diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:58 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:10:58 -0700 |
| commit | d848b8058ee9a4cece605e793fadbcbff8f0ef35 (patch) | |
| tree | 88be889560ac99a87fba47cd8034daed95962296 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 38725-8.txt | 3606 | ||||
| -rw-r--r-- | 38725-8.zip | bin | 0 -> 84462 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h.zip | bin | 0 -> 1616521 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/38725-h.htm | 3720 | ||||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/001.png | bin | 0 -> 63837 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/001a.png | bin | 0 -> 72535 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/001b.png | bin | 0 -> 12231 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/002.jpg | bin | 0 -> 300910 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/002.png | bin | 0 -> 8895 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/003.png | bin | 0 -> 24944 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/004a.png | bin | 0 -> 58974 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/004b.png | bin | 0 -> 43803 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/005a.png | bin | 0 -> 53477 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/005b.png | bin | 0 -> 85803 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/006.png | bin | 0 -> 20220 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/007a.png | bin | 0 -> 54413 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/007b.png | bin | 0 -> 59521 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/008a.png | bin | 0 -> 58422 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/008b.png | bin | 0 -> 50436 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/008c.png | bin | 0 -> 10614 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/008d.png | bin | 0 -> 22472 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/012a.png | bin | 0 -> 24721 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/012b.png | bin | 0 -> 15134 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/012c.png | bin | 0 -> 10622 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/012d.png | bin | 0 -> 17632 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-01.png | bin | 0 -> 717 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-02.png | bin | 0 -> 30224 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-03.png | bin | 0 -> 129373 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-04.png | bin | 0 -> 30755 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-05.png | bin | 0 -> 26834 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-06.png | bin | 0 -> 39561 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-07.png | bin | 0 -> 28708 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-08.png | bin | 0 -> 21208 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-09.png | bin | 0 -> 26237 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-10.png | bin | 0 -> 20833 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-11.png | bin | 0 -> 30936 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/31-12.png | bin | 0 -> 23760 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38725-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 48192 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
41 files changed, 7342 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38725-8.txt b/38725-8.txt new file mode 100644 index 0000000..fc1e6f0 --- /dev/null +++ b/38725-8.txt @@ -0,0 +1,3606 @@ +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 31, 2012 [EBook #38725] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843 + + +L'ILLUSTRATION +JOURNAL UNIVERSEL + + Nº 31. Vol. II.--SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40. + + + +SOMMAIRE.--Exposition de Fleurs et de Fruits dans l'Orangerie des +Tuileries. _Distribution des prix du Cercle d'horticulture._--Courrier +de Paris.--Revue de la Semaine. _Portrait du roi Othon_.--Les +Pèlerinages à la Sainte-Baume. _Pèlerinage à la Sainte-Baume; Grotte de +la Sainte-Baume; Ferrade des Boeufs dans la Camargue._--Le père Mathew, +apôtre de la tempérance. _Une prédication du père Mathew; +Portrait_.--Des accidents sur les chemins de fer. Statistique.--Diorama. +Nouveaux tableaux. _Vue intérieure du diorama; Vue de Fribourg +Suisse_.--Collection de Dessins de M. A. Vattemare. _Fac-simile d'un +Dessin fait à la plume par M. Victor Hugo; Dessin fait à la plume par +don Fernando, roi de Portugal_.--Théâtres. _Scène d'un Voyage en +Espagne_.--Un amour en Province. Nouvelle par madame Louise +Colet.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre IX, le +Couvent de Brera. _Onze Gravures_.--Bibliographie.--Annonces.--Coffret +donné à la reine Victoria. _Gravure._--Le Comte de Toréno, +_Portrait_.--Amusements des Sciences. _Gravure_.--Rébus. + + + +Exposition de Fleurs et de Fruits + +DANS L'ORANGERIE DES TUILERIES. + +[Illustration: Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix à +l'Orangerie du Louvre. 21 septembre.] + +Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près +exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession +habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont +invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand +nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia +tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau +rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en +pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont +l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort +belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait +pu croire faites de sucre candi;--une stephanotis +floribunda;--plusieurs beaux camélias;--une strelizia regina;--une +grande quantité de dahlias, de roses et de fruits. + +M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré +digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction. +Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture, +que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si +régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un +quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de +tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient +surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de +bien loin l'attente des amateurs. + +Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne +pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie +de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme +au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos +collections de roses réellement et complètement _remontantes_. Le temps +n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux +rosiers décorés du titre de _remontants_, parce qu'ils donnaient à +l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur +floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de +contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et +Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en +rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu +l'être à la fin de mai. + +Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition +la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on +perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et +dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels +que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas +d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier, +exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les +signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit. + +Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de +plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles +appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères. + +C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les +soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de +quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs +dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus +vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux +applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant +plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils +venaient de remporter. + +Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le +public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé +sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la +science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne +songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement. +Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour +que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent, +au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des +sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les +signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de +suivre leurs traces en profitant de leurs exemples. + + + +[Illustration: Courrier de Paris.] + +Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable; +je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais +quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour +quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays +sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre? +N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et +je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme +est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville +redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on +déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent +des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut +ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans +terreur? + +Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de +septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui +ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que +la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa +dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de +la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers +rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois +mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va +bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares +beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer +et de finir. + +Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux +perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un +charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et +maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le +deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts. + +On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais +temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et +ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans +ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte. +Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste. +Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable +printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le +bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier; +Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le +tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il +préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner +après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui +éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui +prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa +population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les +grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en +se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces +mauvais tours-là; il faut être juste. + +Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris, +tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi! +c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par +où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et +les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela +est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les +chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop. + +Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces +adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le +jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde +l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux +sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et +malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et +d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets, +des bouges ignobles. + +C'est ici le séjour des Grâces! + +Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris +reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la +désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont +peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid +kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les +Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les +obliger à voir par d'autres yeux. + +La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la +laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la +Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais +maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de +bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à +Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de +Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route +élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur +d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un +vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville. +D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit +le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments +légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et +aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments +un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce, +et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en +passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le +Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à +face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route. + +Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du +Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre. +Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et +je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la +fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où +arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux +bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces +chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers, +ces chapeaux éborgnés et ces mines livides? Avons-nous affaire à des +vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de +commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de +très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou +pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages +d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de +faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un +torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer +seulement vingt-quatre heures en diligence! + +Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un +ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce, +sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable +enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces +mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes +arrivés; au bureau, messieurs, au bureau! + +Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer +trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait, +d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de +prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à +peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait +à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à +Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de +l'Académie royale de Musique. + +Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins +particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire. + +La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour +domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le +ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche +jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces, +de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les +fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes. + +On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait +des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est +spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à +l'autel: + +Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour! + +Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées +solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la +seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage +de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et +à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable. + +De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est +d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse +de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses +occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que +le premier, et son boudoir est mansardé. + +A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge +dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban +mauresque remplace le _bibi_, la robe de velours ou de soie se substitue +au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les +souques au rebut. + +La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est +ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer +une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au +nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de +Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins +quatre ou cinq dents. + +La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins +laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus +légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est +une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des +loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants +qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture. +Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de +choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son +pot, quand elle en a. + +La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations. +Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des +correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à +l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain +mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à +la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle +regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil, +et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de +Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la +dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes, +attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec +fureur à la pomme de terre à l'huile. + +Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par +hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous +quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs +appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci +prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue +ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour +ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce +et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers +domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du +théâtre. + +Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui +danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la +clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui +n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré +plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces +jalousies du mari de la dame de choeurs. + +Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts +lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque +minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse +à peu près deux cents kilos. + +Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de +nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes +vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances +et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta +pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes +boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier, +sous ta soie et sous tes haillons? + +Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore +fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et +recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié +ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du +chemin. + + + +Histoire de la Semaine. + +Nos efforts tendront continuellement, sinon à élargir le cadre étendu +que nous avons choisi, du moins à le remplir complètement. Aussi, +reconnaissant aujourd'hui que _l'Illustration_, pour ne pas se borner à +être un sujet de pure distraction, doit fournir à ses lecteurs, sur les +faits curieux et les événements importants qui se succèdent dans tous +les pays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les +informations qui méritent d'être conservées, nous entreprenons +aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos +livraisons, et que nous appellerons l'_histoire de la semaine_. Sans +doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront déjà été +signalés, des nouvelles que nous enregistrerons auront cessé d'être +complètement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible +d'envisager ce passé de huit jours tout autrement qu'il n'aura été +envisagé, et, précisément parce que nous n'arriverons que le samedi, +d'apprendre à nos lecteurs que ce qui les a fait frémir depuis le +commencement de la semaine n'était qu'une invention, qu'une fable. + +Nous aurions, à coup sûr, mauvaise grâce, dans ce temps de disette de +matière pour les feuilles politiques, à leur reprocher ces événements +qu'elles inventent, et qui offrent à leurs lecteurs des émotions +devenues rares, et à elles l'occasion d'un second article pour démentir +le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un +soulèvement était venu mettre en question, à Saint-Domingue, l'autorité +du gouvernement nouveau, et faire renaître tout l'espoir et toutes les +chances des partisans du gouvernement renversé? Deux jours après on nous +annonçait que la nouvelle avait été apportée sans doute par un bâtiment +retardataire; car, au départ du dernier navire, tout était calme et +tranquille dans la république noire. Oui ne s'est senti profondément ému +en lisant les détails de ce cataclysme qui avait, au Brésil, enseveli la +moitié basse de la ville de Bahia sous la moitié haute éboulée? On vous +donnait l'effrayante liste des édifices, des églises, des couvents, des +rues entières où toute une population était demeurée plongée dans une +sieste éternelle. Déjà on parlait d'organiser des comités et d'ouvrir +une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne +n'ayant survécu, déjà l'_Illustration_ allait expédier un dessinateur +pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetière. A deux jours +de là. + +[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont +sérieusement atrophiées dans le document original. Le logiciel de +reconnaissance optique des caractères est resté totalement confus. Les +yeux du transcripteur s'efforçant de reconstituer le texte, à partir de +ce résultat et en scrutant le document original, ont également dû se +déclarer vaincus.] + +M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est +de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux +publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur +adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus +d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit +faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du +pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu, +dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que +des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique +sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux +belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été +l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les +journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins +éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur +l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand +besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du +l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à +Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait +plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine +Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à +Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers, +était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui +n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la +précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par +Varsovie.--Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses +ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires +de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui +lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James, +la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau +gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux +qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi +populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses +allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver +par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par +quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa +détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et +parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les +nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est +toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre +ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement +nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux +premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède, +sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe +au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux +combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au +ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement +moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur +d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien +perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et +les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de +rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le +général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire +importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la +correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de +délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient +Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris +sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait +sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire +pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le +continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une +insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au +15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles +puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux +d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue +qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une +constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les +esprits. + +[Illustration: Portrait du roi Othon.] + +Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples, +en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer +l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'_Alonzo_ n'y +retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement. +M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller +représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à +Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions +extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir +faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour +la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le +temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface. + +Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées +administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux +ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et +par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de +questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux +irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des +gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les +représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques. +Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons +celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes +heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par +le _Cernéen_ de l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à +l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le +gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de +l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa +onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants +forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans +l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui +ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des +hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze +jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième +session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an +prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est +bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société +d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée +générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde +sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour. +L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous +n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un +immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et +examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la +réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le +mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue +expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il +rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La +Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les +hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre +plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par +l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel +perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts, +plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons +remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée +au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une +fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent +décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M. +Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et +Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de +brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16, +l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques +qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour +mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux +souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France +agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre +intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient, +ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à +l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix. + +L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie +des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves +pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année +Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le +premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce +qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est +celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs +débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture +auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier +grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième +grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second +grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du +bas-relief était _Epaminondas mourant_. L'oeuvre de M. Maréchal était +sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en +général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui +d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de +MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de +MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de +MM. Mayot et Lebas.--L'exposition du concours de peinture a commencé le +mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet est _Oedipe +s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone_. Les concurrents +sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux +des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2 +octobre. + +Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau, +selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à +découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion +de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt +cinq mois que l'_Illustration_ en a donné la gravure (1), qu'elle a +accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits. +Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce +moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles, +vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions +moins irréprochables de l'École Normale. + + [Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.] + +De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction +de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice. +C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la +belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être +redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également +chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet +artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu +d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec +l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il +ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de +Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront +contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M. +Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand +travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a +entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant +Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de +Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement +remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon +goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de +Dampierre. + +Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats, +et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits +mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait +judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet +de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a +été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à +huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de +lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit, +depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant +cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des +belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne +point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la +légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui. + +Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que +jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section +de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique, +enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La +gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des +monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et +d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La +sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans, +un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à +prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux +exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au +Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de +l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos +statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le +contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve +de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un +demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours +avaient fait appeler _la Panthère du triumvirat_.--Il faut au comte de +Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus +développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici +dans le champ de la mort. _L'Illustration_ lui consacre sa dernière +page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il +nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque +et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du +conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme. +Il avait pris le nom de _Mutius Scoerola_, et fit la route de Lyon à +Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette +rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne +pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes, +puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle +de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt +occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente. +Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la +vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt +après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait +être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération +était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière +organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain +fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade, +un établissement mystérieux, qu'on appela la _Maison grise_, et sur le +régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges, +furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir +y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait +avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de +Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le +point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit +paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit +d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom, +il intitula les _Neuf Livres_, parce que l'ouvrage est en effet divisé +en neuf parties. + +La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit +de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses _Mémoires_, +annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous +imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait +l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII. +Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet +homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs +séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était +comme une émanation de la _Maison Grise_ de Paris, dispersée par +l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi +incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues +très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat, +pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et +vient de mourir, depuis longtemps oublié. + + + +Les Pèlerinages à la Sainte-Baume + +EN SEPTEMBRE. + +[Illustration: Pèlerinage à la Sainte-Baume.] + +La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie, +Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux +témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la +nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le +Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme +le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un +promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue. +Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le +nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (_Caii Marii Ager_); +les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à +l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou +plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent +aujourd'hui les _Saintes-Maries._ + +C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les +cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste +effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon, +qu'elle délivra de ce monstre appelé la _tarasque_, qui, chaque année, +sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays; +Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux +encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un +site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret +de ses erreurs passées et de son expiation présente. + +[Illustration: Grotte de la Sainte-Baume.] + +Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des +Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés, +près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une +grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la +choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir. +Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue, +sous le nom de _Sainte-Baume_, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute +la Provence. + +Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles, +d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire? +partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de +Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la +sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue. + +Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce +sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même +foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales +et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine. + +L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette +dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des +moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la +campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte +d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la _malaria_, +ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les +moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs +tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié. +Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors +leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur +tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque +été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas +que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté. + +Après la coupe des blés ont lieu les grandes _ferrades_. Les marécages +profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme +les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de +chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du +propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les _Gauchos_ du +pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur +de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux +rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les +jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un +homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la +servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont +très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu +en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la +Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner +paisiblement sur la Camargue. + +Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de +la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils +sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays +n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui +des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne +sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A +l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la +rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt +redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les +arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la +caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre +dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit +du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles, +accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on +se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de +la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères, +les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur +de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station +jusqu'au sommet de la montagne nommée le _Saint-Pilon_. Il y a là un +oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus +directement les prières au ciel. + +Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on +boit à côté d'un homme à la longue barbe, + + Portant bourdon, gourde et coquilles, + +vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un +ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est +séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le +profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement +mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi +pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la +Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre +chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous +mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre +tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui +devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle +Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la +grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter. + +[Illustration: Ferrade des boeufs dans la Camargue.] + +Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une +Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas à un si grand succès après +sa mort. + + + +Le Père Mathew, apôtre de la tempérance. + +Dans un des plus nombreux meetings du _repeal_, le grand imitateur, +O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais, +s'écriait; + +«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père +Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des +vertus; et jamais nous ne compterons parmi les _repealers_ un homme qui +aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre. +Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus +que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons +chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est +là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra. + +«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple +converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer +de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les +plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes +aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans +l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais +mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la +société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes +momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...» + +Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à +laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du +libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de +l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq +millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de +liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans +l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu +au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient +dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes +saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en +effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait? + +[Illustration: Une prédication du père Mathew.] + +Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait +dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la +monarchie anglaise, puisqu'au dire du _Standard_ les annales welches +donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un +des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le +porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de +Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe +Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le +dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce +nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une +circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était +réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie, +qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un +gentilhomme français, le vicomte de Chabot. + +Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un +goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé, +se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles +qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible +avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque +fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa +patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus +secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de +soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les +dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui +paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui +non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles +et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple, +mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution +des générations présentes. + +[Illustration: Le père Mathew, apôtre de la tempérance.] + +L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les +Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de +prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager +saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne +s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les +déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale +influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et +aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne +travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à +la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi +les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune +homme résolut de consacrer sa vie et son activité. + +C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune +des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux +privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de +boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de +leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et +tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi +pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable. + +L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle +est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers +l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de +l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le +désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir +compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il +fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il +fallait un _glorieux apôtre_, suivant l'expression d'O'Connell; et le +père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat. + +Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par +le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun +dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite. +Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire +apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui +approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a +parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les +grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par +la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a +déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes +pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des +voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a +changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si +O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole +exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes +obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au +progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le +doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et +un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le +produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution +de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de _whiskey_, +liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement +cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du +signe certain d'une amélioration morale. + +[Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.] + +Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les +propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés +de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du +père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne! +disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux +proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de +porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse +sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester +contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé +de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et +attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et +partout les _teatotallers_ (buveurs de thé) sont restés maîtres du champ +de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à +exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère +sérieux. Une association de _wein-trinkers_ (buveurs de vin) s'est +formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a +dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en +vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet +appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à +distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la +modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et +exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur +abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les +adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple. +«Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas +libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent +que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de +tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence +et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre +elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais +grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais +eu un caractère alarmant. + +Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la +solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il +est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow, +par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple +entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé +avec moins d'empressement au-devant d'un prince. + +C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne +que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de +lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du +peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des +effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous +les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans, +s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment +religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes +populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte. +Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes. +Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et +entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance +divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer, +par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent +autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte +les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux +lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et +la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le +_pledge_. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux: +O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et +l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent. + +Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les +ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont +admis à prendre le _pledge_. Des dames élégamment velues, qui +probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne +craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement +le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre +autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre +ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais +enfreint. + +Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père +eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en +tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du +rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son +domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à +grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope +conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux. +Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre +discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq +ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la +tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections, +prêtèrent serment et devinrent membres de la société. + +Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte +par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie, +a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination. +Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir +quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul +souvenir du _whiskey_, du _gin_, de _l'ale_ et du _porter_. Une fois la +solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions +chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du +serment facile. + +Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré +de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus +d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au +curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire +renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à +l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort +à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver +des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il +en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent +presque tous les _teatotallers_, est de la grosseur d'un franc. Il ne la +donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est +facultative. + +C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à +défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé +à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait +bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les _teatotallers_ ce +que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans. + +La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il +poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations +sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut +l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours. +Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus +petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera +encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le +lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais +penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre +dans sa misère. + +Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père +Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se +livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de +travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni +dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de +souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective +que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de +boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père +Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils +doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas +d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi +éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou +le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la +volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand +toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile, +les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette +unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il +faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte, +mais aussi sans menace et sans violence. + +Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell +a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour +rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il +n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse +le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de +maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier +cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que +l'instruction générale, une meilleure organisation du travail, +l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des +invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et +l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes, +pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira +le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais: +Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable: +Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la +moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait +son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui. + +Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes, +_Il Pianto_, je crois: + + ... J'entends de mon coeur la voix mâle et profonde + Qui me dit que tout homme est apôtre en ce monde. + +Chacun de nous, s'il veut écouter au fond de son âme, y entendra cette +voix mystérieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien +d'hommes aujourd'hui, pleins de généreux desseins, demeurent dans +l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien à faire de grand dans le +monde, que tout est mesquin, étroit! Il n'y a pas de grande oeuvre +collective à poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse être comparé aux +croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous +entraîne tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les +destinées politiques de la France aient aussi leur épopée, leur poème en +action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au +contraire, préparer le terrain, préparer les hommes, nous préparer +nous-mêmes pour le jour où une oeuvre glorieuse appellera et réunira en +un même faisceau toutes les volontés, toutes les ardeurs? C'est ce que +fait le père Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et +femmes inconnus, allant partout où une infirmité populaire appelle, dans +les cabarets, dans les prisons, dans les hôpitaux; c'est ce que chacun +de nous doit faire, suivant les forces de son coeur, de son +intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense +et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail +que font les sociétés pour se régénérer, rien ne se perd, tout concourt +au but: les résultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne +l'heure marquée par la Providence, vienne l'homme de génie qui coordonne +tous les efforts, toutes les volontés, tous les sentiments! et le +travail des siècles, l'oeuvre lente et isolée des générations se résume +tout à coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande époque, +qu'on nom propre, qu'une date résument tout entière. + +En France, l'ivrognerie ne présente pas généralement un spectacle hideux; +mais il est incontestable que l'intempérance y exerce de funestes +ravages. Boire du vin frelaté est, pour tous les hommes du peuple, en +général, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque +devoir sacré. On n'a qu'à faire le tour des boulevards extérieurs de +Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantité vraiment +effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent +et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prélève sur son +nécessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce goût +dépravé. Il faut s'arrêter, dans les quartiers populeux, devant les +boutiques d'épicier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y +consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les désordres que +doit produire ce vice dégradant. + +Mais chez nous, des sociétés de tempérance sous la forme d'adhésion qu'a +choisie le père Mathew auraient peu de succès. Il n'y a pas assez de +gravité, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses +populaires pour tenter, par un pareil moyen, une réforme semblable. Ce +qui réussit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait sifflé à Paris, +et le ridicule écraserait indubitablement apôtre et disciples. En +France, l'homme qui possède par sa position, par sa fortune, par son +éducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et élevés, +serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur, à se +priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression énergique, il noie +son chagrin et sa misère, double fléau qui, une fois le vin bu et cuvé, +reparaît plus sombre et plus menaçant. Les ouvriers seuls, ceux qui par +leur intelligence, par un effort de leur volonté, se sont placés +au-dessus de leurs frères sans cesser de partager leur misère et leurs +travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de +succès; eux seuls pourraient être les apôtres de la tempérance et en +dire les avantages; eux seuls pourraient montrer à l'ouvrier les +déplorables conséquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un +prêtre, est-ce sur la croix de Jésus, que nos prolétaires pourraient +prêter le serment de sobriété? Suffirait-il d'une petite médaille à +laquelle s'attacherait le souvenir d'une cérémonie religieuse, pour +vaincre l'attraction irrésistible qu'exerce la vue du marchand de vins? +Nous en doutons. + +De tous les sentiments qui ont conservé parmi le peuple une mâle +énergie, il en est un qui, habilement dirigé un jour, deviendra, sous la +main de quelque homme de génie, un levier tout-puissant; ce sentiment +est celui de l'honneur. Napoléon, à qui rien de ce qui est grand ne +pouvait échapper, a exploité ce sentiment et s'en est servi pour +accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais été tentée. Il +a passionné le peuple pour le signe, pour l'étoile _de l'honneur_. Ce +sentiment est loin d'être éteint, et l'on ne sait peut-être pas assez +quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures +les plus dégradées. + +La barrière la plus puissante, l'obstacle le plus énergique que l'on +pourrait opposer aux progrès de l'intempérance parmi nos classes +ouvrières, et qui les engagerait peut-être plus encore qu'un serment +prêté devant la croix, serait donc, à notre sens, une parole D'HONNEUR +solennelle dont la violation entraînerait le mépris de tous pour celui +qui aurait méconnu la voix de l'honneur. C'est en intéressant l'honneur +du prolétaire à sa propre amélioration qu'on donnera aux réformes +sociales un caractère noble et élevé. Par la création des caisses +d'épargne, on a remédié, sans doute, au mal que le père Mathew a si +vigoureusement attaqué en Irlande, on a enlevé au vice de l'ivrognerie +une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adressé +jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-être +aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrière, de +faire appel à son HONNEUR, et d'intéresser ce sentiment vivace aux +progrès que le peuple doit accomplir par ses propres efforts. + + + +Des Accidents sur les Chemins de Fer. + +STATISTIQUE. + +Les chemins de fer sont aujourd'hui un des besoins de notre +civilisation; le goût de la locomotion rapide est entré maintenant dans +nos moeurs; et, n'en déplaise à quelques esprits chagrins et jaloux de +tout progrès, nous verrons, avant peu d'années, notre pays sillonné de +ces merveilleuses voies de communication et un essor définitif donné à +l'esprit industriel et commercial de la France. Mais en attendant cet +heureux temps, que nous appelons de tous nos voeux, il nous semble utile +de détruire certains préjugés que nous avons trouvés enraciné-, dans les +esprits même les plus judicieux sur les inconvénients de cette extrême +rapidité et sur les dangers auxquels elle peut donner naissance. + +Les derniers accidents arrivés, tant en France qu'en Angleterre, sont +venus donner un nouvel aliment à ces terreurs exagérées. L'affreuse +catastrophe du 8 mai 1842 et les plaintes dechirantes dont un malheureux +père de famille a fait retentir l'enceinte du tribunal de police +correctionnelle, ont vivement agi sur les imaginations déjà préoccupées, +et un _tollé_ général s'est fait entendre contre les chemins de fer; et +cependant, nous devons le dire, jamais craintes ne furent plus +chimériques; et parmi tous les genres de locomotion connus et mis en +pratique jusqu'à ce jour, nul ne présent.; moins de chances d'accidents +que la circulation par les chemins de fer; nous allons prouver tout à +l'heure par des chiffres la vérité de cette assertion. + +Présentons d'abord quelques considérations préliminaires de nature, nous +le pensons, à faire naître dans les esprits une conviction raisonnée, et +disparaître des craintes irréfléchies. + +Une machine, quand l'homme la crée pour un usage, pour un but déterminé, +et qu'elle est arrivée à un degré de perfection convenable, remplit ce +but admirablement, et beaucoup mieux que ne le pourrait faire l'homme +lui-même. Qu'on se reporte, en effet, à la naissance de la machine à +vapeur, à cette époque où la main d'un enfant était nécessaire pour +ouvrir et fermer alternativement les robinets d'entrée et de sortie de +la vapeur: n'est-il pas vrai que l'enfant pouvait être distrait, oublier +son devoir, ouvrir ou fermer trop tard les robinets, et par là, +augmenter et même faire naître les chances d'explosion de la chaudière? +Eh bien! depuis que le piston lui-même, en s'élevant ou s'abaissant, met +en jeu tout le mécanisme, qu'il est chargé d'introduire et d'expulser la +vapeur, d'activer ou de modérer le feu, il agit avec la plus admirable +régularité, et jamais une explosion n'est arrivée par son fait. + +Il en est de même d'une machine locomotive: mettez-la sur la voie, les +roues armées de bourrelets, et laissez-la marcher: ne craignez pas +qu'elle se dérange; tant qu'elle aura de l'eau et du coke, la vapeur +continuera à se former, les pistons à jouer, les roues à tourner, et +elle suivra la route qui lui a été tracée; mais comme les circonstances +du chemin varient, qu'il y a là une courbe à franchir, ici une station à +desservir, cette machine doit être guidée, modérée ou poussée par une +main habile, à laquelle, du reste, elle obéit toujours. C'est donc le +conducteur de la locomotive qui est la providence des convois. + +Mais en est-ce de même, nous le demandons, pour les voitures de +transport sur les routes ordinaires? Là, point de rails saillants qui +retiennent forcément les roues sur la voie; mais, des deux côtés de la +route, des fossés, des ravins où le moindre écart peut vous précipiter. +Au lieu de la fidèle locomotive qui reste strictement dans la ligne de +son devoir, un attelage de chevaux que la course excite, que le fouet +aiguillonne, qui doivent se détourner pour livrer passage, et occuper +tantôt le milieu, tantôt le bas côté de la route; puis des pentes +rapides, des ornières, et au milieu de tout cela, l'instinct de +l'animal, ses caprices, sa force, qu'il ne doit pas à l'homme, et que +dans bien des cas l'homme ne peut maîtriser. Faut-il s'étonner, après +cela, des accidents que fait naître la locomotion ordinaire? Aussi l'on +ne s'en étonne pas, c'est chose reçue et passée dans les usages, et l'on +se préoccupe très-peu, en roulant en diligence, des chances de danger +que l'on court. Quant à nous, nous l'avouons, sans prétendre faire le +moindre tort à l'homme ou aux animaux, ni diminuer la confiance qu'on +place en eux, le mode de locomotion mécanique, et, en général, tout mode +de transmission de mouvement mécanique est ce qui nous a toujours paru +le plus rassurant, parce que c'est ce qu'il y a de plus régulier. + +Les chiffres que nous allons citer feront, nous l'espérons, partager +notre conviction à nos lecteurs. + +Les accidents de chemins de fer appartiennent tous à deux séries de +causes: la première série est celle des accidents dus à une mauvaise +administration, tels que collisions de convois, signaux mal transmis, +morts aux passages à niveau; la seconde série comprend ce que nous +pouvons appeler les causes inévitables: ce sont les bris d'essieux, les +éboulements, les obstacles placés méchamment sur la voie, le déplacement +des rails et des coussinets qui entraîne les déraillements. + +Un relevé exact des accidents arrivés par ces diverses causes a été fait +en Angleterre, qui, en 1840 comptait déjà _cinquante_ chemins de fer en +exploitation, et en avait plus de _soixante_ en 1842. Ce relevé comprend +environ trente mois, du 1er août 1840 au 1er janvier 1843, et il nous +paraît d'autant plus concluant que la circulation a atteint un chiffre +extraordinaire, et que la vitesse y est moyennement plus grande qu'en +France et en Belgique. + +Ces accidents sont divisés en trois catégories, savoir: + +1re catégorie: sortie des rails, collisions de convois, faits provenant +du chemin, tels qu'éboulement, bris d'essieu (rangés parmi les causes +inévitables); + +2e catégorie: accidents provenant du fait des personnes victimes, soit +en montant, soit en descendant d'un convoi en marche, en traversant la +voie au moment du passage d'un convoi; + +3e catégorie: accidents dont les victimes sont les agents des compagnies +de chemins de fer. + +La première catégorie est, on le voit, la seule dont il y ait lieu de se +préoccuper, puisque c'est la seule où l'on puisse accuser le mode de +locomotion et les administrateurs des compagnies; cependant, pour ne +rien dissimuler, nous donnerons les accidents des trois catégories.. + +Dans les dix-sept mois, depuis août 1840 jusqu'à la fin de décembre +1841, sur ses chemins de fer, en Angleterre, les accidents ont été au +nombre de 204, savoir; 79 en 1840 et 125 en 1841: + + 1re categ. 53 accid. ont tué 16 personnes et en ont blessé 203 + 2e - 52 - 23 - - 30 + 3e - 95 - 16 - - 62. + +Pendant ces dix-sept mois, 15 millions de voyageurs ont été transportés +par les chemins de fer: en comprenant le nombre des morts à celui des +voyageurs, on arrive à ce résultat remarquable et parfaitement +rassurant, que dans la 1re catégorie seule, il y a eu un mort pour +326,006 voyageurs; dans la 2e seule, il y eu un mort pour 652,172 +voyageurs, et en d'autres termes, qu'un seul voyageur sur 652,172 a été +imprudent, et a payé son imprudence de sa vie. + +Pour les deux catégories réunies, il y a eu une victime pour 217,536 +voyageurs; enfin, en réunissant les trois catégories, on n'arrive encore +qu'au chiffre d'un mort pour 150,435 voyageurs, et nous n'avons pas +besoin de faire remarquer de nouveau que le seul chiffre significatif +est celui de la première catégorie. + +Si nous décomposions les chiffres que nous avons donnés plus haut, nous +montrerions qu'il y a en un huitième de moins d'accidents en 1841 qu'en +1840. En parcourant l'état de ces accidents pour 1841, on trouve comme +indication, trois fois, _sauté hors du wagon pour rattraper son +chapeau_; douze fois, _sauté hors d'un wagon_; six fois, _écrasé en +traversant la ligne à l'arrivée d'un convoi_; plusieurs fois, tué en +dormant sur les rails, ou tombé du haut de voitures où il était monté +sans permission. + +En 1842, sur 64 chemins de fer qui ont transporté 18 millions de +voyageurs, et dont le parcours a été, chaque semaine, de 273,000 +kilomètres, ou plus de sept fois le tour de la terre, les accidents sont +devenus encore plus rares. + +Ainsi, + +1re catég., 10 accidents ont tué 5 personnes, et en ont blessé 14 +2e 47 26 22 +3e 77 42 35. +Total; 154 accidents, 73 morts, blessés, 71. + +Comparons, comme nous l'avons fait tout à l'heure, le nombre des morts +au nombre des voyageurs, et faisons remarquer d'abord que dans les cinq +victimes de la première catégorie, une seule avait pris toutes les +précautions convenables et n'avait aucune imprudence à se reprocher; ce +serait donc, dans ce cas, un mort pour 18 millions de voyageurs. + +Dans la première catégorie, il y a eu un mort pour 3,600,000 voyageurs, +et environ un blessé pour 1,200,000 voyageurs. + +Dans la seconde catégorie seule, il y a eu un mort pour 692,076 +voyageurs, et pour les deux réunies, un mort pour 580,645 voyageurs. + +Enfin, en réunissant les trois catégories, on trouve que, parmi tous +ceux qui se sont servis des chemins de fer, ou qui étaient employés sur +ces chemins, il y a eu un mort sur environ 250,000 personnes. + +En Belgique, où les chemins de fer sont en activité depuis le milieu de +l'année 1835, les résultats que nous avons recueillis ne sont pas moins +remarquables. De 1835 à 1839, il n'y avait presque partout qu'une seule +voie, et les seules gares d'évitement étaient les gares de stations. Il +avait donc des chances nombreuses de collisions. Eh bien, dans tout ce +laps de temps, il n'y a eu que 15 personnes tuées et 16 blessées, et, +parmi elles, trois voyageurs seulement ont été tués et deux blessés. Il +a été transporté sur ces chemins 6,609,645 voyageurs; il y a donc eu un +mort sur 2.203,215 voyageurs. + +Croit-on que sur une route de terre, pour une circulation aussi énorme, +on n'aurait pas eu plus d'accidents à déplorer? Qu'on songe que les +6,609,645 voyageurs de Belgique représentent le chargement complet de +330,482 diligences de vingt places, ou le travail d'une diligence +partant tous les jours au complet pendant _neuf cents ans_, et qu'on +reconnaisse alors que le mode de locomotion le plus sûr est celui des +chemins de fer. + +Nous avons commencé par donner les résultats obtenus sur les chemins de +fer étrangers, parce que nous savons que le peuple français a l'esprit +tellement fait qu'il s'en rapporte davantage à l'expérience de ses +voisins qu'à la sienne propre. Cependant ce qui nous reste à dire des +chemins de fer Français n'est pas moins concluant que ce que nous avons +dit des chemins de fer anglais et belges. + +Nous n'avons pu recueillir encore de renseignements antérieurs à 1843 +que pour le chemin de Paris à Saint-Germain, et pour celui de Paris à +Corbeil. + +Sur ce dernier chemin, ouvert le 10 septembre 180, depuis l'époque de +son ouverture jusqu'au 30 juin 1843, il a circulé 2,200.000 voyageurs, +et il n'y a eu qu'un seul voyageur blessé; aucun n'a été tué. + +Sur le chemin de. Paris à Saint-Germain, depuis son ouverture, qui a eu +lieu au mois d'août 1837, on a transporté plus de 6 millions de +voyageurs, parmi lesquels un seul a été tué en 1842. Les blessures et +contusions ont été dans la proportion d'un voyageur blessé pour cent +mille voyageurs à peu près. + +Enfin, un relevé exact fait par les soins de l'administration des +travaux publics a donné, pour le premier semestre de 1843, un résultat +que nous consignons ici avec plaisir; sur les six chemins de fer qui +aboutissent à Paris, et dont le développement total est de plus de 340 +kilomètres, du 1er janvier au 30 juin de cette année, il a circulé +18,446 convois chargés de 1,889,718 voyageurs; le parcours a été de +510,215 kilomètres, ou environ 127,551 lieues; et dans tout ce temps et +ce parcours, pas un voyageur n'a été tué: pas un voyageur n'a été +blessé; il y a eu seulement trois victimes, tous trois agents des +compagnies. + +On voit qu'en France, comme dans les autres pays, la vie des voyageurs +n'est pas très-exposée par le nouveau mode de locomotion. + +Un calcul analogue à ceux que nous avons présentés plus haut démontre +qu'en comparant la locomotion par chemin de fer à la locomotion par route +de terre, cette dernière est _soixante douze_ fois plus dangereuse +c'est-à-dire qu'au lieu de 16 morts causées en dix-sept mois par les +chemins de fer anglais, on en aurait eu 3,312 à déplorer sur les routes +de terre. + +Tour ce que nous venons de dire a pour but de rassurer le public, qui +s'habitue avec peine à comprendre qu'une machine aussi puissante soit si +peu dangereuse; mais cela ne s'adresse qu'au public; quant aux +compagnies, elles doivent toujours ce rappeler que ce n'est que par des +soins de tous les instants, la surveillance la plus minutieuse, +l'observation la plus rigoureuse de toutes les prescriptions de leurs +règlements qu'on peut arriver aux résultats que nous nous sommes plu à +constater, et qu'il dépend d'elles de populariser en France cet +admirable instrument de civilisation. + + + +Diorama.--Nouveaux Tableaux + +[Illustration: Vue intérieure du Diorama, au moment de l'exposition +représentant l'église de Saint-Paul-Hors-les-Murs, après un incendie.] + +Depuis que M. Daguerre, pensionnaire de l'État, jouit en paix du fruit +de ses découvertes, le Diorama avait disparu. L'année dernière, M. +Hascalon, tentant inutilement de le ressusciter, avait exposé une _Vue +de Paris sous Charles IX_, et une _Vue du canal Saint-Martin_; mais ce +spectacle, quoique qualifié par les journaux de _distraction +très-agréable_, n'avait attiré qu'un petit nombre de curieux. Le Diorama +allait être relégué parmi les inventions fossiles, quand M. Bouton a +entrepris de le régénérer. Allez aujourd'hui rue de la Douane, et vous y +retrouverez le Diorama perfectionné, avec toutes ses splendeurs, tous ses +effets magiques, toutes tes admirables transformations. + +Nous voici dans la salle, commodément assis. Un rideau s'ouvre, et nous +sommes transportés à Rome, sur le chemin d'Ostie, dans la basilique de +Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle se montre à nous telle qu'elle fut bâtie +sous le règne de Constantin le Grand. Quatre rangs de colonnes +corinthiennes séparent la nef des bas-côtés; une riche mosaïque, +représentant Jésus-Christ et les apôtres, occupe le cul-de-four de la +voûte. Les portraits de deux cent cinquante-huit papes ornent la partie +supérieure de la nef. Une mystérieuse obscurité, enveloppe le vaisseau; +mais le maître-autel, entouré de fidèles agenouillés, resplendit d'une +vive lumière. Tout à coup la scène change: le tableau se décompose +graduellement, et l'on voit la basilique en ruines, après l'incendie qui +la dévasta le 16 juillet 1823. La toiture de cèdre n'existe plus; le sol +est jonché de débris; la flamme a fendu les colonnes de marbre, enterré +les mosaïques, lézardé les parois. Un soleil éclatant, pénétrant dans +l'enceinte découverte dore les restes calcinés de la vieille +construction byzantine. + +A cet intérieur succède un paysage. Nous sommes en Suisse; nous avons +devant les yeux la ville de Fribourg, avec ses maisons pittoresquement +étalées, son pont de fil de fer, le torrent de la Sarme et haute tour de +Saint-Nicolas. Le printemps rit dans les creux, les arbres et le gazon +verdoient, les eaux scintillent; mais hélas! quel changement triste et +imprévu! l'horizon s'obscurcit, la neige tombe, les toits et les +terrains grisonnent; bientôt la ville et les maisons sont complètement +recouverts d'une couche de neige, dont la blancheur contraste avec les +teintes sinistres des nuages et le noir bleuâtre des flots. + +Ces modifications, si merveilleuses pour la majorité des spectateurs, le +sont plus encore peut-être pour ceux qui connaissent les procédés du +Diorama. En effet, enseigner à un artiste la théorie de ce genre de +peinture, initiez-le à tous les secrets de MM. Bouton et Daguerre, qu'il +se mette courageusement à l'oeuvre, et il est vraisemblable qu'il +n'obtiendra aucun résultat satisfaisant; car si la théorie est simple, +la pratique, hérissée de difficultés, exige autant de talent que +d'expérience. + +Les tableaux du Diorama sont peints des deux côtés sur une toile de +percale ou de calicot, d'un tissu égal, et de la plus grande largeur +possible, afin d'éviter les coutures. Après avoir enduit la toile de +deux ou trois couches de colle de parchemin, on en peint le devant avec +des couleurs broyées à l'huile, mais en se servant d'essence et d'un peu +d'huile grasse pour les tons vigoureux. On n'emploie ni blanc, ni +couleurs opaques, ni rien de ce qui pourrait détruire la transparence de +la toile. Lorsque ce premier tableau, d'un effet clair, est achevé, on +exécute le second par-derrière, en s'éclairant du jour qui passe à +travers la toile. Elle reçoit d'abord une couche de blanc transparent, +comme le blanc de Clichy; puis l'on trace les changements que l'on veut +faire subir au premier tableau, dont les formes doivent être exactement +suivies ou dissimulées avec habileté. + +Supposons maintenant la toile en place. Si la lumière frappe le devant +par réflexion pendant que la surface postérieure demeurera dans +l'obscurité, l'effet clair sera seul visible. Si le jour descend par +réfraction, de fenêtres verticales, sur le derrière de la tuile, le +tableau antérieur sera annulé, et les spectateurs n'apercevront plus que +l'effet vigoureux. + +Ce sont là les bases fondamentales du Diorama; mais M. Bouton les a +développées, étendues, améliorées. Ainsi, par des moyens qui lui +appartiennent, il est parvenu, au Diorama de Londres, à rendre la nature +en mouvement, à représenter les nuages qui passent, à faire marcher dans +une église une procession de pénitents. M. Bouton n'a pas encore initié +ses compatriotes à ces merveilles; les deux remarquables peintures qu'il +expose aujourd'hui ne sont en quelque sorte qu'un prélude; et cependant +quelle perfection! quelle imitation heureuse des terrains et des +édifices! quelle entente du clair-obscur! quelle habile distribution de +la lumière! + +[Illustration.] + +En M. Bouton repose l'avenir du Diorama, car il est le seul artiste qui +s'en occupe encore avec intelligence et avec succès. M. Bouton était le +collaborateur de M. Daguerre lors de la création du Diorama; il n'a +cessé depuis de s'y consacrer, et nous n'avons pas oublié les tableaux +qu'il a produits durant l'espace de années; les intérieurs de _'église +de Cantorbéry_, de _la cathédrale de Reims_, du _Campo-Santo_, du +_cloître Saint-Wandville_, de _Saint-Pierre de Rome_, les vues de _Rouen +après un orage_, de _Paris prise du Bas-Meudon_, de _Venise, prise du +grand canal._ + +En 1832, M. Mouton alla présenter le Diorama en Angleterre. Il y était +encore jouissant de la faveur de toute la _gentry_, quand au mois de +mars 1839, le lendemain de la mi-carême, un incendie consuma le Diorama +parisien. Cinq mois plus tard, MM. Daguerre et Niepce cédaient à l'État, +moyennant une rente annuelle, les procédés qu'ils avaient découverts +pour fixer les images de la chambre obscure. Privé de M. Daguerre, le +Diorama était désormais sans asile et sans secours. M. Bouton l'a +appris, et il est revenu en France pour le remettre en honneur. + + + +Collection de Dessins de M. A. Vattemare. + +(Voir tome II, page 4,) + +[Illustration: Belgique.--Vue du Beffroi de la ville de Lierre, prise +d'Anvers: fac-similé d'un dessin à la plume fait par M. Victor Hugo.] + +Notre biographie de M. A. Vattemare n'était qu'une introduction au +présent article; nous voulions faire connaître le possesseur de la +collection avant de vous montrer les dessins qu'il a exposés dans les +salons de la Maison-Dorée, au bénéfice des pauvres patronnés par la +société de Saint-Vincent-de-Paul. + +En relation, pendant ses voyages, avec les artistes du monde entier, M. +Vattemare en a profité pour demander un souvenir aux hommes célèbres de +différentes contrées. Nous trouvons dans son musée des échantillons de +toutes les écoles contemporaines; nous y pouvons puiser à la fois des +renseignements sur l'état actuel des arts, et de précieux documents sur +les moeurs et la vie privée des nations. + +La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre +intellectuel du globe, le système, d'échange et les talents dramatiques +de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout à l'étranger +qu'il a récolté des suffrages et des dessins. Néanmoins, si la +collection française n'a point, d'importance sous le rapport artistique, +elle contient des morceaux qui intéressent, par le nom et la qualité de +leurs auteurs. Tels sont un _portrait du duc de Bordeaux_, dessiné à la +mine de plomb par lui-même; deux études du duc de Reichstadt, d'après +Carle Vernet, et une _Vue du beffroi de la ville de Lierre_ (Belgique), +par Victor Hugo, conçue d'une manière poétique et largement exécutée. + +[Illustration: Une écurie portugaise, dessin à la plume fait par don +Fernando, roi du Portugal.] + +La collection de dessins allemands est plus complète. Nous y rencontrons +les oeuvres de ces artistes justement célèbres qui, s'inspirait du +vieil Albert Durer, ont régénéré la peinture religieuse; Schadow, +directeur de l'Académie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann; +Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Académie de +Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a tracé pour M. Vattemare deux +esquisses architecturales à la plume et au crayon. Un autre prince, don +Fernando, roi de Portugal, a dessiné à la plume une _Écurie portugaise_. +Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exercé en +faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un +_Grenadier_ de l'empereur Nicolas. + +Parmi les dessins anglais, nous citerons une _Vue de l'Ile de Ceylan_, +par le capitaine Marryat; _le Cerf mourant_, d'Edwin Landseer; une +aquarelle de David Wilkie, et deux _Vues des Glaces australes_, par le +capitaine Ross. + +Les dessins américains sont doublement curieux en ce que, nous révélant +des talents inconnus, ils reproduisent en même temps des sites d'un +aspect étrange, et les détails d'une civilisation nouvelle sans cesse en +lutte contre une nature vierge encore, ou forcée du combattre les +peuplades indigènes. + +Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la +terre de Van Diemen elle-même, ont apporté leur diamant ou leur strass à +l'écrin artistique de M. Vattemare. On y admire un _Intérieur de +Théâtre_, du Japonais Li-Liau-Tun; des _Coquillages_, de Jedo; une _Vue +du Jardin impérial de Pékin_, par Piao-Ti-Kiang, et le _portrait d'un +Sauvage_, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen. + + + +[Illustration.] + +_Un Jour d'orage_ (GYMNASE-DRAMATIQUE).--_L'Écrin_.--_Patineau, ou +l'Héritage de ma Femme_ (VAUDEVILLE).--_Sur les toits_.--_Voyage en +Espagne_ (VARIÉTÉS). + +[Illustration: Théâtre des Variétés.--Scène du Voyage en Espagne.] + +Rien n'égale l'affliction, la mauvaise humeur, la colère de madame +Lemonnier, si ce n'est peut-être la douceur, la patience, la résignation +de monsieur son mari. Cela n'a rien d'étonnant; monsieur vient tout +récemment d'épouser madame sans lui en avoir demandé la permission... +Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et, +dans tous les cas, rien ne vous empêchera de le supposer,--quoique +Hortense, dis-je, lui eût positivement déclaré qu'elle ne l'aimait pas +et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intéresser à un homme +aussi intrépide? + +Notez bien que cet acte de courage lui a été inspiré par l'amitié qu'il +avait pour le père d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la +situation la plus critique qui puisse affliger un honnête négociant: i! +allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint à son aide. +«Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous +manquent.--Marché conclu,» répondit aussitôt le père. + +On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dépensé +beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au père les +300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait +Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mériter +son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre +consentement, et non par un abus d'autorité paternelle. S'il s'y était +pris de cette façon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a été +achetée et payée 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondément +humiliée. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son +indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en échange d'un pareil trésor? +Quant à moi, je le déclare, M. Lemonnier, qui croit avoir été généreux, +n'est à mes yeux qu'un vil usurier. + +Cet homme, après tout, est bien de son siècle, qui est notre siècle. +L'argent lui sert à tout: c'est pour lui la panacée universelle. Veut-il +avoir une femme, il l'achète; veut-il se débarrasser d'un rival, il paie +le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son maître, +consignés méthodiquement, et en manière du journal, sur un agenda. Armé +de cet étrange manuscrit, Lemonnier se présente à sa femme: «Vous croyez +à l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup à dire sur lui, et vous +ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-même. Lisez.» Hortense n'a +pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de +son mari. Il est certain que ce mari, comparé à M. de Montgeron, gagne +cent pour cent; mais, à tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller. + +M. Fournier s'est déclaré l'auteur de cette comédie, mais je n'en ai +rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-même, +probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela. +Ce qui appartient à tout le monde n'appartient réellement à personne. + +--On n'en saurai! dire autant d'un certain écrin couvert en maroquin +rouge, et renfermant une parure en améthystes de la plus grande beauté. +Cet objet précieux appartient bien certainement. à madame de Coursol. +Madame de Coursol n'a pas seulement un écrin: elle possède du plus un +beau château, des terres magnifiques, un intendant honnête et +désintéressé, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait +très-volontiers à ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu +comme celui qu'elle a, on doit regretter amèrement d'être tante. + +Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme déjà courbé sous le poids de +la fatigue, et dont le front est profondément sillonné par les traces +nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vécu dans les coulisses de +l'Opéra, où les années comptait double, comme à l'armée en temps de +guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny, +habile tacticienne, dont le commandement est assez rude, et avec +laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifié à son +subordonné qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la +parure d'améthystes dont je vous ai parlé. Or, la vieille dame n'a pas +voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est +morte subitement. Voilà l'écrin sous les scellés! + +Cet écrin est plein de secrets et gros d'événements. Il renferme, avec +la parure d'améthystes, un billet fort compromettant, adressé par M. le +due Armand du *** à madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de +mademoiselle Fanny. M. le due est éperdument amoureux de madame de +Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'écrin pour +une boîte aux lettres. Voilà donc aussi le billet doux sous les scellés. + +Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant +qui veut reprendre son écrit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou? +C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement +le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous +que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la défunte et +gardien des scellés, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne +avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard +connaît le vrai coupable, et ne veut pas le dénoncer parce que... ce +coupable est son fils? + +Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si +vous pouvez, le mot de cette énigme. Cherchez votre chemin à travers ce +labyrinthe d'intérêts qui se contrarient, de passions qui se combattent, +de filiations et de paternités qui se croisent. Quant à moi, je renonce +à vous dessiner la carte topographique d'un terrain si étrangement +accidenté. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage, +c'est-à-dire au dénouement. + +Mais ne l'avez-vous pas prévu d'avance, ce dénouement? croyez-vous que +M. Paul Duport soit homme à conclure contre la morale, et à donner un +démenti à la conscience des honnêtes gens? Au dénouement, la vertu +triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis +persuadé que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous +voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par +la même occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des +désopilantes fureurs d'Arnal. + +--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se +dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du désastre +de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que +les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutôt à M. +Rallé. + +Rallé est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment où madame +Patineau hérite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amitié qui puisse +survivre à un pareil coup. Rallé devient envieux, sournois et diplomate; +il faut qu'à tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a +100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans +l'abîme, il tend sous ses pas les pièges les plus perfides; et, quand il +le voit se débattre au milieu de la trame dont il l'a enveloppé, +haletant, ivre de fureur et à moitié fou, il jouit délicieusement de sa +peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un marchand de faïence qui +n'est pas dévot? + +Patineau guérit pourtant de ce mal affreux que lui a inoculé Rallé. Il +en guérit subitement, et trop facilement peut-être au gré du spectateur, +toujours par suite du principe que j'établissais tout à l'heure: on aime +à voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau était complètement +imaginaire; on en rit beaucoup: peut-être en rirait-on davantage s'il +avait, ne fût-ce qu'un moment, un peu de réalité. + +--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous êtes marié, +pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre +propre compte? + +--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-là, soit imperturbable. +Lumignon est sûr de son mérite; le coeur de sa femme est sa chose, sa +propriété; il y règne en maître absolu, et y redoute si peu les révoltes, +qu'il néglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage +d'agrément. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger, +et n'en est que mieux reçue lorsqu'elle y revient. + +Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la +_loyauté_ tout à fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que +l'épithète dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout à +madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu, +dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il découpe un jambon +succulent, et débarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon +gigantesque avec ce soin et ces précautions minutieuses où se reconnaît +un véritable épicurien? que voit-il tout à coup par la fenêtre de sa +propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon +n'avait eu la précaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire, +et j'espère que vous ne chercherez pas à le deviner. Lumignon laisse là +Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempête. Oscar +s'échappe par la fenêtre, et le voilà _sur les toits_. Lumignon ne tarde +pas à l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de +grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le +même résultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus +sentimentale et la plus vertueuse des couturières, malgré les +apparences. Quant à Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien +fait. + +--A propos de violon, voulez-vous savoir 'étymologie de ce mot? M. +Théophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un _voyage en Espagne_ +tout exprès pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait +coupable de tapage nocturne, on était saisi par les _archers_; or, +l'_archet_ conduisait tout naturellement au _violon_. + +Telle est du moins, sur cette grave question d'archéologie, l'opinion +consciencieuse de M. Désiré Remillard, dont il me reste à vous conter la +très-_pharamineuse_ histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre +épicier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultivé la littérature +autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de +loisir, il s'est dit: «Allons en Espagne chercher la couleur locale, la +vraie couleur locale; car je soupçonne fort nos romanciers, à commencer +par M. de Salvandy, de ne nous avoir donné, malgré toutes leurs +prétentions, que du mauvais teint.» Il part. Il arrive. «Hola! digne +aubergiste, estimable _posadero_, donnez-moi vite une chambre.--Votre +seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y +établir tout à son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible +galetas blanchi à la chaux et décoré de toiles d'araignées, où il n'y a +ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie +plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles. +N'est-ce pas là ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit +excellent (c'est une natte étendue sur le plancher); votre seigneurie ne +trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne +pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.» + +L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme à l'oeil noir, aux +noirs sourcils, à la noire moustache, à la physionomie grave et +rébarbative; un large _sombrero_ cache à moitié sa tête; un vaste +manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard +et deux affreux pistolets qui brillent à sa ceinture. Remillard est +archéologue, mais il est poltron. «C'est là le domestique que vous +m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre.» L'Espagnol tire gravement +son chapeau: «Je ferai observer à votre seigneurie que me renvoyer +ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les +Biscayens sont très-délicats sur le point d'honneur.» + +Cela est accompagné d'un regard menaçant qui suffit à réfuter toutes les +objections du voyageur, bon gré, mal gré, le domestique est accepté. + +«Comment, t'appelles-tu? + +--Je ferai observer à votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je +n'aime pas les familiarités. + +--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous? + +--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente +Renavidès. + +--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir +retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes. + +--Que dit votre seigneurie? + +--Je vous dis de cirer mes bottes. + +--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus +noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Pélage? +Oser proposer à un homme comme moi un travail aussi dégradant! +Prétendez-vous m'insulter?» + +Là-dessus grand débat entre le maître et le valet, débat qui se termine +par une transaction, comme presque tous les débats de ce monde. Il est +convenu que le maître cirera la botte gauche pendant que le valet cirera +la droite. Le noble Biscayen ne tarde guère à débarrasser le naïf +épicier de ses deux bottes et du reste de son bagage. + +Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou à peu près, à +celle-là. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances +sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le +délivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend +sa montre. Il échappe à un colonel carliste qui veut le faire fusiller, +pour tomber entre les mains d'un général _christino_ qui veut le faire +pendre. Tiré de tous ces périls par le zèle d'une femme nommée Vivienne, +il reprend enfin le chemin de la France rassasié de couleur locale, et +jurant qu'on ne l'y attrapera plus. + +Il y a dans cette parade de la gaieté et de l'esprit. Que peut-on +demander de plus à une parade? + + + +Un Amour en province. + +NOUVELLE. + +I. + +Il y a un âge de charmante ignorance en amour, où l'objet aimé n'est +point un être réel, mais la personnification trompeuse de l'idéal que +l'âme a rêvé. A cet âge de candeur, de quinze à dix-huit ans, on suppose +les plus séduisantes qualités, les sentiments les plus délicats à quelque +esprit pédant, à quelque coeur sec; on s'éprend de quelque physionomie +maladive (cachet d'une vie déréglée), à laquelle on prête un charme +mélancolique; on se compose un _fantôme adoré_; on est ému, dominé, +torturé, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste +esclave de ce personnage factice jusqu'au jour où la raison dessille +tout à coup les yeux, et fait paraître ridicule et niais ce bel amour si +sincèrement caressé par le coeur et l'imagination.. + +Ceci nous rappelle un délicieux passage des lettres de madame Roland aux +demoiselles Cannet, où, jeune fille, elle avoue avec un touchant +enthousiasme, à ses amies de pension, le trouble avant-coureur de +l'amour que fait naître en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel +et tendres comme Saint-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du +bien-aimé) paraît, Manon Philippon pâlit, rougit, et ne peut contenir son +émotion: Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la +France; c'est une âme désintéressée, un esprit profond et créateur en +travail d'une foule d'utopies sociales et littéraires destinées à +régénérer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa +contre-partie dans les mémoires de la jeune femme; la raison et l'esprit +juste de madame Roland font justice des illusions de Manon; elle nous +montre alors Lablancherie tel qu'il était en effet, un homme médiocre, +intrigant et positif. + +Qui n'a eu son Lablancherie? qui n'a aimé dans sa jeunesse quelque +lourdeau ou quelque fat désavoué plus tard? qui n'a rougi en se +retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois +innocente et indigne des émotions les plus vives et les plus vraies? +Passons notre récit. + +C'était dans une ville du midi, que nous ne nommerons point, de peur que +nos lecteurs ne cherchent à trouver en chair et en os le héros de notre +fiction. Ce héros se nommait Démosthène, nom fatal, qui, dès son +enfance, le voua sans vocation à l'éloquence artificielle du bureau. +Comment avait-il reçu ce grand nom de Démosthène?... Tout simplement +parce qu'il était venu au monde dans ces glorieuses années de la +République française où tout enfant mâle était destiné à s'appeler +Brutus, Themistocle, Aristide ou Négus. + +Démosthène était fils d'un détestable avocat de province, beau diseur, +infatigable discuteur, et qui, à force de faconde, avait usurpé une +espèce de réputation dans son département. Ambitionnant de voir se +continuer son éloquence dans sa race, il y prépara son fils, d'abord en +le nommant Démosthène, puis, lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses +classes dans le collège de la ville, en l'envoyant à Paris étudier le +droit. «Pars, mon fils, lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses +adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donné.» Ces +derniers mots renfermaient douce allusion ingénieuse, et le père +souriait d'orgueil en les prononçant. Démosthène partit pour Paris. Son +père lui faisait une pension de 2,000 fr. à laquelle sa mère ajoutait le +fruit de ses économies: excellente et simple femme, elle croyait à _la +gloire_ à venir de son fils comme elle croyait à la gloire actuelle de +son mari; elle était pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que +toutes les mères de ces contrées, qui font de leurs fils de grands +flâneurs, d'insupportables hâbleurs, paresseux, insolents, manquant de +respect à leur mère et plus tard à toutes les femmes, qu'ils n'ont pas +appris à respecter dans celle qui leur a donné la vie! + +Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante et assurée, +Démosthène, à peine installe à Paris, voulut connaître les délices de la +capitale, Tout en suivant régulièrement les leçons de l'École de Droit, +il fréquenta beaucoup les théâtres; celui de la Porte-Saint-Martin, +alors florissant, le charma surtout. Mais, même dans ces distractions, +un but d'utilité l'attirait: puisqu'il était destiné à éclipser un jour +tous les avocats de son département, ne devait-il pas se préparer par +tous les efforts de son intelligence à ce glorieux avenir? Or, l'art +dramatique lui semblait un puissant auxiliaire à l'art oratoire. Deux +passions merveilleuses se développèrent alors simultanément en lui, +l'éloquence et la poésie tant qu'il lit des vers même des plus mauvais, +il en était insensible; mais il aimait la poésie sans la saisir, comme +les acteurs médiocres, pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une trame +sonore et creuse préparée pour diriger leur organe, leurs gestes, leur +visage. Ceci nous rappelle que nous avons oublié de faire le portrait de +Démosthène; il avait alors vingt ans, il était petit, d'une taille assez +svelte, quoique gauche; ses mains étaient blanches et osseuses; sa tête, +déportée vers le crâne, était couverte de cheveux blonds cendrés, son +front était peu élevé, mais son oeil ************** en général les yeux +*************************** et son nez aquilin donnaient à sa figure une +apparence de distinction; on disait de lui: _Il a l'air comme il faut_. +Au moral était un être sec, envieux, d'une ambition mesquine. Aimant à +paraître, à faire de l'effet, et admirablement façonné en tous points +pour être plus tard un orateur bel-esprit de province. Malgré sa +médiocrité, il était pourtant parvenu, à fin ce d'entêtement (c'est la +_qualité_ qui, chez les hommes vulgaires, remplace la volonté +intelligente que fait le génie), parvenu à acquérir un vernis +scientifique et littéraire qui, en province, devait le faire admirer un +jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles +professeurs de l'époque, et sans en comprendre la portée philosophique +ou politique, il en retint comme un écho d'expressions retentissantes +qui devaient plus tard lui servir à formuler sa faconde. + +Un défaut d'organisation désespérait Démosthène: comme son illustre +_patron_ de l'antiquité, il avait la voix faible et il bégayait; mais il +se dit doctoralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps +le plus débile, la déclamation devait produire le même résultat sur une +voix flûtée et saccadée. Dès lors sa passion déclamatoire ne connut plus +de bornes. Il fui merveilleusement secondé dans ses études dramatiques +par un de ces hasards si fréquents à Paris. Dans l'hôtel où il logeait, +au même étage, demeurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande +et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, fraîche (quoique +ayant passé trente ans), montrant fort négligemment d'assez belles +épaules et de très-gros bras; en somme, pouvant singer sur quelque +théâtre de province le type des _Méropes_, des _Athalies_ et des +_Sémiramis_ tel que l'avait créé mademoiselle Georges, cette tragédienne +souveraine avant que mademoiselle Rachel eût prouvé qu'une intelligence +élevée servait mieux, pour interpréter l'art, que toute la puissance des +poumons et de la force physique. Démosthène fit tout naturellement la +connaissance de Léocadie. La belle veuve (ces femmes-là le sont +toujours) avait eu pour mari un riche négociant du Havre qui, à la +suite de mauvaises affaires, s'était brûlé la cervelle, ne laissant pour +ressource à Léocadie qu'un esprit cultivé et des goûts littéraires qui +la poussaient aujourd'hui instinctivement au théâtre. + +Démosthène accepta ce roman comme une véridique histoire; il avait une +de ces natures théâtrales qui, habituées à faire parade de sentiments +factices, sont inhabiles à discerner dans autrui le faux du vrai. +Léocadie prenait des leçons théoriques au Conservatoire, et pratiquait +comme figurante l'art dramatique à la Porte-Saint-Martin, où elle +n'avait consenti à accepter un rôle aussi intime, disait-elle à +Démosthène, que pour surmonter par degrés l'effroi que les planches +inspiraient à sa timidité naturelle. + +La liaison de Démosthène et de Léocadie fut bientôt des plus intimes. +_L'art les avait unis_, comme il disait pompeusement plus tard. Douée +d'un organe retentissant, d'une prononciation nette, la figurante +entreprit avec succès l'éducation dramatique du futur avocat; elle +parvint à assouplir et à renforcer sa voix. Démosthène l'adorait par +reconnaissance, Quel avantage de trouver dans sa maîtresse une +institutrice! Amours, leçons ne lui coûtaient rien, et c'était un grand +charme pour cet esprit positif, qui portait dès lors le germe d'une +avarice instinctive, ignoble petit vice que les familles et la société +de province nourrissent et caressent comme une vertueuse tendance d'ordre +et de raison. + +Démosthène s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait +dans cette liaison. En vain son père le rappelait-il pour soutenir son +éloquence chancelante; quelques années d'étude, objectait Démosthène, +étaient encore nécessaires à son perfectionnement. Mais enfin, tout a un +terme: Démosthène se sentait très-fort en déclamation; il avait fait ses +preuves en jouant la tragédie bourgeoise, il s'était même essayé avec +succès dans la petite salle du théâtre Chantereine; la figurante n'avait +donc plus rien à lui apprendre, puis elle avait grossi démesurément et +prenait un air de vieille femme; d'autre part, les années s'étaient +succédées sans qu'elle eût pu obtenir un tour de début sur le théâtre +même où elle était demeurée si constamment comparse; son double prestige +s'était évanoui aux yeux de Démosthène. Mais comment rompre une liaison +de dix années? comment abandonner au désespoir, au suicide (autre +illusion théâtrale de ce faux esprit), cette, femme passionnée? La mort +du père de Démosthène vint couper ce noeud gordien. La fortune, l'éclat, +le devoir de continuer l'éloquence paternelle, l'appelaient dans son +pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter. Il quitta furtivement +Paris le jour même où Léocadie avait obtenu de débuter dans un +mélodrame, non à la Porte-Saint-Martin, mais à la Gaieté, «Je te quitte +avec moins de regret, lui écrivit-il (il aurait trouvé trop bourgeois de +lui dire adieu de vive voix). Te voilà avec une position; tes débuts +seront brillants; le Théâtre-Français s'ouvrira pour toi, ô ma +Sémiramis! souviens-toi de moi dans ta gloire!» + +Malheureusement Léocadie fut implacablement sifflée le soir même à la +Gaieté; et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expédient +que de courir à la poursuite de son infidèle. Dès le lendemain elle +monta en diligence, et suivit la route où il avait passé douze heures +plus tôt. + +Après dix ans d'absence, quand Démosthène arriva dabs sa ville natale, +il ne bégayait plus, il était superbe d'assurance, irrésistible de +faconde, mais il avait maigri et pâli à la peine; ses cheveux +grisonnaient, et, quoiqu'il n'eût que trente ans, il paraissait en avoir +quarante. + +LOUISE COLET. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi. + +CHAPITRE IX. + +AU COUVENT DE DRERA + +[A]U milieu du trouble général de cette funeste journée, que nous avons +essayé en vain de peindre, et qui ne peut être bien comprise que par +ceux qui se détachent des coutumes régulières de nos jours pour se +transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de désordre, +Alpinolo, au désespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout +Pusterla. Il en demandait des nouvelles à toutes les personnes de sa +connaissance qu'il rencontrait, il frappait même à quelques portes +amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre même +le croyait en délire, et on lui répondait; «Pusterla? oh! il est à plus +de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes +qui fussent informées de son retour dans la cité. + +[Illustration.] + +En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre péril, +Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de +ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans +l'étroite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et près de l'endroit +nommé Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vérité historique nous +a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies +pures, cherchait des émotions plus brûlantes dans de coupables +affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit +à cause de la corruption de cette époque, soit que son opulence, sa +jeunesse et sa beauté lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui +en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est +que ces écarts étaient pour la malignité une occasion de railler +Marguerite, comme si on pouvait être déshonoré par les fautes d'autrui, +et comme si, au contraire, l'irréprochable conduite de Marguerite envers +son mari ne lui méritai! pas une gloire plus pure. + +Ce jour-là précisément, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour +oisif dans son palais, était sorti pour rendre visite à quelqu'une de +ses maîtresses, et aussi pour parcourir une dernière fois la ville, +comme celui qui prend congé d'une personne aimée au moment de la quitter +pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de +chez elle pour répandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de +ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les évita: tant il +se trompe celui qui croit trouver ici-bas la récompense de ses oeuvres! +Couvert d'un babil grossier, les yeux cachés par son capuche, Pusterla +n'aurait point été reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-même son +cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: «Où cours-tu +ainsi avec cette furie?» + +[Illustration.] + +Il n'y a pas de paroles pour décrire ce qu'éprouva Alpinolo en +apercevant son maître; et, sans autrement lui répondre, il saisit le +cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; «Fuyons.» + +Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obéit à l'élan de son +page effrayé, et ils s'enfuirent tous deux à bride abattue. Mais comme +ils arrivaient en vue de la porte, après avoir échappé à des bandes de +soldats qu'ils trouvèrent sur leur chemin, ils s'aperçurent qu'elle +était gardée par un poste sous les armes. Alors le page, désespéré, +commença à s'arracher les cheveux, à blasphémer Dieu et les hommes, ne +voyant plus aucun moyen d'échapper. En proie à un abattement affreux, il +se retourna vers Franciscolo en lui disant: «Vous êtes perdu... ils vous +cherchent... tout est découvert... ils veulent votre mort...» + +Ces paroles entrecoupées expliquèrent à Pusterla le danger que la +précipitation d'Alpinolo, les soldats répandus par la ville, et les +sonneries des cloches, lui avaient déjà fait entrevoir. Mais si +l'impétuosité naturelle du page, excitée par les angoisses d'un péril +imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie +de salut, Francesco, plus rassis, sut en découvrir une. Il tourna +aussitôt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge. + +Les couvents, on le sait, étaient des asiles inviolables, ainsi que les +croix, les sanctuaires, les églises et les palais de la commune. +Franciscolo devait donc se croire en sûreté dans le couvent de Brera, +lors même qu'on l'eût vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval +de son maître fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine +dégagée d'un grand poids; il sauta à bas de son cheval, baisa le seuil +du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant +de ses larmes, il se préparait à lui raconter sa faute et la trahison de +Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: «Va, et sauve +Marguerite.» + +[Illustration.] + +Alors l'effrayante idée que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des +dangers, se présenta à l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un +pilote qui travaille à remettre à flot le navire que son inexpérience +engagé dans les sables, le domestique qui aide à éteindre l'incendie +allumé par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-année, à la +déplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus +d'anxiété dans leurs démarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes. +Son propre danger était ce qui l'inquiétait le moins, soit que les +soldais ne prissent pas garde à ce jeune homme, qui n'était rien de plus +il leurs yeux qu'un écuyer ordinaire; soit qu'il fût protégé par la +confusion générale, soit enfin de concours de circonstances qu'on +appelle la fortune, il arriva, toujours en courant à tout rompre, près +du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux +environs, un rayon d'espérance brilla à ses yeux; il espéra que les +Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il +se prit à crier: «Vive la liberté!» La foule s'ouvrait devant ce +cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le +regardaient les uns les autres en se demandant: + +«Que veut celui-là? + +--Que diable hurle-t-il? + +--Vive la liberté! + +--Ce doit être quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.» + +L'infortuné Alpinolo arriva précisément au moment où les soldats +entraînaient Marguerite enchaînée. Au comble de la rage et de la +douleur, ne trouvant pas d'épée à son côté, il voulait néanmoins +commencer la lutte, persuadé que la foule, dont il se croyait suivi, +seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager +au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un témoignage de +sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une +basse et stupide curiosité, dans les autres une inerte compassion. Comme +honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lâches, il +allait déjà chercher la mort en se lançant contre les hallebardes +mercenaires, lorsqu'il aperçut derrière, les soldats un personnage +masqué, dans lequel les lecteurs ont déjà reconnu Ramengo. Il portait +toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se réjouissait de posséder +dans cet enfant un instrument de vengeance raffinée, quelque tournure +que prissent les événements. + +[Illustration.] + +Alpinolo aperçut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant +trop bien qu'il ne pouvait être d'aucun secours à. Marguerite, il +s'approcha de l'inconnu, en criant: «L'enfant! donnez l'enfant!» Ramengo +ne l'attendit pas, et éperonna vivement, son cheval à travers les +petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serré de trop près +par le page, il s'arrêta dans l'espoir de lui échapper à l'aide de ses +ruses habituelles; il lui dit d'une vois altérée: «Au moins j'ai sauvé +celui-là!» Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et, +le prenant pour un ami, il lui répondit: «Donnez-le moi, donnez-le moi, +que je le rende à son père.» + +--Et où est son père?» demanda le personnage masqué. Déjà le jeune +ouvrait la bouche pour livrer passage à une nouvelle imprudence, mais le +souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint à la pensée, et avec +elle l'image plus vive de cet exécré Ramengo. Comparant alors la voix et +les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-même. +Mugissant alors rumine un taureau blessé, il le saisit à la gorge en +s'écriant: «Ah! traître! espion infâme!» Alors commença une lutte qui +obligea le perfide à laisser glisser à terre Venturino pour se défendre. +Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lâché son ennemi, lui meurtrissait +le visage, et lui faisait perdre les étriers. Ramengo embrassa si +fortement le page,, qu'il l'entraîna dans sa chute, et qu'ils roulèrent +tous les deux sur la terre. Alpinolo était sans armes et vêtu à la +légère; Ramengo portait un surtout et une armure complète; mais les +coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse +d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo +réussit à le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine, +et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint à lui +arracher sa _miséricorde_ de la ceinture. On sait qu'on appelait +miséricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi, +après l'avoir démonté à coups de lance ou de massue. + +[Illustration.] + +Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquités de +sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes à si grands cris, +qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'étaient point aperçus de sa +disparition. Le connétable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout +de la rue, et voyant à travers les ombres cette mêlée, il se hâtait +d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et +qu'il avait à remplir un devoir plus sacré que celui de la vengeance. Il +abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant +il était en selle, et s'enfuyait d'un côté pendant que Melik venait de +l'autre. + +L'obscurité et le désordre de cette journée favorisèrent la fuite +d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait été inconsidéré, il +n'osait pas retourner à la maison des _Umiliati_, où Pusterla s'était +réfugié de peur que ses pas ne fussent épiés et qu'ils ne missent sur +les traces île son maître. Enveloppant donc Venturino, il le tenait +caché dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des +mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se +racheter de la faute d'avoir involontairement précipité dans l'abîme son +ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les +rues les plus désertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque +personne de confiance à laquelle il put remettre Venturino; mais il +n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un +espion, un traître. Cependant, l'enfant, réprimant mal ses plaintes et +ses pleurs, s'écriait par intervalle: «Ramenez-moi à la maison... Où est +mon père?... Maman, où l'a-t-on emmenée?» + +Pendant ce temps, le père, dans son asile de Brera, ignoré de tous, +tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son +fils. Le lecteur a déjà compris que ce n'était point une âme d'une +trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le +cédait à personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne +l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir, +ni se retirer, mais il avait besoin d'être excité par les regards de la +foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage +civil, ce courage résigné qui, sous l'amas des infortunes, puise sa +force dans le témoignage d'une conscience pure ou dans les joies +passionnées des espérances d'un lointain avenir. + +Après avoir prodigué à Pusterla, dans ces premières heures de vif +désespoir, les consolations de la religion et de l'amitié, Buonvicino +sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait +besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des témoignages d'une +impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait +les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes +indignés ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles. +Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop, +l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de +Venturino, il surmonta sa douleur et se traîna jusqu'au palais de +Pusterla. Là, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre à +sac; Luchino avait voulu ainsi intéresser l'avidité populaire à ses +méfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino +entra, sortit, chercha de tous côtés, questionna tout le monde, mais ne +put rien découvrir au sujet du jeune enfant. C'était le salon, ce salon +si mémorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y était plus que ruine +et désordre: près de la fenêtre, à la place où il avait vu Marguerite, +au jour de son erreur et de son repentir, il aperçut un canevas de +broderie dont personne ne s'était soucié, comme d'une chose de trop peu +de prix. Marguerite avait commence à y dessiner la fleur qui porte son +nom. Oh! quand elle la commença, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait +pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son +coeur, se proposant de ne plus se détacher de ce précieux souvenir. Mais +bientôt un sentiment plus généreux s'empara de son âme, qui condamnait +ce dernier élan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie +d'abnégation absolue dans laquelle il était entré, et il résolut de +donner à Pusterla sa chère trouvaille. Quel don plus agréable pour +l'époux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne +devait peut-être jamais revoir! + +Le coeur navré, la tête basse et enveloppée dans son capuchon, +Buonvicino retournait à son couvent à travers les rues obscures de +Milan, qu'éclairait à peine dans les endroits les plus larges, un pâle +regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route même de Brera, +près de l'Église Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance. +Ainsi arraché à ses douloureuses méditations, il aperçut dans l'ombre +quelqu'un qui, appuyé à un pilier, lui faisait signe avec précaution; il +s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, après s'être bien assuré, à +cette heure avancée de la nuit, qu'il avait affaire à Buonvicino, lui +remit entre les mains le petit Venturino. L'éclat éblouissant d'un rayon +de soleil au milieu des profondes ténèbres d'une tempête peut à peine se +comparer à la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il +embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui +s'écriait tristement: «O père! je ne mérite pas vos caresses... sauvez +cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...» + +[Illustration.] + +Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas +s'approcher, lui dit; «Sois béni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne +et te rende ton père, comme tu as rendu cet enfant au sien!» Puis il +cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et, à la faveur de la nuit, +rentra sans être observé dans le couvent de Brera, dont la règle était +bien loin d'être aussi rigoureuse que celle des ordres plus récents. + +Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il était nuit noire, ce qui +empêcha Francesco de voir la pâleur mortelle du front de son ami; mais +il put comprendre toute l'étendue de sa disgrâce, lorsque ayant demandé +au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une +main couverte d'une sueur glacée, pendant qu'un sanglot mal réprimé +révélait ses angoisses; et ils pleurèrent l'un avec l'autre, et l'enfant +avec eux: pauvre enfant, déjà assez intelligent pour comprendre +l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connaître l'art de ne +point l'augmenter! il embrassait son père, qui répondait à ses +embrassements avec cette impétuosité qui fait qu'après la perte d'une +personne chérie nous nous attachons plus fortement à ce qui nous en +reste, possédés d'un plus vif besoin d'aimer et d'être aimé, de le dire +et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino éclatait en +sanglots plus déchirants, et s'écriait, «Mon père, où est maman?--Oh! si +lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mère! Elle me +regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... Où est-elle +donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en +prison!» Son père ne pouvait que lui recommander de se taire et +d'étouffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait révélé à aucune +personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule. + +[Illustration.] + +Dans la maison de Brera, c'était pendant tout le jour une activité et un +mouvement de travail régulier, tel qu'on en voit à peine dans les plus +florissantes fabriques des villes les plus commerçantes de nos jours. +Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine +brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevés. +C'était un pesage, un mesurage, un battement de métiers à tisser, mêlés, +de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons +populaires. Le silence imposé aux autres moines n'avait, jamais pu être +prescrit à ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner à ce sujet un +procès devant le Saint-Père: de plus, ils n'étaient point astreints au +jeûne. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables +avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs +principaux devoirs. + +[Illustration.] + +Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachés, Franciscolo et +son fils demeuraient tapis dans l'étroite cellule, plus en sûreté que +dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une +situation si désolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque +toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant +ses occupations accoutumées, que pour aller aux environs et s'informer +de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les +passait à causer avec son ami de leurs malheurs, à prévoir l'avenir et à +le consoler. + +Un jour que Buonvicino était avec ses hôtes infortunés, ils entendirent +s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, résonna peu après, +s'interrompit de nouveau, jusqu'à ce qu'il retentit clairement au pied +du couvent. L'enfant, qui était facilement distrait par une impression +nouvelle et agréable, se mit à écouter avec complaisance, invitant les +autres à en faire autant, en posant sa petite main sur ses lèvres pour +les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entière cette +distraction. C'était le crieur de la commune, qui venait criant par la +ville d'une voix à briser les vitres. «Cent florins d'or de récompense à +qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif.» Puis, après une minute de +silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: «Signori, une +taille de cent florins d'or sur la tête de Franciscolo Pusterla, chef +d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, égorger +les prêtres, détruire la sainte religion, et faire mourir de faim les +pauvres gens.--Signori...» + +Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'éloignait au milieu d'une +foule de peuple qui le suivait, les uns stupéfaits de cette énormité, et +ne comprenant pas comment des tyrans si exécrables pouvaient vivre sous +le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils +réussissaient à saisir et à livrer le proscrit. + +[Illustration.] + +Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo +s'écriant: «Une taille, comme pour un loup ou pour un ours!» couvrit la +tête de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel. +Tout espoir d'être utile à Marguerite, à soi-même et à ses amis étant +enlevé à Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre +que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'à +des temps meilleurs. «Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour +Marguerite quelque moyen de délivrance ou seulement de consolation, tu +sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire, +sans être, comme toi, exposé au péril. Oh! épargne au moins à cette +femme céleste la douleur d'apprendre que vous êtes perdus, toi et votre +enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une +trop facile créance aux illusions dont les exilés se bercent et avec +lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses +des étrangers: les méchants ont le bras long, et leurs tortueuses +ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.» + +Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la +maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot +du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit +avec vous!» + +[Illustration.] + +Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par +la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient +deux _Umiliati_. L'enfant était Venturino, et les deux autres +personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement +recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après +avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de +cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau +fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour +regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide +élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis +lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette +ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours +s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des +mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les +perquisitions du fisc, parce que les _Umiliati_ jouissaient de +l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap +payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à +chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude +dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient +confiées aux _Umiliati_, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle +les fuyards devaient passer. + +[Illustration.] + +Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux +moines, personne ne vint le visiter; les deux _Umiliati_ de garde +s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec +vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au +large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour +de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et +qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques +jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui +jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à +peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le +portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant: +«Maintenant, nous sommes sauvés!» + +Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux +remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?» + +Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un +douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de +la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un +moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière +l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout +lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur! + +A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que +les _Umiliati_ avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé +d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le +moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent: +«_Spera in Deo_;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton +espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre +sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est +pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante +rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au +malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous +puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans +la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre +patrie.» + + + +Bulletin bibliographique. + +_Ahascerus_, par M. EDGARD QUINET. Édition nouvelle. _Comptoir des +Imprimeurs-Unis_, quai Malaquais, 15. + +Le livre d'_Ahascerus_ produisit, il y a quelques années, une vive +impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes +et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure +peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet. + +_Ahascerus_ comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la +passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir +de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre +journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un +prologue et un épilogue.--Le prologue de l'_Ahascerus_ se passe dans le +ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en +créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée +et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de +lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces +univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans +en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente +le terrible mystère. + +La première journée, intitulée _La Création_, s'étend bien au delà de ce +que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde, +les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore +qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de +Jésus-Christ.--La seconde journée, _la Passion_, à la dernière heure du +Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant +sous sa croix, il implore l'assistance d'_Ahascerus_, qui le repousse. +Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel. «Partout +où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le Juif-Errant». _Ahascerus_ +commence sa course sans lui au travers du monde romain, qui s'écroule. + +Avec la troisième journée, intitulée _la mort_, nuits entrons dans le +Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel +comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité. +Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine +implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire. +Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se +dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout +l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait +monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la +dernière limite du temps présent. + +La quatrième journée, le _jugement dernier_ est consacrée tout entière à +l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux +pieds du juge suprême. AHASVERUS est à genoux avec Rachel dont l'amour +le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui. + +Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé. +Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue, +l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre.--Au moment +où le livre _des Jésuites_ sonne contre M. Quinet et son illustre +collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion +et d'impiété, la nouvelle édition d'_Ahasverus_ semblera venir comme à +l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront +présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des +imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du +peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans +l'Épilogue d'_Ahasverus_, et fort mal interprétée par plusieurs qui +croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et +sonore de panthéisme. + +Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront +croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit +donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de +l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son +développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant +lui-même infini. C'est donc proprement _lui-même_ qu'il cherche; une +fois en possession de l'infini, qui sera son _moi_, il se suffira bien à +lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera. +L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections +logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile, +Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de +sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme +Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un +mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;_c'est ce pleur qui +toujours suive_ des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins +pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il +donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue +de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien, +_l'Éternité_. + +La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux +d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient +intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la +créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel, +l'infini. + +Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en +matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être +adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi +désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme +dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute: +c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On +s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre +d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la +page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité +puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a +rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son +ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de +désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé +simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a +laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait +plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de +ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait +consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans +aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières +croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et +bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient +notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les +premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru +fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté. + +M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette +vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est +fait l'interprète. + +Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est +franchement expliqué là-dessus dans sa préface de _Prométhée_. + +Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins +d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte +artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son +imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la +toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les +procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie. + +Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente +du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes, +qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a +tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux +fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites +littéraires d' _Ahascerus_, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente +Notice mise en tête de la nouvelle édition d' _Ahascerus_, «La langue de +M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche, +pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de +lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop _feuillue_, comme +disait Diderot dans _la Nouvelle Héloïse_ c'est qu'il y a dans son livre +un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme, +la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage, +est empreint de force et éblouissant de nouveauté...» + +La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès +de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable +popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait _à la grande fresque +épique_ de M. Quinet. + + +_Collection des Auteur» latins_, avec la traduction en français; sous la +direction de M. D. NISARD, maître de conférences à l'École +Normale.--25 vol. grand in-8.--_Oeuvres complètes de Petrone_, avec la +traduction en français; par M. BAILLARD.--Paris. _J.-J. Dubochet et +Comp_., rue de Seine, 33. + +Le _Satyricon_ de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été +perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués +l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en +Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des +familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus +remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus +élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les +débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone +acquit le titre d'_arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum)_; il en +fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire. +Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du +plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce +était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il +avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome +impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide +épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il +dans ses _Annales_, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les +rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de +courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives, +mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier +d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort, +quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit +point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour +Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les +débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes +perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa, +pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline +le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de +Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine +du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel +esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette +tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui +flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par +la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai! +le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien +couronné de roses. + +Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de +son maître en fait d'élégances, nul doute que le _Satyricon_ ne soit un +ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule +n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre. +M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu +de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu +absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les +aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et +des turpitudes de la cour impériale. Le _Satyricon_ est un roman latin, +je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La +mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le +philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et +de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style +_patrissimae impucitatis_; aux autres par les renseignements qu'il +prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux +arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations +inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de +l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger, +Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est +pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin +Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur +l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre +d'_Ivanhoe_; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont +pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe, +à quelque fantaisie de l'imagination. + +La partie narrative du _Satyricon_ se compose des aventures de deux +espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant +improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont +commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un +effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège, + + «Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;» + +mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et +quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une +population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de +matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville +gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la +grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec +le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la +férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des +idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le +vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits +saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques +sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de +l'_Iliade_ et la danse guerrière des homéristes, sur ces places +embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les +faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et +dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de +Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social +craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel +changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées +par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche +et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons +nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt +que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions, +moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la +philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les, +Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de +sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les +rives du Bosphore. + +Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à +cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit +autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire +nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A +table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens +s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en +se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux +dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations +étrangères. + +A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le +croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute +voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A +vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son +engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie +incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque +célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est +Français. + +Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la +trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M. +Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages +sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des +la première je trouve une leçon adressée par l'_arbitre du goût_ à tous +les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de +marquer les époques de décadence: + +«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni +fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est +depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de +l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la +poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait +meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si +grand art ses méthodes expéditives. + +Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu +de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont +quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un +autre infâme: + +«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as +flagorné un poète.» + +Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis, +ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de +Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M. +Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses +esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles, +une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une +imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes; +des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la +mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de +parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un +plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe, +Trimalchion _fait souffleter_ le drôle et rejette le plat, qu'on balaie +avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif +que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et +de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut +l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses +convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un +déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque: + +«N'allons-nous pas avoir un combat de première qualité».... Point de +gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon maître, a le +coeur grand et la tête chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera +de bonne trempe; pas moyen de lâcher pied. Les viandes à distribuer au +peuple seront au centre, pour que l'amphithéâtre voie. Le patron a de +quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a déjà +quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars à la gauloise, +et le trésorier de Glycon qui fut surpris en fêtoyant la femme de son +maître. Qu'il supplante donc tout à fait Norbanus dans la faveur +politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous? +Il nous a donné des gladiateurs à 1 sesterce pièce, tout décrépit que +d'un souffle on eût jetés à bas. J'en ai vu de meilleurs mangés par les +bêtes aux flambeaux. Enfin, on eût dit un combat de coqs. L'un était +lourd à ne se pouvoir traîner, l'autre avait des jambes de basset; le +troisième, qui était mort d'avance, eut les jarrets coupés... tous, +enfin de compte, furent passé aux lanières tant ils s'étaient montrés de +purs rebuts de pacotille.... + +«Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont +amenés dans la salle, ornés de jolies muselières et de grelots... Je +pensais que c'était des porcs acrobates... Trimalchion mit fin à notre +attente: «Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprête à +l'instant.» Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques +misères pareilles, mes cuisiniers, à moi, font cuire des veaux entiers +dans leurs chaudières.. Si vous n'êtes pas contents du vin, je le +changerai... Grâce aux dieux, je ne l'achète pas, et tout ce qui vous +fait venir l'eau à la bouche est le produit d'un bien que j'ai près de +la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de +Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile à mes petites +possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la +traversée se fasse par mes domaines. Mais écoutez-en, Agamemnon quelle +controverse vous avez déclamée aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie +dédaigné la littérature: j'ai trois bibliothèques, une grecque, les +autres latines. Agamemnon ayant commencé: «Un pauvre et un riche étaient +ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre?--Ah! +charmant!» reprend l'orateur... + +«Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du même ton que s'il +s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7 +des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont nés trente +garçons et quarante filles. On a porté des granges dans les greniers +cinq cent mille boisseaux de froment; on a accouplé cinq cents boeufs. +Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le +génie de notre doux maître. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui +n'a pu être placé, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les +jardins de Pompée...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on +acheté les jardins de Pompée?--L'an dernier, répond l'annaliste; c'est +pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte.» Trimalchion, +bouillant de colère, s'écrie; «Quelque soient les biens que l'on +m'achètera, si dans six mois je n'ai pas avis, je défends qu'on me les +porte en compte.» Ensuite on lut des ordonnances d'édiles, des +testaments de maîtres des forêts qui s'excusent de ne pas faire +Trimalchion leur héritier. «Le pauvre homme!» + +Les danseurs de corde commencent leurs exercices. «Il n'y a que deux +choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir à voir: les +danseurs de corde et les corneilles. Les autres bêtes, chanteurs ou +acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi +acheté des comédiens; eh bien! j'ai préfère leur faire représenter des +farces altellunes.» + +Trimalchion est interrompu dans son panégyrique des funambules par l'un +d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offensé magnanime déclare +l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a été +contusionné par un esclave. + +Un des coaffranchis de Trimalchion, mécontent d'un convive, lui crie: +«Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir +pourquoi j'ai été en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et +que j'ai mieux aimé être citoyen romain que roi tributaire.» + +Ce mot cornélien rappelle celui de ce sergent français, qui disait à +Berlin, en 1806: «J'aime mieux être sergent au 1re de ligne que roi de +Prusse. + +Les homéristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers. +Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant, +d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homère et la +mythologie pour expliquer le sujet du récit à l'auditoire, «un veau sur +un énorme plat est apporté bouilli et le casque en tête. Il est suivi +d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans pitié, joue +d'estoc et de taille, et ramasse à la pointu du sabre les morceaux qu'il +présente aux convives ébahis.» + +Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire +une idée de la magnificence, de la sensualité et de la gloutonnerie +latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, comparé à ces +orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mémorable que les +premiers services: + +«Tout à coup le plafond vint à craquer, et la Salle entière trembla. +Tout alarmé, je me lève, et comme moi les autres convives... Or, voilà +que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il +se détachait s'abaisse sur nos têtes, et offre dans tout son contour des +couronnes d'or suspendues et des vases d'albâtre remplis de parfums. +C'étaient les présents d'usage. Comme on nous invite à les prendre, nous +reportons nos yeux sur la table: elle était déjà couverte d'un plateau +chargé de quelques pièces du four. Au centre s'élevait Priape, en +pâtisserie, qui, dans son ample giron, présentait des raisins et des +fruits de toute espèce... pas un gâteau, pas un fruit qui ne fit jaillir +à la moindre pression une liqueur safrancée dont l'incommode rosée +arrivait jusqu'à nous. Persuadés qu'il y avait quelque chose de sacré +dans cette aspersion traîtreusement solennelle, nous nous levâmes le +plus droit que nous pûmes, et nous criâmes: _A Augustus César, père +de la patrie, longue prospérité!..._ Sur ces entrefaites, trois +esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux +d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles +d'or; le troisième, tenant une patère vin, fait le tour de la table, en +criant: _Soyez nos dieux propices!_ Or, disait-il, ces lares +s'appelaient, le premier. _Industrie_; le second. _Bonheur_; le +troisième, _Profit_. Puis vint le buste authentique de Trimalchion +lui-même, et chacun le baise à la ronde... + +«Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: «Mes amis, +s'écrie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le même +lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pesé sur eux; mais, de mon +visant, et bientôt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je +les affranchis tous dans mon testament.» + +Ce passage est remarquable; il montre le progrès des idées correspondant +à la corruption des moeurs. Il y a là un formidable problème. + +Séance tenante, Trimalchion distribue des legs à ses amis et à ses +serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-même son épitaphe, +qui mérite l'attention de ce siècle _positif_: + + C. POMPEIUS TRIMALCHION, + NOUVEAU MECÈNE REPOSE ICI. + LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DÉCERNÉ EN SON ABSENCE. + PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPÉRA, + LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES, + ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES. + PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE. + +Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses hôtes +avinés; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crève de prospérité, +proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la +première barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable +Fortunata, sa moitié, qui s'oppose à cette fantaisie conjugale; +sauvons-nous à travers la pompe funèbre de ce Charles-Quint grotesque +qui s'étend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit +à des donneurs de cor: «Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque +chose de gentil.» + +Eumolpe, poète raté, recueille le principal héros du Satyricon. Cet +Eumolpe est bien le plus infortuné des improvisateurs; il ne peut +hasarder un vers sans risquer d'être assommé ou lapidé. Ses mésaventures +sont racontées avec infiniment gaieté et de grâce. C'est dans la bouche +de cet effronté parasite que Petrone a placé les deux morceaux poétiques +les plus étendus du _Satyricon_, à savoir la _Prise de Troie_ et la +_Guerre Civile_. Ces petits poèmes ne manquent ni d'élégance ni +d'énergie, mais ils sont déparés par l'affectation, l'enflure et les +puérilités descriptives, tristes indices du déclin littéraire. En +général, la prose de Petrone me parait supérieure à ses vers, bien que +son livre en offre de fort jolis. Après un naufrage raconté dans le goût +de Sénèque, mais égayé toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe +débarque en mugissant des hexamètres aux environs de Crotone. Dans cette +ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grèce, l'industrie +principale est celle de la chasse aux héritages; la population «'y +divise en deux catégories: les courtisés et les courtisans. A Crotone, +personne n'élève de famille; car quiconque a des héritiers naturels se +voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la +canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune +proche parenté ne lie, parviennent aux plus hautes dignités: ils ont +seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.»--Quels +traits de lumière sur les causes de la disparition de la race romaine! + +Eumolpe fit dans cette ville, vouée au célibat, en se faisant passer +pour un marchand naufragé, mais encore riche à millions de sesterces. +Toutes les bourses furent aussitôt ouvertes à cette bande d'escrocs. Le +texte de Petrone, mutilé par le temps, les abandonne au milieu de cette +aventure; mais les dernières lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe, +convaincu de fraude, périt de mort violente, et que ses complices +prirent la fuite. + +Ce dénouement moral fait quelque honneur à l'auteur du _Satyricon_, qui +n'abuse pas généralement de la Providence. Les idées de Petrone, en +matière de religion positive, paraissent en effet se résumer dans les +deux mots suivants, qui lui inspire des vers très-connus à Voltaire et à +Louis Racine: + +«Notre pays est si plein de divinités, qu'un dieu peut s'y rencontrer +plus facilement qu'un homme.» + +Le héros du roman ayant commis un sacrilège en tuant une oie consacrée à +Priape, se tire d'ailleurs on ne peut plus philosophiquement. Il dit à +la prêtresse: + +«Tenez: voici deux pièces d'or: avec cela vous pourrez acheter des oies +et des dieux.» + +La traduction de M. Baillard lui a coûté vingt ans d'études et de +labeurs, c'est-à-dire deux ou trois épopées et une douzaine de +tragédies, d'après les procédés de la fabrique contemporaine. Adoucir +sans infidélité les crudités de la débauche latine, éclaircir les +obscurités d'un texte incomplet, rendre avec précision, netteté et +élégance une foule de détails si étrangers à nos habitudes et à nos +moeurs, ce n'était pas une tâche facile. L'oeuvre de M. Baillard est +celle d'un humaniste consommé, d'un savant antiquaire et d'un +littérateur aussi consciencieux qu'habile. De pareils travaux sont +d'autant plus recommandables, que les suffrages de quelques hommes +instruits doivent leur tenir lieu de vogue et de popularité. Dans un +temps ou dans un pays plus favorable aux fortes études, il y aurait +quelque gloire à avoir rendu ainsi accessible au public un des monuments +les plus intéressants de l'antiquité. Mais n'exigeons pas trop de notre +époque si affairée; souhaitons au nouveau, et trés-probablement dernier +traducteur de Petrone, une portion du succès que des versions +extrêmement inférieures à la sienne ont obtenu près des plus grands +esprits du siècle de Louis XIV: jamais succès n'aura été plus juste ou +plus agréable aux amis des lettres. + +M. MAILLEFER. + + + +Coffret donné par le roi + +A LA REINE VICTORIA. + +[Illustration.] + +Ce coffret, offert en présent par lu roi à la reine Victoria, pendant +son séjour au château d'Eu, est l'une des oeuvres les plus délicates +sorties depuis longtemps de la manufacture de Sèvres; il a 40 +centimètres de long sur 26 de large et 27 de hauteur; sur chacune des +faces est une peinture de M. Devilly représentant des toilettes de femme +dans les cinq parties du monde. Sur le couvercle, c'est l'Europe avec de +riches ornements et une parure de bal; la face antérieure représente la +toilette d'une mariée dans l'Inde française; l'un des côtés rappelle la +traite, des objets de toilette en Sénégambie; le côté opposé donne une +idée de la parure des femmes dans l'Océanie et de l'opération du +tatouage à Nonkahiva; sur la face postérieure enfin, l'artiste, dans une +composition très-gracieuse, a groupé des femmes américaines, naturelles +et métis, parées de leurs plus beaux vêtements; c'est en Bolivie, je +crois, qu'il a placé le sujet de cette scène. Cette description +très-incomplète, et notre dessin lui-même, ne peuvent donner qu'une idée +imparfaite de ce petit meuble, dont les ornements et la composition +générale, dessinés et exécutés par M. Huart, l'un de nos meilleurs +artistes, sont d'un fini et d'un goût admirables. + + + +Nécrologie. + +LE COMTE DE TORÉNO. + +[Illustration.] + +Le comte de Toréno est né à Oviédo, dans la principauté des Asturies, le +26 novembre 1788, d'une famille noble et renommée par ses services. +Jeune encore, il vint à Madrid pour y terminer son éducation. Il avait +vingt ans à peine quand Napoléon commit en Espagne la faute irréparable +qui fut le premier degré de sa perte et de nos malheurs. Entraîné par +les événements, Toréno quitta Madrid, se rendit à Oviédo, rassembla +autour de lui ses concitoyens, exalta leur patriotisme, organisa et +dirigea leurs efforts avec une habileté qu'on n'eût pas attendue de son +extrême jeunesse. + +Ces premiers efforts attirèrent sur lui l'attention de ses compatriotes, +qui n'hésitèrent pas à lui donner une haute preuve de confiance. Il fut +envoyé à Londres chargé d'une mission diplomatique qui avait pour objet +l'alliance des deux cabinets de Saint-James et de Madrid. Un pareil +résultat, il est vrai, était peu difficile à obtenir: à cette époque, +l'Angleterre se serait alliée avec l'empereur de la Chine lui-même, +pourvu que c'eût été contre la France. Les négociations du jeune +diplomate furent donc couronnées de succès, et il rapporta de ce voyage +une telle réputation de talent, d'activité et de patriotisme, qu'il se +trouva, à son retour, l'un des chefs de l'opinion populaire. En 1812, la +province de Léon le nomma député à Cadix pour demander la convocation +des cortès. Il s'y fit remarquer par l'énergie de sa parole et la +hardiesse de ses résolutions. Les cortès s'assemblèrent; Toréno, député +de la province des Asturies, n'avait pas encore atteint l'âge de +rigueur, vingt-cinq ans. Une décision spéciale créa en sa faveur une +exception fondée sur les services rendus par le jeune député à la cause +de l'indépendance nationale. + +Le comte de Toréno prit part à tous les travaux de cette assemblée +fameuse. La restauration de Ferdinand VII l'obligea à se réfugier en +Angleterre, d'où il ne tarda pas à passer en France. Arrêté à Paris en +1816, la police attribua à l'effet d'une méprise cette arrestation, qui, +en effet, ne fut pas de longue durée Bientôt la révolution de 1820 +ouvrit aux exilés les portes de leur pairie; Toréno fut de nouveau +envoyé aux cortès; mais, soit que la maturité de l'âge, soit que les +leçons de l'exil eussent modifié les idées du comte, sa conduite aux +cortès de 1820 fut loin de répondre aux espérances qu'avaient fait +concevoir ses opinions de 1812. Débordé par le flot populaire, il +abandonna les rangs de la démocratie, dont il avait été l'un des plus +ardents apôtres, et essaya de lutter contre les principes dont il avait +lui-même favorisé et provoqué le développement. Il fut l'un de ceux qui +constituèrent en Espagne le parti moyen. Mais ces demi-concessions ne +purent apaiser le ressentiment de ce roi que sa mère appelait Ferdinand +coeur du tigre et tête de mulet. + +Le flot qui avait porté le comte de Toréno aux cortès le ramena dans +l'exil. Mieux éclairé sur ses intérêts, Ferdinand ne tarda pas à +rappeler auprès de lui les hommes qui avaient quitté l'opinion +démocratique pour se rapprocher de la royauté. Toréno rentra alors en +Espagne, et l'ambassade de Berlin lui fut offerte; mais M. de Toréno +était meilleur diplomate encore que Ferdinand ne le croyait: il refusa +cette preuve de la confiance royale, prétextant la nécessité d'aller +revoir ses domaines longtemps abandonnés, de s'occuper de ses intérêts +personnels. Ce ne fut guère en effet qu'après la mort du roi, lorsque +Marie-Christine prit, au nom de sa fille, les rênes de l'État, que le +comte de Toréno revint aux armures et se dévoua à la reine régente, dont +il devint le ministre et l'ami. L'opinion dont il avait été l'un des +plus fervents apôtres n'eut pas lieu de se louer de son administration, +et sa probité même fut exposée à de graves imputations. + +M. de Toréno partagea le sort de la reine Christine après le triomphe +d'Espartéro, et vint de nouveau chercher en France l'hospitalité qu'il +était habitué à y trouver. On assure qu'il était, hors des affaires, +plein d'érudition, de science et de goût. Il laisse, dit-on, des +mémoires qui promettent plus d'une révélation piquante sur les +événements si nombreux dont l'Espagne a, depuis un quart de siècle, été +le théâtre, et sur les hommes qui ont tour à tour dirigé les affaires de +ce beau et malheureux pays. + +Le comte de Toréno est mort à la suite d'une douloureuse maladie. Son +corps, déposé provisoirement dans les caveaux de l'église +Saint-Philippe-de-Roule, doit être transporté en Espagne, dans la +sépulture de la famille Toréno. + + + +Amusements des Sciences. + +SOLUTIONS +DES QUESTIONS PROPOSÉES +DANS LE 28e NUMÉRO. + +I. Pour résoudre ce problème, on observera que puisque le lion, jetant +l'eau par la gueule, remplit le bassin dans six heures, il en remplira +un sixième dans une heure; et puisque, la jetant par l'oeil droit il le +remplit en deux jours, dans une heure il en remplira 1/48. On trouvera +de même qu'il en remplira 1/72 dans une heure, en jetant l'eau par +l'oeil gauche, et 1/96 en la jetant par le pied. Donc, la jetant par les +quatre ouvertures à la fois, il en fournira dans une heure +1/4+1/48+1/72+1/96. c'est-à-dire, en ajoutant toutes ces fractions, les +**/***. Qu'on fasse donc cette proportion; Si les **/*** ont été fournis +en une heure, ou soixante minutes, combien la totalité du bassin, ou +les???/????, exigeront-ils de minutes? Et l'on trouvera quatre heures +quarante-trois minutes et!@@/@@, ou environ quarante-deux tierces. + +[Note du transcripteur: Les fractions du document original +sont microscopiques et n'ont pu être résolues par le logiciel ROC. +Plutôt que de faire des erreurs, le transcripteur laisse le soin au +lecteur de calculer les fractions représentées par *, ? et @. A noter +qu'il sera peut-être plus facile de convertir l'addition de départ en +fractions décimales et de continuer le raisonnement.] + +II. Ce problème est très-connu. Le batelier commencera par laisser la +chèvre, puis il retournera prendre le loup; après avoir passé le loup, +il ramènera la chèvre, qu'il laissera sur l'autre bord pour passer le +chou; enfin, il retournera à vide chercher la chèvre qu'il passera. + +Ainsi le loup ne se trouvera jamais avec la chèvre, ni la chèvre avec le +chou, qu'en présence du batelier. + +III. Élevez perpendiculairement, sur un plan bien horizontal, un bâton +dont vous mesurerez avec soin la hauteur au-dessus de ce plan: nous le +supposerons de deux mètres exactement. + +[Illustration.] + +Prenez ensuite, lorsque le soleil commence à baisser après midi, sur le +terrain qui vous est accessible, un point d'ombre C du sommet de la tour +à mesurer, et en même temps, un point d'ombre _c_ du sommet du bâton +implanté perpendiculairement, sur le même plan; attendez une couples +d'heures, plus ou moins et prenez avec promptitude les deux points +d'ombre D et _d_ du sommet de la cour et du sommet du bâton; vous +tirerez ensuite une ligne droite qui joindra les deux points d'ombre du +sommet de la tour, et vous la mesurerez; vous mesurerez de même la ligne +qui joint les deux points d'ombre _c_ et _d_ appartenant au bâton. Il ne +restera plus qu'à faire cette proportion: La longueur de la ligne qui +joint les deux points d'ombre du bâton est à la hauteur de ce bâton +comme la longueur de la ligne qui joint les deux points d'ombre de la +tour est à la hauteur de cette tour. + +Il ne faut qu'avoir la connaissance des premiers éléments de la +géométrie pour reconnaître, à la première inspection de la fugure, que +les pyramides BADC, _badc_, sont semblables, et conséquemment que _cd_ +est à _ab_, comme CD est à AB, qui est la hauteur recherchée. + + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. Trois Amours versent l'eau dans un bassin, mais inégalement: l'un le +remplit en un sixième de jour, l'autre en quatre heures, et le troisième +en une demi-journée. On demande combien de temps il faudra pour le +remplir lorsqu'ils verseront tous trois de l'eau. + +II. Trois maris jaloux se trouvent, avec leurs femmes, au passage d'une +rivière. Ils rencontrent un bateau sans batelier. Ce bateau est si +petit, qu'il ne peut porter que deux personnes à la fois. On demande +comment les six personnes passeront deux à deux, en sorte qu'aucune +femme ne demeure en la compagnie d'un ou de deux hommes, si son mari +n'est présent. + +III. Construire une boîte où l'on voie des objets tout différent de ceux +qu'on aurait vus par une autre ouverture, quoique les uns et les autres +paraissent occuper toute la boîte. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +C'est encore demain la fête à Saint-Cloud. + + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 *** + +***** This file should be named 38725-8.txt or 38725-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/2/38725/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38725-8.zip b/38725-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f1d056e --- /dev/null +++ b/38725-8.zip diff --git a/38725-h.zip b/38725-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fdbf72b --- /dev/null +++ b/38725-h.zip diff --git a/38725-h/38725-h.htm b/38725-h/38725-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d0f3d65 --- /dev/null +++ b/38725-h/38725-h.htm @@ -0,0 +1,3720 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } +.red {color: red; background-color: #ffffff } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 31, 2012 [EBook #38725] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> + +<pre> + Nº 31. Vol. II.--SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 +</pre> + +<div class="somm"> +<b>SOMMAIRE.--Exposition de Fleurs et de Fruits</b> dans l'Orangerie des +Tuileries. <i>Distribution des prix du Cercle d'horticulture.</i>--<b>Courrier +de Paris.--Revue de la Semaine</b>. <i>Portrait du roi Othon</i>.--<b>Les +Pèlerinages à la Sainte-Baume</b>. <i>Pèlerinage à la Sainte-Baume; Grotte de +la Sainte-Baume; Ferrade des Boeufs dans la Camargue.</i>--<b>Le père Mathew</b>, +apôtre de la tempérance. <i>Une prédication du père Mathew; +Portrait</i>.--<b>Des accidents sur les chemins de fer</b>. Statistique.--<b>Diorama</b>. +Nouveaux tableaux. <i>Vue intérieure du diorama; Vue de Fribourg +Suisse</i>.--<b>Collection de Dessins de M. A. Vattemare</b>. <i>Fac-simile d'un +Dessin fait à la plume par M. Victor Hugo; Dessin fait à la plume par +don Fernando, roi de Portugal</i>.--<b>Théâtres</b>. <i>Scène d'un Voyage en +Espagne</i>.--<b>Un amour en Province</b>. Nouvelle par madame Louise +Colet.--<b>Margherita Pusterla</b>. Roman de M. César Cantù. Chapitre IX, le +Couvent de Brera. <i>Onze Gravures</i>.--<b>Bibliographie</b>. --<b>Annonces.--Coffret +donné à la reine Victoria</b>. <i>Gravure.</i> --Le Comte de Toréno, +<i>Portrait</i>.--<b>Amusements des Sciences</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Rébus</b>. +</div> + +<h2>Exposition de Fleurs et de Fruits</h2> + +<h4>DANS L'ORANGERIE DES TUILERIES.</h4> + + + +<p>Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près +exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession +habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont +invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand +nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia +tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau +rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en +pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont +l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort +belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait +pu croire faites de sucre candi; --une stephanotis +floribunda;--plusieurs beaux camélias; --une strelizia regina;--une +grande quantité de dahlias, de roses et de fruits.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix à<br> +l'Orangerie du Louvre. 21 septembre.</b></p> + +<p>M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré +digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction. +Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture, +que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si +régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un +quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de +tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient +surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de +bien loin l'attente des amateurs.</p> + +<p>Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne +pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie +de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme +au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos +collections de roses réellement et complètement <i>remontantes</i>. Le temps +n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux +rosiers décorés du titre de <i>remontants</i>, parce qu'ils donnaient à +l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur +floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de +contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et +Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en +rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu +l'être à la fin de mai.</p> + +<p>Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition +la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on +perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et +dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels +que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas +d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier, +exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les +signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit.</p> + +<p>Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de +plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles +appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères.</p> + +<p>C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les +soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de +quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs +dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus +vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux +applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant +plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils +venaient de remporter.</p> + +<p>Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le +public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé +sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la +science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne +songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement. +Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour +que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent, +au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des +sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les +signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de +suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"></p> + +<p>Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable; +je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais +quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour +quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays +sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre? +N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et +je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme +est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville +redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on +déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent +des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut +ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans +terreur?</p> + +<p>Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de +septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui +ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que +la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa +dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de +la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers +rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois +mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va +bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares +beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer +et de finir.</p> + +<p>Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux +perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un +charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et +maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le +deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.</p> + +<p>On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais +temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et +ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans +ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte. +Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste. +Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable +printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le +bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier; +Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le +tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il +préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner +après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui +éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui +prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa +population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les +grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en +se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces +mauvais tours-là; il faut être juste.</p> + +<p>Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris, +tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi! +c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par +où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et +les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela +est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les +chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.</p> + +<p>Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces +adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le +jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde +l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux +sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et +malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et +d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets, +des bouges ignobles.</p> + +<p>C'est ici le séjour des Grâces!</p> + +<p>Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris +reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la +désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont +peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid +kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les +Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les +obliger à voir par d'autres yeux.</p> + +<p>La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la +laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la +Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais +maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de +bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à +Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de +Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route +élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur +d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un +vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville. +D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit +le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments +légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et +aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments +un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce, +et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en +passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le +Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à +face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.</p> + +<p>Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du +Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre. +Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et +je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la +fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où +arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux +bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces +chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers, +ces chapeaux éborgnés. et ces mines livides? Avons-nous affaire à des +vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de +commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de +très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou +pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages +d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de +faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un +torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer +seulement vingt-quatre heures en diligence!</p> + +<p>Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un +ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce, +sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable +enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces +mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes +arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!</p> + +<p>Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer +trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait, +d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de +prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à +peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait +à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à +Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de +l'Académie royale de Musique.</p> + +<p>Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins +particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.</p> + +<p>La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour +domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le +ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche +jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces, +de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les +fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.</p> + +<p>On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait +des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est +spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à +l'autel:</p> + +<p>Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!</p> + +<p>Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées +solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la +seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage +de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et +à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.</p> + +<p>De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est +d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse +de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses +occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que +le premier, et son boudoir est mansardé.</p> + +<p>A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge +dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban +mauresque remplace le <i>bibi</i>, la robe de velours ou de soie se substitue +au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les +souques au rebut.</p> + +<p>La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est +ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer +une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au +nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de +Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins +quatre ou cinq dents.</p> + +<p>La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins +laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus +légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est +une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des +loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants +qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture. +Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de +choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son +pot, quand elle en a.</p> + +<p>La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations. +Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des +correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à +l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain +mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à +la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle +regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil, +et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de +Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la +dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes, +attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec +fureur à la pomme de terre à l'huile.</p> + +<p>Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par +hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous +quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs +appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci +prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue +ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour +ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce +et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers +domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du +théâtre.</p> + +<p>Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui +danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la +clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui +n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré +plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces +jalousies du mari de la dame de choeurs.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts +lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque +minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse +à peu près deux cents kilos.</p> + +<p>Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de +nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes +vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances +et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta +pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes +boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier, +sous ta soie et sous tes haillons?</p> + +<p>Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore +fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et +recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié +ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du +chemin.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<h2>Histoire de la Semaine.</h2> + +<p>Nos efforts tendront continuellement, sinon à élargir le cadre étendu +que nous avons choisi, du moins à le remplir complètement. Aussi, +reconnaissant aujourd'hui que <i>l'Illustration</i>, pour ne pas se borner à +être un sujet de pure distraction, doit fournir à ses lecteurs, sur les +faits curieux et les événements importants qui se succèdent dans tous +les</p> + +<p>pays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les +informations qui méritent d'être conservées, nous entreprenons +aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos +livraisons, et que nous appellerons l'<i>histoire de la semaine</i>. Sans +doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront déjà été +signalés, des nouvelles que nous enregistrerons auront cessé d'être +complètement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible +d'envisager ce passé de huit jours tout autrement qu'il n'aura été +envisagé, et, précisément parce que nous n'arriverons que le samedi, +d'apprendre à nos lecteurs que ce qui les a fait frémir depuis le +commencement de la semaine n'était qu'une invention, qu'une fable.</p> + +<p>Nous aurions, à coup sûr, mauvaise grâce, dans ce temps de disette de +matière pour les feuilles politiques, à leur reprocher ces événements +qu'elles inventent, et qui offrent à leurs lecteurs des émotions +devenues rares, et à elles l'occasion d'un second article pour démentir +le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un +soulèvement était venu mettre en question, à Saint-Domingue, l'autorité +du gouvernement nouveau, et faire renaître tout l'espoir et toutes les +chances des partisans du gouvernement renversé? Deux jours après on nous +annonçait que la nouvelle avait été apportée sans doute par un bâtiment +retardataire; car, au départ du dernier navire, tout était calme et +tranquille dans la république noire. Oui ne s'est senti profondément ému +en lisant les détails de ce cataclysme qui avait, au Brésil, enseveli la +moitié basse de la ville de Bahia sous la moitié haute éboulée? Ou vous +donnait l'effrayante liste des édifices, des églises, des couvents, des +rues entières où toute une population était demeurée plongée dans une +sieste éternelle. Déjà on parlait d'organiser des comités et d'ouvrir +une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne +n'ayant survécu, déjà l'<i>Illustration</i> allait expédier un dessinateur +pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetière. A deux jours +de là.</p> + +<p class="red">[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont +sérieusement atrophiées dans le document original. Le logiciel de +reconnaissance optique des caractères est resté totalement confus. Les +yeux du transcripteur s'efforçant de reconstituer le texte, à partir de +ce résultat et en scrutant le document original, ont également dû se +déclarer vaincus. L'illustration ci-dessous montre ce dont il s'agit.]</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.jpg"><br> + +<p>M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est +de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux +publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur +adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus +d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit +faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du +pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu, +dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que +des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique +sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux +belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été +l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les +journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins +éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur +l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand +besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du +l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à +Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait +plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine +Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à +Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers, +était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui +n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la +précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par +Varsovie. --Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses +ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires +de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui +lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James, +la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau +gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux +qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi +populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses +allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver +par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par +quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa +détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et +parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les +nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est +toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre +ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement +nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux +premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède, +sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe +au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux +combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au +ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement +moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur +d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien +perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et +les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de +rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le +général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire +importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la +correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de +délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient +Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris +sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait +sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire +pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le +continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une +insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au +15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles +puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux +d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue +qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une +constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les +esprits.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003.png"><br><b> + Portrait du roi Othon.</b></p> + +<p>Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples, +en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer +l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'<i>Alonzo</i> n'y +retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement. +M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller +représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à +Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions +extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir +faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour +la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le +temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface.</p> + +<p>Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées +administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux +ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et +par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de +questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux +irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des +gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les +représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques. +Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons +celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes +heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par +le <i>Cernéen</i> de l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à +l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le +gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de +l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa +onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants +forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans +l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui +ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des +hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze +jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième +session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an +prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est +bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société +d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée +générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde +sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour. +L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous +n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un +immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et +examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la +réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le +mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue +expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il +rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La +Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les +hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre +plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par +l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel +perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts, +plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons +remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée +au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une +fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent +décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M. +Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et +Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de +brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16, +l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques +qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour +mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux +souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France +agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre +intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient, +ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à +l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix.</p> + +<p>L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie +des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves +pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année +Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le +premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce +qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est +celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs +débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture +auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier +grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième +grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second +grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du +bas-relief était <i>Epaminondas mourant</i>. L'oeuvre de M. Maréchal était +sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en +général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui +d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de +MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de +MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de +MM. Mayot et Lebas. --L'exposition du concours de peinture a commencé le +mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet est <i>Oedipe +s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone</i>. Les concurrents +sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux +des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2 +octobre.</p> + +<p>Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau, +selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à +découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion +de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt +cinq mois que l'<i>Illustration</i> en a donné la gravure (1), qu'elle a +accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits. +Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce +moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles, +vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions +moins irréprochables de l'École Normale.</p> + +<blockquote>Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.</blockquote> + +<p>De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction +de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice. +C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la +belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être +redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également +chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet +artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu +d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec +l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il +ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de +Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront +contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M. +Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand +travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a +entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant +Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de +Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement +remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon +goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de +Dampierre.</p> + +<p>Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats, +et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits +mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait +judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet +de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a +été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à +huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de +lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit, +depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant +cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des +belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne +point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la +légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui.</p> + +<p>Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que +jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section +de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique, +enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La +gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des +monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et +d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La +sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans, +un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à +prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux +exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au +Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de +l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos +statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le +contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve +de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un +demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours +avaient fait appeler <i>la Panthère du triumvirat</i>.--Il faut au comte de +Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus +développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici +dans le champ de la mort. <i>L'Illustration</i> lui consacre sa dernière +page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il +nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque +et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du +conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme. +Il avait pris le nom de <i>Mutius Scoerola</i>, et fit la route de Lyon à +Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette +rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne +pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes, +puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle +de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt +occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente. +Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la +vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt +après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait +être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération +était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière +organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain +fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade, +un établissement mystérieux, qu'on appela la <i>Maison grise</i>, et sur le +régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges, +furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir +y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait +avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de +Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le +point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit +paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit +d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom, +il intitula les <i>Neuf Livres</i>, parce que l'ouvrage est en effet divisé +en neuf parties.</p> + +<p>La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit +de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses <i>Mémoires</i>, +annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous +imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait +l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII. +Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet +homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs +séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était +comme une émanation de la <i>Maison Grise</i> de Paris, dispersée par +l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi +incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues +très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat, +pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et +vient de mourir, depuis longtemps oublié.</p> + +<br><br> + +<h2>Les Pèlerinages à la Sainte-Baume</h2> + +<h4>EN SEPTEMBRE.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Pèlerinage à la Sainte-Baume.</b></p> + +<p>La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie, +Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux +témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la +nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le +Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme +le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un +promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue. +Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le +nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (<i>Caii Marii Ager</i>); +les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à +l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou +plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent +aujourd'hui les <i>Saintes-Maries.</i></p> + +<p>C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les +cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste +effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon, +qu'elle délivra de ce monstre appelé la <i>tarasque</i>, qui, chaque année, +sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays; +Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux +encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un +site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret +de ses erreurs passées et de son expiation présente.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b> Grotte de la Sainte-Baume.</b></p> + +<p>Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des +Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés, +près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une +grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la +choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir. +Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue, +sous le nom de <i>Sainte-Baume</i>, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute +la Provence.</p> + +<p>Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles, +d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire? +partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de +Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la +sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.</p> + +<p>Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce +sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même +foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales +et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.</p> + +<p>L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette +dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des +moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la +campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte +d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la <i>malaria</i>, +ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les +moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs +tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié. +Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors +leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur +tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque +été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas +que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.</p> + +<p>Après la coupe des blés ont lieu les grandes <i>ferrades</i>. Les marécages +profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme +les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de +chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du +propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les <i>Gauchos</i> du +pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur +de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux +rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les +jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un +homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la +servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont +très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu +en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la +Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner +paisiblement sur la Camargue.</p> + +<p>Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de +la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils +sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays +n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui +des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne +sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A +l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la +rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt +redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les +arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la +caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre +dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit +du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles, +accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on +se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de +la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères, +les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur +de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station +jusqu'au sommet de la montagne nommée le <i>Saint-Pilon</i>. Il y a là un +oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus +directement les prières au ciel.</p> + +<p>Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on +boit à côté d'un homme à la longue barbe,</p> + +<p class="mid">Portant bourdon, gourde et coquilles,</p> + +<p>vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un +ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est +séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le +profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement +mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi +pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la +Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre +chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous +mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre +tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui +devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle +Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la +grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br>Ferrade des boeufs dans la Camargue.]</p> + +<p>Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une +Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas à un si grand succès après +sa mort.</p> + +<br><br> + +<h2>Le Père Mathew, apôtre de la tempérance.</h2> + +<p>Dans un des plus nombreux meetings du <i>repeal</i>, le grand imitateur, +O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais, +s'écriait;</p> + +<p>«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père +Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des +vertus; et jamais nous ne compterons parmi les <i>repealers</i> un homme qui +aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre. +Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus +que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons +chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est +là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra.</p> + +<p>«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple +converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer +de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les +plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes +aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans +l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais +mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la +société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes +momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...»</p> + +<p>Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à +laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du +libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de +l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq +millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de +liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans +l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu +au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient +dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes +saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en +effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Une prédication du père Mathew.</b></p> + +<p>Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait +dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la +monarchie anglaise, puisqu'au dire du <i>Standard</i> les annales welches +donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un +des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le +porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de +Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe +Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le +dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce +nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une +circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était +réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie, +qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un +gentilhomme français, le vicomte de Chabot.</p> + +<p>Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un +goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé, +se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles +qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible +avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque +fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa +patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus +secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de +soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les +dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui +paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui +non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles +et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple, +mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution +des générations présentes.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>Le père Mathew,<br> apôtre de la tempérance.</b></p> + +<p>L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les +Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de +prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager +saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne +s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les +déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale +influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et +aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne +travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à +la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi +les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune +homme résolut de consacrer sa vie et son activité.</p> + +<p>C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune +des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux +privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de +boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de +leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et +tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi +pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.</p> + +<p>L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle +est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers +l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de +l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le +désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir +compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il +fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il +fallait un <i>glorieux apôtre</i>, suivant l'expression d'O'Connell; et le +père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.</p> + +<p>Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par +le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun +dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite. +Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire +apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui +approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a +parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les +grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par +la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a +déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes +pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des +voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a +changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si +O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole +exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes +obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au +progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le +doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et +un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le +produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution +de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de <i>whiskey</i>, +liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement +cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du +signe certain d'une amélioration morale.</p> + +<blockquote>Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.</blockquote> + +<p>Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les +propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés +de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du +père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne! +disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux +proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de +porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse +sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester +contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé +de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et +attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et +partout les <i>teatotallers</i> (buveurs de thé) sont restés maîtres du champ +de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à +exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère +sérieux. Une association de <i>wein-trinkers</i> (buveurs de vin) s'est +formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a +dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en +vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet +appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à +distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la +modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et +exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur +abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les +adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple. +«Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas +libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent +que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de +tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence +et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre +elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais +grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais +eu un caractère alarmant.</p> + +<p>Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la +solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il +est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow, +par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple +entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé +avec moins d'empressement au-devant d'un prince.</p> + +<p>C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne +que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de +lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du +peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des +effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous +les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans, +s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment +religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes +populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte. +Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes. +Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et +entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance +divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer, +par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent +autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte +les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux +lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et +la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le +<i>pledge</i>. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux: +O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et +l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.</p> + +<p>Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les +ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont +admis à prendre le <i>pledge</i>. Des dames élégamment velues, qui +probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne +craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement +le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre +autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre +ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais +enfreint.</p> + +<p>Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père +eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en +tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du +rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son +domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à +grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope +conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux. +Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre +discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq +ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la +tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections, +prêtèrent serment et devinrent membres de la société.</p> + +<p>Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte +par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie, +a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination. +Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir +quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul +souvenir du <i>whiskey</i>, du <i>gin</i>, de <i>l'ale</i> et du <i>porter</i>. Une fois la +solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions +chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du +serment facile.</p> + +<p>Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré +de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus +d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au +curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire +renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à +l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort +à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver +des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il +en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent +presque tous les <i>teatotallers</i>, est de la grosseur d'un franc. Il ne la +donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est +facultative.</p> + +<p>C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à +défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé +à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait +bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les <i>teatotallers</i> ce +que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.</p> + +<p>La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il +poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations +sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut +l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours. +Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus +petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera +encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le +lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais +penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre +dans sa misère.</p> + +<p>Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père +Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se +livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de +travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni +dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de +souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective +que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de +boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père +Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils +doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas +d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi +éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou +le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la +volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand +toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile, +les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette +unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il +faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte, +mais aussi sans menace et sans violence.</p> + +<p>Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell +a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour +rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il +n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse +le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de +maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier +cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que +l'instruction générale, une meilleure organisation du travail, +l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des +invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et +l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes, +pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira +le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais: +Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable: +Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la +moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait +son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.</p> + +<p>Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes, +<i>Il Pianto</i>, je crois:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> ... J'entends de mon coeur la voix mâle et profonde</p> +<p class="i14"> Qui me dit que tout homme est apôtre en ce monde.</p> +</div></div> + +<p>Chacun de nous, s'il veut écouter au fond de son âme, y entendra cette +voix mystérieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien +d'hommes aujourd'hui, pleins de généreux desseins, demeurent dans +l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien à faire de grand dans le +monde, que tout est mesquin, étroit! Il n'y a pas de grande oeuvre +collective à poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse être comparé aux +croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous +entraîne tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les +destinées politiques de la France aient aussi leur épopée, leur poème en +action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au +contraire, préparer le terrain, préparer les hommes, nous préparer +nous-mêmes pour le jour où une oeuvre glorieuse appellera et réunira en +un même faisceau toutes les volontés, toutes les ardeurs? C'est ce que +fait le père Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et +femmes inconnus, allant partout où une infirmité populaire appelle, dans +les cabarets, dans les prisons, dans les hôpitaux; c'est ce que chacun +de nous doit faire, suivant les forces de son coeur. de son +intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense +et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail +que font les sociétés pour se régénérer, rien ne se perd, tout concourt +au but: les résultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne +l'heure marquée par la Providence, vienne l'homme de génie qui coordonne +tous les efforts, toutes les volontés, tous les sentiments! et le +travail des siècles, l'oeuvre lente et isolée des générations se résume +tout à coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande époque, +qu'on nom propre, qu'une date résument tout entière.</p> + +<p>En France, l'ivrognerie ne présente pas généralement un spectacle hideux; +mais il est incontestable que l'intempérance y exerce de funestes +ravages. Boire du vin frelaté est, pour tous les hommes du peuple, en +général, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque +devoir sacré. On n'a qu'à faire le tour des boulevards extérieurs de +Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantité vraiment +effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent +et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prélève sur son +nécessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce goût +dépravé. Il faut s'arrêter, dans les quartiers populeux, devant les +boutiques d'épicier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y +consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les désordres que +doit produire ce vice dégradant.</p> + +<p>Mais chez nous, des sociétés de tempérance sous la forme d'adhésion qu'a +choisie le père Mathew auraient peu de succès. Il n'y a pas assez de +gravité, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses +populaires pour tenter, par un pareil moyen, une réforme semblable. Ce +qui réussit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait sifflé à Paris, +et le ridicule écraserait indubitablement apôtre et disciples. En +France, l'homme qui possède par sa position, par sa fortune, par son +éducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et élevés, +serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur, à se +priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression énergique, il noie +son chagrin et sa misère, double fléau qui, une fois le vin bu et cuvé, +reparaît plus sombre et plus menaçant. Les ouvriers seuls, ceux qui par +leur intelligence, par un effort de leur volonté, se sont placés +au-dessus de leurs frères sans cesser de partager leur misère et leurs +travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de +succès; eux seuls pourraient être les apôtres de la tempérance et en +dire les avantages; eux seuls pourraient montrer à l'ouvrier les +déplorables conséquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un +prêtre, est-ce sur la croix de Jésus, que nos prolétaires pourraient +prêter le serment de sobriété? Suffirait-il d'une petite médaille à +laquelle s'attacherait le souvenir d'une cérémonie religieuse, pour +vaincre l'attraction irrésistible qu'exerce la vue du marchand de vins? +Nous en doutons.</p> + +<p>De tous les sentiments qui ont conservé parmi le peuple une mâle +énergie, il en est un qui, habilement dirigé un jour, deviendra, sous la +main de quelque homme de génie, un levier tout-puissant; ce sentiment +est celui de l'honneur. Napoléon, à qui rien de ce qui est grand ne +pouvait échapper, a exploité ce sentiment et s'en est servi pour +accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais été tentée. Il +a passionné le peuple pour le signe, pour l'étoile <i>de l'honneur</i>. Ce +sentiment est loin d'être éteint, et l'on ne sait peut-être pas assez +quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures +les plus dégradées.</p> + +<p>La barrière la plus puissante, l'obstacle le plus énergique que l'on +pourrait opposer aux progrès de l'intempérance parmi nos classes +ouvrières, et qui les engagerait peut-être plus encore qu'un serment +prêté devant la croix, serait donc, à notre sens, une parole <span class="sc">d'honneur</span> +solennelle dont la violation entraînerait le mépris de tous pour celui +qui aurait méconnu la voix de l'honneur. C'est en intéressant l'honneur +du prolétaire à sa propre amélioration qu'on donnera aux réformes +sociales un caractère noble et élevé. Par la création des caisses +d'épargne, on a remédié, sans doute, au mal que le père Mathew a si +vigoureusement attaqué en Irlande, on a enlevé au vice de l'ivrognerie +une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adressé +jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-être +aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrière, de +faire appel à son <span class="sc">honneur</span>, et d'intéresser ce sentiment vivace aux +progrès que le peuple doit accomplir par ses propres efforts.</p> +<br><br> + +<h2>Des Accidents sur les Chemins de Fer.</h2> + +<h4>STATISTIQUE.</h4> + +<p>Les chemins de fer sont aujourd'hui un des besoins de notre +civilisation; le goût de la locomotion rapide est entré maintenant dans +nos moeurs; et, n'en déplaise à quelques esprits chagrins et jaloux de +tout progrès, nous verrons, avant peu d'années, notre pays sillonné de +ces merveilleuses voies de communication et un essor définitif donné à +l'esprit industriel et commercial de la France. Mais en attendant cet +heureux temps, que nous appelons de tous nos voeux, il nous semble utile +de détruire certains préjugés que nous avons trouvés enraciné-, dans les +esprits même les plus judicieux sur les inconvénients de cette extrême +rapidité et sur les dangers auxquels elle peut donner naissance.</p> + +<p>Les derniers accidents arrivés, tant en France qu'en Angleterre, sont +venus donner un nouvel aliment à ces terreurs exagérées. L'affreuse +catastrophe du 8 mai 1842 et les plaintes dechirantes dont un malheureux +père de famille a fait retentir l'enceinte du tribunal de police +correctionnelle, ont vivement agi sur les imaginations déjà préoccupées, +et un <i>tollé</i> général s'est fait entendre contre les chemins de fer; et +cependant, nous devons le dire, jamais craintes ne furent plus +chimériques; et parmi tous les genres de locomotion connus et mis en +pratique jusqu'à ce jour, nul ne présent.; moins de chances d'accidents +que la circulation par les chemins de fer; nous allons prouver tout à +l'heure par des chiffres la vérité de cette assertion.</p> + +<p>Présentons d'abord quelques considérations préliminaires de nature, nous +le pensons, à faire naître dans les esprits une conviction raisonnée, et +disparaître des craintes irréfléchies.</p> + +<p>Une machine, quand l'homme la crée pour un usage, pour un but déterminé, +et qu'elle est arrivée à un degré de perfection convenable, remplit ce +but admirablement, et beaucoup mieux que ne le pourrait faire l'homme +lui-même. Qu'on se reporte, en effet, à la naissance de la machine à +vapeur, à cette époque où la main d'un enfant était nécessaire pour +ouvrir et fermer alternativement les robinets d'entrée et de sortie de +la vapeur: n'est-il pas vrai que l'enfant pouvait être distrait, oublier +son devoir, ouvrir ou fermer trop tard les robinets, et par là, +augmenter et même faire naître les chances d'explosion de la chaudière? +Eh bien! depuis que le piston lui-même, en s'élevant ou s'abaissant, met +en jeu tout le mécanisme, qu'il est chargé d'introduire et d'expulser la +vapeur, d'activer ou de modérer le feu, il agit avec la plus admirable +régularité, et jamais une explosion n'est arrivée par son fait.</p> + +<p>Il en est de même d'une machine locomotive: mettez-la sur la voie, les +roues armées de bourrelets, et laissez-la marcher: ne craignez pas +qu'elle se dérange; tant qu'elle aura de l'eau et du coke, la vapeur +continuera à se former, les pistons à jouer, les roues à tourner, et +elle suivra la route qui lui a été tracée; mais comme les circonstances +du chemin varient, qu'il y a là une courbe à franchir, ici une station à +desservir, cette machine doit être guidée, modérée ou poussée par une +main habile, à laquelle, du reste, elle obéit toujours. C'est donc le +conducteur de la locomotive qui est la providence des convois.</p> + +<p>Mais en est-ce de même, nous le demandons, pour les voitures de +transport sur les routes ordinaires? Là, point de rails saillants qui +retiennent forcément les roues sur la voie; mais, des deux côtés de la +route, des fossés, des ravins où le moindre écart peut vous précipiter. +Au lieu de la fidèle locomotive qui reste strictement dans la ligne de +son devoir, un attelage de chevaux que la course excite, que le fouet +aiguillonne, qui doivent se détourner pour livrer passage, et occuper +tantôt le milieu, tantôt le bas côté de la route; puis des pentes +rapides, des ornières, et au milieu de tout cela, l'instinct de +l'animal, ses caprices, sa force, qu'il ne doit pas à l'homme, et que +dans bien des cas l'homme ne peut maîtriser. Faut-il s'étonner, après +cela, des accidents que fait naître la locomotion ordinaire? Aussi l'on +ne s'en étonne pas, c'est chose reçue et passée dans les usages, et l'on +se préoccupe très-peu, en roulant en diligence, des chances de danger +que l'on court. Quant à nous, nous l'avouons, sans prétendre faire le +moindre tort à l'homme ou aux animaux, ni diminuer la confiance qu'on +place en eux, le mode de locomotion mécanique, et, en général, tout mode +de transmission de mouvement mécanique est ce qui nous a toujours paru +le plus rassurant, parce que c'est ce qu'il y a de plus régulier.</p> + +<p>Les chiffres que nous allons citer feront, nous l'espérons, partager +notre conviction à nos lecteurs.</p> + +<p>Les accidents de chemins de fer appartiennent tous à deux séries de +causes: la première série est celle des accidents dus à une mauvaise +administration, tels que collisions de convois, signaux mal transmis, +morts aux passages à niveau; la seconde série comprend ce que nous +pouvons appeler les causes inévitables: ce sont les bris d'essieux, les +éboulements, les obstacles placés méchamment sur la voie, le déplacement +des rails et des coussinets qui entraîne les déraillements.</p> + +<p>Un relevé exact des accidents arrivés par ces diverses causes a été fait +en Angleterre, qui, en 1840 comptait déjà <i>cinquante</i> chemins de fer en +exploitation, et en avait plus de <i>soixante</i> en 1842. Ce relevé comprend +environ trente mois, du 1er août 1840 au 1er janvier 1843, et il nous +paraît d'autant plus concluant que la circulation a atteint un chiffre +extraordinaire, et que la vitesse y est moyennement plus grande qu'en +France et en Belgique.</p> + +<p>Ces accidents sont divisés en trois catégories, savoir:</p> + +<p>1re catégorie: sortie des rails, collisions de convois, faits provenant +du chemin, tels qu'éboulement, bris d'essieu (rangés parmi les causes +inévitables);</p> + +<p>2e catégorie: accidents provenant du fait des personnes victimes, soit +en montant, soit en descendant d'un convoi en marche, en traversant la +voie au moment du passage d'un convoi;</p> + +<p>3e catégorie: accidents dont les victimes sont les agents des compagnies +de chemins de fer.</p> + +<p>La première catégorie est, on le voit, la seule dont il y ait lieu de se +préoccuper, puisque c'est la seule où l'on puisse accuser le mode de +locomotion et les administrateurs des compagnies; cependant, pour ne +rien dissimuler, nous donnerons les accidents des trois catégories..</p> + +<p>Dans les dix-sept mois, depuis août 1840 jusqu'à la fin de décembre +1841, sur ses chemins de fer, en Angleterre, les accidents ont été au +nombre de 204, savoir; 79 en 1840 et 125 en 1841:</p> + +<pre> + 1re categ. 53 accid. ont tué 16 personnes et en ont blessé 203 + 2e - 52 - 23 - - 30 + 3e - 95 - 16 - - 62. +</pre> + +<p>Pendant ces dix-sept mois, 15 millions de voyageurs ont été transportés +par les chemins de fer: en comprenant le nombre des morts à celui des +voyageurs, on arrive à ce résultat remarquable et parfaitement +rassurant, que dans la 1re catégorie seule, il y a eu un mort pour +326,006 voyageurs; dans la 2e seule, il y eu un mort pour 652,172 +voyageurs, et en d'autres termes, qu'un seul voyageur sur 652,172 a été +imprudent, et a payé son imprudence de sa vie.</p> + +<p>Pour les deux catégories réunies, il y a eu une victime pour 217,536 +voyageurs; enfin, en réunissant les trois catégories, on n'arrive encore +qu'au chiffre d'un mort pour 150,435 voyageurs, et nous n'avons pas +besoin de faire remarquer de nouveau que le seul chiffre significatif +est celui de la première catégorie.</p> + +<p>Si nous décomposions les chiffres que nous avons donnés plus haut, nous +montrerions qu'il y a en un huitième de moins d'accidents en 1841 qu'en +1840. En parcourant l'état de ces accidents pour 1841, on trouve comme +indication, trois fois, <i>sauté hors du wagon pour rattraper son +chapeau</i>; douze fois, <i>sauté hors d'un wagon</i>; six fois, <i>écrasé en +traversant la ligne à l'arrivée d'un convoi</i>; plusieurs fois, tué en +dormant sur les rails, ou tombé du haut de voitures où il était monté +sans permission.</p> + +<p>En 1842, sur 64 chemins de fer qui ont transporté 18 millions de +voyageurs, et dont le parcours a été, chaque semaine, de 273,000 +kilomètres, ou plus de sept fois le tour de la terre, les accidents sont +devenus encore plus rares.</p> + +<p>Ainsi,</p> + +<pre> + 1re catég., 10 accidents ont tué 5 personnes, et en ont blessé 14 + 2e 47 26 22 + 3e 77 42 35. + Total; 154 accidents, 73 morts, blessés, 71. +</pre> + +<p>Comparons, comme nous l'avons fait tout à l'heure, le nombre des morts +au nombre des voyageurs, et faisons remarquer d'abord que dans les cinq +victimes de la première catégorie, une seule avait pris toutes les +précautions convenables et n'avait aucune imprudence à se reprocher; ce +serait donc, dans ce cas, un mort pour 18 millions de voyageurs.</p> + +<p>Dans la première catégorie, il y a eu un mort pour 3,600,000 voyageurs, +et environ un blessé pour 1,200,000 voyageurs.</p> + +<p>Dans la seconde catégorie seule, il y a eu un mort pour 692,076 +voyageurs, et pour les deux réunies, un mort pour 580,645 voyageurs.</p> + +<p>Enfin, en réunissant les trois catégories, on trouve que, parmi tous +ceux qui se sont servis des chemins de fer, ou qui étaient employés sur +ces chemins, il y a eu un mort sur environ 250,000 personnes.</p> + +<p>En Belgique, où les chemins de fer sont en activité depuis le milieu de +l'année 1835, les résultats que nous avons recueillis ne sont pas moins +remarquables. De 1835 à 1839, il n'y avait presque partout qu'une seule +voie, et les seules gares d'évitement étaient les gares de stations. Il +avait donc des chances nombreuses de collisions. Eh bien, dans tout ce +laps de temps, il n'y a eu que 15 personnes tuées et 16 blessées, et, +parmi elles, trois voyageurs seulement ont été tués et deux blessés. Il +a été transporté sur ces chemins 6,609,645 voyageurs; il y a donc eu un +mort sur 2.203,215 voyageurs.</p> + +<p>Croit-on que sur une route de terre, pour une circulation aussi énorme, +on n'aurait pas eu plus d'accidents à déplorer? Qu'on songe que les +6,609,645 voyageurs de Belgique représentent le chargement complet de +330,482 diligences de vingt places, ou le travail d'une diligence +partant tous les jours au complet pendant <i>neuf cents ans</i>, et qu'on +reconnaisse alors que le mode de locomotion le plus sûr est celui des +chemins de fer.</p> + +<p>Nous avons commencé par donner les résultats obtenus sur les chemins de +fer étrangers, parce que nous savons que le peuple français a l'esprit +tellement fait qu'il s'en rapporte davantage à l'expérience de ses +voisins qu'à la sienne propre. Cependant ce qui nous reste à dire des +chemins de fer Français n'est pas moins concluant que ce que nous avons +dit des chemins de fer anglais et belges.</p> + +<p>Nous n'avons pu recueillir encore de renseignements antérieurs à 1843 +que pour le chemin de Paris à Saint-Germain, et pour celui de Paris à +Corbeil.</p> + +<p>Sur ce dernier chemin, ouvert le 10 septembre 180, depuis l'époque de +son ouverture jusqu'au 30 juin 1843, il a circulé 2,200.000 voyageurs, +et il n'y a eu qu'un seul voyageur blessé; aucun n'a été tué.</p> + +<p>Sur le chemin de. Paris à Saint-Germain, depuis son ouverture, qui a eu +lieu au mois d'août 1837, on a transporté plus de 6 millions de +voyageurs, parmi lesquels un seul a été tué en 1842. Les blessures et +contusions ont été dans la proportion d'un voyageur blessé pour cent +mille voyageurs à peu près.</p> + +<p>Enfin, un relevé exact fait par les soins de l'administration des +travaux publics a donné, pour le premier semestre de 1843, un résultat +que nous consignons ici avec plaisir; sur les six chemins de fer qui +aboutissent à Paris, et dont le développement total est de plus de 340 +kilomètres, du 1er janvier au 30 juin de cette année, il a circulé +18,446 convois chargés de 1,889,718 voyageurs; le parcours a été de +510,215 kilomètres, ou environ 127,551 lieues; et dans tout ce temps et +ce parcours, pas un voyageur n'a été tué: pas un voyageur n'a été +blessé; il y a eu seulement trois victimes, tous trois agents des +compagnies.</p> + +<p>Ou voit qu'en France, comme dans les autres pays, la vie des voyageurs +n'est pas très-exposée par le nouveau mode de locomotion.</p> + +<p>Un calcul analogue à ceux que nous avons présentés plus haut démontre +qu'en comparant la locomotion par chemin de fer à la locomotion par route +de terre, cette dernière est <i>soixante douze</i> fois plus dangereuse +c'est-à-dire qu'au lieu de 16 morts causées en dix-sept mois par les +chemins de fer anglais, on en aurait eu 3,312 à déplorer sur les routes +de terre.</p> + +<p>Tour ce que nous venons de dire a pour but de rassurer le public, qui +s'habitue avec peine à comprendre qu'une machine aussi puissante soit si +peu dangereuse; mais cela ne s'adresse qu'au public; quant aux +compagnies, elles doivent toujours ce rappeler que ce n'est que par des +soins de tous les instants, la surveillance la plus minutieuse, +l'observation la plus rigoureuse de toutes les prescriptions de leurs +règlements qu'on peut arriver aux résultats que nous nous sommes plu à +constater, et qu'il dépend d'elles de populariser en France cet +admirable instrument de civilisation.</p> + +<br><br> + +<h2>Diorama.--Nouveaux Tableaux</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Vue intérieure du Diorama, au moment de l'exposition<br> +représentant l'église de Saint-Paul-Hors-les-Murs, après un incendie.</b></p> + +<p>Depuis que M. Daguerre, pensionnaire de l'État, jouit en paix du fruit +de ses découvertes, le Diorama avait disparu. L'année dernière, M. +Hascalon, tentant inutilement de le ressusciter, avait exposé une <i>Vue +de Paris sous Charles IX</i>, et une <i>Vue du canal Saint-Martin</i>; mais ce +spectacle, quoique qualifié par les journaux de <i>distraction +très-agréable</i>, n'avait attiré qu'un petit nombre de curieux. Le Diorama +allait être relégué parmi les inventions fossiles, quand M. Bouton a +entrepris de le régénérer. Allez aujourd'hui rue de la Douane, et vous y +retrouverez le Diorama perfectionné, avec toutes ses splendeurs, tous ses +effets magiques, toutes tes admirables transformations.</p> + +<p>Nous voici dans la salle, commodément assis. Un rideau s'ouvre, et nous +sommes transportés à Rome, sur le chemin d'Ostie, dans la basilique de +Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle se montre à nous telle qu'elle fut bâtie +sous le règne de Constantin le Grand. Quatre rangs de colonnes +corinthiennes séparent la nef des bas-côtés; une riche mosaïque, +représentant Jésus-Christ et les apôtres, occupe le cul-de-four de la +voûte. Les portraits de deux cent cinquante-huit papes ornent la partie +supérieure de la nef. Une mystérieuse obscurité, enveloppe le vaisseau; +mais le maître-autel, entouré de fidèles agenouillés, resplendit d'une +vive lumière. Tout à coup la scène change: le tableau se décompose +graduellement, et l'on voit la basilique en ruines, après l'incendie qui +la dévasta le 16 juillet 1823. La toiture de cèdre n'existe plus; le sol +est jonché de débris; la flamme a fendu les colonnes de marbre, enterré +les mosaïques, lézardé les parois. Un soleil éclatant, pénétrant dans +l'enceinte découverte dore les restes calcinés de la vieille +construction byzantine.</p> + +<p>A cet intérieur succède un paysage. Nous sommes en Suisse; nous avons +devant les yeux la ville de Fribourg, avec ses maisons pittoresquement +étalées, son pont de fil de fer, le torrent de la Sarme et haute tour de +Saint-Nicolas. Le printemps rit dans les creux, les arbres et le gazon +verdoient, les eaux scintillent; mais hélas! quel changement triste et +imprévu! l'horizon s'obscurcit, la neige tombe, les toits et les +terrains grisonnent; bientôt la ville et les maisons sont complètement +recouverts d'une couche de neige, dont la blancheur contraste avec les +teintes sinistres des nuages et le noir bleuâtre des flots.</p> + +<p>Ces modifications, si merveilleuses pour la majorité des spectateurs, le +sont plus encore peut-être pour ceux qui connaissent les procédés du +Diorama. En effet, enseigner à un artiste la théorie de ce genre de +peinture, initiez-le à tous les secrets de MM. Bouton et Daguerre, qu'il +se mette courageusement à l'oeuvre, et il est vraisemblable qu'il +n'obtiendra aucun résultat satisfaisant; car si la théorie est simple, +la pratique, hérissée de difficultés, exige autant de talent que +d'expérience.</p> + +<p>Les tableaux du Diorama sont peints des deux côtés sur une toile de +percale ou de calicot, d'un tissu égal, et de la plus grande largeur +possible, afin d'éviter les coutures. Après avoir enduit la toile de +deux ou trois couches de colle de parchemin, on en peint le devant avec +des couleurs broyées à l'huile, mais en se servant d'essence et d'un peu +d'huile grasse pour les tons vigoureux. Ou n'emploie ni blanc, ni +couleurs opaques, ni rien de ce qui pourrait détruire la transparence de +la toile. Lorsque ce premier tableau, d'un effet clair, est achevé, on +exécute le second par-derrière, en s'éclairant du jour qui passe à +travers la toile. Elle reçoit d'abord une couche de blanc transparent, +comme le blanc de Clichy; puis l'on trace les changements que l'on veut +faire subir au premier tableau, dont les formes doivent être exactement +suivies ou dissimulées avec habileté.</p> + +<p>Supposons maintenant la toile en place. Si la lumière frappe le devant +par réflexion pendant que la surface postérieure demeurera dans +l'obscurité, l'effet clair sera seul visible. Si le jour descend par +réfraction, de fenêtres verticales, sur le derrière de la tuile, le +tableau antérieur sera annulé, et les spectateurs n'apercevront plus que +l'effet vigoureux.</p> + +<p>Ce sont là les bases fondamentales du Diorama; mais M. Bouton les a +développées, étendues, améliorées. Ainsi, par des moyens qui lui +appartiennent, il est parvenu, au Diorama de Londres, à rendre la nature +en mouvement, à représenter les nuages qui passent, à faire marcher dans +une église une procession de pénitents. M. Bouton n'a pas encore initié +ses compatriotes à ces merveilles; les deux remarquables peintures qu'il +expose aujourd'hui ne sont en quelque sorte qu'un prélude; et cependant +quelle perfection! quelle imitation heureuse des terrains et des +édifices! quelle entente du clair-obscur! quelle habile distribution de +la lumière!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><i>(La légende est illisible)</i></p> + +<p>En M. Bouton repose l'avenir du Diorama, car il est le seul artiste qui +s'en occupe encore avec intelligence et avec succès. M. Bouton était le +collaborateur de M. Daguerre lors de la création du Diorama; il n'a +cessé depuis de s'y consacrer, et nous n'avons pas oublié les tableaux +qu'il a produits durant l'espace de années; les intérieurs de <i>'église +de Cantorbéry</i>, de <i>la cathédrale de Reims</i>, du <i>Campo-Santo</i>, du +<i>cloître Saint-Wandville</i>, de <i>Saint-Pierre de Rome</i>, les vues de <i>Rouen +après un orage</i>, de <i>Paris prise du Bas-Meudon</i>, de <i>Venise, prise du +grand canal.</i></p> + +<p>En 1832, M. Mouton alla présenter le Diorama en Angleterre. Il y était +encore jouissant de la faveur de toute la <i>gentry</i>, quand au mois de +mars 1839, le lendemain de la mi-carême, un incendie consuma le Diorama +parisien. Cinq mois plus tard, MM. Daguerre et Niepce cédaient à l'État, +moyennant une rente annuelle, les procédés qu'ils avaient découverts +pour fixer les images de la chambre obscure. Privé de M. Daguerre, le +Diorama était désormais sans asile et sans secours. M. Bouton l'a +appris, et il est revenu en France pour le remettre en honneur.</p> +<br><br> + +<h2>Collection de Dessins de M. A. Vattemare.</h2> + +<p class="mid">(Voir tome II, page 4,)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Belgique.--Vue du Beffroi de la ville de Lierre, prise +d'Anvers:<br> fac-similé d'un dessin à la plume fait par M. Victor Hugo.</b></p> + +<p>Notre biographie de M. A. Vattemare n'était qu'une introduction au +présent article; nous voulions faire connaître le possesseur de la +collection avant de vous montrer les dessins qu'il a exposés dans les +salons de la Maison-Dorée, au bénéfice des pauvres patronnés par la +société de Saint-Vincent-de-Paul.</p> + +<p>En relation, pendant ses voyages, avec les artistes du monde entier, M. +Vattemare en a profité pour demander un souvenir aux hommes célèbres de +différentes contrées. Nous trouvons dans son musée des échantillons de +toutes les écoles contemporaines; nous y pouvons puiser à la fois des +renseignements sur l'état actuel des arts, et de précieux documents sur +les moeurs et la vie privée des nations.</p> + +<p>La France n'a fourni qu'un faible contingent. A Paris, centre +intellectuel du globe, le système, d'échange et les talents dramatiques +de M. Vattemare ont eu peu de retentissement; c'est surtout à l'étranger +qu'il a récolté des suffrages et des dessins. Néanmoins, si la +collection française n'a point, d'importance sous le rapport artistique, +elle contient des morceaux qui intéressent, par le nom et la qualité de +leurs auteurs. Tels sont un <i>portrait du duc de Bordeaux</i>, dessiné à la +mine de plomb par lui-même; deux études du duc de Reichstadt, d'après +Carle Vernet, et une <i>Vue du beffroi de la ville de Lierre</i> (Belgique), +par Victor Hugo, conçue d'une manière poétique et largement exécutée.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b> +Une écurie portugaise, dessin à la plume<br> fait par don +Fernando, roi du Portugal.</b></p> + +<p>La collection de dessins allemands est plus complète. Nous y rencontrons +les oeuvres de ces artistes justement célèbres qui, s'inspirait du +vieil Albert Durer, ont régénéré la peinture religieuse; Schadow, +directeur de l'Académie de Dusseldorf; le professeur Rigas; Bendermann; +Sunderland; Retzseh; Louis Schnorz; Maller, directeur de l'Académie de +Cassel, etc. Le roi de Prusse en personne a tracé pour M. Vattemare deux +esquisses architecturales à la plume et au crayon. Un autre prince, don +Fernando, roi de Portugal, a dessiné à la plume une <i>Écurie portugaise</i>. +Ce ne sont pas les seuls souverains dont le talent se soit exercé en +faveur de M, Vattemare; car, au nombre des dessins russes, figure un +<i>Grenadier</i> de l'empereur Nicolas.</p> + +<p>Parmi les dessins anglais, nous citerons une <i>Vue de l'Ile de Ceylan</i>, +par le capitaine Marryat; <i>le Cerf mourant</i>, d'Edwin Landseer; une +aquarelle de David Wilkie, et deux <i>Vues des Glaces australes</i>, par le +capitaine Ross.</p> + +<p>Les dessins américains sont doublement curieux en ce que, nous révélant +des talents inconnus, ils reproduisent en même temps des sites d'un +aspect étrange, et les détails d'une civilisation nouvelle sans cesse en +lutte contre une nature vierge encore, ou forcée du combattre les +peuplades indigènes.</p> + +<p>Le Canada, Cuba, le Japon, les Indes, le royaume de Siam, la Chine, la +terre de Van Diemen elle-même, ont apporté leur diamant ou leur strass à +l'écrin artistique de M. Vattemare. Ou y admire un <i>Intérieur de +Théâtre</i>, du Japonais Li-Liau-Tun; des <i>Coquillages</i>, de Jedo; une <i>Vue +du Jardin impérial de Pékin</i>, par Piao-Ti-Kiang, et le <i>portrait d'un +Sauvage</i>, par Cobbawn-Wogy, de Van Diemen.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"></p> + +<p><i>Un Jour d'orage</i> (<span class="sc">Gymnase-Dramatique</span>).--<i>L'Écrin</i>.--<i>Patineau, ou +l'Héritage de ma Femme</i> (<span class="sc">Vaudeville</span>).--<i>Sur les toits</i>.--<i>Voyage en +Espagne</i> (<span class="sc">Variétés</span>).</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/008d.png"><br><b> + Théâtre des Variétés.<br>-- +Scène du Voyage en Espagne.</b></p> + +<p>Rien n'égale l'affliction, la mauvaise humeur, la colère de madame +Lemonnier, si ce n'est peut-être la douceur, la patience, la résignation +de monsieur son mari. Cela n'a rien d'étonnant; monsieur vient tout +récemment d'épouser madame sans lui en avoir demandé la permission... +Eh! dis-je? Quoique Hortense,--je crois qu'elle se nomme Hortense, et, +dans tous les cas, rien ne vous empêchera de le supposer,--quoique +Hortense, dis-je, lui eût positivement déclaré qu'elle ne l'aimait pas +et qu'elle en aimait un autre. Comment ne pas s'intéresser à un homme +aussi intrépide?</p> + +<p>Notez bien que cet acte de courage lui a été inspiré par l'amitié qu'il +avait pour le père d'Hortense. Ce brave homme se trouvait dans la +situation la plus critique qui puisse affliger un honnête négociant: i! +allait suspendre ses paiements quand Lemonnier vint à son aide. +«Donnez-moi votre fille, et je vous donnerai les 300,000 fr. qui vous +manquent.--Marché conclu,» répondit aussitôt le père.</p> + +<p>On ne peut se dissimuler qu'en cette affaire M. Lemonnier n'ait dépensé +beaucoup de courage en pure perte. Ne pouvait-il donner au père les +300,000 fr., et lui laisser sa fille? Que si, d'ailleurs il aimait +Hortense, il aurait toujours pu le lui dire un peu plus tard, mériter +son amour par les moyens ordinaires, et obtenir sa main de son propre +consentement, et non par un abus d'autorité paternelle. S'il s'y était +pris de cette façon, Hortense n'aurait pas lieu de se dire qu'elle a été +achetée et payée 300,000 fr. comptant, ce dont elle est profondément +humiliée. Ne l'approuvez-vous pas, madame, et ne partagez-vous pas son +indignation? Qu'est-ce que 300,000 fr., en échange d'un pareil trésor? +Quant à moi, je le déclare, M. Lemonnier, qui croit avoir été généreux, +n'est à mes yeux qu'un vil usurier.</p> + +<p>Cet homme, après tout, est bien de son siècle, qui est notre siècle. +L'argent lui sert à tout: c'est pour lui la panacée universelle. Veut-il +avoir une femme, il l'achète; veut-il se débarrasser d'un rival, il paie +le domestique de ce rival, qui lui livre les secrets de son maître, +consignés méthodiquement, et en manière du journal, sur un agenda. Armé +de cet étrange manuscrit, Lemonnier se présente à sa femme: «Vous croyez +à l'amour de M. de Montgeron? j'aurais beaucoup à dire sur lui, et vous +ne me croiriez pas: mais vous le croirez lui-même. Lisez.» Hortense n'a +pas besoin de lire jusqu'au bout pour se jeter dans les longs bras de +son mari. Il est certain que ce mari, comparé à M. de Montgeron, gagne +cent pour cent; mais, à tout prendre, ce n'est encore qu'un pis-aller.</p> + +<p>M. Fournier s'est déclaré l'auteur de cette comédie, mais je n'en ai +rien cru, ni M. Poirson, sans doute, ni M. Fournier lui-même, +probablement; ils ont l'un et l'autre beaucoup trop d'esprit pour cela. +Ce qui appartient à tout le monde n'appartient réellement à personne.</p> + +<p>--On n'en saurai! dire autant d'un certain écrin couvert en maroquin +rouge, et renfermant une parure en améthystes de la plus grande beauté. +Cet objet précieux appartient bien certainement. à madame de Coursol. +Madame de Coursol n'a pas seulement un écrin: elle possède du plus un +beau château, des terres magnifiques, un intendant honnête et +désintéressé, soixante ans au moins et un neveu; mais elle renoncerait +très-volontiers à ces deux derniers articles. J'avoue qu'avec un neveu +comme celui qu'elle a, on doit regretter amèrement d'être tante.</p> + +<p>Ce M. de Coursol est un vieux jeune homme déjà courbé. sous le poids de +la fatigue, et dont le front est profondément sillonné par les traces +nombreuses de ses exploits. Il a longtemps vécu dans les coulisses de +l'Opéra, où les années comptait double, comme à l'armée en temps de +guerre. Il manoeuvre aujourd'hui sous les ordres de mademoiselle Fanny, +habile tacticienne, dont le commandement est assez. rude, et avec +laquelle il ne faut pas plaisanter. Mademoiselle Fanny a signifié à son +subordonné qu'elle voulait avoir, dans les vingt-quatre heures, la +parure d'améthystes dont je vous ai parlé. Or, la vieille dame n'a pas +voulu s'en dessaisir, et, pour mieux faire, enrager son neveu, elle est +morte subitement. Voilà l'écrin sous les scellés!</p> + +<p>Cet écrin est plein de secrets et gros d'événements. Il renferme, avec +la parure d'améthystes, un billet fort compromettant, adressé par M. le +due Armand du *** à madame de Coursol la jeune, femme de l'amant de +mademoiselle Fanny. M. le due est éperdument amoureux de madame de +Coursol; et, dans un moment d'ardente passion, il a pris l'écrin pour +une boîte aux lettres. Voilà donc aussi le billet doux sous les scellés.</p> + +<p>Qui sera le plus adroit ou le plus agile? qui l'emportera, de l'amant +qui veut reprendre son écrit, ou du mari qui veut s'emparer du bijou? +C'est l'amant sans doute. En pareille affaire, l'amour est ordinairement +le plus hardi, et remporte toujours la victoire. Mais que voulez-vous +que devienne le respectable M. Boizard, ex-intendant de la défunte et +gardien des scellés, sur lequel va peser une accusation de vol nocturne +avec effraction? Et que direz-vous si j'ajoute que cet admirable Boizard +connaît le vrai coupable, et ne veut pas le dénoncer parce que... ce +coupable est son fils?</p> + +<p>Oui, M. le duc est le propre fils de l'intendant Boizard! trouvez, si +vous pouvez, le mot de cette énigme. Cherchez votre chemin à travers ce +labyrinthe d'intérêts qui se contrarient, de passions qui se combattent, +de filiations et de paternités qui se croisent. Quant à moi, je renonce +à vous dessiner la carte topographique d'un terrain si étrangement +accidenté. J'aime mieux vous mener, d'un seul bond, au tenue du voyage, +c'est-à-dire au dénouement.</p> + +<p>Mais ne l'avez-vous pas prévu d'avance, ce dénouement? croyez-vous que +M. Paul Duport soit homme à conclure contre la morale, et à donner un +démenti à la conscience des honnêtes gens? Au dénouement, la vertu +triomphe et le vice est puni.--Comment cela s'arrange-t-il?--Je suis +persuadé que le Vaudeville ne vous refusera pas une loge, si vous +voulez, absolument savoir le fin fond de l'affaire, et vous jouirez, par +la même occasion, des tribulations conjugales de M. Patineau, et des +désopilantes fureurs d'Arnal.</p> + +<p>--Quoi! jouir du malheur d'autrui?--eh! sans doute, et l'on ne peut se +dissimuler que le coeur humain est ainsi fait. On triomphe du désastre +de son voisin, et l'on s'afflige, de sa joie; du moins c'est ainsi que +les choses se passent dans la rue Saint-Denis. Demandez plutôt à M. +Rallé.</p> + +<p>Rallé est le meilleur ami de Patineau, jusqu'au moment où madame +Patineau hérite de 100,000 francs. Mais il n'y a pas d'amitié qui puisse +survivre à un pareil coup. Rallé devient envieux, sournois et diplomate; +il faut qu'à tout prix il se venge. De quoi? de ce une Patineau a +100,000 francs de plus que lui. Il pousse froidement son ami dans +l'abîme, il tend sous ses pas les pièges les plus perfides; et, quand il +le voit se débattre au milieu de la trame dont il l'a enveloppé, +haletant, ivre de fureur et à moitié fou, il jouit délicieusement de sa +peine. Tant de fiel entre-t-il dans l'âme d'un marchand de faïence qui +n'est pas dévot?</p> + +<p>Patineau guérit pourtant de ce mal affreux que lui a inoculé Rallé. Il +en guérit subitement, et trop facilement peut-être au gré du spectateur, +toujours par suite du principe que j'établissais tout à l'heure: on aime +à voir souffrir son prochain. Le mal du Patineau était complètement +imaginaire; on en rit beaucoup: peut-être en rirait-on davantage s'il +avait, ne fût-ce qu'un moment, un peu de réalité.</p> + +<p>--Quel est donc ce mal, enfin?--Ah! monsieur, si vous êtes marié, +pouvez-vous bien le demander, et ne l'avez-vous jamais craint pour votre +propre compte?</p> + +<p>--Il n'y a que M. Lumignon qui, sur ce terrain-là, soit imperturbable. +Lumignon est sûr de son mérite; le coeur de sa femme est sa chose, sa +propriété; il y règne en maître absolu, et y redoute si peu les révoltes, +qu'il néglige rarement l'occasion de faire au dehors un voyage +d'agrément. Ainsi la reine d'Angleterre quitte son royaume sans danger, +et n'en est que mieux reçue lorsqu'elle y revient.</p> + +<p>Mais Lumignon se flatte et s'abuse, et madame Lumignon ne pousse pas la +<i>loyauté</i> tout à fait aussi loin que la vieille Angleterre. C'est que +l'épithète dont s'enorgueillit l'Angleterre ne convient pas du tout à +madame, Lumignon. Aussi qu'arrive-t-il pendant qu'assis au coin du feu, +dans la mansarde de mademoiselle Turlurette, il découpe un jambon +succulent, et débarrasse une bouteille bordelaise de son bouchon +gigantesque avec ce soin et ces précautions minutieuses où se reconnaît +un véritable épicurien? que voit-il tout à coup par la fenêtre de sa +propre mansarde? et qu'y verrions-nous, grand Dieu! si madame Lumignon +n'avait eu la précaution judicieuse de tirer le rideau? Je n'ose le dire, +et j'espère que vous ne chercherez pas à le deviner. Lumignon laisse là +Turlurette, il accourt chez, lui, il frappe, il crie, il tempête. Oscar +s'échappe par la fenêtre, et le voilà <i>sur les toits</i>. Lumignon ne tarde +pas à l'y suivre, voyage tout plein d'accidents ridicules et de +grotesques infortunes. L'entreprise n'a pas pour les deux aventuriers le +même résultat. Oscar arrive du plein saut chez Turlurette, la plus +sentimentale et la plus vertueuse des couturières, malgré les +apparences. Quant à Lumignon, il va coucher au violon, et c'est bien +fait.</p> + +<p>--A propos de violon, voulez-vous savoir 'étymologie de ce mot? M. +Théophile Gauthier va vous l'apprendre; il a fait un <i>voyage en Espagne</i> +tout exprès pour cela. C'est qu'au Moyen-Age, quand on se rendait +coupable de tapage nocturne, on était saisi par les <i>archers</i>; or, +l'<i>archet</i> conduisait tout naturellement au <i>violon</i>.</p> + +<p>Telle est du moins, sur cette grave question d'archéologie, l'opinion +consciencieuse de M. Désiré Remillard, dont il me reste à vous conter la +très-<i>pharamineuse</i> histoire. Il est Parisien, et fils d'un illustre +épicier de la pointe Saint-Eustache; mais il a cultivé la littérature +autant que le poivre et la cannelle, et un beau jour, se trouvant de +loisir, il s'est dit: «Allons en Espagne chercher la couleur locale, la +vraie couleur locale; car je soupçonne fort nos romanciers, à commencer +par M. de Salvandy, de ne nous avoir donné, malgré toutes leurs +prétentions, que du mauvais teint.» Il part. Il arrive. «Hola! digne +aubergiste, estimable <i>posadero</i>, donnez-moi vite une chambre.--Votre +seigneurie est dans la plus belle de toute la maison, et peut s'y +établir tout à son aise.--Quoi! vous osez appeler chambre cet horrible +galetas blanchi à la chaux et décoré de toiles d'araignées, où il n'y a +ni une chaise, ni une table, ni un lit?--Commun! donc! votre seigneurie +plaisante. Il y a ici un plancher, un plafond et quatre murailles. +N'est-ce pas là ce qui constitue une chambre? Voici d'ailleurs un lit +excellent (c'est une natte étendue sur le plancher); votre seigneurie ne +trouvera rien de plus nulle part.--En ce cas, autant vaut rester ici. Ne +pourriez-vous me procurer un domestique?--Rien de plus aise.»</p> + +<p>L'aubergiste siffle, un homme, parait, un grand homme à l'oeil noir, aux +noirs sourcils, à la noire moustache, à la physionomie grave et +rébarbative; un large <i>sombrero</i> cache à moitié sa tête; un vaste +manteau brun l'enveloppe, non sans laisser apercevoir un long poignard +et deux affreux pistolets qui brillent à sa ceinture. Remillard est +archéologue, mais il est poltron. «C'est là le domestique que vous +m'avez promis? j'en aimerais mieux un autre.» L'Espagnol tire gravement +son chapeau: «Je ferai observer à votre seigneurie que me renvoyer +ainsi, sans motif, c'est m'insulter; or, je suis Biscayen, et les +Biscayens sont très-délicats sur le point d'honneur.»</p> + +<p>Cela est accompagné d'un regard menaçant qui suffit à réfuter toutes les +objections du voyageur, bon gré, mal gré, le domestique est accepté.</p> + +<p>«Comment, t'appelles-tu?</p> + +<p>--Je ferai observer à votre seigneurie que je ne la tutoie pas. Je +n'aime pas les familiarités.</p> + +<p>--Ah!... Eh bien! comment vous appelez-vous?</p> + +<p>--Don Benito-Domingo-Juan-de-Dios-Inigo-Jorge-Antonio-Isidro-Vicente +Renavidès.</p> + +<p>--Eh bien! don Benito-Juan-du-Dios, etc., excusez-moi de ne pouvoir +retenir du premier coup tous vos noms, et veuillez cirer mes bottes.</p> + +<p>--Que dit votre seigneurie?</p> + +<p>--Je vous dis de cirer mes bottes.</p> + +<p>--A qui croyez-vous donc parler? Savez-vous bien que je suis noble, plus +noble que le roi, et que je descends en ligne directe du grand Pélage? +Oser proposer à un homme comme moi un travail aussi dégradant! +Prétendez-vous m'insulter?»</p> + +<p>Là-dessus grand débat entre le maître et le valet, débat qui se termine +par une transaction, comme presque tous les débats de ce monde. Il est +convenu que le maître cirera la botte gauche pendant que le valet cirera +la droite. Le noble Biscayen ne tarde guère à débarrasser le naïf +épicier de ses deux bottes et du reste de son bagage.</p> + +<p>Toutes les aventures de Remillard ressemblent, ou à peu près, à +celle-là. Les brunes Castillanes lui font des avances, et ces avances +sont des guet-apens; on le met en prison sans lui dire pourquoi; on le +délivre sans qu'il sache comment; on lui prend sa bourse, on lui prend +sa montre. Il échappe à un colonel carliste qui veut le faire fusiller, +pour tomber entre les mains d'un général <i>christino</i> qui veut le faire +pendre. Tiré de tous ces périls par le zèle d'une femme nommée Vivienne, +il reprend enfin le chemin de la France rassasié de couleur locale, et +jurant qu'on ne l'y attrapera plus.</p> + +<p>Il y a dans cette parade de la gaieté et de l'esprit. Que peut-on +demander de plus à une parade?</p> +<br><br> + +<h2>Un Amour en province.</h2> + +<h4>NOUVELLE.</h4> + +<h3>I.</h3> + +<p>Il y a un âge de charmante ignorance en amour, où l'objet aimé n'est +point un être réel, mais la personnification trompeuse de l'idéal que +l'âme a rêvé. A cet âge de candeur, de quinze à dix-huit ans, on suppose +les plus séduisantes qualités, les sentiments les plus délicats à quelque +esprit pédant, à quelque coeur sec; on s'éprend de quelque physionomie +maladive (cachet d'une vie déréglée), à laquelle on prête un charme +mélancolique; on se compose un <i>fantôme adoré</i>; on est ému, dominé, +torturé, souverainement heureux ou malheureux par lui, et on reste +esclave de ce personnage factice jusqu'au jour où la raison dessille +tout à coup les yeux, et fait paraître ridicule et niais ce bel amour si +sincèrement caressé par le coeur et l'imagination..</p> + +<p>Ceci nous rappelle un délicieux passage des lettres de madame Roland aux +demoiselles Cannet, où, jeune fille, elle avoue avec un touchant +enthousiasme, à ses amies de pension, le trouble avant-coureur de +l'amour que fait naître en elle un jeune homme beau, vertueux, spirituel +et tendres comme Saint-Preux. Quand Lablancherie (c'est le nom du +bien-aimé) paraît, Manon Philippon pâlit, rougit, et ne peut contenir son +émotion: Lablancherie fera le bonheur de Manon et la gloire de la +France; c'est une âme désintéressée, un esprit profond et créateur en +travail d'une foule d'utopies sociales et littéraires destinées à +régénérer le monde. Mais l'engouement de la jeune fille a sa +contre-partie dans les mémoires de la jeune femme; la raison et l'esprit +juste de madame Roland font justice des illusions de Manon; elle nous +montre alors Lablancherie tel qu'il était en effet, un homme médiocre, +intrigant et positif.</p> + +<p>Qui n'a eu son Lablancherie? qui n'a aimé dans sa jeunesse quelque +lourdeau ou quelque fat désavoué plus tard? qui n'a rougi en se +retrouvant en face du rustre ou du faux bel esprit, cause autrefois +innocente et indigne des émotions les plus vives et les plus vraies? +Passons notre récit.</p> + +<p>C'était dans une ville du midi, que nous ne nommerons point, de peur que +nos lecteurs ne cherchent à trouver en chair et en os le héros de notre +fiction. Ce héros se nommait Démosthène, nom fatal, qui, dès son +enfance, le voua sans vocation à l'éloquence artificielle du bureau. +Comment avait-il reçu ce grand nom de Démosthène?... Tout simplement +parce qu'il était venu au monde dans ces glorieuses années de la +République française où tout enfant mâle était destiné à s'appeler +Brutus, Themistocle, Aristide ou Négus.</p> + +<p>Démosthène était fils d'un détestable avocat de province, beau diseur, +infatigable discuteur, et qui, à force de faconde, avait usurpé une +espèce de réputation dans son département. Ambitionnant de voir se +continuer son éloquence dans sa race, il y prépara son fils, d'abord en +le nommant Démosthène, puis, lorsqu'il eut fait assez vulgairement ses +classes dans le collège de la ville, en l'envoyant à Paris étudier le +droit. «Pars, mon fils, lui dit-il d'un air superbe en lui faisant ses +adieux, et rends-toi digne un jour du grand nom que je t'ai donné.» Ces +derniers mots renfermaient douce allusion ingénieuse, et le père +souriait d'orgueil en les prononçant. Démosthène partit pour Paris. Son +père lui faisait une pension de 2,000 fr. à laquelle sa mère ajoutait le +fruit de ses économies: excellente et simple femme, elle croyait à <i>la +gloire</i> à venir de son fils comme elle croyait à la gloire actuelle de +son mari; elle était pleine de faiblesses pour son enfant, ainsi que +toutes les mères de ces contrées, qui font de leurs fils de grands +flâneurs, d'insupportables hâbleurs, paresseux, insolents, manquant de +respect à leur mère et plus tard à toutes les femmes, qu'ils n'ont pas +appris à respecter dans celle qui leur a donné la vie!</p> + +<p>Muni d'une somme assez ronde et d'une pension suffisante et assurée, +Démosthène, à peine installe à Paris, voulut connaître les délices de la +capitale, Tout en suivant régulièrement les leçons de l'École de Droit, +il fréquenta beaucoup les théâtres; celui de la Porte-Saint-Martin, +alors florissant, le charma surtout. Mais, même dans ces distractions, +un but d'utilité l'attirait: puisqu'il était destiné à éclipser un jour +tous les avocats de son département, ne devait-il pas se préparer par +tous les efforts de son intelligence à ce glorieux avenir? Or, l'art +dramatique lui semblait un puissant auxiliaire à l'art oratoire. Deux +passions merveilleuses se développèrent alors simultanément en lui, +l'éloquence et la poésie tant qu'il lit des vers même des plus mauvais, +il en était insensible; mais il aimait la poésie sans la saisir, comme +les acteurs médiocres, pour qui les plus beaux vers ne sont qu'une trame +sonore et creuse préparée pour diriger leur organe, leurs gestes, leur +visage. Ceci nous rappelle que nous avons oublié de faire le portrait de +Démosthène; il avait alors vingt ans, il était petit, d'une taille assez +svelte, quoique gauche; ses mains étaient blanches et osseuses; sa tête, +déportée vers le crâne, était couverte de cheveux blonds cendrés, son +front était peu élevé, mais son oeil ************** en général les yeux +*************************** et son nez aquilin donnaient à sa figure une +apparence de distinction; on disait de lui: <i>Il a l'air comme il faut</i>. +Au moral était un être sec, envieux, d'une ambition mesquine. Aimant à +paraître, à faire de l'effet, et admirablement façonné en tous points +pour être plus tard un orateur bel-esprit de province. Malgré sa +médiocrité, il était pourtant parvenu, à fin ce d'entêtement (c'est la +<i>qualité</i> qui, chez les hommes vulgaires, remplace la volonté +intelligente que fait le génie), parvenu à acquérir un vernis +scientifique et littéraire qui, en province, devait le faire admirer un +jour des ignorants et des candides. Il suivit les cours des plus habiles +professeurs de l'époque, et sans en comprendre la portée philosophique +ou politique, il en retint comme un écho d'expressions retentissantes +qui devaient plus tard lui servir à formuler sa faconde.</p> + +<p>Un défaut d'organisation désespérait Démosthène: comme son illustre +<i>patron</i> de l'antiquité, il avait la voix faible et il bégayait; mais il +se dit doctoralement que puisque l'exercice donnait des forces au corps +le plus débile, la déclamation devait produire le même résultat sur une +voix flûtée et saccadée. Dès lors sa passion déclamatoire ne connut plus +de bornes. Il fui merveilleusement secondé dans ses études dramatiques +par un de ces hasards si fréquents à Paris. Dans l'hôtel où il logeait, +au même étage, demeurait une figurante de la Porte-Saint-Martin, grande +et forte femme de cinq pieds et quelques pouces, brune, fraîche (quoique +ayant passé trente ans), montrant fort négligemment d'assez belles +épaules et de très-gros bras; en somme, pouvant singer sur quelque +théâtre de province le type des <i>Méropes</i>, des <i>Athalies</i> et des +<i>Sémiramis</i> tel que l'avait créé mademoiselle Georges, cette tragédienne +souveraine avant que mademoiselle Rachel eût prouvé qu'une intelligence +élevée servait mieux, pour interpréter l'art, que toute la puissance des +poumons et de la force physique. Démosthène fit tout naturellement la +connaissance de Léocadie. La belle veuve (ces femmes-là le sont +toujours) avait eu pour mari un riche négociant du Havre qui, à la +suite de mauvaises affaires, s'était brûlé la cervelle, ne laissant pour +ressource à Léocadie qu'un esprit cultivé et des goûts littéraires qui +la poussaient aujourd'hui instinctivement au théâtre.</p> + +<p>Démosthène accepta ce roman comme une véridique histoire; il avait une +de ces natures théâtrales qui, habituées à faire parade de sentiments +factices, sont inhabiles à discerner dans autrui le faux du vrai. +Léocadie prenait des leçons théoriques au Conservatoire, et pratiquait +comme figurante l'art dramatique à la Porte-Saint-Martin, où elle +n'avait consenti à accepter un rôle aussi intime, disait-elle à +Démosthène, que pour surmonter par degrés l'effroi que les planches +inspiraient à sa timidité naturelle.</p> + +<p>La liaison de Démosthène et de Léocadie fut bientôt des plus intimes. +<i>L'art les avait unis</i>, comme il disait pompeusement plus tard. Douée +d'un organe retentissant, d'une prononciation nette, la figurante +entreprit avec succès l'éducation dramatique du futur avocat; elle +parvint à assouplir et à renforcer sa voix. Démosthène l'adorait par +reconnaissance, Quel avantage de trouver dans sa maîtresse une +institutrice! Amours, leçons ne lui coûtaient rien, et c'était un grand +charme pour cet esprit positif, qui portait dès lors le germe d'une +avarice instinctive, ignoble petit vice que les familles et la société +de province nourrissent et caressent comme une vertueuse tendance d'ordre +et de raison.</p> + +<p>Démosthène s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait +dans cette liaison. En vain son père le rappelait-il pour soutenir son +éloquence chancelante; quelques années d'étude, objectait Démosthène, +étaient encore nécessaires à son perfectionnement. Mais enfin, tout a un +terme: Démosthène se sentait très-fort en déclamation; il avait fait ses +preuves en jouant la tragédie bourgeoise, il s'était même essayé avec +succès dans la petite salle du théâtre Chantereine; la figurante n'avait +donc plus rien à lui apprendre, puis elle avait grossi démesurément et +prenait un air de vieille femme; d'autre part, les années s'étaient +succédées sans qu'elle eût pu obtenir un tour de début sur le théâtre +même où elle était demeurée si constamment comparse; son double prestige +s'était évanoui aux yeux de Démosthène. Mais comment rompre une liaison +de dix années? comment abandonner au désespoir, au suicide (autre +illusion théâtrale de ce faux esprit), cette, femme passionnée? La mort +du père de Démosthène vint couper ce noeud gordien. La fortune, l'éclat, +le devoir de continuer l'éloquence paternelle, l'appelaient dans son +pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter. Il quitta furtivement +Paris le jour même où Léocadie avait obtenu de débuter dans un +mélodrame, non à la Porte-Saint-Martin, mais à la Gaieté, «Je te quitte +avec moins de regret, lui écrivit-il (il aurait trouvé trop bourgeois de +lui dire adieu de vive voix). Te voilà avec une position; tes débuts +seront brillants; le Théâtre-Français s'ouvrira pour toi, ô ma +Sémiramis! souviens-toi de moi dans ta gloire!»</p> + +<p>Malheureusement Léocadie fut implacablement sifflée le soir même à la +Gaieté; et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expédient +que de courir à la poursuite de son infidèle. Dès le lendemain elle +monta en diligence, et suivit la route où il avait passé douze heures +plus tôt.</p> + +<p>Après dix ans d'absence, quand Démosthène arriva dabs sa ville natale, +il ne bégayait plus, il était superbe d'assurance, irrésistible de +faconde, mais il avait maigri et pâli à la peine; ses cheveux +grisonnaient, et, quoiqu'il n'eût que trente ans, il paraissait en avoir +quarante.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Louise COLET</span>.</span></p> + +<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p> + +<br><br> + +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br> + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>AU COUVENT DE DRERA</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/31-01.png"></span><span class="sc">U</span> milieu du trouble général de cette funeste journée, que nous avons +essayé en vain de peindre, et qui ne peut être bien comprise que par +ceux qui se détachent des coutumes régulières de nos jours pour se +transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de désordre, +Alpinolo, au désespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout +Pusterla. Il en demandait des nouvelles à toutes les personnes de sa +connaissance qu'il rencontrait, il frappait même à quelques portes +amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre même +le croyait en délire, et on lui répondait; «Pusterla? oh! il est à plus +de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes +qui fussent informées de son retour dans la cité.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/31-02.png"></p> + +<p>En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre péril, +Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de +ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans +l'étroite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et près de l'endroit +nommé Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vérité historique nous +a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies +pures, cherchait des émotions plus brûlantes dans de coupables +affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit +à cause de la corruption de cette époque, soit que son opulence, sa +jeunesse et sa beauté lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui +en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est +que ces écarts étaient pour la malignité une occasion de railler +Marguerite, comme si on pouvait être déshonoré par les fautes d'autrui, +et comme si, au contraire, l'irréprochable conduite de Marguerite envers +son mari ne lui méritai! pas une gloire plus pure.</p> + +<p>Ce jour-là précisément, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour +oisif dans son palais, était sorti pour rendre visite à quelqu'une de +ses maîtresses, et aussi pour parcourir une dernière fois la ville, +comme celui qui prend congé d'une personne aimée au moment de la quitter +pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de +chez elle pour répandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de +ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les évita: tant il +se trompe celui qui croit trouver ici-bas la récompense de ses oeuvres! +Couvert d'un babil grossier, les yeux cachés par son capuche, Pusterla +n'aurait point été reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-même son +cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: «Où cours-tu +ainsi avec cette furie?»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/31-03.png"></p> + +<p>Il n'y a pas de paroles pour décrire ce qu'éprouva Alpinolo en +apercevant son maître; et, sans autrement lui répondre, il saisit le +cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; «Fuyons.»</p> + +<p>Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obéit à l'élan de son +page effrayé, et ils s'enfuirent tous deux à bride abattue. Mais comme +ils arrivaient en vue de la porte, après avoir échappé à des bandes de +soldats qu'ils trouvèrent sur leur chemin, ils s'aperçurent qu'elle +était gardée par un poste sous les armes. Alors le page, désespéré, +commença à s'arracher les cheveux, à blasphémer Dieu et les hommes, ne +voyant plus aucun moyen d'échapper. En proie à un abattement affreux, il +se retourna vers Franciscolo en lui disant: «Vous êtes perdu... ils vous +cherchent... tout est découvert... ils veulent votre mort...»</p> + +<p>Ces paroles entrecoupées expliquèrent à Pusterla le danger que la +précipitation d'Alpinolo, les soldats répandus par la ville, et les +sonneries des cloches, lui avaient déjà fait entrevoir. Mais si +l'impétuosité naturelle du page, excitée par les angoisses d'un péril +imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie +de salut, Francesco, plus rassis, sut en découvrir une. Il tourna +aussitôt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/31-04.png"></p> + +<p>Les couvents, on le sait, étaient des asiles inviolables, ainsi que les +croix, les sanctuaires, les églises et les palais de la commune. +Franciscolo devait donc se croire en sûreté dans le couvent de Brera, +lors même qu'on l'eût vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval +de son maître fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine +dégagée d'un grand poids; il sauta à bas de son cheval, baisa le seuil +du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant +de ses larmes, il se préparait à lui raconter sa faute et la trahison de +Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: «Va, et sauve +Marguerite.»</p> + + + +<p>Alors l'effrayante idée que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des +dangers, se présenta à l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un +pilote qui travaille à remettre à flot le navire que son inexpérience +engagé dans les sables, le domestique qui aide à éteindre l'incendie +allumé par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-année, à la +déplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus +d'anxiété dans leurs démarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes. +Son propre danger était ce qui l'inquiétait le moins, soit que les +soldais ne prissent pas garde à ce jeune homme, qui n'était rien de plus +il leurs yeux qu'un écuyer ordinaire; soit qu'il fût protégé par la +confusion générale, soit enfin de concours de circonstances qu'on +appelle la fortune, il arriva, toujours en courant à tout rompre, près +du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux +environs, un rayon d'espérance brilla à ses yeux; il espéra que les +Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il +se prit à crier: «Vive la liberté!» La foule s'ouvrait devant ce +cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le +regardaient les uns les autres en se demandant:</p> + +<p>«Que veut celui-là?</p> + +<p>--Que diable hurle-t-il?</p> + +<p>--Vive la liberté!</p> + +<p>--Ce doit être quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.»</p> + +<p>L'infortuné Alpinolo arriva précisément au moment où les soldats +entraînaient Marguerite enchaînée. Au comble de la rage et de la +douleur, ne trouvant pas d'épée à son côté, il voulait néanmoins +commencer la lutte, persuadé que la foule, dont il se croyait suivi, +seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager +au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un témoignage de +sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une +basse et stupide curiosité, dans les autres une inerte compassion. Comme +honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lâches, il +allait déjà chercher la mort en se lançant contre les hallebardes +mercenaires, lorsqu'il aperçut derrière, les soldats un personnage +masqué, dans lequel les lecteurs ont déjà reconnu Ramengo. Il portait +toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se réjouissait de posséder +dans cet enfant un instrument de vengeance raffinée, quelque tournure +que prissent les événements.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/31-05.png"></p> + +<p>Alpinolo aperçut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant +trop bien qu'il ne pouvait être d'aucun secours à. Marguerite, il +s'approcha de l'inconnu, en criant: «L'enfant! donnez l'enfant!» Ramengo +ne l'attendit pas, et éperonna vivement, son cheval à travers les +petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serré de trop près +par le page, il s'arrêta dans l'espoir de lui échapper à l'aide de ses +ruses habituelles; il lui dit d'une vois altérée: «Au moins j'ai sauvé +celui-là!» Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et, +le prenant pour un ami, il lui répondit: «Donnez-le moi, donnez-le moi, +que je le rende à son père.»</p> + +<p>--Et où est son père?» demanda le personnage masqué. Déjà le jeune +ouvrait la bouche pour livrer passage à une nouvelle imprudence, mais le +souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint à la pensée, et avec +elle l'image plus vive de cet exécré Ramengo. Comparant alors la voix et +les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-même. +Mugissant alors rumine un taureau blessé, il le saisit à la gorge en +s'écriant: «Ah! traître! espion infâme!» Alors commença une lutte qui +obligea le perfide à laisser glisser à terre Venturino pour se défendre. +Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lâché son ennemi, lui meurtrissait +le visage, et lui faisait perdre les étriers. Ramengo embrassa si +fortement le page,, qu'il l'entraîna dans sa chute, et qu'ils roulèrent +tous les deux sur la terre. Alpinolo était sans armes et vêtu à la +légère; Ramengo portait un surtout et une armure complète; mais les +coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse +d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo +réussit à le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine, +et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint à lui +arracher sa <i>miséricorde</i> de la ceinture. On sait qu'on appelait +miséricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi, +après l'avoir démonté à coups de lance ou de massue.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/31-06.png"></p> + +<p>Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquités de +sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes à si grands cris, +qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'étaient point aperçus de sa +disparition. Le connétable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout +de la rue, et voyant à travers les ombres cette mêlée, il se hâtait +d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et +qu'il avait à remplir un devoir plus sacré que celui de la vengeance. Il +abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant +il était en selle, et s'enfuyait d'un côté pendant que Melik venait de +l'autre.</p> + +<p>L'obscurité et le désordre de cette journée favorisèrent la fuite +d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait été inconsidéré, il +n'osait pas retourner à la maison des <i>Umiliati</i>, où Pusterla s'était +réfugié de peur que ses pas ne fussent épiés et qu'ils ne missent sur +les traces île son maître. Enveloppant donc Venturino, il le tenait +caché dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des +mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se +racheter de la faute d'avoir involontairement précipité dans l'abîme son +ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les +rues les plus désertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque +personne de confiance à laquelle il put remettre Venturino; mais il +n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un +espion, un traître. Cependant, l'enfant, réprimant mal ses plaintes et +ses pleurs, s'écriait par intervalle: «Ramenez-moi à la maison... Où est +mon père?... Maman, où l'a-t-on emmenée?»</p> + +<p>Pendant ce temps, le père, dans son asile de Brera, ignoré de tous, +tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son +fils. Le lecteur a déjà compris que ce n'était point une âme d'une +trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le +cédait à personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne +l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir, +ni se retirer, mais il avait besoin d'être excité par les regards de la +foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage +civil, ce courage résigné qui, sous l'amas des infortunes, puise sa +force dans le témoignage d'une conscience pure ou dans les joies +passionnées des espérances d'un lointain avenir.</p> + +<p>Après avoir prodigué à Pusterla, dans ces premières heures de vif +désespoir, les consolations de la religion et de l'amitié, Buonvicino +sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait +besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des témoignages d'une +impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait +les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes +indignés ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles. +Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop, +l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de +Venturino, il surmonta sa douleur et se traîna jusqu'au palais de +Pusterla. Là, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre à +sac; Luchino avait voulu ainsi intéresser l'avidité populaire à ses +méfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino +entra, sortit, chercha de tous côtés, questionna tout le monde, mais ne +put rien découvrir au sujet du jeune enfant. C'était le salon, ce salon +si mémorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y était plus que ruine +et désordre: près de la fenêtre, à la place où il avait vu Marguerite, +au jour de son erreur et de son repentir, il aperçut un canevas de +broderie dont personne ne s'était soucié, comme d'une chose de trop peu +de prix. Marguerite avait commence à y dessiner la fleur qui porte son +nom. Oh! quand elle la commença, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait +pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son +coeur, se proposant de ne plus se détacher de ce précieux souvenir. Mais +bientôt un sentiment plus généreux s'empara de son âme, qui condamnait +ce dernier élan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie +d'abnégation absolue dans laquelle il était entré, et il résolut de +donner à Pusterla sa chère trouvaille. Quel don plus agréable pour +l'époux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne +devait peut-être jamais revoir!</p> + +<p>Le coeur navré, la tête basse et enveloppée dans son capuchon, +Buonvicino retournait à son couvent à travers les rues obscures de +Milan, qu'éclairait à peine dans les endroits les plus larges, un pâle +regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route même de Brera, +près de l'Église Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance. +Ainsi arraché à ses douloureuses méditations, il aperçut dans l'ombre +quelqu'un qui, appuyé à un pilier, lui faisait signe avec précaution; il +s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, après s'être bien assuré, à +cette heure avancée de la nuit, qu'il avait affaire à Buonvicino, lui +remit entre les mains le petit Venturino. L'éclat éblouissant d'un rayon +de soleil au milieu des profondes ténèbres d'une tempête peut à peine se +comparer à la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il +embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui +s'écriait tristement: «O père! je ne mérite pas vos caresses... sauvez +cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/31-07.png"></p> + +<p>Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas +s'approcher, lui dit; «Sois béni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne +et te rende ton père, comme tu as rendu cet enfant au sien!» Puis il +cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et, à la faveur de la nuit, +rentra sans être observé dans le couvent de Brera, dont la règle était +bien loin d'être aussi rigoureuse que celle des ordres plus récents.</p> + +<p>Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il était nuit noire, ce qui +empêcha Francesco de voir la pâleur mortelle du front de son ami; mais +il put comprendre toute l'étendue de sa disgrâce, lorsque ayant demandé +au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une +main couverte d'une sueur glacée, pendant qu'un sanglot mal réprimé +révélait ses angoisses; et ils pleurèrent l'un avec l'autre, et l'enfant +avec eux: pauvre enfant, déjà assez intelligent pour comprendre +l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connaître l'art de ne +point l'augmenter! il embrassait son père, qui répondait à ses +embrassements avec cette impétuosité qui fait qu'après la perte d'une +personne chérie nous nous attachons plus fortement à ce qui nous en +reste, possédés d'un plus vif besoin d'aimer et d'être aimé, de le dire +et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino éclatait en +sanglots plus déchirants, et s'écriait, «Mon père, où est maman?--Oh! si +lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mère! Elle me +regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... Où est-elle +donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en +prison!» Son père ne pouvait que lui recommander de se taire et +d'étouffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait révélé à aucune +personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/31-08.png"></p> + +<p>Dans la maison de Brera, c'était pendant tout le jour une activité et un +mouvement de travail régulier, tel qu'on en voit à peine dans les plus +florissantes fabriques des villes les plus commerçantes de nos jours. +Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine +brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevés. +C'était un pesage, un mesurage, un battement de métiers à tisser, mêlés, +de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons +populaires. Le silence imposé aux autres moines n'avait, jamais pu être +prescrit à ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner à ce sujet un +procès devant le Saint-Père: de plus, ils n'étaient point astreints au +jeûne. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables +avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs +principaux devoirs.</p> +<br> +<p class="lef"><img alt="" src="images/31-09.png"></p> + +<p>Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachés, Franciscolo et +son fils demeuraient tapis dans l'étroite cellule, plus en sûreté que +dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une +situation si désolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque +toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant +ses occupations accoutumées, que pour aller aux environs et s'informer +de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les +passait à causer avec son ami de leurs malheurs, à prévoir l'avenir et à +le consoler.</p> + +<p>Un jour que Buonvicino était avec ses hôtes infortunés, ils entendirent +s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, résonna peu après, +s'interrompit de nouveau, jusqu'à ce qu'il retentit clairement au pied +du couvent. L'enfant, qui était facilement distrait par une impression +nouvelle et agréable, se mit à écouter avec complaisance, invitant les +autres à en faire autant, en posant sa petite main sur ses lèvres pour +les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entière cette +distraction. C'était le crieur de la commune, qui venait criant par la +ville d'une voix à briser les vitres. «Cent florins d'or de récompense à +qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif.» Puis, après une minute de +silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: «Signori, une +taille de cent florins d'or sur la tête de Franciscolo Pusterla, chef +d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, égorger +les prêtres, détruire la sainte religion, et faire mourir de faim les +pauvres gens.--Signori...»</p> + +<p>Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'éloignait au milieu d'une +foule de peuple qui le suivait, les uns stupéfaits de cette énormité, et +ne comprenant pas comment des tyrans si exécrables pouvaient vivre sous +le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils +réussissaient à saisir et à livrer le proscrit.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/31-10.png"></p> + +<p>Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo +s'écriant: «Une taille, comme pour un loup ou pour un ours!» couvrit la +tête de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel. +Tout espoir d'être utile à Marguerite, à soi-même et à ses amis étant +enlevé à Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre +que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'à +des temps meilleurs. «Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour +Marguerite quelque moyen de délivrance ou seulement de consolation, tu +sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire, +sans être, comme toi, exposé au péril. Oh! épargne au moins à cette +femme céleste la douleur d'apprendre que vous êtes perdus, toi et votre +enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une +trop facile créance aux illusions dont les exilés se bercent et avec +lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses +des étrangers: les méchants ont le bras long, et leurs tortueuses +ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.»</p> + +<p>Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la +maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot +du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit +avec vous!»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/31-11.png"></p> + +<p>Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par +la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient +deux <i>Umiliati</i>. L'enfant était Venturino, et les deux autres +personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement +recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après +avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de +cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau +fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour +regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide +élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis +lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette +ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours +s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des +mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les +perquisitions du fisc, parce que les <i>Umiliati</i> jouissaient de +l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap +payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à +chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude +dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient +confiées aux <i>Umiliati</i>, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle +les fuyards devaient passer.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/31-12.png"></p> + +<p>Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux +moines, personne ne vint le visiter; les deux <i>Umiliati</i> de garde +s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec +vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au +large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour +de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et +qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques +jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui +jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à +peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le +portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant: +«Maintenant, nous sommes sauvés!»</p> + +<p>Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux +remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?»</p> + +<p>Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un +douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de +la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un +moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière +l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout +lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!</p> + +<p>A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que +les <i>Umiliati</i> avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé +d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le +moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent: +«<i>Spera in Deo</i>;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton +espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre +sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est +pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante +rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au +malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous +puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans +la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre +patrie.»</p> + +<br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p class="mid"><i>Ahascerus</i>, par <span class="sc">M. Edgard Quinet</span>. Édition nouvelle.<br><i>Comptoir des +Imprimeurs-Unis</i>, quai Malaquais, 15.</p> + +<p>Le livre d'<i>Ahascerus</i> produisit, il y a quelques années, une vive +impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes +et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure +peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet.</p> + +<p><i>Ahascerus</i> comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la +passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir +de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre +journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un +prologue et un épilogue.--Le prologue de l'<i>Ahascerus</i> se passe dans le +ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en +créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée +et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de +lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces +univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans +en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente +le terrible mystère.</p> + +<p>La première journée, intitulée <i>La Création</i>, s'étend bien au delà de ce +que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde, +les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore +qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de +Jésus-Christ.--La seconde journée, <i>la Passion</i>, à la dernière heure du +Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant +sous sa croix, il implore l'assistance d'<i>Ahascerus</i>, qui le repousse. +Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel. +«Partout où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le +Juif-Errant». <i>Ahascerus</i> commence sa course sans lui au travers du +monde romain, qui s'écroule.</p> + +<p>Avec la troisième journée, intitulée <i>la mort</i>, nuits entrons dans le +Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel +comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité. +Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine +implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire. +Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se +dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout +l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait +monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la +dernière limite du temps présent.</p> + +<p>La quatrième journée, le <i>jugement dernier</i> est consacrée tout entière à +l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux +pieds du juge suprême. <span class="sc">Ahasverus</span> est à genoux avec Rachel dont l'amour +le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui.</p> + +<p>Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé. +Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue, +l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre. --Au moment +où le livre <i>des Jésuites</i> sonne contre M. Quinet et son illustre +collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion +et d'impiété, la nouvelle édition d'<i>Ahasverus</i> semblera venir comme à +l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront +présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des +imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du +peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans +l'Épilogue d'<i>Ahasverus</i>, et fort mal interprétée par plusieurs qui +croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et +sonore de panthéisme.</p> + +<p>Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront +croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit +donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de +l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son +développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant +lui-même infini. C'est donc proprement <i>lui-même</i> qu'il cherche; une +fois en possession de l'infini, qui sera son <i>moi</i>, il se suffira bien à +lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera. +L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections +logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile, +Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de +sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme +Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un +mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;<i>c'est ce pleur qui +toujours suive</i> des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins +pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il +donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue +de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien, +<i>l'Éternité</i>.</p> + +<p>La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux +d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient +intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la +créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel, +l'infini.</p> + +<p>Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en +matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être +adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi +désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme +dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute: +c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On +s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre +d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la +page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité +puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a +rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son +ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de +désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé +simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a +laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait +plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de +ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait +consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans +aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières +croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et +bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient +notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les +premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru +fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté.</p> + +<p>M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette +vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est +fait l'interprète.</p> + +<p>Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est +franchement expliqué là-dessus dans sa préface de <i>Prométhée</i>.</p> + +<p>Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins +d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte +artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son +imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la +toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les +procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.</p> + +<p>Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente +du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes, +qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a +tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux +fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites +littéraires d' <i>Ahascerus</i>, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente +Notice mise en tête de la nouvelle édition d' <i>Ahascerus</i>, «La langue de +M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche, +pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de +lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop <i>feuillue</i>, comme +disait Diderot dans <i>la Nouvelle Héloïse</i> c'est qu'il y a dans son livre +un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme, +la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage, +est empreint de force et éblouissant de nouveauté...»</p> + +<p>La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès +de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable +popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait <i>à la grande fresque +épique</i> de M. Quinet.</p> +<br> + +<blockquote><i>Collection des Auteur» latins</i>, avec la traduction en français; sous la +direction de M. D. <span class="sc">Nisard</span>, maître de conférences à l'École +Normale.--25 vol. grand in-8.--<i>Oeuvres complètes de Petrone</i>, avec la +traduction en français; par M. <span class="sc">Baillard</span>. --Paris. <i>J.-J. Dubochet et +Comp</i>., rue de Seine, 33.</blockquote> + +<p>Le <i>Satyricon</i> de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été +perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués +l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en +Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des +familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus +remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus +élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les +débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone +acquit le titre d'<i>arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum)</i>; il en +fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire. +Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du +plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce +était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il +avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome +impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide +épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il +dans ses <i>Annales</i>, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les +rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de +courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives, +mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier +d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort, +quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit +point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour +Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les +débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes +perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa, +pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline +le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de +Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine +du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel +esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette +tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui +flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par +la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai! +le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien +couronné de roses.</p> + +<p>Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de +son maître en fait d'élégances, nul doute que le <i>Satyricon</i> ne soit un +ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule +n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre. +M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu +de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu +absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les +aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et +des turpitudes de la cour impériale. Le <i>Satyricon</i> est un roman latin, +je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La +mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le +philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et +de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style +<i>patrissimae impucitatis</i>; aux autres par les renseignements qu'il +prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux +arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations +inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de +l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger, +Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est +pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin +Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur +l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre +d'<i>Ivanhoe</i>; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont +pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe, +à quelque fantaisie de l'imagination.</p> + +<p>La partie narrative du <i>Satyricon</i> se compose des aventures de deux +espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant +improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont +commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un +effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège,</p> + +<p class="mid"> «Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;»</p> + +<p>mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et +quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une +population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de +matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville +gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la +grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec +le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la +férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des +idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le +vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits +saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques +sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de +l'<i>Iliade</i> et la danse guerrière des homéristes, sur ces places +embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les +faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et +dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de +Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social +craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel +changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées +par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche +et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons +nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt +que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions, +moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la +philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les, +Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de +sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les +rives du Bosphore.</p> + +<p>Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à +cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit +autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire +nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A +table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens +s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en +se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux +dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations +étrangères.</p> + +<p>A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le +croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute +voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A +vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son +engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie +incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque +célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est +Français.</p> + +<p>Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la +trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M. +Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages +sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des +la première je trouve une leçon adressée par l'<i>arbitre du goût</i> à tous +les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de +marquer les époques de décadence:</p> + +<p>«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni +fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est +depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de +l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la +poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait +meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si +grand art ses méthodes expéditives.</p> + +<p>Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu +de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont +quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un +autre infâme:</p> + +<p>«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as +flagorné un poète.»</p> + +<p>Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis, +ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de +Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M. +Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses +esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles, +une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une +imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes; +des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la +mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de +parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un +plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe, +Trimalchion <i>fait souffleter</i> le drôle et rejette le plat, qu'on balaie +avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif +que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et +de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut +l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses +convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un +déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque:</p> + +<p>«N'allons-nous pas avoir un combat de première qualité».... Point de +gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon maître, a le +coeur grand et la tête chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera +de bonne trempe; pas moyen de lâcher pied. Les viandes à distribuer au +peuple seront au centre, pour que l'amphithéâtre voie. Le patron a de +quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a déjà +quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars à la gauloise, +et le trésorier de Glycon qui fut surpris en fêtoyant la femme de son +maître. Qu'il supplante donc tout à fait Norbanus dans la faveur +politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous? +Il nous a donné des gladiateurs à 1 sesterce pièce, tout décrépit que +d'un souffle on eût jetés à bas. J'en ai vu de meilleurs mangés par les +bêtes aux flambeaux. Enfin, on eût dit un combat de coqs. L'un était +lourd à ne se pouvoir traîner, l'autre avait des jambes de basset; le +troisième, qui était mort d'avance, eut les jarrets coupés... tous, +enfin de compte, furent passé aux lanières tant ils s'étaient montrés de +purs rebuts de pacotille....</p> + +<p>«Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont +amenés dans la salle, ornés de jolies muselières et de grelots... Je +pensais que c'était des porcs acrobates... Trimalchion mit fin à notre +attente: «Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprête à +l'instant.» Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques +misères pareilles, mes cuisiniers, à moi, font cuire des veaux entiers +dans leurs chaudières.. Si vous n'êtes pas contents du vin, je le +changerai... Grâce aux dieux, je ne l'achète pas, et tout ce qui vous +fait venir l'eau à la bouche est le produit d'un bien que j'ai près de +la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de +Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile à mes petites +possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la +traversée se fasse par mes domaines. Mais écoutez-en, Agamemnon quelle +controverse vous avez déclamée aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie +dédaigné la littérature: j'ai trois bibliothèques, une grecque, les +autres latines. Agamemnon ayant commencé: «Un pauvre et un riche étaient +ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre? --Ah! +charmant!» reprend l'orateur...</p> + +<p>«Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du même ton que s'il +s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7 +des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont nés trente +garçons et quarante filles. On a porté des granges dans les greniers +cinq cent mille boisseaux de froment; on a accouplé cinq cents boeufs. +Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le +génie de notre doux maître. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui +n'a pu être placé, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les +jardins de Pompée...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on +acheté les jardins de Pompée?--L'an dernier, répond l'annaliste; c'est +pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte.» Trimalchion, +bouillant de colère, s'écrie; «Quelque soient les biens que l'on +m'achètera, si dans six mois je n'ai pas avis, je défends qu'on me les +porte en compte.» Ensuite on lut des ordonnances d'édiles, des +testaments de maîtres des forêts qui s'excusent de ne pas faire +Trimalchion leur héritier. «Le pauvre homme!»</p> + +<p>Les danseurs de corde commencent leurs exercices. «Il n'y a que deux +choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir à voir: les +danseurs de corde et les corneilles. Les autres bêtes, chanteurs ou +acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi +acheté des comédiens; eh bien! j'ai préfère leur faire représenter des +farces altellunes.»</p> + +<p>Trimalchion est interrompu dans son panégyrique des funambules par l'un +d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offensé magnanime déclare +l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a été +contusionné par un esclave.</p> + +<p>Un des coaffranchis de Trimalchion, mécontent d'un convive, lui crie: +«Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir +pourquoi j'ai été en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et +que j'ai mieux aimé être citoyen romain que roi tributaire.»</p> + +<p>Ce mot cornélien rappelle celui de ce sergent français, qui disait à +Berlin, en 1806: «J'aime mieux être sergent au 1re de ligne que roi de +Prusse.</p> + +<p>Les homéristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers. +Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant, +d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homère et la +mythologie pour expliquer le sujet du récit à l'auditoire, «un veau sur +un énorme plat est apporté bouilli et le casque en tête. Il est suivi +d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans pitié, joue +d'estoc et de taille, et ramasse à la pointu du sabre les morceaux qu'il +présente aux convives ébahis.»</p> + +<p>Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire +une idée de la magnificence, de la sensualité et de la gloutonnerie +latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, comparé à ces +orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mémorable que les +premiers services:</p> + +<p>«Tout à coup le plafond vint à craquer, et la Salle entière trembla. +Tout alarmé, je me lève, et comme moi les autres convives... Or, voilà +que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il +se détachait s'abaisse sur nos têtes, et offre dans tout son contour des +couronnes d'or suspendues et des vases d'albâtre remplis de parfums. +C'étaient les présents d'usage. Comme on nous invite à les prendre, nous +reportons nos yeux sur la table: elle était déjà couverte d'un plateau +chargé de quelques pièces du four. Au centre s'élevait Priape, en +pâtisserie, qui, dans son ample giron, présentait des raisins et des +fruits de toute espèce... pas un gâteau, pas un fruit qui ne fit jaillir +à la moindre pression une liqueur safrancée dont l'incommode rosée +arrivait jusqu'à nous. Persuadés qu'il y avait quelque chose de sacré +dans cette aspersion traîtreusement solennelle, nous nous levâmes le +plus droit que nous pûmes, et nous criâmes: <i>A Augustus César, père +de la patrie, longue prospérité!...</i> Sur ces entrefaites, trois +esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux +d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles +d'or; le troisième, tenant une patère vin, fait le tour de la table, en +criant: <i>Soyez nos dieux propices!</i> Or, disait-il, ces lares +s'appelaient, le premier. <i>Industrie</i>; le second. <i>Bonheur</i>; le +troisième, <i>Profit</i>. Puis vint le buste authentique de Trimalchion +lui-même, et chacun le baise à la ronde...</p> + +<p>«Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: «Mes amis, +s'écrie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le même +lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pesé sur eux; mais, de mon +visant, et bientôt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je +les affranchis tous dans mon testament.»</p> + +<p>Ce passage est remarquable; il montre le progrès des idées correspondant +à la corruption des moeurs. Il y a là un formidable problème.</p> + +<p>Séance tenante, Trimalchion distribue des legs à ses amis et à ses +serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-même son épitaphe, +qui mérite l'attention de ce siècle <i>positif</i>:</p> + +<p class="mid"> C. POMPEIUS TRIMALCHION,<br> + NOUVEAU MECÈNE REPOSE ICI.<br> + LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DÉCERNÉ EN SON ABSENCE.<br> + PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPÉRA,<br> + LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES,<br> + ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES.<br> + PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE.</p> + +<p>Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses hôtes +avinés; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crève de prospérité, +proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la +première barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable +Fortunata, sa moitié, qui s'oppose à cette fantaisie conjugale; +sauvons-nous à travers la pompe funèbre de ce Charles-Quint grotesque +qui s'étend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit +à des donneurs de cor: «Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque +chose de gentil.»</p> + +<p>Eumolpe, poète raté, recueille le principal héros du Satyricon. Cet +Eumolpe est bien le plus infortuné des improvisateurs; il ne peut +hasarder un vers sans risquer d'être assommé ou lapidé. Ses mésaventures +sont racontées avec infiniment gaieté et de grâce. C'est dans la bouche +de cet effronté parasite que Petrone a placé les deux morceaux poétiques +les plus étendus du <i>Satyricon</i>, à savoir la <i>Prise de Troie</i> et la +<i>Guerre Civile</i>. Ces petits poèmes ne manquent ni d'élégance ni +d'énergie, mais ils sont déparés par l'affectation, l'enflure et les +puérilités descriptives, tristes indices du déclin littéraire. En +général, la prose de Petrone me parait supérieure à ses vers, bien que +son livre en offre de fort jolis. Après un naufrage raconté dans le goût +de Sénèque, mais égayé toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe +débarque en mugissant des hexamètres aux environs de Crotone. Dans cette +ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grèce, l'industrie +principale est celle de la chasse aux héritages; la population «'y +divise en deux catégories: les courtisés et les courtisans. A Crotone, +personne n'élève de famille; car quiconque a des héritiers naturels se +voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la +canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune +proche parenté ne lie, parviennent aux plus hautes dignités: ils ont +seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.»--Quels +traits de lumière sur les causes de la disparition de la race romaine!</p> + +<p>Eumolpe fit dans cette ville, vouée au célibat, en se faisant passer +pour un marchand naufragé, mais encore riche à millions de sesterces. +Toutes les bourses furent aussitôt ouvertes à cette bande d'escrocs. Le +texte de Petrone, mutilé par le temps, les abandonne au milieu de cette +aventure; mais les dernières lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe, +convaincu de fraude, périt de mort violente, et que ses complices +prirent la fuite.</p> + +<p>Ce dénouement moral fait quelque honneur à l'auteur du <i>Satyricon</i>, qui +n'abuse pas généralement de la Providence. Les idées de Petrone, en +matière de religion positive, paraissent en effet se résumer dans les +deux mots suivants, qui lui inspire des vers très-connus à Voltaire et à +Louis Racine:</p> + +<p>«Notre pays est si plein de divinités, qu'un dieu peut s'y rencontrer +plus facilement qu'un homme.»</p> + +<p>Le héros du roman ayant commis un sacrilège en tuant une oie consacrée à +Priape, se tire d'ailleurs on ne peut plus philosophiquement. Il dit à +la prêtresse:</p> + +<p>«Tenez: voici deux pièces d'or: avec cela vous pourrez acheter des oies +et des dieux.»</p> + +<p>La traduction de M. Baillard lui a coûté vingt ans d'études et de +labeurs, c'est-à-dire deux ou trois épopées et une douzaine de +tragédies, d'après les procédés de la fabrique contemporaine. Adoucir +sans infidélité les crudités de la débauche latine, éclaircir les +obscurités d'un texte incomplet, rendre avec précision, netteté et +élégance une foule de détails si étrangers à nos habitudes et à nos +moeurs, ce n'était pas une tâche facile. L'oeuvre de M. Baillard est +celle d'un humaniste consommé, d'un savant antiquaire et d'un +littérateur aussi consciencieux qu'habile. De pareils travaux sont +d'autant plus recommandables, que les suffrages de quelques hommes +instruits doivent leur tenir lieu de vogue et de popularité. Dans un +temps ou dans un pays plus favorable aux fortes études, il y aurait +quelque gloire à avoir rendu ainsi accessible au public un des monuments +les plus intéressants de l'antiquité. Mais n'exigeons pas trop de notre +époque si affairée; souhaitons au nouveau, et trés-probablement dernier +traducteur de Petrone, une portion du succès que des versions +extrêmement inférieures à la sienne ont obtenu près des plus grands +esprits du siècle de Louis XIV: jamais succès n'aura été plus juste ou +plus agréable aux amis des lettres.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">M. Maillefer.</span></span></p><br><br> + +<h2>Coffret donné par le roi</h2> + +<h4>A LA REINE VICTORIA.</h4> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"></p> + +<p>Ce coffret, offert en présent par lu roi à la reine Victoria, pendant +son séjour au château d'Eu, est l'une des oeuvres les plus délicates +sorties depuis longtemps de la manufacture de Sèvres; il a 40 +centimètres de long sur 26 de large et 27 de hauteur; sur chacune des +faces est une peinture de M. Devilly représentant des toilettes de femme +dans les cinq parties du monde. Sur le couvercle, c'est l'Europe avec de +riches ornements et une parure de bal; la face antérieure représente la +toilette d'une mariée dans l'Inde française; l'un des côtés rappelle la +traite, des objets de toilette en Sénégambie; le côté opposé donne une +idée de la parure des femmes dans l'Océanie et de l'opération du +tatouage à Nonkahiva; sur la face postérieure enfin, l'artiste, dans une +composition très-gracieuse, a groupé des femmes américaines, naturelles +et métis, parées de leurs plus beaux vêtements; c'est en Bolivie, je +crois, qu'il a placé le sujet de cette scène. Cette description +très-incomplète, et notre dessin lui-même, ne peuvent donner qu'une idée +imparfaite de ce petit meuble, dont les ornements et la composition +générale, dessinés et exécutés par M. Huart, l'un de nos meilleurs +artistes, sont d'un fini et d'un goût admirables.</p> + +<br><br> + +<h2>Nécrologie.</h2> + +<h4>LE COMTE DE TORÉNO.</h4> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br></p> + +<p>Le comte de Toréno est né à Oviédo, dans la principauté des Asturies, le +26 novembre 1788, d'une famille noble et renommée par ses services. +Jeune encore, il vint à Madrid pour y terminer son éducation. Il avait +vingt ans à peine quand Napoléon commit en Espagne la faute irréparable +qui fut le premier degré de sa perte et de nos malheurs. Entraîné par +les événements, Toréno quitta Madrid, se rendit à Oviédo, rassembla +autour de lui ses concitoyens, exalta leur patriotisme, organisa et +dirigea leurs efforts avec une habileté qu'on n'eût pas attendue de son +extrême jeunesse.</p> + +<p>Ces premiers efforts attirèrent sur lui l'attention de ses compatriotes, +qui n'hésitèrent pas à lui donner une haute preuve de confiance. Il fut +envoyé à Londres chargé d'une mission diplomatique qui avait pour objet +l'alliance des deux cabinets de Saint-James et de Madrid. Un pareil +résultat, il est vrai, était peu difficile à obtenir: à cette époque, +l'Angleterre se serait alliée avec l'empereur de la Chine lui-même, +pourvu que c'eût été contre la France. Les négociations du jeune +diplomate furent donc couronnées de succès, et il rapporta de ce voyage +une telle réputation de talent, d'activité et de patriotisme, qu'il se +trouva, à son retour, l'un des chefs de l'opinion populaire. En 1812, la +province de Léon le nomma député à Cadix pour demander la convocation +des cortès. Il s'y fit remarquer par l'énergie de sa parole et la +hardiesse de ses résolutions. Les cortès s'assemblèrent; Toréno, député +de la province des Asturies, n'avait pas encore atteint l'âge de +rigueur, vingt-cinq ans. Une décision spéciale créa en sa faveur une +exception fondée sur les services rendus par le jeune député à la cause +de l'indépendance nationale.</p> + +<p>Le comte de Toréno prit part à tous les travaux de cette assemblée +fameuse. La restauration de Ferdinand VII l'obligea à se réfugier en +Angleterre, d'où il ne tarda pas à passer en France. Arrêté à Paris en +1816, la police attribua à l'effet d'une méprise cette arrestation, qui, +en effet, ne fut pas de longue durée Bientôt la révolution de 1820 +ouvrit aux exilés les portes de leur pairie; Toréno fut de nouveau +envoyé aux cortès; mais, soit que la maturité de l'âge, soit que les +leçons de l'exil eussent modifié les idées du comte, sa conduite aux +cortès de 1820 fut loin de répondre aux espérances qu'avaient fait +concevoir ses opinions de 1812. Débordé par le flot populaire, il +abandonna les rangs de la démocratie, dont il avait été l'un des plus +ardents apôtres, et essaya de lutter contre les principes dont il avait +lui-même favorisé et provoqué le développement. Il fut l'un de ceux qui +constituèrent en Espagne le parti moyen. Mais ces demi-concessions ne +purent apaiser le ressentiment de ce roi que sa mère appelait Ferdinand +coeur du tigre et tête de mulet.</p> + +<p>Le flot qui avait porté le comte de Toréno aux cortès le ramena dans +l'exil. Mieux éclairé sur ses intérêts, Ferdinand ne tarda pas à +rappeler auprès de lui les hommes qui avaient quitté l'opinion +démocratique pour se rapprocher de la royauté. Toréno rentra alors en +Espagne, et l'ambassade de Berlin lui fut offerte; mais M. de Toréno +était meilleur diplomate encore que Ferdinand ne le croyait: il refusa +cette preuve de la confiance royale, prétextant la nécessité d'aller +revoir ses domaines longtemps abandonnés, de s'occuper de ses intérêts +personnels. Ce ne fut guère en effet qu'après la mort du roi, lorsque +Marie-Christine prit, au nom de sa fille, les rênes de l'État, que le +comte de Toréno revint aux armures et se dévoua à la reine régente, dont +il devint le ministre et l'ami. L'opinion dont il avait été l'un des +plus fervents apôtres n'eut pas lieu de se louer de son administration, +et sa probité même fut exposée à de graves imputations.</p> + +<p>M. de Toréno partagea le sort de la reine Christine après le triomphe +d'Espartéro, et vint de nouveau chercher en France l'hospitalité qu'il +était habitué à y trouver. On assure qu'il était, hors des affaires, +plein d'érudition, de science et de goût. Il laisse, dit-on, des +mémoires qui promettent plus d'une révélation piquante sur les +événements si nombreux dont l'Espagne a, depuis un quart de siècle, été +le théâtre, et sur les hommes qui ont tour à tour dirigé les affaires de +ce beau et malheureux pays.</p> + +<p>Le comte de Toréno est mort à la suite d'une douloureuse maladie. Son +corps, déposé provisoirement dans les caveaux de l'église +Saint-Philippe-de-Roule, doit être transporté en Espagne, dans la +sépulture de la famille Toréno.</p> + +<br><br> + +<h2>Amusements des Sciences.</h2> + +<h4>SOLUTIONS<br> + +DES QUESTIONS PROPOSÉES<br> + +DANS LE 28e NUMÉRO.</h4> + +<p>I. Pour résoudre ce problème, on observera que puisque le lion, jetant +l'eau par la gueule, remplit le bassin dans six heures, il en remplira +un sixième dans une heure; et puisque, la jetant par l'oeil droit il le +remplit en deux jours, dans une heure il en remplira 1/48. On trouvera +de même qu'il en remplira 1/72 dans une heure, en jetant l'eau par +l'oeil gauche, et 1/96 en la jetant par le pied. Donc, la jetant par les +quatre ouvertures à la fois, il en fournira dans une heure +1/4+1/48+1/72+1/96. c'est-à-dire, en ajoutant toutes ces fractions, les +**/***. Qu'on fasse donc cette proportion; Si les **/*** ont été fournis +en une heure, ou soixante minutes, combien la totalité du bassin, ou +les???/????, exigeront-ils de minutes? Et l'on trouvera quatre heures +quarante-trois minutes et!@@/@@, ou environ quarante-deux tierces.</p> + +<blockquote>Note du transcripteur: Les fractions du document original +sont microscopiques et n'ont pu être résolues par le logiciel ROC. +Plutôt que de faire des erreurs, le transcripteur laisse le soin au +lecteur de calculer les fractions représentées par *, ? et @. A noter +qu'il sera peut-être plus facile de convertir l'addition de départ en +fractions décimales et de continuer le raisonnement.</blockquote> + +<p>II. Ce problème est très-connu. Le batelier commencera par laisser la +chèvre, puis il retournera prendre le loup; après avoir passé le loup, +il ramènera la chèvre, qu'il laissera sur l'autre bord pour passer le +chou; enfin, il retournera à vide chercher la chèvre qu'il passera</p> + +<p>Ainsi le loup ne se trouvera jamais avec la chèvre, ni la chèvre avec le +chou, qu'en présence du batelier.</p> + +<p>III. Élevez perpendiculairement, sur un plan bien horizontal, un bâton +dont vous mesurerez avec soin la hauteur au-dessus de ce plan: nous le +supposerons de deux mètres exactement.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p> + +<p>Prenez ensuite, lorsque le soleil commence à baisser après midi, sur le +terrain qui vous est accessible, un point d'ombre C du sommet de la tour +à mesurer, et en même temps, un point d'ombre <i>c</i> du sommet du bâton +implanté perpendiculairement, sur le même plan; attendez une couples +d'heures, plus ou moins et prenez avec promptitude les deux points +d'ombre D et <i>d</i> du sommet de la cour et du sommet du bâton; vous +tirerez ensuite une ligne droite qui joindra les deux points d'ombre du +sommet de la tour, et vous la mesurerez; vous mesurerez de même la ligne +qui joint les deux points d'ombre <i>c</i> et <i>d</i> appartenant au bâton. Il ne +restera plus qu'à faire cette proportion: La longueur de la ligne qui +joint les deux points d'ombre du bâton est à la hauteur de ce bâton +comme la longueur de la ligne qui joint les deux points d'ombre de la +tour est à la hauteur de cette tour.</p> + +<p>Il ne faut qu'avoir la connaissance des premiers éléments de la +géométrie pour reconnaître, à la première inspection de la fugure, que +les pyramides BADC, <i>badc</i>, sont semblables, et conséquemment que <i>cd</i> +est à <i>ab</i>, comme CD est à AB, qui est la hauteur recherchée.</p> + +<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. Trois Amours versent l'eau dans un bassin, mais inégalement: l'un le +remplit en un sixième de jour, l'autre en quatre heures, et le troisième +en une demi-journée. On demande combien de temps il faudra pour le +remplir lorsqu'ils verseront tous trois de l'eau.</p> + +<p>II. Trois maris jaloux se trouvent, avec leurs femmes, au passage d'une +rivière. Ils rencontrent un bateau sans batelier. Ce bateau est si +petit, qu'il ne peut porter que deux personnes à la fois. Ou demande +comment les six personnes passeront deux à deux, en sorte qu'aucune +femme ne demeure en la compagnie d'un ou de deux hommes, si son mari +n'est présent.</p> + +<p>III. Construire une boîte où l'on voie des objets tout différent de ceux +qu'on aurait vus par une autre ouverture, quoique les uns et les autres +paraissent occuper toute la boîte.</p> + +<br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">C'est encore demain la fête à Saint-Cloud.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012d.png"><br> + + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0031, 30 *** + +***** This file should be named 38725-h.htm or 38725-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/2/38725/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/38725-h/images/001.png b/38725-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..13d90d8 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/001.png diff --git a/38725-h/images/001a.png b/38725-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f93c0ad --- /dev/null +++ b/38725-h/images/001a.png diff --git a/38725-h/images/001b.png b/38725-h/images/001b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a8676da --- /dev/null +++ b/38725-h/images/001b.png diff --git a/38725-h/images/002.jpg b/38725-h/images/002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1ad8c9b --- /dev/null +++ b/38725-h/images/002.jpg diff --git a/38725-h/images/002.png b/38725-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..50e06ac --- /dev/null +++ b/38725-h/images/002.png diff --git a/38725-h/images/003.png b/38725-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d8268a2 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/003.png diff --git a/38725-h/images/004a.png b/38725-h/images/004a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..456801b --- /dev/null +++ b/38725-h/images/004a.png diff --git a/38725-h/images/004b.png b/38725-h/images/004b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ccee5af --- /dev/null +++ b/38725-h/images/004b.png diff --git a/38725-h/images/005a.png b/38725-h/images/005a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..da97df3 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/005a.png diff --git a/38725-h/images/005b.png b/38725-h/images/005b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f19ae39 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/005b.png diff --git a/38725-h/images/006.png b/38725-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d9349c4 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/006.png diff --git a/38725-h/images/007a.png b/38725-h/images/007a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9cebe3f --- /dev/null +++ b/38725-h/images/007a.png diff --git a/38725-h/images/007b.png b/38725-h/images/007b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a3c7f77 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/007b.png diff --git a/38725-h/images/008a.png b/38725-h/images/008a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..45d98b1 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/008a.png diff --git a/38725-h/images/008b.png b/38725-h/images/008b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ee2d185 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/008b.png diff --git a/38725-h/images/008c.png b/38725-h/images/008c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e05e5e5 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/008c.png diff --git a/38725-h/images/008d.png b/38725-h/images/008d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..94cac5f --- /dev/null +++ b/38725-h/images/008d.png diff --git a/38725-h/images/012a.png b/38725-h/images/012a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9008c81 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/012a.png diff --git a/38725-h/images/012b.png b/38725-h/images/012b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..12f6f33 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/012b.png diff --git a/38725-h/images/012c.png b/38725-h/images/012c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fb5f844 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/012c.png diff --git a/38725-h/images/012d.png b/38725-h/images/012d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..075fe62 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/012d.png diff --git a/38725-h/images/31-01.png b/38725-h/images/31-01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..09a697c --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-01.png diff --git a/38725-h/images/31-02.png b/38725-h/images/31-02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..761acf9 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-02.png diff --git a/38725-h/images/31-03.png b/38725-h/images/31-03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..942c063 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-03.png diff --git a/38725-h/images/31-04.png b/38725-h/images/31-04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..249fb64 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-04.png diff --git a/38725-h/images/31-05.png b/38725-h/images/31-05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5b070eb --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-05.png diff --git a/38725-h/images/31-06.png b/38725-h/images/31-06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..52463c0 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-06.png diff --git a/38725-h/images/31-07.png b/38725-h/images/31-07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..676b6d3 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-07.png diff --git a/38725-h/images/31-08.png b/38725-h/images/31-08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2d27bbd --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-08.png diff --git a/38725-h/images/31-09.png b/38725-h/images/31-09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2833e0b --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-09.png diff --git a/38725-h/images/31-10.png b/38725-h/images/31-10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..719effc --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-10.png diff --git a/38725-h/images/31-11.png b/38725-h/images/31-11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..720a45c --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-11.png diff --git a/38725-h/images/31-12.png b/38725-h/images/31-12.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8508f54 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/31-12.png diff --git a/38725-h/images/cover.jpg b/38725-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..49b0c69 --- /dev/null +++ b/38725-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..150c5f3 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #38725 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38725) |
