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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:10:58 -0700
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: January 31, 2012 [EBook #38725]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843
+
+
+L'ILLUSTRATION
+JOURNAL UNIVERSEL
+
+ Nº 31. Vol. II.--SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40.
+
+
+
+SOMMAIRE.--Exposition de Fleurs et de Fruits dans l'Orangerie des
+Tuileries. _Distribution des prix du Cercle d'horticulture._--Courrier
+de Paris.--Revue de la Semaine. _Portrait du roi Othon_.--Les
+Pèlerinages à la Sainte-Baume. _Pèlerinage à la Sainte-Baume; Grotte de
+la Sainte-Baume; Ferrade des Boeufs dans la Camargue._--Le père Mathew,
+apôtre de la tempérance. _Une prédication du père Mathew;
+Portrait_.--Des accidents sur les chemins de fer. Statistique.--Diorama.
+Nouveaux tableaux. _Vue intérieure du diorama; Vue de Fribourg
+Suisse_.--Collection de Dessins de M. A. Vattemare. _Fac-simile d'un
+Dessin fait à la plume par M. Victor Hugo; Dessin fait à la plume par
+don Fernando, roi de Portugal_.--Théâtres. _Scène d'un Voyage en
+Espagne_.--Un amour en Province. Nouvelle par madame Louise
+Colet.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre IX, le
+Couvent de Brera. _Onze Gravures_.--Bibliographie.--Annonces.--Coffret
+donné à la reine Victoria. _Gravure._--Le Comte de Toréno,
+_Portrait_.--Amusements des Sciences. _Gravure_.--Rébus.
+
+
+
+Exposition de Fleurs et de Fruits
+
+DANS L'ORANGERIE DES TUILERIES.
+
+[Illustration: Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix à
+l'Orangerie du Louvre. 21 septembre.]
+
+Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près
+exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession
+habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont
+invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand
+nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia
+tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau
+rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en
+pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont
+l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort
+belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait
+pu croire faites de sucre candi;--une stephanotis
+floribunda;--plusieurs beaux camélias;--une strelizia regina;--une
+grande quantité de dahlias, de roses et de fruits.
+
+M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré
+digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction.
+Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture,
+que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si
+régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un
+quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de
+tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient
+surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de
+bien loin l'attente des amateurs.
+
+Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne
+pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie
+de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme
+au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos
+collections de roses réellement et complètement _remontantes_. Le temps
+n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux
+rosiers décorés du titre de _remontants_, parce qu'ils donnaient à
+l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur
+floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de
+contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et
+Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en
+rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu
+l'être à la fin de mai.
+
+Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition
+la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on
+perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et
+dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels
+que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas
+d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier,
+exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les
+signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit.
+
+Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de
+plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles
+appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères.
+
+C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les
+soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de
+quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs
+dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus
+vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux
+applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant
+plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils
+venaient de remporter.
+
+Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le
+public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé
+sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la
+science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne
+songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement.
+Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour
+que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent,
+au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des
+sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les
+signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de
+suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.
+
+
+
+[Illustration: Courrier de Paris.]
+
+Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable;
+je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais
+quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour
+quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays
+sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre?
+N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et
+je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme
+est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville
+redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on
+déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent
+des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut
+ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans
+terreur?
+
+Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de
+septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui
+ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que
+la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa
+dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de
+la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers
+rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois
+mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va
+bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares
+beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer
+et de finir.
+
+Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux
+perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un
+charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et
+maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le
+deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.
+
+On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais
+temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et
+ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans
+ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte.
+Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste.
+Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable
+printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le
+bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier;
+Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le
+tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il
+préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner
+après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui
+éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui
+prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa
+population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les
+grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en
+se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces
+mauvais tours-là; il faut être juste.
+
+Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris,
+tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi!
+c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par
+où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et
+les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela
+est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les
+chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.
+
+Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces
+adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le
+jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde
+l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux
+sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et
+malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et
+d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets,
+des bouges ignobles.
+
+C'est ici le séjour des Grâces!
+
+Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris
+reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la
+désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont
+peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid
+kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les
+Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les
+obliger à voir par d'autres yeux.
+
+La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la
+laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la
+Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais
+maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de
+bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à
+Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de
+Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route
+élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur
+d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un
+vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville.
+D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit
+le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments
+légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et
+aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments
+un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce,
+et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en
+passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le
+Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à
+face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.
+
+Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du
+Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre.
+Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et
+je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la
+fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où
+arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux
+bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces
+chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers,
+ces chapeaux éborgnés et ces mines livides? Avons-nous affaire à des
+vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de
+commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de
+très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou
+pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages
+d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de
+faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un
+torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer
+seulement vingt-quatre heures en diligence!
+
+Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un
+ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce,
+sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable
+enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces
+mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes
+arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!
+
+Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer
+trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait,
+d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de
+prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à
+peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait
+à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à
+Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de
+l'Académie royale de Musique.
+
+Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins
+particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.
+
+La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour
+domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le
+ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche
+jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces,
+de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les
+fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.
+
+On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait
+des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est
+spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à
+l'autel:
+
+Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!
+
+Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées
+solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la
+seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage
+de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et
+à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.
+
+De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est
+d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse
+de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses
+occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que
+le premier, et son boudoir est mansardé.
+
+A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge
+dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban
+mauresque remplace le _bibi_, la robe de velours ou de soie se substitue
+au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les
+souques au rebut.
+
+La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est
+ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer
+une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au
+nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de
+Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins
+quatre ou cinq dents.
+
+La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins
+laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus
+légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est
+une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des
+loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants
+qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture.
+Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de
+choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son
+pot, quand elle en a.
+
+La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations.
+Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des
+correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à
+l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain
+mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à
+la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle
+regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil,
+et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de
+Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la
+dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes,
+attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec
+fureur à la pomme de terre à l'huile.
+
+Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par
+hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous
+quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs
+appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci
+prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue
+ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour
+ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce
+et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers
+domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du
+théâtre.
+
+Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui
+danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la
+clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui
+n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré
+plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces
+jalousies du mari de la dame de choeurs.
+
+Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts
+lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque
+minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse
+à peu près deux cents kilos.
+
+Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de
+nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes
+vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances
+et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta
+pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes
+boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier,
+sous ta soie et sous tes haillons?
+
+Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore
+fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et
+recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié
+ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du
+chemin.
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+Nos efforts tendront continuellement, sinon à élargir le cadre étendu
+que nous avons choisi, du moins à le remplir complètement. Aussi,
+reconnaissant aujourd'hui que _l'Illustration_, pour ne pas se borner à
+être un sujet de pure distraction, doit fournir à ses lecteurs, sur les
+faits curieux et les événements importants qui se succèdent dans tous
+les pays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les
+informations qui méritent d'être conservées, nous entreprenons
+aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos
+livraisons, et que nous appellerons l'_histoire de la semaine_. Sans
+doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront déjà été
+signalés, des nouvelles que nous enregistrerons auront cessé d'être
+complètement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible
+d'envisager ce passé de huit jours tout autrement qu'il n'aura été
+envisagé, et, précisément parce que nous n'arriverons que le samedi,
+d'apprendre à nos lecteurs que ce qui les a fait frémir depuis le
+commencement de la semaine n'était qu'une invention, qu'une fable.
+
+Nous aurions, à coup sûr, mauvaise grâce, dans ce temps de disette de
+matière pour les feuilles politiques, à leur reprocher ces événements
+qu'elles inventent, et qui offrent à leurs lecteurs des émotions
+devenues rares, et à elles l'occasion d'un second article pour démentir
+le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un
+soulèvement était venu mettre en question, à Saint-Domingue, l'autorité
+du gouvernement nouveau, et faire renaître tout l'espoir et toutes les
+chances des partisans du gouvernement renversé? Deux jours après on nous
+annonçait que la nouvelle avait été apportée sans doute par un bâtiment
+retardataire; car, au départ du dernier navire, tout était calme et
+tranquille dans la république noire. Oui ne s'est senti profondément ému
+en lisant les détails de ce cataclysme qui avait, au Brésil, enseveli la
+moitié basse de la ville de Bahia sous la moitié haute éboulée? On vous
+donnait l'effrayante liste des édifices, des églises, des couvents, des
+rues entières où toute une population était demeurée plongée dans une
+sieste éternelle. Déjà on parlait d'organiser des comités et d'ouvrir
+une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne
+n'ayant survécu, déjà l'_Illustration_ allait expédier un dessinateur
+pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetière. A deux jours
+de là.
+
+[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont
+sérieusement atrophiées dans le document original. Le logiciel de
+reconnaissance optique des caractères est resté totalement confus. Les
+yeux du transcripteur s'efforçant de reconstituer le texte, à partir de
+ce résultat et en scrutant le document original, ont également dû se
+déclarer vaincus.]
+
+M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est
+de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux
+publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur
+adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus
+d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit
+faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du
+pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu,
+dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que
+des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique
+sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux
+belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été
+l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les
+journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins
+éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur
+l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand
+besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du
+l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à
+Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait
+plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine
+Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à
+Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers,
+était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui
+n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la
+précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par
+Varsovie.--Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses
+ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires
+de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui
+lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James,
+la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau
+gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux
+qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi
+populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses
+allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver
+par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par
+quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa
+détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et
+parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les
+nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est
+toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre
+ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement
+nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux
+premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède,
+sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe
+au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux
+combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au
+ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement
+moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur
+d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien
+perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et
+les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de
+rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le
+général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire
+importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la
+correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de
+délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient
+Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris
+sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait
+sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire
+pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le
+continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une
+insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au
+15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles
+puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux
+d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue
+qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une
+constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les
+esprits.
+
+[Illustration: Portrait du roi Othon.]
+
+Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples,
+en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer
+l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'_Alonzo_ n'y
+retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement.
+M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller
+représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à
+Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions
+extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir
+faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour
+la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le
+temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface.
+
+Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées
+administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux
+ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et
+par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de
+questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux
+irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des
+gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les
+représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques.
+Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons
+celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes
+heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par
+le _Cernéen_ de l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à
+l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le
+gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de
+l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa
+onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants
+forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans
+l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui
+ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des
+hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze
+jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième
+session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an
+prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est
+bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société
+d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée
+générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde
+sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour.
+L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous
+n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un
+immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et
+examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la
+réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le
+mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue
+expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il
+rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La
+Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les
+hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre
+plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par
+l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel
+perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts,
+plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons
+remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée
+au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une
+fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent
+décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M.
+Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et
+Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de
+brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16,
+l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques
+qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour
+mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux
+souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France
+agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre
+intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient,
+ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à
+l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix.
+
+L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie
+des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves
+pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année
+Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le
+premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce
+qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est
+celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs
+débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture
+auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier
+grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième
+grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second
+grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du
+bas-relief était _Epaminondas mourant_. L'oeuvre de M. Maréchal était
+sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en
+général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui
+d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de
+MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de
+MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de
+MM. Mayot et Lebas.--L'exposition du concours de peinture a commencé le
+mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet est _Oedipe
+s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone_. Les concurrents
+sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux
+des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2
+octobre.
+
+Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau,
+selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à
+découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion
+de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt
+cinq mois que l'_Illustration_ en a donné la gravure (1), qu'elle a
+accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits.
+Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce
+moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles,
+vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions
+moins irréprochables de l'École Normale.
+
+ [Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.]
+
+De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction
+de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice.
+C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la
+belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être
+redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également
+chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet
+artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu
+d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec
+l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il
+ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de
+Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront
+contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M.
+Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand
+travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a
+entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant
+Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de
+Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement
+remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon
+goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de
+Dampierre.
+
+Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats,
+et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits
+mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait
+judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet
+de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a
+été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à
+huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de
+lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit,
+depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant
+cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des
+belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne
+point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la
+légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui.
+
+Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que
+jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section
+de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique,
+enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La
+gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des
+monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et
+d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La
+sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans,
+un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à
+prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux
+exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au
+Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de
+l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos
+statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le
+contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve
+de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un
+demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours
+avaient fait appeler _la Panthère du triumvirat_.--Il faut au comte de
+Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus
+développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici
+dans le champ de la mort. _L'Illustration_ lui consacre sa dernière
+page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il
+nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque
+et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du
+conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme.
+Il avait pris le nom de _Mutius Scoerola_, et fit la route de Lyon à
+Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette
+rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne
+pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes,
+puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle
+de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt
+occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente.
+Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la
+vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt
+après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait
+être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération
+était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière
+organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain
+fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade,
+un établissement mystérieux, qu'on appela la _Maison grise_, et sur le
+régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges,
+furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir
+y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait
+avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de
+Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le
+point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit
+paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit
+d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom,
+il intitula les _Neuf Livres_, parce que l'ouvrage est en effet divisé
+en neuf parties.
+
+La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit
+de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses _Mémoires_,
+annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous
+imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait
+l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII.
+Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet
+homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs
+séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était
+comme une émanation de la _Maison Grise_ de Paris, dispersée par
+l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi
+incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues
+très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat,
+pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et
+vient de mourir, depuis longtemps oublié.
+
+
+
+Les Pèlerinages à la Sainte-Baume
+
+EN SEPTEMBRE.
+
+[Illustration: Pèlerinage à la Sainte-Baume.]
+
+La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie,
+Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux
+témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la
+nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le
+Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme
+le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un
+promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue.
+Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le
+nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (_Caii Marii Ager_);
+les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à
+l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou
+plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent
+aujourd'hui les _Saintes-Maries._
+
+C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les
+cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste
+effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon,
+qu'elle délivra de ce monstre appelé la _tarasque_, qui, chaque année,
+sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays;
+Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux
+encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un
+site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret
+de ses erreurs passées et de son expiation présente.
+
+[Illustration: Grotte de la Sainte-Baume.]
+
+Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des
+Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés,
+près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une
+grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la
+choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir.
+Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue,
+sous le nom de _Sainte-Baume_, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute
+la Provence.
+
+Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles,
+d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire?
+partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de
+Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la
+sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.
+
+Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce
+sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même
+foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales
+et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.
+
+L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette
+dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des
+moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la
+campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte
+d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la _malaria_,
+ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les
+moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs
+tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié.
+Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors
+leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur
+tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque
+été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas
+que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.
+
+Après la coupe des blés ont lieu les grandes _ferrades_. Les marécages
+profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme
+les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de
+chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du
+propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les _Gauchos_ du
+pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur
+de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux
+rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les
+jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un
+homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la
+servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont
+très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu
+en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la
+Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner
+paisiblement sur la Camargue.
+
+Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de
+la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils
+sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays
+n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui
+des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne
+sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A
+l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la
+rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt
+redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les
+arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la
+caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre
+dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit
+du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles,
+accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on
+se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de
+la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères,
+les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur
+de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station
+jusqu'au sommet de la montagne nommée le _Saint-Pilon_. Il y a là un
+oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus
+directement les prières au ciel.
+
+Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on
+boit à côté d'un homme à la longue barbe,
+
+ Portant bourdon, gourde et coquilles,
+
+vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un
+ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est
+séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le
+profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement
+mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi
+pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la
+Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre
+chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous
+mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre
+tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui
+devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle
+Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la
+grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter.
+
+[Illustration: Ferrade des boeufs dans la Camargue.]
+
+Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une
+Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas à un si grand succès après
+sa mort.
+
+
+
+Le Père Mathew, apôtre de la tempérance.
+
+Dans un des plus nombreux meetings du _repeal_, le grand imitateur,
+O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais,
+s'écriait;
+
+«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père
+Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des
+vertus; et jamais nous ne compterons parmi les _repealers_ un homme qui
+aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre.
+Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus
+que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons
+chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est
+là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra.
+
+«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple
+converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer
+de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les
+plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes
+aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans
+l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais
+mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la
+société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes
+momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...»
+
+Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à
+laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du
+libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de
+l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq
+millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de
+liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans
+l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu
+au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient
+dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes
+saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en
+effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?
+
+[Illustration: Une prédication du père Mathew.]
+
+Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait
+dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la
+monarchie anglaise, puisqu'au dire du _Standard_ les annales welches
+donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un
+des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le
+porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de
+Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe
+Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le
+dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce
+nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une
+circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était
+réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie,
+qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un
+gentilhomme français, le vicomte de Chabot.
+
+Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un
+goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé,
+se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles
+qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible
+avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque
+fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa
+patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus
+secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de
+soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les
+dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui
+paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui
+non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles
+et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple,
+mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution
+des générations présentes.
+
+[Illustration: Le père Mathew, apôtre de la tempérance.]
+
+L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les
+Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de
+prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager
+saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne
+s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les
+déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale
+influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et
+aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne
+travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à
+la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi
+les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune
+homme résolut de consacrer sa vie et son activité.
+
+C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune
+des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux
+privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de
+boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de
+leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et
+tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi
+pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.
+
+L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle
+est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers
+l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de
+l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le
+désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir
+compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il
+fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il
+fallait un _glorieux apôtre_, suivant l'expression d'O'Connell; et le
+père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.
+
+Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par
+le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun
+dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite.
+Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire
+apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui
+approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a
+parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les
+grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par
+la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a
+déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes
+pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des
+voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a
+changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si
+O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole
+exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes
+obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au
+progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le
+doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et
+un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le
+produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution
+de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de _whiskey_,
+liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement
+cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du
+signe certain d'une amélioration morale.
+
+[Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.]
+
+Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les
+propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés
+de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du
+père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne!
+disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux
+proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de
+porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse
+sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester
+contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé
+de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et
+attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et
+partout les _teatotallers_ (buveurs de thé) sont restés maîtres du champ
+de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à
+exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère
+sérieux. Une association de _wein-trinkers_ (buveurs de vin) s'est
+formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a
+dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en
+vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet
+appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à
+distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la
+modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et
+exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur
+abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les
+adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple.
+«Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas
+libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent
+que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de
+tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence
+et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre
+elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais
+grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais
+eu un caractère alarmant.
+
+Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la
+solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il
+est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow,
+par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple
+entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé
+avec moins d'empressement au-devant d'un prince.
+
+C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne
+que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de
+lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du
+peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des
+effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous
+les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans,
+s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment
+religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes
+populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte.
+Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes.
+Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et
+entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance
+divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer,
+par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent
+autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte
+les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux
+lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et
+la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le
+_pledge_. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux:
+O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et
+l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.
+
+Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les
+ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont
+admis à prendre le _pledge_. Des dames élégamment velues, qui
+probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne
+craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement
+le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre
+autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre
+ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais
+enfreint.
+
+Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père
+eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en
+tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du
+rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son
+domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à
+grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope
+conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux.
+Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre
+discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq
+ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la
+tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections,
+prêtèrent serment et devinrent membres de la société.
+
+Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte
+par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie,
+a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination.
+Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir
+quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul
+souvenir du _whiskey_, du _gin_, de _l'ale_ et du _porter_. Une fois la
+solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions
+chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du
+serment facile.
+
+Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré
+de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus
+d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au
+curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire
+renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à
+l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort
+à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver
+des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il
+en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent
+presque tous les _teatotallers_, est de la grosseur d'un franc. Il ne la
+donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est
+facultative.
+
+C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à
+défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé
+à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait
+bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les _teatotallers_ ce
+que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.
+
+La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il
+poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations
+sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut
+l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours.
+Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus
+petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera
+encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le
+lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais
+penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre
+dans sa misère.
+
+Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père
+Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se
+livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de
+travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni
+dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de
+souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective
+que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de
+boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père
+Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils
+doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas
+d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi
+éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou
+le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la
+volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand
+toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile,
+les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette
+unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il
+faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte,
+mais aussi sans menace et sans violence.
+
+Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell
+a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour
+rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il
+n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse
+le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de
+maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier
+cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que
+l'instruction générale, une meilleure organisation du travail,
+l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des
+invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et
+l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes,
+pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira
+le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais:
+Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable:
+Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la
+moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait
+son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.
+
+Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes,
+_Il Pianto_, je crois:
+
+ ... J'entends de mon coeur la voix mâle et profonde
+ Qui me dit que tout homme est apôtre en ce monde.
+
+Chacun de nous, s'il veut écouter au fond de son âme, y entendra cette
+voix mystérieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien
+d'hommes aujourd'hui, pleins de généreux desseins, demeurent dans
+l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien à faire de grand dans le
+monde, que tout est mesquin, étroit! Il n'y a pas de grande oeuvre
+collective à poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse être comparé aux
+croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous
+entraîne tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les
+destinées politiques de la France aient aussi leur épopée, leur poème en
+action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au
+contraire, préparer le terrain, préparer les hommes, nous préparer
+nous-mêmes pour le jour où une oeuvre glorieuse appellera et réunira en
+un même faisceau toutes les volontés, toutes les ardeurs? C'est ce que
+fait le père Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et
+femmes inconnus, allant partout où une infirmité populaire appelle, dans
+les cabarets, dans les prisons, dans les hôpitaux; c'est ce que chacun
+de nous doit faire, suivant les forces de son coeur, de son
+intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense
+et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail
+que font les sociétés pour se régénérer, rien ne se perd, tout concourt
+au but: les résultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne
+l'heure marquée par la Providence, vienne l'homme de génie qui coordonne
+tous les efforts, toutes les volontés, tous les sentiments! et le
+travail des siècles, l'oeuvre lente et isolée des générations se résume
+tout à coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande époque,
+qu'on nom propre, qu'une date résument tout entière.
+
+En France, l'ivrognerie ne présente pas généralement un spectacle hideux;
+mais il est incontestable que l'intempérance y exerce de funestes
+ravages. Boire du vin frelaté est, pour tous les hommes du peuple, en
+général, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque
+devoir sacré. On n'a qu'à faire le tour des boulevards extérieurs de
+Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantité vraiment
+effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent
+et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prélève sur son
+nécessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce goût
+dépravé. Il faut s'arrêter, dans les quartiers populeux, devant les
+boutiques d'épicier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y
+consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les désordres que
+doit produire ce vice dégradant.
+
+Mais chez nous, des sociétés de tempérance sous la forme d'adhésion qu'a
+choisie le père Mathew auraient peu de succès. Il n'y a pas assez de
+gravité, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses
+populaires pour tenter, par un pareil moyen, une réforme semblable. Ce
+qui réussit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait sifflé à Paris,
+et le ridicule écraserait indubitablement apôtre et disciples. En
+France, l'homme qui possède par sa position, par sa fortune, par son
+éducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et élevés,
+serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur, à se
+priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression énergique, il noie
+son chagrin et sa misère, double fléau qui, une fois le vin bu et cuvé,
+reparaît plus sombre et plus menaçant. Les ouvriers seuls, ceux qui par
+leur intelligence, par un effort de leur volonté, se sont placés
+au-dessus de leurs frères sans cesser de partager leur misère et leurs
+travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de
+succès; eux seuls pourraient être les apôtres de la tempérance et en
+dire les avantages; eux seuls pourraient montrer à l'ouvrier les
+déplorables conséquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un
+prêtre, est-ce sur la croix de Jésus, que nos prolétaires pourraient
+prêter le serment de sobriété? Suffirait-il d'une petite médaille à
+laquelle s'attacherait le souvenir d'une cérémonie religieuse, pour
+vaincre l'attraction irrésistible qu'exerce la vue du marchand de vins?
+Nous en doutons.
+
+De tous les sentiments qui ont conservé parmi le peuple une mâle
+énergie, il en est un qui, habilement dirigé un jour, deviendra, sous la
+main de quelque homme de génie, un levier tout-puissant; ce sentiment
+est celui de l'honneur. Napoléon, à qui rien de ce qui est grand ne
+pouvait échapper, a exploité ce sentiment et s'en est servi pour
+accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais été tentée. Il
+a passionné le peuple pour le signe, pour l'étoile _de l'honneur_. Ce
+sentiment est loin d'être éteint, et l'on ne sait peut-être pas assez
+quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures
+les plus dégradées.
+
+La barrière la plus puissante, l'obstacle le plus énergique que l'on
+pourrait opposer aux progrès de l'intempérance parmi nos classes
+ouvrières, et qui les engagerait peut-être plus encore qu'un serment
+prêté devant la croix, serait donc, à notre sens, une parole D'HONNEUR
+solennelle dont la violation entraînerait le mépris de tous pour celui
+qui aurait méconnu la voix de l'honneur. C'est en intéressant l'honneur
+du prolétaire à sa propre amélioration qu'on donnera aux réformes
+sociales un caractère noble et élevé. Par la création des caisses
+d'épargne, on a remédié, sans doute, au mal que le père Mathew a si
+vigoureusement attaqué en Irlande, on a enlevé au vice de l'ivrognerie
+une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adressé
+jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-être
+aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrière, de
+faire appel à son HONNEUR, et d'intéresser ce sentiment vivace aux
+progrès que le peuple doit accomplir par ses propres efforts.
+
+
+
+Des Accidents sur les Chemins de Fer.
+
+STATISTIQUE.
+
+Les chemins de fer sont aujourd'hui un des besoins de notre
+civilisation; le goût de la locomotion rapide est entré maintenant dans
+nos moeurs; et, n'en déplaise à quelques esprits chagrins et jaloux de
+tout progrès, nous verrons, avant peu d'années, notre pays sillonné de
+ces merveilleuses voies de communication et un essor définitif donné à
+l'esprit industriel et commercial de la France. Mais en attendant cet
+heureux temps, que nous appelons de tous nos voeux, il nous semble utile
+de détruire certains préjugés que nous avons trouvés enraciné-, dans les
+esprits même les plus judicieux sur les inconvénients de cette extrême
+rapidité et sur les dangers auxquels elle peut donner naissance.
+
+Les derniers accidents arrivés, tant en France qu'en Angleterre, sont
+venus donner un nouvel aliment à ces terreurs exagérées. L'affreuse
+catastrophe du 8 mai 1842 et les plaintes dechirantes dont un malheureux
+père de famille a fait retentir l'enceinte du tribunal de police
+correctionnelle, ont vivement agi sur les imaginations déjà préoccupées,
+et un _tollé_ général s'est fait entendre contre les chemins de fer; et
+cependant, nous devons le dire, jamais craintes ne furent plus
+chimériques; et parmi tous les genres de locomotion connus et mis en
+pratique jusqu'à ce jour, nul ne présent.; moins de chances d'accidents
+que la circulation par les chemins de fer; nous allons prouver tout à
+l'heure par des chiffres la vérité de cette assertion.
+
+Présentons d'abord quelques considérations préliminaires de nature, nous
+le pensons, à faire naître dans les esprits une conviction raisonnée, et
+disparaître des craintes irréfléchies.
+
+Une machine, quand l'homme la crée pour un usage, pour un but déterminé,
+et qu'elle est arrivée à un degré de perfection convenable, remplit ce
+but admirablement, et beaucoup mieux que ne le pourrait faire l'homme
+lui-même. Qu'on se reporte, en effet, à la naissance de la machine à
+vapeur, à cette époque où la main d'un enfant était nécessaire pour
+ouvrir et fermer alternativement les robinets d'entrée et de sortie de
+la vapeur: n'est-il pas vrai que l'enfant pouvait être distrait, oublier
+son devoir, ouvrir ou fermer trop tard les robinets, et par là,
+augmenter et même faire naître les chances d'explosion de la chaudière?
+Eh bien! depuis que le piston lui-même, en s'élevant ou s'abaissant, met
+en jeu tout le mécanisme, qu'il est chargé d'introduire et d'expulser la
+vapeur, d'activer ou de modérer le feu, il agit avec la plus admirable
+régularité, et jamais une explosion n'est arrivée par son fait.
+
+Il en est de même d'une machine locomotive: mettez-la sur la voie, les
+roues armées de bourrelets, et laissez-la marcher: ne craignez pas
+qu'elle se dérange; tant qu'elle aura de l'eau et du coke, la vapeur
+continuera à se former, les pistons à jouer, les roues à tourner, et
+elle suivra la route qui lui a été tracée; mais comme les circonstances
+du chemin varient, qu'il y a là une courbe à franchir, ici une station à
+desservir, cette machine doit être guidée, modérée ou poussée par une
+main habile, à laquelle, du reste, elle obéit toujours. C'est donc le
+conducteur de la locomotive qui est la providence des convois.
+
+Mais en est-ce de même, nous le demandons, pour les voitures de
+transport sur les routes ordinaires? Là, point de rails saillants qui
+retiennent forcément les roues sur la voie; mais, des deux côtés de la
+route, des fossés, des ravins où le moindre écart peut vous précipiter.
+Au lieu de la fidèle locomotive qui reste strictement dans la ligne de
+son devoir, un attelage de chevaux que la course excite, que le fouet
+aiguillonne, qui doivent se détourner pour livrer passage, et occuper
+tantôt le milieu, tantôt le bas côté de la route; puis des pentes
+rapides, des ornières, et au milieu de tout cela, l'instinct de
+l'animal, ses caprices, sa force, qu'il ne doit pas à l'homme, et que
+dans bien des cas l'homme ne peut maîtriser. Faut-il s'étonner, après
+cela, des accidents que fait naître la locomotion ordinaire? Aussi l'on
+ne s'en étonne pas, c'est chose reçue et passée dans les usages, et l'on
+se préoccupe très-peu, en roulant en diligence, des chances de danger
+que l'on court. Quant à nous, nous l'avouons, sans prétendre faire le
+moindre tort à l'homme ou aux animaux, ni diminuer la confiance qu'on
+place en eux, le mode de locomotion mécanique, et, en général, tout mode
+de transmission de mouvement mécanique est ce qui nous a toujours paru
+le plus rassurant, parce que c'est ce qu'il y a de plus régulier.
+
+Les chiffres que nous allons citer feront, nous l'espérons, partager
+notre conviction à nos lecteurs.
+
+Les accidents de chemins de fer appartiennent tous à deux séries de
+causes: la première série est celle des accidents dus à une mauvaise
+administration, tels que collisions de convois, signaux mal transmis,
+morts aux passages à niveau; la seconde série comprend ce que nous
+pouvons appeler les causes inévitables: ce sont les bris d'essieux, les
+éboulements, les obstacles placés méchamment sur la voie, le déplacement
+des rails et des coussinets qui entraîne les déraillements.
+
+Un relevé exact des accidents arrivés par ces diverses causes a été fait
+en Angleterre, qui, en 1840 comptait déjà _cinquante_ chemins de fer en
+exploitation, et en avait plus de _soixante_ en 1842. Ce relevé comprend
+environ trente mois, du 1er août 1840 au 1er janvier 1843, et il nous
+paraît d'autant plus concluant que la circulation a atteint un chiffre
+extraordinaire, et que la vitesse y est moyennement plus grande qu'en
+France et en Belgique.
+
+Ces accidents sont divisés en trois catégories, savoir:
+
+1re catégorie: sortie des rails, collisions de convois, faits provenant
+du chemin, tels qu'éboulement, bris d'essieu (rangés parmi les causes
+inévitables);
+
+2e catégorie: accidents provenant du fait des personnes victimes, soit
+en montant, soit en descendant d'un convoi en marche, en traversant la
+voie au moment du passage d'un convoi;
+
+3e catégorie: accidents dont les victimes sont les agents des compagnies
+de chemins de fer.
+
+La première catégorie est, on le voit, la seule dont il y ait lieu de se
+préoccuper, puisque c'est la seule où l'on puisse accuser le mode de
+locomotion et les administrateurs des compagnies; cependant, pour ne
+rien dissimuler, nous donnerons les accidents des trois catégories..
+
+Dans les dix-sept mois, depuis août 1840 jusqu'à la fin de décembre
+1841, sur ses chemins de fer, en Angleterre, les accidents ont été au
+nombre de 204, savoir; 79 en 1840 et 125 en 1841:
+
+ 1re categ. 53 accid. ont tué 16 personnes et en ont blessé 203
+ 2e - 52 - 23 - - 30
+ 3e - 95 - 16 - - 62.
+
+Pendant ces dix-sept mois, 15 millions de voyageurs ont été transportés
+par les chemins de fer: en comprenant le nombre des morts à celui des
+voyageurs, on arrive à ce résultat remarquable et parfaitement
+rassurant, que dans la 1re catégorie seule, il y a eu un mort pour
+326,006 voyageurs; dans la 2e seule, il y eu un mort pour 652,172
+voyageurs, et en d'autres termes, qu'un seul voyageur sur 652,172 a été
+imprudent, et a payé son imprudence de sa vie.
+
+Pour les deux catégories réunies, il y a eu une victime pour 217,536
+voyageurs; enfin, en réunissant les trois catégories, on n'arrive encore
+qu'au chiffre d'un mort pour 150,435 voyageurs, et nous n'avons pas
+besoin de faire remarquer de nouveau que le seul chiffre significatif
+est celui de la première catégorie.
+
+Si nous décomposions les chiffres que nous avons donnés plus haut, nous
+montrerions qu'il y a en un huitième de moins d'accidents en 1841 qu'en
+1840. En parcourant l'état de ces accidents pour 1841, on trouve comme
+indication, trois fois, _sauté hors du wagon pour rattraper son
+chapeau_; douze fois, _sauté hors d'un wagon_; six fois, _écrasé en
+traversant la ligne à l'arrivée d'un convoi_; plusieurs fois, tué en
+dormant sur les rails, ou tombé du haut de voitures où il était monté
+sans permission.
+
+En 1842, sur 64 chemins de fer qui ont transporté 18 millions de
+voyageurs, et dont le parcours a été, chaque semaine, de 273,000
+kilomètres, ou plus de sept fois le tour de la terre, les accidents sont
+devenus encore plus rares.
+
+Ainsi,
+
+1re catég., 10 accidents ont tué 5 personnes, et en ont blessé 14
+2e 47 26 22
+3e 77 42 35.
+Total; 154 accidents, 73 morts, blessés, 71.
+
+Comparons, comme nous l'avons fait tout à l'heure, le nombre des morts
+au nombre des voyageurs, et faisons remarquer d'abord que dans les cinq
+victimes de la première catégorie, une seule avait pris toutes les
+précautions convenables et n'avait aucune imprudence à se reprocher; ce
+serait donc, dans ce cas, un mort pour 18 millions de voyageurs.
+
+Dans la première catégorie, il y a eu un mort pour 3,600,000 voyageurs,
+et environ un blessé pour 1,200,000 voyageurs.
+
+Dans la seconde catégorie seule, il y a eu un mort pour 692,076
+voyageurs, et pour les deux réunies, un mort pour 580,645 voyageurs.
+
+Enfin, en réunissant les trois catégories, on trouve que, parmi tous
+ceux qui se sont servis des chemins de fer, ou qui étaient employés sur
+ces chemins, il y a eu un mort sur environ 250,000 personnes.
+
+En Belgique, où les chemins de fer sont en activité depuis le milieu de
+l'année 1835, les résultats que nous avons recueillis ne sont pas moins
+remarquables. De 1835 à 1839, il n'y avait presque partout qu'une seule
+voie, et les seules gares d'évitement étaient les gares de stations. Il
+avait donc des chances nombreuses de collisions. Eh bien, dans tout ce
+laps de temps, il n'y a eu que 15 personnes tuées et 16 blessées, et,
+parmi elles, trois voyageurs seulement ont été tués et deux blessés. Il
+a été transporté sur ces chemins 6,609,645 voyageurs; il y a donc eu un
+mort sur 2.203,215 voyageurs.
+
+Croit-on que sur une route de terre, pour une circulation aussi énorme,
+on n'aurait pas eu plus d'accidents à déplorer? Qu'on songe que les
+6,609,645 voyageurs de Belgique représentent le chargement complet de
+330,482 diligences de vingt places, ou le travail d'une diligence
+partant tous les jours au complet pendant _neuf cents ans_, et qu'on
+reconnaisse alors que le mode de locomotion le plus sûr est celui des
+chemins de fer.
+
+Nous avons commencé par donner les résultats obtenus sur les chemins de
+fer étrangers, parce que nous savons que le peuple français a l'esprit
+tellement fait qu'il s'en rapporte davantage à l'expérience de ses
+voisins qu'à la sienne propre. Cependant ce qui nous reste à dire des
+chemins de fer Français n'est pas moins concluant que ce que nous avons
+dit des chemins de fer anglais et belges.
+
+Nous n'avons pu recueillir encore de renseignements antérieurs à 1843
+que pour le chemin de Paris à Saint-Germain, et pour celui de Paris à
+Corbeil.
+
+Sur ce dernier chemin, ouvert le 10 septembre 180, depuis l'époque de
+son ouverture jusqu'au 30 juin 1843, il a circulé 2,200.000 voyageurs,
+et il n'y a eu qu'un seul voyageur blessé; aucun n'a été tué.
+
+Sur le chemin de. Paris à Saint-Germain, depuis son ouverture, qui a eu
+lieu au mois d'août 1837, on a transporté plus de 6 millions de
+voyageurs, parmi lesquels un seul a été tué en 1842. Les blessures et
+contusions ont été dans la proportion d'un voyageur blessé pour cent
+mille voyageurs à peu près.
+
+Enfin, un relevé exact fait par les soins de l'administration des
+travaux publics a donné, pour le premier semestre de 1843, un résultat
+que nous consignons ici avec plaisir; sur les six chemins de fer qui
+aboutissent à Paris, et dont le développement total est de plus de 340
+kilomètres, du 1er janvier au 30 juin de cette année, il a circulé
+18,446 convois chargés de 1,889,718 voyageurs; le parcours a été de
+510,215 kilomètres, ou environ 127,551 lieues; et dans tout ce temps et
+ce parcours, pas un voyageur n'a été tué: pas un voyageur n'a été
+blessé; il y a eu seulement trois victimes, tous trois agents des
+compagnies.
+
+On voit qu'en France, comme dans les autres pays, la vie des voyageurs
+n'est pas très-exposée par le nouveau mode de locomotion.
+
+Un calcul analogue à ceux que nous avons présentés plus haut démontre
+qu'en comparant la locomotion par chemin de fer à la locomotion par route
+de terre, cette dernière est _soixante douze_ fois plus dangereuse
+c'est-à-dire qu'au lieu de 16 morts causées en dix-sept mois par les
+chemins de fer anglais, on en aurait eu 3,312 à déplorer sur les routes
+de terre.
+
+Tour ce que nous venons de dire a pour but de rassurer le public, qui
+s'habitue avec peine à comprendre qu'une machine aussi puissante soit si
+peu dangereuse; mais cela ne s'adresse qu'au public; quant aux
+compagnies, elles doivent toujours ce rappeler que ce n'est que par des
+soins de tous les instants, la surveillance la plus minutieuse,
+l'observation la plus rigoureuse de toutes les prescriptions de leurs
+règlements qu'on peut arriver aux résultats que nous nous sommes plu à
+constater, et qu'il dépend d'elles de populariser en France cet
+admirable instrument de civilisation.
+
+
+
+Diorama.--Nouveaux Tableaux
+
+[Illustration: Vue intérieure du Diorama, au moment de l'exposition
+représentant l'église de Saint-Paul-Hors-les-Murs, après un incendie.]
+
+Depuis que M. Daguerre, pensionnaire de l'État, jouit en paix du fruit
+de ses découvertes, le Diorama avait disparu. L'année dernière, M.
+Hascalon, tentant inutilement de le ressusciter, avait exposé une _Vue
+de Paris sous Charles IX_, et une _Vue du canal Saint-Martin_; mais ce
+spectacle, quoique qualifié par les journaux de _distraction
+très-agréable_, n'avait attiré qu'un petit nombre de curieux. Le Diorama
+allait être relégué parmi les inventions fossiles, quand M. Bouton a
+entrepris de le régénérer. Allez aujourd'hui rue de la Douane, et vous y
+retrouverez le Diorama perfectionné, avec toutes ses splendeurs, tous ses
+effets magiques, toutes tes admirables transformations.
+
+Nous voici dans la salle, commodément assis. Un rideau s'ouvre, et nous
+sommes transportés à Rome, sur le chemin d'Ostie, dans la basilique de
+Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle se montre à nous telle qu'elle fut bâtie
+sous le règne de Constantin le Grand. Quatre rangs de colonnes
+corinthiennes séparent la nef des bas-côtés; une riche mosaïque,
+représentant Jésus-Christ et les apôtres, occupe le cul-de-four de la
+voûte. Les portraits de deux cent cinquante-huit papes ornent la partie
+supérieure de la nef. Une mystérieuse obscurité, enveloppe le vaisseau;
+mais le maître-autel, entouré de fidèles agenouillés, resplendit d'une
+vive lumière. Tout à coup la scène change: le tableau se décompose
+graduellement, et l'on voit la basilique en ruines, après l'incendie qui
+la dévasta le 16 juillet 1823. La toiture de cèdre n'existe plus; le sol
+est jonché de débris; la flamme a fendu les colonnes de marbre, enterré
+les mosaïques, lézardé les parois. Un soleil éclatant, pénétrant dans
+l'enceinte découverte dore les restes calcinés de la vieille
+construction byzantine.
+
+A cet intérieur succède un paysage. Nous sommes en Suisse; nous avons
+devant les yeux la ville de Fribourg, avec ses maisons pittoresquement
+étalées, son pont de fil de fer, le torrent de la Sarme et haute tour de
+Saint-Nicolas. Le printemps rit dans les creux, les arbres et le gazon
+verdoient, les eaux scintillent; mais hélas! quel changement triste et
+imprévu! l'horizon s'obscurcit, la neige tombe, les toits et les
+terrains grisonnent; bientôt la ville et les maisons sont complètement
+recouverts d'une couche de neige, dont la blancheur contraste avec les
+teintes sinistres des nuages et le noir bleuâtre des flots.
+
+Ces modifications, si merveilleuses pour la majorité des spectateurs, le
+sont plus encore peut-être pour ceux qui connaissent les procédés du
+Diorama. En effet, enseigner à un artiste la théorie de ce genre de
+peinture, initiez-le à tous les secrets de MM. Bouton et Daguerre, qu'il
+se mette courageusement à l'oeuvre, et il est vraisemblable qu'il
+n'obtiendra aucun résultat satisfaisant; car si la théorie est simple,
+la pratique, hérissée de difficultés, exige autant de talent que
+d'expérience.
+
+Les tableaux du Diorama sont peints des deux côtés sur une toile de
+percale ou de calicot, d'un tissu égal, et de la plus grande largeur
+possible, afin d'éviter les coutures. Après avoir enduit la toile de
+deux ou trois couches de colle de parchemin, on en peint le devant avec
+des couleurs broyées à l'huile, mais en se servant d'essence et d'un peu
+d'huile grasse pour les tons vigoureux. On n'emploie ni blanc, ni
+couleurs opaques, ni rien de ce qui pourrait détruire la transparence de
+la toile. Lorsque ce premier tableau, d'un effet clair, est achevé, on
+exécute le second par-derrière, en s'éclairant du jour qui passe à
+travers la toile. Elle reçoit d'abord une couche de blanc transparent,
+comme le blanc de Clichy; puis l'on trace les changements que l'on veut
+faire subir au premier tableau, dont les formes doivent être exactement
+suivies ou dissimulées avec habileté.
+
+Supposons maintenant la toile en place. Si la lumière frappe le devant
+par réflexion pendant que la surface postérieure demeurera dans
+l'obscurité, l'effet clair sera seul visible. Si le jour descend par
+réfraction, de fenêtres verticales, sur le derrière de la tuile, le
+tableau antérieur sera annulé, et les spectateurs n'apercevront plus que
+l'effet vigoureux.
+
+Ce sont là les bases fondamentales du Diorama; mais M. Bouton les a
+développées, étendues, améliorées. Ainsi, par des moyens qui lui
+appartiennent, il est parvenu, au Diorama de Londres, à rendre la nature
+en mouvement, à représenter les nuages qui passent, à faire marcher dans
+une église une procession de pénitents. M. Bouton n'a pas encore initié
+ses compatriotes à ces merveilles; les deux remarquables peintures qu'il
+expose aujourd'hui ne sont en quelque sorte qu'un prélude; et cependant
+quelle perfection! quelle imitation heureuse des terrains et des
+édifices! quelle entente du clair-obscur! quelle habile distribution de
+la lumière!
+
+[Illustration.]
+
+En M. Bouton repose l'avenir du Diorama, car il est le seul artiste qui
+s'en occupe encore avec intelligence et avec succès. M. Bouton était le
+collaborateur de M. Daguerre lors de la création du Diorama; il n'a
+cessé depuis de s'y consacrer, et nous n'avons pas oublié les tableaux
+qu'il a produits durant l'espace de années; les intérieurs de _'église
+de Cantorbéry_, de _la cathédrale de Reims_, du _Campo-Santo_, du
+_cloître Saint-Wandville_, de _Saint-Pierre de Rome_, les vues de _Rouen
+après un orage_, de _Paris prise du Bas-Meudon_, de _Venise, prise du
+grand canal._
+
+En 1832, M. Mouton alla présenter le Diorama en Angleterre. Il y était
+encore jouissant de la faveur de toute la _gentry_, quand au mois de
+mars 1839, le lendemain de la mi-carême, un incendie consuma le Diorama
+parisien. Cinq mois plus tard, MM. Daguerre et Niepce cédaient à l'État,
+moyennant une rente annuelle, les procédés qu'ils avaient découverts
+pour fixer les images de la chambre obscure. Privé de M. Daguerre, le
+Diorama était désormais sans asile et sans secours. M. Bouton l'a
+appris, et il est revenu en France pour le remettre en honneur.
+
+
+
+Collection de Dessins de M. A. Vattemare.
+
+(Voir tome II, page 4,)
+
+[Illustration: Belgique.--Vue du Beffroi de la ville de Lierre, prise
+d'Anvers: fac-similé d'un dessin à la plume fait par M. Victor Hugo.]
+
+Notre biographie de M. A. Vattemare n'était qu'une introduction au
+présent article; nous voulions faire connaître le possesseur de la
+collection avant de vous montrer les dessins qu'il a exposés dans les
+salons de la Maison-Dorée, au bénéfice des pauvres patronnés par la
+société de Saint-Vincent-de-Paul.
+
+En relation, pendant ses voyages, avec les artistes du monde entier, M.
+Vattemare en a profité pour demander un souvenir aux hommes célèbres de
+différentes contrées. Nous trouvons dans son musée des échantillons de
+toutes les écoles contemporaines; nous y pouvons puiser à la fois des
+renseignements sur l'état actuel des arts, et de précieux documents sur
+les moeurs et la vie privée des nations.
+
+La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre
+intellectuel du globe, le système, d'échange et les talents dramatiques
+de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout à l'étranger
+qu'il a récolté des suffrages et des dessins. Néanmoins, si la
+collection française n'a point, d'importance sous le rapport artistique,
+elle contient des morceaux qui intéressent, par le nom et la qualité de
+leurs auteurs. Tels sont un _portrait du duc de Bordeaux_, dessiné à la
+mine de plomb par lui-même; deux études du duc de Reichstadt, d'après
+Carle Vernet, et une _Vue du beffroi de la ville de Lierre_ (Belgique),
+par Victor Hugo, conçue d'une manière poétique et largement exécutée.
+
+[Illustration: Une écurie portugaise, dessin à la plume fait par don
+Fernando, roi du Portugal.]
+
+La collection de dessins allemands est plus complète. Nous y rencontrons
+les oeuvres de ces artistes justement célèbres qui, s'inspirait du
+vieil Albert Durer, ont régénéré la peinture religieuse; Schadow,
+directeur de l'Académie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann;
+Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Académie de
+Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a tracé pour M. Vattemare deux
+esquisses architecturales à la plume et au crayon. Un autre prince, don
+Fernando, roi de Portugal, a dessiné à la plume une _Écurie portugaise_.
+Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exercé en
+faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un
+_Grenadier_ de l'empereur Nicolas.
+
+Parmi les dessins anglais, nous citerons une _Vue de l'Ile de Ceylan_,
+par le capitaine Marryat; _le Cerf mourant_, d'Edwin Landseer; une
+aquarelle de David Wilkie, et deux _Vues des Glaces australes_, par le
+capitaine Ross.
+
+Les dessins américains sont doublement curieux en ce que, nous révélant
+des talents inconnus, ils reproduisent en même temps des sites d'un
+aspect étrange, et les détails d'une civilisation nouvelle sans cesse en
+lutte contre une nature vierge encore, ou forcée du combattre les
+peuplades indigènes.
+
+Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la
+terre de Van Diemen elle-même, ont apporté leur diamant ou leur strass à
+l'écrin artistique de M. Vattemare. On y admire un _Intérieur de
+Théâtre_, du Japonais Li-Liau-Tun; des _Coquillages_, de Jedo; une _Vue
+du Jardin impérial de Pékin_, par Piao-Ti-Kiang, et le _portrait d'un
+Sauvage_, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+_Un Jour d'orage_ (GYMNASE-DRAMATIQUE).--_L'Écrin_.--_Patineau, ou
+l'Héritage de ma Femme_ (VAUDEVILLE).--_Sur les toits_.--_Voyage en
+Espagne_ (VARIÉTÉS).
+
+[Illustration: Théâtre des Variétés.--Scène du Voyage en Espagne.]
+
+Rien n'égale l'affliction, la mauvaise humeur, la colère de madame
+Lemonnier, si ce n'est peut-être la douceur, la patience, la résignation
+de monsieur son mari. Cela n'a rien d'étonnant; monsieur vient tout
+récemment d'épouser madame sans lui en avoir demandé la permission...
+Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et,
+dans tous les cas, rien ne vous empêchera de le supposer,--quoique
+Hortense, dis-je, lui eût positivement déclaré qu'elle ne l'aimait pas
+et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intéresser à un homme
+aussi intrépide?
+
+Notez bien que cet acte de courage lui a été inspiré par l'amitié qu'il
+avait pour le père d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la
+situation la plus critique qui puisse affliger un honnête négociant: i!
+allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint à son aide.
+«Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous
+manquent.--Marché conclu,» répondit aussitôt le père.
+
+On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dépensé
+beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au père les
+300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait
+Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mériter
+son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre
+consentement, et non par un abus d'autorité paternelle. S'il s'y était
+pris de cette façon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a été
+achetée et payée 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondément
+humiliée. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son
+indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en échange d'un pareil trésor?
+Quant à moi, je le déclare, M. Lemonnier, qui croit avoir été généreux,
+n'est à mes yeux qu'un vil usurier.
+
+Cet homme, après tout, est bien de son siècle, qui est notre siècle.
+L'argent lui sert à tout: c'est pour lui la panacée universelle. Veut-il
+avoir une femme, il l'achète; veut-il se débarrasser d'un rival, il paie
+le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son maître,
+consignés méthodiquement, et en manière du journal, sur un agenda. Armé
+de cet étrange manuscrit, Lemonnier se présente à sa femme: «Vous croyez
+à l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup à dire sur lui, et vous
+ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-même. Lisez.» Hortense n'a
+pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de
+son mari. Il est certain que ce mari, comparé à M. de Montgeron, gagne
+cent pour cent; mais, à tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller.
+
+M. Fournier s'est déclaré l'auteur de cette comédie, mais je n'en ai
+rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-même,
+probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela.
+Ce qui appartient à tout le monde n'appartient réellement à personne.
+
+--On n'en saurai! dire autant d'un certain écrin couvert en maroquin
+rouge, et renfermant une parure en améthystes de la plus grande beauté.
+Cet objet précieux appartient bien certainement. à madame de Coursol.
+Madame de Coursol n'a pas seulement un écrin: elle possède du plus un
+beau château, des terres magnifiques, un intendant honnête et
+désintéressé, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait
+très-volontiers à ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu
+comme celui qu'elle a, on doit regretter amèrement d'être tante.
+
+Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme déjà courbé sous le poids de
+la fatigue, et dont le front est profondément sillonné par les traces
+nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vécu dans les coulisses de
+l'Opéra, où les années comptait double, comme à l'armée en temps de
+guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny,
+habile tacticienne, dont le commandement est assez rude, et avec
+laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifié à son
+subordonné qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la
+parure d'améthystes dont je vous ai parlé. Or, la vieille dame n'a pas
+voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est
+morte subitement. Voilà l'écrin sous les scellés!
+
+Cet écrin est plein de secrets et gros d'événements. Il renferme, avec
+la parure d'améthystes, un billet fort compromettant, adressé par M. le
+due Armand du *** à madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de
+mademoiselle Fanny. M. le due est éperdument amoureux de madame de
+Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'écrin pour
+une boîte aux lettres. Voilà donc aussi le billet doux sous les scellés.
+
+Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant
+qui veut reprendre son écrit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou?
+C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement
+le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous
+que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la défunte et
+gardien des scellés, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne
+avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard
+connaît le vrai coupable, et ne veut pas le dénoncer parce que... ce
+coupable est son fils?
+
+Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si
+vous pouvez, le mot de cette énigme. Cherchez votre chemin à travers ce
+labyrinthe d'intérêts qui se contrarient, de passions qui se combattent,
+de filiations et de paternités qui se croisent. Quant à moi, je renonce
+à vous dessiner la carte topographique d'un terrain si étrangement
+accidenté. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage,
+c'est-à-dire au dénouement.
+
+Mais ne l'avez-vous pas prévu d'avance, ce dénouement? croyez-vous que
+M. Paul Duport soit homme à conclure contre la morale, et à donner un
+démenti à la conscience des honnêtes gens? Au dénouement, la vertu
+triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis
+persuadé que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous
+voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par
+la même occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des
+désopilantes fureurs d'Arnal.
+
+--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se
+dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du désastre
+de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que
+les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutôt à M.
+Rallé.
+
+Rallé est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment où madame
+Patineau hérite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amitié qui puisse
+survivre à un pareil coup. Rallé devient envieux, sournois et diplomate;
+il faut qu'à tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a
+100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans
+l'abîme, il tend sous ses pas les pièges les plus perfides; et, quand il
+le voit se débattre au milieu de la trame dont il l'a enveloppé,
+haletant, ivre de fureur et à moitié fou, il jouit délicieusement de sa
+peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un marchand de faïence qui
+n'est pas dévot?
+
+Patineau guérit pourtant de ce mal affreux que lui a inoculé Rallé. Il
+en guérit subitement, et trop facilement peut-être au gré du spectateur,
+toujours par suite du principe que j'établissais tout à l'heure: on aime
+à voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau était complètement
+imaginaire; on en rit beaucoup: peut-être en rirait-on davantage s'il
+avait, ne fût-ce qu'un moment, un peu de réalité.
+
+--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous êtes marié,
+pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre
+propre compte?
+
+--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-là, soit imperturbable.
+Lumignon est sûr de son mérite; le coeur de sa femme est sa chose, sa
+propriété; il y règne en maître absolu, et y redoute si peu les révoltes,
+qu'il néglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage
+d'agrément. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger,
+et n'en est que mieux reçue lorsqu'elle y revient.
+
+Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la
+_loyauté_ tout à fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que
+l'épithète dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout à
+madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu,
+dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il découpe un jambon
+succulent, et débarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon
+gigantesque avec ce soin et ces précautions minutieuses où se reconnaît
+un véritable épicurien? que voit-il tout à coup par la fenêtre de sa
+propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon
+n'avait eu la précaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire,
+et j'espère que vous ne chercherez pas à le deviner. Lumignon laisse là
+Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempête. Oscar
+s'échappe par la fenêtre, et le voilà _sur les toits_. Lumignon ne tarde
+pas à l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de
+grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le
+même résultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus
+sentimentale et la plus vertueuse des couturières, malgré les
+apparences. Quant à Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien
+fait.
+
+--A propos de violon, voulez-vous savoir 'étymologie de ce mot? M.
+Théophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un _voyage en Espagne_
+tout exprès pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait
+coupable de tapage nocturne, on était saisi par les _archers_; or,
+l'_archet_ conduisait tout naturellement au _violon_.
+
+Telle est du moins, sur cette grave question d'archéologie, l'opinion
+consciencieuse de M. Désiré Remillard, dont il me reste à vous conter la
+très-_pharamineuse_ histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre
+épicier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultivé la littérature
+autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de
+loisir, il s'est dit: «Allons en Espagne chercher la couleur locale, la
+vraie couleur locale; car je soupçonne fort nos romanciers, à commencer
+par M. de Salvandy, de ne nous avoir donné, malgré toutes leurs
+prétentions, que du mauvais teint.» Il part. Il arrive. «Hola! digne
+aubergiste, estimable _posadero_, donnez-moi vite une chambre.--Votre
+seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y
+établir tout à son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible
+galetas blanchi à la chaux et décoré de toiles d'araignées, où il n'y a
+ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie
+plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles.
+N'est-ce pas là ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit
+excellent (c'est une natte étendue sur le plancher); votre seigneurie ne
+trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne
+pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.»
+
+L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme à l'oeil noir, aux
+noirs sourcils, à la noire moustache, à la physionomie grave et
+rébarbative; un large _sombrero_ cache à moitié sa tête; un vaste
+manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard
+et deux affreux pistolets qui brillent à sa ceinture. Remillard est
+archéologue, mais il est poltron. «C'est là le domestique que vous
+m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre.» L'Espagnol tire gravement
+son chapeau: «Je ferai observer à votre seigneurie que me renvoyer
+ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les
+Biscayens sont très-délicats sur le point d'honneur.»
+
+Cela est accompagné d'un regard menaçant qui suffit à réfuter toutes les
+objections du voyageur, bon gré, mal gré, le domestique est accepté.
+
+«Comment, t'appelles-tu?
+
+--Je ferai observer à votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je
+n'aime pas les familiarités.
+
+--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous?
+
+--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente
+Renavidès.
+
+--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir
+retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes.
+
+--Que dit votre seigneurie?
+
+--Je vous dis de cirer mes bottes.
+
+--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus
+noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Pélage?
+Oser proposer à un homme comme moi un travail aussi dégradant!
+Prétendez-vous m'insulter?»
+
+Là-dessus grand débat entre le maître et le valet, débat qui se termine
+par une transaction, comme presque tous les débats de ce monde. Il est
+convenu que le maître cirera la botte gauche pendant que le valet cirera
+la droite. Le noble Biscayen ne tarde guère à débarrasser le naïf
+épicier de ses deux bottes et du reste de son bagage.
+
+Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou à peu près, à
+celle-là. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances
+sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le
+délivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend
+sa montre. Il échappe à un colonel carliste qui veut le faire fusiller,
+pour tomber entre les mains d'un général _christino_ qui veut le faire
+pendre. Tiré de tous ces périls par le zèle d'une femme nommée Vivienne,
+il reprend enfin le chemin de la France rassasié de couleur locale, et
+jurant qu'on ne l'y attrapera plus.
+
+Il y a dans cette parade de la gaieté et de l'esprit. Que peut-on
+demander de plus à une parade?
+
+
+
+Un Amour en province.
+
+NOUVELLE.
+
+I.
+
+Il y a un âge de charmante ignorance en amour, où l'objet aimé n'est
+point un être réel, mais la personnification trompeuse de l'idéal que
+l'âme a rêvé. A cet âge de candeur, de quinze à dix-huit ans, on suppose
+les plus séduisantes qualités, les sentiments les plus délicats à quelque
+esprit pédant, à quelque coeur sec; on s'éprend de quelque physionomie
+maladive (cachet d'une vie déréglée), à laquelle on prête un charme
+mélancolique; on se compose un _fantôme adoré_; on est ému, dominé,
+torturé, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste
+esclave de ce personnage factice jusqu'au jour où la raison dessille
+tout à coup les yeux, et fait paraître ridicule et niais ce bel amour si
+sincèrement caressé par le coeur et l'imagination..
+
+Ceci nous rappelle un délicieux passage des lettres de madame Roland aux
+demoiselles Cannet, où, jeune fille, elle avoue avec un touchant
+enthousiasme, à ses amies de pension, le trouble avant-coureur de
+l'amour que fait naître en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel
+et tendres comme Saint-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du
+bien-aimé) paraît, Manon Philippon pâlit, rougit, et ne peut contenir son
+émotion: Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la
+France; c'est une âme désintéressée, un esprit profond et créateur en
+travail d'une foule d'utopies sociales et littéraires destinées à
+régénérer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa
+contre-partie dans les mémoires de la jeune femme; la raison et l'esprit
+juste de madame Roland font justice des illusions de Manon; elle nous
+montre alors Lablancherie tel qu'il était en effet, un homme médiocre,
+intrigant et positif.
+
+Qui n'a eu son Lablancherie? qui n'a aimé dans sa jeunesse quelque
+lourdeau ou quelque fat désavoué plus tard? qui n'a rougi en se
+retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois
+innocente et indigne des émotions les plus vives et les plus vraies?
+Passons notre récit.
+
+C'était dans une ville du midi, que nous ne nommerons point, de peur que
+nos lecteurs ne cherchent à trouver en chair et en os le héros de notre
+fiction. Ce héros se nommait Démosthène, nom fatal, qui, dès son
+enfance, le voua sans vocation à l'éloquence artificielle du bureau.
+Comment avait-il reçu ce grand nom de Démosthène?... Tout simplement
+parce qu'il était venu au monde dans ces glorieuses années de la
+République française où tout enfant mâle était destiné à s'appeler
+Brutus, Themistocle, Aristide ou Négus.
+
+Démosthène était fils d'un détestable avocat de province, beau diseur,
+infatigable discuteur, et qui, à force de faconde, avait usurpé une
+espèce de réputation dans son département. Ambitionnant de voir se
+continuer son éloquence dans sa race, il y prépara son fils, d'abord en
+le nommant Démosthène, puis, lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses
+classes dans le collège de la ville, en l'envoyant à Paris étudier le
+droit. «Pars, mon fils, lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses
+adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donné.» Ces
+derniers mots renfermaient douce allusion ingénieuse, et le père
+souriait d'orgueil en les prononçant. Démosthène partit pour Paris. Son
+père lui faisait une pension de 2,000 fr. à laquelle sa mère ajoutait le
+fruit de ses économies: excellente et simple femme, elle croyait à _la
+gloire_ à venir de son fils comme elle croyait à la gloire actuelle de
+son mari; elle était pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que
+toutes les mères de ces contrées, qui font de leurs fils de grands
+flâneurs, d'insupportables hâbleurs, paresseux, insolents, manquant de
+respect à leur mère et plus tard à toutes les femmes, qu'ils n'ont pas
+appris à respecter dans celle qui leur a donné la vie!
+
+Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante et assurée,
+Démosthène, à peine installe à Paris, voulut connaître les délices de la
+capitale, Tout en suivant régulièrement les leçons de l'École de Droit,
+il fréquenta beaucoup les théâtres; celui de la Porte-Saint-Martin,
+alors florissant, le charma surtout. Mais, même dans ces distractions,
+un but d'utilité l'attirait: puisqu'il était destiné à éclipser un jour
+tous les avocats de son département, ne devait-il pas se préparer par
+tous les efforts de son intelligence à ce glorieux avenir? Or, l'art
+dramatique lui semblait un puissant auxiliaire à l'art oratoire. Deux
+passions merveilleuses se développèrent alors simultanément en lui,
+l'éloquence et la poésie tant qu'il lit des vers même des plus mauvais,
+il en était insensible; mais il aimait la poésie sans la saisir, comme
+les acteurs médiocres, pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une trame
+sonore et creuse préparée pour diriger leur organe, leurs gestes, leur
+visage. Ceci nous rappelle que nous avons oublié de faire le portrait de
+Démosthène; il avait alors vingt ans, il était petit, d'une taille assez
+svelte, quoique gauche; ses mains étaient blanches et osseuses; sa tête,
+déportée vers le crâne, était couverte de cheveux blonds cendrés, son
+front était peu élevé, mais son oeil ************** en général les yeux
+*************************** et son nez aquilin donnaient à sa figure une
+apparence de distinction; on disait de lui: _Il a l'air comme il faut_.
+Au moral était un être sec, envieux, d'une ambition mesquine. Aimant à
+paraître, à faire de l'effet, et admirablement façonné en tous points
+pour être plus tard un orateur bel-esprit de province. Malgré sa
+médiocrité, il était pourtant parvenu, à fin ce d'entêtement (c'est la
+_qualité_ qui, chez les hommes vulgaires, remplace la volonté
+intelligente que fait le génie), parvenu à acquérir un vernis
+scientifique et littéraire qui, en province, devait le faire admirer un
+jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles
+professeurs de l'époque, et sans en comprendre la portée philosophique
+ou politique, il en retint comme un écho d'expressions retentissantes
+qui devaient plus tard lui servir à formuler sa faconde.
+
+Un défaut d'organisation désespérait Démosthène: comme son illustre
+_patron_ de l'antiquité, il avait la voix faible et il bégayait; mais il
+se dit doctoralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps
+le plus débile, la déclamation devait produire le même résultat sur une
+voix flûtée et saccadée. Dès lors sa passion déclamatoire ne connut plus
+de bornes. Il fui merveilleusement secondé dans ses études dramatiques
+par un de ces hasards si fréquents à Paris. Dans l'hôtel où il logeait,
+au même étage, demeurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande
+et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, fraîche (quoique
+ayant passé trente ans), montrant fort négligemment d'assez belles
+épaules et de très-gros bras; en somme, pouvant singer sur quelque
+théâtre de province le type des _Méropes_, des _Athalies_ et des
+_Sémiramis_ tel que l'avait créé mademoiselle Georges, cette tragédienne
+souveraine avant que mademoiselle Rachel eût prouvé qu'une intelligence
+élevée servait mieux, pour interpréter l'art, que toute la puissance des
+poumons et de la force physique. Démosthène fit tout naturellement la
+connaissance de Léocadie. La belle veuve (ces femmes-là le sont
+toujours) avait eu pour mari un riche négociant du Havre qui, à la
+suite de mauvaises affaires, s'était brûlé la cervelle, ne laissant pour
+ressource à Léocadie qu'un esprit cultivé et des goûts littéraires qui
+la poussaient aujourd'hui instinctivement au théâtre.
+
+Démosthène accepta ce roman comme une véridique histoire; il avait une
+de ces natures théâtrales qui, habituées à faire parade de sentiments
+factices, sont inhabiles à discerner dans autrui le faux du vrai.
+Léocadie prenait des leçons théoriques au Conservatoire, et pratiquait
+comme figurante l'art dramatique à la Porte-Saint-Martin, où elle
+n'avait consenti à accepter un rôle aussi intime, disait-elle à
+Démosthène, que pour surmonter par degrés l'effroi que les planches
+inspiraient à sa timidité naturelle.
+
+La liaison de Démosthène et de Léocadie fut bientôt des plus intimes.
+_L'art les avait unis_, comme il disait pompeusement plus tard. Douée
+d'un organe retentissant, d'une prononciation nette, la figurante
+entreprit avec succès l'éducation dramatique du futur avocat; elle
+parvint à assouplir et à renforcer sa voix. Démosthène l'adorait par
+reconnaissance, Quel avantage de trouver dans sa maîtresse une
+institutrice! Amours, leçons ne lui coûtaient rien, et c'était un grand
+charme pour cet esprit positif, qui portait dès lors le germe d'une
+avarice instinctive, ignoble petit vice que les familles et la société
+de province nourrissent et caressent comme une vertueuse tendance d'ordre
+et de raison.
+
+Démosthène s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait
+dans cette liaison. En vain son père le rappelait-il pour soutenir son
+éloquence chancelante; quelques années d'étude, objectait Démosthène,
+étaient encore nécessaires à son perfectionnement. Mais enfin, tout a un
+terme: Démosthène se sentait très-fort en déclamation; il avait fait ses
+preuves en jouant la tragédie bourgeoise, il s'était même essayé avec
+succès dans la petite salle du théâtre Chantereine; la figurante n'avait
+donc plus rien à lui apprendre, puis elle avait grossi démesurément et
+prenait un air de vieille femme; d'autre part, les années s'étaient
+succédées sans qu'elle eût pu obtenir un tour de début sur le théâtre
+même où elle était demeurée si constamment comparse; son double prestige
+s'était évanoui aux yeux de Démosthène. Mais comment rompre une liaison
+de dix années? comment abandonner au désespoir, au suicide (autre
+illusion théâtrale de ce faux esprit), cette, femme passionnée? La mort
+du père de Démosthène vint couper ce noeud gordien. La fortune, l'éclat,
+le devoir de continuer l'éloquence paternelle, l'appelaient dans son
+pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter. Il quitta furtivement
+Paris le jour même où Léocadie avait obtenu de débuter dans un
+mélodrame, non à la Porte-Saint-Martin, mais à la Gaieté, «Je te quitte
+avec moins de regret, lui écrivit-il (il aurait trouvé trop bourgeois de
+lui dire adieu de vive voix). Te voilà avec une position; tes débuts
+seront brillants; le Théâtre-Français s'ouvrira pour toi, ô ma
+Sémiramis! souviens-toi de moi dans ta gloire!»
+
+Malheureusement Léocadie fut implacablement sifflée le soir même à la
+Gaieté; et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expédient
+que de courir à la poursuite de son infidèle. Dès le lendemain elle
+monta en diligence, et suivit la route où il avait passé douze heures
+plus tôt.
+
+Après dix ans d'absence, quand Démosthène arriva dabs sa ville natale,
+il ne bégayait plus, il était superbe d'assurance, irrésistible de
+faconde, mais il avait maigri et pâli à la peine; ses cheveux
+grisonnaient, et, quoiqu'il n'eût que trente ans, il paraissait en avoir
+quarante.
+
+LOUISE COLET.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+CHAPITRE IX.
+
+AU COUVENT DE DRERA
+
+[A]U milieu du trouble général de cette funeste journée, que nous avons
+essayé en vain de peindre, et qui ne peut être bien comprise que par
+ceux qui se détachent des coutumes régulières de nos jours pour se
+transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de désordre,
+Alpinolo, au désespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout
+Pusterla. Il en demandait des nouvelles à toutes les personnes de sa
+connaissance qu'il rencontrait, il frappait même à quelques portes
+amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre même
+le croyait en délire, et on lui répondait; «Pusterla? oh! il est à plus
+de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes
+qui fussent informées de son retour dans la cité.
+
+[Illustration.]
+
+En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre péril,
+Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de
+ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans
+l'étroite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et près de l'endroit
+nommé Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vérité historique nous
+a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies
+pures, cherchait des émotions plus brûlantes dans de coupables
+affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit
+à cause de la corruption de cette époque, soit que son opulence, sa
+jeunesse et sa beauté lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui
+en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est
+que ces écarts étaient pour la malignité une occasion de railler
+Marguerite, comme si on pouvait être déshonoré par les fautes d'autrui,
+et comme si, au contraire, l'irréprochable conduite de Marguerite envers
+son mari ne lui méritai! pas une gloire plus pure.
+
+Ce jour-là précisément, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour
+oisif dans son palais, était sorti pour rendre visite à quelqu'une de
+ses maîtresses, et aussi pour parcourir une dernière fois la ville,
+comme celui qui prend congé d'une personne aimée au moment de la quitter
+pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de
+chez elle pour répandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de
+ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les évita: tant il
+se trompe celui qui croit trouver ici-bas la récompense de ses oeuvres!
+Couvert d'un babil grossier, les yeux cachés par son capuche, Pusterla
+n'aurait point été reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-même son
+cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: «Où cours-tu
+ainsi avec cette furie?»
+
+[Illustration.]
+
+Il n'y a pas de paroles pour décrire ce qu'éprouva Alpinolo en
+apercevant son maître; et, sans autrement lui répondre, il saisit le
+cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; «Fuyons.»
+
+Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obéit à l'élan de son
+page effrayé, et ils s'enfuirent tous deux à bride abattue. Mais comme
+ils arrivaient en vue de la porte, après avoir échappé à des bandes de
+soldats qu'ils trouvèrent sur leur chemin, ils s'aperçurent qu'elle
+était gardée par un poste sous les armes. Alors le page, désespéré,
+commença à s'arracher les cheveux, à blasphémer Dieu et les hommes, ne
+voyant plus aucun moyen d'échapper. En proie à un abattement affreux, il
+se retourna vers Franciscolo en lui disant: «Vous êtes perdu... ils vous
+cherchent... tout est découvert... ils veulent votre mort...»
+
+Ces paroles entrecoupées expliquèrent à Pusterla le danger que la
+précipitation d'Alpinolo, les soldats répandus par la ville, et les
+sonneries des cloches, lui avaient déjà fait entrevoir. Mais si
+l'impétuosité naturelle du page, excitée par les angoisses d'un péril
+imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie
+de salut, Francesco, plus rassis, sut en découvrir une. Il tourna
+aussitôt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.
+
+Les couvents, on le sait, étaient des asiles inviolables, ainsi que les
+croix, les sanctuaires, les églises et les palais de la commune.
+Franciscolo devait donc se croire en sûreté dans le couvent de Brera,
+lors même qu'on l'eût vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval
+de son maître fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine
+dégagée d'un grand poids; il sauta à bas de son cheval, baisa le seuil
+du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant
+de ses larmes, il se préparait à lui raconter sa faute et la trahison de
+Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: «Va, et sauve
+Marguerite.»
+
+[Illustration.]
+
+Alors l'effrayante idée que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des
+dangers, se présenta à l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un
+pilote qui travaille à remettre à flot le navire que son inexpérience
+engagé dans les sables, le domestique qui aide à éteindre l'incendie
+allumé par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-année, à la
+déplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus
+d'anxiété dans leurs démarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes.
+Son propre danger était ce qui l'inquiétait le moins, soit que les
+soldais ne prissent pas garde à ce jeune homme, qui n'était rien de plus
+il leurs yeux qu'un écuyer ordinaire; soit qu'il fût protégé par la
+confusion générale, soit enfin de concours de circonstances qu'on
+appelle la fortune, il arriva, toujours en courant à tout rompre, près
+du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux
+environs, un rayon d'espérance brilla à ses yeux; il espéra que les
+Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il
+se prit à crier: «Vive la liberté!» La foule s'ouvrait devant ce
+cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le
+regardaient les uns les autres en se demandant:
+
+«Que veut celui-là?
+
+--Que diable hurle-t-il?
+
+--Vive la liberté!
+
+--Ce doit être quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.»
+
+L'infortuné Alpinolo arriva précisément au moment où les soldats
+entraînaient Marguerite enchaînée. Au comble de la rage et de la
+douleur, ne trouvant pas d'épée à son côté, il voulait néanmoins
+commencer la lutte, persuadé que la foule, dont il se croyait suivi,
+seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager
+au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un témoignage de
+sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une
+basse et stupide curiosité, dans les autres une inerte compassion. Comme
+honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lâches, il
+allait déjà chercher la mort en se lançant contre les hallebardes
+mercenaires, lorsqu'il aperçut derrière, les soldats un personnage
+masqué, dans lequel les lecteurs ont déjà reconnu Ramengo. Il portait
+toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se réjouissait de posséder
+dans cet enfant un instrument de vengeance raffinée, quelque tournure
+que prissent les événements.
+
+[Illustration.]
+
+Alpinolo aperçut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant
+trop bien qu'il ne pouvait être d'aucun secours à. Marguerite, il
+s'approcha de l'inconnu, en criant: «L'enfant! donnez l'enfant!» Ramengo
+ne l'attendit pas, et éperonna vivement, son cheval à travers les
+petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serré de trop près
+par le page, il s'arrêta dans l'espoir de lui échapper à l'aide de ses
+ruses habituelles; il lui dit d'une vois altérée: «Au moins j'ai sauvé
+celui-là!» Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et,
+le prenant pour un ami, il lui répondit: «Donnez-le moi, donnez-le moi,
+que je le rende à son père.»
+
+--Et où est son père?» demanda le personnage masqué. Déjà le jeune
+ouvrait la bouche pour livrer passage à une nouvelle imprudence, mais le
+souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint à la pensée, et avec
+elle l'image plus vive de cet exécré Ramengo. Comparant alors la voix et
+les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-même.
+Mugissant alors rumine un taureau blessé, il le saisit à la gorge en
+s'écriant: «Ah! traître! espion infâme!» Alors commença une lutte qui
+obligea le perfide à laisser glisser à terre Venturino pour se défendre.
+Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lâché son ennemi, lui meurtrissait
+le visage, et lui faisait perdre les étriers. Ramengo embrassa si
+fortement le page,, qu'il l'entraîna dans sa chute, et qu'ils roulèrent
+tous les deux sur la terre. Alpinolo était sans armes et vêtu à la
+légère; Ramengo portait un surtout et une armure complète; mais les
+coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse
+d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo
+réussit à le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine,
+et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint à lui
+arracher sa _miséricorde_ de la ceinture. On sait qu'on appelait
+miséricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi,
+après l'avoir démonté à coups de lance ou de massue.
+
+[Illustration.]
+
+Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquités de
+sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes à si grands cris,
+qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'étaient point aperçus de sa
+disparition. Le connétable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout
+de la rue, et voyant à travers les ombres cette mêlée, il se hâtait
+d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et
+qu'il avait à remplir un devoir plus sacré que celui de la vengeance. Il
+abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant
+il était en selle, et s'enfuyait d'un côté pendant que Melik venait de
+l'autre.
+
+L'obscurité et le désordre de cette journée favorisèrent la fuite
+d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait été inconsidéré, il
+n'osait pas retourner à la maison des _Umiliati_, où Pusterla s'était
+réfugié de peur que ses pas ne fussent épiés et qu'ils ne missent sur
+les traces île son maître. Enveloppant donc Venturino, il le tenait
+caché dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des
+mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se
+racheter de la faute d'avoir involontairement précipité dans l'abîme son
+ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les
+rues les plus désertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque
+personne de confiance à laquelle il put remettre Venturino; mais il
+n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un
+espion, un traître. Cependant, l'enfant, réprimant mal ses plaintes et
+ses pleurs, s'écriait par intervalle: «Ramenez-moi à la maison... Où est
+mon père?... Maman, où l'a-t-on emmenée?»
+
+Pendant ce temps, le père, dans son asile de Brera, ignoré de tous,
+tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son
+fils. Le lecteur a déjà compris que ce n'était point une âme d'une
+trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le
+cédait à personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne
+l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir,
+ni se retirer, mais il avait besoin d'être excité par les regards de la
+foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage
+civil, ce courage résigné qui, sous l'amas des infortunes, puise sa
+force dans le témoignage d'une conscience pure ou dans les joies
+passionnées des espérances d'un lointain avenir.
+
+Après avoir prodigué à Pusterla, dans ces premières heures de vif
+désespoir, les consolations de la religion et de l'amitié, Buonvicino
+sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait
+besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des témoignages d'une
+impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait
+les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes
+indignés ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles.
+Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop,
+l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de
+Venturino, il surmonta sa douleur et se traîna jusqu'au palais de
+Pusterla. Là, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre à
+sac; Luchino avait voulu ainsi intéresser l'avidité populaire à ses
+méfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino
+entra, sortit, chercha de tous côtés, questionna tout le monde, mais ne
+put rien découvrir au sujet du jeune enfant. C'était le salon, ce salon
+si mémorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y était plus que ruine
+et désordre: près de la fenêtre, à la place où il avait vu Marguerite,
+au jour de son erreur et de son repentir, il aperçut un canevas de
+broderie dont personne ne s'était soucié, comme d'une chose de trop peu
+de prix. Marguerite avait commence à y dessiner la fleur qui porte son
+nom. Oh! quand elle la commença, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait
+pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son
+coeur, se proposant de ne plus se détacher de ce précieux souvenir. Mais
+bientôt un sentiment plus généreux s'empara de son âme, qui condamnait
+ce dernier élan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie
+d'abnégation absolue dans laquelle il était entré, et il résolut de
+donner à Pusterla sa chère trouvaille. Quel don plus agréable pour
+l'époux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne
+devait peut-être jamais revoir!
+
+Le coeur navré, la tête basse et enveloppée dans son capuchon,
+Buonvicino retournait à son couvent à travers les rues obscures de
+Milan, qu'éclairait à peine dans les endroits les plus larges, un pâle
+regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route même de Brera,
+près de l'Église Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance.
+Ainsi arraché à ses douloureuses méditations, il aperçut dans l'ombre
+quelqu'un qui, appuyé à un pilier, lui faisait signe avec précaution; il
+s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, après s'être bien assuré, à
+cette heure avancée de la nuit, qu'il avait affaire à Buonvicino, lui
+remit entre les mains le petit Venturino. L'éclat éblouissant d'un rayon
+de soleil au milieu des profondes ténèbres d'une tempête peut à peine se
+comparer à la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il
+embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui
+s'écriait tristement: «O père! je ne mérite pas vos caresses... sauvez
+cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...»
+
+[Illustration.]
+
+Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas
+s'approcher, lui dit; «Sois béni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne
+et te rende ton père, comme tu as rendu cet enfant au sien!» Puis il
+cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et, à la faveur de la nuit,
+rentra sans être observé dans le couvent de Brera, dont la règle était
+bien loin d'être aussi rigoureuse que celle des ordres plus récents.
+
+Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il était nuit noire, ce qui
+empêcha Francesco de voir la pâleur mortelle du front de son ami; mais
+il put comprendre toute l'étendue de sa disgrâce, lorsque ayant demandé
+au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une
+main couverte d'une sueur glacée, pendant qu'un sanglot mal réprimé
+révélait ses angoisses; et ils pleurèrent l'un avec l'autre, et l'enfant
+avec eux: pauvre enfant, déjà assez intelligent pour comprendre
+l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connaître l'art de ne
+point l'augmenter! il embrassait son père, qui répondait à ses
+embrassements avec cette impétuosité qui fait qu'après la perte d'une
+personne chérie nous nous attachons plus fortement à ce qui nous en
+reste, possédés d'un plus vif besoin d'aimer et d'être aimé, de le dire
+et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino éclatait en
+sanglots plus déchirants, et s'écriait, «Mon père, où est maman?--Oh! si
+lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mère! Elle me
+regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... Où est-elle
+donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en
+prison!» Son père ne pouvait que lui recommander de se taire et
+d'étouffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait révélé à aucune
+personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.
+
+[Illustration.]
+
+Dans la maison de Brera, c'était pendant tout le jour une activité et un
+mouvement de travail régulier, tel qu'on en voit à peine dans les plus
+florissantes fabriques des villes les plus commerçantes de nos jours.
+Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine
+brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevés.
+C'était un pesage, un mesurage, un battement de métiers à tisser, mêlés,
+de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons
+populaires. Le silence imposé aux autres moines n'avait, jamais pu être
+prescrit à ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner à ce sujet un
+procès devant le Saint-Père: de plus, ils n'étaient point astreints au
+jeûne. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables
+avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs
+principaux devoirs.
+
+[Illustration.]
+
+Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachés, Franciscolo et
+son fils demeuraient tapis dans l'étroite cellule, plus en sûreté que
+dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une
+situation si désolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque
+toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant
+ses occupations accoutumées, que pour aller aux environs et s'informer
+de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les
+passait à causer avec son ami de leurs malheurs, à prévoir l'avenir et à
+le consoler.
+
+Un jour que Buonvicino était avec ses hôtes infortunés, ils entendirent
+s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, résonna peu après,
+s'interrompit de nouveau, jusqu'à ce qu'il retentit clairement au pied
+du couvent. L'enfant, qui était facilement distrait par une impression
+nouvelle et agréable, se mit à écouter avec complaisance, invitant les
+autres à en faire autant, en posant sa petite main sur ses lèvres pour
+les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entière cette
+distraction. C'était le crieur de la commune, qui venait criant par la
+ville d'une voix à briser les vitres. «Cent florins d'or de récompense à
+qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif.» Puis, après une minute de
+silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: «Signori, une
+taille de cent florins d'or sur la tête de Franciscolo Pusterla, chef
+d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, égorger
+les prêtres, détruire la sainte religion, et faire mourir de faim les
+pauvres gens.--Signori...»
+
+Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'éloignait au milieu d'une
+foule de peuple qui le suivait, les uns stupéfaits de cette énormité, et
+ne comprenant pas comment des tyrans si exécrables pouvaient vivre sous
+le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils
+réussissaient à saisir et à livrer le proscrit.
+
+[Illustration.]
+
+Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo
+s'écriant: «Une taille, comme pour un loup ou pour un ours!» couvrit la
+tête de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel.
+Tout espoir d'être utile à Marguerite, à soi-même et à ses amis étant
+enlevé à Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre
+que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'à
+des temps meilleurs. «Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour
+Marguerite quelque moyen de délivrance ou seulement de consolation, tu
+sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire,
+sans être, comme toi, exposé au péril. Oh! épargne au moins à cette
+femme céleste la douleur d'apprendre que vous êtes perdus, toi et votre
+enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une
+trop facile créance aux illusions dont les exilés se bercent et avec
+lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses
+des étrangers: les méchants ont le bras long, et leurs tortueuses
+ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.»
+
+Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la
+maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot
+du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit
+avec vous!»
+
+[Illustration.]
+
+Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par
+la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient
+deux _Umiliati_. L'enfant était Venturino, et les deux autres
+personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement
+recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après
+avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de
+cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau
+fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour
+regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide
+élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis
+lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette
+ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours
+s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des
+mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les
+perquisitions du fisc, parce que les _Umiliati_ jouissaient de
+l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap
+payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à
+chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude
+dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient
+confiées aux _Umiliati_, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle
+les fuyards devaient passer.
+
+[Illustration.]
+
+Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux
+moines, personne ne vint le visiter; les deux _Umiliati_ de garde
+s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec
+vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au
+large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour
+de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et
+qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques
+jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui
+jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à
+peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le
+portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant:
+«Maintenant, nous sommes sauvés!»
+
+Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux
+remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?»
+
+Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un
+douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de
+la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un
+moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière
+l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout
+lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!
+
+A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que
+les _Umiliati_ avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé
+d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le
+moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent:
+«_Spera in Deo_;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton
+espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre
+sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est
+pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante
+rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au
+malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous
+puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans
+la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre
+patrie.»
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Ahascerus_, par M. EDGARD QUINET. Édition nouvelle. _Comptoir des
+Imprimeurs-Unis_, quai Malaquais, 15.
+
+Le livre d'_Ahascerus_ produisit, il y a quelques années, une vive
+impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes
+et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure
+peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet.
+
+_Ahascerus_ comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la
+passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir
+de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre
+journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un
+prologue et un épilogue.--Le prologue de l'_Ahascerus_ se passe dans le
+ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en
+créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée
+et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de
+lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces
+univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans
+en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente
+le terrible mystère.
+
+La première journée, intitulée _La Création_, s'étend bien au delà de ce
+que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde,
+les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore
+qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de
+Jésus-Christ.--La seconde journée, _la Passion_, à la dernière heure du
+Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant
+sous sa croix, il implore l'assistance d'_Ahascerus_, qui le repousse.
+Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel. «Partout
+où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le Juif-Errant». _Ahascerus_
+commence sa course sans lui au travers du monde romain, qui s'écroule.
+
+Avec la troisième journée, intitulée _la mort_, nuits entrons dans le
+Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel
+comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité.
+Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine
+implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire.
+Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se
+dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout
+l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait
+monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la
+dernière limite du temps présent.
+
+La quatrième journée, le _jugement dernier_ est consacrée tout entière à
+l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux
+pieds du juge suprême. AHASVERUS est à genoux avec Rachel dont l'amour
+le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui.
+
+Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé.
+Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue,
+l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre.--Au moment
+où le livre _des Jésuites_ sonne contre M. Quinet et son illustre
+collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion
+et d'impiété, la nouvelle édition d'_Ahasverus_ semblera venir comme à
+l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront
+présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des
+imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du
+peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans
+l'Épilogue d'_Ahasverus_, et fort mal interprétée par plusieurs qui
+croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et
+sonore de panthéisme.
+
+Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront
+croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit
+donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de
+l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son
+développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant
+lui-même infini. C'est donc proprement _lui-même_ qu'il cherche; une
+fois en possession de l'infini, qui sera son _moi_, il se suffira bien à
+lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera.
+L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections
+logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile,
+Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de
+sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme
+Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un
+mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;_c'est ce pleur qui
+toujours suive_ des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins
+pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il
+donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue
+de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien,
+_l'Éternité_.
+
+La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux
+d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient
+intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la
+créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel,
+l'infini.
+
+Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en
+matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être
+adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi
+désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme
+dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute:
+c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On
+s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre
+d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la
+page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité
+puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a
+rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son
+ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de
+désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé
+simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a
+laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait
+plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de
+ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait
+consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans
+aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières
+croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et
+bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient
+notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les
+premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru
+fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté.
+
+M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette
+vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est
+fait l'interprète.
+
+Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est
+franchement expliqué là-dessus dans sa préface de _Prométhée_.
+
+Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins
+d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte
+artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son
+imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la
+toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les
+procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.
+
+Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente
+du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes,
+qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a
+tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux
+fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites
+littéraires d' _Ahascerus_, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente
+Notice mise en tête de la nouvelle édition d' _Ahascerus_, «La langue de
+M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche,
+pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de
+lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop _feuillue_, comme
+disait Diderot dans _la Nouvelle Héloïse_ c'est qu'il y a dans son livre
+un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme,
+la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage,
+est empreint de force et éblouissant de nouveauté...»
+
+La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès
+de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable
+popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait _à la grande fresque
+épique_ de M. Quinet.
+
+
+_Collection des Auteur» latins_, avec la traduction en français; sous la
+direction de M. D. NISARD, maître de conférences à l'École
+Normale.--25 vol. grand in-8.--_Oeuvres complètes de Petrone_, avec la
+traduction en français; par M. BAILLARD.--Paris. _J.-J. Dubochet et
+Comp_., rue de Seine, 33.
+
+Le _Satyricon_ de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été
+perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués
+l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en
+Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des
+familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus
+remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus
+élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les
+débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone
+acquit le titre d'_arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum)_; il en
+fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire.
+Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du
+plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce
+était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il
+avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome
+impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide
+épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il
+dans ses _Annales_, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les
+rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de
+courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives,
+mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier
+d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort,
+quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit
+point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour
+Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les
+débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes
+perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa,
+pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline
+le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de
+Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine
+du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel
+esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette
+tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui
+flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par
+la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai!
+le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien
+couronné de roses.
+
+Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de
+son maître en fait d'élégances, nul doute que le _Satyricon_ ne soit un
+ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule
+n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre.
+M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu
+de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu
+absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les
+aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et
+des turpitudes de la cour impériale. Le _Satyricon_ est un roman latin,
+je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La
+mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le
+philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et
+de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style
+_patrissimae impucitatis_; aux autres par les renseignements qu'il
+prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux
+arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations
+inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de
+l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger,
+Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est
+pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin
+Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur
+l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre
+d'_Ivanhoe_; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont
+pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe,
+à quelque fantaisie de l'imagination.
+
+La partie narrative du _Satyricon_ se compose des aventures de deux
+espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant
+improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont
+commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un
+effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège,
+
+ «Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;»
+
+mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et
+quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une
+population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de
+matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville
+gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la
+grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec
+le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la
+férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des
+idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le
+vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits
+saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques
+sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de
+l'_Iliade_ et la danse guerrière des homéristes, sur ces places
+embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les
+faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et
+dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de
+Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social
+craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel
+changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées
+par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche
+et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons
+nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt
+que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions,
+moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la
+philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les,
+Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de
+sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les
+rives du Bosphore.
+
+Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à
+cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit
+autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire
+nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A
+table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens
+s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en
+se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux
+dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations
+étrangères.
+
+A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le
+croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute
+voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A
+vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son
+engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie
+incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque
+célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est
+Français.
+
+Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la
+trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M.
+Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages
+sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des
+la première je trouve une leçon adressée par l'_arbitre du goût_ à tous
+les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de
+marquer les époques de décadence:
+
+«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni
+fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est
+depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de
+l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la
+poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait
+meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si
+grand art ses méthodes expéditives.
+
+Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu
+de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont
+quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un
+autre infâme:
+
+«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as
+flagorné un poète.»
+
+Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis,
+ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de
+Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M.
+Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses
+esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles,
+une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une
+imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes;
+des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la
+mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de
+parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un
+plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe,
+Trimalchion _fait souffleter_ le drôle et rejette le plat, qu'on balaie
+avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif
+que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et
+de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut
+l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses
+convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un
+déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque:
+
+«N'allons-nous pas avoir un combat de première qualité».... Point de
+gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon maître, a le
+coeur grand et la tête chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera
+de bonne trempe; pas moyen de lâcher pied. Les viandes à distribuer au
+peuple seront au centre, pour que l'amphithéâtre voie. Le patron a de
+quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a déjà
+quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars à la gauloise,
+et le trésorier de Glycon qui fut surpris en fêtoyant la femme de son
+maître. Qu'il supplante donc tout à fait Norbanus dans la faveur
+politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous?
+Il nous a donné des gladiateurs à 1 sesterce pièce, tout décrépit que
+d'un souffle on eût jetés à bas. J'en ai vu de meilleurs mangés par les
+bêtes aux flambeaux. Enfin, on eût dit un combat de coqs. L'un était
+lourd à ne se pouvoir traîner, l'autre avait des jambes de basset; le
+troisième, qui était mort d'avance, eut les jarrets coupés... tous,
+enfin de compte, furent passé aux lanières tant ils s'étaient montrés de
+purs rebuts de pacotille....
+
+«Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont
+amenés dans la salle, ornés de jolies muselières et de grelots... Je
+pensais que c'était des porcs acrobates... Trimalchion mit fin à notre
+attente: «Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprête à
+l'instant.» Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques
+misères pareilles, mes cuisiniers, à moi, font cuire des veaux entiers
+dans leurs chaudières.. Si vous n'êtes pas contents du vin, je le
+changerai... Grâce aux dieux, je ne l'achète pas, et tout ce qui vous
+fait venir l'eau à la bouche est le produit d'un bien que j'ai près de
+la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de
+Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile à mes petites
+possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la
+traversée se fasse par mes domaines. Mais écoutez-en, Agamemnon quelle
+controverse vous avez déclamée aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie
+dédaigné la littérature: j'ai trois bibliothèques, une grecque, les
+autres latines. Agamemnon ayant commencé: «Un pauvre et un riche étaient
+ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre?--Ah!
+charmant!» reprend l'orateur...
+
+«Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du même ton que s'il
+s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7
+des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont nés trente
+garçons et quarante filles. On a porté des granges dans les greniers
+cinq cent mille boisseaux de froment; on a accouplé cinq cents boeufs.
+Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le
+génie de notre doux maître. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui
+n'a pu être placé, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les
+jardins de Pompée...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on
+acheté les jardins de Pompée?--L'an dernier, répond l'annaliste; c'est
+pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte.» Trimalchion,
+bouillant de colère, s'écrie; «Quelque soient les biens que l'on
+m'achètera, si dans six mois je n'ai pas avis, je défends qu'on me les
+porte en compte.» Ensuite on lut des ordonnances d'édiles, des
+testaments de maîtres des forêts qui s'excusent de ne pas faire
+Trimalchion leur héritier. «Le pauvre homme!»
+
+Les danseurs de corde commencent leurs exercices. «Il n'y a que deux
+choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir à voir: les
+danseurs de corde et les corneilles. Les autres bêtes, chanteurs ou
+acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi
+acheté des comédiens; eh bien! j'ai préfère leur faire représenter des
+farces altellunes.»
+
+Trimalchion est interrompu dans son panégyrique des funambules par l'un
+d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offensé magnanime déclare
+l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a été
+contusionné par un esclave.
+
+Un des coaffranchis de Trimalchion, mécontent d'un convive, lui crie:
+«Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir
+pourquoi j'ai été en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et
+que j'ai mieux aimé être citoyen romain que roi tributaire.»
+
+Ce mot cornélien rappelle celui de ce sergent français, qui disait à
+Berlin, en 1806: «J'aime mieux être sergent au 1re de ligne que roi de
+Prusse.
+
+Les homéristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers.
+Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant,
+d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homère et la
+mythologie pour expliquer le sujet du récit à l'auditoire, «un veau sur
+un énorme plat est apporté bouilli et le casque en tête. Il est suivi
+d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans pitié, joue
+d'estoc et de taille, et ramasse à la pointu du sabre les morceaux qu'il
+présente aux convives ébahis.»
+
+Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire
+une idée de la magnificence, de la sensualité et de la gloutonnerie
+latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, comparé à ces
+orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mémorable que les
+premiers services:
+
+«Tout à coup le plafond vint à craquer, et la Salle entière trembla.
+Tout alarmé, je me lève, et comme moi les autres convives... Or, voilà
+que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il
+se détachait s'abaisse sur nos têtes, et offre dans tout son contour des
+couronnes d'or suspendues et des vases d'albâtre remplis de parfums.
+C'étaient les présents d'usage. Comme on nous invite à les prendre, nous
+reportons nos yeux sur la table: elle était déjà couverte d'un plateau
+chargé de quelques pièces du four. Au centre s'élevait Priape, en
+pâtisserie, qui, dans son ample giron, présentait des raisins et des
+fruits de toute espèce... pas un gâteau, pas un fruit qui ne fit jaillir
+à la moindre pression une liqueur safrancée dont l'incommode rosée
+arrivait jusqu'à nous. Persuadés qu'il y avait quelque chose de sacré
+dans cette aspersion traîtreusement solennelle, nous nous levâmes le
+plus droit que nous pûmes, et nous criâmes: _A Augustus César, père
+de la patrie, longue prospérité!..._ Sur ces entrefaites, trois
+esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux
+d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles
+d'or; le troisième, tenant une patère vin, fait le tour de la table, en
+criant: _Soyez nos dieux propices!_ Or, disait-il, ces lares
+s'appelaient, le premier. _Industrie_; le second. _Bonheur_; le
+troisième, _Profit_. Puis vint le buste authentique de Trimalchion
+lui-même, et chacun le baise à la ronde...
+
+«Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: «Mes amis,
+s'écrie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le même
+lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pesé sur eux; mais, de mon
+visant, et bientôt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je
+les affranchis tous dans mon testament.»
+
+Ce passage est remarquable; il montre le progrès des idées correspondant
+à la corruption des moeurs. Il y a là un formidable problème.
+
+Séance tenante, Trimalchion distribue des legs à ses amis et à ses
+serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-même son épitaphe,
+qui mérite l'attention de ce siècle _positif_:
+
+ C. POMPEIUS TRIMALCHION,
+ NOUVEAU MECÈNE REPOSE ICI.
+ LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DÉCERNÉ EN SON ABSENCE.
+ PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPÉRA,
+ LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES,
+ ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES.
+ PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE.
+
+Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses hôtes
+avinés; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crève de prospérité,
+proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la
+première barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable
+Fortunata, sa moitié, qui s'oppose à cette fantaisie conjugale;
+sauvons-nous à travers la pompe funèbre de ce Charles-Quint grotesque
+qui s'étend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit
+à des donneurs de cor: «Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque
+chose de gentil.»
+
+Eumolpe, poète raté, recueille le principal héros du Satyricon. Cet
+Eumolpe est bien le plus infortuné des improvisateurs; il ne peut
+hasarder un vers sans risquer d'être assommé ou lapidé. Ses mésaventures
+sont racontées avec infiniment gaieté et de grâce. C'est dans la bouche
+de cet effronté parasite que Petrone a placé les deux morceaux poétiques
+les plus étendus du _Satyricon_, à savoir la _Prise de Troie_ et la
+_Guerre Civile_. Ces petits poèmes ne manquent ni d'élégance ni
+d'énergie, mais ils sont déparés par l'affectation, l'enflure et les
+puérilités descriptives, tristes indices du déclin littéraire. En
+général, la prose de Petrone me parait supérieure à ses vers, bien que
+son livre en offre de fort jolis. Après un naufrage raconté dans le goût
+de Sénèque, mais égayé toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe
+débarque en mugissant des hexamètres aux environs de Crotone. Dans cette
+ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grèce, l'industrie
+principale est celle de la chasse aux héritages; la population «'y
+divise en deux catégories: les courtisés et les courtisans. A Crotone,
+personne n'élève de famille; car quiconque a des héritiers naturels se
+voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la
+canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune
+proche parenté ne lie, parviennent aux plus hautes dignités: ils ont
+seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.»--Quels
+traits de lumière sur les causes de la disparition de la race romaine!
+
+Eumolpe fit dans cette ville, vouée au célibat, en se faisant passer
+pour un marchand naufragé, mais encore riche à millions de sesterces.
+Toutes les bourses furent aussitôt ouvertes à cette bande d'escrocs. Le
+texte de Petrone, mutilé par le temps, les abandonne au milieu de cette
+aventure; mais les dernières lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe,
+convaincu de fraude, périt de mort violente, et que ses complices
+prirent la fuite.
+
+Ce dénouement moral fait quelque honneur à l'auteur du _Satyricon_, qui
+n'abuse pas généralement de la Providence. Les idées de Petrone, en
+matière de religion positive, paraissent en effet se résumer dans les
+deux mots suivants, qui lui inspire des vers très-connus à Voltaire et à
+Louis Racine:
+
+«Notre pays est si plein de divinités, qu'un dieu peut s'y rencontrer
+plus facilement qu'un homme.»
+
+Le héros du roman ayant commis un sacrilège en tuant une oie consacrée à
+Priape, se tire d'ailleurs on ne peut plus philosophiquement. Il dit à
+la prêtresse:
+
+«Tenez: voici deux pièces d'or: avec cela vous pourrez acheter des oies
+et des dieux.»
+
+La traduction de M. Baillard lui a coûté vingt ans d'études et de
+labeurs, c'est-à-dire deux ou trois épopées et une douzaine de
+tragédies, d'après les procédés de la fabrique contemporaine. Adoucir
+sans infidélité les crudités de la débauche latine, éclaircir les
+obscurités d'un texte incomplet, rendre avec précision, netteté et
+élégance une foule de détails si étrangers à nos habitudes et à nos
+moeurs, ce n'était pas une tâche facile. L'oeuvre de M. Baillard est
+celle d'un humaniste consommé, d'un savant antiquaire et d'un
+littérateur aussi consciencieux qu'habile. De pareils travaux sont
+d'autant plus recommandables, que les suffrages de quelques hommes
+instruits doivent leur tenir lieu de vogue et de popularité. Dans un
+temps ou dans un pays plus favorable aux fortes études, il y aurait
+quelque gloire à avoir rendu ainsi accessible au public un des monuments
+les plus intéressants de l'antiquité. Mais n'exigeons pas trop de notre
+époque si affairée; souhaitons au nouveau, et trés-probablement dernier
+traducteur de Petrone, une portion du succès que des versions
+extrêmement inférieures à la sienne ont obtenu près des plus grands
+esprits du siècle de Louis XIV: jamais succès n'aura été plus juste ou
+plus agréable aux amis des lettres.
+
+M. MAILLEFER.
+
+
+
+Coffret donné par le roi
+
+A LA REINE VICTORIA.
+
+[Illustration.]
+
+Ce coffret, offert en présent par lu roi à la reine Victoria, pendant
+son séjour au château d'Eu, est l'une des oeuvres les plus délicates
+sorties depuis longtemps de la manufacture de Sèvres; il a 40
+centimètres de long sur 26 de large et 27 de hauteur; sur chacune des
+faces est une peinture de M. Devilly représentant des toilettes de femme
+dans les cinq parties du monde. Sur le couvercle, c'est l'Europe avec de
+riches ornements et une parure de bal; la face antérieure représente la
+toilette d'une mariée dans l'Inde française; l'un des côtés rappelle la
+traite, des objets de toilette en Sénégambie; le côté opposé donne une
+idée de la parure des femmes dans l'Océanie et de l'opération du
+tatouage à Nonkahiva; sur la face postérieure enfin, l'artiste, dans une
+composition très-gracieuse, a groupé des femmes américaines, naturelles
+et métis, parées de leurs plus beaux vêtements; c'est en Bolivie, je
+crois, qu'il a placé le sujet de cette scène. Cette description
+très-incomplète, et notre dessin lui-même, ne peuvent donner qu'une idée
+imparfaite de ce petit meuble, dont les ornements et la composition
+générale, dessinés et exécutés par M. Huart, l'un de nos meilleurs
+artistes, sont d'un fini et d'un goût admirables.
+
+
+
+Nécrologie.
+
+LE COMTE DE TORÉNO.
+
+[Illustration.]
+
+Le comte de Toréno est né à Oviédo, dans la principauté des Asturies, le
+26 novembre 1788, d'une famille noble et renommée par ses services.
+Jeune encore, il vint à Madrid pour y terminer son éducation. Il avait
+vingt ans à peine quand Napoléon commit en Espagne la faute irréparable
+qui fut le premier degré de sa perte et de nos malheurs. Entraîné par
+les événements, Toréno quitta Madrid, se rendit à Oviédo, rassembla
+autour de lui ses concitoyens, exalta leur patriotisme, organisa et
+dirigea leurs efforts avec une habileté qu'on n'eût pas attendue de son
+extrême jeunesse.
+
+Ces premiers efforts attirèrent sur lui l'attention de ses compatriotes,
+qui n'hésitèrent pas à lui donner une haute preuve de confiance. Il fut
+envoyé à Londres chargé d'une mission diplomatique qui avait pour objet
+l'alliance des deux cabinets de Saint-James et de Madrid. Un pareil
+résultat, il est vrai, était peu difficile à obtenir: à cette époque,
+l'Angleterre se serait alliée avec l'empereur de la Chine lui-même,
+pourvu que c'eût été contre la France. Les négociations du jeune
+diplomate furent donc couronnées de succès, et il rapporta de ce voyage
+une telle réputation de talent, d'activité et de patriotisme, qu'il se
+trouva, à son retour, l'un des chefs de l'opinion populaire. En 1812, la
+province de Léon le nomma député à Cadix pour demander la convocation
+des cortès. Il s'y fit remarquer par l'énergie de sa parole et la
+hardiesse de ses résolutions. Les cortès s'assemblèrent; Toréno, député
+de la province des Asturies, n'avait pas encore atteint l'âge de
+rigueur, vingt-cinq ans. Une décision spéciale créa en sa faveur une
+exception fondée sur les services rendus par le jeune député à la cause
+de l'indépendance nationale.
+
+Le comte de Toréno prit part à tous les travaux de cette assemblée
+fameuse. La restauration de Ferdinand VII l'obligea à se réfugier en
+Angleterre, d'où il ne tarda pas à passer en France. Arrêté à Paris en
+1816, la police attribua à l'effet d'une méprise cette arrestation, qui,
+en effet, ne fut pas de longue durée Bientôt la révolution de 1820
+ouvrit aux exilés les portes de leur pairie; Toréno fut de nouveau
+envoyé aux cortès; mais, soit que la maturité de l'âge, soit que les
+leçons de l'exil eussent modifié les idées du comte, sa conduite aux
+cortès de 1820 fut loin de répondre aux espérances qu'avaient fait
+concevoir ses opinions de 1812. Débordé par le flot populaire, il
+abandonna les rangs de la démocratie, dont il avait été l'un des plus
+ardents apôtres, et essaya de lutter contre les principes dont il avait
+lui-même favorisé et provoqué le développement. Il fut l'un de ceux qui
+constituèrent en Espagne le parti moyen. Mais ces demi-concessions ne
+purent apaiser le ressentiment de ce roi que sa mère appelait Ferdinand
+coeur du tigre et tête de mulet.
+
+Le flot qui avait porté le comte de Toréno aux cortès le ramena dans
+l'exil. Mieux éclairé sur ses intérêts, Ferdinand ne tarda pas à
+rappeler auprès de lui les hommes qui avaient quitté l'opinion
+démocratique pour se rapprocher de la royauté. Toréno rentra alors en
+Espagne, et l'ambassade de Berlin lui fut offerte; mais M. de Toréno
+était meilleur diplomate encore que Ferdinand ne le croyait: il refusa
+cette preuve de la confiance royale, prétextant la nécessité d'aller
+revoir ses domaines longtemps abandonnés, de s'occuper de ses intérêts
+personnels. Ce ne fut guère en effet qu'après la mort du roi, lorsque
+Marie-Christine prit, au nom de sa fille, les rênes de l'État, que le
+comte de Toréno revint aux armures et se dévoua à la reine régente, dont
+il devint le ministre et l'ami. L'opinion dont il avait été l'un des
+plus fervents apôtres n'eut pas lieu de se louer de son administration,
+et sa probité même fut exposée à de graves imputations.
+
+M. de Toréno partagea le sort de la reine Christine après le triomphe
+d'Espartéro, et vint de nouveau chercher en France l'hospitalité qu'il
+était habitué à y trouver. On assure qu'il était, hors des affaires,
+plein d'érudition, de science et de goût. Il laisse, dit-on, des
+mémoires qui promettent plus d'une révélation piquante sur les
+événements si nombreux dont l'Espagne a, depuis un quart de siècle, été
+le théâtre, et sur les hommes qui ont tour à tour dirigé les affaires de
+ce beau et malheureux pays.
+
+Le comte de Toréno est mort à la suite d'une douloureuse maladie. Son
+corps, déposé provisoirement dans les caveaux de l'église
+Saint-Philippe-de-Roule, doit être transporté en Espagne, dans la
+sépulture de la famille Toréno.
+
+
+
+Amusements des Sciences.
+
+SOLUTIONS
+DES QUESTIONS PROPOSÉES
+DANS LE 28e NUMÉRO.
+
+I. Pour résoudre ce problème, on observera que puisque le lion, jetant
+l'eau par la gueule, remplit le bassin dans six heures, il en remplira
+un sixième dans une heure; et puisque, la jetant par l'oeil droit il le
+remplit en deux jours, dans une heure il en remplira 1/48. On trouvera
+de même qu'il en remplira 1/72 dans une heure, en jetant l'eau par
+l'oeil gauche, et 1/96 en la jetant par le pied. Donc, la jetant par les
+quatre ouvertures à la fois, il en fournira dans une heure
+1/4+1/48+1/72+1/96. c'est-à-dire, en ajoutant toutes ces fractions, les
+**/***. Qu'on fasse donc cette proportion; Si les **/*** ont été fournis
+en une heure, ou soixante minutes, combien la totalité du bassin, ou
+les???/????, exigeront-ils de minutes? Et l'on trouvera quatre heures
+quarante-trois minutes et!@@/@@, ou environ quarante-deux tierces.
+
+[Note du transcripteur: Les fractions du document original
+sont microscopiques et n'ont pu être résolues par le logiciel ROC.
+Plutôt que de faire des erreurs, le transcripteur laisse le soin au
+lecteur de calculer les fractions représentées par *, ? et @. A noter
+qu'il sera peut-être plus facile de convertir l'addition de départ en
+fractions décimales et de continuer le raisonnement.]
+
+II. Ce problème est très-connu. Le batelier commencera par laisser la
+chèvre, puis il retournera prendre le loup; après avoir passé le loup,
+il ramènera la chèvre, qu'il laissera sur l'autre bord pour passer le
+chou; enfin, il retournera à vide chercher la chèvre qu'il passera.
+
+Ainsi le loup ne se trouvera jamais avec la chèvre, ni la chèvre avec le
+chou, qu'en présence du batelier.
+
+III. Élevez perpendiculairement, sur un plan bien horizontal, un bâton
+dont vous mesurerez avec soin la hauteur au-dessus de ce plan: nous le
+supposerons de deux mètres exactement.
+
+[Illustration.]
+
+Prenez ensuite, lorsque le soleil commence à baisser après midi, sur le
+terrain qui vous est accessible, un point d'ombre C du sommet de la tour
+à mesurer, et en même temps, un point d'ombre _c_ du sommet du bâton
+implanté perpendiculairement, sur le même plan; attendez une couples
+d'heures, plus ou moins et prenez avec promptitude les deux points
+d'ombre D et _d_ du sommet de la cour et du sommet du bâton; vous
+tirerez ensuite une ligne droite qui joindra les deux points d'ombre du
+sommet de la tour, et vous la mesurerez; vous mesurerez de même la ligne
+qui joint les deux points d'ombre _c_ et _d_ appartenant au bâton. Il ne
+restera plus qu'à faire cette proportion: La longueur de la ligne qui
+joint les deux points d'ombre du bâton est à la hauteur de ce bâton
+comme la longueur de la ligne qui joint les deux points d'ombre de la
+tour est à la hauteur de cette tour.
+
+Il ne faut qu'avoir la connaissance des premiers éléments de la
+géométrie pour reconnaître, à la première inspection de la fugure, que
+les pyramides BADC, _badc_, sont semblables, et conséquemment que _cd_
+est à _ab_, comme CD est à AB, qui est la hauteur recherchée.
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. Trois Amours versent l'eau dans un bassin, mais inégalement: l'un le
+remplit en un sixième de jour, l'autre en quatre heures, et le troisième
+en une demi-journée. On demande combien de temps il faudra pour le
+remplir lorsqu'ils verseront tous trois de l'eau.
+
+II. Trois maris jaloux se trouvent, avec leurs femmes, au passage d'une
+rivière. Ils rencontrent un bateau sans batelier. Ce bateau est si
+petit, qu'il ne peut porter que deux personnes à la fois. On demande
+comment les six personnes passeront deux à deux, en sorte qu'aucune
+femme ne demeure en la compagnie d'un ou de deux hommes, si son mari
+n'est présent.
+
+III. Construire une boîte où l'on voie des objets tout différent de ceux
+qu'on aurait vus par une autre ouverture, quoique les uns et les autres
+paraissent occuper toute la boîte.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+
+C'est encore demain la fête à Saint-Cloud.
+
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: January 31, 2012 [EBook #38725]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
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+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<pre>
+ Nº 31. Vol. II.--SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<b>SOMMAIRE.--Exposition de Fleurs et de Fruits</b> dans l'Orangerie des
+Tuileries. <i>Distribution des prix du Cercle d'horticulture.</i>--<b>Courrier
+de Paris.--Revue de la Semaine</b>. <i>Portrait du roi Othon</i>.--<b>Les
+Pèlerinages à la Sainte-Baume</b>. <i>Pèlerinage à la Sainte-Baume; Grotte de
+la Sainte-Baume; Ferrade des Boeufs dans la Camargue.</i>--<b>Le père Mathew</b>,
+apôtre de la tempérance. <i>Une prédication du père Mathew;
+Portrait</i>.--<b>Des accidents sur les chemins de fer</b>. Statistique.--<b>Diorama</b>.
+Nouveaux tableaux. <i>Vue intérieure du diorama; Vue de Fribourg
+Suisse</i>.--<b>Collection de Dessins de M. A. Vattemare</b>. <i>Fac-simile d'un
+Dessin fait à la plume par M. Victor Hugo; Dessin fait à la plume par
+don Fernando, roi de Portugal</i>.--<b>Théâtres</b>. <i>Scène d'un Voyage en
+Espagne</i>.--<b>Un amour en Province</b>. Nouvelle par madame Louise
+Colet.--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César Cantù. Chapitre IX, le
+Couvent de Brera. <i>Onze Gravures</i>.--<b>Bibliographie</b>. --<b>Annonces.--Coffret
+donné à la reine Victoria</b>. <i>Gravure.</i> --Le Comte de Toréno,
+<i>Portrait</i>.--<b>Amusements des Sciences</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Rébus</b>.
+</div>
+
+<h2>Exposition de Fleurs et de Fruits</h2>
+
+<h4>DANS L'ORANGERIE DES TUILERIES.</h4>
+
+
+
+<p>Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près
+exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession
+habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont
+invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand
+nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia
+tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau
+rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en
+pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont
+l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort
+belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait
+pu croire faites de sucre candi; --une stephanotis
+floribunda;--plusieurs beaux camélias; --une strelizia regina;--une
+grande quantité de dahlias, de roses et de fruits.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix à<br>
+l'Orangerie du Louvre. 21 septembre.</b></p>
+
+<p>M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré
+digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction.
+Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture,
+que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si
+régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un
+quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de
+tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient
+surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de
+bien loin l'attente des amateurs.</p>
+
+<p>Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne
+pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie
+de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme
+au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos
+collections de roses réellement et complètement <i>remontantes</i>. Le temps
+n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux
+rosiers décorés du titre de <i>remontants</i>, parce qu'ils donnaient à
+l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur
+floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de
+contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et
+Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en
+rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu
+l'être à la fin de mai.</p>
+
+<p>Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition
+la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on
+perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et
+dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels
+que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas
+d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier,
+exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les
+signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit.</p>
+
+<p>Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de
+plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles
+appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les
+soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de
+quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs
+dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus
+vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux
+applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant
+plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils
+venaient de remporter.</p>
+
+<p>Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le
+public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé
+sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la
+science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne
+songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement.
+Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour
+que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent,
+au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des
+sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les
+signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de
+suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"></p>
+
+<p>Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable;
+je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais
+quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour
+quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays
+sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre?
+N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et
+je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme
+est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville
+redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on
+déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent
+des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut
+ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans
+terreur?</p>
+
+<p>Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de
+septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui
+ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que
+la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa
+dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de
+la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers
+rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois
+mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va
+bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares
+beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer
+et de finir.</p>
+
+<p>Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux
+perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un
+charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et
+maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le
+deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.</p>
+
+<p>On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais
+temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et
+ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans
+ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte.
+Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste.
+Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable
+printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le
+bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier;
+Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le
+tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il
+préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner
+après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui
+éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui
+prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa
+population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les
+grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en
+se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces
+mauvais tours-là; il faut être juste.</p>
+
+<p>Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris,
+tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi!
+c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par
+où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et
+les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela
+est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les
+chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.</p>
+
+<p>Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces
+adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le
+jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde
+l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux
+sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et
+malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et
+d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets,
+des bouges ignobles.</p>
+
+<p>C'est ici le séjour des Grâces!</p>
+
+<p>Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris
+reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la
+désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont
+peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid
+kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les
+Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les
+obliger à voir par d'autres yeux.</p>
+
+<p>La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la
+laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la
+Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais
+maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de
+bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à
+Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de
+Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route
+élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur
+d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un
+vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville.
+D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit
+le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments
+légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et
+aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments
+un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce,
+et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en
+passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le
+Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à
+face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.</p>
+
+<p>Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du
+Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre.
+Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et
+je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la
+fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où
+arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux
+bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces
+chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers,
+ces chapeaux éborgnés. et ces mines livides? Avons-nous affaire à des
+vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de
+commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de
+très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou
+pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages
+d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de
+faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un
+torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer
+seulement vingt-quatre heures en diligence!</p>
+
+<p>Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un
+ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce,
+sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable
+enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces
+mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes
+arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!</p>
+
+<p>Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer
+trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait,
+d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de
+prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à
+peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait
+à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à
+Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de
+l'Académie royale de Musique.</p>
+
+<p>Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins
+particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.</p>
+
+<p>La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour
+domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le
+ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche
+jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces,
+de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les
+fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.</p>
+
+<p>On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait
+des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est
+spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à
+l'autel:</p>
+
+<p>Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!</p>
+
+<p>Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées
+solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la
+seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage
+de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et
+à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.</p>
+
+<p>De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est
+d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse
+de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses
+occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que
+le premier, et son boudoir est mansardé.</p>
+
+<p>A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge
+dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban
+mauresque remplace le <i>bibi</i>, la robe de velours ou de soie se substitue
+au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les
+souques au rebut.</p>
+
+<p>La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est
+ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer
+une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au
+nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de
+Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins
+quatre ou cinq dents.</p>
+
+<p>La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins
+laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus
+légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est
+une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des
+loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants
+qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture.
+Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de
+choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son
+pot, quand elle en a.</p>
+
+<p>La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations.
+Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des
+correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à
+l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain
+mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à
+la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle
+regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil,
+et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de
+Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la
+dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes,
+attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec
+fureur à la pomme de terre à l'huile.</p>
+
+<p>Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par
+hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous
+quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs
+appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci
+prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue
+ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour
+ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce
+et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers
+domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du
+théâtre.</p>
+
+<p>Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui
+danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la
+clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui
+n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré
+plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces
+jalousies du mari de la dame de choeurs.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts
+lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque
+minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse
+à peu près deux cents kilos.</p>
+
+<p>Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de
+nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes
+vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances
+et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta
+pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes
+boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier,
+sous ta soie et sous tes haillons?</p>
+
+<p>Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore
+fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et
+recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié
+ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du
+chemin.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<h2>Histoire de la Semaine.</h2>
+
+<p>Nos efforts tendront continuellement, sinon à élargir le cadre étendu
+que nous avons choisi, du moins à le remplir complètement. Aussi,
+reconnaissant aujourd'hui que <i>l'Illustration</i>, pour ne pas se borner à
+être un sujet de pure distraction, doit fournir à ses lecteurs, sur les
+faits curieux et les événements importants qui se succèdent dans tous
+les</p>
+
+<p>pays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les
+informations qui méritent d'être conservées, nous entreprenons
+aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos
+livraisons, et que nous appellerons l'<i>histoire de la semaine</i>. Sans
+doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront déjà été
+signalés, des nouvelles que nous enregistrerons auront cessé d'être
+complètement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible
+d'envisager ce passé de huit jours tout autrement qu'il n'aura été
+envisagé, et, précisément parce que nous n'arriverons que le samedi,
+d'apprendre à nos lecteurs que ce qui les a fait frémir depuis le
+commencement de la semaine n'était qu'une invention, qu'une fable.</p>
+
+<p>Nous aurions, à coup sûr, mauvaise grâce, dans ce temps de disette de
+matière pour les feuilles politiques, à leur reprocher ces événements
+qu'elles inventent, et qui offrent à leurs lecteurs des émotions
+devenues rares, et à elles l'occasion d'un second article pour démentir
+le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un
+soulèvement était venu mettre en question, à Saint-Domingue, l'autorité
+du gouvernement nouveau, et faire renaître tout l'espoir et toutes les
+chances des partisans du gouvernement renversé? Deux jours après on nous
+annonçait que la nouvelle avait été apportée sans doute par un bâtiment
+retardataire; car, au départ du dernier navire, tout était calme et
+tranquille dans la république noire. Oui ne s'est senti profondément ému
+en lisant les détails de ce cataclysme qui avait, au Brésil, enseveli la
+moitié basse de la ville de Bahia sous la moitié haute éboulée? Ou vous
+donnait l'effrayante liste des édifices, des églises, des couvents, des
+rues entières où toute une population était demeurée plongée dans une
+sieste éternelle. Déjà on parlait d'organiser des comités et d'ouvrir
+une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne
+n'ayant survécu, déjà l'<i>Illustration</i> allait expédier un dessinateur
+pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetière. A deux jours
+de là.</p>
+
+<p class="red">[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont
+sérieusement atrophiées dans le document original. Le logiciel de
+reconnaissance optique des caractères est resté totalement confus. Les
+yeux du transcripteur s'efforçant de reconstituer le texte, à partir de
+ce résultat et en scrutant le document original, ont également dû se
+déclarer vaincus. L'illustration ci-dessous montre ce dont il s'agit.]</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.jpg"><br>
+
+<p>M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est
+de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux
+publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur
+adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus
+d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit
+faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du
+pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu,
+dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que
+des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique
+sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux
+belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été
+l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les
+journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins
+éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur
+l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand
+besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du
+l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à
+Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait
+plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine
+Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à
+Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers,
+était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui
+n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la
+précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par
+Varsovie. --Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses
+ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires
+de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui
+lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James,
+la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau
+gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux
+qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi
+populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses
+allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver
+par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par
+quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa
+détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et
+parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les
+nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est
+toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre
+ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement
+nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux
+premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède,
+sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe
+au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux
+combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au
+ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement
+moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur
+d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien
+perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et
+les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de
+rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le
+général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire
+importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la
+correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de
+délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient
+Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris
+sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait
+sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire
+pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le
+continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une
+insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au
+15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles
+puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux
+d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue
+qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une
+constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les
+esprits.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Portrait du roi Othon.</b></p>
+
+<p>Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples,
+en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer
+l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'<i>Alonzo</i> n'y
+retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement.
+M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller
+représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à
+Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions
+extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir
+faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour
+la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le
+temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface.</p>
+
+<p>Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées
+administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux
+ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et
+par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de
+questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux
+irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des
+gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les
+représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques.
+Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons
+celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes
+heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par
+le <i>Cernéen</i> de l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à
+l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le
+gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de
+l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa
+onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants
+forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans
+l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui
+ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des
+hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze
+jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième
+session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an
+prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est
+bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société
+d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée
+générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde
+sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour.
+L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous
+n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un
+immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et
+examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la
+réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le
+mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue
+expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il
+rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La
+Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les
+hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre
+plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par
+l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel
+perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts,
+plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons
+remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée
+au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une
+fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent
+décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M.
+Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et
+Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de
+brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16,
+l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques
+qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour
+mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux
+souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France
+agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre
+intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient,
+ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à
+l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix.</p>
+
+<p>L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie
+des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves
+pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année
+Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le
+premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce
+qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est
+celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs
+débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture
+auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier
+grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième
+grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second
+grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du
+bas-relief était <i>Epaminondas mourant</i>. L'oeuvre de M. Maréchal était
+sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en
+général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui
+d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de
+MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de
+MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de
+MM. Mayot et Lebas. --L'exposition du concours de peinture a commencé le
+mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet est <i>Oedipe
+s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone</i>. Les concurrents
+sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux
+des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2
+octobre.</p>
+
+<p>Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau,
+selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à
+découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion
+de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt
+cinq mois que l'<i>Illustration</i> en a donné la gravure (1), qu'elle a
+accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits.
+Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce
+moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles,
+vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions
+moins irréprochables de l'École Normale.</p>
+
+<blockquote>Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.</blockquote>
+
+<p>De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction
+de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice.
+C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la
+belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être
+redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également
+chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet
+artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu
+d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec
+l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il
+ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de
+Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront
+contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M.
+Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand
+travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a
+entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant
+Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de
+Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement
+remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon
+goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de
+Dampierre.</p>
+
+<p>Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats,
+et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits
+mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait
+judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet
+de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a
+été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à
+huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de
+lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit,
+depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant
+cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des
+belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne
+point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la
+légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui.</p>
+
+<p>Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que
+jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section
+de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique,
+enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La
+gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des
+monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et
+d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La
+sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans,
+un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à
+prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux
+exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au
+Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de
+l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos
+statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le
+contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve
+de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un
+demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours
+avaient fait appeler <i>la Panthère du triumvirat</i>.--Il faut au comte de
+Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus
+développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici
+dans le champ de la mort. <i>L'Illustration</i> lui consacre sa dernière
+page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il
+nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque
+et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du
+conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme.
+Il avait pris le nom de <i>Mutius Scoerola</i>, et fit la route de Lyon à
+Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette
+rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne
+pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes,
+puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle
+de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt
+occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente.
+Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la
+vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt
+après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait
+être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération
+était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière
+organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain
+fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade,
+un établissement mystérieux, qu'on appela la <i>Maison grise</i>, et sur le
+régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges,
+furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir
+y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait
+avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de
+Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le
+point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit
+paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit
+d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom,
+il intitula les <i>Neuf Livres</i>, parce que l'ouvrage est en effet divisé
+en neuf parties.</p>
+
+<p>La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit
+de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses <i>Mémoires</i>,
+annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous
+imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait
+l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII.
+Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet
+homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs
+séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était
+comme une émanation de la <i>Maison Grise</i> de Paris, dispersée par
+l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi
+incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues
+très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat,
+pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et
+vient de mourir, depuis longtemps oublié.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Les Pèlerinages à la Sainte-Baume</h2>
+
+<h4>EN SEPTEMBRE.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Pèlerinage à la Sainte-Baume.</b></p>
+
+<p>La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie,
+Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux
+témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la
+nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le
+Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme
+le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un
+promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue.
+Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le
+nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (<i>Caii Marii Ager</i>);
+les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à
+l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou
+plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent
+aujourd'hui les <i>Saintes-Maries.</i></p>
+
+<p>C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les
+cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste
+effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon,
+qu'elle délivra de ce monstre appelé la <i>tarasque</i>, qui, chaque année,
+sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays;
+Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux
+encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un
+site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret
+de ses erreurs passées et de son expiation présente.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Grotte de la Sainte-Baume.</b></p>
+
+<p>Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des
+Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés,
+près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une
+grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la
+choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir.
+Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue,
+sous le nom de <i>Sainte-Baume</i>, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute
+la Provence.</p>
+
+<p>Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles,
+d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire?
+partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de
+Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la
+sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.</p>
+
+<p>Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce
+sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même
+foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales
+et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.</p>
+
+<p>L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette
+dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des
+moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la
+campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte
+d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la <i>malaria</i>,
+ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les
+moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs
+tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié.
+Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors
+leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur
+tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque
+été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas
+que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.</p>
+
+<p>Après la coupe des blés ont lieu les grandes <i>ferrades</i>. Les marécages
+profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme
+les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de
+chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du
+propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les <i>Gauchos</i> du
+pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur
+de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux
+rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les
+jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un
+homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la
+servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont
+très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu
+en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la
+Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner
+paisiblement sur la Camargue.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de
+la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils
+sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays
+n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui
+des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne
+sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A
+l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la
+rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt
+redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les
+arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la
+caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre
+dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit
+du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles,
+accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on
+se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de
+la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères,
+les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur
+de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station
+jusqu'au sommet de la montagne nommée le <i>Saint-Pilon</i>. Il y a là un
+oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus
+directement les prières au ciel.</p>
+
+<p>Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on
+boit à côté d'un homme à la longue barbe,</p>
+
+<p class="mid">Portant bourdon, gourde et coquilles,</p>
+
+<p>vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un
+ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est
+séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le
+profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement
+mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi
+pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la
+Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre
+chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous
+mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre
+tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui
+devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle
+Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la
+grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br>Ferrade des boeufs dans la Camargue.]</p>
+
+<p>Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une
+Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas à un si grand succès après
+sa mort.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Le Père Mathew, apôtre de la tempérance.</h2>
+
+<p>Dans un des plus nombreux meetings du <i>repeal</i>, le grand imitateur,
+O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais,
+s'écriait;</p>
+
+<p>«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père
+Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des
+vertus; et jamais nous ne compterons parmi les <i>repealers</i> un homme qui
+aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre.
+Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus
+que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons
+chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est
+là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra.</p>
+
+<p>«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple
+converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer
+de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les
+plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes
+aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans
+l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais
+mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la
+société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes
+momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...»</p>
+
+<p>Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à
+laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du
+libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de
+l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq
+millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de
+liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans
+l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu
+au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient
+dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes
+saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en
+effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Une prédication du père Mathew.</b></p>
+
+<p>Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait
+dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la
+monarchie anglaise, puisqu'au dire du <i>Standard</i> les annales welches
+donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un
+des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le
+porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de
+Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe
+Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le
+dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce
+nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une
+circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était
+réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie,
+qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un
+gentilhomme français, le vicomte de Chabot.</p>
+
+<p>Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un
+goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé,
+se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles
+qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible
+avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque
+fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa
+patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus
+secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de
+soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les
+dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui
+paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui
+non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles
+et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple,
+mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution
+des générations présentes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>Le père Mathew,<br> apôtre de la tempérance.</b></p>
+
+<p>L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les
+Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de
+prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager
+saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne
+s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les
+déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale
+influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et
+aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne
+travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à
+la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi
+les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune
+homme résolut de consacrer sa vie et son activité.</p>
+
+<p>C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune
+des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux
+privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de
+boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de
+leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et
+tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi
+pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.</p>
+
+<p>L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle
+est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers
+l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de
+l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le
+désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir
+compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il
+fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il
+fallait un <i>glorieux apôtre</i>, suivant l'expression d'O'Connell; et le
+père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.</p>
+
+<p>Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par
+le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun
+dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite.
+Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire
+apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui
+approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a
+parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les
+grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par
+la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a
+déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes
+pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des
+voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a
+changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si
+O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole
+exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes
+obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au
+progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le
+doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et
+un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le
+produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution
+de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de <i>whiskey</i>,
+liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement
+cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du
+signe certain d'une amélioration morale.</p>
+
+<blockquote>Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.</blockquote>
+
+<p>Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les
+propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés
+de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du
+père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne!
+disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux
+proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de
+porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse
+sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester
+contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé
+de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et
+attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et
+partout les <i>teatotallers</i> (buveurs de thé) sont restés maîtres du champ
+de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à
+exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère
+sérieux. Une association de <i>wein-trinkers</i> (buveurs de vin) s'est
+formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a
+dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en
+vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet
+appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à
+distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la
+modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et
+exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur
+abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les
+adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple.
+«Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas
+libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent
+que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de
+tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence
+et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre
+elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais
+grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais
+eu un caractère alarmant.</p>
+
+<p>Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la
+solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il
+est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow,
+par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple
+entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé
+avec moins d'empressement au-devant d'un prince.</p>
+
+<p>C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne
+que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de
+lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du
+peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des
+effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous
+les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans,
+s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment
+religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes
+populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte.
+Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes.
+Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et
+entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance
+divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer,
+par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent
+autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte
+les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux
+lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et
+la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le
+<i>pledge</i>. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux:
+O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et
+l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.</p>
+
+<p>Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les
+ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont
+admis à prendre le <i>pledge</i>. Des dames élégamment velues, qui
+probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne
+craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement
+le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre
+autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre
+ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais
+enfreint.</p>
+
+<p>Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père
+eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en
+tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du
+rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son
+domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à
+grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope
+conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux.
+Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre
+discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq
+ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la
+tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections,
+prêtèrent serment et devinrent membres de la société.</p>
+
+<p>Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte
+par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie,
+a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination.
+Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir
+quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul
+souvenir du <i>whiskey</i>, du <i>gin</i>, de <i>l'ale</i> et du <i>porter</i>. Une fois la
+solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions
+chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du
+serment facile.</p>
+
+<p>Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré
+de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus
+d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au
+curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire
+renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à
+l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort
+à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver
+des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il
+en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent
+presque tous les <i>teatotallers</i>, est de la grosseur d'un franc. Il ne la
+donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est
+facultative.</p>
+
+<p>C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à
+défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé
+à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait
+bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les <i>teatotallers</i> ce
+que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.</p>
+
+<p>La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il
+poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations
+sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut
+l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours.
+Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus
+petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera
+encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le
+lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais
+penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre
+dans sa misère.</p>
+
+<p>Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père
+Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se
+livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de
+travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni
+dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de
+souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective
+que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de
+boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père
+Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils
+doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas
+d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi
+éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou
+le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la
+volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand
+toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile,
+les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette
+unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il
+faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte,
+mais aussi sans menace et sans violence.</p>
+
+<p>Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell
+a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour
+rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il
+n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse
+le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de
+maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier
+cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que
+l'instruction générale, une meilleure organisation du travail,
+l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des
+invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et
+l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes,
+pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira
+le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais:
+Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable:
+Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la
+moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait
+son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.</p>
+
+<p>Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes,
+<i>Il Pianto</i>, je crois:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> ... J'entends de mon coeur la voix mâle et profonde</p>
+<p class="i14"> Qui me dit que tout homme est apôtre en ce monde.</p>
+</div></div>
+
+<p>Chacun de nous, s'il veut écouter au fond de son âme, y entendra cette
+voix mystérieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien
+d'hommes aujourd'hui, pleins de généreux desseins, demeurent dans
+l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien à faire de grand dans le
+monde, que tout est mesquin, étroit! Il n'y a pas de grande oeuvre
+collective à poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse être comparé aux
+croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous
+entraîne tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les
+destinées politiques de la France aient aussi leur épopée, leur poème en
+action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au
+contraire, préparer le terrain, préparer les hommes, nous préparer
+nous-mêmes pour le jour où une oeuvre glorieuse appellera et réunira en
+un même faisceau toutes les volontés, toutes les ardeurs? C'est ce que
+fait le père Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et
+femmes inconnus, allant partout où une infirmité populaire appelle, dans
+les cabarets, dans les prisons, dans les hôpitaux; c'est ce que chacun
+de nous doit faire, suivant les forces de son coeur. de son
+intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense
+et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail
+que font les sociétés pour se régénérer, rien ne se perd, tout concourt
+au but: les résultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne
+l'heure marquée par la Providence, vienne l'homme de génie qui coordonne
+tous les efforts, toutes les volontés, tous les sentiments! et le
+travail des siècles, l'oeuvre lente et isolée des générations se résume
+tout à coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande époque,
+qu'on nom propre, qu'une date résument tout entière.</p>
+
+<p>En France, l'ivrognerie ne présente pas généralement un spectacle hideux;
+mais il est incontestable que l'intempérance y exerce de funestes
+ravages. Boire du vin frelaté est, pour tous les hommes du peuple, en
+général, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque
+devoir sacré. On n'a qu'à faire le tour des boulevards extérieurs de
+Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantité vraiment
+effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent
+et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prélève sur son
+nécessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce goût
+dépravé. Il faut s'arrêter, dans les quartiers populeux, devant les
+boutiques d'épicier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y
+consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les désordres que
+doit produire ce vice dégradant.</p>
+
+<p>Mais chez nous, des sociétés de tempérance sous la forme d'adhésion qu'a
+choisie le père Mathew auraient peu de succès. Il n'y a pas assez de
+gravité, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses
+populaires pour tenter, par un pareil moyen, une réforme semblable. Ce
+qui réussit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait sifflé à Paris,
+et le ridicule écraserait indubitablement apôtre et disciples. En
+France, l'homme qui possède par sa position, par sa fortune, par son
+éducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et élevés,
+serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur, à se
+priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression énergique, il noie
+son chagrin et sa misère, double fléau qui, une fois le vin bu et cuvé,
+reparaît plus sombre et plus menaçant. Les ouvriers seuls, ceux qui par
+leur intelligence, par un effort de leur volonté, se sont placés
+au-dessus de leurs frères sans cesser de partager leur misère et leurs
+travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de
+succès; eux seuls pourraient être les apôtres de la tempérance et en
+dire les avantages; eux seuls pourraient montrer à l'ouvrier les
+déplorables conséquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un
+prêtre, est-ce sur la croix de Jésus, que nos prolétaires pourraient
+prêter le serment de sobriété? Suffirait-il d'une petite médaille à
+laquelle s'attacherait le souvenir d'une cérémonie religieuse, pour
+vaincre l'attraction irrésistible qu'exerce la vue du marchand de vins?
+Nous en doutons.</p>
+
+<p>De tous les sentiments qui ont conservé parmi le peuple une mâle
+énergie, il en est un qui, habilement dirigé un jour, deviendra, sous la
+main de quelque homme de génie, un levier tout-puissant; ce sentiment
+est celui de l'honneur. Napoléon, à qui rien de ce qui est grand ne
+pouvait échapper, a exploité ce sentiment et s'en est servi pour
+accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais été tentée. Il
+a passionné le peuple pour le signe, pour l'étoile <i>de l'honneur</i>. Ce
+sentiment est loin d'être éteint, et l'on ne sait peut-être pas assez
+quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures
+les plus dégradées.</p>
+
+<p>La barrière la plus puissante, l'obstacle le plus énergique que l'on
+pourrait opposer aux progrès de l'intempérance parmi nos classes
+ouvrières, et qui les engagerait peut-être plus encore qu'un serment
+prêté devant la croix, serait donc, à notre sens, une parole <span class="sc">d'honneur</span>
+solennelle dont la violation entraînerait le mépris de tous pour celui
+qui aurait méconnu la voix de l'honneur. C'est en intéressant l'honneur
+du prolétaire à sa propre amélioration qu'on donnera aux réformes
+sociales un caractère noble et élevé. Par la création des caisses
+d'épargne, on a remédié, sans doute, au mal que le père Mathew a si
+vigoureusement attaqué en Irlande, on a enlevé au vice de l'ivrognerie
+une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adressé
+jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-être
+aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrière, de
+faire appel à son <span class="sc">honneur</span>, et d'intéresser ce sentiment vivace aux
+progrès que le peuple doit accomplir par ses propres efforts.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Des Accidents sur les Chemins de Fer.</h2>
+
+<h4>STATISTIQUE.</h4>
+
+<p>Les chemins de fer sont aujourd'hui un des besoins de notre
+civilisation; le goût de la locomotion rapide est entré maintenant dans
+nos moeurs; et, n'en déplaise à quelques esprits chagrins et jaloux de
+tout progrès, nous verrons, avant peu d'années, notre pays sillonné de
+ces merveilleuses voies de communication et un essor définitif donné à
+l'esprit industriel et commercial de la France. Mais en attendant cet
+heureux temps, que nous appelons de tous nos voeux, il nous semble utile
+de détruire certains préjugés que nous avons trouvés enraciné-, dans les
+esprits même les plus judicieux sur les inconvénients de cette extrême
+rapidité et sur les dangers auxquels elle peut donner naissance.</p>
+
+<p>Les derniers accidents arrivés, tant en France qu'en Angleterre, sont
+venus donner un nouvel aliment à ces terreurs exagérées. L'affreuse
+catastrophe du 8 mai 1842 et les plaintes dechirantes dont un malheureux
+père de famille a fait retentir l'enceinte du tribunal de police
+correctionnelle, ont vivement agi sur les imaginations déjà préoccupées,
+et un <i>tollé</i> général s'est fait entendre contre les chemins de fer; et
+cependant, nous devons le dire, jamais craintes ne furent plus
+chimériques; et parmi tous les genres de locomotion connus et mis en
+pratique jusqu'à ce jour, nul ne présent.; moins de chances d'accidents
+que la circulation par les chemins de fer; nous allons prouver tout à
+l'heure par des chiffres la vérité de cette assertion.</p>
+
+<p>Présentons d'abord quelques considérations préliminaires de nature, nous
+le pensons, à faire naître dans les esprits une conviction raisonnée, et
+disparaître des craintes irréfléchies.</p>
+
+<p>Une machine, quand l'homme la crée pour un usage, pour un but déterminé,
+et qu'elle est arrivée à un degré de perfection convenable, remplit ce
+but admirablement, et beaucoup mieux que ne le pourrait faire l'homme
+lui-même. Qu'on se reporte, en effet, à la naissance de la machine à
+vapeur, à cette époque où la main d'un enfant était nécessaire pour
+ouvrir et fermer alternativement les robinets d'entrée et de sortie de
+la vapeur: n'est-il pas vrai que l'enfant pouvait être distrait, oublier
+son devoir, ouvrir ou fermer trop tard les robinets, et par là,
+augmenter et même faire naître les chances d'explosion de la chaudière?
+Eh bien! depuis que le piston lui-même, en s'élevant ou s'abaissant, met
+en jeu tout le mécanisme, qu'il est chargé d'introduire et d'expulser la
+vapeur, d'activer ou de modérer le feu, il agit avec la plus admirable
+régularité, et jamais une explosion n'est arrivée par son fait.</p>
+
+<p>Il en est de même d'une machine locomotive: mettez-la sur la voie, les
+roues armées de bourrelets, et laissez-la marcher: ne craignez pas
+qu'elle se dérange; tant qu'elle aura de l'eau et du coke, la vapeur
+continuera à se former, les pistons à jouer, les roues à tourner, et
+elle suivra la route qui lui a été tracée; mais comme les circonstances
+du chemin varient, qu'il y a là une courbe à franchir, ici une station à
+desservir, cette machine doit être guidée, modérée ou poussée par une
+main habile, à laquelle, du reste, elle obéit toujours. C'est donc le
+conducteur de la locomotive qui est la providence des convois.</p>
+
+<p>Mais en est-ce de même, nous le demandons, pour les voitures de
+transport sur les routes ordinaires? Là, point de rails saillants qui
+retiennent forcément les roues sur la voie; mais, des deux côtés de la
+route, des fossés, des ravins où le moindre écart peut vous précipiter.
+Au lieu de la fidèle locomotive qui reste strictement dans la ligne de
+son devoir, un attelage de chevaux que la course excite, que le fouet
+aiguillonne, qui doivent se détourner pour livrer passage, et occuper
+tantôt le milieu, tantôt le bas côté de la route; puis des pentes
+rapides, des ornières, et au milieu de tout cela, l'instinct de
+l'animal, ses caprices, sa force, qu'il ne doit pas à l'homme, et que
+dans bien des cas l'homme ne peut maîtriser. Faut-il s'étonner, après
+cela, des accidents que fait naître la locomotion ordinaire? Aussi l'on
+ne s'en étonne pas, c'est chose reçue et passée dans les usages, et l'on
+se préoccupe très-peu, en roulant en diligence, des chances de danger
+que l'on court. Quant à nous, nous l'avouons, sans prétendre faire le
+moindre tort à l'homme ou aux animaux, ni diminuer la confiance qu'on
+place en eux, le mode de locomotion mécanique, et, en général, tout mode
+de transmission de mouvement mécanique est ce qui nous a toujours paru
+le plus rassurant, parce que c'est ce qu'il y a de plus régulier.</p>
+
+<p>Les chiffres que nous allons citer feront, nous l'espérons, partager
+notre conviction à nos lecteurs.</p>
+
+<p>Les accidents de chemins de fer appartiennent tous à deux séries de
+causes: la première série est celle des accidents dus à une mauvaise
+administration, tels que collisions de convois, signaux mal transmis,
+morts aux passages à niveau; la seconde série comprend ce que nous
+pouvons appeler les causes inévitables: ce sont les bris d'essieux, les
+éboulements, les obstacles placés méchamment sur la voie, le déplacement
+des rails et des coussinets qui entraîne les déraillements.</p>
+
+<p>Un relevé exact des accidents arrivés par ces diverses causes a été fait
+en Angleterre, qui, en 1840 comptait déjà <i>cinquante</i> chemins de fer en
+exploitation, et en avait plus de <i>soixante</i> en 1842. Ce relevé comprend
+environ trente mois, du 1er août 1840 au 1er janvier 1843, et il nous
+paraît d'autant plus concluant que la circulation a atteint un chiffre
+extraordinaire, et que la vitesse y est moyennement plus grande qu'en
+France et en Belgique.</p>
+
+<p>Ces accidents sont divisés en trois catégories, savoir:</p>
+
+<p>1re catégorie: sortie des rails, collisions de convois, faits provenant
+du chemin, tels qu'éboulement, bris d'essieu (rangés parmi les causes
+inévitables);</p>
+
+<p>2e catégorie: accidents provenant du fait des personnes victimes, soit
+en montant, soit en descendant d'un convoi en marche, en traversant la
+voie au moment du passage d'un convoi;</p>
+
+<p>3e catégorie: accidents dont les victimes sont les agents des compagnies
+de chemins de fer.</p>
+
+<p>La première catégorie est, on le voit, la seule dont il y ait lieu de se
+préoccuper, puisque c'est la seule où l'on puisse accuser le mode de
+locomotion et les administrateurs des compagnies; cependant, pour ne
+rien dissimuler, nous donnerons les accidents des trois catégories..</p>
+
+<p>Dans les dix-sept mois, depuis août 1840 jusqu'à la fin de décembre
+1841, sur ses chemins de fer, en Angleterre, les accidents ont été au
+nombre de 204, savoir; 79 en 1840 et 125 en 1841:</p>
+
+<pre>
+ 1re categ. 53 accid. ont tué 16 personnes et en ont blessé 203
+ 2e - 52 - 23 - - 30
+ 3e - 95 - 16 - - 62.
+</pre>
+
+<p>Pendant ces dix-sept mois, 15 millions de voyageurs ont été transportés
+par les chemins de fer: en comprenant le nombre des morts à celui des
+voyageurs, on arrive à ce résultat remarquable et parfaitement
+rassurant, que dans la 1re catégorie seule, il y a eu un mort pour
+326,006 voyageurs; dans la 2e seule, il y eu un mort pour 652,172
+voyageurs, et en d'autres termes, qu'un seul voyageur sur 652,172 a été
+imprudent, et a payé son imprudence de sa vie.</p>
+
+<p>Pour les deux catégories réunies, il y a eu une victime pour 217,536
+voyageurs; enfin, en réunissant les trois catégories, on n'arrive encore
+qu'au chiffre d'un mort pour 150,435 voyageurs, et nous n'avons pas
+besoin de faire remarquer de nouveau que le seul chiffre significatif
+est celui de la première catégorie.</p>
+
+<p>Si nous décomposions les chiffres que nous avons donnés plus haut, nous
+montrerions qu'il y a en un huitième de moins d'accidents en 1841 qu'en
+1840. En parcourant l'état de ces accidents pour 1841, on trouve comme
+indication, trois fois, <i>sauté hors du wagon pour rattraper son
+chapeau</i>; douze fois, <i>sauté hors d'un wagon</i>; six fois, <i>écrasé en
+traversant la ligne à l'arrivée d'un convoi</i>; plusieurs fois, tué en
+dormant sur les rails, ou tombé du haut de voitures où il était monté
+sans permission.</p>
+
+<p>En 1842, sur 64 chemins de fer qui ont transporté 18 millions de
+voyageurs, et dont le parcours a été, chaque semaine, de 273,000
+kilomètres, ou plus de sept fois le tour de la terre, les accidents sont
+devenus encore plus rares.</p>
+
+<p>Ainsi,</p>
+
+<pre>
+ 1re catég., 10 accidents ont tué 5 personnes, et en ont blessé 14
+ 2e 47 26 22
+ 3e 77 42 35.
+ Total; 154 accidents, 73 morts, blessés, 71.
+</pre>
+
+<p>Comparons, comme nous l'avons fait tout à l'heure, le nombre des morts
+au nombre des voyageurs, et faisons remarquer d'abord que dans les cinq
+victimes de la première catégorie, une seule avait pris toutes les
+précautions convenables et n'avait aucune imprudence à se reprocher; ce
+serait donc, dans ce cas, un mort pour 18 millions de voyageurs.</p>
+
+<p>Dans la première catégorie, il y a eu un mort pour 3,600,000 voyageurs,
+et environ un blessé pour 1,200,000 voyageurs.</p>
+
+<p>Dans la seconde catégorie seule, il y a eu un mort pour 692,076
+voyageurs, et pour les deux réunies, un mort pour 580,645 voyageurs.</p>
+
+<p>Enfin, en réunissant les trois catégories, on trouve que, parmi tous
+ceux qui se sont servis des chemins de fer, ou qui étaient employés sur
+ces chemins, il y a eu un mort sur environ 250,000 personnes.</p>
+
+<p>En Belgique, où les chemins de fer sont en activité depuis le milieu de
+l'année 1835, les résultats que nous avons recueillis ne sont pas moins
+remarquables. De 1835 à 1839, il n'y avait presque partout qu'une seule
+voie, et les seules gares d'évitement étaient les gares de stations. Il
+avait donc des chances nombreuses de collisions. Eh bien, dans tout ce
+laps de temps, il n'y a eu que 15 personnes tuées et 16 blessées, et,
+parmi elles, trois voyageurs seulement ont été tués et deux blessés. Il
+a été transporté sur ces chemins 6,609,645 voyageurs; il y a donc eu un
+mort sur 2.203,215 voyageurs.</p>
+
+<p>Croit-on que sur une route de terre, pour une circulation aussi énorme,
+on n'aurait pas eu plus d'accidents à déplorer? Qu'on songe que les
+6,609,645 voyageurs de Belgique représentent le chargement complet de
+330,482 diligences de vingt places, ou le travail d'une diligence
+partant tous les jours au complet pendant <i>neuf cents ans</i>, et qu'on
+reconnaisse alors que le mode de locomotion le plus sûr est celui des
+chemins de fer.</p>
+
+<p>Nous avons commencé par donner les résultats obtenus sur les chemins de
+fer étrangers, parce que nous savons que le peuple français a l'esprit
+tellement fait qu'il s'en rapporte davantage à l'expérience de ses
+voisins qu'à la sienne propre. Cependant ce qui nous reste à dire des
+chemins de fer Français n'est pas moins concluant que ce que nous avons
+dit des chemins de fer anglais et belges.</p>
+
+<p>Nous n'avons pu recueillir encore de renseignements antérieurs à 1843
+que pour le chemin de Paris à Saint-Germain, et pour celui de Paris à
+Corbeil.</p>
+
+<p>Sur ce dernier chemin, ouvert le 10 septembre 180, depuis l'époque de
+son ouverture jusqu'au 30 juin 1843, il a circulé 2,200.000 voyageurs,
+et il n'y a eu qu'un seul voyageur blessé; aucun n'a été tué.</p>
+
+<p>Sur le chemin de. Paris à Saint-Germain, depuis son ouverture, qui a eu
+lieu au mois d'août 1837, on a transporté plus de 6 millions de
+voyageurs, parmi lesquels un seul a été tué en 1842. Les blessures et
+contusions ont été dans la proportion d'un voyageur blessé pour cent
+mille voyageurs à peu près.</p>
+
+<p>Enfin, un relevé exact fait par les soins de l'administration des
+travaux publics a donné, pour le premier semestre de 1843, un résultat
+que nous consignons ici avec plaisir; sur les six chemins de fer qui
+aboutissent à Paris, et dont le développement total est de plus de 340
+kilomètres, du 1er janvier au 30 juin de cette année, il a circulé
+18,446 convois chargés de 1,889,718 voyageurs; le parcours a été de
+510,215 kilomètres, ou environ 127,551 lieues; et dans tout ce temps et
+ce parcours, pas un voyageur n'a été tué: pas un voyageur n'a été
+blessé; il y a eu seulement trois victimes, tous trois agents des
+compagnies.</p>
+
+<p>Ou voit qu'en France, comme dans les autres pays, la vie des voyageurs
+n'est pas très-exposée par le nouveau mode de locomotion.</p>
+
+<p>Un calcul analogue à ceux que nous avons présentés plus haut démontre
+qu'en comparant la locomotion par chemin de fer à la locomotion par route
+de terre, cette dernière est <i>soixante douze</i> fois plus dangereuse
+c'est-à-dire qu'au lieu de 16 morts causées en dix-sept mois par les
+chemins de fer anglais, on en aurait eu 3,312 à déplorer sur les routes
+de terre.</p>
+
+<p>Tour ce que nous venons de dire a pour but de rassurer le public, qui
+s'habitue avec peine à comprendre qu'une machine aussi puissante soit si
+peu dangereuse; mais cela ne s'adresse qu'au public; quant aux
+compagnies, elles doivent toujours ce rappeler que ce n'est que par des
+soins de tous les instants, la surveillance la plus minutieuse,
+l'observation la plus rigoureuse de toutes les prescriptions de leurs
+règlements qu'on peut arriver aux résultats que nous nous sommes plu à
+constater, et qu'il dépend d'elles de populariser en France cet
+admirable instrument de civilisation.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Diorama.--Nouveaux Tableaux</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Vue intérieure du Diorama, au moment de l'exposition<br>
+représentant l'église de Saint-Paul-Hors-les-Murs, après un incendie.</b></p>
+
+<p>Depuis que M. Daguerre, pensionnaire de l'État, jouit en paix du fruit
+de ses découvertes, le Diorama avait disparu. L'année dernière, M.
+Hascalon, tentant inutilement de le ressusciter, avait exposé une <i>Vue
+de Paris sous Charles IX</i>, et une <i>Vue du canal Saint-Martin</i>; mais ce
+spectacle, quoique qualifié par les journaux de <i>distraction
+très-agréable</i>, n'avait attiré qu'un petit nombre de curieux. Le Diorama
+allait être relégué parmi les inventions fossiles, quand M. Bouton a
+entrepris de le régénérer. Allez aujourd'hui rue de la Douane, et vous y
+retrouverez le Diorama perfectionné, avec toutes ses splendeurs, tous ses
+effets magiques, toutes tes admirables transformations.</p>
+
+<p>Nous voici dans la salle, commodément assis. Un rideau s'ouvre, et nous
+sommes transportés à Rome, sur le chemin d'Ostie, dans la basilique de
+Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle se montre à nous telle qu'elle fut bâtie
+sous le règne de Constantin le Grand. Quatre rangs de colonnes
+corinthiennes séparent la nef des bas-côtés; une riche mosaïque,
+représentant Jésus-Christ et les apôtres, occupe le cul-de-four de la
+voûte. Les portraits de deux cent cinquante-huit papes ornent la partie
+supérieure de la nef. Une mystérieuse obscurité, enveloppe le vaisseau;
+mais le maître-autel, entouré de fidèles agenouillés, resplendit d'une
+vive lumière. Tout à coup la scène change: le tableau se décompose
+graduellement, et l'on voit la basilique en ruines, après l'incendie qui
+la dévasta le 16 juillet 1823. La toiture de cèdre n'existe plus; le sol
+est jonché de débris; la flamme a fendu les colonnes de marbre, enterré
+les mosaïques, lézardé les parois. Un soleil éclatant, pénétrant dans
+l'enceinte découverte dore les restes calcinés de la vieille
+construction byzantine.</p>
+
+<p>A cet intérieur succède un paysage. Nous sommes en Suisse; nous avons
+devant les yeux la ville de Fribourg, avec ses maisons pittoresquement
+étalées, son pont de fil de fer, le torrent de la Sarme et haute tour de
+Saint-Nicolas. Le printemps rit dans les creux, les arbres et le gazon
+verdoient, les eaux scintillent; mais hélas! quel changement triste et
+imprévu! l'horizon s'obscurcit, la neige tombe, les toits et les
+terrains grisonnent; bientôt la ville et les maisons sont complètement
+recouverts d'une couche de neige, dont la blancheur contraste avec les
+teintes sinistres des nuages et le noir bleuâtre des flots.</p>
+
+<p>Ces modifications, si merveilleuses pour la majorité des spectateurs, le
+sont plus encore peut-être pour ceux qui connaissent les procédés du
+Diorama. En effet, enseigner à un artiste la théorie de ce genre de
+peinture, initiez-le à tous les secrets de MM. Bouton et Daguerre, qu'il
+se mette courageusement à l'oeuvre, et il est vraisemblable qu'il
+n'obtiendra aucun résultat satisfaisant; car si la théorie est simple,
+la pratique, hérissée de difficultés, exige autant de talent que
+d'expérience.</p>
+
+<p>Les tableaux du Diorama sont peints des deux côtés sur une toile de
+percale ou de calicot, d'un tissu égal, et de la plus grande largeur
+possible, afin d'éviter les coutures. Après avoir enduit la toile de
+deux ou trois couches de colle de parchemin, on en peint le devant avec
+des couleurs broyées à l'huile, mais en se servant d'essence et d'un peu
+d'huile grasse pour les tons vigoureux. Ou n'emploie ni blanc, ni
+couleurs opaques, ni rien de ce qui pourrait détruire la transparence de
+la toile. Lorsque ce premier tableau, d'un effet clair, est achevé, on
+exécute le second par-derrière, en s'éclairant du jour qui passe à
+travers la toile. Elle reçoit d'abord une couche de blanc transparent,
+comme le blanc de Clichy; puis l'on trace les changements que l'on veut
+faire subir au premier tableau, dont les formes doivent être exactement
+suivies ou dissimulées avec habileté.</p>
+
+<p>Supposons maintenant la toile en place. Si la lumière frappe le devant
+par réflexion pendant que la surface postérieure demeurera dans
+l'obscurité, l'effet clair sera seul visible. Si le jour descend par
+réfraction, de fenêtres verticales, sur le derrière de la tuile, le
+tableau antérieur sera annulé, et les spectateurs n'apercevront plus que
+l'effet vigoureux.</p>
+
+<p>Ce sont là les bases fondamentales du Diorama; mais M. Bouton les a
+développées, étendues, améliorées. Ainsi, par des moyens qui lui
+appartiennent, il est parvenu, au Diorama de Londres, à rendre la nature
+en mouvement, à représenter les nuages qui passent, à faire marcher dans
+une église une procession de pénitents. M. Bouton n'a pas encore initié
+ses compatriotes à ces merveilles; les deux remarquables peintures qu'il
+expose aujourd'hui ne sont en quelque sorte qu'un prélude; et cependant
+quelle perfection! quelle imitation heureuse des terrains et des
+édifices! quelle entente du clair-obscur! quelle habile distribution de
+la lumière!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><i>(La légende est illisible)</i></p>
+
+<p>En M. Bouton repose l'avenir du Diorama, car il est le seul artiste qui
+s'en occupe encore avec intelligence et avec succès. M. Bouton était le
+collaborateur de M. Daguerre lors de la création du Diorama; il n'a
+cessé depuis de s'y consacrer, et nous n'avons pas oublié les tableaux
+qu'il a produits durant l'espace de années; les intérieurs de <i>'église
+de Cantorbéry</i>, de <i>la cathédrale de Reims</i>, du <i>Campo-Santo</i>, du
+<i>cloître Saint-Wandville</i>, de <i>Saint-Pierre de Rome</i>, les vues de <i>Rouen
+après un orage</i>, de <i>Paris prise du Bas-Meudon</i>, de <i>Venise, prise du
+grand canal.</i></p>
+
+<p>En 1832, M. Mouton alla présenter le Diorama en Angleterre. Il y était
+encore jouissant de la faveur de toute la <i>gentry</i>, quand au mois de
+mars 1839, le lendemain de la mi-carême, un incendie consuma le Diorama
+parisien. Cinq mois plus tard, MM. Daguerre et Niepce cédaient à l'État,
+moyennant une rente annuelle, les procédés qu'ils avaient découverts
+pour fixer les images de la chambre obscure. Privé de M. Daguerre, le
+Diorama était désormais sans asile et sans secours. M. Bouton l'a
+appris, et il est revenu en France pour le remettre en honneur.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Collection de Dessins de M. A. Vattemare.</h2>
+
+<p class="mid">(Voir tome II, page 4,)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Belgique.--Vue du Beffroi de la ville de Lierre, prise
+d'Anvers:<br> fac-similé d'un dessin à la plume fait par M. Victor Hugo.</b></p>
+
+<p>Notre biographie de M. A. Vattemare n'était qu'une introduction au
+présent article; nous voulions faire connaître le possesseur de la
+collection avant de vous montrer les dessins qu'il a exposés dans les
+salons de la Maison-Dorée, au bénéfice des pauvres patronnés par la
+société de Saint-Vincent-de-Paul.</p>
+
+<p>En relation, pendant ses voyages, avec les artistes du monde entier, M.
+Vattemare en a profité pour demander un souvenir aux hommes célèbres de
+différentes contrées. Nous trouvons dans son musée des échantillons de
+toutes les écoles contemporaines; nous y pouvons puiser à la fois des
+renseignements sur l'état actuel des arts, et de précieux documents sur
+les moeurs et la vie privée des nations.</p>
+
+<p>La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre
+intellectuel du globe, le système, d'échange et les talents dramatiques
+de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout à l'étranger
+qu'il a récolté des suffrages et des dessins. Néanmoins, si la
+collection française n'a point, d'importance sous le rapport artistique,
+elle contient des morceaux qui intéressent, par le nom et la qualité de
+leurs auteurs. Tels sont un <i>portrait du duc de Bordeaux</i>, dessiné à la
+mine de plomb par lui-même; deux études du duc de Reichstadt, d'après
+Carle Vernet, et une <i>Vue du beffroi de la ville de Lierre</i> (Belgique),
+par Victor Hugo, conçue d'une manière poétique et largement exécutée.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>
+Une écurie portugaise, dessin à la plume<br> fait par don
+Fernando, roi du Portugal.</b></p>
+
+<p>La collection de dessins allemands est plus complète. Nous y rencontrons
+les oeuvres de ces artistes justement célèbres qui, s'inspirait du
+vieil Albert Durer, ont régénéré la peinture religieuse; Schadow,
+directeur de l'Académie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann;
+Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Académie de
+Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a tracé pour M. Vattemare deux
+esquisses architecturales à la plume et au crayon. Un autre prince, don
+Fernando, roi de Portugal, a dessiné à la plume une <i>Écurie portugaise</i>.
+Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exercé en
+faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un
+<i>Grenadier</i> de l'empereur Nicolas.</p>
+
+<p>Parmi les dessins anglais, nous citerons une <i>Vue de l'Ile de Ceylan</i>,
+par le capitaine Marryat; <i>le Cerf mourant</i>, d'Edwin Landseer; une
+aquarelle de David Wilkie, et deux <i>Vues des Glaces australes</i>, par le
+capitaine Ross.</p>
+
+<p>Les dessins américains sont doublement curieux en ce que, nous révélant
+des talents inconnus, ils reproduisent en même temps des sites d'un
+aspect étrange, et les détails d'une civilisation nouvelle sans cesse en
+lutte contre une nature vierge encore, ou forcée du combattre les
+peuplades indigènes.</p>
+
+<p>Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la
+terre de Van Diemen elle-même, ont apporté leur diamant ou leur strass à
+l'écrin artistique de M. Vattemare. Ou y admire un <i>Intérieur de
+Théâtre</i>, du Japonais Li-Liau-Tun; des <i>Coquillages</i>, de Jedo; une <i>Vue
+du Jardin impérial de Pékin</i>, par Piao-Ti-Kiang, et le <i>portrait d'un
+Sauvage</i>, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"></p>
+
+<p><i>Un Jour d'orage</i> (<span class="sc">Gymnase-Dramatique</span>).--<i>L'Écrin</i>.--<i>Patineau, ou
+l'Héritage de ma Femme</i> (<span class="sc">Vaudeville</span>).--<i>Sur les toits</i>.--<i>Voyage en
+Espagne</i> (<span class="sc">Variétés</span>).</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/008d.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Théâtre des Variétés.<br>--
+Scène du Voyage en Espagne.</b></p>
+
+<p>Rien n'égale l'affliction, la mauvaise humeur, la colère de madame
+Lemonnier, si ce n'est peut-être la douceur, la patience, la résignation
+de monsieur son mari. Cela n'a rien d'étonnant; monsieur vient tout
+récemment d'épouser madame sans lui en avoir demandé la permission...
+Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et,
+dans tous les cas, rien ne vous empêchera de le supposer,--quoique
+Hortense, dis-je, lui eût positivement déclaré qu'elle ne l'aimait pas
+et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intéresser à un homme
+aussi intrépide?</p>
+
+<p>Notez bien que cet acte de courage lui a été inspiré par l'amitié qu'il
+avait pour le père d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la
+situation la plus critique qui puisse affliger un honnête négociant: i!
+allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint à son aide.
+«Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous
+manquent.--Marché conclu,» répondit aussitôt le père.</p>
+
+<p>On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dépensé
+beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au père les
+300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait
+Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mériter
+son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre
+consentement, et non par un abus d'autorité paternelle. S'il s'y était
+pris de cette façon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a été
+achetée et payée 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondément
+humiliée. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son
+indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en échange d'un pareil trésor?
+Quant à moi, je le déclare, M. Lemonnier, qui croit avoir été généreux,
+n'est à mes yeux qu'un vil usurier.</p>
+
+<p>Cet homme, après tout, est bien de son siècle, qui est notre siècle.
+L'argent lui sert à tout: c'est pour lui la panacée universelle. Veut-il
+avoir une femme, il l'achète; veut-il se débarrasser d'un rival, il paie
+le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son maître,
+consignés méthodiquement, et en manière du journal, sur un agenda. Armé
+de cet étrange manuscrit, Lemonnier se présente à sa femme: «Vous croyez
+à l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup à dire sur lui, et vous
+ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-même. Lisez.» Hortense n'a
+pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de
+son mari. Il est certain que ce mari, comparé à M. de Montgeron, gagne
+cent pour cent; mais, à tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller.</p>
+
+<p>M. Fournier s'est déclaré l'auteur de cette comédie, mais je n'en ai
+rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-même,
+probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela.
+Ce qui appartient à tout le monde n'appartient réellement à personne.</p>
+
+<p>--On n'en saurai! dire autant d'un certain écrin couvert en maroquin
+rouge, et renfermant une parure en améthystes de la plus grande beauté.
+Cet objet précieux appartient bien certainement. à madame de Coursol.
+Madame de Coursol n'a pas seulement un écrin: elle possède du plus un
+beau château, des terres magnifiques, un intendant honnête et
+désintéressé, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait
+très-volontiers à ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu
+comme celui qu'elle a, on doit regretter amèrement d'être tante.</p>
+
+<p>Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme déjà courbé. sous le poids de
+la fatigue, et dont le front est profondément sillonné par les traces
+nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vécu dans les coulisses de
+l'Opéra, où les années comptait double, comme à l'armée en temps de
+guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny,
+habile tacticienne, dont le commandement est assez. rude, et avec
+laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifié à son
+subordonné qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la
+parure d'améthystes dont je vous ai parlé. Or, la vieille dame n'a pas
+voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est
+morte subitement. Voilà l'écrin sous les scellés!</p>
+
+<p>Cet écrin est plein de secrets et gros d'événements. Il renferme, avec
+la parure d'améthystes, un billet fort compromettant, adressé par M. le
+due Armand du *** à madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de
+mademoiselle Fanny. M. le due est éperdument amoureux de madame de
+Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'écrin pour
+une boîte aux lettres. Voilà donc aussi le billet doux sous les scellés.</p>
+
+<p>Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant
+qui veut reprendre son écrit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou?
+C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement
+le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous
+que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la défunte et
+gardien des scellés, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne
+avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard
+connaît le vrai coupable, et ne veut pas le dénoncer parce que... ce
+coupable est son fils?</p>
+
+<p>Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si
+vous pouvez, le mot de cette énigme. Cherchez votre chemin à travers ce
+labyrinthe d'intérêts qui se contrarient, de passions qui se combattent,
+de filiations et de paternités qui se croisent. Quant à moi, je renonce
+à vous dessiner la carte topographique d'un terrain si étrangement
+accidenté. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage,
+c'est-à-dire au dénouement.</p>
+
+<p>Mais ne l'avez-vous pas prévu d'avance, ce dénouement? croyez-vous que
+M. Paul Duport soit homme à conclure contre la morale, et à donner un
+démenti à la conscience des honnêtes gens? Au dénouement, la vertu
+triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis
+persuadé que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous
+voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par
+la même occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des
+désopilantes fureurs d'Arnal.</p>
+
+<p>--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se
+dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du désastre
+de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que
+les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutôt à M.
+Rallé.</p>
+
+<p>Rallé est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment où madame
+Patineau hérite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amitié qui puisse
+survivre à un pareil coup. Rallé devient envieux, sournois et diplomate;
+il faut qu'à tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a
+100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans
+l'abîme, il tend sous ses pas les pièges les plus perfides; et, quand il
+le voit se débattre au milieu de la trame dont il l'a enveloppé,
+haletant, ivre de fureur et à moitié fou, il jouit délicieusement de sa
+peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un marchand de faïence qui
+n'est pas dévot?</p>
+
+<p>Patineau guérit pourtant de ce mal affreux que lui a inoculé Rallé. Il
+en guérit subitement, et trop facilement peut-être au gré du spectateur,
+toujours par suite du principe que j'établissais tout à l'heure: on aime
+à voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau était complètement
+imaginaire; on en rit beaucoup: peut-être en rirait-on davantage s'il
+avait, ne fût-ce qu'un moment, un peu de réalité.</p>
+
+<p>--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous êtes marié,
+pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre
+propre compte?</p>
+
+<p>--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-là, soit imperturbable.
+Lumignon est sûr de son mérite; le coeur de sa femme est sa chose, sa
+propriété; il y règne en maître absolu, et y redoute si peu les révoltes,
+qu'il néglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage
+d'agrément. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger,
+et n'en est que mieux reçue lorsqu'elle y revient.</p>
+
+<p>Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la
+<i>loyauté</i> tout à fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que
+l'épithète dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout à
+madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu,
+dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il découpe un jambon
+succulent, et débarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon
+gigantesque avec ce soin et ces précautions minutieuses où se reconnaît
+un véritable épicurien? que voit-il tout à coup par la fenêtre de sa
+propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon
+n'avait eu la précaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire,
+et j'espère que vous ne chercherez pas à le deviner. Lumignon laisse là
+Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempête. Oscar
+s'échappe par la fenêtre, et le voilà <i>sur les toits</i>. Lumignon ne tarde
+pas à l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de
+grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le
+même résultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus
+sentimentale et la plus vertueuse des couturières, malgré les
+apparences. Quant à Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien
+fait.</p>
+
+<p>--A propos de violon, voulez-vous savoir 'étymologie de ce mot? M.
+Théophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un <i>voyage en Espagne</i>
+tout exprès pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait
+coupable de tapage nocturne, on était saisi par les <i>archers</i>; or,
+l'<i>archet</i> conduisait tout naturellement au <i>violon</i>.</p>
+
+<p>Telle est du moins, sur cette grave question d'archéologie, l'opinion
+consciencieuse de M. Désiré Remillard, dont il me reste à vous conter la
+très-<i>pharamineuse</i> histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre
+épicier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultivé la littérature
+autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de
+loisir, il s'est dit: «Allons en Espagne chercher la couleur locale, la
+vraie couleur locale; car je soupçonne fort nos romanciers, à commencer
+par M. de Salvandy, de ne nous avoir donné, malgré toutes leurs
+prétentions, que du mauvais teint.» Il part. Il arrive. «Hola! digne
+aubergiste, estimable <i>posadero</i>, donnez-moi vite une chambre.--Votre
+seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y
+établir tout à son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible
+galetas blanchi à la chaux et décoré de toiles d'araignées, où il n'y a
+ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie
+plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles.
+N'est-ce pas là ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit
+excellent (c'est une natte étendue sur le plancher); votre seigneurie ne
+trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne
+pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.»</p>
+
+<p>L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme à l'oeil noir, aux
+noirs sourcils, à la noire moustache, à la physionomie grave et
+rébarbative; un large <i>sombrero</i> cache à moitié sa tête; un vaste
+manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard
+et deux affreux pistolets qui brillent à sa ceinture. Remillard est
+archéologue, mais il est poltron. «C'est là le domestique que vous
+m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre.» L'Espagnol tire gravement
+son chapeau: «Je ferai observer à votre seigneurie que me renvoyer
+ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les
+Biscayens sont très-délicats sur le point d'honneur.»</p>
+
+<p>Cela est accompagné d'un regard menaçant qui suffit à réfuter toutes les
+objections du voyageur, bon gré, mal gré, le domestique est accepté.</p>
+
+<p>«Comment, t'appelles-tu?</p>
+
+<p>--Je ferai observer à votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je
+n'aime pas les familiarités.</p>
+
+<p>--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente
+Renavidès.</p>
+
+<p>--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir
+retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes.</p>
+
+<p>--Que dit votre seigneurie?</p>
+
+<p>--Je vous dis de cirer mes bottes.</p>
+
+<p>--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus
+noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Pélage?
+Oser proposer à un homme comme moi un travail aussi dégradant!
+Prétendez-vous m'insulter?»</p>
+
+<p>Là-dessus grand débat entre le maître et le valet, débat qui se termine
+par une transaction, comme presque tous les débats de ce monde. Il est
+convenu que le maître cirera la botte gauche pendant que le valet cirera
+la droite. Le noble Biscayen ne tarde guère à débarrasser le naïf
+épicier de ses deux bottes et du reste de son bagage.</p>
+
+<p>Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou à peu près, à
+celle-là. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances
+sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le
+délivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend
+sa montre. Il échappe à un colonel carliste qui veut le faire fusiller,
+pour tomber entre les mains d'un général <i>christino</i> qui veut le faire
+pendre. Tiré de tous ces périls par le zèle d'une femme nommée Vivienne,
+il reprend enfin le chemin de la France rassasié de couleur locale, et
+jurant qu'on ne l'y attrapera plus.</p>
+
+<p>Il y a dans cette parade de la gaieté et de l'esprit. Que peut-on
+demander de plus à une parade?</p>
+<br><br>
+
+<h2>Un Amour en province.</h2>
+
+<h4>NOUVELLE.</h4>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Il y a un âge de charmante ignorance en amour, où l'objet aimé n'est
+point un être réel, mais la personnification trompeuse de l'idéal que
+l'âme a rêvé. A cet âge de candeur, de quinze à dix-huit ans, on suppose
+les plus séduisantes qualités, les sentiments les plus délicats à quelque
+esprit pédant, à quelque coeur sec; on s'éprend de quelque physionomie
+maladive (cachet d'une vie déréglée), à laquelle on prête un charme
+mélancolique; on se compose un <i>fantôme adoré</i>; on est ému, dominé,
+torturé, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste
+esclave de ce personnage factice jusqu'au jour où la raison dessille
+tout à coup les yeux, et fait paraître ridicule et niais ce bel amour si
+sincèrement caressé par le coeur et l'imagination..</p>
+
+<p>Ceci nous rappelle un délicieux passage des lettres de madame Roland aux
+demoiselles Cannet, où, jeune fille, elle avoue avec un touchant
+enthousiasme, à ses amies de pension, le trouble avant-coureur de
+l'amour que fait naître en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel
+et tendres comme Saint-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du
+bien-aimé) paraît, Manon Philippon pâlit, rougit, et ne peut contenir son
+émotion: Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la
+France; c'est une âme désintéressée, un esprit profond et créateur en
+travail d'une foule d'utopies sociales et littéraires destinées à
+régénérer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa
+contre-partie dans les mémoires de la jeune femme; la raison et l'esprit
+juste de madame Roland font justice des illusions de Manon; elle nous
+montre alors Lablancherie tel qu'il était en effet, un homme médiocre,
+intrigant et positif.</p>
+
+<p>Qui n'a eu son Lablancherie? qui n'a aimé dans sa jeunesse quelque
+lourdeau ou quelque fat désavoué plus tard? qui n'a rougi en se
+retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois
+innocente et indigne des émotions les plus vives et les plus vraies?
+Passons notre récit.</p>
+
+<p>C'était dans une ville du midi, que nous ne nommerons point, de peur que
+nos lecteurs ne cherchent à trouver en chair et en os le héros de notre
+fiction. Ce héros se nommait Démosthène, nom fatal, qui, dès son
+enfance, le voua sans vocation à l'éloquence artificielle du bureau.
+Comment avait-il reçu ce grand nom de Démosthène?... Tout simplement
+parce qu'il était venu au monde dans ces glorieuses années de la
+République française où tout enfant mâle était destiné à s'appeler
+Brutus, Themistocle, Aristide ou Négus.</p>
+
+<p>Démosthène était fils d'un détestable avocat de province, beau diseur,
+infatigable discuteur, et qui, à force de faconde, avait usurpé une
+espèce de réputation dans son département. Ambitionnant de voir se
+continuer son éloquence dans sa race, il y prépara son fils, d'abord en
+le nommant Démosthène, puis, lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses
+classes dans le collège de la ville, en l'envoyant à Paris étudier le
+droit. «Pars, mon fils, lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses
+adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donné.» Ces
+derniers mots renfermaient douce allusion ingénieuse, et le père
+souriait d'orgueil en les prononçant. Démosthène partit pour Paris. Son
+père lui faisait une pension de 2,000 fr. à laquelle sa mère ajoutait le
+fruit de ses économies: excellente et simple femme, elle croyait à <i>la
+gloire</i> à venir de son fils comme elle croyait à la gloire actuelle de
+son mari; elle était pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que
+toutes les mères de ces contrées, qui font de leurs fils de grands
+flâneurs, d'insupportables hâbleurs, paresseux, insolents, manquant de
+respect à leur mère et plus tard à toutes les femmes, qu'ils n'ont pas
+appris à respecter dans celle qui leur a donné la vie!</p>
+
+<p>Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante et assurée,
+Démosthène, à peine installe à Paris, voulut connaître les délices de la
+capitale, Tout en suivant régulièrement les leçons de l'École de Droit,
+il fréquenta beaucoup les théâtres; celui de la Porte-Saint-Martin,
+alors florissant, le charma surtout. Mais, même dans ces distractions,
+un but d'utilité l'attirait: puisqu'il était destiné à éclipser un jour
+tous les avocats de son département, ne devait-il pas se préparer par
+tous les efforts de son intelligence à ce glorieux avenir? Or, l'art
+dramatique lui semblait un puissant auxiliaire à l'art oratoire. Deux
+passions merveilleuses se développèrent alors simultanément en lui,
+l'éloquence et la poésie tant qu'il lit des vers même des plus mauvais,
+il en était insensible; mais il aimait la poésie sans la saisir, comme
+les acteurs médiocres, pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une trame
+sonore et creuse préparée pour diriger leur organe, leurs gestes, leur
+visage. Ceci nous rappelle que nous avons oublié de faire le portrait de
+Démosthène; il avait alors vingt ans, il était petit, d'une taille assez
+svelte, quoique gauche; ses mains étaient blanches et osseuses; sa tête,
+déportée vers le crâne, était couverte de cheveux blonds cendrés, son
+front était peu élevé, mais son oeil ************** en général les yeux
+*************************** et son nez aquilin donnaient à sa figure une
+apparence de distinction; on disait de lui: <i>Il a l'air comme il faut</i>.
+Au moral était un être sec, envieux, d'une ambition mesquine. Aimant à
+paraître, à faire de l'effet, et admirablement façonné en tous points
+pour être plus tard un orateur bel-esprit de province. Malgré sa
+médiocrité, il était pourtant parvenu, à fin ce d'entêtement (c'est la
+<i>qualité</i> qui, chez les hommes vulgaires, remplace la volonté
+intelligente que fait le génie), parvenu à acquérir un vernis
+scientifique et littéraire qui, en province, devait le faire admirer un
+jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles
+professeurs de l'époque, et sans en comprendre la portée philosophique
+ou politique, il en retint comme un écho d'expressions retentissantes
+qui devaient plus tard lui servir à formuler sa faconde.</p>
+
+<p>Un défaut d'organisation désespérait Démosthène: comme son illustre
+<i>patron</i> de l'antiquité, il avait la voix faible et il bégayait; mais il
+se dit doctoralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps
+le plus débile, la déclamation devait produire le même résultat sur une
+voix flûtée et saccadée. Dès lors sa passion déclamatoire ne connut plus
+de bornes. Il fui merveilleusement secondé dans ses études dramatiques
+par un de ces hasards si fréquents à Paris. Dans l'hôtel où il logeait,
+au même étage, demeurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande
+et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, fraîche (quoique
+ayant passé trente ans), montrant fort négligemment d'assez belles
+épaules et de très-gros bras; en somme, pouvant singer sur quelque
+théâtre de province le type des <i>Méropes</i>, des <i>Athalies</i> et des
+<i>Sémiramis</i> tel que l'avait créé mademoiselle Georges, cette tragédienne
+souveraine avant que mademoiselle Rachel eût prouvé qu'une intelligence
+élevée servait mieux, pour interpréter l'art, que toute la puissance des
+poumons et de la force physique. Démosthène fit tout naturellement la
+connaissance de Léocadie. La belle veuve (ces femmes-là le sont
+toujours) avait eu pour mari un riche négociant du Havre qui, à la
+suite de mauvaises affaires, s'était brûlé la cervelle, ne laissant pour
+ressource à Léocadie qu'un esprit cultivé et des goûts littéraires qui
+la poussaient aujourd'hui instinctivement au théâtre.</p>
+
+<p>Démosthène accepta ce roman comme une véridique histoire; il avait une
+de ces natures théâtrales qui, habituées à faire parade de sentiments
+factices, sont inhabiles à discerner dans autrui le faux du vrai.
+Léocadie prenait des leçons théoriques au Conservatoire, et pratiquait
+comme figurante l'art dramatique à la Porte-Saint-Martin, où elle
+n'avait consenti à accepter un rôle aussi intime, disait-elle à
+Démosthène, que pour surmonter par degrés l'effroi que les planches
+inspiraient à sa timidité naturelle.</p>
+
+<p>La liaison de Démosthène et de Léocadie fut bientôt des plus intimes.
+<i>L'art les avait unis</i>, comme il disait pompeusement plus tard. Douée
+d'un organe retentissant, d'une prononciation nette, la figurante
+entreprit avec succès l'éducation dramatique du futur avocat; elle
+parvint à assouplir et à renforcer sa voix. Démosthène l'adorait par
+reconnaissance, Quel avantage de trouver dans sa maîtresse une
+institutrice! Amours, leçons ne lui coûtaient rien, et c'était un grand
+charme pour cet esprit positif, qui portait dès lors le germe d'une
+avarice instinctive, ignoble petit vice que les familles et la société
+de province nourrissent et caressent comme une vertueuse tendance d'ordre
+et de raison.</p>
+
+<p>Démosthène s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait
+dans cette liaison. En vain son père le rappelait-il pour soutenir son
+éloquence chancelante; quelques années d'étude, objectait Démosthène,
+étaient encore nécessaires à son perfectionnement. Mais enfin, tout a un
+terme: Démosthène se sentait très-fort en déclamation; il avait fait ses
+preuves en jouant la tragédie bourgeoise, il s'était même essayé avec
+succès dans la petite salle du théâtre Chantereine; la figurante n'avait
+donc plus rien à lui apprendre, puis elle avait grossi démesurément et
+prenait un air de vieille femme; d'autre part, les années s'étaient
+succédées sans qu'elle eût pu obtenir un tour de début sur le théâtre
+même où elle était demeurée si constamment comparse; son double prestige
+s'était évanoui aux yeux de Démosthène. Mais comment rompre une liaison
+de dix années? comment abandonner au désespoir, au suicide (autre
+illusion théâtrale de ce faux esprit), cette, femme passionnée? La mort
+du père de Démosthène vint couper ce noeud gordien. La fortune, l'éclat,
+le devoir de continuer l'éloquence paternelle, l'appelaient dans son
+pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter. Il quitta furtivement
+Paris le jour même où Léocadie avait obtenu de débuter dans un
+mélodrame, non à la Porte-Saint-Martin, mais à la Gaieté, «Je te quitte
+avec moins de regret, lui écrivit-il (il aurait trouvé trop bourgeois de
+lui dire adieu de vive voix). Te voilà avec une position; tes débuts
+seront brillants; le Théâtre-Français s'ouvrira pour toi, ô ma
+Sémiramis! souviens-toi de moi dans ta gloire!»</p>
+
+<p>Malheureusement Léocadie fut implacablement sifflée le soir même à la
+Gaieté; et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expédient
+que de courir à la poursuite de son infidèle. Dès le lendemain elle
+monta en diligence, et suivit la route où il avait passé douze heures
+plus tôt.</p>
+
+<p>Après dix ans d'absence, quand Démosthène arriva dabs sa ville natale,
+il ne bégayait plus, il était superbe d'assurance, irrésistible de
+faconde, mais il avait maigri et pâli à la peine; ses cheveux
+grisonnaient, et, quoiqu'il n'eût que trente ans, il paraissait en avoir
+quarante.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Louise COLET</span>.</span></p>
+
+<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>AU COUVENT DE DRERA</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/31-01.png"></span><span class="sc">U</span> milieu du trouble général de cette funeste journée, que nous avons
+essayé en vain de peindre, et qui ne peut être bien comprise que par
+ceux qui se détachent des coutumes régulières de nos jours pour se
+transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de désordre,
+Alpinolo, au désespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout
+Pusterla. Il en demandait des nouvelles à toutes les personnes de sa
+connaissance qu'il rencontrait, il frappait même à quelques portes
+amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre même
+le croyait en délire, et on lui répondait; «Pusterla? oh! il est à plus
+de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes
+qui fussent informées de son retour dans la cité.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/31-02.png"></p>
+
+<p>En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre péril,
+Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de
+ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans
+l'étroite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et près de l'endroit
+nommé Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vérité historique nous
+a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies
+pures, cherchait des émotions plus brûlantes dans de coupables
+affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit
+à cause de la corruption de cette époque, soit que son opulence, sa
+jeunesse et sa beauté lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui
+en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est
+que ces écarts étaient pour la malignité une occasion de railler
+Marguerite, comme si on pouvait être déshonoré par les fautes d'autrui,
+et comme si, au contraire, l'irréprochable conduite de Marguerite envers
+son mari ne lui méritai! pas une gloire plus pure.</p>
+
+<p>Ce jour-là précisément, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour
+oisif dans son palais, était sorti pour rendre visite à quelqu'une de
+ses maîtresses, et aussi pour parcourir une dernière fois la ville,
+comme celui qui prend congé d'une personne aimée au moment de la quitter
+pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de
+chez elle pour répandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de
+ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les évita: tant il
+se trompe celui qui croit trouver ici-bas la récompense de ses oeuvres!
+Couvert d'un babil grossier, les yeux cachés par son capuche, Pusterla
+n'aurait point été reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-même son
+cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: «Où cours-tu
+ainsi avec cette furie?»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/31-03.png"></p>
+
+<p>Il n'y a pas de paroles pour décrire ce qu'éprouva Alpinolo en
+apercevant son maître; et, sans autrement lui répondre, il saisit le
+cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; «Fuyons.»</p>
+
+<p>Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obéit à l'élan de son
+page effrayé, et ils s'enfuirent tous deux à bride abattue. Mais comme
+ils arrivaient en vue de la porte, après avoir échappé à des bandes de
+soldats qu'ils trouvèrent sur leur chemin, ils s'aperçurent qu'elle
+était gardée par un poste sous les armes. Alors le page, désespéré,
+commença à s'arracher les cheveux, à blasphémer Dieu et les hommes, ne
+voyant plus aucun moyen d'échapper. En proie à un abattement affreux, il
+se retourna vers Franciscolo en lui disant: «Vous êtes perdu... ils vous
+cherchent... tout est découvert... ils veulent votre mort...»</p>
+
+<p>Ces paroles entrecoupées expliquèrent à Pusterla le danger que la
+précipitation d'Alpinolo, les soldats répandus par la ville, et les
+sonneries des cloches, lui avaient déjà fait entrevoir. Mais si
+l'impétuosité naturelle du page, excitée par les angoisses d'un péril
+imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie
+de salut, Francesco, plus rassis, sut en découvrir une. Il tourna
+aussitôt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/31-04.png"></p>
+
+<p>Les couvents, on le sait, étaient des asiles inviolables, ainsi que les
+croix, les sanctuaires, les églises et les palais de la commune.
+Franciscolo devait donc se croire en sûreté dans le couvent de Brera,
+lors même qu'on l'eût vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval
+de son maître fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine
+dégagée d'un grand poids; il sauta à bas de son cheval, baisa le seuil
+du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant
+de ses larmes, il se préparait à lui raconter sa faute et la trahison de
+Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: «Va, et sauve
+Marguerite.»</p>
+
+
+
+<p>Alors l'effrayante idée que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des
+dangers, se présenta à l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un
+pilote qui travaille à remettre à flot le navire que son inexpérience
+engagé dans les sables, le domestique qui aide à éteindre l'incendie
+allumé par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-année, à la
+déplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus
+d'anxiété dans leurs démarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes.
+Son propre danger était ce qui l'inquiétait le moins, soit que les
+soldais ne prissent pas garde à ce jeune homme, qui n'était rien de plus
+il leurs yeux qu'un écuyer ordinaire; soit qu'il fût protégé par la
+confusion générale, soit enfin de concours de circonstances qu'on
+appelle la fortune, il arriva, toujours en courant à tout rompre, près
+du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux
+environs, un rayon d'espérance brilla à ses yeux; il espéra que les
+Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il
+se prit à crier: «Vive la liberté!» La foule s'ouvrait devant ce
+cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le
+regardaient les uns les autres en se demandant:</p>
+
+<p>«Que veut celui-là?</p>
+
+<p>--Que diable hurle-t-il?</p>
+
+<p>--Vive la liberté!</p>
+
+<p>--Ce doit être quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.»</p>
+
+<p>L'infortuné Alpinolo arriva précisément au moment où les soldats
+entraînaient Marguerite enchaînée. Au comble de la rage et de la
+douleur, ne trouvant pas d'épée à son côté, il voulait néanmoins
+commencer la lutte, persuadé que la foule, dont il se croyait suivi,
+seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager
+au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un témoignage de
+sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une
+basse et stupide curiosité, dans les autres une inerte compassion. Comme
+honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lâches, il
+allait déjà chercher la mort en se lançant contre les hallebardes
+mercenaires, lorsqu'il aperçut derrière, les soldats un personnage
+masqué, dans lequel les lecteurs ont déjà reconnu Ramengo. Il portait
+toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se réjouissait de posséder
+dans cet enfant un instrument de vengeance raffinée, quelque tournure
+que prissent les événements.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/31-05.png"></p>
+
+<p>Alpinolo aperçut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant
+trop bien qu'il ne pouvait être d'aucun secours à. Marguerite, il
+s'approcha de l'inconnu, en criant: «L'enfant! donnez l'enfant!» Ramengo
+ne l'attendit pas, et éperonna vivement, son cheval à travers les
+petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serré de trop près
+par le page, il s'arrêta dans l'espoir de lui échapper à l'aide de ses
+ruses habituelles; il lui dit d'une vois altérée: «Au moins j'ai sauvé
+celui-là!» Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et,
+le prenant pour un ami, il lui répondit: «Donnez-le moi, donnez-le moi,
+que je le rende à son père.»</p>
+
+<p>--Et où est son père?» demanda le personnage masqué. Déjà le jeune
+ouvrait la bouche pour livrer passage à une nouvelle imprudence, mais le
+souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint à la pensée, et avec
+elle l'image plus vive de cet exécré Ramengo. Comparant alors la voix et
+les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-même.
+Mugissant alors rumine un taureau blessé, il le saisit à la gorge en
+s'écriant: «Ah! traître! espion infâme!» Alors commença une lutte qui
+obligea le perfide à laisser glisser à terre Venturino pour se défendre.
+Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lâché son ennemi, lui meurtrissait
+le visage, et lui faisait perdre les étriers. Ramengo embrassa si
+fortement le page,, qu'il l'entraîna dans sa chute, et qu'ils roulèrent
+tous les deux sur la terre. Alpinolo était sans armes et vêtu à la
+légère; Ramengo portait un surtout et une armure complète; mais les
+coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse
+d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo
+réussit à le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine,
+et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint à lui
+arracher sa <i>miséricorde</i> de la ceinture. On sait qu'on appelait
+miséricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi,
+après l'avoir démonté à coups de lance ou de massue.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/31-06.png"></p>
+
+<p>Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquités de
+sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes à si grands cris,
+qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'étaient point aperçus de sa
+disparition. Le connétable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout
+de la rue, et voyant à travers les ombres cette mêlée, il se hâtait
+d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et
+qu'il avait à remplir un devoir plus sacré que celui de la vengeance. Il
+abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant
+il était en selle, et s'enfuyait d'un côté pendant que Melik venait de
+l'autre.</p>
+
+<p>L'obscurité et le désordre de cette journée favorisèrent la fuite
+d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait été inconsidéré, il
+n'osait pas retourner à la maison des <i>Umiliati</i>, où Pusterla s'était
+réfugié de peur que ses pas ne fussent épiés et qu'ils ne missent sur
+les traces île son maître. Enveloppant donc Venturino, il le tenait
+caché dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des
+mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se
+racheter de la faute d'avoir involontairement précipité dans l'abîme son
+ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les
+rues les plus désertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque
+personne de confiance à laquelle il put remettre Venturino; mais il
+n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un
+espion, un traître. Cependant, l'enfant, réprimant mal ses plaintes et
+ses pleurs, s'écriait par intervalle: «Ramenez-moi à la maison... Où est
+mon père?... Maman, où l'a-t-on emmenée?»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le père, dans son asile de Brera, ignoré de tous,
+tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son
+fils. Le lecteur a déjà compris que ce n'était point une âme d'une
+trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le
+cédait à personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne
+l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir,
+ni se retirer, mais il avait besoin d'être excité par les regards de la
+foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage
+civil, ce courage résigné qui, sous l'amas des infortunes, puise sa
+force dans le témoignage d'une conscience pure ou dans les joies
+passionnées des espérances d'un lointain avenir.</p>
+
+<p>Après avoir prodigué à Pusterla, dans ces premières heures de vif
+désespoir, les consolations de la religion et de l'amitié, Buonvicino
+sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait
+besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des témoignages d'une
+impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait
+les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes
+indignés ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles.
+Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop,
+l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de
+Venturino, il surmonta sa douleur et se traîna jusqu'au palais de
+Pusterla. Là, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre à
+sac; Luchino avait voulu ainsi intéresser l'avidité populaire à ses
+méfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino
+entra, sortit, chercha de tous côtés, questionna tout le monde, mais ne
+put rien découvrir au sujet du jeune enfant. C'était le salon, ce salon
+si mémorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y était plus que ruine
+et désordre: près de la fenêtre, à la place où il avait vu Marguerite,
+au jour de son erreur et de son repentir, il aperçut un canevas de
+broderie dont personne ne s'était soucié, comme d'une chose de trop peu
+de prix. Marguerite avait commence à y dessiner la fleur qui porte son
+nom. Oh! quand elle la commença, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait
+pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son
+coeur, se proposant de ne plus se détacher de ce précieux souvenir. Mais
+bientôt un sentiment plus généreux s'empara de son âme, qui condamnait
+ce dernier élan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie
+d'abnégation absolue dans laquelle il était entré, et il résolut de
+donner à Pusterla sa chère trouvaille. Quel don plus agréable pour
+l'époux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne
+devait peut-être jamais revoir!</p>
+
+<p>Le coeur navré, la tête basse et enveloppée dans son capuchon,
+Buonvicino retournait à son couvent à travers les rues obscures de
+Milan, qu'éclairait à peine dans les endroits les plus larges, un pâle
+regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route même de Brera,
+près de l'Église Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance.
+Ainsi arraché à ses douloureuses méditations, il aperçut dans l'ombre
+quelqu'un qui, appuyé à un pilier, lui faisait signe avec précaution; il
+s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, après s'être bien assuré, à
+cette heure avancée de la nuit, qu'il avait affaire à Buonvicino, lui
+remit entre les mains le petit Venturino. L'éclat éblouissant d'un rayon
+de soleil au milieu des profondes ténèbres d'une tempête peut à peine se
+comparer à la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il
+embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui
+s'écriait tristement: «O père! je ne mérite pas vos caresses... sauvez
+cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/31-07.png"></p>
+
+<p>Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas
+s'approcher, lui dit; «Sois béni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne
+et te rende ton père, comme tu as rendu cet enfant au sien!» Puis il
+cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et, à la faveur de la nuit,
+rentra sans être observé dans le couvent de Brera, dont la règle était
+bien loin d'être aussi rigoureuse que celle des ordres plus récents.</p>
+
+<p>Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il était nuit noire, ce qui
+empêcha Francesco de voir la pâleur mortelle du front de son ami; mais
+il put comprendre toute l'étendue de sa disgrâce, lorsque ayant demandé
+au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une
+main couverte d'une sueur glacée, pendant qu'un sanglot mal réprimé
+révélait ses angoisses; et ils pleurèrent l'un avec l'autre, et l'enfant
+avec eux: pauvre enfant, déjà assez intelligent pour comprendre
+l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connaître l'art de ne
+point l'augmenter! il embrassait son père, qui répondait à ses
+embrassements avec cette impétuosité qui fait qu'après la perte d'une
+personne chérie nous nous attachons plus fortement à ce qui nous en
+reste, possédés d'un plus vif besoin d'aimer et d'être aimé, de le dire
+et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino éclatait en
+sanglots plus déchirants, et s'écriait, «Mon père, où est maman?--Oh! si
+lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mère! Elle me
+regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... Où est-elle
+donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en
+prison!» Son père ne pouvait que lui recommander de se taire et
+d'étouffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait révélé à aucune
+personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/31-08.png"></p>
+
+<p>Dans la maison de Brera, c'était pendant tout le jour une activité et un
+mouvement de travail régulier, tel qu'on en voit à peine dans les plus
+florissantes fabriques des villes les plus commerçantes de nos jours.
+Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine
+brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevés.
+C'était un pesage, un mesurage, un battement de métiers à tisser, mêlés,
+de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons
+populaires. Le silence imposé aux autres moines n'avait, jamais pu être
+prescrit à ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner à ce sujet un
+procès devant le Saint-Père: de plus, ils n'étaient point astreints au
+jeûne. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables
+avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs
+principaux devoirs.</p>
+<br>
+<p class="lef"><img alt="" src="images/31-09.png"></p>
+
+<p>Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachés, Franciscolo et
+son fils demeuraient tapis dans l'étroite cellule, plus en sûreté que
+dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une
+situation si désolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque
+toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant
+ses occupations accoutumées, que pour aller aux environs et s'informer
+de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les
+passait à causer avec son ami de leurs malheurs, à prévoir l'avenir et à
+le consoler.</p>
+
+<p>Un jour que Buonvicino était avec ses hôtes infortunés, ils entendirent
+s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, résonna peu après,
+s'interrompit de nouveau, jusqu'à ce qu'il retentit clairement au pied
+du couvent. L'enfant, qui était facilement distrait par une impression
+nouvelle et agréable, se mit à écouter avec complaisance, invitant les
+autres à en faire autant, en posant sa petite main sur ses lèvres pour
+les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entière cette
+distraction. C'était le crieur de la commune, qui venait criant par la
+ville d'une voix à briser les vitres. «Cent florins d'or de récompense à
+qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif.» Puis, après une minute de
+silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: «Signori, une
+taille de cent florins d'or sur la tête de Franciscolo Pusterla, chef
+d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, égorger
+les prêtres, détruire la sainte religion, et faire mourir de faim les
+pauvres gens.--Signori...»</p>
+
+<p>Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'éloignait au milieu d'une
+foule de peuple qui le suivait, les uns stupéfaits de cette énormité, et
+ne comprenant pas comment des tyrans si exécrables pouvaient vivre sous
+le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils
+réussissaient à saisir et à livrer le proscrit.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/31-10.png"></p>
+
+<p>Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo
+s'écriant: «Une taille, comme pour un loup ou pour un ours!» couvrit la
+tête de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel.
+Tout espoir d'être utile à Marguerite, à soi-même et à ses amis étant
+enlevé à Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre
+que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'à
+des temps meilleurs. «Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour
+Marguerite quelque moyen de délivrance ou seulement de consolation, tu
+sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire,
+sans être, comme toi, exposé au péril. Oh! épargne au moins à cette
+femme céleste la douleur d'apprendre que vous êtes perdus, toi et votre
+enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une
+trop facile créance aux illusions dont les exilés se bercent et avec
+lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses
+des étrangers: les méchants ont le bras long, et leurs tortueuses
+ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.»</p>
+
+<p>Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la
+maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot
+du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit
+avec vous!»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/31-11.png"></p>
+
+<p>Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par
+la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient
+deux <i>Umiliati</i>. L'enfant était Venturino, et les deux autres
+personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement
+recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après
+avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de
+cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau
+fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour
+regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide
+élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis
+lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette
+ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours
+s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des
+mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les
+perquisitions du fisc, parce que les <i>Umiliati</i> jouissaient de
+l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap
+payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à
+chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude
+dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient
+confiées aux <i>Umiliati</i>, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle
+les fuyards devaient passer.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/31-12.png"></p>
+
+<p>Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux
+moines, personne ne vint le visiter; les deux <i>Umiliati</i> de garde
+s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec
+vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au
+large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour
+de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et
+qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques
+jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui
+jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à
+peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le
+portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant:
+«Maintenant, nous sommes sauvés!»</p>
+
+<p>Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux
+remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?»</p>
+
+<p>Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un
+douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de
+la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un
+moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière
+l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout
+lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!</p>
+
+<p>A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que
+les <i>Umiliati</i> avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé
+d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le
+moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent:
+«<i>Spera in Deo</i>;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton
+espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre
+sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est
+pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante
+rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au
+malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous
+puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans
+la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre
+patrie.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p class="mid"><i>Ahascerus</i>, par <span class="sc">M. Edgard Quinet</span>. Édition nouvelle.<br><i>Comptoir des
+Imprimeurs-Unis</i>, quai Malaquais, 15.</p>
+
+<p>Le livre d'<i>Ahascerus</i> produisit, il y a quelques années, une vive
+impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes
+et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure
+peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet.</p>
+
+<p><i>Ahascerus</i> comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la
+passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir
+de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre
+journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un
+prologue et un épilogue.--Le prologue de l'<i>Ahascerus</i> se passe dans le
+ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en
+créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée
+et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de
+lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces
+univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans
+en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente
+le terrible mystère.</p>
+
+<p>La première journée, intitulée <i>La Création</i>, s'étend bien au delà de ce
+que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde,
+les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore
+qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de
+Jésus-Christ.--La seconde journée, <i>la Passion</i>, à la dernière heure du
+Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant
+sous sa croix, il implore l'assistance d'<i>Ahascerus</i>, qui le repousse.
+Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel.
+«Partout où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le
+Juif-Errant». <i>Ahascerus</i> commence sa course sans lui au travers du
+monde romain, qui s'écroule.</p>
+
+<p>Avec la troisième journée, intitulée <i>la mort</i>, nuits entrons dans le
+Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel
+comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité.
+Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine
+implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire.
+Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se
+dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout
+l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait
+monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la
+dernière limite du temps présent.</p>
+
+<p>La quatrième journée, le <i>jugement dernier</i> est consacrée tout entière à
+l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux
+pieds du juge suprême. <span class="sc">Ahasverus</span> est à genoux avec Rachel dont l'amour
+le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui.</p>
+
+<p>Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé.
+Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue,
+l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre. --Au moment
+où le livre <i>des Jésuites</i> sonne contre M. Quinet et son illustre
+collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion
+et d'impiété, la nouvelle édition d'<i>Ahasverus</i> semblera venir comme à
+l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront
+présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des
+imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du
+peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans
+l'Épilogue d'<i>Ahasverus</i>, et fort mal interprétée par plusieurs qui
+croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et
+sonore de panthéisme.</p>
+
+<p>Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront
+croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit
+donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de
+l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son
+développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant
+lui-même infini. C'est donc proprement <i>lui-même</i> qu'il cherche; une
+fois en possession de l'infini, qui sera son <i>moi</i>, il se suffira bien à
+lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera.
+L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections
+logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile,
+Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de
+sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme
+Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un
+mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;<i>c'est ce pleur qui
+toujours suive</i> des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins
+pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il
+donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue
+de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien,
+<i>l'Éternité</i>.</p>
+
+<p>La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux
+d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient
+intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la
+créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel,
+l'infini.</p>
+
+<p>Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en
+matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être
+adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi
+désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme
+dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute:
+c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On
+s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre
+d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la
+page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité
+puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a
+rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son
+ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de
+désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé
+simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a
+laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait
+plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de
+ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait
+consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans
+aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières
+croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et
+bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient
+notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les
+premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru
+fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté.</p>
+
+<p>M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette
+vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est
+fait l'interprète.</p>
+
+<p>Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est
+franchement expliqué là-dessus dans sa préface de <i>Prométhée</i>.</p>
+
+<p>Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins
+d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte
+artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son
+imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la
+toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les
+procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.</p>
+
+<p>Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente
+du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes,
+qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a
+tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux
+fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites
+littéraires d' <i>Ahascerus</i>, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente
+Notice mise en tête de la nouvelle édition d' <i>Ahascerus</i>, «La langue de
+M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche,
+pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de
+lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop <i>feuillue</i>, comme
+disait Diderot dans <i>la Nouvelle Héloïse</i> c'est qu'il y a dans son livre
+un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme,
+la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage,
+est empreint de force et éblouissant de nouveauté...»</p>
+
+<p>La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès
+de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable
+popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait <i>à la grande fresque
+épique</i> de M. Quinet.</p>
+<br>
+
+<blockquote><i>Collection des Auteur» latins</i>, avec la traduction en français; sous la
+direction de M. D. <span class="sc">Nisard</span>, maître de conférences à l'École
+Normale.--25 vol. grand in-8.--<i>Oeuvres complètes de Petrone</i>, avec la
+traduction en français; par M. <span class="sc">Baillard</span>. --Paris. <i>J.-J. Dubochet et
+Comp</i>., rue de Seine, 33.</blockquote>
+
+<p>Le <i>Satyricon</i> de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été
+perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués
+l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en
+Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des
+familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus
+remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus
+élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les
+débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone
+acquit le titre d'<i>arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum)</i>; il en
+fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire.
+Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du
+plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce
+était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il
+avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome
+impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide
+épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il
+dans ses <i>Annales</i>, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les
+rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de
+courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives,
+mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier
+d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort,
+quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit
+point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour
+Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les
+débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes
+perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa,
+pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline
+le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de
+Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine
+du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel
+esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette
+tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui
+flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par
+la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai!
+le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien
+couronné de roses.</p>
+
+<p>Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de
+son maître en fait d'élégances, nul doute que le <i>Satyricon</i> ne soit un
+ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule
+n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre.
+M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu
+de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu
+absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les
+aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et
+des turpitudes de la cour impériale. Le <i>Satyricon</i> est un roman latin,
+je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La
+mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le
+philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et
+de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style
+<i>patrissimae impucitatis</i>; aux autres par les renseignements qu'il
+prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux
+arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations
+inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de
+l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger,
+Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est
+pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin
+Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur
+l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre
+d'<i>Ivanhoe</i>; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont
+pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe,
+à quelque fantaisie de l'imagination.</p>
+
+<p>La partie narrative du <i>Satyricon</i> se compose des aventures de deux
+espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant
+improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont
+commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un
+effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège,</p>
+
+<p class="mid"> «Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;»</p>
+
+<p>mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et
+quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une
+population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de
+matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville
+gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la
+grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec
+le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la
+férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des
+idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le
+vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits
+saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques
+sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de
+l'<i>Iliade</i> et la danse guerrière des homéristes, sur ces places
+embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les
+faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et
+dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de
+Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social
+craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel
+changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées
+par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche
+et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons
+nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt
+que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions,
+moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la
+philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les,
+Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de
+sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les
+rives du Bosphore.</p>
+
+<p>Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à
+cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit
+autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire
+nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A
+table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens
+s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en
+se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux
+dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations
+étrangères.</p>
+
+<p>A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le
+croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute
+voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A
+vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son
+engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie
+incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque
+célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est
+Français.</p>
+
+<p>Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la
+trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M.
+Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages
+sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des
+la première je trouve une leçon adressée par l'<i>arbitre du goût</i> à tous
+les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de
+marquer les époques de décadence:</p>
+
+<p>«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni
+fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est
+depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de
+l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la
+poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait
+meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si
+grand art ses méthodes expéditives.</p>
+
+<p>Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu
+de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont
+quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un
+autre infâme:</p>
+
+<p>«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as
+flagorné un poète.»</p>
+
+<p>Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis,
+ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de
+Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M.
+Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses
+esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles,
+une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une
+imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes;
+des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la
+mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de
+parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un
+plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe,
+Trimalchion <i>fait souffleter</i> le drôle et rejette le plat, qu'on balaie
+avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif
+que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et
+de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut
+l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses
+convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un
+déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque:</p>
+
+<p>«N'allons-nous pas avoir un combat de première qualité».... Point de
+gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon maître, a le
+coeur grand et la tête chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera
+de bonne trempe; pas moyen de lâcher pied. Les viandes à distribuer au
+peuple seront au centre, pour que l'amphithéâtre voie. Le patron a de
+quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a déjà
+quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars à la gauloise,
+et le trésorier de Glycon qui fut surpris en fêtoyant la femme de son
+maître. Qu'il supplante donc tout à fait Norbanus dans la faveur
+politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous?
+Il nous a donné des gladiateurs à 1 sesterce pièce, tout décrépit que
+d'un souffle on eût jetés à bas. J'en ai vu de meilleurs mangés par les
+bêtes aux flambeaux. Enfin, on eût dit un combat de coqs. L'un était
+lourd à ne se pouvoir traîner, l'autre avait des jambes de basset; le
+troisième, qui était mort d'avance, eut les jarrets coupés... tous,
+enfin de compte, furent passé aux lanières tant ils s'étaient montrés de
+purs rebuts de pacotille....</p>
+
+<p>«Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont
+amenés dans la salle, ornés de jolies muselières et de grelots... Je
+pensais que c'était des porcs acrobates... Trimalchion mit fin à notre
+attente: «Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprête à
+l'instant.» Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques
+misères pareilles, mes cuisiniers, à moi, font cuire des veaux entiers
+dans leurs chaudières.. Si vous n'êtes pas contents du vin, je le
+changerai... Grâce aux dieux, je ne l'achète pas, et tout ce qui vous
+fait venir l'eau à la bouche est le produit d'un bien que j'ai près de
+la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de
+Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile à mes petites
+possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la
+traversée se fasse par mes domaines. Mais écoutez-en, Agamemnon quelle
+controverse vous avez déclamée aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie
+dédaigné la littérature: j'ai trois bibliothèques, une grecque, les
+autres latines. Agamemnon ayant commencé: «Un pauvre et un riche étaient
+ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre? --Ah!
+charmant!» reprend l'orateur...</p>
+
+<p>«Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du même ton que s'il
+s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7
+des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont nés trente
+garçons et quarante filles. On a porté des granges dans les greniers
+cinq cent mille boisseaux de froment; on a accouplé cinq cents boeufs.
+Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le
+génie de notre doux maître. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui
+n'a pu être placé, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les
+jardins de Pompée...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on
+acheté les jardins de Pompée?--L'an dernier, répond l'annaliste; c'est
+pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte.» Trimalchion,
+bouillant de colère, s'écrie; «Quelque soient les biens que l'on
+m'achètera, si dans six mois je n'ai pas avis, je défends qu'on me les
+porte en compte.» Ensuite on lut des ordonnances d'édiles, des
+testaments de maîtres des forêts qui s'excusent de ne pas faire
+Trimalchion leur héritier. «Le pauvre homme!»</p>
+
+<p>Les danseurs de corde commencent leurs exercices. «Il n'y a que deux
+choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir à voir: les
+danseurs de corde et les corneilles. Les autres bêtes, chanteurs ou
+acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi
+acheté des comédiens; eh bien! j'ai préfère leur faire représenter des
+farces altellunes.»</p>
+
+<p>Trimalchion est interrompu dans son panégyrique des funambules par l'un
+d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offensé magnanime déclare
+l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a été
+contusionné par un esclave.</p>
+
+<p>Un des coaffranchis de Trimalchion, mécontent d'un convive, lui crie:
+«Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir
+pourquoi j'ai été en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et
+que j'ai mieux aimé être citoyen romain que roi tributaire.»</p>
+
+<p>Ce mot cornélien rappelle celui de ce sergent français, qui disait à
+Berlin, en 1806: «J'aime mieux être sergent au 1re de ligne que roi de
+Prusse.</p>
+
+<p>Les homéristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers.
+Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant,
+d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homère et la
+mythologie pour expliquer le sujet du récit à l'auditoire, «un veau sur
+un énorme plat est apporté bouilli et le casque en tête. Il est suivi
+d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans pitié, joue
+d'estoc et de taille, et ramasse à la pointu du sabre les morceaux qu'il
+présente aux convives ébahis.»</p>
+
+<p>Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire
+une idée de la magnificence, de la sensualité et de la gloutonnerie
+latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, comparé à ces
+orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mémorable que les
+premiers services:</p>
+
+<p>«Tout à coup le plafond vint à craquer, et la Salle entière trembla.
+Tout alarmé, je me lève, et comme moi les autres convives... Or, voilà
+que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il
+se détachait s'abaisse sur nos têtes, et offre dans tout son contour des
+couronnes d'or suspendues et des vases d'albâtre remplis de parfums.
+C'étaient les présents d'usage. Comme on nous invite à les prendre, nous
+reportons nos yeux sur la table: elle était déjà couverte d'un plateau
+chargé de quelques pièces du four. Au centre s'élevait Priape, en
+pâtisserie, qui, dans son ample giron, présentait des raisins et des
+fruits de toute espèce... pas un gâteau, pas un fruit qui ne fit jaillir
+à la moindre pression une liqueur safrancée dont l'incommode rosée
+arrivait jusqu'à nous. Persuadés qu'il y avait quelque chose de sacré
+dans cette aspersion traîtreusement solennelle, nous nous levâmes le
+plus droit que nous pûmes, et nous criâmes: <i>A Augustus César, père
+de la patrie, longue prospérité!...</i> Sur ces entrefaites, trois
+esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux
+d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles
+d'or; le troisième, tenant une patère vin, fait le tour de la table, en
+criant: <i>Soyez nos dieux propices!</i> Or, disait-il, ces lares
+s'appelaient, le premier. <i>Industrie</i>; le second. <i>Bonheur</i>; le
+troisième, <i>Profit</i>. Puis vint le buste authentique de Trimalchion
+lui-même, et chacun le baise à la ronde...</p>
+
+<p>«Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: «Mes amis,
+s'écrie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le même
+lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pesé sur eux; mais, de mon
+visant, et bientôt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je
+les affranchis tous dans mon testament.»</p>
+
+<p>Ce passage est remarquable; il montre le progrès des idées correspondant
+à la corruption des moeurs. Il y a là un formidable problème.</p>
+
+<p>Séance tenante, Trimalchion distribue des legs à ses amis et à ses
+serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-même son épitaphe,
+qui mérite l'attention de ce siècle <i>positif</i>:</p>
+
+<p class="mid"> C. POMPEIUS TRIMALCHION,<br>
+ NOUVEAU MECÈNE REPOSE ICI.<br>
+ LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DÉCERNÉ EN SON ABSENCE.<br>
+ PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPÉRA,<br>
+ LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES,<br>
+ ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES.<br>
+ PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE.</p>
+
+<p>Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses hôtes
+avinés; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crève de prospérité,
+proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la
+première barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable
+Fortunata, sa moitié, qui s'oppose à cette fantaisie conjugale;
+sauvons-nous à travers la pompe funèbre de ce Charles-Quint grotesque
+qui s'étend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit
+à des donneurs de cor: «Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque
+chose de gentil.»</p>
+
+<p>Eumolpe, poète raté, recueille le principal héros du Satyricon. Cet
+Eumolpe est bien le plus infortuné des improvisateurs; il ne peut
+hasarder un vers sans risquer d'être assommé ou lapidé. Ses mésaventures
+sont racontées avec infiniment gaieté et de grâce. C'est dans la bouche
+de cet effronté parasite que Petrone a placé les deux morceaux poétiques
+les plus étendus du <i>Satyricon</i>, à savoir la <i>Prise de Troie</i> et la
+<i>Guerre Civile</i>. Ces petits poèmes ne manquent ni d'élégance ni
+d'énergie, mais ils sont déparés par l'affectation, l'enflure et les
+puérilités descriptives, tristes indices du déclin littéraire. En
+général, la prose de Petrone me parait supérieure à ses vers, bien que
+son livre en offre de fort jolis. Après un naufrage raconté dans le goût
+de Sénèque, mais égayé toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe
+débarque en mugissant des hexamètres aux environs de Crotone. Dans cette
+ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grèce, l'industrie
+principale est celle de la chasse aux héritages; la population «'y
+divise en deux catégories: les courtisés et les courtisans. A Crotone,
+personne n'élève de famille; car quiconque a des héritiers naturels se
+voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la
+canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune
+proche parenté ne lie, parviennent aux plus hautes dignités: ils ont
+seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.»--Quels
+traits de lumière sur les causes de la disparition de la race romaine!</p>
+
+<p>Eumolpe fit dans cette ville, vouée au célibat, en se faisant passer
+pour un marchand naufragé, mais encore riche à millions de sesterces.
+Toutes les bourses furent aussitôt ouvertes à cette bande d'escrocs. Le
+texte de Petrone, mutilé par le temps, les abandonne au milieu de cette
+aventure; mais les dernières lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe,
+convaincu de fraude, périt de mort violente, et que ses complices
+prirent la fuite.</p>
+
+<p>Ce dénouement moral fait quelque honneur à l'auteur du <i>Satyricon</i>, qui
+n'abuse pas généralement de la Providence. Les idées de Petrone, en
+matière de religion positive, paraissent en effet se résumer dans les
+deux mots suivants, qui lui inspire des vers très-connus à Voltaire et à
+Louis Racine:</p>
+
+<p>«Notre pays est si plein de divinités, qu'un dieu peut s'y rencontrer
+plus facilement qu'un homme.»</p>
+
+<p>Le héros du roman ayant commis un sacrilège en tuant une oie consacrée à
+Priape, se tire d'ailleurs on ne peut plus philosophiquement. Il dit à
+la prêtresse:</p>
+
+<p>«Tenez: voici deux pièces d'or: avec cela vous pourrez acheter des oies
+et des dieux.»</p>
+
+<p>La traduction de M. Baillard lui a coûté vingt ans d'études et de
+labeurs, c'est-à-dire deux ou trois épopées et une douzaine de
+tragédies, d'après les procédés de la fabrique contemporaine. Adoucir
+sans infidélité les crudités de la débauche latine, éclaircir les
+obscurités d'un texte incomplet, rendre avec précision, netteté et
+élégance une foule de détails si étrangers à nos habitudes et à nos
+moeurs, ce n'était pas une tâche facile. L'oeuvre de M. Baillard est
+celle d'un humaniste consommé, d'un savant antiquaire et d'un
+littérateur aussi consciencieux qu'habile. De pareils travaux sont
+d'autant plus recommandables, que les suffrages de quelques hommes
+instruits doivent leur tenir lieu de vogue et de popularité. Dans un
+temps ou dans un pays plus favorable aux fortes études, il y aurait
+quelque gloire à avoir rendu ainsi accessible au public un des monuments
+les plus intéressants de l'antiquité. Mais n'exigeons pas trop de notre
+époque si affairée; souhaitons au nouveau, et trés-probablement dernier
+traducteur de Petrone, une portion du succès que des versions
+extrêmement inférieures à la sienne ont obtenu près des plus grands
+esprits du siècle de Louis XIV: jamais succès n'aura été plus juste ou
+plus agréable aux amis des lettres.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">M. Maillefer.</span></span></p><br><br>
+
+<h2>Coffret donné par le roi</h2>
+
+<h4>A LA REINE VICTORIA.</h4>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"></p>
+
+<p>Ce coffret, offert en présent par lu roi à la reine Victoria, pendant
+son séjour au château d'Eu, est l'une des oeuvres les plus délicates
+sorties depuis longtemps de la manufacture de Sèvres; il a 40
+centimètres de long sur 26 de large et 27 de hauteur; sur chacune des
+faces est une peinture de M. Devilly représentant des toilettes de femme
+dans les cinq parties du monde. Sur le couvercle, c'est l'Europe avec de
+riches ornements et une parure de bal; la face antérieure représente la
+toilette d'une mariée dans l'Inde française; l'un des côtés rappelle la
+traite, des objets de toilette en Sénégambie; le côté opposé donne une
+idée de la parure des femmes dans l'Océanie et de l'opération du
+tatouage à Nonkahiva; sur la face postérieure enfin, l'artiste, dans une
+composition très-gracieuse, a groupé des femmes américaines, naturelles
+et métis, parées de leurs plus beaux vêtements; c'est en Bolivie, je
+crois, qu'il a placé le sujet de cette scène. Cette description
+très-incomplète, et notre dessin lui-même, ne peuvent donner qu'une idée
+imparfaite de ce petit meuble, dont les ornements et la composition
+générale, dessinés et exécutés par M. Huart, l'un de nos meilleurs
+artistes, sont d'un fini et d'un goût admirables.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Nécrologie.</h2>
+
+<h4>LE COMTE DE TORÉNO.</h4>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br></p>
+
+<p>Le comte de Toréno est né à Oviédo, dans la principauté des Asturies, le
+26 novembre 1788, d'une famille noble et renommée par ses services.
+Jeune encore, il vint à Madrid pour y terminer son éducation. Il avait
+vingt ans à peine quand Napoléon commit en Espagne la faute irréparable
+qui fut le premier degré de sa perte et de nos malheurs. Entraîné par
+les événements, Toréno quitta Madrid, se rendit à Oviédo, rassembla
+autour de lui ses concitoyens, exalta leur patriotisme, organisa et
+dirigea leurs efforts avec une habileté qu'on n'eût pas attendue de son
+extrême jeunesse.</p>
+
+<p>Ces premiers efforts attirèrent sur lui l'attention de ses compatriotes,
+qui n'hésitèrent pas à lui donner une haute preuve de confiance. Il fut
+envoyé à Londres chargé d'une mission diplomatique qui avait pour objet
+l'alliance des deux cabinets de Saint-James et de Madrid. Un pareil
+résultat, il est vrai, était peu difficile à obtenir: à cette époque,
+l'Angleterre se serait alliée avec l'empereur de la Chine lui-même,
+pourvu que c'eût été contre la France. Les négociations du jeune
+diplomate furent donc couronnées de succès, et il rapporta de ce voyage
+une telle réputation de talent, d'activité et de patriotisme, qu'il se
+trouva, à son retour, l'un des chefs de l'opinion populaire. En 1812, la
+province de Léon le nomma député à Cadix pour demander la convocation
+des cortès. Il s'y fit remarquer par l'énergie de sa parole et la
+hardiesse de ses résolutions. Les cortès s'assemblèrent; Toréno, député
+de la province des Asturies, n'avait pas encore atteint l'âge de
+rigueur, vingt-cinq ans. Une décision spéciale créa en sa faveur une
+exception fondée sur les services rendus par le jeune député à la cause
+de l'indépendance nationale.</p>
+
+<p>Le comte de Toréno prit part à tous les travaux de cette assemblée
+fameuse. La restauration de Ferdinand VII l'obligea à se réfugier en
+Angleterre, d'où il ne tarda pas à passer en France. Arrêté à Paris en
+1816, la police attribua à l'effet d'une méprise cette arrestation, qui,
+en effet, ne fut pas de longue durée Bientôt la révolution de 1820
+ouvrit aux exilés les portes de leur pairie; Toréno fut de nouveau
+envoyé aux cortès; mais, soit que la maturité de l'âge, soit que les
+leçons de l'exil eussent modifié les idées du comte, sa conduite aux
+cortès de 1820 fut loin de répondre aux espérances qu'avaient fait
+concevoir ses opinions de 1812. Débordé par le flot populaire, il
+abandonna les rangs de la démocratie, dont il avait été l'un des plus
+ardents apôtres, et essaya de lutter contre les principes dont il avait
+lui-même favorisé et provoqué le développement. Il fut l'un de ceux qui
+constituèrent en Espagne le parti moyen. Mais ces demi-concessions ne
+purent apaiser le ressentiment de ce roi que sa mère appelait Ferdinand
+coeur du tigre et tête de mulet.</p>
+
+<p>Le flot qui avait porté le comte de Toréno aux cortès le ramena dans
+l'exil. Mieux éclairé sur ses intérêts, Ferdinand ne tarda pas à
+rappeler auprès de lui les hommes qui avaient quitté l'opinion
+démocratique pour se rapprocher de la royauté. Toréno rentra alors en
+Espagne, et l'ambassade de Berlin lui fut offerte; mais M. de Toréno
+était meilleur diplomate encore que Ferdinand ne le croyait: il refusa
+cette preuve de la confiance royale, prétextant la nécessité d'aller
+revoir ses domaines longtemps abandonnés, de s'occuper de ses intérêts
+personnels. Ce ne fut guère en effet qu'après la mort du roi, lorsque
+Marie-Christine prit, au nom de sa fille, les rênes de l'État, que le
+comte de Toréno revint aux armures et se dévoua à la reine régente, dont
+il devint le ministre et l'ami. L'opinion dont il avait été l'un des
+plus fervents apôtres n'eut pas lieu de se louer de son administration,
+et sa probité même fut exposée à de graves imputations.</p>
+
+<p>M. de Toréno partagea le sort de la reine Christine après le triomphe
+d'Espartéro, et vint de nouveau chercher en France l'hospitalité qu'il
+était habitué à y trouver. On assure qu'il était, hors des affaires,
+plein d'érudition, de science et de goût. Il laisse, dit-on, des
+mémoires qui promettent plus d'une révélation piquante sur les
+événements si nombreux dont l'Espagne a, depuis un quart de siècle, été
+le théâtre, et sur les hommes qui ont tour à tour dirigé les affaires de
+ce beau et malheureux pays.</p>
+
+<p>Le comte de Toréno est mort à la suite d'une douloureuse maladie. Son
+corps, déposé provisoirement dans les caveaux de l'église
+Saint-Philippe-de-Roule, doit être transporté en Espagne, dans la
+sépulture de la famille Toréno.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Amusements des Sciences.</h2>
+
+<h4>SOLUTIONS<br>
+
+DES QUESTIONS PROPOSÉES<br>
+
+DANS LE 28e NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. Pour résoudre ce problème, on observera que puisque le lion, jetant
+l'eau par la gueule, remplit le bassin dans six heures, il en remplira
+un sixième dans une heure; et puisque, la jetant par l'oeil droit il le
+remplit en deux jours, dans une heure il en remplira 1/48. On trouvera
+de même qu'il en remplira 1/72 dans une heure, en jetant l'eau par
+l'oeil gauche, et 1/96 en la jetant par le pied. Donc, la jetant par les
+quatre ouvertures à la fois, il en fournira dans une heure
+1/4+1/48+1/72+1/96. c'est-à-dire, en ajoutant toutes ces fractions, les
+**/***. Qu'on fasse donc cette proportion; Si les **/*** ont été fournis
+en une heure, ou soixante minutes, combien la totalité du bassin, ou
+les???/????, exigeront-ils de minutes? Et l'on trouvera quatre heures
+quarante-trois minutes et!@@/@@, ou environ quarante-deux tierces.</p>
+
+<blockquote>Note du transcripteur: Les fractions du document original
+sont microscopiques et n'ont pu être résolues par le logiciel ROC.
+Plutôt que de faire des erreurs, le transcripteur laisse le soin au
+lecteur de calculer les fractions représentées par *, ? et @. A noter
+qu'il sera peut-être plus facile de convertir l'addition de départ en
+fractions décimales et de continuer le raisonnement.</blockquote>
+
+<p>II. Ce problème est très-connu. Le batelier commencera par laisser la
+chèvre, puis il retournera prendre le loup; après avoir passé le loup,
+il ramènera la chèvre, qu'il laissera sur l'autre bord pour passer le
+chou; enfin, il retournera à vide chercher la chèvre qu'il passera</p>
+
+<p>Ainsi le loup ne se trouvera jamais avec la chèvre, ni la chèvre avec le
+chou, qu'en présence du batelier.</p>
+
+<p>III. Élevez perpendiculairement, sur un plan bien horizontal, un bâton
+dont vous mesurerez avec soin la hauteur au-dessus de ce plan: nous le
+supposerons de deux mètres exactement.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p>
+
+<p>Prenez ensuite, lorsque le soleil commence à baisser après midi, sur le
+terrain qui vous est accessible, un point d'ombre C du sommet de la tour
+à mesurer, et en même temps, un point d'ombre <i>c</i> du sommet du bâton
+implanté perpendiculairement, sur le même plan; attendez une couples
+d'heures, plus ou moins et prenez avec promptitude les deux points
+d'ombre D et <i>d</i> du sommet de la cour et du sommet du bâton; vous
+tirerez ensuite une ligne droite qui joindra les deux points d'ombre du
+sommet de la tour, et vous la mesurerez; vous mesurerez de même la ligne
+qui joint les deux points d'ombre <i>c</i> et <i>d</i> appartenant au bâton. Il ne
+restera plus qu'à faire cette proportion: La longueur de la ligne qui
+joint les deux points d'ombre du bâton est à la hauteur de ce bâton
+comme la longueur de la ligne qui joint les deux points d'ombre de la
+tour est à la hauteur de cette tour.</p>
+
+<p>Il ne faut qu'avoir la connaissance des premiers éléments de la
+géométrie pour reconnaître, à la première inspection de la fugure, que
+les pyramides BADC, <i>badc</i>, sont semblables, et conséquemment que <i>cd</i>
+est à <i>ab</i>, comme CD est à AB, qui est la hauteur recherchée.</p>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. Trois Amours versent l'eau dans un bassin, mais inégalement: l'un le
+remplit en un sixième de jour, l'autre en quatre heures, et le troisième
+en une demi-journée. On demande combien de temps il faudra pour le
+remplir lorsqu'ils verseront tous trois de l'eau.</p>
+
+<p>II. Trois maris jaloux se trouvent, avec leurs femmes, au passage d'une
+rivière. Ils rencontrent un bateau sans batelier. Ce bateau est si
+petit, qu'il ne peut porter que deux personnes à la fois. Ou demande
+comment les six personnes passeront deux à deux, en sorte qu'aucune
+femme ne demeure en la compagnie d'un ou de deux hommes, si son mari
+n'est présent.</p>
+
+<p>III. Construire une boîte où l'on voie des objets tout différent de ceux
+qu'on aurait vus par une autre ouverture, quoique les uns et les autres
+paraissent occuper toute la boîte.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">C'est encore demain la fête à Saint-Cloud.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012d.png"><br>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre
+1843, by Various
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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