoux semblait +ignorer, contribua sans doute à prévenir bien des personnes en sa +faveur, mais s'il gagna toujours le coeur de ses camarades, de ses +chefs, ou de ses subordonnés, ce fut aussi par ses qualités morales. + +Ses débuts dans la marine[210] eurent lieu à l'époque où Louis XVI +avait donné à nos flottes une attitude redoutable, qu'il eût été dans +l'intérêt de la France de maintenir dans une jalouse intégrité. Il se +trouva lié, dès sa jeunesse, avec les Bruix, les de Crès[211], et +autres esprits vigoureux qui semblaient prévoir leur future élévation +et qui s'y préparaient par tous les moyens que leur offraient l'étude, +la pratique et le travail. Il fit la guerre de l'Indépendance des +États-Unis sur la frégate _la Fée_[212], renommée par les beaux +combats qu'elle livra sous le commandement du capitaine Boubée, dont +la valeur tenait du prodige, et dont la modestie égalait la valeur. + +[Note 210: Aspirant-garde de la marine à Rochefort le 1er avril +1779, garde de la marine le ler juillet 1780, sa nomination d'enseigne +de vaisseau date du 14 septembre 1782.] + +[Note 211: Voyez dans les _Mémoires_ les notices consacrées à +Bruix et à de Crès.] + +[Note 212: Casimir de Bonnefoux navigua d'abord comme garde de +marine, puis comme enseigne de vaisseau sur la frégate _la Fée_, du 11 +avril 1782 au 26 décembre 1783. Ce fut à la suite d'un combat dans +lequel il s'était distingué que le roi le nomma enseigne de vaisseau +le 14 septembre 1782.] + +La paix vint ensuite rendre le calme au monde; mais M. de Bonnefoux +continua à s'exercer aux difficultés de son état dans les Antilles, où +il commanda un brig de guerre[213]; et il y avait sept ans qu'il +n'avait interrompu ses voyages, lorsque, rentrant en France, il trouva +la monarchie renversée et les esprits en délire. Il apprit, en même +temps, que ses trois frères, ainsi que plusieurs autres officiers +d'infanterie du même nom, avaient tous émigré, et qu'un de ses frères +avait péri pendant l'émigration; ces faits étaient plus que suffisants +pour éveiller la farouche susceptibilité du gouvernement de la Terreur +qui prévalait alors. Il fut incarcéré à Brest; son procès fut +commencé par les tribunaux révolutionnaires, et, sans la chute de +Robespierre, il aurait probablement porté sa tête sur l'échafaud. + +[Note 213: En qualité d'enseigne il servit sur le vaisseau _le +Réfléchi_ et sur la frégate _la Danaë_. Promu lieutenant de vaisseau +le 1er mai 1786, il commanda en 1791 l'aviso _le Sans-Soucy_.] + +Cependant, l'horreur de cette captivité, la tristesse de ces sombres +lieux avaient été adoucies par le tour ingénieux de ses saillies, +ainsi que par l'enjouement invincible de son humeur. + +Ces malheureux prisonniers parvinrent ainsi à braver leurs tyrans; ils +leur montrèrent la plus imposante fermeté, et s'ils attendirent leur +sort avec la résignation la plus gaie, ce fut certainement à +l'impulsion que donna leur nouveau compagnon d'infortune, et à +l'ascendant que parvinrent à acquérir et sa jeune philosophie et son +esprit entraînant. + +Peu après sa mise en liberté, il fut successivement nommé capitaine de +vaisseau, chef de division[214], et il eut plusieurs commandements, +notamment celui du vaisseau à trois ponts _le Terrible_[215] qui prit +la mer portant le pavillon du vice-amiral Morard de Galle[216]. +L'esprit d'insubordination, excité par de folles idées d'égalité +absolue, agitait alors toutes les têtes; et les casernes, les +vaisseaux présentaient souvent le spectacle de la révolte. Le +vice-amiral Thévenard[217] qui commandait à Brest, ne se crut jamais +aussi certain de réprimer les émeutes, que lorsque M. de Bonnefoux +était présent, et, à la mer, rien de sérieux n'éclata jamais à bord du +_Terrible_, grâce à un regard d'autorité qu'on n'osait méconnaître, et +qui était soutenu par une fermeté, par un ton de supériorité +d'éducation qui seront toujours l'arme la plus sûre d'un officier +contre la désobéissance. + +[Note 214: D'après les _États de service_ de M. de Bonnefoux il +fut nommé capitaine de vaisseau le 1er janvier 1793, et chef de +division le 20 mars 1796. Son incarcération au château de Brest date +de la fin de 1793 ou des premiers jours de 1794. Sa destitution comme +noble eut sans doute lieu en même temps que celle de son chef Morard +de Galle, c'est-à-dire le 30 novembre 1793 et il fut réintégré dans le +corps un peu après lui.] + +[Note 215: M. de Bonnefoux commanda le vaisseau _le Terrible_ du +25 mai 1793 au 26 octobre de la même année. En qualité de lieutenant +de vaisseau il avait exercé une première fois les fonctions de chef du +pavillon du contre-amiral Morard de Galle sur le vaisseau _le +Républicain_, du 6 juillet 1792 au 3 décembre de la même année. Le 10 +novembre 1792 (an 1er de la République française), Monge, ministre de +la Marine, écrivait la lettre suivante au citoyen Morard de Galle, +contre-amiral commandant l'escadre de Brest: «Les bons témoignages que +vous me rendez de la conduite et du patriotisme du citoyen Bonnefoux +ne peuvent que me donner une bonne opinion de cet officier et me +porter à lui procurer une marque de confiance. J'en saisirai +l'occasion avec plaisir et je vous prie d'être persuadé que je +n'oublierai point tout le bien que vous m'avez dit de lui, je vous +invite même à l'assurer de mes dispositions à son égard.» Nous avons +eu entre les mains l'original autographe de cette lettre.] + +[Note 216: Justin Bonaventure Morard de Galle de la Bayette, né le +30 mars 1741 à Goncelin (Dauphiné) servit successivement sous l'ancien +régime dans l'armée de terre et dans l'armée de mer. Il avait pris +part d'une façon distinguée à la guerre de l'Indépendance d'Amérique, +pendant laquelle il fut blessé deux fois. La Révolution le trouva +capitaine de vaisseau et le nomma contre-amiral le 1er janvier 1792, +vice-amiral le 1er janvier 1793. Destitué comme noble par mesure de +sûreté générale le 30 novembre 1793, réintégré dans la marine le 3 +mars 1795, il devint commandant des armes à Brest (chef militaire du +port) le 3 avril 1796. Devenu membre du Sénat après le 18 brumaire, le +vice-amiral Morard de Galle mourut en 1809. Il avait assisté à quinze +combats.] + +[Note 217: Antoine-Jean-Marie Thévenard, né à Saint-Malo le 7 +décembre 1733, entra en 1745 au service de la Compagnie des Indes et +s'éleva successivement de grade en grade jusqu'à celui de capitaine de +vaisseau. Entré dans la marine royale en 1770 comme capitaine du port +de Lorient il devint capitaine de vaisseau en 1773, chef d'escadre en +1784. La Révolution le nomma ministre de la Marine et des Colonies le +16 mai 1791, puis vice-amiral en 1793. Le vice-amiral Thévenard, après +avoir commandé la marine à Brest et à Toulon, devint préfet maritime à +Lorient et membre du Sénat. Retraité en 1810, il mourut le 9 février +1815.] + +Cependant les temps s'adoucirent, M. de Bonnefoux obtint de pouvoir se +rendre dans sa famille, et, pensant aux circonstances désastreuses qui +avaient porté ses frères et ses parents dans les rangs étrangers, il +voulut renoncer au service, il espéra qu'on l'oublierait chez lui, et +il y goûta, pendant quelques années, les douceurs d'un vrai repos. + +Mais une occasion imprévue l'appela à Paris; il s'agissait de faire +rayer de la liste des émigrés un de ses amis d'enfance, qui avait tout +bravé pour venir incognito dans sa famille. + +Les démarches de l'amitié, l'activité du solliciteur, ses manières +séduisantes furent suivies du succès; cependant, il avait trouvé au +ministère de la Marine, M. de Bruix qui, sentant tout ce que son +administration pouvait espérer du concours de son ancien camarade, usa +de toute son influence pour le rattacher au service. Toutefois, ayant +à combattre ses scrupules, relatifs à l'émigration de ses frères, le +ministre ne put le décider à accepter ses offres, qu'en lui promettant +de ne l'employer que dans les arsenaux, et il le nomma adjudant +général du même vice-amiral Morard de Galle dont il avait été +capitaine de pavillon[218], et qui, courbé sous le poids d'un grand +âge, avait besoin d'un bras énergique pour faire respecter son +autorité dans le port de Brest, qu'il commandait. + +[Note 218: M. de Bonnefoux fut adjudant général au port de Brest +du 5 août 1798, au 17 septembre 1800.] + +Presque tous les officiers de l'ancienne marine si formidable de Louis +XVI avaient émigré; ils avaient été remplacés, d'une manière +improvisée, par des hommes, qu'à de très honorables exceptions près, +tout excluait de si brillantes destinées, et qui n'avaient rien de ces +liens de corps, de ces sentiments élevés, de cette instruction solide, +sans lesquels on prétendrait en vain l'emporter sur les marins +anglais. Ces causes avaient principalement occasionné les revers de +notre marine pendant la guerre de notre révolution. M. de Bonnefoux le +savait; aussi, tous ses soins se portèrent à établir à Brest un +véritable aspect militaire, un ordre réparateur, et principalement à +encourager les jeunes gens qui s'y précipitaient alors pour se rendre +dignes de remplacer les anciens officiers, et qui, depuis, ont paru +avec tant de distinction sur tous les points du globe où se montre +notre pavillon. + +Tous se souviennent encore, avec attendrissement, des bontés de +l'adjudant général du port de Brest, de ces jours éloignés et des +marques d'intérêt qu'alors ou plus tard, il sut trouver les moyens de +leur témoigner[219]. + +[Note 219: Une note du dossier de M. Casimir de Bonnefoux, +contemporaine, semble-t-il, de l'époque où il était adjudant général, +au port de Brest résume ainsi l'opinion de ses chefs sur son compte: +«De l'honneur, du courage et des moyens.»] + +Ce fut en 1799 que le ministre Bruix, destiné à commander une armée +navale de vingt-cinq vaisseaux de ligne et nombre de frégates ou +corvettes, arriva à Brest avec de pleins pouvoirs. Il avait compté sur +le zèle de son ami; sa confiance ne fut pas trompée, car les vaisseaux +étaient prêts et bien approvisionnés. Il allait parcourir la +Méditerranée, porter des secours à Moreau près de Savone; ramener +l'armée navale espagnole de Cadix à Brest, et l'on sait avec quels +talents militaires et diplomatiques il accomplit cette haute mission, +qui assura à la France l'alliance du roi d'Espagne[220]. + +[Note 220: Sur la campagne de l'amiral Bruix, voyez les +_Mémoires_, liv. II, ch. II.] + +Il fallait à l'amiral Bruix un chef d'état-major habile; il s'en +ouvrit à M. de Bonnefoux, et il lui offrit le grade de contre-amiral; +mais il ne put surmonter ses mêmes scrupules, «et, d'ailleurs, lui +répondit celui-ci, la mer est un théâtre qu'on ne doit jamais quitter +sous peine de se trouver bientôt au-dessous de soi-même; et depuis +trop longtemps j'ai cru devoir y renoncer». + +Le ministre amiral fut plus heureux pour l'armement du vaisseau _la +Convention_: il le vit à peine radoubé dans un des bassins du port, et +il regretta de ne l'avoir pas désigné pour être adjoint à son armée. +«Pourquoi des regrets, lui dit M. de Bonnefoux, si tu le veux, tu +l'auras». «Mais je dois partir sous trois jours.» «Tu l'auras, te +dis-je, commande et il sera prêt.» L'amiral donna l'ordre avec l'air +du doute, et cet ordre fut exécuté: avant soixante-douze heures, le +vaisseau était en pleine mer! De nos jours, dans un état prospère, +cette opération tiendrait du prodige; qu'était-elle donc dans ces +temps de dénuement presque absolu de munitions, de matelots, d'argent +et d'officiers; et, pour que tout fût vraiment extraordinaire dans cet +armement précipité, ce vaisseau étonna tous les autres par la +supériorité de sa marche. + +Mais nous arrivions à ces jours où le deuil profond de la France +commençait à se dissiper. Le premier consul encourageait, accueillait +tous les projets d'amélioration publique; il lui en fut présenté un +bien remarquable pour le département de la marine: celui de +l'organisation des préfectures maritimes. M. de Caffarelli[221], +lieutenant de vaisseau de l'ancienne marine royale, frère de +l'intrépide général de ce nom, qui avait succombé si glorieusement sur +les bords du Nil, et devenu conseiller d'État, fut l'heureux auteur de +ce plan d'ordre, de force et d'économie. Il en fut noblement +récompensé; en effet, on présuma que celui qui avait si bien conçu le +système l'exécuterait le mieux; et il fut nommé préfet maritime de +l'arrondissement qui renfermait le port de Brest dans ses limites +étendues. + +[Note 221: Sur Caffarelli, voyez ces _Mémoires_, p. 87, note 1.] + +Cette création admettait, en second, des chefs militaires ou +d'état-major et l'on conjectura dans les ports que le Gouvernement +penserait à M. de Bonnefoux, mais sa famille, son père, très âgé, +l'appelaient auprès d'eux, il se prononça donc clairement sur les +bruits qui coururent de sa nomination, il autorisa un de ses amis à se +mettre en ligne sans craindre de traverser ses vues; et, quand ce +service fut mis en vigueur, il cessa ses fonctions d'adjudant général, +et il fit des démarches pour quitter la marine. + +Bonaparte ne voulut pas statuer légèrement à son égard, il demanda un +rapport sur son compte, et lorsqu'il eut parcouru ce rapport, il +répondit qu'il ne voulait pas entendre parler de cette démission: +«Donnez à cet officier, dit-il, le commandement du vaisseau _le +Batave_ où sera placé le dépôt des élèves de la Marine, qu'il veille +sur cette précieuse pépinière, et bientôt nous verrons!» + +Le préfet Caffarelli lui annonça cette décision invariable et lui dit +obligeamment que son vaisseau ne pourrait l'occuper tout entier, qu'il +avait besoin de ses conseils, que pour en profiter plus souvent, il +lui faisait préparer un appartement dans son hôtel, et qu'il serait +très contrarié s'il était refusé. Le nouveau préfet apporta dans ses +fonctions difficiles sa profondeur de vues accoutumée; le port de +Brest gagna considérablement par son crédit ou par les soins qu'il lui +donna, et s'il arriva que, dans le début, quelques derniers efforts de +troubles furent encore tentés par les fauteurs de l'anarchie, la +répression fut si absolue et si dédaigneuse qu'on ne les vit plus se +renouveler. + +Le premier consul n'oublia pas sa promesse: l'inspection générale des +côtes de la Méditerranée fut donnée à M. de Bonnefoux[222], qui entra +dans les détails les plus minutieux. Le compte écrit qu'il rendit de +sa longue mission jeta une grande lumière sur des faits importants, +ainsi que beaucoup d'éclat sur la capacité de celui qui l'avait +rédigé. + +[Note 222: Son titre officiel fut inspecteur des classes dans le +VIe arrondissement maritime.] + + + + +CHAPITRE II + +M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE + + SOMMAIRE:--La paix d'Amiens.--Reprise des + hostilités.--L'empire.--le chef-lieu du premier arrondissement + maritime transporté de Dunkerque à Boulogne.--M. de Bonnefoux + préfet maritime du premier arrondissement.--Projets de + débarquement en Angleterre.--La flottille.--Activité de M. de + Bonnefoux.--Son aide de camp, le lieutenant de vaisseau + Duperré.--Anecdote relative à l'amiral + Bruix.--Gouvion-Saint-Cyr.--M. de Bonnefoux nommé d'abord + officier de la Légion d'honneur est plus tard créé baron.--Les + Anglais tentent d'incendier la flottille.--Leur échec.--Le préfet + maritime favorise l'armement de corsaires.--Insinuations du + ministre de Crès.--Napoléon et la Marine.--Abandon progressif de + la flottille de Boulogne.--M. de Bonnefoux passe du Ier au Ve + arrondissement maritime.--Regrets qu'il laisse à Boulogne.--Vote + unanime du Conseil municipal de cette ville. + + +La guerre maritime avait cessé, l'Europe avait profité des courts +moments de paix qui s'ensuivirent pour observer le premier consul, et +Pitt s'était retiré; mais ce devait être pour reparaître bientôt à la +tête des affaires, où il se maintint jusqu'à sa mort, en faisant à son +ennemi une guerre d'extermination dont il légua la continuation au +cabinet qui lui succéda, et qui suivit les mêmes errements. + +Je ne contesterai ni les talents, ni la persévérance de l'illustre +fils du célèbre Lord Chatham et je ne scruterai pas si les subsides +dont, pendant plus de vingt ans, sa politique greva son pays, si +l'accroissement monstrueux de la dette publique en Angleterre, furent +en accord avec les avantages que cet empire retira de cette lutte +opiniâtre. Quelle qu'ait été toutefois la hauteur des conceptions du +ministre britannique, on ne contestera pas, non plus, que le refus de +la reddition de Malte, au mépris de la lettre des traités, et que les +préliminaires de la guerre de 1803, n'aient été des actes portant le +cachet de la jalousie, de la haine et de cette mauvaise foi alors si +familière au gouvernement des Trois-Royaumes. Bonaparte était trop +habile pour ne pas présenter ces faits avec tout l'avantage qui +convenait à sa position; aussi, selon le système qu'il a toujours +suivi, de parler plus à l'imagination qu'au coeur des Français, il +conçut l'idée d'un projet de descente en Angleterre, et il le fit +goûter par la nation. Il ne conduisit pas, il est vrai, ce projet +jusqu'à sa dernière période, mais dans les préparatifs formidables +qu'il dut faire, il trouva tout formés, des éléments de batailles +qu'il ne tarda pas à employer pour seconder l'essor de son génie +ambitieux. Bientôt il se crut indispensable à la sécurité, à la gloire +de la patrie; il osa tout, et il se fit proclamer empereur. + +Le point central choisi pour l'armement, fut Boulogne qui devint, au +lieu de Dunkerque, le chef-lieu du premier arrondissement maritime, +et, cette préfecture venant à être sans chef, l'empereur n'hésita pas +à y nommer M. de Bonnefoux[223]. C'est alors qu'on vit celui-ci, animé +d'une activité prodigieuse, consacrer tous ses moments à la +construction, à l'armement, à l'approvisionnement des milliers de +petits bâtiments de cette flottille. On sait qu'une médaille fut +frappée en 1804 à l'occasion de cette construction[224]. Dans cette +multiplicité infinie de travaux, les ressources de son esprit ne +l'abandonnèrent jamais: il étonnait par sa facilité à aplanir les +difficultés; il méditait comme un administrateur consommé; il +exécutait, comme un vrai militaire, adoré de ses subordonnés; il +surveillait comme un inspecteur intéressé, et, s'il sortait de son +hôtel ou de ses bureaux, c'était sans faire acception de jour, de +nuit, de beau ou de mauvais temps, et pour paraître à l'improviste au +milieu des travaux, ou sur divers points de son commandement. Chacun +s'observait; nul ne respirait que son zèle et son esprit; ses aides de +camp étaient des sentinelles vigilantes[225]; mais sa présence loin +d'être redoutée, était partout regardée comme un bienfait et comme une +récompense. Il revit à Boulogne son ami Bruix qui devait commander la +flottille pendant la descente, et qui pouvait compter sur le +dévouement de tout le personnel de la marine, rassemblé, pour ainsi +dire, dans cet arrondissement. Il y vit son ancien camarade de +collège, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ainsi que ses vaillants +collègues Soult, Ney, et la plupart des officiers généraux les plus +distingués des armées de terre et de mer; il captiva leurs suffrages, +il obtint leur estime et leur amitié[226]. L'empereur Napoléon qui +vint aussi à Boulogne, ratifia tant de louanges, par des éloges qu'il +n'accordait qu'au vrai mérite. Il avait nommé le préfet maritime, +officier de la Légion d'honneur[227]. Il le créa baron[228], et ainsi +M. de Bonnefoux obtint, par lui-même, ce titre que, plus tard et dans +un temps plus paisible, la naissance devait lui donner après la mort +de son frère aîné. + +[Note 223: Nommé préfet maritime du Ier arrondissement le 20 +septembre 1803, M. de Bonnefoux conserva ce titre jusqu'au 15 avril +1812. Par décision du 24 janvier 1804 il reçut en outre celui d'amiral +de la flottille, avec ordre d'exercer les fonctions attribuées à +l'amiral Bruix.] + +[Note 224: La _colonne Napoléone_ fut en outre inaugurée le 15 +août 1841. Sur la construction de la flottille de Boulogne on peut +consulter P. J.-B. Bertrand, _Précis de l'histoire physique, civile et +politique de la ville de Boulogne-sur-Mer et de ses environs depuis +les Morins jusqu'en 1814_. Boulogne-sur-Mer 1828, 1829, 2 volumes +in-8º.] + +[Note 225: Au nombre des officiers attachés à la personne de M. de +Bonnefoux à Boulogne, fut le lieutenant de vaisseau Duperré dont il ne +tarda pas à reconnaître le mérite, et dont il voulut se séparer pour +le mettre sur la route qui devait le conduire à ses belles actions de +l'Île de France et de Santi-Petri! Après ce dernier fait d'armes, M. +Duperré fut élevé à la dignité de vice-amiral, et ensuite nommé préfet +maritime. On connaît la glorieuse part qu'en 1830, il a prise à la +conquête d'Alger, et qui lui a valu la pairie et le bâton de maréchal +de France. Il fut ensuite nommé ministre de la Marine en 1834. À son +retour d'Alger, M. l'amiral Duperré avait pensé à son ami, et il +retarda son retour à Paris et auprès de sa famille, pour aller passer +quelques jours à la campagne chez M. de Bonnefoux. (_Note de +l'auteur._)] + +[Note 226: Les fatigues du commandement de la flottille achevèrent +d'altérer la santé déjà affaiblie de l'amiral Bruix, qui, un jour, +exprima à Napoléon la crainte de ne pouvoir longtemps lui rendre des +services. «Mais, lui répondit l'empereur, vous vivrez bien encore six +mois; alors la descente sera faite et nous n'aurons plus besoin de +vous.» L'Amiral Bruix avait contribué au renversement du Directoire, +et ses talents mêmes ou son amabilité parfaite à part, il devait être +cher à Napoléon; ainsi, tout dit que ces paroles n'eurent d'autre tort +que d'être irréfléchies; mais qu'un souverain doit être circonspect! +et l'on en peut juger par le chagrin profond qu'en conçut l'amiral qui +succomba peu de temps après. (_Note de l'auteur._)] + +[Note 227: Légionnaire du 6 février 1804, M. de Bonnefoux fut créé +officier de la Légion le 15 juin de la même année.] + +[Note 228: Le 15 décembre 1809.] + +Vers cette époque, Boulogne et la flottille furent attaquées par les +Anglais armés de fusées et de machines flottantes incendiaires; mais +l'on était sur ses gardes, et cette entreprise audacieuse fut +repoussée avec sang-froid et tourna à la confusion complète de +l'ennemi. Ces fusées, ces machines qui sont si peu dans les moeurs +guerrières du temps, et que les Anglais semblent beaucoup +affectionner, coûtèrent des sommes considérables à leur gouvernement; +et si elles pénétrèrent à Boulogne, ce ne fut pas comme l'avait +entendu le ministère britannique; mais seulement pour faire le sujet +de tableaux destinés à servir d'ornement et de trophée aux galeries de +la Préfecture. + +Le préfet maritime adopta, contre cette agression, des représailles +plus nobles et plus efficaces, car il avait compris, avec tous les +bons esprits, que l'expédition de corsaires contre la marine marchande +des Anglais leur serait très funeste, et il donna à ces armements +l'appui le plus prononcé[229]. On ne connaissait pas alors ce que, +sans doute, nous verrons en France à l'avenir: d'inexpugnables +garde-côtes à vapeur; invention de première importance, puisqu'elle +peut devenir le boulevard assuré du faible, en rendant impossibles les +orgueilleux blocus si fréquents pendant la dernière guerre, et en +garantissant la rentrée des croiseurs, dans les ports désormais +protégés par ces batteries flottantes. Le crédit du préfet maritime ou +ses encouragements, donnèrent à ces équipements une grande étendue et +des succès multipliés les accompagnèrent presque toujours. + +[Note 229: Le ministre de la Marine demanda familièrement un jour +à M. de Bonnefoux ce qui lui était revenu des intérêts qu'il avait pu +prendre dans ces opérations; il eut même l'imprudence d'ajouter que +l'Empereur serait bien aise de le savoir. M. de Bonnefoux lui répondit +aussitôt. «Dites à l'Empereur qu'il ne sait pas plus gouverner que +vous ne savez administrer, en laissant en place un homme à qui vous +supposez une telle conduite.» Le ministre ne voulant pas se charger de +la commission, M. de Bonnefoux ajouta: «Eh bien, voici ma démission, +et je vais le lui dire moi-même.»--Il fallut que le ministre prétextât +avoir tout pris sur lui dans cette question, pour empêcher la +démission et la démarche qui en aurait été la suite. (_Note de +l'auteur._)] + +Ce système, s'il eût été suivi en France sur la plus grande échelle, y +aurait sans doute produit d'incalculables résultats. Un corsaire pris +était remplacé par dix corsaires que la témérité française précipitait +hors de nos ports de la Manche. + +Des actions glorieuses, des prises opulentes se succédaient et se +renouvelaient sans cesse; et cette activité, ces combats, ces +richesses, ces fêtes splendides où les familles notables de la ville +étaient toujours appelées, tout fixait les regards sur M. de +Bonnefoux, tout était rapporté à ce chef, en qui se concentraient les +plus chères affections des Boulonnais. + +Personnellement, d'ailleurs, il vivait avec une frugalité qui ne s'est +jamais démentie. «Il faut du luxe dans ma maison, disait-il souvent, +parce que mon rang le prescrit, mais je n'en veux ni pour moi, ni sur +moi, ni dans mon appartement particulier.» Il maintenait donc la plus +rigoureuse économie dans ses dépenses privées ou dans celles des +personnes qui lui appartenaient; et il prétendait que les vastes +bâtiments, les meubles somptueux n'étaient point pour l'usage et le +maître, mais pour la montre et le spectateur. Aussi, il pouvait, à +l'occasion, faire face à des dépenses extraordinaires, et, devancer +souvent ou satisfaire, par sa générosité, les plaintes discrètes de +l'infortuné. + +L'histoire nous apprend que l'Angleterre a été conquise toutes les +fois que ses ennemis ont pu se développer sur son propre sol. Jules +César et plusieurs de ses successeurs, les Saxons et les Danois, +Guillaume le Conquérant et Guillaume III, tous ont réussi dans leurs +projets d'invasion. Napoléon aurait sans doute rencontré des obstacles +plus grands que ceux des guerriers qui avaient exécuté cette hardie +entreprise; mais les faits passés donnaient une présomption de succès; +et, certainement, la difficulté, en 1804, résidait moins dans la +résistance à vaincre sur terre que dans le départ, la traversée, +l'atterrage, ou dans la descente elle-même. Pour cette descente, il +fallait une forte escadre de protection dans la Manche; les vents, la +mer devaient se trouver comme à souhait, et la durée de deux marées, +au moins, était nécessaire, car Boulogne et les ports voisins +assèchent à moitié marée, ce qui ne laissait pas assez de temps pour +la sortie de la première division de la flottille, en une fois. + +Aussi, est-ce un problème que j'ai entendu discuter, savoir: si, avec +des chances partagées, Napoléon jugeait cette descente possible, et +s'il voulait réellement la tenter; ou si, par un appareil formidable, +et qui pouvait couvrir d'autres desseins, il entendait seulement +porter l'épouvante chez les Anglais, et les amener à la paix par la +crainte de ses armes. Il faut le dire, si cette dernière hypothèse +était le but de l'empereur, il connaissait peu le caractère personnel +de Pitt et des Anglais, et moins encore le génie des institutions de +leur pays. Un ministre constitutionnel peut voir le triomphe d'armées +ennemies; mais il ne peut être accessible à de telles frayeurs; et +tout succombe avant qu'il ait pu faire exécuter une mesure +pusillanime. L'opposition, sinon lui, veille attentivement sur ses +actes, et elle saurait le redresser ou le supplanter, au premier +mouvement de faiblesse qu'il dénoterait. + +Il est moins douteux que Napoléon n'a pas cru à l'utilité d'avoir une +bonne marine; qu'il a trop dédaigné ce département, et qu'il avait peu +de foi en des triomphes où, de sa personne, il ne pouvait prétendre +aucune part. Malheur, j'ose le dire, à tout homme d'État, en France +qui, pendant la guerre, néglige, suivant les temps, les usages et les +progrès des arts, de combattre à outrance les Anglais dans leur marine +ou leur commerce, et qui, pendant la paix, ne s'y prépare pas! +Napoléon, s'il avait su se contenter des grandes limites que sa +puissance avait déjà données à son empire, pouvait, tout en s'y +faisant respecter, destiner le superflu de ses ressources à remplir +les arsenaux de munitions et de bâtiments; les plus forts auraient été +gardés dans les ports pour forcer les Anglais à se tenir, à grands +frais, en haleine devant nos rades; et les frégates, les corvettes, +les corsaires auraient pris la mer, avec ordre de s'attaquer +spécialement à la marine marchande ennemie. + +S'il eût donc apprécié l'utilité des forces navales, s'il n'eût, +surtout, découragé Fulton, qui vint en France s'offrir à lui, +Napoléon, aidé du génie créateur de cet admirable mécanicien, aurait +pu opérer, de son temps, le changement, désormais inévitable, de +l'état de la guerre maritime, réduire à la nullité, peut-être, les +flottes de l'Angleterre, et effectuer, pour ainsi dire à coup sûr, +avec des bâtiments à vapeur, cette descente qui était presque +chimérique avec des bateaux plats. Alors, il est permis d'ajouter +qu'en dictant à Londres même les conditions de la paix, il aurait +rétabli, dans le partage des colonies, l'équilibre que nos anciens +droits, l'intérêt de notre commerce, l'accroissement de notre +population, ne peuvent toujours laisser subsister avec l'inégalité +choquante où il se trouve; enfin, mieux que personne, il pouvait +venger l'Europe en faisant restituer à leurs légitimes possesseurs, +les boulevards tels que Malte, ou Gibraltar, que les Anglais, à la +honte des nations, ont usurpés sur toutes les mers, qu'ils ne doivent +pas toujours conserver et qui ne peuvent être reconquis que dans le +coeur même de leur patrie. Ces succès étaient plus utiles, plus +glorieux, plus certains que ceux que Napoléon a recherchés, par +lesquels il s'est élevé, il est vrai, au premier rang parmi les +guerriers, mais dont les suites lui ont été si fatales, et ont amené +la double invasion de l'Europe sur le territoire français. + +Cette gloire n'était pas réservée à Napoléon, ni celle plus grande +encore, d'établir, au dedans, des institutions que les esprits +éclairés préféreront toujours à des conquêtes au dehors. Or, ces +institutions, bien mieux que des victoires, auraient servi ses projets +de souveraineté, qu'elles seules, si la chose était possible, +pouvaient consolider. Ses destinées s'accomplirent donc, cette belle +occasion d'affranchir le continent fut perdue; et ces vérités sur la +force navale, il fut conduit à les reconnaître plus tard, lorsque dans +les jours de son agonie politique à Rochefort, et quelques moments +avant de monter sur les vaisseaux anglais qui allaient l'éloigner de +la France à jamais, il s'écria avec amertume: «Je n'ai point assez +fait pour la marine!» Ce regret, dans un instant si solennel, +démontre, sans réplique, l'évidence de ces mêmes vérités. + +À la série, sans exemple, de guerres continentales que l'or, la +politique et les ruses des Anglais nous suscitèrent, d'abord pour +faire diversion à la descente, et ensuite pour effectuer la ruine de +leur ennemi, Napoléon répondit par un système inouï d'envahissement +qui fit briller nos armes de l'éclat le plus vif, mais qui troubla le +monde entier pendant dix ans. Tout à ses projets nouveaux, il +abandonna peu à peu la flottille de Boulogne, et elle se trouvait +n'être plus qu'un simulacre, quand M. le baron de Bonnefoux, dont les +talents demandaient un théâtre plus élevé, fut déplacé et nommé préfet +maritime du Ve arrondissement, qui s'étend de l'embouchure de la Loire +à celle de l'Adour, et dont le chef-lieu est Rochefort, l'un des +grands ports militaires de la France. + +Le jour de son départ fut un jour de deuil, ce qui fut prouvé par une +déclaration libre, spontanée, unanime et publique du Conseil +municipal de la ville de Boulogne; les termes honorables en furent +imprimés, répandus à un grand nombre d'exemplaires, et reproduits sur +papier, sur soie, et sur le parchemin de féodale mémoire qui redevint, +à cette occasion, un titre de noblesse bien flatteur. + + + + +CHAPITRE III + +LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT + + SOMMAIRE:--Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour + approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une + année de disette.--Le pain de fèves, de pois et de blé + d'Espagne.--Réformes apportées dans la mouture du blé et la + confection du biscuit de mer.--Mise en état des forts et + batteries de l'arrondissement.--Ingénieuse façon d'armer un + vaisseau d'une façon très prompte.--M. Hubert, ingénieur des + constructions navales.--Projet du fort Boyard.--Le port des + Sables d'Olonne.--Le naturaliste Lesson.--Travaux + d'assainissement et d'embellissement de Rochefort.--Anecdote sur + l'hôtel de la préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de + Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI.--M. de + Bonnefoux accomplit un tour de force en faisant prendre la passe + de Monmusson au vaisseau de 74 _le Regulus_, destiné à protéger + le commerce de Bordeaux en prenant position dans la + Gironde.--Invasion du Midi de la France par le duc de + Wellington.--Siège de Bayonne.--Bataille de Toulouse.--Occupation + de Bordeaux au nom de Louis XVIII.--Résistance du fort de + Blaye.--Le fort du Verdon et le vaisseau _le Regulus_ se font + sauter.--Reconnaissances poussées par les troupes ennemies + jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort.--État + d'esprit des populations du Midi.--Le duc d'Angoulême à + Bordeaux.--Mise en état de défense de Rochefort.--Le Comité de + défense décide la démolition de l'hôpital maritime.--M. de + Bonnefoux se refuse à exécuter cette décision et prend tout sur + lui.--Propos d'un officier général de l'armée de terre.--Attitude + du préfet.--Abdication de l'empereur.--La + Restauration.--Députation envoyée au duc d'Angoulême à Bordeaux + et à l'amiral anglais Penrose.--L'amiral Neale lève le blocus de + Rochefort.--M. de Bonnefoux le reçoit.--Anecdote sur deux + alévrammes de vin de Constance.--Visite à Rochefort du duc + d'Angoulême, grand amiral de France.--Réception qui lui est + faite.--Le duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime chevalier de + Saint-Louis.--Opinion du duc d'Angoulême sur M. de + Bonnefoux.--Son désir de le voir appelé au ministère de la + Marine. + + +M. de Bonnefoux se rendit à Rochefort. Il fut là comme partout, dévoué +à ses devoirs, affectueux avec les habitants, accessible à ses +subordonnés, obligeant pour tous, grand dans ses manières, toujours la +providence des malheureux; et il y acquit, encore, cette sorte de +popularité qu'il est difficile de perdre, parce qu'elle est fondée sur +l'obligeance, la justice et la fermeté. + +Il avait à approvisionner une escadre mouillée à l'embouchure de la +Charente, dans les eaux de la rade de l'île d'Aix, et il vainquit bien +des difficultés pour y parvenir, pendant une année de disette, où la +France, étroitement bloquée par mer, éprouvait le fléau de la famine. + +Dans cette crise redoutable, il mangeait, lui-même, pour l'exemple, un +pain noir de fèves, de pois et de blé d'Espagne dont le pauvre était +obligé de se sustenter: Or, chacun savait qu'il s'imposait sévèrement +cette nourriture, et qu'il veillait avec attention à ce que le pain +blanc ou mêlé de farine de blé fût banni de sa maison, comme devant +être réservé pour les malades, les hôpitaux, les vieillards, les +femmes et les enfants. + +Les exploits retentissants de nos soldats dans les divers États du +continent plongèrent nos côtes des deux mers dans un calme profond; +mais, attentif à chercher toutes les occasions du bien, M. le baron de +Bonnefoux sut, pourtant, en découvrir quelques-unes, et il s'en empara +avec bonheur: il ne prévoyait pas, alors, les difficultés qu'il devait +rencontrer, par la suite, dans sa nouvelle préfecture, et à quelles +anxiétés il y serait livré: ce fut, cependant, l'épreuve où il puisa +ses plus beaux titres de renommée, car, sans ces événements, sans +l'intérêt magique qui s'attache au nom de Napoléon éternellement lié à +ces mêmes événements, la carrière de M. de Bonnefoux ne serait pas +embellie de l'héroïsme qu'il eut à déployer dans une situation sans +pareille, et dont il traversa les écueils en n'y sacrifiant que sa +seule personne. Mais, n'anticipons pas sur l'avenir, et montrons +comment le préfet maritime de Rochefort y employa ses premiers +moments. + +Frappé des abus que présentait le système de mouture des blés et de +confection du biscuit de mer, il surveilla ce service et le fit +surveiller par un sous-inspecteur de la marine, très intelligent, +avec cette minutieuse attention, avec cet esprit de recherche qui +manquent rarement le but, et il présenta bientôt un travail très +curieux, d'un résultat fort économique sur cet objet. + +Il fit une revue exacte des forts et batteries des côtes et fleuves de +l'arrondissement, il vérifia ce qui leur manquait pour être en bon +état, et tout ce que le préfet maritime put leur accorder, il le +fournit des approvisionnements du port; quant à ce qui était au-dessus +de ses ressources, il en donna connaissance au Gouvernement. + +Un vaisseau de l'escadre de l'île d'Aix devait être désarmé et +remplacé, mais on voulait éviter des lenteurs; c'était là que se +surpassait M. de Bonnefoux: le vaisseau à ce destiné se présenta à +l'embouchure de la Charente, celui qu'on voulait réparer vint se +placer le long de son bord et par un simple transbordement, le même +capitaine, le même état-major et le même équipage retournèrent presque +aussitôt prendre leur poste en rade, avec ce nouveau vaisseau +parfaitement en état: comme les savants mécaniciens, c'était écarter +habilement les obstacles qui sont les frottements des machines +administratives, et qui, souvent, les empêchent d'agir. + +Les finances ne prenaient leur cours vers la marine qu'avec une +extrême parcimonie, et un jeune ingénieur des ports, très habile, M. +Hubert[230], signalait ses débuts par un esprit d'invention qui +diminuait considérablement les dépenses sur divers chapitres. M. de +Bonnefoux tenait toujours son esprit en haleine, et par des +distinctions, des problèmes à résoudre ou des encouragements, il +cherchait constamment à rendre ses conceptions encore plus fécondes. + +[Note 230: Jean-Baptiste Hubert, né le 1er mai 1781 à Chauny +(Aisne), devenu directeur des constructions navales à Rochefort.] + +Il fit relever les carcasses des bâtiments échoués ou perdus qui +obstruaient l'embouchure ou les mouillages de la Gironde, de la +Charente, de l'île d'Aix ou des Sables d'Olonne; ces opérations se +firent avec économie, promptitude, et elles présentaient, pourtant, +beaucoup de difficultés. Des corps-morts, pour assurer la bonne tenue +des bâtiments au mouillage, furent établis en plusieurs points. Le +plan de tous les forts, de toutes les batteries fut levé par ses +ordres. Le projet du fort Boyard qui devait croiser ses feux avec +celui de l'île d'Aix fut achevé, et une carte fort désirée de la rade +et du port des Sables d'Olonne, fut également dressée: il attachait +beaucoup d'importance à ce petit port, qui a son ouverture au sud; qui +est fort difficile à bloquer; dont on peut sortir à la voile avec des +vents d'ouest, et qui, par cet avantage unique parmi nos ports sur +l'Océan, donne aux corsaires de grandes chances de succès. + +Portant partout son esprit d'ordre, de vigilance, d'amélioration, il +rendit le service facile; il le débarrassa d'entraves inutiles; il +adoucit la police et le régime des bagnes; il créa, dans l'arsenal, +des établissements dès longtemps désirés; il y déblaya, dessécha, +nettoya ce qui, dans le ressort de son autorité, pouvait nuire à +l'assainissement tant recherché de la contrée; il fit des plantations +pour y contribuer, et toujours en employant les économies que lui +fournissait sa manière d'administrer, et, sans être à charge au +Trésor, il enrichit l'Enclos Botanique, où il remarqua souvent et +stimula le jeune Lesson[231] dont le savoir est aujourd'hui connu dans +toutes les parties du monde; il fit cultiver le terrain qui avoisine +cet enclos, et il ajouta de nouveaux embellissements au jardin de la +Préfecture qu'il laissa, le premier, ouvert au public, dans l'été, +jusqu'à dix ou onze heures du soir, afin d'y attirer l'élite de la +société. Ce jardin renferme un parterre, situé sous la façade nord de +l'hôtel de la Préfecture dont il est séparé par une belle et large +terrasse; sur d'assez grandes dimensions, il est bordé d'allées, de +massifs qui rappellent les royales Tuileries: il est, en un mot, +ravissant de fraîcheur, et, s'il y manquait alors quelque chose, +c'était seulement un jet d'eau[232]: encore le bassin avait-il été +creusé, garni provisoirement de gazon; et tout avait été préparé pour +lui donner cet ornement quand les tristes scènes que j'aurai à +rapporter vinrent détruire ce riant projet[233]. + +[Note 231: Lesson-René-Primevère, voyageur et naturaliste +français, né à Rochefort le 20 mars 1794, mort en 1849.] + +[Note 232: Ce jet d'eau existe actuellement. (_Note de +l'auteur._)] + +[Note 233: M. de Bonnefoux qui, dès sa première jeunesse, avait +été attaché comme garde de marine au port de Rochefort, racontait +agréablement une petite aventure qui y était arrivée à quelques-uns de +ses camarades et à lui. L'entrée du jardin était permise, pendant le +jour, sous la surveillance d'un Suisse qui avait un baragouinage fort +divertissant, surtout pour des jeunes gens; nos étourdis voulurent +s'en procurer la récréation; mais pour ne pas effaroucher le Suisse, +le gros de la troupe, se mettant à l'écart, expédia le jeune Bonnefoux +qui passait pour le plus espiègle d'entre eux: l'apprenti préfet s'en +donnait à coeur joie et le dialogue amusait beaucoup ses camarades, +lorsque M. le comte de Vaudreuil, commandant de la Marine, et qui à +travers ses jalousies entendait tout de son cabinet, ouvre la porte, +traverse la terrasse, cueille une rose, et lui dit très poliment: +«Monsieur, vous demandez une rose et je suis heureux de pouvoir vous +l'offrir; mais souvenez-vous, si jamais vous occupez cet hôtel, que le +roi n'y paie pas un Suisse pour qu'on se moque de lui.» (_Note de +l'auteur.)_] + +Ce fut encore pendant le commandement de M. Bonnefoux à Rochefort, que +le commerce maritime de Bordeaux étant fréquemment inquiété, le +ministre désira faire mouiller un vaisseau de soixante-quatorze canons +au milieu de l'embouchure de la Gironde, afin d'en interdire l'accès +aux croiseurs ennemis. Mais d'où faire sortir ce vaisseau, et comment +traverser le blocus? Le préfet maritime s'en chargea; il exécuta ce +qui ne s'était jamais fait, ce qu'on n'espérait pas, ce qu'on ne +tentera plus désormais; il fit armer _le Regulus_, et il le fit filer, +entre la côte d'Arvert et l'île d'Oléron, par la passe de Monmusson +qui est l'effroi des marins. _Le Regulus_ arriva sain et sauf, +Bordeaux le salua de ses acclamations, et les Anglais en furent comme +stupéfaits. + +Tout à sa famille, comme à ses devoirs, il apprit, à peu près vers +cette époque, que son frère aîné, ruiné par l'émigration, avait un +besoin pressant d'une assez forte somme d'argent comptant. Cet +infortuné n'avait plus pour propriété qu'une modeste habitation sauvée +du naufrage par M. de Cazenove[234], son neveu, aimable et bon jeune +homme, lié par le talent avec un de nos premiers poètes[235] et qui +lui avait restitué ce mince débris. Il pensait peut-être à se défaire +de ce reste d'héritage cher à son coeur; mais son frère, le préfet, +est instruit de sa position, soudain, il rassemble quelques économies, +il vend une magnifique calèche, des chevaux, une partie de son +argenterie: et il envoie à son frère le bonheur et le repos! C'est +ainsi que chez lui, le bien faire et la bienfaisance n'étaient jamais +séparés. + +[Note 234: M. de Cazenove de Pradines. Voyez p. 2.] + +[Note 235: M. Ancelot, alors employé à Rochefort dans les bureaux +du préfet maritime. (_Note de l'auteur._) François Ancelot, l'un des +derniers classiques, l'auteur de _Louis_ IX et de _Fiesque_, naquit au +Havre en 1794 et mourut en 1854.] + +Cependant, l'horizon politique s'était rembruni; une ambition exagérée +avait irrité peuples et souverains; nos ennemis étaient, non plus la +simple coalition de gouvernements, irrésolus, mais l'union terrible de +nations exaspérées: le despotisme le plus complet pesait sur la France; +les glaces de la Russie et l'imprudence d'un homme avaient détruit notre +plus belle armée; la fortune et la victoire ne nous souriaient plus, ne +se montraient plus à nous qu'à de rares intervalles, et l'Espagne avait +porté sur le sol de la France, le duc de Wellington qui, il est juste de +le remarquer, y fit preuve, comme partout, d'une rare circonspection et +de beaucoup d'humanité. Le duc voulut attaquer Bayonne, qui dépendait de +l'arrondissement maritime de Rochefort. La ville, loyalement défendue +par une vaillante garnison, lui fit bientôt changer de projet. Il se +dirigea alors vers Toulouse, où il rencontra l'énergie militaire du +maréchal Soult, et il envoya jusqu'à Bordeaux, un détachement de troupes +anglaises qui devaient y être reçues et qui en prirent possession! Il +est vrai qu'ostensiblement, ce fut au nom de Louis XVIII, prétendant, +comme l'aîné des Bourbons, au trône français, et à qui la patrie allait +enfin devoir la paix et l'aurore du régime constitutionnel. + +Le fort de Blaye n'imita pas cet exemple, et n'ouvrit pas ses portes; +celui du Verdon situé sur la rive gauche, vers l'embouchure de la +Gironde, craignant d'être pris par le revers, se fit sauter et il en +fut de même du vaisseau _le Regulus_: ainsi, les Anglais furent, à peu +près, les maîtres de la navigation du fleuve, et ils poussèrent même, +avec facilité, leurs reconnaissances jusqu'à Etioliers, petite ville +placée sur la route de Bordeaux à Rochefort. + +On voyait, en général, dans le Midi, les populations, fatiguées de +guerres interminables dont elles ne comprenaient pas le but, aller, +pour ainsi dire, au-devant de la conquête, tandis que les troupes, les +garnisons et les généraux, animés de cette soumission militaire qui +est le cachet de leur honneur, opposaient partout la résistance la +plus opiniâtre; mais leurs efforts devaient être infructueux. + +Nous vîmes encore, alors, de combien d'appuis manque un gouvernement, +même fondé par la victoire, lorsqu'il ne possède pas ou qu'il n'a pas +conservé la sanction de l'opinion. Le duc d'Angoulême, neveu de Louis +XVIII et de Louis XVI, avait paru en France avec Wellington, et il +avait fait son entrée à Bordeaux. Son nom, sa personne, étaient +oubliés ou même inconnus en France; cependant la correspondance de la +préfecture dénota, à cet égard, les alarmes les plus vives de la part +du ministère; des ordres y étaient donnés pour éviter que la nouvelle +de l'arrivée d'un Bourbon ne se propageât, l'on désirait même qu'elle +fût ridiculisée ou contredite; mais M. de Bonnefoux savait trop bien +qu'une dénégation, qu'une controverse ne pouvait que donner plus +d'importance à un tel fait; et, comme on s'en rapportait à son +jugement pour ce dernier objet, il ne voulut rien hasarder sur ce +point, et il se contenta de faire parvenir à Paris, sous trois +enveloppes, suivant ses instructions, les gazettes, les écrits, les +brochures, les proclamations, les pamphlets, les lettres dont les +Anglais inondaient le pays; il cherchait, de tout son pouvoir, à les +dérober à la connaissance publique, et il se les faisait traduire, +dans le silence le plus profond de la nuit, avant de les expédier. +Cependant il se prépara à une vigoureuse résistance. + +L'occupation de Bordeaux, la destruction du fort du Verdon, les +croisières anglaises augmentées, les nouvelles d'Etioliers, l'équipage +du _Regulus_ qui se replia sur Rochefort, tout annonçait une crise peu +commune: malheureusement, nos ports sont, en général, peu défendus du +côté de la terre, et Rochefort n'est enveloppé que d'une faible +chemise, mais tout prit, en peu de temps, un aspect militaire. +Administrateurs, élèves en médecine, commis, ouvriers, tout fut fait +soldat et exercé; les remparts furent hérissés de canons, sur affûts +marins, des fossés, des canaux, des ouvrages avancés furent creusés ou +établis; des batteries nouvelles couronnèrent toutes les hauteurs et +Rochefort pouvait défier un corps d'armée assez considérable, lorsque +les nouvelles annoncèrent que ce port allait être attaqué[236]. + +[Note 236: Voyez la description des préparatifs de défense de la +place de Rochefort en 1814 dans J.-E. Viaud et E.-J. Fleury, _Histoire +de la ville et du port de Rochefort_. Rochefort, 1845, t. II, p. 502.] + +Il fut, alors, prétendu dans le comité de défense, que l'hôpital de la +Marine, situé hors des remparts, et qui domine la place au nord-ouest, +pourrait, en cas de siège, servir aux ennemis pour incommoder +considérablement la ville; la chose étant discutée, une forte majorité +se porta pour l'affirmative, et elle conclut à la démolition +immédiate de cet édifice qui a coûté des millions et vingt ans de +travaux[237]. M. de Bonnefoux ne put entendre sans frémir un pareil +projet de destruction; il se rendit au comité, il allégua que ce +n'était un parti que de dernière extrémité, et, parlant avec cette +forte éloquence de conviction qui enchaîne la réplique, il se chargea +de faire évacuer sur-le-champ, malgré mille difficultés qu'il leva +toutes, le mobilier, le personnel, les malades et les soeurs, et de +faire entourer l'édifice de redoutes, afin d'être en mesure de le +pulvériser au besoin. Il fit plus encore, car il en prit toute la +responsabilité, et son avis fut adopté[238]. + +[Note 237: L'hôpital maritime de Rochefort passe pour un des plus +beaux de l'Europe.] + +[Note 238: On laissa dans l'hôpital seulement quelques malades +dont le transport était impossible, en les confiant aux soins de +l'officier de santé Fleury, l'un des auteurs de l'histoire de +Rochefort citée plus haut.] + +Honneur au préfet maritime de Rochefort, pour avoir mis sa gloire à +préserver ce superbe établissement, gloire solide, gloire flatteuse, +et qui subsistera autant que le monument lui-même, ou que la mémoire +des citoyens et la tradition des événements! Ce fut dans ces temps +fâcheux qu'on put clairement s'assurer, par l'exemple, que nous allons +citer, combien l'homme, dont nous retraçons ici les actions, +s'oubliait personnellement, et combien ses vues étaient toujours +fixées sur le bien public. Un officier général de l'armée de terre, en +service à Rochefort pour son département, et dont l'opinion était +contraire aux mesures adoptées, parut goûter quelque plaisir à s'en +dédommager en se permettant, sous la réserve d'un double sens, un +propos piquant pour le corps de la Marine, en général; le préfet +maritime, qui avait pourtant la répartie vive, se contenta de lui +répondre avec sagesse en interprétant le propos du bon côté; nous +pensâmes que sa préoccupation l'avait empêché de saisir la maligne +amphibologie de la phrase; mais il ne manqua pas de dire assez +publiquement ensuite: «On me connaît mal, si l'on croit que je vais, +en ce moment, faire assaut de pointes et de bons mots; qu'on me laisse +sauver l'hôpital, qu'on me laisse assurer la défense de la ville, et +ensuite si l'on me cherche, on me trouvera!» Nous crûmes entendre +quelques-unes de ces paroles pleines de patriotisme des modèles de +l'antiquité. + +Mais la puissance de l'empereur touchait à sa phase suprême, et +l'opinion, dont il s'était tant servi pour renverser le Directoire, +l'avait lui-même abandonné. Napoléon ne pouvait plus résister aux +forces de l'Europe conjurée, ni à la disposition intérieure de ses +États qui s'indignaient des maux ainsi que des remèdes; et tandis +qu'il pouvait encore périr les armes à la main, comme il l'avait +annoncé, comme il le répéta publiquement par la suite, il se résigna; +il consentit, à la surprise générale, à abdiquer la couronne, à +s'exiler à l'île d'Elbe avec un vain titre d'empereur, et, comme une +conséquence, à se voir séparé pour toujours de sa femme et de son +fils! + +Les deux frères de Louis XVI arrivèrent à Paris avec des paroles de +paix, d'espérance et de bonté; et Louis XVIII, à la voix duquel +tombèrent, comme par l'effet d'un pouvoir surhumain, les armes des +souverains coalisés, et s'anéantirent leurs folles prétentions, +proclama qu'il prenait pour règle de conduite particulière le +Testament de son malheureux frère, et pour règle de gouvernement la +charte-constitutionnelle, qu'après tous nos désastres, il présentait +comme un port assuré de bonheur et de liberté. + +L'honneur de la France était intact, chacun pouvait, avec un sentiment +de dignité, se soumettre au nouvel ordre de choses; M. de Bonnefoux +s'en félicita sincèrement dans l'intérêt public. Il releva chacun des +obligations que le siège présumé de Rochefort avait imposées; il +dépêcha, par mer, un courrier parlementaire à Bayonne ou, aussitôt, +s'arbora le pavillon blanc; enfin une députation fut envoyée à +Bordeaux, d'abord pour présenter l'hommage respectueux du préfet et +celui de la Marine au duc d'Angoulême, et, en second lieu, pour +traiter avec l'amiral Penrose de quelques arrangements relatifs à la +navigation de la Gironde pendant l'occupation britannique, dont +bientôt la France allait enfin être délivrée. Le duc chargea la +députation de ses remerciements pour le préfet maritime; et c'est un +devoir d'ajouter que l'amiral anglais se montra très conciliant. + +Sur ces entrefaites, un autre officier général anglais, l'amiral Neale +écrivit au préfet maritime qu'il allait lever le blocus de Rochefort, +mais qu'il ne voulait pas partir sans lui envoyer[239] un message +d'estime; et, par ce départ, Rochefort passa à une situation complète +de paix. On ne respirait encore que l'ivresse et le plaisir d'un état +si nouveau, si inespéré, lorsque le duc d'Angoulême, nommé +grand-amiral de France, voulut visiter les ports de l'Océan et se +rendit à Rochefort. + +[Note 239: Je me rappelle à ce sujet que M. de Bonnefoux, me +demanda si je me souvenais de lui avoir expédié du cap de +Bonne-Espérance, deux alévrammes de vin de Constance, et il ajouta que +le bâtiment qui les portait ayant été pris, le capitaine anglais +capteur avait trouvé de bon goût de lui écrire que, comme son adresse +était inscrite sur les barils, le vin avait été bu à sa santé: «Je +veux, dit-il alors, me venger de cette fanfaronnade», et il s'en +vengea en effet, mais avec noblesse, en donnant une très belle fête à +l'amiral Neale, à ses capitaines et aux officiers qu'ils jugèrent +convenable de s'adjoindre. L'anecdote du vin de Constance fut +rapportée au dessert, mais avec beaucoup de finesse, et nul n'eut le +droit de s'en fâcher. L'amiral Neale eut le chagrin, en s'entretenant +avec moi, d'apprendre que j'avais été sur une frégate dont un boulet +avait tué, à bord d'un vaisseau qu'il commandait, un de ses neveux qui +lui tenait lieu de fils: ce souvenir inattendu lui fut très pénible, +mais il n'en partit pas moins pénétré de sentiments affectueux pour +son hôte, dont il dit qu'il suffisait de l'avoir vu une fois pour ne +jamais l'oublier. Telle avait été l'opinion qu'en avaient déjà conçue +d'illustres étrangers, entr'autres: un ambassadeur des États-Unis +d'Amérique qui fut reçu par lui à Boulogne, et qui depuis a été élevé +aux premières dignités de l'État, le savant amiral Massaredo qui +commanda l'armée navale espagnole à Brest, et surtout son vice-amiral +Gravina, chambellan du roi, qu'on vit toujours si doux, si conciliant, +si sage et cependant si terrible au combat de Trafalgar, où il périt +avec tant de courage et de dévouement, en donnant des ordres pour le +salut de son escadre. (_Note de l'auteur._)] + +M. de Bonnefoux, jaloux de l'honneur d'accueillir avec distinction +l'un des héritiers présomptifs de la Couronne[240], ne voulut rien +demander au ministère pour le défrayer de ses dépenses de réception, +et il n'oublia aucune chose dans l'arsenal ni chez lui, pour que le +duc et sa suite fussent accueillis militairement et avec splendeur. Il +avait voulu que j'eusse ma part de l'honneur de cette visite, il +m'avait précédemment nommé de la députation de Bordeaux, et il me fit +alors descendre de rade, où je commandais une corvette, pour commander +en second la garde d'honneur destinée au prince; il conduisit cette +garde au-devant de lui jusqu'au moulin de la belle Judith, où il avait +fait dresser un arc de triomphe et une tente élégante; il l'y attendit +avec un brillant état-major entouré de la masse de la population, et, +pendant trois jours, nous accompagnâmes le prince dans ses +inspections, et nous cherchâmes à lui prouver, par nos respects et nos +efforts, que nous nous ralliions franchement au nouvel ordre de choses +qui paraissait devoir s'établir. + +[Note 240: Le duc d'Angoulême arriva à Rochefort le 1er juillet +1814. (Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_, t. II, p. 505.)] + +Il fut aisé de voir que le duc d'Angoulême, s'il ne possédait pas ces +dehors brillants qui séduisent si vivement la multitude, était, au +moins, d'un affabilité extrême et montrait la plus grande bonne foi +dans ses promesses de bonheur et de liberté; or, après tant de +despotisme, c'en était assez pour satisfaire tous les coeurs. + +Il récompensa M. de Bonnefoux comme il aimait à l'être, c'est-à-dire +d'une manière toute particulière, et par des marques d'estime et de +bonté. Ainsi, non seulement, il le nomma chevalier de Saint-Louis, +mais encore il voulut le recevoir lui-même. Ce fut la première croix +de cet ordre, et la seule qui fût alors donnée à Rochefort. Plein des +souvenirs de sa famille, et d'un oncle, père de l'auteur de cet écrit, +qui, pendant la Terreur, avait préféré la prison à l'abandon de sa +croix, M. de Bonnefoux ne put retenir son émotion dans cette mémorable +cérémonie. Nous vîmes des larmes d'attendrissement sillonner son noble +visage; et l'honneur d'embrasser celui qu'on voyait sur la ligne de la +succession à la couronne de France, était une distinction, un bonheur +que rien, à ses yeux, ne pouvait égaler[241]. + +[Note 241: Le brevet du baron de Bonnefoux est daté du 5 juillet +1814.] + +Avant de quitter Rochefort, le duc eut l'attention de demander à M. de +Bonnefoux si son crédit à Paris pourrait lui être utile. Le préfet +maritime aimait trop à rendre service à ses subordonnés et à réparer +les oublis ou les injustices du pouvoir, pour ne pas saisir cette +excellente occasion, il pensa à tous ceux qui avaient des droits à +être récompensés, et il laissa respectueusement entre les mains du +prince un état de grâces qui furent ensuite accordées. Pour lui-même, +accoutumé à juger sainement les choses, M. de Bonnefoux considérait +une grande fortune comme une grande servitude, il redoutait le poids +des dignités plus que d'autres n'en chérissent l'éclat, et quant à +ceux qui lui appartenaient par les liens du sang, il était tout +disposé à leur fournir les moyens de se distinguer, mais il faisait +peu de demandes en leur faveur «car c'était, disait-il, à leurs +actions à parler pour eux». + +Le duc d'Angoulême fut étonné qu'il s'oubliât entièrement en cette +circonstance; M. de Bonnefoux répondit «que ses désirs étaient plus +que satisfaits d'avoir reçu Son Altesse Royale, et d'avoir obtenu de +sa main une honorable décoration». + +Toutefois, il paraît que le prince ne borna pas là le cours de ses +bonnes intentions. Après sa tournée, il était revenu à Paris; c'était +l'époque où M. Malouet, ami de M. de Bonnefoux, et ministre secrétaire +d'État de la Marine, venait de mourir. On écrivit alors au préfet +maritime de Rochefort que le duc d'Angoulême avait parlé de lui au +roi comme étant, de toutes les personnes du département de la Marine +qu'il eût vues, celle qui lui paraissait la plus digne de recevoir +l'héritage du portefeuille. Il fut pareillement écrit à divers +officiers de Rochefort qu'il en était fortement question, et venant à +m'entretenir de ces bruits avec M. de Bonnefoux et à lui demander s'il +ne jugerait pas convenable, en cette circonstance, de faire le voyage +de Paris, il fit un mouvement de désapprobation, qu'il accompagna de +quelques paroles tendant à prouver qu'il se croirait trop accablé de +ces importantes fonctions pour paraître les rechercher; qu'il avait +été question, aussi, de lui donner, auparavant, le gouvernement de la +Guadeloupe, et que, s'il avait, alors, osé dire que sa préfecture +était au-dessus de ses forces, il l'aurait certainement dit. Il ne fut +pas nommé, car il est rare que l'homme modeste le soit; la +présentation de sa personne lui parut plus précieuse que le ministère +lui-même, quoiqu'il fût le marchepied de la pairie, et la crise +fatale, impérieuse approchait où il eût sans doute préféré n'avoir pas +cette même préfecture, dont sa prévoyance, peut-être, lui avait fait, +naguère, redouter le fardeau. + + + + +CHAPITRE IV + +LES CENT JOURS + + SOMMAIRE: Les émigrés.--Retour de l'île d'Elbe.--Indifférence des + populations du sud-est.--Arrivée à Rochefort d'un officier, se + disant en congé.--Conseils donnés par le préfet maritime au + général Thouvenot.--Départ du roi de Paris et arrivée de + Napoléon.--M. de Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort.--M. + Baudry d'Asson, colonel des troupes de la marine.--Son entrevue + avec le préfet maritime.--M. Millet, commissaire en chef du + bagne.--Motifs pour lesquels M. de Bonnefoux se décide à + conserver son poste.--L'Empire reconnu militairement.--Défilé des + troupes dans le jardin de la Préfecture.--Waterloo.--Seconde + abdication de Napoléon.--Mission donnée au général Beker par le + gouvernement provisoire.--Arrivée de Napoléon à Rochefort. + + +La Restauration avait vu surgir et pulluler une foule d'hommes qui, +n'ayant rien du siècle, calomniaient la génération actuelle, le +courage, les services rendus, les intentions, les sentiments les plus +généreux, et qui prétendaient imposer à la France leurs personnes et +leurs travers. + +Les militaires de l'Empire avaient franchement posé les armes, les +hommes raisonnables avaient salué l'aurore de paix et de bonheur qui +semblait luire au retour d'un roi sage, éclairé, trop valétudinaire, +cependant, pour voir par lui-même; mais tout fut mis en usage pour +altérer ces sentiments de concorde et de modération, pour changer le +coeur de Louis XVIII et pour en bannir l'oeuvre qui devait lui être la +plus chère, la pratique de sa charte, et l'accomplissement de ses +désirs d'harmonie et de fusion. + +Nous connaissons pourtant des émigrés mêmes, vivement blessés par la +Révolution dans leurs idées, leur fortune, leur état, leurs plus +tendres affections et qui, comprenant les maux et les besoins de la +patrie, avaient sacrifié à son autel et déposé avec sincérité leurs +griefs et leurs ressentiments. Tout était possible si cet exemple eût +été général; les Français n'eussent été que des frères, et le roi, +fermement assis sur un trône de force et de liberté, n'aurait pas +éprouvé de nouveaux malheurs: il n'en fut pas ainsi. + +M. de Bonnefoux gémissait souvent, en secret, de la folie et des +exigences de ces prétendus amis du roi, qu'il appelait plus et, bien +différemment, royalistes que le roi lui-même; et il redoutait quelques +déchirements intérieurs, lorsque Napoléon, trop bien instruit de +l'état de la France, n'hésita pas à quitter l'île d'Elbe et à +reparaître sur nos rivages avec six cents soldats qui l'avaient suivi +dans son exil. Paris l'apprit par le télégraphe, et le préfet maritime +de Rochefort, par un courrier extraordinaire que lui expédia le +ministre de la Marine. + +D'après les ordres qu'il reçut, il renferma ce secret dans son coeur; +mais bientôt les journaux et les lettres les plus authentiques en +divulguèrent la redoutable nouvelle. Les populations attendirent +l'issue des événements, sinon avec espoir, du moins avec indifférence, +et elles ne se serrèrent pas autour du trône, comme elles l'auraient +fait sans doute si le trône avait pu être considéré par elles comme le +palladium de nos libertés, et si la tendance du Gouvernement avait été +de plus en plus favorable au développement de nos institutions. Celui +qui émet ces réflexions n'est animé que par l'amour de la vérité; il +est loin d'avoir aucune partialité politique pour les adhérents qu'eut +alors Napoléon, puisqu'il refusa de le servir pendant les Cent Jours +de son invasion; mais il voudrait, par dessus tout, prouver ici que +l'exagération, la méfiance, sont toujours de dangereux, de tristes +conseillers, et que la passion, qui ne suit que son premier mouvement +d'injustice, est bien au-dessous de la raison qui n'agit qu'avec +sagesse et qui aime mieux excuser que blâmer. + +Les esprits, en général, à Rochefort, étaient encore sans idée bien +arrêtée sur les opérations de Napoléon, lorsqu'un officier venant des +départements du Sud-Est s'y présenta; il avait obtenu un congé, il +allait en jouir dans sa famille, en Bretagne; comme il s'était trouvé +sur le passage de Napoléon, celui-ci lui avait dit: «Vous allez en +congé, jeune homme, je ne prétends pas vous priver de ce bonheur; +gardez votre cocarde, allez et dites partout que vous m'avez vu, car +je ne suis venu que pour le bonheur de la France.» + +Cet officier devait rester deux jours à Rochefort, sous prétexte de +repos, il racontait d'un ton simple, et comme Sinon à Troie, +l'enthousiasme des villes au passage de Napoléon, les promesses +fastueuses qu'il prodiguait, la défection des troupes royales; et il +ne manquait pas d'insinuer, avec adresse, ses prétendues craintes sur +la difficulté d'empêcher cet audacieux ennemi de s'emparer, à Paris, +du souverain pouvoir. Le général Thouvenot se trouvait en service à +Rochefort; il vint aussitôt conférer, sur cette étrange circonstance, +avec le préfet maritime qui pressentit d'où venait réellement cet +officier, et qui, en engageant le général à ne pas le laisser passer, +convint néanmoins, qu'il serait injuste ou impolitique de le faire +arrêter. «Un moyen, cependant, nous est offert, ajouta-t-il; prenez +sur vous de lui donner un ordre de service, attachez-le à votre +personne comme aide de camp; alors vous l'occuperez et le dirigerez de +manière à trancher tous ces discours.» Cet avis lumineux fut adopté. + +Mais les événements se précipitaient, et rien ne pouvait empêcher le +trône d'être conquis par Napoléon; ni les villes qu'il devait +traverser, ni les garnisons qu'il avait rencontrées, ni les troupes +échelonnées, ni le maréchal Ney, grande victime d'un fatal +entraînement, et qui brillerait peut-être encore parmi nous, s'il +avait été défendu dans le même esprit que Ligarius le fut par Cicéron; +ni, enfin, la présence du frère du roi, qui, roi plus tard, perdit son +trône pour n'avoir pas assez médité sur ces hautes leçons! La France +devait encore porter la peine de ses haines intestines, la guerre +déployer de nouveau ses étendards, Napoléon reparaître, en souverain, +à la tête d'une puissante armée. Il devait être battu dans une grande +bataille décisive et Paris revoir ces farouches hordes étrangères, qui +cette fois, exigèrent des sommes inouïes, pour avoir assuré, chez +nous, le maintien de leurs princes et le repos de leur pays. + +Les Bourbons ne voulurent pas essayer de résister, en France, à +Napoléon; ils pensaient, quoique ce fût un très mauvais calcul, que +l'Europe était trop intéressée dans cet événement, pour ne pas y +prendre une part très active; ainsi, s'étant éloignés momentanément de +la France, ils avaient recommandé que chacun se soumît au Gouvernement +de fait qui allait s'établir. Cette injonction fut suivie presque en +tous lieux; mais quelques officiers ou employés ne s'arrêtèrent pas à +ce point, et ils firent l'abandon de leurs grades ou emplois. M. de +Bonnefoux se crut encore plus lié qu'un autre par les bontés du duc +d'Angoulême; il ne voulait pas, d'ailleurs, coopérer aux maux qu'il +prévoyait. Il projeta donc de se démettre de sa préfecture et fit ses +préparatifs pour quitter Rochefort. Mais, malgré la réserve qu'il +observa, ses desseins furent connus, et il ne tarda pas à se trouver +dans la position la plus délicate où puisse être placé un homme de +bien. Nous l'avons vu, jusqu'à présent, dignement agir ou commander +dans mille situations épineuses; mais enfin, son devoir était écrit; +et, à la rigueur, il n'avait été louable que de l'avoir bien exécuté. +Aujourd'hui et dans tous les jours qui vont suivre, il n'aura de +conseil à prendre que de ses propres inspirations; il faudra qu'il +foule aux pieds ses penchants, et, quelque parti qu'il prenne, il +aura de sévères contradicteurs; mais qu'on se pénètre bien de ses +embarras, qu'on se mette un moment à sa place, qu'on pèse ses motifs, +et rien, sans doute, ne manquera à sa justification. + +M. Baudry d'Asson, colonel des troupes de la Marine ayant appris la +nouvelle de ses apprêts de voyage était venu chez lui pour remonter à +la source de ces bruits. La scène fut animée. «Général, on dit que +vous partez.» «Baudry, vous êtes un ami de trente-six ans, et je puis +vous le confier, c'est vrai.» «Eh bien, général, je pars aussi et la +plupart d'entre nous.» Tel fut le début et le sens d'une conversation +fort longue où tous les arguments du projet furent produits avec +franchise des deux parts, et à la suite de laquelle le colonel resta +dans l'inébranlable résolution d'abandonner son poste si le préfet +maritime quittait lui-même Rochefort. M. Millet, commissaire en chef +du bagne, remplaça M. Baudry; il y eut ici moins d'épanchement mais le +même résultat; et M. de Bonnefoux, voyant qu'il ne pouvait rien par la +persuasion, promit d'y réfléchir pendant la nuit, et, dans tous les +cas, de ne pas partir sans donner avis à son ami Baudry. + +La nuit fut réellement employée à ces considérations difficiles. Il +s'agissait, d'abord, d'un parti pris dont il fallait se désister; +mais, surtout pour un homme qui a fait ses preuves, la vraie fermeté +exclut cette fausse honte de n'oser reculer quand une démarche +entreprise peut devenir funeste: revenir au bien, c'est montrer de la +droiture, et non de l'inconstance et de la faiblesse; c'est affermir +l'autorité et non pas l'ébranler; les inférieurs n'ignorent pas que +les chefs peuvent errer, mais comme ils voient que, rarement, ils +savent le reconnaître, ils n'en sont que plus enclins à respecter +celui qui, par amour pour le bien public, aura sacrifié ses premiers +jugements ou son intérêt personnel. Ce n'est donc pas sous ce point de +vue rétréci que le préfet maritime envisagea la question. D'un côté, +il voyait dans son départ, non ce qui, pour lui, était sans attraits, +c'est-à-dire son avancement futur et une faveur signalée (car il +doutait peu du prochain retour de Louis XVIII) mais il pensait à ses +engagements et à sa réputation: de l'autre, il considérait Rochefort, +privé momentanément de chefs qui maintenaient les esprits, qui +rassuraient le port et les habitants, qui contenaient les troupes et +les forçats; Rochefort, dis-je, livré aux troubles, aux dissensions, +au désordre; en butte même aux Anglais qui s'approchaient avec leurs +vaisseaux, et qui, habiles à profiter de nos divisions, auraient +peut-être saisi cet arsenal, qu'ils n'auraient, probablement, rendu +aux Bourbons que par la force, ou dans la ruine et le délabrement. Il +jugeait encore qu'après avoir sauvé Rochefort, ses motifs seraient mal +appréciés, qu'une disgrâce, en apparence méritée, en serait +l'inévitable fruit; mais réduisant tout à sa juste valeur, s'oubliant +entièrement, et ne regardant que ce qu'il croyait être son devoir dans +le sens le plus intime, il mit un terme à cet examen laborieux, il me +fit appeler, et il me dit ces paroles si désintéressées: «Avant de me +devoir à ma personne, je me dois à Rochefort, au dépôt qui m'est +confié, et aux braves gens que je commande: je sais que je me perds; +mais il le faut, je cède, et je reste à mon poste.» Bientôt, la +nouvelle en fut répandue et l'on vit alors ce qu'est un chef +véritablement aimé. À quel point, fallait-il que le dévouement fût +porté, puisque les méfiances de l'esprit de parti se turent, et que +les amis les plus ardents de Napoléon ayant connu le projet de départ +du préfet maritime, se réjouirent pourtant qu'il ne l'eût pas exécuté, +ils se félicitèrent qu'il fût resté pour les commander. La suite +prouva bientôt, combien il était heureux pour Rochefort, qu'il s'y +trouvât un homme tel que celui à qui s'étaient adressées les instances +de MM. Millet et Baudry. + +Pour moi, quoique je connusse combien M. de Bonnefoux était +sincèrement persuadé que l'ordre de choses menacé pouvait seul +prolonger la paix en Europe, je m'attendais à cette détermination; +mais je ne l'en admirai pas moins. + +Le Préfet maritime ne faisait jamais son devoir à moitié; et il n'y +dérogea pas en cette circonstance. La reconnaissance de Napoléon se +fit donc publiquement, militairement, en présence des troupes, dont +plusieurs détachements furent rassemblés, et qui défilèrent, dans le +jardin de la Préfecture, au son d'une musique mâle et guerrière[242]; +le préfet maritime, avec un nombreux état-major, était placé au centre +du bassin de gazon de ce jardin. Il éleva la voix, il parla peu, il +fit ressortir les dangers de la guerre civile, du désordre, de +l'anarchie et des vues possibles des Anglais sur Rochefort; mais, si +l'on voyait sur sa physionomie les traces d'un long combat intérieur, +tout disait aussi, dans ses yeux, qu'un sacrifice jugé nécessaire à la +patrie ne devait pas être incomplet. Par la suite, il agit donc +conformément à ses paroles; quelques officiers, quelques hommes +voulurent par exemple, ne prendre aucune part aux affaires, ou furent +dénoncés par la police impériale, il usa de son pouvoir, il engagea sa +responsabilité pour laisser aux uns la faculté de la retraite ou du +repos, pour adoucir ou faire changer, à l'égard des autres, les +rigueurs ou les mesures qu'il jugea être mal fondées; mais il fut +inébranlable dans un dévouement personnel à ses nouvelles obligations. + +[Note 242: Comparez dans _l'Histoire de Rochefort_ de MM. Viaud et +Fleury, t. 1, p. 509 la description de la cérémonie de l'arrivée des +Aigles qui eut lieu, elle aussi, dans le jardin de la préfecture +maritime et qui se passa le 26 juin 1815, huit jours après la bataille +de Waterloo encore ignorée.] + +Waterloo fut la péripétie sanglante du drame terrible des Cent jours; +et Napoléon, abandonnant ses soldats qui se retirèrent dans une noble +attitude sur les bords de la Loire revint à Paris, demander aux +Chambres législatives des secours en hommes et en argent. La France +était envahie sur toutes ses frontières, les esprits étaient très +divisés; aussi, ne trouva-t-il que des refus auxquels il aurait dû +s'attendre; et, n'ayant tenu aucune des promesses faites lors de son +arrivée en France, n'ayant pu obtenir de la cour d'Autriche, ni sa +femme, ni son fils dont il avait solennellement annoncé le retour aux +Français qu'il avait trompés, il prononça une seconde abdication qui, +cette fois, paraissait une formalité tout à fait inutile, et il se +livra de lui-même à un gouvernement provisoire qui s'établit jusqu'à +la rentrée du roi, et qui le confia à la surveillance du général +Beker[243], délégué par ce gouvernement; ainsi, escorté de quelques +cavaliers ou plutôt gardé par eux, il traversa cette même Loire, où +son armée n'attendait que lui, et il arriva à Rochefort, où deux +frégates armées, _La Méduse_ et _La Saale_, devaient être mises à sa +disposition. + +[Note 243: Nicolas Léonard Beker, général de division, comte de +l'Empire.] + + + + +CHAPITRE V + +NAPOLÉON À ROCHEFORT + + SOMMAIRE:--Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu + la dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de + Napoléon.--Mesures prises par lui.--Paroles échangées entre + Napoléon et M. de Bonnefoux au moment où l'empereur descendait de + voiture.--L'appartement de grand apparat à la préfecture + maritime.--Les frégates _La Saale_ et _La Méduse_.--Le capitaine + Philibert commandant de _La Saale_.--Ses fréquentes entrevues + avec l'empereur.--Discours invariable qu'il lui tient.--Marques + d'impatience de son interlocuteur.--Abattement de + Napoléon.--Courrier qu'il expédie au gouvernement provisoire pour + obtenir le commandement de l'Armée de la Loire.--Il fait demander + le vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de + Rochefort.--Carrière de l'amiral Martin.--Sa conversation avec + l'empereur.--Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur + sa demande prématurée de retraite.--L'amiral répond que bien loin + d'aspirer au repos il s'était déjà préparé à aller prendre le + commandement de l'armée navale que l'on finit par confier à + Villeneuve.--Amères réflexions de Napoléon sur les + courtisans.--Ce qu'il dit sur la marine.--Arrivée du roi + Joseph.--Son aventure à Saintes.--«Vive le Roi».--Napoléon sur la + galerie de la préfecture maritime.--Excellente attitude de la + population.--L'étiquette de la maison impériale.--L'impératrice + Marie-Louise.--Arrivée d'une partie des équipages de + Napoléon.--Annonce du voyage de l'archiduc Charles à Paris.--Joie + qui en résulte.--Déception qui la suit.--Aucune réponse aux + courriers expédiés à Paris.--Débat entre Napoléon et + Joseph.--Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre + compagnon que Bertrand.--Joseph tente seul l'aventure et + réussit.--Paroles qu'il adresse à M. de Bonnefoux en le + quittant.--Cadeau qu'il lui fait.--Les ordonnances de + Cambrai.--Violente colère de Napoléon contre la famille + royale.--Projet d'évasion du capitaine Baudin, commandant _La + Bayadère_.--Projet du lieutenant de vaisseau Besson.--Projet des + officiers de Marine Genty et Doret.--Hésitations de + l'Empereur.--Tous ces officiers furent rayés des cadres de la + Marine sous la Seconde Restauration.--Mme la comtesse + Bertrand.--Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier + de se confier à la générosité du peuple anglais.--Flatteries + auxquelles Napoléon n'est pas insensible.--Le général Beker, + beau-frère de Desaix.--Son fils, filleul de Napoléon.--Croix de + légionnaire remise par le général Bertrand pour ce fils encore + enfant.--Singularité de cet acte.--La rade de l'île d'Aix.--Le + Vergeroux.--L'empereur offre au préfet maritime ses équipages et + ses chevaux qu'il renonce à emmener.--Refus de M. de + Bonnefoux.--Souvenir que Napoléon le prie d'accepter.--Paroles + qu'il lui adresse.--Le départ de la préfecture maritime.--Cortège + de voitures traversant la ville.--L'empereur prend une autre + route et sort par la porte de Saintes.--Inquiétude des + spectateurs.--La voiture gagne Le Vergeroux par la + traverse.--Napoléon en rade passe en revue les équipages.--La + croisière anglaise.--En voyant les bâtiments ennemis, l'empereur + se rend mieux compte de sa situation.--Il entame des négociations + avec les Anglais.--Aucune promesse ne fut faite par le capitaine + Maitland.--Nouvelles hésitations de Napoléon. Lettre du capitaine + Philibert au préfet maritime.--Ce dernier le charge de remettre à + l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier à se + rendre à bord du _Bellérophon_.--Conseils donnés à l'empereur par + M. de Bonnefoux. + + +La robuste santé de M. de Bonnefoux avait fléchi sous le poids de ses +occupations sans nombre; mais à l'annonce de l'arrivée de Napoléon, il +sentit qu'il avait besoin de toute son énergie; le physique se releva +par l'influence du moral; et, certes! quel moment que celui de +l'arrivée de cet homme extraordinaire dont la destinée était de ne +pouvoir plus être vu qu'avec enthousiasme ou déchaînement. Le préfet +maritime se prépara aux difficultés qui s'élevaient pour lui par ces +mots d'un grand sens, qu'il proféra, en décachetant la dépêche où il +apprenait que son hôte futur avait quitté Paris. «Napoléon vient à +Rochefort! Je sais ce qui m'attend; mais je l'ai reconnu. Ainsi +Rochefort sera tranquille, et je ferai mon devoir jusqu'au bout!» +Puis, continuant après une courte réflexion, et comme mû par un +pressentiment secret qui n'était, peut-être, que l'effet de la vive +pénétration de sa vaste intelligence: «Mais quel choix pour une +évasion que ce port de Rochefort qui, situé au fond du golfe de +Gascogne, pourrait bien, en ce cas-ci, n'être qu'une souricière!» +Après une nouvelle pause, il ajouta enfin, et toujours les yeux fixés +sur la fatale dépêche: «Évasion! Napoléon! Souricière! Quels odieux +rapprochements et qu'ils étaient inattendus!» + +Coupant court, alors, à ces pensées importunes, il se leva, sortit de +son cabinet de travail particulier pour s'occuper de ses devoirs, et +tout fut bientôt prévu pour le logement, pour le séjour, et pour +l'embarquement de l'empereur. Les ressorts de la police, les +règlements d'ordre, les rondes, les patrouilles, les consignes, tout +fut préparé ou commandé par une tête prévoyante, tout fut maintenu par +un bras ferme; et, réellement, pendant les cinq jours que Napoléon +passa à l'hôtel de la préfecture, on n'entendit pas dire que, +seulement, une rixe eût éclaté dans la ville! + +Tout est digne d'étude ou de curiosité dans la vie de Napoléon; +cependant le récit de son séjour à Rochefort n'existe nulle part[244], +et c'est cette lacune que je vais essayer de remplir. Après les scènes +agitées qui vont se présenter, l'esprit se reposera, sans doute, avec +quelque charme sur la paisible sérénité de celui qui consacra, alors, +tous ses moments, à alléger le poids de grandes infortunes[245]. + +[Note 244: Au moment où l'auteur écrit, en 1836.] + +[Note 245: Napoléon arriva à Rochefort le 3 juillet 1815. Le +général Gourgaud s'exprime à cet égard de la façon suivante: +«J'arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin; je descendis +à l'hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M. +de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions. L'empereur arriva +à huit heures et descendit à la Préfecture où j'étais encore avec le +Préfet.» Général baron Gourgaud, _Sainte-Hélène, Journal inédit_ de +1815 à 1818 _avec préface et notes_ par MM. le vicomte de Grouchy et +Antoine Guillois, _Paris_ 1899, t. I, p. 27.] + +Napoléon arriva à la préfecture, toujours escorté ou gardé par le +général Beker, et suivi du fidèle Bertrand, et de quelques adhérents, +parmi lesquels on remarquait les généraux Savary, Montholon, Gourgaud et +M. de Las Cases. Son projet était de s'embarquer pour les États-Unis; et +le général Beker devait rester auprès de lui jusqu'à son départ. M. de +Bonnefoux s'avança pour le recevoir: Napoléon le reconnut et lui dit: +«Je vous croyais malade, M. de Bonnefoux?»--«Sire, je ne le suis plus, +et j'aurais été désolé de ne pas vous accueillir personnellement.»--«Je +vous reconnais là, et j'en aurais été fâché aussi.»--À ces mots, il +s'arrêta un moment, et, faisant, sans doute, allusion à la visite du duc +d'Angoulême à Rochefort, et au projet qu'avait eu M. de Bonnefoux de +quitter sa préfecture, il ajouta bientôt: «Je sais ce qui s'est passé, +et, en vous conservant à votre poste, j'ai prouvé que je vous +connaissais comme un homme d'honneur.--Oui, continua-t-il, j'aime mieux +être reçu par vous que par tout autre.» + +Involontairement, je m'interromps ici, et, en m'indignant, je me +demande pour la millième fois, peut-être (et, sans doute, j'en ai +quelque droit, puisque je refusai de servir activement dans les Cent +Jours), je me demande, dis-je, comment quelques personnes ont pu +blâmer M. de Bonnefoux d'avoir surmonté sa maladie pour recevoir +Napoléon, et d'y avoir mis tant de zèle et d'empressement. Il en est +même, oui, il s'en est rencontré dont les coupables pensées se sont +égarées bien plus loin!... Sans m'étendre sur un si déplorable sujet, +je leur répondrai à tous: «Le Préfet Maritime en agit ainsi parce que +Napoléon était malheureux; parce qu'il était un homme d'honneur; parce +qu'enfin le contraire aurait été une insigne lâcheté qui eût sans +doute flétri le coeur généreux du Roi lui-même!» Eh quoi! Louis XVIII +avait désiré, en partant, que chacun reconnût le gouvernement qui +prenait place; Napoléon avait conservé M. de Bonnefoux dans sa +préfecture; il venait à lui, avec confiance; et cette confiance aurait +été trahie! Non, cette idée est odieuse, elle doit être mise sur le +compte de l'esprit de parti, qui seul peut l'expliquer. Quant à M. de +Bonnefoux, sa conduite, en ce moment, ne fut pas l'objet d'un doute +pour lui; il crut qu'il n'y avait seulement pas lieu de s'en faire un +mérite; il persévéra dans la ligne la plus respectueuse; et, pour me +servir de ses propres expressions: «Il fit son devoir jusqu'au bout!» + +Napoléon logea dans l'appartement de grand apparat, qui, jadis, avait +été embelli pour lui, lorsque, passant à Rochefort, avec l'impératrice +Joséphine, il allait s'emparer de Madrid, et c'était aussi celui que +le duc d'Angoulême avait récemment occupé. Jeux bizarres de la +fortune, et qui donnent lieu à de si graves réflexions! + +Napoléon s'informa le plus tôt possible de ses deux frégates; M. de +Bonnefoux répondit qu'elles étaient prêtes à le recevoir dignement, +qu'il attendait ses ordres pour lui présenter le capitaine +Philibert[246], leur commandant; mais qu'il devait ajouter qu'une +forte croisière anglaise, absente depuis longtemps, venait de +reparaître devant la rade pour la bloquer. Cette nouvelle inattendue +fit une vive impression sur l'esprit de l'empereur; il parut alors se +plaindre, comme d'un conseil perfide qu'on lui aurait donné, de s'être +rendu à Rochefort, et il fit au capitaine Philibert diverses questions +sur les Anglais, qu'il renouvela en plusieurs rencontres; mais ce +capitaine, homme froid, brave et sincère, et ne s'écartant pas de son +rôle d'officier essentiellement soumis à ses instructions, ne sortit +jamais de la réponse suivante, ou du sens qu'elle renfermait: «Sire, +les deux frégates[247] sont à votre disposition, elles partiront, +quand Votre Majesté l'ordonnera; elles feront tout ce qu'elles +pourront pour éluder ou pour forcer la croisière; et si elles sont +attaquées, elles se feront couler, plutôt que de cesser le feu avant +que Votre Majesté l'ait elle-même prescrit.» L'uniformité de ce +discours donna même quelquefois des mouvements d'impatience à +Napoléon, cette impatience était assurément facile à concevoir, par le +fait de sa position qui devenait si critique, ou par celui de ce +blocus inopportun; mais tous les hommes n'ont pas le talent d'orner +leurs discours, et le langage du capitaine Philibert était, sans +contredit, celui d'un militaire franc et loyal[248]. + +[Note 246: Philibert (Pierre-Henry), né le 26 janvier 1774 à l'île +Bourbon était le fils d'un ancien contrôleur et ordonnateur de la +Marine. En 1786 il entra dans la Marine royale en qualité de +volontaire. La Révolution le nomma enseigne de vaisseau le 16 novembre +1793. Il devint successivement lieutenant de vaisseau en 1803, +capitaine de frégate en 1811 et enfin capitaine de vaisseau de seconde +classe en 1814. Le capitaine de vaisseau Philibert avait les plus +beaux états de services; c'était un des meilleurs officiers de la +Marine impériale et il mérite d'être défendu contre d'injustes +attaques. Il s'était distingué à la bataille de Trafalgar et avait, +après le combat, repris le vaisseau _l'Algésiras_ capturé par les +Anglais. Il avait déjà exercé plusieurs commandements importants et en +dernier lieu celui d'une division composée des frégates _l'Étoile_ et +_la Sultane_ qui se signala, au cours d'une croisière dans l'Océan, +par deux combats contre les Anglais. Blessé plusieurs fois, le +commandant Philibert était en 1815 chevalier de la Légion d'honneur et +chevalier de Saint-Louis. Nommé officier de la Légion d'honneur en +1821, capitaine de vaisseau de première classe en 1822, il mourut en +1824.] + +[Note 247: La seconde frégate était _la Méduse_, commandée par le +capitaine de frégate Ponée. Ponée (François) né à Granville le 9 +décembre 1775, s'engagea comme matelot en 1790. Aspirant de marine en +1793, enseigne en 1794, lieutenant de vaisseau en 1802, il était +capitaine de frégate depuis le 3 juillet 1811. François Ponée avait +assisté à de nombreux combats, en particulier à celui d'_Algésiras_. +Il était tombé trois fois entre les mains des Anglais. Devenu +capitaine de vaisseau en 1820 il prit sa retraite en 1831.] + +[Note 248: Comme on le voit, le témoignage de notre auteur, témoin +absolument désintéressé, justifie de la façon la plus complète le +capitaine Philibert. Les éditeurs de _Sainte-Hélène, journal inédit de +1815 à 1818_ par le général baron Gourgaud attaquent au contraire cet +officier. «Ponée, commandant de _la Méduse_, disent-ils p. 29, note 1, +offrit à l'empereur de combattre _le Bellérophon_, pendant que _la +Saale_ (capitaine Philibert) passerait; mais Philibert refusa de jouer +le rôle glorieux qui lui était réservé». L'inexactitude de ce récit +résulte du silence de Gourgaud lui-même qui note cependant les +événements jour par jour et même heure par heure. Ajoutons-le, M. de +Bonnefoux, aide de camp et cousin germain du préfet maritime et que ce +dernier traitait comme son fils n'eût pas ignoré cet incident, s'il se +fût produit. Enfin, il convient de ne pas l'oublier, Philibert était +capitaine de vaisseau et commandant de la division composée des deux +frégates. On doit considérer comme absolument invraisemblable +l'attitude attribuée à son subordonné, le capitaine de frégate Ponée. +M. de Bonnefoux ne nomme même pas ce dernier et se borne à signaler +les entrevues du chef de la division avec l'empereur.] + +Quelque peiné que parût d'abord Napoléon par cette nouvelle, cependant +comme il attendait huit ou dix de ses voitures de choix et une +vingtaine de ses plus beaux chevaux destinés à être transportés aux +États-Unis, comme il savait que son frère Joseph, l'ex-roi d'Espagne, +devait bientôt arriver à Rochefort, et que, par-dessus tout, il +espérait quelque changement important dans les affaires, il se +familiarisa bientôt avec cette contrariété. Il avait demandé les +journaux; ceux-ci représentaient l'armée de la Loire comme assez +considérable; il pensa donc qu'il pourrait se mettre à la tête de +cette armée; et, au fait, peu lui importait, alors, que Rochefort fût +étroitement bloqué. Le général Beker était fort inquiet de son côté, +car il pressentait son projet, et il n'était pas à même d'en empêcher +l'exécution. + +On ne voyait, généralement aussi, à Rochefort, que ce moyen, pour +Napoléon, de succomber s'il le fallait, comme il convenait à un homme +tel que lui; mais celui qui, naguère, était débarqué à Cannes avec six +cents hommes pour conquérir la France, celui qui avait étonné le monde +de ses faits audacieux, ce véritable _incredibilium cupitor_ de +Tacite, celui-là même se persuada que son influence sur les soldats de +la Loire serait nulle, s'il se présentait de son chef et il persista +dans cette dernière idée, qui prouve combien ses malheurs avaient +altéré sa résolution et son caractère. Il expédia donc un courrier au +gouvernement provisoire, pour obtenir de ce fantôme d'administration +le commandement qu'il désirait d'une armée, qui le demandait avec tant +d'enthousiasme! Souvent, à Rochefort, Napoléon donna des marques +d'abattement assez fortes; je sais ce qu'on doit accorder à la rigueur +du moment; mais encore faut-il relater le fait; il doit même être +permis d'ajouter, que c'est dans de semblables occasions que peut le +plus éclater la vraie magnanimité et qu'on est le mieux en position de +donner ce spectacle tant admiré dans tous les siècles, celui d'un +homme luttant, avec dignité, calme, courage, contre les plus rudes +coups de l'adversité! + +Napoléon, tranquillisé par le départ de son courrier, auquel, dit-on, +bientôt après, il en fit succéder deux, attendait une réponse, en +s'occupant de projets ou de souvenirs, et, parmi ces derniers, celui +de l'amiral Martin[249] tient une place remarquable. Il avait entendu +parler, pendant sa campagne d'Italie, de ce vaillant marin qui se +faisait distinguer, par sa bravoure et ses talents, dans la +Méditerranée où il commandait alors une escadre. Il était instruit de +ses démêlés avec le représentant du peuple Niou, qui entravait ses +élans guerriers par ses arrêtés, et qu'il désespérait en l'assurant, +avec la colère la plus outrageante et la plus comique, que si les +Anglais l'attaquaient en force supérieure, il se ferait couler, et +avec lui, Niou, et tous ses arrêtés. Depuis, l'empereur l'avait connu +personnellement; il l'avait nommé préfet maritime; et, finalement, il +avait fait fixer sa pension de retraite, dont l'amiral jouissait à la +campagne, près de Rochefort[250]. Napoléon voulut le revoir, et il le +fit demander. + +[Note 249: Pierre Martin naquit à Louisbourg (Canada), le 29 +janvier 1752 d'un père originaire de Provence. Il fut élevé à +Rochefort où son père avait obtenu une place de gendarme maritime +après la conquête du Canada par les Anglais. Après avoir suivi les +cours de l'École d'hydrographie de cette ville, il s'engagea comme +mousse en 1764 à bord de la flûte _le Saint-Esprit_ commandée par le +chevalier de la Croix, lieutenant de vaisseau. Comme second pilote, il +servit sous les ordres de M. de Guichen et perdit l'oeil gauche dans +une de ses campagnes. Il assistait à la bataille d'Ouessant en qualité +de premier pilote entretenu. Le comte d'Estaing le nomma lieutenant de +frégate, c'est-à-dire officier auxiliaire. La paix conclue, il +redevint pilote. On lui donna cependant le commandement d'un petit +bâtiment _la Cousine_, en station sur la côte du Sénégal et ce fut là +qu'il connut le chevalier de Boufflers. La Révolution nomma Pierre +Martin lieutenant de vaisseau en 1791, capitaine de vaisseau le 10 +février 1793, contre-amiral le 17 novembre de la même année. Au +lendemain du siége de Toulon, il prit le commandement des forces +navales de la Méditerranée. Il sut montrer les qualités d'un chef +d'escadre et se distingua notamment au combat des îles d'Hyères le 19 +prairial an III. Vice-amiral le 1er germinal an IV (2 mars 1796), le +Directoire le nomma en 1797 commandant des Armes à Rochefort et après +la création des préfectures maritimes il devint préfet du 5e +arrondissement. Il exerçait encore ces fonctions en 1809 au moment du +désastre de l'escadre de l'amiral Allemand sur la rade de l'île d'Aix. +Remplacé par l'amiral Truguet il prit sa retraite et ne rentra dans +l'activité que pendant les Cent-Jours. La seconde Restauration le raya +des listes de la Marine. Le vice-amiral Martin mourut à Rochefort le +1er novembre 1820. Voyez _Précis historique sur la vie et les +campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget, capitaine +de frégate (petit-fils de l'amiral), Paris, 1853. + +Le général de brigade Bonaparte commandant l'artillerie de l'armée des +Alpes avait eu des rapports de service avec le contre-amiral Martin, +chef de l'escadre de la Méditerranée. Ces deux officiers généraux +appartenaient du reste l'un et l'autre au parti républicain. Il ne +semble pas que l'empereur s'en soit souvenu avec plaisir. MM. Viaud et +Fleury paraissent avoir raison lorsqu'ils disent dans leur _Histoire +de Rochefort_, t. 2, p. 412, à propos de l'amiral Martin: «Napoléon +n'avait pu lui pardonner ses sentiments démocratiques, sa raideur de +caractère.»] + +[Note 250: Cette propriété s'appelait _la Brûlée_.] + +L'amiral Martin, pilote avant la révolution[251], avait été choisi +pour tenir le journal nautique du duc d'Orléans dans sa campagne avec +l'amiral d'Orvilliers; plus tard, pendant une station au Sénégal, où +il commandait un petit bâtiment, il avait, par un grand fond d'esprit +naturel, tellement gagné les bonnes grâces du fameux chevalier de +Boufflers, gouverneur de cette colonie, que leurs relations n'ont +cessé qu'avec la vie. + +[Note 251: Dans un compte rendu très étendu et fort remarquable, à +notre avis, du livre du comte Pouget cité plus haut (_Nouvelles +annales de la Marine et des Colonies_, t. X, 1853 p. 378 et suiv.), M. +de Bonnefoux s'exprimait de la façon suivante: «La classe des pilotes, +dont il est ici question, n'existe plus en France; mais il y a encore +quelque chose d'analogue dans la marine anglaise. Ces pilotes, que +l'on qualifiait de la dénomination d'_hauturiers_ et dont les +fonctions furent supprimées en 1791 étaient destinés à faire des +campagnes de long cours; ils devaient être très versés dans +l'astronomie pratique et dans toutes les sciences mathématiques ayant +trait à l'hydrographie ou à la route des navires dont ils étaient +spécialement chargés; il est vrai qu'ils ne commandaient jamais la +manoeuvre à bord des bâtiments, mais le plus souvent ils devaient +indiquer au commandant quelle était celle qu'ils croyaient plus +convenable de faire. On voit, par là, de quelle importance un premier +pilote était à bord et combien il devait posséder de connaissances, +d'expérience et de jugement.»] + +De très beaux services élevèrent ensuite cet officier au grade de +vice-amiral. Sa taille était trapue, sa force, qui lui servit seule, +et souvent, à calmer des séditions, était incroyable, son enveloppe +était dure, grossière ainsi que sa parole; mais son intelligence était +vive et pénétrante, son caractère noble, son courage bouillant, +indomptable[252], et je tiens de son secrétaire intime que, quoiqu'il +eût une capacité distinguée pour les affaires, il aimait pourtant à +voir que, généralement, on ne la soupçonnât même pas. Il avait un +frère, contre-maître dans le port de Rochefort, qu'il n'avait jamais +voulu faire avancer, parce qu'il s'adonnait au vin, mais il avait +amélioré son existence, il l'avait souvent à dîner avec lui, et le +maréchal Augereau fut, un jour, charmé de la manière franche, sensible +et spirituelle avec laquelle il lui avait présenté ce frère, dans sa +préfecture, et à l'instant de se mettre à table. + +[Note 252: Dans le compte rendu mentionné plus haut, M. de +Bonnefoux rend hommage aux éminentes qualités de l'amiral Martin. +«Prisonnier de guerre sur parole à cette époque et ne pouvant, par +conséquent, servir activement sur nos bâtiments armés, j'étais un des +aides de camp de ce préfet (le baron Casimir de Bonnefoux). Ce fut +pour moi une excellente occasion de connaître l'amiral Martin dont +j'avais tant entendu parler et de m'approcher de lui. J'en saisissais +tous les prétextes avec empressement car tout, en cet homme +extraordinaire, m'attirait et me fascinait. Il s'aperçut bien vite du +charme et du plaisir que j'éprouvais à le voir et il avait la bonté de +me retenir auprès de lui toutes les fois que j'allais lui rendre mes +devoirs et que, par discrétion, je voulais abréger mes visites. Je me +convainquis alors que tout ce que j'avais ouï dire de son grand coeur, +de son esprit pénétrant, de son caractère ferme et décidé, de sa +valeur incomparable, était encore au-dessous de la vérité, et jamais +je ne quittais sa présence sans être pénétré pour lui d'une admiration +toujours plus vive, d'un respect toujours croissant. Jamais aucun +autre amiral n'a produit en moi une impression aussi profonde; de tous +ceux que j'ai connus, c'est lui certainement que j'aurais suivi à la +mer avec le plus de confiance, de dévouement et d'abandon, s'il avait +repris le commandement d'une escadre.»] + +Tous ces traits, que connaissait Napoléon, lui plaisaient extrêmement, +aussi éprouva-t-il du plaisir à revoir l'amiral Martin; mais, bientôt, +surpris de le trouver encore si vert, il lui témoigna un +mécontentement obligeant d'avoir fait connaître, il y avait quelques +années, qu'il désirait obtenir sa retraite. L'amiral avait été fort +loin d'y jamais penser; au contraire, il avait appris, vers cette +époque, qu'il avait été désigné par l'empereur pour prendre, à Cadix, +le commandement de l'armée navale, qui se mesura si malheureusement +ensuite contre Nelson à Trafalgar, et il avait été trop flatté de ce +choix (que l'intrigue fit malheureusement changer), pour même hésiter. +Il répondit donc en se récriant sur le fait de cette demande de +retraite, et il ajouta qu'en attendant l'ordre de commander l'armée, +ses apprêts de voyage avaient été faits et qu'il serait parti à la +minute. Napoléon l'écouta avec une sombre attention, et après lui +avoir encore demandé si, vingt fois, il n'avait pas énoncé le désir de +se retirer du service, il s'exprima avec beaucoup de force et +d'amertume sur la triste condition des princes de ne pouvoir tout +vérifier par eux-mêmes et sur les menées coupables des ambitieux, à +qui tous les moyens sont bons pour éloigner les plus dignes +compétiteurs. C'est alors qu'il fit des réflexions bien justes et bien +tardives sur la marine, et qu'il assura, en jetant un regard +significatif sur l'amiral et sur M. de Bonnefoux, qu'il se reprochait +bien de ne pas avoir suivi son inclination, souvent traversée, de +récompenser plus qu'il n'avait fait ceux qu'il avait jugé, lui-même, +devoir l'être davantage. + +Joseph arriva[253]; il logea aussi à la préfecture, où sa présence +produisit un moment de diversion. J'ignore si Napoléon sut qu'en +passant par Saintes, Joseph avait entendu sous ses fenêtres quelques +partisans des Bourbons crier: «Vive le Roi!» Le drapeau tricolore +flottait encore en cette ville, et, croyant que l'ovation s'adressait +à lui, comme ancien roi d'Espagne, Joseph avait prié le sous-préfet +d'empêcher ces jeunes gens de se compromettre par un hommage aussi +bruyant. On rit de cette méprise qui était feinte, peut-être, de la +part de Joseph, et qui, d'ailleurs, était assez naturelle; mais rien +de pareil n'eut lieu à Rochefort. + +[Note 253: Le roi Joseph arriva le 5 juillet à Rochefort.] + +Napoléon, souvent avec son frère, souvent seul, portant un habit +bourgeois vert, se promenait fréquemment tête nue, ou avec un chapeau +rond, sur une galerie de la Préfecture, alors non vitrée et qui domine +le port ainsi que le jardin. Des curieux, et qui ne l'eût pas été! +accouraient des environs, pour arrêter un moment leurs regards sur +lui; on causait, on faisait ses réflexions, les uns censuraient, les +autres admiraient, mais à voix basse; on comprit ce qu'on devait de +respect à l'objet le plus étonnant des vicissitudes de la fortune; et +chacun sentit et remplit si bien des devoirs parfaitement tracés, que +jamais un geste déplacé, une conversation élevée ne trahirent ni +l'amour ou l'admiration, ni la haine ou l'emportement. Seulement, le +soir, quand Napoléon tardait trop à paraître sur la galerie, ou, +quand cédant aux désirs qu'on lui faisait connaître, il venait à se +montrer, il était appelé ou remercié par des cris de: Vive l'empereur, +auxquels, en se retirant, il répondait avec un salut de la main. + +Napoléon conservait, à Rochefort, l'étiquette et le décorum de la +souveraine puissance, autant au moins que les localités et les +circonstances le permettaient. C'est donc en se modelant sur ces +formalités que se faisaient les présentations et le service de son +appartement. Il mangeait, même, seul, quoique son frère Joseph habitât +le même hôtel, et quoique l'amitié parfaite du général Bertrand +semblât aussi réclamer une exception: il se privait là d'un grand +plaisir; et l'on a peine à concevoir que ce fût le même homme aux +formes républicaines, qui en forçant le Conseil des Cinq Cents à +Saint-Cloud, avait prescrit aux grenadiers de tourner leurs +baïonnettes sur lui «si jamais, il usait contre la liberté d'un +pouvoir qu'il avait fallu conquérir pour en assurer, disait-il, le +triomphe». + +On avait fait courir le bruit à Rochefort, que l'impératrice +Marie-Louise s'était rendue à l'île d'Elbe pendant que Napoléon y +avait séjourné, un frère du préfet maritime qui habitait l'hôtel de la +préfecture, en fit, une fois, la question à une personne qui s'était +trouvée, elle aussi, à l'île d'Elbe pendant ce même temps. Nous avions +entendu un aide de camp nous raconter, comme témoin, la manière +romanesque dont l'impératrice avait appris à Blois, où elle s'était +réfugiée, la nouvelle de la première abdication de Napoléon: aussi ne +fûmes-nous pas surpris d'entendre qu'on ne pensait même pas qu'aucune +tentative d'entrevue eût été essayée de sa part. + +On a su, depuis, qu'un mariage secret avec le général autrichien +Neipperg avait ratifié des relations intimes qui suivirent de près +cette abdication, et qui étaient trop évidentes, par leurs suites, +pour n'avoir pas nécessité ce mariage. Napoléon eut certainement +beaucoup à déplorer son alliance avec la maison d'Autriche, par la +confiance qu'elle lui inspira, par le désespoir légitime où elle +plongea Joséphine, et par la tournure fâcheuse et précipitée que +prirent ses affaires à compter de ce moment. C'est ainsi qu'échoue la +prévoyance humaine: l'empereur se crut, alors, en état de tout braver +et jamais on n'osa moins impunément. + +Cependant, une partie des équipages de Napoléon était arrivée; Joseph +allait s'éloigner pour se rendre aux États-Unis. Les alliés dictaient +à Paris leurs inflexibles conditions, Louis XVIII avait reparu sur la +frontière et Napoléon persistait à ne pas vouloir se joindre à l'armée +de la Loire. Il ne recevait pas de réponse de ses courriers, et la +tristesse était empreinte sur les figures, lorsque les journaux +annoncèrent que l'archiduc Charles arrivait à Paris pour un objet +important à discuter avec le Gouvernement provisoire; l'espoir reprit +promptement le dessus; mais ce fut un vide encore plus profond quand +on vit que ça n'avait été qu'une fausse lueur, et que la nouvelle ne +se confirmait point. + +Quelle destinée pour celui qui avait été le dominateur des événements +que d'en être devenu le jouet! Il semble que, puisque Napoléon ne +voulait plus tenter les hasards des combats, il était plus naturel +qu'il allât se jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche, son +beau-père, que de se rendre à Rochefort avec la presque certitude d'y +être bloqué par des bâtiments ennemis. + +On revint alors à s'occuper des frégates, de la croisière anglaise, du +départ de Joseph, et enfin de projets d'évasion. L'impassible +Philibert était toujours dévoué et prêt à tout; mais la croisière +s'accroissait et elle redoublait de vigilance. Joseph voulait, +d'ailleurs, que son frère partît seul avec lui, ou sans autre suite +que le brave et fidèle Bertrand; mais Napoléon ne voulait point +s'échapper tout à fait en fugitif; il voulait ses courageux adhérents, +ses chevaux et son train impérial de maison. Joseph insistait en +disant qu'avec de l'or, des billets de banque, des diamants, il +suffisait de gagner les États-Unis et qu'ensuite on obtiendrait +l'arrivée très précieuse d'amis aussi sincères; mais Napoléon montrait +toujours de la répugnance, alléguant qu'il ne pouvait agir comme +Joseph, souverain secondaire, disait-il, ou comme l'aurait pu faire, +en semblable circonstance, un monarque successeur d'une longue suite +de rois. + +Joseph, dans ces scènes critiques, fit preuve de beaucoup de +sang-froid, d'unité de dessein et de liberté d'esprit; il prit donc +son parti et fit une heureuse traversée[254] que, par la suite, +Napoléon, dans ses intérêts personnels, dut bien regretter de n'avoir +pas tenté de partager[255]. + +[Note 254: Joseph partit sur un bâtiment américain qui vint le +prendre vers l'embouchure de la Gironde. Chateaubriand, comme on le +verra ci-après, dit que ce bâtiment était danois; cette question de +nationalité ne présente bien entendu aucune importance.] + +[Note 255: Rapprochez le passage suivant des _Mémoires +d'Outre-tombe_ de Chateaubriand, édition Biré, t. IV, p. 67: «Depuis +le 1er juillet, des frégates l'attendaient (Napoléon) dans la rade de +Rochefort; des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs +inséparables d'un dernier adieu l'arrêtèrent... Il laissa le temps à +la flotte anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux +lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti +que prit son frère Joseph), mais la résolution lui faillit en +regardant le rivage de la France. Il avait aversion d'une république; +l'égalité et la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il pensait à +demander un asile aux Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce +parti? disait-il à ceux qu'il consultait.» «L'inconvénient de vous +déshonorer, lui répondit un officier de Marine, vous ne devez pas même +tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler +pour vous montrer à un schelling par tête.»] + +Joseph eut, avant son départ, une entrevue avec M. de Bonnefoux; il +lui parla avec reconnaissance, avec effusion, il le pria d'accepter +une tabatière d'or embellie de son chiffre en brillants et il lui dit +affectueusement: «Ceci n'est qu'un souvenir d'amitié, mais, si vous +êtes persécuté pour vos soins nobles et délicats, venez me trouver, et +tant que mon coeur battra, ce sera pour désirer de partager avec vous +ce que la fortune m'aura laissé!» + +Louis XVIII était en route pour la capitale, et Napoléon ne recevait +pas de nouvelles particulières de Paris. Il eut connaissance de deux +ordonnances datées de Cambrai relatives à la poursuite et à la mise en +jugement de quelques uns des hauts personnages qui, avant le départ du +Roi, avaient reconnu la puissance impériale. Napoléon, qui y vit +figurer les hommes qui lui étaient le plus chers, éprouva un vif +sentiment de douleur, auquel il faut, sans doute, attribuer des +expressions très dures qu'il prononça contre la famille royale. + +Ces expressions, cependant, ne peuvent être complètement justifiées, +car la position de Napoléon était fâcheuse, il est vrai, mais elle +était le résultat de circonstances auxquelles il avait eu la part la +plus fatale. De ces sarcasmes, Napoléon revint ensuite à la disette de +communications écrites où on le tenait de Paris; et faisant allusion à +cet essaim de flagorneurs et d'intrigants, au coeur rongé par l'envie, +qui, le visage riant et toujours tourné vers la fortune, sont la peste +des cours et le fléau des princes, il exhala sa bile avec une +véhémente richesse d'expressions, en accablant ceux que sa mémoire lui +venait offrir, d'épithètes caustiques et peut-être trop méritées. + +Les événements se succédaient avec rapidité, et le moment était venu +de s'arrêter à un parti: l'armée de la Loire fut remise sur le tapis; +toutefois ce moyen de vaincre ou de mourir militairement les armes à +la main, fut écarté de nouveau, par les mêmes raisons qui paraissent +si peu motivées; et ce fut heureusement pour la France, qui aurait eu +encore à gémir de plaies civiles, peut-être plus profondes que les +précédentes. + +Plusieurs projets d'évasion furent alors présentés, principalement par +le capitaine Baudin[256] qui commandait _La Bayadère_, corvette +mouillée dans la Gironde, et qui n'a été rappelé au service qu'en +1830. Celui du lieutenant de vaisseau Besson[257], sur un bâtiment de +commerce danois[258], à sa consignation, aurait très probablement +réussi: il ne s'agissait que de s'enfermer pendant quelques heures +dans une cachette destinée aux marchandises de contrebande et de +s'exposer, sous pavillon neutre, à être visité par la croisière +anglaise. Celui des officiers de Marine Genty[259] et Doret[260] était +plus aventureux, mais, dans le beau temps de l'été, il laissait +espérer beaucoup de chances de succès. Il consistait à partir sur une +embarcation légère avec un bon nombre de personnes bien armées, à +filer sous la terre après le coucher du soleil et à gagner le large; +là, le premier bâtiment rencontré aurait été acheté, ou emporté de +force et conduit aux États-Unis. Cependant, après avoir d'abord semblé +se décider en faveur du projet de M. Besson qui, comme ses camarades, +y mit une parfaite abnégation personnelle, Napoléon retomba dans ses +incurables idées de prétendue dignité, et, toujours combattu, il parut +y renoncer. + +[Note 256: Baudin (Charles), né à Paris, le 21 juillet 1784, était +le fils du Conventionnel Baudin (des Ardennes). Il entra dans la +Marine comme novice en 1799 et passa ensuite l'examen d'aspirant. +Enseigne de vaisseau en 1804, lieutenant de vaisseau en 1809, il était +capitaine de frégate depuis le 22 août 1812. Aspirant de Marine sur la +corvette _le Géographe_, il prit part à une campagne de découvertes de +1800 à 1804. Enseigne de vaisseau, il perdit le bras droit dans le +combat soutenu le 15 mars 1808 par la frégate _la Sémillante_. En +1812, il commandait _la Dryade_ au moment de son combat. Mis à la +retraite à l'âge de trente-deux ans le 18 avril 1816, Charles Baudin +demanda l'autorisation de commander pour le commerce et s'inscrivit au +port de Saint-Malo comme capitaine au long cours. Plus tard, il fonda +une maison de commerce au Havre. Rappelé à l'activité après la +Révolution de 1830 en qualité de capitaine de frégate, il fut promu +capitaine de vaisseau le 6 janvier 1834, contre-amiral le 1er mai +1838, vice-amiral le 22 janvier 1839. Il commanda l'escadre du Mexique +en 1838 et 1839 et se signala par la prise du Fort de Saint-Jean +d'Ulloa. Enfin Napoléon III l'éleva le 27 mai 1854 à la dignité +d'amiral. L'amiral Baudin mourut le 7 juin de la même année. Il était +sénateur et Grand-Croix de la Légion d'honneur.] + +[Note 257: Besson Jean, dit Victor, né à Angoulême, le 28 janvier +1781, s'engagea comme mousse et passa plus tard l'examen d'aspirant. +Enseigne auxiliaire en 1804, enseigne entretenu en 1811, il était +lieutenant de vaisseau depuis le 6 janvier 1815. Le général Rapp +l'avait au mois de juin 1813, nommé lieutenant de vaisseau provisoire +pour sa belle conduite au siège de Dantzick. Il s'était également +distingué lors du combat livré par la frégate _la Minerve_. Rayé des +cadres de la Marine en 1816, M. Besson entra plus tard au service du +Pacha d'Égypte. Il devint vice-amiral de la Marine égyptienne et +mourut à Alexandrie le 12 septembre 1837.] + +[Note 258: Ce bâtiment de commerce danois était un brick appelé +_la Magdeleine_. Il appartenait à F. F. Frühl d'Oppendorff. Le gendre +de ce dernier, le jeune lieutenant de vaisseau Besson le mit à la +disposition de l'empereur.] + +[Note 259: Genty (Benoît), né à Bordeaux, le 21 décembre 1771, +commença par naviguer au commerce. Il était lieutenant de vaisseau +entretenu depuis le 11 juillet 1811. Attaché pendant la campagne de +1814 à l'artillerie du 6e corps d'armée, il servit avec la plus grande +distinction.] + +[Note 260: Doret (Louis-Isaac-Pierre-Hilaire), né le 13 janvier +1789, s'engagea comme mousse en 1801. Aspirant de 1ère classe en 1811, +enseigne en 1812, le Gouvernement de la seconde Restauration le raya +des listes de la Marine le 23 août 1815. C'était également un +excellent officier qui avait montré la plus haute intrépidité dans le +combat livré en 1813 par _la Dryade_, que commandait Charles Baudin. +Après la Révolution de 1830, il rentra dans le Corps, devint +lieutenant de vaisseau en 1831, prit part à l'expédition du Mexique et +à la prise de Saint-Jean d'Ulloa en qualité de chef d'état-major de +l'ancien commandant de _la Dryade_ le contre-amiral Baudin. M. Doret +fut promu capitaine de frégate en 1839 et capitaine de vaisseau en +1844.] + +Il ne résulta de ces indécisions et des rumeurs qui s'en propagèrent, +que la divulgation des efforts généreux de ces hardis marins, et le +ministre de la Restauration eut l'illibérale rudesse de les rayer des +listes de la Marine et de briser violemment ainsi la carrière +d'officiers, dont le crime était d'avoir servi un autre souverain que +le roi, qui, en pareille position, aurait été servi avec le même zèle, +avait lui-même engagé à reconnaître. Je l'avoue, je n'ai jamais +compris ces rigueurs impolitiques; les Ordonnances de Cambrai avaient +parlé, tout devait être dit! et qu'en est-il résulté? Le temps, ce +grand maître qui rectifie tant de jugements, le temps, même pendant +les règnes de Louis XVIII et de Charles X, a amené la grâce de presque +tous les prévenus atteints par ces Ordonnances; mais les officiers +rayés des cadres, ainsi que bien d'autres subalternes, quoique +rétablis pour la plupart, sur les listes, depuis la Révolution de +1830, n'en ont pas moins perdu, pendant longtemps, leurs grades si +légitimement acquis, leurs moyens d'existence si chèrement achetés, +leurs droits à l'avancement; et les ministres, par ces réactions +odieuses dans les emplois inférieurs, ouvrirent la porte à d'infâmes +délations qu'on fut fondé à attribuer aux royalistes, dont, par là, +les sentiments furent compromis. + +Mme la comtesse Bertrand[261] était effrayée de ces tentatives où, +naturellement, son coeur redoutait une séparation d'avec son mari, +qui, dans ces expéditions, aurait, seul et sans elle, partagé les +hasards de Napoléon. Épouse, mère, et ayant avec elle ses deux +enfants, ce n'était pas sans une terreur encore plus profonde qu'elle +devait penser aux paroles du capitaine Philibert dont elle était +probablement instruite, ainsi qu'à ses propositions foudroyantes de se +faire couler bas. En proie aux plus affreux combats qui puissent se +livrer dans le coeur d'une femme, toute à l'honneur de son mari qui ne +se séparait pas d'un dévouement absolu, mais rappelée involontairement +à des sentiments d'effroi par le cri de la nature, cette mère +malheureuse, digne de l'intérêt et du respect les plus réels, ne +voyait, ne pouvait voir d'autre ressource que de s'abandonner à la +générosité des Anglais. C'est pénétrée de cette idée que, jusqu'à +trois fois, dit-on, pâle, égarée, traversant les appartements avec le +désespoir peint sur les traits, elle avait abordé Napoléon, avait +embrassé ses genoux; et là, s'exprimant avec le langage de l'âme, elle +lui avait représenté le peuple britannique comme un peuple magnanime, +et elle lui avait dépeint un séjour de sa personne en Angleterre, +comme devant être charmé, honoré, par le sentiment profond que cette +nation devait avoir de sa grandeur et de ses exploits miraculeux. + +[Note 261: MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois dans +leurs notes sur les _Mémoires_ de Gourgaud, p. 37, note 1 parlent de +Mme la comtesse Bertrand dans les termes suivants: «Mme de Montholon, +dans ses _Souvenirs_, dit qu'elle était fille de l'Anglais Dillon, +nièce de Lord Dillon et qu'elle avait été élevée en Angleterre. +Parente par sa mère de Joséphine, ce fut l'empereur qui la maria à +Bertrand et la dota.»] + +Napoléon se sentit touché à ce projet d'une exécution si facile, +développé d'un ton de si parfaite conviction et embelli d'un prestige +caressant de flatterie, auquel il est vrai que le coeur humain ne +sait, peut-être, jamais fermer tout accès. Qui pourrait se vanter d'y +être insensible, si Napoléon céda, encore une fois, à son empire, s'il +put oublier que tout, en Angleterre, est calculé, et que si le +Gouvernement y montre parfois de la philanthropie, c'est que, sans +doute, elle s'allie avec ses intérêts matériels? Cependant Napoléon +avait trop haï, trop méprisé les Anglais, pour rien promettre encore, +et il se contenta d'ordonner, en ce moment, que les apprêts fussent +faits pour se rendre en rade, soit à bord de ses frégates, soit à +l'île d'Aix qui protège cette rade, et dont les forts étaient servis +par les troupes de la Marine. + +Le général Beker apprit cette détermination avec beaucoup de plaisir; +il était évident qu'il était impossible à ses cavaliers et à lui +d'entraver en rien les desseins de Napoléon, et de l'empêcher, s'il +l'eût voulu, d'aller se faire saluer de nouveau par l'armée de la +Loire, du titre de général et d'empereur. Le général Beker avait été +disgracié par Napoléon, et, comme on lui avait supposé des motifs de +mécontentement, dont, au surplus, sa conduite à Rochefort prouve qu'il +avait glorieusement déposé les souvenirs, le Gouvernement provisoire +avait cru pouvoir le charger d'une mission, qui n'était compliquée +qu'en raison du personnage. En effet, il ne s'était agi, d'abord, que +d'arriver au port et d'y voir l'ex-empereur s'embarquer; mais la +présence de la croisière anglaise, la variété des projets qui se +traversèrent, surtout les longues irrésolutions qui s'en suivirent, +devinrent bientôt de grandes difficultés. Le projet de départ de +Rochefort pour la rade répandit donc beaucoup de calme dans les +agitations du général Beker, et son esprit fut soulagé d'une pesante +responsabilité. + +Beau-frère de l'héroïque Desaix[262], à qui, ainsi qu'à Kellermann, +l'on assure que Napoléon dut le gain de la fameuse bataille de +Marengo, d'où se déroulèrent ses destinées, le général était père d'un +jeune enfant que Napoléon avait tenu sur les fonts baptismaux. Il +voyait avec regrets que Napoléon quittait la France avec l'idée, +peut-être, que lui, général Beker, eût sollicité cette mission, ou +qu'il avait agi, en la remplissant, avec haine et rancune. Tourmenté +de cette pensée qui honore son caractère, il s'en ouvrit au général +Bertrand, et il lui dit qu'il serait au comble du bonheur, s'il +pouvait apprendre que Napoléon n'entretenait pas de semblables +préventions; qu'une manière qui lui paraissait naturelle et sincère de +prouver à lui et à tous qu'il n'en était rien, serait de se rappeler +que le jeune Beker était son filleul; à ce titre, un témoignage +d'intérêt, un léger présent, en forme de souvenir, serait très +précieux à son coeur. Le général Bertrand promit d'en parler à +Napoléon, qui, après quelques réflexions, et sans charger le général +Bertrand d'aucune parole particulière sur son message, lui remit, afin +d'être délivré au général Beker, et pour son fils, encore enfant, une +simple croix de légionnaire. Le général Bertrand s'acquitta assez +publiquement de cette injonction, dont l'intention ne put pas être +expliquée; car avec le don de cette décoration, ne pouvait pas exister +la faculté de la porter; ainsi, l'on ne put s'accorder à décider si +Napoléon avait entendu répondre avec ironie, complaisance ou dédain, à +la demande du beau-frère de son ami, et du père de son filleul. +Toujours est-il que ce fils de Beker, mort depuis d'une manière +funeste, le jour même où il allait contracter un grand mariage, s'est +montré, par sa bravoure pendant la guerre d'Espagne, en 1823, aussi +digne qu'aucun de ceux qui ont été décorés par les mains de +l'empereur, de porter ce signe de l'honneur; et qu'alors, il mérita +sur le champ de bataille, et sa croix, et le droit de la placer sur sa +poitrine. + +[Note 262: Le général Beker avait épousé la soeur du général +Desaix.] + +La rade de l'île d'Aix est à quatre lieues de Rochefort, mais pour +abréger la route, il est ordinaire de ne prendre un canot qu'au +Vergeroux; c'est un village situé sur les bords de la Charente à trois +quarts d'heure de marche de la ville. Quand l'instant du départ fut +fixé et arrivé, les voitures entrèrent dans la cour de la Préfecture; +et les embarcations nécessaires pour Napoléon et pour sa suite se +rendirent au Vergeroux. + +Napoléon ne voulut pas se séparer du préfet maritime sans lui donner +quelque témoignage de gratitude. Déjà, comme prélude de marques plus +considérables de générosité, il lui avait offert de garder, en +propriété, ses équipages et ses chevaux (qui étaient d'une haute +valeur) et qu'il renonçait à emmener; mais le préfet maritime avait +pris la liberté de refuser, en lui disant qu'il n'avait été soutenu +dans les soins infinis dont voulait bien parler Napoléon, que par le +seul désir de remplir convenablement ses devoirs, et que toute preuve +de satisfaction autre qu'une simple approbation, lui serait +extrêmement pénible. Napoléon n'avait pas insisté, mais à l'instant de +partir, il dit à M. de Bonnefoux: «J'ai longtemps cherché comment +m'acquitter envers vous, que j'ai trouvé si différent, en général, de +ceux à qui, jusqu'à présent, j'ai pu faire quelques offres et qui, +cependant, avez bouleversé et épuisé votre maison pour moi et pour les +miens. Je conçois parfaitement vos scrupules, mais, quelque purs +qu'ils soient, j'espère que vous accepterez cette boîte dont la +simplicité ne peut vous effaroucher, et qui n'aura de prix que celui +que vous pourrez y attacher et que je voudrais pouvoir lui donner.» + +Cette boîte était d'or, le dessus portait un N en diamants, et comme +M. de Bonnefoux paraissait chercher un prétexte de refus: «Je le vois, +dit Napoléon, vous craignez qu'elle ne contienne quelque chose; mais, +tranquillisez-vous, elle est absolument vide et elle est digne de +vous!» Il accompagna ces mots d'un sourire, et quand on sait que les +six ans qui se succédèrent furent de longs jours de captivité, où, +sans doute, le malheur ne fut pas assez respecté, quand on pense +qu'alors, irrévocablement éloigné de sa femme, de son fils et du +théâtre de ses actions prodigieuses, aucun autre sourire ne revint +probablement épanouir ses lèvres contractées par l'infortune et le +chagrin... on ne peut, en revenant sur ces adieux touchants, concevoir +assez combien le coeur de Napoléon devait renfermer d'amers +pressentiments et combien il dut prendre sur lui, pour donner à ce +présent mémorable, le prix le plus élevé qu'il pût posséder: celui de +paraître partir d'une âme reconnaissante et d'un coeur momentanément +satisfait. + +À l'arrivée des voitures[263], la population de Rochefort inonda les +rues et afflua aux fenêtres des maisons situées sur la route présumée +de Napoléon, c'est-à-dire depuis l'hôtel de la préfecture jusqu'à la +porte de la Rochelle. L'escorte était à son poste; les voitures se +remplissent, le signal est donné, le cortège entre en mouvement; et, +avec un grand fracas, il précipite sa course, il traverse la ville, et +il se dirige vers le rendez-vous de l'embarquement. Les stores de la +plupart des voitures étaient baissés, et l'on n'avait pu voir Napoléon +lui-même dans aucune d'entre elles; mais il suffit que l'on pensât +qu'il en occupait une, pour ne s'écarter nulle part de l'attitude du +respect. Bien qu'on sût que le roi touchait aux portes de la capitale, +bien que des drapeaux blancs s'arborassent sur divers points, +cependant les ordres pour la tranquillité publique furent encore si +bien entendus et exécutés, que pas une irrévérence ne vint troubler +cette marche et ce départ, remarquables seulement par des saluts de +«Vive l'empereur!» + +[Note 263: Voyez le récit de Gourgaud à la date du 8 juillet: «À +quatre heures on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. À 5 +h. 10, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des +regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte; +nous courons quelques dangers. À sept heures et quelques minutes, Sa +Majesté aborde _la Saale_.»] + +J'avais aussi partagé la curiosité publique, j'étais placé à une +croisée d'une maison voisine qui dominait, à la fois, la cour et le +jardin de la Préfecture. Je me félicitais d'être assuré que Napoléon, +cet élément de guerre, qui pouvait si facilement armer les Français +contre les Français, eût enfin pris le parti de quitter la France; +mais je ne pouvais maîtriser cet attendrissement secret qui s'attache +aux grandes infortunes, et je m'y livrais en silence lorsqu'un nouveau +bruit se fit entendre. Une belle voiture sortit de la cour des +remises, traversa la porte grillée du jardin et vint s'arrêter au bas +de la terrasse, en face de la porte d'entrée des appartements du +rez-de-chaussée de l'hôtel; la portière s'ouvrit et la voiture +attendit. + +Mille idées se croisaient dans mon imagination quand, tout à coup, je +vois apparaître Napoléon lui-même, que je croyais parti, et M. de +Bonnefoux. Ils sortent, absolument seuls, de la Préfecture, et ils +s'avancent: Napoléon a son costume favori, veste et culottes blanches, +bottes à l'écuyère, habit vert d'uniforme avec épaulettes de colonel, +son épée jadis si terrible, et le petit chapeau tant connu. Quelque +chose de sévère est répandu sur ses traits; mais son pas précipité, +révèle une vive agitation intérieure. Il traverse la terrasse, il en +descend l'escalier, il s'appuie sur le marchepied de la voiture; il se +retourne alors, il s'efface vers M. de Bonnefoux en écartant le bras +gauche comme pour découvrir son coeur qui doit renfermer tant +d'amertume, tant de combats, tant de déchirement; il prononce un +nouvel et éternel adieu à la France et à lui... et il est emporté, +avec la promptitude de l'éclair, vers la porte de Saintes qui est +située au nord de la ville. + +Il est facile de le concevoir, ce départ mystérieux, cette apparition +tout à fait inattendue, la rapidité, la variété de la scène, cette +dernière pause surtout qui semblait dire: «Vous ne me verrez plus!», +tout aurait sans doute porté ma première émotion à son comble, si les +cris redoublés: «Où va Napoléon?», qui sortirent naturellement de +toutes nos bouches ne fussent venus occuper puissamment nos esprits. +L'inquiétude était visible, et l'on se perdait en conjectures; mais +nous apprîmes bientôt que la voiture, après être sortie par la porte +de Saintes, avait pris sur la gauche pour rejoindre la route du +Vergeroux; et il paraît qu'on avait seulement voulu éviter les +hommages ou les regards[264]. + +[Note 264: Le préfet maritime fit l'observation, car tout se +remarque, dans l'existence d'hommes comme Napoléon, que deux membres +de sa famille avaient vu: l'un le colonel de Campagnol, les débuts +militaires du futur empereur dans son régiment d'artillerie, l'autre, +lui-même, préfet maritime à Rochefort, le terme de sa carrière +politique. Comparez _Mémoires_, p. 19, note 1. (_Note de l'auteur._)] + +Napoléon, en rade, passa en revue les équipages et les troupes si +dévouées, qui étaient en très bon état; cet appareil de guerre lui +plut, quoiqu'il ne dût lui paraître que comme un atome de sa puissance +première. + +Cependant l'aspect de la croisière anglaise le replongeait bientôt +dans ses méditations; la difficulté de sa position semblait alors +l'absorber. Voyant les choses par lui-même, il découvrit, en effet, +que la tentative serait infructueuse, s'il voulait, avec ses frégates, +combattre ou tromper des croiseurs si nombreux, et cela dans le coeur +de l'été où, pour ainsi dire, il n'y a ni vent ni nuit[265]. Comme, en +ce moment, il ne lui restait aucun autre parti, il se prépara à se +livrer aux Anglais, et à faire un appel à leur générosité[266]. Il +entama donc quelques négociations, dans lesquelles il manifesta +l'espoir d'être libre d'habiter les États-Unis ou l'Angleterre. + +[Note 265: Si la tentative de Joseph avait réussi, c'est que le +lougre sur lequel il s'était embarqué pouvait, en raison de son faible +tirant d'eau, longer la côte et se soustraire aux poursuites des +navires anglais. Le projet du lieutenant de vaisseau Genty et de +l'enseigne de vaisseau Doret reposait sur la même idée. Comp. +_Gourgaud_ p. 29.] + +[Note 266: Dans l'entourage de Napoléon les avis étaient partagés. +À la date du 12 juillet, Gourgaud déclare qu'il a donné à l'empereur +le conseil de se rendre à la nation anglaise. Déjà le 10 juillet Las +Cases et Rovigo avaient été envoyés à bord du _Bellérophon_.] + +On a beaucoup parlé de ces négociations, et quelques personnes ont +paru croire que les Anglais avaient comme adhéré aux désirs de +Napoléon, et qu'ensuite ils avaient trahi leurs promesses. + +Je conviens, qu'en général, la réputation du Gouvernement britannique +peut valider un tel soupçon; mais, en cette transaction, j'ai connu +les officiers de notre marine qui y ont été employés plus ou moins +directement, j'en ai ouï discuter toutes les particularités sur les +lieux; et je puis déclarer avoir vu, alors, tout le monde persuadé que +le capitaine Maitland reçut Napoléon à son bord, seulement en qualité +de prisonnier de guerre se réfugiant sur son vaisseau, pour aller +réclamer l'hospitalité du prince Régent, feu Georges IV, à qui +Napoléon écrivit que, comme Thémistocle, il demandait à être admis au +foyer de son plus généreux et plus puissant ennemi[267]. + +[Note 267: La comparaison de Thémistocle n'a pas paru juste à tous +les esprits; car Thémistocle n'avait pas été vaincu par les Perses, et +il était exilé de sa patrie. Napoléon, au contraire, était fugitif +après la bataille de Waterloo; il était bloqué à Rochefort, et il ne +se livrait aux Anglais que parce qu'il croyait impossible d'échapper à +une croisière à laquelle son frère Joseph sut pourtant se dérober. En +position, à peu près semblable, Annibal préféra s'empoisonner. (_Note +de l'auteur._)] + +En y réfléchissant, d'ailleurs, ne voit-on pas que l'Angleterre +n'était qu'un fragment de la vaste coalition de l'Europe entière, que +le but avoué de cette coalition était de combattre la personne même de +Napoléon, qu'enfin il était impossible que le ministère anglais pût +prendre sur lui de rien statuer sur son compte, sans le concours des +autres puissances? Les Anglais ne pouvaient donc rien stipuler par +eux-mêmes, rien garantir, rien promettre; et le capitaine Maitland +était moins en position, encore, que qui que ce fût, de se laisser +aller à cet oubli de ses devoirs. + +Une preuve concluante, c'est que Napoléon attendit jusqu'au dernier +moment pour se rendre à bord des vaisseaux anglais; ses irrésolutions +étaient même revenues dans toute leur force[268], quoi qu'elles +n'eussent plus alors de but réellement fondé. Le capitaine Philibert +en écrivit au préfet maritime; celui-ci s'attendait, à chaque instant, +à apprendre officiellement la rentrée du roi à Paris; aussi +adressa-t-il, sur-le-champ, une lettre secrète au capitaine Philibert, +en lui donnant l'avis particulier de la montrer à Napoléon. Treize +drapeaux blancs, arborés par des bourgs et des villages voisins, +flottaient dans les airs et frappaient les yeux de Napoléon, lorsque +cette lettre, probablement péremptoire et dans laquelle on pressent +facilement que la loyauté de M. de Bonnefoux l'informait que, d'après +sa correspondance particulière, il savait que l'ordre de s'opposer à +tout départ et de l'arrêter, allait être expédié de Paris..., lorsque +cette lettre, dis-je, l'arracha à ses incertitudes, et le décida à se +faire conduire à bord du vaisseau anglais _le Bellérophon_, commandé +par le capitaine Maitland[269]. Là, le nom de général, dont on le +salua, fut le premier mot qui retentit à son oreille habituée à un +titre plus pompeux; il ne put renfermer la peine qu'il en ressentit. +Cette peine dut lui présager tout ce que, par la suite, son +amour-propre aurait à souffrir dans sa détention de Sainte-Hélène qui +dura six ans, qui amena prématurément le développement mortel de sa +maladie, et qui imposée, avec des froissements continuels, à un homme +de sa trempe, dut paraître un supplice bien long et bien cruel. + +[Note 268: D'après MM. Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_, +t. II, p. 513: «Napoléon fit donner aux deux frégates l'ordre +d'appareiller, mais le capitaine Philibert répondit froidement qu'il +lui était défendu de tenter le passage si les bâtiments devaient +courir le moindre danger.» L'ordre n'a pas été donné. Les _Mémoires_ +de Gourgaud ne peuvent plus laisser aucun doute à cet égard. Quant aux +instructions et aux sentiments du capitaine Philibert, la réponse +invariable qu'il fit à Napoléon jette sur eux tant de lumière qu'elle +nous dispense d'insister.] + +[Note 269: La lettre au prince Régent porte la date du 13 juillet. +Napoléon s'embarqua le 15 sur le brick, _l'Epervier_, pour se rendre +au _Bellérophon_.] + +L'empereur avait montré trop de considération à M. de Bonnefoux pour +n'avoir pas désiré connaître son opinion dans la conjoncture délicate +de son départ, et cette opinion avait toujours été ou que l'Empereur, +malgré la croisière anglaise qui bloquait Rochefort, partît pour les +États-Unis, soit avec Joseph, soit de toute autre manière, ou qu'il +allât se mettre à la tête de l'armée de la Loire, mais, surtout, qu'il +ne se rendît pas aux Anglais[270]. Quelle horrible captivité de moins, +si ce conseil avait été adopté! + +[Note 270: L'opinion de M. de Bonnefoux paraît avoir été celle de +tous les officiers de marine. Gourgaud rapporte, p. 38 que le 13 +juillet il remit au nom de l'empereur une paire de pistolets, à titre +de souvenir, aux capitaines Philibert et Ponée. Il ajoute: «Ils me +remercièrent en s'écriant: Ah! vous ne savez pas où vous allez! Vous +ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'empereur d'un tel projet.» +En 1853, dix-sept ans après avoir écrit la présente _Notice_, M. de +Bonnefoux rendant compte dans les _Nouvelles Annales de la Marine_ du +livre du comte Pouget sur la vie de son grand-père le vice-amiral +Martin s'exprimait de la façon suivante: «L'amiral Martin eut +connaissance de tous les projets qui furent proposés. Un seul eut +l'assentiment du préfet maritime qui fut consulté et le sien: tous les +autres furent écartés comme irréalisables ou compromettants: ce projet +consistait à décider l'empereur à partir avec son frère, le roi +Joseph, qui était également à Rochefort et qui s'était assuré un +passage sur un bâtiment qui l'attendait dans un autre port que +Rochefort. Le roi Joseph, le préfet maritime, l'amiral Martin +s'épuisèrent à cet égard, en instances des plus pressantes; mais ainsi +que le dit M. le comte Pouget, «d'autres avis prévalurent et Napoléon +courut à sa perte».] + +Cependant, la vue de tant d'infortunes, le prestige qui s'attache à de +si hauts personnages, tout avait fait naître dans le coeur des témoins +des derniers jours politiques de l'empereur, un intérêt dont n'avaient +pu se défendre ceux-mêmes qui, jouant un rôle passif, n'avaient pas +partagé ses dernières espérances, ni embrassé son parti. Tous, ont +pensé que si la vengeance de ses ennemis alla trop loin, la France et +les Français sont, heureusement purs de tout reproche à l'égard d'un +prince qui, malgré tout ce qui a pu s'ensuivre, les avait cependant +délivrés du monstre de l'anarchie, les avait gouvernés pendant quinze +ans, et avait répandu, sur leurs armes, un lustre que rien ne peut +effacer. + + + + +CHAPITRE VI + +LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX + + SOMMAIRE:--La nouvelle du départ de Napoléon se répand à + Rochefort.--Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui + vient faire une enquête.--M. de Bonnefoux, son ami de collège, le + conduit en rade.--La seconde Restauration.--Mission confiée par + le ministre de la Marine à M. de Rigny.--Propos que tient ce + dernier.--Destitution de M. de Bonnefoux.--Remise immédiate du + service au chef militaire (aujourd'hui le Major + général).--Situation pécuniaire.--Deux mille francs d'économies + après treize ans d'administration.--Le + chasse-marée.--Distribution des équipages et de la cave.--Le + cheval que montait le général Joubert au moment de sa mort.--La + petite propriété de Peyssot auprès de Marmande.--Liquidation de + la pension de retraite de M. de Bonnefoux.--Deux ans plus tard, + son condisciple le maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de + la Marine et le prie de se rendre à Paris.--M. de Bonnefoux s'y + refuse.--Après la Révolution de 1830, on lui conseille sans + succès de demander la Pairie.--Il consent seulement à se laisser + élire membre du conseil général du Lot-et-Garonne.--Belle + vieillesse de M. de Bonnefoux. + + +On apprenait, à peine, à Rochefort, le départ de Napoléon, les +craintes des conséquences d'un séjour plus prolongé, en ce moment +critique, étaient à peine écartées, que le préfet du département +arriva de La Rochelle. C'était un ami de collège de M. de Bonnefoux, +et il venait chercher, lui-même, la vérité des faits, pour en +entretenir officiellement, de son côté, le ministre de l'Intérieur. M. +de Bonnefoux lui proposa de le conduire en rade: cette offre fut +acceptée; les deux préfets revinrent dans la nuit et le préfet de la +Charente-Inférieure repartit aussitôt; car on venait d'apprendre la +nouvelle de la seconde Restauration. En cette circonstance, aucun +choc, aucune rumeur ne vinrent, après de si rudes commotions, troubler +l'ordre public, à Rochefort. Or, c'est la vraie pierre de touche du +mérite des chefs, c'est l'avantage que possèdent ceux qui sont +justement chéris, d'obtenir dans tous les temps, non une obéissance +factice, mais un dévouement illimité qu'ils imposent sans le +commander. On voit souvent, il est vrai, conduire les hommes plus par +des défauts qu'ils craignent d'irriter que par des qualités dont ils +ne respectent pas assez la noblesse; ces qualités étaient celles de M. +de Bonnefoux, mais son caractère était si évidemment ferme que, pour +obtenir la soumission, il lui suffisait habituellement d'employer +cette modération qui lui était propre. + +Après des crises aussi vives, après tant de fatigues de corps et +d'esprit, trop fier pour présenter une justification dont il croyait +n'avoir pas besoin, ou qu'il n'aurait pu souffrir de voir qualifier +d'adroite combinaison, M. de Bonnefoux ne pensa plus qu'à sa retraite. +Elle devint d'autant plus l'objet de ses voeux, que, jugeant sa +réputation principalement attaquée, et, en apparence, compromise, par +cette multitude d'habitués des ministères et des palais, qui décident +de tout sans approfondir les faits, il lui répugnait de leur répondre +autrement que par le silence. Il se prépara donc à quitter ses +emplois; mais ce fut en maintenant les esprits dans la concorde, en +affaiblissant les exagérations, en sauvant à l'État le plus possible +de ces officiers que les hommes du jour accusaient, artificieusement, +d'être les ennemis du roi. + +Peu après cette seconde Restauration, un officier supérieur de la +Marine qui, depuis, a cueilli les lauriers de Navarin, et qui, à son +tour, ensuite, est devenu préfet et même ministre de la Marine[271], +M. de Rigny fut envoyé, de Paris, en mission à Rochefort. Il était +accompagné de M. de Fleuriau[272], alors lieutenant de vaisseau; ces +officiers dressèrent, sur les lieux, procès-verbal des événements et +retournèrent à Paris. M. de Rigny avait dit à cette occasion, qu'il +croyait que le ministre connaissait trop la position délicate où +s'était trouvé M. de Bonnefoux, et qu'il lui rendait trop justice pour +que celui-ci dût s'attendre à une disgrâce. M. de Bonnefoux qui savait +que les ministres se laissent trop souvent dominer par l'intrigue ou +par l'obsession, et qui, d'ailleurs, ne voyait pas la possibilité, ni +ne formait le désir d'être alors conservé à son poste, en jugeait +différemment. Bientôt, en effet, il fut destitué[273], reçut l'ordre +de se démettre immédiatement de ses fonctions, et son remplaçant fut +annoncé. + +[Note 271: Il fut nommé ministre le 8 août 1829, mais il refusa de +s'adjoindre à l'administration de Polignac: après la Révolution de +1830 il a exercé, pendant plusieurs années, ces hautes fonctions. +(_Note de l'auteur._)] + +[Note 272: Sur M. de Fleuriau, voyez les _Mémoires_, p. 174, note +1, 190, 321.] + +[Note 273: Le baron Casimir de Bonnefoux fut destitué le 26 +juillet 1815. Il avait été près de treize ans préfet maritime. Sa mise +à la retraite date du 1er janvier 1816.] + +Le service était constamment à jour; le préfet maritime le remit au +chef militaire du port (aujourd'hui le major général) et il eut +seulement à faire connaître sa destitution qui, comme à Boulogne, fut +une nouvelle de deuil. Ensuite, il prit congé des chefs de service, +des chefs de corps et des officiers attachés à sa personne. Libre de +soins de ce côté, il régla les comptes de sa maison, il congédia, +récompensa tous ses serviteurs, et, au lieu de voir terminer ses +emballages dans son hôtel ou d'y attendre son successeur, il loua en +ville une simple chambre garnie, et il l'occupait deux heures après +avoir lu la dépêche. Ce fut là qu'ayant séparé ce qu'il avait à payer, +de ce qui lui restait, il me dit d'un air satisfait: «J'avais bien +peur, mon cher ami, d'être obligé de monter à la mansarde; mais il me +reste: deux milles francs! c'est plus qu'il ne m'en faut pour mettre +ordre ici à mes affaires, et pour ma route, mais il faudra que je +parte par mer et que j'économise beaucoup.» Qu'on pense à ces deux +mille francs après avoir été treize ans préfet maritime et l'on dira +si son administration aurait pu être plus libérale; quel éloge que ce +seul fait! + +Cependant les deux mille francs ne m'étonnèrent pas, car je savais que +M. de Bonnefoux connaissait le véritable prix de l'argent, celui de +faire des largesses à propos, et de s'attacher, à l'occasion, par des +bienfaits, les mêmes hommes qu'il charmait par des égards affectueux: +mais le voyage par mer que signifiait-il? je le demandai: «C'est, me +dit-il, que je veux fréter un chasse-marée pour mes effets et pour +moi, et que je veux arriver par eau à Marmande où je meublerai la +petite maison de campagne dont vous savez que je viens de devenir +propriétaire par nos arrangements de famille: j'aurai, là, plus de +soixante louis de rente, et je sais que je puis très bien vivre avec +six cents francs; je ne suis donc pas à plaindre, et je me trouverai +beaucoup d'argent de reste à la fin de l'année.» + +Cette maison de campagne venait de lui tomber effectivement en lot et +c'était un fragment de la fortune de son père; elle était affermée +2.500 francs, mais elle devait 1.100 francs de rente viagère à son +plus jeune frère, qui avait presque tout perdu par suite de son +émigration. «Quelle gêne, lui dis-je alors, vous allez vous imposer +par ce voyage! vous n'allez donc pas à Paris pour faire fixer votre +retraite?» «Non, non, dit-il, on penserait que je veux me justifier, +on croirait que je veux me plaindre, solliciter, intriguer. Non, je +n'irai pas. J'ai servi de mon mieux, ma carrière militaire n'a été que +trop longue; mais elle est finie, et je veux dorénavant vivre pour +moi: d'ailleurs, voyez comme ces alliés nous traitent, quelles +contributions ils exigent! Le trésor est épuisé et il est de la +délicatesse d'un bon citoyen de ne rien demander lorsqu'il peut s'en +passer; l'État a trop de services à reconnaître, il doit commencer par +ceux qui ne savent pas se résigner, ou qui ne le peuvent pas, et qui +pourraient croire avoir à se plaindre d'être négligés[274].» +«Cependant, votre voyage sur ce chasse-marée!...» + +[Note 274: M. de Bonnefoux ne réfléchissait pas, alors, que les +pensions de retraite des marins ne coûtent rien à l'État ni aux +contribuables, car elles sont soldées par leur caisse des Invalides +qui leur appartient en toute propriété. (_Note de l'auteur._)] + +«J'ai besoin, dit-il en m'interrompant, j'ai besoin d'être seul, et de +respirer à mon aise; je veux aussi me remettre à la peine, car ce +métier de préfet a trop de travail de cabinet, il amollit, et j'ai +déjà eu plusieurs attaques de goutte!... Quant à vous, mon ami, +ajouta-t-il avec émotion et après un moment de réflexion, vous +resterez à Rochefort, vous y continuerez votre carrière, en évitant de +vous prévaloir auprès de vos chefs ou de vos camarades, de n'avoir pas +servi activement pendant la dernière crise; car il ne faut ni se faire +meilleur que les autres, ni désirer son avancement pour un acte, très +louable, sans doute, et que j'aurais voulu pouvoir imiter, mais dont +la récompense est dans la conscience, tandis que les services, seuls, +comme officier de Marine, doivent, chez nous, être comptés pour +l'avancement. Je ne regrette rien de mes emplois qu'à cause de vous, +que j'aurais pu mettre à même de paraître avec distinction. Vous avez +été retardé par vos huit ans de prisonnier de guerre; vous le serez +par l'obligation à laquelle j'ai dû céder de mettre Rochefort avant +moi; vous le serez encore parce que ma disgrâce rejaillira sur +vous[275], mais vous avez tous les éléments de la félicité privée; +votre femme, vos enfants, votre humeur enjouée vous dédommageront de +tout, et, peut-être votre sort sera-t-il envié par ceux-mêmes, que +vous deviez devancer, et qui, profitant des circonstances, seront mis +à votre place. Telle est la vie, tel est le monde, mais, quoique le +hasard y joue un grand rôle, souvenez-vous, en définitive, que, +presque toujours, notre bonheur individuel est en nous et qu'il +dépend de nous.» «Élevé à votre école, lui répondis-je, j'ai de fortes +raisons d'espérer que mon bonheur est, en effet, assuré...» et, +détournant une conversation affligeante, je voulus revenir sur son +projet de départ, mais rien ne put le dissuader; il persista: il +partit seul, sans même un valet de chambre; il mit huit jours à son +voyage; il sauva par sa présence d'esprit le chasse-marée, qui, sans +sa vigilance et son activité, se serait perdu sur les roches, en +entrant dans la Gironde; et, inébranlable dans ses projets, il arriva +dans son pays natal, et il s'y installa pour toujours[276]. + +[Note 275: Ces paroles se vérifièrent à la lettre, car peu après +sa destitution, je fus mis en réforme; je fus rappelé plus tard, il +est vrai, au service actif, mais relégué dans les rangs des officiers +les moins favorisés; depuis lors, malgré mes efforts et ma bonne +volonté, je ne pus acquérir aucun grade, si ce n'est à l'ancienneté. +(_Note de l'auteur._)] + +[Note 276: En faisant les ventes, cadeaux ou distributions de ses +équipages, de ses meubles particuliers et de sa cave, il pensa à son +ami Baudry qui avait ses biens aux environs de Rochefort, il lui donna +donc un très beau cheval appelé Milord qui avait appartenu au général +Joubert. On assure que Sieyès avait fait obtenir à ce général le +commandement de l'armée d'Italie, pendant que Bonaparte était occupé +de son expédition plus brillante que vraisemblablement fructueuse en +Égypte, afin de le mettre à même, à défaut de Bonaparte, de s'emparer +du pouvoir en France, après quelques victoires; mais il fut tué sur ce +même cheval que M. de Bonnefoux avait fait acheter, et qu'il +affectionnait beaucoup. «Il est vieux, dit M. de Bonnefoux au colonel +Baudry, mais pour vous dédommager du peu d'usage que vous en ferez, je +vous l'enverrai avec sa bride, sa selle et sa chabraque.» On voit que, +même en faisant un présent, et c'en était un de quelque importance, à +cause des harnais qui étaient fort beaux, il voulait encore paraître +recevoir un service, afin, sans doute, de diminuer le poids de la +reconnaissance. En pareille position, lorsqu'il quitta Boulogne, il +avait voulu faire accepter un envoi de vin précieux, et il avait écrit +à celui à qui il le destinait: «Je suis le légataire universel du +préfet maritime; vous êtes porté sur son testament pour tels et tels +objets: c'est donc un devoir pour moi de vous les adresser, et j'y +trouve le plaisir d'y ajouter l'expression de mon amitié.»--Rien, en +général, si ce n'est peut-être l'agrément de sa conversation, +n'égalait celui de sa correspondance, et le ton cordial qu'il savait y +faire régner. (_Note de l'auteur._)] + +Louis XVIII, dont la bonne foi dans les engagements financiers +contribua puissamment à fonder notre crédit public, ne pouvait pas +faire une exception contre M. de Bonnefoux: le temps de ses services +fut donc compté, et il reçut bientôt l'annonce, que sa pension de +retraite était fixée, comme le prescrivaient les règlements, sur le +pied de vice-amiral ou de lieutenant général. Il vit cette nouvelle +faveur de la fortune comme toutes les autres, car il en conclut, pour +lui, l'obligation de faire tourner cet accroissement de bien à la +prospérité de l'État; il se mit donc à répandre de nouveaux secours à +l'indigence, à donner plus de travail aux ouvriers, à ouvrir sa maison +de campagne[277] à ses amis, à augmenter la valeur des produits de sa +petite terre, à aider ceux qui étaient gênés. Il n'y avait que deux +ans qu'il jouissait de son indépendance, lorsque le maréchal +Gouvion-Saint-Cyr[278], son ancien condisciple, qu'il avait reçu à +Boulogne avec un plaisir tout fraternel, obtint le portefeuille du +ministère de la Marine, qu'il quitta pour paraître ensuite à la +tribune, comme ministre de la Guerre, avec tant de noblesse et +d'éclat. À son arrivée au ministère de la Marine, la première question +de l'illustre maréchal fut de s'informer, en détail, des causes de la +destitution de son ami; il lui écrivit, aussitôt, qu'il était +impossible qu'il n'y eût pas un malentendu, et il le pria chaudement +de se rendre à Paris. L'ancien préfet lui répondit avec affection, +mais il ne quitta pas ses champs, et il garda sa liberté. + +[Note 277: Dans une lettre datée de Bayonne le 3 mai 1834 et +adressée à sa fille Nelly, alors âgée de 15 ans, plus tard Mme Pâris, +M. de Bonnefoux décrit de la façon suivante les propriétés habitées +aux environs de Marmande par des membres de sa famille: «Rolde, sur la +droite, entre Tonneins et Marmande, est une propriété de ton cousin de +Cazenove (V. _Mémoires_ p. 2), où il s'est plu à rassembler les +constructions, distributions, gentillesses des jardins dits anglais. +Le Bédart est plus près de Marmande; tout y est de rapport; il +appartient à Mme de Réau. En tirant vers l'est, sur la première chaîne +des collines, qui, de ce côté, encaissent le riant bassin de la +Garonne se trouvent, sur un plateau dominant une superbe plaine, le +village et le château de Sainte-Abondance. M. de Cazenove, père, avait +acheté celui-ci pendant la Révolution, pour le restituer à l'aîné des +émigrés Bonnefoux et cette oeuvre généreuse fut noblement exécutée. Le +jeune Réau en jouit à présent, c'est un séjour charmant. En continuant +vers le Nord, on laisse Navarre propriété perdue pour la famille +pendant l'émigration, et l'on arrive sur la seconde chaîne de collines +à Peyssot, où demeure ton oncle l'ancien préfet maritime et qui réunit +un peu d'agréable à beaucoup d'utile.»] + +[Note 278: Laurent comte de Gouvion-Saint-Cyr, maréchal de France, +fut ministre de la Marine du 23 juin au 12 septembre 1817, entre le +vicomte du Bouchage et le comte Molé.] + +La Révolution de 1830 trouva M. de Bonnefoux en possession de cette +même liberté. + +Plusieurs articles parurent alors dans les journaux qui rappelèrent +ses services et sa retraite prématurée. Il reçut même, de quelques +amis très haut placés, l'avis que s'il demandait la pairie, elle lui +serait accordée. «Je suis le pair des paysans de mon village; leur +répondit-il; les paysans de mon village sont mes pairs, c'est la plus +belle des pairies, et je m'y tiens.» + +Les seules instances auxquelles il céda, furent celles de ses +compatriotes qui le nommèrent membre du conseil général du +département. + +Il se rallia donc au nouveau Gouvernement, qu'après la chute de celui +de la Restauration, il regardait comme le meilleur possible; mais je +lui ai souvent entendu dire, d'abord, qu'il ne comprendrait jamais +qu'un souverain se laissât déposséder, sans avoir épuisé tous les +moyens de résistance, en second lieu, que, si l'on avait voulu +réellement le triomphe de la liberté, il aurait fallu s'arrêter à une +régence en faveur du duc de Bordeaux qui, tout en préservant le +principe salutaire de l'hérédité, aurait donné tous les moyens +d'améliorer, autant qu'il dépend des hommes, les institutions que le +pays devait aux inspirations de Louis XVIII. + + * * * * * + +C'est après une si belle carrière de désintéressement, de faits +honorables, de beaux services, et de vertus publiques, privées, +civiles et militaires, qu'irrévocablement fixé dans un des plus beaux +climats de l'univers, M. le baron de Bonnefoux, entouré d'amour, de +louanges et de bénédictions, jouit d'une vieillesse bien digne +d'envie, et dont on peut dire: + + «C'est le soir d'un beau jour; rien n'en trouble la fin[279].» + +[Note 279: Le baron Casimir de Bonnefoux, qui ne s'était pas +marié, mourut le 15 juin 1838 dans sa propriété de Peyssot, près de +Marmande, à l'âge de 77 ans. Son cousin lui avait en 1837 communiqué +la présente notice, écrite l'année précédente. Tout en l'engageant par +modestie à la détruire, il n'avait pu méconnaître son exactitude.] + + + + +APPENDICE I + +VICTOR HUGUES À LA GUYANE[280] + +[Note 280: Nous reproduisons ici ces quelques pages empruntées au +_Précis historique sur la Guyane française_, que publia notre auteur +dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. VIII +(1852). Elles complètent en effet d'une façon intéressante la partie +des _Mémoires_ consacrée à la campagne de M. de Bonnefoux en Guyane, +pendant qu'il commandait _la Provençale_.] + + +Après la révolution du 18 brumaire, le premier consul, Bonaparte, par +qui le Directoire à son tour avait été chassé chercha un homme à la +main de fer pour rétablir l'ordre à la Guyane, et il jeta les yeux sur +Victor Hugues[281], ancien révolutionnaire, un des promoteurs les plus +violents des lois les plus violentes de l'époque, et un des appuis les +plus énergiques ou des plus inexorables exécuteurs de ces mêmes lois. +Il avait été envoyé à la Guadeloupe[282] pour y faire respecter +l'autorité gouvernementale; il y avait déployé toute la sévérité qui +était dans son caractère, et il avait si bien établi la terreur de son +nom que ses moindres volontés y étaient exécutées sans hésitation, et +que le travail et la tranquillité avaient reparu dans l'île. + +[Note 281: Victor Hugues, né à Marseille en 1770.] + +[Note 282: Les deux commissaires de la Convention, Chrétien et +Victor Hugues quittèrent Rochefort à la fin de pluviôse an II (février +1794) avec une division commandée par le capitaine de vaisseau, plus +tard amiral de Leissègues. La division se composait des frégates _la +Thétis_ et _la Pique_, de la flûte _la Prévoyante_ et de cinq navires +de transport. En arrivant à la Guadeloupe, la division trouva l'île +occupée par les Anglais. Ce fut grâce à l'admirable énergie de Victor +Hugues que l'attaque fut décidée. Comme le disent MM. Viaud et Fleury +dans leur _Histoire de Rochefort_ t. II, p. 425: + + «Après six mois et vingt jours de luttes acharnées entre une + poignée de Français décimés par les maladies et huit mille + Anglais, maîtres de la mer et soutenus par une flotte de trente + voiles, les Français reprirent la Guadeloupe et en chassèrent les + ennemis. Ils leur enlevèrent six drapeaux, huit caisses pleines + de lingots d'argent et leur firent beaucoup de prisonniers.»] + +En arrivant à Cayenne, Victor Hugues fit afficher la Constitution de +l'an VIII et il joignit une proclamation dans laquelle il se bornait à +dire qu'il venait pour activer la culture et pour _faire exécuter les +lois_; or, il était trop connu pour la manière terrible dont il avait +fait exécuter les lois à la Guadeloupe pour que les noirs et les +hommes de couleur songeassent à lui résister; mais sa présence et son +aspect contribuèrent plus encore à amener leur soumission que les +menaces lointaines de la Convention, que les arrêtés de ses +prédécesseurs ou des assemblées coloniales, et même que sa propre +proclamation. + +Il était, en effet, de taille moyenne, mais fort et trapu; son +encolure était énorme; sa tête, large et carrée, était couverte d'une +forêt de cheveux; il avait le regard menaçant, le geste impératif, la +parole brève et acerbe, la voix grondante comme une sorte de tonnerre, +et un accent provençal d'une rudesse extraordinaire; pourtant il +n'était que le pâle reflet de ce qu'il avait été précédemment. Une +femme avait entrepris de le métamorphoser; elle poursuivit cette +oeuvre avec autant de fermeté que de douceur et elle finit, plus tard, +par la compléter. Cette femme était Mme Victor Hugues, ange de beauté, +mais dont la grâce et la bonté surpassaient encore les perfections +physiques dont la nature l'avait si libéralement douée. + +Mme Hugues était de la Guadeloupe; sa famille était de celles que son +mari n'avait jadis qualifiées que de caste aristocratique; et, +cependant, lui, l'adversaire fougueux de cette prétendue caste, il +avait demandé cette charmante jeune personne en mariage! À cette +nouvelle, on dit que, d'abord, elle frissonna, et c'était assez +naturel; mais, quoiqu'elle eût été laissée libre de son choix, elle +l'accepta, craignant peut-être la proscription ou la mort pour ses +parents, mais avec le projet conçu par elle et hautement avoué, +d'employer l'ascendant que pourraient lui donner sa vertu, sa +jeunesse et son attachement à ses devoirs, à tempérer les excès du +caractère violent de son futur époux. + +Elle tint parole et elle y réussit peut-être même au-delà de ses +espérances; une fois, cependant encore, à Cayenne, Victor Hugues fit +arrêter arbitrairement deux jeunes gens qu'il fit jeter en prison sans +jugement, et pour lesquels la colonie craignit le sort fatal que tant +d'autres avaient subi à la Guadeloupe. Mme Hugues, qui ne connaissait +pas ces jeunes gens et qui en fut informée par la rumeur publique, se +hâta d'agir et se présenta devant son mari; lui parlant de +l'incarcération de ces deux jeunes gens, elle lui dit que, puisqu'il +ne tenait pas les promesses sacrées qu'il lui avait faites, elle +venait de préparer deux ou trois malles et qu'elle demandait à être +transportée immédiatement sur un navire américain qui était en rade et +prêt à partir pour les Antilles où elle se retirerait au sein de sa +famille. Le farouche gouverneur voulut d'abord s'y refuser, puis il +allégua la difficulté de rétracter un ordre donné, et enfin, il +demanda du temps pour pouvoir arranger convenablement cette affaire; +mais Mme Hugues fut inflexible et il fallut céder. Les deux jeunes +gens furent, pendant la nuit même, extraits de leur prison, +transportés à bord du navire américain et il leur fut compté 3.000 +francs pour pourvoir aux dépenses de leur retour en France. Le +bâtiment appareilla le lendemain; on convint qu'il serait dit que les +deux jeunes gens s'étaient évadés en trompant la vigilance des gardes, +et ce ne fut qu'à ces conditions que Victor Hugues pût rentrer en +grâce auprès de son adorable femme et la conserver auprès de lui. + +Une loi du 20 mai 1802 rétablit l'esclavage dans les colonies rendues +à la France par le traité de paix d'Amiens; toutefois, comme la Guyane +n'avait pas été prise par les ennemis et qu'elle n'avait pas cessé +d'être française, le premier consul Bonaparte jugea convenable de me +faire procéder, que par degrés, à ce rétablissement de l'esclavage; +ce fut l'objet d'un arrêté du 7 décembre suivant. + +Cette nouvelle loi fut exécutée à la Guyane par les soins de Victor +Hugues, avec autant de facilité que les précédentes, et le calme, +ainsi que le travail, y furent maintenus alors et après, avec la même +obéissance que depuis son arrivée; il institua cependant un tribunal +spécial pour _juger militairement_ ceux qui essayeraient de résister, +mais l'intervention en fut complètement inutile; la parole du +gouverneur et sa fermeté étaient plus puissantes que tous ces morceaux +de papier ou que ces messieurs des tribunaux, et la colonie continua à +vivre; mais, abandonnée par le Gouvernement à ses propres forces, rien +ne s'améliora d'une manière marquante faute de bras et de capitaux. +Les prises qu'y amenèrent quelques corsaires qu'on arma à cette +époque, contribuèrent à augmenter cette amélioration pendant quelque +temps, mais ces corsaires ne tardèrent pas à être pris eux-mêmes par +les Anglais. Toutefois, la colonie se maintint ainsi, en progressant, +quoique lentement, jusqu'à l'époque où, après la rupture de la paix +d'Amiens, elle fut attaquée par les Portugais et passa sous leur +domination, ainsi que nous le ferons bientôt connaître. Qu'il nous +soit, en effet, permis auparavant d'esquisser encore quelques traits +du gouverneur qui a tant marqué dans l'histoire de ce pays, où il a +rendu de si grands services en y rétablissant l'ordre, le travail, la +paix qui en avaient été complètement bannis pendant les jours +d'anarchie, et que nous y avions retrouvés lorsque nous y commandions +la station navale de 1821 à 1823. + +M. Hugues, retiré des affaires, habitait alors Cayenne où il avait une +belle maison parfaitement tenue, ouverte à tous, et dont ses filles +faisaient les honneurs avec une grâce parfaite. Il y aurait peut-être +vécu heureux si deux grandes infortunes n'étaient venues attrister ses +pensées et assombrir sa vieillesse. D'abord il était veuf, ensuite +son regard, naguère si foudroyant, s'était éteint pour jamais, et il +avait perdu la vue! Cependant quatre filles charmantes, d'une +urbanité, d'une élégance, d'une douceur exquises, lui restaient de son +mariage et elles possédaient tout ce qu'il fallait pour alléger de si +grands malheurs. L'aînée était mariée en France, deux autres l'étaient +à Cayenne à deux officiers de ma connaissance particulière, et la plus +jeune, âgée de seize ans, était une ravissante personne, recherchée en +mariage par un autre officier qui était de mes amis. + +Victor Hugues, cet ancien et ardent partisan de la liberté, de +l'égalité républicaines, ne possédait pas moins dans la Guyane une +belle habitation mise en valeur par trois cents esclaves qui étaient +sa propriété, et il jouissait d'une belle aisance. Mélancolique par +l'effet de son infirmité, mais non point triste, sa conversation avait +beaucoup d'attraits; il était riche de mémoire, n'avait rien que +d'agréable à dire; mais quoi qu'il eût vu la Restauration avec +plaisir, il ne parlait jamais politique. Ma liaison avec ses gendres +m'avait conduit dans sa maison où il m'accueillait avec une affection +toute particulière; il savait, cependant, que mon père et un de mes +oncles, emprisonnés en 1793 et 1794, avaient été à la veille de monter +les marches fatales de la Terreur; il n'ignorait pas que trois de mes +cousins germains et cinq autres parents du même nom que moi avaient +pris parti dans l'émigration; mais il n'en semblait que plus disposé à +me traiter avec distinction; il paraissait même prendre un certain +plaisir à prononcer la particule autrefois si criminelle qui précède +mon nom. + + + + +APPENDICE II + +NOTE SUR L'ÉCOLE NAVALE[283] + +[Note 283: Cet article de notre auteur parut dans les _Nouvelles +Annales de la marine et des Colonies_, t. III, 1850, p. 164 et suiv. +Il développe un passage des Mémoires et donne des renseignements +nouveaux sur le Collège royal de la Marine et l'École préparatoire de +la Marine, créés l'un et l'autre à Angoulême. M. de Bonnefoux y fit +une partie de sa carrière et y rendit des services signalés. Cet +article se rattache donc à ces _Mémoires_ de la façon la plus étroite +et nous avons cru utile de le reproduire ici.] + + +L'opportunité du maintien de l'École navale sur le vaisseau _le Borda_ +qui est amarré sur un corps-mort en rade de Brest a été récemment +discutée par la Commission du Budget; et le rapporteur, M. Berryer, a +conclu, au nom de cette commission, à la translation de cette école +dans un établissement à terre, disposé pour cette destination. + +Peu de temps auparavant, une semblable décision avait été prise à une +grande majorité par la commission supérieure de perfectionnement de +l'École navale, et il faut ajouter que la presse avait précédemment +traité ce sujet, et l'avait envisagé sous le même aspect. + +L'Assemblée législative adoptera vraisemblablement les conclusions +posées par M. Berryer, et il ne restera plus alors qu'au Gouvernement +à se prononcer. La question se présente sous deux faces: celle des +dépenses et celle de la convenance ou de l'utilité qui, il faut le +dire, l'emporte infiniment sur la première. Toutefois, pour le cas +dont il s'agit et sous le double rapport des dépenses et de l'utilité, +nous pensons que ce changement est avantageux ou désirable, et nous +allons déduire les motifs de notre conviction, afin que, ces deux +points étant discutés, ce soit en parfaite connaissance de cause que +le projet puisse être apprécié à sa juste valeur. + +M. Taupinier, lorsqu'il était directeur des ports, après une tournée +et une inspection administrative dans nos divers arsenaux, présenta au +ministre un rapport sur le matériel naval de la France, qui fut +imprimé en 1838, et dans lequel il évaluait alors la dépense annuelle +de l'École navale à environ 400.000 francs; cette somme lui paraissait +forte, mais si le but était rempli, il déclarait avec raison que, par +cela même, la dépense était justifiée et devait avoir lieu. + +Pour 1850, cette somme est encore plus élevée; en effet, si l'on se +reporte au budget synoptique de M. de Montaignac, qui est inséré dans +le numéro du mois de janvier des _Nouvelles annales de la marine_, on +trouve qu'outre la pension annuelle de 700 francs payée par chaque +élève de l'École navale, le total de la dépense de cette école est +pour 1850, de 598.339 francs, repartis ainsi qu'il suit: + + Élèves 105.400 fr. + Examinateurs (indemnités) 14.000 + Équipages (solde et habillement) 198.739 + Vivres 70.200 + Coque et armement du vaisseau (entretien) 140.000 + Boursiers de la marine 70.000 + -------- + TOTAL ÉGAL 598.339 + +Cette somme excède beaucoup celle de 80.000 francs que coûtait +annuellement l'École de marine située à Angoulême; mais quoiqu'il soit +facile de présumer que l'école nouvelle, qui serait sans doute dans un +port entraînerait à des frais qui surpasseraient 80.000 francs par an, +on peut affirmer que ces mêmes frais seraient bien loin d'atteindre +ceux de l'École navale en rade de Brest. + +Dans les évaluations précédentes, ne sont pas compris 200.000 francs +qu'a coûtés l'installation du vaisseau-école _l'Orion_, ni 200.000 +francs pour celle du vaisseau-école _le Borda_ qui, au bout de +quatorze ans, a remplacé _l'Orion_ et qu'il faudra remplacer lui-même +après un pareil laps de temps. Les dépenses d'une école de marine +flottante sont donc exorbitantes puisque, d'après ce que nous venons +d'exposer, chaque élève ne coûte pas au Gouvernement moins de 6.000 +francs par an, et l'économie qui résulterait de l'appropriation ou +même de la construction totale à terre d'un édifice pour servir +d'école navale serait si considérable que, sous ce rapport seulement, +il y a urgence à y procéder sans délai. On peut ajouter qu'il est +surprenant qu'on n'y ait pas procédé plus tôt. + +Le côté financier étant ainsi et péremptoirement éclairci, il reste à +traiter les points de convenance ou d'utilité; mais afin de pouvoir +bien pénétrer jusque dans le coeur de cette question, qui est des plus +intéressantes, soit pour l'État, soit pour un très grand nombre de +familles, il est à propos d'exposer, auparavant, quels sont les divers +systèmes qui ont été suivis pour instruire et former, à diverses +époques, le corps des jeunes gens destinés à devenir officiers de +marine, et, par la suite, à commander nos bâtiments de guerre, nos +escadres, et enfin, nos armées navales. + +Aucune marine au monde n'a compté un plus grand nombre d'officiers +illustres que celle de Louis XVI; tels furent entre autres, Suffren, +La Mothe-Piquet, de Guichen, d'Orvilliers, du Couédic, La Clocheterie, +Borda, de Chabert, Ramatuelle, de Potera, de Fleurieu, de Verdun, du +Pavillon, Lapérouse, d'Entrecasteaux, de Rossel, de Vaudreuil, de +Missiessy, de Bougainville. Il suffit de citer ces noms pour réveiller +des souvenirs éclatants de bravoure, de science, de gloire, de grands +services rendus. Ils brillèrent soit comme guerriers, soit comme +savants ou comme grands navigateurs; et, depuis lors, si quelques-uns +ont été égalés, il en est qui, peut-être, ne seront jamais surpassés. + +Ces officiers provenaient des gardes de la marine qui étaient un corps +de jeunes gens organisé vers le commencement du siècle dernier et +composé de trois compagnies pour chacun de nos trois plus grands +ports, Brest, Toulon et Rochefort. Les gardes de la marine étaient +désignés par le ministre qui les choisissait d'ordinaire, dans la +noblesse du royaume; ils recevaient une instruction spéciale dans ces +compagnies, et ils subissaient des examens, soit pour y être admis, +soit pour acquérir leur grade d'officier. + +Les ordonnances de 1716 et de 1726 établirent, en outre, une compagnie +appelée: des gardes du pavillon, composée de quatre-vingts jeunes gens +provenant des trois compagnies des gardes de la marine. Les gardes du +pavillon avaient pour fonctions particulières de garder le pavillon de +l'amiral et de former la garde du grand amiral. + +Vers la fin du règne de Louis XVI, on remarqua, cependant, qu'il y +avait trop de divergence pour l'instruction, entre les trois +compagnies des gardes de la marine: afin de rendre cette instruction +plus uniforme, plus complète, on créa deux Écoles de marine _dans +l'intérieur des terres_: l'une à Vannes pour les jeunes gens des +familles du Nord et du Nord-Ouest de la France; l'autre à Alais pour +les jeunes gens de celles du Sud et du Sud-Est. Il est à remarquer que +la marine si savante de Louis XVI approuva cet établissement de deux +Écoles de marine _à terre et dans l'intérieur_; mais la Révolution +survint; une loi du 15 mai 1791 les supprima toutes les deux, et l'on +ne put pas juger, par les résultats, des fruits que cette éducation +était susceptible de porter. + +Pendant notre première république, les gardes de la marine, ainsi que +ceux du pavillon, furent également supprimés, et presque tous les +officiers de la marine de Louis XVI venant à émigrer, il y eut, +d'abord, un moment d'urgence pendant lequel on prit des officiers de +tous côtés, surtout parmi ceux de l'ancienne compagnie des Indes, +parmi les pilotes et dans la marine du commerce. Ces sources diverses +donnèrent plusieurs excellents officiers au nombre desquels on +remarque le vice-amiral Gantheaume, le vice-amiral Willaumez, +l'énergique vice-amiral Martin, le brave et digne capitaine Pierre +Bouvet, l'intrépide Bergeret et l'amiral Duperré qui a parcouru une si +belle carrière maritime! + +Bientôt, cependant, on songea à former une pépinière pour alimenter +régulièrement le corps des officiers, qui eût et qui généralisât +l'instruction indispensable à tout marin destiné à diriger, à +commander un bâtiment. Ce fut alors que l'on créa des aspirants de +marine, divisés en trois classes, qu'un peu plus tard on réduisit à +deux. + +Pour être nommé aspirant, il fallait, à un âge déterminé, satisfaire à +un examen public sur les sciences mathématiques, sur la pratique de la +navigation, et avoir été embarqué pendant un temps prescrit; il en +était de même, ensuite, pour être nommé officier. C'était à peu près +l'organisation des gardes de la marine; mais les aspirants n'étaient +pas réunis dans des compagnies pour y cultiver ou y étendre leur +instruction, et chacun avait le droit de se présenter aux examens, +sans autres conditions que l'âge fixé, les connaissances et la +navigation requises. Sous ce dernier rapport, il se glissa des abus +qu'il était facile de faire disparaître, en tenant la main à ce que la +navigation des élèves fut réelle et non fictive; mais c'était un très +bon système et fort peu compliqué, que des hommes consciencieux ont +souvent désiré voir revivre, et qui, surtout, était fort peu onéreux +pour l'État, puisque toutes ses dépenses consistaient à solder des +professeurs pour tenir des cours publics dans les ports, et des +examinateurs pour juger du mérite des prétendants. C'est ce système, +qui, entre autres, a donné à la France l'illustre amiral Roussin, les +vice-amiraux Baudin, Hugon, Lalande et les contre-amiraux +Dumont-d'Urville et Freycinet. + +L'empereur créa des écoles flottantes où les aspirants étaient +casernés et instruits; mais, lors de la Restauration, ces écoles +flottantes tombèrent, en quelque sorte, d'elles-mêmes: elles se sont +relevées cependant, comme on le voit de nos jours, sous le nom d'École +navale, et avec les perfectionnements que le temps et l'expérience ont +pu leur faire acquérir; aussi remettrons-nous à nous occuper de +détailler leurs avantages ou leurs inconvénients au moment où, en +suivant le cours des événements, nous serons amenés à traiter +spécialement de l'École navale, telle qu'elle existe en ce moment. + +La Restauration eut donc à recueillir les élèves des écoles flottantes +de l'empire, et c'est ce qu'elle fit en les formant en trois +compagnies, une pour chacun de nos trois plus grands ports: Brest, +Toulon et Rochefort. On y reconnut un but marqué et très louable de +rétablir les gardes de la marine qui, pendant plus de cent ans, +avaient doté la France d'officiers du plus grand mérite. Toutefois, +pour ne point blesser les idées nouvelles, que des mots impressionnent +si facilement, on s'abstint de faire revivre la dénomination de gardes +de la Marine et, pour ne pas conserver celle d'aspirants, qui +rappelait trop la République, ces jeunes gens furent désignés sous le +nom d'Élèves de la marine. Le Gouvernement actuel est revenu à la +dénomination d'Aspirants. + +Il fallait cependant alimenter ces compagnies d'Élèves; on n'était pas +encore bien fixé sur les moyens de les recruter; aussi, pour obvier +aux retards qui en résultaient et afin de se donner le temps d'en +délibérer avec réflexion, on créa provisoirement des volontaires qui +étaient nommés après des examens publics, et qui faisant, pour ainsi +dire, corps avec les élèves, concouraient avec eux dans le service +qu'ils avaient à remplir. + +Tous, élèves et volontaires, naviguaient ensemble, et, à tour de +rôle, quand les armements, le requéraient; mais, avant comme après, +ils ralliaient le port où se trouvaient leurs compagnies; et là, dans +des salles très bien disposées, ils suivaient des cours sur toutes les +parties de l'instruction que doit posséder un officier de marine. + +Cependant le budget de la marine était alors fort réduit, ainsi que le +cadre du personnel naval; il y avait donc peu d'élèves, et l'on +remarqua que bientôt ils seraient tous si souvent embarqués, que les +compagnies seraient désertes; d'ailleurs, il fallait prendre un parti +sur le mode de recrutement du corps des élèves: ce parti fut +l'établissement d'une École de marine à terre et, peu de temps après, +la suppression des compagnies. + +À la suite de longues recherches ou d'études approfondies sur le choix +d'un local, on s'arrêta à discuter les propositions qui parurent les +plus acceptables; l'une présentant les magasins de l'ancienne +Compagnie des Indes au port de Lorient, comme très convenables pour +cette destination; l'autre se prononçant en faveur d'un magnifique +local, bâti par la ville d'Angoulême pour un établissement de +bienfaisance, mais qui n'avait pas encore été occupé; la ville en +faisait don gratuitement au Gouvernement, à la seule condition que +l'École de marine y serait placée et _maintenue_. + +Une commission fut nommée pour examiner ces deux propositions et pour +émettre un avis sur ce point. La commission prit une connaissance +minutieuse des deux bâtiments et finit par conclure en faveur du local +d'Angoulême, se fondant principalement sur ce fait, qu'avant d'avoir +seulement démoli tout ce qu'il faudrait abattre des magasins de +l'ancienne Compagnie de Lorient, pour y réédifier le local nouveau, on +aurait dépensé des sommes beaucoup plus considérables que l'achèvement +et la mise complète en état de celui d'Angoulême n'en devaient coûter. +Cet argument avait beaucoup de poids dans l'état où étaient nos +finances à cette époque. + +On se décida donc, pour ce dernier parti, et peut-être y fut-on porté +par le souvenir des écoles de Vannes et d'Alais que les officiers de +la marine de Louis XVI, pourtant si éclairés, avaient vu créer dans +_l'intérieur des terres_ sans y faire aucune objection. Quoiqu'il en +soit, qu'il nous soit permis de dire à cette occasion, que les faits +que nous venons de rapporter détruisent une calomnie dont on s'est +fait une arme puissante pour attaquer l'établissement d'Angoulême, et +qu'ils prouvent que ce n'était nullement parce que le prince, que l'on +voyait à cette époque, dans la ligne de succession à la couronne, +s'appelait le duc d'Angoulême, que l'École de marine avait été placée +dans la ville de ce même nom. Non pas, certes, que nous ne pensions +que cette École ne fût encore mieux dans un port ou à portée d'une +rade; mais parce qu'il est utile de dire la vérité, et que, +d'ailleurs, l'expérience a prouvé, malgré tout, que de très bons +résultats pouvaient être obtenus à Angoulême! + +Dans un local, aussi vaste, aussi beau que celui dont la ville +d'Angoulême venait de faire la cession au Gouvernement, il était +facile de distribuer une école magnifique et on y réussit +parfaitement. Mais nous devons nous appesantir sur ce point parce que +la discussion doit s'établir sur la préférence que mérite soit l'École +de marine à terre soit l'école flottante, et qu'aucun détail essentiel +ne doit être omis. + +L'installation ne laissa donc rien à désirer: la chapelle ou petite +église, les amphithéâtres pour les classes ou pour les leçons, la +salle d'étude et celle de récréation lorsque le temps interdisait la +fréquentation d'une immense cour plantée d'arbres, l'infirmerie, les +dortoirs où chaque élève avait une chambre close mais aérée, la +bibliothèque, le cabinet de physique, les logements de l'état-major, +les cuisines et, puisqu'il faut tout dire, les lieux d'aisance, si +dégoûtants en plusieurs collèges, et là, si proprement, si décemment +disposés, tout fut établi avec une intelligence qu'on ne pouvait se +lasser d'admirer. Ajoutez à cela une position centrale, un climat +exceptionnellement sain, et des eaux pures circulant dans toutes les +parties de l'établissement. + +Un vaisseau de quatre-vingts canons, réduit à l'échelle d'un douzième, +complètement gréé et voilé, pivotait dans une grande salle, de sorte +que la nomenclature entière d'un bâtiment et plusieurs de ses +évolutions pouvaient y être enseignées; un brick avait été conduit de +Rochefort par la Charente, jusqu'auprès d'Angoulême; les élèves y +apprenaient à le gréer, à le dégréer, à prendre ou larguer des ris, à +enverguer ou serrer des voiles, à monter dans la mâture, à élonger des +ancres ou des câbles; ils avaient des embarcations où ils s'exerçaient +à ramer; et l'on a vu des marins très surpris de tout ce que ces +jeunes gens y avaient appris de pratique, lorsqu'ils les voyaient à +l'oeuvre après leur départ d'Angoulême. + +On y institua une école de natation; ainsi disparut cette anomalie +fâcheuse et singulière qu'on avait remarquée jusque-là, de jeunes gens +destinés à vivre sur l'eau et qui ne savaient pas nager. + +Eh bien! ce local qui réunissait tant d'heureuses conditions, qui +était situé en plaine, au pied de la ville ou près de la rivière, et +non point sur une montagne, comme on l'a calomnieusement encore +articulé et répété, cette école d'un état sanitaire excellent, et si +favorable à l'accroissement des forces physiques de la jeunesse, ne +coûtait que 80.000 francs par an au Gouvernement. + +Mais tant de soins en faveur de cet établissement ne parurent pas +encore suffisants pour une École spéciale; car, afin d'achever de la +rendre telle, on attacha deux corvettes au service de cette école: ces +corvettes devaient partir tous les ans de Toulon, ayant à bord les +jeunes gens qui avaient fini leurs études à Angoulême, pour leur faire +faire une campagne de huit à dix mois avant qu'ils fussent embarqués +sur les bâtiments de l'État, afin d'y remplir leur service d'élèves. +Ce temps de pratique en pleine mer valait sans doute mieux que les +exercices nautiques des élèves de l'École navale, tels qu'ils leur +sont donnés sur leur corvette d'instruction; de même que les deux ans +d'études théoriques de l'École d'Angoulême se passaient dans des +conditions beaucoup meilleures que ceux de l'École navale. Enfin, dans +l'une comme dans l'autre de ces Écoles, on n'était admis qu'au-dessous +de dix-sept ans, et après examen public; il fallait également +satisfaire à d'autres examens à la fin de chaque année d'études, soit +pour passer de la seconde division à la première, soit pour être nommé +Élève de la marine. Au surplus, les résultats prouvent, aujourd'hui, +qu'il pouvait sortir d'Angoulême des sujets très bien préparés; car si +l'on jette les yeux sur la liste des officiers supérieurs de notre +marine, on verra qu'une bonne partie de ceux qui sont cités comme les +plus distingués proviennent de cette source. + +L'École d'Angoulême dura douze ans en état constant de progrès: mais +mal connue, mal défendue à la tribune, n'ayant pas encore pour elle la +sanction des résultats obtenus, elle ne put résister plus longtemps à +la violence des attaques et à la calomnie. Toutefois, la presse +opposante ne varia pas ses arguments: c'était toujours une École de +marine située sur le sommet d'un rocher, uniquement par esprit de +flatterie envers M. le duc d'Angoulême; et l'on ajoutait, avec une +ironie qu'on croyait d'excellent goût, qu'autant vaudrait une École de +cavalerie à bord d'un vaisseau. Le ministère céda devant toutes ces +critiques; et le renouvellement d'une École flottante fût décidé en +1826; enfin cette dernière école se trouvant réorganisée en 1829 et +prenant, bientôt après, le nom d'École navale, celle d'Angoulême fut +supprimée. + +Mais, en même temps, on eut l'heureuse idée d'utiliser ce bel +établissement, en y créant une école de marine préparatoire pour des +élèves de moins de quinze ans, qui y devaient faire de bonnes études +classiques, et apprendre le français, l'anglais, le latin, la +géographie, l'histoire, la littérature, les éléments des mathématiques +et de la physique et le dessin. Les exercices nautiques et la natation +y furent maintenus. Les frais de cette École préparatoire n'excédaient +pas 50.000 francs. + +C'était, pour la marine, ce que le Collège de La Flèche est pour +l'année de terre, et il n'y avait que justice, car aujourd'hui, +pendant que celle-ci a ce Collège et les Écoles spéciales de +Saint-Cyr, de l'État-Major, et Polytechnique, la marine est réduite à +sa seule École navale, attendu qu'elle ne reçoit que de quatre à six +élèves de l'École Polytechnique par an. + +On a vu, à toutes les époques, parmi les officiers de l'armée de +terre, se développer des hommes qui ont paru à la tribune avec +beaucoup d'éclat, et qui, sans cesser d'être de bons et vaillants +guerriers, ont rempli, avec une grande distinction, de hautes +fonctions diplomatiques, politiques ou administratives: or, la marine +est, depuis nos nouvelles institutions, d'une infériorité relative +très grande à cet égard, et on ne peut l'attribuer qu'au défaut de +bonnes études classiques, telles qu'on les fait à La Flèche, et qu'on +aurait pu les faire à l'École préparatoire d'Angoulême. + +Les officiers de la marine, avant la première révolution, provenaient +en grand nombre, d'excellents collèges, où leurs familles leur +faisaient faire des études complètes avant de se présenter aux +compagnies des gardes de la marine; tel était Chateaubriand venant à +Brest pour s'y faire admettre, lorsque les circonstances et son +émigration l'empêchèrent de donner suite à ce projet; tels furent +encore l'amiral de Bruix, les ducs de Crès et de Cadore, les comtes de +Villèle et de Caffarelli, le baron de Bonnefoux et autres officiers de +la marine de Louis XVI, que nous avons vus parfaitement à la hauteur +des positions considérables et difficiles où ils ont été placés. + +L'École préparatoire de la marine aurait, sans doute, donné de +semblables résultats, mais la révolution de 1830 éclata et elle cessa +d'exister. Revenons cependant à l'École navale. + +Il est très vrai que l'idée d'une École de marine sur un vaisseau a +quelque chose de séduisant au premier coup d'oeil. On se plaît à +penser qu'il est bien d'élever des jeunes gens destinés à devenir +officiers de marine, sur l'élément qu'ils doivent parcourir toute leur +vie, de les familiariser de bonne heure avec la vue de la mer, avec +les habitudes du bord, de les charmer par le spectacle des scènes +variées d'une rade; et l'on aime à croire que ces premières +impressions se graveront dans leur esprit, qu'elles fortifieront leur +âme, qu'elles les soutiendront dans les épreuves qu'ils sont appelés à +subir. + +Nous convenons que ce sont des avantages, mais il ne faut en exagérer +ni la portée ni la valeur; il ne faut pas oublier que ce que l'on doit +enseigner aux élèves ce sont des sciences, que c'est leur instruction +théorique qu'il s'agit de compléter, et qu'il faut faire concorder cet +enseignement avec plusieurs autres exigences premières de l'éducation, +telles que la religion, l'hygiène, la discipline, le développement des +forces physiques et le contentement intérieur. Il faut enfin réfléchir +que cette éducation sur un vaisseau en rade n'est pas indispensable, +que l'expérience en a été faite, et que les compagnies des gardes de +la marine, ainsi que l'École d'Angoulême, ont produit un très grand +nombre de fort bons officiers spéciaux. + +Cela posé, il n'y a plus actuellement qu'à comparer entre eux, les +points analogues principaux des deux Écoles d'Angoulême et de Brest, +et l'on verra que cette comparaison sera toute à l'avantage de l'école +à terre. + +Tout était disposé à Angoulême pour que le service religieux y fût +accompli avec fruit, avec dignité: les localités, à Brest, s'opposent +presque entièrement à ce qu'il en soit ainsi. + +L'instruction nautique, à Brest, se donne à bord du vaisseau-école, +pour les leçons élémentaires; et, pour l'application, sur une corvette +qui louvoie en rade tous les dimanches, tous les jeudis, pendant la +belle saison, et fait une excursion d'un mois environ sur les côtes, +pendant l'intervalle de temps qui sépare la fin de chaque année du +commencement de la suivante. À Angoulême, nous avons déjà vu comment +s'y donnait cette instruction nautique, et il est facile de conclure, +de la comparaison entre les deux écoles, que, même sous le rapport de +la pratique du métier, le système de l'École d'Angoulême était +supérieur à celui de l'École de Brest. + +Pour prouver qu'il en doit être ainsi de l'instruction théorique ou +scientifique, il suffit de remarquer qu'à Brest les professeurs, et +souvent les élèves, sont dans un état presque incessant de malaise, +que les cours sont faits dans des réduits bas, étouffés, sombres, qui +sont ménagés dans les batteries du vaisseau, et que les élèves y sont +constamment distraits par l'aspect animé des navires ou des canots de +la rade, tandis qu'à Angoulême, il y avait de belles salles fort bien +installées, aérées pendant l'été, chauffées en hiver et où +l'enseignement était confortablement donné et reçu dans le calme et le +recueillement. La salle de dessin, surtout, y était extrêmement +claire; à Brest, au contraire, le jour y arrive de si bas que l'étude +de cet art y devient difficile et fatigante pour la vue. D'ailleurs, +le mauvais temps, qui y est fréquent, pendant six mois, est encore une +cause de malaise; il y occasionne même parfois le mal de mer aux +professeurs ainsi qu'aux élèves et va jusqu'à forcer d'interrompre les +cours. + +À Angoulême, une vaste cour permettait aux élèves de se livrer aux +jeux, à la gymnastique fortifiante de leur âge; la campagne était à +proximité, et on pouvait les y conduire en promenade. À Brest, ces +jeunes gens n'ont d'autres ressources, sous ce rapport, que de marcher +en emboîtant le pas et en tournant autour d'une partie du pont ayant +dix mètres environ de longueur, et qui est leur seul lieu de promenade +en plein air. Cette réclusion, cette gêne, cette privation de course, +de sauts, de jeux, de joyeux ébats sont un supplice à cet âge; c'est +une situation contre nature, et qui dure pendant une période de deux +ans, si longue pour la jeunesse. C'est au moins une cause de +mécontentement et peut-être de révolte! + +À Brest, le réfectoire est la batterie basse qui sert à la fois de +salle d'étude, de dortoir, de réfectoire, de salle de dessin, et de +salle de récréation. À Angoulême, toutes ces pièces étaient +distinctes, on ne peut mieux distribuées, et la police y était faite +seulement avec cinq officiers et six adjudants. À Brest, il faut huit +officiers et dix ou douze adjudants; encore est-il difficile de penser +que la surveillance de nuit y soit assurée, puisque les élèves sont +couchés dans des hamacs rapprochés l'un de l'autre à un mètre de +distance. Quel air, au surplus, à respirer que celui d'une batterie de +vaisseau, fermée de tous les côtés pendant la nuit, et pour un si +grand nombre de jeunes gens qui non seulement y couchent et y mangent, +mais qui y passent presque tout le temps de la journée! + +Le personnel de l'équipage est si nombreux sur le vaisseau-école, et +l'exiguïté du local y rend les rapprochements si faciles, que +l'introduction frauduleuse de liqueurs spiritueuses, de gravures ou +livres licencieux, de tabac et autres objets défendus y est bien plus +facile qu'à Angoulême, où les élèves n'avaient même aucune +communication avec les domestiques. + +Par suite de toutes ces circonstances, la santé des élèves se +maintenait en bon état, beaucoup mieux à Angoulême qu'à Brest. Là, +lorsqu'ils étaient malades, ils étaient soignés à l'infirmerie de +l'École; ici, il faut les faire sortir du vaisseau, les envoyer à +l'hôpital du port, ce qui donne lieu à de graves inconvénients; il en +résulte qu'en général le nombre annuel des journées de malades y est +plus que triple qu'à Angoulême. + +Ainsi donc, s'il est vrai que, pour l'établissement d'une école +spéciale, on doive choisir le lieu le plus convenable à la santé des +élèves, à une bonne disposition d'esprit, à l'accroissement de leurs +forces, à la promptitude, à la solidité des études, à la nécessité +d'une surveillance efficace, et, en même temps, qui soit le moins +dispendieux, il n'est pas douteux que la préférence doive être +définitivement donnée à l'école à terre sur l'école à bord. + +Tout ce que nous avons dit est le fruit de l'expérience, car nous +avons, pendant de longues années, servi, soit à l'École spéciale, soit +à l'École préparatoire d'Angoulême, soit enfin à l'École navale de +Brest, et nous les avons observées avec soin, avec impartialité; nous +nous prononçons donc, sans restrictions, pour l'établissement d'une +école à terre; et, s'il fallait nous prévaloir d'autorités de grand +poids, pour appuyer notre conclusion, nous en trouverions de +nombreuses à citer; bornons-nous à une seule, à celle des États-Unis +d'Amérique dont le peuple est, sans contredit, le plus véritablement +marin du monde entier. Lorsqu'il fut question d'instituer dans ce pays +une école de marine, l'opinion publique donna l'assentiment le plus +cordial à ces paroles si claires, si nettes, que le président adressa +au Congrès, lors de l'ouverture de la session de 1828, et qui furent +alors reproduites dans notre _Moniteur_ du 6 janvier de ladite année; +voici ces paroles. + +«La pratique de l'homme de mer et l'art de la navigation peuvent +s'acquérir durant les croisières, que, de temps à autre, nous +expédions dans les mers les plus éloignées; mais une connaissance +suffisante de la construction des vaisseaux, des mathématiques, de +l'astronomie; les notions littéraires qui doivent mettre l'éducation +de nos officiers de marine au niveau de celle des officiers des autres +nations maritimes; la connaissance des lois municipales et nationales +que, dans leurs relations avec les gouvernements étrangers, ils +peuvent être dans le cas d'appliquer; et, par-dessus tout, celles des +principes d'honneur et de justice, et des obligations plus imposantes +encore de la morale et des lois générales, divines et humaines, qui +constituent la grande distinction entre le guerrier patriote et le +voleur breveté; toutes ces choses ne peuvent être enseignées et +apprises, d'une manière convenable, que dans une école permanente à +terre et pourvue de maîtres, de livres et d'instruments.» + +Après un langage si concluant, et dont chaque mot est un enseignement, +après les faits que nous avons cités plus haut, l'École navale sera +probablement transférée à terre; mais quel est l'emplacement que +choisira l'autorité? + +Si nous avions une préférence à exprimer, nous le désignerions cet +emplacement, et nous dirions qu'il existe un local à Brest que nous +avons fort souvent visité, mais jamais sans éprouver ce tressaillement +involontaire, cette émotion saisissante que nous ressentons toutes les +fois que nous sommes en présence des lieux ou des hommes dont les +noms, consacrés par une tradition historique ou populaire, nous +rappellent de grands souvenirs. Ce local est celui qui était occupé +par l'ancienne Compagnie des gardes de la marine, devenu depuis +l'hôpital Saint-Louis, et que rien n'empêche de destiner à la nouvelle +École navale. + +Oui, qu'elle y soit placée; qu'on y revoie une pépinière de jeunes +marins avides de gloire, studieux, disciplinés, qui s'y préparent, +résolument, à dévouer toute leur vie à leur pays, à leurs devoirs; +qu'ils s'y enthousiasment en pensant à leurs devanciers, parmi +lesquels on compte tant d'hommes de talent, de valeur et du premier +mérite; et puisse-t-elle cette École, donner de nouveau à la France, +beaucoup d'officiers aussi illustres que Suffren et Lamothe-Piquet; +aussi savants que Fleurieu, Chabert et Verdun; aussi habiles que +Lapérouse, Entrecasteaux ou Bougainville; et qui fassent revivre le +génie de Borda! + + + + +TABLE + + +PRÉFACE + + + + +LIVRE PREMIER + +MON ENFANCE + + + CHAPITRE PREMIER 1 + +SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux. -- Histoire du chevalier de +Beauregard, mon père. -- Son entrée au service, ses duels, son voyage +au Maroc. -- Ses dettes, le régiment de Vermandois. -- Le régiment de +Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses liqueurs. -- Rappel en +France. -- Garnisons de Metz et de Béziers. -- L'esplanade de Béziers, +mariage du chevalier de Beauregard; ses enfants. + + + CHAPITRE II 15 + +SOMMAIRE: Mes premières années, le jardin de Valraz et son bassin. -- +Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le chevalier de +Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille Bonaparte. -- +Voyage à Marmande. -- M. de Campagnol, colonel de Napoléon. -- Retour +à Béziers. -- La Fête du Chameau ou des Treilles. -- L'École militaire +de Pont-le-Voy. -- Changement de son régime intérieur. -- Renvoi des +fils d'officiers. -- À l'âge de onze ans et demi, je quitte +Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me rendre à Béziers. -- +Rencontre du capitaine Desmarets. -- _Cincinnatus_ Bonnefoux. -- +Bordeaux et la guillotine. -- Arrivée à Béziers. + + + CHAPITRE III 33 + +SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution. -- Les États +du Languedoc. -- Le chevalier de Beauregard reprend son nom +patronymique. -- La question de l'émigration. -- Révolte du régiment +de Vermandois à Perpignan. -- Belle conduite de mon père. -- Sa mise à +la retraite comme chef de bataillon. -- Revers financiers. -- +Arrestation de mon père. -- Je vais le voir dans sa prison et lui +baise la main. -- Lutte avec le geôlier Maléchaux, ancien soldat de +Vermandois. -- Mise en liberté de mon père. -- Séjour au Châtard, près +de Marmande. -- M. de La Capelière et le Canada. -- Les _Batadisses_ +de Béziers. -- Mort de ma mère. -- M. de Lunaret. -- M. Casimir de +Bonnefoux, mon cousin germain, est nommé adjudant général (aujourd'hui +major général) du port de Brest. + + + + +LIVRE II + +ENTRÉE DANS LA MARINE. -- CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS +L'EMPIRE + + + CHAPITRE PREMIER 51 + +SOMMAIRE: Je suis embarqué comme novice sur le lougre _la Fouine_. -- +Départ pour Bordeaux. -- Je fais la connaissance de Sorbet. -- _La +Fouine_ met à la voile en vue d'escorter un convoi jusqu'à Brest. -- +La croisière anglaise. -- Le pertuis de Maumusson. -- _La Fouine_ se +réfugie dans le port de Saint-Gilles. -- Sorbet et moi nous quittons +_la Fouine_ pour nous rendre à Brest par terre. -- Nous traversons la +Bretagne à pied. -- À Locronan, des paysans nous recueillent. -- +Arrivée à Brest. -- Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux. -- La +capture de _la Fouine_ par les Anglais. -- Je suis embarqué sur la +corvette _la Citoyenne_. + + + CHAPITRE II 57 + +SOMMAIRE: -- L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux. -- Les 17 +vaisseaux anglais de Cadix. -- Le détroit de Gibraltar. -- Relâche à +Toulon. -- L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée du +général Moreau, à Savone. -- L'amiral Bruix touche à Carthagène et à +Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux espagnols. -- Il +rentre à Brest. -- L'équipage du _Jean-Bart_, les officiers et les +matelots. -- L'aspirant de marine Augier. -- En rade de Brest, sur les +barres de perroquet. -- Le commandant du _Jean-Bart_. -- Il veut +m'envoyer passer trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. +-- Je refuse. -- Altercation sur le pont. -- Quinze jours après, je +suis nommé aspirant à bord de la corvette, _la Société populaire_. -- +Navigation dans le golfe de Gascogne. La corvette escorte des convois +le long de la côte. -- L'officier de santé Cosmao. -- _La Société +populaire_ est en danger de se perdre par temps de brume. -- Attaque +du convoi par deux frégates anglaises. -- Relâche à Benodet. -- Je +passe sur le vaisseau _le Dix-Août_. -- Un capitaine de vaisseau de +trente ans, M. Bergeret. -- Exercices dans l'Iroise. -- Les aspirants +du _Dix-Août_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice. -- La capote de +l'aspirant de quart. -- Le général Bernadotte me propose de me prendre +pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine. -- Le ministre +désigne, parmi les aspirants du _Dix-Août_, Moreau et moi comme devant +faire partie d'une expédition scientifique sur les côtes de la +Nouvelle-Hollande. -- Départ de Moreau, sa carrière, sa mort. -- Je ne +veux pas renoncer à l'espoir de prendre part à un combat, et je reste +sur _le Dix-Août_. + + + CHAPITRE III 73 + +SOMMAIRE: Je suis nommé second du cutter _le Poisson-Volant_, puis je +reviens sur _le Dix-Août_. -- Ce vaisseau est désigné pour faire +partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de porter des +secours à l'armée française d'Égypte. -- L'escadre part de Brest. -- +Prise d'une corvette anglaise en vue de Gibraltar. -- Les +indiscrétions de son équipage. -- Le surlendemain, _le Jean-Bart_ et +_le Dix-Août_, capturent la frégate _Success_, qui ne se défend pas. +-- Chasse appuyée par _le Dix-Août_ au cutter _Sprightly_. -- Je suis +chargé de l'amariner. -- L'amiral change brusquement de route et +rentre à Toulon. -- Le commandant Bergeret quitte le commandement du +_Dix-Août_; il est remplacé par M. Le Goüardun. -- Mécontentement du +premier consul. -- Ordre de partir sans retard. -- L'escadre met à la +voile. -- Abordage du _Dix-Août_ et du _Formidable_, dans le sud de la +Sardaigne. -- Graves avaries. -- Relâche à Toulon. -- L'amiral reçoit +l'ordre de participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des +forts. -- Assaut. -- Je commande un canot de débarquement. -- Soldat +tué par le vent d'un boulet. -- Prise de l'île d'Elbe. -- L'amiral +Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne. -- Il fait passer +ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et renvoie les +trois autres sous le commandement du contre-amiral Linois. -- Le moral +des équipages et des troupes. -- Le premier consul accusé +d'hypocrisie. -- Digression sur le duel. -- L'escadre passe le détroit +de Messine, et arrive promptement en vue de l'Égypte. -- À la surprise +générale, l'amiral ordonne de mouiller et de se préparer à débarquer à +25 lieues d'Alexandrie. -- Apparition de deux bâtiments anglais au +coucher du soleil. -- L'escadre appareille la nuit. -- Un mois de +navigation périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans +l'Archipel. -- Retour sur la côte d'Afrique, mais devant Derne. -- +Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des officiers. -- +Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de débarquement. -- +À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de rentrer à bord. -- Fin +de nos singulières tentatives de secours à l'armée d'Égypte. -- Retour +à Toulon. -- Souffrance des équipages et des troupes. -- La soif. -- +Rencontre à quelques lieues de Goze, du vaisseau de ligne de 74, +_Swiftsure_. -- Combat victorieux du _Dix-Août_ contre le _Swiftsure_. +-- Pendant le combat, je suis de service sur le pont, auprès du +commandant. -- Mission dans la batterie basse. -- Le porte-voix du +commandant Le Goüardun. -- Le point de la voile du grand hunier. -- +Paroles que m'adresse le commandant. -- Capture du _Mohawk_. -- +Arrivée à Toulon. -- Grave épidémie à bord de l'escadre et longue +quarantaine. -- La dysenterie enlève en deux heures de temps mon +camarade Verbois couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe. -- Je le +regrette profondément. -- Fin de la quarantaine de soixante-quinze +jours. -- Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade +d'enseigne de vaisseau. -- Histoire de l'aspirant Jérôme Bonaparte, +embarqué sur _l'Indivisible_. -- Les relations que j'avais eues avec +lui à Brest, chez Mme de Caffarelli. -- Après la campagne, il veut +m'emmener à Paris. -- Notre camarade, M. de Meyronnet, aspirant à bord +de _l'Indivisible_, futur grand-maréchal du Palais du roi de +Wesphalie. -- Paix d'Amiens. -- _Le Dix-Août_ part de Toulon pour se +rendre à Saint-Domingue. -- Tempête dans la Méditerranée. -- Naufrage +sous Oran, d'un vaisseau de la même division, _le Banel_. -- Court +séjour à Saint-Domingue. -- Retour en France. -- À mon arrivée à +Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de vaisseau. -- +Commencement de scorbut. -- Histoire de mon ancien camarade Sorbet. -- +Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à Béziers. -- L'érudition de +M. de La Capelière. -- Je retourne à Brest, accompagné de mon frère, +âgé de quatorze ans, qui se destine, lui aussi à la marine. + + + CHAPITRE IV 93 + +SOMMAIRE: La reprise de possession des colonies françaises de l'Inde. +-- L'escadre du contre-amiral Linois. -- Le vaisseau _le Marengo_, les +frégates _la Belle-Poule_, _l'Atalante_, _la Sémillante_. -- Mon frère +et moi nous sommes embarqués sur _la Belle-Poule_, mon frère comme +novice et moi comme enseigne. -- Avant le départ de l'expédition, mon +frère passe, avec succès, l'examen d'aspirant de 2e classe. -- Après +divers retards, la division met à la voile, au mois de mars 1803. -- À +la hauteur de Madère, _la Belle-Poule_ qui marche le mieux, et qui +porte le préfet colonial de Pondichéry, se sépare de l'escadre et +prend les devants. -- Passage de la ligne. -- Arrivée au cap de +Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de traversée. -- +L'incident de l'albatros. -- Une de nos passagères, Mme Déhon, craint +pour moi le sort de Ganymède. -- Coup de vent qui nous éloigne de la +baie du Cap. -- Nouveau coup de vent qui nous écarte de celle de Simon +et nous rejette en pleine mer. -- Rencontre de trois vaisseaux de la +Compagnie anglaise des Indes, auxquels nous parlons. -- Étrange +embarras des équipages. -- Ignorant que la guerre était de nouveau +déclarée, et que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrêtaient +nos navires marchands, nous manquons notre fortune. -- Retour de la +frégate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa. -- Infructueux essais +d'accostage. -- Un brusque coup de vent nous écarte une troisième fois +de la côte. -- Le commandant se dirige alors vers Foulpointe, dans +l'île de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des vivres +frais. -- Relâche de huit jours à Foulpointe. -- Le petit roi Tsimâon. +-- Partie champêtre. -- _Sarah-bé_, _Sarah-bé_. -- À la suite d'un +manque de foi des indigènes, je tente d'enlever le petit roi Tsimâon, +et je capture une pirogue et les trois noirs qui la montaient. -- On +les garde comme otages à bord de la frégate, jusqu'à ce que +satisfaction nous soit donnée. -- Résultats peu brillants de mes +ambassades. -- Arrivée à Pondichéry cent jours après notre départ de +Brest. -- Nous débarquons nos passagers; mais les Anglais ne remettent +pas la place. -- Une escadre anglaise de trois vaisseaux et deux +frégates se réunit même à Gondelour, en vue de _la Belle-Poule_. -- +Branle-bas de combat. -- Plainte de M. Bruillac au colonel Cullen, +commandant de Pondichéry. -- Réponse de ce dernier. -- Pondichéry, les +Dobachis, les Bayadères. -- L'amiral débarque à Pondichéry, vingt-six +jours après nous. -- Instruit des difficultés relatives à la remise de +la place, il envoie _la Belle-Poule_ à Madras pour essayer de les +lever. -- Réponse dilatoire du gouverneur anglais. -- Guet-apens tendu +à _la Belle-Poule_, à Pondichéry. -- La frégate est sauvée. -- Elle se +dirige vers l'Île de France. -- Grandes souffrances à bord par suite +du manque de vivres et d'eau. -- La division arrive à son tour à +l'Île-de-France. -- Récit de ses aventures. -- Le brick _le Bélier_. +-- Perfidie des Anglais. -- L'aviso espion. -- La corvette _le +Berceau_ mouille à l'Île-de-France, apportant des nouvelles de la +métropole. -- Installation du général Decaen et des autorités civiles. +-- La frégate marchande _la Psyché_ est armée en guerre et reste sous +le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans la Marine militaire. +-- Un navire neutre me rapporte ma malle, laissée dans une chambre de +Pondichéry. -- La fidélité proverbiale des Dobachis se trouve ainsi +vérifiée. + + + CHAPITRE V 104 + +SOMMAIRE: -- Coup d'oeil sur l'état-major de la division. -- L'amiral +Linois, son avarice. -- Commencement de ses démêlés avec le général +Decaen. -- M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral. -- M. +Beauchêne, commandant de l'_Atalante_; M. Motard, commandant de _la +Sémillante_. -- Le commandant et les officiers de _la Belle-Poule_. -- +M. Bruillac, son portrait. -- Le beau combat de _la Charente_ contre +une division anglaise. -- Le second de _la Belle-Poule_, M. Denis, les +prédictions qu'il me fait en rentrant en France. -- Son successeur, M. +Moizeau. -- Delaporte, lieutenant de vaisseau, son intelligence, sa +bonté, l'un des hommes les meilleurs que j'aie connus. -- Les +enseignes de vaisseau par rang d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget, +«mon Sosie», Desbordes et Vermot. -- Triste aventure de M. L..., sa +destitution. -- Croisières de la division. -- Voyage à l'île Bourbon. +-- Les officiers d'infanterie à bord de _la Belle-Poule_, MM. +Morainvillers, Larue et Marchant. -- En quittant Bourbon, l'amiral se +dirige vers un comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte +occidentale de Sumatra. -- Une erreur de la carte; le banc appelé Saya +de Malha; l'escadre court un grand danger. -- Capture de _la +Comtesse-de-Sutherland_, le plus grand bâtiment de la Compagnie +anglaise. -- Quelques détails sur les navires de la Compagnie des +Indes. -- Arrivée à Bencoolen. -- Les Anglais incendient cinq +vaisseaux de la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de +tomber entre nos mains. -- En quittant Bencoolen, l'escadre fait voile +pour Batavia, capitale de l'île de Java. -- Batavia, la ville +hollandaise, la ville malaise, la ville chinoise. -- Après une courte +relâche, la division à laquelle se joint le brick de guerre +hollandais, _l'Aventurier_, quitte Batavia au commencement de 1804, en +pleine saison des ouragans pour aller attendre dans les mers de la +Chine le grand convoi des vaisseaux de la Compagnie qui part +annuellement de Canton. -- Navigation très pénible et très périlleuse. +-- Nous appareillons et nous mouillons jusqu'à quinze fois par jour. +-- Prise, près du détroit de Gaspar, des navires de commerce anglais +_l'Amiral-Raynier_ et _la Henriette_, qui venaient de Canton. -- +Excellentes nouvelles du convoi. -- Un canot du _Marengo_, surpris par +un grain, ne peut pas rentrer à son bord. Il erre pendant quarante +jours d'île en île avant d'atteindre Batavia. -- Affreuses +souffrances. -- Habileté et courage du commandant du canot, M. Martel, +lieutenant de vaisseau. -- Il meurt en arrivant à Batavia. -- +Conversations des officiers de l'escadre. -- On escompte la prise du +convoi. -- Mouillage à Poulo-Aor. -- Le convoi n'est pas passé. -- Le +détroit de Malacca. -- Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles, +c'est le convoi. -- Temps superbe, brise modérée. -- Le convoi se met +en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse. -- À six heures du +soir, nous sommes en mesure de donner au milieu d'eux. -- L'amiral +Linois ordonne d'attendre au lendemain matin. -- Stupéfaction des +officiers et des équipages. -- Le mot du commandant Bruillac, celui du +commandant Vrignaud. -- Le lendemain matin, même beau temps. -- Nous +hissons nos couleurs. -- Les Anglais ont, pendant la nuit, réuni leurs +combattants sur huit vaisseaux. -- Ces huit vaisseaux soutiennent +vaillamment le choc. -- Après quelques volées, l'amiral Linois quitte +le champ de bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses +mouvements. -- Déplorables résultats de cet échec. -- Consternation +des officiers de la division. -- Récompense accordée par les Anglais +au capitaine Dance. + + + CHAPITRE VI 121 + +SOMMAIRE: Retour de l'escadre à Batavia. -- Le choléra. -- Mort de +l'aspirant de 2e classe Rigodit et de l'officier de santé Mathieu. -- +Les officiers de santé de _la Belle-Poule_: MM. Fonze, Chardin, +Vincent et Mathieu. -- Visite d'une jonque chinoise en rade de +Batavia. -- Réception en musique. -- Les sourcils des Chinois. -- Le +village de Welterfreder. -- Conflit avec les Hollandais. -- Déplorable +bagarre. -- _Fuyards du convoi de Chine._ -- Départ de Batavia. -- Le +détroit de la Sonde. -- Violents courants. -- Terreur panique de +l'équipage. -- Belle conduite du lieutenant de vaisseau Delaporte. -- +_Le Marengo_, _la Sémillante_ et _le Berceau_, se dirigent vers +l'Île-de-France. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ croisent à +l'entrée du golfe de l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir +visité les abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande. -- +Pendant cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais, +_l'Althéa_, ayant pour 6 millions d'indigo à bord. -- Le propriétaire +de _l'Althéa_, M. Lambert. -- Craintes de Mme Lambert. -- Sa beauté. +-- Scène sur le pont de _l'Althéa_. -- L'officier d'administration de +_la Belle-Poule_, M. Le Lièvre de Tito. -- Un gentilhomme, _laudator +temporis acti_. -- Ses bontés à mon égard. -- Plaisanteries que se +permettent les jeunes officiers. -- Les fruits glacés de M. Le Lièvre +de Tito. -- Sa correspondance avec Mme Lambert. -- Départ de M. et Mme +Lambert, après un séjour de quelques mois à l'Île-de-France. -- M. +Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour nous +prouver sa reconnaissance. -- Réponse de Delaporte. -- Part de prise +sur la capture de _l'Althéa_. -- Décision arbitraire de l'amiral +Linois. -- Nous ne sommes défendus ni par M. Bruillac, ni par le +général Decaen. -- Au mois d'août 1804, _le Berceau_ est expédié en +France. -- Je demande vainement à l'amiral de renvoyer, par ce +bâtiment, mon frère Laurent pour lui permettre de passer son examen +d'aspirant de 1re classe. + + + CHAPITRE VII 135 + +SOMMAIRE: La division met à la voile. -- L'amiral donne rendez-vous à +_la Belle-Poule_ dans le sud-est de Ceylan. -- Rencontre, sur la côte +de Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par des Arabes. +-- Odalisques et cachemires de l'Inde. -- Chasse appuyée par la +frégate à la corvette anglaise _le Victor_. -- Émouvante lutte de +vitesse. -- La corvette nous échappe. -- _La Belle-Poule_ prend +connaissance de Ceylan. -- Trente jours employés à louvoyer au sud-est +de l'île. -- Une montre marine qui se dérange. -- Graves conséquences +de l'accident. -- La division passe sans nous voir. -- La batterie de +_la Belle-Poule_, les jours de beau temps. -- Puget et moi. -- +Observations astronomiques. -- Cercles et sextants. -- Sur la côte de +Coromandel. -- Prise du bâtiment de commerce anglais, _la Perle_. -- +M. Bruillac m'en offre le commandement. -- Je refuse. -- Retour vers +l'Île-de-France. -- Le blocus de l'île. -- La frégate se dirige vers +le Grand-Port ou port du sud-est. -- Plan du commandant Bruillac. -- +La distance de Rodrigue à l'Île-de-France. -- Le service que nous rend +la lune. -- Les frégates anglaises. -- Le Grand-Port. -- Arrivée de la +division deux jours après nous. -- _L'Upton-Castle_, _la +Princesse-Charlotte_, _le Barnabé_, _le Hope_. -- Combat, près de +Vizagapatam, contre le vaisseau anglais _le Centurion_. -- +_L'Atalante_ se couvre de gloire. -- _Le Centurion_ se laisse aller à +la côte. -- Impossibilité de l'amariner à cause de la barre. -- +Importance stratégique de l'Île-de-France. -- Les Anglais lèvent le +blocus. -- La division appareille pour se rendre au port nord-ouest. +-- Curieuse histoire du _Marengo_. -- La roche encastrée dans son +bordage. -- Le Trou Fanfaron. -- _Le Marengo_ reste à l'Île-de-France. +-- _La Psyché_ va croiser. -- L'amiral expédie _la Sémillante_ aux +Philippines pour annoncer la déclaration de guerre faite par +l'Angleterre à l'Espagne. -- Nouvelles de France. -- Proclamation de +l'Empire. -- Projet de descente en Angleterre. -- Le chef-lieu de la +préfecture maritime du 1er arrondissement est transporté à Boulogne. +-- M. de Bonnefoux est nommé préfet maritime du 1er arrondissement et +chargé de construire, d'armer et d'équiper la flottille. -- Il assiste +à la première distribution des croix de la Légion d'honneur et reçoit, +lui-même, des mains de l'empereur, celle d'officier. -- Une lettre de +lui. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ quittent l'Île-de-France au +commencement de 1805. -- M. Bruillac, commandant en chef. -- Croisière +de soixante-quinze jours. -- Calmes presque continus. -- Rencontre, +près de Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et +approchons à trois ou quatre portées de canon. -- M. Bruillac les +prend pour des vaisseaux de guerre. -- Il m'envoie dans la grand'hune +pour les observer. -- Je descends en exprimant la conviction que ce +sont des vaisseaux de la Compagnie des Indes. -- Le commandant cesse +cependant les poursuites. -- Nouvelles apportées plus tard par les +journaux de l'Inde. -- Le golfe de l'Inde. -- Notre présence est +signalée par des barques de cabotage. -- L'une d'elles, que nous +capturons, nous apprend le combat de _la Psyché_ et de la frégate +anglaise de premier rang, _le San-Fiorenzo_. -- Récit du combat. -- +Valeur du commandant Bergeret, de ses officiers et de ses matelots. -- +Sa présence d'esprit. -- Capitulation honorable. -- Tous les officiers +tués, sauf Bergeret et Hugon. -- _La Belle-Poule_ et _l'Atalante_ +quittent les côtes du Bengale, et visitent celles du Pegou. -- Capture +de _la Fortune_ et de _l'Héroïne_. -- Un aspirant de _la Belle-Poule_, +Rozier, est appelé au commandement de _l'Héroïne_. -- On lui donne +pour second Lozach, autre aspirant de notre bord. -- Belle conduite de +Rozier et de Lozach. -- Rencontre par _l'Héroïne_ d'un vaisseau +anglais de 74 canons entre Achem et les îles Andaman. -- Rozier +accueilli avec enthousiasme à l'Île-de-France. -- Paroles que lui +adresse Vincent. -- Retour de _la Belle-Poule_ et de _l'Atalante_ à +l'Île-de-France. -- Observations astronomiques faites par Puget et par +moi devant Rodrigue. -- Elles confirment nos doutes sur la situation +exacte de cette île. -- Sur notre rapport, un hydrographe est envoyé à +Rodrigue par la colonie. -- Les résultats qu'il obtient sont conformes +aux nôtres. -- Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturés par +nos corsaires, malgré les treize vaisseaux de ligne, les quinze +frégates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans l'Inde. -- +Séjour prolongé à l'Île-de-France. -- Les colons. -- M. de Bruix, les +Pamplemousses, le Jardin Botanique. -- MM. Céré, père et fils. -- Paul +et Virginie. -- La crevasse de Bernardin de Saint-Pierre. -- Bruits de +mésintelligence entre le général Decaen et l'amiral Linois. -- Projets +attribués à l'amiral. -- _La Sémillante_ bloquée à Manille. -- +_L'Atalante_ reste au port nord-ouest pour quelques réparations. -- Le +cap de Bonne-Espérance lui est assigné comme lieu de rendez-vous. -- +Les bavardages de la colonie sur l'affaire des trois navires de +Colombo. -- M. Bruillac me met aux arrêts. -- Il vient me faire des +reproches dans ma chambre. + + + CHAPITRE VIII 155 + +SOMMAIRE: Préparatifs de départ de l'Île-de-France. -- Arrivée à bord +de Céré fils engagé comme simple soldat. -- Son enthousiasme +patriotique et ses sentiments de discipline. -- Au moment de +l'appareillage de _la Belle-Poule_, tentative de mutinerie d'une +partie de l'équipage. -- Admirable conduite de M. Bruillac. Ses +officiers l'entourent. L'ordre se rétablit. -- Paroles que m'adresse +le commandant en reprenant son porte-voix pour continuer +l'appareillage. -- _Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ se dirigent vers +les Seychelles. -- Mouillage à Mahé. -- Mahé de la Bourdonnais et +Dupleix. -- But de notre visite aux Seychelles. -- M. de Quincy. -- Un +gouverneur qui tenait encore sa commission de Louis XVI. -- Un homme +de l'ancienne cour. -- Chasse de chauve-souris à la petite île +Sainte-Anne. -- Danger que mes camarades et moi nous courons. -- Le +«chagrin». -- Les caïmans. -- De Mahé, la division se rend aux îles +d'Anjouan. -- Croisière à l'entrée de la mer Rouge. -- Croisière sur +la côte de Malabar, devant Bombay. -- Aucune rencontre. -- Dommage +causé indirectement au commerce anglais. -- Pendant mon quart, _la +Belle-Poule_ est sur le point d'aborder _le Marengo_. -- L'équipage me +seconde d'une façon admirable et j'en suis profondément touché. -- +L'abordage est évité. -- Réflexions sur le don du commandement. -- Mes +diverses fonctions à bord, officier de manoeuvre du commandant, chargé +de l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, des +signaux. -- M. Bruillac m'avait proposé de me décharger de mon quart +et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. Pendant toute la durée +de la campagne, je ne manquai pas un seul quart. -- Visite des abords +des îles Laquedives et des îles Maldives. -- En approchant de +Trinquemalé, rencontre de deux beaux vaisseaux de la Compagnie des +Indes. -- Manoeuvre du commandant Bruillac contrariée par l'amiral. -- +Un des vaisseaux se jette à la côte et nous échappe. -- À la suite +d'une volée que lui envoie, de très loin, _la Belle-Poule_, l'autre se +rend. -- C'était _le Brunswick_, que l'amiral expédie en lui donnant +pour premier rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (île de Madagascar) +et False-bay pour le second. -- Continuation de la croisière à +l'entrée de la mer de l'Inde. -- Après avoir traversé cette mer dans +le voisinage des îles Andaman, la division se dirige vers la +Nouvelle-Hollande, et aux environs du Tropique, elle remet le cap vers +l'ouest. Nous nous trouvons alors, par un temps de brume, à portée de +canon de onze bâtiments anglais, que l'on prend pour onze vaisseaux de +la Compagnie. -- L'amiral attaque avec résolution. -- Ces bâtiments +portaient trois mille hommes de troupes, qui font un feu de +mousqueterie parfaitement nourri. -- Les voiles de _la Belle-Poule_ +sont criblées de projectiles. -- M. Bruillac et moi nous avons nos +habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits. -- Le vaisseau de +74 canons, _le Blenheim_, qui escortait les dix autres bâtiments, +parvient enfin à se dégager. -- Intrépidité et habileté du commandant +Bruillac. -- _La Belle-Poule_ canonne _le Blenheim_, pendant une +demi-heure, sans être elle-même atteinte. -- Elle lui tue quarante +hommes. -- L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale au +commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre. -- La +division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin. -- En passant près +de l'Île-de-France. -- «Elle est pourtant là sous Acharnar.» -- Nous +ne trouvons pas _le Brunswick_ à Fort-Dauphin. -- Traversée du canal +de Mozambique. -- Changement des moussons. -- La terre des Hottentots. + + + CHAPITRE IX 169 + +SOMMAIRE: False-bay et Table-bay. -- Partage de l'année entre les +coups de vent du sud-est et les coups de vent du nord-ouest. -- Nous +mouillons à False-bay. -- Excellent accueil des Hollandais. -- Nous +faisons nos approvisionnements. -- Arrivée du _Brunswick_ avec un coup +de vent du sud-est. -- Naufrage du _Brunswick_. -- Croyant la saison +des vents du sud-est commencée, nous nous hâtons de nous rendre à +Table-bay. -- Arrivée de _l'Atalante_ à Table-bay. -- La division est +assaillie par un furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la +saison. -- Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme +nous, vont se perdre à la côte. -- _La Belle-Poule_ brise ses amarres. +-- Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entraîne. -- Le naufrage +paraît inévitable. -- Sang-froid et résignation de M. Bruillac. -- +L'ancre à jet de M. Moizeau. -- _La Belle-Poule_ est sauvée. -- +_L'Atalante_ échoue sur un lit de sable sans se démolir. -- On la +relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas réparées au moment de +notre départ, nous sommes obligés de la laisser au Cap. -- _Le +Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap de Bonne-Espérance, peu +avant la fin de l'année 1805. -- Visite de la côte occidentale +d'Afrique. -- Saint-Paul de Loanda, Saint-Philippe de Benguela, +Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre ou Congo, Loango. -- Capture de +_la Ressource_ et du _Rolla_ expédiés à Table-bay. -- En allant +amariner un de ces bâtiments, _la Belle-Poule_ touche sur un banc de +sable non marqué sur nos cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau +sont faussées et sa marche considérablement ralentie. -- Relâche à +l'île portugaise du Prince. -- La division se dirige ensuite vers +l'île de Sainte-Hélène. -- But de l'amiral. -- Quinze jours sous le +vent de Sainte-Hélène. -- À notre grand étonnement, aucun navire +anglais ne se montre. -- Apparition d'un navire neutre que nous +visitons. -- Fâcheuses nouvelles. -- Prise du cap de Bonne-Espérance +par les Anglais. -- _L'Atalante_ brûlée, de Belloy tué, Fleuriau +gravement blessé. -- Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre +présence probable dans ses parages. -- Tous les projets de l'amiral +Linois bouleversés par ces événements. -- Sa situation très +embarrassante. -- Le cap sur Rio-Janeiro. -- La leçon de portugais que +me donne M. Le Lièvre. -- Changement de direction. -- En route vers la +France. -- Un mois de calme sous la ligne équinoxiale. -- Vents +contraires qui nous rejettent vers l'ouest. -- Le vent devient +favorable. -- Hésitations de l'amiral. -- Où se fera l'atterrissage? À +Brest, à Lorient, à Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon? -- État +d'esprit de l'amiral Linois. -- Son désir de se signaler par quelque +exploit avant d'arriver en France. -- Le 13 mars 1806, à deux heures +du matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments. -- M. +Bruillac et l'amiral. -- Est-ce un convoi ou une escadre? -- La +lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune les +trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au point du +jour. -- Dernière tentative de M. Bruillac. -- Manoeuvre du _Marengo_. +-- _La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du vaisseau à +trois-ponts ennemi. -- Ce dernier souffre beaucoup; mais, à peine le +soleil est-il entièrement levé, que _le Marengo_ a déjà cent hommes +hors de combat. -- L'amiral Linois et son chef de pavillon, le +commandant Vrignaud, blessés. -- L'amiral reconnaît son erreur. -- Il +ordonne de battre en retraite et signale à _la Belle-Poule_ de se +sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais deux autres vaisseaux +anglais ne tardent pas à rejoindre _le Marengo_, qui est obligé de se +rendre à neuf heures du matin. -- L'escadre anglaise composée de sept +vaisseaux et de deux frégates. -- La frégate _l'Amazone_ nous +poursuit. -- Marche distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint _la +Belle-Poule_ avant son échouage sur la côte occidentale d'Afrique. -- +Combat entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_. -- À dix heures et +demie, la mâture de la frégate anglaise est fort endommagée, et elle +nous abandonne; mais nous avons de notre côté des avaries. -- Deux +vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque côté. -- Deux +coups de canon percent notre misaine. -- Gréement en lambeaux, 8 pieds +d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord et tué beaucoup de +monde. -- M. Bruillac descend dans sa chambre pour jeter à la mer la +boîte de plomb contenant ses instructions secrètes. -- Il me donne +l'ordre de faire amener le pavillon. -- Transmission de l'ordre à +l'aspirant chargé de la drisse du pavillon. -- Commandement: «Bas le +feu!» -- L'équipage refuse de se rendre. J'envoie prévenir le +commandant, qui remonte, radieux, sur le pont. -- Le pavillon emporté +par un boulet. -- Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend +un autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient +lui-même déployé. -- Autres beaux faits d'armes de l'aspirant Lozach, +du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand nombre +d'autres. -- Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_, s'approche +à portée de voix sans tirer. -- Son commandant, le commodore Pickmore, +se montre seul et nous parle avec son porte-voix. «Au nom de +l'humanité.» -- M. Bruillac, s'avance sous le pavillon et ordonne à +Couzanet de le jeter à la mer. -- _La Belle-Poule_ se rend au +_Ramilies_. -- L'escadre du vice-amiral Sir John Borlase Warren. -- +Prisonniers. -- Rigueur de l'empereur pour les prisonniers. -- Mon +frère sain et sauf. -- La grand'chambre de _la Belle-Poule_ après le +combat. + + + CHAPITRE X 185 + +SOMMAIRE: Le commandant Parker, à bord de _la Belle-Poule_. -- Un +commandant de vingt-huit ans. -- Belle attitude de Delaporte. -- Avec +mon frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau _le +Courageux_ commandé par M. Bissett. -- Le lieutenant de vaisseau +Heritage, commandant en second. -- Le lieutenant de vaisseau Napier, +arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes. -- Ses sorties +inconvenantes contre l'empereur. -- Je quitte la table de +l'état-major, et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger +désormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de la +ration de matelot. -- Intervention de M. Bissett. -- Il me fait donner +satisfaction. -- Je reviens à la table de l'état-major. -- La +croisière de l'escadre anglaise. -- Armement des navires anglais. -- +Coup de vent. -- Avaries considérables qui auraient pu être évitées. +-- Communications de l'escadre avec le vaisseau anglais, _le Superbe_, +revenant des Antilles. -- Encore un désastre pour notre Marine. -- +Destruction de la division que notre amiral Leissègues commandait aux +Antilles, par une division anglaise sous les ordres de l'amiral +Duckworth. -- Portrait de Nelson suspendu pendant l'action dans les +cordages. -- Les bâtiments de l'amiral Duckworth, fort maltraités, +étaient rentrés à la Jamaïque pour se réparer. -- L'amiral se rendait +en Angleterre à bord du _Superbe_. -- Le même jour, un navire anglais, +portant pavillon parlementaire, traverse l'escadre. -- Mon ami +Fleuriau, aspirant de _l'Atalante_. -- Télégraphie marine des Anglais. +-- J'imagine un système de télégraphie que, peu de temps après, +j'envoyai en France. -- L'amiral Warren renonce à sa croisière. -- M. +Bruillac réunit tous les officiers de _la Belle-Poule_, et nous +faisons en corps une visite à l'amiral Linois, qui était encore fort +souffrant. Il nous adresse les plus grands éloges sur notre belle +défense. -- L'amiral Warren. -- Le combat contre la frégate _la +Charente_. -- Quiberon. -- Relâche à Sâo-Thiago (îles du Cap Vert). -- +Arrivée à Portsmouth, après avoir eu le crève-coeur de longer les +côtes de France. -- Soixante et un jours en mer avec nos ennemis. + + + + +LIVRE III + +LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE + + + CHAPITRE PREMIER 193 + +SOMMAIRE: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à +Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves d'artillerie. +-- Bons procédés de l'amiral Warren et de ses officiers. -- +L'état-major du _Courageux_ nous offre un dîner d'adieu. -- Franche et +loyale déclaration de Napier. -- Le perroquet gris du Gabon, que +j'avais donné à Truscott, l'un des officiers du _Courageux_. -- Le +«cautionnement» de Thames. -- Détails sur la situation des officiers +prisonniers vivant dans un «cautionnement». -- Lettre navrante que je +reçois de M. de Bonnefoux. -- M. Bruillac me réconforte. -- Lettre de +ma tante d'Hémeric. -- Mes ressources pécuniaires. -- Mon plan de vie, +mes études, la langue et la littérature anglaises. -- Visite, que nous +font, à Thames, M. Lambert (de _l'Althéa_) et sa femme. -- Le souhait +exprimé autrefois par M. Lambert se trouve réalisé. -- Il tient parole +et nous fête pendant huit jours. -- Il nous dit qu'il espère bien voir +un jour M. Bonaparte prisonnier des Anglais. -- Nous rions beaucoup de +cette prédiction. -- Avant de repartir pour Londres, M. Lambert +apprend à Delaporte sa mise en liberté, qu'il avait obtenue à la suite +de démarches pressantes et peut-être de gros sacrifices d'argent. -- +Delaporte avait commandé _l'Althéa_ après sa capture. -- Départ de cet +admirable Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir. -- +Description de Thames. -- Les ouvriers des manufactures. -- Leur haine +contre la France, entretenue par les journaux. -- Leur conduite peu +généreuse vis-à-vis des prisonniers. -- La bourgeoisie. -- Relations +avec les familles de MM. Lupton et Stratford. -- M. Litner. -- +Agression dont je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier. -- +Rixe entre Français et ouvriers. -- Le sang coule. -- Je conduis de +force mon agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers. -- +État d'esprit de M. Smith. -- Il m'autorise cependant à me rendre à +Oxford pour porter plainte. -- Visite à Oxford. -- Le château de +Blenheim. -- Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une action +entre un Anglais et un prisonnier de guerre. -- Retour à Thames. -- +Scène violente entre M. Smith et moi. -- Plainte que j'adresse au +Transport Office contre M. Smith. -- Réponse du Transport Office. -- +M. Smith reçoit l'ordre de me donner une feuille de route pour un +autre cautionnement nommé Odiham, situé dans le Hampshire, et de me +faire arrêter et conduire au ponton, si je n'étais pas parti dans les +vingt-quatre heures. -- Ovation publique que me font les prisonniers +en me conduisant en masse jusqu'à l'extrémité du cautionnement, +c'est-à-dire jusqu'à un mille. -- Ma douleur en me séparant de mon +frère et de tous mes chers camarades de _la Belle-Poule_. -- Autre +sujet d'affliction. -- Miss Harriet Stratford. -- Souvenir que +m'apporte M. Litner. -- Émotion que j'éprouve. + + + CHAPITRE II 205 + +SOMMAIRE: J'arrive à Odiham, en septembre 1806. -- La population +d'Odiham. -- Les prisonniers. -- Je trouve parmi eux mon ami Céré. -- +Je suis l'objet de mille prévenances. -- La Société philharmonique, la +loge maçonnique, le théâtre des prisonniers, son grand succès. -- La +recherche de la paternité en Angleterre. -- L'aventure de l'officier +de marine français, Le Forsoney. -- Ne pouvant payer la somme de 600 +francs environ destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il +allait être emprisonné. -- Je lui prête la somme dont il avait besoin; +affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille et +ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi. -- Une maxime de M. Le +Lièvre, agent d'administration de _la Belle-Poule_. -- En juin 1807 un +amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement passer une +journée à Windsor. -- Je vois, sur la terrasse du château, le roi +Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur fille Amélie. -- Le +château de Windsor. -- Nous rentrons à Odiham, où nul ne s'était douté +de mon absence. -- Je commets l'imprudence de raconter mon équipée à +deux de mes camarades dans la rue, devant ma porte, sous les fenêtres +d'une veuve qui, ayant été élevée en France, connaissait parfaitement +notre langue. -- La bonne d'enfants, Mary. -- Le billet trouvé par la +veuve. -- Énigme insoluble expliquée par notre conversation. -- +Articles de journaux qui me donnent, à mon tour, une énigme à deviner. +-- Dénonciation au Transport Office. -- L'écriture du billet à Mary, +rapprochée de celle d'une lettre de moi à mon frère. -- M. Shebbeare, +agent des prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire arrêter +sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons de +la rade de Chatham. -- Mon indignation. -- D'après les règlements +j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et encore à +condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette guinée, +comme prix de sa dénonciation. -- Petit coup d'État de la police. -- +M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses excellents procédés +à mon égard. -- Il me laisse en liberté jusqu'au lendemain. -- À +l'heure dite, je me présente chez lui. -- Il me remet entre les mains +d'un agent de la police. -- Les pistolets de l'agent. -- Digression +sur Rousseau, aspirant de 1re classe pris dans l'affaire de Sir T. +Duckworth. -- Son héroïsme. -- Lettre qu'il avait écrite au Transport +Office pour reprendre sa parole d'honneur. -- Au moment où je quittais +à mon tour Odiham, on venait de le conduire sur les pontons. -- +L'hôtel du Georges, la voiture à mes frais. -- Je me sauve par la +fenêtre de l'hôtel. -- Mystification de l'agent aux pistolets. -- Joie +des prisonniers. -- Hilarité des habitants. -- La nuit close, je me +rends dans une petite maison habitée par des Français. -- J'y reste +caché trois jours. -- Une jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, +vient m'y prendre le soir du troisième jour, et elle me conduit par +des voies détournées à Guilford, capitale du Surrey, distante de six +lieues d'Odiham. -- Dévouement de Sarah Cooper. -- De Guilford une +voiture me conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à +Odiham. -- Je descends à Londres à l'hôtel du café de Saint-Paul. -- +Dès le lendemain, grâce à des lettres que m'avait remises Céré et +qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais acheté un extrait de baptême +ainsi que l'ordre d'embarquement d'un matelot hollandais nommé Vink, +matelot sur _le Telemachus_, qui avait Hambourg pour lieu de +destination. -- Le capitaine, qui était seul dans le secret, +m'autorise à rester à terre jusqu'au jour de l'appareillage. -- Je +passe trente et un jours à Londres, et je visite la ville et les +environs. -- Départ de Londres du _Telemachus_. -- L'un des passagers, +le jeune lord Ounslow. -- Il me prend en amitié. -- Les vents et les +courants nous contrarient pendant cinq jours. -- Nous atteignons +Gravesend. -- Au moment où _le Telemachus_ partait enfin, un canot +venant de Londres à force de rames, l'aborde. -- Un agent de police en +sort et demande M. Vink. -- Mon arrestation. -- Offres généreuses de +lord Ounslow. -- Je suis jeté à fond de cale dans le bâtiment où +étaient gardés les malfaiteurs pris sur la Tamise. -- J'y reste deux +jours. -- Affreuse promiscuité. -- Plus d'argent. -- Le canot du +ponton _le Bahama_, de la rade de Chatham. + + + CHAPITRE III 218 + +SOMMAIRE: _Le Bahama._ -- Rencontre de Rousseau évadé du ponton de +Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur _le Bahama_ +trois jours auparavant. -- Façon dont les prisonniers du _Bahama_ +accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6 noeuds! avale ça, +avale ça!» Cette mystification nous est épargnée à Rousseau et à moi. +-- Chatham et Sheerness. -- Cinq pontons mouillés sur la Medway, entre +Chatham et Sheerness, sous une île inculte et vaseuse. -- Description +détaillée du ponton. Cette description se passe de commentaires. -- La +nourriture; l'habillement. -- Les lieutenants de vaisseau qui +commandaient les pontons étaient, en général, le rebut de la Marine +anglaise. -- La garnison du ponton. -- Les officiers de corsaires à +bord des pontons; il y en avait une trentaine sur _le Bahama_. -- Leur +poste près de la cloison de l'infirmerie. -- Rousseau y avait été +admis. -- L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les +officiers du «grand corps». -- La majorité décide, cependant, qu'on +m'accueillera. -- La minorité se venge en m'adressant des lazzis. -- +Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des membres de cette +minorité, Dubreuil. -- Je m'en fais un ami. -- La masse des +prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes. -- Je refuse. -- +Mon grade doit être respecté. -- Des menaces me sont faites; mais la +majorité ne tarde pas à se ranger de mon côté. -- Première tentative +d'évasion. -- Les soldais anglais nous vendent tout ce que nous +voulons. -- Le projet des barriques vides. -- Rousseau, inventeur du +projet. -- Les cinq prisonniers dans les cinq barriques. -- Rousseau, +moi, Agnès, Le Roux, officiers de corsaires, le matelot La Lime. -- +Les cinq barriques sont hissées de la cale et placées dans une allège +avec les autres destinées à renouveler la provision d'eau du _Bahama_. +-- Le vent et la marée contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le +port ce jour-là et est obligée de mouiller à mi-chemin. -- L'équipage +de l'allège va coucher à terre. -- La Lime, dont la barrique avait été +mise par erreur au fond de la cale, nous appelle. -- Le petit mousse +laissé à bord. -- Il donne l'éveil. -- Nous sommes pris. -- Ramenés au +ponton. -- Dix jours de black-hole. -- Le black-hole est un cachot de +6 pieds seulement dans tous les sens où l'air ne parvient que par +quelques trous ronds très étroits. -- La punition supplémentaire de la +réduction à la demi-ration jusqu'à réparation complète des dégâts. -- +Conduite honteuse de l'Angleterre. -- L'esprit de solidarité des +prisonniers. -- Seconde tentative d'évasion. -- À ma grande joie, ma +malle m'arrive d'Odiham. -- Je réalise une dizaine de guinées en +vendant ma montre et divers effets. -- Un certain nombre de +prisonniers âgés et paisibles sont envoyés dans une prison à terre. -- +Rousseau, moi, et deux autres, nous nous substituons à quatre d'entre +eux en leur payant leurs places et en nous grimant; nous espérons nous +évader en route. -- Nous partons. Le lendemain, le roulage fait une +réclamation à l'occasion de ma malle. -- Un appel sévère a lieu. On +nous ramène Rousseau et moi au ponton. -- Les deux autres s'évadent et +arrivent en France. -- Ma malle m'avait perdu. -- Trois matelots de +Boulogne, récemment faits prisonniers, sont embarqués sur le _Bahama_. +Ils préparent sans tarder leur évasion. -- Ils font un trou à fleur +d'eau en avant de l'une des guérites qui avoisinaient la proue. -- Ils +se jettent dans l'eau glacée, un soir de décembre. L'un d'eux avait +des obligations envers M. de Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne. +Il me propose de m'emmener et jure de me conduire à terre. Je crains +de les perdre et je refuse. -- Le trou appartenait à tous un quart +d'heure après leur départ. -- Un tirage au sort avait eu lieu. +Rousseau avait le nº 5. -- Le nº 2 manque périr de froid et crie au +secours. -- Il est remis à bord par les Anglais. -- Le cadavre du nº 1 +paraît le lendemain, à marée basse, à moitié enfoui dans les vases de +l'île; le malheureux était mort de froid. -- Le commandant du ponton +n'a pas honte de le laisser à cette même place jusqu'à ce qu'il tombe +en putréfaction. -- Quant aux trois Boulonnais, ils se sauvent et +rentrent dans leurs familles. -- Le lieutenant de vaisseau Milne, +commandant du _Bahama_. -- Ses goûts crapuleux. -- À deux reprises, le +feu prend dans ses appartements pendant des orgies. -- La seconde +fois, l'incendie se propage rapidement. -- Dangers graves que courent +les prisonniers enfermés dans la batterie. -- Milne, en état +d'ivresse, ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les +meurtrières, si le feu se propage jusque-là. -- Heureusement +l'incendie est éteint. -- Grave querelle parmi les prisonniers. -- +L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat prisonnier qui +l'insulte et prend du tabac malgré lui dans sa boutique. -- Nous +réussissons, non sans peine, à faire évader Mathieu par l'infirmerie. +-- Compromis qui intervient. -- Le tribunal arbitral dont je suis le +président. -- La séance du tribunal. -- Scène burlesque. -- La +sentence. -- L'ordre se rétablit. + + + CHAPITRE IV 233 + +SOMMAIRE: -- Au mois de mars 1808. -- Troisième tentative d'évasion; +je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier, +aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son pays. -- +La yole du radeau. -- Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau +obligée de remonter sur le pont. -- Je perce le ponton à la hauteur +des sabords et non pas à la flottaison, comme l'avaient fait les +Boulonnais. -- Une nuit de gros temps, à deux heures du matin, je me +laisse glisser sur le radeau à l'aide d'une corde. Rousseau, puis +Peltier, me suivent. -- L'officier de corsaire, Dubreuil, glisse +généreusement cinq guinées en or dans ma chemise au moment où je +quitte le ponton. -- Nous nous emparons de la yole et quittons le bord +sans être aperçus des sentinelles. -- Nous abordons sur le rivage Nord +de la rade et passons la journée dans un champ de genêts. -- La nuit +suivante, nous nous remettons en route. Rencontre d'un jeune paysan. +-- Peltier a la tête un peu égarée. -- En marche vers la Medway. -- +Grande charité de l'Anglais Cole. Il nous reçoit dans sa maison et +nous fait traverser la rivière en bateau. -- La grande route de +Chatham à Douvres. -- Canterbury. -- Nos provisions. -- La mer. -- La +terre de France à l'horizon. -- Châteaux en Espagne. -- Douvres. -- +Depuis le départ des Boulonnais, toutes les embarcations sont +cadenassées et dégarnies de mâts et d'avirons. -- Exploration +infructueuse sur la côte. -- À Folkestone, nous sommes reconnus. -- +Nous nous sauvons chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous à +Canterbury. -- Le lendemain soir, nous nous retrouvons. -- En route +sur Odiham. -- Cruelles souffrances endurées pendant nos courses. -- +La soif. -- Jeunes bouleaux entaillés par Rousseau. -- Nous atteignons +Odiham un soir, à la nuit close, et nous sommes accueillis par un +Français nommé R... -- Repos pendant huit jours. -- Céré et Le +Forsoney nous procurent tout ce que nous désirions. -- Au moment où +nous allions nous mettre en route, la police nous arrête chez M. R... +-- En prison. -- Le billet de Sarah. -- Tentative d'évasion. -- Mis +aux fers comme des forçats. -- Paroles du capitaine polonais +Poplewski. -- Soupçons qui atteignent M. R... -- Céré le provoque. -- +M. R... grièvement blessé. -- Nous quittons Odiham. -- Je ne devais +revoir ni Le Forsoney ni Céré. -- Histoire de Céré: Sa mort. -- +L'escorte qui nous ramène au ponton. -- Précautions prises pour nous +empêcher de nous échapper. -- L'escorte de Georges III. -- Projet de +supplique. -- Quatre jours à Londres dans la prison dite de Savoie. -- +Les déserteurs anglais. -- Les onze cents coups de schlague de l'un +d'eux. -- Fâcheuse compagnie. -- Arrivée à Chatham, le 1er mai 1808. +-- Magnifique journée de printemps. -- _Le Bahama._ -- Les dix jours +de black-hole. + + + CHAPITRE V 247 + +SOMMAIRE: -- Exaspération des prisonniers du _Bahama_. -- Réduits à la +demi-ration après notre évasion. -- Projet de révolte. -- Disputes et +querelles. -- Lutte de Rousseau contre un gigantesque Flamand. -- Les +prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du mauvais temps. -- +Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent qu'ils ne descendront +pas du parc avant de l'avoir reçu. -- Milne appelle du renfort. -- Il +ordonne de faire feu; mais le jeune officier des troupes de Marine, +qui commande le détachement, empêche ses soldats de tirer. -- Je monte +sur le pont en parlementaire. -- Je n'obtiens rien. -- Stratagème dont +je m'avise. -- À partir de ce jour, les esprits commencent à se +calmer. -- Nouvelles tentatives d'évasion. -- Milne emploie des moyens +usités dans les bagnes. -- Ses espions. -- Nouvelle agitation à bord. +-- Audacieuse évasion de Rousseau. -- Il se jette à l'eau en plein +jour en se couvrant la tête d'une manne. -- Il est ramené sur _le +Bahama_. -- Tout espoir de nous échapper se dissipe. -- La population +du ponton. -- Sa division en classes: les Raffalés, les Messieurs ou +Bourgeois, les Officiers. -- Subdivision des Raffalés, les Manteaux +impériaux. -- Le jeu. -- Rations perdues six mois d'avance. -- Extrême +rigueur des créanciers. -- Révoltes périodiques des débiteurs. -- +Abolition des dettes par le peuple souverain. -- Nos distractions. -- +Ouvrages en paille et en menuiserie. -- Le bois de cèdre du _Bahama_. +-- Ma boîte à rasoirs. -- Je me remets à l'étude de la flûte. -- Les +projets de Rousseau. -- La civilisation des Iroquois. -- Charmante +causerie de Rousseau, les bras appuyés sur le bord de mon hamac. -- Je +lui propose de commencer par civiliser le ponton. -- Nous donnons des +leçons de français, de dessin, de mathématiques et d'anglais. -- +J'étudie à fond la grammaire anglaise. -- _Le Bahama_ change de +physionomie. -- Conversions miraculeuses; le goût de l'étude se +propage. -- Le bon sauvage Dubreuil. -- Sa passion pour le tabac. -- +La fumée par les yeux. -- En juin 1809, après vingt mois de séjour au +ponton, je reçois une lettre de M. de Bonnefoux par les soins de +l'ambassadeur des États-Unis. -- Cet ambassadeur, qui avait été reçu à +Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du Gouvernement anglais ma mise +au cautionnement. -- Je quitte le ponton et me sépare, non sans +regrets, de Rousseau, de Dubreuil et de mes autres compagnons +d'infortune. + + + CHAPITRE VI 267 + +SOMMAIRE: Le cautionnement de Lichfield. -- La patrie de Samuel +Johnson. -- Agréable séjour. -- Tentatives infructueuses que je fais +pour procurer à Rousseau les avantages du cautionnement. -- Je réussis +pour Dubreuil. -- Histoire du colonel Campbell et de sa femme. -- Le +lieutenant général Pigot. -- Arrivée de Dubreuil à Lichfield. -- Un +déjeuner qui dure trois jours. -- Notre existence à Lichfield. -- Les +diverses classes de la société anglaise. -- La classe des artisans. -- +L'agent des prisonniers. -- Sa bienveillance à notre égard. -- Visite +au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch. -- Courses de chevaux. -- Visite +à Birmingham, en compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa +famille. -- J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice Mme +Catalani. -- Les Français de Lichfield. -- L'aspirant de marine +Collos. -- Mes pressentiments. -- Le cimetière de Thames. -- Les +vingt-huit mois de séjour à Lichfield. -- Le contrebandier Robinson. +-- Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été échangé +contre un officier anglais et que je devrais être en liberté. -- Il +vient me chercher pour me ramener en France. -- Il m'apprend qu'un de +ses camarades, Stevenson, fait la même démarche auprès de mon frère, +qui, lui aussi, a été échangé. -- Mes hésitations; je me décide à +partir. -- J'écris au bureau des prisonniers. J'expose la situation et +je m'engage à n'accepter aucun service actif. -- Robinson consent à se +charger de Collos, moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà +promises. -- La chaise de poste. -- Arrivée au petit port de pêche de +Rye. -- Cachés dans la maison de Robinson. -- Le capitaine de vaisseau +Henri du vaisseau _le Diomède_ sur lequel Collos avait été pris. -- Il +se joint à nous. -- Cinquante nouvelles guinées promises à Robinson. +-- Au moment de quitter la maison de Robinson à onze heures du soir, +M. Henri donne des signes d'aliénation mentale, et ne veut plus se +mettre en route. Je lui parle avec une fermeté qui finit par faire +impression sur lui. -- Nous nous embarquons et nous passons la nuit +couchés au fond de la barque de Robinson. -- Ce dernier met à la voile +le lendemain matin et passe la journée à mi-Manche en ralliant la côte +d'Angleterre quand des navires douaniers ou garde-côtes sont en vue. +-- Coucher du soleil. -- Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou +noyés. -- La chanson mi-partie bretonne, mi-partie française du +commandant Henri. -- Terrible bourrasque pendant toute la nuit. -- Le +feu de Boulogne. La jetée. -- La barque vient en travers de la lame. +-- Grave péril. -- Nous entrons dans le port de Boulogne le 28 +novembre 1811. -- La police impériale. -- À la préfecture maritime. -- +Brusque changement de situation. -- M. de Bonnefoux m'annonce que je +viens d'être nommé lieutenant de vaisseau. -- Robinson avant de +quitter Boulogne apprend, par un contrebandier de ses amis, le malheur +arrivé à mon frère et à Stevenson. -- Ils avaient été arrêtés au +moment où ils s'embarquaient à Deal. -- Le ponton _le Sandwich_ voisin +du _Bahama_ en rade de Chatham. -- Départ de M. Henri pour Lorient, de +Collos pour Fécamp. -- Je séjourne dix-neuf jours chez mon cousin et +je quitte Boulogne avec un congé de six mois pour aller à Béziers. + + + + +LIVRE IV + +APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824 + + + CHAPITRE PREMIER 273 + +SOMMAIRE: Séjour à Paris; mes camarades de _l'Atalante_, de _la +Sémillante_, du _Berceau_, du _Bélier_. -- Visite au ministère. -- Le +roi de Rome. -- J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par +l'Empereur dans la cour du Carrousel. -- Les théâtres de Paris en +1811. -- Arrivée à Marmande. -- Joie de mon père. -- Son chagrin de la +catastrophe de mon frère. -- Lettre écrite par lui au ministère de la +Marine. -- Mon père constate le triste état de ma santé. -- Il presse +lui-même mon départ pour Béziers. -- Ma tante d'Hémeric et ma soeur +sont épouvantées à mon aspect. -- On me croit poitrinaire. -- +Traitement de notre cousin le Dr Bernard. -- Pendant un mois on +interdit toute visite auprès de moi et on me défend de parler. -- +Affectueux dévoûment de ma soeur. -- Au bout de trois mois j'avais +définitivement repris le dessus. -- Excellents conseils que me donne +le Dr Bernard pour l'avenir. -- Ordre de me rendre à Anvers pour y +être embarqué sur le vaisseau _le Superbe_. -- Lettre que j'écris au +ministère. -- Tous les Bourbons sont-ils morts? -- Récit que j'ai +l'occasion de faire à ce sujet. -- Avertissement qui m'est donné par +le sous-préfet. -- À la fin de mon congé, je pars pour Paris, en +compagnie de mon ami, M. de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel +de Montpellier. -- Nous passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon. -- Nouveau +séjour à Paris. -- J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du +vaisseau _le Superbe_. -- Décision ministérielle en vertu de laquelle +les officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements seront +employés au service intérieur des ports. -- M. de Bonnefoux passe à la +préfecture maritime de Rochefort. -- Je suis attaché à son état-major +ainsi que Collos, nommé enseigne de vaisseau. -- Visite que je fais à +Angerville à la mère de Rousseau. -- État des esprits en 1812. -- +Mécontentement général. -- Société charmante que je trouve à +Rochefort. -- Excellentes années que j'y passe jusqu'à la Restauration +en 1814. -- Missions diverses que me donne M. de Bonnefoux. -- Au +retour d'une de mes dernières missions, je trouve une lettre de mon +ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France comme incurable et se +trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et sans argent. -- J'écris à un +de mes camarades de Brest, nommé Duclos-Guyot. -- Je lui envoie une +traite de 300 francs et je le prie d'aller voir Dubreuil. -- Nouvelle +lettre de Dubreuil pleine d'affectueux reproches. -- J'en suis +désespéré. -- J'écris aussitôt à Duclos-Guyot et je reçois presque +aussitôt une réponse de ce dernier à ma première lettre. -- Il était +absent et, à son retour à Brest, Dubreuil était mort. -- Cette mort +m'affecte profondément. -- Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon +père. -- Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de service. -- +Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au retour, et j'assiste +à Béziers au mariage de ma soeur. + + + CHAPITRE II 285 + +SOMMAIRE: 1814. -- Prise de Toulouse et de Bordeaux. -- Rochefort +menacé. -- Avènement de Louis XVIII. -- M. de Bonnefoux m'envoie à +Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc +d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais +Penrose. -- Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est atteint +d'une fluxion de poitrine. -- Je cours à Marmande et je trouve mon +père très malade et désespéré à la pensée qu'il ne reverra pas mon +frère, que la paix allait lui rendre. -- Il meurt en me serrant la +main le 27 avril 1814. Il avait soixante-dix-neuf ans. -- Je suis +nommé au commandement de la corvette à batterie couverte _le +Département des Landes_ chargée d'aller à Anvers prendre des armes et +des approvisionnements. -- Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé +grand amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée d'inspection +des ports de l'Océan. -- Il y séjourne trois jours. M. de Bonnefoux me +nomme commandant en second de la garde d'honneur du Prince. -- Je mets +à la voile et me rends à Anvers. -- Au retour, une tempête me force de +reprendre le Pas-de-Calais que j'avais retraversé et de chercher un +abri à Deal, à Deal où, naguère, j'étais errant et traqué comme un +malfaiteur. -- Je pars de Deal avec un temps favorable mais au milieu +de la Manche un coup de vent me jette près des bancs de la Somme. -- +Dangers que court la corvette. Je force de voiles autant que je le +puis afin de me relever. -- Après ce coup de vent, je me dirige vers +Brest. -- Un pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires. +-- Une toise de plus sur la gauche, et nous coulions. -- Je fais +mettre le pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui +faisait beaucoup d'eau. -- La corvette entre au bassin de radoub. -- +Le pilote jugé et condamné. -- J'apprends à Brest une promotion de +capitaines de frégate qui me cause une vive déception. -- Ordre +inattendu de réarmer la corvette pour la mer. -- Je demande mon +remplacement. Fausse démarche que je commets là. -- Je quitte Brest et +_le Département des Landes_. -- Arrivée à Rochefort où je trouve mon +frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la Restauration. -- +Il passe son examen de capitaine de la Marine marchande et part pour +les États-Unis où il réussit à merveille. -- Voyage de M. de Bonnefoux +à Paris. -- Il fait valoir les raisons de santé qui m'ont conduit à +demander mon remplacement. -- On lui promet de me donner le +commandement de _la Lionne_ et de me nommer capitaine de frégate avant +mon départ. -- Le retour de l'Île d'Elbe empoche de donner suite à ce +projet. -- Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi. -- L'empereur, +après Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours chez +le préfet maritime. -- Disgrâce de M. de Bonnefoux. -- Je suis, par +contre-coup, mis en réforme. -- Je songe à obtenir le commandement +d'un navire marchand et à partir pour l'Inde. -- On me décide à +demander mon rappel dans la marine. -- Je l'obtiens et je suis attaché +comme lieutenant de vaisseau à la Compagnie des Élèves de la Marine à +Rochefort. -- Grand malheur qui me frappe au commencement de 1817. Je +perds ma femme. -- Après un séjour dans les environs de Marmande chez +M. de Bonnefoux, je vais à Paris solliciter un commandement. -- +Situation de la Marine en 1817. -- Je suis nommé Chevalier de +Saint-Louis. -- Retour à Rochefort. -- Je me remarie à la fin de 1818. +-- En revenant de Paris, je retrouve à Angerville, Rousseau, mon +camarade du ponton. -- Histoire de Rousseau. + + + CHAPITRE III 297 + +SOMMAIRE: -- L'avancement des officiers de marine sous la seconde +Restauration. -- Conditions mises à cet avancement. -- Un an de +commandement. -- En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de +Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge, +_L'Adour_ qui venait d'être lancée à Bayonne. -- En route pour +Rochefort. -- Le pilote-major. -- À Rochefort. -- La corvette est +désarmée. Il me manque trois mois de commandement. -- La frégate +_l'Antigone_ désignée pour un voyage dans les mers du Sud. -- Je suis +attaché à son État-major. -- Je demande un commandement qui me +permette de remplir les conditions d'avancement. -- Je suis nommé au +commandement de _la Provençale_, et de la station de la Guyane. -- Le +bâtiment allait être lancé à Bayonne. -- Mon brusque départ de +Rochefort. -- Maladie de ma femme. La fièvre tierce. -- Mon arrivée à +Bayonne. -- Accident qui s'était produit l'année précédente pendant +que je commandais _l'Adour_. -- Mes projets en prenant le commandement +de _la Provençale_, mes _Séances nautiques_ ou _Traité du vaisseau à +la mer_. -- Le _Traité du vaisseau dans le port_ que je devais plus +tard publier pour les élèves du collège de Marine. -- La Barre de +Bayonne. -- Tempête dans le fond du golfe de Gascogne. -- Naufrage de +quatre navires. Avaries de _la Provençale_. -- Relâche à Ténériffe. -- +Traversée très belle de Ténériffe à la Guyane en dix-sept jours. -- +Mes observations astronomiques. -- M. de Laussat, gouverneur de la +Guyane. -- Je lui montre mes instructions. -- Mission à la Mana, à la +frontière ouest de la côte de la Guyane. -- Je rapporte un plan de la +rade, de la côte, de la rivière de la Mana. -- Conflit avec le +gouverneur à propos d'une punition que j'inflige à un homme de mon +bord. -- Lettre que je lui écris. -- Invitation à dîner. -- Mission +aux îles du Salut en vue de surveiller des Négriers. -- Sondes et +relèvements autour des îles du Salut. -- Mission à la Martinique, à la +Guadeloupe et à Marie-Galande. -- La fièvre jaune. -- Retour à la +Guyane. -- Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la +Dominique. -- Les Guyanes anglaise et hollandaise. -- Surinam, +ancienne possession française, abandonnée par légèreté. -- Arrivée à +Cayenne. -- Le nouveau second de _La Provençale_, M. Louvrier. -- Je +le mets aux arrêts. -- Mon entrevue avec lui dans ma chambre. -- Je +m'en fais un ami. -- Arrivée à Cayenne. -- Mission à Notre-Dame de +Belem sur l'Amazone. -- Les difficultés de la tâche. -- Mes travaux +hydrographiques. -- Le _Guide pour la navigation de la Guyane_ que +fait imprimer M. de Laussat d'après le résultat de mes recherches. -- +M. Milius, capitaine de vaisseau, remplace M. de Laussat comme +gouverneur de la Guyane. -- L'ordre de retour en France. -- Je fais +réparer _la Provençale_. -- Pendant la durée des réparations, je +fréquente la société de Cayenne. -- _La Provençale_ met à la voile. -- +La Guerre d'Espagne. -- Je crains que nous ne soyons en guerre avec +l'Angleterre. -- Précautions prises. -- Le phare de l'île d'Oléron. -- +Le feu de l'île d'Aix. -- Le 23 juin 1823, à deux heures du matin, _la +Provençale_ jette l'ancre à Rochefort. -- Mon rapport au ministre. -- +Travaux hydrographiques que je joins à ce rapport. + + + CHAPITRE IV 315 + +SOMMAIRE: -- Je suis remplacé dans le commandement de _la Provençale_, +et je demande un congé pour Paris. -- Promotion prochaine. -- Visite +au ministre de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre. -- Entrevue avec le +directeur du personnel. -- Nouvelle et profonde déception. -- Je suis +nommé Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris +dans la promotion. -- Invitation à dîner chez M. de Clermont-Tonnerre. +-- Après le dîner, la promotion est divulguée. -- Tous les regards +fixés sur moi. -- Au moment où je me retire, le ministre vient me +féliciter de ma décoration. Je saisis l'occasion de me plaindre de +n'avoir pas été nommé capitaine de frégate. -- Le ministre élève la +voix. Paroles que je lui adresse au milieu de l'attention générale. -- +Le lendemain le directeur du personnel me fait appeler. -- Reproches +peu sérieux qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le +choix entre le commandement de _l'Abeille_, celui du _Rusé_, et le +poste de commandant en second de la compagnie des élèves, à Rochefort. +J'accepte ces dernières fonctions. -- Arrivée à Rochefort. -- Séjour à +Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et les sept premiers mois de +1824. -- Voyage à Paris pour l'impression de mes _Séances nautiques_. +-- Le jour même de mon arrivée à Paris, le 4 août 1824, je suis nommé, +à l'ancienneté, capitaine de frégate. -- Mes anciens camarades Hugon +et Fleuriau. -- Fleuriau, capitaine de vaisseau, aide de camp de M. de +Chabrol, ministre de la Marine. -- Il m'annonce que le capitaine de +frégate, sous-gouverneur du collège de Marine à Angoulême, demande à +aller à la mer. -- Il m'offre de me proposer au ministre pour ce +poste. -- J'accepte. -- Entrevue le lendemain avec M. de Chabrol. -- +Gracieux accueil du ministre. -- Je suis nommé. -- Nouvelle entrevue +avec le ministre. -- Il m'explique que je serai presque sans +interruption gouverneur par intérim. M. de Gallard gouverneur de +l'école de Marine. + + + + +LIVRE V + +MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE + + + CHAPITRE PREMIER 325 + +SOMMAIRE: -- Plan de conduite que je me trace. -- La ville +d'Angoulême. -- Une École de Marine dans l'intérieur des terres. -- +Plaisanteries faciles. -- Services considérables rendus par l'École +d'Angoulême. -- S'il fallait dire toute ma pensée, je donnerais la +préférence au système d'une école à terre. -- En 1827, M. de +Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours d'une +inspection générale des plates fortes, visite le Collège de Marine. -- +En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par intérim et je le +reçois. -- Le prince de Clermont-Tonnerre, père du ministre, qui +voyage avec lui, me dit que son premier colonel a été un Bonnefoux. -- +Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon fils une demi-bourse au +Prytanée de La Flèche. -- En 1827, je demande un congé pour Paris. -- +Promesses que m'avait faites M. de Chabrol eu 1824, sa fidélité à ses +engagements. -- Bienveillance qu'il me montre. -- Ne trouvant personne +pour me remplacer il fait assimiler au service de mer mon service au +Collège de Marine. -- Je retourne à Angoulême. -- Le ministère dont +faisait partie M. de Chabrol est renversé. -- Le nouveau ministère +décide la création d'une École navale en rade de Brest. Il supprime le +Collège de Marine d'Angoulême, et laisse seulement s'achever l'année +scolaire 1828-1829. -- Je reçois un ordre de commandement pour +_l'Écho_. -- Au moment où le franchissais les portes du collège pour +me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de rester. -- +Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au Collège de la +Flèche. -- On m'en destine le commandement. -- M. de Gallard +intervient et se le fait attribuer. -- Ordre de me rendre à Paris. -- +Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je refuse. -- Le +commandant de l'École navale de Brest. -- Promesse de me nommer dans +un an capitaine de vaisseau. -- Le directeur du personnel me presse de +servir en attendant comme commandant en second de l'École navale. -- +Je ne puis accepter cette position secondaire après avoir été de fait, +pendant cinq ans, chef du Collège de Marine. + + + CHAPITRE II 334 + +SOMMAIRE: Le commencement de l'année 1830. -- Situation fâcheuse. -- +Je suis chargé des tournées d'examen des capitaines de la Marine +marchande dans les ports du Midi. -- Expédition d'Alger. -- Je demande +en vain à en faire partie. -- La révolution de 1830. -- M. de Gallard. +-- Je refuse de le remplacer si on le destitue. -- Il donne sa +démission. -- Démarche spontanée des cinq députés de la Charente en ma +faveur. -- Au ministère on leur apprend que je suis nommé au +commandement de l'École préparatoire. -- J'arrive à Angoulême avec le +dessein de m'y établir d'une façon définitive. -- Nouvelle ordonnance +sur l'avancement. -- Le vice-amiral de Rigny. -- Ordonnance qui +supprime brutalement l'École préparatoire. -- On ne permet même pas +aux élèves de finir leur année scolaire. -- Offres qui me sont faites +à Angoulême. -- Je les refuse et je pars pour Paris. -- La fièvre +législative en 1831. -- La loi sur les pensions de retraite de l'armée +de terre. -- Projet tendant à l'appliquer à l'armée de mer. -- +Atteinte portée aux intérêts des officiers de marine. -- Le Conseil +d'Amirauté. -- Requête que je lui adresse. -- Je fais une démarche +auprès de M. de Rigny. -- Réponse du ministre. -- La fièvre +législative me gagne. -- Après avoir entendu lire le projet de loi à +la Chambre des députés, je me rends chez M. de Chabrol. -- Retour sur +la vie politique de M. de Chabrol. -- M. de Chabrol dans le cabinet +Polignac. -- Sa destitution. -- Les votes de M. de Chabrol comme pair +de France après la Révolution de 1830. -- Accueil bienveillant que je +trouve auprès de lui. -- Profond mécontentement de M. de Chabrol en +apprenant que, d'après le projet ministériel, le service des officiers +qui avaient rempli à terre des fonctions assimilées à l'embarquement +ne leur était pas compté. -- Copie de la lettre que M. de Chabrol +m'écrit séance tenante et de celle qu'il adresse au ministre. -- +Nouvelle pétition à M. de Rigny. -- Entrevue de M. de Chabrol et M. de +Rigny à la Chambre des pairs. -- Déclaration faite par M. de Chabrol. +Il est alors convenu qu'un des députés, auxquels j'en avais déjà +parlé, déposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait +pas. -- L'amendement est adopté. -- Mes droits sont reconnus et je +suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les conditions +voulues pour changer de grade. -- Le nombre des capitaines de vaisseau +est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate de 130 à ce +même nombre de 70; appréciation de la mesure. -- Je suis de nouveau +chargé des examens pour les capitaines de la Marine marchande, d'abord +dans les ports du Nord, ensuite dans ceux du Midi. -- Comment je +comprends mes fonctions. -- Je compose un _Dictionnaire de Marine +abrégé_. -- Quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault me proposent +une candidature à la Chambre des députés. -- Revers financiers. -- En +1835, je sollicite le commandement de l'École navale pour le cas où il +deviendrait vacant. -- Des capitalistes m'offrent la direction d'une +entreprise industrielle. -- Le ministère refuse de m'accorder jusqu'en +1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour me permettre +d'achever ma période de douze années de grade. -- Je reviens alors à +mes demandes d'embarquement, mais le commandant de l'École navale +insistant pour être remplacé, je suis nommé capitaine de vaisseau, le +7 novembre 1833 et appelé au commandement du vaisseau-école _l'Orion_. +-- Paroles aimables que m'adresse à ce propos l'amiral Duperré, +ministre de la Marine. -- Lettre que j'écris à M. de Chabrol. -- Une +année de commandement de l'École navale. + + + + +Vie de mon cousin le baron C. de Bonnefoux, ancien préfet maritime + + + CHAPITRE PREMIER 353 + +CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803 + +SOMMAIRE: Origine du baron Casimir de Bonnefoux. -- Son éducation, sa +personne. -- Entrée dans la marine. -- La guerre de l'Indépendance +d'Amérique. -- La frégate _la Fée_. -- Campagnes postérieures. -- La +Révolution. -- Émigration des frères de M. de Bonnefoux. -- Son +incarcération à Brest. -- Il est promu capitaine de vaisseau, puis +chef de division. -- L'amiral Morard de Galle. -- Le vaisseau _le +Terrible_. -- Séjour de plusieurs années à Marmande. -- Voyage à Paris +en vue de faire rayer un ami de la liste des émigrés. -- L'amiral +Bruix, ministre de la Marine. -- M. de Bonnefoux est nommé adjudant +général du port de Brest. -- Son oeuvre. -- Armement de l'escadre de +l'amiral Bruix. -- Histoire du vaisseau _la Convention_, armé en +soixante-douze heures. -- Le Consulat. -- L'organisation des +préfectures maritimes. -- M. de Caffarelli. -- Démarches faites par +M. de Bonnefoux pour quitter la marine. -- Refus de sa démission par +le premier consul. -- Paroles qu'il prononce à cette occasion. -- M. +de Bonnefoux est nommé au commandement du vaisseau _le Balave_. -- +Offres obligeantes du préfet de Caffarelli. -- L'inspection générale +de côtes de la Méditerranée donnée à M. de Bonnefoux. + + + CHAPITRE II 362 + +M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE + +SOMMAIRE: -- La paix d'Amiens. -- Reprise des hostilités. -- L'empire. +-- Le chef-lieu du premier arrondissement maritime transporté de +Dunkerque à Boulogne. -- M. de Bonnefoux préfet maritime du premier +arrondissement. -- Projets de débarquement en Angleterre. -- La +flottille. -- Activité de M. de Bonnefoux. -- Son aide de camp, le +lieutenant de vaisseau Duperré. -- Anecdote relative à l'amiral Bruix. +-- Gouvion-Saint-Cyr. -- M. de Bonnefoux nommé d'abord officier de la +Légion d'honneur est plus tard créé baron. -- Les Anglais tentent +d'incendier la flottille. -- Leur échec. -- Le préfet maritime +favorise l'armement de corsaires. -- Insinuations du ministre de Crès. +-- Napoléon et la Marine. -- Abandon progressif de la flottille de +Boulogne. -- M. de Bonnefoux passe du Ier au Ve arrondissement +maritime. -- Regrets qu'il laisse à Boulogne. -- Vote unanime du +Conseil municipal de cette ville. + + + CHAPITRE III 371 + +LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT + +SOMMAIRE: -- Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour +approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une année +de disette. -- Le pain de fèves, de pois et de blé d'Espagne. -- +Réformes apportées dans la mouture du blé et la confection du biscuit +de mer. Mise en état des forts et batteries de l'arrondissement. -- +Ingénieuse façon d'armer un vaisseau d'une façon très prompte. -- M. +Hubert, ingénieur des constructions navales. -- Projet du fort Boyard. +-- Le port des Sables d'Olonne. -- Le naturaliste Lesson. -- Travaux +d'assainissement et d'embellissement de Rochefort. -- Anecdote sur +l'hôtel de la préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de +Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI. -- M. de Bonnefoux +accomplit un tour de force en faisant prendre la passe de Monmusson au +vaisseau de 74, _le Regulus_, destiné à protéger le commerce de +Bordeaux en prenant position dans la Gironde. -- Invasion du midi de +la France par le duc de Wellington. -- Siège de Bayonne. -- Bataille +de Toulouse. -- Occupation de Bordeaux au nom de Louis XVIII. -- +Résistance du fort de Blaye. -- Le fort du Verdon et le vaisseau _le +Regulus_ se font sauter. -- Reconnaissances poussées par les troupes +ennemies jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort. -- +État d'esprit des populations du Midi. -- Le duc d'Angoulême à +Bordeaux. -- Mise en état de défense de Rochefort. -- Le Comité de +défense décide la démolition de l'hôpital maritime. -- M. de Bonnefoux +se refuse à exécuter cette décision et prend tout sur lui. -- Propos +d'un officier général de l'armée de terre. -- Attitude du préfet. -- +Abdication de l'empereur. -- La Restauration. -- Députation envoyée au +duc d'Angoulême à Bordeaux et à l'amiral anglais Penrose. -- L'amiral +Neale lève le blocus de Rochefort. -- M. de Bonnefoux le reçoit. -- +Anecdote sur deux alévrammes de vin de Constance. -- Visite à +Rochefort du duc d'Angoulême, grand amiral de France. -- Réception qui +lui est faite. -- Le duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime +chevalier de Saint-Louis. -- Opinion du duc d'Angoulême sur M. de +Bonnefoux. -- Son désir de le voir appelé au ministère de la Marine. + + + CHAPITRE IV 385 + +LES CENT JOURS + +SOMMAIRE: Les émigrés. -- Retour de l'île d'Elbe. -- Indifférence des +populations du sud-est. -- Arrivée à Rochefort d'un officier, se +disant en congé. -- Conseils donnés par le préfet maritime au général +Thouvenot. -- Départ du roi de Paris et arrivée de Napoléon. -- M. de +Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort. -- M. Baudry d'Asson, +colonel des troupes de la marine. -- Son entrevue avec le préfet +maritime. -- M. Millet, commissaire en chef du bagne. -- Motifs pour +lesquels M. de Bonnefoux se décide à conserver son poste. -- L'empire +reconnu militairement. -- Défilé des troupes dans le jardin de la +Préfecture. -- Waterloo. -- Seconde abdication de Napoléon. -- Mission +donnée au général Beker par le Gouvernement provisoire. -- Arrivée de +Napoléon à Rochefort. + + + CHAPITRE V 393 + +NAPOLÉON À ROCHEFORT + +SOMMAIRE: -- Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu la +dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de Napoléon. -- Mesures +prises par lui. -- Paroles échangées entre Napoléon et M. de Bonnefoux +au moment où l'empereur descendait de voiture. -- L'appartement de +grand apparat à la préfecture maritime. -- Les frégates _la Saale_ et +_la Méduse_. -- Le capitaine Philibert commandant de _la Saale_. -- +Ses fréquentes entrevues avec l'empereur. -- Discours invariable qu'il +lui tient. -- Marques d'impatience de son interlocuteur. -- Abattement +de Napoléon. -- Courrier qu'il expédie au Gouvernement provisoire pour +obtenir le commandement de l'Armée de la Loire. -- Il fait demander le +vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de Rochefort. -- +Carrière de l'amiral Martin. -- Sa conversation avec l'empereur. -- +Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur sa demande +prématurée de retraité. -- L'amiral répond que bien loin d'aspirer au +repos il s'était déjà préparé à aller prendre le commandement de +l'armée navale que l'on finit par confier à Villeneuve. -- Amères +réflexions de Napoléon sur les courtisans. -- Ce qu'il dit sur la +marine. -- Arrivée du roi Joseph. -- Son aventure à Saintes. -- «Vive +le Roi.» -- Napoléon sur la galerie de la préfecture maritime. -- +Excellente attitude de la population. -- L'étiquette de la maison +impériale. -- L'impératrice Marie-Louise. -- Arrivée d'une partie des +équipages de Napoléon. -- Annonce du voyage de l'archiduc Charles à +Paris. -- Joie qui en résulte. -- Déception qui la suit. -- Aucune +réponse aux courriers expédiés à Paris. -- Débat entre Napoléon et +Joseph. -- Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre +compagnon que Bertrand. -- Joseph tente seul l'aventure et réussit. -- +Paroles qu'il adresse à M. de Bonnefoux en le quittant. -- Cadeau +qu'il lui fait. -- Les ordonnances de Cambrai. -- Violente colère de +Napoléon contre la famille royale. -- Projet d'évasion du capitaine +Baudin, commandant _La Bayadère_. -- Projet du lieutenant de vaisseau +Besson. -- Projet des officiers de marine Genty et Doret. -- +Hésitations de l'empereur. -- Tous ces officiers furent rayés des +cadres de la marine sous la Seconde Restauration. -- Mme la comtesse +Bertrand. -- Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier de +se confier à la générosité du peuple anglais. -- Flatteries auxquelles +Napoléon n'est pas insensible. -- Le général Beker, beau-frère de +Desaix. -- Son fils, filleul de Napoléon. -- Croix de légionnaire +remise par le général Bertrand pour ce fils encore enfant. -- +Singularité de cet acte. -- La rade de l'île d'Aix. -- Le Vergeroux. +-- L'empereur offre au préfet maritime ses équipages et ses chevaux +qu'il renonce à emmener. -- Refus de M. de Bonnefoux. -- Souvenir que +Napoléon le prie d'accepter. -- Paroles qu'il lui adresse. -- Le +départ de la préfecture maritime. -- Cortège de voitures traversant la +ville. -- L'empereur prend une autre route et sort par la porte de +Saintes. -- Inquiétude des spectateurs. -- La voiture gagne le +Vergeroux par la traverse. -- Napoléon en rade passe en revue les +équipages. -- La croisière anglaise. -- En voyant les bâtiments +ennemis, l'empereur se rend mieux compte de sa situation. -- Il entame +des négociations avec les Anglais. -- Aucune promesse ne fut faite par +le capitaine Maitland. -- Nouvelles hésitations de Napoléon. -- Lettre +du capitaine Philibert au préfet maritime. -- Ce dernier le charge de +remettre à l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier +à se rendre à bord du _Bellérophon_. -- Conseils donnés à l'empereur +par M. de Bonnefoux. + + + CHAPITRE VI 420 + +LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX + +SOMMAIRE: -- La nouvelle du départ de Napoléon se répand à Rochefort. +-- Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui vient faire une +enquête. -- M. de Bonnefoux, son ami de collège, le conduit en rade. +-- La seconde Restauration. -- Mission confiée par le ministre de la +Marine à M. de Rigny. -- Propos que tient ce dernier. -- Destitution +de M. de Bonnefoux. -- Remise immédiate du service au chef militaire +(aujourd'hui le major général). -- Situation pécuniaire. -- Deux mille +francs d'économies après treize ans d'administration. -- Le +chasse-marée. -- Distribution des équipages et de la cave. -- Le +cheval que montait le général Joubert au moment de sa mort. -- La +petite propriété de Peyssot auprès de Marmande. -- Liquidation de la +pension de retraite de M. de Bonnefoux. -- Deux ans plus tard, son +condisciple le maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de la +Marine et le prie de se rendre à Paris. -- M. de Bonnefoux s'y refuse. +-- Après la Révolution de 1830, on lui conseille sans succès de +demander la Pairie. -- Il consent seulement à se laisser élire membre +du conseil du Lot-et-Garonne. -- Belle vieillesse de M. de Bonnefoux. + + + APPENDICE I. -- Victor Hugues à la Guyane. 429 + + + APPENDICE II. -- Note sur l'École navale. 435 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du Baron de Bonnefoux, by +Baron de Bonnefoux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX *** + +***** This file should be named 38734-8.txt or 38734-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38734/ + +Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du Baron de Bonnefoux + Capitaine de vaisseau. 1782-1855 + +Author: Baron de Bonnefoux + +Annotator: Émile Jobbé-Duval + +Release Date: February 1, 2012 [EBook #38734] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h1>MÉMOIRES<br> +<span class="smaller">DU</span><br> + B<sup>on</sup> de BONNEFOUX<br> +<span class="smaller">CAPITAINE DE VAISSEAU</span><br> + 1782-1855</h1> + +<p class="p4 smaller noindent">L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction +et de reproduction en France et dans tous les pays étrangers, y +compris la Suède et la Norvège.</p> + +<p class="smaller noindent">Ce volume a été déposé au ministère de l'Intérieur (section de la +librairie) en juin 1900.</p> + +<p class="p4 smcap center">PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE.—1230.</p> + +<h1 class="p4">MÉMOIRES<br> +<span class="smaller">DU</span><br> + B<sup>on</sup> de BONNEFOUX<br> +<span class="smaller">CAPITAINE DE VAISSEAU</span><br> + 1782-1855</h1> + +<p class="p2 center">PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES</p> + +<p class="p2 center"><span class="smaller">PAR</span><br> + ÉMILE JOBBÉ-DUVAL<br> +<span class="smcap">PROFESSEUR À LA FACULTÉ DE DROIT DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS</span></p> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="120" height="135" alt="Emblème de l'éditeur." title=""> +</div> + +<p class="p4 center smaller">PARIS<br> + LIBRAIRIE PLON<br> + PLON-NOURRIT et C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> + RUE GARANCIÈRE, 8<br> + 1900<br> + <i>Tous droits réservés</i></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pageV" name="pageV"></a>(p. V)</span> PRÉFACE</h2> + +<p>De nombreuses générations de marins ont, au cours de ce siècle, étudié +les livres du vaillant officier, dont nous publions aujourd'hui les +<i>Mémoires</i>. Doué d'un esprit méthodique et clair, il publiait, dès +1824, le premier volume des <i>Séances nautiques</i> ou <i>Traité du navire à +la mer</i>, suivi plus tard du <i>Traité du navire dans le port</i>, et +apprenait ainsi les éléments de l'art du marin aux jeunes gens +désireux d'exercer cette noble profession et que n'avaient pas +découragés les revers.</p> + +<p>Plus tard, lorsque les aspirants de la Restauration occupaient déjà +dans leur Corps un rang élevé, il s'associait son gendre, le capitaine +de vaisseau Pâris, mort, en 1893, vice-amiral et membre de l'Institut, +et dont on n'a pas oublié la belle et originale figure. De la féconde +collaboration de ces deux hommes distingués sortait, en 1848, le +<i>Dictionnaire de la marine à voile et de la marine à vapeur</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, +œuvre considérable, dont le succès dura longtemps et qui exerça une +<span class="pagenum"><a id="pageVI" name="pageVI"></a>(p. VI)</span> influence de premier ordre sur l'histoire des sciences +nautiques dans notre pays.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement comme écrivain que les officiers de la Marine +française connaissaient M. de Bonnefoux. À la Compagnie des Élèves de +Rochefort, au Collège royal de Marine d'Angoulême, à l'École navale de +Brest, beaucoup d'entre eux avaient apprécié, par eux-mêmes, son tact, +sa connaissance des hommes, ses qualités d'éducateur.</p> + +<p>Pendant sa laborieuse retraite, l'ancien commandant de <i>l'Orion</i> +pouvait donc jeter un regard tranquille sur sa vie déjà longue, riche +en œuvres et en services rendus au pays. Néanmoins il ne la +considérait pas sans quelque amertume. Car la disproportion était +grande entre le rêve de gloire de la jeunesse et les résultats de +l'âge mûr. M. de Bonnefoux appartenait en effet à la génération des +sous-lieutenants qui commencèrent l'épopée impériale, et il ne tint +qu'à lui de suivre Bernadotte comme aide de camp. Il ne voulut pas +rompre les liens qui l'unissaient à la Marine; mais il espérait un +avenir de combats et de triomphes. Entouré de jeunes aspirants +instruits comme lui, comme lui pleins d'ardeur et de patriotisme, il +ne doutait pas des destinées de la Marine française. Les faits +semblèrent d'abord justifier ses espérances, et nulle carrière ne +commença d'une façon plus brillante que la sienne. Comment aurait-il +regretté de ne pas prendre part aux exploits de la Grande Armée, +quand, enseigne de vaisseau <span class="pagenum"><a id="pageVII" name="pageVII"></a>(p. VII)</span> de vingt et un ans, il commandait +la manœuvre sur la frégate <i>la Belle-Poule</i>, pendant sa croisière +de trois années dans les mers de l'Inde, coupait vingt-six fois la +ligne équinoxiale, et se distinguait, lors du combat soutenu contre le +vaisseau de 74 canons, <i>le Blenheim</i>? Comment souhaiter une meilleure +école que cette «navigation contre vents et marées dans des archipels +semés de récifs dont, à cette époque, l'hydrographie était à peine +esquissée, où souvent l'on faisait par jour quinze mouillages pour +gagner une lieue<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>»? Seulement la déception fut extrême, lorsque le +rêve prit fin brusquement et que M. de Bonnefoux se trouva prisonnier, +à vingt-quatre ans, après le dernier et glorieux combat de <i>la +Belle-Poule</i>. Avoir mené pendant trois ans la plus belle vie que +puisse désirer un marin, vie de dangers, d'activité virile, de +vigilance de tous les instants, pour aboutir aux <i>cautionnements</i> +anglais et au ponton <i>le Bahama</i>! Le réveil était rude! Plus tard, à +la catastrophe individuelle, s'ajouta la catastrophe nationale. La +Marine, déjà beaucoup trop négligée par Napoléon, se trouva encore +réduite, et elle n'avait pas, comme l'armée de terre, pour la consoler +quelque peu dans la défaite suprême, le souvenir de <span class="pagenum"><a id="pageVIII" name="pageVIII"></a>(p. VIII)</span> +prodigieuses victoires. Heureux les officiers auxquels échut la bonne +fortune de prendre part aux derniers voyages de découvertes, ou de +tirer le canon de Navarin! Je ne parle pas de ceux qui, comme Laurent +de Bonnefoux, frère de notre auteur, et beaucoup d'autres, tombèrent +en captivité avec le grade d'aspirant, et que le Gouvernement licencia +à la paix. Parmi eux, cependant, plusieurs s'étaient conduits en +héros.</p> + +<p>Les <i>Mémoires</i> présentent le tableau fidèle de la vie de M. de +Bonnefoux jusqu'en 1835, vingt ans avant sa mort. Considérée en +elle-même et dans ses rapports avec l'histoire de la Marine pendant +près de cinquante ans, cette vie ne manque pas d'intérêt. Après les +riantes descriptions de Java ou de l'Île-de-France, les sombres +tableaux des pontons anglais.</p> + +<p>Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux naquit à Béziers, dans le Languedoc, +le 22 avril 1782. Son père, Joseph de Bonnefoux, capitaine au régiment +de Vermandois et chevalier de Saint-Louis, portait le nom de chevalier +de Beauregard. Il appartenait à une famille noble de l'Agenais, qui +avait fourni et qui fournissait encore de nombreux officiers à +l'armée. En 1786, il comptait trois de ses neveux officiers +d'infanterie comme lui, et un autre, lieutenant de vaisseau<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> + +<p>La mère de P.-M.-J. de Bonnefoux, Catherine-Julienne-Gabrielle +Valadon, était fille d'un médecin distingué de <span class="pagenum"><a id="pageIX" name="pageIX"></a>(p. IX)</span> Béziers, +ancien consul et apparenté aux premières familles du pays.</p> + +<p>La vie était douce, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dans une ville comme +Béziers<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, placée sous un beau ciel et dans une situation charmante, +fière de ses 18.000 habitants, de ses monuments et de son antiquité. +La première enfance de M. de Bonnefoux s'y écoula très heureuse, et il +conserva toujours beaucoup d'attachement pour sa ville natale, ainsi, +du reste, que pour Marmande, berceau de sa famille paternelle, où il +séjourna à diverses reprises.</p> + +<p>Vint cependant le temps des études qu'il fit à l'École royale +militaire de Pont-Le-Voy, où M. de La Tour du Pin, ministre de la +Guerre, le fit entrer en qualité d'élève du roi, comme fils +d'officier, chevalier de Saint-Louis. P.-M.-J. de Bonnefoux s'y montra +élève appliqué et intelligent. Séparé des siens, ne recevant plus +d'argent de sa famille ruinée par la Révolution, il n'en travaillait +pas moins avec ardeur et se proposait d'achever à Pont-Le-Voy ses +humanités, lorsque, vers la fin de 1793, le Gouvernement renvoya du +collège les fils d'officiers, au nombre de deux cents.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageX" name="pageX"></a>(p. X)</span> À l'âge de onze ans et demi, J. de Bonnefoux se vit abandonné, +à Tours, «avec un petit paquet de linge plié dans un mouchoir bleu, un +assignat de trois cents francs, qui, alors, en valait à peine la +moitié, un passeport et <i>un certificat de civisme</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>».</p> + +<p>Il s'agissait de traverser la plus grande partie de la France pour se +rendre à Béziers. Le jeune écolier accomplit sans encombre ce long +voyage; mais, quand il arriva sain et sauf dans la maison paternelle, +il trouva son père en prison et sa mère malade.</p> + +<p class="p2">Les années qui suivirent se passèrent pour J. de Bonnefoux, à Béziers +et à Marmande; si les circonstances ne se prêtaient pas à des études +régulières, il n'oublia pas ce qu'il avait appris à Pont-Le-Voy, et il +compléta son instruction par des lectures sous la direction d'un vieil +officier érudit et aimable, M. de La Capelière, autrefois employé au +Canada; il fréquenta en même temps la société polie, qui commençait à +se réunir de nouveau.</p> + +<p>Si M. de La Capelière l'entretenait du Canada, son père lui parlait +des Antilles où le régiment de Vermandois avait tenu garnison pendant +plusieurs années. Ce qui entraîna J. de Bonnefoux vers la Marine, ce +fut, cependant, moins ces conversations que l'exemple et les conseils +de son cousin germain, Casimir de Bonnefoux, lieutenant de vaisseau à +la fin de l'ancien régime et portant alors le nom de chevalier de +Bonnefoux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXI" name="pageXI"></a>(p. XI)</span> Grâce à ses relations, le père de notre auteur, déjà officier +au régiment de Vermandois, avait jadis obtenu une place dans une École +militaire pour le second fils de son frère aîné, Léon de Bonnefoux, +ancien officier qui vivait dans ses terres auprès de Marmande avec ses +quatre fils et ses deux filles. Sorti de cette École militaire +aspirant garde de la Marine, Casimir de Bonnefoux garda toujours à son +oncle une vive gratitude, et il en donna la preuve à ses deux fils.</p> + +<p>Casimir de Bonnefoux appartenait à la Marine du règne de Louis XVI, la +plus belle époque de l'histoire de la Marine française: «De l'honneur, +du courage et des moyens», telle est la note qui figure à son dossier +au Ministère de la Marine.</p> + +<p>Aux qualités de l'homme de mer et aux talents de l'administrateur, il +joignait les grâces de l'homme du monde. Élevé dans les salons du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, d'un esprit fin et cultivé, il savait conter et +écrire. Son cousin, moins âgé que lui de vingt et un ans, apprécia +vite sa bonté unie à une réelle fermeté; il le révéra et l'aima comme +un père, et rien ne touche autant dans ces <i>Mémoires</i> que l'expression +sincère et délicate de ses sentiments de respectueuse affection.</p> + +<p>Lorsque J. de Bonnefoux entra dans la Marine, au mois de juin 1798, en +qualité de novice à bord de <i>la Fouine</i>, il apportait donc avec lui de +longues traditions d'honneur et de patriotisme. Formé à l'école des +<span class="pagenum"><a id="pageXII" name="pageXII"></a>(p. XII)</span> hommes du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il conserva en outre toujours +cette première empreinte.</p> + +<p>Néanmoins il ne tarda pas à se trouver dans un milieu nouveau pour +lui, milieu qui lui fut très sympathique et dont il subit l'influence. +Promu aspirant de première classe, à la suite d'un brillant examen, le +13 avril 1799, il eut pour camarades des jeunes gens intelligents et +instruits, pleins d'ardeur et qui lui inspirèrent l'amour du métier de +marin.</p> + +<p>Dans aucun corps, on le sait, l'émigration n'avait été aussi générale +que dans la Marine<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Nulle part ailleurs, d'autre part, +l'instruction technique des chefs, leur habitude du commandement, leur +supériorité incontestée d'éducation importe davantage; car le salut +commun dépend de la confiance réciproque et complète des officiers +dans les matelots, des matelots dans les officiers.</p> + +<p>L'émigration désorganisa donc la Marine française qui s'était couverte +de gloire pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Le corps +d'officiers de la Révolution souffrait du défaut de cohésion. +Quelques-uns appartenaient à l'ancienne Marine; d'autres en grand +nombre servaient autrefois en qualité d'officiers auxiliaires ou de +pilotes; les derniers enfin sortaient de la Marine marchande, marins +consommés pour la plupart, mais ne sachant pas naviguer en escadre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXIII" name="pageXIII"></a>(p. XIII)</span> La principale cause de nos revers doit cependant être +cherchée, en dehors des embarras financiers, dans l'indiscipline des +équipages, leur insuffisance numérique et leur peu d'expérience.</p> + +<p>Si donc la Révolution ne put pas improviser une Marine, l'avenir ne +s'annonçait pas sous de trop sombres couleurs à la fin du Directoire +et au début du Consulat. Car les officiers des grades les moins élevés +et les aspirants recrutés tous par la voie de l'examen, se faisaient +remarquer par leur mérite et leur ardent amour du pays. Appartenant +pour la plupart à la bourgeoisie aisée des villes du littoral, ils ne +le cédaient en rien à ceux de leurs contemporains qui luttèrent contre +l'Europe sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire.</p> + +<p>J. de Bonnefoux avait l'âme trop généreuse et l'esprit trop élevé pour +ne pas rendre justice aux qualités des jeunes gens, dont il partageait +les dangers et les travaux. C'est avec une franche admiration et une +vive reconnaissance qu'il parle d'Augier, aspirant à bord du vaisseau +<i>le Jean-Bart</i>, et plus tard de Delaporte, lieutenant de vaisseau de +<i>la Belle-Poule</i>. Ils contribuèrent à faire de lui un excellent +officier, observateur de premier ordre, manœuvrier habile, plein de +zèle et de sang-froid. Le premier atteignait à peine vingt ans, le +second à peine vingt-cinq.</p> + +<p>En qualité d'aspirant de première classe, J. de Bonnefoux servit sur +le vaisseau <i>le Jean-Bart</i>, la corvette <span class="pagenum"><a id="pageXIV" name="pageXIV"></a>(p. XIV)</span> <i>la Société +populaire</i>, le vaisseau <i>le Dix-Août</i>, le cutter <i>le Poisson-Volant</i> +et de nouveau sur <i>le Dix-Août</i>, placé sous les ordres de Bergeret, +l'ancien et célèbre commandant de <i>la Virginie</i>, l'un des plus jeunes +et l'un des meilleurs capitaines de vaisseau de cette époque. De 1799 +à 1802, il navigua d'une façon constante soit sur les côtes de l'Océan +ou de la Manche, soit dans la Méditerranée, dans laquelle il fit deux +campagnes, la première avec l'escadre de l'amiral Bruix en 1799, la +seconde avec celle de l'amiral Ganteaume qui, chargé, à la fin de +l'année 1800, de porter des secours à l'armée française d'Égypte, +échoua dans cette mission. Ce fut pendant cette dernière campagne que +J. de Bonnefoux vit le feu pour la première fois. Le 24 avril 1801, il +prit part au combat soutenu par <i>le Dix-Août</i> contre le vaisseau +anglais <i>Swiftsure</i>. À la fin de la lutte pendant laquelle il s'était +tenu aux côtés du commandant sur le banc de quart, ou avait rempli +avec rapidité et intelligence diverses missions dans la batterie ou +dans la mâture, il s'entendit dire avec joie les paroles suivantes par +M. Le Goüardun, qui avait succédé à Bergeret: «Vous êtes un brave +garçon, et je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau.»</p> + +<p>La paix d'Amiens survint, <i>le Dix-Août</i> rejoignit à Saint-Domingue +l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse; mais il ne tarda pas à rentrer +à Brest, où M. de Bonnefoux, capitaine de vaisseau, adjudant général +du port, <span class="pagenum"><a id="pageXV" name="pageXV"></a>(p. XV)</span> fonction à laquelle correspond aujourd'hui celle de +major général, remit à son cousin, avec une joie toute paternelle, son +brevet d'enseigne, daté du 24 avril 1802.</p> + +<p>Les années qui suivirent comptèrent parmi les plus heureuses de la vie +de J. de Bonnefoux. Il eut la grande joie de faciliter à son tour +l'entrée dans la Marine à son jeune frère Laurent, qui, à peine âgé de +quatorze ans, s'engagea comme novice et subit avec succès, quelques +mois après, l'examen d'aspirant de seconde classe, grâce aux leçons et +à l'exemple de son aîné. Ce dernier, embarqué sur la frégate <i>la +Belle-Poule</i>, reçut entre autres missions celle de diriger +l'instruction des aspirants, parmi lesquels figurait son frère.</p> + +<p>Un excellent officier, le capitaine de vaisseau Bruillac, commandait +<i>la Belle-Poule</i> nom illustre dans les fastes de la guerre de +l'Indépendance d'Amérique. Cette frégate, nouvellement construite et +d'une marche excellente, appartenait à la division du contre-amiral +Linois, le vainqueur d'Algésiras, division qui comprenait de plus le +vaisseau-amiral, <i>le Marengo</i>, et les frégates <i>l'Atalante</i> et <i>la +Sémillante</i>. Partie de Brest au mois de mars 1803, avant la rupture de +la paix d'Amiens, l'escadre allait reprendre possession des +établissements français de l'Inde. Elle portait avec le général de +division Decaen, nommé capitaine-général des colonies placées au-delà +du cap de Bonne-Espérance, un grand nombre de fonctionnaires et +d'officiers. Je n'ai pas à raconter ici l'arrivée à Pondichéry, les +<span class="pagenum"><a id="pageXVI" name="pageXVI"></a>(p. XVI)</span> atermoiements des autorités anglaises, qui connaissaient la +reprise des hostilités, la façon dont l'escadre française échappa aux +pièges de l'ennemi, les opérations contre Bencoolen, la recherche du +convoi de Chine, sa rencontre et le lamentable échec qui suivit. Ces +<i>Mémoires</i> jettent beaucoup de lumière sur tous ces faits et sur les +longues croisières qui causèrent un sérieux préjudice au commerce +anglais et ne furent pas sans gloire. Je me permets seulement de +signaler le dramatique récit de la poursuite, entre Achem et les îles +Andaman, de <i>l'Héroïne</i> par un vaisseau anglais de soixante-quatorze +canons. Le commandant et le second de <i>l'Héroïne</i>, deux aspirants de +<i>la Belle-Poule</i>, ayant l'un et l'autre moins de vingt ans, Rozier et +Lozach, montrèrent, dans cette journée, autant d'habileté que de +courage. Leurs noms méritent d'être tirés de l'oubli.</p> + +<p>On sait comment finit la campagne de l'amiral Linois. Trois ans après +son départ de Brest, le 13 mars 1806, l'escadre, réduite au <i>Marengo</i> +et à <i>la Belle-Poule</i>, rencontra, à la hauteur des Açores, neuf +navires que l'amiral s'obstina, malgré les objections du commandant +Bruillac, à prendre pour des vaisseaux de la Compagnie des Indes. +C'était l'escadre de l'amiral Warren et, après un dernier et glorieux +combat, <i>le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> succombèrent. Ici encore M. +de Bonnefoux apprend beaucoup de faits nouveaux et raconte de nombreux +actes d'héroïsme, dus à d'obscurs matelots bretons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXVII" name="pageXVII"></a>(p. XVII)</span> <i>La Belle-Poule</i> prise, la fortune avait prononcé contre J. +de Bonnefoux. La captivité interrompait brusquement cette carrière, +commencée sous des auspices si heureux et qui s'annonçait si belle. +Pendant cinq ans il lui fallut vivre dans les <i>cautionnements</i> de +<i>Thames</i>, d'<i>Odiham</i>, de <i>Lichfield</i>, ou sur le ponton <i>le Bahama</i>, en +rade de Chatham. «On appelait <i>cautionnement</i>, lisons-nous dans les +<i>Mémoires</i>, les petites villes où étaient les divers dépôts +d'officiers prisonniers, qui avaient la permission d'y résider après +s'être engagés sur leur parole d'honneur à ne pas s'en écarter à plus +d'un mille de distance, à rentrer tous les soirs chez eux au coucher +du soleil et à comparaître deux fois par semaine devant un commissaire +du Gouvernement. L'Angleterre accordait par jour dix-huit <i>pence</i> +(trente-six sous) à chaque officier, quel que fût son grade...» Quant +au ponton <i>le Bahama</i>, le <i>Bureau des prisonniers</i> y condamna J. de +Bonnefoux, par une mesure arbitraire, à la suite d'une dénonciation +inspirée par un sentiment de vengeance et d'articles de journaux; il +séjourna vingt mois dans cette affreuse prison.</p> + +<p>Elle ne fut pas cependant sans utilité pour le jeune enseigne; qui +s'efforça avec un grand dévouement de moraliser et d'instruire ses +malheureux compatriotes. Il mit en outre à profit ce temps d'épreuve +pour se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature +anglaises, et il y composa son premier <span class="pagenum"><a id="pageXVIII" name="pageXVIII"></a>(p. XVIII)</span> ouvrage, sa +<i>Grammaire anglaise</i>, publiée quelques années plus tard.</p> + +<p>Comme on le devine sans peine, les tentatives d'évasion ne manquaient +pas sur <i>le Bahama</i>. Condamnés à l'inaction, ces hommes dans la force +de l'âge mettaient à profit, pour essayer de recouvrer leur liberté, +leurs admirables qualités d'énergie et de courage. Évadé plusieurs +fois, J. de Bonnefoux ne réussit pas à passer la Manche. Chacune de +ses évasions aboutissait à dix jours de cachot noir.</p> + +<p>Le ministre des États-Unis en Angleterre parvint enfin à le faire +sortir du <i>Bahama</i>. Ce diplomate gardait à M. Casimir de Bonnefoux, +préfet maritime à Boulogne depuis 1803, une vive reconnaissance pour +l'accueil qu'il avait trouvé chez lui. Il la lui témoigna en +intervenant auprès du Gouvernement anglais dans l'intérêt de son +cousin.</p> + +<p>Depuis vingt-huit mois, J. de Bonnefoux se trouvait donc, au +cautionnement de <i>Lichfield</i>, résigné à son sort et continuant avec +méthode ses études, lorsqu'un contrebandier anglais vint lui remettre +une lettre du préfet maritime, par laquelle ce dernier lui apprenait +son échange en mer contre un officier anglais. M. Casimir de Bonnefoux +engageait son cousin, gardé injustement, à se confier au +contrebandier, qui le conduirait à Boulogne. Le jeune officier +hésitait, retenu, malgré tout, par des scrupules de conscience. Il se +décida cependant à fuir après avoir exposé ses raisons dans <span class="pagenum"><a id="pageXIX" name="pageXIX"></a>(p. XIX)</span> +une lettre au <i>Bureau des prisonniers</i> et déclaré que, s'il +réussissait, il se considérerait en France comme prisonnier sur +parole.</p> + +<p>À la suite d'une émouvante traversée, le bateau du contrebandier +entrait dans le port de Boulogne, le 28 novembre 1811. Après huit ans +d'absence, J. de Bonnefoux revoyait sa patrie et ses parents, son père +très âgé, retiré à Marmande, et une sœur tendrement aimée, qui +devint depuis la baronne de Polhes, mère de deux brillants soldats, le +général de division baron de Polhes, le combattant d'Afrique, de +Crimée, de Mentana, et le colonel de Polhes, qui se distingua pendant +la campagne d'Italie et au siège de Strasbourg en 1870. Lieutenant de +vaisseau depuis le 11 juillet, alors qu'il était encore en Angleterre, +il devait ce traitement de faveur au rapport du commandant Bruillac +sur le dernier combat de <i>la Belle-Poule</i>. Hélas! Laurent de Bonnefoux +avait été moins heureux. Lui aussi s'était distingué dans ce combat. +Proposé pour le grade d'enseigne de vaisseau avec de grands éloges, il +resta aspirant de seconde classe jusqu'à la paix, époque où il fut +licencié. Échangé en mer comme son frère, il suivit lui aussi le +contrebandier venu de la part du préfet maritime; seulement le sort ne +le favorisa pas, et il échoua dans sa tentative d'évasion.</p> + +<p>Lieutenant de vaisseau, se considérant comme prisonnier sur parole, J. +de Bonnefoux servit dans les <span class="pagenum"><a id="pageXX" name="pageXX"></a>(p. XX)</span> ports de la fin de 1811 à 1814, +en qualité d'adjudant (aide de camp) de son cousin, créé baron de +l'Empire en 1809 et nommé en 1812 préfet maritime de Rochefort.</p> + +<p>La paix et la première Restauration lui ouvrirent des perspectives +nouvelles. Sur le point d'être nommé capitaine de frégate et d'obtenir +le commandement de <i>la Lionne</i>, il espérait regagner le temps perdu, +lorsque le retour de l'île d'Elbe vint encore une fois bouleverser sa +vie. Se tenant à l'écart pendant les Cent Jours, il assista au passage +de Napoléon à Rochefort, et le vit de près, à la préfecture maritime. +L'empereur parti sur <i>le Bellérophon</i>, le Gouvernement de la seconde +Restauration destitua le baron de Bonnefoux, dont on ne comprit pas la +conduite parfaitement digne et empreinte du patriotisme le plus pur. +La disgrâce du préfet rejaillit sur son cousin, le malheureux +lieutenant de vaisseau, qui fut mis en réforme sans aucun motif.</p> + +<p>Cette fois, toute espérance paraissait perdue, et J. de Bonnefoux +songeait à obtenir le commandement d'un navire de commerce dans les +mers de l'Inde. Il avait épousé, en 1814, une belle et charmante jeune +fille qu'il adorait, M<sup>lle</sup> Pauline Lormanne, dont le père, le +colonel Lormanne, directeur d'artillerie à Rochefort, se vit, lui +aussi, enlever sa situation en 1815. Néanmoins, grâce à sa prompte +remise en activité et à la naissance de son fils Léon, en 1816, le +<span class="pagenum"><a id="pageXXI" name="pageXXI"></a>(p. XXI)</span> jeune officier reprenait courage, lorsqu'une nouvelle +catastrophe l'atteignit. Au commencement de 1817, sa femme mourait à +l'âge de dix-neuf ans, le laissant veuf avec un enfant de quelques +mois. À défaut de son père, qu'il avait perdu en 1814, J. de Bonnefoux +alla chercher quelque consolation à sa profonde douleur auprès de son +cousin, l'ancien préfet maritime retiré à la campagne, dans le +voisinage de Marmande. Plus tard, sur les conseils de cet affectueux +parent, il se décida à donner une nouvelle mère à son fils et épousa +en secondes noces M<sup>lle</sup> Nelly La Blancherie, fille d'un officier de +Marine mort jeune. De cette union, qui fit le bonheur de sa vie, +naquit une fille, M<sup>lle</sup> Nelly de Bonnefoux, plus tard M<sup>me</sup> Pâris.</p> + +<p>Les armements cependant étaient très rares; au lieu de la navigation +incessante des premières années de sa carrière, J. de Bonnefoux dut se +résigner à la vie monotone des ports. Heureuses encore les +circonstances qui le firent attacher pendant quatre ans sans +interruption, de 1816 à 1820, en qualité de chef de brigade, à la 3<sup>e</sup> +compagnie des élèves de la Marine, au port de Rochefort! car ces +fonctions lui permirent de commencer la série de ses publications, +joie et honneur de sa vieillesse. Elles révélèrent en outre chez lui +des qualités éminentes destinées à s'affirmer plus tard avec éclat, et +elles donnèrent une direction nouvelle à sa vie. Comme le dit en +excellents termes M. le comte de Circourt dans la <i>Notice</i> déjà citée: +<span class="pagenum"><a id="pageXXII" name="pageXXII"></a>(p. XXII)</span> «M. de Bonnefoux était éminemment propre à gouverner et +instruire les jeunes gens destinés à la Marine. Il connaissait le prix +de la direction, il avait eu le bonheur de rencontrer à plusieurs +reprises des hommes capables qui la lui avaient fait subir avec +profit; il savait la donner et la faire accepter; son esprit réfléchi +l'avait dès longtemps habitué à coordonner ses observations et à les +résumer en une théorie. Son caractère était affectueux, juste, patient +et ferme.»</p> + +<p>On le conçoit cependant, J. de Bonnefoux ne renonça pas sans regret ni +sans lutte à cette vie active du marin, qu'il avait tant aimée. +Décoré, en 1818, de la croix de Saint-Louis, portée par son +grand'père, son père et tous les siens et à laquelle il attachait un +grand prix, il obtint enfin, en 1821, le commandement de la goëlette +<i>la Provençale</i> et de la station de la Guyane. Ses ambitions +d'autrefois lui revinrent alors. Pendant cette campagne de deux ans, +il déploya une grande habileté de marin et se montra hydrographe actif +et expérimenté. Le Ministère de la Marine publia plus tard ses travaux +d'hydrographie sous le titre de <i>Guide pour la navigation de la +Guyane</i>. Observateur perspicace, il aborda enfin le problème colonial +et développa à son retour, au <i>Directeur des Colonies</i>, un plan +d'abolition progressive de l'esclavage, qui méritait l'attention des +pouvoirs publics. Fort du devoir accompli, chaleureusement appuyé par +le capitaine de vaisseau de Laussat, <span class="pagenum"><a id="pageXXIII" name="pageXXIII"></a>(p. XXIII)</span> ancien gouverneur de +la Guyane, M. de Bonnefoux se rendit à Paris aussitôt après son retour +en France, ne doutant pas que le grade de capitaine de frégate fût la +juste récompense de ses efforts. Hélas! cette fois encore, une +déception l'attendait, et M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la +Marine, ne le comprit pas dans la grande promotion parue à cette +époque. Ayant obtenu la décoration de la Légion d'honneur, pour +laquelle le commandant Bruillac le proposait déjà en 1806, à la suite +du dernier combat de <i>la Belle-Poule</i>, il dut revenir encore une fois +au port de Rochefort, à la 3<sup>e</sup> compagnie des élèves de la Marine, et +devint seulement, un an plus tard, le 4 août 1824, capitaine de +frégate à l'ancienneté.</p> + +<p>Après tant de traverses, M. de Bonnefoux méritait, on l'avouera, un +dédommagement. Rencontrant à Paris son ancien camarade Fleuriau, +autrefois aspirant sur <i>l'Atalante</i>, dans l'escadre de l'amiral +Linois, alors capitaine de vaisseau, aide de camp du ministre M. de +Chabrol, il apprit la vacance du poste de sous-gouverneur du <i>Collège +royal de la Marine</i>, à Angoulême.</p> + +<p>Présenté le lendemain à M. de Chabrol, il plut à ce dernier, qui se +connaissait en hommes, et le montra ce jour-là. M. de Gallard, +gouverneur du <i>Collège royal de la Marine</i>, ancien émigré, ami +personnel de Charles X, membre de la Chambre des députés, passait peu +de temps à Angoulême. M. de Bonnefoux, <span class="pagenum"><a id="pageXXIV" name="pageXXIV"></a>(p. XXIV)</span> gouverneur par +intérim d'une façon à peu près continue, put dès lors montrer ses +éminentes qualités. L'École navale d'Angoulême atteignit sous sa +direction un haut degré de prospérité. Les <i>Marins de la Charente</i>, +qui se formèrent de 1824 à 1829, purent accueillir avec dédain cette +plaisanterie facile. Comme leurs aînés des promotions précédentes, ils +honorèrent la Marine et achevèrent l'œuvre des élèves des Écoles de +l'Empire en apportant à bord un ordre admirable et une parfaite +propreté. Le succès obtenu par M. de Bonnefoux fut donc complet et +reconnu d'une façon unanime. Lorsqu'en 1827 le sous-gouverneur du +<i>Collège royal</i> demanda un commandement, M. de Chabrol, qui n'avait +pas quitté le Ministère de la Marine, prit une décision spéciale, en +vertu de laquelle ses services à Angoulême, assimilés à ceux d'un +gouverneur de colonie, comptèrent comme services à la mer. M. de +Bonnefoux n'avait pas voulu sacrifier ses droits à l'avancement. +Tranquille désormais de ce côté, il reprit avec zèle une tâche dont il +comprenait l'importance. Par malheur, il ne songeait pas à +l'instabilité ministérielle. Le Ministère, qui succéda à celui dont M. +de Chabrol faisait partie, supprima le <i>Collège royal de Marine</i> et le +remplaça par une <i>École navale</i>, établie en rade de Brest. Angoulême +obtint cependant une compensation: en vue d'utiliser les magnifiques +bâtiments du <i>Collège royal</i>, on créa dans cette ville une <i>École +préparatoire de la Marine</i>, destinée à jouer, <span class="pagenum"><a id="pageXXV" name="pageXXV"></a>(p. XXV)</span> vis-à-vis de +l'armée de mer, un rôle analogue à celui du <i>Prytanée</i> de la Flèche, +et les bureaux du Ministère de la Marine en destinèrent le +commandement à M. de Bonnefoux. M. de Gallard, s'étant mis sur les +rangs, à la surprise générale, l'emporta néanmoins. L'ancien +sous-gouverneur quitta donc Angoulême, au mois de novembre 1829, et +s'estima heureux d'être nommé <i>Examinateur pour la Pratique des +marins</i>, chargé de faire subir dans les ports du Midi les épreuves +réglementaires aux futurs capitaines de la Marine marchande. Sa joie +ne fut pas de longue durée; car si ses nouvelles fonctions +l'intéressèrent vivement, elles l'empêchèrent de participer à +l'expédition d'Alger.</p> + +<p>Après la Révolution de 1830, il revint à Angoulême, avec le +commandement de <i>l'École préparatoire</i>, qu'avait quittée M. de +Gallard, et crut cette fois sa vie définitivement fixée et sa carrière +tracée jusqu'à la fin. Pure illusion, puisque, quelques mois après, en +mars 1831, avant même la fin de l'année scolaire, le Gouvernement +supprimait <i>l'École préparatoire de la Marine</i>. M. de Bonnefoux +s'était cependant acquis une si légitime réputation qu'après quatre +nouvelles années, pendant lesquelles il reprit ses tournées +d'examinateur dans le Midi ou siégea dans différentes commissions, +l'amiral Duperré l'appelait en qualité de capitaine de vaisseau au +commandement du vaisseau-école, <i>l'Orion</i>, en rade de Brest, ajoutant +que, pour <span class="pagenum"><a id="pageXXVI" name="pageXXVI"></a>(p. XXVI)</span> cette délicate mission, nul n'avait pu songer à +un autre que lui. Le Ministre ne se trompait pas; car, pendant les +quatre années de son commandement, du 7 novembre 1835 à la fin +d'octobre 1839, M. de Bonnefoux fit preuve une fois de plus de ses +éminentes qualités. Il ne tarda pas à rétablir la concorde dans +l'état-major, la confiance réciproque des officiers vis-à-vis des +élèves, des élèves vis-à-vis des officiers. Un savant contre-amiral, +depuis longtemps dans le cadre de réserve, mais dont la carrière fut +aussi utile que brillante, se souvient encore avec émotion de son +ancien commandant; sans sa pénétration et sa connaissance des hommes, +il était renvoyé de <i>l'École navale</i>.</p> + +<p>Une grave déception attendait cependant encore M. de Bonnefoux. +Aujourd'hui et depuis longtemps le commandement de l'<i>École navale</i> +conduit d'une façon naturelle au grade de contre-amiral. Les services +du commandant de l'<i>École</i> comptent comme services à la mer, et rien +de plus légitime; car il n'est guère pour un officier fonction plus +haute ni plus importante. Une loi de 1837 décida, au contraire, que +nul ne pourrait être promu contre-amiral sans avoir servi +effectivement trois ans à la mer dans le grade de capitaine de +vaisseau, de telle sorte que le commandant de l'<i>École navale</i> se +trouvait à cet égard dans une position inférieure à celle de ses +officiers. Après s'être bercé pendant quelques mois d'illusions qui +avaient leur source <span class="pagenum"><a id="pageXXVII" name="pageXXVII"></a>(p. XXVII)</span> dans les déclarations faites par le +Ministre à la Chambre des députés et à la Chambre des pairs, M. de +Bonnefoux se décida à quitter l'<i>École navale</i> et à solliciter un +commandement à la mer.</p> + +<p>Il commanda la frégate <i>l'Erigone</i>, qu'il déclare, dans une lettre à +sa fille du 12 septembre 1840, «douée de qualités nautiques exquises» +et à propos de laquelle il rappelle tout en faisant des réserves sur +l'exactitude du dicton, «qu'il n'y a rien de beau, dans le monde, +comme frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse». La +campagne de <i>l'Erigone</i> ne présenta d'ailleurs aucune ressemblance +avec celle de <i>la Belle-Poule</i>; les temps avaient changé. Partie de +Cherbourg, <i>l'Erigone</i>, dépassant tous les navires rencontrés, +mouillait à Fort-de-France (Martinique), le vingt-sixième jour. Elle y +portait un nouveau gouverneur, sa famille et vingt et un passagers, +officiers, prêtres, administrateurs, chirurgiens, juges, curieux, +amateurs ou employés divers. Le voyage de retour s'effectua avec +autant de bonheur, et M. de Bonnefoux entra au <i>Conseil des travaux de +la Marine</i>, fonction très importante puisque ce conseil donnait son +avis sur tous les navires en projet et exerçait par suite un contrôle +sur les constructions navales.</p> + +<p>L'amélioration du navire, tel fut donc le dernier service que M. de +Bonnefoux s'efforça de rendre à la Marine pendant sa période +d'activité. Non content d'apporter au <i>Conseil des travaux</i> sa grande +puissance de travail et son expérience, il s'occupa de perfectionner +<span class="pagenum"><a id="pageXXVIII" name="pageXXVIII"></a>(p. XXVIII)</span> une machine destinée à faciliter les évolutions du +bâtiment, machine nommée, pour cette raison, <i>Évolueur</i>. La première +idée en remontait à 1839, époque où des expériences eurent lieu sur la +corvette-aviso, <i>l'Orythée</i>. Le triomphe définitif de la Marine à +vapeur ne tarda pas à enlever tout intérêt à l'invention de M. de +Bonnefoux. Pour donner une idée complète de cette carrière si bien +remplie, ne convenait-il pas cependant de la signaler?</p> + +<p>Mis à la retraite le 8 mars 1845, M. de Bonnefoux se consacra tout +entier à la rédaction du premier volume du <i>Dictionnaire de Marine</i>, +jusqu'au jour où, le 6 mai 1847, le Ministre le pourvut d'un emploi au +<i>Dépôt des cartes et plans</i>. Comme le dit M. le comte de Circourt dans +sa <i>Notice</i>: «Ce fut à lui que le directeur du <i>Dépôt</i>, M. l'amiral de +Hell, confia l'énorme tâche de classer les richesses inconnues que +renfermait cet établissement. La tâche avançait, grâce à une méthode +simple et à une application scrupuleusement infatigable, qui aurait +étonné chez un aspirant et qui touchait chez un capitaine de vaisseau +en retraite; de précieux documents, sur le mérite et l'utilité +desquels nous étions alors dans une complète ignorance, prirent place +dans les cartons à côté d'un catalogue analytique et raisonné.»</p> + +<p>Lorsqu'à la suite de la Révolution de 1848 M. de Bonnefoux perdit son +emploi au <i>Dépôt des cartes et plans</i>, son activité littéraire +s'accrut encore. Pendant <span class="pagenum"><a id="pageXXIX" name="pageXXIX"></a>(p. XXIX)</span> les dernières années de sa vie, il +collabora aux <i>Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies</i>. Les +nombreux articles qu'il inséra dans ce recueil obtinrent dans le monde +maritime un vif succès et en réunissant quelques-uns d'entre eux, il +publia un volume séparé, <i>la Vie de Christophe Colomb</i>. Le roi de +Sardaigne lui conféra, à cette occasion, la croix des Saints-Maurice +et Lazare. Depuis le commencement de l'année 1850 jusqu'au Coup d'État +du 2 décembre 1851, il donna enfin, trois fois par mois, au journal +<i>l'Opinion publique</i>, un <i>Bulletin maritime</i>, qui ne passa pas +inaperçu.</p> + +<p>En 1847, M. de Bonnefoux avait pris le titre de baron, qui lui était +échu par suite de la mort de son cousin germain, M. de Bonnefoux de +Saint-Laurent, le dernier survivant des quatre Bonnefoux de la branche +aînée. De ces quatre Bonnefoux, le plus âgé seul, M. de Bonnefoux de +Saint-Severin, s'était marié; mais il perdit son fils unique dans un +tragique accident et, à son décès, survenu en 1829, il ne laissa +qu'une fille. Le titre passa alors au second frère, l'ancien préfet +maritime de Boulogne et de Rochefort, déjà baron de l'Empire depuis +1809. Comme le troisième frère avait été tué à l'armée de Condé, +pendant l'émigration, le plus jeune, M. de Bonnefoux de Saint-Laurent +devint le chef de la famille en 1838, date de la mort de l'ancien +préfet maritime.</p> + +<p>Des deux mariages de M. de Bonnefoux naquirent seulement, nous l'avons +dit, deux enfants. Le fils, Léon <span class="pagenum"><a id="pageXXX" name="pageXXX"></a>(p. XXX)</span> de Bonnefoux, ne se maria +pas; sorti de Saint-Cyr dans le corps de l'état-major, officier +instruit et plein d'honneur, mais peu servi par les circonstances, il +parvint seulement au grade de chef d'escadron. Il commandait la place +de Bitche quelques mois avant la déclaration de la guerre contre +l'Allemagne. Nommé commandant de la place de Landrecies, il ne livra +pas la place malgré son bombardement, et montra une énergie et des +qualités militaires dignes de sa race de soldats. Léon de Bonnefoux, +qui était, comme son père, officier de la Légion d'honneur, termina sa +carrière en commandant le fort de Montrouge, et il mourut à Paris, le +9 mai 1893, un mois après son beau-frère, l'amiral Pâris.</p> + +<p>Quant à M<sup>lle</sup> Nelly de Bonnefoux, elle épousa, le 7 mai 1842, le +capitaine de corvette François-Edmond Pâris, officier de la Légion +d'honneur, qui avait déjà fait trois voyages autour du monde. Tous +deux marins consommés, passionnés pour leur art, d'une modestie égale, +le gendre et le beau-père ne tardèrent pas à exercer l'un sur l'autre +l'influence la plus heureuse. D'une culture littéraire supérieure, +esprit méthodique et pondéré, M. de Bonnefoux donna les conseils les +meilleurs et les plus sûrs à celui qu'il se choisit comme +collaborateur. Trente-cinq ans après sa mort, ce dernier lui rendait +encore l'hommage le plus ému et le plus reconnaissant. «Sans le +commandant, disait-il (c'est ainsi qu'il appelait son beau-père), je +n'aurais rien fait», oubliant de la meilleure foi du monde son bel +<span class="pagenum"><a id="pageXXXI" name="pageXXXI"></a>(p. XXXI)</span> et grand ouvrage sur <i>les Constructions navales des peuples +extra-européens</i>. D'autre part, le commandant Pâris apportait dans +l'association un esprit d'une rare originalité, une incomparable +ardeur et une expérience acquise aussi bien dans la mâture et sur le +pont de <i>l'Astrolabe</i> que dans la machine de l'aviso à vapeur <i>le +Castor</i>, et dans les ateliers des constructeurs anglais. C'était +l'union féconde de la vieille Marine et de la Marine nouvelle.</p> + +<p>M. de Bonnefoux eut la joie d'assister au succès du <i>Dictionnaire de +Marine</i>, dont il achevait de corriger la seconde édition, quand il +mourut le 14 décembre 1855. Quelque temps auparavant il dédiait son +<i>Manœuvrier complet</i> à son petit-fils Armand Pâris, dont la +vocation maritime se dessinait déjà et qui, ayant devant lui le plus +bel avenir, devait périr, à trente ans, victime de sa passion pour la +mer.</p> + +<p>M. de Bonnefoux laissait trois gros cahiers de lettres écrites par lui +à son fils et à sa fille. Beaucoup de ces lettres, toutes très +précieuses pour la famille, ne méritaient pas d'être publiées. Les +unes contenaient des conseils moraux, d'autres des dissertations +littéraires ou historiques, destinées à l'instruction de ses enfants, +sur laquelle il veilla lui-même avec des soins infinis. Quelquefois +même il s'adressait à sa fille en anglais.</p> + +<p>Au contraire, le second et le troisième cahier contenaient une série +de lettres, dans lesquelles il exposait l'histoire de sa vie, à +l'usage de son fils, élève au Collège <span class="pagenum"><a id="pageXXXII" name="pageXXXII"></a>(p. XXXII)</span> de la Flèche, puis à +l'École de Saint-Cyr. La première de ces lettres est datée de Paris, +le 2 novembre 1833, la dernière de la rade de Brest, le 10 septembre +1836. Elles constituent de véritables <i>Mémoires</i>, écrits pendant que +l'auteur occupait les fonctions d'examinateur des capitaines au long +cours, puis celle de commandant de l'École navale. Ces <i>Mémoires</i> +s'arrêtent lorsque Léon de Bonnefoux, parvenu à l'âge d'homme, peut +désormais connaître et apprécier par lui-même les événements qui se +passent dans sa famille.</p> + +<p>Ces <i>Mémoires</i> furent complétés par la <i>Notice biographique sur M. le +baron de Bonnefoux, ancien préfet maritime</i>, écrite, elle aussi, en +1836, et qui en forme une suite naturelle. Il s'agit encore ici +d'apprendre à Léon de Bonnefoux ce que firent les siens, et cela à +titre d'encouragement et d'exemple. La respectueuse admiration de +l'auteur pour son cousin germain explique qu'il lui ait consacré une +étude spéciale. J'ajoute que le séjour de Napoléon à Rochefort, en +1815, méritait d'être raconté par quelqu'un qui avait vu les choses de +près.</p> + +<p>Jusqu'à la fin de sa vie, M. de Bonnefoux continua, du reste, à +consigner les événements de famille sur les pages blanches du +troisième registre. Seulement les notes, en général assez brèves, +écrites à des intervalles irréguliers, ne nous ont pas semblé de +nature à intéresser le public.</p> + +<p>Reproduisons seulement les derniers mots, tracés de <span class="pagenum"><a id="pageXXXIII" name="pageXXXIII"></a>(p. XXXIII)</span> la +main de M. de Bonnefoux, un an avant sa mort: «Je m'occupe beaucoup de +la rédaction de la relation de ma campagne sur <i>la Belle-Poule</i>, +pendant les années 1803, 1804, 1805 et 1806. Cette relation, ainsi que +cela est convenu avec le rédacteur en chef des <i>Nouvelles Annales de +la Marine</i> paraîtra, par articles successifs, chacun contenant un +chapitre, dans ledit recueil et ainsi que cela eut primitivement lieu +pour ma <i>Vie de Christophe Colomb</i>.»</p> + +<p>Ce projet ne se réalisa pas. La mort de l'auteur survint, et <i>la +Campagne de la Belle-Poule</i> ne parut pas dans <i>les Nouvelles Annales +de la Marine</i>. On peut d'ailleurs conjecturer aisément que le +manuscrit, s'il exista, ne différait guère des chapitres IV à X du +Livre II des présents <i>Mémoires</i>.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Bonnefoux conserva pieusement les cahiers dont je viens de +parler. Les gardant toujours à portée de la main, elle les lisait à +ses petits-enfants et vivait ainsi par la pensée avec celui qu'elle +avait perdu. Quand j'entrai dans la famille, elle me les montra.</p> + +<p>Elle mourut à son tour en 1879, et notre manuscrit passa entre les +mains de son beau-fils, M. Léon de Bonnefoux, chez lequel nous le +trouvâmes en 1893. En le publiant aujourd'hui, je me propose de rendre +hommage à l'aïeul de ma femme, à l'homme de bien, à l'excellent +serviteur du pays, certain que mon cher et vénéré beau-père, l'amiral +Pâris, nous approuverait, sa fille et moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageXXXIV" name="pageXXXIV"></a>(p. XXXIV)</span> Pourquoi en outre ne pas ajouter que, si mes recherches à +la Bibliothèque et aux Archives du Ministère de la Marine différaient +de mes recherches habituelles, elles ne furent pas cependant sans +charme ni sans intérêt pour moi. Si le public goûte ces <i>Mémoires</i>, +ils auront servi à remettre en honneur, avec les noms du commandant de +Bonnefoux et de son cousin le préfet maritime, ceux de beaucoup de +marins obscurs et qui méritent d'être tirés de l'oubli, le chirurgien +Cosmao, les commandants Vrignaud et Bruillac, le lieutenant de +vaisseau Delaporte, les aspirants Augier, Rozier, Lozach, Rousseau, le +chef de timonerie Couzanet, le canonnier Lemeur, le matelot Rouallec, +Bretons pour la plupart. Né et élevé à Brest, arrière-petit-fils du +chirurgien en chef de la Marine Duret, fondateur de l'École de +Médecine navale de ce port, petit-fils du capitaine de vaisseau Le +Gall-Kerven, prisonnier des Anglais en même temps que M. de Bonnefoux, +je serais heureux d'avoir contribué à cet acte de justice.</p> + +<p>Pour terminer, il me reste à adresser mes remerciements à tous ceux +qui ont bien voulu m'aider dans ma tâche et, d'une façon particulière, +à M. Brissaud, l'aimable sous-directeur des Archives du Ministère de +la Marine<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p> + +<p class="right10">Émile <span class="smcap">Jobbé-Duval</span>.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> MÉMOIRES<br> +DU<br> +BARON DE BONNEFOUX</h1> + +<h2>LIVRE PREMIER<br> +MON ENFANCE</h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux.—Histoire du chevalier de + Beauregard, mon père.—Son entrée au service, ses duels, son + voyage au Maroc.—Ses dettes, le régiment de Vermandois.—Le + régiment de Vermandois aux Antilles; M<sup>me</sup> Anfoux et ses + liqueurs.—Rappel en France.—Garnisons de Metz et de + Béziers.—L'esplanade de Béziers, mariage du chevalier de + Beauregard; ses enfants.</p> + +<p>Mon cher fils, quoique mon père fût âgé de quarante-sept ans lorsque +je vins au monde, il avait encore son père, qui ne mourut que quelques +années plus tard; et je me souviens toujours très bien de mon aïeul, +ancien militaire, dont la vigueur d'esprit et de corps se conserva +d'une manière remarquable jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Chef +d'une nombreuse famille, il fit choix de la profession des armes pour +ses trois fils, et, avec beaucoup d'économie, il parvint à doter ses +filles et à les marier. L'aîné de ses fils se maria jeune; il quitta +le service lorsqu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, récompense +qu'ambitionnaient avec ardeur les anciens gentilshommes. Il quitta +alors l'épée pour la charrue, vint auprès de son père, l'aida dans les +travaux agricoles auxquels il se livrait depuis sa retraite, et, +jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans, où il mourut, il n'eut +d'autres pensées que l'amélioration <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> de ses champs et +l'éducation de quatre garçons et de deux filles. L'aînée des deux +filles, M<sup>me</sup> de Réau, fut une très aimable et très jolie femme dont +le fils unique, aujourd'hui<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a> capitaine d'infanterie, épousa, il y a +quelques années, M<sup>lle</sup> Caroline de Bergevin, fille d'un commissaire +général de la Marine à Bordeaux<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. M<sup>me</sup> de Cazenove de Pradines est +la sœur de M<sup>me</sup> de Réau; c'est une femme vraiment supérieure; ses +vertus, sa bonté sont, depuis cinquante ans, passées en proverbe; il +suffit de la voir pour l'aimer, de la connaître une heure pour ne +jamais l'oublier. Elle a aussi un fils unique dont elle ne s'est +séparée que pour son éducation qui se fit au collège de Vendôme. Ce +fils, actuellement âgé d'une quarantaine d'années, a été maire et +sous-préfet. La vie littéraire, l'administration de ses biens lui +plaisent par dessus tout, et, à ces goûts, il a joyeusement sacrifié +ses places, sa position et les espérances qu'il pouvait en concevoir. +Marié à une de nos cousines, Rose, dernier rejeton de onze Bonnefoux +d'Agen, nos parents, qui étaient aussi une famille de militaires, il a +deux aimables petites filles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.</p> + +<p>Quant aux quatre frères de ces deux dames, l'aîné et les deux plus +jeunes étaient officiers d'infanterie lorsque la Révolution éclata; +ils crurent devoir émigrer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> L'un d'eux fut atteint d'une balle dans une des batailles de +ces temps douloureux.</p> + +<p>Lors de l'amnistie, l'aîné revint donc seul avec le plus jeune. Ce +dernier vit encore, et il est connu sous le nom de Saint-Laurent<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>; +il se fait chérir dans sa ville natale<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a> par la douceur, +l'obligeance de son caractère, et par le souvenir des embellissements +dont il faisait sa principale occupation, lorsqu'il y était adjoint à +la mairie.</p> + +<p>L'aîné s'était marié, et avait eu deux enfants, M<sup>me</sup> de Castillon, +femme fort agréable domiciliée à Mézin, qui a un fils nommé Albert: et +Casimir de Bonnefoux dont la fin tragique<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a> a sans doute hâté la +mort de son malheureux père; la mère de ces deux enfants, née M<sup>lle</sup> +de Goyon, n'existe plus depuis longtemps.</p> + +<p>Il reste à te parler de celui des quatre frères qui n'émigra pas<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>; +mais je dois aujourd'hui me borner à te dire que c'est celui qui est +devenu préfet maritime et sur le compte duquel je t'ai promis plus de +quelques lignes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p> + +<p>Je t'ai dit que mon aïeul avait trois fils; je viens de t'entretenir +de l'aîné et de ses descendants; je n'ai donc plus qu'à te parler des +deux autres, et je commencerai par le plus jeune, car j'ai seulement à +t'apprendre qu'il mourut à l'île de Bourbon où il était officier dans +un régiment, et sans avoir été marié. L'autre était mon père, plus +particulièrement connu sous le nom de Chevalier de Beauregard, qui +était celui d'une portion de la propriété de mon aïeul, dans les +environs de la ville de Marmande, berceau de la famille<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.</p> + +<p>C'était, alors, l'usage de distinguer ainsi les branches; <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> +c'est même ainsi que les enfants du frère de mon aïeul reçurent dans +l'Agenais le surnom de Bonneval. Quatre officiers de ce nom, dont +trois émigrèrent aussi, et sur lesquels deux vivent encore, fixèrent +longtemps l'attention de la province par la hauteur de leur taille, la +beauté de leur personne, l'élégance de leurs manières et surtout par +leur bonté.</p> + +<p>Mon père naquit en 1735. Son éducation première se fit à la campagne +où il se forma une santé robuste; sa taille s'y développa avec +avantage; il y devint chasseur adroit, infatigable; il prit part aux +travaux des champs; et, lorsque l'on pensa à le faire décorer d'une +épaulette, on le prépara à paraître dans son régiment par quelques +mois de séjour à Marmande, où de tout temps on a remarqué une société +de bon ton, vive, spirituelle, et d'excellente école pour un jeune +homme<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p> + +<p>Mon père savait lire, écrire, compter, quand il lui fut permis de +résider à Marmande; son instruction ne fut pas ce qui l'occupa le +plus; aussi n'y gagna-t-elle pas beaucoup; d'ailleurs les moyens +manquaient dans cette petite ville; mais il y acquit un vernis +suffisant de bonne compagnie, une manière agréable de se présenter, de +s'énoncer, et, quand il parut dans son corps, le chevalier de +Beauregard, doué de la plus noble expression de figure qui fût jamais, +ayant des traits fort beaux, une tournure élégante, une taille +remarquable, un esprit aimable, fut accueilli avec enthousiasme.</p> + +<p>La bataille de Fontenoy avait eu lieu en 1745; la paix l'avait suivie +d'assez près; c'est donc quelque temps avant <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> la guerre de 1756 +à 1763, appelée la guerre de Sept Ans, que mon père entra au service. +Il fallait alors au régiment se faire remarquer par quelque duel, +hélas! le nouvel officier ne s'en acquitta que trop bien; par suite +d'une querelle frivole, il tua le chevalier d'Espagnac d'un coup +d'épée, se sauva en Espagne; mais ayant su qu'il était grâcié (car il +y avait de très sévères lois sur le duel), il revint en France, se +promit de ne se battre dorénavant, en combat singulier, qu'à la +dernière extrémité, alla faire un plus digne usage de son bras contre +les ennemis de la patrie, et s'attira, sur le champ de bataille, +l'estime, l'amitié, la confiance de ses compagnons d'armes et de ses +chefs.</p> + +<p>Mon père avait vingt-huit ans quand il fut rendu aux plaisirs de la +paix et des garnisons; vingt-huit ans et un beau physique, une +épaulette et des succès à la guerre, un esprit enjoué et un courage +éprouvé contre les mauvais plaisants; un nom connu, et qu'il +retrouvait dans beaucoup de régiments. Que d'avantages! quelle +perspective de plaisirs!</p> + +<p>Après avoir parcouru l'Allemagne en militaire, il eut l'occasion de +voir l'Afrique et la cour du roi de Maroc, où il fut envoyé comme +gentilhomme d'ambassade. Le fils du roi trouvait fort agréables la +compagnie et les vins de ces Messieurs; il se grisait devant eux, et +mettait, par voie d'amusement ou peut-être par une curieuse +instigation, le feu au sérail de son père. Un jour, courant au grand +galop avec ces étourdis, il leur annonça un bon tour d'équitation, et, +se précipitant vers un Turc qu'il apercevait à une grande distance, il +lui fit voler la tête à dix pas d'un coup de cimeterre. On ne voit pas +trop comment auraient fini ces extravagances, si l'ambassade n'avait +repris le chemin de la France; il en resta, à mon père, un fonds +inépuisable d'histoires qui, avec les merveilles de mécanique de M. de +Vaujuas, un de ses camarades, et les essais malencontreux dans l'art +de voler dans les airs d'un autre officier, M. Regnier de Goué, oncle +de <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> M. Calluaud<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, ont longtemps charmé les veillées du foyer +domestique, et nous rendaient tous aussi curieux qu'attentifs. Il est +pourtant juste de ne pas aller plus loin sans dire que la décollation +du Turc fut sévèrement blâmée par les jeunes officiers français, et +qu'ils ne consentirent à lier de nouvelles parties avec leur barbare +compagnon de plaisir que sous promesse qu'il respecterait la vie des +hommes.</p> + +<p>Dans les garnisons où mon père se trouva après son voyage d'Afrique, +la chasse occupa une partie de ses loisirs; mais on ne peut pas +toujours chasser, et ce fut ce malheureux jeu qui vint en combler +l'autre partie. Il gagna, il perdit, il fit des dettes, il se libéra; +il ruina son colonel dans une nuit; à son tour il fut ruiné, il +emprunta, il rendit; il acheta des bijoux, des chevaux, il les +vendit... Cependant il faut observer que jamais il ne quittait une +ville, sans être obligé d'avoir recours à son père qui, d'abord, paya, +en l'avertissant toutefois que ces sommes seraient portées en décompte +de ses droits à sa légitime ou portion de succession<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et qui +bientôt déclara qu'il ne paierait plus.</p> + +<p>Cette détermination sévère mais juste fit naître quelques moments de +repentir, pendant lesquels, pour chercher à couper le mal dans sa +racine, le chevalier de Beauregard résolut de passer dans les +colonies, croyant fuir ainsi les occasions que la société d'alors ne +lui présentait que trop souvent en France.</p> + +<p>Il s'était fait des connaissances distinguées; il obtint donc d'y être +promptement envoyé avec le régiment de Vermandois<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, et profitant, +en même temps, du crédit de <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> ses amis, il pensa qu'il se +rendrait agréable à sa famille, en allant prendre congé d'elle avec un +brevet d'admission gratuite du jeune chevalier de Bonnefoux<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, +second fils de son frère aîné, dans une école d'où il sortirait pour +entrer dans la Marine. Ce plan réussit à merveille; le joueur fut +oublié; on ne vit plus que le fils revenu de ses erreurs, que le +parent affectueux, que l'officier qui s'expatriait! la visite fut +douce pour tous, et mon père quitta la maison paternelle, éprouvant et +laissant les plus vives émotions.</p> + +<p>Suivant son usage cependant de mêler l'extraordinaire ou l'éclat à +toutes ses actions, il ne voulut partir que soixante heures précises +avant l'instant où on lui avait mandé que son régiment, alors à Brest, +se rendrait à bord<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. En conséquence, un cheval de poste se trouva à +sa porte; et, la montre à la main, il exécuta son projet et partit de +Marmande en courrier. Un petit retard, qu'on lui fit éprouver à un +relais où les chevaux étaient tous employés au dehors, fut sur le +point de lui faire manquer son bâtiment; toutefois il arriva à temps; +heureusement que ses camarades avaient pourvu, pour lui, à ces mille +petits détails que nécessite un embarquement.</p> + +<p>C'est aux Antilles que le régiment de Vermandois allait tenir +garnison. La traversée ne présenta aucun incident remarquable; on fit +bonne chère à bord; on y trouva des officiers de marine, qui +sympathisèrent de jeunesse, de gaieté, avec les passagers; on y joua +même un peu; mais tout se passa très bien. Une naïveté d'un camarade +de mon père amusa surtout beaucoup ces Messieurs: ce pauvre jeune +homme était horriblement malade du mal de mer; il eut la maladresse de +céder à un perfide conseil, et il <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> écrivit au commandant «qu'il +le priait en grâce d'arrêter le bâtiment (qui faisait grand sillage +vent arrière) ne fut-ce que pour quelques minutes». Il paraît que le +commandant entendit fort bien la plaisanterie, car il répondit +immédiatement au bas de la lettre: «Pas possible, Monsieur, nous +sommes à la descente.» Mon père racontait ses histoires avec une grâce +parfaite; il les embellissait de traits piquants, de détails +scientifiques; il en était de même de ses lettres: le fond n'y était +pas, l'orthographe non plus; mais telle est l'influence de l'habitude +de la bonne compagnie, que ceux qui entendaient ses paroles ou son +style, auraient supposé un homme d'une éducation littéraire soignée. +On a souvent dit que M<sup>me</sup> de Sévigné n'écrivait pas correctement, et +l'exemple de mon père me fait pencher à trouver ce fait possible.</p> + +<p>L'intention de se soustraire aux occasions de jouer en allant aux +colonies était, sans doute, très bonne; mais c'était vraiment tomber +de Charybde en Scylla. Les Antilles étaient alors dans leur plus beau +temps; la ville du Cap-Français, à Saint-Domingue, celle du Fort-Royal +de la Martinique, n'avaient point de rivales au monde pour l'opulence, +le luxe, la magnificence. Comment le jeu, dont les chances irritantes +conviennent si bien au caractère des créoles, ne s'y serait-il pas +établi en souverain; comment, lorsqu'il se présentait sous les formes +les plus séduisantes, mon père aurait-il résisté?</p> + +<p>Le chevalier de Beauregard visita toutes les Antilles françaises; +c'étaient donc, tous les jours, des dîners somptueux, des bals +splendides, et des parties de vrai joueur. Une dame surtout, qui a +rempli l'univers des produits d'une entreprise commerciale encore +existante, M<sup>me</sup> Anfoux, dont les liqueurs n'ont jamais été égalées, +ne laissait jamais sortir les officiers qui allaient s'approvisionner +chez elle, sans les faire participer à un repas exquis; et l'on +passait de la table à la salle à manger à celle du Pharaon ou du +Craëbs, qui étaient couvertes de quadruples, <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> de moïdes<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>, de +louis d'or; à peine l'argent blanc osait-il s'y montrer!</p> + +<p>Dans ces temps de préjugés sur la naissance, c'était déroger que +d'accepter ainsi les invitations d'un chef de manufacture; mais, ici, +l'usage avait fait loi, et le plaisir, joint un peu, je suppose, à la +réputation de chance habituellement contraire de M<sup>me</sup> Anfoux, en +perpétuait l'usage.</p> + +<p>J'en ai bu, dans mon enfance, de cette liqueur qui réveillait tous les +jeunes souvenirs de mon père; et j'entendais toujours, en même temps, +une historiette nouvelle sur la partie et sur ses phases diverses de +tel jour ou sur le dîner qui l'avait précédée. Mon père aimait +passionnément la bonne chère: c'était un travers du temps et un +nouveau résultat de l'absence de goûts plus solides; il poussait +celui-ci jusqu'à se mêler de cuisine, et il prétendait tenir de la +meilleure source le secret de la combinaison de certains plats où +vraiment il excellait. J'imagine qu'il avait principalement recueilli +ces notions chez les Bénédictins du Fort-Royal, au couvent desquels il +y avait table ouverte et jeu de trictrac; dans la description de ces +dîners ou de ces parties, pas un mets, pas un convive, pas un joueur, +pas un coup n'étaient oubliés; mille amusantes anecdotes s'y +trouvaient groupées; il était vraiment facile d'y assister en idée, de +s'en représenter la réalité.</p> + +<p>Lorsque le chevalier de Beauregard fut rappelé en France<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, il est +question de quatre cent mille francs qu'il avait conservés de ses +gains au jeu, dans les colonies. Son régiment avait fait un long +séjour dans ces pays; il y était même devenu si populaire que j'en ai +retrouvé le nom dans quelques chansons de nègres, qui ont été chantées +jusqu'à moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> Revenir en France et avoir quatre cent mille francs, il y +avait de quoi faire tourner la tête à bien des gens! Mon père fut de +ce nombre, et comme il se rendait à la garnison de Metz, il ne crut +pas pouvoir être digne de la société des dames chanoinesses de cette +ville, où l'on retrouvait plusieurs habitudes des Antilles, sans +s'annoncer par le fracas d'un équipage à la dernière mode et de tous +les accessoires d'usage, comme domestiques, livrée, chevaux de main, +toilette et habits fort riches, etc. Un petit nègre était même de la +maison comme signe caractéristique de luxe et cachet de position. +Toutefois tant de constance de la part de la fortune devait se +démentir. Sans te raconter toutes les tribulations que le chevalier de +Beauregard éprouva à Metz, il n'est que trop vrai qu'il perdit tout ce +qu'il avait, et au delà, qu'il emprunta, que son père refusa de payer, +qu'il fut emprisonné pour dettes, qu'il fut sur le point d'être +destitué, enfin qu'il ne sortit de prison que parce que sa mère, en +pleurs, parvint à fléchir son mari; mais plus de trente mille francs y +passèrent, c'est-à-dire plus que sa légitime, en y comprenant les +dettes précédemment acquittées.</p> + +<p>Empressons-nous de jeter un voile sur cette période fatale; et, pour +respirer plus à l'aise, reprenons mon père en garnison à Béziers, où +il se rendit après avoir quitté Metz, songeant à se marier, et ayant +fait le serment sur une parole d'honneur qu'il n'a jamais violée, de +ne plus, à l'avenir, se livrer qu'à des jeux appelés de commerce; tels +que piquet, reversis, boston, etc., et qu'à un taux de société.</p> + +<p>L'époque où mon père quitta Metz est, à peu près, celle où éclata la +guerre de l'Indépendance des États-Unis d'Amérique. À l'exception, +toutefois, d'un très petit corps d'armée qui y fut envoyé sous les +ordres du comte de Rochambeau, la France n'y prit part que comme +puissance maritime.</p> + +<p>Le régiment de Vermandois, où mon père était alors <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> +capitaine-commandant, continua donc, pendant cette période, à rester +en garnison en France, et particulièrement dans le Midi.</p> + +<p>Les parades ou revues de ce régiment étaient fort brillantes, à +Béziers; elles se faisaient ou se passaient sur la vaste place de la +Citadelle, d'où l'œil plane sur la verdoyante plaine de +Saint-Pierre, et, par delà, va se perdre dans les flots azurés de la +Méditerranée qui paraissent, eux-mêmes, bornés par un horizon à +demi-teintes roses et bleues particulières à ces beaux climats. Deux +balcons qui donnaient sur cette place appartenaient à M. Valadon<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>, +docteur-médecin formé à l'École de Montpellier, renommé pour son +savoir, maître d'une jolie fortune, allié à plusieurs des meilleures +familles du pays, telles que celles de Lirou, de Ginestet, et +beau-frère de Bouillet<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a> de l'Académie des Sciences de Berlin<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, +qui était en même temps l'un de ces magistrats municipaux qu'en +Languedoc on appelait encore consuls. M. Valadon avait deux filles que +l'on voyait souvent, avec leurs jeunes amies, décorer ces balcons; +l'aînée de ces demoiselles était une jolie brune, vive, piquante, +mariée douze ou quinze ans après <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> à M. d'Hémeric, retiré du +service comme capitaine de cavalerie, et dont les saillies +spirituelles ont, jusqu'à sa mort, attiré chez elle l'élite de la +société. L'autre, moins jolie, peut-être, mais plus grande, plus belle +femme, fut celle qui ne put voir, sans émotion, les grâces, la bonne +mine du chevalier de Beauregard, âgé pourtant d'un peu plus de +quarante ans, et qui devint ma mère.</p> + +<p>Il était dit, cependant, que l'exaltation de ce brillant officier se +manifesterait encore dans cette circonstance, où il faut tant de +prudence et d'égards. M. Valadon, en père éclairé, avait pris des +informations qui lui avaient fait connaître les fautes encore récentes +du joueur, et il fit des objections bien naturelles, mais qui +blessèrent vivement le chevalier de Beauregard. Quelques ménagements, +un peu de temporisation, auraient tout aplani; loin de là, le +prétendant abusa de l'ascendant qu'il avait sur un jeune cœur; il +menaça de se tuer si l'objet de ses vœux ne consentait pas à un +enlèvement, et il assigna une heure pour cet enlèvement, garantissant, +au reste, que tout serait prêt pour un mariage en règle, à la première +poste où on s'arrêterait. M<sup>lle</sup> Valadon résistait; mais +malheureusement le chevalier d'H..., l'un des camarades de mon père, +était dans une position à peu près pareille; les deux jeunes personnes +furent initiées au secret l'une de l'autre; on proposa de partir tous +les quatre; et ces demoiselles, qui n'auraient pas accepté autrement, +consentirent à un départ simultané.</p> + +<p>Les torts furent grands de tous les côtés; mais, au moins, les paroles +furent observées, les promesses tenues, les arrangements accomplis, et +l'on s'était à peine aperçu du départ des fugitives qu'elles +rentrèrent chez leurs pères, conduites par leurs maris, et implorant +un pardon peu mérité. M. Valadon avait le cœur trop gros pour que +la scène se passât sans orage; il parla longtemps avec amertume, et il +termina, par les mots suivants, des apostrophes que des larmes et des +sanglots avaient fréquemment <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> interrompues: «Vous, Monsieur, +pourquoi me demander ce qu'il n'est plus en mon pouvoir de refuser?</p> + +<p>«Et vous, ma fille, vous avez, malgré moi, malgré vos devoirs, voulu +vous lancer dans une sphère qui n'est ni la vôtre, ni la mienne; +puissé-je me tromper; mais vous mourrez malheureuse!...» Hélas, il ne +dit que trop vrai!</p> + +<p>Ce mariage, dont les formes imprudentes sont judicieusement abolies +par les stipulations de notre Code civil actuel, hâta peut-être la +mort de mon grand-père, qui eut lieu peu de temps après; et l'on peut +croire qu'alors il était encore sous l'influence des impressions +fâcheuses qu'il en avait éprouvées, car il ne laissa à ma mère que la +portion nommée légitime, résolution qu'il n'aurait pas prise, sans +cela, on peut le présumer; quoique les usages du Languedoc fussent et +soient toujours défavorables aux cadets.</p> + +<p>Quatre enfants naquirent presque successivement de ce mariage, qui +prospéra d'abord, comme on devait l'attendre de l'esprit d'ordre +consommé de ma mère, de sa tendresse pour son mari, et du changement +heureux qui s'opéra dans les habitudes de mon père. Il fut un +excellent mari; et sa femme l'en récompensa par son dévouement, +dévouement si passionné qu'il finit par lui coûter la vie à elle-même, +comme tu le verras plus tard.</p> + +<p>Ta tante Eugénie fut le premier de ces enfants; dès qu'elle fut d'âge +à pouvoir profiter des leçons d'un pensionnat, on la plaça dans celui +qui était alors connu très avantageusement dans toute la France sous +le nom de couvent de Lévignac, près Toulouse. Quand elle en sortit, +c'était une demoiselle d'une grande instruction, de manières très +distinguées, d'une belle taille, et douée d'une figure où des yeux +noirs veloutés faisaient une impression profonde, entourés qu'ils +étaient d'une peau éblouissante de blancheur, de sourcils d'ébène, et +de la chevelure la plus touffue. Le marquis de Lort, ancien chef +d'escadre, lui fit une cour assidue; mais le joli, le loyal, +l'agréable chevalier de Polhes, aujourd'hui baron <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> de +Maureilhan, revenait à vingt-cinq ans d'une émigration où il avait été +entraîné à l'âge de quinze, et quoique dans une position bien +inférieure à celle du marquis de Lort, sous le rapport de la fortune, +sa demande de la main de ma sœur fut acceptée par elle, et tous les +jours elle s'en applaudit.</p> + +<p>Joséphine fut le second enfant de mon père. Celle-ci avait, sans +mélange, tous les traits distinctifs des Bonnefoux; c'est-à-dire un +teint ravissant, le nez aquilin, des yeux bleus d'une extrême douceur, +quoique très vifs, et des cheveux d'un blond cendré charmant. Elle +était remarquablement belle; mais sa beauté ne put la sauver du +trépas; et à peine commençait-elle à frapper tous les regards qu'elle +fut atteinte d'une maladie violente, et qu'elle y succomba.</p> + +<p>Je naquis ensuite en 1782; j'avais tout au plus dix-huit mois, que la +petite vérole fondit sur moi avec toute sa malignité. Les médecins me +laissèrent pour mort; la garde-malade me jeta le linceul sur la tête; +mais ma mère me découvrit vivement, et m'embrassa, m'étreignant avec +tant de tendresse que j'en fus ranimé! Il ne m'est resté de cette +affreuse maladie que quelques marques sur la figure; par compensation, +peut-être, je n'ai pas eu, depuis lors, de maladie vraiment sérieuse. +Quant à ma taille, elle est exactement devenue celle de mon père, cinq +pieds cinq pouces.</p> + +<p>Adélaïde, qui fut ma troisième sœur, mourut extrêmement jeune. +Enfin, après une interruption assez longue, naquit ton oncle +Laurent<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>; et, quatre ans après, c'est-à-dire en 1792, un sixième +enfant, qui reçut le nom d'Aglaé, mais qui, comme Adélaïde, nous fut +enlevée en bas âge.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> CHAPITRE II</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Mes premières années, le jardin de Valraz et son + bassin.—Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le + chevalier de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille + Bonaparte.—Voyage à Marmande.—M. de Campagnol, colonel de + Napoléon.—Retour à Béziers.—La Fête du Chameau ou des + Treilles.—L'École militaire de Pont-le-Voy.—Changement de son + régime intérieur.—Renvoi des fils d'officiers.—À l'âge de onze + ans et demi, je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me + rendre à Béziers.—Rencontre du capitaine + Desmarets.—<i>Cincinnatus</i> Bonnefoux.—Bordeaux et la + guillotine.—Arrivée à Béziers.</p> + +<p>Ma mère m'avait donné le jour; elle m'avait nourri de son lait; elle +m'avait rendu la vie quand j'avais été abandonné, lors de ma petite +vérole; j'eus ensuite le nez cassé dans une chute, et elle me prodigua +les soins les plus touchants; une nouvelle chute que je fis, la bouche +portant sur un verre cassé et ma bonne par-dessus moi faillit me +rendre ce qu'on appelle bec-de-lièvre (Ne dirait-on pas qu'il y avait +une conjuration générale contre ma pauvre figure?) et il fallut à +cette digne mère un mois d'assiduités et de veilles pour m'empêcher de +détruire l'effet des appareils que les chirurgiens avaient mis sur mes +lèvres; cependant ce ne fut pas tout, sa tendresse eut à supporter une +nouvelle épreuve, car elle avait encore une fois à me disputer à la +mort et à remporter la victoire sur cette redoutable ennemie.</p> + +<p>Nulle part plus que dans ma ville natale on n'aime les parties de +campagne: une salade en est ordinairement le prétexte; mais chacun +apporte son plat, et la collation y est fort agréable, fort abondante, +surtout lorsque la réunion se compose de personnes possédant de +l'aisance, gaies, aimables, et vivant sous un des plus riants climats +de l'univers. De charmants jardins avoisinent la ville de <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> +Béziers; celui de Valraz avait alors la vogue. On venait d'y goûter. +Les dames, les cavaliers, se promenaient sur la terrasse; les bonnes +dansaient des rondes au dessous, et les enfants folâtraient alentour. +Tout à coup je me sens poussé. Je recule de quelques pas; je rencontre +un tertre d'un pied d'élévation; je tombe à la renverse, et il me +reste encore, de cette scène, l'ineffaçable souvenir de la magnifique +voûte azurée du ciel du Languedoc, que je n'avais jamais remarquée +jusque-là, et qui se déroula tout entière à mes yeux; mais un froid +glacial vint suspendre mon admiration, j'étais dans un bassin de six +pieds de profondeur!... mes camarades, seuls, m'avaient vu tomber; +stupéfaits, ils n'osaient proférer une parole, et les bonnes dansaient +toujours, lorsqu'un cri perçant se fit entendre. Quel pouvait-il être, +si ce n'est celui d'une mère dont l'œil vigilant ne découvre plus +son fils, et qui, à l'embarras des autres enfants, devine l'affreuse +vérité? S'élancer vers le bassin en faisant retentir l'air de ces mots +déchirants: «Mon fils est noyé!» fut pour ma mère l'acte d'un instant; +mais un officier du régiment de Médoc, qui était au bas de la +terrasse, lui barra le passage, la saisit par la taille et l'arrêta. +Cet officier apprit, à ses dépens, ce qu'il en coûte de lutter contre +l'énergique passion de l'amour maternel; ses bas de soie furent mis en +lambeaux, et ses jambes, en sang, par les hauts talons (alors à la +mode) de sa prisonnière; ses mains, sa figure furent en vingt endroits +égratignés jusqu'au vif; mais la belle taille qu'il tenait captive ne +lui échappa point, et pendant ce temps un jardinier m'avait retiré du +bassin et m'avait remis à mon père, qui, averti dans le salon d'où il +n'était pas sorti après la collation, était accouru, et arriva pour me +recevoir.</p> + +<p>Trois fois j'avais reparu sur l'eau, et trois fois j'étais retombé au +fond; la vie n'était plus en moi qu'à sa dernière période; aussi tous +les soins du monde ne purent-ils la rappeler qu'après un quart d'heure +de la mort la <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> plus apparente. Tous avaient renoncé à me +sauver; ma mère, seule, ne s'était pas découragée. Elle me serrait de +ses bras caressants; elle me réchauffait de son corps, et sa bouche, +collée sur la mienne, m'envoyait sa bienfaisante haleine, afin de +rendre leur jeu à mes poumons affaissés. C'est dans cette position que +je la vis lorsque mes yeux se rouvrirent. Mes mains se croisèrent +autour de son cou, comme pour la remercier; elle fut attérrée de +bonheur! Je n'avais pas quatre ans; mais cette scène pathétique est +encore devant mes yeux, comme si elle était d'hier.</p> + +<p>Promenant ensuite mes regards autour de moi, je vis, avec une sorte de +terreur, quarante spectateurs immobiles; mais, tel est le caractère +frivole de l'enfance qu'apercevant un grand feu devant la porte du +salon et la jardinière y faisant chauffer pour moi une ample chemise +rousse, en la tenant fermée au collet par ses mains, et la faisant +tourner et gonfler vivement autour de la flamme, je partis d'un grand +éclat de rire à ce spectacle inconnu...</p> + +<p>Jusqu'alors il était resté quelque doute à ma mère sur mon salut; mais +ce rire inattendu la rassura complètement.</p> + +<p>Dès lors, n'ayant plus besoin de l'effort surnaturel de courage avec +lequel elle avait surmonté de si pénibles émotions, elle céda à +l'épuisement de ses forces, et elle s'évanouit. Son retour à la +connaissance fut bien doux, car j'étais tout à fait remis, et elle +put, à son aise, se livrer aux transports de sa joie.</p> + +<p>La Corse avait été réunie à la France en 1769; quelques années après +le mariage de mon père, le régiment de Vermandois avait été tenu d'y +fournir un certain nombre d'hommes de garnison. C'était un pays quasi +barbare, d'une population ingouvernable, couvert de forêts où +abondaient des sangliers redoutables. Lorsque mon père était forcé de +quitter Béziers, il n'était jamais plus heureux <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> que lorsque +c'était pour aller dans cette île, où son activité, son courage, son +goût pour la chasse qui ne s'était pas affaibli, trouvaient des +aliments réitérés. Il se plaisait à gravir les rochers, à explorer les +bois, à réduire les insurgés, autant qu'à affronter les terribles +sangliers, à la poursuite desquels il courut souvent des dangers plus +menaçants que dans ses autres excursions où, cependant, il avait, une +fois, été atteint d'un coup de fusil à la jambe gauche.</p> + +<p>Toutefois Bastia et Ajaccio lui procuraient de temps en temps +d'agréables moments de repos ou de distraction. Ce fut à Ajaccio qu'il +vit briller M<sup>me</sup> Lætitia Bonaparte, alors dans la fleur de l'âge, et +qui faisait l'ornement de la société qu'on trouvait réunie chez le +gouverneur de l'île, M. le comte de Marbeuf. Elle était mère de huit +enfants, et lorsque mon père leur adressait de ces paroles aimables +qui sortaient si gracieusement de sa bouche, il était loin de prévoir +les hautes destinées de cette famille. M<sup>me</sup> Lætitia, encore vivante, +n'a perdu qu'un de ses enfants: Napoléon, son second fils.</p> + +<p>Mon père avait, en outre, quelques congés pour revenir à Béziers. +C'étaient alors des moments charmants. Ma mère quittait la réclusion +où, pendant l'absence de son mari, elle se condamnait sévèrement, afin +de s'occuper, sans partage, des détails de sa maison; nous +n'entendions plus parler que de fêtes ou de parties, et, une fois +entre autres, nous exécutâmes celle d'aller à Marmande, voir mon +respectable aïeul et les diverses personnes de la famille dont il +était le chef.</p> + +<p>Nous traversâmes le Languedoc sur le bateau de poste du canal du Midi; +il s'y trouvait, à l'aller comme au retour, des officiers, des dames, +des enfants, qui me parurent d'une grande amabilité; j'en ai conservé +les souvenirs les plus agréables.</p> + +<p>Arrivés à Marmande, non seulement nous visitâmes la famille qui, +alors, s'y trouvant presque au grand complet, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> nous présenta +une réunion de jeunes et brillants officiers, de charmantes filles, +leurs sœurs ou leurs cousines, mais encore nous visitâmes tous les +lieux des environs où se trouvait quelque Bonnefoux; nous allâmes même +jusqu'en Périgord; et, dans nos tournées, nous eûmes l'occasion de +voir un de nos parents, M. de Campagnol. Il était officier supérieur +d'artillerie, et, depuis, il devint le colonel d'un régiment dans +lequel servait Napoléon<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p> + +<p>Ma mère fut accueillie comme devait l'être une dame de son mérite. +Quant à moi, je gagnai complètement les bonnes grâces de mon aïeul, et +celles du chevalier de Bonnefoux, qui servait dans la marine. Mon +aïeul avait, sur la cheminée de sa chambre, un petit soldat en ivoire +auquel il tenait beaucoup et dont il arriva que j'eus grande envie. Il +me le donna avant notre départ; mais il fit la remarque qu'il avait +été vaincu par ma persévérance et par l'adresse avec laquelle j'avais +fait changer ses dispositions, qui n'étaient nullement de me faire ce +cadeau, dont j'étais si fier.</p> + +<p>Ce que mon aïeul avait la bonté d'appeler de la persévérance était +souvent de l'entêtement, défaut très grand, que, dans mon enfance, +j'ai, quelquefois, poussé jusqu'à l'excès, qui a fait verser bien des +larmes à ma mère, mais que mon père traitait avec beaucoup de +discernement, quoiqu'il y mît une juste sévérité. Notre retour à +Béziers <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> fut marqué par la célébration d'une fête locale, qui +porte le caractère, ainsi qu'on le remarque assez souvent dans le +Midi, soit des rites du paganisme, soit de quelque fait historique +important. Quoi qu'il en soit, cette fête a beaucoup d'éclat. Le jour +qu'on lui assigne est celui de l'Ascension, c'est-à-dire l'époque la +plus riante de l'année, dans un climat qui, lui-même, est d'une grande +beauté; mais on ne la célèbre pas tous les ans; il faut de la joie +dans les esprits, qui se rattache à quelque événement remarquable, et +elle entraîne à de fortes dépenses; ainsi, depuis lors, on ne l'a +guère plus revue qu'à la paix de 1802 et à celle de 1814<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>; on +l'appelle «Fête du Chameau» ou plus agréablement «Fête des Treilles».</p> + +<p class="p2">Il paraît que lorsque les Maures pénétrèrent en France, d'où ils +furent chassés à jamais par la valeur de Charles-Martel, ils +éprouvèrent à Béziers une résistance à laquelle ils ne s'attendaient +pas. Un guerrier de cette ville, nommé <i>Pépézuk</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, les attaqua dans +la rue Française où ils étaient déjà entrés, en fit un grand carnage +et les repoussa hors la ville. On voit encore, au lieu même de cette +rue où <i>Pépézuk</i> arrêta les ennemis, la statue de ce guerrier, en +marbre, scellée dans une encoignure, mais dégradée, mutilée par le +temps, et réduite à une masse informe. C'est l'anniversaire de cet +exploit que l'on célèbre encore en ce pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Un chameau gigantesque, en bois recouvert d'étoffes<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>, sort +de la mairie, logeant dans ses flancs des hommes qui profitent des +stations pour lui faire jeter des gorgées de dragées et de bonbons; il +précède une charrette traînée par cent mules harnachées avec luxe, et +la charrette porte cinquante couples de jeunes gens, de jeunes filles, +ornés de vêtements blancs, de bouquets, de rubans roses, et que la +ville marie ce jour-là et dote en partie. Ce sont les principaux +acteurs de la fête; ils tiennent chacun, dans chaque main, un cerceau +garni de pampres, de feuilles et de rubans<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>; l'autre bout du +cerceau est pris par le vis-à-vis, qui est toujours d'un sexe +différent, et quand ils arrivent sur les places ou sur les promenades, +nos mariés, animés par une excellente musique, et en chantant l'air +délicieux des Treilles, exécutent des danses charmantes, et font, sous +leurs cerceaux, mille figures, mille passes ravissantes.</p> + +<p>Les autorités, les notables assistent au cortège en grande cérémonie; +chaque habitant fait une vaste provision de bonbons, et quand le +signal est donné, on se sert de ces bonbons comme de projectiles, et +la guerre commence. Malheur au propriétaire qui n'a pas fait démonter +ses carreaux de vitres! Bientôt on s'en jette les uns aux autres, et +la terre en est littéralement jonchée. On voit souvent des gens riches +en dépenser pour mille écus; et l'on dit que, le jour dont je te +parle, M. le Lieutenant-Général de Goyon en acheta pour 25.000 francs!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Je te le demande: quelle fête pour des enfants! j'en fus tout +ébahi! je m'en retrace jusqu'à la moindre circonstance; et je vois, +quand je le veux, mon oncle Bouillet<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a> quitter le cortège, +s'approcher de moi en relevant sa robe rouge de Consul, et sortir de +sa poche une belle orange confite qu'il m'avait destinée.</p> + +<p>Don Quichotte, toujours si sensé quand il n'est question ni de +chevalerie errante, ni d'enchantements, prouve, dans un fort beau +discours, la prééminence des armes sur les lettres; mais il dit +ailleurs que si l'épée n'émousse pas la plume, la plume, non plus, +n'émousse pas l'épée. C'est une vérité que l'on a longtemps méconnue +en France, mais que le bon esprit de mon père, ainsi que sa propre +expérience, lui firent apprécier; aussi, quoique l'usage fût alors peu +répandu de cultiver l'esprit des jeunes gens destinés à la carrière +militaire, mon père fut-il des premiers à sortir de cette voie, et il +employa pour nous ce qu'il avait d'autorité, de ressources, de crédit, +d'amis.</p> + +<p>Comme vous, mes enfants, j'ai appris à lire et à écrire en même temps +qu'à parler. Plutarque dit que l'enfance a plus besoin de guides pour +la lecture que pour la marche; je n'en eus qu'un pour tous ces +exercices, et ce fut ma mère. Ses tendres soins en furent bien +récompensés; car un soir, laborieusement placé derrière un paravent, +j'écrivis, à l'âge de quatre ans, une lettre toute de ma composition, +à ma sœur qui était à Lévignac; il y avait beaucoup de monde dans +le salon lorsque j'allai montrer à ma mère ce que je venais d'écrire. +Elle en fut si fière qu'elle en fit la lecture tout haut; et bientôt +la lettre et l'auteur, passant de mains en mains, furent comblés de +compliments, de caresses et de bonbons.</p> + +<p>Il fallut alors donner un peu plus de suite à mes travaux; je fus +placé dans les meilleures écoles de la ville; <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> mais mon père +ne perdait pas de vue son projet favori d'éducation complète. Il +pressa donc ses démarches, et obtint, à cause de ses services, de ceux +de sa famille et de la modicité de sa fortune, une admission gratuite +pour moi, réversible ensuite sur mon frère, à l'École, alors +militaire, de Pont-le-Voy; je fis mes preuves d'instruction suffisante +et j'y entrai en sixième, étant à peine âgé de huit ans.</p> + +<p>Je ne dirai pas toutes les larmes de ma mère à mon départ; mon père, +obligé de retourner chez lui, ne put me conduire que jusqu'à Marmande; +il prit cependant le temps de faire une visite à Lévignac, où j'eus +bien de la joie en embrassant une sœur que j'ai toujours tendrement +aimée; livré, ensuite, à celui de mes cousins, qui, depuis, mourut +pendant l'émigration, et qui passait par Tours pour rejoindre son +régiment, j'achevais ma route avec cet affectueux parent.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de collège où l'esprit des +élèves fût meilleur, sous tous les rapports, que celui de +Pont-le-Voy<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>, lorsque j'y arrivai. Pas de mauvais traitements aux +nouveaux-venus, nulle jalousie entre camarades, aucun souvenir fâcheux +des torts passés, dévouement complet en toute circonstance, enjouement +naïf de la jeunesse; mais rien au delà; confraternité parfaite, enfin; +voilà ce que j'y trouvai.</p> + +<p>Trop jeune, disait-on, à la fin de l'année scolaire, pour passer au +second bataillon que nous appelions la Cour des Moyens, on voulait me +faire doubler ma sixième; toutefois mes compositions de prix furent si +bonnes qu'il fallut renoncer à cette idée, et j'entrai en cinquième, +qui se faisait dans cette cour. J'étais le plus jeune et le plus +<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> petit du bataillon; mais mon rang dans la classe m'y valut +beaucoup d'amis; et comme, d'ailleurs, j'excellai au jeu de cercle, +que nulle part je n'ai vu jouer avec plus de combinaisons ni avec tant +de perfection, comme je sautais assez bien à la corde, et que j'étais +très fort à la paume, ainsi qu'au jet de pierres ou ardoises, je fus +bientôt recherché par les élèves des autres classes, et je devins un +petit personnage.</p> + +<p>Le jeu des pierres est un exercice que nous pratiquions dans nos +sorties avec une espèce de passion; il y faut de la souplesse, du coup +d'œil, et il peut avoir des résultats fort utiles. Je me suis, +depuis lors, souvent saisi d'un gros caillou pour me défendre, et je +crois encore qu'avec une telle arme je ne craindrais pas, à +l'improviste, l'attaque d'un homme que j'aurais le temps de voir +venir, eût-il le sabre à la main. Nous tuions des rats, des +grenouilles, des mulots, des oiseaux, nous cassions des branches +d'arbres assez fortes, et cela à de grandes distances.</p> + +<p>J'achevai ma cinquième, ma quatrième, et je commençais ma troisième, +lorsque des événements qui bouleversèrent l'Europe ne manquèrent pas +d'avoir leur contre-coup à Pont-le-Voy<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. La Révolution avait +éclaté; Louis XVI avait porté sa tête sur l'échafaud; nos chefs et nos +professeurs avaient été changés. Les nouveaux nous arrivèrent avec le +costume, les discours, les chansons de l'époque; ils crurent faire +merveille en nous organisant en clubs, en nous abonnant aux journaux, +en nous initiant aux folies du moment. Nous en prîmes bientôt la +licence. «Qui sème du vent, récolte des tempêtes.» L'axiome ne tarda +pas à se vérifier. En parodie burlesque des héros de <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> la +Bastille, nous nous portâmes en masse sur nos prisons que nous +démolîmes; pour célébrer dignement les fêtes républicaines, nous +exigions des semaines entières de congé qu'on n'osait refuser; à la +moindre punition d'un élève, nous cassions les vitres; lorsqu'on +voulait nous empêcher d'aller nous promener, nous enfoncions, nous +brisions les portes, et nous dévastions la campagne; une fois même, +nous allâmes attaquer le village voisin de Montrichard, accusé d'être +peu républicain, et profitant de l'isolement où il était +momentanément, attendu que les hommes étaient occupés aux travaux des +champs, nous en rapportâmes force marteaux, haches, broches et autres +armes ou instruments, sans compter une ample provision de pommes... +Enfin ce séjour d'étude, d'émulation, de paix et de bonheur, n'était +plus qu'un repaire d'animaux malfaisants.</p> + +<p>Telle était devenue cette admirable école, lorsque le Gouvernement, +réfléchissant, dans sa prétendue sagesse, qu'on ne devait plus rien à +d'anciens militaires, puisqu'ils avaient servi, jusque-là, autre chose +qu'une soi-disant république de quatre jours, ordonna que, dans tous +les collèges, on renverrait les fils de ces militaires. En +conséquence, à la fin de 1793<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, sans aucun avis préalable à nos +familles, on expédia du collège deux cents d'entre nous, qui furent +déposés à Blois et à Tours, avec un petit paquet de linge plié dans un +mouchoir bleu, un assignat de trois cents francs, qui, alors, en +valait à peine la moitié, un passeport, un certificat de civisme, et +la liberté de nous orienter, de nous diriger, de voyager à notre +fantaisie. J'avais onze ans et demi; destiné pour le Midi, c'est à +Tours que je fus déposé et abandonné, seul, sans connaissances ni +ressources.</p> + +<p>J'avoue que je fus un peu bien embarrassé d'être si libre. Ma première +pensée fut de voir la ville. J'en parcourus <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> tous les recoins, +et je sortais d'une ménagerie ambulante, stationnée près du pont, pour +aller prendre langue au bureau des diligences, lorsque je me sentis +frapper sur l'épaule. J'avais lu, récemment, <i>Don Gusman d'Alfarache</i>; +aussi étais-je bien en garde contre les voleurs, et je portais mon +paquet avec moi dans mes courses; mon premier mouvement fut de le +serrer vivement contre ma poitrine, et de me baisser pour ramasser un +caillou! me retournant bientôt, je reconnus un de mes camarades, nommé +Mayaud, fils d'un négociant de Tours et que son père, voyant la +tournure que prenaient les affaires, avait prudemment retiré de +l'École depuis trois mois; il allait à la campagne. Il me proposa de +l'y accompagner; je n'eus garde de refuser. J'y fus parfaitement +accueilli, et, comme, chez lui ou dans le voisinage, il avait beaucoup +de frères, de cousins, d'amis, de parents, de parentes, d'amies, de +cousines et de sœurs, je m'y trouvai complètement heureux, quoique, +une fois, on m'y joua le tour de cacher mon paquet, que je fus deux +heures à retrouver; je crus que j'en deviendrais malade; mais à mon +tour, je le cachai si bien que la plaisanterie ne put pas se +renouveler.</p> + +<p>Quinze jours si bien employés s'écoulèrent comme un songe; j'avais, en +arrivant, écrit à ma mère, et je serais resté bien plus longtemps dans +ce séjour enchanté, si l'on ne m'avait demandé si je ne craignais pas +que ma famille fût inquiète sur mon compte. À ces mots, je pris mon +chapeau, et je m'acheminai pour aller dénicher mon paquet chéri; on +crut m'avoir blessé; mais il n'en était rien, car je n'agissais que +par l'impulsion de mon cœur; on s'en justifia, cependant; mais il +fut convenu qu'on irait arrêter ma place et que je partirais trois +jours après; ce furent donc trois jours où la politique fut mise de +côté et remplacée par mille amusements de mon âge; je fus accompagné à +Tours par le cortège entier de mes camarades et nouvelles +connaissances. Tant d'amitiés de leur <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> part, tant de +cordialité de celle de leurs parents, me touchèrent aux larmes, et +j'en serai éternellement reconnaissant.</p> + +<p>À la première dînée sur la route de Bordeaux, je vis que j'étais +l'objet de la curiosité générale, et, dans le fait, j'étais +passablement remarquable, pour ne pas dire grotesque. Je portais un +chapeau à trois cornes et un habit du modèle de ceux des Invalides +actuels. J'avais, en outre, des culottes courtes avec boucles d'argent +et des bas bleus; il ne faut pas oublier que mon paquet entrait dans +la voiture avec moi, qu'il en sortait avec moi, et qu'alors je l'avais +sous le bras. Néanmoins je me chauffais assez gravement, lorsqu'un +voyageur de près de 6 pieds de haut vient à moi et me demande pourquoi +il y avait trois trous sur chacun de mes boutons. «Parce que, +répondis-je, il y avait trois fleurs de lys, et qu'un républicain ne +porte plus de ça depuis la mort du tyran!» C'en fut assez pour gagner +les bonnes grâces de mon interlocuteur. Alors il me demanda mon nom; +je lui dis que je m'appelais <i>Cincinnatus</i> Bonnefoux; je n'avais pas +achevé qu'il m'avait embrassé; ensuite il me fit raconter mon +histoire, et, lorsqu'il apprit notre attaque de la Bastille, la prise +de Montrichard, et que je lui eus dit que je savais toutes les +chansons républicaines, il me pressa dans ses bras à m'étouffer; il me +dit qu'il était le capitaine Desmarets, qu'il venait du siège de +Thionville, qu'il se rendait à l'armée des Pyrénées occidentales, +qu'il serait, un jour, général, qu'alors il m'écrirait de venir auprès +de lui comme aide de camp, et il se déclara mon protecteur. Dès ce +moment, à table, en voiture, à l'hôtel, il me fit toujours placer à +côté de lui, et vraiment il me soigna avec intérêt. C'est encore un +service que jamais, non plus, je n'oublierai, malgré le caractère +féroce de ce citoyen, dont j'aurai l'occasion de parler encore une +fois.</p> + +<p>Depuis mon entrée à l'École militaire, la famille avait <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> +éprouvé de grands revers, dont je parlerai bientôt avec plus de +détails. On me les avait laissé ignorer; je m'en aperçus pourtant +d'une manière assez concluante par la privation de l'argent alloué par +semaines aux menus plaisirs et par celle de toute espèce de vacances. +Trois années passées ainsi, et de huit à onze ans, furent bien dures +pour celui qui était accoutumé à toutes les douceurs de la maison +paternelle; et mon expulsion avec 300 francs et un petit paquet <i>à +moi</i>, après tant de gêne et de réclusion, étaient une liberté, une +fortune, une responsabilité dont le poids m'embarrassait beaucoup. +Heureusement que le capitaine Desmarest était venu fort à propos pour +me soulager en partie de ce pesant fardeau.</p> + +<p>Si mon accoutrement me faisait paraître grotesque, il faut convenir +que le sien ne pouvait que lui rendre le même service à mes yeux. Il +portait une forêt de barbe, de moustaches et de favoris; sa tête était +surmontée d'un bonnet de voyage tout rouge, fait en forme de bonnet +phrygien et du bout duquel pendait une large cocarde qui se balançait +sur son épaule. Il avait le pantalon bleu collant des sans-culottes, +la veste appelée carmagnole, une épaulette et une contre-épaulette +négligemment rejetées sur le dos, des bottines larges et courtes, et, +enfin, un grand sabre traînant qui faisait, à chacun de ses +mouvements, un vacarme épouvantable. C'est avec ce costume qu'il avait +la prétention d'être un des officiers les plus élégants de l'armée. +J'oubliais de dire que sa pipe n'abandonnait presque jamais sa bouche.</p> + +<p>Avec cet extérieur, sa voix était formidable, ses gestes énergiques, +son élocution véhémente; je ne l'ai presque jamais vu sans l'apparence +de la colère, je ne l'ai jamais entendu parler sans une multitude de +jurements et d'imprécations. Un soir, entre autres, à Châtellerault, +nous soupions, et il découpait une poule d'Inde; il y avait une +vingtaine de personnes réunies. Il entendit, vers un bout de la table, +quelques paroles qu'il crut mal sonnantes <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> contre sa sainte +République; il se leva alors, se mit à pérorer avec tant de violence, +à agiter son grand couteau, sa grande fourchette, avec tant de menaces +que chacun fui effrayé. On ne souffla plus le mot, on ne mangea plus; +on n'osait pourtant pas se retirer; et, moi-même, si fort de sa +protection, je fus interdit. Je repris cependant un peu de courage, +quand je lui entendis dire qu'il ne voyait de républicains à cette +table que son cher Cincinnatus et lui, et qu'il n'y avait que lui et +moi de vraiment dignes de boire à la santé de la République et d'en +chanter les louanges; ce que nous fîmes l'un et l'autre avec un air +d'enthousiasme fort risible, apparemment, et en quoi, de bon ou de +mauvais gré, nous fûmes joints par nos convives tremblants et +consternés.</p> + +<p>Néanmoins, tout en chantant des chansons patriotiques, et déclamant +contre les aristocrates, le citoyen Desmarest ne me conduisit pas +moins à Bordeaux, sain et sauf, avec mon paquet, et moitié à peu près +de mes cent écus. Il se rendit même aux diligences afin d'y arrêter ma +place pour Toulouse; mais, avant de me quitter, il voulut, avec +beaucoup de solennité, me donner quelques leçons civiques de son +catéchisme particulier; le théâtre qu'il choisit fut fort bien adapté +pour la leçon, car ce fut celui même de la guillotine, placée sur la +place de la porte Salinière.</p> + +<p>Jamais la parole de cet énergumène n'avait été si animée, jamais son +geste plus menaçant, jamais son regard plus farouche; son texte fut la +noblesse et l'égalité (comme il entendait l'une et l'autre), +l'infraction aux maximes républicaines (suivant les notions du temps) +et l'instrument qui devait la punir, et qui était la conclusion +ordinaire des affaires de cette époque.</p> + +<p>Il me le fit toucher, cet instrument fatal, et, finissant par une +péroraison vraiment diabolique, tant elle était sanguinaire, il fit +devant moi vingt serments et me reconduisit pour enfin m'abandonner à +moi-même et à <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> mes réflexions. Celles-ci ne furent pas +longues; car heureusement, une exagération si outrée, et qui avait son +côté comique, eut, sur mon intelligence, un effet tout opposé à celui +que, sans doute, il en attendait. Je n'eus rien, en effet, de plus +pressé que de revenir a mon rôle d'écolier, et tout en contrefaisant +ce Mentor sans-culotte et bonnet-rouge, je poussai presque aussitôt de +vifs éclats de rire sur la partie ridicule de sa personne, de sa +déclamation, de ses expressions; et, malgré ce que je devais à ses +bons soins dont je ne cessai pas d'être touché, je me promis bien, +étant éclairé par l'expérience d'un voyage de cent lieues, d'achever +les cent autres lieues sans me mettre sous la protection, ni dans la +dépendance de personne. Tel fut mon début dans le monde; l'épreuve fut +mémorable; mais elle ne dura pas longtemps.</p> + +<p>Je fis très bien ma route jusqu'à Toulouse. Un voyageur qui devait, +dans deux jours, continuer vers Marseille, me proposa, si je voulais +rester deux jours avec lui, de me déposer, en passant, à Béziers; mais +je sus fort bien le remercier, et lui dire que je ne pouvais plus +différer de rejoindre mes parents, et que, d'ailleurs, je connaissais +le canal du Languedoc que j'avais déjà parcouru trois fois. J'y mis +beaucoup d'aplomb; il n'insista pas; et prenant, tout seul, la voie du +canal, j'arrivai encore avec quelque argent, et tout fier de n'avoir +pas perdu une seule pièce de mon paquet, que je n'avais pas un seul +instant abandonné.</p> + +<p>Ma poitrine se souleva avec force quand j'aperçus l'aspect imposant de +l'évêché de Béziers et de l'église de Saint-Nazaire qui en était la +cathédrale. Je sors de la barque, avec empressement, dès qu'elle +accoste, je prends mon élan, et d'un seul trait j'arrive en courant. +Bientôt je me trouve dans notre rue, dans notre cour, à notre porte; +j'entre... Mais quel spectacle déchirant se présente à mes yeux! un +cri perçant se fait entendre: c'était ma mère qui l'avait jeté, et +déjà elle était dans mes bras. <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Hélas! ce n'était plus cette +femme à la figure fraîche, heureuse et agréable, ce n'était plus cette +taille admirable qui attirait tous les regards, ce n'était plus cette +élégance de toilette qui en faisait une femme si remarquable; en un +mot, elle parut comme un fantôme qui s'était levé et qui avait volé à +ma rencontre. Les larmes furent abondantes de part et d'autre; je +n'osais questionner, on n'osait parler; il fallut bien pourtant rompre +le silence, car le vide irréparable du chef de famille ne se faisait +que trop apercevoir, et je demandai mon père. Ce furent alors de +nouveaux sanglots, des spasmes, des convulsions, que dirai-je, une +agonie entière pendant laquelle des mots entrecoupés me révélèrent que +mon père, parent d'émigrés et qui avait préféré broyer sa croix de +Saint-Louis dans un mortier plutôt que de la remettre en d'indignes +mains, avait, par ces motifs, été emprisonné. Peut-être, avant un +mois, serait-il jugé et guillotiné!</p> + +<p>À ce mot de guillotine, de cet horrible instrument que l'énergumène +Desmarest m'avait fait toucher, au souvenir de son exécrable discours, +au rapprochement de la scène de Bordeaux et de celle où j'étais encore +acteur à ce moment, et qui m'apprenait les périls de ma famille, je +devins à mon tour comme égaré, et il fallut bien du temps pour nous +remettre tous d'aussi vives émotions.</p> + +<p>Cependant j'étais rentré à la maison pendant l'heure du dîner; mon +frère, âgé de cinq ans, effrayé de l'uniforme bleu que je portais, +s'était caché sous la table; ma sœur Eugénie, avec sa tendresse +accoutumée, m'accablait de caresses et cherchait à ramener le calme; +mais de quelle robe grossière, quoique propre et bien faite, je voyais +cette sœur couverte! quelle figure souffrante et malheureuse elle +me montrait! enfin sur cette même table où, jusqu'à mon départ, avait +régné l'abondance, la recherche même de temps en temps, quel dîner s'y +trouvait? des lentilles, des œufs et du pain noir! Oui, du pain +noir, du pain de fèves et de maïs; car le Gouvernement d'alors, +<span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> repoussé, isolé de l'univers entier par ses doctrines +anti-sociales, n'avait su, ni pu, par des opérations commerciales, +remédier aux mauvaises récoltes qui, pour comble de maux, vinrent +affliger le sol français et y faire régner la famine et ses fléaux.</p> + +<p>Quant à ma sœur Aglaé, elle était dans son lit, et atteinte de la +maladie qui la conduisit au tombeau. Oh! l'affreux spectacle que celui +de la misère, de la souffrance, du malheur, du besoin, du désespoir, +et combien mon cœur fut serré, lorsque, m'attendant à toutes les +joies de la maison paternelle, je ne voyais que craintes, privations +et douleurs!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> CHAPITRE III</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.—Les + États du Languedoc.—Le chevalier de Beauregard reprend son nom + patronymique.—La question de l'émigration.—Révolte du régiment + de Vermandois à Perpignan.—Belle conduite de mon père.—Sa mise + à la retraite comme chef de bataillon.—Revers + financiers.—Arrestation de mon père.—Je vais le voir dans sa + prison et lui baise la main.—Lutte avec le geôlier Maléchaux, + ancien soldat de Vermandois.—Mise en liberté de mon + père.—Séjour au Châtard, près de Marmande.—M. de La Capelière + et le Canada.—Les <i>Batadisses</i> de Béziers.—Mort de ma mère.—M. + de Lunaret.—M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, est + nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de + Brest.</p> + +<p>Dès le commencement de la Révolution, le régiment de Vermandois avait +quitté la Corse; mais il n'avait pas cessé de tenir garnison dans le +Midi de la France, principalement à Montpellier et à Perpignan. Dans +la première de ces villes furent, à cette époque, convoqués les États +généraux, assemblée appelée à délibérer sur les innovations politiques +que l'on projetait de faire adopter alors en France. Mon père +reconnaissait qu'il y avait beaucoup d'abus à corriger, qu'il était +temps de donner satisfaction à cet égard, mais qu'il fallait y +procéder avec autant de fermeté que de sagesse. Ce fut dans cet esprit +que, se prévalant de l'ancienneté de noblesse de sa famille, il +demanda et obtint de faire partie, comme baron, des États généraux du +Languedoc<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Il prit, à cette occasion, son nom <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> +patronymique, et il cessa de se faire appeler le chevalier de +Beauregard.</p> + +<p>La plupart des hommes portés à la tête des affaires publiques +manquèrent d'énergie; beaucoup avaient des arrière-pensées; ils furent +débordés, entraînés ou renversés, et le torrent n'en acquit que de +nouvelles forces. La question de l'émigration, que plusieurs nobles +résolurent par incitation, par crainte, ou comme objet de mode, fut +cependant une des plus importantes, dans les régiments surtout, où les +sous-officiers cabalaient vivement pour se débarrasser des chefs +qu'ils voulaient remplacer. Le jugement sain de mon père se prononça +contre; il dit, entre autres choses, qu'il ne comprenait pas qu'on +pût, en un moment si critique, abandonner le roi, qui était le premier +chef de l'armée. Trois officiers seulement de Vermandois restèrent en +France; cependant ce n'était pas ce que voulaient les sous-officiers; +à leur instigation, une sédition éclata à Perpignan pour contraindre +ces officiers à passer en Espagne. Un des trois fut lanterné, +c'est-à-dire pendu à la corde d'un réverbère, supplice alors très +commun; un autre sauta par-dessus les remparts, et se cassa la cuisse, +en cherchant à se sauver des fureurs de la soldatesque; quant à mon +père, il alla droit au milieu de la mêlée, avec ses pistolets chargés, +et il imposa tellement aux mutins par ses actes ou ses paroles, qu'il +fut reconduit en triomphe chez lui; tant l'esprit des masses est +changeant, tant le courage et la présence d'esprit font impression sur +les hommes!</p> + +<p>Il avait montré sa résolution, lorsqu'il s'agissait de remplir ce +qu'il appelait un devoir; il prouva bientôt son désintéressement, +quand sa conscience lui prescrivit une ligne opposée de conduite. En +effet les factions s'étaient <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> ouvertement attaquées à Louis +XVI; et ce monarque infortuné fut condamné à mort bien que sa personne +eût été précédemment reconnue inviolable. Révoltante absurdité, +familière pourtant à l'histoire de cette période fatale! Mon père +n'était point riche; il avait une femme, quatre enfants en bas âge que +nul, plus que lui, ne tenait à doter d'une éducation soignée; sa +place, ses appointements perdus allaient faire un vide affreux; mais +il crut que la fin tragique du roi ne lui permettait plus de continuer +à servir, et il demanda sa pension de retraite, qui, en qualité de +chef de bataillon, fut réglée à treize cents et quelques francs.</p> + +<p>Il n'avait plus les moyens de laisser ma sœur à Lévignac; elle en +fut retirée, quoiqu'il ne manquât que peu de temps pour compléter son +éducation. L'intérieur de la maison était susceptible de quelques +réductions; elles furent faites par ma mère, qu'aucune femme au monde +n'a jamais surpassée pour l'ordre, l'économie, la tenue d'un ménage. +Cependant, à peine ces réformes domestiques furent-elles opérées +qu'une loi vint réduire à rien les ressources qui nous étaient +restées. Ce fut celle de l'émission d'un papier-monnaie, créé, sous le +nom plus connu d'assignats, pour remplacer le numéraire que chacun, +cédant à la terreur dont il était dominé, avait ou fait passer à +l'Étranger, ou enfoui dans les entrailles de la terre. Les assignats +ne purent inspirer aucune confiance; ils tombèrent à vil cours, et la +pension totale de mon père suffisait à peine à la dépense de la +famille pour un seul jour. À cette loi vint se joindre la banqueroute +prononcée par le Gouvernement sur les fonds publics qui furent réduits +au tiers de leur valeur; car déjà le Trésor ne pouvait plus en payer +l'intégralité, et, pourtant, il avait profité de la confiscation des +biens des émigrés et de ceux du clergé, qui montaient à plus de 2 +milliards. Pour nous, il en résulta l'abaissement d'une rente de 800 +francs, que les soins de ma mère avaient formée par ses économies, +<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> à 200 et quelques francs, payables alors en assignats, +c'est-à-dire à peu près à rien du tout.</p> + +<p>Chaque loi était pour nous un nouveau désastre. Telle fut, +entr'autres, celle qui autorisait le remboursement en papier-monnaie +de sommes reçues en prêt et en numéraire. Ma mère avait hérité d'une +trentaine de mille francs de son père, qui avaient été placés à +intérêts, car les militaires ne peuvent guère s'occuper de faire +autrement valoir leur argent... Eh bien! ces 30.000 francs furent +impitoyablement remboursés en assignats, et il fallut en donner reçu. +Telle fut encore la loi sur les héritages. On n'avait même pas, alors, +le bon sens de reconnaître que gêner la volonté testamentaire des +vivants, c'était les forcer à donner leur bien avant leur mort, à +dénaturer leurs propriétés, à placer leur fortune à fonds perdus, ou +enfin à négliger et mal administrer leurs affaires; on décréta donc +que tous les parents au même degré hériteraient au même titre. C'était +sage, pour des enfants vis-à-vis des pères et mères, avec les +restrictions pourtant que notre Code y a depuis apportées; mais, dans +les autres cas, c'était impolitique, nuisible, injuste. Eh bien! cette +loi<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a> était à peine rendue que le chanoine Valadon, oncle de ma +mère, et qui en voulait faire son héritière, mourut, et que nous fûmes +frustrés de la portion la plus considérable de son héritage.</p> + +<p>Tu dois comprendre combien était triste notre position, après ces +échecs et quelques autres moins importants que je passe sous silence. +Toutefois ma mère luttait avec courage, souffrait avec patience, comme +elle avait joui de l'aisance avec modération et attendait des temps +<span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> meilleurs, lorsqu'un nouveau revers lui fit comprendre que, +jusque-là, ses malheurs n'avaient, été que secondaires.</p> + +<p>La France était couverte d'échafauds et de prisons; cependant la +loyauté, la réputation de mon père, ne permettaient à ma mère de +concevoir aucune inquiétude. Elle dormait, un soir, tranquillement, +après avoir, selon l'habitude qu'elle avait prise, travaillé jusqu'à +onze heures, lorsqu'à minuit la force armée frappe à grand bruit, +s'introduit, saisit mon père en robe de chambre et l'entraîne; une +seule minute n'est pas accordée; ma mère se cramponne après son mari; +on l'en sépare avec violence; elle s'y attache de nouveau, et elle +suit l'affreux cortège jusque dans la rue; enfin, là, on les sépare +encore, on la rejette brutalement; et, pendant une nuit froide et +pluvieuse, elle tombe évanouie dans le ruisseau. Ce ne fut qu'assez +longtemps après qu'on l'en retira; elle était toute meurtrie! Beaucoup +de soins étaient nécessaires; mais le lendemain, au lieu de penser à +sa santé, elle passa la journée chez les diverses autorités, ou à la +porte de la prison, tantôt courant comme une insensée, tantôt +suppliant avec larmes et prières... Une maladie sérieuse s'ensuivit, +maladie de poitrine aggravée par la position fâcheuse de son esprit, +qui la retint trois mois au lit, dont jamais elle ne put parfaitement +se guérir, et qui la conduisit trois ans après au tombeau!... Mais +n'anticipons pas sur les événements, et bornons-nous aujourd'hui à le +dire, que ce fut peu après ses premières sorties que j'arrivai de +Pont-le-Voy, et que je vis dans un si pitoyable état celle dont la +florissante santé devait faire espérer un autre destin. Ce fut l'habit +bleu du collège que je portais, qui avait causé à mon frère la frayeur +par suite de laquelle il s'était caché sous la table; il crut que la +force armée revenait, et que c'était lui qu'on voulait emprisonner.</p> + +<p>Qui croirait aujourd'hui, qu'il n'y a pas longtemps <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> encore, +en France, il fallut des formalités sans fin, pour permettre à un +enfant de onze ans revenant du collège, de revoir son père, prétendu +prisonnier politique et presque sexagénaire! et encore quelles +formalités! quelles démarches! C'étaient des membres d'un Comité de +Salut public à solliciter, des espions de la police à fléchir, un +représentant à aller voir à Montpellier; on eût vraiment dit que la +sûreté de l'État se trouvait en jeu! Quelque chose de plus repoussant +encore était de subir le ton grossier, les soupçons ridicules, les +sarcasmes insolents, l'ignorance stupide, le tutoiement répugnant de +ces individus; et, s'il échappait une parole douteuse, vous étiez +vous-même saisi et aussitôt incarcéré. On vit des têtes tomber pour de +moindres délits. Le tutoiement, surtout, rebutait ma mère au dernier +point; elle le trouvait incivil, ignoble; elle ne comprenait pas qu'on +pût assez peu respecter la langue française, dont les diverses nuances +du <i>Tu</i> et du <i>Vous</i> sont une des plus rares beautés, qu'on pût +s'oublier assez pour forcer des femmes à s'exprimer ainsi, en +s'adressant aux hommes de toute condition, même à ceux qu'elles ne +pouvaient qu'exécrer.</p> + +<p>Cette pauvre mère se soumettait pourtant à ces humiliations depuis la +captivité de mon père, dont elle ne cessait de réclamer la liberté +auprès de tous les tribunaux, de tous les fonctionnaires, à Béziers, à +Montpellier, partout enfin où elle croyait trouver quelque chance de +succès. Elle n'avait pas encore réussi en ce point important; mais +elle obtint que je pusse voir mon père. Le sourire vint alors +effleurer, pendant quelques instants, des lèvres d'où il était banni +depuis longtemps, et je m'acheminai vers le lieu de la détention, qui +était l'évêché de Béziers, transformé en prison d'État.</p> + +<p>Maléchaux, ancien soldat de Vermandois qui, dans une position +fâcheuse, avait éprouvé l'indulgence de mon père, était le geôlier de +cette prison. Ce fut lui qui me conduisit jusqu'à une porte grillée où +le prisonnier parut et me tendit <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> une partie de la main à +travers des barreaux; mais, comme je n'étais pas assez grand pour y +atteindre commodément, il se baissa, et ce fut par dessous la porte +qu'il me présenta cette main vénérée, vers laquelle je m'inclinai pour +la baiser. Dans ce mouvement si naturel, je ne sais ce que Maléchaux +trouva de contraire à la majesté de sa République, mais il s'approcha +en jurant; et,—l'infâme!—il repoussa du pied la main de mon père +qui, à son tour, fit retentir la salle de véhémentes imprécations. +Cependant je n'avais pas perdu mon temps; j'avais cherché à arracher +un des carreaux du vestibule où j'étais; si j'y étais parvenu, mon +jeune bras, muni de son arme favorite, aurait fait sentir ma légitime +vengeance à l'odieuse face du lâche geôlier. Il n'en fut pas ainsi; +toutefois, Maléchaux venant à s'approcher de moi, je m'élançai sur ses +jambes, et, à belles mains, à belles dents, je les lui écorchai +jusqu'au sang; il me saisit alors; mais, n'ayant rien de mieux à faire +que de se débarrasser d'un si incommode ennemi, il me jeta par-dessus +une petite barrière, et je roulai les escaliers. Ma mère s'était +évanouie; elle garda plusieurs jours le lit, par suite de cette scène, +dont elle craignait les funestes conséquences, même pour moi; mais il +n'en résulta qu'un resserrement plus rigoureux du prisonnier, et +qu'une aggravation notable dans l'état de la santé de notre malade. +Desmarest avait déjà porté une vive atteinte à mon républicanisme de +collège; Maléchaux acheva le désenchantement.</p> + +<p>Une commission judiciaire, appelée commission d'Orange du nom de la +ville où, probablement, elle avait été organisée, parcourait alors le +midi de la France, statuant sur le sort des détenus politiques, et +montrant le pur amour de la liberté dont elle se disait animée, par un +grand nombre de condamnations à mort. Les alarmes de ma famille furent +vivement excitées par la nouvelle de son approche; cependant elles +s'accrurent encore, ainsi que les angoisses de ma mère, lorsqu'elle +apprit que son mari <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> était parvenu à se procurer des +pistolets. Elle le connaissait; il avait dit qu'il ne se laisserait +pas juger; qu'un des pistolets frapperait un de ses ennemis, que +l'autre serait pour lui, et elle était assurée qu'il tiendrait parole! +Elle redoubla donc d'instances, de démarches, de supplications, et, +enfin, elle eut l'inespéré bonheur de revenir de Montpellier avec la +liberté de mon père, signée par le représentant du peuple, qui y +exerçait la première autorité. Il n'y eut, avant la chute sanglante de +Robespierre, qu'un autre exemple de pareille réussite à Béziers, et tu +t'imagines quel délire de joie anima cette épouse si dévouée, en +apportant une telle nouvelle, et en revoyant celui qu'elle avait +délivré!</p> + +<p>Hélas! tant d'émotions, tant de fatigues la confinèrent de nouveau +dans son lit, et elle nous dit alors: «Je sais bien que j'en mourrai; +mais je recommencerais encore en pareil cas, eussé-je la certitude de +ne pas réussir!»</p> + +<p>Les premiers jours furent donnés au plaisir de se revoir; il fallut +ensuite songer à l'existence de la famille, et mon père partit avec +moi pour Marmande, afin d'y réaliser quelques restes de sa légitime, +qui s'élevèrent à un millier d'écus en numéraire. Son frère s'était +dépouillé d'une partie de ses biens pour le mariage de son fils aîné; +celui-ci avait émigré avec deux de ses frères; ces mêmes biens avaient +été confisqués; mon oncle avait été emprisonné, et son second fils, le +marin, subissait le même sort à Brest, au retour d'une campagne de +plusieurs années. Tu vois que les Bonnefoux étaient frappés sur tous +les points et de toutes les manières.</p> + +<p>Tant de malheurs n'avaient pas permis qu'on s'occupât de moi depuis +mon retour de Pont-le-Voy. Jusqu'à mon départ pour Marmande, +c'est-à-dire pendant un peu plus d'un an, j'avais donc été entièrement +livré à moi-même; aussi n'est-il pas étonnant que, m'étant étroitement +lié avec tous les enfants ou, pour mieux dire, les gamins du +voisinage, j'aie été de leurs parties, de leurs tours malins <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> +et souvent périlleux, pour lesquels les enfants du midi de la France +sont si renommés; de leurs escapades sur les toits ou dans les +jardins; de leurs batailles, enfin, de quartier à quartier. Mon frère +m'y suivait, m'approvisionnant de pierres dont il emplissait ses +poches et son chapeau; mais tout n'y était pas couleur de rose: une +fois, par exemple, j'eus le pouce cassé d'un coup de caillou qui +m'atteignit, comme j'étais en position d'en lancer un moi-même; une +autre fois, je reçus une pierre à la tête dont je fus longtemps +étourdi. Je parvins à donner le change chez moi, sur ces accidents, +dont je porte encore les marques et que j'aurais évités en suivant les +conseils de ma mère; mais je continuai ce train de vie, qui me +plaisait extrêmement et qui était une conséquence presque inévitable +de la situation où se trouve une famille qui perd son chef, et où la +maladie et la misère font ressentir leur funeste influence.</p> + +<p>Un jour, entr'autres, j'étais avec mon frère, sur un toit assez +incliné, où nous avions placé dès pièges pour prendre des moineaux. +Une tuile se casse sous mes pieds; je me sens entraîné; je n'ai que le +temps de me jeter à plat ventre; je glissais encore et j'allais rouler +en bas, lorsque, par une heureuse présence d'esprit, j'étends +soudainement les bras et j'écarte les jambes. Cette précaution me +sauve; je crie à mon frère de rentrer, et je le suis en rampant. Qu'il +s'en fallut de peu que je ne tombasse d'au-dessus d'un cinquième dans +une cour, et dans quelle cour! celle de la maison de ma tante +d'Hémeric où ma mère était en ce moment près d'une croisée qui donnait +sur cette cour. Pour le coup, je fus corrigé des toits, aussi bien que +de la République; mais qu'il eût mieux valu que je n'eusse pas attendu +la leçon et que je me retirasse, en même temps, de mes autres +excursions belliqueuses!</p> + +<p>Le voyage de Marmande interrompit heureusement cette fâcheuse +disposition d'esprit; mon père m'avait conduit au Châtard, propriété +située à six lieues de Marmande, <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> près d'Allemans, sur le +Drot<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, appartenant à M. Gobert du Châtard qui était marié à une +sœur de mon père et qui vivait là, retiré du service, avec ses cinq +filles et son fils, réquisitionnaire lors des premières années de la +République, mais congédié par faiblesse de santé. Mon oncle était +l'homme du monde le plus jovial, le plus ami des enfants qu'on pût +rencontrer; sa femme avait absolument les mêmes traits que mon père, +c'était la vertu, la piété, la politesse dans tout leur charme; mes +cousines respiraient la complaisance et la bonté, et leur frère était +un fort aimable jeune homme. De quelle folâtre liberté j'ai joui dans +ce riant séjour! mon oncle me menait à ses champs; avec lui je +cultivais ses jardins, je taillais ses arbres, je surveillais ses +travailleurs; avec son fils, je montais à cheval, je courais les +foires, les assemblées, les sociétés des villages voisins; auprès de +mes cousines, nous passions des veillées délicieuses; mon oncle, dans +la chambre de qui je couchais, me racontait, soir et matin, les +histoires les plus divertissantes; ah! c'était mieux encore que mon +séjour chez les MM. Mayaud, près de Tours, où pourtant je m'étais si +complètement bien trouvé. Comme ces beaux sites plurent à mon cœur +enchanté! que de belles parties j'y fis sans interruption, combien +j'en ressentis de plaisir, après avoir été si douloureusement froissé! +et quels regrets j'éprouvai quand mon père, ayant terminé ses +affaires, vint me chercher et m'arracher à ces excellents parents dont +les yeux, à mon départ, furent, eux aussi, baignés de larmes. De cette +nombreuse famille, une seule de mes cousines, nommée Céleste, et bien +céleste assurément par ses vertus et sa piété, vit encore retirée à +Marmande<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, et son frère a laissé une très aimable et très jolie +fille, qui vient de se marier dans cette même ville.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Si jamais mon père réfléchit avec un sentiment d'amertume sur +les folies de sa jeunesse, si jamais il déplora les fatales +conséquences de la passion qu'il avait eue pour le jeu, ce fut sans +doute lorsque, quittant Marmande, il vit que ses mille écus +suffiraient à peine à payer quelques dettes contractées pendant sa +captivité, et qu'ensuite, sans aucun espoir de travail ou de retour de +fortune, il avait à subvenir aux besoins d'une famille assez +nombreuse, en bas âge, et, principalement, aux nécessités imposées par +la maladie de ma pauvre mère, qui ne faisait qu'empirer. Ma tante +d'Hémeric, trop vive, trop enjouée, pour se plier aux exigences d'un +ménage, avait souvent refusé de se marier pendant sa jeunesse; ce +n'était qu'après l'âge de trente-six ans qu'elle s'y était décidée, et +elle n'avait pas d'enfants. Son mari, qui a laissé une fortune +considérable à un fils d'un premier lit, admirait et plaignait ma +mère; ainsi ma tante, cédant en toute liberté aux impulsions de son +cœur généreux, put, en mille circonstances, nous aider. Que ne lui +devons-nous pas pour l'avoir toujours fait avec obligeance et chaleur!</p> + +<p>Toutefois notre éducation se trouvait presqu'entièrement interrompue; +il existait, cependant, à Béziers, un ancien officier nommé de La +Capelière, ami de mon père, et parent de M<sup>me</sup> de Bausset<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a> (dont +nous avons vu le fils préfet des Tuileries sous Napoléon), qui lui +avait donné chez elle un asile hospitalier, car il était sans fortune. +Cet officier avait servi au Canada; il avait assisté au combat +opiniâtre où deux héros, Montcalm et Wolf, généraux des armées +ennemies, restèrent sur le champ de bataille. La France perdit, alors, +cette vaste colonie. M. de La Capelière la quitta avec chagrin; car, +comme il le disait ingénuement, il avait <i>le cœur pris en Canada</i>. +Ma tante lui avait rappelé les traits de sa maîtresse; il lui avait +<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> offert sa main; mais c'était dans le temps des dispositions +antimatrimoniales de l'espiègle fille, qui prenait plaisir à lui faire +parler de son Américaine, à lui faire répéter <i>qu'il avait le cœur +pris en Canada</i>, mais qui résista toujours. Ce digne officier était +resté l'ami de la maison; il s'occupait beaucoup de littérature; il +avait une bibliothèque de bon choix; il nous prêta des livres; il nous +donna des conseils; il nous fit faire des extraits d'histoire; mais ce +n'étaient point des leçons réelles ou régulières; en un mot, c'était +beaucoup qu'il voulût se donner tant de soins; mais c'était à peu près +sans portée ou sans résultat pour mon frère et pour moi.</p> + +<p>D'ailleurs, mes anciens camarades nous avaient empaumés; l'ardeur +belliqueuse des gamins du Midi s'était encore emparée de nos jeunes +cœurs, et nous reprîmes, en cachette, nos anciennes habitudes. Or +il arriva un jour que, dans une opiniâtre <i>batadisse</i> (bataille +d'enfants), livrée près de la porte de la citadelle<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>, notre parti, +ordinairement victorieux, éprouva un rude échec. Je lançais des +pierres au premier rang, quand, tout à coup, j'aperçois une douzaine +d'assaillants s'avancer vers moi avec une confiance inaccoutumée; je +me retourne, je vois que mes compagnons fuient dans toutes les +directions, et qu'il ne reste près de moi que mon frère, à son poste, +c'est-à-dire me présentant son chapeau plein de pierres, afin de +pouvoir continuer le combat. Je renverse ses munitions par terre, je +le prends par la main, et je me sauve à mon tour. Nous courions comme +des Basques, en nous dirigeant vers <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> la maison; nous y serions +même arrivés sains et saufs, si, contre l'usage, la porte extérieure +n'eût été fermée. Nous frappâmes; mais, hélas! ma sœur nous ouvrit +tout juste à l'instant où deux grands lurons venaient de nous +renverser, et épuisaient sur moi, car mon frère était trop petit pour +les occuper longtemps, leur rage et leur colère à bons coups de pieds, +abondamment accompagnés de bourrades à coups de poings. Les voisins +nous dégagèrent, ma sœur nous rétablit de son mieux; elle promit +même de n'en rien dire à mon père; mais ce fut à condition que nous +renoncerions à nos sorties guerrières; ce résultat était assez +pénétrant pour que nous n'eussions de peine ni à promettre ni à tenir; +ainsi, de compte fait, les <i>batadisses</i> furent mises à l'oubli et +reléguées avec la République et les courses sur les toits. Nous en +fûmes complètement dédommagés par des connaissances, que la bonne +société qui commençait à respirer depuis la mort de Robespierre, nous +mit à même de faire; ces connaissances étaient des jeunes gens, +enfants d'amis ou de parents de la maison, chez qui nous trouvâmes de +tout autres goûts, que nous adoptâmes avec vivacité.</p> + +<p>Il est vrai que l'étude n'entrait pour rien dans ces goûts; car le +malheur des temps voulait que les collèges, que les écoles, fussent +indignement organisés, et qu'il y eût une sorte d'anathème contre les +personnes qui recherchaient les occasions de s'instruire; mais, au +moins, il y avait de la politesse, de bonnes manières chez mes +nouveaux amis; et, quant aux plaisirs, c'étaient les jeux de billard, +de mail, de boules, de paume, dans lesquels j'acquis, parmi eux, une +assez grande supériorité pour être recherché par tous.</p> + +<p>Il est digne d'être remarqué qu'à aucune période de la vie les enfants +n'ont plus besoin de leurs parents qu'en bas âge; et que, pourtant, +plus on est près de cet âge, moins on comprend ce besoin, moins, en +quelque sorte, on est sensible à une perte toujours si importante. +J'ai <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> peine encore à m'expliquer comment, ayant sous les yeux +tant de souffrances et de peines, tant de dévouement et de malheurs, +il pût encore me rester, dans l'âme, quelque place à d'autres +émotions, dans l'esprit, quelques pensées d'amusement. L'enfance est +ainsi faite; tout glisse sur elle, l'impression même des chagrins. +Notre tendre mère, d'ailleurs, mettait tant de soins à cacher son +véritable état, nous engageait tous si vivement à nous distraire! +C'est seulement de cette façon que je me rends quelque compte des +dissipations dont je conservais l'habitude. Après trois ans de luttes, +il n'en arriva pas moins ce cruel moment qui devait l'enlever à ses +souffrances, comme à notre amour, et qui allait nous frapper d'une +perte irréparable.</p> + +<p>Je ne retracerai pas tous les détails de ce moment suprême; mais il +fut bien solennel. Le caractère des maladies de poitrine est de +laisser, presque jusqu'au dernier souffle, une entière liberté +d'esprit. Un enthousiasme soudain brilla alors dans les yeux de notre +malade et, d'une voix animée, elle dit: «Je ne puis déplorer ma mort, +puisque mon devoir était tracé et que je ne serais plus qu'un obstacle +à votre bonheur... Ma sœur se charge d'Eugénie et lui promet sa +fortune; ainsi ma fille obtiendra le prix des plus tendres soins +qu'une mère ait jamais reçus, et elle paraîtra, dans le monde, avec +tous ses avantages naturels; quant à toi, mon fils bien-aimé—me +dit-elle en m'embrassant et après une longue pause—j'ai l'assurance +que ton cousin, le marin, reprendra bientôt sa carrière, et qu'il t'y +fera entrer, comme ton père contribua, jadis, à l'y placer; tu dois +réussir dans cette arme; tu y introduiras ton frère, et c'est avec +satisfaction que je pense que l'épée ne sortira pas de la famille... +Adieu, ma sœur, voilà ta fille... adieu, mon mari, embrassons-nous +encore une fois...» Et, peu après, ce ne fut qu'une scène de sanglots +et de désolation. C'était le 18 novembre 1797.</p> + +<p>Ma tante tint religieusement ses promesses. Mon père <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> partit +avec mon frère pour Marmande, où, suivant l'usage de l'ancienne +noblesse, il s'établit chez son frère aîné, qu'il n'avait jamais +tutoyé, le considérant toujours comme le représentant de son père; et +moi, en attendant que j'entrasse au service, je fus recueilli par un +ami de la maison, M. de Lunaret, dont le fils, aujourd'hui conseiller +à la Cour royale de Montpellier, était mon compagnon de choix, et qui +mit tant de délicatesse dans ses procédés qu'aucune différence ne +pouvait se remarquer entre les deux camarades. Ce digne vieillard vit +encore; un de ses plus grands bonheurs est de me recevoir à Béziers, +et sa belle âme s'indigne toutes les fois que je lui rappelle son +affectueuse bienveillance et les marques qu'il m'en a données.</p> + +<p>Cependant je grandissais beaucoup, et je passai encore huit mois à +Béziers, attendant que le capitaine de vaisseau, neveu de mon père, et +que j'appellerai dorénavant M. de Bonnefoux, reprît du service. M. de +Lunaret me traitait toujours comme son fils; je le suivais à Lyrette, +nom de sa maison de campagne, près de la ville, où il allait souvent; +il me conduisit, même, au village de Cabrières<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, situé dans la +partie des montagnes que l'on trouve à quelques lieues dans le +nord-est de Béziers et où il avait une propriété. Ce fut une partie de +délices pour le jeune Lunaret et pour moi; j'y retrouvai presque le +Châtard. Nous nous y livrâmes à mille exercices, jeux ou plaisirs de +notre âge, dans lesquels nous excitions, même, l'étonnement de ces +montagnards; enfin, après un séjour de trois mois, nous en revînmes, +tous les deux, avec une dose de vigueur, avec une allure d'aisance que +la vie âpre de ces contrées agrestes contribue ordinairement à donner +à ses robustes habitants.</p> + +<p>C'est la dernière partie de ce genre que j'aie faite, en y <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> +portant les goûts vifs de l'enfance, car mon existence changea +entièrement par la nouvelle que je reçus, à mon retour de Cabrières, +que M. de Bonnefoux, ami intime du ministre de la Marine Bruix<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>, +venait d'être nommé adjudant général, aujourd'hui major général, du +port de Brest. Il avait quitté Marmande pour se rendre à son poste; en +passant à Bordeaux, il m'y avait embarqué<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> sur le lougre <i>la +Fouine</i>, qu'on armait pour Brest, et je devais partir sur-le-champ de +Béziers, afin de passer trois mois de congé auprès de mon père; après +ce temps il m'était enjoint d'aller faire, à bord de <i>la Fouine</i>, mon +service de novice ou d'apprenti marin. On ne pouvait pas alors devenir +aspirant ou élève, sans un embarquement préalable d'une durée +déterminée, et sans un concours public, où l'on répondait à un +examinateur sur les connaissances mathématiques exigées. Je ne savais +rien de ce qu'il fallait pour cet examen; mais mon cousin m'attendait +à Brest pour m'y faire embarquer sur un bâtiment en rade, avec +<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> permission du commandant de descendre à terre, afin d'étudier +sous un bon maître, et de pouvoir suivre, d'ailleurs, les cours des +écoles du Gouvernement.</p> + +<p>Je fus abasourdi de toutes ces nouvelles; mais l'enfance est peu +soucieuse; elle est possédée du goût des aventures et remplie de +curiosité. J'eus pourtant un vif serrement de cœur en quittant ma +bonne tante, ma tendre sœur, l'excellent M. de Lunaret, son fils, +mon cher ami; mais enfin je partis pour Marmande.</p> + +<p>Quand j'y arrivai, mes deux cousines, M<sup>mes</sup> de Cazenove de Pradines +et de Réau étaient veuves; la première s'adonnait presque entièrement +à l'éducation première de son fils ou à ses exercices de piété; mais +sa sœur voyait un peu plus le monde; je lui servis de cavalier; +j'avais seize ans; malgré mes genoux un peu gros et mon dos un peu +voûté, j'avais cinq pieds cinq pouces; ma figure était loin d'être +bien; mais on disait que j'avais les yeux intelligents, les dents +belles, et un air de santé. Je soignai mon langage, mes manières, ma +toilette; bref, quand je partis de Marmande, j'éprouvai plus de +regrets que je ne l'aurais pensé. Le Châtard m'avait revu, mais tout +différent; car la bonne société de Marmande m'avait laissé une bonne +partie de son agréable vernis; mon père m'avait même associé à ses +longues parties de chasse de plusieurs jours, qu'il avait reprises +avec une rare vigueur; toutefois Marmande fut ce que je quittai avec +le plus de peine quand je pris le chemin de Bordeaux et de mon +embarquement.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> LIVRE II<br> +ENTRÉE DANS LA MARINE.—CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS +L'EMPIRE</h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis embarqué comme novice sur le lougre <i>la + Fouine</i>.—Départ pour Bordeaux.—Je fais la connaissance de + Sorbet.—<i>La Fouine</i> met à la voile en vue d'escorter un convoi + jusqu'à Brest.—La croisière anglaise.—Le pertuis de + Maumusson.—<i>La Fouine</i> se réfugie dans le port de + Saint-Gilles.—Sorbet et moi nous quittons <i>la Fouine</i> pour nous + rendre à Brest par terre.—Nous traversons la Bretagne à pied.—À + Locronan, des paysans nous recueillent.—Arrivée à + Brest.—Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux.—La capture + de <i>la Fouine</i> par les Anglais.—Je suis embarqué sur la corvette + <i>la Citoyenne</i>.</p> + +<p>Mon père avait prié son frère de permettre le retard du semestre de la +pension qu'il payait chez lui, afin de joindre cette somme à quelques +économies qu'il faisait depuis quelque temps, avec le plus grand +scrupule, pour subvenir à mes dépenses de trousseau et de voyage. Il +me remit ainsi vingt louis en me faisant ses adieux; ce brave homme me +traça alors les devoirs de l'honneur et de l'état militaire; et, +m'embrassant les larmes aux yeux, il ajouta que si je manquais jamais +à ces devoirs, il n'y survivrait pas.</p> + +<p>À Bordeaux, je logeai chez une veuve, nommée M<sup>me</sup> Sorbet, dont le +fils, beau-frère d'un ami de M. de Bonnefoux, était également +embarqué, par ses soins, sur <i>la Fouine</i>, et devait, sous ses +auspices, entrer, comme moi, dans la Marine. Le bâtiment avait encore +huit jours à séjourner à <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> Bordeaux pour attendre un convoi +qu'il devait escorter jusqu'à Brest. Le capitaine me permit de rester +pendant ce temps chez M<sup>me</sup> Sorbet, où grand nombre d'amis et d'amies +de Sorbet et de ses sœurs venaient habituellement passer la soirée. +Le jour, Sorbet et moi nous parcourions la ville, et visitions les +curiosités ou les environs; et, le soir, c'étaient des réunions +bruyantes, fort de notre goût. Sorbet, qui avait mon âge, était moins +grand que moi, mais fortement constitué; il était paresseux, dissipé, +prodigue; aussi les vingt louis que sa mère avait cru devoir également +lui donner étaient fortement ébréchés, et par contre-coup les miens, +quoique beaucoup moins, lorsque nous quittâmes Bordeaux.</p> + +<p>Au bas de la Gironde, nous attendîmes quelque temps encore, à cause de +plusieurs navires du convoi qui n'étaient pas prêts, des croiseurs +anglais et du vent. J'avais la plus grande impatience d'essayer de mon +nouvel élément, surtout d'arriver à Brest pour travailler à +comparaître devant mon examinateur, qui devait s'y trouver à la fin de +janvier. Enfin ce grand jour arriva: la mer était couverte de nos +bâtiments, et, quoique malade du mal de mer, j'admirais ce spectacle, +quand l'annonce de deux frégates anglaises vint jeter, dans les voiles +du convoi, la même épouvante qu'un loup peut répandre au milieu d'un +troupeau de brebis. Nous étions deux petits bâtiments qui fîmes bonne +contenance; mais le danger était pressant; et, après plusieurs +signaux, comme les frégates nous coupaient la route, il fallut songer +à rentrer à Bordeaux, où, effectivement, le convoi mouilla presque +tout entier. Cependant quelques bâtiments plus avancés vers l'île +d'Oléron étaient menacés par les canots des frégates; <i>la Fouine</i> se +porta à leur secours; l'action paraissait inévitable. L'idée d'un +combat prochain dissipa le reste de mon mal de mer, et tout le monde +s'attendait à se battre, lorsque le capitaine prit une résolution +audacieuse, celle de mettre le convoi à l'abri d'Oléron. Le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> +temps s'était obscurci; le détroit de Maumusson<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, qui est rempli +d'écueils, se distinguait à peine des terres voisines; il fallait +beaucoup de prudence et de sang-froid pour réussir à le traverser; +toutefois le signal en fut fait; le reste du convoi imita notre +manœuvre; il nous suivit dans la route périlleuse que nous lui +traçâmes, et nous arrivâmes sains et saufs. Dans peu d'heures, j'avais +vu de belles, de grandes choses. Si quelques coups de canon avaient +animé la scène, ma satisfaction aurait été à son comble.</p> + +<p>La République, non plus que l'Empire, ne sut garantir nos côtes, ni +même l'intérieur de plusieurs de nos ports, des blocus ou des +croisières anglaises; espérons qu'une telle humiliation est passée +pour la France. L'île d'Aix, située entre les îles d'Oléron et de Ré, +était donc bloquée; aussi nous fallut-il un temps infini pour +atteindre le pertuis Breton, et guettant mille fois un instant de +négligence des croiseurs, attendre un moment favorable pour atteindre +la hauteur de l'île d'Yeu. À peine y étions-nous que les Anglais +reparurent en force, et nous ne trouvâmes d'asile que dans le petit +port de Saint-Gilles<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.</p> + +<p>Plus de trois mois s'étaient écoulés; nous étions en décembre 1798, et +je voyais mon examen à vau-l'eau; je m'en ouvris au capitaine qui, +d'abord, m'avait traité avec assez d'indifférence, mais qui, satisfait +de ma contenance le jour de Maumusson, me témoignait depuis lors +quelques égards. Il répondit qu'il ne pouvait m'autoriser à débarquer, +mais que si je quittais le bâtiment sous ma responsabilité, il +fermerait les yeux autant qu'il le pourrait et qu'il n'en rendrait pas +compte. Je n'en demandais pas davantage. Sorbet fut enchanté; nous +quittâmes <i>la Fouine</i> avec nos effets que nous mîmes au roulage, et +nous <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> partîmes pour Nantes à pied, munis d'une sorte de +permission en guise de feuille de route, que le capitaine eut la bonté +de nous donner à l'instant du départ.</p> + +<p>Nous avions pris les devants de quelques heures sur nos effets, et le +malheur voulut qu'un orage, que nous essuyâmes, grossit tellement un +torrent que la charrette qui les portait n'arriva que huit jours après +nous. Sorbet recommença le train de vie de Bordeaux; aussi, quand il +fallut partir, sa bourse était à sec; la mienne put à peine subvenir +aux frais d'auberge ou de transport des effets, et il ne me restait +plus que 34 francs pour le voyage de Brest: Ce fut donc une nécessité +de remettre notre bagage au roulage et de nous acheminer à pied. Le +premier jour, nous couchâmes à Pont-Château; nous fîmes par conséquent +douze ou treize lieues de poste; le lendemain, Sorbet, dès les +premiers pas, se dit fatigué; peu après il parla d'un mal aux pieds, +finalement d'un cheval, qu'en bon camarade je louai pour lui; et nous +continuâmes quelque temps ainsi, lui monté pendant les trois quarts du +temps, et moi l'autre quart. Encore trouvait-il ce quart horriblement +long.</p> + +<p>La Bretagne, que nous traversâmes au milieu des décombres, des +dévastations, des maisons ruinées et des villages incendiés, n'était +pas sans quelque danger pour nous, serviteurs de la République.</p> + +<p>Près d'Auray, par exemple, nous vîmes, sur la route, le cadavre d'un +soldat qui venait d'être tué; cependant nous cheminâmes sans autre +accident que de nous trouver près de Locronan<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, n'ayant plus un +sou, et surpris par une pluie violente, pendant laquelle nous nous +réfugiâmes sous un arbre où le froid nous saisit et nous engourdit. +Des paysans nous y trouvèrent et nous portèrent charitablement dans +leur chaumière. C'est là qu'ayant repris nos sens auprès d'un bon feu, +nous racontâmes notre histoire, <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> et nous nous réclamâmes de +l'adjudant général de Brest. Ces braves gens se laissèrent toucher par +notre jeunesse, notre dénuement, notre physionomie; l'un deux, après +un jour de repos, nous conduisit à Brest, où M. de Bonnefoux le +défraya généreusement, mais nous demanda un compte sévère de nos vingt +louis, et surtout de ce qu'il appelait notre désertion. Ce ton auquel +je n'étais pas accoutumé, et qui, pourtant, était fondé, me fit une +vive impression; je tremblais comme la feuille, lorsque des dépêches +lui furent remises; après les avoir lues, il vint à nous d'un air +ouvert: «Mes amis, dit-il, <i>la Fouine</i> est prise par les Anglais; nul +n'a plus rien à vous demander, et votre faute est cause d'un si grand +bien pour vous, qui seriez actuellement prisonniers, que je n'ai pas +le courage de vous la reprocher; votre examinateur sera ici dans cinq +semaines, et demain vous aurez vos maîtres. Je vais vous embarquer sur +la corvette <i>la Citoyenne</i>, qui sert de stationnaire, et dont le +capitaine vous permettra de suivre, à terre, le cours d'arithmétique +exigé pour être aspirant, (actuellement élève) de 2<sup>e</sup> classe. Vous +avez peu de temps devant vous; cependant je suis persuadé que vous en +aurez assez; ainsi, de la bonne volonté, et tout sera oublié.»</p> + +<p>Tant de bonté, tant de raison, changèrent entièrement mes idées, et je +résolus de porter, à l'étude, des facultés que, jusque-là, j'avais +toutes dévolues au plaisir, à la dissipation; je tins parole, et je +travaillai sans relâche. Une semaine avant le jour annoncé pour +l'examen, j'étais très bien en mesure; mais ne voilà-t-il pas +l'examinateur malade, et qui fait savoir qu'il n'arrivera plus qu'en +avril? M. de Bonnefoux m'annonça cette nouvelle avec plaisir, pensant +que ce délai me serait utile; cependant j'en fus fort attristé, et j'y +pensais avec souci, lorsque le lendemain matin, l'idée me vint de me +présenter d'emblée, en avril, pour la 1<sup>re</sup> classe. J'en fis part à +mon cousin, qui me demanda si je savais qu'il fallait répondre, en +outre de l'arithmétique, sur la géométrie, <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> les deux +trigonométries, la statique et la navigation. «Oui, lui dis-je, mais +je me sens de force et j'y arriverai.» J'y réussis; c'est-à-dire que +trois mois et demi après mon apparition à Brest et n'ayant pas encore +dix-sept ans, j'avais passé un examen très bon, que j'étais décoré des +insignes d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe, grade correspondant à celui de +sous-lieutenant et qu'en cette qualité j'étais embarqué sur le +vaisseau <i>le Jean-Bart</i>, faisant partie d'une armée navale de 25 +vaisseaux, prête à appareiller sous les ordres de l'amiral Bruix.</p> + +<p>Ce succès fut un événement au port de Brest. Mon examen avait duré +quatre heures; pas une seule fois je n'avais hésité; l'examinateur et +les membres de la Commission d'examen m'embrassèrent de satisfaction; +l'amiral Bruix m'invita à dîner et me donna une longue-vue. M. de +Bonnefoux me fit cadeau d'un sabre superbe, qui était pour moi un +véritable sabre d'honneur. Une cousine que nous avions à Brest, +M<sup>lle</sup> d'Arnaud, aujourd'hui M<sup>me</sup> Le Güalès, m'envoya un très bel +instrument nautique, appelé cercle de Borda, qui avait appartenu à un +de ses frères, officier de marine émigré. Mes nouveaux camarades +m'accueillirent avec cordialité. Mon père, ma sœur, m'écrivirent +qu'ils étaient dans l'ivresse; et je vis bien clairement qu'il n'y +avait jamais eu, pour moi, de plus grand bonheur au monde. Hélas! +pourquoi n'avais-je plus de mère pour recevoir d'elle des +félicitations qui auraient été si douces à mon cœur?</p> + +<p>Quant au malheureux Sorbet, il ne put même pas être reçu à la 2<sup>e</sup> +classe, et M. de Bonnefoux le condamna, pour lui donner le temps de la +réflexion, à faire la même campagne que moi, dans son grade de novice, +mais sur un autre bâtiment. Quelle cruelle différence de destinée +entre deux jeunes gens du même âge et partis du même point! quelle +source de regrets amers pour lui, et comme mon insouciant camarade en +fut, par la suite, sévèrement puni!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> CHAPITRE II</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.—Les 17 + vaisseaux anglais de Cadix.—Le détroit de Gibraltar.—Relâche à + Toulon.—L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée + du général Moreau, à Savone.—L'amiral Bruix touche à Carthagène + et à Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux + espagnols.—Il rentre à Brest.—L'équipage du <i>Jean-Bart</i>, les + officiers et les matelots.—L'aspirant de marine Augier.—En rade + de Brest, sur les barres de perroquet.—Le commandant du + <i>Jean-Bart</i>.—Il veut m'envoyer passer trois jours et trois nuits + dans la hune de misaine.—Je refuse.—Altercation sur le + pont.—Quinze jours après, je suis nommé aspirant à bord de la + corvette, <i>la Société populaire</i>.—Navigation dans le golfe de + Gascogne.—<i>La Corvette</i> escorte des convois le long de la + côte.—L'officier de santé Cosmao.—<i>La Société populaire</i> est en + danger de se perdre par temps de brume.—Attaque du convoi par + deux frégates anglaises.—Relâche à Benodet.—Je passe sur le + vaisseau <i>le Dix-Août</i>.—Un capitaine de vaisseau de trente ans, + M. Bergeret.—Exercices dans l'Iroise.—Les aspirants du + <i>Dix-Août</i>, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.—La capote de + l'aspirant de quart.—Le général Bernadotte me propose de me + prendre pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine.—Le + ministre désigne, parmi les aspirants du <i>Dix-Août</i>, Moreau et + moi comme devant faire partie d'une expédition scientifique sur + les côtes de la Nouvelle-Hollande.—Départ de Moreau, sa + carrière, sa mort.—Je ne veux pas renoncer à l'espoir de prendre + part à un combat, et je reste sur <i>le Dix-Août</i>.</p> + +<p>La campagne de l'amiral Bruix ne dura pas quatre mois; mais elle eut +un résultat important, et elle aurait pu être marquée par un événement +très brillant. Les 25 vaisseaux qui composaient cette armée avaient +été si promptement équipés par les soins de M. de Bonnefoux<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a> (l'un +d'eux le fut en trois jours seulement<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>) que la croisière anglaise +de Brest n'avait pas eu le temps <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> d'être renforcée<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>; notre +sortie fut donc libre<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, et les ennemis ouvrirent le passage. Nous +coupâmes sur le cap Ortegal, prolongeâmes la côte du Portugal, et, +arrivant en vue de Cadix, nous aperçûmes, à midi, 17 vaisseaux anglais +qui y bloquaient une quinzaine de vaisseaux espagnols. Je n'ai jamais +pu savoir pourquoi, sur-le-champ, nous n'attaquâmes pas ces bâtiments +qui, se trouvant entre deux feux, auraient été infailliblement +réduits, et je n'y pense jamais sans chagrin<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Toujours est-il que, +le soir, rien encore n'avait été ordonné pour l'engagement, et que, le +lendemain matin<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, le vent ayant assez considérablement fraîchi, +trois vaisseaux français seulement s'étaient maintenus en position +favorable pour le combat; mais bientôt ceux-ci, voyant le reste de +l'armée faire toutes voiles vers le détroit de Gibraltar, la +rejoignirent et continuèrent avec elle leur route jusqu'à Toulon. Là +nous prîmes quelques troupes, des rafraîchissements, et nous nous +rendîmes à Savone, près de Gênes, où commandait le général Moreau, +dont la position était fort critique, et à qui les secours en soldats +et en munitions qui lui furent délivrés rendirent un important +service; nous retournâmes aussitôt sur nos pas.</p> + +<p>Cependant les renforts anglais, joints à la croisière de Brest, à +celle de Cadix et aux vaisseaux de Gibraltar, étaient à notre +recherche; et il paraît même que, pendant un temps de nuit et de +brume, une partie assez considérable de ces forces nous croisa sous +Oneille<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a> et passa fort près de nous. Quel formidable événement eût +été le choc <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> de tant d'hommes, de bâtiments et de canons, et +quelle haute leçon pour moi! Il n'en fut pas ainsi; les Anglais +poursuivirent leur route vers les côtes d'Italie.</p> + +<p>Pour nous, nous revînmes paisiblement sur nos pas, et, en passant, +nous entrâmes à Carthagène<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, où l'amiral Bruix eut assez +d'ascendant pour faire adjoindre à son armée quelques vaisseaux +espagnols qu'il y trouva; il s'associa de même les vaisseaux de Cadix, +où il relâcha ensuite pour cet objet, et il rentra à Brest<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a> avec +cette flotte immense<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, au milieu des acclamations de la ville et du +port. La France vit, dans l'acte d'adjonction des vaisseaux espagnols, +une garantie de paix à l'égard de l'Espagne, dont les dispositions +étaient douteuses depuis quelque temps, et elle répéta ces +acclamations. Si jamais temps fut, par moi, mis à profit, ce fut +certainement celui-là, et il fallait beaucoup de bonne volonté pour y +parvenir; car en général, alors, les capitaines et les officiers ayant +été improvisés pour remplacer la presque totalité de ceux de la marine +de Louis XVI, qui avaient émigré, ils avaient fort peu d'instruction, +et, jaloux de nos examens et de nos dispositions, ils faisaient tout +au monde pour entraver notre désir de nous instruire. On voyait alors +un étrange spectacle: les matelots obéissaient avec répugnance à ceux +de ces officiers qui sortaient de leurs rangs, et dont, pour la +plupart, l'incapacité ou le manque d'éducation étaient notoires et +plus d'une fois, nous, jeunes gens, nous étions appelés à faire +respecter ces officiers, qui comptaient de longues années de mer. Par +amour pour la discipline, nous nous vengions ainsi des mauvais +traitements qu'en d'autres circonstances ils nous faisaient endurer.</p> + +<p>Jusqu'alors on avait vu les élèves se tutoyer, et, depuis <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> le +retour de l'ordre, cet usage fraternel s'est rétabli; mais, comme +alors la République en faisait pour ainsi dire une obligation, +l'opposition si naturelle à la jeunesse se fit une loi du contraire; +et j'ai entendu, un jour, un de mes camarades dire à un autre aspirant +qui le tutoyait: «Gardez, je vous prie, votre tutoiement pour ceux qui +ont gardé les cochons avec vous.»</p> + +<p>Un excellent camarade, nommé Augier<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, dont je fis la connaissance à +bord du <i>Jean-Bart</i>, s'y établit mon mentor. Il avait beaucoup +d'instruction; il était bon marin, et il ne m'abandonna pas un +instant. Par lui, tout m'était montré, indiqué, expliqué; nous étions +partout, en haut et en bas, dans la cale ou les entreponts, ainsi que +sur le gréement, et, grâce à lui, l'officier de quart en second, à qui +j'étais attaché, venant à être malade vers la fin de la campagne, je +pris le porte-voix avec assurance, et je fus en état de le remplacer. +L'affectueux Augier me surveillait, m'écoutait, m'applaudissait +ensuite, ou me redressait... c'était, certainement, plus qu'un ami; un +père n'aurait pas mieux fait, et il n'avait pas vingt ans! Plus tard, +j'ai appris sa mort, par suite d'un duel que sa prudence ne sut pas +éviter; il était alors lieutenant de vaisseau. Je lui devais des +larmes sincères; elles ne lui ont pas manqué, et, en ce moment, mes +yeux se mouillent encore à son précieux souvenir.</p> + +<p>Comment, en effet, ne pas penser avec attendrissement à tant +d'obligeance, à tant d'amitié; et, avec cela, que de noblesse, que de +courage, que de sang-froid, que d'instruction!</p> + +<p>Un jour<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, nous étions sur les barres de perroquet, c'est-à-dire +presque au haut de la mâture; là, le digne Augier <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> me montrait +les vaisseaux des deux nations<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, entourés de leurs innombrables +frégates, corvettes ou avisos; il me faisait remarquer ceux qui +savaient tenir leur poste dans l'ordre prescrit; et, déroulant devant +moi ses connaissances en tactique navale, il m'enseignait par quelles +manœuvres pouvaient s'exécuter diverses évolutions; la mer était +pleine de majesté, le vent assez fort, le temps couvert; et nous, +accrochés à un simple cordage et dominant ce spectacle, nous +continuions à deviser, lorsqu'un rayon de soleil vint encore embellir +la scène. Augier se sent alors saisi d'un saint enthousiasme, et il +déclame avec énergie l'admirable passage du poème des Jeux séculaires, +où Horace fait de nobles vœux pour que l'astre du jour ne puisse +jamais éclairer rien de plus grand que sa patrie: aux mots: <i>Dii +probos mores docili juventu</i>, je l'interrompis en lui disant que le +poète aurait encore dû souhaiter à la jeunesse romaine des amis tels +que lui. «Les bons amis, répondit Augier, ne manquent jamais à ceux +qui savent les mériter.»</p> + +<p>Je ne restai pas longtemps à bord du <i>Jean-Bart</i>. Le commandant de ce +vaisseau s'appelait M. Mayne; c'était un homme inquiet, violent, +tyrannique, brutal, arbitraire, et qui, pourtant, avait de grandes +prétentions au républicanisme. Ce même homme a dit, depuis, sous le +règne de l'empereur, en gourmandant les officiers de son bord: +«Personne ici n'a de dévouement; personne ne sait servir Napoléon +comme moi.»</p> + +<p>C'était surtout pour les aspirants, qu'il appelait des aristocrates, +qu'il réservait ses colères; les punitions, aussi souvent injustes, +peut-être, que méritées, pleuvaient sur eux. Vint un jour où il m'en +infligea une que les règlements n'autorisaient pas. Je fus enchanté de +l'occasion, et je résistai formellement. Il s'agissait d'aller passer +trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. Le commandant +<span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> eut donc beau ordonner, tempêter, jurer; tout fut inutile. +Quand je vis qu'il luttait d'entêtement, je sentis mes avantages, et +je redoublai de calme dans mes refus; il appela, cependant, la garde, +et dit qu'il allait me faire hisser dans la hune; je répondis que je +le croyais trop bon républicain pour penser qu'il continuât ainsi à +enfreindre ses pouvoirs; qu'au surplus je ne résisterais pas à la +force, mais que, s'il ne me faisait pas attacher dans la hune, j'en +descendrais aussitôt. Alors, sans me déconcerter, je détachai mon +sabre pour confirmer que je ne me défendrais pas, et me mettant à +cheval sur un canon voisin, j'ajoutai qu'il pouvait me faire hisser, +s'il le jugeait possible. Il ne l'osa point.</p> + +<p>Après mille phrases aussi incohérentes que passionnées, il se retira +dans sa chambre, disant qu'il me donnait cinq minutes de réflexion, et +qu'à son retour il me ferait hisser si j'étais encore en bas. Le +vaisseau était dans une agitation extrême; l'officier de quart, M. +Granger, était un brave homme de soixante ans qui m'engageait, les +larmes aux yeux, à obéir.</p> + +<p>À l'aspect de ces larmes, je sentis mon courage chanceler; mais, +revenant à moi, je refusai encore. Il se rendit alors chez le +commandant, et, revenant bientôt avec un visage triomphant: «J'ai pris +sur moi, s'écria-t-il, de dire que vous étiez monté, et j'ai obtenu +votre grâce...; allez remercier le commandant.» Je compris que c'était +un arrangement convenu; je ne voulus pas m'y prêter, et je continuais +à rester sur mon canon, quand le sage Augier s'approchant de moi, me +dit: «Vous avez été admirable; vous nous avez vengés de six mois +d'oppression; mais l'ennemi est à bas, et vous n'abuserez pas de votre +victoire en persistant à le narguer sur le pont; allons, venez au +poste; il nous tarde à tous de vous complimenter et de vous +remercier.» Nul ne s'opposa à ce que je suivisse Augier; et ainsi se +termina cette scène, où le commandant aurait sauvé les apparences, +ainsi que sa dignité, s'il <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> m'avait dit avec modération que je +méritais quinze jours d'arrêts, qu'il avait cru me rendre service en +commuant cette punition; mais que, puisque la chose ne me convenait +pas, il en revenait aux arrêts, et m'enjoignait d'y rester jusqu'à +nouvel ordre.</p> + +<p>Cette aventure fut l'objet des entretiens de toute la rade. D'un autre +côté je la racontai à M. de Bonnefoux. Il en fut désolé, car il savait +que <i>le Jean-Bart</i> n'avait pas de mission prochaine, et il était sur +le point de me faire changer de bâtiment. Il ajouta qu'il ne le +pouvait plus de quelque temps, parce qu'il ne devait pas paraître +prendre parti pour le subordonné contre le chef. Cependant ma présence +était, convenablement, devenue si impossible sur le vaisseau que, +quinze jours après, je passai sur la corvette <i>la Société populaire</i>, +tout simplement nommée, dès lors même, <i>la Société</i>, tant on était +déjà fatigué, en France, des mots pompeux à l'aide desquels tant de +gens avaient été séduits, et tant de crimes commis. Cette corvette +devait partir sous peu pour escorter les convois le long de la côte +jusqu'à Nantes: c'était la même mission que celle de <i>la Fouine</i>; mais +<i>la Société</i> était beaucoup plus grande, plus fortement armée que le +lougre, et elle avait plusieurs autres navires de guerre pour +coopérateurs.</p> + +<p>Dans cette navigation, je pris une connaissance détaillée de la +plupart de nos petits ports du golfe de Gascogne, et j'avais un +commandant bien différent de celui du <i>Jean-Bart</i>. Augier me manquait +beaucoup; cependant un jeune officier de santé de beaucoup de mérite +et d'une société fort agréable, appelé Cosmao<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, s'y lia avec moi, +et adoucit un peu mes regrets. Je restai plusieurs mois sur cette +corvette; mais il ne s'y passa que deux événements <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> dignes +d'être relatés; le premier fut la rencontre inopinée d'une roche, sur +laquelle, par un temps de brume, nous fûmes sur le point de nous +briser; la manœuvre prompte, l'accent du commandement de l'officier +de quart purent seuls nous dégager. Chacun à bord, lui excepté, +croyait le bâtiment perdu; et l'on frissonnait encore de terreur, +tandis que le hideux remous de la roche paraissait fuir la poupe de la +corvette, naguère enveloppée et attirée par lui vers les profondeurs +de l'abîme. Le danger passé, je descendis, et j'allai trouver Cosmao +qui était couché dans son cadre: «Quoi, vous dormez? lui dis-je». +«Non, me répondit-il, j'ai tout entendu, et j'allais me lever; mais je +vous aurais embarrassé, et je me suis remis sur le côté droit pour me +noyer plus à mon aise; c'est la position où je dors habituellement.» +Dans l'officier de quart j'avais admiré l'homme de cœur, de tête et +de talent; dans l'officier de santé, j'admirai le philosophe, l'homme +résigné! l'un et l'autre avaient à peine vingt ans; et que d'hommes +supérieurs de cinquante n'en feraient pas autant; mais il n'est rien +de tel pour former la jeunesse que la guerre et les révolutions! +Cosmao est un ami que je n'ai pas revu depuis <i>la Société</i>!</p> + +<p>Le second événement fut l'attaque du convoi par deux frégates +anglaises. Nos navires marchands furent mis à l'ancre entre la terre +et les bâtiments de guerre, qui s'embossèrent pour prêter côté, et +pour combattre les frégates. Celles-ci s'approchèrent; nous tirâmes +dessus, et comme la corvette portait du 24, nous les atteignîmes de +loin; ce gros calibre fut, sans doute, ce qui fit changer leur +résolution; car elles prirent le large, et se contentèrent de nous +observer; mais nous appareillâmes pendant la nuit et, au point du +jour, nous gagnâmes le petit port de Benodet<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Dans ce trajet, le +commandant <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> pensa que nous serions peut-être attaqués par les +embarcations armées des frégates, à l'effet d'essayer de couper ou +d'enlever quelque traîneur du convoi; aussi nous passâmes la nuit dans +la plus grande vigilance et armés jusqu'aux dents. Toutefois il n'en +fut rien; et mon espoir fut encore déçu, d'ajouter à l'expérience que +me donnaient mes voyages, le haut enseignement d'une mêlée ou d'un +combat.</p> + +<p>Lors d'une de nos relâches à Brest, M. de Bonnefoux me fit passer sur +le vaisseau <i>le Dix-Août</i><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, qui devait faire campagne, et qui était +commandé par M. Bergeret<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, jeune capitaine de vaisseau de trente +ans, renommé pour sa belle défense de la frégate <i>la Virginie</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>; +aujourd'hui vice-amiral, préfet maritime à Brest<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, et qui possédait +tout ce qu'il faut pour conduire, diriger, former, enthousiasmer la +jeunesse. Augier était parvenu à quitter le <i>Jean-Bart</i> et il allait +partir dans une autre direction; ainsi il était encore à Brest, et +j'eus le bonheur de recevoir ses adieux; <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> il me fit promettre +de ne prendre aucun moment de repos que je ne fusse enseigne de +vaisseau, et, jusqu'à ce moment, de ne me permettre aucune +distraction, pas seulement celle de la lecture d'un roman ou d'un +ouvrage d'agrément; il voulut enfin que tous mes moments, toutes mes +facultés fussent, sans exception, pour l'étude et pour la navigation. +Je promis tout; je tins tout.</p> + +<p>Cependant les ordres du <i>Dix-Août</i> furent changés; ses courses se +bornèrent à quelques promenades dans l'Iroise<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>, à Bertheaume<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>, à +Camaret<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>, lieux voisins de Brest, et où le commandant Bergeret +exerçait son équipage avec l'actif entraînement qu'il savait si bien +inspirer. Qu'il y avait loin de là au commandant du <i>Jean-Bart</i>, et +que j'étais heureux d'en pouvoir faire la comparaison! J'étais content +de tout; je l'étais des autres; je l'étais de moi; et quand je venais +à penser qu'un an s'était à peine écoulé depuis que j'étais un enfant, +un petit polisson, puis un novice, puis un écolier, je me sentais +comme émerveillé. Je correspondais, d'ailleurs, fort exactement avec +mon père, avec ma sœur; et quand <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> ce n'eût été ma +conscience, leurs lettres m'auraient amplement récompensé de mes +fatigues, de mes travaux.</p> + +<p>Il y avait à bord du vaisseau le <i>Dix-Août</i> huit aspirants de la +Marine, avec quatre desquels je me liai étroitement, et dont je vais +te parler pour te donner quelques idées sur la destinée de la quantité +de jeunes gens qui se lancent annuellement dans la carrière du service +militaire. Tu y verras peut-être aussi l'influence que leur conduite +particulière peut avoir sur cette destinée.</p> + +<p>Deux d'entre eux, Moreau et Verbois, étaient, comme moi, de la 1<sup>re</sup> +classe. Moreau<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>, né à Saint-Domingue, ex-élève très distingué de +l'École polytechnique avait un jour rêvé, devant une gravure des +boulevards, une nouvelle révolution dans sa patrie, son retour sous la +domination de la France, le rétablissement de sa fortune, et le +paiement de la dette de sa reconnaissance envers une famille généreuse +qui l'avait fait élever, à peu près et avec non moins de succès qu'il +était advenu, quelques années auparavant, à l'illustre d'Alembert. Son +exaltation fut si forte qu'il s'évanouit sur le pavé. On le porta dans +une maison voisine; il n'en sortit que pour renoncer au poste de +répétiteur de l'École polytechnique, aller s'embarquer et passer son +examen pour la Marine. Il avait été recommandé au commandant Bergeret, +et celui-ci avait reçu ce brillant sujet, comme peu d'hommes au +pouvoir savent accueillir un jeune homme de grande espérance. La +taille élevée de Moreau, le caractère sévère de sa figure, son costume +original, son organe pénétrant, sa parole incisive, l'impétuosité de +ses mouvements, le ton d'autorité de son regard, tout en faisait un +être à part, tout révélait qu'il n'y avait rien au-dessus de son +ambition. Je crois être l'aspirant du <i>Dix-Août</i> qu'il a préféré, mais +je ne dis pas aimé, car la nature ne donne pas tout <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> à la +fois; et, malheureusement pour ceux dont la tête est si supérieurement +organisée, le cœur est ordinairement froid et subordonné aux +volontés de l'esprit.</p> + +<p>Verbois était aussi un excellent sujet<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. S'il avait infiniment +moins de moyens ou d'instruction que Moreau, il avait pourtant fait +ses études avec distinction; et il avait le caractère si aimant qu'on +était naturellement attiré vers lui, vers ses manières affectueuses, +et qu'on ne pouvait le connaître sans lui vouer son amitié.</p> + +<p>Venaient ensuite, par rang de grade et d'âge, Hugon et Saint-Brice; +Hugon<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a> avait quelque chose de Moreau, beaucoup de Verbois, mais +par-dessus tout un sang-froid admirable, toute l'activité possible, +une persévérance à toute épreuve, une audace dans le danger que rien +ne pouvait arrêter, et, avec cela, une gaieté charmante, très +convenablement assaisonnée de malice et de bonté. J'ai longtemps +navigué avec lui; je lui ai toujours dit que la Marine n'aurait jamais +de meilleur officier que lui, et je ne me suis pas trompé; il l'a +prouvé partout, particulièrement à Navarin<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>, à Alger<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a> et à +Lisbonne<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. Il est aujourd'hui contre-amiral<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>, et, pour moi, +c'est toujours un frère.</p> + +<p>Quant à Saint-Brice, c'était l'amabilité personnifiée; <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> mais +il avait tous les penchants vicieux, tous les goûts absurdes de la +jeunesse, quand elle est trop livrée à elle-même, et une horreur innée +pour le travail ou l'étude. Jamais mémoire ne fut plus heureuse, +esprit plus vif, intelligence plus parfaite! Que d'avenir il y avait +dans ce jeune homme, s'il avait pu se soumettre à une vie régulière et +appliquée! mais cette faiblesse de ne pouvoir résister à aucun de ses +désirs le portait à mille désordres. Quelquefois il nous entraînait +nous-mêmes; mais jamais nous ne pouvions le ramener à nous. Enfin, +jeune encore, il est mort victime de ses excès.</p> + +<p>Tels étaient les plus remarquables des camarades que j'avais sur <i>le +Dix-Août</i>, et nous nous serrions fortement les uns contre les autres +pour résister aux tribulations que nous avions à supporter de la +plupart des officiers du temps, et à l'injustice, à l'insouciance du +Gouvernement d'alors. Les équipages étaient à peine vêtus, à peine +nourris; les vivres étaient de qualité inférieure, les bâtiments mal +tenus; on ne payait enfin ni traitement de table, ni solde, à tel +point qu'il a existé des vaisseaux où les aspirants n'avaient qu'une +capote pour eux tous; c'était celui de quart ou de corvée qui en avait +la jouissance momentanée. À cet âge, on supporte tous ces désagréments +assez bien. Mais les matelots, qui sont souvent mariés et dont les +familles mouraient de faim, ne le prenaient pas aussi +philosophiquement; or ceci augmentait encore la difficulté de notre +position. Par la suite, l'empereur mit ordre à tout cela, et il fit +même remettre une partie de l'arriéré; quant au reste, il n'a jamais +été restitué, et aujourd'hui il y a prescription. Ces sommes n'ont pas +été perdues pour tout le monde. Gardez-les, vous qui les avez; mais, +en grâce, n'y revenez pas, et laissez-nous en paix.</p> + +<p>Cependant M. de Bonnefoux me fit appeler un jour et me dit que le +général Bernadotte (aujourd'hui roi de Suède), en mission à Brest, et +qui logeait dans son hôtel, avait perdu un jeune aide de camp, qu'il +l'avait prié de <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> lui désigner un officier pour le remplacer, +et il ajouta: «Vous pouvez être cet officier, car il est facile, en ce +moment, de passer de la Marine dans l'infanterie. Si vous acceptez, +vous serez capitaine à vingt ans, colonel probablement à vingt-cinq; +et si la guerre dure et que vous surviviez à vos camarades, vous +pourrez, en vous distinguant, être général à trente. Je vous donne +vingt-quatre heures pour vous décider.» Je sentais bien que, sous le +rapport de l'avancement, il y avait avantage, comme il y en aura +toujours à servir dans le corps le plus nombreux, le plus utile au +pays; je comprenais qu'en France ce corps était l'infanterie; je +voyais bien clairement que, dans cette arme, où les droits de +l'ancienneté, d'accord avec la justice, portent au grade d'officier +une grande quantité de sergents-majors et de sergents, ceux-ci +n'avancent guère plus ensuite qu'à leur tour, tandis que le choix se +porte naturellement toujours sur ceux qui ont fait des études, qui +proviennent des Écoles et qui paraissent presqu'exclusivement +destinés, par la force des choses, à devenir officiers supérieurs; il +était clair pour moi que, dans la Marine ou dans les autres corps +spéciaux, tous les officiers étant instruits, tous avaient les mêmes +chances d'avancement au choix; enfin je connaissais l'éclat des +services du général Bernadotte; mais je réfléchis, d'un autre côté, +que, parent de M. de Bonnefoux, qui, par des embarquements de choix, +me mettrait en évidence, et décidé à bien travailler, à beaucoup +naviguer, je pourrais faire d'assez grands pas dans ma carrière; +songeant, par-dessus tout, au chagrin de quitter ce digne parent, mes +bons camarades et des travaux vivement poursuivis, je me décidai et je +refusai. À quoi tient une existence? qui peut dire à présent où je +serais? mais peu importe, sans doute, car je ne me trouverais pas, en +ce moment, plus heureux que je ne le suis.</p> + +<p>J'eus, bientôt après, un assaut du même genre à soutenir. Le Ministre, +ayant ordonné une mission scientifique <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> sur les côtes de la +Nouvelle-Hollande<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a> et ayant obtenu des passeports de paix pour les +deux bâtiments qui devaient en être chargés, avait désigné, parmi les +aspirants de l'expédition, Moreau, à cause de son instruction +supérieure, et moi, pour mon brillant examen. Toutefois l'option était +laissée à chacun. Moreau accepta sans balancer, car il n'avait pas +encore navigué, et il brûlait de s'exercer, de commander, et d'arriver +à un grade assez élevé pour pouvoir, un jour, diriger ses talents, son +influence et son bras vers le but éternel de ses volontés: une +révolution nouvelle dans sa patrie, dont il était incessamment +préoccupé. M. de Bonnefoux lui remit son ordre d'embarquement, en chef +qui estimait un si noble jeune homme; et, avec une grâce infinie, il y +ajouta le don d'un instrument nautique appelé sextant, qui l'avait +accompagné dans toutes ses campagnes. L'ardent Moreau partit donc et +revint de cette longue campagne, marin consommé, bientôt enseigne de +vaisseau<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, bientôt lieutenant de vaisseau, et chacun applaudissait. +Malheureusement une balle vint l'atteindre sur <i>la Piémontaise</i>, où il +était commandant en second. Balle funeste, mais qui inspira une +résolution sublime! Moreau prévoit que sa frégate succombera dans le +combat inégal qu'elle soutient; il sent que sa blessure brise sa +carrière... Lui, prisonnier, lui, arrêté dans ses vastes projets; lui, +voir l'Anglais triomphant commander à sa place; lui, mourir peut-être +lentement de sa blessure, non, ce n'est pas possible!... Plutôt mille +fois une mort immédiate!.. Il appelle donc un matelot dévoué, et, +recueillant ses forces pour dominer, de la voix, le bruit de +l'artillerie, il lui ordonne de le jeter à la mer. Le matelot recule +épouvanté, et veut le faire porter au poste <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> des blessés; mais +l'ordre est réitéré; et tel était l'ascendant de ce caractère vraiment +surhumain que le matelot s'approche, détourne les yeux, et, avec une +pieuse résignation, il obéit. «Merci, dit Moreau, vous êtes un +véritable ami...»</p> + +<p>Après avoir raconté cette catastrophe, il me reste à peine assez de +mémoire, assez de force, pour dire que la mission à laquelle le +Ministre me rattachait, étant une mission de paix, je ne voulus pas en +faire partie, quoique le grade d'enseigne de vaisseau fût certain pour +moi, à une époque rapprochée, et, malgré le lustre que de telles +campagnes font rejaillir, toute la vie, sur un officier; mais je ne +croyais pas convenable de devenir enseigne, en temps de guerre, sans +avoir vu le feu; je préférai donc en chercher les occasions, et cette +considération me décida.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> CHAPITRE III</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis nommé second du cutter le <i>Poisson-Volant</i>, + puis je reviens sur <i>le Dix-Août</i>.—Ce vaisseau est désigné pour + faire partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de + porter des secours à l'armée française d'Égypte.—L'escadre part + de Brest.—Prise d'une corvette anglaise en vue de + Gibraltar.—Les indiscrétions de son équipage.—Le surlendemain, + <i>le Jean-Bart</i> et <i>le Dix-Août</i>, capturent la frégate <i>Success</i>, + qui ne se défend pas.—Chasse appuyée par <i>le Dix-Août</i> au cutter + <i>Sprightly</i>.—Je suis chargé de l'amariner.—L'amiral change + brusquement de route et rentre à Toulon.—Le commandant Bergeret + quitte le commandement du <i>Dix-Août</i>; il est remplacé par M. Le + Goüardun.—Mécontentement du premier Consul.—Ordre de partir + sans retard.—L'escadre met à la voile.—Abordage du <i>Dix-Août</i> + et du <i>Formidable</i>, dans le sud de la Sardaigne.—Graves + avaries.—Relâche à Toulon.—L'amiral reçoit l'ordre de + participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des + forts.—Assaut.—Je commande un canot de débarquement.—Soldat + tué par le vent d'un boulet.—Prise de l'île d'Elbe.—L'amiral + Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne.—Il fait + passer ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et + renvoie les trois autres sous le commandement du contre-amiral + Linois.—Le moral des équipages et des troupes.—Le premier + Consul accusé d'hypocrisie.—Digression sur le duel.—L'escadre + passe le détroit de Messine, et arrive promptement en vue de + l'Égypte.—À la surprise générale, l'amiral ordonne de mouiller + et de se préparer à débarquer à 25 lieues + d'Alexandrie.—Apparition de deux bâtiments anglais au coucher du + soleil.—L'escadre appareille la nuit.—Un mois de navigation + périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans + l'Archipel.—Retour sur la côte d'Afrique, mais devant + Derne.—Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des + officiers.—Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de + débarquement.—À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de + rentrer à bord.—Fin de nos singulières tentatives de secours à + l'armée d'Égypte.—Retour à Toulon.—Souffrance des équipages et + des troupes.—La soif.—Rencontre à quelques lieues de Goze, du + vaisseau de ligne de 74, <i>Swiftsure</i>.—Combat victorieux du + <i>Dix-Août</i> contre le <i>Swiftsure</i>.—Pendant le combat, je suis de + service sur le pont, auprès du commandant.—Mission dans la + batterie basse.—Le porte-voix du commandant Le Goüardun.—Le + point de la voile du grand hunier.—Paroles que m'adresse le + commandant.—Capture du <i>Mohawk</i>.—Arrivée à Toulon.—Grave + épidémie à bord de l'escadre et longue quarantaine.—La + dysenterie enlève en deux heures de temps mon camarade Verbois + couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.—Je le regrette + profondément.—Fin de la quarantaine de soixante-quinze + jours.—Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade + d'enseigne de vaisseau.—Histoire de l'aspirant <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> Jérôme + Bonaparte, embarqué sur <i>l'Indivisible</i>.—Les relations que + j'avais eues avec lui à Brest, chez M<sup>me</sup> de Caffarelli.—Après + la campagne, il veut m'emmener à Paris.—Notre camarade, M. de + Meyronnet, aspirant à bord de <i>l'Indivisible</i>, futur + grand-maréchal du Palais du roi de Wesphalie.—Paix + d'Amiens.—<i>Le Dix-Août</i> part de Toulon pour se rendre à + Saint-Domingue.—Tempête dans la Méditerranée.—Naufrage sous + Oran, d'un vaisseau de la même division, <i>le Banel</i>.—Court + séjour à Saint-Domingue.—Retour en France.—À mon arrivée à + Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de + vaisseau.—Commencement de scorbut.—Histoire de mon ancien + camarade Sorbet.—Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à + Béziers.—L'érudition de M. de La Capelière.—Je retourne à + Brest, accompagné de mon frère, âgé de quatorze ans, qui se + destine, lui aussi à la marine.</p> + +<p>Les campagnes de Bertheaume étaient trop insignifiantes pour que M. de +Bonnefoux me les laissât faire longtemps; il me fit donc passer sur le +cutter <i>le Poisson-Volant</i>, destiné à protéger nos convois dans la +Manche, et il m'y embarqua comme commandant en second. Je craignis, +d'abord, d'être embarrassé de tant d'autorité; mais tout allait assez +bien, lorsque sept vaisseaux furent désignés par le consul Bonaparte +pour aller porter des secours à l'armée qu'il avait abandonnée en +Égypte. <i>Le Dix-Août</i> étant un de ses vaisseaux, j'y retournai avec +empressement. J'y retrouvai mes anciens camarades, moins Moreau, mais +plus Louin et Desbois, deux très bons jeunes gens de La Guerche<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. +Louin se retira du service, à la paix d'Amiens. Desbois a péri dans +ses navigations, victime du climat des colonies; tu vois que la mort a +terriblement moissonné dans nos rangs.</p> + +<p>Cette armée d'Égypte était dans un état déplorable. Kléber, qui en +avait pris le commandement après le départ de Bonaparte, avait été +assassiné. Menou, qui l'avait remplacé, n'avait pas ce qu'il fallait +pour remonter le moral d'hommes courroucés de l'abandon de leur +premier général; et les généraux en sous-ordre, consternés de la mort +de Kléber, ne pouvaient s'accorder ni entre eux, ni avec Menou, et ils +revenaient en France dès qu'ils <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> le pouvaient. Les vivres, les +vêtements, les armes, les munitions, tout manquait, en Égypte, à nos +soldats; le pays était en hostilité permanente; les ports étaient +bloqués par des vaisseaux anglais; enfin, une armée de cette nation, +débarquée sur le sol africain, faisait cause commune avec le pays.</p> + +<p>Dans cet état, sept vaisseaux portant 3.000 hommes de troupes étaient +bien peu de chose; aussi crut-on que le Consul voulait, seulement, +paraître se rappeler ses compagnons d'armes. Ces vaisseaux étaient +commandés par le contre-amiral Ganteaume<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> montant <i>l'Indivisible</i>, +et ayant sous ses ordres le contre-amiral Linois<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, montant <i>le +Formidable</i>, de 80 canons comme <i>l'Indivisible</i><a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.</p> + +<p>Sous Gibraltar, nous fûmes aperçus par des navires garde-côtes +anglais. Dès le lendemain, au point du jour, une corvette anglaise se +trouva à portée de canon de notre escadre. Elle ne résista pas et fut +prise. Quelques indiscrétions nous firent savoir qu'à notre apparition +le commandant de Gibraltar avait expédié ce bâtiment et deux autres +qui étaient prêts, pour porter, dans toute la Méditerranée, la +nouvelle de notre présence dans cette mer. Les deux autres bâtiments +étaient la frégate <i>Success</i> et le cutter <i>Sprightly</i>. Admirons, +toutefois, notre heureuse étoile. Le surlendemain, nous rencontrâmes +la <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> frégate que, malgré sa marche distinguée, <i>le Jean-Bart</i> +et <i>le Dix-Août</i> atteignirent et réduisirent promptement; car elle ne +se défendit en aucune manière; et, peu après, <i>le Dix-Août</i> aperçut et +chassa le cutter.</p> + +<p>D'abord il nous gagna et sembla devoir nous échapper. Le commandant +Bergeret prévit que le temps faiblirait dans la soirée, qu'alors <i>le +Sprightly</i> serait en calme, tandis que nos voiles hautes, beaucoup +plus élevées que les siennes, porteraient encore. Il persista donc, et +il fit bien, puisque, avant la nuit, ce bâtiment était à nous. J'y fus +envoyé pour l'amariner; mais, comme l'amiral ne voulut pas l'adjoindre +à son escadre, il l'expédia pour Malaga; ainsi je n'en gardai pas le +commandement; ce fut un chef de timonerie qui fut chargé de cette +mission de quelques heures.</p> + +<p>Qui n'aurait cru, d'après cela, que nous allions continuer notre route +avec diligence et sécurité? Il n'en fut pas ainsi: trois voiles furent +vues, un soir, qui ne furent ni chassées ni reconnues, et que nous ne +revîmes pas le lendemain. Leur aspect fit changer les projets de +l'amiral, qui prit, aussitôt, la direction de Toulon, où il +arriva<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>, et où il fut abandonné par deux capitaines, étonnés sans +doute de cette rentrée. M. Bergeret était l'un d'eux. Quel vide il +nous laissa et comme je le regrettai! Toutefois il fut remplacé par M. +le Goüardun<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, homme du monde, peu marin, mais très brave, très +poli, très spirituel. Avant de quitter définitivement son bord, le +commandant Bergeret nous fit appeler, Hugon et moi, pour nous +embrasser et nous faire un cadeau d'adieu. Le mien fut le hamac de +matelot dans lequel le commandant Bergeret couchait habituellement et +quelques Essais sur la tactique navale, qu'il avait écrits pendant la +campagne de Bruix.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Par l'un, il semblait me dire qu'un marin ne devait jamais +être assez bien couché pour que la vigilance lui fût difficile; et, +par son manuscrit, que, quels que fussent les devoirs que l'on eût à +remplir, il fallait disposer l'emploi de son temps, de manière à +pouvoir toujours donner quelques moments à l'étude. Excellentes +leçons, et que je n'ai point oubliées; heureux de les avoir reçues +d'un tel chef!</p> + +<p>Bonaparte se montra mécontent de notre relâche, et il fallut partir +presqu'aussitôt<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. Nous naviguions, à dix heures du soir, dans le +sud de la Sardaigne; je travaillais, à la lueur du fanal de <i>la +Sainte-Barbe</i>, à quelques calculs nautiques avec Hugon, lorsqu'au +milieu d'une violente secousse, un bruit effroyable se fit entendre: +«Du canon», me dit Hugon; «Oui», lui répondis-je, «ou bien un +abordage»; et déjà nous étions sur le pont. Quel spectacle! <i>le +Formidable</i> et nous, nous nous étions abordés, fort maladroitement, à +ce qu'il paraît. Nous avions perdu le mât de beaupré, et <i>le +Formidable</i> celui d'artimon. Dans la nuit, le vent fraîchit; il nous +portait droit sur les côtes de la Barbarie; mais heureusement qu'au +point du jour il changea. La nuit fut bien pénible; la pluie entravait +nos travaux et nous faisait beaucoup souffrir. Pour ma part, j'y +contractai un rhumatisme au bras droit, qui ne s'est dissipé que +pendant mes longues campagnes subséquentes des pays chauds de l'Inde.</p> + +<p>Aujourd'hui de telles avaries se répareraient à la mer; alors nous +étions moins expérimentés, surtout plus mal approvisionnés; nous +rentrâmes donc à Toulon pour nous remettre en état.</p> + +<p>Même mécontentement du Consul, qui nous fit repartir avec ordre de +prêter, en passant, notre secours aux troupes qui attaquaient l'île +d'Elbe et ses forts; nous nous y rendîmes, en effet, et tous les soirs +nos vaisseaux <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> défilaient, mettaient en panne devant ces forts +et les canonnaient; ceux-ci ripostaient; mais c'était plus de bruit +que d'effet, et il en résultait peu de dommage. L'assaut fut enfin +résolu; l'amiral envoya un renfort de troupes, et je commandais un +canot de débarquement. En passant sous un fort, son feu se dirige sur +nous; un de nos soldats se lève entre les bancs des rameurs, et le +voilà qui gesticule, menace l'ennemi, crie et s'agite. Ses mouvements +gênent le jeu des avirons, et je lui donne ordre de s'asseoir; il fait +semblant de ne pas m'entendre; je me lève à mon tour; je vais à lui, +et, j'allais le prendre au collet, lorsqu'une volée très bien nourrie +passe au-dessus du canot; le soldat, alors, s'abaisse, et il paraît se +coucher au fond de l'embarcation. Le pauvre homme! nous vîmes, en +débarquant, qu'il ne s'était pas couché de peur... il était mort, et +il n'avait pas été atteint. Un boulet était passé entre sa figure et +mon bras; l'action violente de ce boulet avait opéré sur sa +respiration, du moins, on le dit ainsi; et il avait cessé de vivre.</p> + +<p>L'île d'Elbe devint une conquête de Bonaparte, qui la perdit ensuite, +et qui, plus tard, y subit un premier exil en face de cette autre île +où il avait reçu le jour. Quant à nous, reprenant nos troupes, nous +songeâmes à achever notre mission.</p> + +<p>Cependant nous avions beaucoup de malades; nos bâtiments étaient mal +armés; aussi l'amiral, débarquant ses malades à Livourne, jugea que le +reste des soldats pourrait se placer sur quatre vaisseaux; il choisit +les quatre meilleurs voiliers, les pourvut aux dépens des trois +autres<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>, se dirigea vers le détroit appelé le phare de Messine et +renvoya trois vaisseaux, sous le commandement de l'amiral Linois qui, +plus tard, eut avec eux, à Algésiras<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, un <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> très beau +combat, où il triompha de forces anglaises plus que doubles des +siennes.</p> + +<p>Le moral de nos équipages et de nos passagers était très affecté; on +allait jusqu'à dire que Bonaparte se souciait fort peu de l'armée +d'Égypte, qu'il ne voulait faire qu'une démonstration; et, en effet, +il y avait lieu de le penser: d'abord, à cause de l'insignifiance de +l'armement et de la singularité de l'avoir expédié de Brest plutôt que +de Toulon; ensuite, en raison du simple mécontentement du Consul (lui +qui était si absolu!), du départ toléré de deux bons capitaines, de la +continuation de confiance accordée à l'amiral Ganteaume, du temps, +pour ainsi dire perdu devant l'île d'Elbe, enfin du morcellement de +nos forces. Plus tard cette opinion devint encore plus probable +lorsque, l'Égypte ayant été conquise par les Anglais, nos soldats +rendus à la paix d'Amiens furent aussitôt envoyés à Saint-Domingue, où +le climat, les fatigues et la fièvre jaune les détruisirent presque +tous. Il en fut de même des soldats de Moreau, qui eut des torts réels +avec Bonaparte, mais qui fut traité par lui avec une grande dureté. +Ces soldats avaient conservé un attachement touchant à leur général; +Napoléon leur fit expier cet attachement aux mêmes lieux où +succombèrent ceux qui l'avaient accompagné en Égypte, et qui avaient +murmuré d'y avoir été abandonnés.</p> + +<p>Je ne veux certainement pas atténuer les grandes choses que le Consul +fit à cette époque; mais ce sont ces taches qui, ensuite, l'ont fait +juger sévèrement par des esprits supérieurs. M<sup>me</sup> de Staël, entre +autres, dans ses sublimes <i>Considérations sur la Révolution +française</i>, dit expressément de lui: «Il n'eut pas même cette sagesse +commune à tout homme au milieu de la vie, quand il voit s'approcher +les grandes ombres qui doivent bientôt l'envelopper: <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> une +seule vertu, et c'en était assez pour que toutes les prospérités +humaines s'arrêtassent sur sa tête; mais l'étincelle divine n'était +pas dans son cœur!» Chateaubriand et l'abbé Delille en ont parlé +avec la même sévérité.</p> + +<p>S'il est une carrière où il soit facile aux chefs de favoriser ceux +qu'ils veulent avancer, c'est, sans doute, la Marine, car on ne peut +guère y obtenir de grades qu'en allant à la mer sur des bâtiments de +choix ayant des missions importantes, et qu'en en changeant à volonté. +Les sept huitièmes des officiers n'ont pas cette facilité; mais ceux +qui, tenant aux hommes élevés par leur rang ou par leur crédit, +peuvent s'en prévaloir, sont presque toujours en évidence, et, tandis +que les autres luttent péniblement, en cherchant une chance heureuse, +ceux-là sont, sans cesse, en mesure de la trouver et d'en profiter. +J'étais, alors, dans les rangs des favorisés, et tu as pu remarquer +combien M. de Bonnefoux était attentif à me faire participer à ces +avantages.</p> + +<p>De ces nombreux changements de navires j'obtenais encore un résultat +non moins profitable: celui de me trouver, à chaque instant, en +rapport avec des hommes nouveaux, avec des chefs différents, avec +d'autres camarades; or ceux-ci sont une excellente école pour la +jeunesse. «L'équitation, a dit Plutarque, est ce qu'un prince apprend +le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas.» Les camarades non +plus ne flattent pas; souvent même ils sont impitoyables. J'avais eu à +souffrir des taquineries d'un d'entre eux à bord du <i>Jean-Bart</i>, et il +fallut absolument une petite affaire, dite d'honneur, pour en finir; +mais je n'en avais pas moins les genoux en dedans, le dos voûté, +l'accent gascon; et, partout, je trouvais des rieurs et des mauvais +plaisants. Enfin j'en pris mon parti: je ripostai, parfois, sur le +même ton; mais, par-dessus tout, je m'attachai à la résolution de me +redresser, de me corriger, et c'est ce qu'il y a de mieux à tout âge. +Ainsi, me faisant une orthopédie à moi, m'assujettissant <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> à +des lectures lentes, étudiées, écoutant alternativement ou cherchant à +imiter les personnes qui possédaient une bonne prononciation, +j'arrivai à être comme tout le monde, et j'évitai, souvent, d'autres +affaires.</p> + +<p>On a beaucoup parlé contre le duel; je crois qu'on ne l'a pas assez +envisagé sous son vrai point de vue. Quand il devient une sorte de +profession ou seulement d'habitude, c'est évidemment une infamie; +mais, sans le duel, beaucoup de choses seraient remises à la force +brutale. Dans les réunions de jeunes gens, surtout, il n'y aurait, +sans la ressource d'y pouvoir recourir, que des oppresseurs et des +opprimés. Par le duel, au contraire, ou rien qu'en montrant à propos +qu'on ne le craint pas, et, en faisant entrevoir, s'il le faut, qu'on +est prêt à le proposer, on arrête les taquins, et l'on se fait +respecter. Je n'avais guère que vingt-cinq ans, lorsqu'un camarade +avec qui je jouais au reversis, et qui était fort mauvais joueur, se +laissa aller à me dire des choses assez piquantes; les premières, je +les laissai passer; les secondes étant plus vives, je vis où nous +allions être conduits. Alors, loin de répondre sur le même ton, je +posai les cartes sur la table, et je dis à mon interlocuteur: «Si vous +voulez que la partie s'achève convenablement, changeons de +conversation; mais si vous désirez me provoquer ou que je vous +provoque, expliquez-vous clairement; il vaut beaucoup mieux que ce +soit avant que les choses soient trop envenimées.» Je vois souvent cet +ancien ami à Paris, et il m'a récemment avoué qu'il avait eu, en cette +occasion, la bizarre humeur de m'entraîner à quelque réponse animée, +pour aller ensuite sur le terrain, mais que mon sang-froid l'avait +soudain ramené. J'avais, à peu près de même façon, éludé une autre +affaire avec un officier d'infanterie passager sur un de nos +bâtiments; et, toutes les fois que je l'ai revu depuis, il m'a +témoigné une estime infinie; mais revenons à notre escadre.</p> + +<p>Après avoir repris la route de notre destination et traversé <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> +le détroit de Messine, nous naviguâmes avec la plus grande vigilance. +Comme c'était la saison des vents du nord-ouest, nous atteignîmes +promptement les côtes égyptiennes. Nous en étions à vingt-cinq lieues, +et nous nous attendions à voir, le lendemain, Alexandrie, à en forcer +même l'entrée (comme récemment, et avec plus de danger, une de nos +escadres a forcé Lisbonne), si les Anglais et leurs vaisseaux +voulaient s'opposer au passage; mais, ô surprise! l'amiral ordonne de +mouiller<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a> et de se préparer à débarquer nos troupes sur cette +partie de la côte. Quel trajet il aurait resté à faire à nos soldats +dans les sables, sans eau, presque sans provisions et ayant à +combattre les indigènes et les détachements anglais qui parcouraient +le pays! Cependant la mer était trop forte pour songer à un +débarquement immédiat, et nous attendions le calme, lorsque deux +bâtiments parurent au coucher du soleil et fort loin. Ce pouvaient +être des transports destinés à approvisionner les Anglais; ce pouvait +être encore une avant-garde; l'amiral le jugea ainsi<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>, et il +appareilla dans la nuit.</p> + +<p>Avec les vents du nord-ouest, il n'y avait qu'une route possible, +celle qui tendait vers les côtes de l'Asie-Mineure ou vers l'Archipel +de Grèce. Nous reconnûmes, en effet, les approches de Rhodes; et, +louvoyant à grand'peine dans l'Archipel pour doubler Candie et Cérigo +(Cythère), nous n'y parvînmes qu'après plus d'un mois de périlleuse +navigation<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> Plus que jamais notre mission nous semblait un simulacre; +cependant l'amiral revint sur la côte d'Afrique, mais, devant +Derne<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, c'est-à-dire à cent vingt lieues d'Alexandrie. Nouvel ordre +de débarquement, et plus grande surprise de notre part, en voyant si +bénévolement exposer, nous disions même, sacrifier nos troupes. On se +mit en mesure d'exécuter l'ordre: le temps était superbe: nos canots +partirent chargés d'officiers, de soldats, de munitions. Verbois, +Hugon et moi, nous en commandions un chacun, et nous marchions de +front. À cinquante pas du rivage, nous découvrîmes une jetée en +pierre, construite au bas d'un petit monticule sur lequel +retentissaient les sons d'une musique sauvage. Depuis notre apparition +le pays avait appelé ses enfants; les chevaux arabes, sillonnant +toutes les directions, avaient recruté, rallié tout ce qui, dans les +environs, pouvait porter les armes; et, prompt comme l'éclair, +l'essaim qui couvrait le monticule, pressé par la musique qui devenait +plus animée, poussant des cris barbares, précipitant des coursiers +renommés pour leur agilité, et agitant, dans les airs, ses armes +brillantes, ses croissants dorés, ses bannières de mille couleurs, +arrive à la jetée, met pied à terre, s'agenouille, appuie ses fusils +sur les pierres et tire une volée très nourrie, mais peu meurtrière. +L'odeur de la poudre excite nos soldats, et nous continuions à avancer +avec ardeur, quand Verbois saisit son porte-voix et hèle qu'il vient à +son tour d'être hélé pour un retour immédiat à bord, signalé par +l'amiral<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a> à l'officier qui commandait le débarquement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Là finirent nos singulières tentatives de secourir l'armée +d'Égypte; et nous reprîmes le chemin de Toulon entre la Sicile et la +côte d'Afrique, bien tristes, bien fatigués, réduits en rations de +vivres et d'eau, car il fallait continuer à nourrir nos soldats, et +ayant tant et tant de malades que notre batterie basse en était +encombrée. Jamais je n'ai autant souffert, surtout de la soif, que +pendant cette campagne. Une nuit, vers la fin de mon quart, je me +traînai à quatre pattes, jusqu'à l'extrémité de la cale, où je parvins +à obtenir d'un calier une ou deux cuillerées d'eau infecte, pour +lesquelles, pourtant, j'aurais donné tout ce que je possédais. La +fortune nous devait quelque dédommagement, et elle nous en offrit un à +quelques lieues de Goze<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, qui avoisine l'île de Malte.</p> + +<p>Au point du jour, un vaisseau de ligne anglais fut reconnu à deux +lieues au vent de l'escadre. <i>L'Indivisible</i> profita de sa marche +supérieure pour se porter de l'avant à lui, afin de lui couper la +retraite; <i>le Dix-Août</i> se tint par son travers pour l'empêcher de +faire vent arrière; et nos deux autres vaisseaux virèrent de bord pour +s'élever au vent, en cas que l'ennemi cherchât à s'échapper dans cette +direction.</p> + +<p>C'était une bonne disposition; mais ces deux vaisseaux s'éloignèrent +tellement que l'Anglais, imitant en quelque sorte la ruse de guerre du +dernier des trois Horaces, laissa porter sur <i>le Dix-Août</i>, espérant +le dégréer avant que l'amiral l'eût rejoint, pour n'avoir plus affaire +ensuite qu'avec <i>l'Indivisible</i>. C'est donc nous qui soutînmes le +choc, et nous le soutînmes dignement; car, avant une demi-heure de +temps, notre adversaire ne pouvait plus manœuvrer. <i>L'Indivisible</i> +avait mis le cap sur nous, et <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> l'amiral nous héla de laisser +arriver pour qu'il pût prendre notre place. «Non, répondit l'intrépide +Le Goüardun, plutôt mourir mille fois que de quitter le poste +d'honneur!» L'amiral n'insista pas, et il manœuvra pour aller se +placer sur l'avant du vaisseau anglais. Une ou deux volées de +<i>l'Indivisible</i> suffirent pour achever de désemparer le vaisseau +ennemi qui, bientôt, amena son pavillon<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; et nous, nous jetâmes +dans les airs les cris mille fois répétés de «Vive la République!» +que, cette fois, je dois le dire, j'entonnais de grand cœur; car +alors c'était bien de l'honneur national qu'il s'agissait, et quand de +si grands intérêts sont en jeu, les ressentiments particuliers doivent +se taire. C'était le vaisseau le <i>Swiftsure</i>, de 74, qui, comme nous, +venait de quitter les parages d'Alexandrie pour aller se ravitailler à +Malte.</p> + +<p>Je voyais enfin mes vœux réalisés; j'avais assisté à un combat; +nous avions longtemps lutté à forces égales; nous avions eu des +avantages incontestables, le <i>Swiftsure</i> avait parfaitement +manœuvré, s'était vivement défendu; j'avais tout vu, car j'étais +l'aspirant de service auprès du commandant pendant le combat, et son +admirable sang-froid avait excité mon enthousiasme. Dans le fort de +l'action, il m'avait envoyé transmettre un commandement dans la +batterie basse: c'est elle qui souffrit le plus; des malades, +eux-mêmes (car nous en avions tant que la cale et l'entrepont +n'avaient tous pu les contenir) y avaient reçu la mort dans leurs +cadres. J'avais, en passant, serré la main à Verbois et à Hugon qui, +solides à leur poste, excitaient de leur mieux les canonniers; mais je +quittais à peine ce dernier qu'une file entière de servants d'une +pièce est emportée devant moi, et j'arrive sur le pont couvert de la +cervelle et des cheveux de ces nobles victimes. <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> En ce moment +le porte-voix du commandant étant fracassé devant sa bouche par un +boulet, il se retourne pour en demander un autre; je l'envoie chercher +par un pilotin, en disant au commandant que je suis prêt, en +attendant, à porter ses ordres; et, comme il me voit teint de sang: +«Il paraît, me dit-il, qu'il fait chaud en bas», et, un instant après, +il ajouta, en suivant son idée: «Allez prendre l'air dans le gréement, +et faites dépêcher les gabiers que vous voyez travailler au point de +la voile du grand hunier.» Je galope dans les haubans; bientôt il me +voit revenir, car la réparation était finie, et il me dit en frappant +sur mon épaule: «Vous êtes un brave garçon, et je demanderai pour vous +le grade d'enseigne de vaisseau!» Je crus rêver, tant ces paroles +m'enivrèrent de joie... rien, désormais, ne me parut plus impossible; +il m'aurait dit de sauter à pieds joints à bord de l'ennemi, que je me +serais élancé, quoique nous en fussions à cinquante toises environ.</p> + +<p>Un autre dédommagement de la fortune fut la prise du <i>Mohawk</i>, chargé +de comestibles pour l'armée anglaise en Égypte. La répartition de ces +comestibles fut faite aussitôt dans l'escadre. J'eus pour ma part un +pain de sucre, une demi-livre de thé, deux livres de café et quelques +autres provisions. Cette aubaine nous réconforta beaucoup. Nous n'en +arrivâmes pas moins à Toulon<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a> dans un état sanitaire affreux. Une +épidémie pestilentielle agissait sur nous sans relâche et nous +enlevait tous les jours quelques compagnons d'armes; nos forces, +ranimées pour le moment du combat, avaient disparu; le scorbut +compliquait l'épidémie, et nous fûmes soumis à une longue quarantaine. +Ce fut pendant cette éternelle quarantaine que, couché, une nuit, je +sens mon cadre (ou lit de bord) violemment secoué par Verbois dont la +place était voisine de la mienne, et je vois, à la lueur du fanal de +la Sainte-Barbe, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> où nous couchions lui et moi, la figure de +mon camarade entièrement décomposée. Sa bouche s'ouvre pour donner +passage à une voix éteinte, convulsive, qui m'invite à aller chercher +le docteur. J'y vole, je le ramène. Au premier aspect, celui-ci me +dit: «Dépendez votre lit; fuyez: la dysenterie est ici!» Je n'en tins +aucun compte; j'aidai les infirmiers; mais, deux heures après, ce +brave jeune homme avait succombé! Nous avions dîné ensemble; nous +avions, dans la soirée, fait une partie de barres au lazaret; nous +nous étions couchés en tenant de ces discours d'intimité, si doux avec +lui; et quelques heures plus tard! Jamais l'amitié n'a versé de plus +sincères larmes que les miennes sur une fin si précoce.</p> + +<p>Enfin la cruelle quarantaine s'acheva. Parmi les aspirants de +l'escadre se trouvait Jérôme, frère de Napoléon, et, alors, mais pas +pour longtemps, destiné par lui à la Marine. Le consul appelait son +gouvernement une République, dénomination qu'il lui conserva, +cauteleusement, assez longtemps après qu'il se fut nommé empereur; +car, chez lui, la ruse allait toujours de pair avec la force; mais, +quoique républicain, il agissait, dès lors, en tout, à la manière des +anciens souverains; aussi M. l'aspirant Jérôme mangeait avec l'amiral; +il n'avait jamais subi d'examen, et il ne faisait de service que ce +qui lui convenait. À Brest, il avait été pompeusement conduit par le +colonel Savary, depuis duc de Rovigo, mais alors aide de camp du +Consul, et il logeait chez le préfet maritime, M. de Caffarelli<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, +dont M. de Bonnefoux était devenu le chef d'état-major. M<sup>me</sup> de +Caffarelli m'avait souvent fait <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> déjeuner avec l'aspirant +privilégié; nous nous étions assez liés pour qu'il fît des instances +afin que je consentisse à passer du <i>Dix-Août</i> sur <i>l'Indivisible</i>; +mais quitter Bergeret, Hugon, Verbois! mais jouer le rôle de flatteur +ou de favori! ce n'était nullement dans mon caractère, et je refusai +nettement, quoique avec beaucoup de politesse. Après la campagne, il +retourna à Paris et voulut m'y emmener; si j'avais été mieux en fonds, +j'aurais peut-être accepté, et j'y serais allé avec lui; mais cette +considération, qu'il s'offrit pourtant à lever, m'en empêcha. C'eût +été le commencement d'une belle liaison, selon les opinions de la +multitude; toutefois, tout en rendant justice aux qualités sociales de +Jérôme, je n'ai jamais regretté cette occasion; car, au plus tard, +j'aurais renoncé à son amitié lorsque, par ordre de son frère, il +déclara nul le mariage le plus valide qui fût jamais, contracté aux +États-Unis d'Amérique, quelques années après, entre lui et miss +Paterson. Depuis lors il fut créé roi de Westphalie, et l'un de nos +camarades de <i>l'Indivisible</i>, M. de Meyronnet, qui s'était attaché à +sa personne, devint grand maréchal du palais; mais il mourut ensuite +pendant les interminables guerres impériales.</p> + +<p>Le commandant Le Goüardun n'oublia pas sa promesse d'avancement pour +moi; cependant les événements marchaient vite, et notre quarantaine, +pendant laquelle Verbois avait péri de l'épidémie, avait été de 75 +jours. L'Égypte avait été reconquise par les Anglais; la paix avait +été signée à Amiens; une expédition pour la reprise de Saint-Domingue +avait été ordonnée, nos vaisseaux en firent partie, et nous étions en +marche pour y aller rejoindre tous ceux qui avaient été expédiés de +divers ports de France et d'Espagne, avant que la réponse à la demande +de M. Le Goüardun fût revenue de Paris. Nous ne restâmes à +Saint-Domingue que le temps de débarquer nos troupes, de voir éteindre +les flammes allumées par les noirs pour dévorer la resplendissante +ville <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> du Cap, et d'assister au naufrage d'un des vaisseaux +que l'amiral Linois y conduisait de Cadix. J'oubliais de dire qu'à +notre départ de Toulon nous avions eu de si mauvais temps que <i>le +Dix-Août</i> vit périr, à quelques brasses de lui, et sous Oran, un des +vaisseaux de notre division, <i>le Banel</i>, auquel nous ne pûmes +seulement pas porter le moindre secours. Les bonnes qualités du +<i>Dix-Août</i> suffirent à peine pour le préserver d'une semblable +destinée. Notre retour en France fut également marqué par des vents +impétueux, particulièrement vers la hauteur du banc de Terre-Neuve. +Nous en souffrîmes beaucoup; et, dans ces parages, nous rencontrâmes +deux navires de commerce, sans mâture, sans hommes, défoncés par la +mer et flottant entre deux eaux. Sous d'autres rapports, cette +campagne fut douce pour moi, parce qu'un enseigne de vaisseau venant à +débarquer à Toulon, notre commandant ne fit pas de démarches pour le +faire remplacer, mais m'installa dans ses fonctions; dès ce moment les +officiers du vaisseau vinrent m'engager à prendre sa chambre, et, +malgré la différence de mon traitement de table au leur, à manger avec +eux. C'est ainsi que j'effectuai mon retour à Brest, où je trouvai mon +brevet d'enseigne de vaisseau<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, et où M. de Bonnefoux, avec une +joie pour ainsi dire paternelle, me le remit ainsi qu'un congé de +trois mois que je passai dans les délices, à Marmande et à Béziers, et +que je ne devais pas voir se renouveler de bien longtemps.</p> + +<p>Je ne partis, cependant, pas immédiatement. Il fallut me guérir d'un +commencement de scorbut, qui me retint dix-sept jours dans ma chambre; +heureusement que j'étais tout voisin de l'appartement d'un officier de +marine, mort depuis en pays étranger, et dont la femme est aujourd'hui +ma belle-mère<a id="footnotetag99a" name="footnotetag99a"></a><a href="#footnote99a" title="Go to footnote 99a"><span class="smaller">[99a]</span></a>. Je reçus d'elle les attentions <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> les plus +affectueuses; ce fut elle qui me donna mes premières épaulettes; plus +tard elle me fit un cadeau bien autrement précieux; ainsi je lui dois +des soins pendant une maladie douloureuse, la récompense de mes +premiers travaux, et le prix que pouvait seul obtenir un homme +d'honneur et de bonne réputation.</p> + +<p>Voici le moment de parler de Sorbet, que j'avais revu à +Saint-Domingue. Après son embarquement de punition, il revint chez M. +de Bonnefoux, afin de se mettre en mesure pour l'examen suivant, qu'il +manqua encore. Même châtiment et puis même résultat. Il fit plus, +cette fois-ci, il fit des dettes et ne fréquenta que les plus mauvais +lieux de Brest. Un jour que, dans ses intérêts, je lui parlais de sa +conduite, il me dit des choses si provoquantes que je me laissai aller +à lui jeter un verre d'eau que je tenais à la main. J'avais eu, en +diverses occasions, quelques vivacités de ce genre; celle-ci fut la +dernière; car je pris, à son sujet, la résolution ferme de m'étudier à +devenir aussi calme que j'étais emporté. Sorbet me demanda +satisfaction de l'insulte, et il fallut me mettre à sa disposition, +car j'avais mis les torts de mon côté, tandis qu'il est si utile, et +qu'il aurait été si facile pour moi, de les mettre du sien; je poussai +même la cruauté jusqu'à lui dire, avec dédain, que je voulais bien lui +faire cet honneur. Parole imprudente, qui pouvait entraîner à une +affaire à mort. Je me suis toujours reproché une répartie aussi peu +généreuse, aussi mortifiante. Cependant nous nous donnâmes chacun un +coup d'épée peu grave, et je n'étais pas encore bien rétabli du mien +qu'il me fallut partir pour mes campagnes d'Égypte. Quant à lui, ayant +bientôt passé l'âge des examens, et étant abandonné <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> par M. de +Bonnefoux, il fut obligé de continuer à servir comme novice ou comme +matelot, et il se trouvait, à l'hôpital du Cap, en proie à la fièvre +jaune qui y exerçait alors ses plus grands ravages, quand eut lieu +l'arrivée du vaisseau <i>le Dix-Août</i>. Il me fit demander; je me rendis +avec empressement auprès de lui; mais je ne pus le reconnaître qu'à la +voix, il était à la dernière extrémité: «Je meurs bien malheureux,—me +dit-il;—allez voir ma mère... et...» Ce furent ses dernières paroles, +la maladie l'oppressa entièrement, et il ne reprit plus connaissance. +Il ne put même pas entendre le désaveu que je voulais lui faire de ma +bravade de Brest, qui était alors plus pesante sur mon cœur que +jamais. Je la revis, sa mère infortunée, pendant mon congé; à mon +aspect, elle s'évanouit et tomba inanimée sur le carreau! Des soins +lui furent donnés; elle revint à elle, et je remplis ma triste +mission. Depuis ce moment le bonheur et la santé l'abandonnèrent à +tout jamais.</p> + +<p>Une aventure assez piquante eut lieu pendant mon séjour à Béziers: +J'étais en emplettes chez un chapelier; un garçon vint me présenter un +chapeau que je demandais, et je reconnus, en lui, un de ces bons +lurons qui avaient si bien daubé sur moi, à la suite d'une +<i>batadisse</i>. Nous rougîmes tous les deux jusqu'au blanc des yeux en +nous reconnaissant. Il me parla le premier, me disant avec trouble: +«Vous voilà donc officier; on dit que vous avez fait de belles +campagnes et que vous avez eu un beau combat.» Je lui tendis la main +et lui répondis ces paroles: «Heureusement, pour moi, que le sort des +armes est journalier.» L'érudit M. de La Capelière, cet officier du +Canada qui, avant la mort de ma mère, avait donné des soins à mon +instruction; et à qui je racontai cette conversation, me répéta, +alors, que Crevier, continuateur de Rollin, dit en parlant du jeune +Scipion, le second Africain: «Il est important d'amortir l'éclat d'une +gloire naissante par des manières douces et modestes, et de <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> +ne pas irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance.» +Il n'y avait certainement en moi rien de Scipion, et je n'avais pas à +chercher à amortir l'éclat d'une gloire naissante; mais ce conseil, +avec des modifications convenables, peut s'adresser à tout le monde; +il était finement donné, et je me promis d'en faire mon profit. À +l'expiration de mon congé, je revins à Brest avec mon frère<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a> que, +sous mes auspices, mon père destina, comme moi, à la Marine; mon frère +avait alors quatorze ans.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> CHAPITRE IV</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La reprise de possession des colonies françaises de + l'Inde.—L'escadre du contre-amiral Linois.—Le vaisseau <i>le + Marengo</i>, les frégates <i>la Belle-Poule</i>, <i>l'Atalante</i>, <i>la + Sémillante</i>.—Mon frère et moi nous sommes embarqués sur <i>la + Belle-Poule</i>, mon frère comme novice et moi comme + enseigne.—Avant le départ de l'expédition, mon frère passe, avec + succès, l'examen d'aspirant de 2<sup>e</sup> classe.—Après divers retards, + la division met à la voile, au mois de mars 1803.—À la hauteur + de Madère, <i>la Belle-Poule</i> qui marche le mieux, et qui porte le + préfet colonial de Pondichéry, se sépare de l'escadre et prend + les devants.—Passage de la ligne.—Arrivée au cap de + Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de + traversée.—L'incident de l'albatros.—Une de nos passagères, + M<sup>me</sup> Déhon, craint pour moi le sort de Ganymède.—Coup de vent + qui nous éloigne de la baie du Cap.—Nouveau coup de vent qui + nous écarte de celle de Simon et nous rejette en pleine + mer.—Rencontre de trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des + Indes, auxquels nous parlons.—Étrange embarras des + équipages.—Ignorant que la guerre était de nouveau déclarée, et + que, depuis un mois, les Anglais, en Europe, arrêtaient nos + navires marchands, nous manquons notre fortune.—Retour de la + frégate vers la baie de Lagoa ou de Delagoa.—Infructueux essais + d'accostage.—Un brusque coup de vent nous écarte une troisième + fois de la côte.—Le commandant se dirige alors vers Foulpointe, + dans l'île de Madagascar, pour y faire de l'eau et y prendre des + vivres frais.—Relâche de huit jours à Foulpointe.—Le petit roi + Tsimâon.—Partie champêtre.—<i>Sarah-bé, Sarah-bé.</i>—À la suite + d'un manque de foi des indigènes, je tente d'enlever le petit roi + Tsimâon, et je capture une pirogue et les trois noirs qui la + montaient.—On les garde comme otages à bord de la frégate, + jusqu'à ce que satisfaction nous soit donnée.—Résultats peu + brillants de mes ambassades.—Arrivée à Pondichéry cent jours + après notre départ de Brest.—Nous débarquons nos passagers; mais + les Anglais ne remettent pas la place.—Une escadre anglaise de + trois vaisseaux et deux frégates se réunit même à Gondelour, en + vue de <i>la Belle-Poule</i>.—Branle-bas de combat.—Plainte de M. + Bruillac au colonel Cullen, commandant de Pondichéry.—Réponse de + ce dernier.—Pondichéry, les Dobachis, les Bayadères.—L'amiral + débarque à Pondichéry, vingt-six jours après nous.—Instruit des + difficultés relatives à la remise de la place, il envoie <i>la + Belle-Poule</i> à Madras pour essayer de les lever.—Réponse + dilatoire du gouverneur anglais.—Guet-apens tendu à <i>la + Belle-Poule</i>, à Pondichéry.—La frégate est sauvée.—Elle se + dirige vers l'Île de France.—Grandes souffrances à bord par + suite du manque de vivres et d'eau.—La division arrive à son + tour à l'Île-de-France.—Récit de ses aventures.—Le brick <i>le + Bélier</i>.—Perfidie des Anglais.—L'aviso espion.—La corvette <i>le + <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Berceau</i> mouille à l'Île-de-France, apportant des + nouvelles de la métropole.—Installation du général Decaen et des + autorités civiles.—La frégate marchande <i>la Psyché</i> est armée en + guerre et reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre + dans la Marine militaire.—Un navire neutre me rapporte ma malle, + laissée dans une chambre de Pondichéry.—La fidélité proverbiale + des Dobachis se trouve ainsi vérifiée.</p> + +<p>Une expédition pour reprendre possession de nos colonies dans l'Inde +avait été ordonnée. Elle se composait du vaisseau <i>le Marengo</i> (amiral +Linois et capitaine Vrignaud) et des frégates: <i>la Belle-Poule</i>, +<i>l'Atalante</i> et <i>la Sémillante</i>, commandées par MM. Bruillac, +Beauchêne et Motard. Dès les premiers préparatifs de l'armement, M. de +Bonnefoux avait embarqué mon frère et moi sur <i>la Belle-Poule</i>; et +moi, dès mon arrivée à Marmande, j'avais inspiré à mon frère le désir +de se débarrasser promptement du grade de novice et d'être prêt à +passer, avant le départ de l'expédition, l'examen d'Aspirant de 2<sup>e</sup> +classe. Il travailla; j'étais son professeur, et je ne lui laissai pas +perdre un seul instant; aussi réussîmes-nous; il eut son brevet, et +mon père fut dans l'enthousiasme de la joie.</p> + +<p>Plusieurs causes politiques, plusieurs alternatives de nouvelles de +guerre ou de continuation de paix retardèrent le départ de la +division, qui n'eut lieu qu'au mois de mars 1803, c'est-à-dire près +d'un an après mon retour de Saint-Domingue.</p> + +<p>J'avais profité de ce long intervalle, surtout de mon retour à Brest, +pour prendre, aux cours publics, des leçons de dessin; je m'étais +donné un maître d'escrime, un de danse; avec un de mes camarades, +j'avais appris les éléments de la musique et de l'exécution sur la +flûte; à l'Observatoire, je m'étais complètement familiarisé avec mon +cercle de réflexion et avec les calculs relatifs aux montres marines; +enfin je n'avais rien négligé pour me préparer dignement à tirer tout +le parti possible d'une campagne qui devait, au moins, durer trois +ans, et pour en rendre la longueur agréable. Aussi, me pénétrant de +<span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> plus en plus de la beauté de la devise de Robertson: <i>Vita +sine litteris mors est</i>, m'étais-je muni d'une infinité de livres de +littérature, de critique, d'agrément, de mathématiques, de physique, +de chimie; j'emportai, en outre, des grammaires anglaises, des +dictionnaires et autres ouvrages pour apprendre cette langue, à +l'étude de laquelle je donnai rigoureusement deux heures par jour; je +fis provision de modèles, de papier, de crayons et autres objets +nécessaires pour le dessin; et ce fut, ainsi pourvu et préparé, que +j'appareillai sans regrets, et plein de la confiance, au contraire, +qu'un aussi beau voyage allait marquer ma place dans le corps et m'y +rendre tout facile pour l'avenir.</p> + +<p>Enfin la Division partit: à la hauteur de Madère, le préfet colonial +de Pondichéry, que nous portions sur <i>la Belle-Poule</i>, demanda à +profiter de l'avantage de marche de la frégate pour prendre les +devants et préparer la réception du capitaine général Decaen<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>, +passager sur <i>le Marengo</i>.</p> + +<p>L'amiral y consentit. Le vent continuant à être bon, nous franchîmes +diligemment le groupe riant des îles Canaries, couronnées par le pic +aérien de Ténériffe; nous doublâmes celles du cap Vert et, dix jours +après notre départ de Brest, nous étions dans les parages où règnent +habituellement les calmes de la ligne équinoxiale. La cérémonie +burlesque du baptême y fut d'autant plus divertissante que nous avions +de fort aimables passagères. Après quelques contrariétés, le temps +redevint favorable; enfin, au bout d'une traversée de cinquante-deux +jours, nous nous présentâmes devant le cap de Bonne-Espérance.</p> + +<p>Les approches de cette terre nous furent annoncées par les foux, +oiseaux au long cou, à la physionomie stupide; par les damiers, dont +le plumage figure les cases <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> du jeu de ce nom, et par les +albatros, qui ont des ailes de huit à dix pieds d'envergure; on en +voit jusqu'à deux cent lieues de terre: les vents de la tempête, au +milieu de laquelle ils semblent se jouer, provoquent leur courage, et +leur force est si prodigieuse que maint berger des pâturages du Cap +voit souvent enlever par eux quelque brebis qui se hasarde à +s'éloigner du troupeau. Un jour, j'étais dans un petit canot suspendu +à notre poupe; pendant que j'y faisais une observation astronomique, +un de ces oiseaux se dirigea vers moi avec tant d'assurance que la +crainte de voir mon instrument fracassé d'un coup d'aile me fit +machinalement plier le corps en deux pour que mon cercle fût garanti +par l'embarcation. Mon mouvement était fort naturel; mais j'avais été +vu, et ce fut un texte inépuisable de plaisanteries. M<sup>me</sup> Déhon, +jeune Parisienne, renchérissait sur tous, et, toutes les fois qu'un +albatros paraissait, elle me priait, en grâce, de me dérober à la vue +du bipède emplumé, redoutant pour moi le sort de Ganymède, enlevé par +l'oiseau de Jupiter.</p> + +<p>Le cap de Bonne-Espérance fut pour nous le cap des Tempêtes, nom qu'il +portait avant les illustres Diaz et Gama.</p> + +<p>Nous fîmes route pour y relâcher; un coup de vent furieux s'éleva et +nous en éloigna. Nous espérâmes être plus heureux à la baie de +Simon<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>, adossée à celle du Cap; nouveau coup de vent qui se +déclara à une lieue du port et qui nous rejeta au large. Là, nous +rencontrâmes trois vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes, +fatigués par le mauvais temps et auxquels nous parlâmes. Ils en +parurent médiocrement satisfaits, montrèrent beaucoup d'embarras dans +leurs manœuvres, et s'éloignèrent de nous aussitôt qu'ils en eurent +la faculté. Ils avaient bien raison, car nous sûmes depuis que déjà la +guerre s'était <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> rallumée entre les deux nations, et nous les +avions laissé passer, malgré les nouvelles douteuses qui avaient +précédé ou retardé notre départ. À cette même époque, les Anglais, en +Europe, arrêtaient et capturaient depuis un mois, avant toute +déclaration de guerre, ceux de nos navires marchands qu'ils +rencontraient, naviguant sur la foi des traités. Si nous les avions +imités, notre fortune était faite à tout jamais, et nous l'aurions due +à la contrariété du coup de vent de Simon's bay.</p> + +<p>La frégate revint vers la côte des Hottentots; elle s'y dirigea vers +la baie de Lagoa<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>, située à l'est du cap de Bonne-Espérance. Un +coup de vent, plus impétueux encore que les précédents, succéda, en +dix minutes, au plus beau temps du monde. Décidément on eût pu croire +que le Géant chanté par le Camoëns soulevait de sa terrible voix les +flots contre nous. Le commandant pensa qu'il serait plus expéditif +d'aller chercher, à Foulpointe<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, île de Madagascar, l'eau et les +vivres frais que nous cherchions pour soulager nos malades et le grand +nombre de nos passagers; nous y arrivâmes assez promptement, et nous y +fîmes une relâche de huit jours. C'est moi que le commandant désigna +pour aller traiter de nos communications avec la terre, de l'achat de +bœufs, de riz, de légumes frais et des moyens de faire notre eau. +J'y trouvai un jeune roi de dix ans et un conseil de vieux ministres +qui se montrèrent accommodants; bientôt nous fûmes les meilleurs amis +du monde; le roi fut fêté à bord; il fut même fêté à terre, où +état-major, aspirants, passagers et passagères de distinction, au +nombre d'une soixantaine, nous organisâmes une partie champêtre, s'il +en fut jamais, dont le plaisir, l'originalité, pourraient <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> +difficilement être surpassés. Dans sa naïve admiration, le jeune roi, +nommé Tsimâon, ne cessait de s'écrier: Sarah-bé! Sarah-bé! (ah! que +c'est beau, que c'est beau!)</p> + +<p>Toutefois, la veille du départ de la frégate, la bonne intelligence +fut vivement troublée entre les insulaires et nous; le dénouement fut +sur le point de tourner au tragique. J'étais allé chercher douze +bœufs, qui étaient payés et qui devaient être près de la plage. +N'en trouvant que onze, j'allai me plaindre chez le roi; quelques-uns +de ses tuteurs ou surveillants rirent beaucoup, en écoutant ma +réclamation, traduite par un des Français établis à Foulpointe pour y +diriger les opérations commerciales des maisons de l'Île-de-France. À +vingt et un ans, on n'aime pas les mauvais plaisants; piqué au vif, je +saisis le petit roi par la main, et l'emmène vers le lieu où ma +chaloupe et mes chaloupiers m'attendaient. Je n'étais pas à moitié +chemin qu'une dizaine de ces mêmes Français, établis à Foulpointe, +accourent vers moi, arrachent Tsimâon de mes bras et m'exhortent à +songer à mon salut; en effet une troupe d'une trentaine de noirs, +armés de sagaies parut en avant-garde, poussant des cris affreux. Leur +roi leur est rendu par mes compatriotes; mais la vengeance est dans +leurs cœurs, quoique avec moins d'énergie. J'arrive à mes +chaloupiers; je les range en ligne, les préparant à soutenir +l'attaque; les colons français s'interposent généreusement; tout se +calme, et je m'embarque sans en être venu aux mains. En me rendant à +bord de <i>la Belle-Poule</i>, je rencontrai une pirogue; je m'en emparai, +je l'emmenai à bord, et, à défaut de Tsimâon, ce furent les trois +noirs, marins de la pirogue, qui furent gardés en otage jusqu'à la +restitution du douzième bœuf. Tout s'arrangea ainsi; mais mon +incartade, quoique motivée par un rire insultant et par une conduite +méprisante, compromit la propriété des Français dans l'Île; elle mit +leurs jours en danger; et ceux de mes chaloupiers et les miens, +quoiqu'ils eussent été vivement défendus, furent également exposés à +un <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> péril imminent. Le commandant me fit des reproches +mérités; il me loua cependant de la capture de la pirogue; mais je vis +bien que le rôle d'ambassadeur n'allait pas à mon âge.</p> + +<p>De Foulpointe, rien ne contraria plus notre route jusqu'à Pondichéry, +où nous arrivâmes, cent jours après notre départ de Brest. Nous y +débarquâmes nos passagers, mais les Anglais ne remirent pas la place. +Ils rassemblèrent même sous Gondelour<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, en vue de <i>la +Belle-Poule</i>, une escadre de trois vaisseaux et deux frégates. Une de +celles-ci, s'avançant un soir, vers nous, en faisant des +démonstrations équivoques, nous nous mîmes en état de défense; on +crut, un moment, qu'elle allait passer sur nos câbles; notre +commandant lui héla de changer de route ou qu'il allait engager le +combat; la frégate anglaise accéda et jeta l'ancre à quelque distance. +Envoyé à bord, comme par étiquette, je vis les canons prêts à faire +feu; chacun était à son poste, et je fus reçu avec une politesse +excessivement froide. Après quelques questions réciproques, je revins +à bord de <i>la Belle-Poule</i>, mais non sans avoir prié de remarquer que +nous étions également disposés pour une action.</p> + +<p>Notre commandant se plaignit au colonel Cullen, commandant de +Pondichéry, de ces menaces d'agression, lorsqu'on avait lieu de se +croire garanti par l'état de paix où nous nous trouvions.—«Vous êtes +garanti par votre épée», répondit le colonel. «Eh bien! elle sera +prête»; lui dit M. Bruillac; et, dès ce moment, malgré le départ de la +frégate anglaise, qui eut lieu le lendemain, il défendit à qui que ce +fût de descendre à Pondichéry, où, depuis quinze jours, nous nous +étions en quelque sorte établis, et dont nous contemplions les +magnifiques monuments, les rues admirables, les belles maisons +d'heureuse situation, <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> et les alentours ravissants. On n'y +avait pas vu de Français récemment arrivés d'Europe depuis si +longtemps, que nous fûmes l'objet de l'empressement général. Les +maisons particulières nous furent ouvertes; les dobachis, ou +domestiques indiens, s'offrirent à nous servir, comme il est d'usage, +pour de très infimes salaires; les jongleurs affluèrent pour nous +faire admirer leur adresse et leurs tours qui, depuis, ont été, pour +la plupart, importés en France; les bayadères elles-mêmes accoururent +d'assez loin; mais j'avoue que je les trouvai fort au-dessous de leur +réputation: une fois, j'en voyais une danser; elle s'anima au point de +paraître saisie d'un accès de folie, auquel elle sembla succomber. La +voyant comme en léthargie, j'allais me retirer, lorsqu'elle se ranima +subitement, tira un poignard de sa ceinture, leva le bras, et, d'un +bond, se précipita sur moi, faisant le geste de me frapper de son +arme, qui s'arrêta pourtant à quelques doigts de ma poitrine. D'un +mouvement involontaire je repoussai brusquement l'effrayante sirène; +mais, honteux de ma brutalité, je m'attachai à faire cesser un +mécontentement qu'elle feignit, peut-être, plus grand qu'il ne l'était +réellement, en contribuant avec générosité à la récompense ou +rétribution qu'elle attendait de chacun des spectateurs.</p> + +<p>Vingt-six jours après nous, l'amiral arriva avec le gros de la +division. Il fut instruit des difficultés qui existaient pour la +remise de la place; alors il expédia <i>la Belle-Poule</i> à Madras pour +obtenir une décision de l'autorité principale. Nous ne reçûmes qu'une +réponse peu concluante, avec laquelle nous quittâmes Madras. Cependant +deux frégates anglaises avaient appareillé en même temps que nous: +l'une se dirigeait, comme nous, vers Pondichéry, en suivant la côte de +près; l'autre avait l'air de croiser au large; mais elle ne nous +perdait jamais de vue: c'était fort inquiétant.</p> + +<p>En vue de Pondichéry, nous avions nos longues-vues <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> braquées +sur la rade. Pour mon compte, j'y trouvais bien le même nombre de +navires avec pavillon français, de même force, de même peinture, de +même position relative; mais, dans les détails du gréement, il +existait de grandes différences, qu'on pouvait cependant attribuer aux +suites d'une réinstallation plus soignée: une, toutefois, de ces +différences, me frappa tellement que j'en parlai au +commandant.—«Voyons, dit-il, car il y a ici bien de +l'extraordinaire.»—Puis, tout en continuant à observer: «Forcez de +voiles, ajouta-t-il, gouvernez au large, et nous verrons +bien!»—J'exécutai la manœuvre, car j'étais de quart; elle était à +peine finie que déjà les câbles de ces bâtiments étaient filés; ces +mêmes navires appareillèrent aussitôt et se dirigèrent sur nous; ceux +qui restaient mouillés à Gondelour appareillèrent également; les +frégates de Madras cherchèrent à nous couper la route; mais nous +marchions mieux que tout cela. Nous passâmes entre eux tous, et, au +coucher du soleil, nous les avions tellement gagné que nous n'en +voyions plus un seul. Le commandant me dit que j'avais sauvé sa +frégate! Il aurait mieux fait de dire qu'un avis émis par moi, sans +que j'y attachasse de portée, l'avait mis sur la route de la vérité. +Nous nous hâtâmes de nous rendre à l'Île-de-France, espérant y trouver +la division; nous eûmes la douleur de ne pas l'y voir. Ce dernier +voyage avait été fort pénible; car, malgré une grande réduction dans +les rations de vivres et d'eau dont nous étions presque dépourvus, +lors même de notre départ de Pondichéry, nous en étions aux derniers +expédients lorsque nous arrivâmes. Que devait-ce donc être pour la +division qui n'avait débarqué aucun de ses passagers dans l'Inde, et +qui était encore à la mer, si même elle n'était pas capturée? Nous la +vîmes enfin arriver accrue du brick <i>le Bélier</i>, expédié de France peu +de jours après nous pour nous informer que, contre toute apparence, la +politique avait changé de face et que la guerre était déclarée. <i>Le +Bélier</i> était arrivé à Pondichéry, le jour même de notre départ +<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> pour Madras; aussi les Anglais le crurent-ils de +l'expédition, et simplement retardé. L'amiral anglais, stationné à +Gondelour, avait envoyé, auprès de l'amiral Linois, un aviso porteur +de compliments, d'offres de services, et celui-ci dit à notre amiral +qu'il resterait à sa disposition. Les dépêches du <i>Bélier</i> étaient +péremptoires; nos bâtiments n'attendirent donc que la nuit pour +échapper au danger qui les menaçait, et ils partirent au plus vite, +regardant <i>la Belle-Poule</i> comme nécessairement sacrifiée. Il +n'échappa pourtant, ensuite, à personne d'entre nous, que l'amiral +Linois aurait fort bien pu envoyer <i>le Bélier</i> à notre recherche. +C'était, je crois, son devoir, et <i>la Belle-Poule</i> en valait bien la +peine.</p> + +<p>À l'instant du départ de la division de Pondichéry, l'aviso prétendu +de politesse et de paix, mais qui n'était qu'un espion, se couvrit de +mille feux d'artifice très éclatants. Les forces de Gondelour virent, +sans doute, ces perfides signaux; elles appareillèrent probablement +aussi; mais ce fut sans succès. On fut très fâché, sur nos bâtiments, +que l'amiral n'eût pas ordonné à quelqu'un d'entre eux de passer sur +le corps de cet infâme aviso, et l'on fut encore plus fâché que +<i>l'Atalante</i>, qui, comme nous, dans son voyage, avait visité des +bâtiments anglais très richement chargés, ne s'en fût pas emparée. Peu +de temps après notre arrivée à l'Île-de-France, la corvette <i>le +Berceau</i> y mouilla; elle apportait des nouvelles de France récentes et +détaillées. Les Anglais ont prétendu que la guerre qui éclata alors +n'était causée que par la position et le caractère du premier Consul +Bonaparte; l'une, en effet, exigeait qu'il tînt constamment les +Français en haleine, et que son armée, sans cesser d'être forte, lui +fût de plus en plus affectionnée; l'autre le poussait à l'ambition de +devenir souverain, et Pitt ne pouvait pas ne pas l'avoir deviné.</p> + +<p>Bonaparte, de son côté, saisit l'occasion de lenteurs mises par les +Anglais dans la restitution de l'île de Malte <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> aux chevaliers +de l'Ordre; et, après une scène violente qu'il fit à l'ambassadeur +Withworth, les hostilités furent dénoncées. Le général Decaen, les +troupes, les autorités civiles, les passagers portés par <i>le Marengo</i> +et le gros de la division, s'installèrent dans l'île, et les bâtiments +furent mis en état pour établir des croisières dans l'Inde. Quelque +temps après on leur adjoignit <i>la Psyché</i>, petite frégate marchande +qu'on arma en guerre, et qui resta sous le commandement de mon cher et +ancien commandant Bergeret. Il rentra, ainsi, dans la Marine +militaire, qu'il avait quittée pendant la paix pour se livrer, avec +les colonies, à des spéculations commerciales. Hugon, qui était +aspirant sur <i>l'Atalante</i>, passa sur sa frégate, comme enseigne de +vaisseau auxiliaire. M. Bergeret voulut aussi m'avoir, et j'aurais +servi avec lui comme lieutenant de vaisseau; mais le pouvais-je? +Était-il convenable, pour la gloriole d'un grade, de quitter M. +Bruillac, dont je n'avais qu'à me louer, et qui, pendant mon congé, +m'avait gardé, à son bord, une place, alors si recherchée, dans +l'état-major de sa belle frégate; <i>le Bélier</i> avait été détaché de la +division, et il ne tarda pas à retourner en France, comme porteur de +dépêches.</p> + +<p>Dans la précipitation des événements de Pondichéry, j'y avais laissé +une malle, dans une chambre que j'avais inconsidérément prise à terre; +je la croyais bien perdue, lorsqu'un bâtiment neutre me la rapporta et +m'apprit que j'en étais redevable à la fidélité proverbiale de mon +dobachi. Je me promis pourtant de me souvenir de la leçon et de ne +jamais me séparer de mes effets sans une indispensable nécessité.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> CHAPITRE V</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—Coup d'œil sur l'état-major de la + division.—L'amiral Linois, son avarice.—Commencement de ses + démêlés avec le général Decaen.—M. Vrignaud, capitaine de + pavillon de l'amiral.—M. Beauchêne, commandant de <i>l'Atalante</i>; + M. Motard, commandant de <i>la Sémillante</i>.—Le commandant et les + officiers de <i>la Belle-Poule</i>.—M. Bruillac, son portrait.—Le + beau combat de <i>la Charente</i> contre une division anglaise.—Le + second de <i>la Belle-Poule</i>, M. Denis, les prédictions qu'il me + fait en rentrant en France.—Son successeur, M. + Moizeau.—Delaporte, lieutenant de vaisseau, son intelligence, sa + bonté, l'un des hommes les meilleurs que j'aie connus.—Les + enseignes de vaisseau par rang d'ancienneté, Giboin, L..., moi, + Puget, «mon Sosie», Desbordes et Vermot.—Triste aventure de M. + L..., sa destitution.—Croisières de la division.—Voyage à l'île + Bourbon.—Les officiers d'infanterie à bord de <i>la Belle-Poule</i>, + MM. Morainvillers, Larue et Marchant.—En quittant Bourbon, + l'amiral se dirige vers un comptoir anglais nommé Bencoolen, + situé sur la côte occidentale de Sumatra.—Une erreur de la + carte; le banc appelé Saya de Malha; l'escadre court un grand + danger.—Capture de <i>la Comtesse-de-Sutherland</i>, le plus grand + bâtiment de la Compagnie anglaise.—Quelques détails sur les + navires de la Compagnie des Indes.—Arrivée à Bencoolen.—Les + Anglais incendient cinq vaisseaux de la Compagnie et leurs + magasins pour les empêcher de tomber entre nos mains.—En + quittant Bencoolen, l'escadre fait voile pour Batavia, capitale + de l'île de Java.—Batavia, la ville hollandaise, la ville + malaise, la ville chinoise.—Après une courte relâche, la + division à laquelle se joint le brick de guerre hollandais, + <i>l'Aventurier</i>, quitte Batavia au commencement de 1804, en pleine + saison des ouragans pour aller attendre dans les mers de la Chine + le grand convoi des vaisseaux de la Compagnie qui part + annuellement de Canton.—Navigation très pénible et très + périlleuse.—Nous appareillons et nous mouillons jusqu'à quinze + fois par jour.—Prise, près du détroit de Gaspar, des navires de + commerce anglais <i>l'Amiral-Raynier</i> et <i>la Henriette</i>, qui + venaient de Canton.—Excellentes nouvelles du convoi.—Un canot + du <i>Marengo</i>, surpris par un grain, ne peut pas rentrer à son + bord. Il erre pendant quarante jours d'île en île, avant + d'atteindre Batavia.—Affreuses souffrances.—Habileté et courage + du commandant du canot, M. Martel, lieutenant de vaisseau.—Il + meurt en arrivant à Batavia.—Conversations des officiers de + l'escadre. On escompte la prise du convoi.—Mouillage à + Poulo-Aor.—Le convoi n'est pas passé.—Le détroit de + Malacca.—Une voile, quatre voiles, vingt-cinq voiles, c'est le + convoi.—Temps superbe, brise modérée.—Le convoi se met en + chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.—À six heures du + soir, nous sommes en mesure de donner au milieu d'eux.—L'amiral + Linois ordonne d'attendre <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> au lendemain + matin.—Stupéfaction des officiers et des équipages.—Le mot du + commandant Bruillac, celui du commandant Vrignaud.—Le lendemain + matin, même beau temps.—Nous hissons nos couleurs.—Les Anglais + ont, pendant la nuit, réuni leurs combattants sur huit + vaisseaux.—Ces huit vaisseaux soutiennent vaillamment le + choc.—Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le champ de + bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses + mouvements.—Déplorables résultats de cet échec.—Consternation + des officiers de la division.—Récompense accordée par les + Anglais au capitaine Dance.</p> + +<p>La division avait eu des relations assez fréquentes de bâtiment à +bâtiment, et, dès le début, sa position avait été assez critique pour +que, déjà, nous pussions nous connaître parfaitement; nulle part, en +effet, les hommes ne se jugent mieux, ni si vite, que lorsqu'ils sont +frappés par un malheur commun, ou qu'ils sont réunis pour résister à +un même ennemi. L'amiral<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a> avait une réputation de mérite +personnel, généralement assez médiocre; mais son combat d'Algésiras et +la bravoure qu'il y avait déployée, l'avaient beaucoup relevé dans +l'opinion du corps. Malheureusement un vice vint à se développer en +lui, qui, ordinairement, aliène tous les cœurs, ce fut une avarice +sordide. Le général Decaen en fut le témoin de trop près, puisqu'il +mangeait à sa table, pour ne pas en être frappé, et il lui en resta +une impression si fâcheuse que l'accord qui pouvait assurer ou +multiplier le succès des opérations combinées par ces deux chefs en +fut incessamment troublé. <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Le fils même de l'amiral<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, +alors aspirant à son bord, puis officier sur <i>la Psyché</i>, et qu'il +tenait dans une sujétion, dans une pénurie vraiment ridicules, ne +pouvait se taire sur cette lésinerie, qui devait absorber, fausser, +une grande partie des pensées de l'amiral. Quel horrible défaut! et +qu'il coûta cher à M. Linois, non seulement pendant son commandement, +où la considération personnelle était si importante pour lui, mais, +par la suite, puisque son fils en prit un caractère tellement violent, +tellement désordonné et qui éclatait avec tant d'essor, quand il +pouvait éluder la surveillance de son père, que des querelles +perpétuelles en étaient le résultat, et qu'il a fini par périr en +duel! pourtant que de bonnes choses il y avait dans son cœur!</p> + +<p>M. Vrignaud<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, capitaine de pavillon de l'amiral, était un homme +d'une bravoure consommée et qui avait très bien servi. On pouvait en +dire autant de MM. Beauchêne<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> et Motard<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, qui +commandaient <i>l'Atalante</i> et <i>la Sémillante</i>. M. Motard avait, en +outre, des manières charmantes, qui ne gâtent jamais rien, et l'esprit +plus orné que les autres capitaines.</p> + +<p>Il me reste à parler du commandant et des officiers de <i>la +Belle-Poule</i>, car il est inutile de revenir sur l'ancien commandant du +<i>Dix-Août</i>, devenu celui de <i>la Psyché</i>, sur M. Bergeret, enfin, à qui +je regrettais infiniment que le commandement de la division n'eût pas +pu être dévolu. Quelle différence c'eût été pour les résultats!</p> + +<p>M. Bruillac<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a> avait pour lui de belles actions, entre autres le +combat de <i>la Charente</i> qu'il commandait, lorsqu'elle se mesura si +dignement, devant Bordeaux, contre une division anglaise; il avait de +bons services, un jugement sain, et il n'était constamment occupé que +de ses <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> devoirs. Une seule chose ternissait tant d'avantages: +c'était un éloignement invincible à rapprocher les officiers de lui, à +les entendre, à suivre les progrès de la science; et cela, par suite +d'une instruction peu cultivée, et dont, par cet isolement, il +espérait dissimuler la faiblesse. Son officier en second, M. Denis, +était un marin distingué, qui aurait fait un vrai bijou de sa frégate, +si le commandant avait seulement voulu le laisser entrer, quelques +minutes par jour, en communication officielle avec lui. Au lieu de +cela, nous restâmes constamment en arrière des autres bâtiments, sous +le rapport des soins, de la tenue, de la police intérieure; et +Denis<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, ne pouvant se résigner à cette infériorité, dont il +croyait que sa réputation serait atteinte, quitta la frégate et +retourna en France. Que de regrets il me témoigna! que de belles +prédictions il me fit sur mon avenir militaire! «Oui, me dit-il, vous +arriverez à tout, car vous avez, à la fois, un protecteur puissant et +tout ce qu'il faut pour en profiter; mais, si l'on prévient votre âge +par les honneurs, faites en sorte de pouvoir dire, comme un illustre +Romain, que vous avez prévenu les honneurs par vos services.» Fondées +ou non, nous verrons, par la suite, comment s'évanouirent de si +brillantes espérances. M. Denis fut remplacé par M. Moizeau<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, +excellent marin pratique et le meilleur homme du monde, mais un peu +âgé pour ramener ou même pour désirer de ramener M. Bruillac à des +idées plus en harmonie avec le temps. Delaporte<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a> venait ensuite; +comme M. Moizeau, il était <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> lieutenant de vaisseau; mais il +n'avait que vingt-cinq ans; et noblesse, dignité, intelligence, +affabilité, courage, gaieté, instruction, bonté, justice, sévérité, +douceur, sang-froid, avantages physiques, il possédait tout, il savait +tout employer à propos. On eût dit que mon bon génie l'avait exprès +placé là pour me servir de type vivant de perfection. À peine avait-il +quatre ans de plus que moi, et, tout en l'aimant comme un camarade, je +le respectais comme un père.</p> + +<p>Les autres officiers de la frégate étaient des enseignes de vaisseau; +et, par rang d'ancienneté, c'étaient Giboin, L..., moi, Puget, +Desbordes, et Vermot. La santé du premier<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>, altérée par de longues +campagnes, acheva de se délabrer dès le commencement de celle-ci; il +retourna en France dès qu'il le put, et il est mort, depuis, en +activité de service.</p> + +<p>L..., d'une éducation très négligée, commit la faute impardonnable de +s'approprier quelques objets de valeur, d'une prise qu'il alla +amariner pendant une de nos croisières. Le fait était pourtant +douteux. L'amiral lui promit pardon et oubli, s'il en convenait, et +s'il restituait les objets que l'on feindrait de tenir d'une main +repentante et anonyme. L..... eut un heureux retour sur lui-même, +avoua le fait et rendit ces objets; <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> mais l'amiral oublia non +pas la faute, mais sa promesse, et M. L... fut destitué.</p> + +<p>Je ne sais qui je plaignis le plus, de M. L... ou de M. Linois. En +lisant cette destitution, qui eut lieu en pleine mer, M. Bruillac +ajouta que, par ordre de l'amiral, le malheureux ex-officier serait +expulsé de sa chambre et qu'il vivrait d'une ration de matelot dans +l'espèce de cachot nommé Fosse-aux-Lions. Frappé de cette excessive +sévérité, je m'avançai et je dis au commandant qu'en poussant les +choses trop loin on produisait un effet contraire au but proposé, et +que si cet ordre était exécuté, j'irais porter moi-même la moitié de +mon dîner à mon ancien camarade. «C'est ce que j'allais dire», s'écria +Delaporte; et comme il y eut unanimité dans l'état-major: «Tel est +l'ordre de l'amiral, répondit le commandant, et j'en défère +l'exécution à M. Moizeau.» C'était annoncer qu'il fermerait les yeux; +d'après cela, nous convînmes, entre nous, que M. L... resterait aux +arrêts dans sa chambre, et que nous lui ferions porter ses repas, de +notre table, par son domestique.</p> + +<p>Puget<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a> était un jeune homme très instruit et de très bonne humeur. +Delaporte l'appelait mon Sosie, parce qu'il m'était impossible +d'adopter un costume, une habitude, une locution, sans que Puget en +fît l'objet d'une imitation soudaine. Hélas! quelques années après, +étant prisonnier de guerre, il se sauvait dans une embarcation; il fut +arrêté, près de Calais, par une frégate anglaise, dont le commandant +eut l'infamie de le faire frapper de coups de bouts de corde, pour le +punir de son évasion. Il en fut tellement humilié qu'il fut atteint +sur-le-champ d'une folie complète et que rien ne put guérir.</p> + +<p>Desbordes et Vermot étaient des officiers très zélés, très laborieux, +fort bons camarades, et faits pour honorer le <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> corps en toute +circonstance. Desbordes<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a> est mort, il y a quelques années, à la +suite des fatigues d'une campagne très pénible, sur un bâtiment qu'il +commandait. Vermot<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a> est capitaine de corvette; il commande en ce +moment le brick <i>le Palinure</i>, qui vient de faire noblement respecter +notre pavillon devant Tunis; et, dans la Marine, il reste seul avec +moi de l'état-major de <i>la Belle-Poule</i>, car Delaporte mourut, en +1813, sur le vaisseau <i>le Polonais</i>, où il était capitaine de frégate, +commandant en second. Quel deuil pour ce vaisseau, pour la Marine, +pour sa famille et pour moi!</p> + +<p>Nous pouvons actuellement entreprendre le récit des croisières +diverses de la division de l'amiral Linois; notre première opération +fut d'aller porter et installer à l'île Bourbon, que Napoléon ne tarda +pas à appeler l'île Bonaparte, les autorités et les troupes destinées +à cette colonie. Chaque bâtiment garda, cependant, et renouvela +toujours un détachement et quelques officiers d'infanterie, soit pour +grossir l'équipage, soit au besoin pour quelque coup de main en cas de +descente, à effectuer sur quelqu'une des possessions anglaises. Ainsi, +entre autres, <i>la Belle-Poule</i> vit à son bord MM. Morainvilliers, +Larue et Marchant, avec lesquels je me liai d'amitié; mais ces +liaisons sont courtes dans nos carrières aventureuses! J'ai revu, par +la suite, Larue lieutenant-colonel à Brest, en 1814, et j'ai rejoint +Marchant, à Paris, un instant, en 1817. L'infortuné! il n'eut que le +temps de me dire qu'il avait fait, en qualité d'aide de camp du +maréchal Ney, la funeste campagne de Russie, qu'il avait été fait +prisonnier pendant la retraite de l'empereur, et qu'il était rentré à +Paris, le jour même où son général avait été fusillé, par suite d'une +<span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> condamnation que Louis XVIII aurait dû annuler mille fois +par son droit bienfaisant, par le plus beau de tous les droits, celui +de faire grâce, même lorsqu'on ne le demande pas.</p> + +<p>Mais revenons à nos croisières. De Bourbon, nous nous dirigeâmes vers +le comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de +Sumatra. Peu après notre départ, nous nous trouvâmes inopinément +au-dessus d'un banc, appelé Saya de Malha, que les cartes plaçaient +beaucoup plus sur notre droite. <i>La Belle-Poule</i> s'en aperçut la +première, en regardant une multitude de petits poissons qui, s'agitant +à la surface de l'eau, excitèrent son attention. La mer était +heureusement fort belle; on put donc même voir le fond, qui était à +très peu de profondeur. La frégate changea subitement de route, tira +du canon, fit des signaux. Les autres bâtiments nous imitèrent dans +nos manœuvres, et il était bien temps; car, quelques brasses de +plus dans cette direction, nous touchions tous sur ce banc, et il est +vraisemblable que c'en était fait de nos navires.</p> + +<p>Une rencontre plus agréable nous était réservée, celle de <i>la +Comtesse-de-Sutherland</i>, le plus grand bâtiment de la Compagnie +anglaise des Indes qui eût jamais été construit. Il fut chassé, pris, +amariné, et expédié pour l'île de France avec sa riche cargaison. Ces +bâtiments de la Compagnie anglaise sont de grands navires destinés aux +entreprises commerciales de cette Compagnie dans l'Inde; ils sont, en +général, de la forme et de la grosseur des anciens vaisseaux de guerre +de 50; ils portent une trentaine de bouches à feu; mais ordinairement, +surtout en temps de paix, ils n'ont pas un équipage suffisant à la +fois, pour la manœuvre, et pour le service de leur artillerie. <i>La +Comtesse-de-Sutherland</i> était du port de près de 1.500 tonneaux, qui +est à peu près celui des anciens vaisseaux de guerre de 64 canons.</p> + +<p>De longs calmes, sous la ligne équinoxiale, que nous <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> fûmes +obligés, par la contrariété des brises, de couper et de recouper +jusqu'à dix fois, nous retardèrent beaucoup. Enfin nous vîmes les +hauteurs de Sumatra, et nous mouillâmes à Bencoolen<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, où, trouvant +sur rade les deux petits navires anglais, <i>l'Elisa-Anne</i> et <i>le +Ménage</i>, nous les prîmes et nous les expédiâmes, comme <i>la +Comtesse-de-Sutherland</i>. La ville se mit en état de défense; c'était +inutile, car les forts la garantissaient suffisamment; mais nous en +voulions aux magasins de la Compagnie et à cinq de ses vaisseaux qui, +n'ayant pas le temps d'aller chercher la protection des forts, +s'incendièrent par tous les points. Les magasins, trop éloignés pour +être protégés, en firent autant. Quel spectacle que celui des flammes +dévorantes, sillonnant jusqu'aux nues le ciel assombri par la nuit! +Les Anglais y perdirent plus de 3 millions; mais ils les perdirent +sans que rien en profitât à leurs ennemis. Étranges conséquences, +cependant, des lois de la guerre, que celles qui vont jusqu'à +dépouiller le paisible commerçant, en faisant porter sur lui le poids +des inimitiés des chefs des empires belligérants! Nous quittâmes +bientôt Bencoolen, où il n'y avait plus que des ruines à contempler.</p> + +<p>Nous fîmes voile, alors, vers le détroit de la Sonde<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>, que nous +traversâmes pour atteindre Batavia, opulente capitale de l'île de +Java, coupée par mille canaux, contenant des édifices splendides, et +entourée d'un vaste demi-cercle appuyé sur la mer et formant une +grande route bordée de maisons de campagne, ravissantes de végétation, +de richesse et de magnificence. Les Hollandais y ont transporté leurs +mœurs laborieuses, leurs habitudes de propreté, leur industrie +persévérante; d'un autre côté, par <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> un mélange piquant, la +ville est flanquée de deux autres villes, faisant corps avec elle, +dont l'une, toute malaise, est habitée par des Malais, au caractère de +feu, d'énergie, d'indépendance d'un peuple à demi-sauvage, et l'autre, +toute chinoise, l'est par des Chinois entièrement adonnés au commerce. +Un tel séjour est d'un haut intérêt pour un Européen; il peut, en +quelques heures, visiter trois nations très différentes; sa curiosité +doit donc être pleinement satisfaite, et il doit lui rester de +profondes impressions. Là, par un esprit essentiellement conciliant, +l'idolâtrie des Malais subsiste à côté du culte éclairé du +christianisme, qui y montre sa supériorité en employant seulement des +voies de persuasion; et celui-ci n'est nullement froissé par +l'exercice de la religion des sectateurs de Confucius. Que craindre, +en effet, des doctrines de celui qui, 550 ans avant Jésus-Christ, +avait déjà dit aux hommes:</p> + +<p>«Le sage est toujours sur le rivage, et l'insensé au milieu des +flots.»</p> + +<p>«L'insensé se plaint de n'être pas connu des hommes; le sage, de ne +pas les connaître.»</p> + +<p>«Un bon cœur penche vers la bonté et l'indulgence.»</p> + +<p>«Un cœur étroit ne possède ni la patience, ni la modération.»</p> + +<p>«Conduisez-vous comme si vous étiez observé par dix yeux et montré par +dix mains.»</p> + +<p>«Un homme faux est un char sans timon: par où l'atteler?».</p> + +<p>Confucius, après avoir atteint les privilèges de l'élévation, mourut +pourtant dans une misérable disgrâce: sa famille, aujourd'hui la plus +illustre de la Chine, remonte jusques à Hoang-ti, le premier +législateur de ce pays; et, dans chacune des maisons de la ville +chinoise de Batavia, nous vîmes son portrait.</p> + +<p>Nous goûtâmes, à Batavia, le fruit exquis nommé mangoustan; et nous y +vîmes le cacatois, si doux, si blanc, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> avec sa belle crête de +plumes jaunes, et le loris, dont le plumage est moitié noir de jais, +moitié rouge ardent, et qui devient si privé, si caressant.</p> + +<p>Le brick de guerre hollandais <i>l'Aventurier</i> se joignit à nous. Nous +partîmes, après une courte relâche de repos et d'approvisionnement, +pour aller attendre, dans les mers de la Chine, le grand convoi des +vaisseaux de la Compagnie, qui part annuellement de Canton. Le but +était noble; la conception en était heureuse.</p> + +<p>Nous étions alors au commencement de 1804; c'était la saison des +ouragans dévastateurs qui désolent, parfois, les îles de France et de +Bourbon; rien n'y résiste: ni arbres, ni navires ni maisons! Nos +opérations furent toujours combinées en vue de nous trouver à la mer +pendant ces crises affreuses de la nature.</p> + +<p>C'est une chose inouïe que les fatigues, les peines, les contrariétés, +que nous éprouvâmes pour nous rendre à notre destination.</p> + +<p>Équipages, officiers, commandants, tout le monde était harassé! Les +calmes, les vents contraires, les grains se succédaient sans +interruption; les courants étaient contre nous; mais, puisque c'était +l'époque favorable pour quitter la Chine, puisque le fameux convoi +devait en profiter, il fallait bien affronter toutes ces contrariétés +pour aller le chercher. Joignons-y que nous naviguions sans cesse sur +des haut-fonds, au milieu d'îles et de bancs mal déterminés sur nos +cartes, et l'on verra ce qu'il fallait de patience ou d'habileté pour +parvenir à nos fins. Nous appareillions et nous mouillions jusqu'à +quinze fois par jour, quêtant, recherchant sans cesse le moindre +souffle d'un bon vent, ou quelque lit de courant moins rapide; aussi, +souvent, n'avancions-nous pas d'une lieue par jour.</p> + +<p>Près du détroit de Gaspar<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, notre courage fut ranimé par <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> +la rencontre et la prise des navires de commerce anglais, +<i>l'Amiral-Raynier</i>, et <i>la Henriette</i>, qui venaient de Canton. Nous +apprîmes d'eux que le convoi, consistant en vingt-cinq vaisseaux de la +Compagnie, se disposait à appareiller, lors de leur départ. Quelle +excellente nouvelle! mais elle nous coûta bien cher.</p> + +<p>Le dernier canot envoyé par <i>le Marengo</i> pour l'amarinage de <i>la +Henriette</i> avait été surpris par un grain si fort qu'il ne put, en +quittant ce navire, regagner son vaisseau. Il faisait nuit; <i>le +Marengo</i> le crut resté à bord de <i>la Henriette</i>; celle-ci prit sa +route pour l'Île-de-France, croyant qu'il avait atteint le vaisseau; +et par suite de cette fausse manière de voir des deux parts, la +malheureuse embarcation, négligée par les deux bâtiments, n'en put +rejoindre aucun. Elle erra quarante jours d'île en île, exposée à tous +les dangers d'une navigation périlleuse, souffrant de la faim, soumise +aux plus durs traitements des peuples sauvages; et son équipage, +épuisé, décimé par mille maladies, ne put revoir les rives de Batavia +qu'après une série innombrable d'infortunes. M. Martel, lieutenant de +vaisseau<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, commandait ce canot; par sa constance, sa force d'âme, +sa prudence, il eut le bonheur de le conduire au port; mais il y avait +usé tout ce qu'il possédait de vie, et il expira peu de jours après +son arrivée. Un autre canot que je commandais avait quitté <i>la +Henriette</i> un quart d'heure seulement avant le grain fatal.</p> + +<p>L'attente du convoi si riche et si désiré soutenait nos forces; il +était l'objet unique de nos pensées, de nos espérances, de nos +conversations. Quatre-vingts millions qui allaient tomber en notre +pouvoir. Quel texte inépuisable! que de richesses! quel +retentissement! combien de promotions! et, pour l'Angleterre, quel +coup de foudre! son Gouvernement ne pouvait manquer de s'en ressentir +profondément; <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> et la paix pouvait, elle-même, en être une +conséquence immédiate, ainsi que la consolidation du pouvoir, qui, +depuis peu, avait tant fait pour la France!</p> + +<p>Ce fut dans ces dispositions que, parvenant à surmonter une nouvelle +série de difficultés, nous mouillâmes à Poulo-Aor<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a> (l'île d'Aor). +Elle est habitée par des Malais, et aucun navire ne peut pénétrer dans +le détroit de Malacca, que devait prendre le convoi, sans en passer +très près. Nous courûmes à terre, interrogeâmes les Malais; le convoi +n'était pas passé. C'était tout ce que nous désirions. Les Malais, +toujours jaloux, avaient, dès notre abord, caché leurs femmes dans les +mornes; mais peu nous importait. Nous voulions du riz, des chevreaux, +du sagou, des volailles, des fruits, de l'eau; ils nous en vendirent, +nous facilitèrent les moyens de les quitter avec promptitude, ce qu'à +notre plus grande satisfaction nous fîmes pour reprendre la mer +sur-le-champ, certains, cette fois, que notre belle proie ne pouvait +plus nous échapper.</p> + +<p>Un beau matin, le ciel était d'azur, la brise modérée, la mer comme +une glace; les îles dont ces eaux sont parsemées n'avaient jamais +étalé de plus riante verdure, n'avaient jamais exhalé plus de parfums; +et tous nos regards étaient vers l'horizon.—«Navire!» s'écrie la +vigie.—«Navire!» répond spontanément l'équipage entier, comme un +fidèle écho!—«Quatre navires!» ajoute presque aussitôt la vigie. +Chacun veut les voir, on se précipite dans les haubans; mais ce +n'était plus quatre; on en voyait déjà, disait-on, quinze, trente, +cinquante! Nos lunettes firent justice de l'exagération; vingt-cinq +furent bien comptés, c'était le nombre attendu: ainsi, il n'y avait +plus à en douter; l'ivresse était générale.</p> + +<p>Les quatre premiers navires aperçus étaient les éclaireurs du convoi, +qui faisaient voile, vent arrière, sur <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> nous. Ces quatre +bâtiments ne purent pas nous voir sans soupçonner que nous fussions +ennemis; ils tinrent le vent pour rallier le corps du convoi, à qui +ils firent des signaux et qui tint le vent également pour chercher à +nous fuir. Nous leur appuyâmes alors la chasse la mieux conditionnée +qu'on puisse imaginer; nous les gagnâmes, et, vers six heures du soir, +nous étions en mesure de donner au milieu d'eux. L'amiral mit en panne +et fit le signal de passer à poupe. Il s'entretint alors quelque +temps, au porte-voix, avec M. Bruillac, qui lui dit ces paroles +électriques: «C'est le jour de la gloire et de la fortune!» et +pourtant M. Linois donna pour dernier ordre d'être disposé à +n'attaquer le convoi que le lendemain matin!</p> + +<p>La physionomie bouleversée de nos matelots, leur silence respectueux, +mais glacial, indiquèrent qu'ils auraient préféré, de beaucoup, +attaquer immédiatement; cependant leur moral se remonta pendant la +nuit. M. Vrignaud avait plus directement blâmé ce retard à bord du +<i>Marengo</i>, car il avait dit avec véhémence à l'amiral lui-même: +«Tombons fièrement au milieu d'eux; il n'y a pas de nuit qui tienne, +et feu des deux bords!»</p> + +<p>Au point du jour, même beau temps; l'amiral hissa ses couleurs; chacun +de nous, les nôtres, et, d'un air guerrier, nous nous avançâmes +majestueusement vers les Anglais; mais ceux-ci n'étaient plus +intimidés comme la veille. Ils avaient employé la nuit à monter leurs +canons, à les préparer, à disposer leurs bâtiments, et, comme ils +s'étaient rendus en Chine en temps de paix, avec de faibles équipages +qu'ils n'avaient pu y augmenter, ils dégarnirent dix-sept vaisseaux de +leur convoi de presque tous les matelots, et ils portèrent, sur les +huit plus forts, tout ce qu'ils pouvaient avoir d'hommes robustes, +d'armes, de munitions. Ces huit vaisseaux soutinrent vaillamment le +choc. Il n'est pas probable qu'ils eussent pu lutter longtemps contre +les efforts persévérants de la division; toutefois la question ne put +être matériellement décidée; <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> car, après quelques volées, +l'amiral quitta le champ de bataille, avec ordre, au reste de la +division, d'imiter ses mouvements.</p> + +<p>Les huit vaisseaux de la Compagnie n'en montrèrent que plus d'audace, +et ils osèrent nous chasser pendant notre retraite; mais, inférieurs +en marche, ils se virent bientôt contraints de nous abandonner, ce +qu'ils ne firent pourtant pas sans nous envoyer une dernière et +insolente volée de leur artillerie, que les journaux anglais ont +publié, depuis, avoir été chargée avec du sucre candi!</p> + +<p>Telle fut la fin déplorable d'une tentative qui assombrit pour +longtemps nos marins, qui acheva d'aigrir le général Decaen, qui jeta +une teinte de ridicule sur nos subséquentes opérations, qui agit sur +les conceptions futures ou sur les décisions de l'amiral, et qui +indisposa vivement le ministre de la Marine et l'empereur. Les +officiers de la division en furent consternés; l'âme généreuse, +elle-même, de notre noble camarade Delaporte, ne put trouver un mot de +justification sur le funeste délai d'une nuit; enfin nous en +souffrîmes tous; en mon particulier, je sus plus tard, par ma +correspondance avec M. de Bonnefoux, que, s'il y avait eu succès, +j'aurais été, à peine âgé de vingt-deux ans, nommé lieutenant de +vaisseau.</p> + +<p>L'Angleterre, au contraire, poussa des cris de joie; M. Dance, +capitaine d'un des vaisseaux du convoi, et qui y exerçait le +commandement supérieur, comme s'y trouvant le plus ancien des +capitaines de la Compagnie, reçut un million de récompense; et ses +compatriotes, faisant allusion au nombre assez considérable de +matelots asiatiques qu'il devait avoir, renouvelèrent pour lui le mot +fameux d'Iphicratès: «Qu'une armée de cerfs, commandée par un lion, +est plus redoutable qu'une armée de lions commandée par un cerf»; mais +ne nous appesantissons pas davantage sur ce douloureux souvenir; +voyons seulement à quoi tient la carrière d'un jeune officier: +Attaquer <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> le soir était très probablement réussir; alors je +marchais à grands pas vers un avancement que, plus tard, d'autres +circonstances ont encore arrêté; et une quarantaine de mille francs +que la répartition légale de nos parts de prise m'aurait rapportée, +eût été un très beau commencement de fortune. Tu vois que, comme on le +dit proverbialement et, comme les hommes sont enclins à le faire, nous +avions dressé trop tôt nos comptes, et nous avions vendu la peau de +l'ours avant de l'avoir jeté par terre.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> CHAPITRE VI</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Retour de l'escadre à Batavia.—Le choléra.—Mort de + l'aspirant de 2<sup>e</sup> classe Rigodit et de l'officier de santé + Mathieu.—Les officiers de santé de <i>la Belle-Poule</i>: MM. Fonze, + Chardin, Vincent et Mathieu.—Visite d'une jonque chinoise en + rade de Batavia.—Réception en musique.—Les sourcils des + Chinois.—Le village de Welterfreder.—Conflit avec les + Hollandais.—Déplorable bagarre.—<i>Fuyards du convoi de + Chine.</i>—Départ de Batavia.—Le détroit de la Sonde.—Violents + courants.—Terreur panique de l'équipage.—Belle conduite du + lieutenant de vaisseau Delaporte.—<i>Le Marengo</i>, <i>la Sémillante</i> + et <i>le Berceau</i>, se dirigent vers l'Île-de-France.—<i>La + Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> croisent à l'entrée du golfe de + l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir visité les + abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande.—Pendant + cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais, + <i>l'Althéa</i>, ayant pour 6 millions d'indigo à bord.—Le + propriétaire de <i>l'Althéa</i>, M. Lambert.—Craintes de M<sup>me</sup> + Lambert.—Sa beauté.—Scène sur le pont de + <i>l'Althéa</i>.—L'officier d'administration de <i>la Belle-Poule</i>, M. + Le Lièvre de Tito.—Un gentilhomme, <i>laudator temporis + acti</i>.—Ses bontés à mon égard.—Plaisanteries que se permettent + les jeunes officiers.—Les fruits glacés de M. Le Lièvre de + Tito.—Sa correspondance avec M<sup>me</sup> Lambert.—Départ de M. et + M<sup>me</sup> Lambert, après un séjour de quelques mois à + l'Île-de-France.—M. Lambert souhaite nous voir tous prisonniers, + en Angleterre, pour nous prouver sa reconnaissance.—Réponse de + Delaporte.—Part de prise sur la capture de <i>l'Althéa</i>.—Décision + arbitraire de l'amiral Linois.—Nous ne sommes défendus ni par M. + Bruillac, ni par le général Decaen.—Au mois d'août 1804, <i>le + Berceau</i> est expédié en France.—Je demande vainement à l'amiral + de renvoyer, par ce bâtiment, mon frère Laurent pour lui + permettre de passer son examen d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe.</p> + +<p>Nous retournâmes à Batavia et y laissâmes <i>l'Aventurier</i>, qui ne +demandait pas mieux que de nous quitter, car il avait été un instant +compromis dans la chasse que nous reçûmes du convoi. Batavia est +admirablement placé au centre d'un pays d'un commerce extrêmement +riche; mais le climat en est on ne peut plus insalubre. Une maladie, +semblable au choléra asiatique le plus intense, tel que celui qui +frappa la France en 1832, y règne <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> presque sans interruption. +Nos bâtiments avaient pris mille précautions de santé; cependant, lors +de notre première relâche, ils avaient eu beaucoup de victimes; j'eus +à regretter plus particulièrement le frère d'un de mes camarades, +nommé Rigodit, aspirant de 2<sup>e</sup> classe, qui m'avait été recommandé par +mon père, et Mathieu, officier de santé, que son zèle, son dévoûment +et ses connaissances avaient rendu cher à tous. Cette mort me fit +péniblement réfléchir sur quelques inconséquences que j'avais +commises, quoique involontairement, à son égard. L'officier de santé +en chef de la frégate se nommait Fonze: c'était un homme d'un commerce +agréable, avec qui les officiers s'étaient tous liés avec +empressement. Il avait sous ses ordres MM. Chardin, Vincent et +Mathieu. Pas plus que les aspirants, ces trois messieurs, d'après les +règlements, ne faisaient partie de l'état-major; mais ils étaient +réellement devenus des nôtres, par leurs talents et leur éducation.</p> + +<p>Chardin, gai, spirituel, était bien réellement celui que je préférais; +cependant le haut savoir de Vincent<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, ses habitudes réfléchies, +ses conversations instructives, le plaisir qu'il avait à me prodiguer +ses conseils littéraires, me le rendaient très cher, et je cherchais, +sans cesse, à le lui prouver: «Le goût, me disait cet honnête jeune +homme, est, à la littérature, ce que la probité est aux mœurs», et +toujours chez lui le goût fut inséparable de la probité; dans ses +compositions, dans ses actes, l'un et l'autre furent également et sans +cesse respectés. Quant à Mathieu, qui était peu communicatif, je +l'estimais beaucoup; mais je le fréquentais peu. Il paraît que son +écorce froide recélait une âme très susceptible, et qu'il avait été +choqué soit <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de ma partialité pour ses collègues, soit +d'actions ou de paroles qui, contre mes intentions sans doute, +l'avaient violemment irrité contre moi. Malheureusement je l'ignorais; +car non seulement je me serais abstenu de la plus innocente raillerie +à son égard, mais encore je me serais appliqué à lui prouver le cas +que je faisais de lui; je ne l'appris qu'après sa mort, et par Chardin +à qui, sous le secret juré, il s'en était ouvert sans entrer pourtant +dans les détails, et en lui disant seulement qu'il saurait bien +trouver une occasion, à terre, de me provoquer sur mes plaisanteries +désobligeantes, sur mes prétendus mépris, et qu'il s'en vengerait les +armes à la main.</p> + +<p>Voilà pourtant où conduit une manière d'être peu mesurée; mais, aussi, +comme il est difficile, en ce monde, de se conduire avec convenance, +avec dignité, de rendre à chacun ce qui lui est dû, et d'être +généralement aimé et estimé! C'est l'affaire la plus importante de la +vie, celle à laquelle on doit le plus d'attention, celle enfin par +laquelle on acquiert les plus grands des biens, je veux dire une bonne +réputation et l'estime universelle.</p> + +<p>J'avais vu les Chinois dans leur ville, à Batavia; je voulus les +visiter à bord d'un de leurs bâtiments. Il y avait précisément, alors, +sur la rade, une jonque ou somme, soi-disant fort belle, armée par de +soi-disant fort bons matelots, et arrivant directement du soi-disant +Céleste-Empire. Dans un élégant canot que faisaient voler, sur la +surface des eaux, dix-huit vigoureux rameurs, je m'y rendis avec un +interprète. Les officiers de la jonque jugèrent ou crurent qu'il leur +arrivait un personnage de marque, et ils m'empêchèrent de monter à +bord. Ma première pensée fut qu'ils voulaient s'y tenir aussi +mystérieusement inconnus que dans leur pays; toutefois l'interprète +m'expliqua que l'on prenait quelques minutes pour préparer ma +réception, qui fut étourdissante; car, à peine parvenu sur le pont, je +fus entouré d'une bande de musiciens hideux, qui soufflaient, à me +fendre la tête, dans les <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> plus barbares instruments. Bientôt +je fus conduit dans tous les endroits du bâtiment que je désirais +voir; mais la sauvage musique ne me quittait pas. C'est un moyen plus +poli que leurs lois intérieures pour éluder les investigations +étrangères; mais il n'est guère moins efficace. Je partis donc assez +promptement et fort peu édifié de l'état de leurs connaissances +nautiques.</p> + +<p>Quelle est grande, pourtant, la force du frein imposé à ce peuple, qui +a tant devancé les autres, et qui, depuis des siècles, rejette +respectueusement les innovations les plus utiles, celles même qui, +dans le cas dont il s'agit, préserveraient du naufrage quantité de +leurs navires ou de leurs marins! Pendant quelque temps nous avions eu +à bord une douzaine de matelots provenant d'une jonque qui périt à la +mer, sous nos yeux, pendant que nous étions dans une sécurité +parfaite; on devait croire qu'au milieu de nous ils auraient songé à +s'instruire de nos usages maritimes. Loin de là ils nous regardaient +en pitié; et, à part les prières, leur seule occupation avait été de +soigner leur toilette, celle surtout de leurs sourcils, que, devant de +petits miroirs, ils passaient des heures entières à contempler, raser, +dessiner, noircir, arquer, comme n'imaginerait certainement pas de le +faire, chez nous, la coquette la plus raffinée. Mais laissons ces +malheureux avec leur teint cuivré, leur costume hétéroclite et leurs +charmants sourcils.</p> + +<p>Je voulus voir aussi la campagne de l'île de Java, et je fis cette +excursion avec Delaporte, Puget, Larue, Marchant, Fonze et Chardin. Le +terme de notre promenade fut le joli village de Welter-Freder<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, +situé à cinq ou six kilomètres de Batavia. Nous fûmes émerveillés du +luxe de végétation qu'y entretiennent à un degré éminent la chaleur et +les pluies alternatives de ce pays équatorial. <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Arrivés à +l'hôtel principal du village, nous y trouvâmes société nombreuse +d'officiers des autres navires de la division, et précisément les plus +mauvaises têtes. Je n'ai jamais aimé les parties où l'on fait assaut +de bruit, de cris, d'ardeur à boire et à manger, et d'extravagances +dans les chants, les paroles, le rire, les actes ou les discours. Trop +souvent, à l'Île-de-France, il y avait de ces réunions; je les évitais +de mon mieux; mais, ici, il n'y eut pas moyen de m'en tirer. Delaporte +me fit remarquer que nous étions en incandescente compagnie, et il me +prédit que la journée finirait mal.</p> + +<p>Nous dinâmes tous ensemble: copieux fut le repas, abondantes les +libations, et la conversation bruyante. Il y avait deux billards dans +l'hôtel; pendant qu'on servait le café, nous voulûmes y jouer; mais +ils étaient occupés par des Hollandais. Attendre nous parut de trop +mauvais goût; en conséquence, Marchant s'empara des billes, et +Chardin, montrant la porte aux joueurs dépossédés, leur dit avec un +ton de politesse exquise, mais fort ironique, qu'il y avait sans doute +d'autres billards dans le village. Ils sortirent, mais rentrèrent avec +du renfort et redemandèrent le billard avec non moins de politesse et +d'ironie; c'était d'assez bonne guerre. Nous autres, Français, non +seulement nous n'aimons pas les mystifications, mais nous avons la +prétention d'être les maîtres partout, et peut-être y +réussirions-nous, si nous savions nous y prendre, tant nous avons de +bonnes qualités pour y parvenir; mais la force est un mauvais moyen, +et notre impatience nous porte ordinairement à y avoir recours. La +bonne plaisanterie des Hollandais fut donc reçue assez brutalement, +car nous les chassâmes. Je voyais, dans les yeux de Delaporte, que les +choses l'inquiétaient.</p> + +<p>Je lui en parlai; il me répondit: «Contre fortune, bon cœur; nous +sommes étrangers; nous sommes isolés, et, si nous ne formons pas un +seul faisceau, nous sommes perdus.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Les Hollandais rentrèrent encore, mais avec une garde de +vingt hommes. Soudain nous nous précipitons sur cette garde avec cet +élan que les Italiens ont si bien caractérisé par le nom de <i>furia +francese</i>; nous la désarmons avant qu'elle ait le temps de se +reconnaître, et, à coups de crosse, nous lui faisons tourner les +talons. Pendant ce temps le malheureux mot de: <i>Fuyards dit Convoi de +Chine</i>! avait été lancé contre nous, et il était devenu le signal d'un +épouvantable désordre. Assistants, voisins, propriétaire de l'hôtel, +domestiques, meubles, glaces, queues, billards, lustres, tout fut +battu, renversé, cassé, brisé, mis en pièces; la population du village +se souleva; les Malais de la contrée, avec leurs belles jambes, leurs +bras carrés, leur peau rougeâtre, leurs corps nerveux, pensant à leurs +femmes, se mirent de garde à leurs portes, armés de leurs kryss +empoisonnés, la bouche sanguinolente du bétel qu'ils mâchaient, et les +yeux enflammés par l'effet de leur enivrant opium. Pour nous, nous +n'avions qu'un parti à prendre: c'était de nous serrer, et nous nous +plaçâmes sous la conduite de Delaporte, qui parvint, après bien des +difficultés, à nous ramener à Batavia et, de là, à bord de nos +bâtiments.</p> + +<p>Il s'ensuivit ce qui arrive toujours en pareille circonstance; des +injures avaient été proférées et rendues, des coups donnés et reçus, +des plaintes portées; des officiers furent sévèrement punis, et, +finalement, les dégâts estimés et payés au compte des insensés +fauteurs de la scène. En outre, plusieurs d'entre nous furent, par +suite, très malades, à tel point qu'un enseigne de vaisseau de <i>la +Sémillante</i> resta pendant six mois en danger, expiant dans son lit la +part qu'il avait prise à ces coupables excès.</p> + +<p>Nous partîmes de Batavia. La saison des pluies avait produit, dans le +vaste bassin formé par les îles avoisinantes, un trop plein tellement +considérable que le détroit de la Sonde nous présenta l'aspect de +flots violemment émus, qui paraissaient se briser comme sur des +récifs. Ils <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> formaient, en outre, des courants si vifs que ni +ancres, ni voiles, ni gouvernail n'étaient d'aucun effet. Les +équipages, croyant apercevoir des rochers tout autour de nous et +frappés de l'inutilité des manœuvres, ne virent devant eux qu'une +perte inévitable et manifestèrent une terreur panique complète. Je +causais, en ce moment, avec Delaporte dans sa chambre; le bruit nous +appelle sur le pont où nous paraissons aussitôt; le noble visage de +mon ami prend alors une expression sublime d'indignation; sa voix mâle +fait résonner le mot de «Silence!» et, à ce seul mot, sorti de sa +bouche sonore et soutenu de son œil imposant, les clameurs se +taisent, les plaintes se dissipent, la confiance renaît. Je fus +stupéfait d'une telle influence; jamais je n'ai mieux compris la force +de l'ascendant moral que la nature a départi à ceux sur le front +desquels elle a gravé le sceau du commandement. <i>La Belle-Poule</i> +perdit des ancres, cassa des câbles, fit des manœuvres sans +résultat; mais, dès lors, tout se passa sans désordre. Par l'effet de +ces courants qui rappellent ceux qui existent, d'après une cause +semblable, dans le détroit de Messine, et que les anciens avaient +poétiquement nommés les gouffres de Charybde et de Scylla, nous étions +promenés et jetés d'écueils en écueils, de danger en danger. Notre +frégate fut même portée sur une des îles charmantes dont nous étions +entourés. Nos vergues, nos voiles s'entrelacèrent avec les branches de +ses arbres séculaires; mais le courant qui nous avait entraînés sur +cette île, heureusement d'un abord très escarpé, formait autour d'elle +une sorte de bourrelet et de contre-courant, qui seul nous en éloigna; +et, toujours en continuant à tourbillonner, la frégate parvint à +gagner des eaux plus tranquilles. Les autres bâtiments de la division +s'en tirèrent à peu près comme nous; toutefois <i>la Sémillante</i> fut sur +le point de rester sur un haut-fond, et courut de grands dangers.</p> + +<p>À peine parvenu en pleine mer, l'amiral, dont le vaisseau avait besoin +de réparations, prit la route de l'Île-de-France, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> avec <i>la +Sémillante</i> et <i>le Berceau</i>, et il donna ordre à <i>la Belle-Poule</i> et à +<i>l'Atalante</i> de croiser à l'entrée du golfe de l'Inde, et d'aller +ensuite le rejoindre à l'Île-de-France, en visitant, lors de leur +retour, les abords ou le voisinage des côtes occidentales de la +Nouvelle-Hollande.</p> + +<p>Nous ne découvrîmes qu'un navire dans cette longue croisière; mais il +était fort grand; il avait pour 6 millions d'indigo à bord, et il fut +vendu, ensuite, pour cette somme aux neutres qui accouraient à +l'Île-de-France pour s'y enrichir de l'achat de nos prises.</p> + +<p>C'était <i>l'Althéa</i>, appartenant à un Anglais, nommé Lambert, présent à +bord; la cargaison était assurée. M. Lambert, à l'âge de trente-six +ans, retournait dans sa patrie pour y jouir de son immense fortune, et +y recevoir le titre de Nabab, que l'usage y décerne à ceux qui y +apportent de grands biens acquis dans l'Inde par leurs travaux.</p> + +<p>Quelques coups de canon avaient suffi pour nous rendre maîtres de +<i>l'Althéa</i>. Lors de la précédente guerre, nos corsaires avaient fait, +dans l'Inde, des exploits prodigieux, mais qui avaient fait couler +beaucoup de sang et qui avaient inspiré une véritable terreur. Sous +l'empire de cette terreur, M<sup>me</sup> Lambert, qui voyageait avec son +mari, n'eut pas plutôt vu flotter notre pavillon qu'elle se crut +perdue, et que, dans son désespoir, elle affronta notre artillerie sur +le pont. Delaporte fut nommé commandant de cette prise.</p> + +<p>Je l'accompagnai avec Desbordes pour l'amariner. Ce ne fut pas un +spectacle peu surprenant pour nous que d'y voir, évanouie, dans les +bras de son mari, une jeune femme de vingt ans d'une figure admirable. +Elle était entourée de caméristes au teint noir, mais aux cheveux +plats et aux traits extrêmement fins, de femmes malaises, toutes +également empressées, et elle avait à ses pieds deux petits grooms +Mahrattes, bien bronzés, qui veillaient ses premiers regards et +attendaient ses premiers ordres. «Ils ne nous tuent donc pas», +dit-elle, quand elle reprit <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> ses sens. Notre physionomie la +rassura plus encore que nos discours, et elle se livra à tout l'élan +d'une joie qui surpassait peut-être la douleur qu'elle avait +ressentie, et qui rehaussa parfaitement l'éclat de son beau visage. +Cléopâtre, sur le Cydnus, au milieu d'esclaves belles, obéissantes, et +de jeunes marins vêtus en folâtres amours, sur un navire dont les +cordages étaient de soie, les voiles de pourpre et les sculptures +d'or, ne parut certainement pas plus belle aux Romains, enchantés, que +M<sup>me</sup> Lambert à nos yeux éblouis.</p> + +<p>L'officier d'Administration comptable de <i>la Belle-Poule</i> était un +homme de la Marine de Louis XVI, que sa haute probité, sa capacité +reconnue, et peut-être, plus que tout cela, le hasard, avaient +maintenu en place pendant les orages de la Révolution. Il se nommait +Le Lièvre de Tito<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>; un de ses frères, lieutenant de vaisseau, +avait été le camarade de M. de Bonnefoux; mais l'émigration le lui +avait ravi. Âgé de soixante ans, frisé, poudré, chaussé de bas de soie +blancs, même à bord, M. Le Lièvre supportait les fatigues de notre +campagne avec beaucoup de verdeur. Les habitudes aristocratiques de +cet inépuisable <i>laudator temporis acti</i>, son exquise politesse, +s'arrangeaient peu des manières de notre jeunesse, et il vivait assez +à l'écart. Cependant il avait, principalement, vu en moi ce +qu'autrefois on appelait un gentilhomme; quelques déférences que je +n'ai jamais refusées aux personnes âgées, le touchèrent, et j'eus +toutes ses prédilections.</p> + +<p>Il avait une bibliothèque choisie; elle fut à ma disposition; il +savait beaucoup, et je trouvai en lui un homme aussi communicatif, +aussi obligeant pour moi que l'avait été M. de La Capelière; il était +doué d'un esprit très observateur, et il me donnait les meilleurs +conseils.</p> + +<p>Tantôt le brave homme mettait un frein à ma volubilité; <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> +tantôt il me répétait, avec bonté, ce qu'il avait entendu dire, ou +bien il me faisait part, lui-même, de ce qu'il avait remarqué touchant +ma manière d'être à bord, mon ton de commandement ou mes relations +avec chacun; quelquefois il m'expliquait ses vues, ses opinions sur la +toilette d'un homme aux diverses époques de sa vie, ou suivant son +état et sa position, et il me faisait promettre de me raser tous les +jours, ainsi que d'avoir, moi-même, le soin exclusif de mes effets ou +vêtements; souvent il m'entretenait des égards qu'on doit aux gens en +leur parlant, leur écrivant même le plus simple des billets, et du +ridicule qu'il y avait à combler certaines personnes de prévenances et +à estropier l'orthographe de leurs noms, ou à écrire de travers leurs +grades, adresses, titres ou qualités; il me recommandait surtout de +m'habituer à lire vivement toutes les écritures, à comprendre toutes +les locutions, même les plus vicieuses, et à y répondre comme si +c'était du français le plus intelligible. En un mot, je ne finirais +pas si je disais tout ce que je devais à son affection, qui se +manifestait le plus fréquemment après les déjeuners, qu'il m'engageait +à faire dans sa chambre, en tête à tête avec lui.</p> + +<p>Il avait un service à thé charmant, une très belle cannevette à +liqueurs, qu'il nettoyait, entretenait lui-même; et il fallait voir +comme c'était propre et brillant. Il possédait une profusion de +chocolat, de confitures, d'endaubages, de petits poissons marinés, de +café, de biscuits, de sucreries, de fruits glacés, etc. etc. Tout cela +était d'une élégance, d'un soin, d'une coquetterie inimaginables, et +je me trouvais un heureux mortel, quand j'entrais dans ce sanctuaire +du goût, de la délicatesse, de l'amitié. Qui croirait, d'après cela, +que je la trahissais, cette amitié?</p> + +<p>Rien n'était pourtant plus vrai, et c'était par le ridicule que +j'avais la faiblesse de la trahir! Je m'en voulais du fond du cœur; +je jurais cent fois de contenir cette intempérance de langue, cette +soif de plaisanter; mais l'occasion <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> se présentait-elle +d'amadouer M. Le Lièvre et de le mettre en scène? je résistais trop +rarement au malin plaisir de l'exciter, de l'attirer sur la voie, +d'abonder dans son sens, de l'applaudir; et, bientôt, il nous débitait +que «se taire à propos vaut mieux que bien parler; que c'est dans +l'enfance que l'on jette les fondements d'une bonne vieillesse; qu'il +n'y a d'homme libre que celui qui obéit à la raison; que la personne +qui reproche à un autre les accidents de la fortune est comme le +serviteur qui, battant un habit, frappe sur le corps et non sur le +vêtement; que le flatteur dit à la colère: venge-toi! à la passion: +jouis! à la peur: fuyons! au soupçon: crois tout!» et mille autres +maximes de Plutarque ou de ses auteurs favoris, que nous avions +l'impertinence de lui faire répéter comme un air à une serinette. En +parlant de l'enfance, La Fontaine a dit: «Cet âge est sans pitié!» On +peut dire, en général, de celui que j'avais alors, qu'il est sans +égards, sans ménagements, et qu'il immole tout à ses plaisirs.</p> + +<p>Comme commandant de <i>l'Althéa</i>, Delaporte était resté à bord; il avait +pensé, quand je retournai sur la frégate, que les friandises de notre +agent comptable pourraient être agréables à sa belle prisonnière, et +il me recommanda d'y intéresser sa vieille galanterie. M<sup>me</sup> Lambert +était enceinte; aussi, tous les soirs, <i>la Belle-Poule</i> qui avait un +four et faisait du pain, mettait-elle en panne, pour lui en envoyer du +frais. Notre docteur se servait de l'occasion du canot qui le lui +portait pour aller s'informer de sa santé, et je fis si bien qu'un +jour il fut chargé, par M. Le Lièvre, de quelques fruits glacés à +l'adresse de l'intéressante malade, qui les trouva exquis. Elle en fit +ses remerciements par un joli billet qui, tournant la tête à notre +antique chevalier, lui inspira des folies vraiment fort amusantes. Il +répondit au billet, et, l'esprit plein de riantes pensées, il fit +comme le Métromane pour la Muse inconnue de Quimper-Corentin; +<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> il ne rêva plus qu'aux lettres et qu'aux cadeaux du +lendemain. M<sup>me</sup> Lambert soutint la plaisanterie avec beaucoup de +finesse; elle y mit les égards que méritait M. Le Lièvre, et, quand +elle le vit à l'Île-de-France, au lieu de nous offrir un spectacle que +quelques-uns de nous attendaient avec malice, celui d'accabler un +galant homme par d'ironiques quolibets, elle nous donna une véritable +leçon, en le remerciant avec dignité, lui montrant une gracieuse +reconnaissance, et lui inspirant un sentiment vrai de respectueuse +affection.</p> + +<p>Nos mauvaises plaisanteries à part, nous traitions nos prisonniers +avec distinction, mesurant nos égards au sexe, au grade, à l'âge, à +l'éducation: tous étaient l'objet de notre empressement à adoucir leur +situation. Ils étaient, d'ailleurs, pour nous, l'occasion précieuse de +nous initier aux difficultés de la conversation anglaise, et nous en +profitions de notre mieux.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Lambert resta quelque temps à l'Île-de-France; elle y fit ses +couches, qu'elle avait présumé devoir faire au cap de Bonne-Espérance, +où <i>l'Althéa</i> devait relâcher. Fille de Française et parlant notre +langue comme nous, elle se montra enchantée d'avoir un enfant né dans +la patrie de ses aïeux, et elle se réjouit de la perte de 50.000 +francs seulement qu'éprouvait son mari par la prise de son navire, qui +était en grande partie assuré, puisqu'elle en avait recueilli le +plaisir d'habiter quelques mois une aussi charmante colonie que +l'Île-de-France; elle partit sur un bâtiment neutre des États-Unis.</p> + +<p>Au moment des derniers adieux, M. Lambert nous dit qu'il se +souviendrait toujours avec reconnaissance de nos bons procédés, et, en +véritable Anglais, il ajouta qu'il avait le plus grand désir de nous +voir tous «prisonniers» en Angleterre, pour nous prouver cette +reconnaissance. Delaporte, à qui il s'adressait le plus directement, +ne voulut pas relever l'inconvenance d'un pareil langage, et il se +borna à lui dire qu'il espérait, lui, que la paix nous <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> +fournirait une occasion plus agréable de nous revoir; mais le rude +insulaire lui répondit: «Non, point le paix, avec M. Bonaparte; guerre +à mort à M. Bonaparte; jamais le paix avec lui!» Cette boutade nous +dérida, et sa douce femme mit fin à tout en s'empressant de lui dire, +dans son baragouin qu'elle imitait parfaitement: «Si, mon ami, le paix +avec M. Bonaparte, le paix honorable pour tous, et nous nous reverrons +avec plaisir.»</p> + +<p><i>L'Althéa</i> était rentrée à l'Île-de-France avec nous; et, encore, nous +avions fait nos calculs trop à l'avance. Pour ma part, comme enseigne +de vaisseau, il me revenait, sur le produit de cette prise, une +vingtaine de mille francs; mais nous avions de nouveau compté sans +notre hôte; il fallut donc compter deux fois et, à la seconde, il y +eut une forte réduction. Ce bâtiment ayant été capturé dans une +mission particulière, pendant que la division ne courait aucun risque +au mouillage, toutes les lois l'excluaient du partage; mais, dans ces +temps de république et de despotisme, les lois n'étaient qu'un vain +mot pour les gouvernants ou pour les chefs supérieurs; et M. Linois +fit facilement décider que tous les bâtiments partageraient avec nous. +Nous espérions que M. Bruillac soutiendrait nos intérêts. Hélas! M. +Linois ordonna que la part allouée au grade de M. Bruillac serait +augmentée; d'un autre côté, M. Decaen, à qui nous aurions pu en +appeler, avait besoin, peut-être, du consentement de l'amiral, +relativement à un emprunt que, pour les besoins de la colonie, il +voulait faire sur notre grasse proie, et tout se termina au très grand +avantage de nos chefs, et directement à nos dépens. Quel scandale! et +comme il est heureux que nous ne vivions plus sous un régime aussi +inique! Dans ces spoliations, rendons toutefois justice aux sentiments +des officiers, qui oublièrent leurs intérêts lésés; ils s'occupèrent +d'affaiblir l'effet de ces abus de pouvoir sur l'esprit des matelots, +et ils déplorèrent moins la perte de quelques écus que la +déconsidération dont se frappaient, eux-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> leurs +égoïstes chefs. Pour en finir sur ce sujet, je dirai tout de suite +ici, qu'à la fin de notre campagne, qui dura plus de trois ans, et +pendant le reste de laquelle nous fîmes encore quelques belles prises, +je n'eus à recevoir, décompte fait, tant pour les prises que pour la +solde et le traitement de table arriérés, qu'une somme d'environ +10.000 francs, qui n'était certainement pas le cinquième de ce qui me +revenait, et sur laquelle, moitié, à peu près, était pour ladite solde +et le dit traitement de table arriérés.</p> + +<p>Au mois d'août 1804, <i>le Berceau</i> fut expédié pour la France. J'étais, +à notre bord, l'officier chargé de diriger l'instruction des +aspirants. Je m'étais adonné de tout cœur à ce soin, d'autant que +mon frère en recueillait le fruit. Je l'avais mis à même de subir son +examen d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe, et je fis des démarches pour +obtenir qu'il partît sur <i>le Berceau</i>, afin d'aller en France se +présenter devant les examinateurs; mais j'avais parlé un peu haut dans +l'affaire de <i>l'Althéa</i>, et je ne pus voir que ce motif pour un refus +d'autant plus rigoureux qu'il retombait, avec injustice, sur un jeune +homme laborieux, dont on retardait arbitrairement, ainsi, l'avancement +si bien mérité sous tous les rapports. Ce fut un de mes premiers +chagrins au service, et il fut bien vif. Mon pauvre frère resta donc +sur <i>la Belle-Poule</i>, qui se radouba; et le reste de la division mit à +la voile, en nous donnant, à époque fixe, rendez-vous dans le sud-est +de Ceylan.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> CHAPITRE VII</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: La division met à la voile.—L'amiral donne rendez-vous + à <i>la Belle-Poule</i> dans le sud-est de Ceylan.—Rencontre, sur la + côte de Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par + des Arabes.—Odalisques et cachemires de l'Inde.—Chasse appuyée + par la frégate à la corvette anglaise <i>le Victor</i>.—Émouvante + lutte de vitesse.—La corvette nous échappe.—<i>La Belle-Poule</i> + prend connaissance de Ceylan.—Trente jours employés à louvoyer + au sud-est de l'île.—Une montre marine qui se dérange.—Graves + conséquences de l'accident.—La division passe sans nous + voir.—La batterie de <i>la Belle-Poule</i>, les jours de beau + temps.—Puget et moi.—Observations astronomiques.—Cercles et + sextants.—Sur la côte de Coromandel.—Prise du bâtiment de + commerce anglais, <i>la Perle</i>.—M. Bruillac m'en offre le + commandement.—Je refuse.—Retour vers l'Île-de-France.—Le + blocus de l'Île.—La frégate se dirige vers le Grand-Port ou port + du sud-est.—Plan du commandant Bruillac.—La distance de + Rodrigue à l'Île-de-France.—Le service que nous rend la + lune.—Les frégates anglaises.—Le Grand-Port.—Arrivée de la + division deux jours après nous.—<i>L'Upton-Castle</i>, <i>la + Princesse-Charlotte</i>, <i>le Barnabé</i>, <i>le Hope</i>.—Combat, près de + Vizagapatam, contre le vaisseau anglais <i>le + Centurion</i>.—<i>L'Atalante</i> se couvre de gloire.—<i>Le Centurion</i> se + laisse aller à la côte.—Impossibilité de l'amariner à cause de + la barre.—Importance stratégique de l'Île-de-France.—Les + Anglais lèvent le blocus.—La division appareille pour se rendre + au port nord-ouest.—Curieuse histoire du <i>Marengo</i>.—La roche + encastrée dans son bordage.—Le Trou Fanfaron.—<i>Le Marengo</i> + reste à l'Île-de-France.—<i>La Psyché</i> va croiser.—L'amiral + expédie <i>la Sémillante</i> aux Philippines pour annoncer la + déclaration de guerre faite par l'Angleterre à + l'Espagne.—Nouvelles de France.—Proclamation de + l'Empire.—Projet de descente en Angleterre.—Le chef-lieu de la + préfecture maritime du 1<sup>er</sup> arrondissement est transporté à + Boulogne.—M. de Bonnefoux est nommé préfet maritime du 1<sup>er</sup> + arrondissement et chargé de construire, d'armer et d'équiper la + flottille.—Il assiste à la première distribution des croix de la + Légion d'honneur et reçoit, lui-même, des mains de l'empereur, + celle d'officier.—Une lettre de lui.—<i>La Belle-Poule</i> et + <i>l'Atalante</i> quittent l'Île-de-France au commencement de + 1805.—M. Bruillac, commandant en chef.—Croisière de + soixante-quinze jours.—Calmes presque continus.—Rencontre, près + de Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et + approchons à trois ou quatre portées de canon.—M. Bruillac les + prend pour des vaisseaux de guerre.—Il m'envoie dans la + grand'hune pour les observer.—Je descends en exprimant la + conviction que ce sont des vaisseaux de la Compagnie des + Indes.—Le commandant cesse cependant les poursuites.—Nouvelles + <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> apportées plus tard par les journaux de l'Inde.—Le + golfe de l'Inde.—Notre présence est signalée par des barques de + cabotage.—L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend le + combat de <i>la Psyché</i> et de la frégate anglaise de premier rang, + <i>le San-Fiorenzo</i>.—Récit du combat.—Valeur du commandant + Bergeret, de ses officiers et de ses matelots.—Sa présence + d'esprit.—Capitulation honorable.—Tous les officiers tués, sauf + Bergeret et Hugon.—<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittent les + côtes du Bengale, et visitent celles du Pégu, du Tonkin, de la + Cochinchine.—Capture de <i>la Fortune</i> et de <i>l'Héroïne</i>.—Un + aspirant de <i>la Belle-Poule</i>, Rozier, est appelé au commandement + de <i>l'Héroïne</i>.—On lui donne pour second Lozach, autre aspirant + de notre bord.—Belle conduite de Rozier et de Lozach.—Rencontre + par <i>l'Héroïne</i> d'un vaisseau anglais de 74 canons entre Achem et + les îles Andaman.—Rozier accueilli avec enthousiasme à + l'Île-de-France.—Paroles que lui adresse Vincent.—Retour de <i>la + Belle-Poule</i> et de <i>l'Atalante</i> à l'Île-de-France.—Observations + astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.—Elles + confirment nos doutes sur la situation exacte de cette île.—Sur + notre rapport, un hydrographe est envoyé à Rodrigue par la + colonie.—Les résultats qu'il obtient sont conformes aux + nôtres.—Quarante-cinq navires de commerce ennemis capturés par + nos corsaires, malgré les treize vaisseaux de ligne, les quinze + frégates et les corvettes qu'entretenaient les Anglais dans + l'Inde.—Séjour prolongé à l'Île-de-France.—Les colons.—M. de + Bruix, les Pamplemousses, le Jardin Botanique.—MM. Céré, père et + fils.—Paul et Virginie.—La crevasse de Bernardin de + Saint-Pierre.—Bruits de mésintelligence entre le général Decaen + et l'amiral Linois.—Projets attribués à l'amiral.—<i>La + Sémillante</i> bloquée à Manille.—<i>L'Atalante</i> reste au port + nord-ouest pour quelques réparations.—Le cap de Bonne-Espérance + lui est assigné comme lieu de rendez-vous.—Les bavardages de la + colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.—M. Bruillac + me met aux arrêts.—Il vient me faire des reproches dans ma + chambre.</p> + +<p>Avant de prendre connaissance de Ceylan, <i>la Belle Poule</i> fit deux +rencontres près de la côte de Malabar. La première était un navire de +construction anglaise, que je fus chargé d'aller visiter. Il était +monté par des Arabes qui avaient une cargaison belle, opulente, mais +point embarrassante; savoir: vingt odalisques de Georgie ou de +Circassie pour l'iman de Mascate, et six grandes malles remplies de +magnifiques cachemires. Je fus ébloui, à la vue de tant de richesses, +de tant de beautés; je ne pus, cependant, juger de ces femmes, tant +vantées, que par l'élévation de leur taille, l'aisance de leurs +mouvements, ou la noblesse de leur port, car elles se tinrent +constamment <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> voilées; mais mon imagination y suppléa. Les +papiers du navire étaient parfaitement en règle; rien n'indiquait +qu'il fût armé au compte des Anglais, et nous le laissâmes passer.</p> + +<p>L'autre rencontre fut une corvette ennemie que nous abusâmes longtemps +par des signaux feints ou embarrassés; elle ne découvrit la ruse qu'à +deux portées de canon. Cessant alors de se laisser approcher, elle +prit retraite devant nous. La chasse que nous lui appuyâmes fut +vigoureuse; mais, malheureusement, le temps était à grains, et, +pendant ces grains, nous ne pouvions pas porter autant de voiles que +ce bâtiment, à cause de notre grande vergue, cassée récemment, et qui, +quoique réparée, nous obligeait à des ménagements. J'ai vu des joutes, +des luttes, des courses d'hommes ou de chevaux, des défis entre +bâtiments, voitures légères ou canots, mais jamais rien d'aussi +intéressant que la chasse dont je parle en ce moment. La corvette +avait tout dehors: pendant les grains, elle ne rentrait pas un pouce +de toile; dans les éclaircies, on la voyait comme enveloppée par +d'énormes lames, qui semblaient, à chaque instant, prêtes à +l'engloutir; le vent la couchait à faire frémir, et elle jetait à +l'eau, des mâts, des vergues de rechange, des futailles, des madriers, +des embarcations, des cages à poules et autres objets dont elle +s'allégeait. La frégate gouvernait droit dessus avec la même vigilance +qu'un chien couchant qui suit la trace; elle rayonnait d'espérance +quand, après une bourrasque, elle pouvait établir sa grande voile; +elle frémissait au retour du grain, quand il la fallait recarguer. Nos +regards se partageaient entre notre ennemi épouvanté et la flexion de +la grand'vergue, que nous ne nous décidions à soulager de sa voile +qu'à la dernière extrémité; et, passant majestueusement à travers des +débris flottants jetés par la corvette pour accélérer son sillage, +tantôt nous nous en approchions avec enthousiasme, tantôt nous la +voyions, avec douleur, se dérober à nos efforts. La nuit qui survint +<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> acheva de la dégager. Nous avons su plus tard que c'était la +corvette anglaise <i>le Victor</i>, la même qui fut prise, assez longtemps +après, à Manille, par le commandant Motard, de <i>la Sémillante</i>. Elle +fut ensuite commandée par mon ami Hugon, qui ramena dessus M. +Bergeret, de l'Île-de-France en Europe.</p> + +<p>Nous prîmes connaissance de Ceylan, et nous nous établîmes au +rendez-vous assigné. Nous y passâmes trente jours, ainsi que le +prescrivaient nos instructions; mais nous ne vîmes ni division, ni un +seul navire étranger, neutre ou ennemi. Notre commandant avait une +montre marine, en laquelle il avait la plus grande confiance. Puget en +était chargé; il s'y entendait parfaitement. Toutefois la montre se +dérangea; c'est un inconvénient de ces instruments, rare à la vérité, +mais à peu près irrémédiable en pleine mer. De mon côté j'étais chargé +de la route par l'estime ainsi que des observations astronomiques avec +le cercle de réflexion et j'entretins Puget de mes doutes sur la +montre. Il les avait lui-même. Cependant il ne voulut point les +communiquer au commandant avant d'avoir à présenter une masse +concluante d'observations pour lesquelles il se joignit à moi. Quand +nous fûmes bien certains que la longitude donnée par la montre était +défectueuse, nous fîmes notre rapport. Il était détaillé, clair, +irréfutable; mais ce que nous avions prévu arriva: M. Bruillac ne +voulut pas en entendre parler; il continua à déduire sa position de sa +montre; il finit par se trouver à 85 lieues de Ceylan, au lieu d'en +être à 25, et il lui fallut, pour reprendre connaissance de cette île, +quatre jours au lieu d'un sur lequel il comptait. La division avait +passé; elle nous avait cherchés; des bâtiments ennemis que nous +aurions pu capturer s'étaient, sans doute, présentés pour prendre +connaissance du cap Comorin; et nous n'avions rien vu; nous étions +restés dans une profonde solitude.</p> + +<p>Nos matelots, nos timoniers, ayant, sans cesse, sous les <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> +yeux, des officiers aussi laborieux que nous, n'avaient cru, pour la +plupart, mieux faire que de suivre notre exemple. On peut dire, en +effet, de l'esprit de l'homme: <i>Sequitur facilius quam ducitur</i>. Ils +s'approchaient de nous quand nous observions; ils notaient les +éléments de nos calculs; ils nous demandaient, ou aux plus instruits +d'entre eux, des conseils, des renseignements; ils imitaient notre +assiduité. C'était vraiment un coup d'œil bien satisfaisant, quand +le temps était beau, et que les exercices de manœuvres, +d'artillerie, d'abordage, ou autres, étaient finis, que de voir la +batterie de la frégate remplie de tables, sur lesquelles s'inclinaient +tant de têtes méditatives, se délassant noblement des fatigues du +corps par le travail, qui est un des plus doux plaisirs de +l'intelligence.</p> + +<p>Avec de tels hommes, l'histoire de la montre n'avait pu passer +inaperçue; mais ils savaient que leur commandant avait de très bonnes +qualités comme marin, comme homme d'exécution, comme homme de courage; +aussi, grâce surtout un peu à la direction de leurs facultés vers les +objets qui concentraient, depuis quelque temps, les pensées de Puget +et les miennes, n'y songèrent-ils bientôt plus. Les recherches +auxquelles mon camarade et moi nous nous adonnâmes à cette occasion, +tournèrent fort à notre avantage.</p> + +<p>Jamais observations de tous genres ne furent plus multipliées, calculs +plus soignés, solutions plus concordantes. Nous jouions, nous +badinions, en quelque sorte avec nos cercles, avec nos sextants; les +positions les plus gênantes pour nous en servir de jour, de nuit, par +les plus grosses mers, n'étaient plus rien pour nous; nous en étions +venus au point de calculer comme on parle, comme on écrit, et nous +n'obtenions plus que des résultats d'une exactitude dont jamais encore +on n'avait ouï parler. Mais nous étions à la meilleure des écoles, +celle d'une navigation incessante, et au milieu de dangers de toute +espèce. Après avoir pris connaissance de Ceylan, nous poussâmes +<span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> une reconnaissance vers la côte de Coromandel. Là, sous +Sadras<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, nous nous emparâmes de <i>la Perle</i>, bâtiment de commerce +anglais dont M. Bruillac m'offrit le commandement; je ne trouvais rien +de plus instructif, de plus favorable à mon avancement que ma position +sur la frégate, et je le remerciai. Loin d'insister, il me dit qu'il +avait cru devoir, par esprit d'équité, me faire cette proposition, +mais qu'il voyait avec satisfaction qu'elle ne m'avait pas convenu.</p> + +<p>Nous revînmes vers l'Île-de-France. D'après quelques indiscrétions des +Anglais prisonniers de <i>la Perle</i>, nous eûmes lieu de penser que l'île +était bloquée. Le commandant présuma avec beaucoup de justesse, comme +la suite effectivement le confirma, que le gros des forces anglaises +du blocus se tenait devant le port nord-ouest, qui est le plus +fréquenté, et que deux seules frégates devaient être devant le +Grand-Port ou port sud-est, qui est sur un point de l'île opposé au +premier.</p> + +<p>Rodrigue, île située à environ cent lieues dans l'est de +l'Île-de-France, nous servit à nous guider pour notre attérage au +Grand-Port, devant l'entrée duquel le commandant avait pris la louable +résolution de se trouver, au point du jour, à très petite distance, +pour être entre la terre et les frégates qui devaient croiser en cette +partie. J'avais toujours cru remarquer, précédemment, qu'il y avait +plus de distance entre Rodrigue et l'Île-de-France que les géographes +n'en avaient mesuré; si cela était vrai, notre attérage était manqué! +J'étais de quart et travaillé par cette idée, quand je vis la lune se +coucher; le ciel était si pur qu'aucune partie ne m'en fut +interceptée; elle atteignit l'horizon de la mer, descendit peu à peu +et disparut. Le commandant vint précisément alors sur le pont et me +dit que nous avions à peu près parcouru la distance entre les deux +îles; qu'il venait d'estimer le chemin fait, et que, bientôt, nous +mettrions en <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> panne pour nous arrêter. Je lui demandai dans +quelle direction il supposait la terre: il me montra le côté du +crépuscule de la lune. Je lui parlai alors de mes doutes sur la +distance établie entre les deux îles; j'ajoutai que la manière dont la +lune s'était couchée prouvait que l'Île-de-France était encore loin, +puisque ses hauteurs n'avaient pas caché l'astre à ses derniers +moments; je parvins enfin, peut-être par le souvenir de Ceylan qu'il +se rappela sans doute, involontairement, à obtenir qu'il fît encore +quelques lieues, et il fit bien; en effet, au point du jour, nous +étions en dedans des frégates anglaises au lieu d'en être en dehors. +Les postes de l'île étaient couverts de pavillons pour indiquer le +blocus et mettre les navires sur leurs gardes; les frégates anglaises +essayèrent de nous atteindre; elles tirèrent du canon, firent des +signaux; les mouches de la croisière volèrent vers le gros de leurs +forces, qui s'ébranla; mais nous étions déjà dans le port, et en +sûreté.</p> + +<p>Le surlendemain, la division arriva avec <i>l'Upton-Castle</i>, <i>la +Princesse-Charlotte</i>, <i>le Barnabé</i>, <i>le Hope</i>, riches prises qu'elle +avait faites; instruite, comme nous, par ses prisonniers, elle avait +également pris le parti d'entrer au Grand-Port, dont les frégates du +blocus lui laissèrent respectueusement le passage libre. Près de +Vizagapatam<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>, elle avait attaqué et fait amener le vaisseau de +guerre anglais <i>le Centurion</i>; <i>l'Atalante</i> se couvrit de gloire dans +cette affaire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>; mais ce vaisseau se laissa aller à la côte. La +barre ou le ressac de la mer devant les plages sablonneuses <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> +de ces parages empêcha qu'on ne l'amarinât, et il fut perdu pour nous.</p> + +<p>Ce fut un plaisir inexprimable de nous revoir, et nous fraternisâmes +dans ce Grand-Port, à jamais célèbre par les rudes combats qu'y ont +soutenu, après nous, les vaillants capitaines Bouvet, Hamelin, +Duperré; car l'Angleterre vit bientôt, par le résultat de nos +opérations, combien l'Île-de-France lui était préjudiciable; elle ne +recula devant aucun sacrifice, et elle fit, par la suite, la conquête +de ce boulevard si important, si facile pourtant à défendre, mais que +l'empereur négligea, et où il n'envoya, comme il l'avait fait pour +l'Égypte, que des secours insignifiants. La paix vint après; mais elle +nous fut imposée après les désastres de nos armées; les Anglais se +gardèrent bien de se désaisir de l'Île-de-France (qu'ils appellent île +Maurice), ainsi que du cap de Bonne-Espérance, dont ils s'emparèrent +avant d'attaquer l'Île-de-France; ainsi ils sont encore les maîtres de +ces deux points menaçants qui, seuls, troublaient la tranquille +possession de leurs vastes établissements dans l'Inde.</p> + +<p>Les forces navales du blocus anglais ayant eu l'amertume de voir +entrer à l'Île-de-France notre division tout entière, ainsi que nos +prises, n'eurent d'autre parti à prendre que celui de se retirer. +Aussitôt nous appareillâmes nous-mêmes pour nous rendre au port +nord-ouest. En entrant au Grand-Port, <i>le Marengo</i> avait touché sur +une roche jusqu'alors inconnue; comme les pompes n'eurent que très peu +d'eau à extraire, on crut d'abord que ce n'était qu'un simple choc; +toutefois le vaisseau ne pouvait reprendre la grande mer sans une +visite formelle. Dès notre arrivée au port nord-ouest, on le conduisit +donc dans le Trou-Fanfaron, où se font les radoubs, et l'on s'occupait +de le désarmer, lorsque tout à coup il coula au fond; la roche qu'il +avait touchée s'était écrêtée; elle s'était logée dans ses flancs; par +un miraculeux hasard, elle s'y était conservée pendant notre trajet du +Grand-Port <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> au port nord-ouest; enfin elle ne s'en était +détachée que dans le Trou-Fanfaron, où il n'y avait guère plus d'eau +que le vaisseau n'en exigeait pour flotter, quelques heures plus tôt, +et, en un clin d'œil, il s'ensevelissait en mer pour jamais! Il +fallut le relever, le réparer; or, ces opérations demandant beaucoup +de temps, <i>le Marengo</i> resta seul à l'Île-de-France; <i>la Psyché</i> alla +croiser; <i>la Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> se disposèrent à la suivre, +et <i>la Sémillante</i> fut expédiée pour les îles Philippines, afin +d'informer les Espagnols que, sans aucune démarche préalable, les +Anglais, qui étaient en pleine paix avec eux, avaient jugé convenable +de leur déclarer la guerre, en capturant quatre de leurs frégates +richement chargées qui faisaient route pour Cadix!</p> + +<p>Nous avions, en effet, trouvé à l'Île-de-France des journaux venus de +la métropole, des dépêches ministérielles, des nouvelles de nos +familles: Bonaparte, consul était devenu Napoléon, empereur. Une +descente en Angleterre était projetée; Boulogne était choisi pour port +central d'une flottille; le chef-lieu de la préfecture maritime du +1<sup>er</sup> arrondissement y avait été transféré; M. de Bonnefoux en avait +été nommé préfet; il était chargé de faire construire, armer, équiper, +cette immense flottille, et il avait assisté à la grande cérémonie de +la distribution des premières croix de la légion d'honneur, où +Napoléon l'avait personnellement décoré de celle d'officier. Il me +l'écrivit lui-même; et, me donnant de bonnes nouvelles de toute la +famille, il m'assura qu'il saisirait l'occasion de son premier voyage +à Paris pour parler à son ancien camarade Decrès, alors ministre de la +Marine<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, de mon <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> avancement et de celui de mon frère. Ma +belle-mère<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, fort jeune alors, habitait Boulogne à cette époque; +et elle se rappelle, avec complaisance, que l'empereur, y rencontrant +ses deux filles, qui étaient de fort jolies enfants, s'en approcha +affectueusement et les embrassa toutes les deux. La grandeur a ce +privilège qu'aucun de ses actes n'est indifférent, et que leur +souvenir, surtout quand il flatte, est religieusement conservé.</p> + +<p><i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittèrent le port au commencement de +1805. D'après la hiérarchie militaire, notre commandant avait autorité +sur M. Beauchêne. Notre croisière fut de soixante-quinze jours; ils +nous parurent bien longs, à cause de calmes presque continus, très +monotones, et qui nous empêchèrent de faire beaucoup de rencontres. La +première, cependant, sur notre route vers le golfe du Bengale, qui +était notre destination principale, eut lieu près de Colombo, et elle +aurait suffi pour nous dédommager de nos peines, si M. Bruillac avait +cru devoir attaquer.</p> + +<p>Il s'agissait de trois beaux bâtiments, que nous chassâmes et +approchâmes à trois ou quatre portées de canon. Le commandant, qui, en +pareil cas, se trompait rarement dans ses jugements, les prit pour des +bâtiments de guerre. Se croyant sûr de son fait, et voulant paraître +suivre l'opinion de tous en cessant de les poursuivre, il m'ordonna de +monter dans la grand'hune et de bien observer ces navires, avec sa +longue-vue, qui était excellente. Quelle <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> ne fût pas sa +surprise, lorsqu'après être descendu sur le pont, je lui dis, lui +affirmai que c'étaient des vaisseaux de la Compagnie. Il me questionna +minutieusement, et il en résulta que ce que j'avais vu, jugé, comparé, +analysé, témoignait de ma conviction. M. Bruillac, fâché d'avoir +lui-même provoqué, sur le pont, ces explications que d'ailleurs je +faisais avec un ton respectueux, se contenta de répondre que, lorsque +des bâtiments de guerre marchaient moins bien que des bâtiments +ennemis qu'ils voulaient attirer à eux, ils savaient fort bien se +déguiser, se transformer, employer la ruse, comme nous l'avions fait +pour <i>le Victor</i>, et qu'il ne voulait pas être si grossièrement dupé. +Je n'avais rien à répondre à cet argument, qui n'était plus de ma +compétence; il leva la chasse; mais il fut avéré depuis, par les +journaux de l'Inde, que c'étaient bien trois riches vaisseaux de la +Compagnie. Il est juste d'ajouter que je n'énonçais ici que mon +opinion individuelle et que rien n'est plus sujet à erreur que les +jugements en pareille matière.</p> + +<p>Sur les bords du Gange ou plutôt de l'Hougli sont bâties les deux +villes opulentes de Calcutta et de Chandernagor<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>; celle-ci a été +restituée à la France; mais alors elle était sous la domination +anglaise. Croiser à l'embouchure était donc menacer l'arrivage ou le +débouché d'un commerce maritime très étendu; mais il fallait ne pas +être vu: or, d'un côté, les trois navires de Colombo donnant l'éveil +sur la côte, aucun bâtiment anglais ne s'aventura pour le golfe du +Bengale; et, de l'autre, nous fûmes découverts par des barques du +cabotage. Quelques-unes d'entre elles furent, à la vérité, jointes par +nous ou par nos embarcations, et coulées ou brûlées après que les +marins en furent retirés; mais nous ne pûmes toutes les aller chercher +sur les hauts fonds, où elles se réfugiaient, de sorte que notre +présence fut signalée dans ces parages; <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> embargo fut donc mis +sur tous les navires de commerce, et nous avisâmes en vain.</p> + +<p>Nous n'avions pas eu connaissance de <i>la Psyché</i>, que nous pensions +trouver dans le golfe de Bengale. Nous hésitions même, à cause d'elle, +à nous en éloigner, lorsqu'une dernière barque, saisie par nous, nous +apprit que la frégate anglaise <i>le San-Fiorenzo</i>, du premier rang, +avait récemment rencontré <i>la Psyché</i>, dont l'épaisseur, l'artillerie, +le calibre des pièces, l'équipage, équivalaient à peine à la moitié de +l'épaisseur, de l'artillerie, du calibre des pièces, de l'équipage du +<i>San-Fiorenzo</i>. Il y avait eu, entre ces bâtiments, une action +mémorable où Bergeret, ses officiers, ses matelots, avaient montré une +valeur surhumaine. Réduit à la dernière extrémité, Bergeret ne +voulait, à aucun prix, amener son pavillon. <i>Le San-Fiorenzo</i> était +dans un état déplorable. Il y eut, alors, un moment de silence de la +plus imposante solennité, comme les poètes des temps reculés en +rapportent des exemples, lorsque les illustres chefs des armées de ces +siècles héroïques voulaient haranguer leurs soldats. Une capitulation +fut proposée pendant ce temps d'arrêt, et tel était l'état de +délabrement de la frégate anglaise que les termes en furent aussitôt +acceptés. Bergeret obtint donc, par sa présence d'esprit, aussi rare +que son courage, qu'aucun des siens ne serait prisonnier, que tous +seraient renvoyés à l'Île-de-France, aux frais des Anglais; qu'ils +conserveraient armes, bagages, effets particuliers, et qu'à ces +conditions seules <i>la Psyché</i> cesserait de se battre, c'est-à-dire +renoncerait à se faire couler. Admirable combat, qui est un titre +impérissable de gloire pour tous ceux qui y ont participé et où le +vaincu mérita la palme cent fois plus que le vainqueur<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>!</p> + +<p>Pendant quelques minutes, nous avait-on dit, Bergeret <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> était +resté seul sur son pont, tant il y avait eu de tués et de blessés, et +l'état-major entier avait succombé. J'avais besoin de révoquer en +doute la mort de mon ami Hugon; car de trop belles espérances auraient +été détruites; mes affections auraient été trop froissées. Je me +refusai donc à admettre la dernière partie du récit; la suite me +prouva que mes pressentiments ne m'avaient pas trompé; Bergeret et lui +étaient les seuls officiers qui eussent survécu.</p> + +<p>Cette affaire s'était pourtant passée à une vingtaine de lieues de +nous; bien plus, en rapprochant ou comparant les jours, les dates, les +positions, nous nous convainquîmes que lorsque <i>le San-Fiorenzo</i> et +<i>la Psyché</i> firent route pour le Gange où elles rentrèrent, elles +durent passer, pendant la nuit, à une très petite distance de nous. +Quel bonheur, si c'eût été de jour! Quelle capture nous aurions +effectuée! de quel prix inestimable n'eussent pas été de si glorieux +débris! Quel doux moment, enfin, que celui où, sur son pont vainqueur, +le brave Bruillac, embrassant le brave Bergeret, lui aurait remis <i>le +San-Fiorenzo</i> et <i>la Psyché</i>, l'un témoin manifeste, l'autre théâtre +brillant de sa mâle intrépidité!</p> + +<p>Nous nous éloignâmes des côtes alors désertes du Bengale pour aller +visiter celles du Pégu<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Nous y capturâmes <i>la Fortune</i> et +<i>l'Héroïne</i>. Celle-ci fut donnée, en commandement, à l'un de nos +aspirants, nommé Rozier<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>; son second était Lozach<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>, autre +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> aspirant de notre bord. Ils eurent une occasion de se +distinguer dans cette mission; ils la saisirent de la manière la plus +signalée. Entre Achem<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a> et les îles Andaman<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, au point du jour, +<i>l'Héroïne</i> se trouva à petite portée d'un vaisseau de 74, anglais, +qui tira, en l'air, un coup de canon à boulet, lequel signifiait +dédaigneusement: «Je ne veux pas vous faire de mal; mais +approchez-vous de moi pour que je vous amarine à mon aise.» Rozier +laissa arriver sur le vaisseau; il poussa même l'attention jusqu'à +vouloir passer sous le vent à lui, afin de lui faciliter l'envoi de +ses embarcations; mais, en silence, il avait disposé son monde pour +forcer de voiles, et, à l'instant où il se trouva dans la direction de +l'avant du bâtiment, il mit tout ce qu'il avait de voiles dehors et +détala dans cette direction. Aussitôt son équipage se porta à la +cargaison et en jeta à la mer autant qu'il le put pour donner plus de +marche à <i>l'Héroïne</i>, en l'allégeant.</p> + +<p>Le vaisseau, avec la confiance de sa force, s'était mis en panne; il +débarquait ses canots, et il ne pensait pas même à installer à l'avant +ses canons de chasse. Il lui fallut donc quelque temps avant d'avoir +pu présenter le côté à notre prise, afin de lui envoyer sa volée +entière. L'intelligent Rozier avait tous ses marins dans la cale; +Lozach était au gouvernail; pour lui, il semblait défier l'ennemi; +car, debout, sur le couronnement, tenant à la main la drisse de son +pavillon qu'il avait rehissé, son attitude prouvait qu'il ne voulait +pas qu'on pût croire qu'il amènerait. La volée cribla la voilure, mais +ne fit aucun dégât majeur; <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> cependant le vaisseau remit le +cap sur <i>l'Héroïne</i>; mais il y avait eu du temps perdu pour ses +canots, et pour établir ses voiles de nouveau. Quant à Rozier, il +s'allégeait toujours et filait de plus en plus. Enfin, après quatre +heures de lutte, d'efforts, de canonnade, d'incertitudes, le faible +navire put se rire des menaces, de la colère de son colossal +adversaire, et il fut pour jamais à l'abri de ses coups, désormais +impuissants.</p> + +<p>Rozier fut accueilli à l'Île-de-France avec l'enthousiasme que +méritait sa courageuse conduite. Vincent<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, dont l'esprit était +plein de grâce et de poésie, Vincent, qui avait toujours une parole +agréable à la bouche, ou un vers d'une heureuse application, ne manqua +pas de s'en rappeler un charmant de La Fontaine, et faisant allusion à +la délicatesse des traits de Rozier, qui l'avait fait surnommer +l'Amour par ses camarades, il lui dit, en l'accostant à la première +rencontre: <i>Et dans un petit corps s'allume un grand courage!</i></p> + +<p>Le bel état que l'état militaire, la noble profession que celle qui +initie à de telles émotions, qui cimente des amitiés comme celles qui +unirent, depuis lors, Rozier à son digne second, ainsi qu'à nous tous, +et qui rend acteurs ou témoins d'aussi remarquables actions! C'est +bien la carrière de l'honneur, c'est bien celle des sentiments les +plus exaltés; oui, c'est bien celle qui commande le respect, +l'admiration des contemporains et de la postérité.</p> + +<p>Tels étaient nos aspirants, et, comme cette campagne avait mûri de +jeunes têtes, avait élevé de jeunes cœurs de quinze à dix-huit ans! +Rozier, Lozach, mon frère, Gibon de Kerisouet, entre autres, vous +aviez déjà le talent, le courage, l'expérience d'hommes faits; vous +étiez dès lors un juste sujet d'espérance pour la Marine.</p> + +<p>Puget et moi, lors de notre rentrée à l'Île-de-France, portâmes plus +de soins encore que jamais à nos observations <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> astronomiques +devant Rodrigue<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. Nos calculs nouveaux confirmèrent tellement nos +doutes précédents que nous pûmes dresser et présenter un travail, qui +ne permit plus à la colonie d'hésiter à faire rectifier la position +géographique d'un point aussi important pour l'attérage de +l'Île-de-France. Un savant hydrographe, envoyé sur les lieux, fut +chargé d'en préciser exactement la place dans l'Océan; il revint après +six semaines de séjour, et ses résultats confirmèrent exactement des +opérations que, cependant, nous n'avions pu faire qu'en passant.</p> + +<p>Plusieurs corsaires revinrent de croisière en même temps que nous; on +comptait déjà 45 riches navires capturés par eux, et tant de mal était +fait aux Anglais, malgré 13 vaisseaux de ligne, 15 frégates et +plusieurs corvettes qu'ils entretenaient dans l'Inde, à grands frais, +pour protéger leur commerce contre nous! Rien ne démontre mieux +l'intérêt qu'ils eurent à s'emparer de cette colonie à tout prix, ni +les efforts qu'aurait dû faire le Gouvernement pour la défendre et la +conserver; hélas! on ne pensait alors qu'à élever autour de la France +des trônes que l'on regardait comme des surcroîts de puissance.</p> + +<p>La relâche que nous fîmes fut assez agréable; car, pour les colons, +nous commencions à être d'anciennes connaissances.</p> + +<p>Leurs maisons nous étaient ouvertes; leurs invitations nous appelaient +à leurs campagnes. Nous visitâmes ainsi tous les quartiers de l'île; +et moi, particulièrement, le Cap d'Ambre où était l'habitation d'un de +nos passagers, M. de Bruix, frère de l'amiral de ce nom, et les +Pamplemousses où se trouve le Jardin botanique du Gouvernement, alors +dirigé par M. Céré, père de M<sup>me</sup> d'Houdetot, de M<sup>me</sup> +Barbé-Marbois, d'une charmante jeune fille qu'il avait avec lui, et +d'un jeune homme employé, à cette <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> époque, dans les bureaux +de la Préfecture maritime, et qui réunissait aux plus beaux sentiments +une éducation soignée, une taille élevée et des traits fort +distingués. Céré, fils, était de toutes nos parties.</p> + +<p>Dès l'arrivée de la frégate, dès que notre second, M. Moizeau, pouvait +mettre un canot à ma disposition, j'allais chercher Hugon ou quelque +autre ancien aspirant de ma connaissance, qu'en ma qualité d'officier +on me refusait rarement, et puis nous voilà partis, et nous passions +de bons moments ensemble et avec Céré. Ainsi je ne laissai pas +refroidir l'amitié de ceux avec qui j'étais précédemment lié.</p> + +<p>C'est près des Pamplemousses qu'est le théâtre des scènes attachantes +du roman de <i>Paul et Virginie</i>, de Bernardin de Saint-Pierre, dont le +secret, comme écrivain, se résume dans ce peu de mots échappés à sa +plume: «Si votre âme est sensible, votre pinceau sera immortel; sentez +et écrivez, vous serez sûr de plaire!» Que de fois, lorsque la frégate +se dirigeait sur l'Île-de-France, je m'étais enivré, en espérance, du +plaisir de contempler les lieux enchanteurs décrits par Bernardin, les +paysages riants foulés par les pieds légers de son héroïne, les îlots, +les rochers où vint se briser <i>le Saint-Géran</i>, la place funeste où +périrent les deux tendres amants, et que de fois je m'étais dit, comme +Delille, quand il brûlait d'aller voir la poétique patrie de son +modèle dans l'art des vers:</p> + +<p class="poem10"> + Oui, j'en jure Virgile et ses accents sublimes;<br> + J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes;<br> + J'irai, plein de son nom, plein de ses vers sacrés,<br> + Les dire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.</p> + +<p>Je tins parole, et à mon plaisir inexprimable, j'allai souvent me +blottir dans la crevasse élevée d'un morne majestueux, d'où l'œil +embrasse la plaine des Pamplemousses, les îlots, la mer; et où l'on +prétend que Bernardin <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> de Saint-Pierre, les yeux fixés sur ce +magnifique tableau, allait, bien au-dessus des vulgaires humains, +chercher ses magiques inspirations.</p> + +<p>Le séjour que nous fîmes alors dans cette colonie fut plus long qu'à +l'ordinaire; mais tout nous disait que c'était le dernier. Il +circulait que la mésintelligence entre MM. Decaen et Linois était à +son comble, que l'amiral ne voulait plus expédier de prises pour +l'Île-de-France, qu'il choisirait enfin, pour point central de ses +opérations, le cap de Bonne-Espérance, appartenant, alors, à nos +alliés les Hollandais. La suite a prouvé qu'il y avait beaucoup de +vrai dans ces assertions, et qu'il ne pouvait arriver, à la colonie et +à nous, rien de pire que les événements qui ont succédé.</p> + +<p><i>La Sémillante</i> était encore à Manille, où elle fut bloquée. Longtemps +après elle retourna à l'Île-de-France; mais nous ne la revîmes plus. +<i>L'Atalante</i> resta au port nord-ouest pour quelques réparations, et +reçut le cap de Bonne-Espérance pour rendez-vous avec <i>le Marengo</i> et +<i>la Belle-Poule</i>, qui se mirent en mesure d'entreprendre une croisière +d'une étendue vraiment gigantesque.</p> + +<p>J'allais éprouver de cuisants regrets, en quittant un si doux pays; +heureusement qu'une lettre vint les adoucir en me donnant l'assurance +qu'à Paris on pensait à mon frère et à moi, et qu'à la prochaine +promotion, il était arrêté que nous serions nommés, lui enseigne, et +moi lieutenant de vaisseau.</p> + +<p>S'il est un tort préjudiciable aux jeunes gens, c'est, sans contredit, +de parler inconsidérément d'objets dont ils ne calculent pas la +portée, ou d'être faciles aux suggestions de ceux qui, ayant le désir +de les faire discourir, flattent leur amour-propre pour les exciter à +sortir des bornes qu'un peu d'expérience leur apprend à ne pas +franchir. L'affaire des trois navires de Colombo, où j'avais joué un +certain rôle, avait, pendant quelque temps, occupé la colonie. Il +paraît que certaines personnes voulurent <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> s'autoriser de mon +nom, et que je fus mis en scène par quelques habitués de la maison du +capitaine général, qui ne manquèrent pas de mêler, selon l'usage, +beaucoup d'exagération à un peu de vérité. Ce tripotage revint à M. +Bruillac qui, aussitôt, se rendit à bord. C'était un jour d'exercice; +il comptait m'y trouver, mais j'étais descendu à terre avec la +permission cependant de M. Moizeau.</p> + +<p>M. Bruillac n'accueillit pas cette explication, et il ordonna, sans +plus ample informé, que M. Moizeau m'envoyât chercher et m'infligeât +les arrêts jusqu'à nouvel ordre. Je subissais cette punition depuis +deux jours, me perdant en vaines conjectures, lorsque le commandant +revint à bord, me fit demander, et, après quelques détails sur mon +absence dont il prétendait ignorer l'autorisation, il vint au fait et +me fit des reproches sur le tort que mes indiscrétions, à l'égard des +navires de Colombo, pouvaient faire à sa réputation et indirectement à +moi-même.</p> + +<p>Le colloque fut long, et je me défendis mal, car j'étais désolé +d'avoir blessé la susceptibilité d'un homme dont j'estimais la +capacité militaire. Entre autres choses, il me dit, en avouant +franchement sa méprise à Colombo, qu'il y avait loin de l'opinion +souvent irréfléchie d'un jeune homme sur une question grave, à la +conduite d'un chef responsable de l'honneur du pavillon, ainsi que de +la liberté ou même de la vie de ses subordonnés; que la prudence, qui +l'avait égaré en cette circonstance, avait été utile à la frégate en +maintes circonstances, notamment lors de notre retour de Madras à +Pondichéry; qu'en ce qui me concernait, j'étais punissable par le seul +fait de ma demande d'absence, un jour d'exercice; que la permission de +M. Moizeau, à qui il en ferait des reproches, ne me justifiait pas +complètement; enfin qu'on avait souvent vu éclater des inimitiés de +chefs à officiers, qui avaient eu assez de force ou de durée pour +entraver ceux-ci dans <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> leur carrière, et cela quand les +motifs en étaient beaucoup moins sérieux.</p> + +<p>Je tins à rétablir les faits, dont j'élaguai tout ce que la +malveillance avait envenimé; et nous nous séparâmes, le commandant en +levant mes arrêts, moi résolu à remonter à la source des exagérations; +mais j'en fus pour mes recherches; personne n'avait plus rien dit, +plus rien répété... Je crois même qu'on ne fut pas fâché de mes +arrêts; car la malignité ne s'arrête pas; et un peu de zizanie à bord +ne pouvait déplaire aux artisans de nos discordes.</p> + +<p>Le temps, le bon esprit de M. Bruillac le firent revenir de la +froideur occasionnée par cet incident; et, sans que je fisse autre +chose que mon devoir, je me revis assez promptement traité, par lui, +avec la même distinction qu'auparavant.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Préparatifs de départ de l'Île-de-France.—Arrivée à bord de + Céré fils engagé comme simple soldat.—Son enthousiasme patriotique + et ses sentiments de discipline.—Au moment de l'appareillage de <i>la + Belle-Poule</i>, tentative de mutinerie d'une partie de l'équipage.—Admirable + conduite de M. Bruillac. Ses officiers l'entourent. L'ordre se + rétablit.—Paroles que m'adresse le commandant en reprenant son + porte-voix pour continuer l'appareillage.—<i>Le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> + se dirigent vers les Seychelles.—Mouillage à Mahé.—Mahé de la + Bourdonnais et Dupleix.—But de notre visite aux Seychelles.—M. de + Quincy.—Un gouverneur qui tenait encore sa commission de Louis XVI.—Un + homme de l'ancienne cour.—Chasse de chauve-souris à la + petite île Sainte-Anne.—Danger que mes camarades et moi nous courons.—Le + «chagrin».—Les caïmans.—De Mahé, la division se + rend aux îles d'Anjouan.—Croisière à l'entrée de la mer Rouge.—Croisière + sur la côte de Malabar, devant Bombay.—Aucune rencontre.—Dommage + causé indirectement au commerce anglais.—Pendant + mon quart, <i>la Belle-Poule</i> est sur le point d'aborder <i>le Marengo</i>.—L'équipage + me seconde d'une façon admirable et j'en suis profondément + touché.—L'abordage est évité.—Réflexions sur le don du commandement.—Mes + diverses fonctions à bord, officier de manœuvre du commandant, + chargé de l'instruction des aspirants, des observations astronomiques, + des signaux.—M. Bruillac m'avait proposé de me décharger de + mon quart et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. Pendant toute la + durée de la campagne, je ne manquai pas un seul quart.—Visite des + abords des îles Laquedives et des îles Maldives.—En approchant de + Trinquemalé, rencontre de deux beaux vaisseaux de la Compagnie des + Indes.—Manœuvre du commandant Bruillac contrariée par l'amiral.—Un + des vaisseaux se jette à la côte et nous échappe.—À la suite + d'une volée que lui envoie, de très loin, <i>la Belle-Poule</i>, l'autre se rend.—C'était + <i>le Brunswick</i>, que l'amiral expédie en lui donnant pour premier + rendez-vous la baie de Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay + pour le second.—Continuation de la croisière à l'entrée de la mer + de l'Inde.—Après avoir traversé cette mer dans le voisinage des îles + Andaman, la division se dirige vers la Nouvelle-Hollande, et aux environs + du Tropique, elle remet le cap vers l'ouest. Nous nous trouvons + alors, par un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments + anglais, que l'on prend pour onze vaisseaux de la Compagnie.—L'amiral + attaque avec résolution.—Ces bâtiments portaient trois mille + hommes de troupes, qui font un feu de mousqueterie parfaitement + nourri.—Les voiles de <i>la Belle-Poule</i> sont criblées de projectiles.—M. + Bruillac et moi nous avons nos habits et nos chapeaux percés en + plusieurs endroits.—Le vaisseau de 74 canons, <i>Le Blenheim</i>, qui escortait + <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> les dix autres bâtiments, parvient enfin à se dégager.—Intrépidité et + habileté du commandant Bruillac.—<i>La Belle-Poule</i> canonne <i>le Blenheim</i>, + pendant une demi-heure, sans être elle-même atteinte.—Elle lui tue + quarante hommes.—L'amiral qui se trouvait un peu sous le vent, signale + au commandant Bruillac de cesser le combat et de le rejoindre.—La + division reprend sa direction vers le Fort-Dauphin.—En passant près + de l'Île-de-France.—«Elle est pourtant là sous Acharnar.»—Nous ne + trouvons pas <i>le Brunswick</i> à Fort-Dauphin.—Traversée du canal de + Mozambique.—Changement des moussons.—La terre des Hottentots.</p> + +<p>Notre départ allait avoir lieu, nous en faisions les préparatifs à +bord, quand il y arriva un canot du pays, portant un jeune soldat en +uniforme. J'étais de service; le soldat s'avança vers moi en faisant +le salut militaire, et il me présenta un ordre d'embarquement. J'avais +déjà reconnu Céré; la joie brillait sur son visage. «Je n'avais pas +voulu vous en parler, me dit-il; mais j'ai enfin décidé mon père, et +me voici; accordez-moi cinq minutes dans votre chambre; je vous +raconterai tout; je satisferai aux étreintes de l'amitié; je ne serai +plus ensuite que soldat, et je ne vous connaîtrai que du nom de +lieutenant.» Les premières formalités d'inscription du nouvel arrivé +sur les rôles aussitôt remplies, je le conduisis dans ma chambre, où +je lui dis que je le devinais, que je l'admirais et que je l'écoutais. +Il me dit que sa carrière administrative lui répugnait plus que la +mort; que dût-il rester soldat, il ne regretterait jamais d'avoir +changé la plume pour l'épée; que la vie douce, parsemée de soi-disant +plaisirs, qu'on lui faisait chez son père, lui était insupportable; +que le désespoir s'emparait de son âme toutes les fois qu'il nous +voyait partir pour nos courses périlleuses; enfin, que sa famille +ayant consenti à lui laisser souscrire un engagement, et ayant obtenu +son embarquement du capitaine général, il se trouvait au comble de ses +vœux. Nous nous embrassâmes étroitement, l'attendrissement au +cœur, les larmes aux yeux; et le noble jeune homme prit place parmi +les autres soldats, remplit dignement ses devoirs, supporta les +duretés de la navigation <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> avec courage et ne chercha jamais à +se prévaloir de nos relations pour obtenir le moindre adoucissement +aux rigueurs de sa position.</p> + +<p>Un jour même, par mauvais temps, pendant mon quart, une lame l'avait +entièrement couvert et inondé; je m'approchai de lui pour le prier de +venir, après le quart, passer quelques moments dans ma chambre, et je +lui dis qu'il y trouverait du vin chaud et des paroles d'amitié. Céré +se redressa, mit la main à son bonnet de police, et, parodiant le vers +qui avait fait tressaillir le grand Condé d'admiration, le vers le +plus romain qui soit jamais sorti du cœur d'un poète, il me +répondit austèrement:</p> + +<p class="quote">Je suis simple soldat, je ne vous connais plus.</p> + +<p>La réplique de Curiace:</p> + +<p class="quote">Je vous connais encore!</p> + +<p class="noindent">est empreinte d'une profonde sensibilité; cependant elle ne me parut +pas suffisante, pour rendre ce que j'éprouvai.</p> + +<p>J'aurai l'occasion de revenir sur ce modèle du plus généreux +enthousiasme.</p> + +<p>Après que l'ancre fut levée, le commandant venant à ordonner des +manœuvres de l'appareillage, le silence avec lequel l'équipage +obéissait habituellement fut troublé par un léger bruit qui devint un +murmure, et qui, grossissant par degrés, comme le vent précurseur de +la tempête, éclata en cris tumultueux et en refus d'exécuter les +ordres donnés, si les parts de prises, du reste légitimement gagnées, +et injustement retenues dans la colonie, n'étaient pas distribuées. +Une cinquantaine de mutins, à l'instigation, sans doute, des fauteurs +de désordre de l'Île-de-France, avaient monté ce complot, et ils +espéraient entraîner l'équipage entier qui, peut-être, n'attendait, +pour se décider, que la manière dont ce coupable essai réussirait. La +position de chefs, placés entre le désir de <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> faire leur +devoir et le sentiment de l'équité d'une réclamation qui ne pèche que +par la forme, est bien pénible, et il n'y a que sous des Gouvernements +pareils à ceux qui nous régissaient alors, que de semblables +injustices peuvent exister et produire de telles conséquences.</p> + +<p>M. Bruillac fut admirable en cette circonstance; il sortit son sabre +du fourreau; il s'élança sur le groupe rebelle, et sans donner à qui +que ce soit le temps de se revoir: «Obéissez, dit-il, ou je n'épargne +personne; vous me jetteriez à la mer cent fois avant que je reculasse +devant la révolte.» Déjà il était entouré de tous les officiers; leur +attitude dévouée, les regards foudroyants la figure indignée de +Delaporte, par-dessus tout la résolution soudaine du commandant, son +maintien ferme, glacèrent les cœurs de ces malheureux, et l'ordre +se rétablit. Un conseil de guerre atteignit ceux que l'on reconnut +être à la tête de la trame; mais l'indulgence naturelle de M. Bruillac +fit atténuer les peines; et ce mélange de force, de légalité, de +clémence, apaisa les esprits pour toujours.</p> + +<p>En reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage, le +commandant me demanda si je persistais à penser qu'il était convenable +de jamais chercher à affaiblir la force morale d'un chef, et si +l'union complète d'un état-major n'était pas indispensable pour le +bien général, ainsi que pour la sécurité des officiers... Achevant +ensuite ses commandements, il ne me donna pas le temps de répondre; +mais j'entendis une voix intérieure qui disait: «Brave homme que vous +êtes, par quelle fatalité avez-vous donc consenti vous-même à diminuer +cette force morale, en acceptant l'augmentation illégale que vous +accorda l'amiral, lorsque vous pouviez, en vous montrant le défenseur +de vos subordonnés, gagner leurs cœurs sans retour.» Vraiment le +cœur de l'homme est un tissu de contradictions.</p> + +<p>Nous nous dirigeâmes vers les îles Seychelles, et nous jetâmes l'ancre +sur la rade de la principale d'entre elles, <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> qui porte le nom +de Mahé de la Bourdonnais, du fondateur de la colonie de +l'Île-de-France, de celui qui vainquit sur mer et mit en fuite +l'amiral Boscawen, qui vainquit sur terre et prit Madras, de celui +enfin, qui devint victime de la jalousie de Dupleix. Dupleix fut un +autre puissant génie, dont l'influence donna aux Anglais beaucoup +d'ombrage dans l'Inde, balança longtemps leur crédit auprès des +souverains de ces riches contrées, mais qui eut le malheur de ne pas +pouvoir ouvrir les yeux, quand il s'agissait du mérite de son illustre +rival.</p> + +<p>Nous n'avions, à Mahé<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, d'autre but que d'y faire reconnaître +l'empereur, qui s'en laissa ensuite déposséder, malgré l'importance de +la position. Depuis de longues années M. de Quincy en était le +gouverneur; la Révolution avait laissé ce galant homme ignoré dans ces +îles lointaines qu'il régissait en père, et qu'en dépit des orages de +la politique, il conservait, en bon Français, à la métropole. Il +tenait son mandat de Louis XVI; l'amiral le lui renouvela au nom de +Napoléon. C'était un homme de l'ancienne cour, d'une politesse +exquise, de manières on ne peut plus distinguées, et qui nous reçut à +bras ouverts. Il pleura d'attendrissement en revoyant des vaisseaux, +des canons, des uniformes; et la noblesse de son maintien, la dignité +de sa parole, convertirent bientôt en enthousiasme le ridicule que la +jeunesse attache si facilement à l'antiquité de la mise ou à des +habitudes surannées.</p> + +<p>Entr'autres curiosités des Seychelles, on remarque l'oiseau-feuille, +très petit animal, dont les ailes ressemblent exactement aux feuilles +des arbres sur lesquels il se complaît, et les œufs à des graines +de fleurs; le coco de mer, d'une configuration renommée; la tortue de +terre, à l'écaille si belle, et les chauve-souris, gibier vraiment +exquis du pays; elles y abondent à la petite île Sainte-Anne, +<span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> vers laquelle, un beau matin, avant le jour, nous nous +acheminâmes pour en faire une ample provision. Excepté M. Moizeau et +l'officier de service, tout l'état-major était dans le canot.</p> + +<p>Du moment où nous quittâmes le bord, un énorme chagrin se mit à nous +suivre. Ce poisson est un requin parvenu à un âge avancé; sa voracité +est très redoutée des nègres, dont il chavire les pirogues d'un coup +de queue et qu'il dévore ensuite. Ceux-ci, à l'approche du terrible +animal, n'ont de chance de se soustraire à son quintuple râtelier de +dents cruelles qu'en lui jetant du poisson par intervalles, et qu'en +l'occupant ainsi avec le produit de leur pêche, pendant qu'ils +dirigent leur frêle esquif vers le rivage, afin d'y trouver leur +salut. Notre embarcation était trop grande pour appréhender le sort +des pirogues; nous nous amusions donc, sans inquiétude, à suivre, des +yeux, le sillage du chagrin, qui faisait scintiller la mer +phosphorescente de ces parages, et à lui tirer des coups de fusil; +mais le plomb ne faisait qu'effleurer sa peau, employée en Europe, par +les menuisiers, pour polir les bois, ou, par les tabletiers, pour +couvrir certains étuis. Tout à coup le canot touche sur un banc, +échoue et s'incline tellement que si l'on n'avait pas mis autant de +diligence à piquer les avirons dans le sable, pour nous contre-buter à +force de bras, c'en était fait de plusieurs d'entre nous. Le monstre +nous crut à lui; car la dense atmosphère où vivent les poissons +n'étouffe pas leur intelligence; il rôda, s'agita, s'éleva à l'aide de +ses nageoires... la moindre fausse position nous perdait; aussi nous +ne fîmes pas un seul mouvement! Delaporte était là, commandant +l'immobilité par sa parole, inspirant la sécurité par sa présence, +forçant à la soumission par son ascendant. Le jour se fit attendre; il +vint enfin... La frégate nous vit, envoya la chaloupe et des grappins +pour nous retirer du banc, car elle ne nous croyait qu'échoués; et +<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> nous pûmes joyeusement aller faire la guerre aux +chauves-souris.</p> + +<p>Cependant un autre danger nous attendait à l'île Sainte-Anne; ce +furent les caïmans, dont nous troublâmes, sans le savoir, le soin des +femelles qui, alors, couvaient leurs œufs dans un petit marais +desséché et couvert de roseaux. Quelques indigènes accoururent vers +Puget et moi, en nous voyant nous engager dans ce lieu d'un péril +imminent: il était plus que temps; les roseaux frémissaient déjà du +bruit de ces bêtes féroces qui s'épouvantaient, et qui n'allaient pas +tarder à s'élancer vers nous! Voilà des chauves-souris qui manquèrent +nous coûter bien cher, et il en est bien souvent, ainsi, de beaucoup +de parties d'agrément, soit immédiatement, soit par les suites; +presque toujours la peine passe le plaisir.</p> + +<p>Nous visitâmes les îles d'Anjouan<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>; nous allâmes ensuite croiser à +l'entrée de la mer Rouge, près du cap Guardafui, de l'île de +Socotora<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>, puis, sur la côte de Malabar, devant Bombay, devant +Surate<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>; mais nous n'y rencontrâmes rien. Les bâtiments de +commerce anglais, devenus méfiants, ne se hasardaient guère plus sans +escorte; perdant beaucoup, il est vrai, par les lenteurs de cette +manière de naviguer, mais s'y assujettissant pour ne pas s'exposer à +être pris.</p> + +<p>Il m'arriva, dans ces courses, un événement fait pour marquer dans la +carrière d'un officier, et qui fut pour moi une époque caractérisée de +transition. <i>La Belle-Poule</i> avait ordre, la nuit surtout, de se tenir +à portée de voix du <i>Marengo</i>, ce qui exigeait, de notre part, une +attention très soutenue. Étant de quart, je me relâchai, sans doute, +<span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> de cette attention, car la frégate s'élançant vers le +vaisseau, je n'en fus averti que par le bruit des pas des matelots, +alors à dîner sur le pont, et qui, s'apercevant du mouvement avant +moi, s'étaient, en partie, levés. Il fallait manœuvrer, +manœuvrer vite, et être bien secondé pour ne pas aborder <i>le +Marengo</i>. L'équipage ne pouvait voir ici aucun danger personnel; mais +il reconnut promptement qu'il y aurait lieu à reproches, à punition +pour moi; enfin, c'était une de ces circonstances où la réputation, +l'avenir d'un officier sont entre les mains de ses subordonnés; ne +soyez point aimé, ils obéissent de manière à vous perdre; soyez chéri, +rien ne les arrête; ils arracheraient des montagnes de leurs +fondements! À peine la série pressée de mes commandements sortit-elle +de mon porte-voix que l'équipage se précipita, renversa le dîner ou +ses apprêts, et, comme par enchantement, tout fut exécuté. C'est un +des plus beaux moments de ma vie; cet empressement unanime, cet élan +spontané, cette intention manifeste de me tirer d'un mauvais pas, me +touchèrent tellement qu'au seul souvenir j'en suis encore tout ému.</p> + +<p>Au commencement de la campagne, j'avais adopté le système d'une +rigidité qu'on avait souvent essayé de faire fléchir et dont ni +Delaporte ni M. Le Lièvre ne m'avait encore entièrement guéri. C'est +l'arme des jeunes officiers, c'est encore celle des chefs qui ne +savent se faire obéir que la menace à la bouche, que le règlement à la +main, que le châtiment pour conclusion. Certainement il faut des +moyens coercitifs pour parer à tous les cas, pour venir au secours de +ceux qui ne peuvent pas commander autrement; car la façon d'inspirer +confiance dans la supériorité de ses lumières ou de sa position ne +s'apprend ni ne s'acquiert: c'est un don de la nature; c'est le plus +grand, peut-être, qu'elle puisse faire à un homme; heureux celui à qui +elle départit une faveur si précieuse, car il lui suffit de parler, et +chacun s'incline avec respect. Rollin l'a bien dit, qu'il fallait +convaincre ceux à qui l'on <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> commande, que l'on sait mieux +qu'eux ce qui leur est utile; et il ajoute que c'est de ce principe +que part la soumission aveugle du marin pour le pilote, du voyageur +pour le guide, du malade pour le médecin. Que j'eusse abordé le +vaisseau, que j'eusse contrarié l'expédition, que mon nom eût pu être +cité avec un blâme mérité, j'avais un sentiment trop exalté de mes +devoirs, et c'est ainsi que l'on sert bien, pour ne pas donner ma +démission! Ce malheur ne m'arriva pas, grâce seulement à l'heureuse +disposition des matelots, et j'en retirai un grand avantage, celui de +connaître leur affection pour moi; aussi, achevant de me dépouiller +pour toujours de toute forme acerbe, je pus, n'ayant que vingt-trois +ans, ne plus leur parler que comme un ami, ou user envers eux, quand +mon cœur m'y portait, d'une indulgence pour leurs fautes, dont, +quelque temps auparavant, je me serais bien gardé. Il est rare que, +depuis lors, j'aie employé les jurements ou que je me sois servi d'un +ton plus élevé que celui de la conversation, ou enfin que j'aie fait +usage du <i>tu</i>, beaucoup moins persuasif que le <i>vous</i>, moins +bienveillant, moins honorable, moins correct, moins sonore, moins +conforme en un mot à la bonne éducation où toujours un officier +trouvera son meilleur appui. Un subordonné abruti paraît quelquefois, +je le sais, surpris de ces manières, de cette forme de langage +auxquelles il n'est pas habitué; peut-être se sent-il, d'abord, +disposé à n'en tenir aucun compte; mais, quand la phrase est répétée +avec assurance, qu'elle est soutenue par un regard décidé, le mauvais +vouloir disparaît, la dignité de l'homme se relève, et une machine +obéissante devient un instrument intelligent, dont le dévouement est à +jamais acquis.</p> + +<p>Outre le quart, c'est-à-dire le commandement de la manœuvre dont +sont chargés, à bord des vaisseaux, les lieutenants de vaisseau, à +bord des frégates, les lieutenants de vaisseau et les enseignes; outre +le quart, dis-je, chaque <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> officier d'un bâtiment est investi +de certains détails, et, précisément, j'étais l'officier de +manœuvre. C'est celui qui est choisi par le capitaine pour faire +exécuter les ordres, qu'il donne, lui-même, d'une manière générale, +dans les occasions où il commande sur le pont et où tout le monde est +à son poste. L'abordage, que j'avais si heureusement évité, me donna +beaucoup d'aplomb dans mes fonctions d'officier de manœuvre; or +j'en avais besoin; car M. Bruillac avait souvent la bonté de me dicter +ses ordres très en grand; il se retirait ensuite, s'en reposant sur +moi de leur entière exécution.</p> + +<p>Le poste de M. Moizeau, second à bord, était marqué par les +règlements, ainsi que celui de Delaporte, le premier des autres +officiers; l'un, sur le gaillard d'avant, l'autre commandant de la +batterie; parmi les autres officiers, le capitaine choisit celui de +manœuvre, et je l'étais, même avant que Giboin et M. L..., mes +anciens, eussent quitté la frégate. J'ai déjà dit qu'en outre j'étais +chargé de l'instruction des aspirants, dont je m'occupais assidûment, +ainsi que des observations astronomiques, qui faisaient mes délices; +et, comme M. Bruillac m'avait, de plus, confié la direction des +signaux, et que notre navigation avec l'amiral rendait cette tâche +assez pénible, il m'avait offert de me soulager de mon quart, se +proposant de le faire commander par un de nos aspirants. Je m'étais +refusé à cette offre; car, regardant l'accomplissement du quart comme +la pierre angulaire de l'instruction et de la réputation d'un +officier, je ne voulais pas que la malveillance pût s'emparer de mon +désistement, comme d'un éloignement recherché pour ce qu'il y avait de +plus rigoureux dans le métier; ou qu'elle pût avoir le prétexte +d'arguer, qu'il y avait, de ma part, incapacité soit de corps, soit +d'esprit; et j'eus le bonheur bien rare, dans cette campagne entière +si longue, si variée, si pénible, si hérissée d'événements difficiles, +de n'avoir jamais manqué un seul quart; <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> pas un motif, pas +une indisposition, ne vint jamais entraver ma résolution.</p> + +<p>Nous visitâmes les abords des îles Laquedives<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>, des îles +Maldives<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, le point de reconnaissance de Malique<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>; et, nous +rapprochant ensuite de Trinquemalé<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, pris par M. de Suffren +pendant la guerre de l'Indépendance des États-Unis<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>, nous +aperçûmes, non loin de la côte, deux beaux vaisseaux de la Compagnie. +<i>La Belle-Poule</i> se précipita, avec la supériorité de marche qu'elle +possédait, sur eux, ainsi que sur <i>le Marengo</i>. Il s'agissait de leur +couper la terre, ce qui retardait, mais assurait le moment de la +capture; l'amiral, n'en jugeant pas ainsi, nous signala de virer de +bord, et de virer, comme il est vrai que l'indique la tactique pour +atteindre un navire chassé en pleine mer, dans le plus court espace de +temps. Les signaux furent même si minutieusement réitérés que M. +Bruillac prétendit qu'il devait y avoir erreur, ou qu'on était trop +loin pour pouvoir les bien distinguer, et il suivit ses premières +inspirations. Il vit bientôt qu'il était un peu tard, car le plus +avancé des deux Anglais se jeta à la côte; le second allait l'imiter, +lorsque M. Bruillac s'imagina de faire tirer dessus à toute volée. Vu +l'éloignement, personne à bord ne croyait à l'efficacité de cette +bordée; cependant telle était l'adresse, l'habileté de nos canonniers +que cinq boulets frappèrent le vaisseau de la Compagnie qui, craignant +le retour d'un avertissement aussi significatif, laissa arriver sur +nous pour se faire amariner. C'était <i>le Brunswick</i>, que nous +expédiâmes, en <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> lui donnant pour premier rendez-vous la baie +du Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le second. Nous +continuâmes notre croisière à l'ouverture de la mer de l'Inde que nous +traversâmes, dans le voisinage des îles de Sumatra, Andaman, de Java; +nous filâmes ensuite vers la Nouvelle-Hollande, et, comme aux environs +du Tropique nous remettions le cap à l'ouest, nous nous trouvâmes, par +un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments anglais, que +nous prîmes d'abord pour onze vaisseaux de la Compagnie; l'amiral eut, +ici, la résolution qui lui avait manqué en Chine; aussi le feu fut-il +bientôt engagé à portée de pistolet.</p> + +<p>Notre artillerie faisait voler en éclats la boiserie ainsi que les +ornements sculptés de ces navires, qu'elle foudroyait; ceux-ci +pliaient, et ils ne se rendaient pourtant pas; leurs canons n'étaient +pas très bien servis; mais trois mille hommes de troupes qu'ils +portaient entretenaient un feu de mousqueterie parfaitement nourri.</p> + +<p>Nos voiles en furent criblées; le commandant Bruillac et moi +principalement, qui étions élevés sur le banc de manœuvre, nous +eûmes nos habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits.</p> + +<p>Malgré cette résistance, nous espérions avoir raison du convoi, car +tout fuyait ou semblait fuir; nous poursuivions la chasse, faisant feu +des deux bords, quand, tout à coup, un grand vide parvient à se former +au milieu de tous ces navires, et, semblable à ces guerriers vêtus de +toutes armes qui, dans les batailles anciennes, surgissaient tout à +coup, au plus fort de la mêlée, resplendissants de valeur et d'éclat, +paraît, isolé, un beau vaisseau anglais de 74. Il escortait les dix +autres bâtiments, dont tous les efforts, jusque-là, avaient tendu à +dégager son travers pour qu'il pût faire jouer ses batteries contre +nous. L'intrépide Bruillac ne balança pas à l'attaquer; mais, unissant +le talent au courage, il prit de si bonnes positions, relativement à +la fraîche brise qui soufflait, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> qu'il le canonna pendant une +demi-heure sans qu'aucun de ses boulets pût nous atteindre. L'amiral +n'avait pu voir immédiatement avec qui <i>la Belle-Poule</i> avait +nouvellement affaire; quand il s'en aperçut, il se trouvait un peu +sous le vent; il jugea la partie trop inégale; il nous signala très +sagement de le rejoindre, et nous quittâmes ce dangereux voisinage.</p> + +<p>C'est dans de semblables occasions que je m'estimais heureux d'être +l'officier de manœuvre qui est le confident naturel des conceptions +du chef. Mon instruction gagnait beaucoup à être témoin de tout; mon +jeune cœur s'enflammait à l'aspect de ces inspirations belliqueuses +de notre commandant, qui m'enseignait, par l'exemple, ce que la +présence d'esprit et la prudence peuvent ajouter d'effet au courage.</p> + +<p class="poem10"> + Vis consilî expers mole ruit sua;<br> + Vim temperatam di quoque provehunt<br> + In majus (<span class="smcap">Horace</span>).</p> + +<p>Nous sûmes, par la suite, que ce pauvre vaisseau, si malheureux dans +l'envoi de ses boulets, était <i>le Blenheim</i>; qu'il conduisait, dans +l'Inde, un convoi de troupes européennes pour le service des colonies +asiatiques, que nous lui avions tué une quarantaine d'hommes, et qu'il +avait été censuré pour son échec contre nous. Cette censure, en +réalité, était une couronne décernée à M. Bruillac.</p> + +<p>Nous avions repris notre direction vers le Fort-Dauphin. J'avais, un +soir, prolongé, assez avant dans la nuit, quelques calculs de +position, et j'étais monté sur le pont pour prendre l'air avant de me +coucher. Delaporte était de quart. «Elle est cependant là, lui dis-je, +là, sous Acharnar» (brillante étoile qui ne se lève jamais pour les +habitants de l'Europe). Elle est même assez près, et il n'est que trop +vrai que nous ne la reverrons pas.»—Delaporte me demanda de quoi je +parlais.—«De la <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> ravissante Île-de-France, lui répondis-je, +terre riante de plaisirs, objet réel de mes regrets!—Enfant, me dit +Delaporte, ne venez-vous ici que pour me faire partager vos +préoccupations...? Allez, allez, dans votre chambre, dormez, et +laissez-moi veiller en paix à la manœuvre du bâtiment!» Je +descendis; mais je vis bien que mon sage ne pensait pas sans émotion +que le cap que nous tenions allait bientôt nous éloigner du pays +enchanteur, où nous avions passé de si beaux jours. Quant à Céré, il +n'en témoignait aucun mécontentement; il voulait servir; il servait; +tout s'abaissait devant cette idée.</p> + +<p>Point de <i>Brunswick</i> au Fort-Dauphin<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>; il fallut traverser le +canal de Mozambique; mais c'était le temps du changement des moussons. +Dans l'Inde, on appelle moussons les vents qui y soufflent six mois du +nord-est, et les six autres mois de l'année du sud-ouest.</p> + +<p>Lorsqu'une de ces saisons succède à l'autre, c'est rarement sans +ouragans ou violentes secousses dans l'atmosphère. En cette +circonstance, nous éprouvâmes des sautes de vent si spontanées, si +fortes, si réitérées, qu'il fallut toute notre vigilance, toute +l'habitude de la mer de nos équipages pour nous en tirer sans avaries. +Enfin nous prîmes connaissance de la terre des Hottentots et nous +entrâmes à False-bay.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> CHAPITRE IX</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: False-bay et Table-bay.—Partage de l'année entre les + coups de vent du sud-est et les coups de vent du + nord-ouest.—Nous mouillons à False-bay.—Excellent accueil des + Hollandais.—Nous faisons nos approvisionnements.—Arrivée du + <i>Brunswick</i> avec un coup de vent du sud-est.—Naufrage du + <i>Brunswick</i>.—Croyant la saison des vents du sud-est commencée, + nous nous hâtons de nous rendre à Table-bay.—Arrivée de + <i>l'Atalante</i> à Table-bay.—La division est assaillie par un + furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la + saison.—Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme + nous, vont se perdre à la côte.—<i>La Belle-Poule</i> brise ses + amarres.—Elle tombe sur <i>l'Atalante</i>, qu'elle entraîne.—Le + naufrage paraît inévitable.—Sang-froid et résignation de M. + Bruillac.—L'ancre à jet de M. Moizeau.—<i>La Belle-Poule</i> est + sauvée.—<i>L'Atalante</i> échoue sur un lit de sable sans se + démolir.—On la relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas + réparées au moment de notre départ, nous sommes obligés de la + laisser au Cap.—<i>Le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> quittent le cap + de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année 1805.—Visite de + la côte occidentale d'Afrique.—Saint-Paul de Loanda, + Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre + ou Congo, Loango.—Capture de <i>la Ressource</i> et du <i>Rolla</i> + expédiés à Table-bay.—En allant amariner un de ces bâtiments, + <i>la Belle-Poule</i> touche sur un banc de sable non marqué sur nos + cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau sont faussées et sa + marche considérablement ralentie.—Relâche à l'île portugaise du + Prince.—La division se dirige ensuite vers l'île de + Sainte-Hélène.—But de l'amiral.—Quinze jours sous le vent de + Sainte-Hélène.—À notre grand étonnement, aucun navire anglais ne + se montre.—Apparition d'un navire neutre que nous + visitons.—Fâcheuses nouvelles.—Prise du cap de Bonne-Espérance + par les Anglais.—<i>L'Atalante</i> brûlée, de Belloy tué, Fleuriau + gravement blessé.—Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre + présence probable dans ses parages.—Tous les projets de l'amiral + Linois bouleversés par ces événements.—Sa situation très + embarrassante.—Le cap sur Rio-Janeiro.—La leçon de portugais + que me donne M. Le Lièvre.—Changement de direction.—En route + vers la France.—Un mois de calme sous la ligne + équinoxiale.—Vents contraires qui nous rejettent vers + l'ouest.—Le vent devient favorable.—Hésitations de + l'amiral.—Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à + Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon?—État d'esprit de + l'amiral Linois.—Son désir de se signaler par quelque exploit + avant d'arriver en France.—Le 13 mars 1806, à deux heures du + matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments.—M. + Bruillac et l'amiral.—Est-ce un convoi ou une escadre?—La + lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune, + les trois batteries de canons. <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> Ordre de l'amiral + d'attaquer au point du jour.—Dernière tentative de M. + Bruillac.—Manœuvre du <i>Marengo</i>.—<i>La Belle-Poule</i> le rallie + et se place sur l'avant du vaisseau à trois-ponts ennemi.—Ce + dernier souffre beaucoup; mais, à peine le soleil est-il + entièrement levé, que <i>le Marengo</i> a déjà cent hommes hors de + combat.—L'amiral Linois et son chef de pavillon, le commandant + Vrignaud, blessés.—L'amiral reconnaît son erreur.—Il ordonne de + battre en retraite et signale à <i>la Belle-Poule</i> de se sauver; le + trois-ponts fortement dégréé; mais deux autres vaisseaux anglais + ne tardent pas à rejoindre <i>le Marengo</i>, qui est obligé de se + rendre à neuf heures du matin.—L'escadre anglaise composée de + sept vaisseaux et de deux frégates.—La frégate <i>l'Amazone</i> nous + poursuit.—Marche distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint + <i>la Belle-Poule</i> avant son échouage sur la côte occidentale + d'Afrique.—Combat entre <i>la Belle-Poule</i> et <i>l'Amazone</i>.—À dix + heures et demie, la mâture de la frégate anglaise est fort + endommagée, et elle nous abandonne; mais nous avons de notre côté + des avaries.—Deux vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de + chaque côté.—Deux coups de canon percent notre + misaine.—Gréement en lambeaux, 8 pieds d'eau dans la cale, un + canon a éclaté à notre bord et tué beaucoup de monde.—M. + Bruillac descend dans sa chambre pour jeter à la mer la boîte de + plomb contenant ses instructions secrètes.—Il me donne l'ordre + de faire amener le pavillon.—Transmission de l'ordre à + l'aspirant chargé de la drisse du pavillon.—Commandement: «Bas + le feu»!—L'équipage refuse de se rendre. J'envoie prévenir le + commandant, qui remonte, radieux, sur le pont.—Le pavillon + emporté par un boulet.—Le chef de timonerie Couzanet (de + Nantes), en prend un autre sur son dos, le porte au bout de la + corne et le tient lui-même déployé.—Autres beaux faits d'armes + de l'aspirant Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et + d'un grand nombre d'autres.—Le vaisseau anglais de gauche, <i>le + Ramilies</i>, s'approche à portée de voix sans tirer.—Son + commandant, le commodore Pickmore, se montre seul et nous parle + avec son porte-voix. «Au nom de l'humanité.»—M. Bruillac + s'avance sous le pavillon et ordonne à Couzanet de le jeter à la + mer.—<i>La Belle-Poule</i> se rend au <i>Ramilies</i>.—L'escadre du + vice-amiral Sir John Borlase Warren.—Prisonniers.—Rigueur de + l'empereur pour les prisonniers.—Mon frère sain et sauf.—La + grand'chambre de <i>la Belle-Poule</i> après le combat.</p> + +<p>False-bay et Table-bay sont deux rades adossées l'une à l'autre; la +première ouverte au sud-est, l'autre au nord-ouest<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Comme, +pendant six mois, les coups de vent de ces parages sont ordinairement +du sud-est, et qu'ils soufflent du nord-ouest pendant le reste de +l'année, il s'ensuit que les navires mouillent, selon la saison, dans +l'une ou dans l'autre de ces baies; c'est d'après ces données que nous +<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> avions pris abri à False-bay, où il y a un fort joli +village. À Table-bay est la belle ville du Cap; entre les deux, on +trouve, d'un côté, le cap de Bonne-Espérance; de l'autre, en tirant +vers le nord, Constance et son terroir, renommé par ses vins exquis. +Nous visitâmes ces endroits charmants, dont les Hollandais, alors +maîtres de la colonie, nous firent les honneurs le plus +affectueusement du monde.</p> + +<p>Nous prenions nos approvisionnements à False-bay, quand <i>le Brunswick</i> +parut, venant avec un vent frais du sud-est, qui augmenta à mesure que +ce bâtiment s'approchait, et qui devint de la plus grande impétuosité. +<i>Le Brunswick</i> essaya de mouiller; ses câbles cassèrent; il alla à la +côte, et il fit un naufrage qui coûta plusieurs hommes ainsi qu'une +grande partie de la cargaison. On dut croire la saison des vents du +sud-est arrivée; nous nous hâtâmes donc de nous rendre à Table-bay; +mais ce n'avait été qu'un coup de vent anticipé, auquel un autre +arriéré de la saison opposée succéda; celui-ci nous assaillit avec une +fureur extrême. <i>L'Atalante</i> venait de nous rejoindre; elle avait +mouillé sur l'arrière de <i>la Belle-Poule</i>. Trois bâtiments des +États-Unis d'Amérique, trompés comme nous, furent jetés sur le rivage +où ils se brisèrent. <i>Le Marengo</i>, ferme comme un rocher dont les +racines atteignent le centre de la terre, défia majestueusement les +vents, les vagues, et il tint bon; mais nous, nous vîmes rompre nos +câbles; nous tombâmes sur <i>l'Atalante</i>, qui ne put soutenir ce choc, +et nous fûmes, l'un et l'autre bâtiments, emportés vers un point de la +côte où, peu de temps auparavant, les deux vaisseaux anglais, <i>le +Sceptre</i> et <i>l'Albion</i>, s'étaient perdus corps et biens. M. Bruillac +donnait l'exemple du sang froid, de la résignation; il s'occupait déjà +des moyens de sauver le plus de monde possible, en s'échouant de la +manière la plus favorable, lorsqu'une figure inspirée se montra +au-dessus des panneaux, et cria qu'il restait à bord une ancre à jet. +C'était notre lieutenant en pied! c'était M. Moizeau! c'était un ange +tutélaire! Il avait déjà <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> fait mettre sur cette petite ancre +deux faibles câbles ou grelins qui lui restaient; il les avait +disposés bout à bout, et il dit au commandant qu'il n'avait qu'à le +prescrire, qu'immédiatement l'ancre à jet serait au fond. L'ordre fut +aussitôt donné; cette ancre accrocha heureusement encore la patte +d'une de celles dont <i>l'Atalante</i> venait d'être séparée; et tandis que +cette dernière frégate allait accomplir son naufrage, <i>la Belle-Poule</i> +se rassit sur les eaux, et vit passer, sans plus bouger, toutes les +horreurs de l'ouragan.</p> + +<p><i>L'Atalante</i> eut, cependant, une chance inespérée, celle de trouver, +près des rochers qui avaient brisé <i>le Sceptre</i> et <i>l'Albion</i>, un lit +de sable sur lequel elle ne se démolit pas, ce qui lui permit de +conserver son équipage; elle se releva même, ensuite, mais très +avariée, ayant besoin de longues réparations, de sorte qu'à notre +départ nous fûmes obligés de la laisser. Il faut avouer que nous +n'étions pas heureux dans nos essais de relâche en ces pays +tempétueux.</p> + +<p>C'est presque à la fin de 1805 que nous partîmes du cap de +Bonne-Espérance. L'amiral voulut visiter tous les comptoirs de la côte +occidentale de l'Afrique vers le sud, tels que Saint-Paul de Loanda, +Saint-Philippe de Benguela<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, Cabinde<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, Doni, l'embouchure du +Zaïre<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, Loango<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a> et autres lieux, où se faisait, librement +alors, la traite des noirs, et où il espérait trouver des navires +anglais. Malheureusement pour nous, deux frégates françaises, +récemment expédiées de Brest, s'étant dirigées vers ces parages, y +avaient fait la rafle sur laquelle nous devions compter. Nous y +surprîmes, cependant, deux bâtiments: <i>la Ressource</i> et <i>le +Rolla</i><a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, que nous destinâmes pour Table-bay; <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> mais l'un +d'eux fut bien fatal à <i>la Belle-Poule</i> qui, en allant l'amariner, +toucha sur un banc de sable non marqué sur nos cartes; le vent la +poussant, elle le franchit pourtant à l'aide de la houle, qui la +faisait alternativement surnager et talonner; toutefois elle éprouva +deux si fortes secousses que nul ne tint debout sur le pont, et qu'il +fallut toute la solidité de sa carène et de sa mâture pour que +celle-ci ne fût pas abattue, et que l'autre ne s'entrouvrît pas +entièrement.</p> + +<p>Je n'essayerai pas de décrire l'impression pénible que nous +ressentîmes tous, et elle n'était que trop bien fondée; car, dès que +nous fûmes au large, et que nous eûmes mis la marche de la frégate à +l'essai, nous eûmes la douleur de voir que nos lignes d'eau étaient +faussées et qu'à peine nous pouvions aller aussi vite que <i>le +Marengo</i>.</p> + +<p>Nous allâmes faire à l'île portugaise du Prince<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, placée de ce +côté-ci de l'équateur, une courte relâche pour des vivres frais et de +l'eau; et nous reprîmes le cours de notre interminable croisière, que +nous dirigeâmes vers l'île Sainte-Hélène, où, certainement, on ne +devait pas supposer notre approche, en raison de nos apparitions si +récentes dans les mers de l'Inde, et où nous espérions faire des +prises nombreuses. On ne peut disconvenir, en effet, que les plans de +l'amiral n'eussent été fort bien combinés.</p> + +<p>Ne pouvant atteindre Sainte-Hélène directement, nous prolongeâmes la +bordée jusqu'au tropique du Capricorne; là, à l'aide des brises +variables sur lesquelles nous comptions, nous nous élevâmes dans +l'ouest, et, remettant le cap sur notre destination, nous arrivâmes en +vue de l'île, qui n'est qu'un point dans l'immensité de l'océan, et +nous <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> y arrivâmes avec toute la précision désirable. Il +semblait fabuleux, alors, de parler ainsi de bordées de sept à huit +cents lieues, entreprises comme chose aussi facile que naturelle; de +courses d'un continent à l'autre, comme s'il s'agissait d'un simple +passage; de reconnaissances enfin d'un point isolé, comme si rien +n'était plus commun, comme si l'on n'avait pas à lutter contre les +vents et les courants. Actuellement la science est assez perfectionnée +pour qu'on exécute ainsi de tels trajets; mais, jusqu'alors, il n'en +avait pas été de même et les anciens officiers de notre division +admiraient la perfection avec laquelle était dirigée notre navigation.</p> + +<p>Afin de bien profiter de notre position, afin d'arrêter tous les +navires qui, sortant de l'île, devaient aller soit en Angleterre, soit +aux Antilles, nous nous plaçâmes assez loin sous le vent pour ne pas +être découverts par les vigies anglaises, et ce fut ainsi que nous +attendîmes quelque bonne rencontre près de cette île, qui rappelle +involontairement et qui rappellera toujours l'homme le plus actif de +l'univers, condamné à la plus profonde inaction, le souverain qui y +mourut captif, pour s'être trouvé trop à l'étroit sur le plus beau +trône du monde.</p> + +<p>Quinze jours s'écoulèrent sans qu'à notre grande surprise rien parût à +nos yeux. Enfin une voile fut signalée, chassée et jointe: c'était un +navire neutre qui venait de relâcher au cap de Bonne-Espérance et à +Sainte-Hélène. Son journal de bord, les gazettes qu'il avait de ces +colonies, nous apprirent de fâcheuses nouvelles. Une escadre anglaise +avait forcé l'entrée de Table-bay; elle avait débarqué des troupes +dans le pays; la ville avait été attaquée; <i>l'Atalante</i> s'était +brûlée; ses marins s'étaient joints aux Hollandais; mais on n'avait pu +soutenir la lutte, et les Anglais s'étaient emparés de la colonie, +ainsi que de <i>la Ressource</i> et du <i>Rolla</i>, qui venaient d'y arriver. +Deux de mes meilleurs camarades, de Belloy et Fleuriau<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a> officiers +<span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> de <i>l'Atalante</i>, avaient été frappés, le premier d'un coup +mortel, le second d'une balle à la poitrine, qui lui causa une +blessure dont il ne réchappa que comme par miracle. Quant à ce qui +concernait Sainte-Hélène, le port était encombré de riches navires +prêts à partir; mais l'amiral anglais, qui commandait l'escadre du +Cap, avait expédié un aviso vers le gouverneur de l'île, lui donnant +connaissance que, probablement, nous irions croiser dans son +voisinage; et, soudain, embargo avait été mis jusqu'à ce qu'on pût y +rallier une escadre assez forte pour garantir la navigation de ces +navires.</p> + +<p>À quoi tiennent pourtant les destinées d'un pays? Si notre division +était arrivée un peu plus tard à Table-bay, si, même, elle y avait +fait naufrage, comme <i>l'Atalante</i>, nos vaisseaux, nos canons, ou, au +moins, nous, nos marins, nos soldats, nous formions un renfort +susceptible de faire avorter l'entreprise des Anglais, et ce pays +était sauvé. Loin de là, il avait succombé; notre croisière devenait +stérile; nous étions comme perdus dans des mers ennemies, et le point +de relâche sur lequel nous comptions nous était enlevé. Toutefois nous +nous félicitâmes d'avoir été à même de recueillir des détails aussi +précis, aussi authentiques, en vertu desquels, surtout, nous savions à +quoi nous en tenir sur nos projets de retourner à Table-bay où, +probablement, nous étions <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> attendus avec plus de confiance, +encore, que, jadis, <i>la Belle-Poule</i> ne l'avait été à Pondichéry.</p> + +<p>À en juger par nos réflexions, quelles durent être celles de l'amiral? +que sa situation était embarrassante! Pas de vivres pour retourner à +l'Île-de-France, plus de relâche à False ni à Table-bay! Aller aux +Antilles? Elles étaient vraisemblablement au pouvoir des Anglais! +Revenir en France? Nous n'avions pas d'ordres pour abandonner la +station. Il restait encore Rio-Janeiro; mais ensuite, que faire? que +devenir? Ce fut pourtant le parti auquel, après quelques +irrésolutions, parut s'arrêter M. Linois, du moins si l'on en peut +juger par la route qu'il fit.</p> + +<p>En pareille circonstance, le pire est de ne pas prendre une décision; +aussi fûmes-nous tous satisfaits, quand celle-ci fut marquée et que +nous quittâmes Sainte-Hélène, qui, vraiment, n'était plus tenable. Le +nom de Rio-Janeiro, où Duguay-Trouin avait tant illustré sa carrière, +circulait donc de bouche en bouche, quand je vis venir à moi ce bon M. +Le Lièvre, un livre à la main et avec un sourire plein de bonté: «Eh +bien! me dit-il, vous allez faire la cour aux Portugaises.—Peut-être, +mais il y faut la condition que vous me servirez d'interprète, puisque +vous connaissez et pas moi la langue du pays.—Non, non, tout seul, +car je n'entends plus rien aux discours galants; et pour que vous +puissiez vous passer de moi, j'apporte ma grammaire, et, en moins de +quinze jours, si vous voulez être mon élève, vous en saurez assez pour +vous faire comprendre.»</p> + +<p>J'acceptai avec reconnaissance, et nous commençâmes immédiatement la +première leçon; mais elle ne fut pas longue; car l'amiral, ayant déjà +changé d'avis, et prenant sur lui une grande responsabilité, avait +quitté la route où il gouvernait et se dirigeait vers la France! Oh! +ce fut un vrai délire alors! penser qu'après trois ans nous allions +revoir nos amis, notre patrie, nos parents, que nos fatigues allaient +finir, que nous serions, sans doute, <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> récompensés de tant de +travaux... Penser tout cela, c'était impossible sans les plus chaudes +émotions. Nous n'avions plus de vivres frais, et peu nous importait; à +peine nous restait-il assez de biscuit et d'eau pour une traversée +ordinaire, et nous envisagions, sans nous plaindre, la fatale +demi-ration; des malades, des hommes exténués, avaient beaucoup à +craindre d'une longue navigation, et ils oubliaient leurs maux... La +France... la France! mot électrique, cri consolant, vœu le plus +cher, qui était dans toutes les bouches, qui résonnait dans tous les +cœurs! et on ne voyait plus que la France, et on ne s'occupait plus +que de la France!</p> + +<p>Près d'un mois de calme nous attendait sous la ligne équinoxiale; on +le supporta sans murmurer: des vents contraires soufflèrent ensuite +pendant longtemps, qui, avec les courants, nous jetèrent beaucoup dans +l'ouest; même résignation. Enfin la brise se déclara favorable, +fraîche, et nous nous couvrîmes de voiles à l'instant! L'amiral sembla +d'abord vouloir se diriger sur Brest; le lendemain, la route obliqua +un peu; le surlendemain, elle fut encore changée, puis reprise, de +sorte que tantôt nous présumions que nous atterririons à Rochefort ou +à Lorient, et tantôt au Ferrol, à Cadix ou même à Toulon; ces +variations nous étonnaient, mais nous inquiétaient peu, puisqu'il n'y +avait plus à revenir sur le point capital, celui de notre retour en +France.</p> + +<p>Nous voyions, d'ailleurs, M. Linois animé de la plus grande ardeur +guerrière; nous avions souvent communiqué avec lui depuis +Sainte-Hélène, et jamais notre commandant, jamais un officier ne +l'avait quitté sans qu'il eût exprimé son désir de faire une bonne +rencontre, de se signaler par quelque exploit remarquable avant +d'arriver. C'était le temps des belles victoires de l'empereur, les +lauriers ombrageaient, alors, le front de nos soldats; il était +naturel et noble, tout à la fois, de ne vouloir reparaître devant eux +que dignes de leur renommée. <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Nous savions, ensuite, que +l'affaire du convoi de Chine avait été blâmée par Napoléon: l'amiral +devait donc tout tenter pour lui faire oublier ce funeste épisode de +notre campagne, comme aussi pour qu'il pardonnât notre retour effectué +sans ses ordres, car il entendait fort peu raison à cet égard. Mais, +au résumé, si nous pensions, avec peine, à l'instabilité des vues de +l'amiral sur le lieu de notre atterrissage, nous n'en applaudissions +pas moins, de cœur, à l'insistance avec laquelle il nous associait +à ses vœux de trouver une bonne occasion de toucher au port avec +éclat.</p> + +<p>Les vents contraires nous avaient considérablement portés vers +l'ouest; les tergiversations perpétuelles de M. Linois touchant notre +route nous conduisirent au point de croisière pour les navires qui +effectuaient leur retour des Antilles en Europe, et, le 13 mars 1806, +à deux heures du matin, naviguant par une continuation de vent très +favorable<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, nous nous trouvâmes tout à coup près de neuf +bâtiments.</p> + +<p>Étant à portée de voix de l'amiral, M. Bruillac put bientôt lui dire +qu'il jugeait que c'était une escadre anglaise. Cependant l'amiral lui +répondit qu'il avait reconnu un convoi; dès lors M. Bruillac n'insista +pas; mais il se mit à observer attentivement ces navires avec sa +lunette de nuit. Nous avions diminué de voiles pour nous mettre à la +même marche qu'eux; nous nous préparions au combat, et nous serrions +leur queue de près, lorsque notre commandant, profitant d'un mouvement +que fit le dernier d'entre eux, par lequel son côté se présenta vers +la frégate, aux derniers rayons de la lune vers son coucher, compta et +me fit compter, avec sa lunette, trois batteries complètes de canon. +Sachant fort bien qu'il n'est pas d'usage que les convois soient +escortés par un vaisseau à trois ponts, il reparla à l'amiral, lui fit +part de sa découverte <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> et renouvela sa première opinion +d'escadre anglaise; mais M. Linois, toujours frappé de son idée +primitive, enchanté, d'ailleurs, de pouvoir se battre à souhait, ne +répondit que par ces mots: «Au point du jour, nous attaquerons le +vaisseau qui escorte ces navires; nous le réduirons, et nous nous +emparerons du convoi.»</p> + +<p>Cependant la route que faisaient ces bâtiments, quand nous les +découvrîmes, ne conduisait ni en Europe, ni aux Antilles; j'en fis la +remarque, que je communiquai à notre commandant. En me disant qu'il +l'avait déjà reconnu, il se décida, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup, +à faire une troisième tentative pour détourner l'amiral de son dessein +et pour lui prouver que nous avions, en vue, une escadre en croisière. +Il fit valoir à l'appui l'ordre de tactique sous lequel nos ennemis +naviguaient, la voilure qu'ils portaient, les signaux qu'ils +faisaient... L'amiral persista; il finit, même, par demander avec +quelque humeur à M. Bruillac, s'il n'était pas prêt à se battre. «Vous +verrez que si!» répondit notre commandant avec fierté; et il ne +s'occupa plus que de prouver qu'effectivement il était prêt, bien +prêt, toujours prêt, comme il le dit en se retournant vers nous, après +cette infructueuse conversation.</p> + +<p>En voyant tant d'aveuglement, en réfléchissant à l'obstination des +hommes, souvent sur des objets opposés; en me rappelant l'incrédulité +de M. Bruillac devant Colombo, de M. Bruillac ne pouvant aujourd'hui +dessiller les yeux de l'incrédule avec qui, à son tour, il avait +affaire, il me revint à l'esprit le reproche que Dorine, avec tant de +verve, adresse à Orgon:</p> + +<p class="poem10"> + Triste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas;<br> + Vous ne vouliez pas croire, et l'on ne vous croit pas.</p> + +<p>Cette escadre anglaise, car enfin c'en était une, attendait une de nos +divisions, qui devait avoir récemment quitté les Antilles, et, nous +voyant de nuit et venant du sud, où <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> elle ne supposait aucun +bâtiment français, elle nous prenait pour des Américains qui voulaient +s'offrir à prendre des paquets; ainsi elle ne faisait aucune attention +à nous. Rien n'était donc plus facile que de nous sauver, puisque nous +n'avions qu'à continuer notre route à la faveur du reste de la nuit; +mais l'amiral voulait se battre; il le voulait absolument, et ses yeux +étaient restés fermés à la vérité.</p> + +<p>Environ trente ans après l'instant de l'attaque, je tressaille encore +quand je me représente notre commandant me criant avec l'enthousiasme +d'un noble courage: «Diminuez de voiles, ralliez <i>le Marengo</i>; nous +n'y serons pas à temps! nous n'y serons pas à temps!» C'est qu'en +effet l'amiral, n'attendant pas même le point du jour, s'approchait du +dernier vaisseau, le trois ponts, et nous qui étions de l'autre côté +de l'amiral, mais un peu de l'avant, nous tendions à nous en éloigner.</p> + +<p>Tirer un coup de canon sans que M. Bruillac y fût, eût été désespérant +pour lui; aussi dès qu'il avait vu M. Linois marquer son mouvement, il +avait deviné son intention; il voulut se hâter d'aller le seconder, et +j'exécutai ses ordres avec promptitude. <i>Le Marengo</i> se plaça par le +travers du trois ponts, nous sur son avant où nous lui fîmes beaucoup +de mal; mais <i>le Marengo</i> souffrit beaucoup. Quand le jour fut +entièrement fait, il avait plus de cent hommes hors de combat; M. +Linois avait un mollet emporté, et M. Vrignaud, qui était son +capitaine de pavillon, un bras. On pansait l'amiral dans la cale, +quand on alla lui dire qu'il n'y avait plus à en douter, que c'était +réellement une escadre, et qu'elle manœuvrait pour nous envelopper. +Alors, douloureusement éclairé, il donna l'ordre de battre en +retraite, et il nous fit faire le signal de nous sauver.</p> + +<p>Le trois ponts, fortement dégréé par nous, ne pouvait empêcher <i>le +Marengo</i> d'exécuter son projet et, quand celui-ci fut entièrement +dégagé du feu des formidables <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> batteries de cet adversaire, +M. Bruillac cessa le combat, pensant à trouver son salut dans sa +marche. Toutefois <i>le Marengo</i> ne tarda pas à être rejoint par deux +autres vaisseaux ennemis; il se défendit tant qu'il put; mais, à neuf +heures, il fut obligé de se rendre.</p> + +<p>L'escadre anglaise se composait de sept vaisseaux et deux frégates; +l'une d'elles de notre rang, <i>l'Amazone</i>, se distinguait par sa +marche. Ce fut elle qui nous poursuivit de plus près; mais elle ne +nous aurait pas joints sans l'échec que nous avait fait éprouver notre +échouage sur la côte d'Afrique. Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour +nous donner un peu plus de sillage; toutefois, nous ne réussîmes pas à +l'empêcher de nous joindre.</p> + +<p>L'action entre les deux frégates commença à dix heures; à dix heures +et demie, la frégate anglaise était fort endommagée dans sa mâture et +ne put continuer à nous suivre; mais nous aussi nous avions des +avaries qui nous arrêtaient, et qui permirent à deux vaisseaux +ennemis<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a> de s'approcher de nous, un de chaque côté. Le plus voisin +tira sur nous dès qu'il le put! nous ripostâmes en continuant notre +route et avec l'espoir de le démâter; mais nous n'eûmes pas ce +bonheur. L'autre vaisseau, quand il fut à portée, tira deux coups de +canon qui percèrent notre misaine. M. Bruillac me dit alors qu'il ne +lui restait aucune chance de se sauver; en effet, le gréement était en +lambeaux; nous avions huit pieds d'eau dans la cale; nos ponts étaient +teints de sang. Le canon le plus voisin du commandant avait éclaté en +blessant tous ceux qui environnaient M. Bruillac et moi; alors, +s'acheminant vers sa chambre pour jeter à la mer la boîte de plomb où +les instructions secrètes étaient renfermées, ce brave commandant +m'ordonna de faire amener le pavillon.</p> + +<p>Il n'était personne qui ne dût avoir prévu cet ordre; on ne pouvait +même s'étonner que de ne pas l'avoir <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> entendu donner plus +tôt, et pourtant il retentit à mon oreille comme un glas funèbre; ma +voix faiblit en le transmettant à l'aspirant chargé de veiller à la +drisse du pavillon, et il m'en resta à peine assez pour faire le +commandement de «bas le feu!», qui lui succéda immédiatement.</p> + +<p>Mais, à ce moment, la scène changea et prit un caractère de sublimité +extraordinaire: à ces mots, de «bas le feu!» une voix se fit entendre, +une seule voix, mais composée de plus de cent voix unanimes; et cette +voix formidable cria que <i>la Belle-Poule</i> ne devait pas se rendre, que +<i>la Belle-Poule</i> ne pouvait pas être prisonnière, en un mot que <i>la +Belle-Poule</i> devait se faire couler! Je ne voulus pas prendre sur moi +de faire discontinuer le combat; j'envoyai donc avertir le commandant, +qui revint, radieux de ce qu'il apprenait, et qui se battit de plus +belle, en prodiguant des paroles d'admiration à son équipage.</p> + +<p>Peu d'instants après, ce pavillon, que je n'avais pas fait amener, fut +emporté par un boulet. Un chef de timonerie—jamais je n'oublierai son +nom ni sa figure,—Couzanet, né à Nantes en prit un autre sur son dos, +le porta au bout de la corne, le déploya, le tint lui-même développé, +et resta dans cette position périlleuse, jurant d'y périr s'il le +fallait. Mille autres traits honorèrent cette journée, et j'en +pourrais citer d'aussi beaux de l'aspirant Lozach, du canonnier +Lemeur, du matelot Rouallec et d'une infinité d'autres; mais il +faudrait un volume; et d'ailleurs tous auraient le droit d'être +individuellement nommés, car tous furent des braves, et si +quelques-uns parurent se distinguer davantage, c'est qu'ils eurent le +bonheur d'avoir eu, pour le faire, une occasion que les autres +auraient saisie, si elle s'était offerte à leur courage.</p> + +<p>Enfin le vaisseau anglais de gauche, qui voyait notre situation, nos +efforts, s'approcha à portée de voix sans plus tirer. Au péril mille +fois de la vie, son commandant se mit en évidence, seul, sur le bord, +faisant signe qu'il voulait <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> parler. C'eût été une atrocité +que de continuer le feu sur un si digne homme; le silence le plus +profond succéda au fracas de l'artillerie; alors, d'un ton ému, notre +généreux ennemi prit son porte-voix, et, en notre langue, il prononça +ces paroles: «Braves Français, tous mes canons sont chargés à double +charge; toute résistance est inutile; rendez-vous; je vous en conjure +au nom de l'humanité!»</p> + +<p>M. Bruillac, entendant cet appel fait à l'humanité, comprit alors ses +vrais devoirs: il dit qu'il voulait conserver de si glorieux restes au +pays; et, sans plus rien écouter il alla lui-même sous le pavillon, et +il ordonna à Couzanet de le jeter à la mer. Couzanet, en ce moment, +était couché en joue par un peloton de fusiliers anglais; il le savait +et il ne sourcillait pas! Les belles choses que l'on voit au milieu de +l'horreur des combats! que de dévouement, que d'héroïsme, que de +grandeur!</p> + +<p>Le nom du vaisseau auquel nous nous rendîmes était <i>le Ramilies</i>; +celui de son magnanime commandant: Pickmore, qui versa des larmes +d'attendrissement et de philanthropie, en voyant, quand il monta à +notre bord, les traces du carnage qui s'offrirent à ses yeux, et qui +venait d'assister à la bataille de Trafalgar avec trois autres +vaisseaux de l'escadre si imprudemment attaquée par nous. Cette +escadre était commandée par le vice-amiral Sir John Borlase +Warren<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>; et, en ce moment, tant par suite de Trafalgar que par le +fait de cette croisière, les côtes de France étaient débloquées, et +nous aurions pu y rentrer avec facilité, sans la fatalité qui nous +poussait à notre perte.</p> + +<p>Ainsi fut consommée la perte d'une frégate<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a> qui avait coupé la +ligne équinoxiale vingt-six fois, et qui, depuis <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> plus de +trois ans, marchant de périls en périls, avait triomphé de tous; ainsi +fut arrêtée ma carrière, au moment où, sans contredit, de toute ma +vie, j'ai été le plus capable de commander. Nous savions, en effet, +que l'empereur était sans pitié pour les prisonniers et que +l'Angleterre tenait trop à le contrarier en tout pour jamais accéder à +aucun échange; nous n'ignorions pas que nous allions longtemps +souffrir dans la captivité, et souffrir de toutes les manières; car +Napoléon non seulement n'accordait pas une demi-solde aux officiers de +sa propre armée quand ils étaient pris; mais notre temps n'était même +pas compté pour la retraite. Que la paix soit sur ses cendres, car il +fut prisonnier à son tour; il le fut par sa faute; il n'eut pas alors +la philosophie qu'on pouvait attendre de lui; il le fut six ans, et il +mourut en buvant, jusqu'à la lie, le calice d'amertume.</p> + +<p>Mon premier soin fut de chercher mon frère que j'embrassai, satisfait +de le voir sain et sauf. Je m'occupai ensuite de ramasser dans une +malle quelques-uns des effets de corps les plus utiles; puis, montant +sur le pont, j'y trouvai mon épée sur le banc de quart. Il est d'usage +que, après un combat, les vainqueurs rendent aux officiers leurs armes +personnelles. Pour moi, je regardai comme une humiliation de tenir une +arme d'une autre main que celle de mon souverain; et pour m'y +soustraire, j'en cassai la lame sur un de mes genoux et je jetai les +deux morceaux à la mer. M. Moizeau resta sur le pont pour recevoir les +officiers anglais; le reste de l'état-major descendit dans la +grand'chambre; et là, assis chacun sur notre malle, nous attendîmes +qu'on vînt nous donner une destination.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> CHAPITRE X</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commandant Parker, à bord de <i>la Belle-Poule</i>.—Un + commandant de vingt-huit ans.—Belle attitude de Delaporte.—Avec + mon frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau <i>le + Courageux</i> commandé par M. Bissett.—Le lieutenant de vaisseau + Heritage, commandant en second.—Le lieutenant de vaisseau + Napier, arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.—Ses + sorties inconvenantes contre l'empereur.—Je quitte la table de + l'état-major, et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger + désormais dans ma chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de + la ration de matelot.—Intervention de M. Bissett.—Il me fait + donner satisfaction.—Je reviens à la table de l'état-major.—La + croisière de l'escadre anglaise.—Armement des navires + anglais.—Coup de vent.—Avaries considérables qui auraient pu + être évitées.—Communications de l'escadre avec le vaisseau + anglais, <i>le Superbe</i>, revenant des Antilles.—Encore un désastre + pour notre Marine.—Destruction de la division que notre amiral + Leissègues commandait aux Antilles, par une division anglaise + sous les ordres de l'amiral Duckworth.—Portrait de Nelson + suspendu pendant l'action dans les cordages.—Les bâtiments de + l'amiral Duckworth, fort maltraités, étaient rentrés à la + Jamaïque pour se réparer.—L'amiral se rendait en Angleterre à + bord du <i>Superbe</i>.—Le même jour, un navire anglais, portant + pavillon parlementaire, traverse l'escadre.—Mon ami Fleuriau, + aspirant de <i>l'Atalante</i>.—Télégraphie marine des + Anglais.—J'imagine un système de télégraphie que, peu de temps + après, j'envoyai en France.—L'amiral Warren renonce à sa + croisière.—M. Bruillac réunit tous les officiers de <i>la + Belle-Poule</i>, et nous faisons en corps une visite à l'amiral + Linois, qui était encore fort souffrant. Il nous adresse les plus + grands éloges sur notre belle défense.—L'amiral Warren.—Le + combat contre la frégate <i>la Charente</i>.—Quiberon.—Relâche à + Sâo-Thiago (îles du Cap Vert).—Arrivée à Portsmouth, après avoir + eu le crève-cœur de longer les côtes de France.—Soixante et + un jours en mer avec nos ennemis.</p> + +<p>Ce fut le commandant de <i>l'Amazone</i>, aujourd'hui l'amiral Parker<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>, +qui vint à bord de <i>la Belle-Poule</i> pour notifier les intentions de +l'amiral Warren à notre égard. Jamais conduite plus distinguée, jamais +hommages plus <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> flatteurs ne surpassèrent ce que cet amiral +ordonna dans cette circonstance. M. Parker n'avait alors que +vingt-huit ans<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. C'est le bel âge pour commander à la mer; c'est +celui où la force physique accroît l'énergie morale; quelques fautes +peuvent être commises, à la vérité; mais, comme elles sont compensées +par cette habitude, par cette force de commandement que plus tard on +ne contracte plus qu'imparfaitement, et qui seule fait les bons +amiraux! La marine, de toutes les professions, est certainement la +plus dure; aussi, lorsqu'on s'y adonne par vocation, par goût, il faut +avoir cette perspective de commander jeune; il faut avoir celle d'un +avancement rapide, et non pas de servir de marche pied. Ainsi je +pensais alors; ainsi je pense encore; j'avais donc rêvé, moi aussi, de +commander bientôt; toutes mes actions avaient tendu vers ce but; mais, +pour la première fois, je vis que ce n'étaient que des rêves; et, +quand M. Parker parut, ce que la fortune avait fait pour lui et ce que +je voyais qu'elle faisait contre moi, me causa le plus pénible +désenchantement.</p> + +<p>Il se présenta avec bienséance, nous salua; mais il n'avait pas encore +parcouru de l'œil toute la grand'chambre, que l'aspect de +Delaporte, froid, sévère, résigné, le frappa. C'était vraiment +l'expression de fierté de Papirius devant les Gaulois.</p> + +<p>Il se remit et nous fit connaître les noms des bâtiments de l'escadre, +en ajoutant tout ce qui pouvait nous être agréable pour notre +translation. À l'exception de mon frère, qui ne faisait qu'un avec +moi, nous tirâmes, à peu près, au sort, et je passai, avec Puget et +Desbordes, sur le vaisseau <i>le Courageux</i>, commandé par M. Bissett. +L'on m'y donna une chambre d'officier qui se trouvait vacante; et je +mangeai, assez fréquemment, avec M. Bissett, par invitation, mais +habituellement avec l'état-major et placé <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> à côté du +lieutenant de vaisseau Heritage, commandant en second du <i>Courageux</i>.</p> + +<p>C'était le meilleur des humains; mais j'avais à table, pour vis-à-vis, +un autre lieutenant de vaisseau, M. Napier<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>, arrière-petit-fils de +l'inventeur des Logarithmes, qui vient encore d'illustrer son nom par +la capture hardie de la flotte de Dom Miguel, dernier souverain du +Portugal<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>; et qui, par opinions politiques, par esprit national +mal entendu, par haine excessive contre Napoléon<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, se montrait à +tous moments d'une taquinerie insupportable. Comme je parlais assez +bien l'anglais, il s'adressait ordinairement à moi, d'autant qu'il +avait cru remarquer, car j'avais eu le tort de le lui laisser +pénétrer, que j'étais loin d'admirer les conceptions politiques de +l'empereur. Je soutenais les discussions en termes généraux, et je +m'efforçais de les y ramener quand elles en sortaient; le bon Heritage +m'appuyait pour éloigner les personnalités qui font le venin des +querelles; mais l'ardent Napier brisait tous les obstacles, et +reprenait toujours son thème favori. Un jour, il sortit tellement des +bornes que, par respect pour le souverain de mon pays, je quittai la +table; je me retirai dans ma chambre, et j'exprimai à M. Heritage mon +dessein formel d'y manger désormais, et de m'y contenter, s'il le +fallait, de la ration de matelot. M. Heritage voulut ramener les +esprits; mais il ne put rien sur <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> moi sans m'avoir promis +quelques réparations; et, pour obtenir, après bien des pourparlers, +que je renonçasse au projet que j'avais formé, il fallut que M. +Bissett intervînt; en effet, le commandant Bissett me fit assurer que +M. Napier, à qui il en avait fait de vifs reproches, lui en avait +exprimé ses regrets, et qu'il avait la certitude que ma juste +susceptibilité ne serait plus blessée par le retour de conversations +aussi déplacées. À ces conditions, je revins. Heritage parut au comble +du bonheur. Napier devint le plus aimable des hôtes; et je sais que le +respectable Bissett aurait fait débarquer Napier, plutôt que de +souffrir que je fusse encore molesté, et qu'en attendant il m'aurait +donné un couvert à sa table. Voilà comment les affaires peuvent +s'arranger sans duels, sans scènes ignobles; mais encore je commis une +faute en ceci: de ne pas avoir prévu les suites d'une première +tolérance, et de n'avoir pas, dès le principe, pris le parti auquel, +plus tard, il fallut arriver.</p> + +<p>L'escadre anglaise continua sa croisière au même point: c'est un +avantage signalé que de connaître ses ennemis; je mis, pendant que je +restais avec eux, mon temps à profit sous ce rapport. J'y appris +beaucoup de choses; car notre Gouvernement s'occupait si peu de marine +que nos armements ne pouvaient pas soutenir le parallèle avec ceux des +bâtiments anglais; aussi ne doit-on pas s'étonner s'ils eurent si bon +marché de nos flottes à Trafalgar et en quelques autres circonstances. +Toutefois je trouvai les officiers anglais moins bons marins, moins +instruits que ceux d'entre nos marins qui avaient fait de longues +campagnes, et, à chaque instant, ils étaient en faute dans leur +navigation ou dans leurs évolutions; en un mot je leur vis faire des +avaries considérables qu'ils auraient pu empêcher par l'emploi de +précautions ou de moyens qui nous étaient très familiers. Un coup de +vent se déclara; plusieurs nouvelles avaries, et de très graves, +eurent lieu, et je ne trouvai point chez ces hommes l'à-propos, +l'habileté, <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> le sang-froid surtout, sans lesquels il n'est pas +de bon marin. Dans cette tempête, <i>le Marengo</i> fut démâté de tous ses +mâts et faillit périr; mais il avait tant souffert dans sa vaillante +résistance qu'il n'y avait rien d'étonnant.</p> + +<p>L'escadre continuait encore sa croisière lorsqu'un vaisseau anglais, +revenant des Antilles, la joignit. Des communications eurent lieu, des +signaux multipliés furent faits, des démonstrations de joie +éclatèrent; mais, près de nous il y eut une réserve complète dont nous +nous abstînmes de chercher à pénétrer le mystère; il finit cependant +par être connu; c'était encore un désastre pour notre Marine. Le +nouveau vaisseau était <i>le Superbe</i> monté par l'amiral Duckworth<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>, +qui se rendait en Angleterre, après avoir détruit l'escadre que notre +amiral Leissègues<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a> commandait aux Antilles.</p> + +<p>Nelson, à Trafalgar, après avoir donné ses ordres particuliers à ses +capitaines, signala à l'armée navale: «L'Angleterre compte que chacun +fera son devoir.» Duckworth, rencontrant notre escadre des +Antilles<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, suspendit un portrait de Nelson dans les cordages +au-dessus de sa tête, et il signala: «Ceci sera glorieux.» Rendons +justice à nos ennemis et avouons que ce sont de sublimes inspirations. +Les bâtiments de l'amiral Duckworth étant fort maltraités<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, +rentrèrent à la Jamaïque pour se réparer; <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> mais l'Amiral en +était parti sur <i>le Superbe</i> qui, le premier, fut mis en état de +reprendre la mer, afin d'aller en Angleterre rendre compte de sa +mission.</p> + +<p>Les prisonniers français furent consternés de ce nouvel échec; les +Anglais, Napier lui-même, mirent, cependant, devant nous, beaucoup de +discrétion dans leurs transports; et c'était se respecter que nous +respecter ainsi; mais on ne reçoit un pareil hommage que lorsqu'on l'a +mérité; et, peut-être que si, précédemment, j'avais supporté avec +indifférence des sarcasmes proférés devant moi, j'aurais eu à subir un +redoublement de jactance en ce moment.</p> + +<p>Le jour même de la rencontre du <i>Superbe</i>, un autre navire anglais, +portant pavillon parlementaire, traversa l'escadre. Comme il passait +le long du <i>Courageux</i>, j'aperçus un individu qui attira mes regards +par la manière attentive dont il me fixait. C'était Fleuriau, mon ami +Fleuriau, aspirant de <i>l'Atalante</i> qui, blessé dans l'affaire du cap +de Bonne-Espérance, avait obtenu d'être renvoyé en France comme +malade. Il était pâle, affaibli; mais il paraissait heureux de +retourner dans sa patrie que, comme lui, j'aurais bien voulu avoir +l'espérance de revoir au même prix! Il me salua de la main, me montra +sa poitrine où avait frappé le coup fatal; je lui tendis les bras; +mais le vent soufflait; le navire obéissait au timonier, et je le +perdis de vue, absorbé dans mes regrets. Mélange étonnant, concours +singulier d'événements! On eût dit que, sur un point de l'univers, +vainqueurs, vaincus, amis, infortunés, avaient cherché à triompher de +mille difficultés pour se réunir un instant, se communiquer leurs +émotions, et se séparer après s'être seulement entrevus. J'appris, par +la suite, que l'air natal, les bons soins de sa famille, les douceurs +du pays, avaient rétabli à la longue la santé alors très altérée de +Fleuriau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> En France, nous n'avions pas encore appliqué à la Marine la +télégraphie, qui est, pourtant, l'invention d'un Français. Je fus +honteux qu'on pût nous faire plus longtemps un reproche dont je +sentais la justesse par la rapidité avec laquelle les plus minces +détails de l'affaire de l'amiral Duckworth étaient parvenus au +<i>Courageux</i>. Je ne pouvais cependant pas prétendre à ce que les +Anglais me communiquassent l'explication de leur système; mais l'idée +première devait me suffire pour en trouver la clef ou pour en former +un autre équivalent.</p> + +<p>Je me mis donc à l'œuvre, et j'en traçais effectivement un que, peu +de temps après, j'envoyai en France; mais telle était l'insouciance +avec laquelle on y traitait les affaires navales que ce ne fut que +sept ans après que cette innovation précieuse fut définitivement +introduite sur nos vaisseaux. Ce travail, en particulier, me rendit le +plus grand service pendant le temps que je restai sur mer avec nos +ennemis et qui dura soixante et un jours. C'est en effet le propre de +l'étude d'adoucir les chagrins, d'affaiblir les idées sombres, de +calmer l'esprit, de soulager le cœur de ses douleurs.</p> + +<p>Le résultat de la mission de l'amiral Duckworth rendant inutile la +croisière de l'amiral Warren, celui-ci se décida à y mettre un terme +et à aller se ravitailler à Sâo-Thiago (îles du cap Vert) pour ensuite +retourner en Angleterre. Quelques moments, toutefois, avant de faire +route, M. Bruillac obtint la permission de réunir tous les officiers +de <i>la Belle-Poule</i> pour faire une visite de corps à l'amiral Linois, +qui commençait à entrer en convalescence. Je regardais cette visite +comme un devoir en présence des Anglais, comme une déférence au +malheur; mais j'avouerai qu'en toute autre position j'aurais préféré +m'en abstenir, tant j'attribuais de part à M. Linois dans l'éternelle +captivité par laquelle mes pas se trouvaient arrêtés. Il était encore +fort souffrant; il nous fit cependant les plus grands éloges sur notre +belle défense; et nous en <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> fîmes la remarque; car, jusque-là, +il avait été fort sobre de compliments: encore s'il avait su profiter +des bons avis!</p> + +<p>Je n'omettrai pas de mentionner que M. Bruillac avait trouvé dans M. +Warren, l'ex-commandant de la division à laquelle il avait, jadis, sur +<i>la Charente</i>, porté de rudes coups devant Bordeaux, et que M. Warren +ne lui en témoigna que plus d'estime et d'égards: ainsi les querelles +militaires qui se décident les armes à la main diffèrent généralement +des chicanes de particuliers; celles-ci sont étroites, mesquines, +rancunières; les autres, au contraire, portent un cachet de grandeur +et de loyauté. C'est encore M. Warren qui commandait les forces +navales de l'Angleterre dans la fatale expédition de Quiberon, en +1795, où il déploya tant d'humanité.</p> + +<p>La relâche à Sâo-Thiago, le voyage en Angleterre, ne présentèrent +aucun incident remarquable, et nous arrivâmes à Portsmouth, après +avoir eu le crève-cœur de longer les côtes de France, d'en +apercevoir les sites riants et de nous en éloigner avec le pénible +sentiment de notre liberté perdue!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> LIVRE III<br> +LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE</h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à + Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves + d'artillerie.—Bons procédés de l'amiral Warren et de ses + officiers.—L'état-major du <i>Courageux</i> nous offre un dîner + d'adieu.—Franche et loyale déclaration de Napier.—Le perroquet + gris du Gabon, que j'avais donné à Truscott, l'un des officiers + du <i>Courageux</i>.—Le «cautionnement» de Thames.—Détails sur la + situation des officiers prisonniers vivant dans un + «cautionnement».—Lettre navrante que je reçois de M. de + Bonnefoux.—M. Bruillac me réconforte.—Lettre de ma tante + d'Hémeric.—Mes ressources pécuniaires.—Mon plan de vie, mes + études, la langue et la littérature anglaises.—Visite que nous + font, à Thames, M. Lambert (de <i>l'Althéa</i>) et sa femme.—Le + souhait exprimé autrefois par M. Lambert se trouve réalisé.—Il + tient parole et nous fête pendant huit jours.—Il nous dit qu'il + espère bien voir un jour M. Bonaparte prisonnier des + Anglais.—Nous rions beaucoup de cette prédiction.—Avant de + repartir pour Londres, M. Lambert apprend à Delaporte sa mise en + liberté, qu'il avait obtenue à la suite de démarches pressantes + et peut-être de gros sacrifices d'argent.—Delaporte avait + commandé <i>l'Althéa</i> après sa capture.—Départ de cet admirable + Delaporte que j'ai eu la douleur de ne plus revoir.—Description + de Thames.—Les ouvriers des manufactures.—Leur haine contre la + France, entretenue par les journaux.—Leur conduite peu généreuse + vis-à-vis des prisonniers.—La bourgeoisie.—Relations avec les + familles de MM. Lupton et Stratford.—M. Litner.—Agression dont + je suis victime, un jour, de la part d'un ouvrier.—Rixe entre + Français et ouvriers.—Le sang coule.—Je conduis de force mon + agresseur devant M. Smith, commissaire des prisonniers.—État + d'esprit de M. Smith.—Il m'autorise cependant à me rendre à + Oxford pour porter plainte.—Visite à Oxford.—Le château de + Blenheim.—Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une + action entre un Anglais et un prisonnier de guerre.—Retour à + Thames.—Scène violente entre M. Smith et moi.—Plainte que + j'adresse au Transport Office contre M. Smith.—Réponse du + Transport Office.—M. Smith reçoit l'ordre de me donner une + feuille de route pour un autre cautionnement nommé Odiham, situé + dans le Hampshire, et de me faire arrêter et conduire au ponton, + si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre heures.—Ovation + publique que me font les prisonniers <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> en me conduisant + en masse jusqu'à l'extrémité du cautionnement, c'est-à-dire + jusqu'à un mille.—Ma douleur en me séparant de mon frère et de + tous mes chers camarades de <i>la Belle-Poule</i>.—Autre sujet + d'affliction.—Miss Harriet Stratford.—Souvenir que m'apporte M. + Litner.—Émotion que j'éprouve.</p> + +<p>Il se trouvait, à Portsmouth, un assez grand nombre de vaisseaux de la +Compagnie des Indes; notre capture leur procura un sentiment de +satisfaction qu'ils manifestèrent par des salves d'artillerie; il y +avait de quoi flatter notre amour-propre pour le passé; mais, comme +tout nous parlait de notre captivité actuelle, nous fûmes peu +longtemps sensibles à cet hommage indirect; car enfin, malgré tout, +nous ne pouvions pas ne pas voir que nous prenions place parmi les +quatre-vingt mille autres prisonniers, marins ou soldats; nombre qui +s'accrut encore, par la suite, en Angleterre, et qui s'élevait à cent +vingt mille, lors de la chute de l'empereur.</p> + +<p>L'amiral Warren, les commandants, les officiers des bâtiments sous ses +ordres, M. Bissett surtout à mon égard, à l'instant où nous allions +nous séparer, redoublèrent de bons procédés envers nous. À cette +occasion, même, l'état-major du <i>Courageux</i> donna un dîner d'adieux où +furent invités plusieurs de leurs amis, ainsi que quelques jeunes +dames de leur connaissance, de Portsmouth. Je rapporte cette +circonstance, parce qu'elle me rappelle deux souvenirs vraiment +touchants: le premier est une franche déclaration de Napier des torts +qu'il avait eus avec moi, qu'il fit en présence de tous, pour que je +n'emportasse aucun levain contre lui, pour qu'il pût, dit-il, se +réconcilier entièrement avec lui-même. N'est-ce pas un bonheur que de +commettre des fautes, quand on sait les réparer ainsi?</p> + +<p>Pour expliquer le second de ces souvenirs, je dois remonter jusqu'à +l'Île-du-Prince, où j'avais acheté un perroquet gris du Gabon, qui +avait le talent tout à fait particulier d'imiter, au naturel, le bruit +argentin d'une <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> petite sonnette. Ce bel animal, qui parlait +avec une facilité prodigieuse, avait eu une patte cassée à bord; je +l'avais soigné; je l'avais guéri; et, quoiqu'il se fût montré fort +reconnaissant de mes bons soins, je ne soupçonnais pas jusqu'où allait +son attachement pour moi. Aussi, après notre prise, ayant vu qu'il +plaisait beaucoup à M. Truscott, l'un des officiers du <i>Courageux</i>, je +fus enchanté de pouvoir le lui offrir. Cependant, les transports que +le perroquet manifestait lorsque j'allais voir Truscott dans sa +chambre, m'avaient décidé à n'y plus retourner. Il y avait donc +cinquante jours que nous ne nous étions vus, lorsque, pendant ce +dernier dîner, Truscott voulut montrer l'oiseau miraculeux à ses +convives.</p> + +<p>On l'apporta sur la table; à peine y fut-il qu'il s'élança sur moi, +s'accrocha à ma cravate, et me fit tant de caresses que tous, +particulièrement nos jolies visiteuses, en furent attendris. Truscott +voulut me le rendre; il insista, pressa, et j'avoue qu'il me fallut +beaucoup prendre sur moi pour m'y refuser. Mais, comment me décider à +en priver l'aimable Truscott, comment ne pas reculer devant les +embarras du transport, pendant les phases probables de ma captivité?</p> + +<p>L'amiral Linois fut destiné pour Cheltenham<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>, plus tard pour +Bath<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, lieux renommés par l'agrément, la salubrité de leurs bains, +où il passa le temps de son infortune. L'état-major du <i>Marengo</i> et de +<i>la Belle-Poule</i>, ainsi que les aspirants et les chirurgiens, reçurent +l'ordre de se rendre à Thames, qui était déjà le cautionnement de cent +cinquante prisonniers. On appelait cautionnements, les petites villes +où étaient les divers dépôts d'officiers prisonniers qui avaient la +permission d'y résider, après s'être engagés, sur leur parole +d'honneur, à ne pas s'en écarter à plus d'un mille de distance, à +rentrer tous les soirs chez <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> eux au coucher du soleil, et à +comparaître deux fois par semaine devant un commissaire du +Gouvernement. L'Angleterre accordait, par jour, 18 pence (36 sous) à +chaque officier, quel que fût son grade, et 1 schelling (24 sous) à +chacun des prisonniers qui, par faveur ou autrement, ayant obtenu la +faculté d'habiter un cautionnement, étaient au-dessous du grade +d'officier. Ces rétributions étaient juste ce qu'il fallait, en ce +pays, pour se loger, pour se vêtir, pour ne pas mourir de faim, et +ceux d'entre nous qui n'avaient pas de ressources en France, étaient +obligés d'utiliser leurs talents ou leurs forces physiques, afin de +subvenir aux nécessités les plus pressantes. Que d'officiers déjà +anciens, que de militaires décorés, que d'hommes ayant versé leur sang +dans les batailles, n'y ai-je pas vus, bêchant noblement la terre, +exerçant courageusement un dur métier, et préférant présenter la main +pour recevoir une rémunération bien acquise, que la tendre pour +demander un secours, ou que s'engourdir dans la misère et l'oisiveté. +Les matelots, les soldats, étaient renfermés dans quelques prisons à +terre mais le plus grand nombre dans des pontons, lieux d'horrible +mémoire, et dont je n'aurai que trop à parler dans la suite.</p> + +<p>Les premières nouvelles que je reçus de ma famille furent déchirantes +par le chagrin qu'elles respiraient, et bien peu rassurantes sur mon +avenir.</p> + +<p>M. de Bonnefoux, qui avait acquis la certitude qu'au premier travail +qui devait paraître très prochainement, nous serions nommés, moi, +lieutenant de vaisseau, et mon frère, enseigne, m'annonça qu'il +n'avait plus aucun espoir de ce côté, tant les intentions de +l'empereur étaient bien connues à cet égard. M. Bruillac, à qui je +communiquai cette nouvelle, n'en fut pourtant pas découragé: il me +répéta que, dans le rapport de son combat, il avait demandé, comme +stricte justice, de l'avancement et la croix pour moi, et il me donna +sa parole qu'il ne cesserait <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> de faire valoir mes droits, +ceux de mon frère, ceux enfin, de ses subordonnés dont la conduite le +méritait. Ma bonne tante d'Hémeric, au milieu de ses larmes, me +disait, dans ces premières nouvelles, qu'elle achèverait de faire +rentrer les 10.000 francs (pour lesquels je lui avais envoyé +procuration) qui me revenaient, ainsi que je l'ai déjà dit, pour +appointements, traitement de table, parts de prises, arriérés; qu'elle +les placerait, et qu'elle m'en ferait exactement tenir la rente, alors +bien utile pour moi.</p> + +<p>Comme j'avais en réserve quelque argent de l'Inde, je pus, sans être +trop gêné, attendre ces envois, qui se faisaient fort difficilement, à +cause des entraves apportées par le Gouvernement anglais à tout ce qui +émanait du Gouvernement français. Quelquefois donc je me suis trouvé +assez à mon aise, pendant ma captivité, et quelquefois très réduit en +finances; mais au résultat, avec l'ordre, avec la prévoyance que la +nécessité m'eut bientôt enseigné à adopter, je parvins à être, en +général, assez bien sous ce rapport.</p> + +<p>Il fallait, cependant, prendre mon parti; il fallait oublier que +j'étais arrivé aux portes de la France, qu'elles s'étaient fermées sur +moi, au moment où j'avais acquis l'expérience, l'instruction voulues +pour commencer à commander un petit bâtiment; que ce commandement eût +été le premier échelon de distinction, toujours si difficile à monter, +à saisir et que la position de M. de Bonnefoux, préfet à Boulogne, ami +intime du Ministre, connu, considéré par l'empereur, me l'eût rendu +aisé à trouver. Ainsi j'arrivais, jeune, aux grades supérieurs, les +prédictions de mes camarades s'accomplissaient; je marchais de front +avec ceux qui, dans la même catégorie que moi, mais étant libres, +allaient servir, commander, avancer, toujours avancer, toujours +commander, toujours servir...; au lieu de cela, que voyais-je? la +prison, l'inaction, un exil d'une durée incalculable, l'oubli de mon +état, mon éloignement <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> de ma famille, la perte de ma jeunesse, +enfin, et de toutes mes espérances.</p> + +<p>À tant de maux, il n'y avait qu'un palliatif: celui qui, à la mer, m'y +faisait trouver le temps agréable, celui qui, à bord du <i>Courageux</i>, +avait calmé mes premières angoisses; celui dont Cicéron a dit: +<i>Nobiscum peregrinatur</i>, je veux dire l'étude; et quand je fus un peu +remis de mon premier étourdissement, je m'attachai fortement à l'idée +du travail. Je vis que j'avais beaucoup à faire, beaucoup à acquérir; +que n'ayant plus aucun devoir qui vînt me distraire, j'aurais +abondamment le temps nécessaire pour y parvenir, et je traçai un plan +dont je ne me départis plus: celui de distribuer les heures de ma +journée entre mes occupations et mes camarades. Exact aux premières, +j'y puisai bientôt un charme croissant; mes idées changèrent +insensiblement de direction; mes réflexions s'adoucirent peu à peu; et +je vis, en quelques semaines, que, lorsque j'arrivais parmi mes amis, +mon esprit, comme sentant le besoin de se détendre, mon corps fatigué +du repos, me portaient naturellement à un élan, à une gaieté, à un +entraînement, qui bannissaient le découragement de beaucoup d'entre +nous, et qui, peut-être, n'avaient été surpassés, en moi, à aucune +autre époque de ma vie.</p> + +<p>Je m'appliquai spécialement à l'anglais, à la littérature, aux bons +ouvrages de cette langue que je voulus connaître à fond et bien +parler, j'étudiai les mœurs, la politique, le gouvernement de +l'Angleterre, à qui l'arme puissante de la liberté de la presse, +qu'elle sait si bien employer, suffit pour résister à l'ascendant +guerrier de Napoléon; je voulus refaire un cours complet de ma propre +langue, que je m'étais déjà aperçu ne pas connaître suffisamment; +j'écrivis beaucoup pour dégrossir mon style, soit en français, soit en +anglais; je me remis au latin; enfin je continuai à cultiver +l'escrime, le dessin et la flûte, sur laquelle je n'ai jamais eu qu'un +talent très <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> médiocre, mais qui, par les amis qu'elle m'a +procurés, par les liaisons qui en sont résultées, par les heures de +solitude ou de réflexions pénibles qu'elle a remplies ou adoucies, a +été, dans mille circonstances, du charme le plus heureux pour moi.</p> + +<p>Ressouvenons-nous, actuellement, que, lorsque M. Lambert (<i>de +l'Althéa</i>) avait pris congé de l'Île-de-France, il avait exprimé le +souhait que nous fussions faits prisonniers de guerre, afin d'avoir le +plaisir de nous revoir dans son pays. Ce souhait sauvage était +accompli; quant à notre rencontre, elle ne tarda pas à avoir lieu, car +M. Lambert arriva à Thames presque en même temps que nous, et il y +arriva avec sa femme plus belle, plus aimable que jamais, leurs deux +enfants (celui de l'Île-de-France et un nouveau-né), une foule de +domestiques, deux voitures et tout le train d'un prince. M. Lambert +prit le plus bel hôtel à sa disposition; il tint table somptueuse, où +nous fûmes constamment invités, ainsi que les Anglais les plus +distingués de la ville; et il fut assez agréable de sa personne, même +quand il parlait de M. Bonaparte, qu'il espérait bien, un jour, voir +prisonnier des Anglais: nous en rîmes beaucoup; mais il ne disait que +trop vrai! M<sup>me</sup> Lambert, dans les veines de qui coulait beaucoup de +sang français, l'empêchait souvent de se lancer ou de s'appesantir sur +ce sujet délicat; et, grâce à elle, tout se passa bien sous ce +rapport. Sous tous les autres, on ne pouvait pas être plus affectueux, +plus empressé, plus prévenant.</p> + +<p>Cette visite dura huit jours, passés dans les fêtes, et elle se +termina d'une manière encore plus satisfaisante, c'est-à-dire par la +liberté de Delaporte, le commandant de l'<i>Althéa</i>, après qu'elle fût +tombée en notre pouvoir; M. Lambert apprit, quelques moments avant de +repartir pour Londres, la nouvelle de cette liberté qu'il avait +sollicitée, qu'il ne dut qu'au crédit accordé, en ce pays plus qu'en +aucun autre, à une grande fortune, et qui, dans <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> les +circonstances actuelles, lui coûta peut-être fort cher. La singulière +chose, cependant, qu'une connaissance qui, datant d'un combat, prélude +à coups de canon, commence en Asie, près du tropique du Capricorne, se +cultive sur l'immensité de l'Océan, se cimente dans une île de +l'Afrique, et amène, finalement, en Europe, la liberté de l'un d'entre +nous! Il partit peu de temps après, ce cher Delaporte, à qui je n'ai +encore trouvé personne que je puisse lui comparer; il était bien +heureux; mais, hélas! il ne tarda pas à succomber, à son poste, à bord +d'un vaisseau qu'il commandait en second avec le grade de capitaine de +frégate, et j'ai eu la douleur de ne plus le revoir.</p> + +<p>Thames est une petite ville de l'Oxfordshire, située près de la source +de la Tamise, qui n'y est qu'un faible ruisseau, et dans un pays +pluvieux, autant, à peu près, que le reste de l'Angleterre, mais +boisé, pittoresque, et parfaitement bien cultivé. Nous y étions +arrivés au mois de mai 1806, et il y avait si longtemps que je n'avais +joui de l'aspect du printemps que la beauté des sites me parut encore +plus grande.</p> + +<p>Il se trouvait dans cette ville des manufactures, dont les ouvriers, +formant une population flottante, ne tenaient au pays par aucun lien +de famille, et chez qui la responsabilité d'une conduite répréhensible +était d'un poids fort léger.</p> + +<p>Cette tourbe, sur laquelle l'action de journaux remplis de virulentes +imprécations contre la France était toute-puissante, laissait éclater +envers nous, prisonniers sans défense, ses ressentiments peu généreux, +et manquait rarement l'occasion de nous provoquer par quelque insulte, +et d'engager ensuite une lutte à coups de pierres ou corps à corps. +Les habitants paisibles de la ville gémissaient de ces scènes +dégoûtantes; mais ils étaient presque tous dans la crainte des +ouvriers; ils redoutaient de passer pour mauvais patriotes; et c'était +beaucoup, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> quand ils s'abstenaient de paraître approuver les +perturbateurs.</p> + +<p>Quelques familles, cependant, se trouvèrent amenées, par des +circonstances particulières ou par de pressantes recommandations, à +entretenir quelques relations avec certains d'entre nous; telles +furent celles de MM. Lupton et Stratford, chez qui je fus introduit +par un officier nommé Litner, charmant jeune homme récemment sorti de +Saint-Cyr, avec qui je n'avais pas tardé à me lier, et qui, comme moi, +venait de voir briser son épée par la fortune adverse. M. Lupton avait +un fils et deux filles; M. Stratford, deux filles; il se réunissait, +quelquefois, chez eux, des personnes de connaissance: et, en ce +moment, une élégante de Londres, très grande amie des dames Lupton, +Miss Sophia Bode, était en visite chez elles, visite qu'elle +renouvelait tous les ans.</p> + +<p>Mes occupations, auxquelles mon frère se joignait, mes amis, cette +société... et j'étais parvenu à trouver le temps supportable, d'autant +que ces dames étaient bien élevées, jolies et fort instruites. Elles +faisaient des vers charmants, miss Jane Lupton surtout; elle en +composa au sujet d'un moineau que j'avais apprivoisé, qu'elle avait +malicieusement nommé Flora, du nom d'une petite épagneule appartenant +à miss Harriet Stratford, et qui mourut au milieu de nos soins et de +nos regrets.</p> + +<p>Dans les révolutions fâcheuses de la vie, il n'y a, sans doute, rien +de mieux à faire que de chercher les bons côtés des contre temps, et +que de s'attacher à les rendre moins pénibles. C'est ce que j'avais +réussi à effectuer à Thames; mais cet état de chose ne dura pas +longtemps. Je rentrais, un jour, avec Litner, lorsqu'un ouvrier, +passant près de moi, me heurta rudement à la poitrine. Je le poussai +plus rudement encore, et il tomba. Il cria; des camarades vinrent à +lui: des Français accoururent vers nous; une bagarre s'ensuivit à +coups de pierres où j'étais si redoutable, à coups de poings, à coups +de <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> cannes ou de bâtons; et quand on parvint à nous séparer, +des meurtrissures étaient faites, et le sang coulait depuis assez +longtemps. Je n'avais pas perdu de vue mon agresseur, et je parvins à +le traîner devant M. Smith, commissaire des prisonniers, à qui je +demandai sa punition. Il me la promit; mais, au bout de quelques +jours, il me dit qu'il n'y pouvait rien, qu'il fallait que l'affaire +allât à Oxford, et il m'autorisa à m'y rendre pour porter plainte au +procureur du roi.</p> + +<p>Je crus voir que M. Smith, craignant le ressentiment des ouvriers, ne +cherchait qu'à traîner l'affaire en longueur pour qu'elle s'éteignît +d'elle-même.</p> + +<p>Je n'en saisis pas moins, avec empressement, l'occasion d'aller voir +Oxford, son Université, ses vingt-deux collèges, ses belles +promenades, et Blenheim, qui l'avoisine, Blenheim, château fastueux, +récompense nationale décernée à Churchill, duc de Marlborough, général +de la reine Anne contre Louis XIV et dont les gigantesques +proportions, un parc grandiose de huit lieues de tour, la profusion de +tout ce qui peut flatter la vanité, forment le caractère distinctif.</p> + +<p>Le magistrat me répondit qu'il ne pouvait entamer une action entre un +Anglais et un prisonnier de guerre sans l'autorisation du +Gouvernement. Cette justice qui, pour les affaires civiles, nous +jetait hors du droit commun, me parut assez singulière dans un pays +qui se prétend si impartial.</p> + +<p>Je revins donc à Thames, sans solution, et je pressai de nouveau M. +Smith. Comme son mauvais vouloir ne pouvait manquer de paraître en +tout son jour, je lui en fis des reproches: une scène s'ensuivit; il +me menaça même de voies de fait, et saisit une canne.</p> + +<p>Aussi prompt que lui, je m'armais d'un poker<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>, et le <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> +défiai; sa femme, ses domestiques accoururent; je le défiai encore +devant eux; je le traitai de misérable, et je sortis en lui disant que +j'allais dresser une plainte contre lui, par devers le Transport +Office qui, à Londres, est le bureau chargé du service des +bâtiments-transports, auquel, pendant la guerre, on ajoute celui de la +garde, de la surveillance, du soin des prisonniers.</p> + +<p>Dans cette plainte que je revins bientôt remettre à M. Smith lui-même, +pour qu'il l'expédiât au Transport Office, je demandais son renvoi, et +toujours justice contre l'agresseur dans la bagarre. M. Smith s'offrit +alors à me faire des excuses, dans son cabinet; mais je les exigeai en +présence de dix prisonniers; nous ne pûmes nous accorder, et ma +plainte partit. La réponse fut un nouvel acte de mépris du droit +commun, car M. Smith reçut l'ordre de me donner une feuille de route +pour un autre cautionnement, nommé Odiham, situé dans le +Hampshire<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>; et si je n'étais pas parti dans les vingt-quatre +heures, de me faire arrêter et conduire au ponton. Voilà, au moins, ce +qui s'appelait parler; c'était du turc, c'était du despotisme bien +franc, bien pur. On voit alors clairement ce que les gens entendent +par justice; on se soumet, on les méprise, et l'on part. Telle est, en +général, pourtant, l'Angleterre, ayant un Gouvernement machiavélique, +qui ne recule devant aucun acte de mauvaise foi quand il le croit +utile à ses intérêts; affligée d'une populace toujours prête à servir +les plus mauvaises passions, et au milieu de tout cela, possédant des +hommes du plus noble caractère, des militaires de la plus grande +loyauté, des particuliers à qui aucune belle action n'est difficile.</p> + +<p>Je crois que les prisonniers m'avaient un peu mis en avant en tout +ceci; ils m'en récompensèrent par une espèce d'ovation publique, en me +conduisant, en masse, jusqu'à l'extrémité du mille. Là, j'embrassai +MM. Bruillac <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> et Moizeau, si bons pour moi; mon sosie Puget, +inconsolable de mon départ; l'affectueux Desbordes; l'excellent +Vincent; l'aimable Chardin; ce cher M. Le Lièvre, qui me serrait dans +ses bras avec le pressentiment que je ne le reverrais plus; mon frère, +enfin, de qui on me séparait si brutalement, et, je les quittai tous, +frappé au cœur d'abandonner des amis si éprouvés.</p> + +<p>J'avais encore un sujet réel d'affliction. Je n'ai pas besoin +d'expliquer qu'il s'agissait de mon nouvel ami Litner, ainsi que des +familles Lupton, Bode et Stratford. Je leur avais fait mes adieux la +veille; mais, à l'instant du départ, Litner, qui avait été appelé par +elles, me remit quelques objets de souvenir à moi destinés, et qu'il +en avait reçus le matin même. Puis, mystérieusement, il ajouta qu'il +avait, en outre, obtenu de la jeune miss Harriet, aux beaux yeux +bleus, au teint éblouissant, à la physionomie animée, à la taille +divine, une boucle de ses admirables cheveux blonds qu'il mit entre +mes mains, disant que j'étais un mortel bien heureux, et qu'il ne +regretterait pas de quitter Thames, s'il pouvait en obtenir autant de +miss Sophia.</p> + +<p>L'impression que j'en éprouvai m'apprit, sur mon propre compte, plus +que je n'en soupçonnais; et c'était, selon la saine raison, un vrai +bonheur pour moi que mon départ, car je ne pouvais, sans folie, penser +à me marier en ce moment; or, il ne devait y avoir aucune autre issue +à cette passion naissante, si j'eusse continué à rester auprès de +celle qui l'avait allumée, et qui paraissait la partager.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> CHAPITRE II</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: J'arrive à Odiham, en septembre 1806.—La population + d'Odiham.—Les prisonniers.—Je trouve parmi eux mon ami + Céré.—Je suis l'objet de mille prévenances.—La Société + philharmonique, la loge maçonnique, le théâtre des prisonniers, + son grand succès.—La recherche de la paternité en + Angleterre.—L'aventure de l'officier de marine français, Le + Forsoney.—Ne pouvant payer la somme de 600 francs environ + destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il allait + être emprisonné.—Je lui prête la somme dont il avait besoin; + affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille + et ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi.—Une maxime de M. + Le Lièvre, agent d'administration de <i>la Belle-Poule</i>.—En juin + 1807, un amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement + passer une journée à Windsor.—Je vois, sur la terrasse du + château, le roi Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur + fille Amélie.—Le château de Windsor.—Nous rentrons à Odiham, où + nul ne s'était douté de mon absence.—Je commets l'imprudence de + raconter mon équipée à deux de mes camarades dans la rue, devant + ma porte, sous les fenêtres d'une veuve qui, ayant été élevée en + France, connaissait parfaitement notre langue.—La bonne + d'enfants, Mary.—Le billet trouvé par la veuve.—Énigme + insoluble expliquée par notre conversation.—Articles de journaux + qui me donnent, à mon tour, une énigme à deviner.—Dénonciation + au Transport Office.—L'écriture du billet à Mary, rapprochée de + celle d'une lettre de moi à mon frère.—M. Shebbeare, agent des + prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire arrêter + sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les pontons + de la rade de Chatham.—Mon indignation.—D'après les règlements + j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et encore à + condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette + guinée, comme prix de sa dénonciation.—Petit coup d'État de la + police.—M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses + excellents procédés à mon égard.—Il me laisse en liberté + jusqu'au lendemain.—À l'heure dite, je me présente chez lui.—Il + me remet entre les mains d'un agent de la police.—Les pistolets + de l'agent.—Digression sur Rousseau, aspirant de 1<sup>re</sup> classe + pris dans l'affaire de Sir T. Duckworth.—Son héroïsme.—Lettre + qu'il avait écrite au Transport Office pour reprendre sa parole + d'honneur.—Au moment où je quittais à mon tour Odiham, on venait + de le conduire sur les pontons.—L'hôtel du Georges, la voiture à + mes frais.—Je me sauve par la fenêtre de l'hôtel.—Mystification + de l'agent aux pistolets.—Joie des prisonniers.—Hilarité des + habitants.—La nuit close, je me rends dans une petite maison + habitée par des Français.—J'y reste caché trois jours.—Une + jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre le soir + du troisième jour, et elle me conduit par des voies détournées à + Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues + d'Odiham.—Dévouement de Sarah Cooper.—De Guilford une voiture + me conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à + Odiham.—Je descends à Londres à l'hôtel du café de + Saint-Paul.—Dès le lendemain, grâce à des lettres <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> que + m'avait remises Céré et qu'il tenait d'une Anglaise, j'avais + acheté un extrait de baptême ainsi que l'ordre d'embarquement + d'un matelot hollandais nommé Vink, matelot sur <i>le Telemachus</i>, + qui avait Hambourg pour lieu de destination.—Le capitaine, qui + était seul dans le secret, m'autorise à rester à terre jusqu'au + jour de l'appareillage.—Je passe trente et un jours à Londres, + et je visite la ville et les environs.—Départ de Londres du + <i>Telemachus</i>.—L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.—Il me + prend en amitié.—Les vents et les courants nous contrarient + pendant cinq jours.—Nous atteignons Gravesend.—Au moment où <i>le + Telemachus</i> partait enfin, un canot venant de Londres à force de + rames, l'aborde.—Un agent de police en sort et demande M. + Vink.—Mon arrestation.—Offres généreuses de lord Ounslow.—Je + suis jeté à fond de cale dans le bâtiment où étaient gardés les + malfaiteurs pris sur la Tamise.—J'y reste deux jours.—Affreuse + promiscuité.—Plus d'argent.—Le canot du ponton <i>le Bahama</i>, de + la rade de Chatham.</p> + +<p>La population d'Odiham, beaucoup plus sédentaire que celle de Thames, +était aussi moins malveillante, et les prisonniers s'y trouvaient bien +moins mal. J'en rencontrais un assez grand nombre, absents de France +depuis moins longtemps que ceux de Thames; ils étaient, pour la +plupart, gais, aimables et ils s'efforçaient d'oublier leur position, +en se réunissant fréquemment de manière à s'étourdir sur leur +captivité, ou en employant agréablement leur temps. Ainsi ils avaient +institué une société philharmonique, une loge de franc-maçonnerie et +un théâtre. Je fus ravi d'être en si joyeuse compagnie, surtout +lorsqu'à mon inexprimable bonheur j'eus appris que Céré, mon +inséparable de l'Île-de-France, mon inébranlable subordonné de <i>la +Belle-Poule</i>, aujourd'hui mon égal par le malheur, que Céré, enfin, +toujours mon ami, venant par le crédit de sa famille d'obtenir la +faveur d'un cautionnement, était au nombre de mes nouveaux camarades. +La correspondance établie entre les prisonniers des diverses villes +avait instruit ceux de ma résidence actuelle de la persistance que +j'avais mise dans la bagarre de Thames; il n'en fallut pas davantage +pour me faire accueillir à Odiham avec enthousiasme. Je fus donc +l'objet de mille prévenances; toutefois je ne voulus pas me départir +de mon plan de travail; mais, en mesurant <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> bien mon temps, il +m'en resta encore assez pour faire face à tout. Je m'associai aux +réunions philharmoniques où se comptaient des amateurs fort +distingués. Je m'affiliai aux francs-maçons, mais, la vérité me force +à le déclarer, leurs mystères et leurs cérémonies me frappèrent d'un +ennui si complet que, depuis Odiham, il ne m'est plus jamais arrivé de +désirer partager leurs travaux. Enfin je me lançai dans la carrière du +théâtre. La salle avait été installée, décorée par les prisonniers, +les acteurs, les actrices,—et il y en avait d'un talent très +remarquable,—étaient aussi des prisonniers; enfin costumes, mise en +scène, musique, couplets, orchestre, composition ou arrangement des +pièces, tout était notre ouvrage. C'était une source inépuisable +d'occupation; nous nous amusions beaucoup; les Anglais en raffolaient; +il en venait même de Londres pour nous voir jouer, et, vraiment, +c'était de très bon goût. L'heureux âge que celui où les chagrins les +plus vifs fuient au seul aspect du plaisir.</p> + +<p>Les lois anglaises sont prévoyantes à l'excès pour assurer l'existence +des enfants nés hors du mariage: lorsqu'il en vient un au monde, la +mère est interrogée par un magistrat et tenue de nommer le père. Dès +lors celui qui est désigné, quel qu'il soit (et, une fois, une fille +poussée à bout désigna le magistrat, lui-même, qui était loin de s'y +attendre); dès lors, dis-je, cet homme est obligé, sous peine de +prison, de payer soit une pension alimentaire, soit une somme, une +fois comptée, d'environ 600 francs à l'hospice où l'enfant est placé. +Peu après mon arrivée, un de nos officiers de Marine, nommé Le +Forsoney, se trouva dans cette situation fâcheuse; il n'avait pas les +600 francs, et la justice anglaise, qui s'était récusée quand il +s'était agi de me venger d'un outrage, n'hésita pas à prononcer quand +elle eut à sévir contre un autre prisonnier. Le Forsoney allait donc +être enfermé dans une maison de détention; mais j'avais encore +quelques réserves de l'Inde, et je le libérai. Il m'était <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> +souvent, et il m'est encore arrivé depuis, d'obliger des ingrats ou de +perdre, en prêts d'obligeance, des sommes même considérables; mais, +cette fois, le bienfait fut bien placé; il m'attira à un haut degré +l'estime de mes compatriotes, la considération des Anglais, et Le +Forsoney, qui en conserva une affectueuse reconnaissance et qui avait +écrit à sa famille, ne tarda pas à se libérer envers moi. J'y comptais +peu, cependant, avant notre retour en France; aussi avais-je mis en +usage, à cette occasion, une noble maxime de l'expérimenté M. Le +Lièvre, celle que, lorsqu'il était question de dettes entre camarades, +il fallait prendre note non pas de ce que l'on prêtait, mais de ce que +l'on devait; chose qui, au surplus, ne m'est jamais arrivée que pour +des bagatelles ou de courts intervalles. Il est, en effet, fort peu de +circonstances où un homme d'ordre, de cœur et de prévoyance ne +puisse se suffire à lui-même. Cette aventure acheva de me mettre en +vogue dans le pays; elle me fut fort utile dans une position très +pénible où je ne tardai pas à me trouver, et où, à côté de beaux +sentiments, il y eut, comme à l'ordinaire, de l'envie, de la jalousie +dont je devins la victime; car, à tout prendre, ici comme partout, le +bonheur n'est pas dans l'éclat, et il s'attache rarement à ceux qui +sont le plus en évidence.</p> + +<p>Un amateur anglais, M. Danley, qui faisait souvent sa partie dans nos +concerts, me rechercha beaucoup depuis ce moment. Il me dit un jour +qu'il avait le projet d'aller le lendemain à Windsor, ville située à +neuf lieues d'Odiham, où se trouve un château royal, et il m'offrit de +se charger de moi, si je voulais n'en parler à personne. Je me gardai +bien de refuser, et nous partîmes. La famille royale se trouvait alors +à Windsor: Georges III régnait. Sur la belle terrasse où affluaient +les spectateurs, il se promena avec la reine, avec cinq de ses fils +(le prince de Galles et le duc de Sussex étaient absents) et avec une +de ses filles nommée Amélie, une des plus jolies femmes qui <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> +aient jamais existé, et que, peu d'années après, une courte maladie +enleva à l'admiration de l'Angleterre<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>! Les quatre princes étaient +des hommes superbes. La cour était fort brillante, les troupes en +tenue parfaite, les chevaux de toute beauté, les équipages +resplendissants, la musique des régiments excellente. Nous vîmes une +grande partie des appartements pendant que la famille royale assistait +au service divin du matin; nous visitâmes les jardins, le parc, la +forêt, les chasses, les meutes; nous allâmes voir la magnifique +église, où nous assistâmes à l'office du soir, célébré avec de très +belles voix; enfin nous revînmes à Odiham extrêmement contents de +notre journée, et ayant si bien pris nos mesures que nul ne se douta +de mon absence. Mais la jeunesse est indiscrète: j'étais arrivé à +Odiham en septembre 1806; j'avais fait la partie de Windsor en juin +1807, et j'avais gardé mon secret jusqu'au mois de septembre suivant. +C'était beaucoup; mais quoique Danley, alors, ne pût plus être +inquiété, pour ce fait, ce n'était pas assez. Surtout, ce qu'il +fallait éviter, c'était de faire mes confidences dans la rue, en +rentrant chez moi, un soir, accompagné de deux de mes camarades et +achevant de leur raconter tous les détails de mon voyage, arrêté avec +eux devant ma porte, sous les croisées des maisons voisines.</p> + +<p>Une veuve qui, ayant été élevée en France, en entendait parfaitement +le langage, était alors sans lumière derrière les jalousies de sa +chambre, où elle respirait l'air frais de la soirée. Placée +immédiatement au-dessus de notre tête, elle ne perdit pas un mot de +notre conversation. Depuis quelque temps on lui avait rapporté qu'une +charmante bonne d'enfants de sa maison, nommée Mary, chargée de +promener souvent les siens, avait été vue plusieurs fois <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> +avec moi, causant en divers endroits; elle avait encore su que j'avais +été chez elle, un soir qu'elle assistait à notre spectacle, après une +pièce où j'avais joué, et pendant la suivante où je n'avais pas de +rôle: finalement, elle avait surpris un billet, non signé, il est +vrai, mais où il était dit à Mary: «Demain, j'aurai le chagrin de ne +pas vous voir, mais je verrai votre roi.» Ç'avait été pour la veuve +une énigme qui lui fut dévoilée par mon voyage à Windsor, et aussitôt +elle conçut le projet d'une infernale vengeance: heureusement que je +n'avais compromis que moi dans mes discours et que je n'avais pas +poussé l'imprudence jusqu'à dire que j'avais été emmené par un +Anglais.</p> + +<p>Mon tour vint bientôt d'avoir une énigme à expliquer. Je vis, en +effet, à très peu de jours de là, un article dans les journaux +informant le public qu'un étranger fort suspect, ayant des projets +criminels contre le roi d'Angleterre, avait osé pénétrer jusque dans +son château de Windsor, qu'il s'était mêlé à la foule quand elle +entourait la famille royale, lors de sa promenade sur la terrasse, +mais que la police tenait les fils de cette intrigue, et que, sous +peu, cet audacieux étranger serait probablement arrêté. Excepté les +vues d'un conspirateur, je reconnus aussitôt ce qui m'était relatif +dans ce récit, mais, ignorant, ce que j'ai su depuis de la vindicative +veuve, je ne pus lier les faits entre eux, et j'abandonnai cette idée. +D'abord, aussi, j'avais cru avoir laissé, à notre hôtel de Windsor, +quelque chiffon de papier, quelques lignes de mon écriture; je voulais +même ne plus écrire à mon frère, de ma propre main, pour ne pas +fournir ce moyen de conviction au Transport Office, qui lisait toutes +nos lettres; mais je renonçai également à ce dessein.</p> + +<p>Je continuai donc, avec mon frère, ma correspondance comme à +l'ordinaire; c'était pourtant ce que le Transport Office attendait; la +veuve m'avait dénoncé d'une manière indigne; à l'appui de sa relation +envenimée, elle avait joint le billet surpris. L'écriture en fut +confrontée avec <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> ma première lettre à mon frère, et un ordre +fut aussitôt lancé à M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, de +me faire arrêter sur-le-champ et de me faire partir, le lendemain, +sous escorte, pour les pontons de la rade de Chatham. C'était la +punition infligée à ceux d'entre nous qui quittaient le cautionnement +pour rompre leur parole en cherchant à se rendre en France.</p> + +<p>Lorsque nous nous écartions des limites du mille accordé, ou que nous +sortions en dehors des heures autorisées et seulement dans un but de +promenade, nous étions passibles d'une amende d'une guinée. Ce cas-ci +était bien le seul qui me fût applicable; encore eût-il fallu que l'on +m'eût arrêté, et que quelqu'un se fût présenté pour réclamer la +guinée; mais la police, en Angleterre comme partout, voulait se rendre +importante et se faire valoir; on préféra un petit coup d'État, et, +sans que je fusse entendu, sans justification ni explications +possibles, la dénonciation porta tous ses fruits.</p> + +<p>Bien différent de M. Smith, M. Shebbeare était un homme de bonne +éducation qui me plaignit, me consola beaucoup, s'engagea à s'employer +pour me faire revenir au cautionnement, et qui, sous sa +responsabilité, poussa la complaisance jusqu'à me laisser, comme +auparavant, en liberté pour faire mes apprêts de départ. Le +cautionnement était bouleversé; les Français étaient indignés; les +Anglais blâmaient hautement l'autorité; Mary, quittant sa veuve et +retournant dans son pays, courait dans les rues comme une insensée; +plusieurs maisons me furent offertes pour me cacher; mais je ne +pouvais tromper M. Shebbeare, envers qui je m'étais lié, et, le +lendemain, à l'heure convenue, je me rendis chez lui. Il me remit +entre les mains d'un agent de la police, qui s'assura que je n'avais +pas d'armes sur moi, me montra ses pistolets, les chargea en ma +présence, et me dit poliment qu'à l'hôtel du Georges il y avait une +voiture, à mes frais, laquelle l'attendait pour me conduire au ponton!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Avant de parler de mon départ d'Odiham, je dois dire que ce +cautionnement venait de perdre un des plus utiles soutiens de nos +réunions, Rousseau<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>, aspirant de 1<sup>re</sup> classe, pris dans +l'affaire de l'amiral Duckworth, où il s'était fait remarquer par sa +valeur. Quelque temps auparavant, il avait proposé de se dévouer, pour +aller, de nuit, à la nage, attacher sous la poupe d'un vaisseau +anglais, mouillé en observation devant un de nos ports, un appareil +qui devait l'incendier! Le départ inattendu de ce vaisseau avait seul +empêché l'exécution de cet audacieux projet. La mère de Rousseau était +veuve; ses lettres indiquaient un chagrin profond, que rien, si ce +n'est le retour de son fils, ne pouvait alléger; et celui-ci, retenu +par sa parole d'honneur, nourrissait depuis longtemps, pour revoir sa +mère, sans manquer à ses engagements, le plan d'une résolution que son +âme héroïque mit enfin à exécution. Il écrivit au Transport Office les +motifs sacrés qu'il avait de retourner en France, et il acheva sa +lettre en déclarant qu'il retirait sa parole d'honneur, et que si, +sous huit <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> jours, il n'était pas arrêté et conduit au ponton, +d'où il espérait s'évader et d'où il le pourrait sans parjure, il se +regarderait comme entièrement dégagé et quitterait le cautionnement. +En réponse à cette admirable déclaration, le Transport Office demanda +si Rousseau persistait, et, d'après sa réponse affirmative, il fut +dirigé sur les pontons de la rade de Portsmouth. Je ne connais pas de +plus touchant exemple de tendresse filiale, de courage et d'honneur.</p> + +<p>Cependant mon garde, avec ses pistolets, me conduisit gravement à +l'hôtel du Georges. On attelait la fatale voiture, et quelques +camarades m'y attendaient. Je mangeai un morceau avec eux; nous bûmes +le verre des adieux, et j'allai en régler le compte dans le cabinet de +la maîtresse de l'hôtel. Le susdit garde, se confiant, sans doute, en +la toute-puissance de ses pistolets, ne m'y suivit que de l'œil. La +maîtresse ne s'y trouvait pas, ce qu'on ne pouvait voir que lorsqu'on +était entré, car le comptoir était derrière la porte. Une croisée, +donnant sur un jardin était à côté du comptoir, je l'ouvre, je saute, +je franchis le jardin, une haie, puis un pré, j'entre dans un fossé +que je parcours à quatre pattes et qui me conduit assez loin; je +pénètre, ensuite, dans un taillis, le traverse; enfin, je me blottis +dans un nouveau fossé garni, des deux côtés, d'une haie pour ainsi +dire impénétrable. Un quart d'heure, au moins, s'écoula avant que l'on +se fût bien assuré de mon évasion. Grandes furent la mystification du +garde avec ses pistolets, la joie des prisonniers, l'hilarité des +habitants, et les perquisitions de la police. Agents, mouchards, +constables, gens à pied, gens à cheval, guetteurs, chiens même, furent +lancés après moi, mais inutilement.</p> + +<p>J'attendis la nuit close; alors je sortis de ma retraite, et regardai, +comme l'asile le plus sûr, une petite maison du cautionnement, habitée +par quelques Français et située sur les confins de la ville; j'y fus +reçu avec attendrissement. On commença par m'y restaurer le corps, +puis on <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> s'occupa de me pourvoir de quelques effets, car ma +malle avait été saisie. Ensuite on alla aux enquêtes pour savoir +quelle était la route la plus prudente à prendre; car mon signalement +avait été donné partout, et les chemins étaient soigneusement +surveillés. Céré et Le Forsoney furent les seuls des autres +prisonniers que je fis informer du lieu où j'étais; ils s'employèrent +avec zèle et intelligence à m'en faire sortir. Pendant trois jours il +fut impossible de songer à mettre les pieds dehors; ce ne fut qu'au +bout de ce temps qu'à la faveur de quelques bruits jetés dans le +public que j'avais été vu à Winchester, ville voisine, puis sur la +route de Douvres, que les poursuites commencèrent à s'affaiblir dans +les environs d'Odiham. Enfin, un soir, je vis arriver une jeune +personne de seize ans, nommée Sarah Cooper, dont j'avais fait la +connaissance chez sa mère, marchande de gâteaux, et qui me dit +qu'ayant été instruite du lieu de ma retraite par MM. Céré et Le +Forsoney, elle accourait pour m'offrir ses services; elle ajouta que +ces Messieurs m'attendaient sur la route pour me faire leurs adieux, +et qu'elle se chargeait de me conduire à Guilford, capitale du Surrey, +d'où nous n'étions qu'à six lieues, dont elle connaissait le chemin +par des voies détournées, et qui se trouvait dans la direction où il y +avait, pour moi, le plus de chances de salut. Je demandai à Sarah si +sa mère connaissait son projet; elle me répondit qu'elle en serait +instruite à dix heures du soir, qu'elle serait certainement enchantée +de la bonne œuvre projetée, mais qu'on ne lui en parlerait pas +avant que notre départ ne fût consommé, de peur que, par crainte, elle +ne vît mal les choses en ce moment, tandis que, ce départ effectué, il +ne lui resterait plus que son approbation à donner, et que cette +approbation était sûre; je dis alors à Sarah, que je pensais qu'il +pleuvrait pendant la nuit; elle répliqua que peu lui importait; enfin +j'objectai cette longue course à pied, sa toilette et sa capote +blanches, car c'était un dimanche, et elle leva encore cette +difficulté en prétendant qu'elle <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> avait du courage et que, +dès qu'elle avait appris qu'elle pouvait me sauver, elle n'avait voulu +ni perdre une minute pour venir me chercher, ni rentrer chez elle pour +changer de costume, dans le doute d'y être retenue par quelque +obstacle imprévu. Je n'avais plus un mot à dire; car, pendant qu'elle +m'entraînait, d'une de ses petites mains elle me fermait gracieusement +la bouche, de l'autre, elle se mit à mon bras, me conduisit d'abord +vers Céré et Le Forsoney, qui me serrèrent sur leur poitrine, me +dirigea ensuite avec autant de gentillesse que de présence d'esprit, +essuya en riant, sous l'abri d'un arbre, une averse d'une heure, et +m'installa enfin dans un bon hôtel de Guilford où nous arrivâmes au +point du jour. Une historiette de sa composition, fort bien racontée +par elle, suffit, avec quelques démonstrations de bourse bien garnie, +pour nous faire bien accueillir; car, dans ce pays d'Angleterre, les +entraves, les passeports, sont choses presque inconnues aux voyageurs, +de quelque nation qu'ils soient.</p> + +<p>Après quelques moments de repos bien nécessaires, surtout pour Sarah, +nous prîmes un bon déjeuner, nous demandâmes deux voitures, l'une pour +Londres, l'autre pour ramener ma libératrice à Odiham, et, embrassant, +les larmes aux yeux, cette charmante et bien généreuse enfant, je la +quittai, mais non sans la plus grande émotion. Nous nous regardâmes +longtemps par la portière; mais les chevaux nous emportaient; bientôt +nous ne vîmes plus que nos mains se disant un pénible adieu, puis +l'extrémité de nos voitures réciproques; puis quelque poussière qui +s'élevait à leur suite, puis, enfin, plus rien! J'arrivai à Londres; +j'y descendis à l'hôtel du Café de Saint-Paul.</p> + +<p>J'avais reçu de Céré diverses lettres, adresses, recommandations, +qu'il tenait d'une bienveillante Anglaise, et qui me furent si utiles +à Londres, que, dès le lendemain, j'avais fait l'acquisition d'un +extrait de baptême, ainsi que de l'ordre d'embarquement d'un +Hollandais, appelé Vink, <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> qui allait entrer en fonctions, +comme marin, sur le navire <i>le Telemachus</i>, destiné pour Hambourg, et +que je fus accueilli, en son lieu et place, à bord de ce bâtiment. +Toutefois, comme je ne parlais pas hollandais, le capitaine, qui était +seul dans le secret, m'autorisa à rester à terre jusqu'au jour de +l'appareillage.</p> + +<p>Je quittai alors mon hôtel et je me logeai dans Mansel-Street, +quartier bien moins brillant.</p> + +<p>Le bâtiment n'étant point prêt, je fus forcé de passer trente et un +jours à Londres; et comme j'y restai en pleine sécurité, voyant tout, +visitant tout, allant partout, même dans les environs, à Greenwich, +par exemple, à Chelsea, à Kensington, à Dalston, je fus loin d'en être +fâché. Enfin nous partîmes de Londres: le jeune lord Ounslow, l'un de +nos passagers, me remarqua sous les habits de marin dont je m'affublai +pour le bord, et me parla. Je lui répondis, en anglais, que je venais +des Indes Orientales, que mes parents m'avaient fait élever à +Pondichéry, et que, parlant mieux le français et l'anglais que le +hollandais, je le priai de causer avec moi, non plus en hollandais, +mais dans l'une des deux autres langues. Il fut aise d'avoir cette +occasion de s'exercer au français, qu'il possédait pourtant fort bien, +et c'est ainsi que nous nous entretenions. Il était jeune, +communicatif, confiant; il ne mit pas ma fable en doute, me supposa de +quelque bonne famille hollandaise que j'allais rejoindre; et il eut, +malheureusement, le temps de s'attacher beaucoup à moi, puisque les +vents et les courants nous contrarièrent pendant cinq jours et nous +contraignirent à laisser tomber, plusieurs fois, l'ancre, en +descendant la Tamise.</p> + +<p>Nous n'avions ainsi atteint que Gravesend; pendant la marée montante, +M. Ounslow et moi, nous étions allés nous promener à terre. Nous +revînmes pour la marée descendante, car le vent était devenu bon, et +<i>le Telemachus</i> était même occupé à mettre sous voiles. Nous partions +enfin, lorsqu'un canot léger, venant de Londres à <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> force de +rames, nous aborde; il en sort un agent de police qui demande M. Vink; +malgré mes efforts et ceux du capitaine, malgré les réclamations +énergiques du jeune lord, il fallut céder; il fallut quitter <i>le +Telemachus</i> ainsi que l'affectueux compagnon de voyage que le ciel +m'avait donné, et qui s'offrit, quand il eût connu ma position, à me +cautionner de sa fortune pour me sauver du ponton, et à ne pas +poursuivre son voyage pour chercher à me dégager; mais il lui fut +bientôt démontré que c'était tout à fait impossible. Vraiment ce monde +est un dédale inextricable: je suis trahi, dénoncé, vendu à Londres +par le véritable Vink que j'avais grassement payé; et, au même moment, +le généreux Ounslow, qui me connaissait à peine, qui ne me devait +rien, voulait tout sacrifier pour moi. Quelle douce consolation dans +un revers si accablant!</p> + +<p><i>Le Telemachus</i> continua donc sa route; et moi, je fus jeté à fond de +cale dans le bâtiment qui recélait les malfaiteurs pris en flagrant +délit sur la Tamise. J'y restai deux jours, dans la vermine, au milieu +des ordures, nourri des aliments les plus grossiers, ayant sous les +yeux la plus dégoûtante dépravation; aussi, lorsqu'on vint me dire +qu'un canot du ponton, <i>le Bahama</i>, de la rade de Chatham<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, était +venu me chercher, je partis pour ma nouvelle prison, comme si ç'avait +été un lieu de délivrance! Mais je n'en étais pas moins prisonnier; +et, pour comble de malheur, mes finances étaient à bout; ainsi, sans +argent, puni sans être entendu ni jugé, éloigné de toutes +connaissances, souillé par le contact immonde des malfaiteurs, privé +de ma liberté, condamné au ponton, je m'écriai plus de cent fois, +avant d'arriver à bord du <i>Bahama</i>: «Maudits mille fois, l'ignoble +Hollandais, l'inique justice anglaise, la vindicative veuve, l'étourdi +voyage de Windsor, et la sotte démangeaison d'en parler!»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> CHAPITRE III</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: <i>Le Bahama.</i>—Rencontre de Rousseau évadé du ponton de + Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur <i>le + Bahama</i> trois jours auparavant.—Façon dont les prisonniers du + <i>Bahama</i> accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6 + nœuds! avale ça, avale ça!» Cette mystification nous est + épargnée à Rousseau et à moi.—Chatham et Sheerness.—Cinq + pontons mouillés sur la Medway, entre Chatham et Sheerness, sous + une île inculte et vaseuse.—Description détaillée du ponton. + Cette description se passe de commentaires.—La nourriture; + l'habillement.—Les lieutenants de vaisseau qui commandaient les + pontons étaient, en général, le rebut de la Marine anglaise.—La + garnison du ponton.—Les officiers de corsaires à bord des + pontons; il y en avait une trentaine sur <i>le Bahama</i>.—Leur poste + près de la cloison de l'infirmerie.—Rousseau y avait été + admis.—L'antipathie violente des officiers de corsaires pour les + officiers du «grand corps».—La majorité décide, cependant, qu'on + m'accueillera.—La minorité se venge en m'adressant des + lazzis.—Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des + membres de cette minorité, Dubreuil.—Je m'en fais un ami.—La + masse des prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes.—Je + refuse.—Mon grade doit être respecté.—Des menaces me sont + faites; mais la majorité ne tarde pas à se ranger de mon + côté.—Première tentative d'évasion.—Les soldats anglais nous + vendent tout ce que nous voulons.—Le projet des barriques + vides.—Rousseau, inventeur du projet.—Les cinq prisonniers dans + les cinq barriques.—Rousseau, moi, Agnès, Le Roux, officiers de + corsaires, le matelot La Lime.—Les cinq barriques sont hissées + de la cale et placées dans une allège avec les autres destinées à + renouveler la provision d'eau du <i>Bahama</i>.—Le vent et la marée + contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le port ce jour-là et + est obligée de mouiller à mi-chemin.—L'équipage de l'allège va + coucher à terre.—La Lime, dont la barrique avait été mise par + erreur au fond de la cale, nous appelle.—Le petit mousse laissé + à bord.—Il donne l'éveil.—Nous sommes pris.—Ramenés au + ponton.—Dix jours de black-hole.—Le black-hole est un cachot de + 6 pieds seulement dans tous les sens où l'air ne parvient que par + quelques trous ronds très étroits.—La punition supplémentaire de + la réduction à la demi-ration jusqu'à réparation complète des + dégâts.—Conduite honteuse de l'Angleterre.—L'esprit de + solidarité des prisonniers.—Seconde tentative d'évasion.—À ma + grande joie, ma malle m'arrive d'Odiham.—Je réalise une dizaine + de guinées en vendant ma montre et divers effets.—Un certain + nombre de prisonniers âgés et paisibles sont envoyés dans une + prison à terre.—Rousseau, moi, et deux autres, nous nous + substituons à quatre d'entre eux en leur payant leurs places et + en nous grimant; nous espérons nous évader en route.—Nous + <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> partons. Le lendemain, le roulage fait une réclamation + à l'occasion de ma malle.—Un appel sévère a lieu. On nous ramène + Rousseau et moi au ponton.—Les deux autres s'évadent et arrivent + en France.—Ma malle m'avait perdu.—Trois matelots de Boulogne, + récemment faits prisonniers, sont embarqués sur <i>le Bahama</i>. Ils + préparent sans tarder leur évasion.—Ils font un trou à fleur + d'eau en avant de l'une des guérites qui avoisinaient la + proue.—Ils se jettent dans l'eau glacée, un soir de décembre. + L'un d'eux avait des obligations envers M. de Bonnefoux, préfet + maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et jure de me + conduire à terre. Je crains de les perdre et je refuse.—Le trou + appartenait à tous un quart d'heure après leur départ.—Un tirage + au sort avait eu lieu. Rousseau avait le n<sup>o</sup> 5.—Le n<sup>o</sup> 2 manque + périr de froid et crie au secours.—Il est remis à bord par les + Anglais.—Le cadavre du n<sup>o</sup> 1 paraît le lendemain, à marée basse, + à moitié enfoui dans les vases de l'île; le malheureux était mort + de froid.—Le commandant du ponton n'a pas honte de le laisser à + cette même place jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction.—Quant + aux trois Boulonnais, ils se sauvent et rentrent dans leurs + familles.—Le lieutenant de vaisseau Milne, commandant du + <i>Bahama</i>.—Ses goûts crapuleux.—À deux reprises, le feu prend + dans ses appartements pendant des orgies.—La seconde fois, + l'incendie se propage rapidement.—Dangers graves que courent les + prisonniers enfermés dans la batterie.—Milne, en état d'ivresse, + ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les + meurtrières, si le feu se propage jusque-là.—Heureusement + l'incendie est éteint.—Grave querelle parmi les + prisonniers.—L'officier de corsaire Mathieu blesse un soldat + prisonnier qui l'insulte et prend du tabac malgré lui dans sa + boutique.—Nous réussissons, non sans peine, à faire évader + Mathieu par l'infirmerie.—Compromis qui intervient.—Le tribunal + arbitral dont je suis le président.—La séance du + tribunal.—Scène burlesque.—La sentence.—L'ordre se rétablit.</p> + +<p>La première figure qui frappa mes regards en arrivant à bord du +<i>Bahama</i>, fut celle de Rousseau, du Rousseau d'Odiham, que je croyais +à Portsmouth et qui se jeta dans mes bras dès que je fus sur le +vaisseau: «—Vous ici?—Oui, moi ici!—Vous étiez à +Portsmouth?—Évadé, repris au milieu de la Manche, et conduit ici +depuis trois jours!—On s'évade donc d'ici?—Oui, quand on a du +courage!—On est donc heureux ici?—Oui, répéta-t-il, mais quand on a +du courage!—Eh bien, nous serons heureux!»—Il n'y avait là que +quatre ou cinq phrases entrecoupées; mais elles changèrent toutes mes +idées; elles rassérénèrent mon esprit; elles soulagèrent mon cœur; +je pris un air riant; et, sentant à mes côtés un ami ferme, instruit, +intrépide, frappé <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> du doux espoir d'une prompte liberté, je +vis tout, autour de moi, sous un jour moins sombre que je ne m'y étais +préparé. Les prisonniers du <i>Bahama</i> avaient une manière, qu'ils +trouvaient fort divertissante, d'accueillir les nouveaux arrivants: +ils les entouraient poliment, comme pour s'enquérir de nouvelles, les +questionnaient longtemps avec beaucoup de sérieux, leur faisaient +raconter comment ils avaient été pris, et finissaient par leur +demander combien leur bâtiment filait de nœuds (faisait de chemin) +à l'instant où il avait succombé; l'interrogé répondait, par exemple, +«6 nœuds!» alors, ils se regardaient entre eux et se disaient dix +ou douze fois les uns aux autres: «Monsieur filait 6 nœuds; ah, +Monsieur filait 6 nœuds! Il n'est pas possible que Monsieur filât 6 +nœuds; mais comment se fait-il que Monsieur filât 6 nœuds?» et +ainsi de suite. L'arrivant affirmait, insistait, protestait, prouvait; +enfin l'on paraissait convaincu, et la scène finissait par une +explosion de cris: «Il filait 6 nœuds, avale ça, avale ça!» qui se +répétaient, retentissant avec fracas, autour du patient, partout où il +portait ses pas, et qui duraient, quelquefois, jusqu'à la fin du jour. +C'était une mystification, ou, comme vous diriez, à Saint-Cyr, une +brimade, assez innocente, en elle-même, mais fort vexante en réalité. +Toutefois elle fut épargnée à Rousseau, et par suite à moi, comme +provenant l'un et l'autre d'une évasion, et, par conséquent, comme +ayant déjà subi les dures étreintes de la prison.</p> + +<p>Chatham et Sheerness<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>, qui en est fort près, sont deux ports qui +n'en forment, pour ainsi dire, qu'un. C'est un des arsenaux les plus +considérables de l'Angleterre, et il est situé sur la Medway, rivière +qui, devant Sheerness, se perd dans la Tamise. Entre Chatham et +Sheerness, est une petite île qui partage la Medway en deux branches. +Cinq pontons étaient mouillés sous cette île qui est inculte et +<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> vaseuse; mais les bords opposés de la Medway sont encaissés +par de jolis coteaux, de sorte qu'à quelque distance la vue avait, au +moins, à se reposer sur des sites assez agréables: voilà pour le pays +qui nous avoisinait; parlons actuellement du lieu que nous habitions; +je veux dire le ponton.</p> + +<p>Un ponton était un vieux vaisseau, n'ayant qu'une mâture suffisante +pour servir à soulever ou embarquer des fardeaux, peint extérieurement +d'une manière lugubre, ayant les ouvertures des sabords grillées, +installé en prison, et presque entouré, à fleur d'eau, d'une galerie +extérieure surmontée de six guérites pour autant de sentinelles, qui +étaient armées de fusils chargés, à l'effet de prévenir les évasions, +surtout pendant la nuit. Un petit radeau, sur lequel était encore une +sentinelle, se trouvait placé au bas de l'escalier; c'était là +qu'accostaient quelques marchands de tabac, de savon, de comestibles, +et qu'on permettait à un prisonnier, à la fois, d'aller faire ses +emplettes.</p> + +<p>Près de la partie centrale de la seconde batterie, était ménagée une +sorte d'enceinte découverte, d'une quarantaine de pieds de longueur +sur autant de largeur, appelée parc. Les prisonniers pouvaient y +prendre l'air pendant le jour; toutefois, lorsqu'il faisait beau, on +permettait, quelquefois, à six d'entre eux, d'aller se promener sur la +petite partie du pont nommée gaillard d'avant. Le parc, dominé par les +corridors appelés passavants, était, ainsi que le gaillard d'avant, +lorsqu'il y avait promenade, l'objet d'une stricte surveillance.</p> + +<p>Le jour, les mantelets ou volets des sabords étaient levés, ce qui +donnait lieu à des courants d'air fort vifs, fort humides, fort +dangereux; la nuit, les sabords étaient fermés, et l'on étouffait. On +a vu des sergents s'évanouir quand, au matin, ils ouvraient, sans +prendre de précautions, la trappe par où l'on communiquait du parc aux +batteries.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> La partie de l'avant de la première batterie était disposée +en infirmerie ou hôpital; c'est-à-dire que les sabords y étaient +garnis de châssis vitrés, et qu'il s'y trouvait des petits lits en +fer; car, pour qu'on occupât moins d'espace, on faisait coucher dans +des hamacs les prisonniers bien portants.</p> + +<p>À l'exception du parc, la seconde batterie était réservée, ainsi que +la dunette qui la surmonte vers la poupe, pour nos gardes et pour +leurs officiers; les cuisines s'y trouvaient aussi; or, comme il y +avait, par vaisseau, de sept à huit cents prisonniers, on doit voir +dans quelle gêne ils devaient être, puisqu'ils n'avaient pour tout +espace que la première batterie (moins l'hôpital qui en enlevait le +tiers), et l'entrepont, qui est situé entre la cale et la première +batterie. Les hommes d'une taille un peu élevée ne trouvaient ni dans +cette batterie ni dans l'entrepont assez de hauteur pour se tenir +debout. Les lieux d'aisance étaient dans ces deux mêmes vastes salles, +mais n'en étaient séparés par aucune porte ni cloison; enfin la +première batterie et l'entrepont étaient bornés, vers la poupe, par +une forte muraille en planches percée de meurtrières, afin que, du +réduit ainsi formé, nos gardes pussent nous épier et, au besoin, faire +feu sur nous. Dans l'hiver, le froid y était excessif pendant le jour, +et jamais notre local n'était chauffé.</p> + +<p>Je n'accompagne d'aucune réflexion ces descriptions, qui suffisent +sans doute pour saisir d'horreur à la simple lecture. Il est, en +effet, difficile d'imaginer un supplice plus rigoureux; il est cruel +de l'établir pour un temps indéfini, d'y soumettre, enfin, les +prisonniers de guerre qui méritent beaucoup d'égards, et qui sont +incontestablement les innocentes victimes des chances de la fortune! +Les pontons ont laissé de longues traces dans l'esprit des Français +qui y ont survécu; un ardent désir de vengeance a longtemps couvé dans +leurs cœurs; <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> aujourd'hui même<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>, que de longs rapports +de paix ont établi tant de sympathie entre les deux nations, alors +ennemies, je doute que, si l'harmonie venait à être troublée entre +elles, le souvenir de ces lieux horribles, dont l'établissement fut la +honte de l'Angleterre, n'éveillât encore d'âpres ressentiments, de +vifs mouvements de courroux chez ceux qui furent condamnés à les +habiter, ou seulement qui ont entendu, de leurs parents, le récit des +maux qu'ils y ont soufferts.</p> + +<p>Du pain noir, de très mauvaise qualité, point de bière, de vin, ni de +liqueurs spiritueuses; de mauvaise eau; quelquefois un peu de viande +fraîche simplement bouillie; ordinairement du poisson et des vivres +salés; telle était notre nourriture! Une grosse chemise, un pantalon, +une veste, un gilet en grossier drap jaune, un bonnet de laine, tel +était notre costume. Cependant on permettait, à ceux qui avaient +quelque argent, de se nourrir, de se vêtir un peu moins mal; mais +c'était l'infiniment petit nombre; d'ailleurs, l'agent supérieur des +pontons, qui se faisait délivrer les sommes que l'on pouvait avoir sur +soi en entrant, ou qu'on nous envoyait de France, ne nous en remettait +que de faibles portions à la fois, et à des intervalles éloignés.</p> + +<p>Il me reste à faire observer que les pontons étaient commandés par des +lieutenants de vaisseau qui, en général, étaient le rebut de la Marine +anglaise; ils avaient sous leurs ordres quelques vieux maîtres, et +quelques matelots âgés, pour le service des embarcations ou de la +propreté, et une centaine de militaires de l'infanterie de marine, y +compris leurs officiers.</p> + +<p>Les capitaines des bâtiments de commerce et des corsaires pris par les +Anglais avaient la faveur du cautionnement; mais les officiers de ces +bâtiments subissaient le ponton. <i>Le Bahama</i> contenait une trentaine +de ceux-ci, <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> provenant des corsaires des Antilles. Peu +d'hommes eurent jamais plus d'énergie, plus de courage. Leurs mœurs +maritimes mêlées de générosité et de cruauté, suivant les occasions, +leur mépris de la mort, les rapprochaient des anciens flibustiers, une +espèce d'hommes si remarquable, tantôt sublimes, tantôt féroces, +quelquefois admirables d'humanité, d'autres fois se vautrant dans le +crime, comme à plaisir. Ils s'étaient réunis dans un coin du ponton, +vers la cloison de l'infirmerie; ils y avaient accueilli Rousseau; +mais c'était plus difficile pour moi, car j'étais officier de ce que, +par ironie, ils appelaient «le grand corps». Il fut pourtant décidé +qu'on se gênerait un peu pour moi et qu'on m'inviterait à prendre +place dans ce poste.</p> + +<p>Toutefois la minorité voulut me faire acheter cette politesse par de +piquants lazzis. J'ignorais cette disposition d'esprit; mais j'en +devinai bientôt une partie; en conséquence, coupant court à tout, +j'allai droit à Dubreuil, l'un de ces officiers, qui m'avait le plus +blessé, et je lui parlai avec tant de politesse et de fermeté que, ce +même soir, le farouche marin me dit: «Je t'ai d'abord tutoyé parce que +je te méprisais, actuellement je continue, par ce que je désire être +ton ami.» Je lui rendis son tutoiement; j'acceptai son amitié, et +cette amitié fut ensuite cimentée par des services signalés, +réciproquement rendus.</p> + +<p>Fort de cette victoire, je ne désespérai pas d'en remporter une autre +sur la masse des prisonniers, qui voulaient m'imposer de faire avec +eux toutes les corvées du bord, comme de gratter le pont, hisser +l'eau, nettoyer les commodités, faire la cuisine, etc. Rousseau s'y +était indirectement soumis, en payant un homme qui agissait pour lui; +mais Rousseau n'était qu'aspirant et ne comptait pas encore, pour +ainsi dire, dans la Marine. Je crus donc, ici, avoir mon caractère +d'officier à soutenir, et je déclarai que je ne transigerais nullement +à cet égard; que j'étais <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> trop fier d'être le plus élevé en +grade des prisonniers, pour m'exposer à leurs justes mépris; qu'ils me +couperaient par morceaux, s'ils s'oubliaient assez pour me faire +violence; mais que je ne faiblirais pas, que je vendrais cher ma vie, +et que tôt ou tard ma mort serait vengée! Des menaces éclatèrent; +mais, après avoir été méconnu un moment, le respect dû à un chef se +réveilla dans le cœur du plus grand nombre; il fut décidé que je +serais complètement exempté, et, chose étonnante, les officiers de +corsaires en témoignèrent beaucoup de satisfaction. Je fis ensuite du +bien à quelques-uns des prisonniers les plus malheureux; mais le +principe fut garanti et ma dignité respectée.</p> + +<p>Toutefois une évasion était sur le tapis; les soldats anglais +eux-mêmes, tout en nous gardant fort bien, nous vendaient outils, +cartes géographiques, provisions, liqueurs spiritueuses, tout enfin, +s'exposant à la punition du fouet, à la dégradation même, par l'appât +de quelques schellings; les prisonniers, s'étant procuré scies, +tarières et ciseaux, avaient percé l'entrepont, s'étaient glissés dans +la cale, et là, avec une merveilleuse dextérité, ils avaient enfermé +cinq d'entre eux dans des barriques vides si bien disposées que, d'un +coup de pied donné d'en dedans, le fond de la barrique pouvait, en se +détachant, laisser une libre issue. Ces cinq personnes étaient: +Rousseau (l'inventeur de ce projet), moi, Agnès, Le Roux (officiers de +corsaires), et un matelot nommé La Lime, qui avait le plus mis la main +à l'œuvre pour l'exécution.</p> + +<p>C'était le jour où une allège venait de Chatham chercher les barriques +vides du ponton, pour les déposer dans le port, afin d'être remplies, +le lendemain, de la provision d'eau du bord. Les prisonniers furent +appelés sur le pont, lors de l'arrivée de l'allège; ils hissèrent les +barriques de la cale et les placèrent dans cette allège, qui partit +ensuite pour Chatham. Le malheur voulut que le vent manqua <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> +et que la marée nous contraria, car nous comptions être mis à terre, +puis quitter nos barriques, enfin sortir facilement, la nuit, à la +nage ou autrement, de l'enceinte du port. Au contraire, la nuit +arriva, et nous étions encore dans l'allège qui fut obligée de +mouiller à moitié chemin. Nous entendîmes un canot s'en détacher; +ensuite il y eut un silence qui nous fit présumer que les marins du +navire étaient tous allés coucher à terre. Nul de nous ne bougea +pourtant jusqu'à neuf heures.</p> + +<p>Alors La Lime qui, par erreur, avait été mis au fond de la cale, +défonça sa barrique; mais, obstrué par celles qui l'avoisinaient, il +ne put se dégager, et il nous appela. En ce moment un petit bruit se +fit entendre; mais bientôt il cessa. Aussitôt, d'un mouvement +spontané, Rousseau, moi, Agnès et Le Roux, nous ouvrons nos barriques +et nous paraissons sur le pont. Nous nous demandions si nous +chercherions à dégager La Lime, ou si nous nous jetterions à la nage, +lorsqu'une douzaine d'embarcations arrivèrent de la rade ou du port, +et nous attaquèrent comme un navire qu'on veut prendre à l'abordage.</p> + +<p>Le petit bruit que nous avions entendu avait été causé par un mousse +couché à bord qui, effrayé par les cris de La Lime, avait pris un +petit canot qui restait, pour aller jeter l'alarme. Le choc fut rude; +nous fûmes durement traités, Le Roux surtout, qui eut, malgré son +chapeau, le crâne atteint d'un coup de sabre! Enfin nous fûmes saisis, +garrottés, embarqués et conduits à bord du <i>Bahama</i>, où nous eûmes à +subir la punition des prisonniers déserteurs savoir: dix jours de +black-hole, qui était un cachot de 6 pieds seulement dans tous les +sens, pratiqué dans la cale, et où l'air ne parvenait que par quelques +trous ronds, qui n'auraient pas suffi au passage d'une souris.</p> + +<p>Heureusement on ne nous avait pas fouillés, de sorte que, avec +quelques outils que nous avions sur nous, nous pratiquâmes une +ouverture dans une des cloisons et que, <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de temps en temps, +nous allions respirer dans la cale et boire un petit supplément d'eau, +prise dans ces mêmes barriques d'où nous avions espéré nous élancer +vers la liberté! C'était d'autant plus facile qu'on ne venait qu'une +fois par vingt-quatre heures nous visiter pour nous porter du pain, de +la soupe, de l'eau, et changer la boîte de nos excréments, laquelle +passait les vingt-quatre heures avec nous. Voilà ce qu'était le +black-hole! Serait-ce sans raison qu'on se demanderait, à ce sujet, si +l'Angleterre ne s'est pas ravalée au-dessous des nations les plus +cruelles qui aient déshonoré l'humanité! Nous en sortîmes couverts de +vermine, exténués, semblables à de vrais cadavres.</p> + +<p>Il fallait, en outre, en ce cas-là, payer les dégâts ou les +réparations; mais, comme aucun de nous n'avait de fonds chez l'agent +supérieur, les Anglais, suivant l'usage par eux établi, nous +réduisirent à demi-ration! Autre exemple de justice à leur manière! Il +était tout simple qu'ils nous gardassent bien; mais, par une +conséquence logique, nous étions dans notre droit en cherchant à +tromper leur surveillance; or, quand cette surveillance était éludée, +eux seuls avaient tort et non pas nous. Cette dernière punition, d'une +longueur infinie, tendait inévitablement à nous faire périr +d'inanition; les prisonniers le sentaient si bien qu'il était adopté +en règle et convenu entre eux que la suppression de demi-rations pour +cette cause serait toujours supportée par la totalité d'entre eux.</p> + +<p>Nous n'en travaillâmes pas moins à organiser une nouvelle évasion; car +l'art des Trenk, des Latude, préoccupait seul notre imagination. +Bientôt, en effet, une autre occasion, dont je pus profiter, se +présenta d'autant plus avantageusement que ma malle m'avait été +envoyée d'Odiham; j'avais réalisé une dizaine de guinées provenant de +la vente de plusieurs effets, ainsi que de ma montre, qui me restait +encore. Outre les pontons, les Anglais <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> avaient quelques +prisons à terre, telles que Mill, près de Plymouth, où l'insalubrité +du climat fit succomber tant de Français, et Norman-Cross, dans le +nord de l'Angleterre. Ces prisons se peuplaient du trop-plein des +pontons. Le moment était venu; les prisonniers les plus paisibles, les +plus âgés, furent désignés pour y être envoyés; mais, moyennant une +petite gratification, l'un d'eux me céda sa place et ses vêtements. +Rousseau s'introduisit pareillement dans la même escouade; nous nous +grimâmes la figure; nous partîmes; nous nous associâmes à deux autres +prisonniers de l'escouade, résolus à tout tenter pour s'évader en +route, ce qui semblait devoir être facile, dans un long trajet par +terre. Hélas! le lendemain, on m'avait fait demander à bord pour une +réclamation du roulage au sujet de ma malle. Je ne paraissais pas; les +prétextes que l'on donnait éveillèrent les soupçons; on fit un appel +nominal très sévère, qui amena la découverte de la vérité, et l'on +nous fit prendre, Rousseau et moi, pour nous ramener au ponton, où +cependant nous ne fûmes pas mis au black-hole, car il n'y avait que +présomption de tentative d'évasion. Les deux autres prisonniers de +l'escouade, auxquels nous nous étions associés, s'échappèrent comme +ils l'avaient projeté; ils arrivèrent en France, et moi, qui m'étais +tant félicité de revoir ma malle! Je vis que les hommes sont bien +aveugles de regarder comme un bienfait ce qui, souvent, n'est que la +cause d'un malheur.</p> + +<p>Cependant il était arrivé, à bord, trois robustes matelots de +Boulogne, qui étaient animés d'un désir, égal au nôtre, de s'évader, +et qui s'occupaient de faire un trou à fleur d'eau, immédiatement en +avant de l'une des guérites qui avoisinaient la proue. Ils avaient +enlevé un bordage entier, et cela en évidant le bois près de la tête +des clous; cette opération faite, ils avaient scié la membrure du +vaisseau et avaient avancé l'ouvrage jusqu'à une demi-ligne de la +surface extérieure. Pendant qu'ils travaillaient, ils avaient des +amis qui veillaient; une ronde venait-elle visiter, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> frapper, +cogner partout, ils remettaient le bordage, bouchaient le vide près +des clous, avec du mastic noir, et il devenait impossible de rien +découvrir. Le soir de leur départ, ils achevèrent leur trou, et se +déshabillèrent tout nus; leurs membres athlétiques furent oints de +suif à plusieurs reprises; ils mirent un gilet, un caleçon, des bas, +une cravate de flanelle, le tout pour être moins sensibles à la +froidure de l'eau, car nous étions en décembre, et il gelait. Une +paire de souliers fut attachée aux ailes de leur chapeau dont la forme +renfermait, en outre, une chemise et un gilet; enfin une vessie +remplie d'effets tenait à leur cou au moyen d'une petite ligne à +l'aide de laquelle cette vessie devait les suivre dans leur trajet +jusqu'à terre. C'étaient d'intrépides nageurs; l'un d'eux ayant des +obligations particulières à M. de Bonnefoux, alors préfet maritime à +Boulogne, voulait absolument m'emmener, jurant de me conduire à terre +ou de périr; mais la rigueur du temps que moi, homme du Midi, je +n'aurais pu supporter, l'embarras que je lui aurais causé si j'étais +arrivé sans connaissance sur la plage, en firent pour moi une affaire +de conscience, et je refusai. De quel avantage il est, en ce monde, +pourtant, d'appartenir à une famille respectée; quelle marque de +reconnaissance plus éclatante était-il permis d'espérer!</p> + +<p>Ces trois hommes déterminés nous dirent enfin adieu, puis ils +partirent avec mille précautions pour n'être pas entendus de la +sentinelle, qui piétinait à un pied de distance de leur tête. Leur +trou, un quart d'heure après leur départ, devenait la propriété de +tous; aussi, longtemps à l'avance, les tours avaient été tirés au +sort; Rousseau, assez vigoureux pour tenter l'aventure, eut le +cinquième numéro; mais celui qui avait le second numéro pensa périr de +froid, et il cria au secours. Les sentinelles tirèrent sur lui; il fut +manqué, s'accrocha aux plates-formes des guérites, dit qu'il se +rendait, et fut remis à bord par les Anglais qui, ne pouvant +s'imaginer qu'on fût dans le cas <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> de supporter, dans l'eau, +une pareille température, ne firent pas d'autres perquisitions, et se +contentèrent d'allumer un fanal placé à l'embouchure extérieure du +trou. Ce ne fut qu'à l'appel du lendemain qu'ils apprirent que quatre +prisonniers s'étaient réellement évadés. Ils en eurent bientôt, du +moins pour le quatrième, une preuve plus certaine; ce malheureux +parut, à marée basse, à moitié enfoui dans les vases de l'île, où il +était mort de froid en arrivant à terre. Le commandant du ponton eut +le raffinement de barbarie de le laisser à cette même place, comme un +spectacle significatif destiné à nous dissuader de futures évasions, +jusqu'à ce que son corps fût tombé en putréfaction. Quant aux trois +Boulonnais, ils survécurent, gagnèrent Douvres, enlevèrent sur le +rivage une embarcation garnie de voiles, traversèrent le +Pas-de-Calais, et, cinq jours après, ils avaient revu leurs familles.</p> + +<p>Il fallut laisser passer cette époque rigoureuse de l'année et nous +borner à des projets; car chacun avait le sien pour les autres ou pour +soi, pour le conseil ou pour l'exécution. Ce temps fut pénible, +d'autant qu'il fut marqué par deux tristes épisodes.</p> + +<p>Le commandant du <i>Bahama</i> s'appelait Milne; il quittait rarement le +bord; mais, pour s'en dédommager, il y attirait assez souvent +compagnie.</p> + +<p>Or cette compagnie, tant du côté des femmes que des hommes, se +ressentait de la crapule des goûts de l'Amphitrion. Une fois, pendant +une orgie, le feu avait pris dans les appartements du commandant; mais +il avait été promptement éteint. Une seconde fois, le même accident +eut lieu et l'incendie fit de rapides progrès. La fumée nous parvenait +déjà dans la batterie et nous attaquait la respiration. Des +vociférations affreuses partaient de tous les points du ponton; les +figures prenaient l'expression du désespoir; les uns se blottissaient +dans des coins; d'autres, à moitié nus, marchaient dans tous les sens, +agitant des couteaux dont ils menaçaient ceux qu'ils rencontraient; +<span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> enfin c'était une confusion extrême. Nous nous bornâmes, les +officiers de corsaires, Rousseau et moi, à faire respecter notre +poste, et nous y parvînmes; mais nous étions fort inquiets. En effet, +un peu plus longtemps et nos efforts auraient été inutiles; un vrai +carnage allait commencer. Heureusement qu'on réussit à maîtriser le +feu et que nous fûmes délivrés des massacres dont nous étions sur le +point d'être les acteurs, les témoins ou les victimes. Nous ignorions +toutefois d'autres dangers non moins grands que nous avions courus. Or +nous apprîmes, après l'événement, que Milne était ivre et que, sous le +prétexte que les prisonniers (pourtant renfermés dans leurs +entreponts) pouvaient se révolter, il avait fait charger les armes de +la troupe et qu'il lui avait ordonné de faire feu sur nous en évacuant +les meurtrières, si le feu gagnait jusque-là. Cette conduite +abominable ne fut seulement pas blâmée par le Gouvernement; le même +homme demeura commandant du ponton!</p> + +<p>Vint ensuite une querelle d'intérieur qui ameuta presque tout le +vaisseau. Mathieu, l'un des officiers de corsaires, tenait une petite +boutique, qu'il avait mis tout son avoir à monter. Un soldat +prisonnier, qui lui devait beaucoup voulait, néanmoins, obtenir encore +du tabac à crédit. Mathieu refusa; le soldat insista, puis, d'une +main, lui releva le menton et, de l'autre, prit du tabac. Un couteau +de table était sur la boutique; Mathieu s'en saisit avec colère, +frappa le soldat et, du coup, lui traversa le bras et le blessa au +côté. Le sang coula abondamment; des cris tumultueux s'élevèrent, tels +que «vengeance, vengeance contre les officiers», qui devinrent un mot +de ralliement.</p> + +<p>La première chose que nous fîmes fut d'enfoncer la cloison de +l'infirmerie pour faire échapper Mathieu, que l'infirmier conduisit +aux Anglais, auxquels il raconta l'événement. Dans nos bagarres, les +Anglais ne se hasardaient jamais parmi nous; cette fois, ils firent +parler à travers les meurtrières; ils menacèrent de tirer, si l'on ne +<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> dégageait pas notre poste, et tout se calma à peu près. Il +avait fallu bien de l'énergie pour tenir aussi longtemps; mais enfin +nous y étions parvenus sans de graves accidents.</p> + +<p>Mathieu était fort aimé, et nous voulions l'avoir de nouveau parmi +nous; c'était impossible sans s'exposer à des rixes incessantes ou +sans un compromis; ce fut à ce dernier parti que l'on s'arrêta. On +nomma un tribunal composé d'amis des deux adversaires; j'en fus élu +président. Alors au tragique succéda le burlesque. Les juges +s'assirent sur le pont au-dessous des hamacs qui étaient suspendus, +attendu que c'était le soir; les uns n'avaient que leur chemise; +d'autres étaient seulement enveloppés de leur couverture; moi, j'avais +ma chemise, mon bonnet de coton, un caleçon court et point de bas. +L'un des juges tenait un morceau de chandelle allumé à la main, et le +greffier écrivait sur une gamelle renversée entre ses genoux. Les +débats seraient certainement comiques à rapporter; mais il suffit de +savoir que le blessé fut grassement indemnisé en argent, en tabac, que +les conditions furent ponctuellement remplies des deux parts et que, +dès le lendemain, Mathieu revint parmi nous.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> CHAPITRE IV</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—Au mois de mars 1808.—Troisième tentative d'évasion; + je suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier, + aspirant qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son + pays.—La yole du radeau.—Pendant les tempêtes, la sentinelle du + radeau obligée de remonter sur le pont.—Je perce le ponton à la + hauteur des sabords et non pas à la flottaison, comme l'avaient + fait les Boulonnais.—Une nuit de gros temps, à deux heures du + matin, je me laisse glisser sur le radeau à l'aide d'une corde. + Rousseau, puis Peltier, me suivent.—L'officier de corsaire, + Dubreuil, glisse généreusement cinq guinées en or dans ma chemise + au moment où je quitte le ponton.—Nous nous emparons de la yole + et quittons le bord sans être aperçus des sentinelles.—Nous + abordons sur le rivage Nord de la rade et passons la journée dans + un champs de genêts.—La nuit suivante, nous nous remettons en + route. Rencontre d'un jeune paysan.—Peltier a la tête un peu + égarée.—En marche vers la Medway.—Grande charité de l'Anglais + Cole. Il nous reçoit dans sa maison et nous fait traverser la + rivière en bateau.—La grande route de Chatham à + Douvres.—Canterbury.—Nos provisions.—La mer.—La terre de + France à l'horizon.—Châteaux en Espagne. Douvres.—Depuis le + départ des Boulonnais, toutes les embarcations sont cadenassées + et dégarnies de mâts et d'avirons.—Exploration infructueuse sur + la côte.—À Folkestone, nous sommes reconnus.—Nous nous sauvons + chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous à + Canterbury.—Le lendemain soir, nous nous retrouvons.—En route + sur Odiham.—Cruelles souffrances endurées pendant nos + courses.—La soif.—Jeunes bouleaux entaillés par Rousseau.—Nous + atteignons Odiham un soir, à la nuit close, et nous sommes + accueillis par un Français nommé Ruby.—Repos pendant huit + jours.—Céré et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous + désirions.—Au moment où nous allions nous mettre en route, la + police nous arrête chez M. R....—En prison.—Le billet de + Sarah.—Tentative d'évasion.—Mis aux fers comme des + forçats.—Paroles du capitaine polonais Poplewski.—Soupçons qui + atteignent M. R...—Céré le provoque.—M. R... grièvement + blessé.—Nous quittons Odiham.—Je ne devais revoir ni Le + Forsoney ni Céré.—Histoire de Céré: Sa mort.—L'escorte qui nous + ramène au ponton.—Précautions prises pour nous empêcher de nous + échapper.—L'escorte de Georges III.—Projet de + supplique.—Quatre jours à Londres dans la prison dite de + Savoie.—Les déserteurs anglais.—Les onze cents coups de + schlague de l'un d'eux.—Fâcheuse compagnie.—Arrivée à Chatham, + le 1<sup>er</sup> mai 1808.—Magnifique journée de printemps.—<i>Le + Bahama</i>.—Les dix jours de black-hole.</p> + +<p>Le mois de mars 1808 était pourtant venu; c'est la saison <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> +des coups de vent, et c'est ce que j'avais attendu pour un nouveau +projet d'évasion que j'avais conçu, et dans lequel je m'étais associé +Rousseau et Peltier, autre aspirant qui vivait dans l'entrepont avec +des matelots de son pays, mais qui, depuis quelque temps, se +rapprochait de nous. C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans, +rempli d'ardeur.</p> + +<p>Voici mon projet: Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau était +obligée de monter à bord à cause des lames qui y déferlaient, et, tous +les soirs, sur ce radeau, on hissait une yole qu'on y amarrait pour la +nuit. Au lieu donc de percer le ponton à la flottaison, je le perçai à +hauteur des sabords dans la direction du radeau, et j'attendis un gros +temps, qui arriva comme à souhait.</p> + +<p>À deux heures du matin, qui était le moment où les sentinelles étaient +le plus fatiguées, je sors du ponton, je me laisse glisser sur le +radeau au moyen d'une corde, et je m'accroupis près de la yole, +attendant Rousseau qui me suit et Peltier qui suit Rousseau.</p> + +<p>Nous coupons les amarres de la yole, nous la poussons à l'eau, nous +nous y embarquons, nous nous allongeons dedans, et la laissons +dériver. J'avais compté que la yole serait aperçue par quelque +sentinelle; mais je pensais qu'on la supposerait enlevée par un coup +de mer, et que, si on faisait courir après, ce serait sans +précipitation; d'ailleurs, le soir, toutes les autres embarcations +étaient hissées à bord et le temps de réveiller l'équipage, de mettre +un canot à l'eau, était plus que suffisant pour nous donner l'avance +nécessaire. Voilà, selon moi, ce qui était probable; mais nous fûmes +encore plus favorisés, car nous passâmes sous les pieds de deux +sentinelles des galeries, contre lesquelles une seule vague un peu +malencontreuse aurait pu nous briser, et nous ne fûmes même pas +découverts! tant les sentinelles s'étaient enveloppées de leurs +manteaux, et s'occupaient à se préserver du froid ou du vent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Chacun de nous avait, autour du corps, une laize de calicot +qu'il déploya avec ses bras en guise de voile, quand nous nous +trouvâmes à une centaine de toises du <i>Bahama</i>; chacun de nous avait +aussi une petite planche serrée contre la poitrine. Ces planches, +percées d'un trou pour y passer les doigts et servir de poignée, nous +tinrent lieu d'avirons ou de gouvernail. En un mot tout réussit +parfaitement; nous dirigeâmes la yole vers le rivage nord de la rade; +nous primes terre, grimpâmes la côte, trouvâmes un chemin, courûmes +longtemps pour nous éloigner; et, au point du jour, nous nous cachâmes +dans un champ de genêts, où nous passâmes la journée, mangeant les +provisions que nous avions emportées du <i>Bahama</i>, et remerciant la +Providence d'avoir récompensé notre audace. Un sentiment profond de +reconnaissance ne me permet pas d'oublier qu'à l'instant où, le corps +hors du ponton, j'allais en sortir ma tête avec laquelle je faisais un +signe d'adieu, je vis venir à moi Dubreuil qui me dit, en ouvrant ma +chemise et y glissant un papier: «C'est une lettre que tu feras +parvenir à ma mère.» Généreux jeune homme! J'avais senti, à ce papier, +un certain poids qui me décela une ruse touchante; il contenait +réellement cinq guinées en or qui nous furent de la plus grande +utilité, car nous étions loin d'être bien en fonds.</p> + +<p>Il avait plu une partie de la journée, aussi nous tardait-il de +pouvoir marcher. À la nuit, nous prîmes notre point de départ, en nous +dirigeant d'après le crépuscule. Une route se présenta à nous, nous y +pénétrâmes. Arrivant à un détour, un jeune campagnard se trouva face à +face de nous; il s'arrêta interdit; je lui demandai le chemin de +Chatham: «N'y allez pas, répondit-il en tremblant, car le pont est +gardé et vous seriez arrêtés.» Peltier, en ce moment, avait la tête un +peu égarée; d'ailleurs, il comprenait peu l'anglais, de sorte qu'à ce +mot «arrêtés», qui acheva de le bouleverser, il tira de son pantalon +le morceau de fleure en forme de poignard dont chacun de nous était +armé, et <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> il s'avança disant qu'il voulait tuer cet homme. +Rousseau se jeta sur Peltier, moi je couvris l'Anglais de mon corps, +et nous déclarâmes résolument à M. Peltier que nous désirions +ardemment notre liberté, que nous nous défendrions bravement à +l'occasion; que nous attaquerions même des hommes armés; mais que, +s'il voulait procéder par l'assassinat, il n'avait qu'à se séparer de +nous. Ces paroles le ramenèrent à la raison. L'Anglais comprit, +cependant, la portée du péril qu'il avait couru, et, par remercîment, +il nous dirigea vers un chemin de traverse qui devait nous conduire +jusqu'à une espèce de village, où nous pourrions traverser la +Medway<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a> sans être inquiétés.</p> + +<p>Nous suivîmes longtemps cette direction sans trouver le Medway. Il +était très tard et nous étions très fatigués, lorsque, voyant une +petite maison d'où sortaient quelques rayons de lumière, nous nous +décidâmes à frapper à la porte, qui, sans aucune méfiance, fut ouverte +par un paysan d'une quarantaine d'années, et ayant au moins six pieds. +Je lui demandai l'hospitalité, lui disant franchement qui nous étions, +ajoutant, pour la forme, que nous étions bien armés et que sa vie nous +appartenait. Particulièrement dans les campagnes, l'Angleterre abonde +en âmes généreuses pour lesquelles la charité est un devoir. «Je me +nomme Cole», nous dit l'homme à qui nous nous adressions, «je sers +Dieu; j'aime mon prochain; je puis vous être utile, comptez sur moi!» +Il appela sa femme, sa fille, qui se levèrent (elles étaient dans la +chambre au-dessus de celle où se passait la conversation), firent bon +feu, préparèrent quelques mets, descendirent un matelas, et là deux de +nous se reposèrent pendant que l'autre veillait, et alternativement. +Cole souriait en voyant cette précaution prise contre lui; il aurait +voulu que tous les trois satisfissent en même temps leur besoin de +sommeil; mais il comprenait pourtant le motif qui nous <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> +dirigeait. Une heure avant le jour, il prit un grand bâton, marcha en +avant de nous, nous fit traverser la rivière dans un bateau et nous +mit dans un chemin qui allait couper la grande route de Chatham à +Douvres; nous le quittâmes, pénétrés de gratitude, mais ayant beaucoup +de peine à lui faire accepter une guinée pour prix du feu, des vivres, +du logement, du temps, qu'il nous avait si complaisamment donnés.</p> + +<p>Nous continuâmes notre route de manière à n'entrer à Canterbury qu'à +la brune. Cette ville était à peu près à moitié du chemin que nous +avions à faire pour arriver à Douvres, et nous devions y prendre +beaucoup de provisions. J'étais le moins jeune des trois, celui qui +s'exprimait le mieux en anglais, qui avait les habits le plus à la +mode du pays; c'était moi qui étais chargé des achats. Rousseau me +rasait, me brossait, me grimait au besoin, blanchissait mes cols de +chemise avec de la craie et disait mille bouffonneries; nous nous +donnions, par précaution, plusieurs rendez-vous consécutifs, et puis +j'allais à mes emplettes. Je fis plusieurs courses à Canterbury, qui +est assez grand pour qu'un étranger excite peu de curiosité; et nous +en partîmes bien pourvus, chacun avait sa bouteille, son rhum, ses +vivres particuliers, car il fallait prévoir les séparations.</p> + +<p>Avant de nous remettre en route, nous fîmes un bon repas derrière une +haie. Vers minuit, nous trouvâmes de la paille près d'une grange; nous +nous y enfouîmes pour dormir sans être exposés au froid, et nous nous +y trouvâmes si bien que, sans nous en apercevoir, le crépuscule +paraissait lorsque nous en sortîmes. Nous marchâmes cependant +jusqu'assez avant dans le jour; toutefois Peltier était si mal +habillé, plusieurs voyageurs nous regardèrent avec tant d'affectation, +le voisinage toujours croissant de la côte nous parut si dangereux à +affronter ainsi que, profitant de la première occasion de nous cacher +dans les champs, nous nous dérobâmes à tous les regards <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> +pendant le reste du jour, mais après avoir renouvelé nos provisions +dans un village que nous eûmes l'occasion de traverser.</p> + +<p>Le soir, nous reprîmes notre voyage, marchâmes toute la nuit, +entrâmes, au lever du soleil, dans un bois et, bientôt après, nous +eûmes devant nous le plus ravissant tableau qui pût charmer nos +cœurs: la mer, à quelques milles, et, dans le lointain, la terre de +France qui bornait l'horizon! Notre journée se passa à faire des +plans, des projets, des châteaux en Espagne, et à nous délecter de +l'enivrante perspective qui absorbait nos regards.</p> + +<p>Tout allait bien: le soir, nous entrâmes dans Douvres; nous nous +assurâmes des endroits où nous pourrions trouver des embarcations, +mais quand il fallut s'en emparer, nous rencontrions des gens qui se +promenaient, qui passaient ou qui veillaient. Il fallut retourner dans +notre bois; mais il pleuvait; les provisions diminuaient, et nous +avions sommeil. Nous nous abritâmes du mieux que nous pûmes pour nous +reposer. Enfin le soir vint; mais nous ne pouvions nous embarquer sans +quelques vivres, et nous ne voulions pas nous risquer à en acheter à +Douvres. Nous retournâmes donc jusqu'à un village où, le lendemain, +nous en prîmes abondamment. Le soir, nous revînmes vers Douvres, que +nous contournâmes, afin d'en visiter les anses avoisinantes. Là nous +découvrîmes des embarcations, il est vrai; mais il paraît que, depuis +le départ de nos trois Boulonnais, les ordres les plus stricts avaient +été donnés pour qu'aucun bateau ne demeurât sur le rivage sans être +enchaîné, cadenassé à terre et dégarni de ses mâts ou avirons. Ce fut +pour nous le supplice de Tantale, car nous étions environnés de toutes +les richesses que nos cœurs convoitaient, et elles se soustrayaient +impitoyablement à notre usage.</p> + +<p>Voyageant avec les mêmes précautions, soumis à des privations de toute +espèce, le courage nous donnait des <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> forces, nous faisait +braver la faim, la soif, les veilles, les marches, les inquiétudes, +les dangers, les fatigues; et nous allâmes ainsi de Douvres à +Deal<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>, de Deal à Douvres, de Douvres à Folkestone; mais nous +trouvâmes, partout, les mêmes obstacles. Enfin, en explorant ce +dernier petit port, nous fûmes reconnus et poursuivis! «À Canterbury!» +dis-je tout bas à ces messieurs. Aussitôt nous prîmes la fuite, chacun +dans une direction différente, et nous la prîmes si bien que nous nous +sauvâmes tous. Le lendemain soir, nous nous revîmes au rendez-vous; je +retournai aux provisions qui furent copieuses; et, tout en nous +restaurant, nous décidâmes qu'il fallait aller à Odiham; que nous nous +y reposerions chez des Français; que nous y emprunterions de l'argent, +car nous n'en avions presque plus; que nous y achèterions de bons +vêtements, que nous reviendrions sur la côte quand nous présumerions +que l'alarme actuelle serait calmée; que nous apporterions avec nous +des limes pour couper les chaînes des embarcations, des scies ou +autres outils pour abattre de petits arbres dont nous ferions des +mâts, du calicot pour faire une voile, et qu'alors nous verrions bien +si l'on pourrait encore nous empêcher de rendre nôtre un de ces +bateaux, qui paraissaient si fort à notre convenance.</p> + +<p>Que nous avions souffert dans nos expéditions! Un jour, nous restâmes +les vingt-quatre heures entières sans rien prendre. Jamais un toit ne +nous voyait sous son abri. Il fallait dormir pendant le jour, dans les +fossés, les bois où les haies; et, la nuit, il fallait veiller, +chercher, marcher, nous exposer. Une fois, nous n'eûmes, pour apaiser +une soif excessive que l'eau bourbeuse des ornières d'un chemin, ou +celle renfermée dans les trous formés par les pieds des chevaux. Nous +étions enfin, dans la saison <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> du vent, des grains, de la +pluie, des brouillards, et encore du froid.</p> + +<p>Quel est donc cet âge, où l'on possède assez de forces physiques pour +ne s'apercevoir qu'à peine de tant de rigueurs? Quelle est donc +l'énergie de ce sentiment de la liberté, qui doue l'âme de tant de +mépris pour ces rigueurs? Quel est, enfin, le bonheur de +l'organisation de la jeunesse, pour trouver encore des paroles +aimables dans ces cruelles positions, et pour oublier l'amertume de +ces positions à la suite d'une lueur d'espérance, ou d'un instant +d'adoucissement qui semble dissiper tant de soucis?</p> + +<p>Une fois, nous étions dans un taillis: «Faites-moi un boudoir», dis-je +à Rousseau. Avec ses matériaux ordinaires, branches, feuilles sèches, +mousse, pierres, joncs, genêts, morceaux d'écorce, tourbe, gazon, il +construisit fort lestement une cabane vraiment charmante, où je +m'étalai de mon long et dormis deux bonnes heures.</p> + +<p>Rousseau était allé à la découverte, et, depuis mon réveil, je +l'attendais sans impatience, car il ne rapportait jamais ni proie, ni +butin, ni nouvelles. J'avais attrapé une de ces petites bêtes qu'on +appelle du Bon Dieu, et j'exerçais sa persévérance en la faisant +monter, à l'infini, d'un doigt sur l'autre.—«Vous avez l'air bien +heureux», me dit Rousseau, quand il revint.—«Il est vrai que, depuis +longtemps, je ne m'étais autant amusé.»—«C'est bien de s'amuser; mais +il faudrait que ce ne fût pas aux dépens de la liberté de cet animal; +car, comme dit Sterne, le monde est assez grand pour vous deux.—«Vous +avez raison, même sans le secours de Sterne, et je vais le laisser +s'envoler; mais je détournais ainsi l'idée de la soif qui me dévore.» +Rousseau me dit alors qu'il avait trouvé des sources magnifiques. Je +me levai subitement, pris sa main et le suivis: il avait l'air d'un +illuminé! Tout à coup il s'arrêta, et me montra un nombre infini de +cataractes dont pas une, pourtant, ne frappait mes yeux. Je le croyais +atteint de vertiges, et je m'en retournais, quand <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> il +m'expliqua que j'étais entouré de jeunes bouleaux dont il avait +entaillé l'écorce, et qu'à chacune des centaines d'incisions qu'il +avait faites, je trouverais constamment deux ou trois gouttes d'eau +potable. C'était vrai, je me désaltérai, et lui, nouveau Moïse, posant +en inspiré, il donna l'essor à sa verve enthousiaste dont les élans +étaient toujours fort divertissants.</p> + +<p>Quant à Peltier, en longeant le taillis, il avait vu un fossé bordant +un champ où paissaient des moutons gardés par des bergers. Avec de la +mousse, avec des cravates noires, Rousseau s'était imaginé l'avoir +métamorphosé en loup, et Peltier attendait dans le fossé un instant +favorable pour s'emparer d'un des membres du troupeau, dont il voulait +d'abord boire le sang tout chaud, et ensuite nous préparer la chair, +car nous avions tout ce qu'il fallait pour faire du feu; mais nous ne +l'osions presque jamais, à cause de la fumée qui pouvait nous faire +découvrir. Toutefois les bergers ne se séparèrent pas; leur troupeau +se tint rallié; et notre loup en fut pour sa transformation. Je +préférais les bouleaux de Rousseau et sa riante imagination.</p> + +<p>Nous traversâmes Canterbury; nous prîmes la route de Londres dont, le +soir, nous aperçûmes les édifices, à deux lieues de distance. Depuis +l'hospitalité reçue chez Cole, nous n'avions franchi le seuil d'aucune +maison pour nous y arrêter. Voyant, alors, une taverne sur la gauche +de la route, où était pour enseigne le portrait de l'amiral Bathurst, +il nous prit fantaisie d'y entrer, d'autant que, paraissant très +fréquentée, nous pensions qu'on ne s'y occuperait que de nous servir. +Nous cédâmes à ce désir qui nous valut un repas que l'abri seul dont +nous jouissions aurait suffi pour rendre excellent. Cette halte nous +soutint jusque de l'autre côté de Londres, que nous franchîmes sans +nous arrêter, au grand regret de mes compagnons; mais nous pensions +que nous y reviendrions, la bourse bien garnie. Bientôt nous aperçûmes +Honslow-Heath; c'est la petite <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> ville, près de laquelle +Richardson prétend que sir Charles Grandisson croisa et arrêta la +voiture où se trouvait Henriette Byron, traîtreusement enlevée par sir +Hargrave Follexfren. Enfin, notre voyage continuant à être aussi +heureux, nous atteignîmes Odiham, un soir, à la nuit close. Nous y +fûmes accueillis chez un Français, nommé R..., qui occupait seul une +de ces petites maisons situées à l'extrémité de la ville, bâties pour +être louées aux Français; et nous prîmes celle-ci de préférence, parce +qu'il aurait fallu traverser Odiham pour parvenir à celle où je +m'étais réfugié lorsque je m'étais échappé des mains de mon garde +quelque temps auparavant.</p> + +<p>Huit jours suffirent à peine pour remettre nos corps des fatigues que +nous avions essuyées, pour guérir nos pieds qui étaient dans un état +déplorable. Céré et Le Forsoney, seuls entre tous les Français, furent +informés de notre présence; ils nous pourvurent de tout ce que nous +désirions, et nous allions recommencer nos expéditions, lorsque nous +fûmes arrêtés dans la maison de M. R..., qui avait été investie par la +force armée. On nous enferma dans la prison de la ville. Le guichet +était ouvert de midi à deux heures; les Français, les Anglais, +venaient, à flots, nous visiter.</p> + +<p>Dans ce nombre, puis-je oublier la jeune Sarah qui, me tendant sa +jolie main, laissa dans la mienne un billet où elle m'annonçait +qu'elle savait que nous devions nous évader pendant la nuit, qu'elle +se tiendrait à portée, et que, cette fois, elle ne me quitterait que +lorsqu'elle m'aurait conduit en France!</p> + +<p>En effet nous avions des outils sur nous quand on nous arrêta, et nous +ne fûmes pas fouillés; nous avions percé les murs de la prison; nous +pouvions donc en gagner la cour pendant l'obscurité, et nos amis +devaient, à minuit, nous jeter, par dessus le mur de clôture, une +bonne échelle de corde. Tout cela fut exécuté; mais, à l'instant de +mettre le pied à l'échelle, comme les courses <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> nocturnes des +Français avaient excité l'attention de la police, des coups de fusil +partirent, les portes s'ouvrirent, nous fûmes saisis, mis aux fers +comme des forçats, et jetés dans un cachot d'où l'on ne nous laissait +sortir que de midi à une heure pour prendre l'air dans une cour. +Rousseau se promenait à grands pas dans cette cour, marchant comme +s'il ne s'apercevait pas qu'il avait une grande chaîne qui suivait ses +pieds avec un grand fracas; ses bras étaient croisés, ses yeux levés +au ciel; il avait l'air de chercher des idées pour quelque grande +composition poétique. Peltier, comme s'il avait été toute sa vie un +habitant des bagnes, avait relevé sa chaîne, l'avait attachée à sa +ceinture, et semblait ne pas même se douter qu'il fût aux fers. Pour +moi, je restais assis sur la paille de ma prison, me cachant à +moi-même, autant que je le pouvais, ces horribles chaînes, et +cherchant, en lisant ou écrivant, à m'étourdir sur cette affreuse +position dont, par anticipation, j'ai dit deux mots précédemment.</p> + +<p>Dans le nombre des prisonniers du cautionnement qui nous avaient fait +leur visite, se trouvait un capitaine polonais, nommé Poplewski; ce +bel et brave homme, avec son excellente figure, était venu me prier +d'accepter une fort belle montre que je refusai, en lui montrant ce +que je devais à l'obligeante amitié de Céré et Le Forsoney. Il en +parut très mortifié, et il lui échappa de dire que si nous nous étions +réfugiés chez lui, nous n'aurions pas été saisis. Le propos fut +entendu et commenté; enfin, Poplewski, qui n'avait hésité à parler que +parce qu'il n'avait que des doutes, fut amené à dire qu'étant allé +chercher quelque argent chez l'agent, peu d'heures avant notre +arrestation, il y avait rencontré M. R... qui, à sa vue inopinée, +avait cherché à se cacher. Il n'en fallut pas davantage pour notre +jeunesse, dont l'exaspération fut au comble. En bouillant créole, en +ami irrité, Céré fut le premier à aller chercher M. R..., +l'apostrophant si vivement qu'un duel en fut la suite immédiate. M. +R... fut <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> grièvement blessé; mais, dès les premiers symptômes +du mieux, l'agent le fit monter secrètement en voiture, et, sous un +nom différent, l'envoya, dit-on, dans un cautionnement en Écosse. +Depuis lors aucun de nous n'a pu retrouver sa trace; et, à tort ou à +raison, il resta entaché dans le cautionnement, d'avoir, par intérêt +ou par crainte d'être personnellement compromis, livré nos personnes à +l'agent.</p> + +<p>Nous restâmes trois longs jours aux fers; des ordres de nous faire +reconduire à Chatham arrivèrent alors, et, la nuit, six soldats et un +sergent vinrent nous emmener sans que nous pussions prendre congé de +nos amis. Hélas! j'en ai bien peu revu; je n'ai même jamais eu la +douceur de me retrouver ni avec Céré ni avec Le Forsoney. Celui-ci fut +licencié du service à sa rentrée en France, lorsque la paix fit opérer +tant de réformes dans le personnel de la marine. Céré, par le crédit +de sa famille, fut échangé, peu de temps après notre départ; il se +rendit en France, fut nommé sous-lieutenant, alla se battre à côté de +nos illustres guerriers, ne tarda pas à devenir lieutenant, se battit +encore et fut blessé. «—Guérissez-vous, lui dit l'empereur, soyez +capitaine, continuez, et vous irez loin!» «—Sire, lui avait répondu +le noble jeune homme, je ne m'arrêterai qu'aux marches du trône.» Mais +sa blessure était plus dangereuse qu'il ne le pensait, et elle +l'enleva à sa famille, à ses amis, à sa patrie, qu'il aurait sans +doute illustrée.</p> + +<p>Au départ de Céré, Le Forsoney lui avait remboursé ce qu'il m'avait +prêté; bientôt, à mon tour, je pus en envoyer le montant à ce digne +ami.</p> + +<p>Enfin Sarah se maria, par la suite, à l'un de nos prisonniers; elle a +montré sa ravissante figure à Paris, en 1814; elle s'informa de moi; +elle m'écrivit à Rochefort; mais j'étais à la mer; et quand, au retour +de ma campagne, sa lettre me fut remise, elle était repartie pour +l'Angleterre!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Excellents amis, fille dévouée, que votre attachement nous +avait fait de bien! Comme il nous dédommagea de nos malheurs!</p> + +<p>Notre escorte prit un excellent moyen pour déjouer les ressources de +notre esprit entreprenant. Nous marchions toujours au milieu d'eux. +Leurs armes étaient chargées. Dans les auberges, ils ne nous +quittaient pas. Un soldat couchait à la porte de notre chambre, un +autre, près de la croisée. Le sergent se faisait remettre, tous les +soirs, nos vêtements, nos chapeaux, nos souliers, qu'il enfermait sous +clef. Lorsque l'un de nous allait aux lieux d'aisance, deux d'entre +eux l'y accompagnaient; une fois, pourtant, un seul m'y conduisit, et +simplement armé de sa baïonnette; aussitôt après, j'achetai une +tabatière que je fis remplir de tabac, dans le dessein de lui jeter +cette poudre aux yeux, s'il s'avisait, une autre fois, de me conduire +sans son camarade, et je me serais alors facilement sauvé, car ces +cabinets se trouvaient presque toujours dans le voisinage de quelque +jardin; mais, comme l'a dit Paterculus, l'occasion, voilée de la tête +aux pieds, marche à reculons, elle n'a de cheveux qu'une mèche qui +s'échappe de son front à travers le voile: elle est donc difficile à +reconnaître, difficile à saisir, et il ne faut pas la laisser +s'échapper. Or elle ne repassa plus pour moi.</p> + +<p>Nous revînmes de nouveau à Londres, où nous changeâmes d'escorte; +mais, avant d'y entrer, une garde brillante qui nous atteignit au +galop annonça le passage de Georges III qui revenait de Windsor. +L'idée nous vint de nous précipiter devant sa voiture, agitant un +papier, comme pour demander grâce! Rousseau goûta beaucoup ce projet; +mais je lui fis observer qu'on ne pouvait implorer Sa Majesté qu'à +genoux, et cette démarche, qui paraissait assurer notre liberté et qui +avait été saisie avec enthousiasme, fut fièrement repoussée avec +indignation.</p> + +<p>Le désir que nous avions précédemment formé d'un petit séjour à +Londres, lors de notre retour, se trouva réalisé, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> car on +nous y laissa quatre jours, mais détenus, et dans la prison dite de +Savoie où l'on renfermait les déserteurs de l'armée anglaise, et qui, +lorsque Charles-Quint visita Londres, lui avait servi de palais. Des +Français au milieu de déserteurs anglais; quelle fête pour ceux-ci! La +réception fut cordiale; ils nous prodiguèrent soins, sympathie; ils +burent à notre santé, beaucoup plus, même, que nous le voulions. Ils +se promettaient de déserter de nouveau, se proposaient de nous revoir +en France, et en juraient par les cicatrices de coups de schlague, ou +de fouet, dont leurs corps étaient sillonnés pour délit de désertion! +Un d'entre eux en avait déjà reçus onze cents, et il en attendait +trois cents autres, le jour de notre départ. Malgré tant de marques +d'affection, nous nous trouvions là en très mauvaise compagnie; aussi +les quittâmes-nous avec plus de plaisir que nous ne leur en +témoignions.</p> + +<p>Rien de particulier jusqu'à Chatham où nous arrivâmes, le 1<sup>er</sup> mai +1808, par un soleil magnifique levé, comme tout exprès, pour nous +faire envisager notre prison avec plus de douleur! C'était le seul +jour vraiment beau que l'on eût eu de l'année en ce pays; nous +remarquâmes, toutefois, que, quoique assez au sud de l'Angleterre, les +buissons d'aubépine avaient à peine de bourgeons. C'était néanmoins +bien séduisant pour nous, qui pensions au black-hole qui nous +attendait, et où, effectivement, nous fûmes ensevelis pendant dix +jours, mais sans outils pour faire des excursions dans la cale, car on +nous les avait retirés avant de nous mettre aux fers, à Odiham.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> CHAPITRE V</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—Exaspération des prisonniers du <i>Bahama</i>.—Réduits à + la demi-ration après notre évasion.—Projet de révolte.—Disputes + et querelles.—Luttes de Rousseau contre un gigantesque + Flamand.—Les prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du + mauvais temps.—Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent + qu'ils ne descendront pas du parc avant de l'avoir reçu.—Milne + appelle du renfort.—Il ordonne de faire feu; mais le jeune + officier des troupes de Marine, qui commande le détachement, + empêche ses soldats de tirer.—Je monte sur le pont en + parlementaire.—Je n'obtiens rien.—Stratagème dont je + m'avise.—À partir de ce jour, les esprits commencent à se + calmer.—Nouvelles tentatives d'évasion.—Milne emploie des + moyens usités dans les bagnes.—Ses espions.—Nouvelle agitation + à bord.—Audacieuse évasion de Rousseau.—Il se jette à l'eau en + plein jour en se couvrant la tête d'une manne.—Il est ramené sur + <i>le Bahama</i>.—Tout espoir de nous échapper se dissipe.—La + population du ponton.—Sa division en classes: les Raffalés, les + Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.—Subdivision des Raffalés, + les Manteaux impériaux.—Le jeu.—Rations perdues six mois + d'avance.—Extrême rigueur des créanciers.—Révoltes périodiques + des débiteurs.—Abolition des dettes par le peuple + souverain.—Nos distractions.—Ouvrages en paille et en + menuiserie.—Le bois de cèdre du <i>Bahama</i>.—Ma boîte à + rasoirs.—Je me remets à l'étude de la flûte.—Les projets de + Rousseau.—La civilisation des Iroquois.—Charmante causerie de + Rousseau, les bras appuyés sur le bord de mon hamac.—Je lui + propose de commencer par civiliser le ponton.—Nous donnons des + leçons de français, de dessin, de mathématiques et + d'anglais.—J'étudie à fond la grammaire anglaise.—<i>Le Bahama</i> + change de physionomie.—Conversions miraculeuses; le goût de + l'étude se propage.—Le bon sauvage Dubreuil.—Sa passion pour le + tabac.—La fumée par les yeux.—En juin 1808, après vingt mois de + séjour au ponton, je reçois une lettre de M. de Bonnefoux par les + soins de l'ambassadeur des États-Unis.—Cet ambassadeur, qui + avait été reçu à Boulogne par M. de Bonnefoux, obtient du + Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.—Je quitte le + ponton et me sépare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil + et de mes autres compagnons d'infortune.</p> + +<p>Nous trouvâmes le ponton dans un grand état d'exaspération. Notre +évasion avait excité l'irascibilité du commandant Milne, qui ne +traitait plus les prisonniers qu'avec une sauvage dureté. D'abord il +entreprit de trouver leurs <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> outils; mais ses recherches ne +l'ayant pas conduit à leur découverte, il réduisit à moitié leur +ration, déjà si exiguë et il finit par obtenir la restitution de ces +instruments de désertion en plaçant nos camarades dans la cruelle +alternative, ou de les rendre ou de souffrir éternellement de la faim. +Les autres ordres que ce monstre à face humaine avait donnés sur la +police intérieure étaient empreints du même cachet. Aussi n'y avait-il +qu'un cri dans le ponton, celui de révolte; qu'une pensée, celle de +massacrer les Anglais qui nous gardaient!... et puis, sauve qui peut!</p> + +<p>Nous nous associâmes, Rousseau et moi, avec ardeur, à ces plans de +vengeance. Le complot fut promptement organisé, et le succès en +semblait assuré; mais, quand nous approchâmes du moment de +l'exécution, nous ne comptâmes plus, excepté dans les audacieux +Corsairiens, que de tièdes coopérateurs; et, en effet, enlever le +ponton ou s'en rendre maîtres: facile! Exterminer la garnison: facile! +Mais sauve qui peut!... restreint à un fort petit nombre d'entre nous, +car, quelle que fût l'heure de l'entreprise, les autres pontons +devaient en avoir connaissance et envoyer du secours! Admettons même +qu'il n'en fût rien, qui gagnait la terre après ce coup de main? Deux +cents prisonniers tout au plus que pouvaient contenir les canots du +<i>Bahama</i>! et qui aurait ramené ces embarcations, pour venir chercher +les six cents restants, dans trois autres voyages consécutifs? Quels +eussent été les deux cents premiers? Sur ce chiffre, combien n'y en +aurait-il pas eu sans argent, sans vêtements convenables, sans +connaissance de la langue anglaise? Enfin pouvait-on se faire illusion +sur l'activité des recherches, la rigueur des lois du pays, la +probabilité des représailles, et, au bout de tout cela, on était bien +forcé de voir l'échafaud, l'échafaud menaçant et ignominieux qui nous +attendait. Ces considérations finirent par prévaloir; on abandonna ce +projet de colère; mais les cœurs restèrent ulcérés, et Milne, qui +en eut quelque connaissance, redoubla d'implacabilité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> L'aigreur qui avait gagné nos caractères se manifestait à +tout moment. L'on ne voyait à bord que disputes, menaces, querelles, +duels ou combats: dans un de ceux-ci, Rousseau se mesurant contre un +colossal Flamand qui l'avait défié à la lutte, s'élança sur ce géant, +et faisant l'effet d'une formidable catapulte, le frappa de la tête +contre le creux de l'estomac, le renversa dans le sang qu'il lui fit +vomir, appuya sur lui son genou victorieux, le tint d'une main par les +cheveux, et l'autre levée, prête à l'assommer s'il avait fait signe de +résistance, il représentait le bel Hercule de Bosio que je n'ai jamais +pu voir, aux Tuileries, sans me rappeler la pose sublime de mon +robuste ami.</p> + +<p>Mais une scène plus terrible éclata à cette époque: un très mauvais +temps avait empêché de porter les vivres qui, journellement, nous +venaient de terre. Il n'y avait que du biscuit à bord: on nous en +donna. Les prisonniers réclamèrent ce qui leur était dû, et +déclarèrent qu'à la nuit ils ne descendraient pas du parc, s'ils ne +l'avaient pas reçu. Milne appela main-forte des autres pontons, les +soldats se rangèrent en armes sur le pont, et autour du parc qu'ils +dominaient. L'heure de descendre sonna, Milne nous fit sommer +d'évacuer le parc; personne n'obéit. «Feu!» cria-t-il. Mais un jeune +officier d'infanterie de marine, qui était le chef direct de la +troupe, ne répéta pas cet ordre que Milne répéta avec rage, et qui +pourtant ne fût pas donné par l'officier. Honneur à tant d'humanité! +cet admirable jeune homme, recommandant bien à ses soldats de ne pas +tirer sans son commandement exprès, se pencha alors vers nous et il +prononça quelques paroles dont on pouvait deviner la bienveillance par +ses gestes, mais elles furent couvertes par les cris: «Égorgez-nous!» +M'apercevant cependant, que la noble conduite de l'officier avait +produit quelque impression, trouvant d'ailleurs moins d'énergie dans +les derniers cris des prisonniers, je montai sur un banc. Agitant +alors <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> la main comme pour réclamer le silence, je parvins à +l'obtenir et, prétextant qu'il pouvait y avoir quelque malentendu, je +demandai l'assentiment pour aller m'en expliquer avec Milne, ce que +Français et Anglais acceptèrent.</p> + +<p>Je montai, alors, sur le pont; toutefois je ne pus rien gagner en +demandant de la modération, et je m'acheminai vers le parc pour +rejoindre mes compagnons d'infortune. Le jeune officier, à la figure +douce et blonde, voulut me retenir en alléguant le carnage qui allait +avoir lieu. «Et mon honneur?» lui dis-je, en me dégageant de sa main +pour continuer ma route; mais, à peine atteignais-je la porte de +l'échelle, qu'une lueur nouvelle frappa mon esprit, et je revins sur +mes pas.</p> + +<p>Dans les grandes crises, s'il est, parfois, un moment unique où la +voix de la conciliation peut se faire entendre, et si j'avais été +assez heureux pour pouvoir me faire écouter dans le parc, au milieu de +l'agitation générale, il en est un, aussi, où, souvent, on réussit en +frappant plus fort. Ce moyen opposé, je résolus de le tenter sur les +Anglais, et je revins vers Milne dont la figure était vraiment, alors, +celle d'un tigre: il en avait la gueule écumante, les yeux enflammés, +la voix rugissante, la démarche tortueuse: «Eh bien», lui dis-je, +«faites feu, puisque vous le voulez, mais c'est votre arrêt de mort! +vous ne connaissez pas les Français, je le vois bien! Sachez donc que +ces huit cents hommes qui sont sous vos yeux et dont la moitié +ressemble à des squelettes, vont s'animer à l'odeur de la poudre; vous +allez en faire des lions que rien n'arrêtera; ils monteront sur les +cadavres, le parc sera franchi, le pont sera envahi; les soldats +seront massacrés: il en arrivera ce qui pourra, mais vous, oui, vous, +ils vous chercheront à plaisir et vous déchireront en pièces.» Milne +fut terrifié; il me demanda ce qu'il fallait qu'il fît. «Rien», lui +répondis-je, «gardez vos soldats, fiez-vous-en à leur chef et +contentez-vous de nous surveiller. Deux heures ne seront pas +écoulées, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> croyez-moi, que le malaise, la fraîcheur de la +nuit, la fatigue, le sommeil, l'ennui s'empareront des prisonniers. +D'eux-mêmes, alors, ils se décideront à descendre, pourvu qu'ils ne +croient pas y être forcés: ils s'en vanteront, peut-être; vous ferez +semblant de ne pas entendre; vous éviterez ainsi l'effusion du sang +par un petit sacrifice d'amour-propre; et, demain, il n'y paraîtra +plus!» L'officier fut de mon avis, Milne résista quelque temps; enfin +il céda à la raison, et peut-être à la crainte. Je redescendis, alors; +je dis aux prisonniers qu'on reconnaissait que nous étions dans notre +droit, qu'on nous laissait la faculté de rester dans le parc; et je +n'avais pas fini de parler que cinq ou six quolibets furent lancés +contre les Anglais; mais la moitié d'entre nous étaient déjà en train +de descendre, et la seconde ne tarda pas à suivre la première. Ainsi +finit ce terrible complot, cet épisode orageux; mais si jamais j'ai +cru au dernier de mes jours, ce fut, certes, celui dont je viens +d'esquisser les événements.</p> + +<p>Par une conséquence ordinaire, à partir de ce moment, où nous sortions +d'un état violent poussé jusqu'à ses dernières limites, les esprits se +calmèrent visiblement et, bientôt, nous nous remîmes à soudoyer nos +gardes, à nous procurer de nouveaux outils, et à faire encore des +trous à ce malheureux ponton.</p> + +<p>Le premier ne fut pas heureux; les Anglais le découvrirent lorsqu'il +était seulement à moitié fait. Celui-ci avait été percé dans le bois; +le second fut pratiqué dans les grilles qui barraient les sabords, et +dont nous entreprîmes de scier une partie suffisante pour passer le +corps, mais il fut encore découvert. Ces deux trous appartenaient à +Rousseau et à moi. Deux autres dans les flancs du navire et pour +d'autres prisonniers eurent le même sort; mais nos geôliers y mirent +si peu de cérémonie, ils allèrent si droit au but, que nous ne pûmes +plus douter que Milne n'avait pas rougi d'employer un moyen qui +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> n'est usité que dans les bagnes, et qu'il payait un espion +parmi nous. Ainsi, nous étions odieusement trahis! Il éclata un +nouveau cri de vengeance à bord; les têtes se montèrent de nouveau, +les soupçons, les menaces les plus foudroyantes se portèrent tantôt +sur l'un, tantôt sur l'autre, mais, comme il devait y avoir beaucoup +d'injustice dans ces soupçons, il fallut s'attacher à calmer ces +premiers mouvements, il fallut surtout ne plus faire de trous +puisqu'ils étaient inutiles et que c'eût été renouveler la +fermentation générale. On vit, alors, Milne sourire, parfois, avec une +joie cruelle en nous regardant dans le parc, et disant qu'il était +certain que plus un prisonnier ne sortirait du <i>Bahama</i>, et qu'il +voulait être damné s'il était trompé.</p> + +<p>Toutefois, sa joie fut courte: je me promenais, un jour, avec Rousseau +sur le gaillard d'avant; nous regardions du côté de la poulaine où il +vit une espèce de corbeille de bord appelée manne; tout à coup, il me +dit qu'il allait en bas pour chercher un bout de corde, et un +bilboquet, ce qu'il fit en effet. Il me pria alors d'occuper, en +jouant au bilboquet, l'attention de la sentinelle qui, dans sa +guérite, s'était mise à l'abri d'une petite pluie. J'y réussis; lui, +pendant ce temps s'était coiffé de la manne jusqu'aux épaules, l'avait +bien attachée, après y avoir, en outre, logé ses vêtements dont il +s'était dépouillé; il s'était ensuite laissé glisser dans l'eau, et, +en plein jour, nageant debout, passant même sous la galerie de Milne, +il s'était confié au courant qui l'entraîna assez rapidement vers la +Tamise: je le perdis de vue après une heure d'intervalle, et je le +crus sauvé. Mais, ô malheur! Un canot qui revenait de Londres à +Sheerness passa si près de lui au moment où il allait prendre terre, +que les avirons heurtèrent la manne, la couchèrent, et alors parut à +leurs yeux l'infortuné fugitif qui fut ramené à bord, et que l'affreux +Milne, rugissant comme il n'avait jamais rugi, fit renfermer dans le +black-hole sans lui donner le temps ni de se reposer, ni <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de +se sécher. Je demandai à partager son cachot, alléguant que j'avais +coopéré à l'évasion et que, s'il y avait eu deux mannes j'aurais été +de la partie avec Rousseau; mais Milne ne comprenait pas ce langage; +il crut, en refusant ma demande, punir avec aggravation celui que +chacun ne regardait plus qu'avec un sentiment de chaleureuse +admiration, et sa réponse fut encore un long rugissement.</p> + +<p>Après la fatale reprise de Rousseau, nous fûmes tellement resserrés, +tellement espionnés que tout espoir de nous échapper se dissipa, et +que nous pûmes voir à nu l'horreur d'une position, adoucie jusque-là, +par quelques chances de liberté. Jusqu'à présent, je n'ai parlé du +ponton qu'en homme qui n'en ressentait pas l'odieux malaise, tant nos +idées se concentraient sur notre évasion! Mais le désenchantement +était venu et force fut bien de voir où nous étions.</p> + +<p>Les pontons, ce séjour d'étroite détention, était aussi celui d'une +liberté illimitée, ou plutôt d'une licence sans frein, car il +n'existait ni crainte, ni retenue, ni amour-propre dans la classe qui +n'avait pas été dotée des bienfaits de quelque éducation. On y voyait +donc régner insolemment l'immoralité la plus perverse, les outrages +les plus honteux à la pudeur, les actes les plus dégoûtants, le +cynisme le plus effronté, et dans ce lieu de misère générale, une +misère plus grande encore que tout ce qu'on peut imaginer.</p> + +<p>La population s'y divisait en trois classes: Les Raffalés, les +Messieurs ou Bourgeois, les Officiers. Les Raffalés qu'on appelait +aussi le Peuple souverain était une formidable agrégation des plus +mauvais sujets; leur rendez-vous habituel était l'entrepont. Les +marins ou soldats qui avaient conservé quelque chose de la dignité +humaine, composaient les Bourgeois qui, avec les Officiers des +corsaires ou des navires marchands, logeaient dans la première +batterie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Parmi les Raffalés, se trouvait une subdivision plus abrutie +encore ou plus malheureuse, à laquelle on donnait le nom de Manteaux +Impériaux. Ceux-ci étaient réduits à ne plus posséder au monde que +leur couverture qu'ils appelaient Manteau, et comme elle était +couverte de milliers de poux, on avait irrespectueusement imaginé que +c'était la représentation des abeilles du manteau de cérémonie de +l'Empereur, et de là le nom de Manteau Impérial. Ces infortunés ne +mangeaient rien, tant que la clarté du jour durait; seulement, le +soir, ils se répandaient de tous côtés sous les hamacs, marchant à +quatre pattes, et cherchant, pour les dévorer, des pelures de pomme de +terre, des croûtes de pain, des os ou autres débris qu'ils pouvaient +trouver dans les coins ou au milieu des tas d'ordures de la batterie. +Leur coucher n'était pas plus somptueux; ils s'étendaient sur le dos +et sur le plancher du pont, côte à côte, avec leur fidèle et unique +couverture. Quand minuit sonnait, l'un d'eux commandait: «Par le flanc +droit!» ils se mettaient alors sur le côté droit, en emboîtant leurs +genoux dans le dessous des jarrets de leurs voisins; et à trois heures +du matin, au commandement de «Pare à virer!» ils changeaient de côté +et se plaçaient sur le flanc gauche.</p> + +<p>Ils avaient, cependant, leur ration, leur hamac, leurs vêtements, tout +comme les autres; mais le jeu les réduisait à s'en déposséder aussitôt +qu'ils les avaient reçus; et quel jeu! Au plus fort numéro avec deux +ou plusieurs dés! Ainsi, d'abord, ils perdaient tout ce qu'ils avaient +en propre; ensuite leurs habits et leurs vivres, pour un, deux, huit +jours et jusqu'à six mois en avance. Les gagnants se faisaient +impitoyablement payer dès la réception, et s'ils ne se servaient pas, +pour eux-mêmes, soit de la ration, soit des vêtements, ils vendaient +pour deux sous, à d'autres prisonniers, ce qui réellement en valait +vingt.</p> + +<p>Les vaincus commençaient par se soumettre, mais lorsque au bout de +quelques mois ils se trouvaient en <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> majorité, ils +s'insurgeaient, se choisissaient un chef qu'ils décoraient de deux +fauberts ou balais de petits cordages, en guise d'épaulettes; +nommaient un tambour auquel ils donnaient un accoutrement fantastique, +une gamelle en bois pour caisse, et ils parcouraient le ponton, +proclamant avec une joie infernale que le Peuple Souverain reprenait +ses droits, qu'il décrétait l'abolition des dettes, que l'égalité +était sa devise et que... malheur à qui appellerait de cette décision! +Il fallait alors se mettre en garde contre cette brutale boutade, mais +dès le lendemain, les dés reprenaient leurs droits; il se formait un +nouveau noyau de Manteaux Impériaux composé des moins heureux ou des +plus maladroits, et, tout au plus, il n'y avait qu'un déplacement de +personnes, car le fonds des choses restait le même; et, après une +nouvelle révolution de temps, arrivait une autre explosion de +démonstrations soi-disant républicaines! Qui reconnaîtrait dans ces +tableaux, cette orgueilleuse espèce humaine dont on a dit:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add6em">.....Cœlumque tueri</span><br> + Jussit et erectos ad sidera tollere vultus.</p> + +<p>Malgré le juste effroi que nous causaient, de temps à autre, les +Manteaux Impériaux, les Raffalés et le Peuple Souverain, nous savions, +cependant, qu'ils craignaient la police anglaise en cas de tentative +de meurtre ou de meurtre même, et ce que nous redoutions d'eux, +réellement, à part leur ignoble aspect, était la quantité de poux de +corps qu'ils mettaient en circulation parmi nous, et dont nul n'était +exempt. Au bout de huit jours un pantalon en avait des nichées +indestructibles; ils pleuvaient en quelque sorte sur nous. En adoptant +des caleçons que je faisais laver à l'eau bouillante, j'étais parvenu +à en avoir moins qu'auparavant, mais il était à peine suffisant d'en +changer deux fois par semaine.</p> + +<p>Voilà pourtant à quoi nous étions réduits, et nos seules <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> +distractions étaient, dans notre coin particulier, une partie de +reversis, le soir; puis force pipes de tabac qui achevaient de +désorganiser nos poitrines, et certains travaux comme ouvrages en +paille ou en menuiserie. <i>Le Bahama</i> était un vaisseau construit en +bois de cèdre et pris sur les Espagnols: le bois sorti de nos trous +servait à divers de ces ouvrages; et tout l'intérieur du nécessaire de +toilette que j'avais dès ce temps-là, et que j'ai encore, fut alors +mis à neuf avec le bois du trou par lequel Rousseau, Peltier et moi, +nous nous étions évadés. Tous les jours, je me sers de mes rasoirs, +et, en ouvrant la boîte où ils sont renfermés, je frisonne +involontairement quelquefois, en me reportant à ces temps d'un +détestable souvenir! Je tiens à ce meuble cependant, parce que, +lorsqu'il m'arrive quelque événement fâcheux, il me dit, aussi, que +j'ai vu des jours plus malheureux encore, et c'est une sorte de +consolation.</p> + +<p>Je cherchai à me remettre à ma flûte, mais les sons ne sortaient pas; +les doigts se refusaient à l'exécution. J'y mis pourtant de +l'insistance; peu à peu, j'en fis mon occupation chérie, et l'étude +revint ensuite qui, seule, pouvait efficacement soutenir mon moral.</p> + +<p>Rousseau eut beaucoup plus de peine à prendre son parti. D'abord, ne +pas agir pour sa liberté, pour lui ce n'était pas vivre, mais comme il +avait une excessive exaltation, il finit par trouver une idée à +laquelle il s'attacha exclusivement, et, s'adonnant à ses nouveaux +projets avec sa chaleur accoutumée, il parut soulagé. Il songeait à la +civilisation des Iroquois, chez lesquels un jour, il projetait d'aller +s'établir, et il s'en occupait avec tant de bonne foi qu'il acheva +tout son plan, et qu'il nous débitait à cet égard mille folies fort +divertissantes, mêlées de beaucoup d'esprit et, parfois d'un grand +sens.</p> + +<p>Un jour qu'il s'était levé de très bonne heure, il vint me présenter +quelques difficultés d'exécution qui avaient troublé son sommeil. Ses +deux bras étaient appuyés sur <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> le bord de mon hamac, et là, +avec une amabilité charmante, il m'entretenait de ses rêves. Il était +surtout fort embarrassé de la place qu'il me donnerait dans ses États. +Nous devisions sur ce sujet, car je caressais sa chimère puisque cela +lui faisait du bien, lorsque je vins à lui demander si, pour s'exercer +à la science de la civilisation, il ne pourrait pas commencer par +s'essayer à civiliser le ponton. À ces mots, il me regarda comme s'il +eût été pétrifié, il me serra dans ses bras, m'engageant à m'associer +à cette œuvre, ce à quoi je consentis volontiers, et, dès lors, +tournant toutes les facultés de son esprit vers ce nouveau but, il me +proposa de procéder par l'instruction élémentaire, et de chercher, +sans relâche, à la répandre dans les masses. Cette entreprise eut pour +nous un avantage bien grand auquel nous n'avions pas pensé, car ayant +ainsi l'occasion de donner des leçons de français, de dessin, de +mathématiques et d'anglais, à quelques prisonniers assez bien en fonds +pour en obtenir une rétribution, nous eûmes un peu de bière et de +fromage à ajouter à notre simple ration, quand l'envoi des sommes que +nous avions à recevoir de France tardait un peu; et lorsqu'elles nous +parvenaient, nous faisions tourner ces rétributions au bien-être des +plus malheureux du ponton. C'est encore à cette circonstance que je +dois d'avoir pénétré aussi avant que je le fis, dans les difficultés +de la langue du pays et d'avoir composé la <i>Grammaire anglaise</i> qui, +ensuite, a été imprimée.</p> + +<p>Depuis ce moment, <i>le Bahama</i> changea visiblement de physionomie; nous +fîmes des conversions miraculeuses; là, comme il était arrivé à bord +de <i>la Belle-Poule</i> on vit le goût de l'étude se propager, se +populariser, s'enraciner, changer les caractères, épurer les esprits, +et procurer une sorte de bonheur.</p> + +<p>Dubreuil même, le bon et sauvage Dubreuil, qui ne connaissait que sa +pipe, fut aussi de nos disciples: avec ses mœurs flibustières, ce +corsairien était un homme qui <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> avait quelquefois des saillies +étonnantes. Je lui disais même, une fois, à ce sujet, qu'il ne lui +manquait qu'un peu de politesse pour être partout d'un commerce fort +agréable; il me demanda alors ce que c'était que la politesse. Voulant +un peu l'embarrasser, je lui répondis par ces vers de Voltaire:</p> + +<p class="poem10"> + La politesse est à l'esprit,<br> + Ce que la grâce est au visage;<br> + De la bonté du cœur elle est la douce image.<br> + —Et c'est la bonté qu'on chérit.</p> + +<p>Dubreuil me répondit: «Va-t-en dire à celui qui parle ainsi qu'il est +un sot: Sa grâce du visage, ce sont des grimaces; d'ailleurs, moi, je +veux qu'on m'aime pour ma bonté et non pas pour la <i>douce image</i> de ma +bonté!» puis il répéta plus de vingt fois: la <i>douce image</i> et +toujours, par la suite, quand quelque chose lui paraissait peu +sincère, il disait: c'est de la <i>douce image</i>.</p> + +<p>Ce pauvre Dubreuil, il avait eu un bien grand chagrin, celui d'arriver +à ne pas posséder un seul sou, et de ne plus avoir rien à vendre pour +acheter du tabac. Nous n'étions pas plus en fonds que lui pour le +moment, car nous n'en étions pas encore à nos leçons et nous ne +pouvions, Rousseau ni moi, lui procurer les moyens d'en avoir. Je crus +qu'il en deviendrait fou; il essayait quelquefois de se casser la tête +contre la muraille du vaisseau; il en fut enfin si malheureux, tant il +est funeste d'avoir des habitudes aussi enracinées qu'une sombre +mélancolie s'empara de lui et menaça sa vie. Enfin, je trouvai quelque +argent à emprunter, nous lui fîmes, à grand peine, accepter sa +provision quotidienne et il reprit sa bonne humeur accoutumée.</p> + +<p>La manière dont il me remercia mérite d'être citée: Il voulait, +dit-il, m'enseigner, en fumant, à faire sortir la fumée par les yeux. +Peu m'importait assurément, mais <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> je crus devoir me prêter à +cette marque singulière de gratitude. Il me pria alors, de bien +observer les grimaces qu'il serait obligé de faire en activant sa +pipe; et quand il frapperait du pied de lui presser la poitrine avec +le plat de la main pour donner plus de force à ses poumons. Je suivis +ponctuellement ses instructions; lorsque ma main fut à l'endroit +indiqué, il baissa sur mes doigts sa pipe qui était brûlante et me fit +jeter un cri. En relevant le bras, je cassai sa maudite pipe entre ses +dents, puis des deux mains je le pris par le cou, mais il riait si +fort, il avait une si bonne figure que je le laissai aller. «Vois, me +dit-il, comme tu es ingrat; tu devrais me payer pour t'avoir appris un +si joli tour de société; eh bien, c'est moi qui veux payer, et au +premier argent que je recevrai, c'est moi qui me charge du règlement.» +Il tint, ma foi, bien parole quelque temps après.</p> + +<p>Nous arrivâmes ainsi au mois de juin 1809, et il y avait vingt mois +que j'étais au ponton lorsque je reçus une lettre de M. de Bonnefoux +qui me parvint par les soins d'un ambassadeur des États-Unis, +accueilli par lui à Boulogne, accomplissant une mission d'abord à +Paris, ensuite à Londres. En reconnaissance des politesses ou des bons +offices de M. de Bonnefoux, il lui avait promis de me faire remettre +au cautionnement, et effectivement, le lendemain, les portes du ponton +me furent ouvertes! Trop de larmes de joie, trop de délire, trop de +regrets, en même temps vinrent se mêler à cette inespérée nouvelle +pour que j'essaie de les décrire! Craignant, toutefois, que je ne me +chargeasse de lettres de la part de prisonniers on ne me donna que +cinq minutes pour faire mes apprêts, et, je puis le dire avec +sincérité, mon cœur saigna de douleur, mes larmes coulèrent avec +abondance en me séparant de Rousseau, de Dubreuil, de mes compagnons +d'infortune, de mes élèves, et en m'arrachant à leurs embrassements, à +leurs pleurs, à leurs manifestations d'amitié.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> CHAPITRE VI</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Le cautionnement de Lichfield.—La patrie de Samuel + Johnson.—Agréable séjour.—Tentatives infructueuses que je fais + pour procurer à Rousseau les avantages du cautionnement.—Je + réussis pour Dubreuil.—Histoire du colonel Campbell et de sa + femme.—Le lieutenant général Pigot.—Arrivée de Dubreuil à + Lichfield.—Un déjeuner qui dure trois jours.—Notre existence à + Lichfield.—Les diverses classes de la société anglaise.—La + classe des artisans.—L'agent des prisonniers.—Sa bienveillance + à notre égard.—Visite au cautionnement + d'Ashby-de-la-Zouch.—Courses de chevaux.—Visite à Birmingham, + en compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa + famille.—J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice M<sup>me</sup> + Calalani.—Les Français de Lichfield.—L'aspirant de marine + Collos.—Mes pressentiments.—Le cimetière de Thames.—Les + vingt-huit mois de séjour à Lichfield.—Le contrebandier + Robinson.—Il m'apprend, au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été + échangé contre un officier anglais et que je devrais être en + liberté.—Il vient me chercher pour me ramener en France.—Il + m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson, fait la même + démarche auprès de mon frère, qui, lui aussi, a été échangé.—Mes + hésitations; je me décide à partir.—J'écris au bureau des + prisonniers. J'expose la situation et je m'engage à n'accepter + aucun service actif.—Robinson consent à se charger de Collos, + moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà promises.—La + chaise de poste.—Arrivée au petit port de pêche de Rye.—Cachés + dans la maison de Robinson.—Le capitaine de vaisseau Henri du + vaisseau <i>le Diomède</i> sur lequel Collos avait été pris.—Il se + joint à nous.—Cinquante nouvelles guinées promises à + Robinson.—Au moment de quitter la maison de Robinson à onze + heures du soir, M. Henri donne des signes d'aliénation mentale, + et ne veut plus se mettre en route. Je lui parle avec une fermeté + qui finit par faire impression sur lui.—Nous nous embarquons et + nous passons la nuit couchés au fond de la barque de + Robinson.—Ce dernier met à la voile le lendemain matin et passe + la journée à mi-Manche en ralliant la côte d'Angleterre quand des + navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.—Coucher du + soleil.—Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou noyés.—La + chanson mi-partie bretonne, mi-partie française du commandant + Henri.—Terrible bourrasque pendant toute la nuit.—Le feu de + Boulogne. La jetée.—La barque vient en travers de la + lame.—Grave péril.—Nous entrons dans le port de Boulogne le 28 + novembre 1811.—La police impériale.—À la Préfecture + maritime.—Brusque changement de situation.—M. de Bonnefoux + m'annonce que je viens d'être nommé lieutenant de + vaisseau.—Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un + contrebandier de ses amis, le malheur arrivé à mon frère et à + Stevenson.—Ils avaient <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> été arrêtés au moment où ils + s'embarquaient à Deal.—Le ponton <i>le Sandwich</i> voisin du + <i>Bahama</i> en rade de Chatham.—Départ de M. Henri pour Lorient, de + Collos pour Fécamp.—Je séjourne dix-neuf jours chez mon cousin + et je quitte Boulogne avec un congé de six mois pour aller à + Béziers.</p> + +<p>Retourner au cautionnement produisit en moi une telle illusion de +liberté, que je crus jouir de la réalité même. Cette illusion fut +bientôt augmentée quand j'arrivai à Lichfield, nouveau séjour qui +m'était destiné, ville charmante, située au cœur de l'Angleterre, +la seconde du Staffordshire, où les Français jouissaient d'autant de +considération que ses affables habitants eux-mêmes, et où l'on +semblait s'être évertué à former une réunion de nos compatriotes les +plus distingués.</p> + +<p>Lichfield est la patrie du célèbre Samuel Johnson<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>. Cependant, +Rousseau et Dubreuil ne sortaient pas de ma pensée. Je voulais +absolument leur donner, au moins, la vie du cautionnement; mais les +diverses tentatives que je fis pour Rousseau échouèrent complètement. +Quant à Dubreuil, il m'avait souvent raconté que dans un des cent +abordages où il s'était couvert de sang et de la gloire des combats, +il avait pris, jadis, un colonel Campbell, dont la femme, passagère +avec lui, allait essuyer les derniers outrages de la part des marins +de Dubreuil, lorsque celui-ci, touché de la douleur de Campbell, +s'était avancé, était parvenu, avec des menaces de mort, à faire +respecter la malheureuse victime, et la lui avait rendue en leur +donnant la liberté à tous les deux.</p> + +<p>Après bien des pas perdus, je finis par faire connaître ce trait au +lieutenant général Pigot, qui passait une partie de l'année à +Lichfield. Il avait heureusement connu le colonel Campbell, et, après +s'être assuré de la vérité du fait, il obtint pour Dubreuil la +résidence de Lichfield. J'avais tenu mes démarches secrètes, car je ne +voulais <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> pas le bercer de frivoles espérances; il n'en fut +donc instruit que comme moi, c'est-à-dire cinq minutes avant l'instant +où on lui signifia qu'il pouvait quitter <i>le Bahama</i>.</p> + +<p>Il arriva boitant, fumant, jurant et me cherchant. Puis il m'invita à +déjeuner au meilleur hôtel, et il s'y trouva si bien qu'il fit durer +ce premier repas pendant trois jours entiers. Chacun allait le voir +par curiosité: il fumait, mangeait, parlait, riait, buvait, chantait, +et il tutoyait tout le monde. Il y composa même, tout en vidant son +verre, tout en rechargeant sa pipe, une chanson fort comique, où il +n'oublia pas de parler de la grâce du visage, ainsi que de la douce +image qu'il prétendait bien n'être pas mon fait, et il finissait +chaque couplet par ce refrain en mon honneur:</p> + +<p class="poem10"> + De Bonnefoux nous sommes enchantés,<br> + Nous allons boire à sa santé!</p> + +<p>Il buvait effectivement à ma santé, trinquant avec tous, chantant avec +tous; et ce qu'il y eut de plus heureux, sans nuire à la sienne, du +moins en apparence, car lorsqu'il eut achevé cet incommensurable +déjeuner, il était aussi frais qu'auparavant.</p> + +<p>Notre existence à Lichfield était charmante. Vivant on ne peut mieux +avec les Anglais, admis chez eux, trouvant parmi nous mille agréments, +telles que personnes instruites, salon littéraire, tavernes ou cafés, +réunions pour jeux de société, musiciens, billards, promenades +pittoresques, nous avions tout ce qu'on peut souhaiter quand on est +éloigné de son pays par une cause impérieuse, qu'on n'a pas la douceur +de voir ses parents, et qu'on perd, tous les jours davantage, la +perspective de réussir dans un état commencé.</p> + +<p>Quelques-uns d'entre nous voyaient la haute société, d'autres la +moyenne, d'autres, enfin, celle des artisans; <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> c'est dans +celle-ci que les circonstances m'avaient placé; mais, en Angleterre, +cette classe est si belle, l'instruction, celle des femmes +principalement, y est si avancée, on y possède si bien l'esprit des +convenances que presque tout ce qui était jeune, parmi nous, avait +choisi de ce côté.</p> + +<p>La classe moyenne a plus de préjugés de nation ou de position; la plus +élevée a trop de luxe et d'orgueil et les raffinements de ce luxe, qui +lui est si cher, lui sont ordinairement funestes, puisque de là +provient une délicatesse qui attaque bientôt la santé. La classe des +artisans, au contraire, a ce qu'il faut de bien-être pour donner un +nouvel éclat à la beauté naturelle du sang britannique, et il est +difficile de voir rien de plus agréable à l'œil que les réunions +des jeunes gens des deux sexes, lors des foires et des marchés.</p> + +<p>L'agent des prisonniers, de son côté, était le plus brave homme des +Trois-Royaumes. Je voulus aller voir un officier français de mes amis +au cautionnement d'Ashby-de-la-Zouch<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, ville du Derbyshire, comté +voisin, et il me le permit; une vaste mine à charbon sur ma route, une +machine à vapeur pour en épuiser les eaux, un chemin de fer pour en +porter les produits à un canal, étaient, alors pour moi, des +merveilles qui attirèrent toute mon attention. Les Français désiraient +assister aux courses de chevaux qui avaient lieu tous les ans, près de +Lichfield, mais hors des limites des prisonniers; ces courses sont, en +Angleterre, d'un intérêt très vif; il y règne une profusion +éblouissante de voitures, de chevaux, d'hommes en tenue, de femmes +parées, de campagnards au beau sang, à la mise soignée, et l'agent +nous en facilitait les moyens. Mon hôte, le menuisier Aldritt et sa +famille, lui demandèrent de m'emmener avec eux à Birmingham, ville de +fabriques, d'usines, où deux cent mille habitants vivent, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> +là, où il y a cent ans, on ne voyait guère qu'un bourg, et il les y +autorisa. La célèbre cantatrice de l'époque, M<sup>me</sup> Catalini, qui +réunissait les moyens de M<sup>me</sup> Casimir au goût exquis de M<sup>me</sup> +Damoreau, était alors dans cette ville, et nous allâmes l'entendre. +Pour la première fois, mon âme fut enthousiasmée par l'impression +profonde que produit souvent le chant italien; et jusqu'à présent, ce +plaisir éprouvé en entendant les magnifiques voix de ce pays de +l'harmonie musicale, n'a fait que s'accroître en moi. Mary Aldritt, +fille aînée de mon hôte, et la belle Nancy Fairbrother, son amie, +partagèrent mon extase, et furent enchantées de l'admirable perfection +de M<sup>me</sup> Catalini.</p> + +<p>En fait de Français, je fis à Lichfield la connaissance intime d'un +aspirant de marine, nommé Collos, jeune homme de manières élégantes, +musicien, ayant de la gaieté, de la raison cependant, du commerce le +plus sûr, du dévouement le plus absolu. Nous ne nous quittions presque +jamais, logeant, mangeant ensemble et faisant à tour de rôle notre +petit ménage et notre cuisine particulière. Il était fort divertissant +quand, en costume d'intérieur, il cirait ses bottes; il prétendait +alors qu'il jouait de la basse; la brosse était son archet, la cire, +sa colophane, et c'était l'accompagnement de quelque chant joyeux +qu'il entonnait en ce moment. Jamais accord entre camarades ne fut +plus justifié par une intimité plus parfaite, par une sympathie qui ne +s'est jamais démentie. En lui, je ne trouvais ni la bouillante amitié +de l'infortuné Céré, ni les hauts mouvements de l'aimable Rousseau, ni +la noble dignité de Delaporte; mais il y avait quelque chose de solide +sur quoi l'on aimait à se reposer, et s'il me rappelait une liaison +passée et bien chère, c'était celle du sage Augier, moins, toutefois, +le haut degré de son instruction, mais plus, beaucoup de grâce et +d'enjouement. Collos est aujourd'hui à Brest, où il vit paisiblement, +après avoir pris sa retraite comme lieutenant de vaisseau; il s'y est +marié depuis longtemps, et l'aîné de <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> ses fils est un des +élèves les plus jeunes et les plus avancés de l'École navale. C'est un +bonheur peu commun que d'être le chef des enfants d'amis aussi +sincères.</p> + +<p>Je n'ai jamais attaché de l'importance aux pressentiments, ni à +l'influence des nombres. Une fois cependant, entrant à Thames, dans un +de ces cimetières si bien soignés qu'on trouve au milieu des villes de +l'Angleterre, j'avais été frappé de l'idée que l'âge du trépassé dont +je rencontrerais, le premier, l'inscription sur sa pierre, serait +l'annonce de celui auquel j'étais destiné à parvenir, et j'avais +trouvé vingt-six ans. Jusqu'à ce que j'eusse passé cet âge, cette idée +m'était revenue, il est vrai, plusieurs fois, mais d'une manière assez +vague. Depuis lors, j'avais remarqué que j'avais séjourné quatre mois +à Thames; huit mois de plus, c'est-à-dire douze mois à Odiham; huit +mois de plus, c'est-à-dire vingt mois au ponton; et il y avait huit +mois de plus, c'est-à-dire vingt-huit mois que je menais à Lichfield +une vie bien douce sous beaucoup de rapports, lorsque je parlai à +Collos de cette circonstance, en lui disant que la période des huit +mois aurait certainement tort comme le cimetière de Thames, et que les +cinq ans et demi de prison que j'avais alors, y compris le temps passé +à bord du <i>Courageux</i>, s'accroîtraient probablement de beaucoup +encore. Toutefois, le soir même, en rentrant chez moi, je fus accosté +par un Anglais qui m'attendait près de ma demeure, il s'assura bien +que j'étais Bonnefoux, et il me dit ensuite une particularité qui +m'avait été écrite par mon parent de Boulogne; à savoir que, par les +soins du capitaine (aujourd'hui amiral) Duperré, dévoué à ce parent, +j'avais été échangé à la mer; et que, comme le Gouvernement anglais, +toujours prêt à contredire ou anéantir ce qui se faisait au nom de +l'Empereur, ne m'avait pas rendu à la liberté, quoique la personne +libérée pour moi fût arrivée en Angleterre, il venait de la part du +préfet de Boulogne, avec des preuves dont je ne pouvais <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> +douter, me chercher pour me ramener en France. En un mot, cet homme, +nommé Robinson, était un contrebandier qui fréquentait beaucoup les +ports français de la Manche, et qui était réellement envoyé pour me +ramener. Il m'apprit, en même temps, qu'un de ses camarades, nommé +Stevenson, s'était rendu à Thames pour délivrer mon frère, également +échangé à la mer, et par conséquent, n'étant pas plus tenu que moi au +contrat que nous avions souscrit, en arrivant au cautionnement où nous +nous étions engagés à résider jusqu'à ce que nous fussions échangés.</p> + +<p>Que cette offre était tentante! mais il y avait deux obstacles: la +crainte du ponton, si j'étais repris, et la question de ma parole; +car, il faut bien l'avouer, l'échange quoique réel, n'était pas dans +les formes régulières; et, en fait de parole, il ne doit pas y avoir +d'équivoque. Je fis entrer Robinson chez moi pour y attendre Collos, +qui ne tarda pas à venir, et pour le consulter. La chance était si +belle, qu'elle l'emporta sur la sombre perspective du ponton; restait +l'autre obstacle, sur lequel Collos ne voulait pas s'expliquer. Il +fallait, cependant, prendre un parti, car Robinson ne pouvait pas +prolonger son séjour.</p> + +<p>Après bien des irrésolutions, je vins à penser que celui qui +m'envoyait chercher, était l'honneur même et qu'il me servait de père; +j'étais, d'ailleurs, si exténué par mes campagnes, mon ponton, mes +désertions, ma vie de prisonnier, que mon tempérament s'affaiblissait +tous les jours, et que, parfois, je crachais du sang; enfin, l'idée +m'étant venue d'écrire au bureau des prisonniers, d'expliquer mes +raisons, de déclarer positivement qu'une fois en France, je +continuerais à m'y considérer comme lié par ma parole et n'y +accepterais aucun service actif, cette idée acheva de dissiper mes +scrupules et je me décidai. J'écrivis, je portai la lettre à la poste +et je partis, non pas seul, toutefois, mais avec Collos qui, au moment +<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> même, et d'une santé aussi altérée que la mienne, se résolut +à partager ma fortune et qui écrivit dans les mêmes termes, à peu +près, que moi. Nous marchâmes à pied, en avant de Robinson. Celui-ci +prit une voiture de poste à Lichfield, nous joignit sur la route; et, +en peu de temps, nous conduisit à Rye<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, petit port de pêche, à +quelques milles de Folkestone, et en face de Boulogne. Robinson +faisait tous les frais; il devait recevoir 100 guinées de moi ou de M. +de Bonnefoux, et il s'était chargé de Collos pour 50 guinées de plus, +dont je m'établis caution.</p> + +<p>Tout allait bien, jusque-là! Cachés dans la maison de Robinson, nous +attendions la nuit pour nous embarquer, quand je vis passer, sous nos +croisées, une personne en qui je crus reconnaître le capitaine Henri, +du vaisseau <i>le Diomède</i>, sur lequel Collos avait été pris: j'envoyai +Robinson s'en assurer adroitement. C'était effectivement lui, il +devint quasi fou, en voyant des Français de connaissance qui lui +garantissaient presque son salut. Désertant, lui-même, avec un guide, +il avait été trompé, volé, maltraité, abandonné, et, sans un sou, ne +sachant pas un mot d'anglais, il errait à l'aventure, s'attendant à +tout instant, à être reconnu, croyant, même, que Robinson l'avait +arrêté pour le conduire au ponton! Les embarras augmentèrent, il est +vrai, pour Robinson, mais 50 autres guinées promises, et tout +s'arrangea. Quelle journée pour un contrebandier!</p> + +<p>Nous devions sortir de Rye le lendemain, dans la barque de Robinson, +comme si elle était destinée à pêcher sur la côte; mais il fallait +nous y rendre avant minuit, à cause de la lune qui devait se lever à +cette heure.</p> + +<p>Robinson vint nous chercher à onze heures dans notre chambre: tout +était prêt; la route était sans obstacles et nous n'avions qu'à le +suivre, un à un, c'est-à-dire dans <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> trois voyages successifs, +afin de moins éveiller de soupçons, en cas de rondes ou de rencontres. +Qui partirait le premier? Je proposai de le tirer au sort. Ce fut M. +Henri, puis moi, ensuite Collos. M. Henri, nous l'avions remarqué, +avait déjà donné quelques signes d'aliénation; sa raison continua de +s'égarer en ce moment et il dit qu'il ne partirait pas, qu'il ne +pouvait, qu'il ne devait point partir, qu'il n'en dirait pas les +motifs.</p> + +<p>À ses expressions, à son langage, à sa physionomie, il était facile de +voir que la tête n'y était plus; mais que faire de ce brave homme, +comment se décider à le laisser, comment l'entraîner avec sa +résistance et ses cris? Je priai, je pérorai, je suppliai: rien! +Collos, plein du respect qu'il portait à l'ancien commandant, qui +avait si vaillamment défendu son <i>Diomède</i>, n'osait articuler une +parole. Je n'avais pas de tels motifs pour m'abstenir de dire ma façon +de penser; j'étais un peu plus âgé que Collos; j'avais été au ponton +où je ne me souciais pas de retourner; aussi, je ne ménageai rien, et, +tâchant d'agir par un mouvement impressif sur ce cerveau malade, je +lui tins un langage, comme indubitablement, jamais capitaine de +vaisseau n'en entendit d'un inférieur, et tel, que Collos dit encore, +qu'il n'en est pas bien revenu. M. Henri se décida alors à parler; il +prétendit qu'il était déshonoré par les coups qu'il avait reçus de son +guide, qu'il ne pouvait songer à retourner en France sans en avoir +tiré vengeance; qu'il fallait donc qu'il se mît en route pour chercher +cet homme et pour le provoquer en duel.</p> + +<p>Je cherchai à démontrer la frivolité de ce prétexte, mais impossible! +Cependant, le temps pressait, je pris alors ma montre, je la mis sur +la table d'un air solennel, et je dis impérativement à M. Henri: «Dans +deux minutes à bord ou vous êtes abandonné et enfermé dans cette +chambre jusqu'au surlendemain!» À ces mots, il fut pris d'un long rire +insensé, dans les saccades duquel on entendit ces paroles: «Très bien! +puisque en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> les enseignes deviennent les +capitaines, il faut bien que les capitaines deviennent les enseignes; +allons, vous l'ordonnez, je n'ai plus qu'à obéir!» Bonne volonté, dont +nous profitâmes sans délai!</p> + +<p>L'embarquement se passa bien; nous nous couchâmes dans le fond de la +barque. M. Henri, dont je redoutais quelque retour, se tut, cependant, +mais non sans avoir dit encore qu'il fallait bien que je le lui eusse +ordonné. Le lendemain matin, Robinson sortit de Rye, passa la journée +à mi-Manche, en ralliant la côte d'Angleterre, quand il voyait les +navires douaniers ou garde-côtes du pays, et en nous recommandant de +rester toujours couchés au fond du bateau. Enfin, au coucher du +soleil, il s'élança au milieu de nous, nous aida, de son bras +vigoureux, à nous lever, et poussant un grand hourrah! «La nuit sera +cruelle, dit-il, voici un coup de vent furieux; mais la mer est libre +de croiseurs, et demain, nous serons à Boulogne... ou noyés!»—«Noyés, +dit le capitaine Henri, à qui le calme revenait un peu, et à qui nous +interprétâmes ce discours, il ne sait ce qu'il dit!» et il se mit à +chanter une chanson moitié française, moitié bas-bretonne, où il +défiait les vents, la tempête et les flots!</p> + +<p>Cette frêle barque, au milieu d'une mer déchaînée; la lumière blafarde +de la lune que d'horribles nuages noirs, rapides comme la flèche, +obscurcissaient incessamment; le vent, dans toute son impétuosité; la +pluie, qui, par intervalles, nous inondait; le contrebandier qui, +ferme comme un roc, ne faisait qu'un avec son gouvernail; l'affreux +mugissement des vagues dont les éclats nous couvraient fréquemment +Collos et moi qui étions aux écoutes des voiles; M. Henri qui, assis +sur l'avant, avec l'innocente sérénité d'un enfant sur la figure, ne +cessait de chanter tranquillement sa chanson... Ce sont de ces scènes +uniques qu'il faut avoir vues pour en bien comprendre l'incomparable +sublimité!</p> + +<p>La bourrasque ne mollit point de toute la nuit, elle augmenta +<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> même; tel fut le contrebandier qui ne mollit pas non plus, et +qui, aussi, redoubla de fermeté. Cependant, de son œil perçant et +exercé, il avait vu, reconnu le feu de Boulogne; au point du jour, il +était à l'entrée du port où il s'engagea avec les lames qui nous +poussaient et qui étaient comme des montagnes. Mais, voilà qu'en +contournant la terre, le vent, interrompu par la hauteur de la jetée, +nous manqua, et la barque, venant en travers, menaça d'être engloutie. +Robinson pâlit; je sentis comme mon cœur se déchirer en pensant que +nous allions faire naufrage au port. Il me resta pourtant la présence +d'esprit de dire à Collos: «Habit bas, pour nous sauver à la nage, si +c'est possible, et armons un aviron sur l'avant!» Dans un clin +d'œil nous fûmes en corps de chemise, l'aviron fut armé, il fut mis +en mouvement, la barque évita, nous fîmes un peu de chemin, la brise +nous revint et le contrebandier, toujours à son gouvernail, nous jeta +un coup d'œil approbateur. Quant à M. Henri, toujours +imperturbable, toujours chantant, il avait dédaigneusement jeté un +coup d'œil à droite, un coup d'œil à gauche, et d'un air +impassible il avait levé les épaules à la mer en furie, et il avait +tranquillement souri aux vents en courroux. Enfin, nous atteignîmes +les eaux calmes du port; là, hors de tout danger, je pus contempler, à +mon aise, les villages chéris, le sol si désiré de la France; où, +après tant d'efforts et de périls, j'allais retrouver patrie, famille, +amis, bonheur et liberté.</p> + +<p>Ce fut, cependant, le géant aux cent bras de la police impériale qui +nous reçut; car, en France, il était partout, il dominait tout, +particulièrement dans les ports de la Manche, où le voisinage de +l'Angleterre inspirait à Napoléon des craintes perpétuelles. Les +prisonniers de guerre évadés, subissaient, eux-mêmes, en arrivant, de +longues détentions, et ils étaient soumis à de minutieuses enquêtes; +heureusement pour nous que M. de Bonnefoux était préfet maritime à +Boulogne, et qu'il ne fallut que me <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> nommer pour être +réclamé, garanti par lui, et pour que nous fussions libérés. Quel jour +dans la vie d'un homme! Quel changement de situation! D'où venais-je +en effet? Où avais-je été pendant près neuf ans? Quelle nuit ne +venais-je pas de passer? Et tout à coup, le 28 novembre 1811, jour +d'ineffable mémoire, je me trouvais chez un second père, dans un +palais, entouré de soins, d'attentions, et ne pouvant former un désir +qui ne fût à l'instant satisfait.</p> + +<p>Pour comble de bonheur, je venais d'être nommé lieutenant de vaisseau! +M. Bruillac m'avait tenu parole; il avait tant et tant demandé ce +grade pour moi, qu'à la fin il était arrivé, quoique, le jour de ma +nomination, je ne fusse pas encore en France, et que l'empereur se fût +prononcé contre toute promotion de prisonniers, auxquels il faisait un +tort irrémissible de leur captivité. Je ne connais, avec moi, qu'un +autre exemple d'avancement en Angleterre; et j'ai lieu de croire que, +malgré notre longue campagne, notre beau combat contre l'amiral Warren +sur lequel on s'appuyait pour le demander, on ne put réussir à le +faire signer par Napoléon, qu'à la faveur d'une longue promotion où +nos noms se trouvaient en quelque sorte perdus.</p> + +<p>Mon pauvre frère fut bien loin d'être aussi favorisé que moi. Lui et +Stevenson, qui était son contrebandier, furent arrêtés comme ils +s'embarquaient à Deal. Stevenson fut condamné à 500 guinées d'amende +et à être déporté à Botany-bay; mon frère fut confiné à bord du +<i>Sandwich</i> dans cette même rade de Chatham, près de ce même <i>Bahama</i> +où j'avais vu passer vingt mois de misères et de douleurs! Nous en +apprîmes la nouvelle par Robinson qui la tenait d'un autre +contrebandier, leur ami commun, et qui arriva à Boulogne pendant que +Robinson y était encore.</p> + +<p>Robinson ne séjourna que cinq jours à Boulogne où il se chargea de +marchandises françaises, prohibées en Angleterre pour les 200 guinées +que M. de Bonnefoux <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> me remit pour lui compter et dont chacun +de nous lui rendit ensuite exactement sa part. Collos partit pour +Fécamp, son pays natal; M. Henri, envers qui je me morfondis en +respect pour lui prouver mon désir d'effacer les impressions de Rye, +se remit assez bien pour pouvoir quitter Boulogne; mais il eut le +malheur de se casser une jambe en se rendant à Lorient où sa famille +résidait; et moi, après dix-neuf jours d'un repos où j'oubliai, sans +retour, mes mauvaises habitudes de bord, de ponton ou de +cautionnement, même celle de fumer qui était pourtant bien invétérée, +je quittai Boulogne, avec un congé de six mois pour aller à Béziers, +près de ma tante d'Hémeric et de ma sœur, chercher à réparer une +santé qui ne tenait plus que par un fil. Ma route était par Paris et +Marmande, ce qui s'arrangeait merveilleusement avec mon désir de voir +la capitale et de passer quelques jours avec mon père.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> LIVRE IV<br> +APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824</h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Séjour à Paris; mes camarades de <i>l'Atalante</i>, de <i>la + Sémillante</i>, du <i>Berceau</i>, du <i>Bélier</i>.—Visite au ministère.—Le + roi de Rome.—J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par + l'Empereur dans la cour du Carrousel.—Les théâtres de Paris en + 1811.—Arrivée à Marmande.—Joie de mon père.—Son chagrin de la + catastrophe de mon frère.—Lettre écrite par lui au ministère de + la Marine.—Mon père constate le triste état de ma santé.—Il + presse lui-même mon départ pour Béziers.—Ma tante d'Hémeric et + ma sœur sont épouvantées à mon aspect.—On me croit + poitrinaire.—Traitement de notre cousin le D<sup>r</sup> Bernard.—Pendant + un mois on interdit toute visite auprès de moi et on me défend de + parler.—Affectueux dévoûment de ma sœur.—Au bout de trois + mois j'avais définitivement repris le dessus.—Excellents + conseils que me donne le D<sup>r</sup> Bernard pour l'avenir.—Ordre de me + rendre à Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau <i>le + Superbe</i>.—Lettre que j'écris au ministère.—Tous les Bourbons + sont-ils morts?—Récit que j'ai l'occasion de faire à ce + sujet.—Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.—À la + fin de mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M. + de Lunaret fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.—Nous + passons par Nîmes, Beaucaire, Lyon.—Nouveau séjour à + Paris.—J'obtiens, non sans peine, d'être débarqué du vaisseau + <i>le Superbe</i>.—Décision ministérielle en vertu de laquelle les + officiers de Marine revenus spontanément des cautionnements + seront employés au service intérieur des ports.—M. de Bonnefoux + passe à la préfecture maritime de Rochefort.—Je suis attaché à + son état-major ainsi que Collos, nommé enseigne de + vaisseau.—Visite que je fais à Angerville à la mère de + Rousseau.—État des esprits en 1812.—Mécontentement + général.—Société charmante que je trouve à + Rochefort.—Excellentes années que j'y passe jusqu'à la + Restauration en 1814.—Missions diverses que me donne M. de + Bonnefoux.—Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve + une lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France + comme incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et + sans argent.—J'écris à un de mes camarades de <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Brest, + nommé Duclos-Guyot.—Je lui envoie une traite de 300 francs et je + le prie d'aller voir Dubreuil.—Nouvelle lettre de Dubreuil + pleine d'affectueux reproches.—J'en suis désespéré.—J'écris + aussitôt à Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse + de ce dernier à ma première lettre.—Il était absent et, à son + retour à Brest, Dubreuil était mort.—Cette mort m'affecte + profondément.—Séjour d'un mois à Marmande auprès de mon + père.—Voyage aux Pyrénées-Orientales pour affaires de + service.—Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller et au + retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma sœur.</p> + +<p>La saison était trop peu favorable pour que je pusse satisfaire, à +Paris, toute ma curiosité, je me promis donc de m'en dédommager une +autre fois, je visitai seulement les points principaux; mais je ne +voulus pas en partir sans avoir vu plusieurs de mes camarades de +<i>l'Atalante</i>, de <i>la Sémillante</i>, du <i>Berceau</i>, du <i>Bélier</i>, alors +présents à Paris qui n'avaient pas été faits prisonniers, et qui, au +moment où je devais me féliciter d'avoir été nommé lieutenant de +vaisseau, étaient déjà capitaines de vaisseau, pour la plupart, ou au +moins de frégate. Je me présentai aussi au ministère où je reçus très +bon accueil, et où je donnai connaissance de ma lettre de départ au +Transport-Office. Je me procurai les moyens de voir le roi de Rome, +fils de l'empereur ayant alors neuf mois seulement; enfant que l'on +croyait attendu par les plus brillantes destinées, et mort à la fleur +de l'âge avec un nom et sous un uniforme autrichiens! Enfin, un jour +de revue, pour lequel je prolongeai mon séjour à Paris, je me rendis +au Carrousel où l'empereur fit défiler quatre mille hommes qui +partaient pour la Grande-armée, et où, pour la première fois, je vis +le grand guerrier des temps modernes, l'homme prodigieux, à qui, +jusque-là, tout avait souri dans les combats, mais qui allait se +rendre en Russie, où les glaces d'un hiver qu'il aurait dû prévoir, +flétrirent, pour la première fois, les palmes innombrables que la main +de la victoire avait entassées sur son front. Napoléon était à pied, +mais un cheval isabelle était tout prêt, derrière lui, avec de +magnifiques harnais. À quelque distance, à sa droite, on <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> +voyait huit ou dix pages de service, et à sa gauche, quelques généraux +qui commandaient le défilé. L'empereur me parut très soucieux: il +remarqua un gros major (actuellement lieutenant-colonel) qu'il crut en +faute; il le fit appeler par le comte (aujourd'hui maréchal) Lobau, à +la voix retentissante, et il lui parla avec une sévérité qui, +certainement, était empreinte de ce ton d'emportement auquel on disait +que l'empereur était fort sujet. Les troupes montrèrent de +l'enthousiasme en défilant, et moi qui me trouvais à moins de dix pas +de l'empereur, et qui ne perdis pas un de ses mouvements, je trouvai, +dans le moment, tout cela fort beau; mais j'y ai souvent pensé depuis, +et à tort ou à raison, je n'ai pas tardé à trouver que ce n'était pas +ainsi que j'entendais la véritable grandeur.</p> + +<p>Je visitai aussi la plupart des théâtres et j'eus le ravissement d'y +voir de vrais modèles dans les personnes de Talma, Elleviou, Martin et +de Mesdemoiselles Mars, Georges et Duchesnois.</p> + +<p>Mon père m'attendait avec bien de l'impatience; il avait +soixante-dix-sept ans, et quoique sa santé fût bonne, il sentait que +c'était un âge où l'on supporte mal les délais; en vain lui disait-on +que tout lui promettait encore d'assez longs jours, que la mort +n'épargnait pas plus l'enfance que la vieillesse, il répondait avec +beaucoup de sens qu'il savait bien que les jeunes gens pouvaient +mourir, mais qu'il était évident que les vieillards ne pouvaient pas +vivre longtemps. Avec quel plaisir nous nous revîmes; mais avec quel +chagrin il me parla de la catastrophe de mon frère! Dans son +désespoir, il avait écrit au ministère de la Marine pour exprimer son +étonnement qu'un échange contracté au nom de l'empereur, comme l'était +celui de son fils, ne fût pas exécuté; il avait ajouté qu'il ne +comprenait pas que Napoléon se laissât insulter, et autres expressions +qu'on aurait dû mettre sur le compte de sa douleur, mais auxquelles on +répondit un peu <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> sèchement. Heureusement qu'alors je me +trouvai là, car il voulait absolument aller à Paris provoquer le chef +du bureau d'où partait la réponse; et j'eus mille peines à le retenir.</p> + +<p>Quand il se fut bien délecté de la douce satisfaction de me revoir, de +me conduire chez ses amis, il ne put ne pas s'apercevoir du triste +état où ma santé se trouvait réduite; alors, il pressa lui-même mon +départ pour Béziers où je devais suivre un traitement complet. Je +l'embrassai avec attendrissement, ainsi que tous nos parents de +Marmande qui avaient montré la plus grande joie de mon retour, et je +partis.</p> + +<p>Ma sœur, près de qui je me trouvai en peu de jours, fut comme par +le passé, la plus tendre des sœurs. Ma tante d'Hémeric, en me +voyant si maigre, si défait, ne put s'empêcher de me comparer à ma +mère avant la dernière période de sa maladie, disant que je la lui +rappelais en tout, particulièrement par mon regard affaibli, que, +cependant, elle ne pouvait se lasser de contempler, tant elle y +retrouvait la mémoire de sa sœur.</p> + +<p>Il ne pouvait pas être question d'autre chose que de ma santé, et il +n'était pas possible de mieux rencontrer, car, outre les soins de ces +dames, nous avions dans la famille un cousin, autrefois médecin +accrédité, mais n'exerçant plus par suite d'un mariage fort riche +qu'il avait dû aux qualités les plus aimables, aux sentiments les plus +distingués. Il s'appelait Bernard, il ne donnait plus que des conseils +désintéressés, ou ne faisait des visites qu'à des amis ou des parents: +à ce titre il se chargea de moi, me traita avec une affection sincère, +et, disant qu'il espérait beaucoup en mon âge, en la force précédente +de ma constitution, il dicta un régime bien entendu, et qui fut +rigoureusement observé. La base de ce régime fut du lait d'ânesse tous +les matins dans mon lit, un bouillon de veau entre mon déjeuner et mon +dîner, et une soupe légère avant de me <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> coucher; ensuite, des +repas substantiels, peu copieux et régulièrement pris; des promenades +modérées, aucun exercice fatigant, enfin un coucher et un lever aussi +exactement réglés que mes repas.</p> + +<p>À force d'entendre parler de ma santé, j'avais fini par y regarder, +par sentir que de vives douleurs de poitrine, sur lesquelles je +m'étais étourdi, existaient réellement, et qu'elles se manifestaient +avec des symptômes effrayants, car plus d'une fois j'avais craché et +je crachais encore du sang. Ma sœur fut glacée d'effroi lorsqu'elle +en eut acquis la conviction, un rapprochement naturel se fit dans son +esprit, ainsi que dans celui de ma tante, entre mon état et la maladie +mortelle de ma mère, et le premier mois fut bien triste. On alla +jusqu'à interdire toute visite auprès de moi, jusqu'à me défendre de +parler; et, pour chasser l'ennui, ma sœur passait les journées +auprès de moi, lisant tout haut, babillant avec ma tante comme si rien +de sérieux ne la préoccupait; chantant, jouant du piano comme si la +joie était dans son cœur. Cependant le cousin Bernard revenait +toujours avec sa franche sérénité, assurant que le danger n'était pas +imminent, que le mieux se manifesterait bientôt, et il eut raison. +Tant de soins, tant de judicieuses ordonnances, tant d'amitié, tant de +vœux ne tardèrent pas à faire sentir leur bienfaisante influence: +au bout de trois mois, j'avais décidément repris le dessus; à +l'expiration de mon congé, j'étais aussi bien qu'on pouvait +raisonnablement l'espérer.</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> Bernard ne se contenta pas de m'avoir guéri, il voulut encore +s'efforcer de prévenir en moi, pour longtemps, toute maladie future, +et, comme il avait étudié mon organisation avec un intérêt attentif, +il me donna d'excellents conseils pour l'avenir. Selon lui, tout homme +sensé doit s'attacher à se connaître; et, parvenu à trente ans, peut +être son propre médecin. Il prétendait qu'il ne faut ni s'énerver par +trop de précautions, ni s'user par trop de confiance en ses forces; il +m'exposa <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> tout ce qu'il pensait de ma constitution, m'indiqua +jusqu'où je pouvais aller en tout, me fit connaître comment je +pourrais réparer les échecs que je subirais par mes imprudences, si +j'en commettais; mais il me défendit expressément tout régime curatif +hors de propos ou au-delà du terme nécessaire pour ma guérison. Tout +cela était si raisonnable, si affectueux; tout cela était dit avec +tant de charme, de conviction, de bonté, que mon esprit en a été +éternellement frappé. Je les ai suivis ces admirables préceptes, et je +leur dois une santé qui fut bientôt affermie, un corps devenu, en dix +ans, remarquablement robuste, un embonpoint modéré, une jeunesse qui +s'est longtemps prolongée, une disposition à la gaieté qui n'a pas été +affaiblie, comme il est d'ordinaire, quand on est en butte aux +souffrances physiques, une existence, enfin, exempte jusqu'ici, de +maladies sérieuses et de toute espèce d'infirmités: quel bonheur pour +moi d'avoir rencontré un tel homme, et, en même temps, deux femmes qui +mettaient leur bonheur à seconder le pouvoir de son expérience et les +inspirations de ses talents!</p> + +<p>Il est fort doux d'être mené quand on l'est aussi bien, quand on voit +un corps ruiné se remettre, quand on est entouré de tant d'affection! +Aussi les regrets furent bien aigus lorsqu'il fallut songer au départ; +et il fallut bien y songer, car, vers la fin de mon congé, un ordre +m'était venu de me rendre à Anvers, pour y être embarqué sur le +vaisseau <i>le Superbe</i>, faisant partie de l'armée navale entretenue par +l'empereur sur l'Escaut.</p> + +<p>Je savais que l'empereur ne se faisait pas scrupule d'employer +activement les officiers évadés, car les hommes ne lui suffisaient +nulle part, mais je croyais qu'on aurait fait exception pour moi, en +raison de la connaissance que j'avais donnée à Paris de ma lettre au +Transport-Office. Je répondis donc que, comme ma route pour Anvers +était par Paris, j'y donnerais, en passant, des explications sur cette +destination qui, je l'espérais, la <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> feraient changer. Je +parlai aussi d'un fait qui venait d'avoir lieu: celui d'un général +espagnol, appelé Miranda, qui, prisonnier sur parole en France et +évadé, avait été repris, les armes à la main, par nos troupes, mis en +jugement par ordre de l'empereur, condamné à mort, mais grâcié par +Napoléon, toutefois avec l'avertissement, publié dans les journaux, +que ce premier exemple de clémence qu'il donnait pour ce délit serait +le dernier, s'il se renouvelait. Il était par trop étrange, en effet, +d'agir avec une telle sévérité, et d'exiger que nous fussions exposés +à d'aussi cruelles représailles, mais comme je ne pouvais +m'appesantir, par écrit, sur des faits qui pouvaient être considérés +comme des reproches graves contre un gouvernement d'ailleurs fort +ombrageux, j'avais préféré me tenir sur la réserve à cet égard.</p> + +<p>Pendant mon séjour à Béziers, je venais, effectivement, d'avoir une +preuve de la facilité qu'avait la police impériale à s'alarmer. On y +disait, un jour, devant moi, que les Bourbons étaient probablement +tous morts, puisque rien ne transpirait sur leur compte. À ce sujet, +je me rappelai avoir vu passer, assez récemment, par Lichfield le +comte de Lille (nom que portait Louis XVIII avant la Restauration) son +frère (depuis Charles X) et un des fils de ce dernier qui se rendaient +en visite chez l'opulente et belle marquise de Stafford, et je +racontai ce fait qui ne fut suivi d'aucun commentaire inconvenant. Eh +bien! moins de quinze jours après, par ordre de Paris, le sous-préfet +vint me voir, me recommanda, à cet égard, le silence le plus absolu, +et me dit que j'aurais été mis en surveillance, sans mon caractère +d'officier, si mon nom n'était pas connu comme offrant toute garantie, +et si l'on n'avait pensé qu'il suffirait de me faire connaître les +intentions de l'empereur à cet égard. Entendre un pareil langage, de +semblables recommandations, quand on venait de l'Angleterre où la +liberté de penser, celle de parler étaient, même pour les prisonniers, +poussées à <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> leurs dernières limites, c'était, en vérité, plus +qu'il n'en fallait pour exciter une surprise de la plus triste espèce!</p> + +<p>Il fallut pourtant m'arracher de ce Béziers où j'avais passé des jours +si paisibles, où j'avais revu la plus tendre des familles, où j'avais +rencontré le plus sage des médecins, et où j'avais embrassé, avec +reconnaissance, l'ancien ami de la maison, celui qui m'avait admis +chez lui comme un second fils, M. de Lunaret, dont l'attachement ne +s'est jamais démenti. Son fils était alors auditeur à la Cour d'appel +de Montpellier; le brevet de conseiller à cette même Cour lui était +annoncé de Paris où il était sur le point de se rendre, et, sachant +que je devais également aller dans la capitale, il régla son départ +sur le mien, m'attendit à Montpellier où je le joignis, et, nous +effectuâmes notre voyage en passant par Nîmes, Beaucaire, Lyon, et en +nous arrêtant partout où il y avait quelque chose d'intéressant à voir +ou à observer.</p> + +<p>Lunaret et moi, nous fûmes ravis de notre séjour à Paris où nous +satisfîmes amplement notre curiosité, et où nous nous procurâmes tous +les agréments qui flattaient nos goûts. L'affaire de mon débarquement +du <i>Superbe</i> ne marcha pas d'abord aussi bien au gré de mes désirs, et +sans le jugement du général Miranda que je m'appliquai à faire valoir, +je ne sais ce qui en serait advenu, tant le gouvernement impérial +tenait à rassembler des hommes autour de lui. Mais cette circonstance +domina la position. On fut alors forcé de la considérer sous un point +de vue général, et l'on finit par décider que les officiers de marine +revenus spontanément des cautionnements anglais en France, seraient +débarqués s'ils étaient sur des vaisseaux, et que tous seraient +employés au service intérieur des ports. Je trouvai cette solution +fort convenable, car j'étais décidé à donner ma démission, en cas de +contrainte d'embarquement, et comme M. de Bonnefoux venait de passer à +la préfecture de Rochefort, ce fut le port pour lequel je demandai et +obtins une destination.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Collos venait d'être nommé enseigne de vaisseau; je priai M. +de Bonnefoux de le réclamer; il s'y prêta de bonne grâce; le ministre +y consentit, et nous fûmes, lui et moi, attachés à l'état-major du +préfet maritime. En me rendant auprès de lui, je passai par +Angerville, pays de Rousseau: l'amitié me faisait un devoir de m'y +arrêter, son excellente mère me reçut comme si j'avais été son fils, +et je demeurai trois jours auprès d'elle.</p> + +<p>Je venais de me trouver, en peu de temps, placé au centre et aux +points de la France les plus éloignés, du nord au sud et de l'est à +l'ouest. J'avais facilement remarqué, et je m'y attendais, que sous +les rapports industriels et commerciaux, nous étions de vingt ans en +arrière de l'Angleterre qui, par ses institutions, sa position +géographique et l'empire qu'on lui avait laissé prendre sur les mers, +offrait toute sécurité à ses citoyens et à ses vaisseaux marchands. +Mais ce qui excita mon étonnement fut le mécontentement absolu des +esprits que j'avais cru trouver sous le charme magique des exploits de +Napoléon. Je ne tardai pas à être détrompé: partout des impôts +écrasants qui se reproduisaient sous mille formes; un despotisme qui +n'avait aucun frein; des levées d'hommes qui ne laissaient plus dans +l'intérieur que des vieillards, des femmes ou des enfants, une police, +enfin, qui s'attachait à tout, dénonçait tout, punissait tout. On ne +se plaignait pas, car on n'osait pas se plaindre, mais on gémissait +comme si l'on eût été étouffé entre deux matelas. On voyait, en effet, +des choses navrantes, et qui seraient, à peine, crues aujourd'hui: par +exemple, des jeunes gens qui avaient payé deux remplaçants, morts +successivement, être forcés de partir pour l'armée, et d'aller, +eux-mêmes, remplacer leurs remplaçants! Des jeunes filles riches être +notées par la police, et désignées par l'empereur pour n'être mariées +qu'à quelque officier en faveur, ou même mutilé à la guerre, pour qui +elles étaient réservées comme une pension!</p> + +<p>Toutefois, Rochefort était un port militaire et une <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> place +forte; l'argent du Trésor public y abondait pour les besoins du +service; dans les divers grades de l'armée de terre ou de mer, on y +voyait plusieurs jeunes gens, et je trouvai dans cette ville, ce que +j'avais, en vain, cherché dans l'intérieur, c'est-à-dire de l'aisance, +du contentement, de la gaieté, des relations agréables à former: la +société y était charmante, les réunions nombreuses; ma position auprès +du préfet maritime, ma liaison avec Collos que tout le monde +recherchait, me mirent à même de jouir de tant d'avantages avec plus +de plaisir que qui que ce soit, et j'en jouis dans toute leur +plénitude jusques à la première Restauration qui date de 1814. C'était +pour moi bien du bon temps, après tant d'années de travaux, de +fatigues et de malheurs<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>.</p> + +<p>Comme à Lichfield cependant et les divers endroits où j'avais fait +quelque séjour, je réservais scrupuleusement de bons moments pour +l'étude, et j'y trouvais toujours mon compte, car jamais, je n'ai +mieux goûté le charme des distractions, qu'après avoir tenu, pendant +quelques heures, mon esprit sérieusement occupé. D'ailleurs, le préfet +ne voulait pas que nos fonctions auprès de sa personne fussent un +service inutile ou de salon: nous étions, par ses ordres, souvent dans +le port, les chantiers, les usines, les directions, les ateliers; nous +avions des rapports journaliers à lui adresser, et il nous envoyait +même hors de Rochefort pour des missions particulières. Ainsi, je fus +chargé, à deux reprises, de faire l'inspection et le plan de tous les +forts de l'arrondissement; je m'assurai de l'état de plusieurs +carcasses de bâtiments coulés dans <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> la Gironde, qu'il fallut +relever pour faciliter la navigation et de l'établissement de corps +morts, dans ce fleuve, pour le mouillage des navires. Je parcourus les +départements avoisinants pour l'approvisionnement de l'escadre et du +port de Rochefort; je procédai deux fois à la levée de marins appelés +au service, soit sur le littoral, soit dans les îles de Ré ou +d'Oléron; je levai le plan du port et de la rade des Sables d'Olonne; +je dirigeai comme major du recrutement, une conscription maritime dans +le département des Pyrénées-Orientales; je fus envoyé à Nantes pour y +procéder à l'armement de la frégate <i>l'Étoile</i>, jusques à l'arrivée de +l'officier nommé pour la commander, et qui, pour des raisons de +service, ne pouvait s'y rendre aussitôt...</p> + +<p>Ainsi, M. de Bonnefoux nous initiait aux difficultés de son +administration militaire, il nous mettait en mesure d'acquérir des +connaissances diverses; il utilisait nos services et il nous +dédommageait, autant que possible, de l'impossibilité où nous étions +d'être embarqués sur les vaisseaux.</p> + +<p>Au retour d'une de mes dernières missions, je trouvai à Rochefort une +lettre de Brest qui m'y attendait depuis quelques jours. Je reconnus +l'écriture de mon ami, le corsairien Dubreuil, et j'appris que sa +santé ayant décliné rapidement, depuis mon départ, par l'usage +perpétuel qu'il avait fait du tabac et des liqueurs fortes, auxquels +il avouait avoir renoncé beaucoup trop tard, son état était devenu +désespéré, et qu'il avait été renvoyé en France comme incurable. Il +était à l'hôpital, inconnu, sans argent, et il me demandait cinquante +écus. Je lui répondis aussitôt en lui faisant passer une traite de 300 +francs, et j'envoyai la lettre et la traite à Brest, à un de mes +camarades, nommé Duclos-Guyot, à qui j'écrivais en même temps d'aller +voir Dubreuil immédiatement et de lui compter ses 300 francs sans +attendre l'échéance de la traite. Duclos-Guyot était absent en ce +moment; il <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> s'écoula quelques jours avant son retour, et +Dubreuil qui ne voyait rien venir, et qui ne pouvait s'expliquer ces +retards, m'écrivit une seconde fois, mais quelle lettre! il me +reprochait mon ingratitude en amitié, et me disait qu'il n'avait plus +que quelques jours à vivre, mais qu'il me pardonnait avant de mourir! +À cette nouvelle je fus désespéré, je m'accusai de mille torts qui +n'étaient que trop fondés, j'écrivis encore à Duclos-Guyot; en même +temps, j'écrivis, comme j'aurais dû le faire tout d'abord, à Dubreuil +directement ainsi qu'à trois autres personnes que je chargeai d'aller +voir Dubreuil sur-le-champ et de lui compter tout ce qu'il +demanderait; mais, à peine ce courrier était-il parti, que je reçus +une réponse de Duclos-Guyot à ma première lettre, et j'appris son +absence, son empressement à se rendre, dès son retour, auprès de +Dubreuil; mais le malade avait succombé, et avec la douleur d'une +amitié déçue! Il est difficile d'être plus péniblement affecté, de +recevoir une leçon plus incisive sur le peu de prévoyance qu'on +apporte souvent à ce qui touche l'amitié, et ce n'est jamais sans un +grand serrement de cœur que mes souvenirs se reportent sur cette +malheureuse catastrophe.</p> + +<p>Pendant mon séjour à Rochefort, j'avais eu un congé pour aller à +Marmande voir mon père avec qui je passai un mois. Lors de ma mission +aux Pyrénées-Orientales, j'y étais retourné, je l'avais revu en allant +et en venant et je m'étais aussi rendu à Béziers où j'eus par un +charmant hasard le bonheur de me trouver lors du mariage de ma +sœur, mariage dont j'ai parlé plus haut.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> CHAPITRE II</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: 1814.—Prise de Toulouse et de Bordeaux.—Rochefort + menacé.—Avènement de Louis XVIII.—M. de Bonnefoux m'envoie à + Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc + d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais + Penrose.—Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est + atteint d'une fluxion de poitrine.—Je cours à Marmande et je + trouve mon père très malade et désespéré à la pensée qu'il ne + reverra pas mon frère, que la paix allait lui rendre.—Il meurt + en me serrant la main le 27 avril 1814. Il avait + soixante-dix-neuf ans.—Je suis nommé au commandement de la + corvette à batterie couverte <i>le Département des Landes</i> chargée + d'aller à Anvers prendre des armes et des + approvisionnements.—Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé + grand amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée + d'inspection des ports de l'Océan.—Il y séjourne trois jours. M. + de Bonnefoux me nomme commandant en second de la garde d'honneur + du Prince.—Je mets à la voile et me rends à Anvers.—Au retour, + une tempête me force de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais + retraversé et de chercher un abri à Deal, à Deal où, naguère, + j'étais errant et traqué comme un malfaiteur.—Je pars de Deal + avec un temps favorable mais au milieu de la Manche un coup de + vent me jette près des bancs de la Somme.—Dangers que court la + corvette. Je force de voiles autant que je le puis afin de me + relever.—Après ce coup de vent, je me dirige vers Brest.—Un + pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres Noires.—Une + toise de plus sur la gauche, et nous coulions.—Je fais mettre le + pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui faisait + beaucoup d'eau.—La corvette entre au bassin de radoub.—Le + pilote jugé et condamné.—J'apprends à Brest une promotion de + capitaines de frégate qui me cause une vive déception.—Ordre + inattendu de réarmer la corvette pour la mer.—Je demande mon + remplacement. Fausse démarche que je commets là.—Je quitte Brest + et <i>le Département des Landes</i>.—Arrivée à Rochefort où je trouve + mon frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la + Restauration.—Il passe son examen de capitaine de la Marine + marchande et part pour les États-Unis où il réussit à + merveille.—Voyage de M. de Bonnefoux à Paris.—Il fait valoir + les raisons de santé qui m'ont conduit à demander mon + remplacement.—On lui promet de me donner le commandement de <i>la + Lionne</i> et de me nommer capitaine de frégate avant mon + départ.—Le retour de l'Île d'Elbe empêche de donner suite à ce + projet.—Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.—L'empereur, + après Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours + chez le préfet maritime.—Disgrâce de M. de Bonnefoux.—Je suis, + par contre-coup, mis en réforme.—Je songe à obtenir le + commandement <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> d'un navire marchand et à partir pour + l'Inde.—On me décide à demander mon rappel dans la marine.—Je + l'obtiens et je suis attaché comme lieutenant de vaisseau à la + Compagnie des Élèves de la Marine à Rochefort.—Grand malheur qui + me frappe au commencement de 1817. Je perds ma femme.—Après un + séjour dans les environs de Marmande chez M. de Bonnefoux, je + vais à Paris solliciter un commandement.—Situation de la Marine + en 1817.—Je suis nommé Chevalier de Saint-Louis.—Retour à + Rochefort.—Je me remarie à la fin de 1818.—En revenant de + Paris, je retrouve à Angerville, Rousseau, mon camarade du + ponton.—Histoire de Rousseau.</p> + +<p>Ce fut peu de temps après que l'empereur rentra en France après avoir +perdu ses armées en Russie, et il y fut suivi par l'Europe soulevée, +qui envahit toutes les frontières. Toulouse, Bordeaux, furent pris; +Rochefort fut sur le point d'être attaqué, et Collos et moi, étant +considérés comme prisonniers de guerre, nous reçûmes l'ordre de nous +retirer dans l'intérieur; mais Paris fut occupé par les ennemis avant +notre départ et les Bourbons remontèrent sur le trône.</p> + +<p>M. de Bonnefoux m'envoya alors à Bordeaux comme membre d'une +députation chargée d'y saluer le duc d'Angoulême, neveu de Louis XVIII +qui s'y trouvait, et de traiter d'un armistice avec l'amiral Anglais +Penrose. J'allais retourner à Rochefort quand une lettre de Marmande +m'annonça que mon père était atteint d'une fluxion de poitrine; je +volai auprès de lui... Hélas! il n'était que trop mal, et ce qui +empirait son délire, c'est que la paix allait lui rendre son fils +Laurent, et qu'il sentait la mort venir avant ce doux moment: il avait +vraiment le cœur brisé! Dans sa tendresse, il voulut, cependant, +lui donner une marque d'amitié: il avait pensé que ma sœur serait +convenablement établie avec la fortune future de ma tante d'Hémeric, +avec celle qu'avait son mari. Quant à moi, il me voyait en possession +d'un état qui avait été considérablement froissé, il est vrai, mais +qui me plaçait, toutefois, en position tolérable; pour mon frère, tout +disait que cet état était perdu, et mon père avait fait tout préparer +pour lui assurer, en sus de sa part, le quart dont <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> la loi +lui permettait de disposer sur une dizaine de mille francs qu'il avait +économisés depuis qu'on lui payait sa pension. Il ne voulait, +cependant, rien faire sans mon consentement que je donnai de grand +cœur; il reprit, alors, un peu de sérénité, et il mourut le 27 +avril, en tenant une de mes mains, et en fixant sur mes yeux baignés +de larmes un regard de paix et de bonté!</p> + +<p>Ce sont de rudes moments, mais il y a certainement du bonheur, pour un +bon fils, à être alors au chevet de son père; et, en y pensant, j'ai +bien souvent rendu grâces à l'heureuse étoile qui m'avait fait quitter +l'Angleterre et qui m'avait ramené en France. Je conserve +précieusement une boîte en écaille et or avec une jolie peinture, et +que mon père affectionnait beaucoup. À Rochefort, j'avais appris à +tourner, et je consolidai cette boîte en y ajoutant des cercles en +ivoire; ce bijou se retrouve souvent sous mes yeux, car j'y serre mes +décorations et leurs rubans... Destination bien naturelle que +d'employer à contenir ces symboles de l'honneur, le meuble chéri du +brave militaire qui expia dignement les erreurs de sa jeunesse, qui +vécut soixante-dix-neuf ans et fut le type achevé de tous les +sentiments nobles et élevés.</p> + +<p>Lors des premiers armements maritimes auxquels la paix donna lieu à +Rochefort, le préfet me fit accorder le commandement d'une corvette à +batterie couverte comme l'ont les frégates, et que le département des +Landes avait donnée au Gouvernement; par ce motif, elle était nommée +elle-même: <i>le Département des Landes</i>; ma destination était Anvers, +d'où la France avait à retirer quelques débris des dépenses +incalculables qu'elle y avait faites.</p> + +<p>Cependant, le duc d'Angoulême, nommé grand amiral, faisait +l'inspection des ports de l'Océan. Il arriva à Rochefort avant mon +départ: M. de Bonnefoux me nomma commandant en second de la garde +d'honneur du Prince, qui séjourna trois jours parmi nous. Je mis à la +voile aussitôt après son départ, et j'eus lieu de me convaincre +<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> que huit ans d'interruption ne suffisent pas pour faire +oublier notre état, lorsqu'on l'a bien appris précédemment. Collos +était embarqué avec moi.</p> + +<p>Je me rendis à Anvers sans rien éprouver de remarquable. Au retour, +une tempête me força de reprendre le Pas-de-Calais que j'avais +retraversé, et de chercher un abri à Deal; Deal, où alors, je me +présentais entouré d'honneurs, comblé de politesses, et où, naguère, +j'étais traqué et errant comme un malfaiteur! J'en partis avec un +temps favorable, mais au milieu de la Manche, un coup de vent me jeta +près des bancs si dangereux de la Somme et aux environs de Dieppe. Je +forçai de voiles autant que je le pus, afin de me relever; et ma +résolution que je vis bien qu'on taxait d'audacieuse imprudence, me +réussit! Mais un mât cassé, une voile déchirée, et j'étais +irrémissiblement à la côte. Je restai constamment sur le pont; tous +les yeux fixés sur moi cherchaient à scruter mes pensées; je faisais +bonne contenance, mais je voyais l'étendue entière du péril, et +j'arrangeais, dans ma tête, mes dispositions pour le cas où j'aurais +continué à être porté sur ces bancs, et pour chercher à sauver mon +bâtiment et mon équipage! Les dispositions qui me vinrent à l'esprit +dans ce moment critique ont, depuis, été décrites dans mes <i>Séances +nautiques</i>, et elles ont reçu l'approbation des marins.</p> + +<p>Après cette épreuve, je me dirigeai vers Brest, où ma corvette devait +désarmer: tout allait bien, lorsqu'un pilote, qui venait d'Ouessant, +me jeta sur les rochers appelés Pierres-Noires! La secousse fut +violente, mais comme nous n'avions touché le rocher qu'en le rasant +avec notre flanc, nous ne coulâmes pas sur place. Une toise de plus +sur la gauche, et c'en était fait de nous tous! Je fis mettre le +pilote aux fers, et je me chargeai du bâtiment qui faisait beaucoup +d'eau, mais que je réussis à faire entrer à Brest. Le pilote fut jugé, +cassé, emprisonné; et la corvette entra en radoub.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> En arrivant à Brest, j'avais appris que six officiers de mon +grade, dont quatre étaient mes cadets, et qui, à Brest et à Lorient, +avaient fait le service de gardes d'honneur auprès du grand amiral, +s'étaient vu, pendant ma campagne, nommer capitaines de frégate par +l'intervention du Prince. Je réclamai, et j'écrivis au contre-amiral +qui accompagnait le duc. J'appris, par la réponse, que si M. de +Bonnefoux l'avait demandé, à Rochefort, pour moi, on se serait +empressé d'accéder à sa proposition; M. de Bonnefoux, à qui je mandai +ces détails, me dit, de son côté, qu'il ne lui serait jamais venu dans +l'idée qu'on pût accorder un grade pour un service honorifique; mais +que, puisque cette faveur avait été accordée à d'autres, il +profiterait d'un voyage qu'il ferait bientôt à Paris pour présenter +mes droits à être traité comme mes six camarades. Il est certain que +si je n'avais pas été à la mer, à cet époque, j'aurais eu connaissance +de ces démarches, et qu'agissant au moment utile, j'aurais +probablement réussi: je vis, par là, que le hasard sert souvent mieux +que le zèle; mais ce n'est pas une raison pour ne pas sacrifier +constamment au devoir.</p> + +<p>Je m'occupais de retourner à Rochefort, lorsque l'ordre inattendu de +réarmer la corvette pour la mer arriva à Brest. Mais j'avais été si +contrarié de n'avoir pas figuré dans la promotion, et je craignis +tellement que quelques intérêts ne souffrissent d'une nouvelle +absence, que je demandai mon remplacement. C'était assurément une +fausse démarche, et elle fut jugée encore plus sévèrement qu'elle ne +le méritait, car ma santé avait vraiment beaucoup souffert des +fatigues incessantes de mon retour d'Anvers; et c'était le motif que +j'avais allégué. J'eus tort évidemment dans cette circonstance, car +j'agis dans des vues étroites et avec un esprit d'amour-propre blessé. +Un véritable chagrin que j'eus en quittant Brest et <i>le Département +des Landes</i> fut de me séparer de Collos dont l'âme franche et loyale +mérite certainement qu'on lui applique <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> le mot de Cornelius +Nepos, au sujet d'Epaminondas: «Adeo veritatis diligens, ut ne joco +quidem mentiretur.»</p> + +<p>Mon frère était à Rochefort quand j'arrivai: que de choses nous eûmes +à nous dire! Nous allâmes à Marmande pour régler nos affaires; il +poussa jusqu'à Béziers, revint me prendre à Rochefort, et comme il +avait été, sans pitié, licencié par le gouvernement de la +Restauration, il ne se vit d'autre ressource que de passer son examen +de capitaine de la Marine marchande; et il se disposa ensuite à aller +aux États-Unis, où son intelligence, son caractère, sa loyauté, sa +connaissance de la langue du pays l'ont conduit à une assez belle +fortune.</p> + +<p>Le préfet se rendit à Paris; il s'y occupa de moi, mais on y était +mécontent de ma demande de remplacement. Il dit de ma santé ce qu'il +en savait, ramena les esprits; et, comme on refusait rarement quelque +chose à un chef tel que lui, il fit agréer qu'on m'éprouverait par +l'offre d'un nouveau commandement, et qu'on me nommerait capitaine de +frégate avant de mettre à la voile. C'eût été fort beau, car je +n'avais que trente-deux ans, et j'aurais ainsi regagné une partie du +temps perdu par ma captivité. Il n'en fut pas ainsi, et il faut avouer +que je ne fus pas heureux dans cette affaire dont je vais reprendre la +suite.</p> + +<p>Le bâtiment qui me fut destiné était <i>la Lionne</i>, toutefois, au lieu +de s'occuper de m'expédier mes lettres de commandement, auxquelles il +ne manquait plus que la signature, le Gouvernement eut à tourner ses +pensées vers des objets d'une tout autre importance, qui absorbèrent +toutes ses facultés et qui amenèrent sa chute. Ce fut le retour de +l'Île d'Elbe de Napoléon. Ailleurs, je parlerai, plus en détail, de +cet événement prodigieux, des difficultés sans nombre qu'il attira à +M. de Bonnefoux, et de la manière glorieuse dont il surmonta ces +difficultés. Ici, je me contenterai de dire que M. de Bonnefoux +reconnut l'empereur; mais qu'il approuva l'opinion où j'étais, que je +me trouvais libre, par la nature de cette révolution, de <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> +servir ou de ne pas servir; et qu'il permit que, considérant Napoléon +comme l'auteur des maux sans nombre auxquels je prévis que notre +patrie allait être en proie, je restasse étranger à son système et à +ses opérations. Ainsi donc, au lieu d'un grade que je croyais tenir, +qui était sous ma main, je me vis de nouveau voué à l'inactivité, et +je restai chez moi, en quelque sorte <i>incognito</i>.</p> + +<p>L'empereur ne fit que passer; en tombant, il entraîna ses partisans, +M. de Bonnefoux et moi, par contre-coup, qui fus condamné à la +réforme. Il fallait vivre, cependant, car tel est le propre des +Révolutions en général, qu'elles font des plaies profondes à l'État, +et qu'elles brisent bien des existences. J'allai à Bordeaux où mes +amis me firent la promesse positive d'un navire marchand à commander +pour les mers de l'Inde. C'était un moyen de fortune assurée si la +paix durait: mais quelle certitude en avait-on? Et puis, quitter +l'uniforme et la carrière militaire!... Tout cela fut débattu et +considéré sous toutes les faces; enfin, je ne voulus pas résister à de +douces instances, et je demandai mon rappel dans la marine, en faisant +valoir mon éloignement volontaire, lors du règne de Cent-Jours de +l'empereur. Cette démarche fut suivie d'un prompt succès, et l'on me +plaça comme lieutenant de vaisseau dans la compagnie des élèves de la +Marine à Rochefort. Quant au grade de capitaine de frégate, il n'y +avait plus à y penser; et il fallut abandonner à ceux qui se +trouvaient dans la position que j'avais perdue, les chances +d'avancement que M. de Bonnefoux ne laissait pas échapper pour moi, +quand il y avait jour à les faire valoir.</p> + +<p>Nous arrivâmes ainsi, au commencement de 1817. Rochefort fut, alors, +témoin d'un de ces événements douloureux qui frappent une population +au cœur. Je t'ai raconté, mon fils, les malheurs poignants que +subit ma famille pendant mon enfance, ainsi que l'influence qu'ils +eurent sur mon éducation. Quelques jours ravissants <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> vinrent +ensuite luire pour moi à Marmande et au Châtard. Puis, arrivèrent +douze années d'études, de travaux, de fatigues, de combats, de +dangers, de prison, de ponton, d'efforts pour ma liberté, et qui se +terminèrent par le délabrement de ma santé et par un retard +irréparable dans ma carrière; succédèrent alors les moments vraiment +enchanteurs de mon séjour à Rochefort entre 1812 et 1814, et ceux de +mon mariage; mais à cette époque, une série d'infortunes vint +m'assaillir à coups répétés, et cette série ne pouvait se terminer +d'une manière plus poignante que par l'événement cruel qui t'enlevait +ta mère et qui me plongeait dans un profond désespoir.</p> + +<p>Quand ce funeste arrêt de la Providence fut consommé, je te laissai +aux bons soins de ta grand-mère<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>; je partis de Rochefort et +j'allai chercher de la solitude chez M. de Bonnefoux qui s'était +retiré à la campagne, près de Marmande. Il y vivait tranquille, isolé; +c'était ce qu'il me fallait. De quelles bontés, de quelles +consolations, son cœur généreux, son esprit aimable remplirent les +trois mois qu'il me fut permis d'y rester! Je l'aurais quitté avec +bien du regret, si ce n'avait été pour te revoir. Je retournai donc à +Rochefort; j'établis tout, comme je l'entendais; ta santé qui était si +faible quand tu naquis, se raffermit promptement. Enfin, je mis ordre +à mille petits détails, et, d'après le conseil de M. de Bonnefoux, je +me rendis à Paris pour y solliciter un commandement, afin de pouvoir +réparer, autant que possible, le temps perdu pour mon avancement.</p> + +<p>En effet, un commandement de bâtiment était, pour moi, le seul moyen +d'aller à la mer au moins de longtemps. La marine se trouvait alors +dans la plus grande stagnation; les lieutenants de vaisseau +n'embarquaient qu'à leur tour; et, tout bien calculé, ayant été +inscrit à la fin de la liste d'embarquement après ma campagne de +<span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> l'Escaut, je ne pouvais espérer d'être placé sur un navire, +avant la fin de l'année 1820. Au contraire, les commandants de +bâtiments étaient tous au choix du roi; et ç'avait été pour être +proposé à ce choix par le ministre, que j'avais entrepris ce voyage de +Paris.</p> + +<p>Je n'avais fait aucun apprentissage du rôle de solliciteur, qui était +pour moi une chose toute nouvelle, bien inattendue, et n'allant +nullement à mon caractère, accoutumé d'ailleurs, que j'étais à voir, +auparavant, mes désirs prévenus; et il faut convenir que je fus bien +gauche dans les démarches que je crus devoir essayer.</p> + +<p>Le ministère m'accueillit parfaitement, mais ne me donna de +commandement que l'espérance un peu éloignée; retard, ajouta-t-on, +causé par le petit nombre d'armements maritimes auxquels nous +astreignait la fâcheuse position des finances de l'État. Par +compensation, il fut question de me faire accorder la croix de la +Légion d'honneur, demandée si souvent pour moi par M. Bruillac, ancien +Commandant de <i>la Belle-Poule</i>, mais l'empereur, d'abord, Louis XVIII, +ensuite, et enfin, encore l'empereur, dans les Cent-Jours, avaient +fait un tel abus de ce genre de récompense, que le grand chancelier +venait d'obtenir du roi qu'il ne serait plus délivré de décoration de +cet ordre, que lorsque ses bureaux auraient pu débrouiller la +confusion qui y régnait et présenter un état exact de tous les +légionnaires, opération qui, disait-on, devait durer trois ans! Le +ministre ne voulut pas, cependant, me laisser partir de Paris sans une +marque de satisfaction, il pensa que la croix de Saint-Louis +remplacerait, fort bien, celle de la Légion d'honneur qu'on désirait +me voir obtenir, et il me présenta à l'approbation du roi, qui signa +ma nomination. Que mon père aurait été heureux s'il avait assez vécu +pour voir sur ma poitrine cette décoration, qu'il avait été si fier +lui-même de porter, et à laquelle il tint au point de sacrifier sa +liberté!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Je vis, cependant, bientôt après, que je n'obtiendrais rien +de plus; je revins donc à Rochefort te revoir, et attendre la +réalisation des espérances d'un commandement qu'on me réitéra avant +mon départ, mais qui, n'étant plus soutenues par l'appui d'un +protecteur puissant, promettaient réellement peu de recevoir leur +accomplissement.</p> + +<p>Je passe rapidement sur plusieurs choses peu importantes, et j'arrive +à la fin de 1818, époque où j'attendais toujours, en vain, le +commandement promis, redemandé, repromis plusieurs fois. Un bâtiment +de la force de ceux qu'on donnait à commander aux officiers de mon +grade, allait alors être armé à Rochefort, j'écrivis pour qu'il me fût +accordé; mais d'autres firent également des démarches; je ne l'obtins +pas; et je me retrouvai plus seul, plus assombri que jamais, car je ne +voyais plus, de bien longtemps, un embarquement possible; et c'était +le soulagement le plus direct que je pusse espérer à un chagrin qui me +possédait presque exclusivement. Le monde, la société, cette vie qu'on +appelle de garçon m'étaient devenus insupportables, comme il arrive à +tout homme qui n'est plus jeune et qui a été bien marié, enfin, je +traînais péniblement une existence sur laquelle toi seul répandais +quelque intérêt, lorsque j'eus à me prononcer sur un sujet qui devait +te donner une seconde mère, et te replacer sous le même toit que moi.</p> + +<p>J'hésitais longtemps car je ne pouvais me dissimuler les inconvénients +d'un second mariage<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>............</p> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Je restais peu de temps à Paris. Nous en partîmes dans une +voiture particulière, avec une famille qui en complétait les places. +Je me sentis indisposé dès le départ. À une lieue d'Étampes, notre +essieu se brisa: il fallut, par un assez mauvais temps, nous rendre à +pied jusqu'à cette ville où l'accident fut réparé, mais où mon malaise +augmenta. Je crus, pourtant, pouvoir continuer le voyage, mais la +fièvre devint si forte que je fus bientôt obligé de m'arrêter. +Heureusement que ce fut à Angerville<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a> où je fis avertir Rousseau, +mon ancien camarade de ponton, qui habitait cette petite ville avec +une femme ravissante de beauté qu'il venait d'épouser. Rousseau +s'empressa auprès de moi, sa femme auprès de la mienne, et la santé me +revint.</p> + +<p>Rousseau, toujours préoccupé de grandes idées, et ayant été licencié, +comme mon frère, lors de son retour en 1814, montait alors une +brasserie de bière sur une vaste échelle. Cette entreprise cessa +bientôt de lui plaire, il voulait quelque chose de plus éclatant.</p> + +<p>Il avait momentanément ajourné son projet de civilisation des +Iroquois, auquel on assure qu'il n'a pas encore bien renoncé<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>; et +après bien des réflexions, il s'arrêta au dessein d'assèchement de +terrains au moyen d'endiguements sur les bords de la partie de la mer +qui avoisine Brest. Il transporta, effectivement, dans le Finistère, +toute sa fortune ainsi que celle de sa femme. Là, après beaucoup +d'essais malheureux, de travaux gigantesques; soutenu par des +capitalistes, à l'aide d'une persévérance inébranlable, il est enfin +parvenu à conquérir, à fertiliser des terrains étendus; et c'est là, +qu'incessamment, je compte aller le revoir, lui, aussi bon, aussi +aimable qu'autrefois, cinq enfants qui lui sont survenus, et sa digne +compagne qui, dans ces circonstances difficiles, a montré <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> +une force d'âme, un caractère inouïs, et lui a prêté un appui que le +pays entier proclame avec enthousiasme<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>.</p> + +<p>J'achetai à Angerville une petite chaise de poste, et je revins à +Rochefort.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> CHAPITRE III</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—L'avancement des officiers de marine sous la seconde + Restauration.—Conditions mises à cet avancement.—Un an de + commandement.—En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de + Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge, + <i>L'Adour</i> qui venait d'être lancée à Bayonne.—En route pour + Rochefort.—Le pilote-major.—À Rochefort.—La corvette est + désarmée. Il me manque trois mois de commandement.—La frégate + <i>l'Antigone</i> désignée pour un voyage dans les mers du Sud.—Je + suis attaché à son État-Major.—Je demande un commandement qui me + permette de remplir les conditions d'avancement.—Je suis nommé + au commandement de <i>la Provençale</i>, et de la station de la + Guyane.—Le bâtiment allait être lancé à Bayonne.—Mon brusque + départ de Rochefort.—Maladie de ma femme. La fièvre tierce.—Mon + arrivée à Bayonne.—Accident qui s'était produit l'année + précédente pendant que je commandais <i>l'Adour</i>.—Mes projets en + prenant le commandement de <i>la Provençale</i>, mes <i>Séances + nautiques</i> ou <i>Traité du vaisseau à la mer</i>.—Le <i>Traité du + vaisseau dans le port</i> que je devais plus tard publier pour les + élèves du collège de Marine.—La Barre de Bayonne.—Tempête dans + le fond du golfe de Gascogne.—Naufrage de quatre navires. + Avaries de <i>la Provençale</i>.—Relâche à Ténériffe.—Traversée très + belle de Ténériffe à la Guyane en dix-sept jours.—Mes + observations astronomiques.—M. de Laussat, gouverneur de la + Guyane.—Je lui montre mes instructions.—Mission à la Mana, à la + frontière ouest de la côte de la Guyane.—Je rapporte un plan de + la rade, de la côte, de la rivière de la Mana.—Conflit avec le + gouverneur à propos d'une punition que j'inflige à un homme de + mon bord.—Lettre que je lui écris.—Invitation à dîner.—Mission + aux îles du Salut en vue de surveiller des Négriers.—Sondes et + relèvements autour des îles du Salut.—Mission à la Martinique, à + la Guadeloupe et à Marie-Galande.—La fièvre jaune.—Retour à la + Guyane.—Navigation dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la + Dominique.—Les Guyanes anglaise et hollandaise.—Surinam, + ancienne possession française, abandonnée par légèreté.—Arrivée + à Cayenne.—Le nouveau second de <i>La Provençale</i>, M. + Louvrier.—Je le mets aux arrêts.—Mon entrevue avec lui dans ma + chambre.—Je m'en fais un ami.—Arrivée à Cayenne.—Mission à + Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.—Les difficultés de la + tâche.—Mes travaux hydrographiques.—Le <i>Guide pour la + navigation de la Guyane</i> que fait imprimer M. de Laussat d'après + le résultat de mes recherches.—M. Milius, capitaine de vaisseau, + remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.—L'ordre de + retour en France.—Je fais réparer <i>la Provençale</i>.—Pendant la + durée des réparations, je fréquente la société de Cayenne.—<i>La + Provençale</i> met à la voile.—La Guerre d'Espagne.—Je <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> + crains que nous ne soyons en guerre avec + l'Angleterre.—Précautions prises.—Le phare de l'île + d'Oléron.—Le feu de l'île d'Aix.—Le 23 juin 1823, à deux heures + du matin, <i>la Provençale</i> jette l'ancre à Rochefort.—Mon rapport + au ministre.—Travaux hydrographiques que je joins à ce rapport.</p> + +<p>Depuis la seconde Restauration des Bourbons, on avait imposé des +conditions de commandement à remplir pour pouvoir être avancé; or, +plus ces conditions étaient rigoureuses, moins il y avait de chances +d'avancement pour les officiers qui n'étaient pas appuyés par des +personnages élevés, puisque ces personnages obtenaient, pour leurs +protégés, la presque totalité des commandements. Ceux à qui ils +étaient donnés étaient donc les seuls en évidence, les seuls en mesure +de prouver leur capacité ou d'en acquérir, les seuls qui pussent +facilement remplir ces conditions, lesquelles, par exemple, pour +donner des droits à être capitaine de frégate, étaient l'exercice d'un +commandement de bâtiment pendant au moins un an. Les réductions +avaient, d'ailleurs, été si considérables dans nos cadres, les +promotions étaient si peu fréquentes, si limitées, que lors même que +des officiers qui n'étaient pas recommandés par des hommes influents +arrivaient à avoir rempli les conditions, il était, encore, fort rare +qu'ils fussent choisis pour l'avancement. Que pouvais-je faire en +pareille situation? me résigner; penser qu'ayant été précédemment dans +la catégorie des officiers favorisés, il était injuste de me plaindre +que d'autres profitassent des avantages dont j'avais joui, dont ma +captivité ou des événements extraordinaires m'avaient empêché de +retirer le plus grand fruit; et tout en attendant l'heure de ma +retraite après laquelle je soupirais ardemment, chercher, dans mon +intérieur, un bonheur plus doux, plus sûr que celui qui accompagne +ordinairement les fatigues de notre état, ou les luttes de l'ambition.</p> + +<p>Mon service à la compagnie des élèves de Rochefort, à laquelle j'étais +toujours attaché, exigeait trop peu de <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> temps pour que je ne +fusse pas constamment libre de me livrer aux soins de votre éducation +ou de ma maison. J'avais appris à tourner, je m'étais fait un charmant +atelier; je fréquentais un peu le monde avec ma femme; nous voyions +grandir nos enfants avec délices; notre économie, notre ordre +doublaient notre aisance; nous jouissions de la considération +publique, enfin, à tous égards, nous étions dans une des meilleures +conditions possibles de félicité.</p> + +<p>Cependant, le préfet maritime de Rochefort reçut l'ordre, en 1820, +d'expédier à Bayonne un état-major pour la corvette de charge, +<i>l'Adour</i>, qui venait d'y être lancée. Il s'agissait de la charger de +bois de mâture des Pyrénées, et de la diriger sur Rochefort où elle +devait être désarmée. Je fus désigné par le préfet pour commander ce +bâtiment qui était presque aussi grand que <i>la Belle-Poule</i>. Dans +l'espoir que le préfet me donna de la continuation ultérieure de +l'armement de ce navire, par suite de la demande pressante qu'il +comptait en faire au ministre, cette mission me faisait le plus grand +plaisir.</p> + +<p>J'éprouvai, d'abord, beaucoup de peines et de fatigues dans l'armement +de <i>l'Adour</i>, et ensuite beaucoup de contrariétés au bas de la rivière +de Bayonne qui s'appelle aussi <i>l'Adour</i>, et qui charrie des sables +que la mer refoule immédiatement vers son embouchure; il en résulte un +obstacle qu'on appelle barre; or cette barre mobile, variable pour +l'étendue, le gisement et la hauteur, est telle qu'avec un bâtiment +d'aussi grandes dimensions que le mien, on ne peut la franchir qu'en +certains temps et avec certains vents.</p> + +<p>Je crus, toutefois, m'apercevoir que le pilote-major qui, lorsque le +vent était favorable, allait sonder la profondeur de l'eau sur la +barre, ne m'en indiquait pas exactement la mesure par ses signaux. Un +jour, à l'improviste, j'envoyai sur les lieux un officier pour +surveiller les opérations du pilote-major. Il sonda lui-même, +<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> trouva plus de fond que celui-ci ne le disait, et, malgré son +opposition, il me signala trois pieds d'eau de plus que l'on ne venait +de m'en accuser. J'étais prêt, je levai mon ancre et me couvris de +voiles. Le pilote-major stupéfait se rendit à bord; là, craignant +beaucoup pour sa responsabilité, soit pour n'avoir pas fait un signal +exact, soit pour la difficulté qu'il allait avoir à me tirer de la +passe, il voulut faire des représentations, mais ce n'était pas le +moment d'en écouter, car nous étions sur la barre où nous éprouvâmes +trois rudes lames qui me rappelèrent l'échouage de mon ancienne +frégate sur la côte d'Afrique; mais nous doublâmes sans accident, et +quittant le pilote-major dont l'esprit était devenu aussi expansif +qu'il avait été assombri, je fis route pour Rochefort où j'eus le +désagrément de voir désarmer mon bâtiment lorsque je n'avais que neuf +mois de commandement y compris celui du <i>Département des Landes</i>. +C'était trois mois de moins que ce qu'il me fallait strictement pour +les conditions d'avancement. Je repris mon service à la compagnie des +élèves.</p> + +<p>En 1821, la frégate <i>l'Antigone</i> fut armée à Rochefort. Ma mission de +<i>l'Adour</i> qui n'avait été considérée que comme une corvée, n'ayant +point donné lieu à changer mon rang sur la liste des tours +d'embarquement, je me trouvais alors à la tête de cette liste, et je +fus, par conséquent présenté au ministre pour faire partie de +l'état-major de cette frégate. Elle devait effectuer un voyage dans la +mer du Sud, et elle était commandée par un capitaine de vaisseau de ma +connaissance qui se trouvait enseigne de vaisseau dans l'Inde sur <i>le +Berceau</i> quand je l'étais sur <i>la Belle-Poule</i>, mais dont la carrière +n'avait pas été paralysée par la captivité.</p> + +<p>Un tel embarquement était fort beau, mais il lésait tous mes intérêts +puisqu'il ne me servait pas à remplir les conditions pour +l'avancement, et qu'après une campagne probable de trois ans, je +n'aurais acquis aucun titre <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> de plus. Je commençais à être un +des anciens lieutenants de vaisseau, et comme, sans les conditions je +n'aurais même pas pu être nommé capitaine de frégate à l'ancienneté, +je réclamai auprès du préfet contre cette destination. Il ne pouvait +pas la changer, mais il reconnaissait la justice de ma demande; il +m'engagea à la formuler par écrit, et il me promit de la faire valoir +auprès du ministre. J'exposai donc mes motifs, priai le ministre de +m'accorder un commandement afin de ne pas me trouver exclu de tout +avancement futur, et ne manquai pas de terminer ma lettre en disant +qu'à tout événement j'étais prêt à m'embarquer sur <i>l'Antigone</i>. +L'affaire fut bien présentée par le préfet et la réponse fut le +commandement que le ministre m'accorda de <i>la Provençale</i> et de la +station de la Guyane. Ce bâtiment allait être lancé à Bayonne d'où je +devais partir pour ma station dont la durée était fixée à deux ans au +moins, et où je devais trouver deux bâtiments qui se rangeraient sous +mes ordres à mon arrivée.</p> + +<p>Une aussi longue séparation d'avec ma famille ne pouvant être que fort +douloureuse, je jugeai que le meilleur parti à prendre était d'en +brusquer le moment. Mes affaires particulières constamment à jour m'en +laissèrent la faculté; ainsi, dans les vingt-quatre heures, j'avais +dressé la liste des objets à m'envoyer à Bayonne sur un navire qui +était à Rochefort en chargement pour ce port, mes adieux étaient +faits, et j'étais parti avec une simple malle. Mais les choses +n'arrivent que bien rarement selon nos désirs ou même selon les +probabilités; et ma femme, qui n'avait pas besoin de cette nouvelle +secousse, en fut vivement affectée.</p> + +<p>Rochefort fut, autrefois, une contrée extrêmement malsaine: à force de +grands travaux et de plantations, l'air marécageux qui l'environne +s'est considérablement purifié, et le sang y est aujourd'hui aussi +beau que dans les pays les plus favorisés; néanmoins les jours +caniculaires <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> y sont encore funestes à un grand nombre de +personnes, surtout à celles qui n'observent pas un régime alimentaire +bien entendu, ou qui sont sous l'influence de peines morales. Ma femme +fut de ce nombre, la fièvre tierce la prit, et j'en eus la nouvelle à +mon arrivée à Bayonne.</p> + +<p>Le meilleur remède est, sans contredit, de s'éloigner du foyer du mal. +Terrifié comme je l'étais de l'état où se trouvait ma femme lorsque je +m'étais éloigné d'elle, état qui était aggravé par la fièvre, ainsi +que par le long isolement où elle allait vivre, je fus si sensiblement +touché, que si j'avais pu, honorablement, me désister de mon +commandement, je l'aurais fait, et je vous aurais tous arrachés à une +ville qui devenait pour moi un objet de mortelle inquiétude. Ne +pouvant m'arrêter à ce projet, j'en formai soudainement un autre. +J'écrivis à ma femme de prendre immédiatement sa place pour Paris, de +partir, sans hésiter, avec ses deux enfants pour aller rejoindre +M<sup>me</sup> La Blancherie.</p> + +<p>Il n'y avait guère qu'un an que j'avais quitté Bayonne sur <i>l'Adour</i>, +lorsque j'y revins pour <i>la Provençale</i>; or, cette circonstance me +rappelle un accident fatal arrivé sous mes yeux pendant la première de +ces époques, et qui vaut peut-être la peine d'être relaté.</p> + +<p>Un jour de fête publique, <i>l'Adour</i>, mouillée près des allées +marines<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>, avait une salve à faire. Je posai des sentinelles à +terre pour empêcher les curieux de se mettre sous la volée de mes +pièces qui, cependant, n'étaient pas chargées à boulet. La salve était +en train, quand un ancien militaire franchit les sentinelles, qui, ne +le suivant pas au milieu de la fumée, lui crient de revenir, et +auxquelles, caché derrière un arbre, il répond qu'il veut, selon ses +anciennes habitudes, voir le feu de plus près. Dans ce but, il +démasqua sa tête en dehors de <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> l'arbre, pour mieux apercevoir +le bâtiment; au moment même, le valet ou pelote de cordage, qui +servait à bourrer une des pièces, l'atteint; et ce malheureux que les +batailles et le feu de l'ennemi avaient longtemps respecté tombe, +atteint d'un coup mortel! C'est ainsi que les réjouissances de la paix +accomplissent, quelquefois, ce que n'ont pu faire les périls des +combats.</p> + +<p>Ce qui me souriait le plus dans mon embarquement de <i>la Provençale</i> +était moins encore l'espoir d'être avancé au retour de ma campagne, +que la faculté que j'allais avoir de relire sur mer mes <i>Séances +Nautiques ou Traité du Vaisseau à la mer</i>, ouvrage que j'avais ébauché +pour les élèves de la compagnie de Rochefort, que je considérais comme +le résumé de ma carrière maritime ou de mes services, et auquel je +mis, en effet, la dernière main pendant cet embarquement, soit en +expérimentant, avec plus de soins que jamais, plusieurs manœuvres +sur mon bâtiment soit en éclaircissant des questions contestées ou des +points encore douteux.</p> + +<p>Afin de sauver, s'il était possible, l'aridité d'un sujet si spécial, +je crus devoir y citer plusieurs exemples intéressants ou divers faits +concluants, et j'en éloignai, le plus que je le pus, les détails +scientifiques. C'est ce livre que je publiai en 1824, qui ensuite a +été réimprimé, qui le sera encore (chose rare en marine), si j'en +crois les offres récentes d'un libraire de Toulon, et que le public +naviguant paraît avoir adopté. Depuis les temps florissants de la +puissante marine de Louis XVI, où brillaient Borda, Fleurieu, Verdun +de la Crène, de Buor, du Pavillon, Bourdé, Romme, tous auteurs du +premier mérite, aucun officier, en France, n'avait pris la plume pour +marquer les progrès survenus, avec la succession des temps, dans la +science nautique. Ce fut donc moi qui rouvris la lice, et j'y ai été +suivi par de redoutables rivaux. C'est peut-être, ici, le cas +d'anticiper sur les dates afin de tout épuiser sur ce sujet, et de +dire que plus tard, à Angoulême, <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> et pour les élèves du +Collège de Marine, j'ajoutai, à mes <i>Séances Nautiques</i>, un nouveau +volume ayant pour second titre: <i>ou Traité du vaisseau dans le port</i>. +Mais revenons!</p> + +<p>La barre de Bayonne me fut encore fâcheuse par une longue obstination +de vents contraires: une trentaine de bâtiments de commerce étaient +retenus avec moi. Une petite brise favorable enfin se manifesta. +Fatigué que l'on était d'attendre, on crut, comme il est d'ordinaire, +que c'était le commencement d'un beau vent frais; mais ainsi qu'on l'a +judicieusement dit et remarqué: «Rien n'est fin, rien n'est trompeur, +comme le temps!»</p> + +<p>Effectivement, à peine étions-nous dehors, que vint une tempête qui +fit naufrager quatre des navires sortis en même temps que moi. Le fond +du golfe de Gascogne, où nous étions tous, sans ports de facile accès, +est on ne peut plus dangereux lorsqu'on y est surpris par de forts +vents du large.</p> + +<p>Il n'y eut donc que ceux d'entre nos bâtiments qui se trouvaient bien +pourvus, bien installés, ou de bonne construction, qui purent +supporter le mauvais temps; et encore, non sans d'assez fortes +avaries. Je réparai, immédiatement, les miennes, du mieux que je le +pus, mais je ne pouvais penser à traverser ainsi l'Atlantique, et je +songeai à relâcher à la Corogne d'abord, puis à Lisbonne, et enfin à +Ténériffe, car le vent me contraria dans mes deux premiers projets. +C'est la plus importante des îles Canaries, et je m'y remis +parfaitement en état.</p> + +<p>Ma traversée de Ténériffe à la Guyane fut très belle; elle ne dura que +dix-sept jours, pendant lesquels un temps magnifique me permit de me +familiariser à nouveau avec les observations astronomiques que j'avais +tant pratiquées, et que je repris pendant toute ma campagne. En cette +circonstance, elles me firent connaître que les <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> positions +géographiques de Lancerotte<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a> et Fortaventure<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, deux des +Canaries, étaient inexactement déterminées sur mes plans, et plus +tard, j'adressai au ministère le résultat de mon travail à cet égard. +Elles m'avertirent encore, vers la fin de mon voyage, que j'étais +quatre-vingt-cinq lieues plus près du continent d'Amérique que les +calculs ordinaires ou de l'estime ne l'établissaient; or, cette +différence, due aux courants des parages que j'avais parcourus, se +trouva vérifiée quand j'eus pris connaissance de la terre.</p> + +<p>M. de Laussat était alors gouverneur de la Guyane<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>; il résidait à +Cayenne, capitale des possessions françaises dans cette colonie, et +située à l'embouchure de la rivière du même nom: je lui remis, outre +ses dépêches officielles, <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> des lettres et paquets de ses +charmantes et très aimables filles, qui s'étaient rendues de Pau +qu'elles habitaient, à Bayonne, pour être vues, avant mon départ, par +quelqu'un qui allait, bientôt, être près de leur père. Cette visite +avait donné lieu à plusieurs fort jolies parties que nous fîmes sur +l'Adour, et dans les agréables sites qui se trouvent sur ses bords.</p> + +<p>Je fus parfaitement accueilli par M. de Laussat. C'était un homme +intègre, capable, mais d'une activité, ou peut-être, d'une tracasserie +qui lui aliénait l'affection des colons, et qui éloignait de lui +quelques fonctionnaires, ainsi que la plupart des officiers de la +marine. Averti, sur ce point, par le capitaine que je relevais, je +résolus de me tenir sur mes gardes. Dans ce dessein, je montrai mes +instructions à M. le gouverneur: celles-ci me laissaient la haute main +pour la police des bâtiments de la station, et m'astreignaient +seulement à remplir les missions que M. de Laussat pourrait me donner. +Ainsi, et presque à mon arrivée, j'allai à la Mana, point qu'on +voulait coloniser à la frontière ouest de la côte de la Guyane, mais +où les moyens d'exécution vinrent bientôt alors à manquer. Il me +semble qu'il valait mieux procéder de Cayenne, point central, vers la +circonférence, que d'éparpiller ses ressources ou ses moyens aux deux +extrémités du rayon. Je revins avec un plan (qui n'existait pas) de la +rade, de la côte, de la rivière de la Mana; M. le gouverneur me combla +de politesses, et il envoya copie de ce plan au dépôt des cartes à +Paris.</p> + +<p>Cependant, peu de jours après, j'avais eu l'occasion de hisser le +pavillon rouge, de tirer un coup de canon, de punir publiquement un +homme de mon bord coupable d'un grave délit, et j'avais préalablement +fait avertir le capitaine du port qu'il allait être fait justice sur +la <i>Provençale</i>. Malgré cette précaution, toute de politesse, il +m'arriva presque aussitôt un aide-de-camp de M. de Laussat, porteur +d'une lettre très sèche, et qui me demandait <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> un compte +immédiat de ma conduite, en cette occasion. Ma première idée fut de +renvoyer, en réponse, une copie de mes instructions; mais je vis +bientôt qu'il n'était pas convenable de répondre à une exigence +déplacée par une impolitesse, et je pris la plume. Je répondis donc en +racontant tout simplement ce qui s'était passé: ensuite, je ne manquai +pas, sous des expressions de forme très respectueuse, de faire +observer que ces explications, je ne les devais pas; que je ne les +donnais que par une sorte de complaisance ou de déférence pour l'âge +du gouverneur; et que j'honorais tellement son caractère qu'il me +trouverait toujours disposé à lui être agréable, lors même qu'il y +aurait dans ses demandes quelques paroles que, d'une autre personne, +je n'aimerais pas à supporter. Cette lettre fit merveilles. En homme +d'esprit, M. de Laussat m'envoya pour le lendemain une invitation à +dîner: là, il me dit les choses les plus aimables, et cette +considération dont il me favorisa depuis, il me la conserva toujours, +même en France, où il se rendit par la suite; car il fut remplacé en +1822 par M. le capitaine de vaisseau Milius<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. Il ne cessa, en +effet, de demander mon avancement au ministère, et il alla, plusieurs +fois, voir ma femme pour lui faire part d'espérances qui, en +définitive, ne se réalisèrent pas. M. de Laussat est mort, il y a +trois ans, dans un âge très avancé.</p> + +<p>Ma mission suivante fut aux îles du Salut où je me tins en +observation, appareillant tous les jours pour me diriger vers +Sinnamari, Iracoubo et Organabo, points que M. le gouverneur supposait +fréquentés par des Négriers <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> à l'effet d'y opérer leurs +débarquements illicites. Aucun bâtiment de cette nature ne s'y étant +présenté pendant cette sorte de croisière, je n'eus pas de résultats à +constater à cet égard. Toutefois, il y avait désaccord entre les +marins ou pilotes de la Guyane sur l'existence de roches sous l'eau +aux environs des îles du Salut; je m'occupai de cet objet, sans nuire +en rien à l'objet de ma mission, et je ne revins qu'après avoir bien +éclairci ce doute par des sondes et des relèvements qui satisfirent +tous les esprits.</p> + +<p>À peine de retour à Cayenne, je fus expédié pour la Guadeloupe, la +Martinique et Marie-Galande, remarquable par le nom qu'elle a conservé +du bâtiment que commandait l'illustre Christophe Colomb, lors de son +second voyage en Amérique. J'avais quelques troupes, des passagers, +des dépêches qui y furent déposés, et j'en rapportai des graines, des +plantes en caisse dont la Guyane avait le louable désir de propager la +culture qui a parfaitement réussi. La fièvre jaune venait d'exercer, +et exerçait encore des ravages affreux dans ces îles; mais mon +bâtiment en fut heureusement préservé. En revanche, il eut, au retour, +des temps très rigoureux à supporter, notamment près du «Diamant», que +je ne parvins à doubler qu'à l'aide d'une manœuvre hardie que j'ai +décrite dans mes <i>Séances Nautiques</i>. Les débouquements, ma navigation +au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique furent également semés de +dangers; une fois, entre autres, plusieurs personnes désespérèrent de +notre salut!</p> + +<p>Nous parvînmes, enfin, à reconnaître la terre continentale. Ce fut aux +lieux même où Colomb en avait fait la découverte, c'est-à-dire au sud +de la Trinité. C'est aussi dans ces parages que Daniel Foë place l'île +de son ingénieux et patient Robinson.</p> + +<p>Il y avait beaucoup à faire pour remonter de là à Cayenne, car nous +avions vents et courants contre nous. Nous y réussîmes, non sans +peine, en traversant les eaux <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> de l'Orénoque, et en passant +devant plusieurs villes ou rivières de la Guyane anglaise ou +hollandaise, telles que Esséquèbe, Démérari, Berbice, et Surinam; +Surinam que la France a possédée; que, par légèreté, elle abandonna +pour aller s'établir sur les côteaux de Cayenne et que ses possesseurs +actuels plus laborieux, plus persévérants que nous, plus entendus dans +l'art de coloniser, élevèrent bientôt à un point de prospérité dont +n'a pas encore approché Cayenne, quoique très favorisée par la nature, +et où, ni la fièvre jaune, ni les ouragans n'ont jamais encore fait +leur redoutable invasion. Surinam, ou plutôt la ville de Paramaribo +(car Surinam, est le nom de la rivière, et on le donne souvent à la +ville) Surinam, dis-je, a un beau port et Cayenne ne peut recevoir que +des bâtiments de douze à quatorze pieds de tirant-d'eau. On ne +comprend vraiment pas que, bénévolement, nous ayons renoncé à cet +avantage. Après Surinam, nous cherchâmes l'entrée du Maroni, fleuve +considérable qui sépare la Guyanne française de la hollandaise, et +nous poursuivîmes ensuite notre route vers Cayenne.</p> + +<p>J'ai, maintenant, à te raconter un fait de peu d'importance, +peut-être; mais il s'agit d'une lutte d'hommes ou plutôt de +caractères; et je ne néglige pas ces occasions, dans l'espoir qu'il en +résultera quelque fruit pour toi. Mon second, malade à la Martinique, +y avait été remplacé par M. Louvrier, officier de beaucoup de moyens, +d'une grande énergie, mais d'une indiscipline qui n'était égalée que +par son audace à la soutenir; du moins, c'est ainsi qu'il me fut +dépeint, mais trop tard, car je ne l'aurais pas accepté à bord. Les +premiers jours furent charmants; pourtant, j'apercevais la tendance +qu'on m'avait signalée.</p> + +<p>Ces symptômes, toutefois, n'étant pas assez caractérisés pour cadrer +avec mes projets, à cet égard, je fermai les yeux pour laisser +augmenter le mal, ce qui ne tarda pas à arriver. Un jour que mon homme +était sur le pont et bien dans son tort, je lui adressai la parole +avec un air <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> grave que ses manières bruyantes ne purent +ébranler, et je l'envoyai dans sa chambre, aux arrêts. Lorsque ces +arrêts furent levés, il vint, d'une voix étouffée, me demander à +débarquer dès notre arrivée à Cayenne. Je m'y attendais et mon thème +était prêt. Je l'engageai à s'asseoir, à m'écouter froidement, et lui +dis, qu'ayant reconnu en lui mille qualités, j'aimais trop mon +bâtiment pour le priver de ses excellents services; que c'était un +point arrêté et qu'ainsi ce qu'il y avait de mieux à faire était de +nous habituer réciproquement à nos défauts, et de chercher à nous +supporter. Je soutins fermement ce rôle, qu'il chercha à renverser, et +l'affaire fut si bien conduite, qu'au lieu d'un ennemi mortel que +j'aurais eu, si j'avais consenti à sa proposition, il finit par me +demander la permission de m'embrasser, par avouer sa faute, et par +m'assurer que je n'aurais jamais d'ami plus dévoué. Le reste de la +campagne répondit à ces protestations. Il n'y a guère que deux ans que +je l'ai revu à Toulon, et toujours dans les mêmes sentiments. Il y +exerçait alors, dans le grade de capitaine de corvette, le +commandement supérieur de tous les bateaux à vapeur dans la +Méditerranée, où sa prodigieuse activité, qui m'avait été si utile, +rendait à l'État des services éminents. Une fièvre cérébrale l'emporta +vers cette époque; ce fut une grande perte pour le Corps de la Marine, +car il s'était dépouillé de cette grande fougue de la jeunesse qui lui +était si préjudiciable, et il ne restait plus que ses rares qualités.</p> + +<p>Un consul, sa femme et sa fille, destinés pour Notre-Dame de Belem, +ville de la province du Brésil, nommée Para, et située à vingt lieues +en remontant le fleuve des Amazones, étaient arrivés quelques jours +avant mon retour des Antilles, et M. le gouverneur comptait sur mon +bâtiment pour les faire parvenir à leur destination. Je fis mes +préparatifs, et je partis.</p> + +<p>L'entrée du fleuve est semée d'écueils redoutables, et M. de Laussat +n'avait pu mettre à ma disposition ni <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> cartes de ce pays, ni +instructions nautiques, ni pilotes ou pratiques. C'est dans cet état +qu'un bâtiment expédié quelque temps auparavant, pour cette même +ville, en était revenu, sans avoir accompli sa mission, après avoir +touché sur un banc où il avait été à deux doigts d'une destruction +complète. Ces circonstances ne servirent qu'à enflammer mon courage; +mais il fallait aussi de la prudence, et, repassant dans mon esprit ce +que je savais qu'avaient accompli de glorieux les navigateurs qui +s'étaient voués aux découvertes, je m'efforçai de marcher sur leurs +traces et j'eus le bonheur d'y réussir. Je triomphai même des entraves +honteuses qu'apportent les Portugais à la publication de leurs cartes, +et à la levée de leurs côtes par des étrangers; je rapportai un plan, +que je dressai pendant mon voyage, pour la navigation depuis Cayenne +jusqu'à Notre-Dame de Belem. M. de Laussat fit annoncer, dans le +journal de la colonie, qu'il tiendrait ce plan à la disposition des +capitaines qui auraient à fréquenter ces parages; il en envoya une +copie au ministre à qui il recommanda mon travail, comme <i>très utile</i>, +<i>très rare</i>, <i>très précieux</i>; et, dans ma carrière d'officier, mes +souvenirs se reportent toujours avec plaisir sur l'accomplissement de +cette difficile mission.</p> + +<p>Pendant mes divers voyages de la station, j'avais remarqué plusieurs +erreurs géographiques sur les côtes de la Guyane, que je demandai à +rectifier. M. le gouverneur y consentant, je fis une campagne de près +de deux mois pour y parvenir. Je revins avec des cartes, des sondes, +des relèvements, des vues, enfin avec tous les éléments d'un ouvrage +que, sous le titre de <i>Guide pour la navigation de la Guyane</i>, M. de +Laussat fit imprimer, après qu'à mon retour, j'eus coordonné ces +divers éléments. Il m'écrivit, en même temps, qu'il me ferait valoir +auprès du ministre, comme je le méritais.</p> + +<p>Les missions que j'eus ensuite furent: 1<sup>o</sup> aux îles de <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> +Rémire, pour la translation à l'une des îles du Salut d'une léproserie +qui était établie; 2<sup>o</sup> sur la côte de l'Est pour la police de la +navigation; 3<sup>o</sup> au devant de la frégate <i>la Jeanne d'Arc</i>, qui, trop +grande pour entrer à Cayenne, me remit un chargement de machines à +vapeur, de caisses et de plantes françaises pour la colonie; 4<sup>o</sup> +enfin, à la rencontre de la corvette <i>la Sapho</i> qui apportait le +gouverneur, M. Milius<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, destiné à remplacer M. de Laussat.</p> + +<p>L'ordre de mon retour en France étant arrivé, en même temps, je +m'occupai de faire convenablement réparer <i>La Provençale</i>. Comme cette +opération devait durer deux mois, je pus fréquenter plus souvent et +achever quelques connaissances<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a> que je n'avais fait qu'ébaucher +<span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> dans nos courtes relâches, et qui m'ont laissé de profonds +souvenirs par la grâce de leur accueil<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.</p> + +<p>M. Milius me chargea de dépêches à laisser, en passant, à la +Martinique, ainsi qu'à la Guadeloupe, où je ne m'arrêtai que le temps +de prendre des vivres frais.</p> + +<p>Continuant ma route pour la France, je fus assez longtemps contrarié +par des vents qui me portèrent jusqu'auprès du banc de Terre-Neuve. +J'atteignis ensuite assez facilement le voisinage des Açores. +Cependant, je conjecturais que la France devait avoir envoyé une armée +en Espagne. Les Anglais pouvaient en avoir saisi un prétexte de +guerre, et je résolus de naviguer avec beaucoup de circonspection. +Plusieurs bâtiments se présentèrent sur mon passage; je les jugeai de +force supérieure à la mienne, et je les évitai, sans, cependant, qu'il +y eût apparence de timidité. Toutefois il en vint un que, par son +aspect et sa marche inférieure, je ne pus supposer qu'un petit +bâtiment de commerce anglais, je m'en approchai, j'appris que je ne +m'étais pas trompé, et, comme il venait de Londres, je fus informé, +par ses journaux, que la Grande-Bretagne se contentait du rôle de +spectatrice, dans la lutte qui s'était engagée. J'eus alors un plaisir +pur en pensant au peu d'obstacles qui me restaient à franchir pour +vous revoir, et je dirigeai ma route sur Rochefort.</p> + +<p>Le jour de l'atterrage, je ne pus pas découvrir la terre le soir, mais +le temps était si beau, le succès de mon voyage au Para si +encourageant, mes observations astronomiques ainsi que mes sondes si +concluantes, mon impatience de vous donner de mes nouvelles si grande, +que je conservai toute ma voilure, après le coucher du soleil, dans +l'espoir de découvrir le phare de l'île d'Oléron. Un saisissement de +cœur me prit quand ce phare se fut montré <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> dans sa +radieuse clarté, et je continuai ma route, en me guidant sur sa +position, pour prendre connaissance du feu de l'île d'Aix située dans +la rade de Rochefort. Tout réussit à souhait, et, le 23 juin, à deux +heures du matin, je jetai l'ancre en dedans du bâtiment stationnaire +dont je passai à demi-portée de voix, et avec tant d'ordre et de +silence qu'il ne m'entendit ni ne me vit prendre mon mouillage.</p> + +<p>Soumis à une quarantaine d'observation de cinq jours, j'en profitai, +pour achever le rapport au ministre auquel les capitaines sont tenus à +leur retour, et je lui expédiai, en même temps, un ouvrage complet sur +la navigation de la Guyane anglaise, hollandaise, française, +portugaise, ainsi que sur celle de Cayenne aux Antilles, au Para, et +retour. Ce travail, remis plus tard par le ministre à un officier +expressément chargé de la géographie de ces parages, a été fondu dans +son livre, et il en est résulté un volume officiel où je suis souvent +cité, et où, dans un cas douteux que j'avais éclairci, il est dit que +mes observations méritent toute confiance.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> CHAPITRE IV</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—Je suis remplacé dans le commandement de <i>la + Provençale</i>, et je demande un congé pour Paris.—Promotion + prochaine.—Visite au ministre de la Marine, M. de + Clermont-Tonnerre.—Entrevue avec le directeur du + personnel.—Nouvelle et profonde déception.—Je suis nommé + Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris + dans la promotion.—Invitation à dîner chez M. de + Clermont-Tonnerre.—Après le dîner, la promotion est + divulguée.—Tous les regards fixés sur moi.—Au moment où je me + retire, le ministre vient me féliciter de ma décoration. Je + saisis l'occasion de me plaindre de n'avoir pas été nommé + capitaine de frégate.—Le ministre élève la voix. Paroles que je + lui adresse au milieu de l'attention générale.—Le lendemain le + directeur du personnel me fait appeler.—Reproches peu sérieux + qu'il m'adresse. Il m'offre, de la part du ministre, le choix + entre le commandement de <i>l'Abeille</i>, celui du <i>Rusé</i>, et le + poste de commandant en second de la compagnie des élèves, de + Rochefort. J'accepte ces dernières fonctions.—Arrivée à + Rochefort.—Séjour à Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et + les sept premiers mois de 1824.—Voyage à Paris pour l'impression + de mes <i>Séances nautiques</i>.—Le jour même de mon arrivée à Paris, + le 4 août 1824, je suis nommé, à l'ancienneté, capitaine de + frégate.—Mes anciens camarades Hugon et Fleuriau.—Fleuriau, + capitaine de vaisseau, aide-de-camp de M. de Chabrol, ministre de + la Marine.—Il m'annonce que le capitaine de frégate, + sous-gouverneur du collège de Marine à Angoulême, demande à aller + à la mer.—Il m'offre de me proposer au ministre pour ce + poste.—J'accepte.—Entrevue le lendemain avec M. de + Chabrol.—Gracieux accueil du ministre.—Je suis nommé.—Nouvelle + entrevue avec le ministre.—Il m'explique que je serai presque + sans interruption gouverneur par intérim.—M. de Gallard + gouverneur de l'école de Marine.</p> + +<p>Après avoir obtenu la libre pratique avec Rochefort, je demandai un +congé pour Paris; et quand la formalité de la remise des comptes de +mon bâtiment à l'administration, ou au successeur que le ministre me +désigna, furent remplies, je partis bien joyeux pour rejoindre les +miens.</p> + +<p>Une promotion allait avoir lieu. Fier de ma campagne, la mémoire +pleine de mes anciens services, presque à la tête de la liste des +lieutenants de vaisseau, ayant rempli <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> au triple les +conditions pour l'avancement, je me présentai comme un homme sûr de +son fait au directeur du personnel<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a> qui était un ancien ami de M. +de Bonnefoux. J'avais vu, auparavant, comme je le devais, le ministre, +M. de Clermont-Tonnerre<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>, qui m'avait dit, en style officiel, il +est vrai, de ces choses agréables, mais vagues, qui n'engagent à rien +celui de qui elles émanent.</p> + +<p>Je comptais être beaucoup plus à mon aise et recevoir des assurances +beaucoup plus positives et satisfaisantes en m'adressant au directeur +du personnel. Quel fut mon étonnement quand cet officier général me +dit qu'il avait tout tenté pour moi, qui méritais tant le grade de +capitaine de frégate, mais que l'intrigue et la faveur l'emportaient +et que le ministre assiégé par de hautes recommandations, ne m'avait +pas classé parmi les favorisés! Toutefois, il avait obtenu la croix de +la Légion d'honneur pour moi, et je la reçus effectivement le +lendemain (jour où devait paraître la promotion) ainsi qu'une +invitation à dîner pour le même jour, chez notre ministre, que je +plaignais sincèrement de se laisser ainsi circonvenir et lier les +mains dans l'exercice de sa prérogative la plus belle.</p> + +<p>Je me rendis à cette invitation, le cœur bien gros de mon +désappointement, et non sans avoir été tenté de refuser et de prendre +ma retraite, car j'en avais acquis le temps à Cayenne et l'occasion +était bonne; mais tel est le cours des choses humaines que des +considérations <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> imprévues vous retiennent dans l'exécution de +plans qui semblaient bien arrêtés, de projets auxquels on avait +complaisamment souri; or rien ne me souriait plus, après avoir payé ma +dette à mon pays, que de me dégager de tous les liens de service, et +de jouir en repos de l'existence modique, mais suffisante selon nos +goûts, où la fortune nous avait placés. La considération qui me retint +fut qu'au plus tard, je passerais capitaine de frégate à l'ancienneté, +en 1824, car j'allais être le sixième sur la liste après la promotion, +et qu'alors, deux ans de service au port me suffiraient pour me donner +droit à la pension de retraite de ce grade qui était beaucoup plus +avantageuse que celle de lieutenant de vaisseau.</p> + +<p>On verra que des circonstances analogues m'ont, ensuite, et souvent, +retenu au service, et que moi, qui, de tous les hommes peut-être, aime +le moins à commander ou à obéir, je me trouve, douze ans encore après, +incertain du jour où je serai rendu à moi-même et à ma liberté!</p> + +<p>Après le dîner chez M. de Clermont-Tonnerre, un des invités divulgua +le nom des promus, dont l'avancement, signé dans l'après-midi par le +roi, devait paraître, le lendemain, dans les colonnes du <i>Moniteur</i>. +Ce fut un coup de poignard pour moi qui regardai comme une humiliation +manifeste de voir tous les yeux fixés sur ma personne, et d'entendre +éclater des félicitations pour la plupart de ceux qui m'environnaient. +Vraiment, j'avais l'air d'avoir démérité, l'on eut même pu penser +qu'il existait comme une préméditation de me mystifier, et je me +disais, en moi-même, que si j'avais pu prévoir entendre proclamer la +promotion après le dîner, je n'aurais pas balancé à refuser ce dîner +et à m'arrêter au parti de demander à être admis à la retraite.</p> + +<p>La position n'était pas tenable, je crus que m'en aller était ce qu'il +y avait de plus convenable, et j'allai sortir, lorsque le ministre +vint, avec un sourire gracieux, <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> m'adresser des paroles +flatteuses sur ma nouvelle décoration. En ce moment, je sentis qu'il +se présentait une occasion de m'exprimer avec une franche noblesse sur +l'indigne procédé dont j'étais victime. Mon cœur se dégonfla, mon +visage reprit sa sérénité, et j'attendis, avec sang-froid, les +derniers mots du compliment de M. de Clermont-Tonnerre. Je lui dis, +alors, que j'étais excessivement honoré d'avoir le droit de porter une +aussi belle décoration, mais que je ne pouvais taire que mon +ancienneté, mes services, ma dernière campagne avaient semblé à bien +des personnes, notamment à M. le gouverneur de la Guyane, mériter une +récompense plus complète, celle de mon avancement. Le ministre se +retrancha sur son droit et sur celui du choix du roi. Je convins qu'en +fait, l'un et l'autre étaient incontestables, mais je fis observer que +l'émulation, dans le corps, dépendait, principalement, d'une sage +exécution dans l'exercice de ces droits. Le ministre se sentit blessé; +il voulut m'écraser; il éleva la voix avec sévérité, et il me dit: +«Monsieur, votre insistance m'étonne; eh bien! sachez que lors d'une +promotion, services, ancienneté, mérite, tout est pesé; je me suis +d'ailleurs aidé des lumières de M. le directeur du personnel et si +vous n'avez pas été avancé, c'est que vous ne deviez pas l'être!» À +ces paroles, l'attention de quarante personnes, devenues immobiles, se +concentra sur nous. Il faut le dire, je fus sur le point de perdre +toute présence d'esprit, mais je fis un appel soudain au calme de mon +caractère, et d'une voix froide, assurée, mais d'un degré moins élevée +que celle du ministre, je répondis: «Rien ne m'est plus agréable que +d'entendre citer M. le directeur du personnel qui est là, qui nous +entend, car il m'a dit lui-même, vous avoir proposé mon nom comme +celui d'un officier rempli de talent, de zèle, d'expérience, ce sont +ses expressions; or ce n'est pas un officier rempli d'expérience, de +zèle, de talent, qui peut voir, sans amertume, treize de ses cadets +lui passer sur <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> le corps; il est clair, d'après cela, que mes +services vous fatiguent, et il vaut mieux vous en +débarrasser.»—«Monsieur, finissons cette conversation», répliqua le +ministre qui pirouetta sur ses talons et s'éloigna. J'en fis autant, +et je sortis, bien soulagé, bien content, quelques conséquences qui en +dussent arriver.</p> + +<p>Le lendemain, le directeur du personnel me fit demander. Dans la pièce +qui précédait son cabinet, une dizaine d'officiers attendaient +audience, qui, dès qu'ils m'aperçurent, vinrent au-devant de moi, me +louant beaucoup de la manière dont, la veille, j'avais soutenu si bien +ma dignité, les intérêts du corps, et m'excitant adroitement à me +tenir dans cette ligne. Je ne sache rien de plus dangereux pour un +homme que ces éloges publics et ces encouragements à se déclarer le +champion des autres; il faut être très sobre de ces mouvements et ne +s'y porter que lorsque cela devient indispensable. En cette +circonstance, par exemple, qui m'exaltait, qui me poussait? Des hommes +mécontents! Or ces mêmes hommes, s'ils avaient été favorisés ou +compris dans la promotion, ils se seraient trouvés la veille chez le +ministre où, tant que l'œil du maître plana sur l'assemblée, nul +n'eut plus l'air de me reconnaître après notre altercation, et où, +devinant l'embarras de mes camarades et y compatissant, j'évitai d'en +accoster aucun et de lui adresser la parole. Ce sont des pièges où +l'on prend les maladroits, qu'on enferre ainsi, que l'on perd, et qui +sont abandonnés quand ils ont servi les projets de ceux, dont sans +s'en douter ils ont favorisé les vues. Un homme qui a de l'expérience +se met en avant pour lui quand il est dans son droit; avec les autres +quand il y a accord, justice ou bonne foi; mais jamais pour les +désappointés ni pour les intrigants.</p> + +<p>Quant au directeur du personnel, qui avait donné l'ordre de +m'introduire immédiatement, il débuta par quelques reproches, mais +fort peu sérieux, et il en était <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de même, sans doute, du +prétendu mécontentement du ministre, dont il me dit quelques mots, +puisqu'il m'offrit, de sa part, le choix entre le commandement de +<i>l'Abeille</i>, celui du <i>Rusé</i>, et le poste de commandant en second de +la compagnie des élèves à Rochefort, toujours occupé, jusque-là, par +un capitaine de frégate. J'acceptai ces dernières fonctions, et après +avoir vu finir le congé de trois mois que j'avais obtenu en arrivant +de la mer, et qui s'acheva en parties de plaisir en famille, je +quittai Paris, avec vous tous, pour aller prendre possession de mon +poste qui, à la vérité, ne formait pas de moi un capitaine de frégate, +mais qui m'en faisait remplir le service, et m'en donnait la +considération. Ainsi se termina cette scène, d'où je retirai une fois +de plus la preuve qu'il est toujours utile de faire respecter sa +dignité, et qu'on le peut sans sortir de la voie des convenances et +sans employer des moyens violents.</p> + +<p>Nous prîmes, à Rochefort, un fort joli logement. L'été suivant (1824) +j'arrêtai un appartement de saison à la campagne afin de vous sauver +des risques de la fièvre caniculaire du pays. Mon service était fort +doux, nos relations de société ne laissaient rien à désirer, mon +ménage prospérait au sein de l'ordre, de la bonne humeur, des soins de +votre éducation; et je comptais bien résolument attendre ainsi mon +brevet de capitaine de frégate, pour prendre ma retraite dans ce +grade, lorsque certaines difficultés d'exécution pour l'impression de +mes <i>Séances nautiques</i> m'appelèrent à Paris.</p> + +<p>Le jour même de mon arrivée, une promotion paraissait, et j'eus enfin, +par droit d'ancienneté, ce que je n'avais pas été assez favorisé pour +obtenir par mes services, par mon zèle et mes efforts. En revanche, je +ne devais rien à personne, et j'en étais fort à mon aise, toujours +dans la pensée qu'après deux ans de possession de mon nouveau grade, +rien ne s'opposerait à mon désir de quitter le service.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Des jeunes amis de mes longues campagnes, il ne restait guère +que Hugon et Fleuriau, et comme Paris est le lieu où il est le plus +fréquent de retrouver ses connaissances, ce fut principalement eux que +je cherchai. Depuis l'Inde, je n'avais revu le premier des deux que +quelques jours, en 1818, lors de mon mariage. Il avait appris que je +me trouvais à Paris et m'avait cherché jusqu'à ce qu'il m'eût +rencontré. Digne et modeste ami, qui, mêlant ses larmes à ses +embrassements, disait ne pouvoir comprendre qu'il fût devenu mon +ancien! Il devait être mon garçon d'honneur, mais un ordre pressé +d'embarquement lui fit quitter la capitale huit jours avant la +cérémonie. Il n'était pas revenu à Paris depuis cette époque, mais +Fleuriau s'y trouvait; il était alors capitaine de vaisseau et aide de +camp de M. de Chabrol<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>, successeur de M. de Clermont-Tonnerre.</p> + +<p>«Je pensais à vous», me dit Fleuriau après les premières paroles de +reconnaissance, «et j'en parlais tout à l'heure au ministre qui +cherche un capitaine de frégate pour remplacer celui qui est +sous-gouverneur du Collège de Marine à Angoulême et qui demande à +aller à la mer. Je me félicite que vous soyez ici, car vous n'avez +qu'un mot à dire, et cette affaire sera, je crois, bientôt +arrangée.»—«Oui» dis-je, sans hésiter. «Eh bien! demain, venez me +voir à midi; j'aurai pris les ordres du ministre, et si, depuis que je +l'ai quitté, il n'a pas fait de choix, il sera enchanté, j'en suis +sûr, quand il vous aura vu, de celui que je lui aurai proposé!» Le +lendemain, je fus présenté à M. de Chabrol.</p> + +<p>«M. de Bonnefoux,» me dit M. de Chabrol à la fin de mon audience, «je +vais faire dresser l'ordonnance qui <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> vous nomme +sous-gouverneur; aussitôt après, je monte en voiture pour aller prier +Sa Majesté de vouloir bien la signer; veuillez revenir demain, vous +pourrez entrer en vous nommant, car je vais donner des ordres pour que +les portes de mon cabinet vous soient toujours ouvertes, et j'espère +avoir le plaisir de vous remettre, personnellement, alors, cette +ordonnance, qui témoignera de mon estime particulière pour vous, et de +la bienveillance du roi.»</p> + +<p>Que ces messieurs les grands du jour sont aimables quand ils le +veulent; il y a vraiment lieu de se demander comment ils ne le veulent +pas plus souvent! Aux douces paroles du ministre, dont l'austère +figure respirait, d'ailleurs, la probité, la bonté la plus parfaite, +je sentis remuer, en mon cœur, quelque chose des bouffées +d'ambition de ma jeunesse; mon goût de retraite s'affaiblissait, et je +crois même que je cessais d'en vouloir à M. de Clermont-Tonnerre du +retard qu'il avait apporté à mon avancement. J'étais, en effet, +pleinement justifié; mon amour-propre était complètement vengé; car +j'étais sciemment choisi pour un poste aussi difficile qu'important, +moi, le même officier qu'à la suite d'un passe-droit manifeste, on +avait cherché à humilier devant un cercle entier d'auditeurs. Ce +n'était pas le tout encore que ma nomination, car une circonstance +particulière en rehaussait considérablement le prix. En effet, M. de +Gallard<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>, gouverneur du Collège de Marine, qui était alors l'école +spéciale pour notre arme, était député; ainsi, durant le temps des +sessions qui duraient au moins six mois, durant celui d'un congé de +deux mois qu'il prenait ensuite, pour aller visiter une terre en +Gascogne, j'allais me trouver presque sans interruption, gouverneur +par intérim, et c'est ce qui avait rendu M. de Chabrol si circonspect +<span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dans le choix qu'il voulait faire. Il fut, le lendemain, +plus aimable encore que la veille en me donnant ces détails, et je +pris congé de lui après avoir pris ses instructions particulières, +plus touché, s'il est possible, de son inépuisable affabilité, que +flatté du poste que je devais à sa volonté, ainsi qu'à l'amicale +intervention de Fleuriau. L'impression de mes <i>Séances nautiques</i> +était alors en assez bon train pour que je pusse bientôt quitter +Paris. Ma femme qui était ravie de ces bonnes nouvelles dont je +l'avais instruite par écrit, se fit une fête d'aller habiter +Angoulême; je préparai tout pour son départ de Rochefort d'où je m'en +allai, seul, car la rentrée des classes me pressait; mais vous ne +tardâtes pas à venir me joindre et nous nous installâmes parfaitement.</p> + +<p>Tu avais huit ans à cette époque, et ta mémoire doit facilement te +rappeler soit sur cet événement de famille, soit la plupart de ceux +qui l'ont suivi; j'aurai donc, par la suite, moins de détails à te +donner. Il ne me restera plus guère à te parler que de M. de +Bonnefoux, mais je m'y suis préparé: ce qui le concerne est pour ainsi +dire achevé, et ce ne sera ni sans plaisir pour moi, ni sans utilité +pour toi, ni sans juste orgueil de parenté pour nous deux que je te +communiquerai les pages où sont consignées la vie et les actions d'un +des plus beaux modèles d'hommes qui aient jamais existé.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> LIVRE V<br> +MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE</h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—Plan de conduite que je me trace.—La ville + d'Angoulême.—Une École de Marine dans l'intérieur des + terres.—Plaisanteries faciles.—Services considérables rendus + par l'École d'Angoulême.—S'il fallait dire toute ma pensée, je + donnerais la préférence au système d'une école à terre.—En 1827, + M. de Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours + d'une inspection générale des places fortes, visite le Collège de + Marine.—En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par + intérim et je le reçois.—Le prince de Clermont-Tonnerre, père du + ministre, qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a + été un Bonnefoux.—Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon + fils une demi-bourse au Prytanée de la Flèche.—En 1827 je + demande un congé pour Paris.—Promesses que m'avait faites M. de + Chabrol en 1824; sa fidélité à ses engagements.—Bienveillance + qu'il me montre.—Ne trouvant personne pour me remplacer il fait + assimiler au service de mer mon service au Collège de Marine.—Je + retourne à Angoulême.—Le ministère dont faisait partie M. de + Chabrol est renversé.—Le nouveau ministère décide la création + d'une École navale en rade de Brest.—Il supprime le Collège de + Marine d'Angoulême, et laisse seulement s'achever l'année + scolaire 1828-1829.—Je reçois un ordre de commandement pour + <i>l'Écho</i>.—Au moment où je franchissais les portes du collège + pour me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de + rester.—Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au + Collège de la Flèche. On m'en destine le commandement. M. de + Gallard intervient et se le fait attribuer.—Ordre de me rendre à + Paris.—Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je + refuse.—Le commandant de l'École navale de Brest.—Promesse de + me nommer dans un an capitaine de vaisseau.—Le directeur du + personnel me presse de servir en attendant comme commandant en + second de l'École navale.—Je ne puis accepter cette position + secondaire après avoir été de fait, pendant cinq ans, chef du + Collège de Marine.</p> + +<p>Je ne pouvais penser à arriver à Angoulême sans avoir <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> +réfléchi sur mes nouvelles fonctions, sans m'être fait un plan de +conduite. J'avais cru reconnaître qu'il devait exister deux hommes en +moi: le délégué du Gouvernement et le représentant des familles. +Ainsi, dans le premier cas, et lorsque je paraissais sous un jour +officiel, ce devait être le règlement à la main; partout ailleurs, il +me semblait convenable que ce ne fut qu'avec des paroles +d'encouragement et de bonté. Je reconnaissais, surtout, qu'il me +faudrait un calme à toute épreuve, une patience imperturbable, une +persévérance que rien ne pourrait lasser; de la sévérité, parfois, +mais beaucoup de formes et d'équité; jamais une parole irritante; le +plus tôt possible, une connaissance approfondie de tous les noms, de +toutes les familles, de la capacité, du caractère de chacun, et, +surtout, point de système particulier; car si le proverbe marin «selon +le vent, la voile» est vrai, c'est spécialement avec la jeunesse qui +est si mobile et si impressionnable.</p> + +<p>Je me proposai d'avoir, de temps en temps, de l'indulgence, mais comme +moyen de ramener au bien, ou seulement dans les occasions où elle ne +pourrait pas être taxée de faiblesse; ainsi quand j'avais à punir, +c'était avec impassibilité, et parce que mon devoir m'y obligeait; et +quand j'avais à récompenser, c'était le plaisir dans toute ma +contenance, et parce que mon cœur m'y portait. Peu de propos m'ont +plus flatté que ces mots adressés par le maître d'équipage, Bartucci, +à quelques élèves qui lui avaient fait une espièglerie: «Laissez +faire, mes amis, le commandant vous attrapera sans courir.»</p> + +<p>Je tenais beaucoup à ce qu'ils me vissent chez moi, quand ils avaient +à se présenter dans mon cabinet, toujours laborieux ou utilement +occupé, car il est bon de prêcher d'exemple et l'on peut bien +certainement dire de l'esprit de l'homme: <i>sequitur facilius quam +ducitur</i>. Enfin, je pensais qu'il fallait m'appliquer à résumer en moi +les qualités souvent opposées, et qui sont si nettement exprimées +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> par ce vers de Voltaire, empreint du caractère d'une +impérissable vérité:</p> + +<p class="poem10">Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste.</p> + +<p>Tel est le fond du plan que je me fis, que j'ai suivi sans déviation +et à l'aide duquel, à une époque où il y avait, dit-on, tant de +turbulence parmi les jeunes gens, en général, je n'ai remarqué parmi +ceux qui se sont trouvés sous ma direction, qu'application et +docilité.</p> + +<p>Te dirai-je, à ce sujet, ce qui vient d'avoir lieu ici, à l'époque de +l'arrivée de ta mère et de ta sœur à Brest. Le commandant en second +était malade à terre; pendant trois jours, je fus obligé de laisser la +direction du service, pour aller installer ces dames, au plus ancien +lieutenant de vaisseau. Le commandant en second s'en trouvait fort +préoccupé, les élèves le surent; ils lui écrivirent aussitôt, ainsi +qu'à moi, qu'il suffisait qu'ils connussent notre position pour nous +assurer que jamais la règle ne serait mieux observée; et qui proposa +cette lettre? de grands et robustes jeunes gens que les notes écrites, +qui m'avaient été laissées, qualifiaient d'ingouvernables, de très +dangereux, et qui sont, actuellement, sur le point de sortir de +l'École d'une manière fort distinguée. Je sais pourtant que, en ceci, +les succès passés ne garantissent pas la réussite à venir; toutefois, +il ne dépendra pas de moi que, jusqu'au bout, je ne remplisse ma tâche +avec honneur.</p> + +<p>Ce fut un temps bien doux que celui que nous passâmes à Angoulême, +ville d'urbanité, de bienveillance, où nous fûmes adoptés comme si +nous avions été élevés dans son sein, et dans laquelle je n'étais pas +tellement captivé par mon service que, pendant les quatre mois que le +gouverneur résidait à l'école, je ne pusse tous les ans, jouir d'un +congé de deux à trois mois. C'est pendant ces congés que, +successivement, nous visitâmes Bordeaux, Marmande, Béziers et +Rochefort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Comme établissement utile, beaucoup de choses ont été dites +sur la situation d'une École de Marine dans l'intérieur des terres; +mais ses détracteurs, tout en convenant qu'on y enseignait bien la +théorie du métier, taisaient, avec soin, que les élèves, avant de +jouir de l'exercice de leur grade, avaient, en sortant d'Angoulême, un +an de pratique à acquérir, en mer, sur une corvette d'instruction. Me +trouvant, aujourd'hui, à la tête de l'École, qui a été substituée au +Collège de Marine, et dans laquelle l'enseignement théorique marche de +front avec la pratique, sur rade, je dois être compétent dans la +question. Je pense donc, la main sur la conscience, que les deux +régimes me semblent avoir une somme à peu près égale d'avantages ainsi +que d'inconvénients. L'expérience, au surplus, est là pour démontrer +que la plupart des élèves provenant d'Angoulême sont devenus des +officiers qui peuvent rivaliser de talents avec tous ceux à qui on +voudra les comparer; aussi, s'il fallait dire le fond de ma pensée, je +donnerais la préférence au système d'une École à terre qui, +d'ailleurs, est beaucoup plus économique pour l'État.</p> + +<p>En quittant le ministère de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre avait +reçu le portefeuille de la Guerre. En 1827, il jugea convenable de +faire l'inspection générale des places fortes de nos frontières; son +retour s'effectua par Angoulême, où il s'arrêta pour visiter une +poudrerie qu'on venait d'y établir sur de nouveaux procédés, ainsi que +la fonderie de canons de Ruelle, très voisine d'Angoulême, et le +Collège de Marine où je lui rendis les honneurs de son rang. Il +savait, sans doute, que M. de Gallard était absent, et que j'étais +alors gouverneur par intérim; sans doute aussi, il se souvenait de +l'épisode à la suite du dîner où il m'avait invité, en 1824; car sans +me le rappeler précisément, et ni lui, ni moi, ne le devions, il me +combla de paroles gracieuses et me donna les marques du plus +affectueux intérêt. Il voyageait avec le prince de <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> +Clermont-Tonnerre, son père, qui, m'entendant nommer, me dit que son +premier colonel avait été un Bonnefoux, et qui, te voyant, désira que +tu entrasses à la Flèche avec une demi-bourse qu'il te fit accorder, +lors de son retour à Paris, en se fondant sur les services de ma +famille et sur le manque de fortune privée de ta mère et de moi. Tu +vois que cette visite dut être bien satisfaisante pour moi, qui +éprouvai, il faut le dire, plus que de la joie à montrer au ministre, +un aussi bel établissement, prospérant par le concours des soins de +l'officier que lui-même avait auparavant exclu d'une promotion où tout +semblait l'appeler.</p> + +<p>M. de Chabrol, lorsqu'il m'avait annoncé la signature de l'ordonnance +qui me nommait sous-gouverneur, avait eu la bonté de me dire plusieurs +choses extrêmement obligeantes, dont pas une ne devait sortir de ma +mémoire. Je dois mettre en première ligne l'espoir que je tenais de +lui de mon avancement, qu'il voulait rendre aussi prompt que possible +pour me dédommager des lenteurs, dont il savait, par Fleuriau, que ma +carrière avait été entravée. «Revenez me voir dans trois ans», +m'avait-il dit, «je vous mettrai en évidence sur un beau bâtiment, et +dès que vous aurez rempli les conditions qui sont imposées par +l'ordonnance, vous n'attendrez pas longtemps le grade de capitaine de +vaisseau.»</p> + +<p>Au bout de trois ans (en 1827), je me présentai ponctuellement à lui. +J'avais su par le directeur du personnel, chez qui j'étais allé avant +de songer à paraître devant M. de Chabrol, que lorsque j'avais fait la +demande d'un congé pour Paris, l'exact et scrupuleux ministre lui +avait ordonné de me réserver <i>la Bayadère</i> qui était destinée à +naviguer sur la mer Méditerranée pour y servir de corvette +d'instruction aux élèves, dont la sortie d'Angoulême allait avoir +lieu; mais que quand il avait été question d'effectuer mon +remplacement, les officiers sur lesquels le choix aurait pu tomber +étaient absents, et que <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> M. de Chabrol avait été forcé de +changer d'avis. Il me fit, en effet, prier, lorsqu'il me sut arrivé, +de passer dans son cabinet, et après m'avoir dit, lui-même, que je ne +commanderais pas <i>la Bayadère</i> et qu'il allait m'ordonner de continuer +mes fonctions de sous-gouverneur, il s'exprima ainsi: «Je suis trop +juste, cependant, pour vous imposer une obligation qui vous serait +préjudiciable; il existe une ordonnance par laquelle le service des +gouverneurs des Colonies est assimilé au service de mer; le vôtre, et +pour vous seul, au Collège de Marine, vient d'être rangé dans la même +catégorie, ainsi votre avancement n'en souffrira pas; soyez-en bien +persuadé.»</p> + +<p>Ma position nouvelle fut notifiée dans les bureaux et à Angoulême, où +je retournai le cœur pénétré d'un nouveau respect pour le ministre +qui savait si bien allier la justice, la probité aux exigences du +service, et qui, plus tard, comme homme d'État, dans une circonstance +des plus imposantes dont j'aurai l'occasion de parler, prouva qu'en +politique comme partout, la fidélité aux engagements pris constitue le +plus utile aussi bien que le plus noble des conseillers.</p> + +<p>Lorsque, en 1806, je revenais de l'Inde, avec les espérances les plus +fondées d'être nommé lieutenant de vaisseau pendant cette même année, +la méprise ainsi que les irrésolutions de l'amiral Linois causèrent +une captivité qui retarda cet avancement de cinq ans. Lorsque, +ensuite, le voyage du duc d'Angoulême dans les ports de l'Océan eut +amené une circonstance qui devait me faire nommer capitaine de frégate +en 1815, l'arrivée de l'Empereur et les suites qui en découlèrent +retardèrent cet autre avancement de neuf nouvelles années. En 1828, +enfin, tout me disait que j'aurais dû être capitaine de vaisseau, mais +d'autres événements supérieurs entravèrent cette nomination qui n'a eu +lieu que sept ans après. De compte fait, voilà donc vingt et un ans +bien réels, perdus, en quelque sorte, dans ma carrière, et dont +quelques-uns de mes camarades <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> plus favorisés ont eu +l'heureuse chance de pouvoir tirer parti dans la leur.</p> + +<p>Mais pourquoi se comparer aux plus favorisés? pourquoi ne pas jeter +les yeux du côté opposé, pourquoi, par exemple, ne pas penser aux +centaines d'amis ou d'officiers, victimes des réactions ou des +révolutions politiques? pourquoi, surtout, ne pas me féliciter de +n'avoir pas partagé la triste destinée des Augier, des Verbois, des +Delaporte, des Céré, et autres si cruellement moissonnés à la fleur de +leur âge; et, en somme, n'est-ce pas, après tout, un bonheur assez +grand que d'être arrivé au point où je suis, avec l'estime générale, +sans exciter l'envie, à l'abri des reproches, exempt d'infirmités, et +n'ayant éprouvé aucun de ces revers ou de ces malheurs qui +empoisonnent toute une existence: <i>Segnius homines bona, quam mala +sentire</i>.</p> + +<p>Au moment où les bienveillantes intentions que M. de Chabrol avait +bien voulu me manifester allaient se réaliser, un revirement de +politique vint renverser le cabinet dont ce ministre faisait partie: +alors, non seulement, il ne fut plus question de donner des marques de +satisfaction aux chefs ou employés du Collège de Marine; mais la +suppression de cet établissement fut méditée, la création de l'École +Navale en rade de Brest fut effectuée, et l'on ne voulut accorder que +le temps nécessaire pour laisser achever, aux élèves du Collège, les +études commencées pendant l'année, et pour nous donner des +destinations ou des retraites.</p> + +<p>En ce qui me concernait, je reçus un ordre de commandement pour +<i>l'Écho</i> qui venait de forcer très glorieusement le golfe de Lépante, +et dont le capitaine, promu au grade de capitaine de vaisseau après ce +beau fait d'armes, devait, à son retour en France, quitter son +bâtiment pour obtenir une position correspondant à son nouveau grade.</p> + +<p>Toutefois, mes paquets étaient faits, et j'étais prêt à <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> +partir à la première annonce de l'arrivée de <i>l'Écho</i> à Toulon; mais, ce +n'était pas sans me trouver froissé de n'être pas avancé d'un pas de +plus que lorsque, deux ans auparavant, j'avais été désigné pour +commander <i>la Bayadère</i>. Enfin, le jour de quitter Angoulême parut, et +je franchissais les portes du Collège, quand une dépêche ministérielle +vint me prescrire de rester.</p> + +<p>Le lendemain, une lettre officieuse d'un ami, que j'avais dans les +bureaux, m'apprit qu'il était décidé que l'établissement d'Angoulême +serait érigé en École préparatoire, comme La Flèche l'est pour +Saint-Cyr; et que le ministre, ayant l'intention de m'en donner le +commandement, m'avait, pour cet objet, dépossédé de <i>l'Écho</i>; +l'Ordonnance était, disait-on, à la signature du roi.</p> + +<p>Il n'en fut, cependant, pas ainsi, car le gouverneur qui se trouvait à +Paris, apprit aussi cette nouvelle, réclama ce commandement qu'on +n'avait nullement cru pouvoir lui convenir, tant il le faisait +descendre en rang aussi bien qu'en émoluments, et il l'obtint.</p> + +<p>J'avoue que j'étais fort peu satisfait, et que mes idées de retraite, +revinrent, dans mon esprit, dominantes et fondées; mais, d'un côté, +j'avais près de six ans de grade de capitaine de frégate, et, à cette +époque, après dix ans, l'on avait droit à la pension de retraite et au +rang honorifique du grade supérieur: de l'autre, le ministre +m'appelait en termes très obligeants pour me proposer un poste de +confiance. Je résolus donc de suspendre mes projets de retraite +jusqu'à ce que j'eusse connu quelles étaient les vues que l'on avait +sur moi, quitte à mettre ces projets à exécution, si l'on m'imposait +des obligations qui ne pussent pas cadrer avec le dessein bien arrêté +de n'achever mes dix ans que tout à fait selon ma convenance.</p> + +<p>Avant de quitter Angoulême, j'avais été informé que si je voulais +demander le gouvernement du Sénégal, je l'obtiendrais facilement. Je +n'aurais jamais voulu ni conduire <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> ma famille dans cette sorte +d'exil, ni m'en séparer pour le laps de temps que cette mission +exigeait, et j'avais répondu que ce serait me désobliger infiniment +que de donner une suite sérieuse à cette communication; il n'en fut +plus question, et il restait à savoir quelles étaient les vues du +ministre. Je les appris bientôt par le nouveau directeur du personnel, +qui m'annonça que le ministre avait le désir de me nommer commandant +de l'École navale dans un an, époque où le commandant actuel avait +exprimé son intention formelle d'être remplacé; qu'alors je serais +nommé capitaine de vaisseau; mais, qu'en attendant, il fallait que je +servisse dans cette École en qualité de commandant en second. Je +commençai par m'étonner que les ministres ne se regardassent pas comme +solidaires des promesses de leurs prédécesseurs, et qu'on ajournât à +un an ce qui avait été une condition de la prolongation forcée de mon +séjour à Angoulême; je fis ensuite remarquer que j'avais été de fait, +pendant cinq ans, chef du Collège de Marine, et que me voir ensuite, +en sous ordre, semblerait prouver à tous, que je convenais avoir +démérité; enfin que, quant à mon avancement, je préférais gagner mes +épaulettes de capitaine de vaisseau, à la mer, où j'étais prêt à aller +dès que le ministre l'ordonnerait.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> CHAPITRE II</h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commencement de l'année 1830.—Situation + fâcheuse.—Je suis chargé des tournées d'examen des capitaines de + la Marine marchande dans les ports du Midi.—Expédition + d'Alger.—Je demande en vain à en faire partie.—La Révolution de + 1830.—M. de Gallard.—Je refuse de le remplacer si on le + destitue.—Il donne sa démission.—Démarche spontanée des cinq + députés de la Charente en ma faveur.—Au ministère on leur + apprend que je suis nommé au commandement de l'École + préparatoire.—J'arrive à Angoulême avec le dessein de m'y + établir d'une façon définitive.—Nouvelle ordonnance sur + l'avancement.—Le vice-amiral de Rigny.—Ordonnance qui supprime + brutalement l'École préparatoire.—On ne permet même pas aux + élèves de finir leur année scolaire.—Offres qui me sont faites à + Angoulême.—Je les refuse et je pars pour Paris.—La fièvre + législative en 1831.—La loi sur les pensions de retraite de + l'armée de terre.—Projet tendant à l'appliquer à l'armée de + mer.—Atteinte portée aux intérêts des officiers de marine.—Le + Conseil d'Amirauté.—Requête que je lui adresse.—Je fais une + démarche auprès de M. de Rigny.—Réponse du ministre.—La fièvre + législative me gagne.—Après avoir entendu lire le projet de loi + à la Chambre des députés, je me rends chez M. de Chabrol.—Retour + sur la vie politique de M. de Chabrol.—M. de Chabrol dans le + cabinet Polignac.—Sa destitution.—Les votes de M. de Chabrol + comme pair de France après la Révolution de 1830.—Accueil + bienveillant que je trouve auprès de lui.—Profond mécontentement + de M. de Chabrol en apprenant que, d'après le projet ministériel, + le service des officiers qui avaient rempli à terre des fonctions + assimilées à l'embarquement ne leur était pas compté.—Copie de + la lettre que M. de Chabrol m'écrit séance tenante et de celle + qu'il adresse au ministre.—Nouvelle pétition à M. de + Rigny.—Entrevue de M. de Chabrol et M. de Rigny à la Chambre des + pairs.—Déclaration faite par M. de Chabrol.—Il est alors + convenu qu'un des députés, auxquels j'en avais déjà parlé, + déposerait un amendement et que M. de Rigny ne le combattrait + pas.—L'amendement est adopté.—Mes droits sont reconnus et je + suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les conditions + voulues pour changer de grade.—Le nombre des capitaines de + vaisseau est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate + de 130 à ce même nombre de 70; appréciation de la mesure.—Je + suis de nouveau chargé des examens pour les capitaines de la + Marine marchande, d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans + ceux du Midi.—Comment je comprends mes fonctions.—Je compose un + <i>Dictionnaire de marine abrégé</i>.—Quelques-uns de mes + compatriotes de l'Hérault me proposent une candidature à la + Chambre des députés.—Revers financiers.—En 1835, je sollicite + le commandement de l'École navale pour le cas où il deviendrait + vacant.—Des <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> capitalistes m'offrent la direction d'une + entreprise industrielle.—Le ministère refuse de m'accorder + jusqu'en 1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour + me permettre d'achever ma période de douze années de grade.—Je + reviens alors à mes demandes d'embarquement, mais le commandant + de l'École navale insistant pour être remplacé, je suis nommé + capitaine de vaisseau le 7 novembre 1835 et appelé au + commandement du vaisseau-école <i>l'Orion</i>.—Paroles aimables que + m'adresse à ce propos l'amiral Duperré, ministre de la + Marine.—Lettre que j'écris à M. de Chabrol.—Une année de + commandement de l'École navale.</p> + +<p>Ma position était loin d'être belle, lorsque l'année 1830 s'ouvrit. +Mon refus de m'embarquer en second sur le vaisseau <i>l'Orion</i>, ou +l'École navale était établie, me laissait fort peu d'espoir qu'on me +donnât un commandement à la mer, et il faut le dire, je m'en souciais +peu, par la crainte de voir se renouveler l'abandon où l'on m'avait +laissé après mes campagnes de <i>la Provençale;</i> je pensais donc à +retourner à Rochefort, qui est mon département, comme officier de +marine, lorsque j'appris que le capitaine de frégate qui faisait +habituellement les tournées d'examen des capitaines de la Marine du +commerce dans les ports du Midi, venait d'obtenir un bâtiment; je me +présentai pour le remplacer, et je fus nommé. Je crus avoir eu une +chance fort heureuse; mais faible portée des conceptions humaines! +C'était encore la perte de mon avancement. En effet, un mois après, +l'expédition contre Alger fut résolue; tous mes camarades sans emploi +y eurent des commandements, et à moi, qui demandai que ma mission me +fût retirée, pour faire partie de l'escadre, on répondit, ainsi que +d'ailleurs je m'y attendais, qu'il était impossible que l'on mît à ma +place un officier qui, dans ce moment, ne pourrait voir cette mesure +que comme une marque signalée de mécontentement. Le succès le plus +complet, le plus glorieux couronna les armes de la France; il y eut, +par suite, dans tous les grades de la marine, des promotions +nombreuses autant que méritées, mais pour mon compte, je vis que si +j'avais eu le plaisir d'embrasser, pendant ma tournée, nos parents de +<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Béziers, de Marmande, de Rochefort, d'un autre côté, il +était certain que la fortune ne paraissait pas disposée à me traiter +plus favorablement que par le passé.</p> + +<p>Toutefois, j'avais acquis une position très agréable: quatre mois +d'examens, par an, dans des contrées ravissantes et amies, et huit +mois, à Paris, d'un travail très doux dans les commissions du +ministère. C'était, à défaut d'avancement, ce que je pouvais espérer +de mieux pour arriver à mes dix ans de grade, afin d'avoir droit à la +retraite et au grade honorifique de capitaine de vaisseau. Mais il +était dit que cette position ne devait pas durer, quoiqu'elle parût de +nature à ne pouvoir être changée que par un miracle; or, ce miracle +arriva, et ce fut la Révolution de 1830 qui le fit.</p> + +<p>Je ne parlerai pas ici des commotions qu'elle occasionna. Il me +suffit, en effet, de te dire qu'elle atteignit M. de Gallard, ancien +émigré, et de la connaissance particulière de Charles X. Dès les +premiers jours de tranquillité, je fus appelé au ministère, où l'on +m'informa que j'allais être nommé commandant de l'École préparatoire +d'Angoulême, et qu'il était décidé qu'on n'y laisserait pas M. de +Gallard. Une destitution de ce chef avec qui j'avais été en rivalité, +pour le commandement de l'établissement quand il était devenu école +préparatoire, et qu'on aurait pu m'attribuer pour m'approprier son +héritage, éveilla ma délicatesse, et elle me sembla une trop mauvaise +porte d'entrée pour que je ne déclarasse pas aussitôt qu'à ce prix on +ne devait pas compter sur moi. Je demandai qu'on laissât faire au +temps, mes raisons furent goûtées; et, comme M. de Gallard ne tarda +pas à donner lui-même sa démission, rien ne s'opposa plus à ma +nomination, et je partis.</p> + +<p>Les cinq députés de la Charente étaient dans les rangs libéraux ou +plutôt constitutionnels; ils avaient su que, pendant mon séjour à +Angoulême, l'esprit fanatique de la Restauration avait introduit, +dans le Collège, des exigences <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ultra-religieuses dont j'avais +toujours repoussé, pour moi, mais avec décence, dans des formes +polies, sans troubler l'harmonie de l'établissement, tout ce qui +blessait mon for intérieur ou attaquait ma conscience. Dans d'autres +circonstances, ces Messieurs avaient connu mon opinion sur plusieurs +questions vitales, qu'un gouvernement, qui ne voyait pas que +l'opposition constitutionnelle est un instrument de consolidation +aussi bien que de perfectionnement, ne pouvait pas comprendre: aussi, +ces cinq députés se transportèrent-ils, spontanément, au ministère de +la Marine pour demander que je fusse nommé chef de l'École où ils +m'avaient connu; leur satisfaction fut grande, quand ils apprirent que +c'était à moi qu'on avait pensé. La ville d'Angoulême honora ma +nomination d'une semblable approbation; et la musique de la garde +nationale voulut bien s'établir, en quelque sorte, l'interprète de la +satisfaction publique, en venant le jour même de mon arrivée, fêter +mon installation.</p> + +<p>Je m'établis à Angoulême, et je pensai même à m'y établir pour +toujours, car une ordonnance sur l'avancement parut bientôt qui +révoqua toutes les précédentes, et qui, au mépris des droits acquis, +des services rendus, des promesses faites, ne permit plus de compter, +pour arriver d'un grade à un autre, que le temps rigoureusement passé +à la mer. Ce fut M. le vice-amiral de Rigny qui provoqua cette +ordonnance; et, sans vouloir affaiblir ici les services qu'il a rendus +comme militaire, il doit être permis de dire que son trop long passage +au ministère de la Marine n'y fut guère marqué que par des actes +désavantageux à l'organisation et au personnel du corps, à la tête +duquel il se trouvait placé. Il fallait donc renoncer à me trouver +dans aucune promotion, et me contenter de ma position qui, sous +beaucoup d'autres rapports, il est vrai, était très satisfaisante.</p> + +<p>Angoulême est un très beau pays où nous étions parfaitement <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> +bien. Je conçus donc le dessein, non seulement d'y rester tant qu'on y +serait content de mes services comme chef de l'École, mais encore d'y +passer mes vieux jours. Dans ce but, je résolus de faire l'acquisition +d'une jolie maison de campagne entourée de quelques champs, qui se +trouvait en vente, et de placer ainsi les capitaux de ma femme, dont +une grande partie, plus tard, hélas!... J'entrai en marché pour cette +terre; je vis même une jolie voiture que je voulais acheter en même +temps. Vains projets, démarches inutiles! Une ordonnance aussi +bizarre, aussi brutale qu'imprévue vint supprimer l'École que je +commandais, sans même donner aux élèves, dont quelques-uns venaient, +tout récemment, d'être admis parmi nous, le temps de finir leurs +classes ou leurs cours de l'année. Je reçus l'ordre de rendre +l'établissement à un commissaire de la Marine qui fut si émerveillé de +la beauté, de la tenue de l'édifice que je lui remettais, qu'il +prétendit qu'il avait plutôt l'apparence d'être disposé pour recevoir +des élèves, que pour les voir partir. Enfin, je quittai Angoulême pour +toujours, et je me rendis à Paris en congé.</p> + +<p>J'avais, cependant, été vivement sollicité de rester; plusieurs +personnes notables de la ville, sentant la perte et le vide que la +suppression d'un aussi bel établissement allait occasionner chez eux, +conçurent le projet de l'utiliser en y organisant une grande école, +dans le même genre, mais plus belle encore, que celles de Vendôme, de +Sorrèze ou de Pont-le-Voy; la commune aurait donné à ces mêmes +personnes, comme elle l'avait fait au département de la Marine, la +jouissance du local; et de leur côté, elles auraient fait tous les +frais d'installation; mais ces Messieurs voulaient, avant tout, que je +consentisse à rester à la tête de la maison. C'était extrêmement +flatteur, cependant il aurait fallu prendre ma retraite, avant d'avoir +mes dix ans de grade, il aurait fallu me mettre, en quelque sorte, en +<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> tutelle, sous la surveillance, sous l'autorité même de +conseils ou d'inspecteurs délégués par la ville; et comme c'est chose +souverainement déplaisante à qui, pendant toute sa vie, a porté +l'habit militaire et n'a obéi qu'à des injonctions militaires, je me +confondis en remerciements, et je refusai.</p> + +<p>Lorsque j'arrivai à Paris, en 1831, une fièvre législative s'était +emparée de tous les esprits; on voulait tout refaire, tout régler, +tout remettre en question, et la Marine ne restait pas en arrière. Une +des lois qui parurent alors améliorait les pensions de retraite de +l'armée de terre. On nous l'appliqua; mais elle fut fâcheuse pour +nous, car nous y perdîmes le grade honorifique supérieur et la pension +de ce grade, après dix ans d'exercice; et, au lieu de ces dix ans, on +en exigea douze pour atteindre le nouveau maximum qui, pour nous, est +sensiblement inférieur à l'ancien. Cette loi fut un bienfait pour +l'Infanterie; mais elle lésa considérablement les corps spéciaux, dits +royaux.</p> + +<p>Quant à moi, je me vis, en outre, forcé d'ajourner au 4 août 1836 les +projets de retraite que je méditais pour le 4 août 1834. L'avancement +fut également soumis à la sanction des trois Pouvoirs. L'occasion me +parut favorable pour faire valoir mes droits méconnus dans +l'ordonnance précédente. Comme les projets de loi sur la Marine sont +ordinairement discutés en Conseil d'Amirauté avant de passer à celui +des ministres, je fis parvenir une requête au premier de ces Conseils +pour demander que les anciens titres fussent réservés, et pour que le +service des officiers qui avaient rempli, à terre, des fonctions +assimilées à l'embarquement leur fût compté, quant au temps passé, +suivant la teneur des ordonnances sous l'empire desquelles ces +officiers avaient exercé ces fonctions.</p> + +<p>L'Amirauté me répondit qu'elle venait de se dessaisir du projet de +loi, qu'elle l'avait approuvé sans modifications importantes, et que +le ministre ou le Conseil des <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> Ministres, seuls, pouvaient en +ce moment faire droit à ma réclamation.</p> + +<p>Je m'adressai aussitôt à M. de Rigny, qui me répondit à son tour, que +le Conseil des Ministres avait reconnu le projet bon, qu'on ne pouvait +pas revenir sur une semblable décision, et que, très probablement, la +loi serait portée à la Chambre des députés, telle qu'elle avait été +approuvée par le Conseil d'Amirauté.</p> + +<p>Ces réponses défavorables, qui consacraient une injustice manifeste, +me blessèrent au dernier point. La fièvre législative me gagna à mon +tour, et je résolus d'intervenir, non pas directement, puisque je +n'avais pas accès à la tribune, mais par les journaux dans lesquels je +fis insérer plusieurs articles préparatoires, et par l'influence de +plusieurs députés que je vis, et qui eurent bientôt, à cet égard, la +même manière de voir que moi.</p> + +<p>Je devins ensuite l'habitué fidèle des séances de la Chambre, afin d'y +voir paraître la loi dès qu'elle y serait présentée, car j'en voulais +promptement bien connaître les détails pour agir sans retard, avec +pleine connaissance de cause. Je n'eus pas longtemps à attendre. J'en +entendis lire tous les articles et, quand je fus bien assuré que la +disposition à laquelle je tenais n'y était pas renfermée, je quittai +la salle des séances, et je me rendis chez M. de Chabrol pour lui +raconter mes doléances.</p> + +<p>Ce digne homme venait de voir passer des jours bien pénibles pour lui. +Il avait fait partie du dernier cabinet de Charles X, en qualité de +ministre des Finances. Le roi lui-même l'avait amicalement pressé +d'approuver les fameuses ordonnances qui amenèrent la révolution de +1830. M. de Chabrol, qui en avait compris la portée, s'y était +noblement refusé; il offrit même sa démission, mais le monarque qui +tenait à voir ces ordonnances contresignées par un homme aussi +honorable, n'avait pas accepté cette démission, et il avait chargé M. +de Polignac, président du Conseil, de tâcher d'ébranler la résolution +de M. de Chabrol. <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> Toutefois le sage ministre des Finances +persista dans ses refus. Des instances nouvelles furent faites; ce fut +alors que le ferme opposant prononça ces paroles qui peignent la plus +belle âme, alliée à la plus profonde connaissance des affaires de +l'époque. «Jusqu'ici j'avais offert ma démission comme moyen de +conciliation; mais, puisque je découvre, plus que jamais, dans quelle +voie fâcheuse on veut entrer, je reprends l'offre, qui n'a pas été +acceptée. Il faudra donc me destituer; mais, pour en venir à une +pareille extrémité, on y regardera peut-être à deux fois. Puissent des +réflexions salutaires arrêter, alors, ceux qui s'attachent à la perte +de leur souverain! Je n'ai plus que ce moyen de leur ouvrir les yeux, +et je désire du fond du cœur qu'ils voient l'abîme qu'ils creusent +sous leurs pas.» Rien ne fut écouté. M. de Chabrol fut destitué, et la +Révolution eut lieu!</p> + +<p>Ce n'était pas tout, car une de ces crises qu'engendrent toujours les +révolutions, même les plus pures, venait en outre de se passer sous +les yeux mêmes de M. de Chabrol qui, par sa position précédente de +ministre, devait en être péniblement affecté. L'exaltation des esprits +demandait les têtes de quatre de ses anciens collègues, ex-ministres +de Charles X, qui n'avaient pas eu le bonheur de réussir à quitter la +France; et la Chambre des Pairs, dont M. de Chabrol faisait partie, +était appelée à les juger. Casimir Périer, illustre Président du +Conseil d'alors, et les Pairs, montrèrent en cette cruelle +circonstance le caractère le plus ferme. La justice ne se laissa pas +intimider, et prononça le seul arrêt que l'humanité pût avouer, au +mépris des plus sanglantes émeutes et des plus menaçantes +vociférations.</p> + +<p>Enfin la loi sur l'hérédité de la Pairie, qu'on voulait abolir, +quoique, seule, elle puisse donner une indépendance complète à cette +branche du pouvoir, et la dégager de la sphère d'action de l'influence +ministérielle, avait ensuite été mise en discussion. M. de Chabrol +avait <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> des vues trop saines, trop élevées, pour ne pas tenir +à l'hérédité; mais il est des moments où des résistances mal calculées +excitent des passions déjà exaltées, et n'amènent que de fâcheuses +complications. L'adversaire énergique des ordonnances était devenu le +votant réfléchi de la perte d'un privilège aussi brillant que fécond +en beaux résultats, et ainsi il se trouvait, toujours par la passion +de ses devoirs et du bien public, tantôt l'homme de la résistance +vis-à-vis du Souverain qu'il aimait personnellement, lorsque ce +Souverain se trompait, tantôt le pair impassible, qui, à l'occasion, +savait laisser passer les flots populaires et leur dangereux torrent.</p> + +<p>Je savais tout cela; c'en était plus qu'il n'en fallait pour me faire +craindre d'être au moins indiscret, en abordant un homme aussi +préoccupé, et que j'allais entretenir d'affaires bien puériles auprès +des grandes émotions qui devaient agiter son esprit. Mais il existe +quelque chose de si rassurant dans le caractère d'un homme au cœur +juste que mes doutes s'effaçaient à mesure que je m'approchais de son +hôtel; mes inquiétudes cessèrent quand son concierge m'eût dit qu'il +était chez lui toujours disposé à recevoir ceux qui le demandaient, et +mes craintes, enfin, s'évanouirent lorsque j'eus revu cet homme si +simple et si élevé, et que sa bouche bienveillante eût, sans +hésitation, prononcé mon nom; il était absolument surprenant qu'il ne +l'eût pas oublié. Tel est le type parfait de l'homme de bien, qu'il +sera toujours reconnu, parce qu'il sera toujours le même; toujours +accessible, toujours maître de lui et toujours supérieur:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add3em">«... servetur ad imum</span><br> + Qualis ab incœpto, et sibi constet!»</p> + +<p>À mesure que j'expliquais le motif de ma visite, la physionomie de M. +de Chabrol passait de la surprise au mécontentement, et, enfin, à une +sorte d'indignation, «Ça ne <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> saurait être ainsi, me dit-il +dès que j'eus fini; on ne peut se jouer de la sorte ni de moi, ni +surtout de vous. Ce qui me reste d'influence va y être employé, et +tout de suite. Mais il faut donner à tout ceci une tournure +officielle; ainsi approchez-vous de cette table et, sur-le-champ, +écrivez-moi le résumé de ce que vous venez de me dire!»</p> + +<p>Je me mis à l'œuvre, et ce brave homme, qui s'animait de plus en +plus par la haine de l'injustice, s'était également assis près de la +même table, et comme il savait d'avance quel allait être le contenu de +ma lettre, il s'était mis à tracer les deux suivantes, dignes d'être +conservées comme monuments de bienveillance et d'équité. La première +était à mon adresse, l'autre à celle de M. de Rigny; mais il me fut +permis d'en prendre copie avant qu'elle fût cachetée.</p> + +<p>«J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire, et je m'empresse d'y répondre.</p> + +<p>C'est avec plaisir que je déclare que lorsque vous me demandâtes à +quitter les fonctions de sous-gouverneur du Collège d'Angoulême pour +prendre du service à la mer, je n'eus, en vous ordonnant de continuer +vos fonctions, d'autre but que de faire tourner au profit de +l'établissement des services que je considérais comme fort distingués +et fort importants. Ce fut, même, pour vous dédommager d'un +commandement à la mer, que je trouvai juste de faire assimiler vos +services du Collège Royal de Marine à ceux de la mer.</p> + +<p>Au surplus, ceci est une affaire de bonne foi qui ne peut être +interprétée contre un officier qui, en obéissant, doit trouver toute +garantie dans les ordres qu'il reçoit et dans les dépêches qui émanent +du Ministère; et si le portefeuille de la Marine était resté, quelque +temps encore, entre mes mains, j'aurais prié le roi de vous +récompenser par le grade de capitaine de vaisseau, du sacrifice que +j'exigeais de vous. Agréez, etc.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> «Monsieur le Ministre, j'ai reçu, aujourd'hui, une +réclamation de M. de Bonnefoux relative à ses services à Angoulême. Il +est certain qu'en imposant à cet officier, qui demandait à aller à la +mer, l'obligation de continuer ses fonctions au Collège de la Marine, +j'entendis, en le plaçant dans le régime de l'ordonnance du 4 août +1824, que ses services seraient assimilés à ceux de la mer pour son +avancement, et les ordres qu'il reçut n'avaient que ce juste but. Je +recommande donc ce capitaine de frégate à votre justice, et je lui +réponds dans le sens de la présente lettre. J'ai l'honneur, etc.»</p> + +<p>J'adressai une nouvelle pétition à M. de Rigny, et je ne manquai pas +d'y insérer une copie de la première de ces deux lettres, la seconde +lui fut envoyée par M. de Chabrol. Il se passa quelques jours sans que +j'entendisse parler de la suite de cette affaire; un billet, +cependant, de M. de Chabrol m'arriva; sur son invitation, je me rendis +chez lui et j'appris que M. de Rigny ne lui avait pas répondu par +écrit, mais qu'ayant été rencontré par lui à la Chambre des Pairs et +interrogé à cet égard, il lui avait répondu qu'il trouvait plus +convenable d'en causer avec lui, à la première occasion, que d'en +faire l'objet d'une correspondance; mais qu'au résumé, les choses +étaient trop avancées pour qu'il crût qu'il existât un remède +possible. M. de Chabrol qui pensait qu'il n'était jamais trop tard +pour réparer une injustice, lui dit qu'il ne pouvait être de cet avis, +et qu'il croyait devoir l'avertir que si la loi ne consacrait pas mes +services et ceux des officiers qui étaient dans des positions +analogues à la mienne, il y proposerait un amendement quand elle +serait discutée à la Chambre des Pairs; qu'il avait tout lieu +d'espérer que cet amendement serait adopté, qu'alors la loi +reviendrait à la Chambre des députés, et qu'il était bien préférable +d'introduire aussitôt cet amendement.</p> + +<p>Après avoir discuté le fait assez longuement, mon protecteur ne +changea pas d'avis, et cet avis prévalut. Il fut <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> donc +convenu qu'un des députés, à qui j'avais déjà parlé, présenterait +l'amendement lors de la discussion de la loi, et que M. de Rigny ne le +combattrait pas. Ce fut effectivement la tournure que cette affaire +prit. La disposition convenue et rédigée par moi fut proposée aux +votes de la Chambre, adoptée par elle, insérée dans la loi comme un de +ses articles; mes droits furent reconnus, garantis; je fus placé sur +la liste des officiers qui avaient rempli les conditions voulues pour +changer de grade; et j'eus la satisfaction, non seulement de rentrer +dans ces droits, mais encore d'y rentrer par l'appui persévérant de +l'honnête homme qui épousa ma cause, comme si elle lui eût été +personnelle, et dont je ne pus trop admirer la droiture et l'équité.</p> + +<p>Il ne fallait pourtant rien moins que le succès pour compenser toutes +les démarches, courses, lettres, visites, explications, écrits que +cette affaire nécessita; enfin, je réussis et je me consolai de tout; +mais il est réellement difficile d'être plus tiraillé, ballotté, +contrarié que je ne l'avais été pendant cette affaire et, en général, +depuis deux ans.</p> + +<p>Il ne suffisait pas, cependant, que mes droits fussent reconnus et que +je fusse placé sur la liste des officiers qui avaient rempli les +conditions; car, pour profiter de cet avantage, il fallait de la +place, ou des vacances dans le cadre des capitaines de vaisseau; et +comme, en outre, toutes les nominations à ce grade sont au choix du +roi et aucune à l'ancienneté, et que je n'étais pas du nombre des +favorisés, il y avait tout lieu de penser, que je n'avais, au moins +pour bien longtemps, obtenu qu'un avantage chimérique.</p> + +<p>Le ministre de la Marine avait, en effet, cédé aux Chambres sur tous +les points; et, sous prétexte qu'il y avait plus d'officiers en +activité qu'il n'était rigoureusement nécessaire pour le service de +paix, les capitaines de vaisseau avaient été réduits de 110 à 70, et +les capitaines <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> de frégate de 130 à ce même nombre de 70. +Rien n'est funeste comme ces mesures violentes qui font placer à la +retraite, avant le temps, des officiers pleins de zèle et d'ardeur qui +ont bien servi; rien n'est mal calculé comme de limiter les cadres aux +besoins stricts du service, tandis qu'il est si évident qu'il faut +laisser de l'espérance à ceux qui peuvent se distinguer, et que +l'émulation ne s'entretient qu'autant qu'elle a le véhicule de la +récompense et de l'avancement.</p> + +<p>Aucun ministre, jusque-là, n'avait autant transigé avec les Chambres; +tous avaient, à la tribune, soutenu les intérêts du corps; aussi, la +marine entière s'étonna-t-elle de voir celui d'entre eux qui, +jusque-là, avait eu, depuis la chute de l'empire, le plus de relations +avec les officiers de l'arme, prouver, par une série de mesures +fatales, que le ministère n'était pour lui qu'une affaire de calcul et +d'ambition. Plus tard, effectivement, il passa au ministère des +Affaires étrangères, celui de tous dont le rôle est le plus difficile +à soutenir devant les Chambres, et où il se montra peu à la hauteur +d'un poste si brillant.</p> + +<p>Mais pour en revenir à ce qui me concernait, j'avais réussi; et il me +restait à ne pas désespérer que quelque circonstance avantageuse se +présentât dans la suite des temps.</p> + +<p>Après l'issue des négociations que le consciencieux appui de M. de +Chabrol rendit si heureuses, j'appris que l'officier qui était chargé +des examens pour les capitaines de la Marine marchande dans la tournée +du Nord venait, comme tant d'autres, de subir une retraite prématurée. +Je fus invité à demander à le remplacer, je fus nommé et je fis cette +tournée; mais, à mon retour, voyant dans les journaux que celui qui +examinait dans le Midi avait, après sa tournée, obtenu le commandement +d'un bâtiment destiné à prendre la mer, je fis connaître mon désir +d'être rétabli dans cette tournée qui était celle que j'avais faite en +1830, et ayant été agréé, je me retrouvai en possession <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> de +ces charmants voyages que j'ai, périodiquement, continués tous les +ans, aux mêmes époques, aux mêmes lieux, jusque et y compris 1835.</p> + +<p>J'étais vraiment heureux et de mes séjours à Paris et de mes travaux +aux commissions du ministère, et de mes fonctions elles-mêmes, qui me +faisaient si bien accueillir dans les beaux ports que je visitais +toujours avec un plaisir nouveau. Là, je m'efforçais de concilier mes +devoirs avec la bienveillance, d'obtenir, par la douceur ou par des +questions convenablement posées, la conviction du savoir de mes +candidats; de les interroger comme un marin qui en veut mettre +d'autres à même de prouver qu'ils connaissent le métier, de forcer +ceux mêmes que j'étais obligé de refuser à convenir qu'à eux seuls en +était la faute; enfin, de donner à mes examens une tournure propre à +éclairer la partie capable de l'auditoire sur la force des examinés, +ainsi qu'à propager, chez l'autre partie, la connaissance des bonnes +doctrines, des solutions satisfaisantes, et à déraciner les routines, +les préjugés qui entravent les progrès de l'art naval.</p> + +<p>Je sentis, en outre, la nécessité de ramener tous les idiomes +maritimes de nos ports divers à un même étendard grammatical, +d'adopter des définitions précises, de signaler les locutions +vicieuses; et c'est dans ces mêmes tournées que j'exécutai le projet +de composer un <i>Dictionnaire de marine abrégé</i><a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>, que, cependant, +j'enrichis d'une grande quantité de mots nouveaux ou bien oubliés +jusqu'alors; et qui, à cet avantage, joignit celui de ne toucher +qu'aux définitions; de faire connaître, entre plusieurs mots de +signification pareille, celui qui était le plus accrédité, le plus +correct; d'élaguer, enfin, tout ce qui tient aux traités, ou qui est +trop variable de sa nature, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> pour figurer dans un livre aussi +positif qu'un dictionnaire. Les noms des machines à vapeur furent +aussi introduits dans mon livre<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, ainsi qu'une traduction en +anglais et en espagnol, des termes principaux qui se rattachent à la +Marine.</p> + +<p>Ces tournées me valurent, enfin, une marque souverainement flatteuse +d'estime de quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault.</p> + +<p>Peu après les dernières élections pour la Chambre des députés, je me +trouvais dans ce département, où, pour s'opposer à un candidat que la +majorité ne voulait pas porter, on en nomma un qui accepta seulement +par déférence pour l'opinion publique. On en parlait devant moi, +lorsqu'un des assistants s'étonna que l'idée ne fût venue à personne +de faire choix de moi; d'autres répondirent qu'on y avait pensé, mais +que la date du jour des élections était alors trop rapprochée pour +qu'on eût le temps de m'écrire à Paris, afin de savoir si je payais le +cens. On m'engagea à m'expliquer sur ce point et le premier des +assistants, qui avait le plus contribué à faire nommer le député +actuel, annonça son dessein, auquel les autres assistants promirent de +s'associer, de m'honorer de son suffrage ainsi que de ceux dont il +pourrait disposer. Les élections reviendront dans deux ou trois ans; +mais mon zélé partisan est mort depuis cette époque, mais +l'interruption de mes tournées doit refroidir les esprits; mais enfin, +je ne suis plus en règle pour le cens, car ma belle-mère et moi, nous +payons, en moins, une assez bonne somme d'impôts, depuis que nous +avons quitté nos appartements de Paris, elle pour se retirer à Orly, +et moi pour habiter Brest. Une perspective si honorable est donc +probablement perdue; mais il m'en restera un excellent souvenir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> De bien gaies, de bien douces, de bien belles années se +passèrent ainsi; toutefois, la fin en fut attristée par une +banqueroute qui, en nous faisant perdre moitié sur une somme assez +considérable, nous enleva cette portion de nos rentes d'où nous +tenions le superflu qui rendait notre existence si agréable à Paris.</p> + +<p>Depuis assez longtemps, les bureaux m'avaient assuré que le commandant +de l'École navale ne désirant pas y prolonger son séjour au-delà de +l'année 1835, ils s'étaient promis de me proposer au ministre pour lui +succéder; je m'occupais peu de ce projet, parce que je pensais que la +détermination de quitter un si beau poste ne s'effectuerait pas avant +1836, et qu'à cette époque j'aurais les douze ans de grade requis pour +mon maximum de retraite, mais les choses étaient changées, et je +résolus de me mettre sérieusement en avant pour ce commandement s'il +venait à vaquer, ou pour tout autre qui pourrait se présenter.</p> + +<p>Avant d'aller plus loin, je dois déclarer que, s'il est une chose au +monde que je déteste cordialement comme antipathique à mon caractère, +c'est le rôle, ou seulement l'apparence du rôle de solliciteur; ainsi, +j'avais bien voulu habiter Paris, mais j'aurais été désolé que l'on +pût croire que c'était pour demander, intriguer ou me pousser. J'avais +donc pris la résolution de me tenir à l'écart ou hors du contact privé +de toute autorité; et, tout en paraissant dans les bureaux ou dans le +cabinet du ministre, quand mon devoir m'en imposait la nécessité comme +examinateur ou comme membre rapporteur ou président de quelque +commission, je m'abstins, pendant ma longue résidence à Paris, de me +montrer une seule fois dans les salons, soit du ministre, soit des +officiers généraux qui avaient l'habitude de recevoir. Je ne changeai +pas de manière d'agir en présentant mes demandes, je les formulai avec +insistance, mais avec dignité; je les appuyai de ma personne ainsi que +du suffrage de quelques dignes <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> amis; mais je ne pénétrai ni +dans les maisons, ni dans les rendez-vous de l'intrigue, et je m'en +rapportai tout à fait à la bonté de ma cause et à l'équité.</p> + +<p>Ce fut alors que, connu de quelques capitalistes intéressés dans une +entreprise industrielle, je reçus la proposition d'accepter la +direction de la compagnie, avec avantages satisfaisants; on voulait +même me nommer sur-le-champ: c'était une fausse démarche, car je +dépendais du ministère qui pouvait ne pas y consentir. Espérant, +toutefois, qu'il ne s'y opposerait pas, je priai ces Messieurs de +m'écrire pour me faire une offre officielle, et je leur dis que cette +lettre me suffirait pour agir auprès du ministre. Cet avis étant +adopté, une lettre signée par l'unanimité des intéressés me fut +adressée; j'allai prier le ministre de me permettre d'accepter; et, +comme nous étions en 1835, et que mes douze ans de grade n'expiraient +qu'en 1836, de m'accorder, pendant cet intervalle, un congé avec +demi-solde ou même sans solde. L'affaire traîna quelques jours pendant +lesquels on me donnait des espérances; mais des informations étant +venues du ministère de la Guerre, où l'on en avait pris pour savoir +s'il existait des cas analogues, ces informations détruisirent ces +espérances, et ma demande fut rejetée. J'en fus contrarié, car cette +occupation me plaisait: c'était, pour mes vieux jours, une position +douce, de l'activité sans fatigue, une installation fixe, et je +restais à Paris.</p> + +<p>Je revins alors à mes demandes d'embarquement; mais le commandant de +l'École navale faisant, réellement, connaître qu'il désirait être +remplacé, je fus nommé à ce commandement, et l'amiral Duperré, qui +était ministre, eut la bonté de me dire que j'aurais pu me dispenser +d'en faire la demande, car ni lui ni personne dans les bureaux ne +pensait à un autre choix. Le grade de capitaine de vaisseau vint en +même temps, et naturellement, je pensai à M. de Chabrol de qui je le +tenais en quelque sorte; aussi, lui écrivis-je pour lui faire +connaître ma <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> nomination et pour lui renouveler tous mes +sentiments de reconnaissance. Lors de la publication de mon +dictionnaire, j'avais également saisi cette occasion de lui adresser +une lettre qui accompagnait un exemplaire de cet ouvrage dont je le +priais de vouloir bien accepter l'hommage. En cette circonstance, je +lui parlai, non seulement de mon dévouement à sa personne, mais encore +de mon respect pour son administration comme ministre de la Marine, +pendant laquelle les intérêts de l'arme avaient été soutenus avec +chaleur, la justice universellement observée, et plusieurs mesures +très utiles introduites. C'était l'expression de la vérité, et le cri +de la gratitude.</p> + +<p>Une année presque entière s'est écoulée depuis que j'ai été nommé au +commandement que j'occupe, et j'ai eu bien des embarras de service, de +voyage, d'emménagement, d'affaires, de déplacements.</p> + +<p>Mais tout est fini, l'École va bien, nous sommes bien casés; il n'y a +donc plus rien à désirer, si ce n'est que cet état de choses continue; +et, surtout, que les inquiétudes que je ne puis m'empêcher d'avoir sur +ton admission<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>, soient entièrement dissipées. Ceci s'éclaircira +bientôt, et j'attends, je t'assure, cette solution avec bien de +l'impatience.</p> + +<p>Ma tâche, alors, serait finie, mon cher fils, car tu seras bientôt +majeur, et tu connais toute ma vie. Puissent mes récits contribuer à +te donner quelque expérience, et à graver dans ton âme l'amour du +bien, le dévouement à tes devoirs ainsi qu'à ton pays que tu es +destiné à servir de ton épée, l'attachement à la famille, et le besoin +de te distinguer!</p> + +<p>C'est par là que tu marcheras ferme dans le sentier de l'honneur, et +que tu parviendras à la fin de ta carrière avec l'estime de toi-même +et celle des honnêtes gens.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> VIE DE MON COUSIN C. DE BONNEFOUX<br> +ANCIEN PRÉFET MARITIME<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a></h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="smaller">CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803</span></h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Origine du baron Casimir de Bonnefoux.—Son éducation, + sa personne.—Entrée dans la marine.—La guerre de l'Indépendance + d'Amérique.—La frégate <i>la Fée</i>.—Campagnes postérieures.—La + Révolution.—Émigration des frères de M. de Bonnefoux.—Son + incarcération à Brest.—Il est promu capitaine de vaisseau, puis + chef de division.—L'amiral Morard de Galle.—Le vaisseau <i>le + Terrible</i>.—Séjour de plusieurs années à Marmande.—Voyage à + Paris en vue de faire rayer un ami de la liste des + émigrés.—L'amiral Bruix, ministre de la Marine.—M. de Bonnefoux + est nommé adjudant général du port de Brest.—Son + œuvre.—Armement de l'escadre de l'amiral Bruix.—Histoire du + vaisseau <i>la Convention</i>, armé en soixante-douze heures.—Le + Consulat.—L'organisation des préfectures maritimes.—M. de + Caffarelli.—Démarches faites par M. de Bonnefoux pour quitter la + marine.—Refus de sa démission par le Premier Consul.—Paroles + qu'il prononce à cette occasion.—M. de Bonnefoux est nommé au + commandement du vaisseau <i>le Batave</i>.—Offres obligeantes du + préfet de Caffarelli.—L'inspection générale des côtes de la + Méditerranée donnée à M. de Bonnefoux.</p> + +<p>M. le baron Casimir de Bonnefoux<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a> fit ses études au Collège de +Louis-le-Grand; il en sortit pour embrasser <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> la profession de +marin, où l'on franchissait alors les premiers grades avec assez de +rapidité. Il était né en 1761<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>, d'une famille de l'Agenais, toute +adonnée aux armes depuis le XIV<sup>e</sup> siècle, et dont l'illustration +militaire remonte jusqu'au règne du roi Jean. À partir de cette +époque, et sans exception, les Bonnefoux ont constamment servi de leur +épée, et depuis l'institution de l'Ordre de Saint-Louis, tous en +avaient reçu la décoration, destinée, comme celle de la Légion +d'honneur, à servir de véhicule aux grandes actions, mais plus +spécialement à récompenser les services guerriers.</p> + +<p>Ce jeune officier apporta dans le monde une figure où la santé, la +fraîcheur, la finesse et la gaieté s'étaient réunies avec un charme +inexprimable. Des contrastes rares s'y faisaient remarquer: ainsi, +l'on y voyait une extrême vivacité, et des traits qui eussent fort +bien caractérisé la physionomie la moins mobile. La bonté, le désir de +plaire, le besoin même d'obliger en étaient l'expression dominante, et +nul, cependant, n'eut, à l'occasion, plus de sévérité dans le regard, +plus de fermeté dans la manifestation du commandement, plus de force +dans cette parole, tout à l'heure si douce et si aimable. Il a +conservé des dehors aussi remarquables jusqu'à l'âge le plus avancé. +La beauté, selon Platon, est un des plus grands avantages que la +nature puisse nous accorder; il en est peu, cependant, dont on doive +moins se glorifier. Cet avantage, que M. de Bonnefoux semblait +ignorer, contribua sans doute <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> à prévenir bien des personnes +en sa faveur, mais s'il gagna toujours le cœur de ses camarades, de +ses chefs, ou de ses subordonnés, ce fut aussi par ses qualités +morales.</p> + +<p>Ses débuts dans la marine<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a> eurent lieu à l'époque où Louis XVI +avait donné à nos flottes une attitude redoutable, qu'il eût été dans +l'intérêt de la France de maintenir dans une jalouse intégrité. Il se +trouva lié, dès sa jeunesse, avec les Bruix, les de Crès<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>, et +autres esprits vigoureux qui semblaient prévoir leur future élévation +et qui s'y préparaient par tous les moyens que leur offraient l'étude, +la pratique et le travail. Il fit la guerre de l'Indépendance des +États-Unis sur la frégate <i>la Fée</i><a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>, renommée par les beaux +combats qu'elle livra sous le commandement du capitaine Boubée, dont +la valeur tenait du prodige, et dont la modestie égalait la valeur.</p> + +<p>La paix vint ensuite rendre le calme au monde; mais M. de Bonnefoux +continua à s'exercer aux difficultés de son état dans les Antilles, où +il commanda un brig de guerre<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>; et il y avait sept ans qu'il +n'avait interrompu ses voyages, lorsque, rentrant en France, il trouva +la monarchie renversée et les esprits en délire. Il apprit, en même +temps, que ses trois frères, ainsi que plusieurs autres officiers +d'infanterie du même nom, avaient tous émigré, et qu'un de ses frères +avait péri pendant l'émigration; ces faits étaient plus que suffisants +pour éveiller la farouche susceptibilité du gouvernement de la Terreur +qui prévalait <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> alors. Il fut incarcéré à Brest; son procès +fut commencé par les tribunaux révolutionnaires, et, sans la chute de +Robespierre, il aurait probablement porté sa tête sur l'échafaud.</p> + +<p>Cependant, l'horreur de cette captivité, la tristesse de ces sombres +lieux avaient été adoucies par le tour ingénieux de ses saillies, +ainsi que par l'enjouement invincible de son humeur.</p> + +<p>Ces malheureux prisonniers parvinrent ainsi à braver leurs tyrans; ils +leur montrèrent la plus imposante fermeté, et s'ils attendirent leur +sort avec la résignation la plus gaie, ce fut certainement à +l'impulsion que donna leur nouveau compagnon d'infortune, et à +l'ascendant que parvinrent à acquérir et sa jeune philosophie et son +esprit entraînant.</p> + +<p>Peu après sa mise en liberté, il fut successivement nommé capitaine de +vaisseau, chef de division<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>, et il eut plusieurs commandements, +notamment celui du vaisseau à trois ponts <i>le Terrible</i><a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a> qui prit +la mer portant le pavillon du vice-amiral Morard de Galle<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>. +L'esprit d'insubordination, <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> excité par de folles idées +d'égalité absolue, agitait alors toutes les têtes; et les casernes, +les vaisseaux présentaient souvent le spectacle de la révolte. Le +vice-amiral Thévenard<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a> qui commandait à Brest, ne se crut jamais +aussi certain de réprimer les émeutes, que lorsque M. de Bonnefoux +était présent, et, à la mer, rien de sérieux n'éclata jamais à bord du +<i>Terrible</i>, grâce à un regard d'autorité qu'on n'osait méconnaître, et +qui était soutenu par une fermeté, par un ton de supériorité +d'éducation qui seront toujours l'arme la plus sûre d'un officier +contre la désobéissance.</p> + +<p>Cependant les temps s'adoucirent, M. de Bonnefoux obtint de pouvoir se +rendre dans sa famille, et, pensant aux circonstances désastreuses qui +avaient porté ses frères et ses parents dans les rangs étrangers, il +voulut renoncer au service, il espéra qu'on l'oublierait chez lui, et +il y goûta, pendant quelques années, les douceurs d'un vrai repos.</p> + +<p>Mais une occasion imprévue l'appela à Paris; il s'agissait de faire +rayer de la liste des émigrés un de ses amis d'enfance, qui avait tout +bravé pour venir incognito dans sa famille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Les démarches de l'amitié, l'activité du solliciteur, ses +manières séduisantes furent suivies du succès; cependant, il avait +trouvé au ministère de la Marine, M. de Bruix qui, sentant tout ce que +son administration pouvait espérer du concours de son ancien camarade, +usa de toute son influence pour le rattacher au service. Toutefois, +ayant à combattre ses scrupules, relatifs à l'émigration de ses +frères, le ministre ne put le décider à accepter ses offres, qu'en lui +promettant de ne l'employer que dans les arsenaux, et il le nomma +adjudant général du même vice-amiral Morard de Galle dont il avait été +capitaine de pavillon<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, et qui, courbé sous le poids d'un grand +âge, avait besoin d'un bras énergique pour faire respecter son +autorité dans le port de Brest, qu'il commandait.</p> + +<p>Presque tous les officiers de l'ancienne marine si formidable de Louis +XVI avaient émigré; ils avaient été remplacés, d'une manière +improvisée, par des hommes, qu'à de très honorables exceptions près, +tout excluait de si brillantes destinées, et qui n'avaient rien de ces +liens de corps, de ces sentiments élevés, de cette instruction solide, +sans lesquels on prétendrait en vain l'emporter sur les marins +anglais. Ces causes avaient principalement occasionné les revers de +notre marine pendant la guerre de notre révolution. M. de Bonnefoux le +savait; aussi, tous ses soins se portèrent à établir à Brest un +véritable aspect militaire, un ordre réparateur, et principalement à +encourager les jeunes gens qui s'y précipitaient alors pour se rendre +dignes de remplacer les anciens officiers, et qui, depuis, ont paru +avec tant de distinction sur tous les points du globe où se montre +notre pavillon.</p> + +<p>Tous se souviennent encore, avec attendrissement, des bontés de +l'adjudant général du port de Brest, de ces jours <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> éloignés +et des marques d'intérêt qu'alors ou plus tard, il sut trouver les +moyens de leur témoigner<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>.</p> + +<p>Ce fut en 1799 que le ministre Bruix, destiné à commander une armée +navale de vingt-cinq vaisseaux de ligne et nombre de frégates ou +corvettes, arriva à Brest avec de pleins pouvoirs. Il avait compté sur +le zèle de son ami; sa confiance ne fut pas trompée, car les vaisseaux +étaient prêts et bien approvisionnés. Il allait parcourir la +Méditerranée, porter des secours à Moreau près de Savone; ramener +l'armée navale espagnole de Cadix à Brest, et l'on sait avec quels +talents militaires et diplomatiques il accomplit cette haute mission, +qui assura à la France l'alliance du roi d'Espagne<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.</p> + +<p>Il fallait à l'amiral Bruix un chef d'état-major habile; il s'en +ouvrit à M. de Bonnefoux, et il lui offrit le grade de contre-amiral; +mais il ne put surmonter ses mêmes scrupules, «et, d'ailleurs, lui +répondit celui-ci, la mer est un théâtre qu'on ne doit jamais quitter +sous peine de se trouver bientôt au-dessous de soi-même; et depuis +trop longtemps j'ai cru devoir y renoncer».</p> + +<p>Le ministre amiral fut plus heureux pour l'armement du vaisseau <i>la +Convention</i>: il le vit à peine radoubé dans un des bassins du port, et +il regretta de ne l'avoir pas désigné pour être adjoint à son armée. +«Pourquoi des regrets, lui dit M. de Bonnefoux, si tu le veux, tu +l'auras». «Mais je dois partir sous trois jours.» «Tu l'auras, te +dis-je, commande et il sera prêt.» L'amiral donna l'ordre avec l'air +du doute, et cet ordre fut exécuté: avant soixante-douze heures, le +vaisseau était en pleine mer! De nos jours, dans un état prospère, +cette opération tiendrait du prodige; qu'était-elle donc dans +<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> ces temps de dénuement presque absolu de munitions, de +matelots, d'argent et d'officiers; et, pour que tout fût vraiment +extraordinaire dans cet armement précipité, ce vaisseau étonna tous +les autres par la supériorité de sa marche.</p> + +<p>Mais nous arrivions à ces jours où le deuil profond de la France +commençait à se dissiper. Le premier consul encourageait, accueillait +tous les projets d'amélioration publique; il lui en fut présenté un +bien remarquable pour le département de la marine: celui de +l'organisation des préfectures maritimes. M. de Caffarelli<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>, +lieutenant de vaisseau de l'ancienne marine royale, frère de +l'intrépide général de ce nom, qui avait succombé si glorieusement sur +les bords du Nil, et devenu conseiller d'État, fut l'heureux auteur de +ce plan d'ordre, de force et d'économie. Il en fut noblement +récompensé; en effet, on présuma que celui qui avait si bien conçu le +système l'exécuterait le mieux; et il fut nommé préfet maritime de +l'arrondissement qui renfermait le port de Brest dans ses limites +étendues.</p> + +<p>Cette création admettait, en second, des chefs militaires ou +d'état-major et l'on conjectura dans les ports que le Gouvernement +penserait à M. de Bonnefoux, mais sa famille, son père, très âgé, +l'appelaient auprès d'eux, il se prononça donc clairement sur les +bruits qui coururent de sa nomination, il autorisa un de ses amis à se +mettre en ligne sans craindre de traverser ses vues; et, quand ce +service fut mis en vigueur, il cessa ses fonctions d'adjudant général, +et il fit des démarches pour quitter la marine.</p> + +<p>Bonaparte ne voulut pas statuer légèrement à son égard, il demanda un +rapport sur son compte, et lorsqu'il eut parcouru ce rapport, il +répondit qu'il ne voulait pas entendre parler de cette démission: +«Donnez à cet officier, dit-il, le commandement du vaisseau <i>le +Batave</i> <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> où sera placé le dépôt des élèves de la Marine, +qu'il veille sur cette précieuse pépinière, et bientôt nous verrons!»</p> + +<p>Le préfet Caffarelli lui annonça cette décision invariable et lui dit +obligeamment que son vaisseau ne pourrait l'occuper tout entier, qu'il +avait besoin de ses conseils, que pour en profiter plus souvent, il +lui faisait préparer un appartement dans son hôtel, et qu'il serait +très contrarié s'il était refusé. Le nouveau préfet apporta dans ses +fonctions difficiles sa profondeur de vues accoutumée; le port de +Brest gagna considérablement par son crédit ou par les soins qu'il lui +donna, et s'il arriva que, dans le début, quelques derniers efforts de +troubles furent encore tentés par les fauteurs de l'anarchie, la +répression fut si absolue et si dédaigneuse qu'on ne les vit plus se +renouveler.</p> + +<p>Le premier consul n'oublia pas sa promesse: l'inspection générale des +côtes de la Méditerranée fut donnée à M. de Bonnefoux<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, qui entra +dans les détails les plus minutieux. Le compte écrit qu'il rendit de +sa longue mission jeta une grande lumière sur des faits importants, +ainsi que beaucoup d'éclat sur la capacité de celui qui l'avait +rédigé.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> CHAPITRE II<br> +<span class="smaller">M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE</span></h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—La paix d'Amiens.—Reprise des + hostilités.—L'empire.—le chef-lieu du premier arrondissement + maritime transporté de Dunkerque à Boulogne.—M. de Bonnefoux + préfet maritime du premier arrondissement.—Projets de + débarquement en Angleterre.—La flottille.—Activité de M. de + Bonnefoux.—Son aide de camp, le lieutenant de vaisseau + Duperré.—Anecdote relative à l'amiral + Bruix.—Gouvion-Saint-Cyr.—M. de Bonnefoux nommé d'abord + officier de la Légion d'honneur est plus tard créé baron.—Les + Anglais tentent d'incendier la flottille.—Leur échec.—Le préfet + maritime favorise l'armement de corsaires.—Insinuations du + ministre de Crès.—Napoléon et la Marine.—Abandon progressif de + la flottille de Boulogne.—M. de Bonnefoux passe du I<sup>er</sup> au V<sup>e</sup> + arrondissement maritime.—Regrets qu'il laisse à Boulogne.—Vote + unanime du Conseil municipal de cette ville.</p> + +<p>La guerre maritime avait cessé, l'Europe avait profité des courts +moments de paix qui s'ensuivirent pour observer le premier consul, et +Pitt s'était retiré; mais ce devait être pour reparaître bientôt à la +tête des affaires, où il se maintint jusqu'à sa mort, en faisant à son +ennemi une guerre d'extermination dont il légua la continuation au +cabinet qui lui succéda, et qui suivit les mêmes errements.</p> + +<p>Je ne contesterai ni les talents, ni la persévérance de l'illustre +fils du célèbre Lord Chatham et je ne scruterai pas si les subsides +dont, pendant plus de vingt ans, sa politique greva son pays, si +l'accroissement monstrueux de la dette publique en Angleterre, furent +en accord avec les avantages que cet empire retira de cette lutte +opiniâtre. Quelle qu'ait été toutefois la hauteur des conceptions du +ministre britannique, on ne contestera pas, non plus, que le refus de +la reddition de Malte, au mépris de la lettre des traités, et que les +préliminaires de la guerre de 1803, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> n'aient été des actes +portant le cachet de la jalousie, de la haine et de cette mauvaise foi +alors si familière au gouvernement des Trois-Royaumes. Bonaparte était +trop habile pour ne pas présenter ces faits avec tout l'avantage qui +convenait à sa position; aussi, selon le système qu'il a toujours +suivi, de parler plus à l'imagination qu'au cœur des Français, il +conçut l'idée d'un projet de descente en Angleterre, et il le fit +goûter par la nation. Il ne conduisit pas, il est vrai, ce projet +jusqu'à sa dernière période, mais dans les préparatifs formidables +qu'il dut faire, il trouva tout formés, des éléments de batailles +qu'il ne tarda pas à employer pour seconder l'essor de son génie +ambitieux. Bientôt il se crut indispensable à la sécurité, à la gloire +de la patrie; il osa tout, et il se fit proclamer empereur.</p> + +<p>Le point central choisi pour l'armement, fut Boulogne qui devint, au +lieu de Dunkerque, le chef-lieu du premier arrondissement maritime, +et, cette préfecture venant à être sans chef, l'empereur n'hésita pas +à y nommer M. de Bonnefoux<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>. C'est alors qu'on vit celui-ci, animé +d'une activité prodigieuse, consacrer tous ses moments à la +construction, à l'armement, à l'approvisionnement des milliers de +petits bâtiments de cette flottille. On sait qu'une médaille fut +frappée en 1804 à l'occasion de cette construction<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>. Dans cette +multiplicité infinie de travaux, les ressources de son esprit ne +l'abandonnèrent jamais: il étonnait par sa facilité à aplanir les +difficultés; il méditait comme un administrateur consommé; il +exécutait, comme un vrai <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> militaire, adoré de ses +subordonnés; il surveillait comme un inspecteur intéressé, et, s'il +sortait de son hôtel ou de ses bureaux, c'était sans faire acception +de jour, de nuit, de beau ou de mauvais temps, et pour paraître à +l'improviste au milieu des travaux, ou sur divers points de son +commandement. Chacun s'observait; nul ne respirait que son zèle et son +esprit; ses aides de camp étaient des sentinelles vigilantes<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>; +mais sa présence loin d'être redoutée, était partout regardée comme un +bienfait et comme une récompense. Il revit à Boulogne son ami Bruix +qui devait commander la flottille pendant la descente, et qui pouvait +compter sur le dévouement de tout le personnel de la marine, +rassemblé, pour ainsi dire, dans cet arrondissement. Il y vit son +ancien camarade de collège, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ainsi que +ses vaillants collègues Soult, Ney, et la plupart des officiers +généraux les plus distingués des armées de terre et de mer; il captiva +leurs suffrages, il obtint leur estime et leur amitié<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> +L'empereur Napoléon qui vint aussi à Boulogne, ratifia tant de +louanges, par des éloges qu'il n'accordait qu'au vrai mérite. Il avait +nommé le préfet maritime, officier de la Légion d'honneur<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>. Il le +créa baron<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, et ainsi M. de Bonnefoux obtint, par lui-même, ce +titre que, plus tard et dans un temps plus paisible, la naissance +devait lui donner après la mort de son frère aîné.</p> + +<p>Vers cette époque, Boulogne et la flottille furent attaquées par les +Anglais armés de fusées et de machines flottantes incendiaires; mais +l'on était sur ses gardes, et cette entreprise audacieuse fut +repoussée avec sang-froid et tourna à la confusion complète de +l'ennemi. Ces fusées, ces machines qui sont si peu dans les mœurs +guerrières du temps, et que les Anglais semblent beaucoup +affectionner, coûtèrent des sommes considérables à leur gouvernement; +et si elles pénétrèrent à Boulogne, ce ne fut pas comme l'avait +entendu le ministère britannique; mais seulement pour faire le sujet +de tableaux destinés à servir d'ornement et de trophée aux galeries de +la Préfecture.</p> + +<p>Le préfet maritime adopta, contre cette agression, des représailles +plus nobles et plus efficaces, car il avait compris, avec tous les +bons esprits, que l'expédition de corsaires contre la marine marchande +des Anglais leur serait très funeste, et il donna à ces armements +l'appui le plus prononcé<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. On ne connaissait pas alors ce que, +<span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> sans doute, nous verrons en France à l'avenir: +d'inexpugnables garde-côtes à vapeur; invention de première +importance, puisqu'elle peut devenir le boulevard assuré du faible, en +rendant impossibles les orgueilleux blocus si fréquents pendant la +dernière guerre, et en garantissant la rentrée des croiseurs, dans les +ports désormais protégés par ces batteries flottantes. Le crédit du +préfet maritime ou ses encouragements, donnèrent à ces équipements une +grande étendue et des succès multipliés les accompagnèrent presque +toujours.</p> + +<p>Ce système, s'il eût été suivi en France sur la plus grande échelle, y +aurait sans doute produit d'incalculables résultats. Un corsaire pris +était remplacé par dix corsaires que la témérité française précipitait +hors de nos ports de la Manche.</p> + +<p>Des actions glorieuses, des prises opulentes se succédaient et se +renouvelaient sans cesse; et cette activité, ces combats, ces +richesses, ces fêtes splendides où les familles notables de la ville +étaient toujours appelées, tout fixait les regards sur M. de +Bonnefoux, tout était rapporté à ce chef, en qui se concentraient les +plus chères affections des Boulonnais.</p> + +<p>Personnellement, d'ailleurs, il vivait avec une frugalité qui ne s'est +jamais démentie. «Il faut du luxe dans ma maison, disait-il souvent, +parce que mon rang le prescrit, mais je n'en veux ni pour moi, ni sur +moi, ni dans mon appartement particulier.» Il maintenait donc la plus +rigoureuse économie dans ses dépenses privées ou dans celles des +personnes qui lui appartenaient; et il prétendait que les vastes +bâtiments, les meubles somptueux n'étaient point pour l'usage et le +maître, mais pour la montre et le spectateur. Aussi, il pouvait, à +l'occasion, faire face à des dépenses extraordinaires, et, devancer +souvent ou satisfaire, par sa générosité, les plaintes discrètes de +l'infortuné.</p> + +<p>L'histoire nous apprend que l'Angleterre a été conquise <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> +toutes les fois que ses ennemis ont pu se développer sur son propre +sol. Jules César et plusieurs de ses successeurs, les Saxons et les +Danois, Guillaume le Conquérant et Guillaume III, tous ont réussi dans +leurs projets d'invasion. Napoléon aurait sans doute rencontré des +obstacles plus grands que ceux des guerriers qui avaient exécuté cette +hardie entreprise; mais les faits passés donnaient une présomption de +succès; et, certainement, la difficulté, en 1804, résidait moins dans +la résistance à vaincre sur terre que dans le départ, la traversée, +l'atterrage, ou dans la descente elle-même. Pour cette descente, il +fallait une forte escadre de protection dans la Manche; les vents, la +mer devaient se trouver comme à souhait, et la durée de deux marées, +au moins, était nécessaire, car Boulogne et les ports voisins +assèchent à moitié marée, ce qui ne laissait pas assez de temps pour +la sortie de la première division de la flottille, en une fois.</p> + +<p>Aussi, est-ce un problème que j'ai entendu discuter, savoir: si, avec +des chances partagées, Napoléon jugeait cette descente possible, et +s'il voulait réellement la tenter; ou si, par un appareil formidable, +et qui pouvait couvrir d'autres desseins, il entendait seulement +porter l'épouvante chez les Anglais, et les amener à la paix par la +crainte de ses armes. Il faut le dire, si cette dernière hypothèse +était le but de l'empereur, il connaissait peu le caractère personnel +de Pitt et des Anglais, et moins encore le génie des institutions de +leur pays. Un ministre constitutionnel peut voir le triomphe d'armées +ennemies; mais il ne peut être accessible à de telles frayeurs; et +tout succombe avant qu'il ait pu faire exécuter une mesure +pusillanime. L'opposition, sinon lui, veille attentivement sur ses +actes, et elle saurait le redresser ou le supplanter, au premier +mouvement de faiblesse qu'il dénoterait.</p> + +<p>Il est moins douteux que Napoléon n'a pas cru à l'utilité d'avoir une +bonne marine; qu'il a trop dédaigné ce département, et qu'il avait peu +de foi en des triomphes <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> où, de sa personne, il ne pouvait +prétendre aucune part. Malheur, j'ose le dire, à tout homme d'État, en +France qui, pendant la guerre, néglige, suivant les temps, les usages +et les progrès des arts, de combattre à outrance les Anglais dans leur +marine ou leur commerce, et qui, pendant la paix, ne s'y prépare pas! +Napoléon, s'il avait su se contenter des grandes limites que sa +puissance avait déjà données à son empire, pouvait, tout en s'y +faisant respecter, destiner le superflu de ses ressources à remplir +les arsenaux de munitions et de bâtiments; les plus forts auraient été +gardés dans les ports pour forcer les Anglais à se tenir, à grands +frais, en haleine devant nos rades; et les frégates, les corvettes, +les corsaires auraient pris la mer, avec ordre de s'attaquer +spécialement à la marine marchande ennemie.</p> + +<p>S'il eût donc apprécié l'utilité des forces navales, s'il n'eût, +surtout, découragé Fulton, qui vint en France s'offrir à lui, +Napoléon, aidé du génie créateur de cet admirable mécanicien, aurait +pu opérer, de son temps, le changement, désormais inévitable, de +l'état de la guerre maritime, réduire à la nullité, peut-être, les +flottes de l'Angleterre, et effectuer, pour ainsi dire à coup sûr, +avec des bâtiments à vapeur, cette descente qui était presque +chimérique avec des bateaux plats. Alors, il est permis d'ajouter +qu'en dictant à Londres même les conditions de la paix, il aurait +rétabli, dans le partage des colonies, l'équilibre que nos anciens +droits, l'intérêt de notre commerce, l'accroissement de notre +population, ne peuvent toujours laisser subsister avec l'inégalité +choquante où il se trouve; enfin, mieux que personne, il pouvait +venger l'Europe en faisant restituer à leurs légitimes possesseurs, +les boulevards tels que Malte, ou Gibraltar, que les Anglais, à la +honte des nations, ont usurpés sur toutes les mers, qu'ils ne doivent +pas toujours conserver et qui ne peuvent être reconquis que dans le +cœur même de leur patrie. Ces succès étaient plus utiles, plus +glorieux, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> plus certains que ceux que Napoléon a recherchés, +par lesquels il s'est élevé, il est vrai, au premier rang parmi les +guerriers, mais dont les suites lui ont été si fatales, et ont amené +la double invasion de l'Europe sur le territoire français.</p> + +<p>Cette gloire n'était pas réservée à Napoléon, ni celle plus grande +encore, d'établir, au dedans, des institutions que les esprits +éclairés préféreront toujours à des conquêtes au dehors. Or, ces +institutions, bien mieux que des victoires, auraient servi ses projets +de souveraineté, qu'elles seules, si la chose était possible, +pouvaient consolider. Ses destinées s'accomplirent donc, cette belle +occasion d'affranchir le continent fut perdue; et ces vérités sur la +force navale, il fut conduit à les reconnaître plus tard, lorsque dans +les jours de son agonie politique à Rochefort, et quelques moments +avant de monter sur les vaisseaux anglais qui allaient l'éloigner de +la France à jamais, il s'écria avec amertume: «Je n'ai point assez +fait pour la marine!» Ce regret, dans un instant si solennel, +démontre, sans réplique, l'évidence de ces mêmes vérités.</p> + +<p>À la série, sans exemple, de guerres continentales que l'or, la +politique et les ruses des Anglais nous suscitèrent, d'abord pour +faire diversion à la descente, et ensuite pour effectuer la ruine de +leur ennemi, Napoléon répondit par un système inouï d'envahissement +qui fit briller nos armes de l'éclat le plus vif, mais qui troubla le +monde entier pendant dix ans. Tout à ses projets nouveaux, il +abandonna peu à peu la flottille de Boulogne, et elle se trouvait +n'être plus qu'un simulacre, quand M. le baron de Bonnefoux, dont les +talents demandaient un théâtre plus élevé, fut déplacé et nommé préfet +maritime du V<sup>e</sup> arrondissement, qui s'étend de l'embouchure de la +Loire à celle de l'Adour, et dont le chef-lieu est Rochefort, l'un des +grands ports militaires de la France.</p> + +<p>Le jour de son départ fut un jour de deuil, ce qui fut prouvé par une +déclaration libre, spontanée, unanime et <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> publique du Conseil +municipal de la ville de Boulogne; les termes honorables en furent +imprimés, répandus à un grand nombre d'exemplaires, et reproduits sur +papier, sur soie, et sur le parchemin de féodale mémoire qui redevint, +à cette occasion, un titre de noblesse bien flatteur.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> CHAPITRE III<br> +<span class="smaller">LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT</span></h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour + approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une + année de disette.—Le pain de fèves, de pois et de blé + d'Espagne.—Réformes apportées dans la mouture du blé et la + confection du biscuit de mer.—Mise en état des forts et + batteries de l'arrondissement.—Ingénieuse façon d'armer un + vaisseau d'une façon très prompte.—M. Hubert, ingénieur des + constructions navales.—Projet du fort Boyard.—Le port des + Sables d'Olonne.—Le naturaliste Lesson.—Travaux + d'assainissement et d'embellissement de Rochefort.—Anecdote sur + l'hôtel de la préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de + Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI.—M. de + Bonnefoux accomplit un tour de force en faisant prendre la passe + de Monmusson au vaisseau de 74 <i>le Regulus</i>, destiné à protéger + le commerce de Bordeaux en prenant position dans la + Gironde.—Invasion du Midi de la France par le duc de + Wellington.—Siège de Bayonne.—Bataille de Toulouse.—Occupation + de Bordeaux au nom de Louis XVIII.—Résistance du fort de + Blaye.—Le fort du Verdon et le vaisseau <i>le Regulus</i> se font + sauter.—Reconnaissances poussées par les troupes ennemies + jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort.—État + d'esprit des populations du Midi.—Le duc d'Angoulême à + Bordeaux.—Mise en état de défense de Rochefort.—Le Comité de + défense décide la démolition de l'hôpital maritime.—M. de + Bonnefoux se refuse à exécuter cette décision et prend tout sur + lui.—Propos d'un officier général de l'armée de terre.—Attitude + du préfet.—Abdication de l'empereur.—La + Restauration.—Députation envoyée au duc d'Angoulême à Bordeaux + et à l'amiral anglais Penrose.—L'amiral Neale lève le blocus de + Rochefort.—M. de Bonnefoux le reçoit.—Anecdote sur deux + alévrammes de vin de Constance.—Visite à Rochefort du duc + d'Angoulême, grand amiral de France.—Réception qui lui est + faite.—Le duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime chevalier de + Saint-Louis.—Opinion du duc d'Angoulême sur M. de + Bonnefoux.—Son désir de le voir appelé au ministère de la + Marine.</p> + +<p>M. de Bonnefoux se rendit à Rochefort. Il fut là comme partout, dévoué +à ses devoirs, affectueux avec les habitants, accessible à ses +subordonnés, obligeant pour tous, grand dans ses manières, toujours la +providence des <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> malheureux; et il y acquit, encore, cette +sorte de popularité qu'il est difficile de perdre, parce qu'elle est +fondée sur l'obligeance, la justice et la fermeté.</p> + +<p>Il avait à approvisionner une escadre mouillée à l'embouchure de la +Charente, dans les eaux de la rade de l'île d'Aix, et il vainquit bien +des difficultés pour y parvenir, pendant une année de disette, où la +France, étroitement bloquée par mer, éprouvait le fléau de la famine.</p> + +<p>Dans cette crise redoutable, il mangeait, lui-même, pour l'exemple, un +pain noir de fèves, de pois et de blé d'Espagne dont le pauvre était +obligé de se sustenter: Or, chacun savait qu'il s'imposait sévèrement +cette nourriture, et qu'il veillait avec attention à ce que le pain +blanc ou mêlé de farine de blé fût banni de sa maison, comme devant +être réservé pour les malades, les hôpitaux, les vieillards, les +femmes et les enfants.</p> + +<p>Les exploits retentissants de nos soldats dans les divers États du +continent plongèrent nos côtes des deux mers dans un calme profond; +mais, attentif à chercher toutes les occasions du bien, M. le baron de +Bonnefoux sut, pourtant, en découvrir quelques-unes, et il s'en empara +avec bonheur: il ne prévoyait pas, alors, les difficultés qu'il devait +rencontrer, par la suite, dans sa nouvelle préfecture, et à quelles +anxiétés il y serait livré: ce fut, cependant, l'épreuve où il puisa +ses plus beaux titres de renommée, car, sans ces événements, sans +l'intérêt magique qui s'attache au nom de Napoléon éternellement lié à +ces mêmes événements, la carrière de M. de Bonnefoux ne serait pas +embellie de l'héroïsme qu'il eut à déployer dans une situation sans +pareille, et dont il traversa les écueils en n'y sacrifiant que sa +seule personne. Mais, n'anticipons pas sur l'avenir, et montrons +comment le préfet maritime de Rochefort y employa ses premiers +moments.</p> + +<p>Frappé des abus que présentait le système de mouture des blés et de +confection du biscuit de mer, il surveilla ce service et le fit +surveiller par un sous-inspecteur de <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> la marine, très +intelligent, avec cette minutieuse attention, avec cet esprit de +recherche qui manquent rarement le but, et il présenta bientôt un +travail très curieux, d'un résultat fort économique sur cet objet.</p> + +<p>Il fit une revue exacte des forts et batteries des côtes et fleuves de +l'arrondissement, il vérifia ce qui leur manquait pour être en bon +état, et tout ce que le préfet maritime put leur accorder, il le +fournit des approvisionnements du port; quant à ce qui était au-dessus +de ses ressources, il en donna connaissance au Gouvernement.</p> + +<p>Un vaisseau de l'escadre de l'île d'Aix devait être désarmé et +remplacé, mais on voulait éviter des lenteurs; c'était là que se +surpassait M. de Bonnefoux: le vaisseau à ce destiné se présenta à +l'embouchure de la Charente, celui qu'on voulait réparer vint se +placer le long de son bord et par un simple transbordement, le même +capitaine, le même état-major et le même équipage retournèrent presque +aussitôt prendre leur poste en rade, avec ce nouveau vaisseau +parfaitement en état: comme les savants mécaniciens, c'était écarter +habilement les obstacles qui sont les frottements des machines +administratives, et qui, souvent, les empêchent d'agir.</p> + +<p>Les finances ne prenaient leur cours vers la marine qu'avec une +extrême parcimonie, et un jeune ingénieur des ports, très habile, M. +Hubert<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>, signalait ses débuts par un esprit d'invention qui +diminuait considérablement les dépenses sur divers chapitres. M. de +Bonnefoux tenait toujours son esprit en haleine, et par des +distinctions, des problèmes à résoudre ou des encouragements, il +cherchait constamment à rendre ses conceptions encore plus fécondes.</p> + +<p>Il fit relever les carcasses des bâtiments échoués ou <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> perdus +qui obstruaient l'embouchure ou les mouillages de la Gironde, de la +Charente, de l'île d'Aix ou des Sables d'Olonne; ces opérations se +firent avec économie, promptitude, et elles présentaient, pourtant, +beaucoup de difficultés. Des corps-morts, pour assurer la bonne tenue +des bâtiments au mouillage, furent établis en plusieurs points. Le +plan de tous les forts, de toutes les batteries fut levé par ses +ordres. Le projet du fort Boyard qui devait croiser ses feux avec +celui de l'île d'Aix fut achevé, et une carte fort désirée de la rade +et du port des Sables d'Olonne, fut également dressée: il attachait +beaucoup d'importance à ce petit port, qui a son ouverture au sud; qui +est fort difficile à bloquer; dont on peut sortir à la voile avec des +vents d'ouest, et qui, par cet avantage unique parmi nos ports sur +l'Océan, donne aux corsaires de grandes chances de succès.</p> + +<p>Portant partout son esprit d'ordre, de vigilance, d'amélioration, il +rendit le service facile; il le débarrassa d'entraves inutiles; il +adoucit la police et le régime des bagnes; il créa, dans l'arsenal, +des établissements dès longtemps désirés; il y déblaya, dessécha, +nettoya ce qui, dans le ressort de son autorité, pouvait nuire à +l'assainissement tant recherché de la contrée; il fit des plantations +pour y contribuer, et toujours en employant les économies que lui +fournissait sa manière d'administrer, et, sans être à charge au +Trésor, il enrichit l'Enclos Botanique, où il remarqua souvent et +stimula le jeune Lesson<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a> dont le savoir est aujourd'hui connu dans +toutes les parties du monde; il fit cultiver le terrain qui avoisine +cet enclos, et il ajouta de nouveaux embellissements au jardin de la +Préfecture qu'il laissa, le premier, ouvert au public, dans l'été, +jusqu'à dix ou onze heures du soir, afin d'y attirer l'élite de la +société. Ce jardin renferme un parterre, situé <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> sous la +façade nord de l'hôtel de la Préfecture dont il est séparé par une +belle et large terrasse; sur d'assez grandes dimensions, il est bordé +d'allées, de massifs qui rappellent les royales Tuileries: il est, en +un mot, ravissant de fraîcheur, et, s'il y manquait alors quelque +chose, c'était seulement un jet d'eau<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>: encore le bassin avait-il +été creusé, garni provisoirement de gazon; et tout avait été préparé +pour lui donner cet ornement quand les tristes scènes que j'aurai à +rapporter vinrent détruire ce riant projet<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>.</p> + +<p>Ce fut encore pendant le commandement de M. Bonnefoux à Rochefort, que +le commerce maritime de Bordeaux étant fréquemment inquiété, le +ministre désira faire mouiller un vaisseau de soixante-quatorze canons +au milieu de l'embouchure de la Gironde, afin d'en interdire l'accès +aux croiseurs ennemis. Mais d'où faire sortir ce vaisseau, et comment +traverser le blocus? Le préfet maritime s'en chargea; il exécuta ce +qui ne s'était jamais fait, ce qu'on n'espérait pas, ce qu'on ne +tentera plus désormais; il fit armer <i>le Regulus</i>, et il le fit filer, +entre la côte d'Arvert et l'île d'Oléron, par la passe de Monmusson +qui est l'effroi des marins. <i>Le Regulus</i> arriva sain et sauf, +Bordeaux <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> le salua de ses acclamations, et les Anglais en +furent comme stupéfaits.</p> + +<p>Tout à sa famille, comme à ses devoirs, il apprit, à peu près vers +cette époque, que son frère aîné, ruiné par l'émigration, avait un +besoin pressant d'une assez forte somme d'argent comptant. Cet +infortuné n'avait plus pour propriété qu'une modeste habitation sauvée +du naufrage par M. de Cazenove<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>, son neveu, aimable et bon jeune +homme, lié par le talent avec un de nos premiers poètes<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a> et qui +lui avait restitué ce mince débris. Il pensait peut-être à se défaire +de ce reste d'héritage cher à son cœur; mais son frère, le préfet, +est instruit de sa position, soudain, il rassemble quelques économies, +il vend une magnifique calèche, des chevaux, une partie de son +argenterie: et il envoie à son frère le bonheur et le repos! C'est +ainsi que chez lui, le bien faire et la bienfaisance n'étaient jamais +séparés.</p> + +<p>Cependant, l'horizon politique s'était rembruni; une ambition exagérée +avait irrité peuples et souverains; nos ennemis étaient, non plus la +simple coalition de gouvernements, irrésolus, mais l'union terrible de +nations exaspérées: le despotisme le plus complet pesait sur la +France; les glaces de la Russie et l'imprudence d'un homme avaient +détruit notre plus belle armée; la fortune et la victoire ne nous +souriaient plus, ne se montraient plus à nous qu'à de rares +intervalles, et l'Espagne avait porté sur le sol de la France, le duc +de Wellington qui, il est juste de le remarquer, y fit preuve, comme +partout, d'une rare circonspection et de beaucoup d'humanité. Le duc +voulut attaquer Bayonne, qui dépendait de l'arrondissement maritime de +Rochefort. La ville, loyalement défendue <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> par une vaillante +garnison, lui fit bientôt changer de projet. Il se dirigea alors vers +Toulouse, où il rencontra l'énergie militaire du maréchal Soult, et il +envoya jusqu'à Bordeaux, un détachement de troupes anglaises qui +devaient y être reçues et qui en prirent possession! Il est vrai +qu'ostensiblement, ce fut au nom de Louis XVIII, prétendant, comme +l'aîné des Bourbons, au trône français, et à qui la patrie allait +enfin devoir la paix et l'aurore du régime constitutionnel.</p> + +<p>Le fort de Blaye n'imita pas cet exemple, et n'ouvrit pas ses portes; +celui du Verdon situé sur la rive gauche, vers l'embouchure de la +Gironde, craignant d'être pris par le revers, se fit sauter et il en +fut de même du vaisseau <i>le Regulus</i>: ainsi, les Anglais furent, à peu +près, les maîtres de la navigation du fleuve, et ils poussèrent même, +avec facilité, leurs reconnaissances jusqu'à Etioliers, petite ville +placée sur la route de Bordeaux à Rochefort.</p> + +<p>On voyait, en général, dans le Midi, les populations, fatiguées de +guerres interminables dont elles ne comprenaient pas le but, aller, +pour ainsi dire, au-devant de la conquête, tandis que les troupes, les +garnisons et les généraux, animés de cette soumission militaire qui +est le cachet de leur honneur, opposaient partout la résistance la +plus opiniâtre; mais leurs efforts devaient être infructueux.</p> + +<p>Nous vîmes encore, alors, de combien d'appuis manque un gouvernement, +même fondé par la victoire, lorsqu'il ne possède pas ou qu'il n'a pas +conservé la sanction de l'opinion. Le duc d'Angoulême, neveu de Louis +XVIII et de Louis XVI, avait paru en France avec Wellington, et il +avait fait son entrée à Bordeaux. Son nom, sa personne, étaient +oubliés ou même inconnus en France; cependant la correspondance de la +préfecture dénota, à cet égard, les alarmes les plus vives de la part +du ministère; des ordres y étaient donnés pour éviter que la nouvelle +de l'arrivée d'un Bourbon ne se propageât, l'on désirait même qu'elle +fût ridiculisée ou contredite; mais <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> M. de Bonnefoux savait +trop bien qu'une dénégation, qu'une controverse ne pouvait que donner +plus d'importance à un tel fait; et, comme on s'en rapportait à son +jugement pour ce dernier objet, il ne voulut rien hasarder sur ce +point, et il se contenta de faire parvenir à Paris, sous trois +enveloppes, suivant ses instructions, les gazettes, les écrits, les +brochures, les proclamations, les pamphlets, les lettres dont les +Anglais inondaient le pays; il cherchait, de tout son pouvoir, à les +dérober à la connaissance publique, et il se les faisait traduire, +dans le silence le plus profond de la nuit, avant de les expédier. +Cependant il se prépara à une vigoureuse résistance.</p> + +<p>L'occupation de Bordeaux, la destruction du fort du Verdon, les +croisières anglaises augmentées, les nouvelles d'Etioliers, l'équipage +du <i>Regulus</i> qui se replia sur Rochefort, tout annonçait une crise peu +commune: malheureusement, nos ports sont, en général, peu défendus du +côté de la terre, et Rochefort n'est enveloppé que d'une faible +chemise, mais tout prit, en peu de temps, un aspect militaire. +Administrateurs, élèves en médecine, commis, ouvriers, tout fut fait +soldat et exercé; les remparts furent hérissés de canons, sur affûts +marins, des fossés, des canaux, des ouvrages avancés furent creusés ou +établis; des batteries nouvelles couronnèrent toutes les hauteurs et +Rochefort pouvait défier un corps d'armée assez considérable, lorsque +les nouvelles annoncèrent que ce port allait être attaqué<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p> + +<p>Il fut, alors, prétendu dans le comité de défense, que l'hôpital de la +Marine, situé hors des remparts, et qui domine la place au nord-ouest, +pourrait, en cas de siège, servir aux ennemis pour incommoder +considérablement la ville; la chose étant discutée, une forte majorité +se porta pour l'affirmative, et elle conclut à la démolition <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> +immédiate de cet édifice qui a coûté des millions et vingt ans de +travaux<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>. M. de Bonnefoux ne put entendre sans frémir un pareil +projet de destruction; il se rendit au comité, il allégua que ce +n'était un parti que de dernière extrémité, et, parlant avec cette +forte éloquence de conviction qui enchaîne la réplique, il se chargea +de faire évacuer sur-le-champ, malgré mille difficultés qu'il leva +toutes, le mobilier, le personnel, les malades et les sœurs, et de +faire entourer l'édifice de redoutes, afin d'être en mesure de le +pulvériser au besoin. Il fit plus encore, car il en prit toute la +responsabilité, et son avis fut adopté<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>.</p> + +<p>Honneur au préfet maritime de Rochefort, pour avoir mis sa gloire à +préserver ce superbe établissement, gloire solide, gloire flatteuse, +et qui subsistera autant que le monument lui-même, ou que la mémoire +des citoyens et la tradition des événements! Ce fut dans ces temps +fâcheux qu'on put clairement s'assurer, par l'exemple, que nous allons +citer, combien l'homme, dont nous retraçons ici les actions, +s'oubliait personnellement, et combien ses vues étaient toujours +fixées sur le bien public. Un officier général de l'armée de terre, en +service à Rochefort pour son département, et dont l'opinion était +contraire aux mesures adoptées, parut goûter quelque plaisir à s'en +dédommager en se permettant, sous la réserve d'un double sens, un +propos piquant pour le corps de la Marine, en général; le préfet +maritime, qui avait pourtant la répartie vive, se contenta de lui +répondre avec sagesse en interprétant le propos du bon côté; nous +pensâmes que sa préoccupation l'avait empêché de saisir la maligne +amphibologie de la phrase; mais il ne manqua pas de dire assez +publiquement ensuite: «On me connaît mal, si l'on <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> croit que +je vais, en ce moment, faire assaut de pointes et de bons mots; qu'on +me laisse sauver l'hôpital, qu'on me laisse assurer la défense de la +ville, et ensuite si l'on me cherche, on me trouvera!» Nous crûmes +entendre quelques-unes de ces paroles pleines de patriotisme des +modèles de l'antiquité.</p> + +<p>Mais la puissance de l'empereur touchait à sa phase suprême, et +l'opinion, dont il s'était tant servi pour renverser le Directoire, +l'avait lui-même abandonné. Napoléon ne pouvait plus résister aux +forces de l'Europe conjurée, ni à la disposition intérieure de ses +États qui s'indignaient des maux ainsi que des remèdes; et tandis +qu'il pouvait encore périr les armes à la main, comme il l'avait +annoncé, comme il le répéta publiquement par la suite, il se résigna; +il consentit, à la surprise générale, à abdiquer la couronne, à +s'exiler à l'île d'Elbe avec un vain titre d'empereur, et, comme une +conséquence, à se voir séparé pour toujours de sa femme et de son +fils!</p> + +<p>Les deux frères de Louis XVI arrivèrent à Paris avec des paroles de +paix, d'espérance et de bonté; et Louis XVIII, à la voix duquel +tombèrent, comme par l'effet d'un pouvoir surhumain, les armes des +souverains coalisés, et s'anéantirent leurs folles prétentions, +proclama qu'il prenait pour règle de conduite particulière le +Testament de son malheureux frère, et pour règle de gouvernement la +charte-constitutionnelle, qu'après tous nos désastres, il présentait +comme un port assuré de bonheur et de liberté.</p> + +<p>L'honneur de la France était intact, chacun pouvait, avec un sentiment +de dignité, se soumettre au nouvel ordre de choses; M. de Bonnefoux +s'en félicita sincèrement dans l'intérêt public. Il releva chacun des +obligations que le siège présumé de Rochefort avait imposées; il +dépêcha, par mer, un courrier parlementaire à Bayonne ou, aussitôt, +s'arbora le pavillon blanc; enfin une députation fut envoyée à +Bordeaux, d'abord pour présenter l'hommage respectueux du préfet +<span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> et celui de la Marine au duc d'Angoulême, et, en second +lieu, pour traiter avec l'amiral Penrose de quelques arrangements +relatifs à la navigation de la Gironde pendant l'occupation +britannique, dont bientôt la France allait enfin être délivrée. Le duc +chargea la députation de ses remerciements pour le préfet maritime; et +c'est un devoir d'ajouter que l'amiral anglais se montra très +conciliant.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un autre officier général anglais, l'amiral Neale +écrivit au préfet maritime qu'il allait lever le blocus de Rochefort, +mais qu'il ne voulait pas partir sans lui envoyer<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a> un message +d'estime; et, par ce départ, Rochefort passa à une situation complète +de paix. On ne respirait encore que l'ivresse et le plaisir d'un état +si nouveau, si inespéré, lorsque le duc d'Angoulême, nommé +grand-amiral de France, voulut visiter les ports de l'Océan et se +rendit à Rochefort.</p> + +<p>M. de Bonnefoux, jaloux de l'honneur d'accueillir avec <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> +distinction l'un des héritiers présomptifs de la Couronne<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, ne +voulut rien demander au ministère pour le défrayer de ses dépenses de +réception, et il n'oublia aucune chose dans l'arsenal ni chez lui, +pour que le duc et sa suite fussent accueillis militairement et avec +splendeur. Il avait voulu que j'eusse ma part de l'honneur de cette +visite, il m'avait précédemment nommé de la députation de Bordeaux, et +il me fit alors descendre de rade, où je commandais une corvette, pour +commander en second la garde d'honneur destinée au prince; il +conduisit cette garde au-devant de lui jusqu'au moulin de la belle +Judith, où il avait fait dresser un arc de triomphe et une tente +élégante; il l'y attendit avec un brillant état-major entouré de la +masse de la population, et, pendant trois jours, nous accompagnâmes le +prince dans ses inspections, et nous cherchâmes à lui prouver, par nos +respects et nos efforts, que nous nous ralliions franchement au nouvel +ordre de choses qui paraissait devoir s'établir.</p> + +<p>Il fut aisé de voir que le duc d'Angoulême, s'il ne possédait pas ces +dehors brillants qui séduisent si vivement la multitude, était, au +moins, d'un affabilité extrême et montrait la plus grande bonne foi +dans ses promesses de bonheur et de liberté; or, après tant de +despotisme, c'en était assez pour satisfaire tous les cœurs.</p> + +<p>Il récompensa M. de Bonnefoux comme il aimait à l'être, c'est-à-dire +d'une manière toute particulière, et par des marques d'estime et de +bonté. Ainsi, non seulement, il le nomma chevalier de Saint-Louis, +mais encore il voulut le recevoir lui-même. Ce fut la première croix +de cet ordre, et la seule qui fût alors donnée à Rochefort. Plein des +souvenirs de sa famille, et d'un oncle, père de l'auteur de cet écrit, +qui, pendant la Terreur, avait préféré <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> la prison à l'abandon +de sa croix, M. de Bonnefoux ne put retenir son émotion dans cette +mémorable cérémonie. Nous vîmes des larmes d'attendrissement sillonner +son noble visage; et l'honneur d'embrasser celui qu'on voyait sur la +ligne de la succession à la couronne de France, était une distinction, +un bonheur que rien, à ses yeux, ne pouvait égaler<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>.</p> + +<p>Avant de quitter Rochefort, le duc eut l'attention de demander à M. de +Bonnefoux si son crédit à Paris pourrait lui être utile. Le préfet +maritime aimait trop à rendre service à ses subordonnés et à réparer +les oublis ou les injustices du pouvoir, pour ne pas saisir cette +excellente occasion, il pensa à tous ceux qui avaient des droits à +être récompensés, et il laissa respectueusement entre les mains du +prince un état de grâces qui furent ensuite accordées. Pour lui-même, +accoutumé à juger sainement les choses, M. de Bonnefoux considérait +une grande fortune comme une grande servitude, il redoutait le poids +des dignités plus que d'autres n'en chérissent l'éclat, et quant à +ceux qui lui appartenaient par les liens du sang, il était tout +disposé à leur fournir les moyens de se distinguer, mais il faisait +peu de demandes en leur faveur «car c'était, disait-il, à leurs +actions à parler pour eux».</p> + +<p>Le duc d'Angoulême fut étonné qu'il s'oubliât entièrement en cette +circonstance; M. de Bonnefoux répondit «que ses désirs étaient plus +que satisfaits d'avoir reçu Son Altesse Royale, et d'avoir obtenu de +sa main une honorable décoration».</p> + +<p>Toutefois, il paraît que le prince ne borna pas là le cours de ses +bonnes intentions. Après sa tournée, il était revenu à Paris; c'était +l'époque où M. Malouet, ami de M. de Bonnefoux, et ministre secrétaire +d'État de la Marine, venait de mourir. On écrivit alors au préfet +<span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> maritime de Rochefort que le duc d'Angoulême avait parlé de +lui au roi comme étant, de toutes les personnes du département de la +Marine qu'il eût vues, celle qui lui paraissait la plus digne de +recevoir l'héritage du portefeuille. Il fut pareillement écrit à +divers officiers de Rochefort qu'il en était fortement question, et +venant à m'entretenir de ces bruits avec M. de Bonnefoux et à lui +demander s'il ne jugerait pas convenable, en cette circonstance, de +faire le voyage de Paris, il fit un mouvement de désapprobation, qu'il +accompagna de quelques paroles tendant à prouver qu'il se croirait +trop accablé de ces importantes fonctions pour paraître les +rechercher; qu'il avait été question, aussi, de lui donner, +auparavant, le gouvernement de la Guadeloupe, et que, s'il avait, +alors, osé dire que sa préfecture était au-dessus de ses forces, il +l'aurait certainement dit. Il ne fut pas nommé, car il est rare que +l'homme modeste le soit; la présentation de sa personne lui parut plus +précieuse que le ministère lui-même, quoiqu'il fût le marchepied de la +pairie, et la crise fatale, impérieuse approchait où il eût sans doute +préféré n'avoir pas cette même préfecture, dont sa prévoyance, +peut-être, lui avait fait, naguère, redouter le fardeau.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> CHAPITRE IV<br> +<span class="smaller">LES CENT JOURS</span></h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>: Les émigrés.—Retour de l'île d'Elbe.—Indifférence des + populations du sud-est.—Arrivée à Rochefort d'un officier, se + disant en congé.—Conseils donnés par le préfet maritime au + général Thouvenot.—Départ du roi de Paris et arrivée de + Napoléon.—M. de Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort.—M. + Baudry d'Asson, colonel des troupes de la marine.—Son entrevue + avec le préfet maritime.—M. Millet, commissaire en chef du + bagne.—Motifs pour lesquels M. de Bonnefoux se décide à + conserver son poste.—L'Empire reconnu militairement.—Défilé des + troupes dans le jardin de la Préfecture.—Waterloo.—Seconde + abdication de Napoléon.—Mission donnée au général Beker par le + gouvernement provisoire.—Arrivée de Napoléon à Rochefort.</p> + +<p>La Restauration avait vu surgir et pulluler une foule d'hommes qui, +n'ayant rien du siècle, calomniaient la génération actuelle, le +courage, les services rendus, les intentions, les sentiments les plus +généreux, et qui prétendaient imposer à la France leurs personnes et +leurs travers.</p> + +<p>Les militaires de l'Empire avaient franchement posé les armes, les +hommes raisonnables avaient salué l'aurore de paix et de bonheur qui +semblait luire au retour d'un roi sage, éclairé, trop valétudinaire, +cependant, pour voir par lui-même; mais tout fut mis en usage pour +altérer ces sentiments de concorde et de modération, pour changer le +cœur de Louis XVIII et pour en bannir l'œuvre qui devait lui +être la plus chère, la pratique de sa charte, et l'accomplissement de +ses désirs d'harmonie et de fusion.</p> + +<p>Nous connaissons pourtant des émigrés mêmes, vivement <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> +blessés par la Révolution dans leurs idées, leur fortune, leur état, +leurs plus tendres affections et qui, comprenant les maux et les +besoins de la patrie, avaient sacrifié à son autel et déposé avec +sincérité leurs griefs et leurs ressentiments. Tout était possible si +cet exemple eût été général; les Français n'eussent été que des +frères, et le roi, fermement assis sur un trône de force et de +liberté, n'aurait pas éprouvé de nouveaux malheurs: il n'en fut pas +ainsi.</p> + +<p>M. de Bonnefoux gémissait souvent, en secret, de la folie et des +exigences de ces prétendus amis du roi, qu'il appelait plus et, bien +différemment, royalistes que le roi lui-même; et il redoutait quelques +déchirements intérieurs, lorsque Napoléon, trop bien instruit de +l'état de la France, n'hésita pas à quitter l'île d'Elbe et à +reparaître sur nos rivages avec six cents soldats qui l'avaient suivi +dans son exil. Paris l'apprit par le télégraphe, et le préfet maritime +de Rochefort, par un courrier extraordinaire que lui expédia le +ministre de la Marine.</p> + +<p>D'après les ordres qu'il reçut, il renferma ce secret dans son +cœur; mais bientôt les journaux et les lettres les plus +authentiques en divulguèrent la redoutable nouvelle. Les populations +attendirent l'issue des événements, sinon avec espoir, du moins avec +indifférence, et elles ne se serrèrent pas autour du trône, comme +elles l'auraient fait sans doute si le trône avait pu être considéré +par elles comme le palladium de nos libertés, et si la tendance du +Gouvernement avait été de plus en plus favorable au développement de +nos institutions. Celui qui émet ces réflexions n'est animé que par +l'amour de la vérité; il est loin d'avoir aucune partialité politique +pour les adhérents qu'eut alors Napoléon, puisqu'il refusa de le +servir pendant les Cent Jours de son invasion; mais il voudrait, par +dessus tout, prouver ici que l'exagération, la méfiance, sont toujours +de dangereux, de tristes conseillers, et que la passion, qui ne suit +que son premier mouvement <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> d'injustice, est bien au-dessous +de la raison qui n'agit qu'avec sagesse et qui aime mieux excuser que +blâmer.</p> + +<p>Les esprits, en général, à Rochefort, étaient encore sans idée bien +arrêtée sur les opérations de Napoléon, lorsqu'un officier venant des +départements du Sud-Est s'y présenta; il avait obtenu un congé, il +allait en jouir dans sa famille, en Bretagne; comme il s'était trouvé +sur le passage de Napoléon, celui-ci lui avait dit: «Vous allez en +congé, jeune homme, je ne prétends pas vous priver de ce bonheur; +gardez votre cocarde, allez et dites partout que vous m'avez vu, car +je ne suis venu que pour le bonheur de la France.»</p> + +<p>Cet officier devait rester deux jours à Rochefort, sous prétexte de +repos, il racontait d'un ton simple, et comme Sinon à Troie, +l'enthousiasme des villes au passage de Napoléon, les promesses +fastueuses qu'il prodiguait, la défection des troupes royales; et il +ne manquait pas d'insinuer, avec adresse, ses prétendues craintes sur +la difficulté d'empêcher cet audacieux ennemi de s'emparer, à Paris, +du souverain pouvoir. Le général Thouvenot se trouvait en service à +Rochefort; il vint aussitôt conférer, sur cette étrange circonstance, +avec le préfet maritime qui pressentit d'où venait réellement cet +officier, et qui, en engageant le général à ne pas le laisser passer, +convint néanmoins, qu'il serait injuste ou impolitique de le faire +arrêter. «Un moyen, cependant, nous est offert, ajouta-t-il; prenez +sur vous de lui donner un ordre de service, attachez-le à votre +personne comme aide de camp; alors vous l'occuperez et le dirigerez de +manière à trancher tous ces discours.» Cet avis lumineux fut adopté.</p> + +<p>Mais les événements se précipitaient, et rien ne pouvait empêcher le +trône d'être conquis par Napoléon; ni les villes qu'il devait +traverser, ni les garnisons qu'il avait rencontrées, ni les troupes +échelonnées, ni le maréchal Ney, grande victime d'un fatal +entraînement, et qui brillerait peut-être encore parmi nous, s'il +avait été <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> défendu dans le même esprit que Ligarius le fut par +Cicéron; ni, enfin, la présence du frère du roi, qui, roi plus tard, +perdit son trône pour n'avoir pas assez médité sur ces hautes leçons! +La France devait encore porter la peine de ses haines intestines, la +guerre déployer de nouveau ses étendards, Napoléon reparaître, en +souverain, à la tête d'une puissante armée. Il devait être battu dans +une grande bataille décisive et Paris revoir ces farouches hordes +étrangères, qui cette fois, exigèrent des sommes inouïes, pour avoir +assuré, chez nous, le maintien de leurs princes et le repos de leur +pays.</p> + +<p>Les Bourbons ne voulurent pas essayer de résister, en France, à +Napoléon; ils pensaient, quoique ce fût un très mauvais calcul, que +l'Europe était trop intéressée dans cet événement, pour ne pas y +prendre une part très active; ainsi, s'étant éloignés momentanément de +la France, ils avaient recommandé que chacun se soumît au Gouvernement +de fait qui allait s'établir. Cette injonction fut suivie presque en +tous lieux; mais quelques officiers ou employés ne s'arrêtèrent pas à +ce point, et ils firent l'abandon de leurs grades ou emplois. M. de +Bonnefoux se crut encore plus lié qu'un autre par les bontés du duc +d'Angoulême; il ne voulait pas, d'ailleurs, coopérer aux maux qu'il +prévoyait. Il projeta donc de se démettre de sa préfecture et fit ses +préparatifs pour quitter Rochefort. Mais, malgré la réserve qu'il +observa, ses desseins furent connus, et il ne tarda pas à se trouver +dans la position la plus délicate où puisse être placé un homme de +bien. Nous l'avons vu, jusqu'à présent, dignement agir ou commander +dans mille situations épineuses; mais enfin, son devoir était écrit; +et, à la rigueur, il n'avait été louable que de l'avoir bien exécuté. +Aujourd'hui et dans tous les jours qui vont suivre, il n'aura de +conseil à prendre que de ses propres inspirations; il faudra qu'il +foule aux pieds ses penchants, et, quelque parti qu'il prenne, il +aura de sévères contradicteurs; <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> mais qu'on se pénètre bien de +ses embarras, qu'on se mette un moment à sa place, qu'on pèse ses +motifs, et rien, sans doute, ne manquera à sa justification.</p> + +<p>M. Baudry d'Asson, colonel des troupes de la Marine ayant appris la +nouvelle de ses apprêts de voyage était venu chez lui pour remonter à +la source de ces bruits. La scène fut animée. «Général, on dit que +vous partez.» «Baudry, vous êtes un ami de trente-six ans, et je puis +vous le confier, c'est vrai.» «Eh bien, général, je pars aussi et la +plupart d'entre nous.» Tel fut le début et le sens d'une conversation +fort longue où tous les arguments du projet furent produits avec +franchise des deux parts, et à la suite de laquelle le colonel resta +dans l'inébranlable résolution d'abandonner son poste si le préfet +maritime quittait lui-même Rochefort. M. Millet, commissaire en chef +du bagne, remplaça M. Baudry; il y eut ici moins d'épanchement mais le +même résultat; et M. de Bonnefoux, voyant qu'il ne pouvait rien par la +persuasion, promit d'y réfléchir pendant la nuit, et, dans tous les +cas, de ne pas partir sans donner avis à son ami Baudry.</p> + +<p>La nuit fut réellement employée à ces considérations difficiles. Il +s'agissait, d'abord, d'un parti pris dont il fallait se désister; +mais, surtout pour un homme qui a fait ses preuves, la vraie fermeté +exclut cette fausse honte de n'oser reculer quand une démarche +entreprise peut devenir funeste: revenir au bien, c'est montrer de la +droiture, et non de l'inconstance et de la faiblesse; c'est affermir +l'autorité et non pas l'ébranler; les inférieurs n'ignorent pas que +les chefs peuvent errer, mais comme ils voient que, rarement, ils +savent le reconnaître, ils n'en sont que plus enclins à respecter +celui qui, par amour pour le bien public, aura sacrifié ses premiers +jugements ou son intérêt personnel. Ce n'est donc pas sous ce point de +vue rétréci que le préfet maritime envisagea la question. D'un côté, +il voyait dans son départ, non ce qui, pour lui, était sans attraits, +c'est-à-dire son avancement futur et une <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> faveur signalée +(car il doutait peu du prochain retour de Louis XVIII) mais il pensait +à ses engagements et à sa réputation: de l'autre, il considérait +Rochefort, privé momentanément de chefs qui maintenaient les esprits, +qui rassuraient le port et les habitants, qui contenaient les troupes +et les forçats; Rochefort, dis-je, livré aux troubles, aux +dissensions, au désordre; en butte même aux Anglais qui s'approchaient +avec leurs vaisseaux, et qui, habiles à profiter de nos divisions, +auraient peut-être saisi cet arsenal, qu'ils n'auraient, probablement, +rendu aux Bourbons que par la force, ou dans la ruine et le +délabrement. Il jugeait encore qu'après avoir sauvé Rochefort, ses +motifs seraient mal appréciés, qu'une disgrâce, en apparence méritée, +en serait l'inévitable fruit; mais réduisant tout à sa juste valeur, +s'oubliant entièrement, et ne regardant que ce qu'il croyait être son +devoir dans le sens le plus intime, il mit un terme à cet examen +laborieux, il me fit appeler, et il me dit ces paroles si +désintéressées: «Avant de me devoir à ma personne, je me dois à +Rochefort, au dépôt qui m'est confié, et aux braves gens que je +commande: je sais que je me perds; mais il le faut, je cède, et je +reste à mon poste.» Bientôt, la nouvelle en fut répandue et l'on vit +alors ce qu'est un chef véritablement aimé. À quel point, fallait-il +que le dévouement fût porté, puisque les méfiances de l'esprit de +parti se turent, et que les amis les plus ardents de Napoléon ayant +connu le projet de départ du préfet maritime, se réjouirent pourtant +qu'il ne l'eût pas exécuté, ils se félicitèrent qu'il fût resté pour +les commander. La suite prouva bientôt, combien il était heureux pour +Rochefort, qu'il s'y trouvât un homme tel que celui à qui s'étaient +adressées les instances de MM. Millet et Baudry.</p> + +<p>Pour moi, quoique je connusse combien M. de Bonnefoux était +sincèrement persuadé que l'ordre de choses menacé pouvait seul +prolonger la paix en Europe, je <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> m'attendais à cette +détermination; mais je ne l'en admirai pas moins.</p> + +<p>Le Préfet maritime ne faisait jamais son devoir à moitié; et il n'y +dérogea pas en cette circonstance. La reconnaissance de Napoléon se +fit donc publiquement, militairement, en présence des troupes, dont +plusieurs détachements furent rassemblés, et qui défilèrent, dans le +jardin de la Préfecture, au son d'une musique mâle et guerrière<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>; +le préfet maritime, avec un nombreux état-major, était placé au centre +du bassin de gazon de ce jardin. Il éleva la voix, il parla peu, il +fit ressortir les dangers de la guerre civile, du désordre, de +l'anarchie et des vues possibles des Anglais sur Rochefort; mais, si +l'on voyait sur sa physionomie les traces d'un long combat intérieur, +tout disait aussi, dans ses yeux, qu'un sacrifice jugé nécessaire à la +patrie ne devait pas être incomplet. Par la suite, il agit donc +conformément à ses paroles; quelques officiers, quelques hommes +voulurent par exemple, ne prendre aucune part aux affaires, ou furent +dénoncés par la police impériale, il usa de son pouvoir, il engagea sa +responsabilité pour laisser aux uns la faculté de la retraite ou du +repos, pour adoucir ou faire changer, à l'égard des autres, les +rigueurs ou les mesures qu'il jugea être mal fondées; mais il fut +inébranlable dans un dévouement personnel à ses nouvelles obligations.</p> + +<p>Waterloo fut la péripétie sanglante du drame terrible des Cent jours; +et Napoléon, abandonnant ses soldats qui se retirèrent dans une noble +attitude sur les bords de la Loire revint à Paris, demander aux +Chambres législatives des secours en hommes et en argent. La France +était envahie sur toutes ses frontières, les esprits étaient très +<span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> divisés; aussi, ne trouva-t-il que des refus auxquels il +aurait dû s'attendre; et, n'ayant tenu aucune des promesses faites +lors de son arrivée en France, n'ayant pu obtenir de la cour +d'Autriche, ni sa femme, ni son fils dont il avait solennellement +annoncé le retour aux Français qu'il avait trompés, il prononça une +seconde abdication qui, cette fois, paraissait une formalité tout à +fait inutile, et il se livra de lui-même à un gouvernement provisoire +qui s'établit jusqu'à la rentrée du roi, et qui le confia à la +surveillance du général Beker<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>, délégué par ce gouvernement; +ainsi, escorté de quelques cavaliers ou plutôt gardé par eux, il +traversa cette même Loire, où son armée n'attendait que lui, et il +arriva à Rochefort, où deux frégates armées, <i>La Méduse</i> et <i>La +Saale</i>, devaient être mises à sa disposition.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> CHAPITRE V<br> +<span class="smaller">NAPOLÉON À ROCHEFORT</span></h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu + la dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de + Napoléon.—Mesures prises par lui.—Paroles échangées entre + Napoléon et M. de Bonnefoux au moment où l'empereur descendait de + voiture.—L'appartement de grand apparat à la préfecture + maritime.—Les frégates <i>La Saale</i> et <i>La Méduse</i>.—Le capitaine + Philibert commandant de <i>La Saale</i>.—Ses fréquentes entrevues + avec l'empereur.—Discours invariable qu'il lui tient.—Marques + d'impatience de son interlocuteur.—Abattement de + Napoléon.—Courrier qu'il expédie au gouvernement provisoire pour + obtenir le commandement de l'Armée de la Loire.—Il fait demander + le vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de + Rochefort.—Carrière de l'amiral Martin.—Sa conversation avec + l'empereur.—Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur + sa demande prématurée de retraite.—L'amiral répond que bien loin + d'aspirer au repos il s'était déjà préparé à aller prendre le + commandement de l'armée navale que l'on finit par confier à + Villeneuve.—Amères réflexions de Napoléon sur les + courtisans.—Ce qu'il dit sur la marine.—Arrivée du roi + Joseph.—Son aventure à Saintes.—«Vive le Roi».—Napoléon sur la + galerie de la préfecture maritime.—Excellente attitude de la + population.—L'étiquette de la maison impériale.—L'impératrice + Marie-Louise.—Arrivée d'une partie des équipages de + Napoléon.—Annonce du voyage de l'archiduc Charles à Paris.—Joie + qui en résulte.—Déception qui la suit.—Aucune réponse aux + courriers expédiés à Paris.—Débat entre Napoléon et + Joseph.—Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre + compagnon que Bertrand.—Joseph tente seul l'aventure et + réussit.—Paroles qu'il adresse à M. de Bonnefoux en le + quittant.—Cadeau qu'il lui fait.—Les ordonnances de + Cambrai.—Violente colère de Napoléon contre la famille + royale.—Projet d'évasion du capitaine Baudin, commandant <i>La + Bayadère</i>.—Projet du lieutenant de vaisseau Besson.—Projet des + officiers de Marine Genty et Doret.—Hésitations de + l'Empereur.—Tous ces officiers furent rayés des cadres de la + Marine sous la Seconde Restauration.—M<sup>me</sup> la comtesse + Bertrand.—Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier + de se confier à la générosité du peuple anglais.—Flatteries + auxquelles Napoléon n'est pas insensible.—Le général Beker, + beau-frère de Desaix.—Son fils, filleul de Napoléon.—Croix de + légionnaire remise par le général Bertrand pour ce fils encore + enfant.—Singularité de cet acte.—La rade de l'île d'Aix.—Le + Vergeroux.—L'empereur offre au préfet maritime ses équipages et + ses chevaux qu'il renonce à emmener.—Refus de <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> M. de + Bonnefoux.—Souvenir que Napoléon le prie d'accepter.—Paroles + qu'il lui adresse.—Le départ de la préfecture maritime.—Cortège + de voitures traversant la ville.—L'empereur prend une autre + route et sort par la porte de Saintes.—Inquiétude des + spectateurs.—La voiture gagne Le Vergeroux par la + traverse.—Napoléon en rade passe en revue les équipages.—La + croisière anglaise.—En voyant les bâtiments ennemis, l'empereur + se rend mieux compte de sa situation.—Il entame des négociations + avec les Anglais.—Aucune promesse ne fut faite par le capitaine + Maitland.—Nouvelles hésitations de Napoléon. Lettre du capitaine + Philibert au préfet maritime.—Ce dernier le charge de remettre à + l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier à se + rendre à bord du <i>Bellérophon</i>.—Conseils donnés à l'empereur par + M. de Bonnefoux.</p> + +<p>La robuste santé de M. de Bonnefoux avait fléchi sous le poids de ses +occupations sans nombre; mais à l'annonce de l'arrivée de Napoléon, il +sentit qu'il avait besoin de toute son énergie; le physique se releva +par l'influence du moral; et, certes! quel moment que celui de +l'arrivée de cet homme extraordinaire dont la destinée était de ne +pouvoir plus être vu qu'avec enthousiasme ou déchaînement. Le préfet +maritime se prépara aux difficultés qui s'élevaient pour lui par ces +mots d'un grand sens, qu'il proféra, en décachetant la dépêche où il +apprenait que son hôte futur avait quitté Paris. «Napoléon vient à +Rochefort! Je sais ce qui m'attend; mais je l'ai reconnu. Ainsi +Rochefort sera tranquille, et je ferai mon devoir jusqu'au bout!» +Puis, continuant après une courte réflexion, et comme mû par un +pressentiment secret qui n'était, peut-être, que l'effet de la vive +pénétration de sa vaste intelligence: «Mais quel choix pour une +évasion que ce port de Rochefort qui, situé au fond du golfe de +Gascogne, pourrait bien, en ce cas-ci, n'être qu'une souricière!» +Après une nouvelle pause, il ajouta enfin, et toujours les yeux fixés +sur la fatale dépêche: «Évasion! Napoléon! Souricière! Quels odieux +rapprochements et qu'ils étaient inattendus!»</p> + +<p>Coupant court, alors, à ces pensées importunes, il se leva, sortit de +son cabinet de travail particulier pour s'occuper de ses devoirs, et +tout fut bientôt prévu pour le <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> logement, pour le séjour, et +pour l'embarquement de l'empereur. Les ressorts de la police, les +règlements d'ordre, les rondes, les patrouilles, les consignes, tout +fut préparé ou commandé par une tête prévoyante, tout fut maintenu par +un bras ferme; et, réellement, pendant les cinq jours que Napoléon +passa à l'hôtel de la préfecture, on n'entendit pas dire que, +seulement, une rixe eût éclaté dans la ville!</p> + +<p>Tout est digne d'étude ou de curiosité dans la vie de Napoléon; +cependant le récit de son séjour à Rochefort n'existe nulle part<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>, +et c'est cette lacune que je vais essayer de remplir. Après les scènes +agitées qui vont se présenter, l'esprit se reposera, sans doute, avec +quelque charme sur la paisible sérénité de celui qui consacra, alors, +tous ses moments, à alléger le poids de grandes infortunes<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.</p> + +<p>Napoléon arriva à la préfecture, toujours escorté ou gardé par le +général Beker, et suivi du fidèle Bertrand, et de quelques adhérents, +parmi lesquels on remarquait les généraux Savary, Montholon, Gourgaud +et M. de Las Cases. Son projet était de s'embarquer pour les +États-Unis; et le général Beker devait rester auprès de lui jusqu'à +son départ. M. de Bonnefoux s'avança pour le recevoir: Napoléon le +reconnut et lui dit: «Je vous croyais malade, M. de +Bonnefoux?»—«Sire, je ne le suis plus, et j'aurais été désolé de ne +pas vous accueillir personnellement.»—«Je vous reconnais là, et j'en +aurais été fâché aussi.»—À ces mots, il s'arrêta un moment, et, +faisant, sans doute, allusion à la visite du duc d'Angoulême à +Rochefort, et <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> au projet qu'avait eu M. de Bonnefoux de +quitter sa préfecture, il ajouta bientôt: «Je sais ce qui s'est passé, +et, en vous conservant à votre poste, j'ai prouvé que je vous +connaissais comme un homme d'honneur.—Oui, continua-t-il, j'aime +mieux être reçu par vous que par tout autre.»</p> + +<p>Involontairement, je m'interromps ici, et, en m'indignant, je me +demande pour la millième fois, peut-être (et, sans doute, j'en ai +quelque droit, puisque je refusai de servir activement dans les Cent +Jours), je me demande, dis-je, comment quelques personnes ont pu +blâmer M. de Bonnefoux d'avoir surmonté sa maladie pour recevoir +Napoléon, et d'y avoir mis tant de zèle et d'empressement. Il en est +même, oui, il s'en est rencontré dont les coupables pensées se sont +égarées bien plus loin!... Sans m'étendre sur un si déplorable sujet, +je leur répondrai à tous: «Le Préfet Maritime en agit ainsi parce que +Napoléon était malheureux; parce qu'il était un homme d'honneur; parce +qu'enfin le contraire aurait été une insigne lâcheté qui eût sans +doute flétri le cœur généreux du Roi lui-même!» Eh quoi! Louis +XVIII avait désiré, en partant, que chacun reconnût le gouvernement +qui prenait place; Napoléon avait conservé M. de Bonnefoux dans sa +préfecture; il venait à lui, avec confiance; et cette confiance aurait +été trahie! Non, cette idée est odieuse, elle doit être mise sur le +compte de l'esprit de parti, qui seul peut l'expliquer. Quant à M. de +Bonnefoux, sa conduite, en ce moment, ne fut pas l'objet d'un doute +pour lui; il crut qu'il n'y avait seulement pas lieu de s'en faire un +mérite; il persévéra dans la ligne la plus respectueuse; et, pour me +servir de ses propres expressions: «Il fit son devoir jusqu'au bout!»</p> + +<p>Napoléon logea dans l'appartement de grand apparat, qui, jadis, avait +été embelli pour lui, lorsque, passant à Rochefort, avec l'impératrice +Joséphine, il allait s'emparer de Madrid, et c'était aussi celui que +le duc d'Angoulême <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> avait récemment occupé. Jeux bizarres de +la fortune, et qui donnent lieu à de si graves réflexions!</p> + +<p>Napoléon s'informa le plus tôt possible de ses deux frégates; M. de +Bonnefoux répondit qu'elles étaient prêtes à le recevoir dignement, +qu'il attendait ses ordres pour lui présenter le capitaine +Philibert<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>, leur commandant; mais qu'il devait ajouter qu'une +forte croisière anglaise, absente depuis longtemps, venait de +reparaître devant la rade pour la bloquer. Cette nouvelle inattendue +fit une vive impression sur l'esprit de l'empereur; il parut alors se +plaindre, comme d'un conseil perfide qu'on lui aurait donné, de s'être +rendu à Rochefort, et il fit au capitaine Philibert diverses questions +sur les Anglais, qu'il renouvela en plusieurs rencontres; mais ce +capitaine, homme froid, brave et sincère, et ne s'écartant pas de son +rôle d'officier essentiellement soumis à ses instructions, ne sortit +jamais de la réponse suivante, ou du sens qu'elle renfermait: «Sire, +les deux frégates<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a> sont à votre disposition, elles <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> +partiront, quand Votre Majesté l'ordonnera; elles feront tout ce +qu'elles pourront pour éluder ou pour forcer la croisière; et si elles +sont attaquées, elles se feront couler, plutôt que de cesser le feu +avant que Votre Majesté l'ait elle-même prescrit.» L'uniformité de ce +discours donna même quelquefois des mouvements d'impatience à +Napoléon, cette impatience était assurément facile à concevoir, par le +fait de sa position qui devenait si critique, ou par celui de ce +blocus inopportun; mais tous les hommes n'ont pas le talent d'orner +leurs discours, et le langage du capitaine Philibert était, sans +contredit, celui d'un militaire franc et loyal<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.</p> + +<p>Quelque peiné que parût d'abord Napoléon par cette nouvelle, cependant +comme il attendait huit ou dix de ses voitures de choix et une +vingtaine de ses plus beaux chevaux destinés à être transportés aux +États-Unis, comme il savait que son frère Joseph, l'ex-roi d'Espagne, +devait bientôt arriver à Rochefort, et que, par-dessus tout, il +espérait quelque changement important dans les affaires, il se +familiarisa bientôt avec cette contrariété. Il avait demandé les +journaux; ceux-ci représentaient l'armée de la Loire comme assez +considérable; il pensa donc qu'il pourrait se mettre à la tête de +cette armée; et, au fait, <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> peu lui importait, alors, que +Rochefort fût étroitement bloqué. Le général Beker était fort inquiet +de son côté, car il pressentait son projet, et il n'était pas à même +d'en empêcher l'exécution.</p> + +<p>On ne voyait, généralement aussi, à Rochefort, que ce moyen, pour +Napoléon, de succomber s'il le fallait, comme il convenait à un homme +tel que lui; mais celui qui, naguère, était débarqué à Cannes avec six +cents hommes pour conquérir la France, celui qui avait étonné le monde +de ses faits audacieux, ce véritable <i>incredibilium cupitor</i> de +Tacite, celui-là même se persuada que son influence sur les soldats de +la Loire serait nulle, s'il se présentait de son chef et il persista +dans cette dernière idée, qui prouve combien ses malheurs avaient +altéré sa résolution et son caractère. Il expédia donc un courrier au +gouvernement provisoire, pour obtenir de ce fantôme d'administration +le commandement qu'il désirait d'une armée, qui le demandait avec tant +d'enthousiasme! Souvent, à Rochefort, Napoléon donna des marques +d'abattement assez fortes; je sais ce qu'on doit accorder à la rigueur +du moment; mais encore faut-il relater le fait; il doit même être +permis d'ajouter, que c'est dans de semblables occasions que peut le +plus éclater la vraie magnanimité et qu'on est le mieux en position de +donner ce spectacle tant admiré dans tous les siècles, celui d'un +homme luttant, avec dignité, calme, courage, contre les plus rudes +coups de l'adversité!</p> + +<p>Napoléon, tranquillisé par le départ de son courrier, auquel, dit-on, +bientôt après, il en fit succéder deux, attendait une réponse, en +s'occupant de projets ou de souvenirs, et, parmi ces derniers, celui +de l'amiral Martin<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> tient une place remarquable. Il +avait entendu parler, pendant sa campagne d'Italie, de ce vaillant +marin qui se faisait distinguer, par sa bravoure et ses talents, dans +la Méditerranée où il commandait alors une escadre. Il était instruit +de ses démêlés avec le représentant du peuple Niou, qui entravait ses +élans guerriers par ses arrêtés, et qu'il désespérait en l'assurant, +avec la colère la plus outrageante et la plus comique, que si les +Anglais l'attaquaient en force supérieure, il se ferait couler, et +avec lui, Niou, et tous ses arrêtés. Depuis, l'empereur l'avait connu +personnellement; il l'avait nommé préfet maritime; et, finalement, il +avait fait fixer sa pension de retraite, dont l'amiral jouissait à la +campagne, près de Rochefort<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>. Napoléon voulut le revoir, et il le +fit demander.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> L'amiral Martin, pilote avant la révolution<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>, avait été +choisi pour tenir le journal nautique du duc d'Orléans dans sa +campagne avec l'amiral d'Orvilliers; plus tard, pendant une station au +Sénégal, où il commandait un petit bâtiment, il avait, par un grand +fond d'esprit naturel, tellement gagné les bonnes grâces du fameux +chevalier de Boufflers, gouverneur de cette colonie, que leurs +relations n'ont cessé qu'avec la vie.</p> + +<p>De très beaux services élevèrent ensuite cet officier au grade de +vice-amiral. Sa taille était trapue, sa force, qui lui servit seule, +et souvent, à calmer des séditions, était incroyable, son enveloppe +était dure, grossière ainsi que sa parole; mais son intelligence était +vive et pénétrante, son caractère noble, son courage bouillant, +indomptable<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, et je tiens de son secrétaire intime <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> que, +quoiqu'il eût une capacité distinguée pour les affaires, il aimait +pourtant à voir que, généralement, on ne la soupçonnât même pas. Il +avait un frère, contre-maître dans le port de Rochefort, qu'il n'avait +jamais voulu faire avancer, parce qu'il s'adonnait au vin, mais il +avait amélioré son existence, il l'avait souvent à dîner avec lui, et +le maréchal Augereau fut, un jour, charmé de la manière franche, +sensible et spirituelle avec laquelle il lui avait présenté ce frère, +dans sa préfecture, et à l'instant de se mettre à table.</p> + +<p>Tous ces traits, que connaissait Napoléon, lui plaisaient extrêmement, +aussi éprouva-t-il du plaisir à revoir l'amiral Martin; mais, bientôt, +surpris de le trouver encore si vert, il lui témoigna un +mécontentement obligeant d'avoir fait connaître, il y avait quelques +années, qu'il désirait obtenir sa retraite. L'amiral avait été fort +loin d'y jamais penser; au contraire, il avait appris, vers cette +époque, qu'il avait été désigné par l'empereur pour prendre, à Cadix, +le commandement de l'armée navale, qui se mesura si malheureusement +ensuite contre Nelson à Trafalgar, et il avait été trop flatté de ce +choix (que l'intrigue fit malheureusement changer), pour même hésiter. +Il répondit donc en se récriant sur le fait de cette demande de +retraite, et il ajouta qu'en attendant l'ordre de commander l'armée, +ses apprêts de voyage avaient été faits et qu'il serait parti à la +minute. Napoléon l'écouta avec une sombre attention, et après lui +avoir encore demandé si, vingt fois, il n'avait pas énoncé le désir de +se retirer du service, il s'exprima avec beaucoup de force et +d'amertume sur la triste condition des princes de ne pouvoir tout +vérifier par eux-mêmes et sur les menées coupables <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> des +ambitieux, à qui tous les moyens sont bons pour éloigner les plus +dignes compétiteurs. C'est alors qu'il fit des réflexions bien justes +et bien tardives sur la marine, et qu'il assura, en jetant un regard +significatif sur l'amiral et sur M. de Bonnefoux, qu'il se reprochait +bien de ne pas avoir suivi son inclination, souvent traversée, de +récompenser plus qu'il n'avait fait ceux qu'il avait jugé, lui-même, +devoir l'être davantage.</p> + +<p>Joseph arriva<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>; il logea aussi à la préfecture, où sa présence +produisit un moment de diversion. J'ignore si Napoléon sut qu'en +passant par Saintes, Joseph avait entendu sous ses fenêtres quelques +partisans des Bourbons crier: «Vive le Roi!» Le drapeau tricolore +flottait encore en cette ville, et, croyant que l'ovation s'adressait +à lui, comme ancien roi d'Espagne, Joseph avait prié le sous-préfet +d'empêcher ces jeunes gens de se compromettre par un hommage aussi +bruyant. On rit de cette méprise qui était feinte, peut-être, de la +part de Joseph, et qui, d'ailleurs, était assez naturelle; mais rien +de pareil n'eut lieu à Rochefort.</p> + +<p>Napoléon, souvent avec son frère, souvent seul, portant un habit +bourgeois vert, se promenait fréquemment tête nue, ou avec un chapeau +rond, sur une galerie de la Préfecture, alors non vitrée et qui domine +le port ainsi que le jardin. Des curieux, et qui ne l'eût pas été! +accouraient des environs, pour arrêter un moment leurs regards sur +lui; on causait, on faisait ses réflexions, les uns censuraient, les +autres admiraient, mais à voix basse; on comprit ce qu'on devait de +respect à l'objet le plus étonnant des vicissitudes de la fortune; et +chacun sentit et remplit si bien des devoirs parfaitement tracés, que +jamais un geste déplacé, une conversation élevée ne trahirent ni +l'amour ou l'admiration, ni la haine ou l'emportement. Seulement, le +soir, quand Napoléon <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> tardait trop à paraître sur la galerie, +ou, quand cédant aux désirs qu'on lui faisait connaître, il venait à +se montrer, il était appelé ou remercié par des cris de: Vive +l'empereur, auxquels, en se retirant, il répondait avec un salut de la +main.</p> + +<p>Napoléon conservait, à Rochefort, l'étiquette et le décorum de la +souveraine puissance, autant au moins que les localités et les +circonstances le permettaient. C'est donc en se modelant sur ces +formalités que se faisaient les présentations et le service de son +appartement. Il mangeait, même, seul, quoique son frère Joseph habitât +le même hôtel, et quoique l'amitié parfaite du général Bertrand +semblât aussi réclamer une exception: il se privait là d'un grand +plaisir; et l'on a peine à concevoir que ce fût le même homme aux +formes républicaines, qui en forçant le Conseil des Cinq Cents à +Saint-Cloud, avait prescrit aux grenadiers de tourner leurs +baïonnettes sur lui «si jamais, il usait contre la liberté d'un +pouvoir qu'il avait fallu conquérir pour en assurer, disait-il, le +triomphe».</p> + +<p>On avait fait courir le bruit à Rochefort, que l'impératrice +Marie-Louise s'était rendue à l'île d'Elbe pendant que Napoléon y +avait séjourné, un frère du préfet maritime qui habitait l'hôtel de la +préfecture, en fit, une fois, la question à une personne qui s'était +trouvée, elle aussi, à l'île d'Elbe pendant ce même temps. Nous avions +entendu un aide de camp nous raconter, comme témoin, la manière +romanesque dont l'impératrice avait appris à Blois, où elle s'était +réfugiée, la nouvelle de la première abdication de Napoléon: aussi ne +fûmes-nous pas surpris d'entendre qu'on ne pensait même pas qu'aucune +tentative d'entrevue eût été essayée de sa part.</p> + +<p>On a su, depuis, qu'un mariage secret avec le général autrichien +Neipperg avait ratifié des relations intimes qui suivirent de près +cette abdication, et qui étaient trop évidentes, par leurs suites, +pour n'avoir pas nécessité ce <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> mariage. Napoléon eut +certainement beaucoup à déplorer son alliance avec la maison +d'Autriche, par la confiance qu'elle lui inspira, par le désespoir +légitime où elle plongea Joséphine, et par la tournure fâcheuse et +précipitée que prirent ses affaires à compter de ce moment. C'est +ainsi qu'échoue la prévoyance humaine: l'empereur se crut, alors, en +état de tout braver et jamais on n'osa moins impunément.</p> + +<p>Cependant, une partie des équipages de Napoléon était arrivée; Joseph +allait s'éloigner pour se rendre aux États-Unis. Les alliés dictaient +à Paris leurs inflexibles conditions, Louis XVIII avait reparu sur la +frontière et Napoléon persistait à ne pas vouloir se joindre à l'armée +de la Loire. Il ne recevait pas de réponse de ses courriers, et la +tristesse était empreinte sur les figures, lorsque les journaux +annoncèrent que l'archiduc Charles arrivait à Paris pour un objet +important à discuter avec le Gouvernement provisoire; l'espoir reprit +promptement le dessus; mais ce fut un vide encore plus profond quand +on vit que ça n'avait été qu'une fausse lueur, et que la nouvelle ne +se confirmait point.</p> + +<p>Quelle destinée pour celui qui avait été le dominateur des événements +que d'en être devenu le jouet! Il semble que, puisque Napoléon ne +voulait plus tenter les hasards des combats, il était plus naturel +qu'il allât se jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche, son +beau-père, que de se rendre à Rochefort avec la presque certitude d'y +être bloqué par des bâtiments ennemis.</p> + +<p>On revint alors à s'occuper des frégates, de la croisière anglaise, du +départ de Joseph, et enfin de projets d'évasion. L'impassible +Philibert était toujours dévoué et prêt à tout; mais la croisière +s'accroissait et elle redoublait de vigilance. Joseph voulait, +d'ailleurs, que son frère partît seul avec lui, ou sans autre suite +que le brave et fidèle Bertrand; mais Napoléon ne voulait point +s'échapper tout à fait en fugitif; il voulait ses courageux adhérents, +ses <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> chevaux et son train impérial de maison. Joseph +insistait en disant qu'avec de l'or, des billets de banque, des +diamants, il suffisait de gagner les États-Unis et qu'ensuite on +obtiendrait l'arrivée très précieuse d'amis aussi sincères; mais +Napoléon montrait toujours de la répugnance, alléguant qu'il ne +pouvait agir comme Joseph, souverain secondaire, disait-il, ou comme +l'aurait pu faire, en semblable circonstance, un monarque successeur +d'une longue suite de rois.</p> + +<p>Joseph, dans ces scènes critiques, fit preuve de beaucoup de +sang-froid, d'unité de dessein et de liberté d'esprit; il prit donc +son parti et fit une heureuse traversée<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a> que, par la suite, +Napoléon, dans ses intérêts personnels, dut bien regretter de n'avoir +pas tenté de partager<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>.</p> + +<p>Joseph eut, avant son départ, une entrevue avec M. de Bonnefoux; il +lui parla avec reconnaissance, avec effusion, il le pria d'accepter +une tabatière d'or embellie de son chiffre en brillants et il lui dit +affectueusement: «Ceci n'est qu'un souvenir d'amitié, mais, si vous +êtes persécuté pour vos soins nobles et délicats, venez me trouver, et +tant que mon cœur battra, ce sera pour désirer de partager avec +vous ce que la fortune m'aura laissé!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> Louis XVIII était en route pour la capitale, et Napoléon ne +recevait pas de nouvelles particulières de Paris. Il eut connaissance +de deux ordonnances datées de Cambrai relatives à la poursuite et à la +mise en jugement de quelques uns des hauts personnages qui, avant le +départ du Roi, avaient reconnu la puissance impériale. Napoléon, qui y +vit figurer les hommes qui lui étaient le plus chers, éprouva un vif +sentiment de douleur, auquel il faut, sans doute, attribuer des +expressions très dures qu'il prononça contre la famille royale.</p> + +<p>Ces expressions, cependant, ne peuvent être complètement justifiées, +car la position de Napoléon était fâcheuse, il est vrai, mais elle +était le résultat de circonstances auxquelles il avait eu la part la +plus fatale. De ces sarcasmes, Napoléon revint ensuite à la disette de +communications écrites où on le tenait de Paris; et faisant allusion à +cet essaim de flagorneurs et d'intrigants, au cœur rongé par +l'envie, qui, le visage riant et toujours tourné vers la fortune, sont +la peste des cours et le fléau des princes, il exhala sa bile avec une +véhémente richesse d'expressions, en accablant ceux que sa mémoire lui +venait offrir, d'épithètes caustiques et peut-être trop méritées.</p> + +<p>Les événements se succédaient avec rapidité, et le moment était venu +de s'arrêter à un parti: l'armée de la Loire fut remise sur le tapis; +toutefois ce moyen de vaincre ou de mourir militairement les armes à +la main, fut écarté de nouveau, par les mêmes raisons qui paraissent +si peu motivées; et ce fut heureusement pour la France, qui aurait eu +encore à gémir de plaies civiles, peut-être plus profondes que les +précédentes.</p> + +<p>Plusieurs projets d'évasion furent alors présentés, principalement par +le capitaine Baudin<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a> qui commandait <i>La Bayadère</i>, <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> +corvette mouillée dans la Gironde, et qui n'a été rappelé au service +qu'en 1830. Celui du lieutenant de vaisseau Besson<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>, sur un +bâtiment de commerce danois<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, à sa consignation, aurait très +probablement réussi: il ne s'agissait que de s'enfermer pendant +quelques heures dans une cachette destinée aux marchandises de +contrebande et de s'exposer, sous pavillon neutre, à être visité par +la croisière anglaise. Celui des officiers de Marine Genty<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a> et +Doret<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a> était <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> plus aventureux, mais, dans le beau temps +de l'été, il laissait espérer beaucoup de chances de succès. Il +consistait à partir sur une embarcation légère avec un bon nombre de +personnes bien armées, à filer sous la terre après le coucher du +soleil et à gagner le large; là, le premier bâtiment rencontré aurait +été acheté, ou emporté de force et conduit aux États-Unis. Cependant, +après avoir d'abord semblé se décider en faveur du projet de M. Besson +qui, comme ses camarades, y mit une parfaite abnégation personnelle, +Napoléon retomba dans ses incurables idées de prétendue dignité, et, +toujours combattu, il parut y renoncer.</p> + +<p>Il ne résulta de ces indécisions et des rumeurs qui s'en propagèrent, +que la divulgation des efforts généreux de ces hardis marins, et le +ministre de la Restauration eut l'illibérale rudesse de les rayer des +listes de la Marine et de briser violemment ainsi la carrière +d'officiers, dont le crime était d'avoir servi un autre souverain que +le roi, qui, en pareille position, aurait été servi avec le même zèle, +avait lui-même engagé à reconnaître. Je l'avoue, je n'ai jamais +compris ces rigueurs impolitiques; les Ordonnances de Cambrai avaient +parlé, tout devait être dit! et qu'en est-il résulté? Le temps, ce +grand maître qui rectifie tant de jugements, le temps, même pendant +les règnes de Louis XVIII et de Charles X, a amené la grâce de presque +tous les prévenus atteints par ces Ordonnances; mais les officiers +rayés des cadres, ainsi que bien d'autres subalternes, quoique +rétablis pour la plupart, sur les listes, depuis la Révolution de +1830, n'en ont pas moins perdu, pendant longtemps, leurs grades si +légitimement acquis, leurs moyens d'existence <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> si chèrement +achetés, leurs droits à l'avancement; et les ministres, par ces +réactions odieuses dans les emplois inférieurs, ouvrirent la porte à +d'infâmes délations qu'on fut fondé à attribuer aux royalistes, dont, +par là, les sentiments furent compromis.</p> + +<p>M<sup>me</sup> la comtesse Bertrand<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a> était effrayée de ces tentatives où, +naturellement, son cœur redoutait une séparation d'avec son mari, +qui, dans ces expéditions, aurait, seul et sans elle, partagé les +hasards de Napoléon. Épouse, mère, et ayant avec elle ses deux +enfants, ce n'était pas sans une terreur encore plus profonde qu'elle +devait penser aux paroles du capitaine Philibert dont elle était +probablement instruite, ainsi qu'à ses propositions foudroyantes de se +faire couler bas. En proie aux plus affreux combats qui puissent se +livrer dans le cœur d'une femme, toute à l'honneur de son mari qui +ne se séparait pas d'un dévouement absolu, mais rappelée +involontairement à des sentiments d'effroi par le cri de la nature, +cette mère malheureuse, digne de l'intérêt et du respect les plus +réels, ne voyait, ne pouvait voir d'autre ressource que de +s'abandonner à la générosité des Anglais. C'est pénétrée de cette idée +que, jusqu'à trois fois, dit-on, pâle, égarée, traversant les +appartements avec le désespoir peint sur les traits, elle avait abordé +Napoléon, avait embrassé ses genoux; et là, s'exprimant avec le +langage de l'âme, elle lui avait représenté le peuple britannique +comme un peuple magnanime, et elle lui avait dépeint un séjour de sa +personne en Angleterre, comme devant être charmé, honoré, par le +sentiment profond que cette nation devait avoir de sa grandeur et de +ses exploits miraculeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> Napoléon se sentit touché à ce projet d'une exécution si +facile, développé d'un ton de si parfaite conviction et embelli d'un +prestige caressant de flatterie, auquel il est vrai que le cœur +humain ne sait, peut-être, jamais fermer tout accès. Qui pourrait se +vanter d'y être insensible, si Napoléon céda, encore une fois, à son +empire, s'il put oublier que tout, en Angleterre, est calculé, et que +si le Gouvernement y montre parfois de la philanthropie, c'est que, +sans doute, elle s'allie avec ses intérêts matériels? Cependant +Napoléon avait trop haï, trop méprisé les Anglais, pour rien promettre +encore, et il se contenta d'ordonner, en ce moment, que les apprêts +fussent faits pour se rendre en rade, soit à bord de ses frégates, +soit à l'île d'Aix qui protège cette rade, et dont les forts étaient +servis par les troupes de la Marine.</p> + +<p>Le général Beker apprit cette détermination avec beaucoup de plaisir; +il était évident qu'il était impossible à ses cavaliers et à lui +d'entraver en rien les desseins de Napoléon, et de l'empêcher, s'il +l'eût voulu, d'aller se faire saluer de nouveau par l'armée de la +Loire, du titre de général et d'empereur. Le général Beker avait été +disgracié par Napoléon, et, comme on lui avait supposé des motifs de +mécontentement, dont, au surplus, sa conduite à Rochefort prouve qu'il +avait glorieusement déposé les souvenirs, le Gouvernement provisoire +avait cru pouvoir le charger d'une mission, qui n'était compliquée +qu'en raison du personnage. En effet, il ne s'était agi, d'abord, que +d'arriver au port et d'y voir l'ex-empereur s'embarquer; mais la +présence de la croisière anglaise, la variété des projets qui se +traversèrent, surtout les longues irrésolutions qui s'en suivirent, +devinrent bientôt de grandes difficultés. Le projet de départ de +Rochefort pour la rade répandit donc beaucoup de calme dans les +agitations du général Beker, et son esprit fut soulagé d'une pesante +responsabilité.</p> + +<p>Beau-frère de l'héroïque Desaix<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>, à qui, ainsi qu'à Kellermann, +<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> l'on assure que Napoléon dut le gain de la fameuse bataille +de Marengo, d'où se déroulèrent ses destinées, le général était père +d'un jeune enfant que Napoléon avait tenu sur les fonts baptismaux. Il +voyait avec regrets que Napoléon quittait la France avec l'idée, +peut-être, que lui, général Beker, eût sollicité cette mission, ou +qu'il avait agi, en la remplissant, avec haine et rancune. Tourmenté +de cette pensée qui honore son caractère, il s'en ouvrit au général +Bertrand, et il lui dit qu'il serait au comble du bonheur, s'il +pouvait apprendre que Napoléon n'entretenait pas de semblables +préventions; qu'une manière qui lui paraissait naturelle et sincère de +prouver à lui et à tous qu'il n'en était rien, serait de se rappeler +que le jeune Beker était son filleul; à ce titre, un témoignage +d'intérêt, un léger présent, en forme de souvenir, serait très +précieux à son cœur. Le général Bertrand promit d'en parler à +Napoléon, qui, après quelques réflexions, et sans charger le général +Bertrand d'aucune parole particulière sur son message, lui remit, afin +d'être délivré au général Beker, et pour son fils, encore enfant, une +simple croix de légionnaire. Le général Bertrand s'acquitta assez +publiquement de cette injonction, dont l'intention ne put pas être +expliquée; car avec le don de cette décoration, ne pouvait pas exister +la faculté de la porter; ainsi, l'on ne put s'accorder à décider si +Napoléon avait entendu répondre avec ironie, complaisance ou dédain, à +la demande du beau-frère de son ami, et du père de son filleul. +Toujours est-il que ce fils de Beker, mort depuis d'une manière +funeste, le jour même où il allait contracter un grand mariage, s'est +montré, par sa bravoure pendant la guerre d'Espagne, en 1823, aussi +digne qu'aucun de ceux qui ont été décorés par les mains de +l'empereur, de porter ce signe de l'honneur; et qu'alors, il mérita +sur le champ de bataille, et sa croix, et le droit de la placer sur sa +poitrine.</p> + +<p>La rade de l'île d'Aix est à quatre lieues de Rochefort, <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> +mais pour abréger la route, il est ordinaire de ne prendre un canot +qu'au Vergeroux; c'est un village situé sur les bords de la Charente à +trois quarts d'heure de marche de la ville. Quand l'instant du départ +fut fixé et arrivé, les voitures entrèrent dans la cour de la +Préfecture; et les embarcations nécessaires pour Napoléon et pour sa +suite se rendirent au Vergeroux.</p> + +<p>Napoléon ne voulut pas se séparer du préfet maritime sans lui donner +quelque témoignage de gratitude. Déjà, comme prélude de marques plus +considérables de générosité, il lui avait offert de garder, en +propriété, ses équipages et ses chevaux (qui étaient d'une haute +valeur) et qu'il renonçait à emmener; mais le préfet maritime avait +pris la liberté de refuser, en lui disant qu'il n'avait été soutenu +dans les soins infinis dont voulait bien parler Napoléon, que par le +seul désir de remplir convenablement ses devoirs, et que toute preuve +de satisfaction autre qu'une simple approbation, lui serait +extrêmement pénible. Napoléon n'avait pas insisté, mais à l'instant de +partir, il dit à M. de Bonnefoux: «J'ai longtemps cherché comment +m'acquitter envers vous, que j'ai trouvé si différent, en général, de +ceux à qui, jusqu'à présent, j'ai pu faire quelques offres et qui, +cependant, avez bouleversé et épuisé votre maison pour moi et pour les +miens. Je conçois parfaitement vos scrupules, mais, quelque purs +qu'ils soient, j'espère que vous accepterez cette boîte dont la +simplicité ne peut vous effaroucher, et qui n'aura de prix que celui +que vous pourrez y attacher et que je voudrais pouvoir lui donner.»</p> + +<p>Cette boîte était d'or, le dessus portait un N en diamants, et comme +M. de Bonnefoux paraissait chercher un prétexte de refus: «Je le vois, +dit Napoléon, vous craignez qu'elle ne contienne quelque chose; mais, +tranquillisez-vous, elle est absolument vide et elle est digne de +vous!» Il accompagna ces mots d'un sourire, et quand on sait que les +six ans qui se succédèrent furent de longs <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> jours de +captivité, où, sans doute, le malheur ne fut pas assez respecté, quand +on pense qu'alors, irrévocablement éloigné de sa femme, de son fils et +du théâtre de ses actions prodigieuses, aucun autre sourire ne revint +probablement épanouir ses lèvres contractées par l'infortune et le +chagrin... on ne peut, en revenant sur ces adieux touchants, concevoir +assez combien le cœur de Napoléon devait renfermer d'amers +pressentiments et combien il dut prendre sur lui, pour donner à ce +présent mémorable, le prix le plus élevé qu'il pût posséder: celui de +paraître partir d'une âme reconnaissante et d'un cœur momentanément +satisfait.</p> + +<p>À l'arrivée des voitures<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>, la population de Rochefort inonda les +rues et afflua aux fenêtres des maisons situées sur la route présumée +de Napoléon, c'est-à-dire depuis l'hôtel de la préfecture jusqu'à la +porte de la Rochelle. L'escorte était à son poste; les voitures se +remplissent, le signal est donné, le cortège entre en mouvement; et, +avec un grand fracas, il précipite sa course, il traverse la ville, et +il se dirige vers le rendez-vous de l'embarquement. Les stores de la +plupart des voitures étaient baissés, et l'on n'avait pu voir Napoléon +lui-même dans aucune d'entre elles; mais il suffit que l'on pensât +qu'il en occupait une, pour ne s'écarter nulle part de l'attitude du +respect. Bien qu'on sût que le roi touchait aux portes de la capitale, +bien que des drapeaux blancs s'arborassent sur divers points, +cependant les ordres pour la tranquillité publique furent encore si +bien entendus et exécutés, que pas une irrévérence ne vint troubler +cette marche et ce départ, remarquables seulement par des saluts de +«Vive l'empereur!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> J'avais aussi partagé la curiosité publique, j'étais placé à +une croisée d'une maison voisine qui dominait, à la fois, la cour et +le jardin de la Préfecture. Je me félicitais d'être assuré que +Napoléon, cet élément de guerre, qui pouvait si facilement armer les +Français contre les Français, eût enfin pris le parti de quitter la +France; mais je ne pouvais maîtriser cet attendrissement secret qui +s'attache aux grandes infortunes, et je m'y livrais en silence +lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre. Une belle voiture sortit de +la cour des remises, traversa la porte grillée du jardin et vint +s'arrêter au bas de la terrasse, en face de la porte d'entrée des +appartements du rez-de-chaussée de l'hôtel; la portière s'ouvrit et la +voiture attendit.</p> + +<p>Mille idées se croisaient dans mon imagination quand, tout à coup, je +vois apparaître Napoléon lui-même, que je croyais parti, et M. de +Bonnefoux. Ils sortent, absolument seuls, de la Préfecture, et ils +s'avancent: Napoléon a son costume favori, veste et culottes blanches, +bottes à l'écuyère, habit vert d'uniforme avec épaulettes de colonel, +son épée jadis si terrible, et le petit chapeau tant connu. Quelque +chose de sévère est répandu sur ses traits; mais son pas précipité, +révèle une vive agitation intérieure. Il traverse la terrasse, il en +descend l'escalier, il s'appuie sur le marchepied de la voiture; il se +retourne alors, il s'efface vers M. de Bonnefoux en écartant le bras +gauche comme pour découvrir son cœur qui doit renfermer tant +d'amertume, tant de combats, tant de déchirement; il prononce un +nouvel et éternel adieu à la France et à lui... et il est emporté, +avec la promptitude de l'éclair, vers la porte de Saintes qui est +située au nord de la ville.</p> + +<p>Il est facile de le concevoir, ce départ mystérieux, cette apparition +tout à fait inattendue, la rapidité, la variété de la scène, cette +dernière pause surtout qui semblait dire: «Vous ne me verrez plus!», +tout aurait sans doute <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> porté ma première émotion à son +comble, si les cris redoublés: «Où va Napoléon?», qui sortirent +naturellement de toutes nos bouches ne fussent venus occuper +puissamment nos esprits. L'inquiétude était visible, et l'on se +perdait en conjectures; mais nous apprîmes bientôt que la voiture, +après être sortie par la porte de Saintes, avait pris sur la gauche +pour rejoindre la route du Vergeroux; et il paraît qu'on avait +seulement voulu éviter les hommages ou les regards<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>.</p> + +<p>Napoléon, en rade, passa en revue les équipages et les troupes si +dévouées, qui étaient en très bon état; cet appareil de guerre lui +plut, quoiqu'il ne dût lui paraître que comme un atome de sa puissance +première.</p> + +<p>Cependant l'aspect de la croisière anglaise le replongeait bientôt +dans ses méditations; la difficulté de sa position semblait alors +l'absorber. Voyant les choses par lui-même, il découvrit, en effet, +que la tentative serait infructueuse, s'il voulait, avec ses frégates, +combattre ou tromper des croiseurs si nombreux, et cela dans le +cœur de l'été où, pour ainsi dire, il n'y a ni vent ni nuit<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. +Comme, en ce moment, il ne lui restait aucun autre parti, il se +prépara à se livrer aux Anglais, et à faire un appel à leur +générosité<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. Il entama donc quelques négociations, dans lesquelles +il manifesta l'espoir d'être libre d'habiter les États-Unis ou +l'Angleterre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> On a beaucoup parlé de ces négociations, et quelques +personnes ont paru croire que les Anglais avaient comme adhéré aux +désirs de Napoléon, et qu'ensuite ils avaient trahi leurs promesses.</p> + +<p>Je conviens, qu'en général, la réputation du Gouvernement britannique +peut valider un tel soupçon; mais, en cette transaction, j'ai connu +les officiers de notre marine qui y ont été employés plus ou moins +directement, j'en ai ouï discuter toutes les particularités sur les +lieux; et je puis déclarer avoir vu, alors, tout le monde persuadé que +le capitaine Maitland reçut Napoléon à son bord, seulement en qualité +de prisonnier de guerre se réfugiant sur son vaisseau, pour aller +réclamer l'hospitalité du prince Régent, feu Georges IV, à qui +Napoléon écrivit que, comme Thémistocle, il demandait à être admis au +foyer de son plus généreux et plus puissant ennemi<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>.</p> + +<p>En y réfléchissant, d'ailleurs, ne voit-on pas que l'Angleterre +n'était qu'un fragment de la vaste coalition de l'Europe entière, que +le but avoué de cette coalition était de combattre la personne même de +Napoléon, qu'enfin il était impossible que le ministère anglais pût +prendre sur lui de rien statuer sur son compte, sans le concours des +autres puissances? Les Anglais ne pouvaient donc rien stipuler par +eux-mêmes, rien garantir, rien promettre; et le capitaine Maitland +était moins en position, encore, que qui que ce fût, de se laisser +aller à cet oubli de ses devoirs.</p> + +<p>Une preuve concluante, c'est que Napoléon attendit jusqu'au dernier +moment pour se rendre à bord des vaisseaux <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> anglais; ses +irrésolutions étaient même revenues dans toute leur force<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>, quoi +qu'elles n'eussent plus alors de but réellement fondé. Le capitaine +Philibert en écrivit au préfet maritime; celui-ci s'attendait, à +chaque instant, à apprendre officiellement la rentrée du roi à Paris; +aussi adressa-t-il, sur-le-champ, une lettre secrète au capitaine +Philibert, en lui donnant l'avis particulier de la montrer à Napoléon. +Treize drapeaux blancs, arborés par des bourgs et des villages +voisins, flottaient dans les airs et frappaient les yeux de Napoléon, +lorsque cette lettre, probablement péremptoire et dans laquelle on +pressent facilement que la loyauté de M. de Bonnefoux l'informait que, +d'après sa correspondance particulière, il savait que l'ordre de +s'opposer à tout départ et de l'arrêter, allait être expédié de +Paris..., lorsque cette lettre, dis-je, l'arracha à ses incertitudes, +et le décida à se faire conduire à bord du vaisseau anglais <i>le +Bellérophon</i>, commandé par le capitaine Maitland<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>. Là, le nom de +général, dont on le salua, fut le premier mot qui retentit à son +oreille habituée à un titre plus pompeux; il ne put renfermer la peine +qu'il en ressentit. Cette peine dut lui présager tout ce que, par la +suite, son amour-propre aurait à souffrir dans sa détention de +Sainte-Hélène qui dura six ans, qui amena prématurément le +développement mortel de sa maladie, et qui imposée, avec des +froissements continuels, à un homme de sa trempe, dut paraître un +supplice bien long et bien cruel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> L'empereur avait montré trop de considération à M. de +Bonnefoux pour n'avoir pas désiré connaître son opinion dans la +conjoncture délicate de son départ, et cette opinion avait toujours +été ou que l'Empereur, malgré la croisière anglaise qui bloquait +Rochefort, partît pour les États-Unis, soit avec Joseph, soit de toute +autre manière, ou qu'il allât se mettre à la tête de l'armée de la +Loire, mais, surtout, qu'il ne se rendît pas aux Anglais<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>. Quelle +horrible captivité de moins, si ce conseil avait été adopté!</p> + +<p>Cependant, la vue de tant d'infortunes, le prestige qui s'attache à de +si hauts personnages, tout avait fait naître dans le cœur des +témoins des derniers jours politiques de l'empereur, un intérêt dont +n'avaient pu se défendre ceux-mêmes qui, jouant un rôle passif, +n'avaient pas partagé ses dernières espérances, ni embrassé son parti. +Tous, ont pensé que si la vengeance de ses ennemis alla trop loin, la +France et les Français sont, heureusement purs de tout reproche à +l'égard d'un prince qui, malgré tout ce qui a pu s'ensuivre, les avait +cependant délivrés du monstre de l'anarchie, les avait gouvernés +pendant quinze ans, et avait répandu, sur leurs armes, un lustre que +rien ne peut effacer.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> CHAPITRE VI<br> +<span class="smaller">LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX</span></h2> + +<p class="title"><span class="smcap">Sommaire</span>:—La nouvelle du départ de Napoléon se répand à + Rochefort.—Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui + vient faire une enquête.—M. de Bonnefoux, son ami de collège, le + conduit en rade.—La seconde Restauration.—Mission confiée par + le ministre de la Marine à M. de Rigny.—Propos que tient ce + dernier.—Destitution de M. de Bonnefoux.—Remise immédiate du + service au chef militaire (aujourd'hui le Major + général).—Situation pécuniaire.—Deux mille francs d'économies + après treize ans d'administration.—Le + chasse-marée.—Distribution des équipages et de la cave.—Le + cheval que montait le général Joubert au moment de sa mort.—La + petite propriété de Peyssot auprès de Marmande.—Liquidation de + la pension de retraite de M. de Bonnefoux.—Deux ans plus tard, + son condisciple le maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de + la Marine et le prie de se rendre à Paris.—M. de Bonnefoux s'y + refuse.—Après la Révolution de 1830, on lui conseille sans + succès de demander la Pairie.—Il consent seulement à se laisser + élire membre du conseil général du Lot-et-Garonne.—Belle + vieillesse de M. de Bonnefoux.</p> + +<p>On apprenait, à peine, à Rochefort, le départ de Napoléon, les +craintes des conséquences d'un séjour plus prolongé, en ce moment +critique, étaient à peine écartées, que le préfet du département +arriva de La Rochelle. C'était un ami de collège de M. de Bonnefoux, +et il venait chercher, lui-même, la vérité des faits, pour en +entretenir officiellement, de son côté, le ministre de l'Intérieur. M. +de Bonnefoux lui proposa de le conduire en rade: cette offre fut +acceptée; les deux préfets revinrent dans la nuit et le préfet de la +Charente-Inférieure repartit aussitôt; car on venait d'apprendre la +nouvelle de la seconde Restauration. En cette circonstance, aucun +choc, aucune rumeur ne vinrent, après de si rudes commotions, troubler +l'ordre public, à Rochefort. Or, c'est la vraie <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> pierre de +touche du mérite des chefs, c'est l'avantage que possèdent ceux qui +sont justement chéris, d'obtenir dans tous les temps, non une +obéissance factice, mais un dévouement illimité qu'ils imposent sans +le commander. On voit souvent, il est vrai, conduire les hommes plus +par des défauts qu'ils craignent d'irriter que par des qualités dont +ils ne respectent pas assez la noblesse; ces qualités étaient celles +de M. de Bonnefoux, mais son caractère était si évidemment ferme que, +pour obtenir la soumission, il lui suffisait habituellement d'employer +cette modération qui lui était propre.</p> + +<p>Après des crises aussi vives, après tant de fatigues de corps et +d'esprit, trop fier pour présenter une justification dont il croyait +n'avoir pas besoin, ou qu'il n'aurait pu souffrir de voir qualifier +d'adroite combinaison, M. de Bonnefoux ne pensa plus qu'à sa retraite. +Elle devint d'autant plus l'objet de ses vœux, que, jugeant sa +réputation principalement attaquée, et, en apparence, compromise, par +cette multitude d'habitués des ministères et des palais, qui décident +de tout sans approfondir les faits, il lui répugnait de leur répondre +autrement que par le silence. Il se prépara donc à quitter ses +emplois; mais ce fut en maintenant les esprits dans la concorde, en +affaiblissant les exagérations, en sauvant à l'État le plus possible +de ces officiers que les hommes du jour accusaient, artificieusement, +d'être les ennemis du roi.</p> + +<p>Peu après cette seconde Restauration, un officier supérieur de la +Marine qui, depuis, a cueilli les lauriers de Navarin, et qui, à son +tour, ensuite, est devenu préfet et même ministre de la Marine<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>, +M. de Rigny fut envoyé, de Paris, en mission à Rochefort. Il était +accompagné de M. de Fleuriau<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>, alors lieutenant de vaisseau; ces +officiers <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> dressèrent, sur les lieux, procès-verbal des +événements et retournèrent à Paris. M. de Rigny avait dit à cette +occasion, qu'il croyait que le ministre connaissait trop la position +délicate où s'était trouvé M. de Bonnefoux, et qu'il lui rendait trop +justice pour que celui-ci dût s'attendre à une disgrâce. M. de +Bonnefoux qui savait que les ministres se laissent trop souvent +dominer par l'intrigue ou par l'obsession, et qui, d'ailleurs, ne +voyait pas la possibilité, ni ne formait le désir d'être alors +conservé à son poste, en jugeait différemment. Bientôt, en effet, il +fut destitué<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>, reçut l'ordre de se démettre immédiatement de ses +fonctions, et son remplaçant fut annoncé.</p> + +<p>Le service était constamment à jour; le préfet maritime le remit au +chef militaire du port (aujourd'hui le major général) et il eut +seulement à faire connaître sa destitution qui, comme à Boulogne, fut +une nouvelle de deuil. Ensuite, il prit congé des chefs de service, +des chefs de corps et des officiers attachés à sa personne. Libre de +soins de ce côté, il régla les comptes de sa maison, il congédia, +récompensa tous ses serviteurs, et, au lieu de voir terminer ses +emballages dans son hôtel ou d'y attendre son successeur, il loua en +ville une simple chambre garnie, et il l'occupait deux heures après +avoir lu la dépêche. Ce fut là qu'ayant séparé ce qu'il avait à payer, +de ce qui lui restait, il me dit d'un air satisfait: «J'avais bien +peur, mon cher ami, d'être obligé de monter à la mansarde; mais il me +reste: deux milles francs! c'est plus qu'il ne m'en faut pour mettre +ordre ici à mes affaires, et pour ma route, mais il faudra que je +parte par mer et que j'économise beaucoup.» Qu'on pense à ces deux +mille francs après avoir été treize ans préfet maritime et l'on dira +si son administration aurait pu être plus libérale; quel éloge que ce +seul fait!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> Cependant les deux mille francs ne m'étonnèrent pas, car je +savais que M. de Bonnefoux connaissait le véritable prix de l'argent, +celui de faire des largesses à propos, et de s'attacher, à l'occasion, +par des bienfaits, les mêmes hommes qu'il charmait par des égards +affectueux: mais le voyage par mer que signifiait-il? je le demandai: +«C'est, me dit-il, que je veux fréter un chasse-marée pour mes effets +et pour moi, et que je veux arriver par eau à Marmande où je meublerai +la petite maison de campagne dont vous savez que je viens de devenir +propriétaire par nos arrangements de famille: j'aurai, là, plus de +soixante louis de rente, et je sais que je puis très bien vivre avec +six cents francs; je ne suis donc pas à plaindre, et je me trouverai +beaucoup d'argent de reste à la fin de l'année.»</p> + +<p>Cette maison de campagne venait de lui tomber effectivement en lot et +c'était un fragment de la fortune de son père; elle était affermée +2.500 francs, mais elle devait 1.100 francs de rente viagère à son +plus jeune frère, qui avait presque tout perdu par suite de son +émigration. «Quelle gêne, lui dis-je alors, vous allez vous imposer +par ce voyage! vous n'allez donc pas à Paris pour faire fixer votre +retraite?» «Non, non, dit-il, on penserait que je veux me justifier, +on croirait que je veux me plaindre, solliciter, intriguer. Non, je +n'irai pas. J'ai servi de mon mieux, ma carrière militaire n'a été que +trop longue; mais elle est finie, et je veux dorénavant vivre pour +moi: d'ailleurs, voyez comme ces alliés nous traitent, quelles +contributions ils exigent! Le trésor est épuisé et il est de la +délicatesse d'un bon citoyen de ne rien demander lorsqu'il peut s'en +passer; l'État a trop de services à reconnaître, il doit commencer par +ceux qui ne savent pas se résigner, ou qui ne le peuvent pas, et qui +pourraient croire avoir à se plaindre d'être négligés<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> +«Cependant, votre voyage sur ce chasse-marée!...»</p> + +<p>«J'ai besoin, dit-il en m'interrompant, j'ai besoin d'être seul, et de +respirer à mon aise; je veux aussi me remettre à la peine, car ce +métier de préfet a trop de travail de cabinet, il amollit, et j'ai +déjà eu plusieurs attaques de goutte!... Quant à vous, mon ami, +ajouta-t-il avec émotion et après un moment de réflexion, vous +resterez à Rochefort, vous y continuerez votre carrière, en évitant de +vous prévaloir auprès de vos chefs ou de vos camarades, de n'avoir pas +servi activement pendant la dernière crise; car il ne faut ni se faire +meilleur que les autres, ni désirer son avancement pour un acte, très +louable, sans doute, et que j'aurais voulu pouvoir imiter, mais dont +la récompense est dans la conscience, tandis que les services, seuls, +comme officier de Marine, doivent, chez nous, être comptés pour +l'avancement. Je ne regrette rien de mes emplois qu'à cause de vous, +que j'aurais pu mettre à même de paraître avec distinction. Vous avez +été retardé par vos huit ans de prisonnier de guerre; vous le serez +par l'obligation à laquelle j'ai dû céder de mettre Rochefort avant +moi; vous le serez encore parce que ma disgrâce rejaillira sur +vous<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>, mais vous avez tous les éléments de la félicité privée; +votre femme, vos enfants, votre humeur enjouée vous dédommageront de +tout, et, peut-être votre sort sera-t-il envié par ceux-mêmes, que +vous deviez devancer, et qui, profitant des circonstances, seront mis +à votre place. Telle est la vie, tel est le monde, mais, quoique le +hasard y joue un grand rôle, souvenez-vous, en définitive, que, +presque toujours, notre bonheur <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> individuel est en nous et +qu'il dépend de nous.» «Élevé à votre école, lui répondis-je, j'ai de +fortes raisons d'espérer que mon bonheur est, en effet, assuré...» et, +détournant une conversation affligeante, je voulus revenir sur son +projet de départ, mais rien ne put le dissuader; il persista: il +partit seul, sans même un valet de chambre; il mit huit jours à son +voyage; il sauva par sa présence d'esprit le chasse-marée, qui, sans +sa vigilance et son activité, se serait perdu sur les roches, en +entrant dans la Gironde; et, inébranlable dans ses projets, il arriva +dans son pays natal, et il s'y installa pour toujours<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.</p> + +<p>Louis XVIII, dont la bonne foi dans les engagements financiers +contribua puissamment à fonder notre crédit public, ne pouvait pas +faire une exception contre M. de Bonnefoux: le temps de ses services +fut donc compté, et il reçut bientôt l'annonce, que sa pension de +retraite était fixée, comme le prescrivaient les règlements, sur le +pied de vice-amiral ou de lieutenant général. Il vit cette <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> +nouvelle faveur de la fortune comme toutes les autres, car il en +conclut, pour lui, l'obligation de faire tourner cet accroissement de +bien à la prospérité de l'État; il se mit donc à répandre de nouveaux +secours à l'indigence, à donner plus de travail aux ouvriers, à ouvrir +sa maison de campagne<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a> à ses amis, à augmenter la valeur des +produits de sa petite terre, à aider ceux qui étaient gênés. Il n'y +avait que deux ans qu'il jouissait de son indépendance, lorsque le +maréchal Gouvion-Saint-Cyr<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>, son ancien condisciple, qu'il avait +reçu à Boulogne avec un plaisir tout fraternel, obtint le portefeuille +du ministère de la Marine, qu'il quitta pour paraître ensuite à la +tribune, comme ministre de la Guerre, avec tant de noblesse et +d'éclat. À son arrivée au ministère de la Marine, la première question +de l'illustre maréchal fut de s'informer, en détail, des causes de la +destitution de son ami; il lui écrivit, aussitôt, qu'il était +impossible qu'il n'y eût pas un malentendu, et il le pria chaudement +de se rendre à Paris. L'ancien préfet lui répondit avec affection, +mais il ne quitta pas ses champs, et il garda sa liberté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> La Révolution de 1830 trouva M. de Bonnefoux en possession de +cette même liberté.</p> + +<p>Plusieurs articles parurent alors dans les journaux qui rappelèrent +ses services et sa retraite prématurée. Il reçut même, de quelques +amis très haut placés, l'avis que s'il demandait la pairie, elle lui +serait accordée. «Je suis le pair des paysans de mon village; leur +répondit-il; les paysans de mon village sont mes pairs, c'est la plus +belle des pairies, et je m'y tiens.»</p> + +<p>Les seules instances auxquelles il céda, furent celles de ses +compatriotes qui le nommèrent membre du conseil général du +département.</p> + +<p>Il se rallia donc au nouveau Gouvernement, qu'après la chute de celui +de la Restauration, il regardait comme le meilleur possible; mais je +lui ai souvent entendu dire, d'abord, qu'il ne comprendrait jamais +qu'un souverain se laissât déposséder, sans avoir épuisé tous les +moyens de résistance, en second lieu, que, si l'on avait voulu +réellement le triomphe de la liberté, il aurait fallu s'arrêter à une +régence en faveur du duc de Bordeaux qui, tout en préservant le +principe salutaire de l'hérédité, aurait donné tous les moyens +d'améliorer, autant qu'il dépend des hommes, les institutions que le +pays devait aux inspirations de Louis XVIII.</p> + +<p class="p4">C'est après une si belle carrière de désintéressement, de faits +honorables, de beaux services, et de vertus publiques, privées, +civiles et militaires, qu'irrévocablement fixé dans un des plus beaux +climats de l'univers, M. le baron de Bonnefoux, entouré d'amour, de +louanges <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> et de bénédictions, jouit d'une vieillesse bien +digne d'envie, et dont on peut dire:</p> + +<p class="quote"> +«C'est le soir d'un beau jour; rien n'en trouble la fin<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.»</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> APPENDICE I<br> +<span class="smaller">VICTOR HUGUES À LA GUYANE<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a></span></h2> + +<p>Après la révolution du 18 brumaire, le premier consul, Bonaparte, par +qui le Directoire à son tour avait été chassé chercha un homme à la +main de fer pour rétablir l'ordre à la Guyane, et il jeta les yeux sur +Victor Hugues<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>, ancien révolutionnaire, un des promoteurs les plus +violents des lois les plus violentes de l'époque, et un des appuis les +plus énergiques ou des plus inexorables exécuteurs de ces mêmes lois. +Il avait été envoyé à la Guadeloupe<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a> pour y faire respecter +l'autorité gouvernementale; il y avait déployé toute la sévérité qui +était dans son caractère, et il avait si bien établi la terreur de son +nom que ses moindres <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> volontés y étaient exécutées sans +hésitation, et que le travail et la tranquillité avaient reparu dans +l'île.</p> + +<p>En arrivant à Cayenne, Victor Hugues fit afficher la Constitution de +l'an VIII et il joignit une proclamation dans laquelle il se bornait à +dire qu'il venait pour activer la culture et pour <i>faire exécuter les +lois</i>; or, il était trop connu pour la manière terrible dont il avait +fait exécuter les lois à la Guadeloupe pour que les noirs et les +hommes de couleur songeassent à lui résister; mais sa présence et son +aspect contribuèrent plus encore à amener leur soumission que les +menaces lointaines de la Convention, que les arrêtés de ses +prédécesseurs ou des assemblées coloniales, et même que sa propre +proclamation.</p> + +<p>Il était, en effet, de taille moyenne, mais fort et trapu; son +encolure était énorme; sa tête, large et carrée, était couverte d'une +forêt de cheveux; il avait le regard menaçant, le geste impératif, la +parole brève et acerbe, la voix grondante comme une sorte de tonnerre, +et un accent provençal d'une rudesse extraordinaire; pourtant il +n'était que le pâle reflet de ce qu'il avait été précédemment. Une +femme avait entrepris de le métamorphoser; elle poursuivit cette +œuvre avec autant de fermeté que de douceur et elle finit, plus +tard, par la compléter. Cette femme était M<sup>me</sup> Victor Hugues, ange +de beauté, mais dont la grâce et la bonté surpassaient encore les +perfections physiques dont la nature l'avait si libéralement douée.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Hugues était de la Guadeloupe; sa famille était de celles que +son mari n'avait jadis qualifiées que de caste aristocratique; et, +cependant, lui, l'adversaire fougueux de cette prétendue caste, il +avait demandé cette charmante jeune personne en mariage! À cette +nouvelle, on dit que, d'abord, elle frissonna, et c'était assez +naturel; mais, quoiqu'elle eût été laissée libre de son choix, elle +l'accepta, craignant peut-être la proscription ou la mort pour ses +parents, mais avec le projet conçu par elle et hautement avoué, +d'employer l'ascendant que pourraient <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> lui donner sa vertu, +sa jeunesse et son attachement à ses devoirs, à tempérer les excès du +caractère violent de son futur époux.</p> + +<p>Elle tint parole et elle y réussit peut-être même au-delà de ses +espérances; une fois, cependant encore, à Cayenne, Victor Hugues fit +arrêter arbitrairement deux jeunes gens qu'il fit jeter en prison sans +jugement, et pour lesquels la colonie craignit le sort fatal que tant +d'autres avaient subi à la Guadeloupe. M<sup>me</sup> Hugues, qui ne +connaissait pas ces jeunes gens et qui en fut informée par la rumeur +publique, se hâta d'agir et se présenta devant son mari; lui parlant +de l'incarcération de ces deux jeunes gens, elle lui dit que, +puisqu'il ne tenait pas les promesses sacrées qu'il lui avait faites, +elle venait de préparer deux ou trois malles et qu'elle demandait à +être transportée immédiatement sur un navire américain qui était en +rade et prêt à partir pour les Antilles où elle se retirerait au sein +de sa famille. Le farouche gouverneur voulut d'abord s'y refuser, puis +il allégua la difficulté de rétracter un ordre donné, et enfin, il +demanda du temps pour pouvoir arranger convenablement cette affaire; +mais M<sup>me</sup> Hugues fut inflexible et il fallut céder. Les deux jeunes +gens furent, pendant la nuit même, extraits de leur prison, +transportés à bord du navire américain et il leur fut compté 3.000 +francs pour pourvoir aux dépenses de leur retour en France. Le +bâtiment appareilla le lendemain; on convint qu'il serait dit que les +deux jeunes gens s'étaient évadés en trompant la vigilance des gardes, +et ce ne fut qu'à ces conditions que Victor Hugues pût rentrer en +grâce auprès de son adorable femme et la conserver auprès de lui.</p> + +<p>Une loi du 20 mai 1802 rétablit l'esclavage dans les colonies rendues +à la France par le traité de paix d'Amiens; toutefois, comme la Guyane +n'avait pas été prise par les ennemis et qu'elle n'avait pas cessé +d'être française, le premier consul Bonaparte jugea convenable de me +faire <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> procéder, que par degrés, à ce rétablissement de +l'esclavage; ce fut l'objet d'un arrêté du 7 décembre suivant.</p> + +<p>Cette nouvelle loi fut exécutée à la Guyane par les soins de Victor +Hugues, avec autant de facilité que les précédentes, et le calme, +ainsi que le travail, y furent maintenus alors et après, avec la même +obéissance que depuis son arrivée; il institua cependant un tribunal +spécial pour <i>juger militairement</i> ceux qui essayeraient de résister, +mais l'intervention en fut complètement inutile; la parole du +gouverneur et sa fermeté étaient plus puissantes que tous ces morceaux +de papier ou que ces messieurs des tribunaux, et la colonie continua à +vivre; mais, abandonnée par le Gouvernement à ses propres forces, rien +ne s'améliora d'une manière marquante faute de bras et de capitaux. +Les prises qu'y amenèrent quelques corsaires qu'on arma à cette +époque, contribuèrent à augmenter cette amélioration pendant quelque +temps, mais ces corsaires ne tardèrent pas à être pris eux-mêmes par +les Anglais. Toutefois, la colonie se maintint ainsi, en progressant, +quoique lentement, jusqu'à l'époque où, après la rupture de la paix +d'Amiens, elle fut attaquée par les Portugais et passa sous leur +domination, ainsi que nous le ferons bientôt connaître. Qu'il nous +soit, en effet, permis auparavant d'esquisser encore quelques traits +du gouverneur qui a tant marqué dans l'histoire de ce pays, où il a +rendu de si grands services en y rétablissant l'ordre, le travail, la +paix qui en avaient été complètement bannis pendant les jours +d'anarchie, et que nous y avions retrouvés lorsque nous y commandions +la station navale de 1821 à 1823.</p> + +<p>M. Hugues, retiré des affaires, habitait alors Cayenne où il avait une +belle maison parfaitement tenue, ouverte à tous, et dont ses filles +faisaient les honneurs avec une grâce parfaite. Il y aurait peut-être +vécu heureux si deux grandes infortunes n'étaient venues attrister ses +pensées et assombrir sa vieillesse. D'abord il était veuf, <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> +ensuite son regard, naguère si foudroyant, s'était éteint pour jamais, +et il avait perdu la vue! Cependant quatre filles charmantes, d'une +urbanité, d'une élégance, d'une douceur exquises, lui restaient de son +mariage et elles possédaient tout ce qu'il fallait pour alléger de si +grands malheurs. L'aînée était mariée en France, deux autres l'étaient +à Cayenne à deux officiers de ma connaissance particulière, et la plus +jeune, âgée de seize ans, était une ravissante personne, recherchée en +mariage par un autre officier qui était de mes amis.</p> + +<p>Victor Hugues, cet ancien et ardent partisan de la liberté, de +l'égalité républicaines, ne possédait pas moins dans la Guyane une +belle habitation mise en valeur par trois cents esclaves qui étaient +sa propriété, et il jouissait d'une belle aisance. Mélancolique par +l'effet de son infirmité, mais non point triste, sa conversation avait +beaucoup d'attraits; il était riche de mémoire, n'avait rien que +d'agréable à dire; mais quoi qu'il eût vu la Restauration avec +plaisir, il ne parlait jamais politique. Ma liaison avec ses gendres +m'avait conduit dans sa maison où il m'accueillait avec une affection +toute particulière; il savait, cependant, que mon père et un de mes +oncles, emprisonnés en 1793 et 1794, avaient été à la veille de monter +les marches fatales de la Terreur; il n'ignorait pas que trois de mes +cousins germains et cinq autres parents du même nom que moi avaient +pris parti dans l'émigration; mais il n'en semblait que plus disposé à +me traiter avec distinction; il paraissait même prendre un certain +plaisir à prononcer la particule autrefois si criminelle qui précède +mon nom.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> APPENDICE II<br> +<span class="smaller">NOTE SUR L'ÉCOLE NAVALE<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a></span></h2> + +<p>L'opportunité du maintien de l'École navale sur le vaisseau <i>le Borda</i> +qui est amarré sur un corps-mort en rade de Brest a été récemment +discutée par la Commission du Budget; et le rapporteur, M. Berryer, a +conclu, au nom de cette commission, à la translation de cette école +dans un établissement à terre, disposé pour cette destination.</p> + +<p>Peu de temps auparavant, une semblable décision avait été prise à une +grande majorité par la commission supérieure de perfectionnement de +l'École navale, et il faut ajouter que la presse avait précédemment +traité ce sujet, et l'avait envisagé sous le même aspect.</p> + +<p>L'Assemblée législative adoptera vraisemblablement les conclusions +posées par M. Berryer, et il ne restera plus alors qu'au Gouvernement +à se prononcer. La question se présente sous deux faces: celle des +dépenses et celle de la convenance ou de l'utilité qui, il faut le +dire, l'emporte infiniment sur la première. Toutefois, pour le cas +dont il s'agit et sous le double rapport des dépenses et de l'utilité, +nous pensons que ce changement est avantageux ou désirable, et nous +allons déduire les motifs de <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> notre conviction, afin que, ces +deux points étant discutés, ce soit en parfaite connaissance de cause +que le projet puisse être apprécié à sa juste valeur.</p> + +<p>M. Taupinier, lorsqu'il était directeur des ports, après une tournée +et une inspection administrative dans nos divers arsenaux, présenta au +ministre un rapport sur le matériel naval de la France, qui fut +imprimé en 1838, et dans lequel il évaluait alors la dépense annuelle +de l'École navale à environ 400.000 francs; cette somme lui paraissait +forte, mais si le but était rempli, il déclarait avec raison que, par +cela même, la dépense était justifiée et devait avoir lieu.</p> + +<p>Pour 1850, cette somme est encore plus élevée; en effet, si l'on se +reporte au budget synoptique de M. de Montaignac, qui est inséré dans +le numéro du mois de janvier des <i>Nouvelles annales de la marine</i>, on +trouve qu'outre la pension annuelle de 700 francs payée par chaque +élève de l'École navale, le total de la dépense de cette école est +pour 1850, de 598.339 francs, repartis ainsi qu'il suit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Dépenses."> +<colgroup> + <col width="45%"> + <col width="20%"> + <col width="5%"> +</colgroup> +<tr> +<td>Élèves</td> +<td class="right">105.400</td> +<td>fr.</td> +</tr> +<tr> +<td>Examinateurs (indemnités)</td> +<td class="right">14.000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Équipages (solde et habillement)</td> +<td class="right">198.739</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Vivres</td> +<td class="right">70.200</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Coque et armement du vaisseau (entretien)</td> +<td class="right">140.000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Boursiers de la marine</td> +<td class="right">70.000</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="right">————</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="right"><span class="smcap">Total égal</span></td> +<td class="right">598.339</td> +<td> </td> +</tr> +</table> + +<p>Cette somme excède beaucoup celle de 80.000 francs que coûtait +annuellement l'École de marine située à Angoulême; mais quoiqu'il soit +facile de présumer que l'école nouvelle, qui serait sans doute dans un +port entraînerait à des frais qui surpasseraient 80.000 francs par an, +on peut affirmer que ces mêmes frais seraient bien loin d'atteindre +ceux de l'École navale en rade de Brest.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> Dans les évaluations précédentes, ne sont pas compris 200.000 +francs qu'a coûtés l'installation du vaisseau-école <i>l'Orion</i>, ni +200.000 francs pour celle du vaisseau-école <i>le Borda</i> qui, au bout de +quatorze ans, a remplacé <i>l'Orion</i> et qu'il faudra remplacer lui-même +après un pareil laps de temps. Les dépenses d'une école de marine +flottante sont donc exorbitantes puisque, d'après ce que nous venons +d'exposer, chaque élève ne coûte pas au Gouvernement moins de 6.000 +francs par an, et l'économie qui résulterait de l'appropriation ou +même de la construction totale à terre d'un édifice pour servir +d'école navale serait si considérable que, sous ce rapport seulement, +il y a urgence à y procéder sans délai. On peut ajouter qu'il est +surprenant qu'on n'y ait pas procédé plus tôt.</p> + +<p>Le côté financier étant ainsi et péremptoirement éclairci, il reste à +traiter les points de convenance ou d'utilité; mais afin de pouvoir +bien pénétrer jusque dans le cœur de cette question, qui est des +plus intéressantes, soit pour l'État, soit pour un très grand nombre +de familles, il est à propos d'exposer, auparavant, quels sont les +divers systèmes qui ont été suivis pour instruire et former, à +diverses époques, le corps des jeunes gens destinés à devenir +officiers de marine, et, par la suite, à commander nos bâtiments de +guerre, nos escadres, et enfin, nos armées navales.</p> + +<p>Aucune marine au monde n'a compté un plus grand nombre d'officiers +illustres que celle de Louis XVI; tels furent entre autres, Suffren, +La Mothe-Piquet, de Guichen, d'Orvilliers, du Couédic, La Clocheterie, +Borda, de Chabert, Ramatuelle, de Potera, de Fleurieu, de Verdun, du +Pavillon, Lapérouse, d'Entrecasteaux, de Rossel, de Vaudreuil, de +Missiessy, de Bougainville. Il suffit de citer ces noms pour réveiller +des souvenirs éclatants de bravoure, de science, de gloire, de grands +services rendus. Ils brillèrent soit comme guerriers, soit comme +savants ou comme grands navigateurs; et, depuis lors, si quelques-uns +<span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> ont été égalés, il en est qui, peut-être, ne seront jamais +surpassés.</p> + +<p>Ces officiers provenaient des gardes de la marine qui étaient un corps +de jeunes gens organisé vers le commencement du siècle dernier et +composé de trois compagnies pour chacun de nos trois plus grands +ports, Brest, Toulon et Rochefort. Les gardes de la marine étaient +désignés par le ministre qui les choisissait d'ordinaire, dans la +noblesse du royaume; ils recevaient une instruction spéciale dans ces +compagnies, et ils subissaient des examens, soit pour y être admis, +soit pour acquérir leur grade d'officier.</p> + +<p>Les ordonnances de 1716 et de 1726 établirent, en outre, une compagnie +appelée: des gardes du pavillon, composée de quatre-vingts jeunes gens +provenant des trois compagnies des gardes de la marine. Les gardes du +pavillon avaient pour fonctions particulières de garder le pavillon de +l'amiral et de former la garde du grand amiral.</p> + +<p>Vers la fin du règne de Louis XVI, on remarqua, cependant, qu'il y +avait trop de divergence pour l'instruction, entre les trois +compagnies des gardes de la marine: afin de rendre cette instruction +plus uniforme, plus complète, on créa deux Écoles de marine <i>dans +l'intérieur des terres</i>: l'une à Vannes pour les jeunes gens des +familles du Nord et du Nord-Ouest de la France; l'autre à Alais pour +les jeunes gens de celles du Sud et du Sud-Est. Il est à remarquer que +la marine si savante de Louis XVI approuva cet établissement de deux +Écoles de marine <i>à terre et dans l'intérieur</i>; mais la Révolution +survint; une loi du 15 mai 1791 les supprima toutes les deux, et l'on +ne put pas juger, par les résultats, des fruits que cette éducation +était susceptible de porter.</p> + +<p>Pendant notre première république, les gardes de la marine, ainsi que +ceux du pavillon, furent également supprimés, et presque tous les +officiers de la marine de Louis XVI venant à émigrer, il y eut, +d'abord, un <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> moment d'urgence pendant lequel on prit des +officiers de tous côtés, surtout parmi ceux de l'ancienne compagnie +des Indes, parmi les pilotes et dans la marine du commerce. Ces +sources diverses donnèrent plusieurs excellents officiers au nombre +desquels on remarque le vice-amiral Gantheaume, le vice-amiral +Willaumez, l'énergique vice-amiral Martin, le brave et digne capitaine +Pierre Bouvet, l'intrépide Bergeret et l'amiral Duperré qui a parcouru +une si belle carrière maritime!</p> + +<p>Bientôt, cependant, on songea à former une pépinière pour alimenter +régulièrement le corps des officiers, qui eût et qui généralisât +l'instruction indispensable à tout marin destiné à diriger, à +commander un bâtiment. Ce fut alors que l'on créa des aspirants de +marine, divisés en trois classes, qu'un peu plus tard on réduisit à +deux.</p> + +<p>Pour être nommé aspirant, il fallait, à un âge déterminé, satisfaire à +un examen public sur les sciences mathématiques, sur la pratique de la +navigation, et avoir été embarqué pendant un temps prescrit; il en +était de même, ensuite, pour être nommé officier. C'était à peu près +l'organisation des gardes de la marine; mais les aspirants n'étaient +pas réunis dans des compagnies pour y cultiver ou y étendre leur +instruction, et chacun avait le droit de se présenter aux examens, +sans autres conditions que l'âge fixé, les connaissances et la +navigation requises. Sous ce dernier rapport, il se glissa des abus +qu'il était facile de faire disparaître, en tenant la main à ce que la +navigation des élèves fut réelle et non fictive; mais c'était un très +bon système et fort peu compliqué, que des hommes consciencieux ont +souvent désiré voir revivre, et qui, surtout, était fort peu onéreux +pour l'État, puisque toutes ses dépenses consistaient à solder des +professeurs pour tenir des cours publics dans les ports, et des +examinateurs pour juger du mérite des prétendants. C'est ce système, +qui, entre autres, a donné à la France l'illustre amiral Roussin, les +vice-amiraux Baudin, Hugon, Lalande <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> et les contre-amiraux +Dumont-d'Urville et Freycinet.</p> + +<p>L'empereur créa des écoles flottantes où les aspirants étaient +casernés et instruits; mais, lors de la Restauration, ces écoles +flottantes tombèrent, en quelque sorte, d'elles-mêmes: elles se sont +relevées cependant, comme on le voit de nos jours, sous le nom d'École +navale, et avec les perfectionnements que le temps et l'expérience ont +pu leur faire acquérir; aussi remettrons-nous à nous occuper de +détailler leurs avantages ou leurs inconvénients au moment où, en +suivant le cours des événements, nous serons amenés à traiter +spécialement de l'École navale, telle qu'elle existe en ce moment.</p> + +<p>La Restauration eut donc à recueillir les élèves des écoles flottantes +de l'empire, et c'est ce qu'elle fit en les formant en trois +compagnies, une pour chacun de nos trois plus grands ports: Brest, +Toulon et Rochefort. On y reconnut un but marqué et très louable de +rétablir les gardes de la marine qui, pendant plus de cent ans, +avaient doté la France d'officiers du plus grand mérite. Toutefois, +pour ne point blesser les idées nouvelles, que des mots impressionnent +si facilement, on s'abstint de faire revivre la dénomination de gardes +de la Marine et, pour ne pas conserver celle d'aspirants, qui +rappelait trop la République, ces jeunes gens furent désignés sous le +nom d'Élèves de la marine. Le Gouvernement actuel est revenu à la +dénomination d'Aspirants.</p> + +<p>Il fallait cependant alimenter ces compagnies d'Élèves; on n'était pas +encore bien fixé sur les moyens de les recruter; aussi, pour obvier +aux retards qui en résultaient et afin de se donner le temps d'en +délibérer avec réflexion, on créa provisoirement des volontaires qui +étaient nommés après des examens publics, et qui faisant, pour ainsi +dire, corps avec les élèves, concouraient avec eux dans le service +qu'ils avaient à remplir.</p> + +<p>Tous, élèves et volontaires, naviguaient ensemble, et, à <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> +tour de rôle, quand les armements, le requéraient; mais, avant comme +après, ils ralliaient le port où se trouvaient leurs compagnies; et +là, dans des salles très bien disposées, ils suivaient des cours sur +toutes les parties de l'instruction que doit posséder un officier de +marine.</p> + +<p>Cependant le budget de la marine était alors fort réduit, ainsi que le +cadre du personnel naval; il y avait donc peu d'élèves, et l'on +remarqua que bientôt ils seraient tous si souvent embarqués, que les +compagnies seraient désertes; d'ailleurs, il fallait prendre un parti +sur le mode de recrutement du corps des élèves: ce parti fut +l'établissement d'une École de marine à terre et, peu de temps après, +la suppression des compagnies.</p> + +<p>À la suite de longues recherches ou d'études approfondies sur le choix +d'un local, on s'arrêta à discuter les propositions qui parurent les +plus acceptables; l'une présentant les magasins de l'ancienne +Compagnie des Indes au port de Lorient, comme très convenables pour +cette destination; l'autre se prononçant en faveur d'un magnifique +local, bâti par la ville d'Angoulême pour un établissement de +bienfaisance, mais qui n'avait pas encore été occupé; la ville en +faisait don gratuitement au Gouvernement, à la seule condition que +l'École de marine y serait placée et <i>maintenue</i>.</p> + +<p>Une commission fut nommée pour examiner ces deux propositions et pour +émettre un avis sur ce point. La commission prit une connaissance +minutieuse des deux bâtiments et finit par conclure en faveur du local +d'Angoulême, se fondant principalement sur ce fait, qu'avant d'avoir +seulement démoli tout ce qu'il faudrait abattre des magasins de +l'ancienne Compagnie de Lorient, pour y réédifier le local nouveau, on +aurait dépensé des sommes beaucoup plus considérables que l'achèvement +et la mise complète en état de celui d'Angoulême n'en devaient coûter. +Cet argument avait beaucoup de poids dans l'état où étaient nos +finances à cette époque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> On se décida donc, pour ce dernier parti, et peut-être y +fut-on porté par le souvenir des écoles de Vannes et d'Alais que les +officiers de la marine de Louis XVI, pourtant si éclairés, avaient vu +créer dans <i>l'intérieur des terres</i> sans y faire aucune objection. +Quoiqu'il en soit, qu'il nous soit permis de dire à cette occasion, +que les faits que nous venons de rapporter détruisent une calomnie +dont on s'est fait une arme puissante pour attaquer l'établissement +d'Angoulême, et qu'ils prouvent que ce n'était nullement parce que le +prince, que l'on voyait à cette époque, dans la ligne de succession à +la couronne, s'appelait le duc d'Angoulême, que l'École de marine +avait été placée dans la ville de ce même nom. Non pas, certes, que +nous ne pensions que cette École ne fût encore mieux dans un port ou à +portée d'une rade; mais parce qu'il est utile de dire la vérité, et +que, d'ailleurs, l'expérience a prouvé, malgré tout, que de très bons +résultats pouvaient être obtenus à Angoulême!</p> + +<p>Dans un local, aussi vaste, aussi beau que celui dont la ville +d'Angoulême venait de faire la cession au Gouvernement, il était +facile de distribuer une école magnifique et on y réussit +parfaitement. Mais nous devons nous appesantir sur ce point parce que +la discussion doit s'établir sur la préférence que mérite soit l'École +de marine à terre soit l'école flottante, et qu'aucun détail essentiel +ne doit être omis.</p> + +<p>L'installation ne laissa donc rien à désirer: la chapelle ou petite +église, les amphithéâtres pour les classes ou pour les leçons, la +salle d'étude et celle de récréation lorsque le temps interdisait la +fréquentation d'une immense cour plantée d'arbres, l'infirmerie, les +dortoirs où chaque élève avait une chambre close mais aérée, la +bibliothèque, le cabinet de physique, les logements de l'état-major, +les cuisines et, puisqu'il faut tout dire, les lieux d'aisance, si +dégoûtants en plusieurs collèges, et là, si proprement, si décemment +disposés, tout fut établi avec <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> une intelligence qu'on ne +pouvait se lasser d'admirer. Ajoutez à cela une position centrale, un +climat exceptionnellement sain, et des eaux pures circulant dans +toutes les parties de l'établissement.</p> + +<p>Un vaisseau de quatre-vingts canons, réduit à l'échelle d'un douzième, +complètement gréé et voilé, pivotait dans une grande salle, de sorte +que la nomenclature entière d'un bâtiment et plusieurs de ses +évolutions pouvaient y être enseignées; un brick avait été conduit de +Rochefort par la Charente, jusqu'auprès d'Angoulême; les élèves y +apprenaient à le gréer, à le dégréer, à prendre ou larguer des ris, à +enverguer ou serrer des voiles, à monter dans la mâture, à élonger des +ancres ou des câbles; ils avaient des embarcations où ils s'exerçaient +à ramer; et l'on a vu des marins très surpris de tout ce que ces +jeunes gens y avaient appris de pratique, lorsqu'ils les voyaient à +l'œuvre après leur départ d'Angoulême.</p> + +<p>On y institua une école de natation; ainsi disparut cette anomalie +fâcheuse et singulière qu'on avait remarquée jusque-là, de jeunes gens +destinés à vivre sur l'eau et qui ne savaient pas nager.</p> + +<p>Eh bien! ce local qui réunissait tant d'heureuses conditions, qui +était situé en plaine, au pied de la ville ou près de la rivière, et +non point sur une montagne, comme on l'a calomnieusement encore +articulé et répété, cette école d'un état sanitaire excellent, et si +favorable à l'accroissement des forces physiques de la jeunesse, ne +coûtait que 80.000 francs par an au Gouvernement.</p> + +<p>Mais tant de soins en faveur de cet établissement ne parurent pas +encore suffisants pour une École spéciale; car, afin d'achever de la +rendre telle, on attacha deux corvettes au service de cette école: ces +corvettes devaient partir tous les ans de Toulon, ayant à bord les +jeunes gens qui avaient fini leurs études à Angoulême, pour leur faire +faire une campagne de huit à dix mois avant qu'ils fussent embarqués +sur les bâtiments de l'État, afin d'y <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> remplir leur service +d'élèves. Ce temps de pratique en pleine mer valait sans doute mieux +que les exercices nautiques des élèves de l'École navale, tels qu'ils +leur sont donnés sur leur corvette d'instruction; de même que les deux +ans d'études théoriques de l'École d'Angoulême se passaient dans des +conditions beaucoup meilleures que ceux de l'École navale. Enfin, dans +l'une comme dans l'autre de ces Écoles, on n'était admis qu'au-dessous +de dix-sept ans, et après examen public; il fallait également +satisfaire à d'autres examens à la fin de chaque année d'études, soit +pour passer de la seconde division à la première, soit pour être nommé +Élève de la marine. Au surplus, les résultats prouvent, aujourd'hui, +qu'il pouvait sortir d'Angoulême des sujets très bien préparés; car si +l'on jette les yeux sur la liste des officiers supérieurs de notre +marine, on verra qu'une bonne partie de ceux qui sont cités comme les +plus distingués proviennent de cette source.</p> + +<p>L'École d'Angoulême dura douze ans en état constant de progrès: mais +mal connue, mal défendue à la tribune, n'ayant pas encore pour elle la +sanction des résultats obtenus, elle ne put résister plus longtemps à +la violence des attaques et à la calomnie. Toutefois, la presse +opposante ne varia pas ses arguments: c'était toujours une École de +marine située sur le sommet d'un rocher, uniquement par esprit de +flatterie envers M. le duc d'Angoulême; et l'on ajoutait, avec une +ironie qu'on croyait d'excellent goût, qu'autant vaudrait une École de +cavalerie à bord d'un vaisseau. Le ministère céda devant toutes ces +critiques; et le renouvellement d'une École flottante fût décidé en +1826; enfin cette dernière école se trouvant réorganisée en 1829 et +prenant, bientôt après, le nom d'École navale, celle d'Angoulême fut +supprimée.</p> + +<p>Mais, en même temps, on eut l'heureuse idée d'utiliser ce bel +établissement, en y créant une école de marine <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> préparatoire +pour des élèves de moins de quinze ans, qui y devaient faire de bonnes +études classiques, et apprendre le français, l'anglais, le latin, la +géographie, l'histoire, la littérature, les éléments des mathématiques +et de la physique et le dessin. Les exercices nautiques et la natation +y furent maintenus. Les frais de cette École préparatoire n'excédaient +pas 50.000 francs.</p> + +<p>C'était, pour la marine, ce que le Collège de La Flèche est pour +l'année de terre, et il n'y avait que justice, car aujourd'hui, +pendant que celle-ci a ce Collège et les Écoles spéciales de +Saint-Cyr, de l'État-Major, et Polytechnique, la marine est réduite à +sa seule École navale, attendu qu'elle ne reçoit que de quatre à six +élèves de l'École Polytechnique par an.</p> + +<p>On a vu, à toutes les époques, parmi les officiers de l'armée de +terre, se développer des hommes qui ont paru à la tribune avec +beaucoup d'éclat, et qui, sans cesser d'être de bons et vaillants +guerriers, ont rempli, avec une grande distinction, de hautes +fonctions diplomatiques, politiques ou administratives: or, la marine +est, depuis nos nouvelles institutions, d'une infériorité relative +très grande à cet égard, et on ne peut l'attribuer qu'au défaut de +bonnes études classiques, telles qu'on les fait à La Flèche, et qu'on +aurait pu les faire à l'École préparatoire d'Angoulême.</p> + +<p>Les officiers de la marine, avant la première révolution, provenaient +en grand nombre, d'excellents collèges, où leurs familles leur +faisaient faire des études complètes avant de se présenter aux +compagnies des gardes de la marine; tel était Chateaubriand venant à +Brest pour s'y faire admettre, lorsque les circonstances et son +émigration l'empêchèrent de donner suite à ce projet; tels furent +encore l'amiral de Bruix, les ducs de Crès et de Cadore, les comtes de +Villèle et de Caffarelli, le baron de Bonnefoux et autres officiers de +la marine de Louis XVI, que nous avons vus parfaitement à la hauteur +des positions considérables et difficiles où ils ont été placés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> L'École préparatoire de la marine aurait, sans doute, donné +de semblables résultats, mais la révolution de 1830 éclata et elle +cessa d'exister. Revenons cependant à l'École navale.</p> + +<p>Il est très vrai que l'idée d'une École de marine sur un vaisseau a +quelque chose de séduisant au premier coup d'œil. On se plaît à +penser qu'il est bien d'élever des jeunes gens destinés à devenir +officiers de marine, sur l'élément qu'ils doivent parcourir toute leur +vie, de les familiariser de bonne heure avec la vue de la mer, avec +les habitudes du bord, de les charmer par le spectacle des scènes +variées d'une rade; et l'on aime à croire que ces premières +impressions se graveront dans leur esprit, qu'elles fortifieront leur +âme, qu'elles les soutiendront dans les épreuves qu'ils sont appelés à +subir.</p> + +<p>Nous convenons que ce sont des avantages, mais il ne faut en exagérer +ni la portée ni la valeur; il ne faut pas oublier que ce que l'on doit +enseigner aux élèves ce sont des sciences, que c'est leur instruction +théorique qu'il s'agit de compléter, et qu'il faut faire concorder cet +enseignement avec plusieurs autres exigences premières de l'éducation, +telles que la religion, l'hygiène, la discipline, le développement des +forces physiques et le contentement intérieur. Il faut enfin réfléchir +que cette éducation sur un vaisseau en rade n'est pas indispensable, +que l'expérience en a été faite, et que les compagnies des gardes de +la marine, ainsi que l'École d'Angoulême, ont produit un très grand +nombre de fort bons officiers spéciaux.</p> + +<p>Cela posé, il n'y a plus actuellement qu'à comparer entre eux, les +points analogues principaux des deux Écoles d'Angoulême et de Brest, +et l'on verra que cette comparaison sera toute à l'avantage de l'école +à terre.</p> + +<p>Tout était disposé à Angoulême pour que le service religieux y fût +accompli avec fruit, avec dignité: les localités, à Brest, s'opposent +presque entièrement à ce qu'il en soit ainsi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> L'instruction nautique, à Brest, se donne à bord du +vaisseau-école, pour les leçons élémentaires; et, pour l'application, +sur une corvette qui louvoie en rade tous les dimanches, tous les +jeudis, pendant la belle saison, et fait une excursion d'un mois +environ sur les côtes, pendant l'intervalle de temps qui sépare la fin +de chaque année du commencement de la suivante. À Angoulême, nous +avons déjà vu comment s'y donnait cette instruction nautique, et il +est facile de conclure, de la comparaison entre les deux écoles, que, +même sous le rapport de la pratique du métier, le système de l'École +d'Angoulême était supérieur à celui de l'École de Brest.</p> + +<p>Pour prouver qu'il en doit être ainsi de l'instruction théorique ou +scientifique, il suffit de remarquer qu'à Brest les professeurs, et +souvent les élèves, sont dans un état presque incessant de malaise, +que les cours sont faits dans des réduits bas, étouffés, sombres, qui +sont ménagés dans les batteries du vaisseau, et que les élèves y sont +constamment distraits par l'aspect animé des navires ou des canots de +la rade, tandis qu'à Angoulême, il y avait de belles salles fort bien +installées, aérées pendant l'été, chauffées en hiver et où +l'enseignement était confortablement donné et reçu dans le calme et le +recueillement. La salle de dessin, surtout, y était extrêmement +claire; à Brest, au contraire, le jour y arrive de si bas que l'étude +de cet art y devient difficile et fatigante pour la vue. D'ailleurs, +le mauvais temps, qui y est fréquent, pendant six mois, est encore une +cause de malaise; il y occasionne même parfois le mal de mer aux +professeurs ainsi qu'aux élèves et va jusqu'à forcer d'interrompre les +cours.</p> + +<p>À Angoulême, une vaste cour permettait aux élèves de se livrer aux +jeux, à la gymnastique fortifiante de leur âge; la campagne était à +proximité, et on pouvait les y conduire en promenade. À Brest, ces +jeunes gens n'ont d'autres ressources, sous ce rapport, que de marcher +en emboîtant le pas et en tournant autour d'une partie du <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> +pont ayant dix mètres environ de longueur, et qui est leur seul lieu +de promenade en plein air. Cette réclusion, cette gêne, cette +privation de course, de sauts, de jeux, de joyeux ébats sont un +supplice à cet âge; c'est une situation contre nature, et qui dure +pendant une période de deux ans, si longue pour la jeunesse. C'est au +moins une cause de mécontentement et peut-être de révolte!</p> + +<p>À Brest, le réfectoire est la batterie basse qui sert à la fois de +salle d'étude, de dortoir, de réfectoire, de salle de dessin, et de +salle de récréation. À Angoulême, toutes ces pièces étaient +distinctes, on ne peut mieux distribuées, et la police y était faite +seulement avec cinq officiers et six adjudants. À Brest, il faut huit +officiers et dix ou douze adjudants; encore est-il difficile de penser +que la surveillance de nuit y soit assurée, puisque les élèves sont +couchés dans des hamacs rapprochés l'un de l'autre à un mètre de +distance. Quel air, au surplus, à respirer que celui d'une batterie de +vaisseau, fermée de tous les côtés pendant la nuit, et pour un si +grand nombre de jeunes gens qui non seulement y couchent et y mangent, +mais qui y passent presque tout le temps de la journée!</p> + +<p>Le personnel de l'équipage est si nombreux sur le vaisseau-école, et +l'exiguïté du local y rend les rapprochements si faciles, que +l'introduction frauduleuse de liqueurs spiritueuses, de gravures ou +livres licencieux, de tabac et autres objets défendus y est bien plus +facile qu'à Angoulême, où les élèves n'avaient même aucune +communication avec les domestiques.</p> + +<p>Par suite de toutes ces circonstances, la santé des élèves se +maintenait en bon état, beaucoup mieux à Angoulême qu'à Brest. Là, +lorsqu'ils étaient malades, ils étaient soignés à l'infirmerie de +l'École; ici, il faut les faire sortir du vaisseau, les envoyer à +l'hôpital du port, ce qui donne lieu à de graves inconvénients; il en +résulte qu'en général le nombre annuel des journées de malades y est +plus que triple qu'à Angoulême.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> Ainsi donc, s'il est vrai que, pour l'établissement d'une +école spéciale, on doive choisir le lieu le plus convenable à la santé +des élèves, à une bonne disposition d'esprit, à l'accroissement de +leurs forces, à la promptitude, à la solidité des études, à la +nécessité d'une surveillance efficace, et, en même temps, qui soit le +moins dispendieux, il n'est pas douteux que la préférence doive être +définitivement donnée à l'école à terre sur l'école à bord.</p> + +<p>Tout ce que nous avons dit est le fruit de l'expérience, car nous +avons, pendant de longues années, servi, soit à l'École spéciale, soit +à l'École préparatoire d'Angoulême, soit enfin à l'École navale de +Brest, et nous les avons observées avec soin, avec impartialité; nous +nous prononçons donc, sans restrictions, pour l'établissement d'une +école à terre; et, s'il fallait nous prévaloir d'autorités de grand +poids, pour appuyer notre conclusion, nous en trouverions de +nombreuses à citer; bornons-nous à une seule, à celle des États-Unis +d'Amérique dont le peuple est, sans contredit, le plus véritablement +marin du monde entier. Lorsqu'il fut question d'instituer dans ce pays +une école de marine, l'opinion publique donna l'assentiment le plus +cordial à ces paroles si claires, si nettes, que le président adressa +au Congrès, lors de l'ouverture de la session de 1828, et qui furent +alors reproduites dans notre <i>Moniteur</i> du 6 janvier de ladite année; +voici ces paroles.</p> + +<p>«La pratique de l'homme de mer et l'art de la navigation peuvent +s'acquérir durant les croisières, que, de temps à autre, nous +expédions dans les mers les plus éloignées; mais une connaissance +suffisante de la construction des vaisseaux, des mathématiques, de +l'astronomie; les notions littéraires qui doivent mettre l'éducation +de nos officiers de marine au niveau de celle des officiers des autres +nations maritimes; la connaissance des lois municipales et nationales +que, dans leurs relations avec les gouvernements étrangers, ils +peuvent être <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> dans le cas d'appliquer; et, par-dessus tout, +celles des principes d'honneur et de justice, et des obligations plus +imposantes encore de la morale et des lois générales, divines et +humaines, qui constituent la grande distinction entre le guerrier +patriote et le voleur breveté; toutes ces choses ne peuvent être +enseignées et apprises, d'une manière convenable, que dans une école +permanente à terre et pourvue de maîtres, de livres et d'instruments.»</p> + +<p>Après un langage si concluant, et dont chaque mot est un enseignement, +après les faits que nous avons cités plus haut, l'École navale sera +probablement transférée à terre; mais quel est l'emplacement que +choisira l'autorité?</p> + +<p>Si nous avions une préférence à exprimer, nous le désignerions cet +emplacement, et nous dirions qu'il existe un local à Brest que nous +avons fort souvent visité, mais jamais sans éprouver ce tressaillement +involontaire, cette émotion saisissante que nous ressentons toutes les +fois que nous sommes en présence des lieux ou des hommes dont les +noms, consacrés par une tradition historique ou populaire, nous +rappellent de grands souvenirs. Ce local est celui qui était occupé +par l'ancienne Compagnie des gardes de la marine, devenu depuis +l'hôpital Saint-Louis, et que rien n'empêche de destiner à la nouvelle +École navale.</p> + +<p>Oui, qu'elle y soit placée; qu'on y revoie une pépinière de jeunes +marins avides de gloire, studieux, disciplinés, qui s'y préparent, +résolument, à dévouer toute leur vie à leur pays, à leurs devoirs; +qu'ils s'y enthousiasment en pensant à leurs devanciers, parmi +lesquels on compte tant d'hommes de talent, de valeur et du premier +mérite; et puisse-t-elle cette École, donner de nouveau à la France, +beaucoup d'officiers aussi illustres que Suffren et Lamothe-Piquet; +aussi savants que Fleurieu, Chabert et Verdun; aussi habiles que +Lapérouse, Entrecasteaux ou Bougainville; et qui fassent revivre le +génie de Borda!</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> TABLE</h2> + +<h2>PRÉFACE</h2> + +<div class="toc"> +<p class="p2 center">LIVRE PREMIER<br> +<span class="smcap">MON ENFANCE</span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux.—Histoire du chevalier de +Beauregard, mon père.—Son entrée au service, ses duels, son voyage au +Maroc.—Ses dettes, le régiment de Vermandois.—Le régiment de +Vermandois aux Antilles; M<sup>me</sup> Anfoux et ses liqueurs.—Rappel en +France.—Garnisons de Metz et de Béziers.—L'esplanade de Béziers, +mariage du chevalier de Beauregard; ses enfants +<span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE II</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Mes premières années, le jardin de Valraz et son +bassin.—Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le chevalier +de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille +Bonaparte.—Voyage à Marmande.—M. de Campagnol, colonel de +Napoléon.—Retour à Béziers.—La Fête du Chameau ou des +Treilles.—L'École militaire de Pont-le-Voy.—Changement de son régime +intérieur.—Renvoi des fils d'officiers.—À l'âge de onze ans et demi, +je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me rendre à +Béziers.—Rencontre du capitaine Desmarets.—<i>Cincinnatus</i> +Bonnefoux.—Bordeaux et la guillotine.—Arrivée à Béziers +<span class="ralign10"><a href="#page15">15</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE III</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.—Les États du +Languedoc.—Le chevalier de Beauregard reprend son nom +patronymique.—La question de l'émigration.—Révolte du régiment de +Vermandois à Perpignan.—Belle conduite de mon père.—Sa mise à la +retraite comme chef de bataillon.—Revers financiers.—Arrestation de +mon père.—Je vais le voir dans sa prison et lui baise la main.—Lutte +avec le geôlier Maléchaux, ancien soldat de Vermandois.—Mise en +liberté de mon père.—Séjour au Châtard, près de Marmande.—M. de La +Capelière et le Canada.—Les <i>Batadisses</i> de Béziers.—Mort de ma +mère.—M. de Lunaret.—M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, +est nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de +Brest +<span class="ralign10"><a href="#page33">33</a></span></p> + +<p class="p2 center">LIVRE II<br> +<span class="smcap">ENTRÉE DANS LA MARINE.—CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS +L'EMPIRE</span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis embarqué comme novice sur le lougre <i>la +Fouine</i>.—Départ pour Bordeaux.—Je fais la connaissance de +Sorbet.—<i>La Fouine</i> met à la voile en vue d'escorter un convoi +jusqu'à Brest.—La croisière anglaise.—Le pertuis de Maumusson.—<i>La +Fouine</i> se réfugie dans le port de Saint-Gilles.—Sorbet et moi nous +quittons <i>la Fouine</i> pour nous rendre à Brest par terre.—Nous +traversons la Bretagne à pied.—À Locronan, des paysans nous +recueillent.—Arrivée à Brest.—Reproches que nous adresse M. de +Bonnefoux.—La capture de <i>la Fouine</i> par les Anglais.—Je suis +embarqué sur la corvette <i>la Citoyenne</i> +<span class="ralign10"><a href="#page51">51</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE II</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.—Les 17 +vaisseaux anglais de Cadix.—Le détroit de Gibraltar.—Relâche à +Toulon.—L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée du +général Moreau, à Savone.—L'amiral Bruix touche à Carthagène et à +Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux espagnols.—Il +rentre à Brest.—L'équipage du <i>Jean-Bart</i>, les officiers et les +matelots.—L'aspirant de marine Augier.—En rade de Brest, sur les +barres de perroquet.—Le commandant du <i>Jean-Bart</i>.—Il veut m'envoyer +passer trois jours et trois nuits dans la hune de misaine.—Je +refuse.—Altercation sur le pont.—Quinze jours après, je suis nommé +aspirant à bord de la corvette, <i>la Société populaire</i>.—Navigation +dans le golfe de Gascogne. La corvette escorte des convois le long de +la côte.—L'officier de santé Cosmao.—<i>La Société populaire</i> est en +danger de se perdre par temps de brume.—Attaque du convoi par deux +frégates anglaises.—Relâche à Benodet.—Je passe sur le vaisseau <i>le +Dix-Août</i>.—Un capitaine de vaisseau de trente ans, M. +Bergeret.—Exercices dans l'Iroise.—Les aspirants du <i>Dix-Août</i>, +Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.—La capote de l'aspirant de +quart.—Le général Bernadotte me propose de me prendre pour aide de +camp; je ne veux pas quitter la marine.—Le ministre désigne, parmi +les aspirants du <i>Dix-Août</i>, Moreau et moi comme devant faire partie +d'une expédition scientifique sur les côtes de la +Nouvelle-Hollande.—Départ de Moreau, sa carrière, sa mort.—Je ne +veux pas renoncer à l'espoir de prendre part à un combat, et je reste +sur <i>le Dix-Août</i> +<span class="ralign10"><a href="#page57">57</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE III</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Je suis nommé second du cutter <i>le Poisson-Volant</i>, puis je +reviens sur <i>le Dix-Août</i>.—Ce vaisseau est désigné pour faire partie +de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de porter des secours +à l'armée française d'Égypte.—L'escadre part de Brest.—Prise d'une +corvette anglaise en vue de Gibraltar.—Les indiscrétions de son +équipage.—Le surlendemain, <i>le Jean-Bart</i> et <i>le Dix-Août</i>, capturent +la frégate <i>Success</i>, qui ne se défend pas.—Chasse appuyée par <i>le +Dix-Août</i> au cutter <i>Sprightly</i>.—Je suis chargé de +l'amariner.—L'amiral change brusquement de route et rentre à +Toulon.—Le commandant Bergeret quitte le commandement du <i>Dix-Août</i>; +il est remplacé par M. Le Goüardun.—Mécontentement du premier +consul.—Ordre de partir sans retard.—L'escadre met à la +voile.—Abordage du <i>Dix-Août</i> et du <i>Formidable</i>, dans le sud de la +Sardaigne.—Graves avaries.—Relâche à Toulon.—L'amiral reçoit +l'ordre de participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des +forts.—Assaut.—Je commande un canot de débarquement.—Soldat tué par +le vent d'un boulet.—Prise de l'île d'Elbe.—L'amiral Ganteaume +débarque ses nombreux malades à Livourne.—Il fait passer ses 3.000 +hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et renvoie les trois +autres sous le commandement du contre-amiral Linois.—Le moral des +équipages et des troupes.—Le premier consul accusé +d'hypocrisie.—Digression sur le duel.—L'escadre passe le détroit de +Messine, et arrive promptement en vue de l'Égypte.—À la surprise +générale, l'amiral ordonne de mouiller et de se préparer à débarquer à +25 lieues d'Alexandrie.—Apparition de deux bâtiments anglais au +coucher du soleil.—L'escadre appareille la nuit.—Un mois de +navigation périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans +l'Archipel.—Retour sur la côte d'Afrique, mais devant Derne.—Nouvel +ordre de débarquement et nouvelle surprise des officiers.—Verbois, +Hugon et moi, nous commandons des canots de débarquement.—À 50 mètres +du rivage, l'amiral nous signale de rentrer à bord.—Fin de nos +singulières tentatives de secours à l'armée d'Égypte.—Retour à +Toulon.—Souffrance des équipages et des troupes.—La soif.—Rencontre +à quelques lieues de Goze, du vaisseau de ligne de 74, +<i>Swiftsure</i>.—Combat victorieux du <i>Dix-Août</i> contre le +<i>Swiftsure</i>.—Pendant le combat, je suis de service sur le pont, +auprès du commandant.—Mission dans la batterie basse.—Le porte-voix +du commandant Le Goüardun.—Le point de la voile du grand +hunier.—Paroles que m'adresse le commandant.—Capture du +<i>Mohawk</i>.—Arrivée à Toulon.—Grave épidémie à bord de l'escadre et +longue quarantaine.—La dysenterie enlève en deux heures de temps mon +camarade Verbois couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.—Je le +regrette profondément.—Fin de la quarantaine de soixante-quinze +jours.—Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade d'enseigne +de vaisseau.—Histoire de l'aspirant Jérôme Bonaparte, embarqué sur +<i>l'Indivisible</i>.—Les relations que j'avais eues avec lui à Brest, +chez M<sup>me</sup> de Caffarelli.—Après la campagne, il veut m'emmener à +Paris.—Notre camarade, M. de Meyronnet, aspirant à bord de +<i>l'Indivisible</i>, futur grand-maréchal du Palais du roi de +Wesphalie.—Paix d'Amiens.—<i>Le Dix-Août</i> part de Toulon pour se +rendre à Saint-Domingue.—Tempête dans la Méditerranée.—Naufrage sous +Oran, d'un vaisseau de la même division, <i>le Banel</i>.—Court séjour à +Saint-Domingue.—Retour en France.—À mon arrivée à Brest, M. de +Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de vaisseau.—Commencement de +scorbut.—Histoire de mon ancien camarade Sorbet.—Congé de trois +mois. Séjour à Marmande et à Béziers.—L'érudition de M. de La +Capelière.—Je retourne à Brest, accompagné de mon frère, âgé de +quatorze ans, qui se destine, lui aussi à la marine +<span class="ralign10"><a href="#page73">73</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE IV</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La reprise de possession des colonies françaises de +l'Inde.—L'escadre du contre-amiral Linois.—Le vaisseau <i>le Marengo</i>, +les frégates <i>la Belle-Poule</i>, <i>l'Atalante</i>, <i>la Sémillante</i>.—Mon +frère et moi nous sommes embarqués sur <i>la Belle-Poule</i>, mon frère +comme novice et moi comme enseigne.—Avant le départ de l'expédition, +mon frère passe, avec succès, l'examen d'aspirant de 2<sup>e</sup> +classe.—Après divers retards, la division met à la voile, au mois de +mars 1803.—À la hauteur de Madère, <i>la Belle-Poule</i> qui marche le +mieux, et qui porte le préfet colonial de Pondichéry, se sépare de +l'escadre et prend les devants.—Passage de la ligne.—Arrivée au cap +de Bonne-Espérance, après cinquante-deux jours de +traversée.—L'incident de l'albatros.—Une de nos passagères, M<sup>me</sup> +Déhon, craint pour moi le sort de Ganymède.—Coup de vent qui nous +éloigne de la baie du Cap.—Nouveau coup de vent qui nous écarte de +celle de Simon et nous rejette en pleine mer.—Rencontre de trois +vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes, auxquels nous +parlons.—Étrange embarras des équipages.—Ignorant que la guerre +était de nouveau déclarée, et que, depuis un mois, les Anglais, en +Europe, arrêtaient nos navires marchands, nous manquons notre +fortune.—Retour de la frégate vers la baie de Lagoa ou de +Delagoa.—Infructueux essais d'accostage.—Un brusque coup de vent +nous écarte une troisième fois de la côte.—Le commandant se dirige +alors vers Foulpointe, dans l'île de Madagascar, pour y faire de +l'eau et y prendre des vivres frais.—Relâche de huit jours à +Foulpointe.—Le petit roi Tsimâon.—Partie champêtre.—<i>Sarah-bé</i>, +<i>Sarah-bé</i>.—À la suite d'un manque de foi des indigènes, je tente +d'enlever le petit roi Tsimâon, et je capture une pirogue et les trois +noirs qui la montaient.—On les garde comme otages à bord de la +frégate, jusqu'à ce que satisfaction nous soit donnée.—Résultats peu +brillants de mes ambassades.—Arrivée à Pondichéry cent jours après +notre départ de Brest.—Nous débarquons nos passagers; mais les +Anglais ne remettent pas la place.—Une escadre anglaise de trois +vaisseaux et deux frégates se réunit même à Gondelour, en vue de <i>la +Belle-Poule</i>.—Branle-bas de combat.—Plainte de M. Bruillac au +colonel Cullen, commandant de Pondichéry.—Réponse de ce +dernier.—Pondichéry, les Dobachis, les Bayadères.—L'amiral débarque +à Pondichéry, vingt-six jours après nous.—Instruit des difficultés +relatives à la remise de la place, il envoie <i>la Belle-Poule</i> à Madras +pour essayer de les lever.—Réponse dilatoire du gouverneur +anglais.—Guet-apens tendu à <i>la Belle-Poule</i>, à Pondichéry.—La +frégate est sauvée.—Elle se dirige vers l'Île de France.—Grandes +souffrances à bord par suite du manque de vivres et d'eau.—La +division arrive à son tour à l'Île-de-France.—Récit de ses +aventures.—Le brick <i>le Bélier</i>.—Perfidie des Anglais.—L'aviso +espion.—La corvette <i>le Berceau</i> mouille à l'Île-de-France, apportant +des nouvelles de la métropole.—Installation du général Decaen et des +autorités civiles.—La frégate marchande <i>la Psyché</i> est armée en +guerre et reste sous le commandement de M. Bergeret, qui rentre dans +la Marine militaire.—Un navire neutre me rapporte ma malle, laissée +dans une chambre de Pondichéry.—La fidélité proverbiale des Dobachis +se trouve ainsi vérifiée +<span class="ralign10"><a href="#page93">93</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE V</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—Coup d'œil sur l'état-major de la division.—L'amiral +Linois, son avarice.—Commencement de ses démêlés avec le général +Decaen.—M. Vrignaud, capitaine de pavillon de l'amiral.—M. +Beauchêne, commandant de l'<i>Atalante</i>; M. Motard, commandant de <i>la +Sémillante</i>.—Le commandant et les officiers de <i>la Belle-Poule</i>.—M. +Bruillac, son portrait.—Le beau combat de <i>la Charente</i> contre une +division anglaise.—Le second de <i>la Belle-Poule</i>, M. Denis, les +prédictions qu'il me fait en rentrant en France.—Son successeur, M. +Moizeau.—Delaporte, lieutenant de vaisseau, son intelligence, sa +bonté, l'un des hommes les meilleurs que j'aie connus.—Les enseignes +de vaisseau par rang d'ancienneté, Giboin, L..., moi, Puget, «mon +Sosie», Desbordes et Vermot.—Triste aventure de M. L..., sa +destitution.—Croisières de la division.—Voyage à l'île Bourbon.—Les +officiers d'infanterie à bord de <i>la Belle-Poule</i>, MM. Morainvillers, +Larue et Marchant.—En quittant Bourbon, l'amiral se dirige vers un +comptoir anglais nommé Bencoolen, situé sur la côte occidentale de +Sumatra.—Une erreur de la carte; le banc appelé Saya de Malha; +l'escadre court un grand danger.—Capture de <i>la +Comtesse-de-Sutherland</i>, le plus grand bâtiment de la Compagnie +anglaise.—Quelques détails sur les navires de la Compagnie des +Indes.—Arrivée à Bencoolen.—Les Anglais incendient cinq vaisseaux de +la Compagnie et leurs magasins pour les empêcher de tomber entre nos +mains.—En quittant Bencoolen, l'escadre fait voile pour Batavia, +capitale de l'île de Java.—Batavia, la ville hollandaise, la ville +malaise, la ville chinoise.—Après une courte relâche, la division à +laquelle se joint le brick de guerre hollandais, <i>l'Aventurier</i>, +quitte Batavia au commencement de 1804, en pleine saison des ouragans +pour aller attendre dans les mers de la Chine le grand convoi des +vaisseaux de la Compagnie qui part annuellement de Canton.—Navigation +très pénible et très périlleuse.—Nous appareillons et nous mouillons +jusqu'à quinze fois par jour.—Prise, près du détroit de Gaspar, des +navires de commerce anglais <i>l'Amiral-Raynier</i> et <i>la Henriette</i>, qui +venaient de Canton.—Excellentes nouvelles du convoi.—Un canot du +<i>Marengo</i>, surpris par un grain, ne peut pas rentrer à son bord. Il +erre pendant quarante jours d'île en île avant d'atteindre +Batavia.—Affreuses souffrances.—Habileté et courage du commandant du +canot, M. Martel, lieutenant de vaisseau.—Il meurt en arrivant à +Batavia.—Conversations des officiers de l'escadre.—On escompte la +prise du convoi.—Mouillage à Poulo-Aor.—Le convoi n'est pas +passé.—Le détroit de Malacca.—Une voile, quatre voiles, vingt-cinq +voiles, c'est le convoi.—Temps superbe, brise modérée.—Le convoi se +met en chasse devant nous; nous le gagnons de vitesse.—À six heures +du soir, nous sommes en mesure de donner au milieu d'eux.—L'amiral +Linois ordonne d'attendre au lendemain matin.—Stupéfaction des +officiers et des équipages.—Le mot du commandant Bruillac, celui du +commandant Vrignaud.—Le lendemain matin, même beau temps.—Nous +hissons nos couleurs.—Les Anglais ont, pendant la nuit, réuni leurs +combattants sur huit vaisseaux.—Ces huit vaisseaux soutiennent +vaillamment le choc.—Après quelques volées, l'amiral Linois quitte le +champ de bataille et ordonne au reste de la division d'imiter ses +mouvements.—Déplorables résultats de cet échec.—Consternation des +officiers de la division.—Récompense accordée par les Anglais au +capitaine Dance +<span class="ralign10"><a href="#page104">104</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE VI</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Retour de l'escadre à Batavia.—Le choléra.—Mort de +l'aspirant de 2<sup>e</sup> classe Rigodit et de l'officier de santé +Mathieu.—Les officiers de santé de <i>la Belle-Poule</i>: MM. Fonze, +Chardin, Vincent et Mathieu.—Visite d'une jonque chinoise en rade de +Batavia.—Réception en musique.—Les sourcils des Chinois.—Le village +de Welterfreder.—Conflit avec les Hollandais.—Déplorable +bagarre.—<i>Fuyards du convoi de Chine.</i>—Départ de Batavia.—Le +détroit de la Sonde.—Violents courants.—Terreur panique de +l'équipage.—Belle conduite du lieutenant de vaisseau Delaporte.—<i>Le +Marengo</i>, <i>la Sémillante</i> et <i>le Berceau</i>, se dirigent vers +l'Île-de-France.—<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> croisent à l'entrée +du golfe de l'Inde, et rentrent à l'Île-de-France après avoir visité +les abords des côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande.—Pendant +cette longue croisière, prise d'un seul navire anglais, <i>l'Althéa</i>, +ayant pour 6 millions d'indigo à bord.—Le propriétaire de <i>l'Althéa</i>, +M. Lambert.—Craintes de M<sup>me</sup> Lambert.—Sa beauté.—Scène sur le +pont de <i>l'Althéa</i>.—L'officier d'administration de <i>la Belle-Poule</i>, +M. Le Lièvre de Tito.—Un gentilhomme, <i>laudator temporis acti</i>.—Ses +bontés à mon égard.—Plaisanteries que se permettent les jeunes +officiers.—Les fruits glacés de M. Le Lièvre de Tito.—Sa +correspondance avec M<sup>me</sup> Lambert.—Départ de M. et M<sup>me</sup> Lambert, +après un séjour de quelques mois à l'Île-de-France.—M. Lambert +souhaite nous voir tous prisonniers, en Angleterre, pour nous prouver +sa reconnaissance.—Réponse de Delaporte.—Part de prise sur la +capture de <i>l'Althéa</i>.—Décision arbitraire de l'amiral Linois.—Nous +ne sommes défendus ni par M. Bruillac, ni par le général Decaen.—Au +mois d'août 1804, <i>le Berceau</i> est expédié en France.—Je demande +vainement à l'amiral de renvoyer, par ce bâtiment, mon frère Laurent +pour lui permettre de passer son examen d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe +<span class="ralign10"><a href="#page121">121</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE VII</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: La division met à la voile.—L'amiral donne rendez-vous à +<i>la Belle-Poule</i> dans le sud-est de Ceylan.—Rencontre, sur la côte de +Malabar, d'un navire de construction anglaise monté par des +Arabes.—Odalisques et cachemires de l'Inde.—Chasse appuyée par la +frégate à la corvette anglaise <i>le Victor</i>.—Émouvante lutte de +vitesse.—La corvette nous échappe.—<i>La Belle-Poule</i> prend +connaissance de Ceylan.—Trente jours employés à louvoyer au sud-est +de l'île.—Une montre marine qui se dérange.—Graves conséquences de +l'accident.—La division passe sans nous voir.—La batterie de <i>la +Belle-Poule</i>, les jours de beau temps.—Puget et moi.—Observations +astronomiques.—Cercles et sextants.—Sur la côte de +Coromandel.—Prise du bâtiment de commerce anglais, <i>la Perle</i>.—M. +Bruillac m'en offre le commandement.—Je refuse.—Retour vers +l'Île-de-France.—Le blocus de l'île.—La frégate se dirige vers le +Grand-Port ou port du sud-est.—Plan du commandant Bruillac.—La +distance de Rodrigue à l'Île-de-France.—Le service que nous rend la +lune.—Les frégates anglaises.—Le Grand-Port.—Arrivée de la division +deux jours après nous.—<i>L'Upton-Castle</i>, <i>la Princesse-Charlotte</i>, +<i>le Barnabé</i>, <i>le Hope</i>.—Combat, près de Vizagapatam, contre le +vaisseau anglais <i>le Centurion</i>.—<i>L'Atalante</i> se couvre de +gloire.—<i>Le Centurion</i> se laisse aller à la côte.—Impossibilité de +l'amariner à cause de la barre.—Importance stratégique de +l'Île-de-France.—Les Anglais lèvent le blocus.—La division +appareille pour se rendre au port nord-ouest.—Curieuse histoire du +<i>Marengo</i>.—La roche encastrée dans son bordage.—Le Trou +Fanfaron.—<i>Le Marengo</i> reste à l'Île-de-France.—<i>La Psyché</i> va +croiser.—L'amiral expédie <i>la Sémillante</i> aux Philippines pour +annoncer la déclaration de guerre faite par l'Angleterre à +l'Espagne.—Nouvelles de France.—Proclamation de l'Empire.—Projet de +descente en Angleterre.—Le chef-lieu de la préfecture maritime du +1<sup>er</sup> arrondissement est transporté à Boulogne.—M. de Bonnefoux est +nommé préfet maritime du 1<sup>er</sup> arrondissement et chargé de +construire, d'armer et d'équiper la flottille.—Il assiste à la +première distribution des croix de la Légion d'honneur et reçoit, +lui-même, des mains de l'empereur, celle d'officier.—Une lettre de +lui.—<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittent l'Île-de-France au +commencement de 1805.—M. Bruillac, commandant en chef.—Croisière de +soixante-quinze jours.—Calmes presque continus.—Rencontre, près de +Colombo, de trois beaux bâtiments, que nous chassons et approchons à +trois ou quatre portées de canon.—M. Bruillac les prend pour des +vaisseaux de guerre.—Il m'envoie dans la grand'hune pour les +observer.—Je descends en exprimant la conviction que ce sont des +vaisseaux de la Compagnie des Indes.—Le commandant cesse cependant +les poursuites.—Nouvelles apportées plus tard par les journaux de +l'Inde.—Le golfe de l'Inde.—Notre présence est signalée par des +barques de cabotage.—L'une d'elles, que nous capturons, nous apprend +le combat de <i>la Psyché</i> et de la frégate anglaise de premier rang, +<i>le San-Fiorenzo</i>.—Récit du combat.—Valeur du commandant Bergeret, +de ses officiers et de ses matelots.—Sa présence +d'esprit.—Capitulation honorable.—Tous les officiers tués, sauf +Bergeret et Hugon.—<i>La Belle-Poule</i> et <i>l'Atalante</i> quittent les +côtes du Bengale, et visitent celles du Pegou.—Capture de <i>la +Fortune</i> et de <i>l'Héroïne</i>.—Un aspirant de <i>la Belle-Poule</i>, Rozier, +est appelé au commandement de <i>l'Héroïne</i>.—On lui donne pour second +Lozach, autre aspirant de notre bord.—Belle conduite de Rozier et de +Lozach.—Rencontre par <i>l'Héroïne</i> d'un vaisseau anglais de 74 canons +entre Achem et les îles Andaman.—Rozier accueilli avec enthousiasme à +l'Île-de-France.—Paroles que lui adresse Vincent.—Retour de <i>la +Belle-Poule</i> et de <i>l'Atalante</i> à l'Île-de-France.—Observations +astronomiques faites par Puget et par moi devant Rodrigue.—Elles +confirment nos doutes sur la situation exacte de cette île.—Sur notre +rapport, un hydrographe est envoyé à Rodrigue par la colonie.—Les +résultats qu'il obtient sont conformes aux nôtres.—Quarante-cinq +navires de commerce ennemis capturés par nos corsaires, malgré les +treize vaisseaux de ligne, les quinze frégates et les corvettes +qu'entretenaient les Anglais dans l'Inde.—Séjour prolongé à +l'Île-de-France.—Les colons.—M. de Bruix, les Pamplemousses, le +Jardin Botanique.—MM. Céré, père et fils.—Paul et Virginie.—La +crevasse de Bernardin de Saint-Pierre.—Bruits de mésintelligence +entre le général Decaen et l'amiral Linois.—Projets attribués à +l'amiral.—<i>La Sémillante</i> bloquée à Manille.—<i>L'Atalante</i> reste au +port nord-ouest pour quelques réparations.—Le cap de Bonne-Espérance +lui est assigné comme lieu de rendez-vous.—Les bavardages de la +colonie sur l'affaire des trois navires de Colombo.—M. Bruillac me +met aux arrêts.—Il vient me faire des reproches dans ma chambre +<span class="ralign10"><a href="#page135">135</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE VIII</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Préparatifs de départ de l'Île-de-France.—Arrivée à bord de +Céré fils engagé comme simple soldat.—Son enthousiasme patriotique et +ses sentiments de discipline.—Au moment de l'appareillage de <i>la +Belle-Poule</i>, tentative de mutinerie d'une partie de +l'équipage.—Admirable conduite de M. Bruillac. Ses officiers +l'entourent. L'ordre se rétablit.—Paroles que m'adresse le commandant +en reprenant son porte-voix pour continuer l'appareillage.—<i>Le +Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> se dirigent vers les +Seychelles.—Mouillage à Mahé.—Mahé de la Bourdonnais et +Dupleix.—But de notre visite aux Seychelles.—M. de Quincy.—Un +gouverneur qui tenait encore sa commission de Louis XVI.—Un homme de +l'ancienne cour.—Chasse de chauve-souris à la petite île +Sainte-Anne.—Danger que mes camarades et moi nous courons.—Le +«chagrin».—Les caïmans.—De Mahé, la division se rend aux îles +d'Anjouan.—Croisière à l'entrée de la mer Rouge.—Croisière sur la +côte de Malabar, devant Bombay.—Aucune rencontre.—Dommage causé +indirectement au commerce anglais.—Pendant mon quart, <i>la +Belle-Poule</i> est sur le point d'aborder <i>le Marengo</i>.—L'équipage me +seconde d'une façon admirable et j'en suis profondément +touché.—L'abordage est évité.—Réflexions sur le don du +commandement.—Mes diverses fonctions à bord, officier de manœuvre +du commandant, chargé de l'instruction des aspirants, des observations +astronomiques, des signaux.—M. Bruillac m'avait proposé de me +décharger de mon quart et de le confier à un aspirant. J'avais refusé. +Pendant toute la durée de la campagne, je ne manquai pas un seul +quart.—Visite des abords des îles Laquedives et des îles +Maldives.—En approchant de Trinquemalé, rencontre de deux beaux +vaisseaux de la Compagnie des Indes.—Manœuvre du commandant +Bruillac contrariée par l'amiral.—Un des vaisseaux se jette à la côte +et nous échappe.—À la suite d'une volée que lui envoie, de très loin, +<i>la Belle-Poule</i>, l'autre se rend.—C'était <i>le Brunswick</i>, que +l'amiral expédie en lui donnant pour premier rendez-vous la baie de +Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le +second.—Continuation de la croisière à l'entrée de la mer de +l'Inde.—Après avoir traversé cette mer dans le voisinage des îles +Andaman, la division se dirige vers la Nouvelle-Hollande, et aux +environs du Tropique, elle remet le cap vers l'ouest. Nous nous +trouvons alors, par un temps de brume, à portée de canon de onze +bâtiments anglais, que l'on prend pour onze vaisseaux de la +Compagnie.—L'amiral attaque avec résolution.—Ces bâtiments portaient +trois mille hommes de troupes, qui font un feu de mousqueterie +parfaitement nourri.—Les voiles de <i>la Belle-Poule</i> sont criblées de +projectiles.—M. Bruillac et moi nous avons nos habits et nos chapeaux +percés en plusieurs endroits.—Le vaisseau de 74 canons, <i>le +Blenheim</i>, qui escortait les dix autres bâtiments, parvient enfin à se +dégager.—Intrépidité et habileté du commandant Bruillac.—<i>La +Belle-Poule</i> canonne <i>le Blenheim</i>, pendant une demi-heure, sans être +elle-même atteinte.—Elle lui tue quarante hommes.—L'amiral qui se +trouvait un peu sous le vent, signale au commandant Bruillac de cesser +le combat et de le rejoindre.—La division reprend sa direction vers +le Fort-Dauphin.—En passant près de l'Île-de-France.—«Elle est +pourtant là sous Acharnar.»—Nous ne trouvons pas <i>le Brunswick</i> à +Fort-Dauphin.—Traversée du canal de Mozambique.—Changement des +moussons.—La terre des Hottentots +<span class="ralign10"><a href="#page155">155</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE IX</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: False-bay et Table-bay.—Partage de l'année entre les coups +de vent du sud-est et les coups de vent du nord-ouest.—Nous mouillons +à False-bay.—Excellent accueil des Hollandais.—Nous faisons nos +approvisionnements.—Arrivée du <i>Brunswick</i> avec un coup de vent du +sud-est.—Naufrage du <i>Brunswick</i>.—Croyant la saison des vents du +sud-est commencée, nous nous hâtons de nous rendre à +Table-bay.—Arrivée de <i>l'Atalante</i> à Table-bay.—La division est +assaillie par un furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la +saison.—Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme +nous, vont se perdre à la côte.—<i>La Belle-Poule</i> brise ses +amarres.—Elle tombe sur <i>l'Atalante</i>, qu'elle entraîne.—Le naufrage +paraît inévitable.—Sang-froid et résignation de M. Bruillac.—L'ancre +à jet de M. Moizeau.—<i>La Belle-Poule</i> est sauvée.—<i>L'Atalante</i> +échoue sur un lit de sable sans se démolir.—On la relève plus tard, +mais ses avaries n'étant pas réparées au moment de notre départ, nous +sommes obligés de la laisser au Cap.—<i>Le Marengo</i> et <i>la Belle-Poule</i> +quittent le cap de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année +1805.—Visite de la côte occidentale d'Afrique.—Saint-Paul de Loanda, +Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre ou +Congo, Loango.—Capture de <i>la Ressource</i> et du <i>Rolla</i> expédiés à +Table-bay.—En allant amariner un de ces bâtiments, <i>la Belle-Poule</i> +touche sur un banc de sable non marqué sur nos cartes. Elle se sauve; +mais ses lignes d'eau sont faussées et sa marche considérablement +ralentie.—Relâche à l'île portugaise du Prince.—La division se +dirige ensuite vers l'île de Sainte-Hélène.—But de l'amiral.—Quinze +jours sous le vent de Sainte-Hélène.—À notre grand étonnement, aucun +navire anglais ne se montre.—Apparition d'un navire neutre que nous +visitons.—Fâcheuses nouvelles.—Prise du cap de Bonne-Espérance par +les Anglais.—<i>L'Atalante</i> brûlée, de Belloy tué, Fleuriau gravement +blessé.—Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre présence +probable dans ses parages.—Tous les projets de l'amiral Linois +bouleversés par ces événements.—Sa situation très embarrassante.—Le +cap sur Rio-Janeiro.—La leçon de portugais que me donne M. Le +Lièvre.—Changement de direction.—En route vers la France.—Un mois +de calme sous la ligne équinoxiale.—Vents contraires qui nous +rejettent vers l'ouest.—Le vent devient favorable.—Hésitations de +l'amiral.—Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à Rochefort, +au Ferrol, à Cadix, à Toulon?—État d'esprit de l'amiral Linois.—Son +désir de se signaler par quelque exploit avant d'arriver en +France.—Le 13 mars 1806, à deux heures du matin, nous nous trouvons +tout à coup près de neuf bâtiments.—M. Bruillac et l'amiral.—Est-ce +un convoi ou une escadre?—La lunette de nuit de M. Bruillac, les +derniers rayons de la lune les trois batteries de canons. Ordre de +l'amiral d'attaquer au point du jour.—Dernière tentative de M. +Bruillac.—Manœuvre du <i>Marengo</i>.—<i>La Belle-Poule</i> le rallie et se +place sur l'avant du vaisseau à trois-ponts ennemi.—Ce dernier +souffre beaucoup; mais, à peine le soleil est-il entièrement levé, que +<i>le Marengo</i> a déjà cent hommes hors de combat.—L'amiral Linois et +son chef de pavillon, le commandant Vrignaud, blessés.—L'amiral +reconnaît son erreur.—Il ordonne de battre en retraite et signale à +<i>la Belle-Poule</i> de se sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais +deux autres vaisseaux anglais ne tardent pas à rejoindre <i>le Marengo</i>, +qui est obligé de se rendre à neuf heures du matin.—L'escadre +anglaise composée de sept vaisseaux et de deux frégates.—La frégate +<i>l'Amazone</i> nous poursuit.—Marche distinguée; néanmoins elle n'eût +pas rejoint <i>la Belle-Poule</i> avant son échouage sur la côte +occidentale d'Afrique.—Combat entre <i>la Belle-Poule</i> et +<i>l'Amazone</i>.—À dix heures et demie, la mâture de la frégate anglaise +est fort endommagée, et elle nous abandonne; mais nous avons de notre +côté des avaries.—Deux vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de +chaque côté.—Deux coups de canon percent notre misaine.—Gréement en +lambeaux, 8 pieds d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord +et tué beaucoup de monde.—M. Bruillac descend dans sa chambre pour +jeter à la mer la boîte de plomb contenant ses instructions +secrètes.—Il me donne l'ordre de faire amener le +pavillon.—Transmission de l'ordre à l'aspirant chargé de la drisse du +pavillon.—Commandement: «Bas le feu!»—L'équipage refuse de se +rendre. J'envoie prévenir le commandant, qui remonte, radieux, sur le +pont.—Le pavillon emporté par un boulet.—Le chef de timonerie +Couzanet (de Nantes), en prend un autre sur son dos, le porte au bout +de la corne et le tient lui-même déployé.—Autres beaux faits d'armes +de l'aspirant Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un +grand nombre d'autres.—Le vaisseau anglais de gauche, <i>le Ramilies</i>, +s'approche à portée de voix sans tirer.—Son commandant, le commodore +Pickmore, se montre seul et nous parle avec son porte-voix. «Au nom de +l'humanité.»—M. Bruillac, s'avance sous le pavillon et ordonne à +Couzanet de le jeter à la mer.—<i>La Belle-Poule</i> se rend au +<i>Ramilies</i>.—L'escadre du vice-amiral Sir John Borlase +Warren.—Prisonniers.—Rigueur de l'empereur pour les +prisonniers.—Mon frère sain et sauf.—La grand'chambre de <i>la +Belle-Poule</i> après le combat +<span class="ralign10"><a href="#page169">169</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE X</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commandant Parker, à bord de <i>la Belle-Poule</i>.—Un +commandant de vingt-huit ans.—Belle attitude de Delaporte.—Avec mon +frère, Puget et Desbordes, je passe sur le vaisseau <i>le Courageux</i> +commandé par M. Bissett.—Le lieutenant de vaisseau Heritage, +commandant en second.—Le lieutenant de vaisseau Napier, +arrière-petit-fils de l'inventeur des Logarithmes.—Ses sorties +inconvenantes contre l'empereur.—Je quitte la table de l'état-major, +et j'exprime à M. Heritage mon dessein de manger désormais dans ma +chambre et de m'y contenter, s'il le faut, de la ration de +matelot.—Intervention de M. Bissett.—Il me fait donner +satisfaction.—Je reviens à la table de l'état-major.—La croisière de +l'escadre anglaise.—Armement des navires anglais.—Coup de +vent.—Avaries considérables qui auraient pu être +évitées.—Communications de l'escadre avec le vaisseau anglais, <i>le +Superbe</i>, revenant des Antilles.—Encore un désastre pour notre +Marine.—Destruction de la division que notre amiral Leissègues +commandait aux Antilles, par une division anglaise sous les ordres de +l'amiral Duckworth.—Portrait de Nelson suspendu pendant l'action dans +les cordages.—Les bâtiments de l'amiral Duckworth, fort maltraités, +étaient rentrés à la Jamaïque pour se réparer.—L'amiral se rendait en +Angleterre à bord du <i>Superbe</i>.—Le même jour, un navire anglais, +portant pavillon parlementaire, traverse l'escadre.—Mon ami Fleuriau, +aspirant de <i>l'Atalante</i>.—Télégraphie marine des Anglais.—J'imagine +un système de télégraphie que, peu de temps après, j'envoyai en +France.—L'amiral Warren renonce à sa croisière.—M. Bruillac réunit +tous les officiers de <i>la Belle-Poule</i>, et nous faisons en corps une +visite à l'amiral Linois, qui était encore fort souffrant. Il nous +adresse les plus grands éloges sur notre belle défense.—L'amiral +Warren.—Le combat contre la frégate <i>la +Charente</i>.—Quiberon.—Relâche à Sâo-Thiago (îles du Cap +Vert).—Arrivée à Portsmouth, après avoir eu le crève-cœur de +longer les côtes de France.—Soixante et un jours en mer avec nos +ennemis +<span class="ralign10"><a href="#page185">185</a></span></p> + +<p class="p2 center">LIVRE III<br> +<span class="smaller">LA CAPTIVITÉ EN ANGLETERRE</span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Les vaisseaux de la Compagnie des Indes mouillés à +Portsmouth célèbrent notre capture en tirant des salves +d'artillerie.—Bons procédés de l'amiral Warren et de ses +officiers.—L'état-major du <i>Courageux</i> nous offre un dîner +d'adieu.—Franche et loyale déclaration de Napier.—Le perroquet gris +du Gabon, que j'avais donné à Truscott, l'un des officiers du +<i>Courageux</i>.—Le «cautionnement» de Thames.—Détails sur la situation +des officiers prisonniers vivant dans un «cautionnement».—Lettre +navrante que je reçois de M. de Bonnefoux.—M. Bruillac me +réconforte.—Lettre de ma tante d'Hémeric.—Mes ressources +pécuniaires.—Mon plan de vie, mes études, la langue et la littérature +anglaises.—Visite, que nous font, à Thames, M. Lambert (de +<i>l'Althéa</i>) et sa femme.—Le souhait exprimé autrefois par M. Lambert +se trouve réalisé.—Il tient parole et nous fête pendant huit +jours.—Il nous dit qu'il espère bien voir un jour M. Bonaparte +prisonnier des Anglais.—Nous rions beaucoup de cette +prédiction.—Avant de repartir pour Londres, M. Lambert apprend à +Delaporte sa mise en liberté, qu'il avait obtenue à la suite de +démarches pressantes et peut-être de gros sacrifices +d'argent.—Delaporte avait commandé <i>l'Althéa</i> après sa +capture.—Départ de cet admirable Delaporte que j'ai eu la douleur de +ne plus revoir.—Description de Thames.—Les ouvriers des +manufactures.—Leur haine contre la France, entretenue par les +journaux.—Leur conduite peu généreuse vis-à-vis des prisonniers.—La +bourgeoisie.—Relations avec les familles de MM. Lupton et +Stratford.—M. Litner.—Agression dont je suis victime, un jour, de la +part d'un ouvrier.—Rixe entre Français et ouvriers.—Le sang +coule.—Je conduis de force mon agresseur devant M. Smith, commissaire +des prisonniers.—État d'esprit de M. Smith.—Il m'autorise cependant +à me rendre à Oxford pour porter plainte.—Visite à Oxford.—Le +château de Blenheim.—Le magistrat me répond qu'il ne peut entamer une +action entre un Anglais et un prisonnier de guerre.—Retour à +Thames.—Scène violente entre M. Smith et moi.—Plainte que j'adresse +au Transport Office contre M. Smith.—Réponse du Transport Office.—M. +Smith reçoit l'ordre de me donner une feuille de route pour un autre +cautionnement nommé Odiham, situé dans le Hampshire, et de me faire +arrêter et conduire au ponton, si je n'étais pas parti dans les +vingt-quatre heures.—Ovation publique que me font les prisonniers en +me conduisant en masse jusqu'à l'extrémité du cautionnement, +c'est-à-dire jusqu'à un mille.—Ma douleur en me séparant de mon frère +et de tous mes chers camarades de <i>la Belle-Poule</i>.—Autre sujet +d'affliction.—Miss Harriet Stratford.—Souvenir que m'apporte M. +Litner.—Émotion que j'éprouve +<span class="ralign10"><a href="#page193">193</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE II</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: J'arrive à Odiham, en septembre 1806.—La population +d'Odiham.—Les prisonniers.—Je trouve parmi eux mon ami Céré.—Je +suis l'objet de mille prévenances.—La Société philharmonique, la loge +maçonnique, le théâtre des prisonniers, son grand succès.—La +recherche de la paternité en Angleterre.—L'aventure de l'officier de +marine français, Le Forsoney.—Ne pouvant payer la somme de 600 francs +environ destinée à l'entretien de l'enfant mis à l'hospice, il allait +être emprisonné.—Je lui prête la somme dont il avait besoin; +affectueuse reconnaissance de Le Forsoney, qui écrit à sa famille et +ne tarde pas à s'acquitter vis-à-vis de moi.—Une maxime de M. Le +Lièvre, agent d'administration de <i>la Belle-Poule</i>.—En juin 1807 un +amateur de musique, M. Danley, m'emmène secrètement passer une +journée à Windsor.—Je vois, sur la terrasse du château, le roi +Georges III, la reine, quatre de leurs fils, leur fille Amélie.—Le +château de Windsor.—Nous rentrons à Odiham, où nul ne s'était douté +de mon absence.—Je commets l'imprudence de raconter mon équipée à +deux de mes camarades dans la rue, devant ma porte, sous les fenêtres +d'une veuve qui, ayant été élevée en France, connaissait parfaitement +notre langue.—La bonne d'enfants, Mary.—Le billet trouvé par la +veuve.—Énigme insoluble expliquée par notre conversation.—Articles +de journaux qui me donnent, à mon tour, une énigme à +deviner.—Dénonciation au Transport Office.—L'écriture du billet à +Mary, rapprochée de celle d'une lettre de moi à mon frère.—M. +Shebbeare, agent des prisonniers, à Odiham, reçoit l'ordre de me faire +arrêter sur-le-champ et partir le lendemain sous escorte pour les +pontons de la rade de Chatham.—Mon indignation.—D'après les +règlements j'étais seulement passible d'une amende d'une guinée, et +encore à condition que quelqu'un se fût présenté pour réclamer cette +guinée, comme prix de sa dénonciation.—Petit coup d'État de la +police.—M. Shebbeare, agent des prisonniers à Odiham, ses excellents +procédés à mon égard.—Il me laisse en liberté jusqu'au lendemain.—À +l'heure dite, je me présente chez lui.—Il me remet entre les mains +d'un agent de la police.—Les pistolets de l'agent.—Digression sur +Rousseau, aspirant de 1<sup>re</sup> classe pris dans l'affaire de Sir T. +Duckworth.—Son héroïsme.—Lettre qu'il avait écrite au Transport +Office pour reprendre sa parole d'honneur.—Au moment où je quittais à +mon tour Odiham, on venait de le conduire sur les pontons.—L'hôtel du +Georges, la voiture à mes frais.—Je me sauve par la fenêtre de +l'hôtel.—Mystification de l'agent aux pistolets.—Joie des +prisonniers.—Hilarité des habitants.—La nuit close, je me rends dans +une petite maison habitée par des Français.—J'y reste caché trois +jours.—Une jeune fille de seize ans, Sarah Cooper, vient m'y prendre +le soir du troisième jour, et elle me conduit par des voies détournées +à Guilford, capitale du Surrey, distante de six lieues +d'Odiham.—Dévouement de Sarah Cooper.—De Guilford une voiture me +conduit à Londres, tandis qu'une autre ramène Sarah à Odiham.—Je +descends à Londres à l'hôtel du café de Saint-Paul.—Dès le lendemain, +grâce à des lettres que m'avait remises Céré et qu'il tenait d'une +Anglaise, j'avais acheté un extrait de baptême ainsi que l'ordre +d'embarquement d'un matelot hollandais nommé Vink, matelot sur <i>le +Telemachus</i>, qui avait Hambourg pour lieu de destination.—Le +capitaine, qui était seul dans le secret, m'autorise à rester à terre +jusqu'au jour de l'appareillage.—Je passe trente et un jours à +Londres, et je visite la ville et les environs.—Départ de Londres du +<i>Telemachus</i>.—L'un des passagers, le jeune lord Ounslow.—Il me prend +en amitié.—Les vents et les courants nous contrarient pendant cinq +jours.—Nous atteignons Gravesend.—Au moment où <i>le Telemachus</i> +partait enfin, un canot venant de Londres à force de rames, +l'aborde.—Un agent de police en sort et demande M. Vink.—Mon +arrestation.—Offres généreuses de lord Ounslow.—Je suis jeté à fond +de cale dans le bâtiment où étaient gardés les malfaiteurs pris sur +la Tamise.—J'y reste deux jours.—Affreuse promiscuité.—Plus +d'argent.—Le canot du ponton <i>le Bahama</i>, de la rade de Chatham. +<span class="ralign10"><a href="#page205">205</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE III</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: <i>Le Bahama.</i>—Rencontre de Rousseau évadé du ponton de +Portsmouth, repris au milieu de la Manche et conduit sur <i>le Bahama</i> +trois jours auparavant.—Façon dont les prisonniers du <i>Bahama</i> +accueillaient les nouveaux arrivants: «Il filait 6 nœuds! avale ça, +avale ça!» Cette mystification nous est épargnée à Rousseau et à +moi.—Chatham et Sheerness.—Cinq pontons mouillés sur la Medway, +entre Chatham et Sheerness, sous une île inculte et +vaseuse.—Description détaillée du ponton. Cette description se passe +de commentaires.—La nourriture; l'habillement.—Les lieutenants de +vaisseau qui commandaient les pontons étaient, en général, le rebut de +la Marine anglaise.—La garnison du ponton.—Les officiers de +corsaires à bord des pontons; il y en avait une trentaine sur <i>le +Bahama</i>.—Leur poste près de la cloison de l'infirmerie.—Rousseau y +avait été admis.—L'antipathie violente des officiers de corsaires +pour les officiers du «grand corps».—La majorité décide, cependant, +qu'on m'accueillera.—La minorité se venge en m'adressant des +lazzis.—Mon explication courtoise, mais ferme, avec l'un des membres +de cette minorité, Dubreuil.—Je m'en fais un ami.—La masse des +prisonniers veut m'astreindre aux corvées communes.—Je refuse.—Mon +grade doit être respecté.—Des menaces me sont faites; mais la +majorité ne tarde pas à se ranger de mon côté.—Première tentative +d'évasion.—Les soldais anglais nous vendent tout ce que nous +voulons.—Le projet des barriques vides.—Rousseau, inventeur du +projet.—Les cinq prisonniers dans les cinq barriques.—Rousseau, moi, +Agnès, Le Roux, officiers de corsaires, le matelot La Lime.—Les cinq +barriques sont hissées de la cale et placées dans une allège avec les +autres destinées à renouveler la provision d'eau du <i>Bahama</i>.—Le vent +et la marée contrarient l'allège; elle n'entre pas dans le port ce +jour-là et est obligée de mouiller à mi-chemin.—L'équipage de +l'allège va coucher à terre.—La Lime, dont la barrique avait été mise +par erreur au fond de la cale, nous appelle.—Le petit mousse laissé à +bord.—Il donne l'éveil.—Nous sommes pris.—Ramenés au ponton.—Dix +jours de black-hole.—Le black-hole est un cachot de 6 pieds seulement +dans tous les sens où l'air ne parvient que par quelques trous ronds +très étroits.—La punition supplémentaire de la réduction à la +demi-ration jusqu'à réparation complète des dégâts.—Conduite honteuse +de l'Angleterre.—L'esprit de solidarité des prisonniers.—Seconde +tentative d'évasion.—À ma grande joie, ma malle m'arrive +d'Odiham.—Je réalise une dizaine de guinées en vendant ma montre et +divers effets.—Un certain nombre de prisonniers âgés et paisibles +sont envoyés dans une prison à terre.—Rousseau, moi, et deux autres, +nous nous substituons à quatre d'entre eux en leur payant leurs +places et en nous grimant; nous espérons nous évader en route.—Nous +partons. Le lendemain, le roulage fait une réclamation à l'occasion de +ma malle.—Un appel sévère a lieu. On nous ramène Rousseau et moi au +ponton.—Les deux autres s'évadent et arrivent en France.—Ma malle +m'avait perdu.—Trois matelots de Boulogne, récemment faits +prisonniers, sont embarqués sur le <i>Bahama</i>. Ils préparent sans tarder +leur évasion.—Ils font un trou à fleur d'eau en avant de l'une des +guérites qui avoisinaient la proue.—Ils se jettent dans l'eau glacée, +un soir de décembre. L'un d'eux avait des obligations envers M. de +Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne. Il me propose de m'emmener et +jure de me conduire à terre. Je crains de les perdre et je refuse.—Le +trou appartenait à tous un quart d'heure après leur départ.—Un tirage +au sort avait eu lieu. Rousseau avait le n<sup>o</sup> 5.—Le n<sup>o</sup> 2 manque périr +de froid et crie au secours.—Il est remis à bord par les Anglais.—Le +cadavre du n<sup>o</sup> 1 paraît le lendemain, à marée basse, à moitié enfoui +dans les vases de l'île; le malheureux était mort de froid.—Le +commandant du ponton n'a pas honte de le laisser à cette même place +jusqu'à ce qu'il tombe en putréfaction.—Quant aux trois Boulonnais, +ils se sauvent et rentrent dans leurs familles.—Le lieutenant de +vaisseau Milne, commandant du <i>Bahama</i>.—Ses goûts crapuleux.—À deux +reprises, le feu prend dans ses appartements pendant des orgies.—La +seconde fois, l'incendie se propage rapidement.—Dangers graves que +courent les prisonniers enfermés dans la batterie.—Milne, en état +d'ivresse, ordonne aux troupes de faire feu sur nous en évacuant les +meurtrières, si le feu se propage jusque-là.—Heureusement l'incendie +est éteint.—Grave querelle parmi les prisonniers.—L'officier de +corsaire Mathieu blesse un soldat prisonnier qui l'insulte et prend du +tabac malgré lui dans sa boutique.—Nous réussissons, non sans peine, +à faire évader Mathieu par l'infirmerie.—Compromis qui +intervient.—Le tribunal arbitral dont je suis le président.—La +séance du tribunal.—Scène burlesque.—La sentence.—L'ordre se +rétablit +<span class="ralign10"><a href="#page218">218</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE IV</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—Au mois de mars 1808.—Troisième tentative d'évasion; je +suis l'auteur du projet, et je m'associe Rousseau et Peltier, aspirant +qui vivait dans l'entrepont avec des matelots de son pays.—La yole du +radeau.—Pendant les tempêtes, la sentinelle du radeau obligée de +remonter sur le pont.—Je perce le ponton à la hauteur des sabords et +non pas à la flottaison, comme l'avaient fait les Boulonnais.—Une +nuit de gros temps, à deux heures du matin, je me laisse glisser sur +le radeau à l'aide d'une corde. Rousseau, puis Peltier, me +suivent.—L'officier de corsaire, Dubreuil, glisse généreusement cinq +guinées en or dans ma chemise au moment où je quitte le ponton.—Nous +nous emparons de la yole et quittons le bord sans être aperçus des +sentinelles.—Nous abordons sur le rivage Nord de la rade et passons +la journée dans un champ de genêts.—La nuit suivante, nous nous +remettons en route. Rencontre d'un jeune paysan.—Peltier a la tête un +peu égarée.—En marche vers la Medway.—Grande charité de l'Anglais +Cole. Il nous reçoit dans sa maison et nous fait traverser la rivière +en bateau.—La grande route de Chatham à Douvres.—Canterbury.—Nos +provisions.—La mer.—La terre de France à l'horizon.—Châteaux en +Espagne.—Douvres.—Depuis le départ des Boulonnais, toutes les +embarcations sont cadenassées et dégarnies de mâts et +d'avirons.—Exploration infructueuse sur la côte.—À Folkestone, nous +sommes reconnus.—Nous nous sauvons chacun de notre côté en nous +donnant rendez-vous à Canterbury.—Le lendemain soir, nous nous +retrouvons.—En route sur Odiham.—Cruelles souffrances endurées +pendant nos courses.—La soif.—Jeunes bouleaux entaillés par +Rousseau.—Nous atteignons Odiham un soir, à la nuit close, et nous +sommes accueillis par un Français nommé R...—Repos pendant huit +jours.—Céré et Le Forsoney nous procurent tout ce que nous +désirions.—Au moment où nous allions nous mettre en route, la police +nous arrête chez M. R...—En prison.—Le billet de Sarah.—Tentative +d'évasion.—Mis aux fers comme des forçats.—Paroles du capitaine +polonais Poplewski.—Soupçons qui atteignent M. R...—Céré le +provoque.—M. R... grièvement blessé.—Nous quittons Odiham.—Je ne +devais revoir ni Le Forsoney ni Céré.—Histoire de Céré: Sa +mort.—L'escorte qui nous ramène au ponton.—Précautions prises pour +nous empêcher de nous échapper.—L'escorte de Georges III.—Projet de +supplique.—Quatre jours à Londres dans la prison dite de Savoie.—Les +déserteurs anglais.—Les onze cents coups de schlague de l'un +d'eux.—Fâcheuse compagnie.—Arrivée à Chatham, le 1<sup>er</sup> mai +1808.—Magnifique journée de printemps.—<i>Le Bahama.</i>—Les dix jours +de black-hole +<span class="ralign10"><a href="#page233">233</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE V</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—Exaspération des prisonniers du <i>Bahama</i>.—Réduits à la +demi-ration après notre évasion.—Projet de révolte.—Disputes et +querelles.—Lutte de Rousseau contre un gigantesque Flamand.—Les +prisonniers ne reçoivent que du biscuit, à cause du mauvais +temps.—Ils réclament ce qui leur est dû, et déclarent qu'ils ne +descendront pas du parc avant de l'avoir reçu.—Milne appelle du +renfort.—Il ordonne de faire feu; mais le jeune officier des troupes +de Marine, qui commande le détachement, empêche ses soldats de +tirer.—Je monte sur le pont en parlementaire.—Je n'obtiens +rien.—Stratagème dont je m'avise.—À partir de ce jour, les esprits +commencent à se calmer.—Nouvelles tentatives d'évasion.—Milne +emploie des moyens usités dans les bagnes.—Ses espions.—Nouvelle +agitation à bord.—Audacieuse évasion de Rousseau.—Il se jette à +l'eau en plein jour en se couvrant la tête d'une manne.—Il est ramené +sur <i>le Bahama</i>.—Tout espoir de nous échapper se dissipe.—La +population du ponton.—Sa division en classes: les Raffalés, les +Messieurs ou Bourgeois, les Officiers.—Subdivision des Raffalés, les +Manteaux impériaux.—Le jeu.—Rations perdues six mois +d'avance.—Extrême rigueur des créanciers.—Révoltes périodiques des +débiteurs.—Abolition des dettes par le peuple souverain.—Nos +distractions.—Ouvrages en paille et en menuiserie.—Le bois de cèdre +du <i>Bahama</i>.—Ma boîte à rasoirs.—Je me remets à l'étude de la +flûte.—Les projets de Rousseau.—La civilisation des +Iroquois.—Charmante causerie de Rousseau, les bras appuyés sur le +bord de mon hamac.—Je lui propose de commencer par civiliser le +ponton.—Nous donnons des leçons de français, de dessin, de +mathématiques et d'anglais.—J'étudie à fond la grammaire +anglaise.—<i>Le Bahama</i> change de physionomie.—Conversions +miraculeuses; le goût de l'étude se propage.—Le bon sauvage +Dubreuil.—Sa passion pour le tabac.—La fumée par les yeux.—En juin +1809, après vingt mois de séjour au ponton, je reçois une lettre de M. +de Bonnefoux par les soins de l'ambassadeur des États-Unis.—Cet +ambassadeur, qui avait été reçu à Boulogne par M. de Bonnefoux, +obtient du Gouvernement anglais ma mise au cautionnement.—Je quitte +le ponton et me sépare, non sans regrets, de Rousseau, de Dubreuil et +de mes autres compagnons d'infortune +<span class="ralign10"><a href="#page247">247</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE VI</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Le cautionnement de Lichfield.—La patrie de Samuel +Johnson.—Agréable séjour.—Tentatives infructueuses que je fais pour +procurer à Rousseau les avantages du cautionnement.—Je réussis pour +Dubreuil.—Histoire du colonel Campbell et de sa femme.—Le lieutenant +général Pigot.—Arrivée de Dubreuil à Lichfield.—Un déjeuner qui dure +trois jours.—Notre existence à Lichfield.—Les diverses classes de la +société anglaise.—La classe des artisans.—L'agent des +prisonniers.—Sa bienveillance à notre égard.—Visite au cautionnement +d'Ashby-de-la-Zouch.—Courses de chevaux.—Visite à Birmingham, en +compagnie de mon hôte le menuisier Aldritt et de sa +famille.—J'entends avec ravissement la célèbre cantatrice M<sup>me</sup> +Catalani.—Les Français de Lichfield.—L'aspirant de marine +Collos.—Mes pressentiments.—Le cimetière de Thames.—Les vingt-huit +mois de séjour à Lichfield.—Le contrebandier Robinson.—Il m'apprend, +au nom de M. de Bonnefoux, que j'ai été échangé contre un officier +anglais et que je devrais être en liberté.—Il vient me chercher pour +me ramener en France.—Il m'apprend qu'un de ses camarades, Stevenson, +fait la même démarche auprès de mon frère, qui, lui aussi, a été +échangé.—Mes hésitations; je me décide à partir.—J'écris au bureau +des prisonniers. J'expose la situation et je m'engage à n'accepter +aucun service actif.—Robinson consent à se charger de Collos, +moyennant 50 guinées en plus des 100 guinées déjà promises.—La chaise +de poste.—Arrivée au petit port de pêche de Rye.—Cachés dans la +maison de Robinson.—Le capitaine de vaisseau Henri du vaisseau <i>le +Diomède</i> sur lequel Collos avait été pris.—Il se joint à +nous.—Cinquante nouvelles guinées promises à Robinson.—Au moment de +quitter la maison de Robinson à onze heures du soir, M. Henri donne +des signes d'aliénation mentale, et ne veut plus se mettre en route. +Je lui parle avec une fermeté qui finit par faire impression sur +lui.—Nous nous embarquons et nous passons la nuit couchés au fond de +la barque de Robinson.—Ce dernier met à la voile le lendemain matin +et passe la journée à mi-Manche en ralliant la côte d'Angleterre quand +des navires douaniers ou garde-côtes sont en vue.—Coucher du +soleil.—Hourrah! demain nous serons à Boulogne ou noyés.—La chanson +mi-partie bretonne, mi-partie française du commandant Henri.—Terrible +bourrasque pendant toute la nuit.—Le feu de Boulogne. La jetée.—La +barque vient en travers de la lame.—Grave péril.—Nous entrons dans +le port de Boulogne le 28 novembre 1811.—La police impériale.—À la +préfecture maritime.—Brusque changement de situation.—M. de +Bonnefoux m'annonce que je viens d'être nommé lieutenant de +vaisseau.—Robinson avant de quitter Boulogne apprend, par un +contrebandier de ses amis, le malheur arrivé à mon frère et à +Stevenson.—Ils avaient été arrêtés au moment où ils s'embarquaient à +Deal.—Le ponton <i>le Sandwich</i> voisin du <i>Bahama</i> en rade de +Chatham.—Départ de M. Henri pour Lorient, de Collos pour Fécamp.—Je +séjourne dix-neuf jours chez mon cousin et je quitte Boulogne avec un +congé de six mois pour aller à Béziers. +<span class="ralign10"><a href="#page260">260</a></span></p> + +<p class="p2 center">LIVRE IV<br> +<span class="smcap">APRÈS MA RENTRÉE EN FRANCE. MA CARRIÈRE MARITIME DE 1811 À 1824</span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Séjour à Paris; mes camarades de <i>l'Atalante</i>, de <i>la +Sémillante</i>, du <i>Berceau</i>, du <i>Bélier</i>.—Visite au ministère.—Le roi +de Rome.—J'assiste à une revue de 4.000 hommes passée par l'Empereur +dans la cour du Carrousel.—Les théâtres de Paris en 1811.—Arrivée à +Marmande.—Joie de mon père.—Son chagrin de la catastrophe de mon +frère.—Lettre écrite par lui au ministère de la Marine.—Mon père +constate le triste état de ma santé.—Il presse lui-même mon départ +pour Béziers.—Ma tante d'Hémeric et ma sœur sont épouvantées à mon +aspect.—On me croit poitrinaire.—Traitement de notre cousin le D<sup>r</sup> +Bernard.—Pendant un mois on interdit toute visite auprès de moi et on +me défend de parler.—Affectueux dévoûment de ma sœur.—Au bout de +trois mois j'avais définitivement repris le dessus.—Excellents +conseils que me donne le D<sup>r</sup> Bernard pour l'avenir.—Ordre de me +rendre à Anvers pour y être embarqué sur le vaisseau <i>le +Superbe</i>.—Lettre que j'écris au ministère.—Tous les Bourbons +sont-ils morts?—Récit que j'ai l'occasion de faire à ce +sujet.—Avertissement qui m'est donné par le sous-préfet.—À la fin de +mon congé, je pars pour Paris, en compagnie de mon ami, M. de Lunaret +fils, auditeur à la Cour d'appel de Montpellier.—Nous passons par +Nîmes, Beaucaire, Lyon.—Nouveau séjour à Paris.—J'obtiens, non sans +peine, d'être débarqué du vaisseau <i>le Superbe</i>.—Décision +ministérielle en vertu de laquelle les officiers de Marine revenus +spontanément des cautionnements seront employés au service intérieur +des ports.—M. de Bonnefoux passe à la préfecture maritime de +Rochefort.—Je suis attaché à son état-major ainsi que Collos, nommé +enseigne de vaisseau.—Visite que je fais à Angerville à la mère de +Rousseau.—État des esprits en 1812.—Mécontentement général.—Société +charmante que je trouve à Rochefort.—Excellentes années que j'y passe +jusqu'à la Restauration en 1814.—Missions diverses que me donne M. de +Bonnefoux.—Au retour d'une de mes dernières missions, je trouve une +lettre de mon ami Dubreuil. Il avait été envoyé en France comme +incurable et se trouvait à l'hôpital de Brest inconnu et sans +argent.—J'écris à un de mes camarades de Brest, nommé +Duclos-Guyot.—Je lui envoie une traite de 300 francs et je le prie +d'aller voir Dubreuil.—Nouvelle lettre de Dubreuil pleine +d'affectueux reproches.—J'en suis désespéré.—J'écris aussitôt à +Duclos-Guyot et je reçois presque aussitôt une réponse de ce dernier à +ma première lettre.—Il était absent et, à son retour à Brest, +Dubreuil était mort.—Cette mort m'affecte profondément.—Séjour d'un +mois à Marmande auprès de mon père.—Voyage aux Pyrénées-Orientales +pour affaires de service.—Je m'arrête de nouveau à Marmande à l'aller +et au retour, et j'assiste à Béziers au mariage de ma sœur.... +<span class="ralign10"><a href="#page273">273</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE II</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: 1814.—Prise de Toulouse et de Bordeaux.—Rochefort +menacé.—Avènement de Louis XVIII.—M. de Bonnefoux m'envoie à +Bordeaux comme membre d'une députation chargée d'y saluer le duc +d'Angoulême et de traiter d'un armistice avec l'amiral anglais +Penrose.—Une lettre m'apprend à Bordeaux que mon père est atteint +d'une fluxion de poitrine.—Je cours à Marmande et je trouve mon père +très malade et désespéré à la pensée qu'il ne reverra pas mon frère, +que la paix allait lui rendre.—Il meurt en me serrant la main le 27 +avril 1814. Il avait soixante-dix-neuf ans.—Je suis nommé au +commandement de la corvette à batterie couverte <i>le Département des +Landes</i> chargée d'aller à Anvers prendre des armes et des +approvisionnements.—Avant mon départ, le duc d'Angoulême nommé grand +amiral arrive à Rochefort au cours d'une tournée d'inspection des +ports de l'Océan.—Il y séjourne trois jours. M. de Bonnefoux me nomme +commandant en second de la garde d'honneur du Prince.—Je mets à la +voile et me rends à Anvers.—Au retour, une tempête me force de +reprendre le Pas-de-Calais que j'avais retraversé et de chercher un +abri à Deal, à Deal où, naguère, j'étais errant et traqué comme un +malfaiteur.—Je pars de Deal avec un temps favorable mais au milieu de +la Manche un coup de vent me jette près des bancs de la +Somme.—Dangers que court la corvette. Je force de voiles autant que +je le puis afin de me relever.—Après ce coup de vent, je me dirige +vers Brest.—Un pilote venu d'Ouessant me jette sur les Pierres +Noires.—Une toise de plus sur la gauche, et nous coulions.—Je fais +mettre le pilote aux fers et je prends la direction du bâtiment qui +faisait beaucoup d'eau.—La corvette entre au bassin de radoub.—Le +pilote jugé et condamné.—J'apprends à Brest une promotion de +capitaines de frégate qui me cause une vive déception.—Ordre +inattendu de réarmer la corvette pour la mer.—Je demande mon +remplacement. Fausse démarche que je commets là.—Je quitte Brest et +<i>le Département des Landes</i>.—Arrivée à Rochefort où je trouve mon +frère, licencié sans pitié par le Gouvernement de la Restauration.—Il +passe son examen de capitaine de la Marine marchande et part pour les +États-Unis où il réussit à merveille.—Voyage de M. de Bonnefoux à +Paris.—Il fait valoir les raisons de santé qui m'ont conduit à +demander mon remplacement.—On lui promet de me donner le commandement +de <i>la Lionne</i> et de me nommer capitaine de frégate avant mon +départ.—Le retour de l'Île d'Elbe empoche de donner suite à ce +projet.—Pendant les Cent-Jours, je reste chez moi.—L'empereur, après +Waterloo, vient s'embarquer à Rochefort et passe cinq jours chez le +préfet maritime.—Disgrâce de M. de Bonnefoux.—Je suis, par +contre-coup, mis en réforme.—Je songe à obtenir le commandement d'un +navire marchand et à partir pour l'Inde.—On me décide à demander mon +rappel dans la marine.—Je l'obtiens et je suis attaché comme +lieutenant de vaisseau à la Compagnie des Élèves de la Marine à +Rochefort.—Grand malheur qui me frappe au commencement de 1817. Je +perds ma femme.—Après un séjour dans les environs de Marmande chez M. +de Bonnefoux, je vais à Paris solliciter un commandement.—Situation +de la Marine en 1817.—Je suis nommé Chevalier de Saint-Louis.—Retour +à Rochefort.—Je me remarie à la fin de 1818.—En revenant de Paris, +je retrouve à Angerville, Rousseau, mon camarade du ponton.—Histoire +de Rousseau +<span class="ralign10"><a href="#page285">285</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE III</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—L'avancement des officiers de marine sous la seconde +Restauration.—Conditions mises à cet avancement.—Un an de +commandement.—En 1820, je suis désigné par le préfet maritime de +Rochefort pour présider à l'armement de la corvette de charge, +<i>L'Adour</i> qui venait d'être lancée à Bayonne.—En route pour +Rochefort.—Le pilote-major.—À Rochefort.—La corvette est désarmée. +Il me manque trois mois de commandement.—La frégate <i>l'Antigone</i> +désignée pour un voyage dans les mers du Sud.—Je suis attaché à son +État-major.—Je demande un commandement qui me permette de remplir +les conditions d'avancement.—Je suis nommé au commandement de <i>la +Provençale</i>, et de la station de la Guyane.—Le bâtiment allait être +lancé à Bayonne.—Mon brusque départ de Rochefort.—Maladie de ma +femme. La fièvre tierce.—Mon arrivée à Bayonne.—Accident qui s'était +produit l'année précédente pendant que je commandais <i>l'Adour</i>.—Mes +projets en prenant le commandement de <i>la Provençale</i>, mes <i>Séances +nautiques</i> ou <i>Traité du vaisseau à la mer</i>.—Le <i>Traité du vaisseau +dans le port</i> que je devais plus tard publier pour les élèves du +collège de Marine.—La Barre de Bayonne.—Tempête dans le fond du +golfe de Gascogne.—Naufrage de quatre navires. Avaries de <i>la +Provençale</i>.—Relâche à Ténériffe.—Traversée très belle de Ténériffe +à la Guyane en dix-sept jours.—Mes observations astronomiques.—M. de +Laussat, gouverneur de la Guyane.—Je lui montre mes +instructions.—Mission à la Mana, à la frontière ouest de la côte de +la Guyane.—Je rapporte un plan de la rade, de la côte, de la rivière +de la Mana.—Conflit avec le gouverneur à propos d'une punition que +j'inflige à un homme de mon bord.—Lettre que je lui +écris.—Invitation à dîner.—Mission aux îles du Salut en vue de +surveiller des Négriers.—Sondes et relèvements autour des îles du +Salut.—Mission à la Martinique, à la Guadeloupe et à +Marie-Galande.—La fièvre jaune.—Retour à la Guyane.—Navigation +dangereuse au vent de Sainte-Lucie et de la Dominique.—Les Guyanes +anglaise et hollandaise.—Surinam, ancienne possession française, +abandonnée par légèreté.—Arrivée à Cayenne.—Le nouveau second de <i>La +Provençale</i>, M. Louvrier.—Je le mets aux arrêts.—Mon entrevue avec +lui dans ma chambre.—Je m'en fais un ami.—Arrivée à +Cayenne.—Mission à Notre-Dame de Belem sur l'Amazone.—Les +difficultés de la tâche.—Mes travaux hydrographiques.—Le <i>Guide pour +la navigation de la Guyane</i> que fait imprimer M. de Laussat d'après le +résultat de mes recherches.—M. Milius, capitaine de vaisseau, +remplace M. de Laussat comme gouverneur de la Guyane.—L'ordre de +retour en France.—Je fais réparer <i>la Provençale</i>.—Pendant la durée +des réparations, je fréquente la société de Cayenne.—<i>La Provençale</i> +met à la voile.—La Guerre d'Espagne.—Je crains que nous ne soyons en +guerre avec l'Angleterre.—Précautions prises.—Le phare de l'île +d'Oléron.—Le feu de l'île d'Aix.—Le 23 juin 1823, à deux heures du +matin, <i>la Provençale</i> jette l'ancre à Rochefort.—Mon rapport au +ministre.—Travaux hydrographiques que je joins à ce rapport. +<span class="ralign10"><a href="#page297">297</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE IV</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—Je suis remplacé dans le commandement de <i>la Provençale</i>, +et je demande un congé pour Paris.—Promotion prochaine.—Visite au +ministre de la Marine, M. de Clermont-Tonnerre.—Entrevue avec le +directeur du personnel.—Nouvelle et profonde déception.—Je suis +nommé Chevalier de la Légion d'honneur, mais je ne suis pas compris +dans la promotion.—Invitation à dîner chez M. de +Clermont-Tonnerre.—Après le dîner, la promotion est divulguée.—Tous +les regards fixés sur moi.—Au moment où je me retire, le ministre +vient me féliciter de ma décoration. Je saisis l'occasion de me +plaindre de n'avoir pas été nommé capitaine de frégate.—Le ministre +élève la voix. Paroles que je lui adresse au milieu de l'attention +générale.—Le lendemain le directeur du personnel me fait +appeler.—Reproches peu sérieux qu'il m'adresse. Il m'offre, de la +part du ministre, le choix entre le commandement de <i>l'Abeille</i>, celui +du <i>Rusé</i>, et le poste de commandant en second de la compagnie des +élèves, à Rochefort. J'accepte ces dernières fonctions.—Arrivée à +Rochefort.—Séjour à Rochefort pendant la fin de l'année 1823 et les +sept premiers mois de 1824.—Voyage à Paris pour l'impression de mes +<i>Séances nautiques</i>.—Le jour même de mon arrivée à Paris, le 4 août +1824, je suis nommé, à l'ancienneté, capitaine de frégate.—Mes +anciens camarades Hugon et Fleuriau.—Fleuriau, capitaine de vaisseau, +aide de camp de M. de Chabrol, ministre de la Marine.—Il m'annonce +que le capitaine de frégate, sous-gouverneur du collège de Marine à +Angoulême, demande à aller à la mer.—Il m'offre de me proposer au +ministre pour ce poste.—J'accepte.—Entrevue le lendemain avec M. de +Chabrol.—Gracieux accueil du ministre.—Je suis nommé.—Nouvelle +entrevue avec le ministre.—Il m'explique que je serai presque sans +interruption gouverneur par intérim. M. de Gallard gouverneur de +l'école de Marine. +<span class="ralign10"><a href="#page315">315</a></span></p> + +<p class="p2 center">LIVRE V<br> +<span class="smcap">MA CARRIÈRE À PARTIR DE MA NOMINATION AU COLLÈGE DE MARINE</span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE PREMIER</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—Plan de conduite que je me trace.—La ville +d'Angoulême.—Une École de Marine dans l'intérieur des +terres.—Plaisanteries faciles.—Services considérables rendus par +l'École d'Angoulême.—S'il fallait dire toute ma pensée, je donnerais +la préférence au système d'une école à terre.—En 1827, M. de +Clermont-Tonnerre, alors ministre de la Guerre, au cours d'une +inspection générale des plates fortes, visite le Collège de +Marine.—En l'absence de M. de Gallard, je suis gouverneur par intérim +et je le reçois.—Le prince de Clermont-Tonnerre, père du ministre, +qui voyage avec lui, me dit que son premier colonel a été un +Bonnefoux.—Il fait, à son retour à Paris, obtenir à mon fils une +demi-bourse au Prytanée de La Flèche.—En 1827, je demande un congé +pour Paris.—Promesses que m'avait faites M. de Chabrol eu 1824, sa +fidélité à ses engagements.—Bienveillance qu'il me montre.—Ne +trouvant personne pour me remplacer il fait assimiler au service de +mer mon service au Collège de Marine.—Je retourne à Angoulême.—Le +ministère dont faisait partie M. de Chabrol est renversé.—Le nouveau +ministère décide la création d'une École navale en rade de Brest. Il +supprime le Collège de Marine d'Angoulême, et laisse seulement +s'achever l'année scolaire 1828-1829.—Je reçois un ordre de +commandement pour <i>l'Écho</i>.—Au moment où le franchissais les portes +du collège pour me rendre à Toulon un ordre ministériel me prescrit de +rester.—Projet d'École préparatoire pour la Marine, analogue au +Collège de la Flèche.—On m'en destine le commandement.—M. de Gallard +intervient et se le fait attribuer.—Ordre de me rendre à +Paris.—Offre du poste de gouverneur du Sénégal, que je refuse.—Le +commandant de l'École navale de Brest.—Promesse de me nommer dans un +an capitaine de vaisseau.—Le directeur du personnel me presse de +servir en attendant comme commandant en second de l'École navale.—Je +ne puis accepter cette position secondaire après avoir été de fait, +pendant cinq ans, chef du Collège de Marine. +<span class="ralign10"><a href="#page325">325</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE II</p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Le commencement de l'année 1830.—Situation fâcheuse.—Je +suis chargé des tournées d'examen des capitaines de la Marine +marchande dans les ports du Midi.—Expédition d'Alger.—Je demande en +vain à en faire partie.—La révolution de 1830.—M. de Gallard.—Je +refuse de le remplacer si on le destitue.—Il donne sa +démission.—Démarche spontanée des cinq députés de la Charente en ma +faveur.—Au ministère on leur apprend que je suis nommé au +commandement de l'École préparatoire.—J'arrive à Angoulême avec le +dessein de m'y établir d'une façon définitive.—Nouvelle ordonnance +sur l'avancement.—Le vice-amiral de Rigny.—Ordonnance qui supprime +brutalement l'École préparatoire.—On ne permet même pas aux élèves de +finir leur année scolaire.—Offres qui me sont faites à Angoulême.—Je +les refuse et je pars pour Paris.—La fièvre législative en 1831.—La +loi sur les pensions de retraite de l'armée de terre.—Projet tendant +à l'appliquer à l'armée de mer.—Atteinte portée aux intérêts des +officiers de marine.—Le Conseil d'Amirauté.—Requête que je lui +adresse.—Je fais une démarche auprès de M. de Rigny.—Réponse du +ministre.—La fièvre législative me gagne.—Après avoir entendu lire +le projet de loi à la Chambre des députés, je me rends chez M. de +Chabrol.—Retour sur la vie politique de M. de Chabrol.—M. de Chabrol +dans le cabinet Polignac.—Sa destitution.—Les votes de M. de Chabrol +comme pair de France après la Révolution de 1830.—Accueil +bienveillant que je trouve auprès de lui.—Profond mécontentement de +M. de Chabrol en apprenant que, d'après le projet ministériel, le +service des officiers qui avaient rempli à terre des fonctions +assimilées à l'embarquement ne leur était pas compté.—Copie de la +lettre que M. de Chabrol m'écrit séance tenante et de celle qu'il +adresse au ministre.—Nouvelle pétition à M. de Rigny.—Entrevue de M. +de Chabrol et M. de Rigny à la Chambre des pairs.—Déclaration faite +par M. de Chabrol. Il est alors convenu qu'un des députés, auxquels +j'en avais déjà parlé, déposerait un amendement et que M. de Rigny ne +le combattrait pas.—L'amendement est adopté.—Mes droits sont +reconnus et je suis placé sur la liste des officiers ayant rempli les +conditions voulues pour changer de grade.—Le nombre des capitaines de +vaisseau est réduit de 110 à 70, celui des capitaines de frégate de +130 à ce même nombre de 70; appréciation de la mesure.—Je suis de +nouveau chargé des examens pour les capitaines de la Marine marchande, +d'abord dans les ports du Nord, ensuite dans ceux du Midi.—Comment je +comprends mes fonctions.—Je compose un <i>Dictionnaire de Marine +abrégé</i>.—Quelques-uns de mes compatriotes de l'Hérault me proposent +une candidature à la Chambre des députés.—Revers financiers.—En +1835, je sollicite le commandement de l'École navale pour le cas où il +deviendrait vacant.—Des capitalistes m'offrent la direction d'une +entreprise industrielle.—Le ministère refuse de m'accorder jusqu'en +1836 un congé avec demi-solde ou même sans solde, pour me permettre +d'achever ma période de douze années de grade.—Je reviens alors à mes +demandes d'embarquement, mais le commandant de l'École navale +insistant pour être remplacé, je suis nommé capitaine de vaisseau, le +7 novembre 1833 et appelé au commandement du vaisseau-école +<i>l'Orion</i>.—Paroles aimables que m'adresse à ce propos l'amiral +Duperré, ministre de la Marine.—Lettre que j'écris à M. de +Chabrol.—Une année de commandement de l'École navale. +<span class="ralign10"><a href="#page334">334</a></span></p> + +<p class="p2 center"><span class="smaller">Vie de mon cousin le baron C. de Bonnefoux, ancien préfet maritime</span><br> +CHAPITRE PREMIER<br> +<span class="smcap">CARRIÈRE DU BARON DE BONNEFOUX JUSQU'EN 1803</span></p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Origine du baron Casimir de Bonnefoux.—Son éducation, sa +personne.—Entrée dans la marine.—La guerre de l'Indépendance +d'Amérique.—La frégate <i>la Fée</i>.—Campagnes postérieures.—La +Révolution.—Émigration des frères de M. de Bonnefoux.—Son +incarcération à Brest.—Il est promu capitaine de vaisseau, puis chef +de division.—L'amiral Morard de Galle.—Le vaisseau <i>le +Terrible</i>.—Séjour de plusieurs années à Marmande.—Voyage à Paris en +vue de faire rayer un ami de la liste des émigrés.—L'amiral Bruix, +ministre de la Marine.—M. de Bonnefoux est nommé adjudant général du +port de Brest.—Son œuvre.—Armement de l'escadre de l'amiral +Bruix.—Histoire du vaisseau <i>la Convention</i>, armé en soixante-douze +heures.—Le Consulat.—L'organisation des préfectures maritimes.—M. +de Caffarelli.—Démarches faites par M. de Bonnefoux pour quitter la +marine.—Refus de sa démission par le premier consul.—Paroles qu'il +prononce à cette occasion.—M. de Bonnefoux est nommé au commandement +du vaisseau <i>le Balave</i>.—Offres obligeantes du préfet de +Caffarelli.—L'inspection générale de côtes de la Méditerranée donnée +à M. de Bonnefoux. +<span class="ralign10"><a href="#page353">353</a></span></p> + +<p class="p2 center">CHAPITRE II<br> +<span class="smcap">M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE</span></p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—La paix d'Amiens.—Reprise des hostilités.—L'empire.—Le +chef-lieu du premier arrondissement maritime transporté de Dunkerque à +Boulogne.—M. de Bonnefoux préfet maritime du premier +arrondissement.—Projets de débarquement en Angleterre.—La +flottille.—Activité de M. de Bonnefoux.—Son aide de camp, le +lieutenant de vaisseau Duperré.—Anecdote relative à l'amiral +Bruix.—Gouvion-Saint-Cyr.—M. de Bonnefoux nommé d'abord officier de +la Légion d'honneur est plus tard créé baron.—Les Anglais tentent +d'incendier la flottille.—Leur échec.—Le préfet maritime favorise +l'armement de corsaires.—Insinuations du ministre de Crès.—Napoléon +et la Marine.—Abandon progressif de la flottille de Boulogne.—M. de +Bonnefoux passe du I<sup>er</sup> au V<sup>e</sup> arrondissement maritime.—Regrets +qu'il laisse à Boulogne.—Vote unanime du Conseil municipal de cette +ville. +<span class="ralign10"><a href="#page362">362</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE III<br> +<span class="smcap">LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT</span></p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour +approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une année +de disette.—Le pain de fèves, de pois et de blé d'Espagne.—Réformes +apportées dans la mouture du blé et la confection du biscuit de mer. +Mise en état des forts et batteries de l'arrondissement.—Ingénieuse +façon d'armer un vaisseau d'une façon très prompte.—M. Hubert, +ingénieur des constructions navales.—Projet du fort Boyard.—Le port +des Sables d'Olonne.—Le naturaliste Lesson.—Travaux d'assainissement +et d'embellissement de Rochefort.—Anecdote sur l'hôtel de la +préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de Vaudreuil, +commandant de la marine sous Louis XVI.—M. de Bonnefoux accomplit un +tour de force en faisant prendre la passe de Monmusson au vaisseau de +74, <i>le Regulus</i>, destiné à protéger le commerce de Bordeaux en +prenant position dans la Gironde.—Invasion du midi de la France par +le duc de Wellington.—Siège de Bayonne.—Bataille de +Toulouse.—Occupation de Bordeaux au nom de Louis XVIII.—Résistance +du fort de Blaye.—Le fort du Verdon et le vaisseau <i>le Regulus</i> se +font sauter.—Reconnaissances poussées par les troupes ennemies +jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort.—État +d'esprit des populations du Midi.—Le duc d'Angoulême à +Bordeaux.—Mise en état de défense de Rochefort.—Le Comité de défense +décide la démolition de l'hôpital maritime.—M. de Bonnefoux se refuse +à exécuter cette décision et prend tout sur lui.—Propos d'un officier +général de l'armée de terre.—Attitude du préfet.—Abdication de +l'empereur.—La Restauration.—Députation envoyée au duc d'Angoulême à +Bordeaux et à l'amiral anglais Penrose.—L'amiral Neale lève le blocus +de Rochefort.—M. de Bonnefoux le reçoit.—Anecdote sur deux +alévrammes de vin de Constance.—Visite à Rochefort du duc +d'Angoulême, grand amiral de France.—Réception qui lui est faite.—Le +duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime chevalier de +Saint-Louis.—Opinion du duc d'Angoulême sur M. de Bonnefoux.—Son +désir de le voir appelé au ministère de la Marine. +<span class="ralign10"><a href="#page371">371</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE IV<br> +<span class="smcap">LES CENT JOURS</span></p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>: Les émigrés.—Retour de l'île d'Elbe.—Indifférence des +populations du sud-est.—Arrivée à Rochefort d'un officier, se disant +en congé.—Conseils donnés par le préfet maritime au général +Thouvenot.—Départ du roi de Paris et arrivée de Napoléon.—M. de +Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort.—M. Baudry d'Asson, colonel +des troupes de la marine.—Son entrevue avec le préfet maritime.—M. +Millet, commissaire en chef du bagne.—Motifs pour lesquels M. de +Bonnefoux se décide à conserver son poste.—L'empire reconnu +militairement.—Défilé des troupes dans le jardin de la +Préfecture.—Waterloo.—Seconde abdication de Napoléon.—Mission +donnée au général Beker par le Gouvernement provisoire.—Arrivée de +Napoléon à Rochefort. +<span class="ralign10"><a href="#page385">385</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE V<br> +<span class="smcap">NAPOLÉON À ROCHEFORT</span></p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu la +dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de Napoléon.—Mesures +prises par lui.—Paroles échangées entre Napoléon et M. de Bonnefoux +au moment où l'empereur descendait de voiture.—L'appartement de grand +apparat à la préfecture maritime.—Les frégates <i>la Saale</i> et <i>la +Méduse</i>.—Le capitaine Philibert commandant de <i>la Saale</i>.—Ses +fréquentes entrevues avec l'empereur.—Discours invariable qu'il lui +tient.—Marques d'impatience de son interlocuteur.—Abattement de +Napoléon.—Courrier qu'il expédie au Gouvernement provisoire pour +obtenir le commandement de l'Armée de la Loire.—Il fait demander le +vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de +Rochefort.—Carrière de l'amiral Martin.—Sa conversation avec +l'empereur.—Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur sa +demande prématurée de retraité.—L'amiral répond que bien loin +d'aspirer au repos il s'était déjà préparé à aller prendre le +commandement de l'armée navale que l'on finit par confier à +Villeneuve.—Amères réflexions de Napoléon sur les courtisans.—Ce +qu'il dit sur la marine.—Arrivée du roi Joseph.—Son aventure à +Saintes.—«Vive le Roi.»—Napoléon sur la galerie de la préfecture +maritime.—Excellente attitude de la population.—L'étiquette de la +maison impériale.—L'impératrice Marie-Louise.—Arrivée d'une partie +des équipages de Napoléon.—Annonce du voyage de l'archiduc Charles à +Paris.—Joie qui en résulte.—Déception qui la suit.—Aucune réponse +aux courriers expédiés à Paris.—Débat entre Napoléon et +Joseph.—Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre compagnon +que Bertrand.—Joseph tente seul l'aventure et réussit.—Paroles qu'il +adresse à M. de Bonnefoux en le quittant.—Cadeau qu'il lui fait.—Les +ordonnances de Cambrai.—Violente colère de Napoléon contre la famille +royale.—Projet d'évasion du capitaine Baudin, commandant <i>La +Bayadère</i>.—Projet du lieutenant de vaisseau Besson.—Projet des +officiers de marine Genty et Doret.—Hésitations de l'empereur.—Tous +ces officiers furent rayés des cadres de la marine sous la Seconde +Restauration.—M<sup>me</sup> la comtesse Bertrand.—Elle se jette aux pieds +de l'empereur pour le supplier de se confier à la générosité du peuple +anglais.—Flatteries auxquelles Napoléon n'est pas insensible.—Le +général Beker, beau-frère de Desaix.—Son fils, filleul de +Napoléon.—Croix de légionnaire remise par le général Bertrand pour ce +fils encore enfant.—Singularité de cet acte.—La rade de l'île +d'Aix.—Le Vergeroux.—L'empereur offre au préfet maritime ses +équipages et ses chevaux qu'il renonce à emmener.—Refus de M. de +Bonnefoux.—Souvenir que Napoléon le prie d'accepter.—Paroles qu'il +lui adresse.—Le départ de la préfecture maritime.—Cortège de +voitures traversant la ville.—L'empereur prend une autre route et +sort par la porte de Saintes.—Inquiétude des spectateurs.—La voiture +gagne le Vergeroux par la traverse.—Napoléon en rade passe en revue +les équipages.—La croisière anglaise.—En voyant les bâtiments +ennemis, l'empereur se rend mieux compte de sa situation.—Il entame +des négociations avec les Anglais.—Aucune promesse ne fut faite par +le capitaine Maitland.—Nouvelles hésitations de Napoléon.—Lettre du +capitaine Philibert au préfet maritime.—Ce dernier le charge de +remettre à l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier +à se rendre à bord du <i>Bellérophon</i>.—Conseils donnés à l'empereur par +M. de Bonnefoux. +<span class="ralign10"><a href="#page393">393</a></span></p> + + +<p class="p2 center">CHAPITRE VI<br> +<span class="smcap">LA RETRAITE DE M. DE BONNEFOUX</span></p> + +<p><span class="smcap">Sommaire</span>:—La nouvelle du départ de Napoléon se répand à +Rochefort.—Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui vient +faire une enquête.—M. de Bonnefoux, son ami de collège, le conduit +en rade.—La seconde Restauration.—Mission confiée par le ministre de +la Marine à M. de Rigny.—Propos que tient ce dernier.—Destitution de +M. de Bonnefoux.—Remise immédiate du service au chef militaire +(aujourd'hui le major général).—Situation pécuniaire.—Deux mille +francs d'économies après treize ans d'administration.—Le +chasse-marée.—Distribution des équipages et de la cave.—Le cheval +que montait le général Joubert au moment de sa mort.—La petite +propriété de Peyssot auprès de Marmande.—Liquidation de la pension de +retraite de M. de Bonnefoux.—Deux ans plus tard, son condisciple le +maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de la Marine et le prie de +se rendre à Paris.—M. de Bonnefoux s'y refuse.—Après la Révolution +de 1830, on lui conseille sans succès de demander la Pairie.—Il +consent seulement à se laisser élire membre du conseil du +Lot-et-Garonne.—Belle vieillesse de M. de Bonnefoux. +<span class="ralign10"><a href="#page420">420</a></span></p> + + +<p><span class="smcap">Appendice I.</span>—Victor Hugues à la Guyane. +<span class="ralign10"><a href="#page431">429</a></span></p> + + +<p><span class="smcap">Appendice II.</span>—Note sur l'École navale. +<span class="ralign10"><a href="#page435">435</a></span></p> +</div> + +<h2>Notes</h2> + +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: M. de Bonnefoux rédigea le premier volume ou +<i>Dictionnaire de la marine à voile</i>, M. Pâris, le second ou +<i>Dictionnaire de la marine à vapeur</i>.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Albert de Circourt, <i>Notice sur le capitaine de vaisseau +de Bonnefoux</i>, p. 5 (Extrait des <i>Nouvelles Annales de la Marine et +des Colonies</i>, numéro de mars 1856). M. le comte de Circourt, que +l'Assemblée nationale de 1871 élut conseiller d'État, avait été +aspirant de Marine. Il conserva de M. de Bonnefoux le souvenir le plus +respectueux et le plus reconnaissant, jusqu'au jour où il s'éteignit +lui-même, après une longue vie consacrée tout entière au travail et +aux bonnes œuvres.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Le nom est quelquefois orthographié Bonafoux ou Bonnafoux; +mais la véritable orthographe est Bonnefoux.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: En 1772, l'abbé Expilly, dans son <i>Dictionnaire +géographique, historique et politique des Gaules et de la France</i>, dit +au mot Besiers ou Béziers (Biterrae): «On ne connaît guère de +situations plus charmantes que celle de la ville de Besiers: c'est ce +qui a fait dire que, si Dieu voulait faire son séjour sur terre, il le +ferait à Besiers: <i>Si Deus in terris velit habitare, Biterris</i>. Les +mauvais plaisants ajoutent: <i>ut iterum crucifigeretur</i>.» Le même +auteur ajoute un peu plus loin: «Que ce soit l'excellence du climat ou +la qualité excellente des aliments qui donne aux hommes une bonne +constitution et de l'esprit, il n'en est pas moins certain que la +ville de Besiers a toujours été féconde en sujets d'un rare mérite.»</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Voyez ces <i>Mémoires</i>, liv. I. ch. <span class="smcap">II</span>.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Sur les officiers de Marine émigrés qui servaient comme +dragons dans l'armée des princes, voyez un passage très beau et très +ému de Chateaubriand, <i>Mémoires d'Outre-Tombe</i>, édition Biré, t. II, +p. 56.</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: <i>Bibliographie des Œuvres de M. de Bonnefoux. +Grammaire anglaise.</i> Rochefort, Imprimerie Jousserant, 1816. <i>Séances +nautiques</i> ou <i>Exposé des diverses manœuvres du vaisseau</i>, Paris, +Bachelier, libraire, 1824. <i>Nouvelles Séances nautiques ou Traité +élémentaire du vaisseau dans le port, ouvrage suivi d'un appendice, +contenant</i>: 1<sup>o</sup> <i>un vocabulaire français-anglais des termes de +marine</i>; 2<sup>o</sup> <i>un choix de commandements employés à bord avec la +traduction anglaise</i>; 3<sup>o</sup> <i>un recueil français-anglais de phrases +nautiques</i>, Paris, Bachelier, 1827. <i>Dictionnaire abrégé de Marine, +contenant la traduction des termes les plus usuels, en anglais et en +espagnol</i>, Paris, l. A. Dezauche, le Havre, C. B. Matenas, éditeur, +1834. <i>Dictionnaire de Marine à voiles et à vapeur</i>, par MM. le baron +de Bonnefoux et Pâris, capitaines de vaisseau, publié sous les +auspices de M. le baron de Mackau, ministre de la Marine, Paris, +Arthus Bertrand. 1848, 2 vol. gr. in-8<sup>o</sup>. Le premier volume, consacré +à la Marine à voiles, est dû à M. de Bonnefoux, 2<sup>e</sup> édition, +1856-1859. <i>Vie de Christophe Colomb</i>, Paris, Arthus Bertrand, 1852, +extrait des <i>Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies</i>, t. 5, 6, +7, années 1851 et 1852. <i>Manœuvrier complet ou Traité des +Manœuvres de mer, soit à bord des bâtiments à voile, soit à bord +des bâtiments à vapeur</i>, Paris, Arthus Bertrand, 1853. Ce +<i>Manœuvrier</i>, comme l'annonce la préface, doit être considéré comme +une troisième édition des <i>Séances nautiques</i>. En 1865, après la mort +de l'auteur, son gendre, l'amiral Pâris, publia une seconde édition de +ce <i>Manœuvrier</i>, complètement refondue en ce qui concerne la Marine +à vapeur. Parmi les très nombreux articles insérés dans les <i>Nouvelles +Annales de la Marine et des Colonies</i>, pendant les années 1850, 1851, +1852 et 1853, bornons-nous enfin à signaler: <i>l'École navale</i>, notice +reproduite à la fin de ce volume;—<i>Colbert</i>—<i>Fixation de l'effectif +naval en France</i>—<i>Propulseurs sous-marins, Évolueur</i>—<i>de la +navigation au XV<sup>e</sup> et au XIX<sup>e</sup> siècle et de l'isthme de Suez</i>—<i>de +l'incorruptibilité et de l'incombustibilité des bois</i>—<i>De l'isthme de +Panama et de divers projets de communication entre l'Océan et la mer +Pacifique</i>—<i>Précis historique sur la Guyane française</i>—<i>compte +rendu</i> (détaillé et important) du <i>Précis historique sur la vie et les +campagnes du vice-amiral comte Martin</i>, par le comte Pouget.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: En 1835. Voyez la préface.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Leur fils, M. Paul de Réau, ancien capitaine +d'artillerie, mort en 1893, épousa sa cousine, M<sup>lle</sup> Clara de +Bonnefoux, fille de Laurent de Bonnefoux, dont il sera souvent +question, et nièce de l'auteur de ces <i>Mémoires</i>.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Depuis le moment où l'auteur écrivait ces lignes, M. de +Cazenove de Pradines a eu un fils, Pierre-Marie-Édouard de Cazenove de +Pradines, né à Marmande, le 31 décembre 1838. Il joua, dans la vie +politique de notre pays, un rôle important, et se concilia l'estime de +tous par sa nature chevaleresque et sa fidélité à ses convictions. +Engagé dans le corps des <i>Volontaires de l'Ouest</i>, commandé par M. de +Charette, il se couvrit de gloire à la bataille de Patay, le 2 +décembre 1870. Il fut grièvement blessé et perdit l'usage de la main +droite en relevant le drapeau qu'avaient porté avant lui son beau-père +et son beau-frère, tués dans cette même journée. Ses compatriotes du +Lot-et-Garonne l'élirent, en 1871, membre de l'Assemblée nationale. +Quand il est mort, en 1897, il était député de la troisième +circonscription de Nantes, et représentait ainsi la Bretagne, à +laquelle le rattachait son mariage avec M<sup>lle</sup> de Bouillé. M. Édouard +de Cazenove de Pradines laisse deux fils.</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: M. de Bonnefoux de Saint-Laurent est mort en 1847.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Marmande.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Casimir de Bonnefoux se noya en se baignant dans la +Garonne.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Casimir-François de Bonnefoux, né à Marmande en 1761.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Cette promesse a été tenue. Voyez, à la fin de ce +volume, la notice consacrée à la vie du baron Casimir de Bonnefoux.</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Voyez Philippe Tamizey de Larroque, <i>Notice sur la ville +de Marmande</i>, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 115.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: M. Ph. de Tamizey de Larroque, dans la brochure citée, +s'exprime de la façon suivante (p. 115): «Le <i>Dictionnaire +géographique, historique et politique des Gaules et de la France</i>, par +Expilly, dont le premier volume, parut en 1763, donne à la ville de +Marmande 931 feux, ce qui, à raison de cinq personnes par feu, +représente un total de 4.655 habitants et à la communauté de Marmande +(ville et campagne) 1.214 feux, soit 6.060 habitants.» Marmande est +aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du Lot-et-Garonne et compte +10.000 habitants.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: M. Calluaud, receveur général des Finances à Angoulême, +puis à Arras, était un ami de l'auteur. Son fils, M. Henri Calluaud, +fut, en 1871, élu membre de l'Assemblée nationale par le département +de la Somme. Il mourut à Bordeaux peu de temps après son élection.</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Légitime: portion de sa succession, dont le père ne +pouvait pas disposer par testament au détriment de son enfant.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Le régiment de Vermandois (aujourd'hui le 61<sup>e</sup> régiment +d'Infanterie) avait été affecté au service de la Marine et des +Colonies, à la suite de la nouvelle organisation de l'infanterie, en +date de décembre 1762. Voyez Louis Susane, <i>Histoire de l'ancienne +infanterie française</i>, Paris, 1852, t. VI, p. 108.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Il s'agit ici de Casimir de Bonnefoux, plus tard préfet +maritime et baron, dont il sera question presque à chaque page de ce +récit.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Le régiment de Vermandois quitta Brest en octobre 1767.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Moïde ou Moïdore, monnaie portugaise de 32 fr. 40.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Le régiment de Vermandois fut rendu, en 1770, au service +de terre et envoyé en garnison à Metz.</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: D'après le <i>Registre des Délibérations du chapitre de +Saint-Nazaire de Béziers</i>. M. E. Sabatier (<i>Histoire de la ville et +des évêques de Béziers</i>, Béziers et Paris, 1854, p. 400), cite M. +Valadon comme étant premier consul de Béziers, le 13 novembre 1771. Il +s'agit là probablement du grand-père de l'auteur.</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Jean-Henri-Nicolas Bouillet, né à Béziers, en 1729. +D'après M. Henri Julia (<i>Histoire de Béziers ou Recherches sur la +province du Languedoc</i>, Paris, 1845 p. 403), il devint docteur de la +Faculté de Montpellier, et publia plusieurs mémoires. +Jean-Henri-Nicolas Bouillet était le fils de Jean Bouillet, médecin, +physicien et astronome, qui jouit pendant sa vie d'une réelle +célébrité, et qui, né en 1690, à Servian près Béziers, mourut dans +cette dernière ville, en 1777.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Jean-Henri-Nicolas Bouillet était membre de l'Académie +de Béziers, que son père fonda, en 1723, de concert avec Jean-Jacques +Dortans de Mairan, et Antoine Portalon, et que les Lettres patentes de +1766 réorganisèrent sous le nom d'<i>Académie royale des Sciences et +Belles-Lettres</i>. Appartenait-il, en outre, à l'Académie des Sciences +de Berlin? Cela ne me paraît pas probable, et je crois que l'auteur +l'a confondu, à ce point de vue, avec son père.</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Laurent de Bonnefoux portait, dans sa famille, le nom de +Gustave, qui ne figurait nullement sur son acte de baptême. On avait +voulu le distinguer ainsi de M. de Bonnefoux de Saint-Laurent, dont +nous avons déjà eu l'occasion de parler. Nous ignorons, au contraire, +pourquoi l'auteur de ces <i>Mémoires</i>, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, +fut toujours appelé Léon par les siens.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Isaac-Jacques Delard de Campagnol naquit, le 19 janvier +1732, au château de la Coste, paroisse de Saint-Léger, juridiction de +Penne en Agenais, généralité de Bordeaux, aujourd'hui commune de +Saint-Léger, canton de Penne (Lot-et-Garonne). Collaborateur et ami de +Gribeauval, ce fut un des officiers d'artillerie les plus distingués +du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et son nom mérite d'être cité à côté de ceux de +d'Aboville et de Sénarmont. Il servit pendant cinquante-quatre ans, +fit neuf campagnes, prit part à sept sièges et à dix batailles. +Lieutenant-colonel en 1781, sous-directeur d'artillerie à la Fère, il +devint colonel le 1<sup>er</sup> avril 1791 et commandait à Grenoble, en 1791 +et 1792, le quatrième régiment d'artillerie, auquel appartenait +Napoléon. Général de brigade, le 1<sup>er</sup> prairial an III, il commanda, +par intérim, l'artillerie de l'armée des Alpes et prit ensuite sa +retraite. Le général de Campagnol mourut au château de la Coste, le 28 +juin 1809.</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: M. Henri Julia, <i>Histoire de Béziers ou Recherches sur +la province du Languedoc</i>, Paris, 1845, qui appelle notre fête, <i>Fête +des Caritachs</i> (Charités), dit au contraire, p. 360, «qu'elle a cessé +à la Révolution française, qui ne se montra pas bienveillante pour le +quadrupède d'Orient. On le fit brûler; puis on le porta sur la liste +des émigrés pour s'emparer de son fief». Que ce dernier trait assez +piquant soit exact, on peut l'admettre; mais ce n'est pas une raison +pour que la <i>Fête du Chameau</i> n'ait pas été de nouveau célébrée en +1802 et en 1814.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: M. Henri Julia, <i>op. cit.</i>, p. 359, parle de la statue +de <i>Montpésuc</i>, «ce héros qui sauva la ville en la défendant contre +les Anglais». Ces divergences dans les traditions populaires ne +doivent pas, d'ailleurs, nous étonner.</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: M. Julia p. 354, parle d'un chameau de bois revêtu d'une +toile peinte sur laquelle on voyait les armoiries de la ville et les +deux inscriptions latine et romaine: <i>Ex antiquitate renascor</i>. <i>Sen +fosso</i> (nous sommes nombreux)». D'après la tradition locale, ce +chameau représentait celui de saint Aphrodite, martyrisé à Béziers.</p>. + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Lorsque, le 26 juin 1777, le comte de Provence, plus +tard Louis XVIII arriva à Béziers, il fut reçu dans le palais +épiscopal par l'évêque, M<sup>gr</sup> de Nicolaï. «Le prince marcha avec sa +suite et monta jusqu'au perron sous la voûte gracieuse des cerceaux de +la danse des Treilles», nous dit M. E. Sabatier, <i>Histoire de la ville +et des évêques de Béziers</i>, Béziers et Paris, 1854, p. 402.</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Voyez plus haut.</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Pont-le-Voy, ou Pontlevoy, est une commune du +département de Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton de +Montrichard. Le collège subsiste encore aujourd'hui; des prêtres +séculiers le dirigent. Sous l'ancien régime, la congrégation de +Saint-Maur y avait un collège, qui depuis 1764, jouissait du titre +d'École royale militaire.</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: D'après un certificat délivré, le 29 octobre 1814, par +le directeur du collège de Pont-le-Voy, Pierre-Marie-Joseph de +Bonnefoux est entré, le 6 décembre 1790 à l'École royale et militaire +de Pont-le-Voy, en exécution des ordres de M. de la Tour du Pin, +ministre de la Guerre, en date du 24 octobre de la même année.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Le 30 octobre 1793.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: L'auteur veut parler ici de la dernière réunion des +États du Languedoc, qu'il appelle États généraux en raison des trois +Ordres, celui du Clergé, celui de la Noblesse et celui du Tiers-État. +Parlant des États provinciaux, M. Esmein s'exprime ainsi, à propos de +l'Ordre de la Noblesse, dans son <i>Cours élémentaire d'histoire du +Droit français</i>, p. 601: «Tantôt c'étaient tous les gentilshommes +ayant fief dans la province qui avaient droit de séance; tantôt +c'étaient seulement un certain nombre de seigneurs qui avaient acquis, +par la coutume, un droit personnel de convocation; parfois le roi +désignait pour chaque session, à côté de ceux-là, un certain nombre de +députés pris dans le corps de la noblesse.» C'est sans doute parmi ces +derniers que figura M. de Bonnefoux.</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Loi du 17 nivôse, an II (6 janvier 1794), art. 16: «Les +dispositions générales du présent décret ne font point obstacle pour +l'avenir à la faculté de disposer du dixième de son bien, si l'on a +des héritiers en ligne directe, ou du sixième, si l'on n'a que des +héritiers collatéraux, <i>au profit d'autres que des personnes appelées +par la loi au partage des successions</i>.» Ainsi le testateur jouissait +d'une quotité disponible du dixième ou du sixième; mais il ne pouvait +la laisser à un de ses héritiers présomptifs.</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Aujourd'hui, commune du département de Lot-et-Garonne, +canton de Lauzun, arrondissement de Marmande.</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: En 1835.</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Louis-François-Joseph, baron de Bausset, né à Béziers le +15 janvier 1770 préfet du Palais en 1805, surintendant du Théâtre +français en 1812.</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: L'abbé Expilly dans son <i>Dictionnaire géographique, +historique et politique des Gaules et de la France</i>, tome I, 1772, au +mot Besiers ou Béziers, s'exprime de la façon suivante: «La citadelle +était située dans l'endroit le plus élevé de la ville, assez proche de +la porte, qui conserve encore le nom de porte de la Citadelle. Cette +forteresse fut démolie en 1673, et il n'a plus été question de la +rétablir; aussi ce serait une dépense plus qu'inutile. Auprès de cette +porte que nous venons de nommer, est une grande place ou belvédère, +qui a la forme d'une terrasse et qui sert de promenade publique: de +cet endroit les vues sont également très agréables.»</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Aujourd'hui, commune du département de l'Hérault, canton +de Montagnac, arrondissement de Béziers.</p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Eustache de Bruix, fils d'un ancien capitaine au +régiment de Foix, né le 17 juillet 1759 à Saint-Domingue (quartier du +Fort-Dauphin), appartenait à une famille analogue à celle de M. +Casimir de Bonnefoux. Son aîné de deux ans seulement, il avait été, +comme lui, garde de Marine à la compagnie de Brest, à la vérité, et +non pas à celle de Rochefort. Comme lui, il avait montré une brillante +valeur pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Nommés +lieutenants de vaisseau le même jour, le 1<sup>er</sup> mai 1786, capitaines +de vaisseau le même jour, le 1<sup>er</sup> janvier 1793, les deux officiers +étaient destitués en qualité de nobles par arrêté des représentants du +peuple en mission à Brest. Rentrés peu de temps après dans la Marine, +ils devenaient encore l'un et l'autre capitaines de vaisseau de +première classe, le 1<sup>er</sup> janvier 1794, et chefs de division en 1796. +À partir de ce moment, au contraire, M. de Bruix distançait rapidement +son ami, pour terminer, à la vérité, sa brillante carrière beaucoup +plus tôt. Contre-amiral le 20 mai 1797, ministre de la Marine et des +Colonies, le 28 avril 1798, vice-amiral, le 13 mars 1799, amiral, le +28 mars 1801, conseiller d'État, le 23 septembre 1802, commandant de +la flottille de Boulogne, le 15 juillet 1803, grand-officier de +l'Empire avec le titre d'inspecteur des côtes de l'Océan, Bruix +mourait à Paris, le 18 mars 1805. Dans les dernières années de sa vie, +il avait retrouvé M. de Bonnefoux à la tête de la préfecture maritime +de Boulogne, et ce dernier lui avait succédé dans le commandement de +la flottille.</p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: P.-M.-J. de Bonnefoux est donc entré dans la marine à +l'âge de seize ans et non pas à l'âge de treize ans, comme le dit +l'auteur de sa biographie dans la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Maumusson (Pertuis de), partie méridionale de la passe +qui sépare l'île d'Oléron de la côte de la Charente-Inférieure.</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Saint-Gilles-sur-Vie, chef-lieu de canton du département +de la Vendée, arrondissement des Sables-d'Olonne, à 25 kilomètres +nord-nord-ouest de ce dernier port.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Commune du département du Finistère, arrondissement et +canton de Châteaulin.</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau. <i>Histoire +de la marine française sous la première République</i>. Paris, 1886. p. +408.</p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Voyez l'anecdote racontée par l'auteur dans la +biographie de son cousin à la fin du présent volume.</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Lord Bridport avait seulement 15 vaisseaux.</p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Elle eut lieu par le raz de Sein, le 25 avril 1799.</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: D'après le commandant Chevalier, <i>op. cit.</i>, p. 410 et +411, le vent ne permettait pas aux navires espagnols de sortir de +Cadix. Il ajoute: «Nos adversaires, habitués à la mer, naviguaient en +ligne et sans faire d'avaries. Il n'en était pas de même de nos +vaisseaux. Les uns avaient des voiles emportées; d'autres, et c'était +le plus grand nombre, ne parvenaient pas à se maintenir à leur +poste.»</p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: 5 mai 1799.</p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Oneglia, sur le golfe de Gênes.</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: 22 juin.</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: 8 août.</p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: 40 vaisseaux, 10 frégates et 11 corvettes sous le +commandement de l'amiral Bruix et de l'amiral espagnol Mazzaredo.</p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Antoine-Louis-Pierre Augier, attaché au port de +Toulon.—Le ministère de la Marine ne possède aucun dossier concernant +Antoine Augier dont l'<i>État de la Marine pour 1804</i> m'a fait connaître +les prénoms.</p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: En rade de Brest.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Française et espagnole.</p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Jacques-Louis-Marie Cosmao né à Châteaulin (aujourd'hui département +du Finistère), le 20 août 1779. M. Cosmao a été mis à la retraite en 1821, +en qualité de chirurgien de première classe de la Marine. Il est mort en +1826.</p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Commune du département du Finistère, arrondissement de +Quimper, canton de Fouesnant. Benodet se trouve à l'embouchure de +l'Odet.</p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Le vaisseau <i>le Dix-Août</i> était «un des plus beaux de la +République... Il se distinguait entre tous par la force et l'élégance, +par la précision, la rapidité et l'harmonie de ses mouvements», dit M. +Fréd. Chassériau, conseiller d'État, <i>Notice sur le vice-amiral +Bergeret, sénateur, Grand'Croix de la Légion d'honneur, Paris, 1858</i>, +p. 27 et 28.</p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Jacques Bergeret, né le 15 mai 1771 à Bayonne, partit à +l'âge de douze ans pour Pondichéry, en qualité de mousse sur le navire +de commerce <i>la Bayonnaise</i>. Après avoir servi un instant dans la +Marine de l'État, il navigua de nouveau sur des bâtiments de commerce, +de 1786 à 1792, et devint officier dans la marine marchande. Nommé +enseigne de vaisseau, le 24 avril 1793, il embarqua sur la frégate +<i>l'Andromaque</i>, sous les ordres de Renaudin, le futur commandant du +<i>Vengeur</i>. Lieutenant de vaisseau le 15 août 1795, et appelé au +commandement de la frégate <i>la Virginie</i>, construite sur les plans du +grand ingénieur Sané, il se signala dans l'escadre de Villaret-Joyeuse +et obtint de conserver son commandement, lorsque le grade de capitaine +de vaisseau vint récompenser ses services le 21 mars 1796; il n'avait +pas encore accompli sa vingt-cinquième année. Jacques Bergeret était +le cousin germain de M<sup>me</sup> Tallien.</p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Combat dans la Manche contre le vaisseau anglais, +<i>Indefatigable</i>, placé sous les ordres de sir Edward Pellew, plus tard +vicomte Exmouth.</p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: En 1835. Le vice-amiral Bergeret, créé sénateur en 1852, +est mort à Paris le 26 août 1857, survivant ainsi de près de deux ans +à son ancien aspirant du <i>Dix-Août</i>, l'auteur de ces <i>Mémoires</i>.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: «Espace de mer à l'ouest du département du Finistère, +limité au nord par l'archipel d'Ouessant avec la chaussée des +Pierres-Noires et par la terre ferme du cap Saint-Matthieu au goulet +de Brest; au sud par la chaussée de Sein et la partie du promontoire +qui s'étend jusqu'à Audierne; enfin, à l'est par les terres du +Toulinguet et du cap de la Chèvre.» (C. Delavaud, <i>Grande +Encyclopédie</i>, t. XX, p. 967).</p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: L'anse de Bertheaume se trouve à quelques lieues de +Brest, dans la commune de Plougonvelin, non loin de la pointe +Saint-Matthieu. À l'entrée de l'anse, un fort construit sur un rocher +isolé, porte le nom de château de Bertheaume. Tant que dura le blocus +de Brest, les navires en rade se bornèrent à naviguer entre Brest et +Bertheaume. Aussi un mauvais plaisant rédigea-t-il l'épitaphe suivante +pour l'amiral Ganteaume, ou Gantheaume qui avait commandé l'escadre de +Brest pendant un certain temps:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add1em">Cy-gît l'amiral Gantheaume,</span><br> + Qui s'en fut de Brest à Bertheaume,<br> + Et profitant d'un bon vent d'Ouest,<br> +<span class="add1em">S'en revint de Bertheaume à Brest.</span></p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Commune du département du Finistère, arrondissement de +Châteaulin, à l'extrémité de la presqu'île de Crozon, qui sépare la +rade de Brest de la baie de Douarnenez. Camaret se trouve au-delà du +<i>Goulet</i>, en dehors de la rade, par conséquent.</p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Charles Moreau.</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Je n'ai pu, à mon grand regret, me procurer aucun +renseignement sur Verbois qui, comme on le verra ci-après, fut enlevé +en deux heures par la dysenterie à bord du <i>Dix-Août</i>.</p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Gaud-Aimable Hugon, né le 31 janvier 1783 à Granville, +aujourd'hui département de la Manche. Mousse, novice, matelot et +aspirant sur les bâtiments de l'État du 17 décembre 1795 au 4 juillet +1805.</p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: À la bataille de Navarin, le capitaine de vaisseau Hugon +commandait la frégate <i>l'Armide</i>. Voyant la frégate anglaise <i>Talbot</i>, +sérieusement menacée par plusieurs vaisseaux turcs, il vint se placer +entre elle et l'un de ces derniers, qui fut rapidement capturé. Il fit +arborer sur la prise les couleurs de l'Angleterre à côté de celles de +la France.</p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Le capitaine de vaisseau Hugon prit part à l'expédition +d'Alger, comme commandant supérieur d'une flottille.</p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Où il a commandé la station navale.</p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Depuis le 1<sup>er</sup> mars 1831. Postérieurement au moment où +M. de Bonnefoux écrivait ces lignes, M. Hugon a été créé +successivement vice-amiral, baron, sénateur du second Empire.</p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Il s'agit ici de l'expédition du <i>Géographe</i>, commandée +par le capitaine Nicolas Baudin, et qui, après la mort de son chef, +fut ramenée en France par le capitaine Milius.</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Charles Moreau fut nommé enseigne de vaisseau, le 3 +brumaire an XII.</p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Chef-lieu de canton du département d'Ille-et-Vilaine, à +21 kilomètres au sud de Vitré.</p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Honoré-Joseph-Antoine Ganteaume, né le 13 avril 1755, à +la Ciotat (aujourd'hui département des Bouches-du-Rhône), avait servi +dans la Marine royale en qualité d'officier auxiliaire, lieutenant de +frégate et capitaine de brûlot, du 30 mars 1779 au 17 mai 1785. Il y +était rentré comme sous-lieutenant de vaisseau, le 1<sup>er</sup> mai 1786. La +Révolution le nomma successivement lieutenant de vaisseau, en 1793, +capitaine de vaisseau en 1794. Ce fut la partie brillante de sa +carrière, pendant laquelle il servit avec éclat sous Villaret-Joyeuse +et Renaudin. Contre-amiral en 1798, il ramena Bonaparte en France, au +mois d'octobre 1799. Après le 18 brumaire, le premier Consul le fit +entrer au Conseil d'État. Nommé vice-amiral, le 30 mai 1804, créé +comte de l'Empire, Ganteaume est mort en activité de service à Aubagne +(Var), le 28 septembre 1818. Il était pair de France et Inspecteur +général des classes.</p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: Voyez ci-après la notice sur l'amiral Linois.</p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: L'escadre partit de Brest, le 23 janvier 1801.</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Le 18 février 1801.</p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Louis-Marie Le Goüardun, né le 9 septembre 1754, était +capitaine de vaisseau, depuis le 12 brumaire de l'an III. C'était un +ancien officier auxiliaire de la Marine royale.</p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Le 19 mars 1801.</p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Indépendamment de ces quatre vaisseaux, Ganteaume garda +en outre, sous ses ordres, une frégate, une corvette et quelques +transports.</p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Combats d'Algésiras, des 6 et 13 juillet 1801, contre +l'escadre de lord Cochrane (Voyez le rapport de l'amiral Linois, sur +ces combats, dans Fr. Chassériau, <i>Précis historique de la Marine +française, son organisation et ses lois</i>, Paris, 1845, t. I).</p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Le 5 juin, la frégate anglaise, <i>la Pique</i>, prit chasse +devant l'escadre française et rallia celle de lord Keith. Le 7, +l'amiral Ganteaume détacha la corvette <i>l'Héliopolis</i>, qui, échappant +à la croisière anglaise, entra dans le port d'Alexandrie. L'amiral, ne +la voyant pas revenir, la crut capturée et se décida, le 9, à mettre +les troupes à terre. Voyez Chevalier, <i>Histoire de la Marine française +sous le Consulat et l'Empire</i>, 1886, p. 45.</p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: C'était bien, en effet, l'avant-garde de l'escadre de +lord Keith.</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Dans <i>une Notice sur la campagne de l'amiral Ganteaume</i>, +rédigée à Toulon en janvier 1842 et conservée aux <i>Archives +nationales</i>, M. Savy de Mondiol, capitaine de frégate en retraite, +ancien aspirant de <i>l'Indivisible</i>, assigne seulement à cette +navigation une durée de huit à dix jours.</p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Derne ou Dernah, l'ancienne Darnis ou Dardanis, ville +maritime de la Cyrénaïque, comprise aujourd'hui dans le vilayet turc +de Barca ou Barkah.</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: L'amiral Ganteaume comptait que le général Sahuguet +achèterait le concours des Arabes au moyen d'une somme de 300.000 +francs qu'il lui avait fait allouer. Voyez ses lettres au ministre de +la Marine, qui sont conservées aux <i>Archives nationales</i> et en +particulier celle du 4 ventôse an IX. L'accueil fait aux embarcations +de l'escadre lui enleva ses illusions.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Goze ou Gozzo, île au nord-ouest de Malte, dont elle +constitue une dépendance. Le combat raconté ci-après n'eut donc pas +lieu, comme le dit le commandant Chevalier, entre Candie et la côte +d'Égypte. À la vérité, il y a, sur la côte Sud de Candie, une petite +île qui en dépend, et qui porte, elle aussi, le nom de Gavdo ou Gozzo. +Seulement, d'après les <i>Mémoires</i>, c'est de la première qu'il s'agit +ici.</p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Le Gouvernement consulaire accorda à chacun des deux +vaisseaux <i>l'Indivisible</i> et <i>le Dix-Août</i>, deux grenades, deux fusils +et quatre haches d'abordage d'honneur. En réalité, <i>le Dix-Août</i> avait +à peu près seul soutenu le combat.</p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: En thermidor an IX (août 1801).</p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Louis-Marie-Joseph de Caffarelli, comte de l'Empire, né +au château du Falga, dans le Haut Languedoc, le 12 mars 1760, était +lieutenant de vaisseau plusieurs années avant la Révolution. Le +premier Consul l'appela, le 20 juillet 1800, à la Préfecture maritime +de Brest, poste qu'il occupa pendant quatorze ans, et où il se +distingua. Louis de Caffarelli est mort, le 14 août 1845.</p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: En date du 24 avril 1802.</p> + +<p><a id="footnote99a" name="footnote99a"></a> +<b><a href="#footnotetag99a">99a</a></b>: M<sup>me</sup> La Blancherie, morte à Orly (Seine), en 1856, +quelques mois après son gendre. Comme nous le disons dans la préface, +et comme on le verra ci-après, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux, veuf +de M<sup>lle</sup> Pauline Lormanne, épousa, en 1818, M<sup>lle</sup> Nelly La +Blancherie. Léon de Bonnefoux, auquel l'auteur s'adresse, était né du +premier mariage de son père. M<sup>me</sup> La Blancherie n'était donc pas sa +grand'mère, bien qu'elle l'ait toujours traité comme un petit-fils. +Cette observation explique le ton du récit.</p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Laurent de Bonnefoux né à Béziers en 1788.</p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Charles-Matthieu-Isidore Decaen, plus tard comte de +l'Empire, né à Creully, près de Caen, le 13 avril 1769, était général +de division depuis 1800.</p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Mouillage de Simon's Town dans False-Bay, baie ouverte +au sud et située à l'est du cap de Bonne-Espérance.</p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Baie Delagoa, plus anciennement dite de Lagoa (de la +Lagune), appelée aussi baie de Lourenço-Marquès. Sur la côte +sud-orientale de l'Afrique, vers 26°, latitude sud et 30° 30´ +longitude est. Fait partie de la colonie portugaise de Mozambique.</p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Foulpointe ou Mahavelona. Port de la côte orientale de +Madagascar à 60 kilomètres nord de Tamatave.</p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Caddalore ou Caddalour, ville de la présidence anglaise +de Madras, à 27 kilomètres sud-sud-ouest de Pondichéry.</p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Charles-Alexandre-Léon Durand de Linois, né à Brest, le +27 janvier 1761, décédé à Versailles le 2 décembre 1848, appartenait à +l'ancienne Marine, dans laquelle il avait servi comme officier +auxiliaire. Après la Révolution, il avait, à bord de <i>l'Atalante</i>, +croisé dans les mers de l'Inde pendant trois ans. Prisonnier de guerre +en Angleterre du mois de mai 1792 au mois de janvier 1795, capitaine +de vaisseau le 4 mai de la même année, chef de division le 22 mars +1796, le ministre de la Marine Bruix le nomma, le 8 avril 1799 +contre-amiral pour la durée de la campagne de la Méditerranée, que +l'auteur raconte plus haut. Le Premier Consul le confirma dans ce +grade, le 25 janvier 1801, et lui confia le commandement de la +division avec laquelle il s'illustra à Algésiras. À titre de +récompense nationale, il reçut un sabre d'honneur, le 28 juillet 1801. +Telle était la carrière de l'amiral Linois, lorsqu'il s'embarqua à +Brest, en 1803. Les présents <i>Mémoires</i> racontent en détail sa +campagne de l'Inde. Bornons-nous à ajouter que, créé comte de +l'Empire, le 15 août 1810, pendant sa seconde captivité en Angleterre, +il fut, à la paix, nommé gouverneur de l'île de la Guadeloupe. La +seconde Restauration le mit à la retraite, le 18 avril 1816, après son +acquittement par le premier conseil de guerre de la première division +militaire, devant lequel il avait été traduit pour sa conduite à la +Guadeloupe pendant les Cent-Jours. Plus tard le Gouvernement royal lui +conféra le titre de vice-amiral honoraire par ordonnance du 22 mai +1825.</p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Charles-Hippolyte Durand de Linois, nommé enseigne de +vaisseau, le 5 juillet 1805.</p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Joseph-Marie Vrignaud, né à Brest, le 23 février 1769, +s'engagea comme mousse, à l'âge de treize ans, le 21 janvier 1782. Il +était second pilote au moment de la Révolution. Il servit sous les +ordres de Bruix, d'abord comme premier pilote, puis comme enseigne de +vaisseau. Au moment du départ de la division, il avait le grade de +capitaine de frégate depuis le 21 mars 1796; mais il fut élevé à celui +de capitaine de vaisseau le 21 septembre 1803. Joseph-Marie Vrignaud +prit sa retraite en qualité de contre-amiral. Il assista à quatre +combats dans les mers d'Europe et à quatre autres dans celles des +Indes orientales. Il avait déjà antérieurement reçu quatre blessures, +lorsqu'un boulet de canon lui emporta le bras droit, dans le combat +qui termina la campagne de la division.</p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Camille-Charles-Alexis Gaudin de Beauchêne, né à +Saint-Briac (aujourd'hui département d'Ille-et-Vilaine), le 11 +septembre 1765, sortait de la Marine marchande, dans laquelle il avait +servi comme officier. Il se couvrit de gloire dans le combat soutenu à +Vizagapatam contre le vaisseau anglais <i>le Centurion</i>, combat auquel +n'assistait pas <i>la Belle-Poule</i>, mais que l'auteur raconte cependant +un peu plus loin. Lorsque M. Gaudin de Beauchêne mourut à Montpellier, +le 19 juillet 1807, il était capitaine de vaisseau et officier de la +Légion d'honneur.</p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Léonard-Bernard Motard, plus tard baron de l'Empire, +naquit le 27 juillet 1771 à Honfleur (aujourd'hui département du +Calvados). Entré comme volontaire dans la Marine royale, le 1<sup>er</sup> +avril 1786, la Révolution le nomma enseigne de vaisseau, le 1<sup>er</sup> +avril 1793. À la bataille d'Aboukir, capitaine de frégate à bord du +vaisseau <i>l'Orient</i>, qui sauta, il reçut deux blessures. Il obtint, +lui aussi, le grade de capitaine de vaisseau, le 24 septembre 1803. +Léonard Motard commanda <i>la Sémillante</i> du 20 avril 1802 au 5 février +1809. <i>La Sémillante</i> se sépara de bonne heure de la division et eut +une histoire particulière. Elle prit part au combat de la baie de +Saint-Paul de l'île de la Réunion, et lutta contre la frégate anglaise +<i>la Terpsychore</i>. Le commandant Motard prit sa retraite, le 23 +novembre 1813.</p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Allain-Adelaïde-Marie de Bruillac de Kerel, né à Rennes +le 22 février 1764, s'était engagé comme mousse en 1776. Il avait pris +part à la guerre de l'Indépendance d'Amérique comme novice, puis comme +volontaire, assisté à la bataille d'Ouessant sur le vaisseau <i>le +Solitaire</i>, à sept combats sur le vaisseau <i>le Souverain</i>, faisant +partie de l'escadre du comte de Grasse. Après avoir servi comme +officier de la Compagnie des Indes, il était officier auxiliaire de la +Marine royale, au moment où éclata la Révolution. Lieutenant de +vaisseau en 1794, capitaine de frégate en 1796, il reçut le +commandement de <i>la Charente</i>, et soutint, le 26 germinal an VI, un +combat glorieux contre un vaisseau anglais de 74 canons, un vaisseau +rasé et une frégate portant du 18. À la suite de ce combat, il fut +promu capitaine de vaisseau. L'auteur de ces <i>Mémoires</i> écrit toujours +Bruilhac, nom qui figure également dans les <i>États généraux de la +Marine</i>. Le nom véritable de Bruillac se trouve dans l'acte de baptême +et dans un autographe du commandant que nous avons eu entre les +mains.</p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Denis (Julien-Marius-Jean), né le 7 juillet 1769, +s'engagea comme novice en 1782. Plus tard il passa l'examen d'aspirant +de 1<sup>re</sup> classe et devint enseigne en 1793, et lieutenant de vaisseau +en 1794. Il avait encore ce grade lors de sa mise à la retraite, au +mois de novembre 1815. Il mourut en 1822.</p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Jacques Moizeau, né le 14 mars 1765, à l'île d'Yeu, +s'était engagé comme mousse en 1776. Il était lieutenant de vaisseau +depuis l'an V.</p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: François-Julien de La Porte, né à Brest, le 19 avril +1778, s'était, lui aussi, engagé comme mousse le 1<sup>er</sup> octobre 1789. +Aspirant de 3<sup>e</sup> classe, le 6 mai 1793, il avait, sur le vaisseau <i>le +Téméraire</i>, pris part au combat du 23 prairial an II (1<sup>er</sup> juin +1794), entre l'escadre de Villaret-Joyeuse et celle de l'amiral Howe. +Ayant passé successivement les examens d'aspirant de seconde, puis +d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe, il fut capturé une première fois par les +Anglais, le 19 ventôse an V (9 mars 1797) sur la corvette <i>la +Constance</i>, à la suite d'un combat soutenu, dans les parages +d'Ouessant contre les deux frégates anglaises, <i>le San-Fiorenzo</i> et +<i>la Nymphe</i>. Il était enseigne de vaisseau sur la flûte <i>la Pallas</i>, +qui succomba non loin de Saint-Malo, le 17 pluviôse an VIII (5 février +1800), après deux engagements, le premier avec deux corvettes +anglaises, le second avec une frégate et quatre corvettes. Lorsque <i>la +Belle-Poule</i> mit à la voile, de La Porte, qui avait été promu +lieutenant de vaisseau, le 5 mars 1803, comptait donc déjà de longs et +brillants services.</p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Pierre-Louis-Esprit Giboin, né le 28 mai 1776, à +Monferat (aujourd'hui département du Var), avait d'abord navigué au +commerce. Il obtint le grade de capitaine de frégate, et mourut à +Brest, en 1829.</p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Louis Puget, du port de Lorient, enseigne de vaisseau +du 4 floréal an X (24 avril 1802).</p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Jean-Baptiste-Henri Desbordes, du port de Brest, +enseigne de vaisseau du 3 brumaire an XII (26 octobre 1803).</p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: René-Just Vermot, né à Nantes, le 4 février 1784, +navigua comme matelot de 1797 à 1799, et passa ensuite les examens +d'aspirant de 2<sup>e</sup> classe, puis d'aspirant de 1<sup>re</sup> classe. Promu +capitaine de vaisseau, en 1840, il fut retraité en 1844.</p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: L'orthographe qui prévaut aujourd'hui est Bencoulen ou +Benkoulen, ville sur la côte ouest de l'île de Sumatra. Capitale des +possessions anglaises de Sumatra jusqu'en 1824, cédée, à cette époque, +aux Hollandais.</p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Entre Sumatra et Java.</p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Le ou plutôt les détroits de Gaspar se trouvent dans +l'archipel de la Sonde entre l'île de Bangka et l'île de Billiton. Ils +sont parsemés de récifs, et on y compte une centaine d'îlots.</p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Jean Martel, du port de Brest.</p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Dans le sud-ouest du groupe des Anambas, à l'est de la +côte orientale de la presqu'île de Malacca.</p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Calixte-Jacques Vincent, né le 17 février 1792 à +Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord), nommé chirurgien auxiliaire de 3<sup>e</sup> +classe, en mai 1808, et chirurgien entretenu, en février 1810, donna +sa démission en septembre 1817. C'est le seul des officiers de santé +de <i>la Belle-Poule</i>, sur lequel nous avons pu nous procurer quelques +renseignements.</p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Welter-Freder ou plutôt Weltevreden (paix du monde) est +aujourd'hui le centre de la nouvelle ville de Batavia et l'un de ses +plus beaux quartiers.</p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Le Lièvre de Tito (Paul), du port de Toulon, +commissaire de la Marine de 2<sup>e</sup> classe.</p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Sadras, village à 66 kilomètres sud-sud-ouest de +Madras.</p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: La cité de Visakha, le «Mars» hindou, sur la côte des +Circar.</p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Dans sa <i>Note sur la Fixation de l'effectif naval en +France</i>, note insérée dans les <i>Nouvelles Annales de la Marine et des +colonies</i>, M. de Bonnefoux dit à propos de ce combat: «Nous nous +garderons bien de passer sous silence que les honneurs de cette +journée furent pour le capitaine Gaudin-Beauchêne, de la frégate +<i>l'Atalante</i>, qui tirant moins d'eau que <i>le Marengo</i>, s'approcha +beaucoup plus près du <i>Centurion</i> et dont le feu fut si foudroyant et +les manœuvres si hardies que l'amiral Linois, son état-major, son +équipage, mus par un sentiment électrique, le saluèrent par une +acclamation trois fois répétée de: Vive Beauchêne».</p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Jusqu'en 1796, la carrière de Denis de Crès, né à +Château-Villain (aujourd'hui département de la Haute-Marne), le 18 +juin 1762, s'était confondue avec celle de son camarade Casimir de +Bonnefoux. Ils avaient été promus aux mêmes grades, la même année. +Aspirant-garde de la Marine en 1779, garde de la Marine en 1780, +enseigne de vaisseau en 1782, de Crès était lieutenant de vaisseau +depuis 1786, au moment où la Révolution éclata; il fut, comme Casimir +de Bonnefoux, nommé capitaine de vaisseau en 1793, chef de division en +1796. À partir de ce moment, au contraire, leurs destinées +divergèrent. Contre-amiral en 1798, de Crès se voyait élevé, le 3 +octobre 1801, au ministère de la Marine, qu'il devait diriger pendant +treize ans. Plus tard l'empereur le nomma vice-amiral et le créa duc +de l'Empire. Ce n'est pas ici, le lieu de juger le rôle de de Crès +comme ministre de la Marine. On verra du reste, dans la <i>Biographie</i> +de Casimir de Bonnefoux, à la fin de ce volume, le récit d'un +entretien entre le préfet maritime de Boulogne et le ministre de la +Marine, dans lequel ce dernier ne joue pas le beau rôle.</p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: M<sup>me</sup> La Blancherie.</p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Au commencement du siècle, Chandernagor était très +prospère.</p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Voyez le récit de ce combat dans Frédéric Chassériau, +<i>Notice sur le vice-amiral Bergeret</i>, Paris, 1858.</p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Pégu, grand pays du nord-ouest de l'Indo-Chine, sur le +golfe du Bengale et le golfe de Martaban.</p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: À mon très vif regret, je n'ai pu me procurer aucun +renseignement sur Rozier au ministère de la Marine. Son nom ne figure +en outre dans aucun des <i>États généraux de la Marine</i>. Prisonnier en +Angleterre, à la suite du dernier combat de <i>la Belle-Poule</i>, il eut +sans doute le sort de Laurent de Bonnefoux, de Rousseau, dont il sera +question plus loin, et de beaucoup d'autres aspirants; il fut licencié +à la paix. Le procès-verbal de capture de <i>la Belle-Poule</i>, rédigé à +bord du vaisseau anglais <i>le Repulse</i>, le 23 ventôse an XIV (14 mars +1806) porte la signature B. Rozier, aspirant de 1<sup>re</sup> classe. Les +<i>Archives nationales</i> possèdent ce procès-verbal parmi les <i>Pièces +relatives à la campagne de l'amiral Linois</i>.</p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: <i>L'État général de la Marine</i> pour 1805 mentionne +Lozach, François Louis, du port de Brest, enseigne de vaisseau du 3 +brumaire an XII (26 octobre 1803). Il ne saurait être question ici de +notre héros, mais peut-être d'un frère plus âgé. D'après le +procès-verbal que je viens de citer l'aspirant de <i>la Belle-Poule</i> +s'appelait Jean-Baptiste.</p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Achem, ville de la côte de Sumatra, plus connue +aujourd'hui sous le nom d'Atchin.</p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Andaman (îles). Archipel situé dans le golfe du Bengale +par 90° de long. E. et entre 10° 25' et 13° 34' lat. N., sur une +longueur de 425 kilomètres avec une superficie totale de +6.497<sup>km</sup>,9.</p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Officier de santé sur <i>la Belle-Poule</i>.</p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Rodrigue ou Rodrigues, île de l'Océan Indien, à 638 +kilomètres de Maurice, l'ancienne Île-de-France.</p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Mahé (des Seychelles), île de l'Océan Indien, au +nord-nord-est de Madagascar, par 4° 45' latitude sud et 55° 10' +longitude est.</p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: L'île d'Anjouan est une des îles Comores, entre la côte +orientale d'Afrique et Madagascar.</p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: À 170 kilomètres est du cap Guardafui, la pointe la +plus orientale de l'Afrique.</p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Surate ou Sourat, dans le golfe de Cambay, à 270 +kilomètres nord de Bombay, passait, à la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, pour +la ville la plus peuplée de l'Inde.</p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Archipel de l'océan Indien, sur la côte ouest de +l'Inde, au nord des Maldives, entre 10° et 14° 30' latitude N. 69° 50' +et 72° longitude E.</p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Entre 1° et 7° 30' latitude N., entre 70° 30' et 72° +20' longitude E.</p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: l'Île Malique, aujourd'hui Miniçoy ou Minikoi entre les +Laquedives et les Maldives.</p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Trinquemalé ou Trincomali, excellent port de la côte +N.-E., de l'île de Ceylan.</p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: En 1782.</p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Au sud de l'île de Madagascar.</p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Baie de la Table, sur la côte ouest, tournée vers le +nord. C'est sur la baie de la Table que se trouve la ville du Cap.</p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Saint-Paul de Loanda et Saint-Philippe de Benguela, +villes principales de la colonie portugaise de L'Angola.</p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Cabinde, Cabinda, port portugais, à 65 kilomètres nord +de l'embouchure du Congo.</p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Le nom de Congo a prévalu.</p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Port de la colonie française du Congo, au sud de la +colonie.</p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Dans les États de service de M. Vermot, dont nous avons +parlé plus haut, se trouve la note suivante: «A pris à l'abordage dans +la nuit du 7 décembre 1805, avec le canot de <i>la Belle-Poule</i>, le +négrier anglais <i>le Rolla</i>, armé de 8 canons et de 26 hommes +d'équipage.»</p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: I. do Principe, à environ 2° latitude N., en face de la +côte nord de la colonie française du Congo.</p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Aimé-Benjamin de Fleuriau, naquit à la Rochelle, le 12 +juin 1785. Après avoir navigué comme novice de 1798 à 1801, il était +aspirant de 1<sup>ère</sup> classe, depuis le 7 décembre 1802. Embarqué en +cette qualité sur <i>l'Atalante</i>, il assista au brillant combat de +Vizagapatam, contre le vaisseau anglais <i>le Centurion</i>, et prit part +aux croisières de l'escadre de l'amiral Linois, jusqu'au moment où sa +frégate se mit à la côte au Cap de Bonne-Espérance. Lors de l'attaque +de la colonie hollandaise par les Anglais, l'équipage de <i>l'Atalante</i> +lutta vaillamment contre l'envahisseur, et M. de Fleuriau grièvement +blessé d'un coup de feu à la poitrine, au combat de Bluvberg, tomba +entre les mains de l'ennemi, mais fut renvoyé en Europe comme +incurable. Il guérit néanmoins, et devint capitaine de vaisseau. Nommé +maître des requêtes au Conseil d'État, il remplit assez longtemps les +fonctions de <i>Directeur du Personnel</i> au ministère de la Marine. M. de +Fleuriau, chevalier de Saint-Louis, et grand officier de la Légion +d'honneur, mourut à Paris, le 3 décembre 1862.</p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Par 26° latitude Nord et 33° longitude Ouest.</p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: <i>Le London</i> et <i>le Ramilies</i>.</p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Né en 1754, mort en 1822.</p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau, <i>Histoire +de la Marine française sous le Consulat et l'Empire</i>, Paris, 1886, pp. +305 et 306.</p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: William Parker, plus tard sir William Parker, né en +1781 à Almington-Hall, comté de Stafford, mort en 1866, après une +brillante carrière.</p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Il n'en avait même que vingt-cinq, un an de plus que +l'auteur de ces <i>Mémoires</i>.</p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Sir Charles Napier, né le 6 mars 1786, mort le 6 +novembre 1860, deux fois membre du Parlement, contre-amiral en 1846, +vice-amiral en 1854. D'un caractère très passionné, il eut des démêlés +célèbres d'abord avec l'amiral Stopford, plus tard avec les lords de +l'Amirauté. Il était le cousin germain du général sir Charles-James +Napier, le héros du Sindh et de son frère, le général sir +William-Francis-Patrick Napier, l'historien de la guerre d'Espagne.</p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: En 1833, sir Charles Napier, qui avait accepté le +commandement de la flotte de dona Maria, remporta au cap Saint-Vincent +une victoire signalée sur celle de Dom Miguel. Il publia trois ans +plus tard un récit de cette guerre.</p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Par une ironie du sort, sir Charles Napier termina sa +carrière active sous Napoléon III, en qualité de commandant de +l'escadre de la Baltique pendant la guerre de Crimée.</p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Sir John-Thomas Duckworth, né à Leatherhead (Surrey), +en 1748, mort à Plymouth en 1817, était, depuis 1800, vice-amiral et +gouverneur de la Jamaïque.</p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: Corentin-Urbain-Jacques-Bertrand de Leissègues, né à +Hanvec, près de Quimper, le 29 août 1758, mort à Paris, le 26 mars +1832, commandait en 1793 la division qui reprit la Guadeloupe aux +Anglais. Il fut nommé contre-amiral à la suite de ce succès, le 16 +novembre 1793, et vice-amiral en 1816.</p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Le 6 février 1806, à Santo-Domingo, capitale de la +partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, cédée à la France par le +traité de Bâle et où le général Ferrand s'était maintenu après le +triomphe de l'insurrection dans l'ancienne colonie française. L'amiral +de Leissègues, parti de Brest le 13 décembre 1805 avec cinq vaisseaux, +deux frégates et une corvette, avait porté mille hommes de renfort au +général Ferrand.</p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: L'escadre de l'amiral Duckworth se composait de 7 +vaisseaux, 2 frégates et 2 bâtiments légers. Voyez, sur le combat, Fr. +Chassériau, <i>Précis historique de la Marine française</i>, t. I, p. 338.</p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: Dans le comté de Glocester, à quatorze kilomètres N.-E. +de Glocester.</p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Dans le comté de Somerset, à dix-sept kilomètres E. de +Bristol.</p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Petit pieu en fer dont on se sert pour attiser le feu +de charbon de terre dans les cheminées anglaises.</p> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: À trente-quatre kilomètres N.-E. de Winchester.</p> + +<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> +<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: En 1807, Georges III avait sept fils, le prince de +Galles, plus tard Georges IV, le duc d'York, le duc de Clarence, le +futur Guillaume IV, le duc de Kent, père de la reine Victoria, le duc +de Cumberland qui devint en 1837 roi de Hanovre sous le nom +d'Ernest-Auguste, le duc de Sussex, le duc de Cambridge.</p> + +<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> +<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Louis-Jean-Marie-Népomucène Rousseau, né à Angerville, +près d'Étampes, le 18 avril 1787, appartenait à une très honorable +famille de l'Orléanais. Il entra dans la Marine en qualité de novice, +vers le milieu de l'an XII, à l'âge de seize ans, et devint +successivement aspirant de 2<sup>me</sup>, puis de 1<sup>re</sup> classe. Lorsque, le +13 décembre 1805, la division du contre-amiral de Leissègues réussit à +tromper la vigilance de la croisière anglaise et à sortir de Brest, +Louis Rousseau était embarqué sur un des vaisseaux de cette division, +<i>l'Alexandre</i>, commandant Garreau. Doué d'une grande intelligence et +d'une merveilleuse énergie, le jeune aspirant vit sa carrière brisée +par le combat du 6 février 1806, dans lequel il se signala, du reste, +par sa valeur. Prisonnier avant d'avoir atteint l'âge de dix-neuf ans, +il fit vingt-deux tentatives d'évasion, dont M. de Bonnefoux raconte +quelques-unes, d'une audace singulière. Nous aurons l'occasion de +retrouver la belle et attachante figure de Louis Rousseau. Son fils, +Armand Rousseau, inspecteur général des Ponts et Chaussées, né à +Treflez (Finistère), le 24 août 1835, mort gouverneur général de +l'Indo-Chine, à Hanoï, le 10 décembre 1896, tenait de lui «son +imagination ardente, son caractère entreprenant et énergique, et ce +courage qui ne reculait devant aucune tâche et n'en entreprenait +aucune sans espérer la mener à bien». M. C. Colson, ingénieur en chef +des Ponts et Chaussées, le constate avec raison dans sa <i>Notice sur la +vie et les travaux d'Armand Rousseau</i> (<i>Annales des Ponts et +Chaussées</i>, 1<sup>er</sup> trimestre 1897).</p> + +<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> +<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Chatham. Ville, port et arsenal d'Angleterre, comté de +Kent, sur la Medway, à 17 kilomètres de son embouchure.</p> + +<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> +<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: À 16 kilomètres E. N. E. de Chatham.</p> + +<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> +<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: En 1835.</p> + +<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> +<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: La Medway débouche dans l'estuaire de la Tamise.</p> + +<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> +<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Deal, ville maritime dans le comté de Kent, sur le +Pas-de-Calais.</p> + +<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> +<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: Samuel Johnson, célèbre écrivain anglais, né à +Lichfield le 18 septembre 1709, mort à Londres le 13 décembre 1784.</p> + +<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> +<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: À vingt-sept kilomètres nord-ouest de Leicester.</p> + +<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> +<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Ville du comté de Sussex, à 13 kilomètres nord-est de +Hastings.</p> + +<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> +<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Ce fut pendant cette période, au commencement de 1814, +que M. de Bonnefoux épousa une belle et charmante jeune fille qu'il +adorait, M<sup>lle</sup> Pauline Lormanne, fille du colonel Lormanne, +directeur d'artillerie à Rochefort. Un fils leur naquit bientôt, mais +mourut à l'âge de six mois. Ils en eurent un second en 1816, celui +auquel s'adresse l'auteur de ces <i>Mémoires</i>. Enfin, l'année suivante, +M. de Bonnefoux eut la douleur de perdre sa femme.</p> + +<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> +<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: M<sup>me</sup> Lormanne, femme du colonel Lormanne.</p> + +<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> +<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Dans les pages suivantes, l'auteur parlait à son fils +de son second mariage; il nous a paru préférable de les supprimer. Ce +second mariage qui fit le bonheur de sa vie eut lieu à Paris à la fin +de 1818. M. de Bonnefoux épousa M<sup>lle</sup> Nelly La Blancherie, fille +d'un officier de marine, mort jeune. De ce mariage naquit en 1819 +M<sup>lle</sup> Nelly de Bonnefoux, qui devint plus tard M<sup>me</sup> Pâris. Sa mère +M<sup>me</sup> de Bonnefoux lui survécut neuf ans et mourut seulement au mois +de décembre 1879.</p> + +<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> +<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Angerville-la-Gate, commune du département de +Seine-et-Oise, arrondissement d'Étampes, canton de Méréville.</p> + +<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> +<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Cette lettre est datée du 15 mai 1836, en rade de +Brest.</p> + +<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> +<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Louis Rousseau partit pour la Bretagne, dans les +premiers jours de 1823, sur les indications d'un de ses anciens amis, +M. du Beaudiez. Il acquit des héritiers de M. Soufflès-Desprez, ancien +chirurgien de marine, la plaine de Treflez, concédée à ce dernier, en +1789, par le duc de Penthièvre, et formée à peu près en totalité de +sables volants qui se déplaçaient à chaque coup de vent. Il acheta +aussi l'étang du Louc'h, qu'il réussit à dessécher, et enfin entreprit +de conquérir sur la mer des terrains que celle-ci couvrait à chaque +marée. La digue de Goulven, destinée à réaliser ce dernier projet, fut +commencée au printemps de 1824. L'œuvre ne s'accomplit pas sans +difficultés et entraîna de gros sacrifices d'argent. Les travaux de +Louis Rousseau ont eu néanmoins pour résultat d'ouvrir des voies de +communication entre des régions qui en étaient privées, d'assainir des +marais, de livrer à l'agriculture de vastes espaces et de fixer des +sables qui dévastaient la contrée. Pendant les vingt dernières années +de sa vie, Louis Rousseau rêva de fonder une «tribu chrétienne», sorte +de phalanstère chrétien, dont les membres devaient se livrer en commun +et à titre d'associés aux travaux agricoles. Il développa ses idées +dans un livre intitulé, <i>la Croisade au</i> <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècle</i>. Louis +Rousseau mourut le 24 septembre 1856, moins d'un an après son ami, le +commandant de Bonnefoux.</p> + +<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> +<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Belle promenade de Bayonne.</p> + +<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> +<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Lancerotte (Lanzarotte) une des îles Canaries.</p> + +<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> +<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Fortaventure (Fuerteventura) une des îles Canaries.</p> + +<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> +<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: (Note de l'auteur empruntée à son <i>Précis historique +sur la Guyane française</i> inséré dans les <i>Nouvelles Annales de la +Marine et des Colonies</i>, t. IX, 1852, p. 47 et suiv., p. 184 et suiv.) +Quoique la Guyane nous eût été rendue par les traités de 1814 et de +1815, cependant ce ne fut qu'en 1817 que la France se décida à en +envoyer reprendre possession. Je n'ai jamais pu connaître le véritable +motif d'un délai aussi prolongé, seulement j'ai entendu dire que cela +avait tenu à des difficultés diplomatiques. Peut-être était-ce à cause +des délimitations? Quoiqu'il en soit, les rapports officiels qui +furent envoyés en France à cette époque, ne faisaient monter la +population de la colonie qu'à sept cents blancs, huit cents +affranchis, et quinze mille esclaves, ce qui formait seulement un +total de seize mille cinq cents âmes.</p> + +<p>Ce fut le général Carra Saint-Cyr qui fut chargé de la reprise de +possession et du gouvernement de la Guyane: ses actes les plus +remarquables y furent la destruction d'une bande de nègres marrons +qui, sous les ordres d'un chef nommé Cupidon, désolaient le pays, et +l'introduction de vingt-sept chinois qu'à grands frais on alla +chercher à Manille, dans l'espérance de naturaliser à Cayenne la +culture du thé. Il paraît que cette tentative fut fort mal dirigée: +ces hommes d'abord, trop peu surveillés, au lieu de se livrer à un +travail sérieux, vécurent entre eux de la manière la plus honteuse, et +presque tous périrent au bout de quelque temps: nous en avons vu, un +peu plus tard, cinq ou six, triste débris de cette expédition, +employés comme ouvriers ordinaires aux travaux de la direction +d'artillerie.</p> + +<p>À tort ou à raison, les colons se plaignirent bientôt des exigences +des employés de l'administration, et ces plaintes parvinrent à Paris; +le général Carra Saint-Cyr fut rappelé, et M. le baron de Laussat fut +nommé pour le remplacer.</p> + +<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> +<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Le baron Pierre-Bernard Milius, maître des requêtes au +Conseil d'État, était capitaine de vaisseau depuis le 1<sup>er</sup> juillet +1814. Il était né à Bordeaux en 1773. Il avait montré beaucoup de +bravoure pendant les guerres maritimes de la Révolution. Ce fut lui +qui ramena en France après la mort de son chef, le capitaine Nicolas +Baudin, l'expédition du <i>Géographe</i> qui avait exploré les côtes sud de +la Nouvelle-Hollande. Il devait plus tard se distinguer à Navarin et y +gagner les épaulettes de contre-amiral. Le baron Milius mourut en 1829 +à Bourbonne-les-Bains.</p> + +<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> +<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Note de l'auteur empruntée à son <i>Précis historique sur +la Guyane française</i>. Ce fut au commencement de 1823 que le bâtiment +qui le portait fut signalé sur la côte; j'appareillai aussitôt pour +aller à sa rencontre et je rentrai avec lui; il était accompagné de +M<sup>me</sup> Milius qu'il venait d'épouser, et qui était aussi remarquable +par sa jeunesse que par son amabilité. La cérémonie de la réception du +nouveau gouverneur par M. de Laussat, fut noble et de bon goût, et les +paroles qu'il prononça sur l'état présent de la colonie firent une +vive impression. Je n'oublierai jamais, car j'en fus profondément +touché, que quand il passa devant moi, il eut la bonté de me présenter +une main affectueuse, et qu'à portée de voix de M. Milius, il me dit, +lui qui était sobre de compliments: «Je vous remercie du concours +actif et éclairé que vous m'avez prêté, et je vous ferai valoir au +ministre comme vous le méritez!» Le ton de cette phrase était un peu +bien administratif; mais, de la part de M. de Laussat, elle avait +beaucoup de prix.</p> + +<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> +<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: Note de l'auteur empruntée au même article que la +précédente.—Quelque temps auparavant, un fonctionnaire que je +respectais et que j'estimais infiniment, avait laissé un grand vide, +tant sa maison, dont sa femme et lui faisaient les honneurs, avec une +grâce parfaite, était recherchée par tout le monde. C'était M. +Boisson, commissaire de marine, qui était chargé des détails +administratifs, et qui avait été nommé contrôleur à la Martinique. M. +Mézès, trésorier de la Colonie, fut encore de ma part, l'objet de bien +des regrets, il était chéri de tous; c'était un ancien ami de MM. de +Martignac et de Peyronnet, deux des ministres les plus éloquents ou +les plus marquants de la Restauration, et il aimait beaucoup à +recevoir; il avait une fille qui était appelée la «Rose de la Guyane» +et lui, je l'en avais surnommé le Lucullus. Que de belles parties de +bouillotte ou de whist, que de beaux et agréables dîners ou soupers on +faisait chez lui! Il avait l'heureux don des vers; les siens +respiraient une légèreté, une finesse charmantes; c'était du Boufflers +et du Parny tout purs; en un mot, il était homme de bien, de cœur +et d'esprit. Il succomba plus tard sur cette terre et je n'ai pas eu +la douceur de le revoir en France comme nous nous l'étions si bien +promis.</p> + +<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> +<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: Voyez la note précédente et à la fin du volume +l'<i>Appendice</i> sur Victor Hugues.</p> + +<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> +<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Le directeur du personnel était alors le comte +d'Augier, contre-amiral, conseiller d'État. François, Henri, Eugène +d'Augier avait été préfet maritime en même temps que M. de Bonnefoux +et il lui avait succédé à Rochefort en 1815.</p> + +<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> +<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Aimé-Marie-Gaspard, marquis puis duc de +Clermont-Tonnerre, pair de France, lieutenant général, né à Paris, le +27 novembre 1779 était un ancien élève de l'École Polytechnique. Après +avoir quitté le ministère de la Marine pour celui de la Guerre, il +tomba du pouvoir en décembre 1827 avec le cabinet Villèle. Après la +Révolution de 1830, M. de Clermont-Tonnerre donna sa démission de pair +de France et rentra dans la vie privée. Il mourut le 8 janvier 1865.</p> + +<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> +<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: André-Jean-Christophe, comte de Chabrol de Crousol, né +à Riom le 16 novembre 1771 était le frère du préfet de la Seine de +Napoléon et avait été lui-même préfet sous l'Empire. Sous-secrétaire +d'État au ministère de l'Intérieur en 1817, élu député en 1821, il +devint pair de France en 1823 et ministre de la Marine le 4 août +1824.</p> + +<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> +<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Louis-Victor-Antoine-Marie, vicomte de Gallard de +Terraube, capitaine de vaisseau honoraire, ancien émigré.</p> + +<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> +<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ce <i>Dictionnaire abrégé de Marine</i> parut en 1834. C'est +un volume in-8<sup>o</sup> de 338 pages.</p> + +<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> +<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: Les pages 325 à 337 sont consacrées à ce sujet. Le +<i>Dictionnaire abrégé de Marine</i> repose donc déjà sur l'idée qui devait +plus tard donner naissance au <i>Dictionnaire de la Marine à voiles</i> et +de la <i>Marine à vapeur</i>.</p> + +<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> +<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: L'admission de Léon de Bonnefoux aux examens de sortie +de l'École de Saint-Cyr.</p> + +<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> +<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Je me borne à rappeler ici que cette <i>Notice</i>, écrite +en 1836, du vivant de l'ancien préfet maritime, et qui n'a jamais été +publiée, forme le complément naturel des <i>Mémoires</i>. Voyez la +<i>Préface</i>.</p> + +<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> +<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: <i>Baptiste-François-Casimir de Bonnefoux.</i></p> + +<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> +<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: D'après son acte de baptême, que nous avons eu entre +les mains, Casimir de Bonnefoux naquit le 4 mars 1761 à Marmande, de +messire Léon de Bonnefoux, écuyer et de dame Catherine de Faget. Il +eut pour parrain l'abbé Faget de Cazaux. Son père qui, comme on l'a vu +dans les <i>Mémoires</i>, était un officier retiré du service avec la croix +de Saint-Louis fut, l'année même de sa naissance, nommé par +l'intendant de Bordeaux adjoint à M. Faget de Cazaux subdélégué de +Marmande. M. Philippe Tamizey de Larroque relève le fait dans sa +<i>Notice sur la ville de Marmande</i>, p. 115. Sous l'ancien régime, le +subdélégué était le mandataire de l'intendant, qui le choisissait et +le révoquait. Il différait, à cet égard, du sous-préfet actuel.</p> + +<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> +<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Aspirant-garde de la marine à Rochefort le 1<sup>er</sup> avril +1779, garde de la marine le l<sup>er</sup> juillet 1780, sa nomination +d'enseigne de vaisseau date du 14 septembre 1782.</p> + +<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> +<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Voyez dans les <i>Mémoires</i> les notices consacrées à +Bruix et à de Crès.</p> + +<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> +<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: Casimir de Bonnefoux navigua d'abord comme garde de +marine, puis comme enseigne de vaisseau sur la frégate <i>la Fée</i>, du 11 +avril 1782 au 26 décembre 1783. Ce fut à la suite d'un combat dans +lequel il s'était distingué que le roi le nomma enseigne de vaisseau +le 14 septembre 1782.</p> + +<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> +<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: En qualité d'enseigne il servit sur le vaisseau <i>le +Réfléchi</i> et sur la frégate <i>la Danaë</i>. Promu lieutenant de vaisseau +le 1<sup>er</sup> mai 1786, il commanda en 1791 l'aviso <i>le Sans-Soucy</i>.</p> + +<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> +<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: D'après les <i>États de service</i> de M. de Bonnefoux il +fut nommé capitaine de vaisseau le 1<sup>er</sup> janvier 1793, et chef de +division le 20 mars 1796. Son incarcération au château de Brest date +de la fin de 1793 ou des premiers jours de 1794. Sa destitution comme +noble eut sans doute lieu en même temps que celle de son chef Morard +de Galle, c'est-à-dire le 30 novembre 1793 et il fut réintégré dans le +corps un peu après lui.</p> + +<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> +<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: M. de Bonnefoux commanda le vaisseau <i>le Terrible</i> du +25 mai 1793 au 26 octobre de la même année. En qualité de lieutenant +de vaisseau il avait exercé une première fois les fonctions de chef du +pavillon du contre-amiral Morard de Galle sur le vaisseau <i>le +Républicain</i>, du 6 juillet 1792 au 3 décembre de la même année. Le 10 +novembre 1792 (an 1<sup>er</sup> de la République française), Monge, ministre +de la Marine, écrivait la lettre suivante au citoyen Morard de Galle, +contre-amiral commandant l'escadre de Brest: «Les bons témoignages que +vous me rendez de la conduite et du patriotisme du citoyen Bonnefoux +ne peuvent que me donner une bonne opinion de cet officier et me +porter à lui procurer une marque de confiance. J'en saisirai +l'occasion avec plaisir et je vous prie d'être persuadé que je +n'oublierai point tout le bien que vous m'avez dit de lui, je vous +invite même à l'assurer de mes dispositions à son égard.» Nous avons +eu entre les mains l'original autographe de cette lettre.</p> + +<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> +<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: Justin Bonaventure Morard de Galle de la Bayette, né le +30 mars 1741 à Goncelin (Dauphiné) servit successivement sous l'ancien +régime dans l'armée de terre et dans l'armée de mer. Il avait pris +part d'une façon distinguée à la guerre de l'Indépendance d'Amérique, +pendant laquelle il fut blessé deux fois. La Révolution le trouva +capitaine de vaisseau et le nomma contre-amiral le 1<sup>er</sup> janvier +1792, vice-amiral le 1<sup>er</sup> janvier 1793. Destitué comme noble par +mesure de sûreté générale le 30 novembre 1793, réintégré dans la +marine le 3 mars 1795, il devint commandant des armes à Brest (chef +militaire du port) le 3 avril 1796. Devenu membre du Sénat après le 18 +brumaire, le vice-amiral Morard de Galle mourut en 1809. Il avait +assisté à quinze combats.</p> + +<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> +<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Antoine-Jean-Marie Thévenard, né à Saint-Malo le 7 +décembre 1733, entra en 1745 au service de la Compagnie des Indes et +s'éleva successivement de grade en grade jusqu'à celui de capitaine de +vaisseau. Entré dans la marine royale en 1770 comme capitaine du port +de Lorient il devint capitaine de vaisseau en 1773, chef d'escadre en +1784. La Révolution le nomma ministre de la Marine et des Colonies le +16 mai 1791, puis vice-amiral en 1793. Le vice-amiral Thévenard, après +avoir commandé la marine à Brest et à Toulon, devint préfet maritime à +Lorient et membre du Sénat. Retraité en 1810, il mourut le 9 février +1815.</p> + +<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> +<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: M. de Bonnefoux fut adjudant général au port de Brest +du 5 août 1798, au 17 septembre 1800.</p> + +<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> +<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: Une note du dossier de M. Casimir de Bonnefoux, +contemporaine, semble-t-il, de l'époque où il était adjudant général, +au port de Brest résume ainsi l'opinion de ses chefs sur son compte: +«De l'honneur, du courage et des moyens.»</p> + +<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> +<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Sur la campagne de l'amiral Bruix, voyez les +<i>Mémoires</i>, liv. <span class="smcap">ii</span>, ch. II.</p> + +<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> +<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Sur Caffarelli, voyez ces <i>Mémoires</i>, p. 87, note 1.</p> + +<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> +<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Son titre officiel fut inspecteur des classes dans le +VI<sup>e</sup> arrondissement maritime.</p> + +<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> +<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Nommé préfet maritime du I<sup>er</sup> arrondissement le 20 +septembre 1803, M. de Bonnefoux conserva ce titre jusqu'au 15 avril +1812. Par décision du 24 janvier 1804 il reçut en outre celui d'amiral +de la flottille, avec ordre d'exercer les fonctions attribuées à +l'amiral Bruix.</p> + +<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> +<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: La <i>colonne Napoléone</i> fut en outre inaugurée le 15 +août 1841. Sur la construction de la flottille de Boulogne on peut +consulter P. J.-B. Bertrand, <i>Précis de l'histoire physique, civile et +politique de la ville de Boulogne-sur-Mer et de ses environs depuis +les Morins jusqu'en 1814</i>. Boulogne-sur-Mer 1828, 1829, 2 volumes +in-8<sup>o</sup>.</p> + +<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> +<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Au nombre des officiers attachés à la personne de M. de +Bonnefoux à Boulogne, fut le lieutenant de vaisseau Duperré dont il ne +tarda pas à reconnaître le mérite, et dont il voulut se séparer pour +le mettre sur la route qui devait le conduire à ses belles actions de +l'Île de France et de Santi-Petri! Après ce dernier fait d'armes, M. +Duperré fut élevé à la dignité de vice-amiral, et ensuite nommé préfet +maritime. On connaît la glorieuse part qu'en 1830, il a prise à la +conquête d'Alger, et qui lui a valu la pairie et le bâton de maréchal +de France. Il fut ensuite nommé ministre de la Marine en 1834. À son +retour d'Alger, M. l'amiral Duperré avait pensé à son ami, et il +retarda son retour à Paris et auprès de sa famille, pour aller passer +quelques jours à la campagne chez M. de Bonnefoux. (<i>Note de +l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> +<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: Les fatigues du commandement de la flottille achevèrent +d'altérer la santé déjà affaiblie de l'amiral Bruix, qui, un jour, +exprima à Napoléon la crainte de ne pouvoir longtemps lui rendre des +services. «Mais, lui répondit l'empereur, vous vivrez bien encore six +mois; alors la descente sera faite et nous n'aurons plus besoin de +vous.» L'Amiral Bruix avait contribué au renversement du Directoire, +et ses talents mêmes ou son amabilité parfaite à part, il devait être +cher à Napoléon; ainsi, tout dit que ces paroles n'eurent d'autre tort +que d'être irréfléchies; mais qu'un souverain doit être circonspect! +et l'on en peut juger par le chagrin profond qu'en conçut l'amiral qui +succomba peu de temps après. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> +<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Légionnaire du 6 février 1804, M. de Bonnefoux fut créé +officier de la Légion le 15 juin de la même année.</p> + +<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> +<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Le 15 décembre 1809.</p> + +<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> +<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: Le ministre de la Marine demanda familièrement un jour +à M. de Bonnefoux ce qui lui était revenu des intérêts qu'il avait pu +prendre dans ces opérations; il eut même l'imprudence d'ajouter que +l'Empereur serait bien aise de le savoir. M. de Bonnefoux lui répondit +aussitôt. «Dites à l'Empereur qu'il ne sait pas plus gouverner que +vous ne savez administrer, en laissant en place un homme à qui vous +supposez une telle conduite.» Le ministre ne voulant pas se charger de +la commission, M. de Bonnefoux ajouta: «Eh bien, voici ma démission, +et je vais le lui dire moi-même.»—Il fallut que le ministre prétextât +avoir tout pris sur lui dans cette question, pour empêcher la +démission et la démarche qui en aurait été la suite. (<i>Note de +l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> +<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Jean-Baptiste Hubert, né le 1<sup>er</sup> mai 1781 à Chauny +(Aisne), devenu directeur des constructions navales à Rochefort.</p> + +<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> +<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: Lesson-René-Primevère, voyageur et naturaliste +français, né à Rochefort le 20 mars 1794, mort en 1849.</p> + +<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> +<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Ce jet d'eau existe actuellement. (<i>Note de +l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> +<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: M. de Bonnefoux qui, dès sa première jeunesse, avait +été attaché comme garde de marine au port de Rochefort, racontait +agréablement une petite aventure qui y était arrivée à quelques-uns de +ses camarades et à lui. L'entrée du jardin était permise, pendant le +jour, sous la surveillance d'un Suisse qui avait un baragouinage fort +divertissant, surtout pour des jeunes gens; nos étourdis voulurent +s'en procurer la récréation; mais pour ne pas effaroucher le Suisse, +le gros de la troupe, se mettant à l'écart, expédia le jeune Bonnefoux +qui passait pour le plus espiègle d'entre eux: l'apprenti préfet s'en +donnait à cœur joie et le dialogue amusait beaucoup ses camarades, +lorsque M. le comte de Vaudreuil, commandant de la Marine, et qui à +travers ses jalousies entendait tout de son cabinet, ouvre la porte, +traverse la terrasse, cueille une rose, et lui dit très poliment: +«Monsieur, vous demandez une rose et je suis heureux de pouvoir vous +l'offrir; mais souvenez-vous, si jamais vous occupez cet hôtel, que le +roi n'y paie pas un Suisse pour qu'on se moque de lui.» (<i>Note de +l'auteur.)</i></p> + +<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> +<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: M. de Cazenove de Pradines. Voyez p. 2.</p> + +<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> +<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: M. Ancelot, alors employé à Rochefort dans les bureaux +du préfet maritime. (<i>Note de l'auteur.</i>) François Ancelot, l'un des +derniers classiques, l'auteur de <i>Louis</i> IX et de <i>Fiesque</i>, naquit au +Havre en 1794 et mourut en 1854.</p> + +<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> +<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Voyez la description des préparatifs de défense de la +place de Rochefort en 1814 dans J.-E. Viaud et E.-J. Fleury, <i>Histoire +de la ville et du port de Rochefort</i>. Rochefort, 1845, t. II, p. 502.</p> + +<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> +<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: L'hôpital maritime de Rochefort passe pour un des plus +beaux de l'Europe.</p> + +<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> +<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: On laissa dans l'hôpital seulement quelques malades +dont le transport était impossible, en les confiant aux soins de +l'officier de santé Fleury, l'un des auteurs de l'histoire de +Rochefort citée plus haut.</p> + +<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> +<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Je me rappelle à ce sujet que M. de Bonnefoux, me +demanda si je me souvenais de lui avoir expédié du cap de +Bonne-Espérance, deux alévrammes de vin de Constance, et il ajouta que +le bâtiment qui les portait ayant été pris, le capitaine anglais +capteur avait trouvé de bon goût de lui écrire que, comme son adresse +était inscrite sur les barils, le vin avait été bu à sa santé: «Je +veux, dit-il alors, me venger de cette fanfaronnade», et il s'en +vengea en effet, mais avec noblesse, en donnant une très belle fête à +l'amiral Neale, à ses capitaines et aux officiers qu'ils jugèrent +convenable de s'adjoindre. L'anecdote du vin de Constance fut +rapportée au dessert, mais avec beaucoup de finesse, et nul n'eut le +droit de s'en fâcher. L'amiral Neale eut le chagrin, en s'entretenant +avec moi, d'apprendre que j'avais été sur une frégate dont un boulet +avait tué, à bord d'un vaisseau qu'il commandait, un de ses neveux qui +lui tenait lieu de fils: ce souvenir inattendu lui fut très pénible, +mais il n'en partit pas moins pénétré de sentiments affectueux pour +son hôte, dont il dit qu'il suffisait de l'avoir vu une fois pour ne +jamais l'oublier. Telle avait été l'opinion qu'en avaient déjà conçue +d'illustres étrangers, entr'autres: un ambassadeur des États-Unis +d'Amérique qui fut reçu par lui à Boulogne, et qui depuis a été élevé +aux premières dignités de l'État, le savant amiral Massaredo qui +commanda l'armée navale espagnole à Brest, et surtout son vice-amiral +Gravina, chambellan du roi, qu'on vit toujours si doux, si conciliant, +si sage et cependant si terrible au combat de Trafalgar, où il périt +avec tant de courage et de dévouement, en donnant des ordres pour le +salut de son escadre. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> +<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Le duc d'Angoulême arriva à Rochefort le 1<sup>er</sup> juillet +1814. (Viaud et Fleury, <i>Histoire de Rochefort</i>, t. II, p. 505.)</p> + +<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> +<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Le brevet du baron de Bonnefoux est daté du 5 juillet +1814.</p> + +<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> +<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Comparez dans <i>l'Histoire de Rochefort</i> de MM. Viaud et +Fleury, t. 1, p. 509 la description de la cérémonie de l'arrivée des +Aigles qui eut lieu, elle aussi, dans le jardin de la préfecture +maritime et qui se passa le 26 juin 1815, huit jours après la bataille +de Waterloo encore ignorée.</p> + +<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> +<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: Nicolas Léonard Beker, général de division, comte de +l'Empire.</p> + +<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> +<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Au moment où l'auteur écrit, en 1836.</p> + +<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> +<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Napoléon arriva à Rochefort le 3 juillet 1815. Le +général Gourgaud s'exprime à cet égard de la façon suivante: +«J'arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin; je descendis +à l'hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M. +de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions. L'empereur arriva +à huit heures et descendit à la Préfecture où j'étais encore avec le +Préfet.» Général baron Gourgaud, <i>Sainte-Hélène, Journal inédit</i> de +1815 à 1818 <i>avec préface et notes</i> par MM. le vicomte de Grouchy et +Antoine Guillois, <i>Paris</i> 1899, t. I, p. 27.</p> + +<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> +<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Philibert (Pierre-Henry), né le 26 janvier 1774 à l'île +Bourbon était le fils d'un ancien contrôleur et ordonnateur de la +Marine. En 1786 il entra dans la Marine royale en qualité de +volontaire. La Révolution le nomma enseigne de vaisseau le 16 novembre +1793. Il devint successivement lieutenant de vaisseau en 1803, +capitaine de frégate en 1811 et enfin capitaine de vaisseau de seconde +classe en 1814. Le capitaine de vaisseau Philibert avait les plus +beaux états de services; c'était un des meilleurs officiers de la +Marine impériale et il mérite d'être défendu contre d'injustes +attaques. Il s'était distingué à la bataille de Trafalgar et avait, +après le combat, repris le vaisseau <i>l'Algésiras</i> capturé par les +Anglais. Il avait déjà exercé plusieurs commandements importants et en +dernier lieu celui d'une division composée des frégates <i>l'Étoile</i> et +<i>la Sultane</i> qui se signala, au cours d'une croisière dans l'Océan, +par deux combats contre les Anglais. Blessé plusieurs fois, le +commandant Philibert était en 1815 chevalier de la Légion d'honneur et +chevalier de Saint-Louis. Nommé officier de la Légion d'honneur en +1821, capitaine de vaisseau de première classe en 1822, il mourut en +1824.</p> + +<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> +<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: La seconde frégate était <i>la Méduse</i>, commandée par le +capitaine de frégate Ponée. Ponée (François) né à Granville le 9 +décembre 1775, s'engagea comme matelot en 1790. Aspirant de marine en +1793, enseigne en 1794, lieutenant de vaisseau en 1802, il était +capitaine de frégate depuis le 3 juillet 1811. François Ponée avait +assisté à de nombreux combats, en particulier à celui d'<i>Algésiras</i>. +Il était tombé trois fois entre les mains des Anglais. Devenu +capitaine de vaisseau en 1820 il prit sa retraite en 1831.</p> + +<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> +<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Comme on le voit, le témoignage de notre auteur, témoin +absolument désintéressé, justifie de la façon la plus complète le +capitaine Philibert. Les éditeurs de <i>Sainte-Hélène, journal inédit de +1815 à 1818</i> par le général baron Gourgaud attaquent au contraire cet +officier. «Ponée, commandant de <i>la Méduse</i>, disent-ils p. 29, note 1, +offrit à l'empereur de combattre <i>le Bellérophon</i>, pendant que <i>la +Saale</i> (capitaine Philibert) passerait; mais Philibert refusa de jouer +le rôle glorieux qui lui était réservé». L'inexactitude de ce récit +résulte du silence de Gourgaud lui-même qui note cependant les +événements jour par jour et même heure par heure. Ajoutons-le, M. de +Bonnefoux, aide de camp et cousin germain du préfet maritime et que ce +dernier traitait comme son fils n'eût pas ignoré cet incident, s'il se +fût produit. Enfin, il convient de ne pas l'oublier, Philibert était +capitaine de vaisseau et commandant de la division composée des deux +frégates. On doit considérer comme absolument invraisemblable +l'attitude attribuée à son subordonné, le capitaine de frégate Ponée. +M. de Bonnefoux ne nomme même pas ce dernier et se borne à signaler +les entrevues du chef de la division avec l'empereur.</p> + +<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> +<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Pierre Martin naquit à Louisbourg (Canada), le 29 +janvier 1752 d'un père originaire de Provence. Il fut élevé à +Rochefort où son père avait obtenu une place de gendarme maritime +après la conquête du Canada par les Anglais. Après avoir suivi les +cours de l'École d'hydrographie de cette ville, il s'engagea comme +mousse en 1764 à bord de la flûte <i>le Saint-Esprit</i> commandée par le +chevalier de la Croix, lieutenant de vaisseau. Comme second pilote, il +servit sous les ordres de M. de Guichen et perdit l'œil gauche dans +une de ses campagnes. Il assistait à la bataille d'Ouessant en qualité +de premier pilote entretenu. Le comte d'Estaing le nomma lieutenant de +frégate, c'est-à-dire officier auxiliaire. La paix conclue, il +redevint pilote. On lui donna cependant le commandement d'un petit +bâtiment <i>la Cousine</i>, en station sur la côte du Sénégal et ce fut là +qu'il connut le chevalier de Boufflers. La Révolution nomma Pierre +Martin lieutenant de vaisseau en 1791, capitaine de vaisseau le 10 +février 1793, contre-amiral le 17 novembre de la même année. Au +lendemain du siége de Toulon, il prit le commandement des forces +navales de la Méditerranée. Il sut montrer les qualités d'un chef +d'escadre et se distingua notamment au combat des îles d'Hyères le 19 +prairial an III. Vice-amiral le 1<sup>er</sup> germinal an IV (2 mars 1796), +le Directoire le nomma en 1797 commandant des Armes à Rochefort et +après la création des préfectures maritimes il devint préfet du 5<sup>e</sup> +arrondissement. Il exerçait encore ces fonctions en 1809 au moment du +désastre de l'escadre de l'amiral Allemand sur la rade de l'île d'Aix. +Remplacé par l'amiral Truguet il prit sa retraite et ne rentra dans +l'activité que pendant les Cent-Jours. La seconde Restauration le raya +des listes de la Marine. Le vice-amiral Martin mourut à Rochefort le +1<sup>er</sup> novembre 1820. Voyez <i>Précis historique sur la vie et les +campagnes du vice-amiral comte Martin</i>, par le comte Pouget, capitaine +de frégate (petit-fils de l'amiral), Paris, 1853.</p> + +<p>Le général de brigade Bonaparte commandant l'artillerie de l'armée des +Alpes avait eu des rapports de service avec le contre-amiral Martin, +chef de l'escadre de la Méditerranée. Ces deux officiers généraux +appartenaient du reste l'un et l'autre au parti républicain. Il ne +semble pas que l'empereur s'en soit souvenu avec plaisir. MM. Viaud et +Fleury paraissent avoir raison lorsqu'ils disent dans leur <i>Histoire +de Rochefort</i>, t. 2, p. 412, à propos de l'amiral Martin: «Napoléon +n'avait pu lui pardonner ses sentiments démocratiques, sa raideur de +caractère.»</p> + +<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> +<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Cette propriété s'appelait <i>la Brûlée</i>.</p> + +<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> +<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Dans un compte rendu très étendu et fort remarquable, à +notre avis, du livre du comte Pouget cité plus haut (<i>Nouvelles +annales de la Marine et des Colonies</i>, t. X, 1853 p. 378 et suiv.), M. +de Bonnefoux s'exprimait de la façon suivante: «La classe des pilotes, +dont il est ici question, n'existe plus en France; mais il y a encore +quelque chose d'analogue dans la marine anglaise. Ces pilotes, que +l'on qualifiait de la dénomination d'<i>hauturiers</i> et dont les +fonctions furent supprimées en 1791 étaient destinés à faire des +campagnes de long cours; ils devaient être très versés dans +l'astronomie pratique et dans toutes les sciences mathématiques ayant +trait à l'hydrographie ou à la route des navires dont ils étaient +spécialement chargés; il est vrai qu'ils ne commandaient jamais la +manœuvre à bord des bâtiments, mais le plus souvent ils devaient +indiquer au commandant quelle était celle qu'ils croyaient plus +convenable de faire. On voit, par là, de quelle importance un premier +pilote était à bord et combien il devait posséder de connaissances, +d'expérience et de jugement.»</p> + +<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> +<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Dans le compte rendu mentionné plus haut, M. de +Bonnefoux rend hommage aux éminentes qualités de l'amiral Martin. +«Prisonnier de guerre sur parole à cette époque et ne pouvant, par +conséquent, servir activement sur nos bâtiments armés, j'étais un des +aides de camp de ce préfet (le baron Casimir de Bonnefoux). Ce fut +pour moi une excellente occasion de connaître l'amiral Martin dont +j'avais tant entendu parler et de m'approcher de lui. J'en saisissais +tous les prétextes avec empressement car tout, en cet homme +extraordinaire, m'attirait et me fascinait. Il s'aperçut bien vite du +charme et du plaisir que j'éprouvais à le voir et il avait la bonté de +me retenir auprès de lui toutes les fois que j'allais lui rendre mes +devoirs et que, par discrétion, je voulais abréger mes visites. Je me +convainquis alors que tout ce que j'avais ouï dire de son grand +cœur, de son esprit pénétrant, de son caractère ferme et décidé, de +sa valeur incomparable, était encore au-dessous de la vérité, et +jamais je ne quittais sa présence sans être pénétré pour lui d'une +admiration toujours plus vive, d'un respect toujours croissant. Jamais +aucun autre amiral n'a produit en moi une impression aussi profonde; +de tous ceux que j'ai connus, c'est lui certainement que j'aurais +suivi à la mer avec le plus de confiance, de dévouement et d'abandon, +s'il avait repris le commandement d'une escadre.»</p> + +<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> +<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Le roi Joseph arriva le 5 juillet à Rochefort.</p> + +<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> +<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Joseph partit sur un bâtiment américain qui vint le +prendre vers l'embouchure de la Gironde. Chateaubriand, comme on le +verra ci-après, dit que ce bâtiment était danois; cette question de +nationalité ne présente bien entendu aucune importance.</p> + +<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> +<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Rapprochez le passage suivant des <i>Mémoires +d'Outre-tombe</i> de Chateaubriand, édition Biré, t. IV, p. 67: «Depuis +le 1<sup>er</sup> juillet, des frégates l'attendaient (Napoléon) dans la rade +de Rochefort; des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs +inséparables d'un dernier adieu l'arrêtèrent... Il laissa le temps à +la flotte anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux +lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti +que prit son frère Joseph), mais la résolution lui faillit en +regardant le rivage de la France. Il avait aversion d'une république; +l'égalité et la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il pensait à +demander un asile aux Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce +parti? disait-il à ceux qu'il consultait.» «L'inconvénient de vous +déshonorer, lui répondit un officier de Marine, vous ne devez pas même +tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler +pour vous montrer à un schelling par tête.»</p> + +<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> +<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Baudin (Charles), né à Paris, le 21 juillet 1784, était +le fils du Conventionnel Baudin (des Ardennes). Il entra dans la +Marine comme novice en 1799 et passa ensuite l'examen d'aspirant. +Enseigne de vaisseau en 1804, lieutenant de vaisseau en 1809, il était +capitaine de frégate depuis le 22 août 1812. Aspirant de Marine sur la +corvette <i>le Géographe</i>, il prit part à une campagne de découvertes de +1800 à 1804. Enseigne de vaisseau, il perdit le bras droit dans le +combat soutenu le 15 mars 1808 par la frégate <i>la Sémillante</i>. En +1812, il commandait <i>la Dryade</i> au moment de son combat. Mis à la +retraite à l'âge de trente-deux ans le 18 avril 1816, Charles Baudin +demanda l'autorisation de commander pour le commerce et s'inscrivit au +port de Saint-Malo comme capitaine au long cours. Plus tard, il fonda +une maison de commerce au Havre. Rappelé à l'activité après la +Révolution de 1830 en qualité de capitaine de frégate, il fut promu +capitaine de vaisseau le 6 janvier 1834, contre-amiral le 1<sup>er</sup> mai +1838, vice-amiral le 22 janvier 1839. Il commanda l'escadre du Mexique +en 1838 et 1839 et se signala par la prise du Fort de Saint-Jean +d'Ulloa. Enfin Napoléon III l'éleva le 27 mai 1854 à la dignité +d'amiral. L'amiral Baudin mourut le 7 juin de la même année. Il était +sénateur et Grand-Croix de la Légion d'honneur.</p> + +<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> +<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Besson Jean, dit Victor, né à Angoulême, le 28 janvier +1781, s'engagea comme mousse et passa plus tard l'examen d'aspirant. +Enseigne auxiliaire en 1804, enseigne entretenu en 1811, il était +lieutenant de vaisseau depuis le 6 janvier 1815. Le général Rapp +l'avait au mois de juin 1813, nommé lieutenant de vaisseau provisoire +pour sa belle conduite au siège de Dantzick. Il s'était également +distingué lors du combat livré par la frégate <i>la Minerve</i>. Rayé des +cadres de la Marine en 1816, M. Besson entra plus tard au service du +Pacha d'Égypte. Il devint vice-amiral de la Marine égyptienne et +mourut à Alexandrie le 12 septembre 1837.</p> + +<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> +<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Ce bâtiment de commerce danois était un brick appelé +<i>la Magdeleine</i>. Il appartenait à F. F. Frühl d'Oppendorff. Le gendre +de ce dernier, le jeune lieutenant de vaisseau Besson le mit à la +disposition de l'empereur.</p> + +<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> +<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: Genty (Benoît), né à Bordeaux, le 21 décembre 1771, +commença par naviguer au commerce. Il était lieutenant de vaisseau +entretenu depuis le 11 juillet 1811. Attaché pendant la campagne de +1814 à l'artillerie du 6<sup>e</sup> corps d'armée, il servit avec la plus +grande distinction.</p> + +<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> +<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Doret (Louis-Isaac-Pierre-Hilaire), né le 13 janvier +1789, s'engagea comme mousse en 1801. Aspirant de 1<sup>ère</sup> classe en +1811, enseigne en 1812, le Gouvernement de la seconde Restauration le +raya des listes de la Marine le 23 août 1815. C'était également un +excellent officier qui avait montré la plus haute intrépidité dans le +combat livré en 1813 par <i>la Dryade</i>, que commandait Charles Baudin. +Après la Révolution de 1830, il rentra dans le Corps, devint +lieutenant de vaisseau en 1831, prit part à l'expédition du Mexique et +à la prise de Saint-Jean d'Ulloa en qualité de chef d'état-major de +l'ancien commandant de <i>la Dryade</i> le contre-amiral Baudin. M. Doret +fut promu capitaine de frégate en 1839 et capitaine de vaisseau en +1844.</p> + +<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> +<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois dans +leurs notes sur les <i>Mémoires</i> de Gourgaud, p. 37, note 1 parlent de +M<sup>me</sup> la comtesse Bertrand dans les termes suivants: «M<sup>me</sup> de +Montholon, dans ses <i>Souvenirs</i>, dit qu'elle était fille de l'Anglais +Dillon, nièce de Lord Dillon et qu'elle avait été élevée en +Angleterre. Parente par sa mère de Joséphine, ce fut l'empereur qui la +maria à Bertrand et la dota.»</p> + +<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> +<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Le général Beker avait épousé la sœur du général +Desaix.</p> + +<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> +<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Voyez le récit de Gourgaud à la date du 8 juillet: «À +quatre heures on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. À 5 +h. 10, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des +regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte; +nous courons quelques dangers. À sept heures et quelques minutes, Sa +Majesté aborde <i>la Saale</i>.»</p> + +<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> +<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: Le préfet maritime fit l'observation, car tout se +remarque, dans l'existence d'hommes comme Napoléon, que deux membres +de sa famille avaient vu: l'un le colonel de Campagnol, les débuts +militaires du futur empereur dans son régiment d'artillerie, l'autre, +lui-même, préfet maritime à Rochefort, le terme de sa carrière +politique. Comparez <i>Mémoires</i>, p. 19, note 1. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> +<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: Si la tentative de Joseph avait réussi, c'est que le +lougre sur lequel il s'était embarqué pouvait, en raison de son faible +tirant d'eau, longer la côte et se soustraire aux poursuites des +navires anglais. Le projet du lieutenant de vaisseau Genty et de +l'enseigne de vaisseau Doret reposait sur la même idée. Comp. +<i>Gourgaud</i> p. 29.</p> + +<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> +<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Dans l'entourage de Napoléon les avis étaient partagés. +À la date du 12 juillet, Gourgaud déclare qu'il a donné à l'empereur +le conseil de se rendre à la nation anglaise. Déjà le 10 juillet Las +Cases et Rovigo avaient été envoyés à bord du <i>Bellérophon</i>.</p> + +<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> +<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: La comparaison de Thémistocle n'a pas paru juste à tous +les esprits; car Thémistocle n'avait pas été vaincu par les Perses, et +il était exilé de sa patrie. Napoléon, au contraire, était fugitif +après la bataille de Waterloo; il était bloqué à Rochefort, et il ne +se livrait aux Anglais que parce qu'il croyait impossible d'échapper à +une croisière à laquelle son frère Joseph sut pourtant se dérober. En +position, à peu près semblable, Annibal préféra s'empoisonner. (<i>Note +de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> +<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: D'après MM. Viaud et Fleury, <i>Histoire de Rochefort</i>, +t. II, p. 513: «Napoléon fit donner aux deux frégates l'ordre +d'appareiller, mais le capitaine Philibert répondit froidement qu'il +lui était défendu de tenter le passage si les bâtiments devaient +courir le moindre danger.» L'ordre n'a pas été donné. Les <i>Mémoires</i> +de Gourgaud ne peuvent plus laisser aucun doute à cet égard. Quant aux +instructions et aux sentiments du capitaine Philibert, la réponse +invariable qu'il fit à Napoléon jette sur eux tant de lumière qu'elle +nous dispense d'insister.</p> + +<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> +<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: La lettre au prince Régent porte la date du 13 juillet. +Napoléon s'embarqua le 15 sur le brick, <i>l'Epervier</i>, pour se rendre +au <i>Bellérophon</i>.</p> + +<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> +<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: L'opinion de M. de Bonnefoux paraît avoir été celle de +tous les officiers de marine. Gourgaud rapporte, p. 38 que le 13 +juillet il remit au nom de l'empereur une paire de pistolets, à titre +de souvenir, aux capitaines Philibert et Ponée. Il ajoute: «Ils me +remercièrent en s'écriant: Ah! vous ne savez pas où vous allez! Vous +ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'empereur d'un tel projet.» +En 1853, dix-sept ans après avoir écrit la présente <i>Notice</i>, M. de +Bonnefoux rendant compte dans les <i>Nouvelles Annales de la Marine</i> du +livre du comte Pouget sur la vie de son grand-père le vice-amiral +Martin s'exprimait de la façon suivante: «L'amiral Martin eut +connaissance de tous les projets qui furent proposés. Un seul eut +l'assentiment du préfet maritime qui fut consulté et le sien: tous les +autres furent écartés comme irréalisables ou compromettants: ce projet +consistait à décider l'empereur à partir avec son frère, le roi +Joseph, qui était également à Rochefort et qui s'était assuré un +passage sur un bâtiment qui l'attendait dans un autre port que +Rochefort. Le roi Joseph, le préfet maritime, l'amiral Martin +s'épuisèrent à cet égard, en instances des plus pressantes; mais ainsi +que le dit M. le comte Pouget, «d'autres avis prévalurent et Napoléon +courut à sa perte».</p> + +<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> +<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: Il fut nommé ministre le 8 août 1829, mais il refusa de +s'adjoindre à l'administration de Polignac: après la Révolution de +1830 il a exercé, pendant plusieurs années, ces hautes fonctions. +(<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> +<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Sur M. de Fleuriau, voyez les <i>Mémoires</i>, p. 174, note +1, 190, 321.</p> + +<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> +<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Le baron Casimir de Bonnefoux fut destitué le 26 +juillet 1815. Il avait été près de treize ans préfet maritime. Sa mise +à la retraite date du 1<sup>er</sup> janvier 1816.</p> + +<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> +<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: M. de Bonnefoux ne réfléchissait pas, alors, que les +pensions de retraite des marins ne coûtent rien à l'État ni aux +contribuables, car elles sont soldées par leur caisse des Invalides +qui leur appartient en toute propriété. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> +<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Ces paroles se vérifièrent à la lettre, car peu après +sa destitution, je fus mis en réforme; je fus rappelé plus tard, il +est vrai, au service actif, mais relégué dans les rangs des officiers +les moins favorisés; depuis lors, malgré mes efforts et ma bonne +volonté, je ne pus acquérir aucun grade, si ce n'est à l'ancienneté. +(<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> +<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: En faisant les ventes, cadeaux ou distributions de ses +équipages, de ses meubles particuliers et de sa cave, il pensa à son +ami Baudry qui avait ses biens aux environs de Rochefort, il lui donna +donc un très beau cheval appelé Milord qui avait appartenu au général +Joubert. On assure que Sieyès avait fait obtenir à ce général le +commandement de l'armée d'Italie, pendant que Bonaparte était occupé +de son expédition plus brillante que vraisemblablement fructueuse en +Égypte, afin de le mettre à même, à défaut de Bonaparte, de s'emparer +du pouvoir en France, après quelques victoires; mais il fut tué sur ce +même cheval que M. de Bonnefoux avait fait acheter, et qu'il +affectionnait beaucoup. «Il est vieux, dit M. de Bonnefoux au colonel +Baudry, mais pour vous dédommager du peu d'usage que vous en ferez, je +vous l'enverrai avec sa bride, sa selle et sa chabraque.» On voit que, +même en faisant un présent, et c'en était un de quelque importance, à +cause des harnais qui étaient fort beaux, il voulait encore paraître +recevoir un service, afin, sans doute, de diminuer le poids de la +reconnaissance. En pareille position, lorsqu'il quitta Boulogne, il +avait voulu faire accepter un envoi de vin précieux, et il avait écrit +à celui à qui il le destinait: «Je suis le légataire universel du +préfet maritime; vous êtes porté sur son testament pour tels et tels +objets: c'est donc un devoir pour moi de vous les adresser, et j'y +trouve le plaisir d'y ajouter l'expression de mon amitié.»—Rien, en +général, si ce n'est peut-être l'agrément de sa conversation, +n'égalait celui de sa correspondance, et le ton cordial qu'il savait y +faire régner. (<i>Note de l'auteur.</i>)</p> + +<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> +<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Dans une lettre datée de Bayonne le 3 mai 1834 et +adressée à sa fille Nelly, alors âgée de 15 ans, plus tard M<sup>me</sup> +Pâris, M. de Bonnefoux décrit de la façon suivante les propriétés +habitées aux environs de Marmande par des membres de sa famille: +«Rolde, sur la droite, entre Tonneins et Marmande, est une propriété +de ton cousin de Cazenove (V. <i>Mémoires</i> p. 2), où il s'est plu à +rassembler les constructions, distributions, gentillesses des jardins +dits anglais. Le Bédart est plus près de Marmande; tout y est de +rapport; il appartient à M<sup>me</sup> de Réau. En tirant vers l'est, sur la +première chaîne des collines, qui, de ce côté, encaissent le riant +bassin de la Garonne se trouvent, sur un plateau dominant une superbe +plaine, le village et le château de Sainte-Abondance. M. de Cazenove, +père, avait acheté celui-ci pendant la Révolution, pour le restituer à +l'aîné des émigrés Bonnefoux et cette œuvre généreuse fut noblement +exécutée. Le jeune Réau en jouit à présent, c'est un séjour charmant. +En continuant vers le Nord, on laisse Navarre propriété perdue pour la +famille pendant l'émigration, et l'on arrive sur la seconde chaîne de +collines à Peyssot, où demeure ton oncle l'ancien préfet maritime et +qui réunit un peu d'agréable à beaucoup d'utile.»</p> + +<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> +<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Laurent comte de Gouvion-Saint-Cyr, maréchal de France, +fut ministre de la Marine du 23 juin au 12 septembre 1817, entre le +vicomte du Bouchage et le comte Molé.</p> + +<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> +<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Le baron Casimir de Bonnefoux, qui ne s'était pas +marié, mourut le 15 juin 1838 dans sa propriété de Peyssot, près de +Marmande, à l'âge de 77 ans. Son cousin lui avait en 1837 communiqué +la présente notice, écrite l'année précédente. Tout en l'engageant par +modestie à la détruire, il n'avait pu méconnaître son exactitude.</p> + +<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> +<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Nous reproduisons ici ces quelques pages empruntées au +<i>Précis historique sur la Guyane française</i>, que publia notre auteur +dans les <i>Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies</i>, t. VIII +(1852). Elles complètent en effet d'une façon intéressante la partie +des <i>Mémoires</i> consacrée à la campagne de M. de Bonnefoux en Guyane, +pendant qu'il commandait <i>la Provençale</i>.</p> + +<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> +<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Victor Hugues, né à Marseille en 1770.</p> + +<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> +<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Les deux commissaires de la Convention, Chrétien et +Victor Hugues quittèrent Rochefort à la fin de pluviôse an II (février +1794) avec une division commandée par le capitaine de vaisseau, plus +tard amiral de Leissègues. La division se composait des frégates <i>la +Thétis</i> et <i>la Pique</i>, de la flûte <i>la Prévoyante</i> et de cinq navires +de transport. En arrivant à la Guadeloupe, la division trouva l'île +occupée par les Anglais. Ce fut grâce à l'admirable énergie de Victor +Hugues que l'attaque fut décidée. Comme le disent MM. Viaud et Fleury +dans leur <i>Histoire de Rochefort</i> t. II, p. 425:</p> + +<p class="quote"> + «Après six mois et vingt jours de luttes acharnées entre une + poignée de Français décimés par les maladies et huit mille + Anglais, maîtres de la mer et soutenus par une flotte de trente + voiles, les Français reprirent la Guadeloupe et en chassèrent les + ennemis. Ils leur enlevèrent six drapeaux, huit caisses pleines + de lingots d'argent et leur firent beaucoup de prisonniers.»</p> + +<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> +<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Cet article de notre auteur parut dans les <i>Nouvelles +Annales de la marine et des Colonies</i>, t. III, 1850, p. 164 et suiv. +Il développe un passage des Mémoires et donne des renseignements +nouveaux sur le Collège royal de la Marine et l'École préparatoire de +la Marine, créés l'un et l'autre à Angoulême. M. de Bonnefoux y fit +une partie de sa carrière et y rendit des services signalés. Cet +article se rattache donc à ces <i>Mémoires</i> de la façon la plus étroite +et nous avons cru utile de le reproduire ici.</p> +</div> + +<div class="p4 tn"> +<p>Note au lecteur de ce fichier numérique:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du Baron de Bonnefoux, by +Baron de Bonnefoux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU BARON DE BONNEFOUX *** + +***** This file should be named 38734-h.htm or 38734-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/3/38734/ + +Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/38734-h/images/img001.jpg b/38734-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d1ba572 --- /dev/null +++ b/38734-h/images/img001.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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