Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843

Author: Various

Release Date: January 21, 2012 [EBook #38639]

Language: French

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L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre 1843


               N 30. Vol. II.--SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1843.
                     Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
        pour l'tranger.          10              20             40



SOMMAIRE.

Manoeuvres et Fte militaire  Saumur. _Gravure_.--De l'autre ct de
l'eau. Souvenirs d'une promenade. (Suite.)--Quelques rflexions sur
l'Apprentissage.--Sjour de la reine d'Angleterre au chteau d'Eu.
_Entre de la reine Victoria dans la cour du chteau d'Eu; Repas royal
dans la fort; Pavillon Montpensier_.--Thtre de l'Opra-Comique. 1re
reprsentation de Lambert Simnel. _Une scne du deuxime acte; Portrait
de Monpou_.--Explosion de gaz  Londres. Moyen de prvenir de
semblables accidents. _Gravure_.--Fte de Saint-Louis  Tunis.
_Gravure_.--Ftes des environs de Paris, Saint-Cloud. _Un Mirliton,
dessin allgorique par J.-J. Grandville; la Lanterne de Diogne; les
grandes Eaux de Saint-Cloud; le Retour de Saint-Cloud._--Romanciers
contemporains. Dickens. Arrive  New-York. (Suite.)--Margherita
Pusterla. Chapitre VIII, les Dsastres. _Huit
Gravures_.--Annonces.--Ameublement en cuir. _Cinq
Gravures_.--checs.--Rbus.



Manoeuvres et Fte militaire

A SAUMUR.

Les ftes se succdent, cette anne, avec une telle rapidit, que le
zle le plus actif parvient  grand'peine  les suivre. Obligs de faire
un choix parmi celles qui ont eu lieu dans les dpartements au passage
des princes, il en est plusieurs que nous avons d ngliger d'illustrer,
parce qu'elles n'avaient point un caractre d'intrt ou d'utilit,
assez gnral. Il tait, au contraire, dans notre plan et de notre
devoir de chercher  conserver le souvenir de celles qui ont t des
occasions de crmonies vraiment nationales, soit qu'elles aient exprim
un sentiment de pit pour les grands hommes, par exemple les
inaugurations de statues, soit qu'elles aient permis de dployer l'art,
l'industrie, ou de faire ressortir la physionomie particulire de
quelques-unes des principales villes du pays, par exemple les rgales,
les camps de manoeuvres, etc.

C'est  ce dernier titre que le carrousel de Saumur devait trouver place
dans nos colonnes, et, l'abondance des matires en a seule retard
jusqu'ici la publication.

L'itinraire du duc de Nemours, publi d'avance, avait appris  la ville
de Saumur que le prince arriverait dans ses murs le 8 aot, et qu'il y
sjournerait jusqu'au 11.

Le 9, de sept  dix heures du matin, le prince visita les btiments de
l'cole, quartiers, curies, manges, haras, etc. A trois heures, le
carrousel devait avoir lieu; depuis plusieurs heures dj, les curieux
remplissaient le Champ-de-Mars; les tentes prpares pour les
spectateurs invits, les dbouchs des rues qui donnent sur le
Chardonneret, la leve qui borde la Loire, les fentres et jusqu'aux
toits des maisons voisines, tout tait rempli par la foule.

Les tambours et les trompettes annoncrent enfin l'arrive du duc et de
la duchesse de Nemours, qui prirent place dans une loge rserve,
immdiatement aprs, on fit traverser la carrire par les plus belles
juments du haras, puis par un cheval indompt, _le Caravant_, et par le
bel et docile _Othon_.

Cinquante officiers, monts sur les magnifiques chevaux du mange,
revtus de riches et lgants uniformes, parurent ensuite. Ils passrent
d'abord devant la princesse, la salurent de leurs armes, et
excutrent, aux trois allures, avec, une grce et une adresse
remarquables, tous les exercices de l'quitation: voiles, courbettes,
ballottades, cabrioles, etc., puis le saut de la barrire. En ce moment,
deux trompettes parurent  chaque extrmit du Champ-de-Mars;  leur
signal apparurent deux escadrons, l'un de lanciers et l'autre de
chasseurs; ils se formrent en bataille, puis excutrent diverses
manoeuvres et plusieurs charges avec une prcision qui ne laissa rien 
dsirer. Ils se reformrent aux extrmits du Champ-de-Mars, et les
cinquante officiers, qui avaient fait repos, se mirent en mouvement et
commencrent le carrousel.

[Illustration: Le Carrousel de l'cole de Saumur.--9 aot.]

Le carrousel est une sorte de ballet o les chevaux remplacent les
danseurs. Les figures qui le composent sont excutes au son des
instruments et avec une sorte de cadence. Les cavaliers qui l'excutent
sont diviss en deux troupes et par quadrilles. On commence par les
exercices de la lance, au pas, au trot et au galop. On fait ensuite le
maniement du dard. En excutant ces mouvements d'armes, on dcrit les
diverses figures du carrousel, qui sont: les doublements dans la
longueur et dans la largeur de la carrire, les changements de main, la
serpentine, la demi-volte, les doublements par quadrille, le cercle et
la spirale; on fait ensuite la course de la bague, celle des ttes et
celle du dard. Tous ces mouvements ont t excuts par les officiers de
Saumur avec un aplomb et une habilet qui ont d satisfaire les princes
et les spectateurs. Aprs le carrousel il y eut une mle autour de
l'tendard. C'est une scne qui se reprsente souvent  la guerre aprs
les charges de cavalerie.

Aprs quelques instants de repos, remplis par une distribution de croix
d'honneur, le 63e rgiment de ligne, une batterie d'artillerie et la
cavalerie se mirent en mouvement et excutrent des manoeuvres de
guerre, des attaques de tirailleurs et des charges de cavalerie sur des
carrs d'infanterie. Le dfil eut lieu enfin, et les troupes rentrrent
dans leurs quartiers sans avoir aucun accident  dplorer. Aprs le
dner, un feu d'artifice eut lieu en face de l'htel du Belvdre. Le
bouquet reprsentait la brche et l'explosion  l'assaut de Constantine.

La journe du 10 fut consacre  des travaux plus paisibles,  des
visites d'tablissements publics. Le 11 au matin, le duc et la duchesse
de Nemours quittrent Saumur.

[Illustration.]



De l'autre ct de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.

(Suite.--Voyez tome II, pages 6 et 18.)

LE MARTYR.

Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut dtruire tout ce qui
existe aujourd'hui pour recomposer le dcor de la terrible scne qui se
joua le 29 dcembre 1170 dans l'enceinte de l'glise de Cantorbery, 
l'entre du choeur, dans le transept du nord (_the Martyrdom_).

C'est l une grande dception pour le touriste. Aussi, quand la bonne
vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste difice nous eut
conduits sur le lieu mme o prit, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me
mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entres et les
sorties d'aprs le souvenir de mes lectures rcentes, les indications de
la _Vie Quadripartite_, et l'habile narration du docteur Lingard, si
dramatiquement reproduite par M. Amde Thierry.

Les meurtriers, me disais-je, taient sans doute cachs dans le clotre,
ou dans un de ces couloirs troits et sombres qui dbouchent sur la
chapelle de Saint-Bennet. Serrs l'un contre l'autre, la dague et l'pe
au poing, ils attendaient leur vnrable victime.

L'archevque, ayant travers la nef, tait sur la troisime ou
quatrime marche de l'escalier qui conduit  l'Aile du nord, se
dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient rsolu
sa mort s'lancrent par la porte du clotre dans la trs-sainte glise,
tenant dans leurs mains des pes nues. Celui qui marchait en avant
s'cria d'une voix forte:

_O est le tratre? o est le tratre? o est l'Archevque?_--Sur ce
dernier mot, il tourne la tte, et, descendant les degrs qu'il venait
de monter, il dit: Aucun tratre n'est par ici mais si fait bien
l'archevque? Me voici. Que voulez-vous?--Et  l'instant mme ils le
frapprent de leurs pes sur la tte tandis qu'il tombait sur ses
genoux, recommandant son me au seigneur; et, dans la mme minute, il
fut tendu mort au pied de l'autel de Saint-Benot (1).

[Note 1: Traduction littrale de la relation du meurtre, donne par John
Batteley, d'aprs John Gandisson, vque d'Exeter. Elle diffre de la
version commune, et, plus simple, nous parat plus vraisemblable.]

Mais, en jetant les yeux sur le _Handbook_ de Summerly quel ne fut pas
mon dsappointement!

En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans aprs le meurtre de
Becket,--l'glise fut incendie. Le choeur actuel date de 1175; les
transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et
la plus grande portion des clotres, de 1460, sous Henri IV.

Ainsi Thomas Becket avait travers une nef qui n'existe plus, il montait
un escalier dont il ne reste plus vestige; il tait entre des murs
crouls depuis lors et rebtis. Ses assassins s'embusqurent dans un
clotre impossible  retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point
la porte actuelle: leurs cris veillrent un autre cho, leurs pes
froissrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se
prendre?

Non pas mme aux dalles sur lesquelles l'archevque tomba et qu'il
rougit de son sang.

Ces dalles, dit l'impitoyable _Handbook_, ont t enleves en 1177 par
le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrs.

Ainsi, voil qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison,
--logiquement parlant,--pour songer  Thomas Becket, quand on traverse
le transept nord-ouest de la cathdrale qui porte son nom, que lorsqu'on
se promne sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de
Paris.

Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des
impressions et des souvenirs?

INTERRUPTION.

H quoi! s'crie mon cousin de Ch., singulirement scandalis par cette
conclusion inattendue, vous ne seriez pas mu, en songeant  Lonidas,
sur les rochers mmes des Thermopyles?

--Permettez, interrogatif parent. Sans aucun doute je ne saurais penser
au dvouement des trois cents Spartiates, qu'une fivre patriotique ne
circule aussitt dans mes veines;--je me reproche alors volontiers mon
apathie civique.--Je suis mme honteux, je l'avoue, de ne pas monter ma
garde avec plus de zle.--Mais les Thermopyles, c'est--dire trois ou
quatre mchants blocs de pierre jaune, trs-certainement modifis de
forme et d'aspect depuis deux mille trois cent vingt-trois ans qu'ils
entendirent le fameux _Viens les prendre!_--les Thermopyles, quand bien
mme on trouverait moyen de les _restituer_ compltement, n'ajouteraient
rien  ces pathtiques dispositions. En un mot, le lieu o s'est
consomm un grand vnement, le meuble que le hasard en rendit tmoin,
le vestige mme qu'il laisse aprs lui,--que ce soit une plume d'oie,
comme celle qui servit  signer l'abdication de Fontainebleau;--un
couteau de cuisine, comme celui de Jacques Clment;--une planche ou une
pierre tache de noir, comme celle qui reut le sang du musicien David
Rizzio ou celui de Monaldeschi;--toutes ces _incidences_ purement
_matrielles_ n'augmentent en aucune faon, pour moi, la _valeur morale_
d'une tragdie quelconque... et je crois...

--Misrable! tu n'es donc pas pote?

--Apparemment.

--Et tu oses l'avouer?

--Pourquoi donc pas?

Mon cousin cherche encore  ce _pourquoi_ un _parce que_ raisonnable.

LE DINER.

J'espre,--et c'est fatuit pure de ma part,--que l'on n'a pas oubli le
menu du dner command  notre respectueux aubergiste par mon compagnon
de voyage.

Premier service, _roast-beef_; deuxime service, _stockfish_; troisime
service, _new cottage pudding_.

Master Robertson, quand nous entrmes au _Star-Hotel_, nous prcda, de
noir toujours plus habill, dans la salle  manger du rez-de-chausse.

Un subalterne, galement en noir, galement attentif, galement
obsquieux, marchant  l'arrire-garde, portait sous une cloche d'argent
que nous enlevmes en grande hte...... un magnifique quartier de
mouton!--qui fut suivi d'une tranche de saumon bouilli!!--puis d'un
gteau  la rhubarbe (_rhubarb pie_)!!!

Cette triple mtamorphose s'tait accomplie sans bruit, sans vaines
excuses, sans tout le bavardage dont un htelier franais ou italien
n'aurait pas manqu de l'assaisonner. _Mine host_ avait la figure
sereine et calme d'un homme qui a rempli ponctuellement tous ses
devoirs. Au fait, n'avait-il pas _cout_ nos ordres avec la plus
irrprochable dfrence?

Toute rclamation expira sur nos lvres  l'aspect de cette placide
impassibilit! Le temps donn aux plaintes et t perdu pour l'apptit.
D'ailleurs,  l'exception du pt pharmaceutique dont tta seul mon
compagnon plus aguerri, le repas substitu n'avait rien que de
trs-tolrable.

DUNGEON, OU DANE JOHN HILL.

C'est le nom des promenades publiques de Cantorbery. Elles occupent
remplacement des anciens remparts, et forment comme une longue chausse
borde de jolies maisonnettes et dominant les fosss maintenant plants
en jardins. Cette terrasse vous conduit  un petit monticule gazonn,
que surmonte un oblisque municipal parfaitement absurde, et destin 
perptuer la mmoire d'un banquier (James Simmons), aux frais duquel la
promenade et les plantations se sont faites.

Au lieu de perdre son temps  lire les inscriptions qui m'apprirent ce
fait important, le voyageur avis devra laisser aller son regard sur les
riches paysages qui environnent Cantorbery; puis il descendra sur les
gazons des _Public Walks_, gazons peigns brin  brin et tondus au
ciseau. Enfin, la nuit venant  tomber, il s'enfoncera, comme nous, sous
l'alle sombre qui remmne  la ville.

Cependant,--dt en rougir la morale Angleterre,--nous devons le prmunir
contre les dangers de ce lieu charmant et mystrieux: on est choqu de
trouver  ce parc de province, si paisible et si chaste au premier
abord, les allures effrontes, le dvergondage attristant d'un trottoir
de Londres ou de Paris.

LE STAGE COACH.--HERNE-BAY

Le lendemain, aprs djeuner, nous primes cong de notre hte, dont
l'habit noir et la politesse srieuse ne se dmentirent pas un seul
instant, et je montai pour la premire fois sur _l'outside_ d'une de ces
petites diligences proprettes, lestes et fringantes que mon compagnon
m'avait fait admirer.

Le _stage coach_ semble construit pour rsoudre ce problme curieux; une
voiture publique tant donne, y faire entrer, quelles que soient ses
dimensions, le moins de voyageurs possible. Nous tions quinze; quatre
seulement d'entre nous avaient trouv place dans l'intrieur. Le surplus
s'tait hiss tant bien que mal,--et,  vrai dire, plus mal que
bien,--sur une foule de banquettes extrieures, mnages avec un art
infini. Figurez-vous une pelote roulante o l'on aurait piqu des
bipdes en guise d'pingles. Mes ides franaises taient compltement
bouleverses. Aprs avoir cru pendant vingt-neuf ans les voitures faites
pour abriter les voyageurs, il me fallait adopter la conviction,--fonde
sur les usages d'un peuple renomm par ses _comforts_,--que les
voyageurs sont, au contraire, destins  servir d'enveloppe  la
voiture, et  la protger contre l'intemprie des saisons.

J'aurais certainement fait part de mes reflexions sur ce point dlicat
au _driver_, ou cocher, prs duquel j'tais assis; mais j'avais cru
m'apercevoir que pas un mot de son patois n'arrivait intelligible  mon
oreille tonne, et j'en concluais assez naturellement qu'il ne
goterait gure le sel de mes plaisanteries, rdiges dans l'idiome
d'Addison et de Steele. Aussi gardai-je un profond silence, qui me fit
prendre pour un Anglais pur sang.

Je ne fus pas longtemps  m'apercevoir de l'erreur flatteuse dont
j'tais l'objet. Le _driver_, ayant  descendre pour je ne sais quelle
menue rparation, me jeta les rnes de l'attelage, sans plus me regarder
qu'un duc et pair ne regarde son groom en sautant  bas du tilbury
laiss  la garde de ce dernier.

Or, j'avouerai sans hsiter que, trs-diffrent de Nron  beaucoup
d'autres gards, je n'excelle pas, comme il excellait,  guider un char
dans la carrire. J irai plus loin,--bien que cette franchise puisse me
fermer l'accs du Jockey-Club;--je ne me crois pas en tat de guider
convenablement la plus inoffensive rosse qu'on ait jamais attache au
char  bancs le moins susceptible d'un mauvais procd.

Jugez de ma profonde stupeur, quand je me vis investir tout  coup, sans
avoir t consult, de fonctions superlativement responsables, et charg
de quinze existences, dont la mienne n'tait pas  mes yeux la moins
intressante.

Peut-tre les chevaux partagrent-ils mon tonnement. En tout cas, ils
se conduisirent avec une magnanimit dont je ne puis m'empcher de leur
tenir compte. Les nobles animaux n'abusrent pas de leurs avantages, et
feignant de se croire maintenus, ils donnrent le temps  leur lgitime
directeur de remonter sur sa banquette. Le cher homme m'arracha les
rnes avec autant de grce qu'il en avait mis  me les confier; mais
j'tais trop satisfait, au fond, de ce dernier geste, pour lui chercher
noise sur la brutalit de la forme.

Maintenant filez avec moi, cher lecteur, sur un joli chemin encaiss de
haies vives, uni comme la main, sinueux comme un labyrinthe. La matine
tait belle; le soleil, voil de quelques nuages, ne nous envoyait de
rayons que par moments et comme pour dorer  et l quelque village
fleuri, quelque pelouse enveloppe d'arbres, quelque ruisseau cumant
sous les roues d'un moulin.

Seulement, sur ce chemin si bien entretenu, de trois en trois lieues, se
hrissait le _turnpike_, la barrire fiscale, telle espce de forteresse
o l'impt direct s'embusque pour dtrousser les passants. Au bruit de
nos roues, un homme ou un enfant sortait de sa tanire, et tendait la
main pour recevoir le page que le cocher y dposait sans s'arrter,
sans ralentir l'essor de la voiture, avec une dextrit que la grande
habitude peut seule donner  l'homme qui paie.

Quand on a vu le turnpike et subi ses exigences tracassires, on
comprend les exploits meurtriers de mistress Rbecca et de ses aimables
filles.

Herne-Bay, o nous allions nous rembarquer pour arriver  Londres par
la Tamise, est un petit bourg tout neuf compos d'une chapelle, d'un
grand htel qui ferait honneur  une vieille capitale, et d'une longue
jete (_pier_) au bout de laquelle stationnent toujours deux ou trois
bateaux  vapeur.

L, pour la seconde fois depuis notre dpart, je donnai carrire  mes
facults interprtatives en me racontant un nouveau roman.

HISTOIRE PROBABLE D'UN ENFANT CHTIF.

Le hros de cette histoire tait au nombre des passagers qui
s'embarqurent avec nous  Herne-Bay.

Je ne l'aperus pas tout d'abord, mon attention se trouvant dtourne
par une des figures les plus originales que j'aie rencontres dans la
patrie de Cruieshank. C'tait un homme de quarante-cinq ans environ,
gras, frais, un peu chauve, en culotte courte et bas de soie; un ruban
bleu de ciel passait dans une des boutonnires de son gilet noir:
dcoration mystique dont je n'ai pu me faire expliquer l'origine.

Jusque-l, rien de moins offensif que cette espce de prdicant
mthodiste, qui pouvait tre ou le pre Mathews lui-mme, ou quelque
agent de la _Biblical Society_; mais ses manires n'avaient rien
d'vanglique,. tant s'en faut. Il allait  grands pas sur le pont,
furetant et regardant de tous cts, incivil et gnant pour ses voisins,
auxquels il semblait n'accorder aucune attention; je remarquai dans ses
yeux ronds,  fleur de tte, l'expression d'un orgueil ttu, d'une me
ferme  toute piti, un clat rigide, intolrant, monacal.

L'habitude du despotisme se trahissait dans le soin minutieux avec
lequel il tait ras. Ses mains, tenaces et actives, taient celles d'un
abb du Moyen-Age; ses mollets eux-mmes, charnus et musculeux, avaient
une physionomie brutale et un peu froce.

Je ne tardai pas  dcouvrir la femme de cet tre singulier: une
crature grasse et blafarde, emmitoufle dans toutes sortes de vtements
noirs, bizarrement suranns. Elle cachait sa tte, constamment penche
vers un _prayer book_, sous un curieux assemblage de bandelettes en
crpe noir et en mousseline blanche, que surmontait un chapeau de
taffetas dont la calotte en dme et la passe en ventail comportaient
toute une srie de recherches archologiques.

Dans ce travestissement,--et comme intimide de son trange
tournure,--elle s'tait rfugie au fond d'une de ces petites gurites
pratiques, sur presque tous les bateaux  vapeur, aux deux ctes du
pont, et qui ouvrent vers la poupe.

Auprs d'elle tait assis l'enfant chtif.

Imaginez la douce et rveuse figure de _Master Lambton_:--vous
connaissez, au moins par la gravure, cet admirable portrait de
Lawrence;--imaginez-la, dis-je, dpouille de sa fracheur et de sa
transparente carnation; tez-lui ces boucles abondantes de cheveux
bruns, pour y substituer des cheveux blonds, clair-sems, tombant en
mches plates sur un front fltri; au lieu de ce regard intelligent et
profond avant l'ge, qui va demander aux clarts nocturnes des penses
prcoces, un reflet potique,--supposez deux pauvres yeux, rougis par
les pleurs,--que fatigue l'clat du jour,--et que la crainte,
d'ailleurs, tient baisss vers la terre; ajoutez-y une prostration
gnrale dans l'habitude du corps,--des membres grles et faibles qu'une
gne constante semble avoir tiols,--des lvres livides,--des paules
dj votes,--des genoux en dedans et comme nous.

Tel devait tre Louis Capet,--le petit prisonnier du Temple,--l'enfant
martyr de 95.

J'tudiais avec intrt la misre anticipe de cet tre souffreteux et
malingre, quand je le vis, levant obliquement les yeux, s'assurer  la
drobe que sa vieille et blme gardienne, absorbe dans sa dvotion,
avait cess de s'occuper de lui. Alors, par une srie de mouvements
rflchis et furtifs, il se laissa glisser  bas de son banc,--passa,
pli en deux, sous le prayer book, dont la reliure massive protgeait
son escapade,--et s'en alla, vers l'avant du bateau, se cacher dans un
groupe de braves matelots occups  la manoeuvre.

Cette fuite,--riez de moi tant qu'il vous plaira,--m'avait vivement
intress. Casanova, s'chappant des Plombs vnitiens, ou l'enfant
chtif, se drobant pour quelques minutes au vieux tyran femelle, sous
la surveillance duquel on l'avait mis, me paraissaient, en ce moment,
deux hros du mme ordre;--et mme, tout bien considr, l'vasion du
dernier pouvait passer pour la plus dramatique des deux. L'innocence et
la faiblesse mritent bien quelque prfrence, quand on les compare au
vice audacieux et fort.

D'ailleurs, le drame du bateau  vapeur allait avoir, sans aucun doute,
un dnouement triste, dans l'attente duquel mon coeur battait avec
force.

Hlas!--connue je l'avais prvu,--le mthodiste au ruban bleu vint jeter
un coup d'oeil inquisitif sur la dunette, o sa compagne marmottait
encore des prires, sans s'tre aperue de rien. Lorsqu'il la vit seule,
il haussa les paules, en profrant  demi-voix je ne sais quelles
imprcations, et je le vis, en quelques grandes enjambes, faire le tour
du bateau.

Je ne sais o s'tait tapi le fugitif; mais il ne pouvait chapper
longtemps  la recherche obstine, aux yeux, de lynx de son robuste
perscuteur. Ils revinrent tous deux, l'instant d'aprs;--l'enfant
chtif se dbattait sous l'treinte de l'homme noir, qui le poussait
devant lui. En passant devant nous, il me jeta une sorte d'appel
plaintif, une protestation inarticule contre l'oppression brutale dont
il tait victime, et je me levais  demi pour y faire droit... lorsque
la rflexion, toujours goste et froide, rprima chez moi ce premier
lan du coeur.

Entre ces deux vieillards pieusement inflexibles, comme entre les deux
branches dures et polies d'un tau d'acier, l'enfant pouvait prir,
lentement consum par l'ennui et la contrainte;--mais je n'avais pas le
droit d'y trouver  dire; cela n'tait pas mon affaire;--cette agonie,
ce dsespoir, ce meurtre, ne me regardaient en rien. Toute intervention
de ma part et t juge inconvenante. Un mouvement d'humanit m'et
rendu ridicule.

Maintenant, voulez-vous savoir l'histoire de l'enfant chtif?...

AVIS AU LECTEUR.

--Sans doute, nous la voulons savoir.

--Eh bien, lecteur curieux, cherchez, s'il vous plat, dans _Nicholas
Nikkleby_, les chapitres o Charles Dickens a racont les horreurs de
Dotheboys-Hall. Si vous n'tes pas mu, aprs cela, je vous engage 
vous mfier dsormais de mes conseils.

O. N.

(_Sera continu._)



Quelques rflexions sur l'Apprentissage.

Il y a quelques jours  peine, le tribunal de police correctionnelle de
Paris tait appel  soulever un coin du rideau qui cache les misres et
les limites de notre civilisation, si fire parfois de ses triomphes, de
ses progrs, qu'il est bon de mettre en vidence ses plaies secrtes, ne
fut-ce que pour lui indiquer qu'il n'est pas temps de se fliciter
encore, et que ce qui reste  faire est immense.

Un brocheur, nomm D., rue de l'Hirondelle, sa femme et sa fille,
exerant toutes deux la mme profession, ont, pendant six ans et demi,
exerc sur une fille place chez, eux en qualit d'apprentie, les
traitements les plus barbares, la cruaut la plus inexplicable. Cette
pauvre fille, entre  l'ge de onze ans et demi chez ses matres, et le
mot matre est exact cette fois, car jamais esclavage n'a t aussi
odieux, est arrive sans se plaindre jusqu' dix-huit ans, et pendant ce
long supplice la barbarie des deux malheureuses femmes et de l'ouvrier
chargs de faire l'ducation industrielle de cette pauvre enfant ne
s'est pas ralentie un seul jour. Ils faisaient travailler leur apprentie
pendant seize et dix-sept heures de suite, et pour toute nourriture ils
ne lui ont jamais donn autre chose que des crotes de pain trempes
dans de l'eau chaude, eau trs-sale quelquefois; et un jour ne s'est
jamais pass sans que la malheureuse fille ne fut meurtrie de coups
donns avec un bton, une corde ou une tringle en fer.

Elle tait  peine vtue, et couchait sur des rognures de panier,
grelottante l'hiver, sans couverture et sans feu; quelle ft malade ou
non, elle devait faire sa tche, et jamais le rgime de sa nourriture
n'a t amlior, pendant les quatre premiers mois de son sjour dans la
maison D., l'apprentie est alle  l'cole; mais on l'en a bientt
empche, et on ne lui a jamais permis de remplir ses devoirs religieux;
ainsi,  dix-huit ans, elle n'a pas encore fait sa premire communion.

Plusieurs fois elle a t blesse  la suite des mauvais traitements
dont elle tait l'objet: et on la billonnait de peur que ses cris
n'veillassent la sollicitude des voisins; son corps tait noir et
meurtri par les coups, et une femme de la maison a dit dans sa
dposition que l'intention des D. tait sans doute de faire, mourir leur
apprentie, car ils lui donnaient une nourriture dont un animal n'aurait
pas voulu.

Nous n'insistons pas sur une foule de dtails hideux; ce que nous venons
de dire suffit pour faire comprendre la gravit du fait que nous
rapportons, qui a sans doute un caractre exceptionnel, mais qui est
l'indice d'un mal profond, d'un dsordre gnral. L'apprentissage, cette
ducation professionnelle de l'enfance, doit veiller au plus haut degr
la sollicitude des administrateurs et des hommes d'tat, et il importe
de mettre en vidence les maux qu'engendrent, d'une part, l'ignorance et
la brutalit de quelques-unes des classes ouvrires; de l'autre,
l'absence de direction industrielle et morale parmi les producteurs,
afin que les chefs de la socit, fatigus de voir le dsordre se
dresser sans cesse devant eux comme un sanglant reproche, se demandent
enfin si leur devoir n'est pas d'y porter remde.

Dj, press par des rclamations semblables, l'tat a rgl le travail
des enfants dans les manufactures, et une loi est intervenue, qui a
prescrit le nombre d'heures que les manufacturiers pouvaient,  la
rigueur, exiger de ces pauvres cratures abandonnes. Cette mesure,
quoique insuffisante, avait cependant paru de bon augure, et on pouvait
croire que l'administration allait tendre son bras protecteur sur nos
classes ouvrires, et assurer, non le bien-tre, non le travail, non
l'ducation, on n'exige pas autant encore, mais du moins veiller sur ses
enfants, les protger contre les vices et la cupidit des matres
auxquels on les confie.

Il n'en a pas t ainsi. La loi qui limite le travail des enfants dans
les manufactures n'a pas t excute, et il n'est pas sr
qu'aujourd'hui encore les mesures qui doivent assurer son excution
aient t prises.

Et cependant le mal est grave, il est immense, et la loi dont nous
venons de parler, ft-elle rigoureusement excute, serait impuissante 
le prvenir. C'est surtout dans les grands centres industriels que les
enfants de la classe ouvrire sont exploits d'une faon odieuse, soumis
 un rgime rigoureux, livrs sans contrle au caprice et  la brutalit
des matres, extnus de travail, tiols, chtifs; et il faut s'tonner
encore qu'aprs une enfance ainsi passe, nos ouvriers puissent
retrouver parfois, au fond de leur coeur, ces gnreux instincts, ces
bonnes inspirations qui, se manifestent tout  coup dans des
circonstances solennelles, placent notre peuple  la tte de tous les
peuples du monde.

On value  plus de soixante mille,  Paris seulement, le nombre des
enfants et jeunes gens des deux sexes qui font leur ducation
professionnelle chez les matres exerant les industries si nombreuses
et si varies du commerce parisien. Dans ce nombre il en est beaucoup,
sans doute, qui, placs dans des maisons honorables, chez des hommes
bons, intelligents, humains, au sein de familles laborieuses et
honntes, apprennent, sans de trop cruelles souffrances, la profession
qu'ils devront exercer un jour; il est mme quelques matres qui
traitent leurs apprentis en pres de famille, qui comprennent les
devoirs que leur impose cette paternit industrielle, et qui, sentant
que devant la socit et devant Dieu ils ont charge d'mes, font de
gnreux efforts pour instruire et moraliser leurs apprentis, pour
dvelopper leur intelligence et lever leur coeur. Mais c'est l, il
faut le dire, une rare exception; le plus grand nombre croupit dans
l'ignorance, dans les privations, on s'nerve dans l'excs d'un pnible
travail.

Les enfant de la classe ouvrire sont gnralement placs en
apprentissage pour un temps fort long; quatre, six, huit et mme dix ans
quelquefois. Le matre, consentant  apprendre sans rtribution  son
apprenti l'tat qu'il exerce, se rserve ainsi, connue paiement, les
bnfices qu'il prlvera sur son travail, lorsque aprs quelques annes
l'apprenti, devenu habile, pourra tenir lieu d'un ouvrier. Il y a dj,
dans ce fait seul, une exploitation du fort par le faible, dont une
administration prvoyante et juste devrait dterminer la limite, et
certains devoirs devraient tre imposs aux matres qui se chargent de
l'ducation professionnelle des enfants du peuple. Non-seulement le
temps du travail de l'apprenti devrait tre fix, mais une heure par
jour au moins devrait tre consacre  suivre un cours public, o
l'enfant pt acqurir les connaissances thoriques les plus
indispensables  la profession qu'il exerce; une heure et plus, s'il le
fallait, pour une son intelligence et sa moralit pussent se dvelopper
et le prparer  entrer utilement dans la vie.

Mais telle est la consquence de ce principe exagr de l'conomie
publique: laissez faire, laissez passer, chacun chez soi, chacun pour
soi. Il faut que de temps  autre les tribunaux soient appels 
rprimer quelqu'un des actes nombreux de cruaut exercs par certains
matres sur des malheureux apprentis, pour que l'on porte les yeux sur
un tat de choses aussi grave, sur un abus aussi douloureux.

L'tat exige de l'instituteur primaire des conditions de moralit et de
capacit; il ne pense pas, avec raison, qu'on puisse confier au premier
venu le droit d'instruire l'enfance; sa sollicitude se porte sur tous
les tablissements o elle est admise, coles, salles d'asile, collges,
cours publics; et lorsque l'enfant arrive  l'ge o les passions,
s'veillant dans son coeur, peuvent le plus facilement l'entraner et le
perdre, l'administration, si jalouse de veiller sur son instruction
primaire, l'abandonne sans protection et sans surveillance aux soin des
hommes chargs de faire son ducation professionnelle. Il y l une
ngligence contre laquelle les organes de l'opinion ont trop nglig
jusqu'ici de protester.

Les faits qui se sont rvls dans l'enceinte du tribunal de police
correctionnelle sont cependant de nature  provoquer les plus srieuses
rflexions et  veiller la sollicitude des hommes qui,  quelque titre
que ce soit, se proccupent de l'avenir de notre socit et de la place
considrable que le travail et les travailleurs tendent  y occuper.
S'il est vrai que l'amlioration du sort des classes ouvrires doive
commencer par un systme d'ducation gnrale; s'il est vrai une pour
contribuer au progrs des masses et  la ralisation des destines
pacifiques de notre pays, l'tat n'ait rien de mieux  faire qu'
dvelopper dans les jeunes gnrations le got du travail, l'amour de
l'ordre, le respect des droits de chacun, n'est-ce pas par l'extension
de sa sollicitude aux enfants du peuple qu'il doit commencer, et doit-il
laisser sans contrle, en dehors de toute surveillance, le fait immense
de l'apprentissage?

L'apprentissage des jeunes filles est surtout la source de dsordres
trs-graves qui ragissent profondment sur notre tat social. Ce sont
surtout les ateliers on les femmes et les jeunes filles sont admises qui
fournissent le plus large tribut au flau de la prostitution. La famille
de l'ouvrier peut rarement exercer une surveillance active sur l'enfant
plac en apprentissage, et il est peu d'ateliers qui ne soient, pour
toutes les filles du peuple, un foyer d'ardente corruption. Loin de
veiller sur leurs apprenties, loin de les protger contre leur propre
inexprience, contre leurs mauvais penchants, contre les brutalits
auxquelles elles sont exposes, la plupart des matres sont au contraire
l'instrument le plus actif de leur perte; et quand l'tat se plaint de
la corruption des classes ouvrires, des excs de la prostitution, du
nombre de plus en plus considrable des enfants abandonns  la charit
publique, n'est-ce pas  son indiffrence qu'il devrait d'abord s'en
prendre'?

La question de l'apprentissage est une question immense. Nous y
reviendrons avec des chiffres exacts, des documents officiels, des
renseignements prcieux; nous descendrons dans ces bas-fonds de notre
civilisation, et en mettant  nu cette plaie vive et saignante, nous
tcherons, dans la mesure de nos forces, d'clairer l'opinion publique;
et l'opinion publique,  son tour, entranera, il faut l'esprer, le
gouvernement dans la voie des rformes salutaires, des amliorations
utiles que l'tat de nos classes ouvrires rclame imprieusement.

Nous nous bornerons pour aujourd'hui aux rflexions rapides qu'a
veilles en nous le crime odieux de la famille D. Mais, avant de
terminer, qu'on nous permette un rapprochement qui nous a vivement
frapps nous-mmes le jour o la lecture des faits signals au
commencement de cet article avait soulev en nous une si amre
indignation.

Ce jour-l mme, un bataillon de conscrits appartenant  l'un des
rgiments de la garnison de Paris faisait aussi, aux Champs-Elyses,
son _apprentissage_ du mtier des armes, triste mtier qui ne produit
rien, ne cre rien, ne donne rien que la mort! Tous ces apprentis
soldats s'exeraient sous les yeux de leurs chefs, qui veillaient
non-seulement  ce que l'instruction leur ft bien donne, mais qui
s'occupaient aussi de la tenue, de la propret des apprentis,
ordonnaient les heures de travail et les heures de repos, pendant
lesquelles une excellente musique servait de noble et utile distraction.

Pourquoi, disions-nous, pourquoi l'tat, qui veille aussi paternellement
 l'apprentissage militaire de ces jeunes hommes, qui sait les
rcompenser et les punir suivant leurs mrites, qui leur donne pour
chefs, pour guides, des hommes instruits, honorables, distingus entre
tous par leurs services, par leur bravoure, par leur loyaut; pourquoi
l'tat, qui tmoigne une si active sollicitude pour les besoins, pour
l'instruction de cette petite socit, guerrire et improductive qu'on
appelle l'arme, laisse-t-il la grande socit, la socit qui produit
les richesses, qui paie l'impt, livre au dsordre,  la misre, 
l'ignorance? Pourquoi les enfants de troupe sont-ils bien vtus,
nourris, logs, enseigns? et pourquoi les enfants de l'ouvrier sont-ils
abandonns  la misre et au vice? L'tat n'a-t-il donc pas mission de
gouverner toutes les classes? Pourquoi vois-je ici l'ordre, la
discipline, et pourquoi l-bas, dans ces ateliers infects, dans ces
maisons malsaines, les cadets de la famille humaine grouillent-ils dans
l'opprobre et dans la corruption? Pourquoi le gouvernement protge-t-il
l'ouvrier, l'agriculteur, qu'il enlve au travail pour en faire un
soldat, et pourquoi laisse-t-il sans protection l'ouvrier qui travaille
et qui cre? Pourquoi l'enfant du soldat est-il protg, et pourquoi ne
fait-on rien pour empcher la fille du peuple de rouler dans l'abme du
vice?

De mme que le gouvernement rgle et surveille l'apprentissage
militaire, il peut et doit videmment surveiller l'apprentissage
industriel. Il y aurait sans doute inconvnient  ce qu'un soldat ne st
pas bien faire la charge en douze temps et le feu de peloton, mais il y
en a, ce me semble, beaucoup plus  ce que l'apprenti, devenu ouvrier,
soit faible, chtif, ignorant, vicieux;  ce que la jeune fille, qui et
pu devenir une bonne et tendre mre de famille, aille grossir la liste
des femmes dpraves, et donner en charge  l'tat des enfants conus
dans la corruption.



Sjour de la reine d'Angleterre au chteau d'Eu.

(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)

[Illustration: Entre de la reine Victoria dans la cour du chteau
d'Eu.]

Madame de Stal a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la
premire fois dans un salon, est proccupe de l'effet qu'elle va
produire, et songe, avant tout,  faire valoir ses avantages de corps et
d'esprit. Aprs l'aveu de l'illustre crivain, quelle femme oserait se
dfendre de cette lgitime proccupation? Moins qu'une autre, la reine
qui,  ce titre, est doublement femme, pouvait y chapper, et elle s'en
est peu cache.

Un journal clbre et qui eut jadis beaucoup d'abonns, a dcrit, en
style de bulletin des modes, la toilette lgante et simple de la reine,
le jour de son arrive au Trport; mais ce qu'on ne nous a pas dit,
c'est la longue dlibration qui prcda ce choix, ce sont les
hsitations et les coiffures et les toilettes essayes, puis rejetes,
puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine
Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix
fut difficile  faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de
curieuses qui se pressaient sur la jete, nous avons entendu plus d'une
dame louer le bon got et la simplicit de la toilette de la reine. Il
n'en fut pas de mme pour tous les spectateurs qui s'attendaient
gnralement  la voir tincelante de diamants, le front ceint du
diadme, et, qui sait? peut-tre mme le sceptre en main.

[Illustration: Repas royal dans la fort.]

L'embarras d'une premire entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les
fanfares, le canon, l'avaient un instant trouble, et elle ne dut se
croire bien rellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement
emporte, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont
_l'Illustration_ n'a pas manqu de vous donner le dessin. En entrant
dans la cour du chteau, la reine tait redevenue elle-mme, Des troupes
d'lite, disposes en carr, remplissaient la cour. Nos pelotons
procdaient, il faut l'avouer,  leurs acclamations, avec une
ponctualit, un ensemble, une rgularit, qui faisaient au moins honneur
 leur esprit de discipline.

[Illustration: Pavillon Montpensier.]

Le soir, au souper, la reine, place entre le roi et le prince de
Joinville, portait  son bras, outre le grand cordon de l'ordre n
sautoir, les insignes de la Jarretire. Quand douard III fonda cet
ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prvu cette
difficult qu'un jour des femmes en seraient les matresses. Toutes les
autres dcorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-l
s'attache o s'attachent les jarretires, mais  cette place elle et
t invisible.

Trois cents valets, galonns du haut en bas, faisaient le service du
chteau d'Eu; tous les quipages avaient t brosss et mis en tat; 
chaque but de promenade s'levaient des tentes richement dcores; une
table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce
genre de divertissement est assez du got de nos voisins d'outre-Manche.

Le lundi, aprs une longue promenade  travers les plus beaux sites de
la fort, le cortge arriva et mit pied  terre au mont d'Orlans, o se
pressait une foule considrable. La reine Victoria, sortit de la tente
o elle s'tait repose un instant, et, ayant accept le bras du prince
de Joinville, s'avana vers les groupes de spectateurs, o se trouvaient
beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passrent, en
s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que
la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulire;
elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant tait loin d'tre
jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mlancolie
profonde. Elle tait venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait
entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde,
courir pour la voir, et elle tait venue comme tout le monde. Le prince
expliqua en quelques mots  la reine l'existence de ces pauvres enfants
dpayss et  demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans
nos cits quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-tre vu de
si prs tant de misre, elle qui habite le pays du monde o la misre
exerce le plus de ravages. Quelques instants aprs, un officier portait
 la pauvre petite vielleuse deux napolons que la pauvre enfant reut
d'un air presque hbt; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces
deux belles petites pices de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle 
aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'loigna
joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulire
bonne fortune. Aprs le repas, la reine se promena sur le plateau,
conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique.
Mais dans les intermdes, les causeries recommenaient: le souvenir de
la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu mme des
enivrements de cette soire? Il est peu probable. Les rois et les reines
devraient bien adopter un usage qui serait assurment moins bizarre et
aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens,
une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle
qu'en ft la forme, aurait pour objet de faire apparatre la misre, ne
fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs ftes, afin que jamais ils
n'oublient o ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur
magistrature suprme.

Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du
seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais
toujours prsent au souvenir: ce convive tait le pauvre. On rpondra
que nous proposons l un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine
encore que, de notre temps, on puisse songer  se divertir sincrement
sous le poids d'une couronne?



Thtre de l'Opra-Comique.

_Lambert Simnel_, opra-comique en trois actes, paroles de MM. SCRIBE et
MLISVILLE, musique posthume d'HIPPOLYTE MONPOU.

Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait t reprsent sans la
cruelle maladie qui vint tout  coup arrter l'auteur au milieu de son
travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une
perte dplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait t touch
du sort de ce jeune artiste qui avait dj tant produit, et qui pourtant
n'tait encore, pour ainsi dire, qu'au dbut de sa carrire.

Monpou s'tait d'abord fait connatre par un grand nombre de morceaux de
salon, romances, chansons, nocturnes, etc., o l'on avait remarqu
surtout un vif sentiment mlodique, des effets de rhythme trs-varis et
quelquefois trs-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans
leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oubli
l'_Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'tais Ange_, etc. Il dbuta 
l'Opra-Comique par _les Deux Reines_, dont une romance, _Adieu mon beau
navire!_ dcida du succs. Cependant il y avait dans sa partition des
morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour
le fond et pour la forme, tait galement original; un trs-beau
_quintetto_, et plusieurs choeurs crits avec beaucoup de verve. tabli
par ce premier succs au thtre et dans l'opinion, il donna
successivement le _Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur_, et au
thtre de la Renaissance _Perugina_ et _la Chaste Suzanne_. Tous ces
ouvrages sans doute ne russirent pas galement, et l'on sait du reste 
quel point le mrite du pome influe sur le sort d'une partition, quel
que soit son mrite. Mais il n'y en eut point o l'on ne remarqut des
mlodies franches, dcides, souvent trs-expressives, et dont la
physionomie avait quelquefois une piquante originalit. Charg, en 1841,
de mettre en musique _Lambert Simnel_, il avait fait, dit-on, avec
l'administration de l'Opra-Comique, un trait qui l'engageait  livrer
sa partition  jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne
le sait que trop, la barrire qui jadis sparait l'art du mtier
n'existe plus, et il n'y a gure de travail intellectuel qui ne soit en
mme temps une opration commerciale. Malheureusement Monpou avait de la
conscience, et n'tait pas homme  se passer d'ides quand les ides ne
venaient pas. Mal dispos quand il avait commenc son ouvrage, il
s'tait attard peu  peu. Le terme approchait, imprieux et menaant,
et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer  sa parole lui donnrent
une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.

Il avait crit presque entirement les deux premiers actes. Son
manuscrit fut depuis confi  M. Adam, qui se chargea de le mettre en
ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou  peu prs,
dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit  une part
des applaudissements qui ont salu _Lambert Simnel_, quoiqu'il ait eu le
bon got de ne la point rclamer.

[Illustration: Thtre de l'Opra-Comique.--_Lambert Simnel_.]

--Deuxime acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard; le pre de
Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier; la princesse de Lancastre,
mademoiselle Revilly.

La pice de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers
actes. Son hros, qui ne ressemble gure au Lambert Simnel de
l'histoire, est, au lever du rideau, premier garon d'htellerie ou de
taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom,
par la raison que M. Scribe n'a point jug  propos de nous l'apprendre.
Mais, quelque soit le lieu o matre John Bread exerce sa noble
profession, il n'en a pas moins de droits  la considration et 
l'estime de ses concitoyens. Ses _roast-beefs_ sont toujours cuits 
point, et ses _puddings_ sont des chefs-d'oeuvre, except pourtant
lorsque Lambert les laisse brler; car, nous devons l'avouer au risque
de perdre notre hros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie
quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de
l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point  l'activit
de son me. Or, matre John a une fille  la taille lgre et svelte, au
pied mignon,  l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu
se dfendre de l'admiration qu'elle inspire  tout le monde. Et connue
il n'y a qu'un pas de l'admiration  l'amour, et que l'amour est une
maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert.
Songez maintenant qu'il ne possde pas un _penny_, et que madame Simnel,
sa mre, n'a jamais eu d'poux, et vous ne vous tonnerez plus que
matre John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous
les gards que mritent ses talents et son caractre.

Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hlas! un
fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a
embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les meutes,--il y
a des meutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge,
une dpense de coups de poing, de pied et de bton qui va jusqu' la
prodigalit. Il se vante mme d'avoir assez, rudement trait le
constable, et de l'avoir apostroph d'un: vive Lancastre! _Lancaster for
ever!_ dont cet agent de la force publique a t singulirement touch.
De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'tre pour York quand
c'est Lancastre qui rgne!

[Illustration: Hippolyte Monpou.]

Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrire ne plaisent
point  matre John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur
doit donner  manger  toutes les opinions, sans se mler jamais d'en
avoir aucune pour son propre compte. La consquence, lorsque les
partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui
leur a assur la victoire, John met le triomphateur  la porte, sans
avoir le moindre gard pour son courage ni pour ses lauriers.

Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit trait avec si peu de
crmonie. S'il n'a pas de pre, elle veut du moins qu'il ait une femme,
et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus,
elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu' dire tout
bas il l'oreille de matre John grand secret que Lambert ne doit pas
savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne
tavernier apprend que l'amant de sa fille est protg par un noble
personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il
dclare n'avoir plus rien  lui refuser.

Voil Lambert Simnel bien heureux! Mais, hlas! qui peut compter sur la
fortune?

--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de
roast-beef, manant!--Qui se prsente, d'un air si gracieux et s'exprime
avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable
seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme
d'un pot de grs, et casserait sans scrupule la tte chaperonne du
comte, s'il n'tait arrt  propos et un peu calm par le langage plus
insinuant du docteur Richard Simon.

Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et
ont donn rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que
vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a
promis de faire vader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte
de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de
Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes
ttes, qui ont imagin d'organiser une insurrection au profit du jeune
prince, ou plutt  leur profit, et de le substituer  Henri VII, lequel
fait videmment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je
devrais tre premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevque de
Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient l des raisons.

Mais,  dsappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick
est mort de plaisir ds qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois
conspirateurs sont trop avancs pour reculer; Lincoln le sent bien, et
Richard aussi. Mais Lincoln est trs-embarrass, et Richard ne l'est pas
du tout: un prtre ambitieux ne connat pas d'obstacles. Richard a
remarqu que Lambert ressemble beaucoup au dfunt: mme ge, mme
taille, mmes cheveux bruns et friss, mme voix de tnor, frache,
timbre et retentissante.--_By God!_ voil notre affaire. Quand on a
besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.

Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel
n'a jamais connu son pre, et que sa mre est absente, (Elle est alle
chercher la dot promise au pre John Bread.) Quel heureux
hasard!--coutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce
n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes
venus, ces messieurs et moi, pour vous rvler enfin votre destine.
Elle est belle, elle est haute, cette destine! Vous tes fils du duc de
Clarence, le frre d'douard IV et de Richard III; vous tes notre roi
lgitime, et nous avons tir l'pe pour vous rendre votre trne et en
chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effront.

Faut-il le dire? Lambert n'est plus tent de crier: vive Lancastre! et
change de convictions politiques avant mme d'avoir chang d'habit.

Voil Simnel devenu roi, ou du moins prtendant, et chef d'une belle
arme. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le
moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela except, il sait tout,
la gographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la
guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leons thoriques et
pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catgoriquement
pourquoi il l'a battu. Il suit  la lettre le systme de Napolon;
_Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en dtail._ Ou plutt,
comme vous le voyez, c'est Napolon qui n'a t qu'un plagiaire, et qui
a vol Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand gnie de
l'histoire, et l'Opra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.

Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a
toutes les qualits d'un grand homme, toutes les vertus d'un hros.
Aristide n'tait pas plus juste, Cincinnatus plus dsintress, Scipion
plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il
faut voir avec quels gards il traite la duchesse de Durban, quand les
hasards de la guerre le rendent matre du chteau de cette jeune, belle,
riche et noble damoiselle! Tel est l'excs de sa galanterie, qu'il se
ferait scrupule de la prier de le laisser seul, mme lorsqu'il va
s'occuper de ses intrts les plus importants et de ses affaires les
plus secrtes; et cela, de sa part, est d'autant plus mritoire, qu'il
n'ignore pas que la duchesse est la fiance du prince douard, son
ennemi.--(Le prince douard est un fils dont l'Opra-Comique a
gnreusement gratifi Henri VII et qui commande l'arme royale.)

Or, il est bon que vous sachiez que ce prince douard se trouvait au
chteau de la duchesse au moment o Lambert en a pris possession. Ordre
est donn de ne laisser sortir me qui vive. douard, dguis en
fauconnier de la duchesse, tente de s'chapper, mais n'est pas assez
leste, il est pris, et on l'amne  Simnel.--Pourquoi voulais-tu
fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta
matresse. Sois tranquille, je vais te dlivrer, car tu m'intresses et
notre situation est la mme. Moi aussi, vaudrais bien n'tre pas spar
de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. L-dessus,
Catherine se prsente avec son pre. On voit que s'il est dfendu de
sortir du chteau, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire
ici Catherine? Elle vient demander  son ancien amoureux s'il consent 
ce qu'elle en pouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre
ne peut pouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien 
regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succd dans ton
coeur?--Le voil, dit la duchesse, en montrant le prince
douard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien
vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.

douard ne demande qu' obir, et se croit dj hors de danger, quand le
comte de Lincoln, absent jusque-l, arrive enfin. Il connat le prince
et le fait arrter. Mais Lambert n'est pas homme  profiter d'un pareil
avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face  face et  armes gales;
il ordonne  Lincoln de mettre douard en libert. Le comte trouve
toutes ces ides fort excentriques, et refuse d'obir. Lambert insiste,
Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fchent, et le comte exaspr tire
son pe pour tuer Lambert. On l'arrte, et Lambert, qui tient  faire
respecter son autorit, exige qu'il se mette  genoux pour demander sa
grce. A ce prix, mais  ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y
tiens pas, s'crie Lincoln.--Obissez, lui disent tout bas ses deux
complices; il y va du succs de notre cause.--Jamais! jamais! crie
Lincoln de toute sa force; on me tuera plutt!--C'est ce que nous allons
voir.

Richard Simon est  sa droite, et le major  sa gauche. Tous deux  la
fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous
pouvez tout  votre aise, lecteur, le contempler agenouill et
suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense
d'insister davantage sur cette scne originale et piquante.

Lambert, comme vous voyez, met  la fois en libert tous ses ennemis.
C'est hroque, mais peu prudent. douard se dispose il lui livrer
bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix  ses dpens. Il va mme
jusqu' changer tratreusement tout son plan de bataille pour le faire
battre. Lambert s'en aperoit et fait pendre Lincoln par son ami le
major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. Ma foi, dit-il, il
ne l'a pas vol! C'est l toute l'oraison funbre de cet aimable
personnage.

Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle tait
alle chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui
apprend qu'on lui a rvl tout le mystre, qu'elle n'a jamais t que
sa nourrice, et qu'il est le roi lgitime de l'Angleterre et de
l'Irlande!-- En voil bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils!
qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien
mon fils, que voici la dot que ton pre t'envoie, et voici les papiers,
ou parchemins, qui tablissent la naissance. Voyez, plutt, madame la
duchesse. Car la duchesse est prsente, et, s'il faut tout dire, elle
ne quitte gure la tente de Lambert Simnel.

Vous croyez celui-ci bien dsappoint? Tant s'en faut! Il est au comble
de ses voeux, et l'on dirait un avou qui a fait sa fortune et qui peut
enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur!
Savez-vous que c'est un mtier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il
n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait
abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme  voler le bien d'autrui,
et puisque le trne appartient lgitimement  Henri VII, vive Henri VII!
vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince douard!

Certes, il est impossible de trouver  redire  un dnouement aussi
moral.

Indpendamment des scnes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans
les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agrables,
l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air
chant par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le
finale du premier acte, un air chant par la duchesse au commencement du
second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de
charmantes phrases dans le duo, la premire surtout. Le trio est vif,
lger, dcid; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous
les frais, ont une physionomie galement originale, et quand le violon
s'empare,  la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit
_pianissimo_, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une
marche excute par les instruments et rpte par les voix, qui a
beaucoup de style et de caractre.

En gnral, cette dernire partition de Monpou est trs-riche d'ides
mlodiques, et l'on y remarque, indpendamment de ses qualits
habituelles, une facilit et une ampleur de dveloppements dont il avait
jusque-l donn peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui
progrs vritable, et ce dernier ouvrage fera encore dplorer plus
amrement sa perte prmature.



Explosion de Gaz  Londres.

MOYEN DE PRVENIR DE SEMBLABLES ACCIDENTS.

Il y a quelques jours, un fumeur, passant dans le quartier populeux de
Clerkenwell,  Londres, jeta par mgarde, dans la grille de l'gout, au
carrefour des rues de Rosamond, d'Enmouth et de Middelton, le petit
morceau de papier avec lequel il avait allum sa pipe.

Aussitt une explosion terrible s'ensuivit. Le gaz, qui s'tait accumule
dans l'gout, s'enflamma; quarante maisons furent branles; d'normes
grilles de fer ont t arraches et jetes  plus de cinquante mtres de
distance; le pav des rues, les dalles des trottoirs, ont t dracins,
brises, bouleverss. On et dit une ruption volcanique.

Les journaux qui rendent compte de cet accident ajoutent qu'on ne
prvoyait pas jusqu' prsent ce nouveau danger que le gaz hydrogne
fait courir aux habitants des villes qu'il claire. On tait loin de
s'imaginer, disent-ils, que les gouts pouvaient devenir le rceptacle
et le loyer de si formidables explosions.--En sorte qu' Paris comme 
Londres, la population insouciante qui foule les dalles des trottoirs o
saute un ruisseau, _marche sur un volcan_.

Cette plaisanterie n'est malheureusement que trop vraie au fond.
L'vnement du Clerkenwell n'est pas un fait isol, comme on le rpte;
il est dj souvent arriv que les fuites de gaz provenait! des
conduites voisines ont pntr  travers les pieds-droits des gouts, et
mme  travers les fondations des caves; et si la bonne ville de Paris
n'tait pas si oublieuse, elle pourrait se souvenir d'explosions
semblables dont elle a t elle-mme le thtre. Nous devons le rpter,
non pour effrayer sans motifs, mais pour appeler de nouveau l'attention
sur les moyens faciles d'viter un danger qui, pour tre loign, n'en
existe pas moins.

La plupart des Parisiens, heureux mortels qui jouissent de tout sans
s'inquiter de rien, se promnent  la clart des becs du gaz et
regardent couler les bornes-fontaines, sans savoir comment le gaz arrive
dans les candlabres o il brle, et l'eau dans les fontaines o elle
coule. L'un et l'autre y parviennent, la plupart du temps, de fort loin,
 travers de longs tuyaux qui s'enfoncent, circulent et se croisent de
mille manires sous le sol des rues, et dont le tissu ingnieux ne
reprsente pas mal les veines et les artres circulant sous l'piderme.
Le nombre en est mme peu croyable, et il est tel point du faubourg
Saint-Honor o, sous le pav de la chausse, d'un trottoir  l'autre,
on compte jusqu' sept conduites cheminant cte  cte et ce croisant
par intervalles; mais ces conduites, sans cesse; branles par le
tassement des terres, par le roulement des pesantes voitures, s'usent
promptement, et se rompent souvent. Alors, gare l'inondation, si c'est
une veine d'eau; et si c'est une veine de gaz, l'odorat du passant qui
franchit ce pav perfide l'avertit bien vite qu'il faut presser le pas,
et que la prsence de l'ouvrier est ncessaire.

La boue, invitablement cause par la rparation, et quelquefois
l'inondation des caves voisines, sont les seuls inconvnient qu'entrane
la rupture d'une conduite d'eau; mais celle d'un tuyau de gaz est
beaucoup plus grave: il peut toujours en rsulter des accidents
semblables  celui de Clerkenwell.

Je me souviens que, rentrant chez moi par une belle nuit d'hiver, il y a
trois ou quatre ans, et suivant le faubourg Saint-Honor, je vis de loin
une immense gerbe de feu qui s'lanait du pav, prcisment au milieu
de la chausse. Je m'arrtai fort surpris de cette sorte de prodige, et
je vis que cette flamme gigantesque sortait en bruissant d'un gout
alors en construction dans la rue. Les gardiens des travaux ayant senti
le gaz sortir du regard, avaient jug plaisant de l'allumer. Moi, je
jugeai prudent de presser le pas. Deux jours aprs, ils s'amusrent 
recommencer. Cette fois, le gaz fut moins patient: une effroyable
dtonation s'ensuivit; le tampon de l'gout plac un peu plus loin, vers
l'Elyse-Bourbon, fut arrach et lanc  une vingtaine de pieds. Toutes
les vitres des maisons voisines furent brises.

Un autre accident plus dplorable arriva dans un gout sur un autre
point de Paris. Une des compagnies d'clairage au gaz avait obtenu de
l'administration municipale,  titre d'essai, l'autorisation de poser
une conduite en cuivre dans l'gout-galerie des Martyrs. Cette conduite
s'tant oxyde, il en rsulta une fuite qui remplit l'gout, et asphyxia
ou brla quatre ou cinq malheureux ouvriers qui avaient eu le courage de
descendre dans ce tombeau pour la rparer.

Un malheur semblable arriva rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice. Un tuyau
s'tant rompu, le gaz s'introduisit,  travers les murs et les
fondations, jusque dans un rez-de-chausse dont le plancher tait en
contre-bas du sol de la rue. Deux malheureuses femmes qui s'y trouvaient
furent asphyxies et prirent sans qu'on pt leur porter secours.--Il y
a quelques jours, on vient d'annoncer qu'un accident pareil tait arriv
dans une des casernes de Paris. Plusieurs soldats asphyxis n'ont pu
tre que difficilement rappels  la vie.

Aussi, l'attention de l'administration et des hommes comptents
s'est-elle depuis longtemps porte sur cet objet; c'est dans la crainte
de ce danger, dont l'vnement de l'gout des Martyrs avait dj rvl
toute la gravit, que l'administration municipale parisienne a rsist
aux sollicitations peu rflchies qui l'exhortaient  placer dans les
gouts, ou dans des galeries votes, les conduites dont la prsence
sous le sol de la chausse est une cause permanente de dpavage et de
remaniements. C'est aussi ce qui proscrit  jamais l'emploi, sur de
grandes surfaces, de tous les pavages adhrents impermables, tels que
les pavages bitumes ou en bois et fonds sur bton, dont on a tent
jusqu'ici des essais partiels, et qui, en empchant les fuites de se
rvler  la surface, rendraient invitables les accidents souterrains.

Toutefois, nous devons indiquer ici un systme qui a t propos il y a
quelques annes, et dont l'emploi prviendrait entirement les malheurs
dont nous avons t tmoins. Ce systme, fort simple et d'une excution
peu dispendieuse, consisterait dans l'isolement complet de la conduite,
dont les fuites seraient immdiatement transmises  la superficie du
sol, mme au travers d'un pavage adhrent impermable. La figure
ci-jointe, qui reprsente la coupe d'une chausse sous laquelle passe
une conduite pose selon ce systme, en donnera facilement une ide.

La conduite A serait place au milieu d'une couche de sable B, dont le
diamtre serait au moins double du sien. Cette couche de sable serait
revtue d'une chape bitume C, ou maonne en chaux hydraulique, qui
l'envelopperait de toutes parts, et formerait ainsi comme une seconde
conduite enfermant la premire. De distance en distance, la couche de
sable serait traverse dans tout son diamtre par des cloisons bitumes
ou maonnes D D, reposant sur la conduite; et au droit de chaque
cloison un petit vent en fonte E viendrait affleurer le pav.

[Illustration.]

Il est vident que, si une fuite se manifestait sur un point quelconque
de la conduite munie de cet appareil, l'eau ou le gaz, au lieu de miner
les terres et de remplir les caves et les gouts voisins, glisserait
dans le sable entre les cloisons impermables, et, sortant par l'vent 
la superficie du pav, avertirait immdiatement de la ncessit d'une
prompte rparation.

Nous ne connaissons qu'un point de Paris oz un moyen prservatif de
cette nature ait t appliqu, et encore fort imparfaitement: c'est la
rue Saint-Denis. La conduite de gaz qui passe en cet endroit devait
forcment tre pose le long du pied-droit de l'gout, et trs-prs des
fondations des maisons riveraines. Il y avait donc double danger: pour y
remdier, on enveloppa la conduite d'une couche de sable et d'une chape
maonne en mortier hydraulique. Mais on ngligea l'vent, qui cependant
nous semble indispensable pour rvler au dehors l'existence des fuites.

Il n'est donc pas exact de dire que l'accident de Clerkenwell est un
fait nouveau qui doit appeler l'attention sur un danger auquel on
n'avait pas encore song. Dj le danger est connu, et on a song  le
prvenir; mais il faut esprer que ce nouvel accident qui frappe nos
voisins, engagera notre administration municipale  s'occuper activement
des moyens de s'en garantir, en adoptant, soit le systme que nous avons
dcrit, soit tout autre qui lui paratrait atteindre encore mieux le but
qu'elle doit se proposer.



Fte de saint Louis,  Tunis.

[Illustration: Chapelle Saint-Louis,  Tunis.]

Le 25 aot 1843, on a clbr  Tunis, au milieu d'une population
immense, l'anniversaire de la fle de saint Louis. Ds le point du jour,
les vaisseaux franais _le Jemmapes, l'Alger_, et le brick _la Cigogne_,
ont annonc la solennit par des salves d'artillerie. A huit heures du
matin a commenc le service divin; le chapelain franais, M. l'abb
Bourgade, a offici, assist du clerg romain et maltais de l'glise de
Tunis. Parmi les personnes prsentes, on remarquait M. de Lagan,
consul-gnral de France  Tunis; les commandants et les tats-majors
des trois btiments franais; M. Charles Jourdain, directeur des travaux
de la chapelle; les consuls de Naples, de Sardaigne, de Hollande et de
Belgique; le chevalier Raffo, conseiller intime de S. A. le bey. Pendant
tout le temps du service divin, la musique militaire du vaisseau
_l'Alger_ a fait entendre des airs graves et guerriers. Le _Te Deum_ a
t accompagn de salves d'artillerie.

Nos lecteurs n'ont pas oubli sans doute qu'en 1840 le bey de Tunis,
Ahmed, a fait don au roi des franais, sur sa demande, d'un terrain 
l'ouest de la Goulette, entre la mer au nord, et des ruines romaines et
carthaginoises au midi,  l'endroit mme o mourut Louis IX le 25 aot
1270.

Louis IX, dbarquant non loin de la Goulette, sur la plage de Carthage,
o s'tendent les ruines de l'ancien port et des quais, avait dploy
ses tentes  peu de distance, sur un montagne isole, en vue de Tunis et
de la mer. C'est sur cet emplacement mme,  16 kilomtres de Tunis,
qu'est rige aujourd'hui la chapelle Saint-Louis. Au milieu des ruines
d'un ancien temple, peu loignes d'un cirque de construction romaine et
des restes d'un grand aqueduc, qui amenait les eaux des montagnes 
l'ancienne cit de Carthage, l'on a aplani avec soin une assez large
enceinte entoure d'un mur d'appui, et au milieu de laquelle s'lve une
plate-forme ronde, lgamment dalle  compartiments symtriques. On
monte  cette plate-forme par six marches tablies circulairement sur
tout le pourtour, et au centre est construite la chapelle, d'une forme
octogone. L'intrieur offre un rond-point entirement libre au-dessous
du dme; on aperoit ainsi, ds l'entre, au fond, en face de la porte,
l'autel, et au-dessus, dans la niche principale, la statue de saint
Louis, en beau marbre blanc des Pyrnes, due au ciseau de M. mile
Seurre, et tire des galeries de Versailles. L'difice est bti en
pierre appele marbre de Soliman, avec des remplissages en pierre de
tuf, du sol de Carthage, et vot en briques de Gnes avec enduit de
mortier de chaux, formant stuc  la manire du pays. Ses fondations
s'appuient sur les dalles en marbre et sur les bases du temple
d'Esculape. Les fouilles ont fait dcouvrir plusieurs morceaux de
colonnes canneles, en beau marbre jaune de Numidie, des chapiteaux
corinthiens et des parties d'entablement richement sculptes. L parat
avoir t primitivement le plais de Didon, dont l'immense escalier
s'avanait vers la mer.

Le gouverneur de l'arsenal, Sidi-Mahmoud, a fait solennellement, le 23
aot 1840, remise du terrain concd, au nom du bey,  M. de Lagan,
consul-gnral de France. La premire pierre de l'difice fut pose le
mme jour, aprs la clbration de la messe par le pre-prfet de Tunis,
et un an aprs, le 25 aot 1841, la chapelle fut inaugure.

Au commencement de l'anne 1843, M. Charles Jourdain, jeune architecte,
dj charg de la construction de la chapelle, l'a t galement de
l'excution des dpendances ncessaires  sa garde,  son entretien, 
sa desserte. Ces dpendances consistent en un mur d'enceinte, et trois
corps de btiments,  rez-de-chausse et  terrasses, comprenant le
logement des gardiens, une sacristie et des salles d'attente pour les
visiteurs. Ces btiments sont relis entre eux par des portiques en
style de clotre gothique. Le terrain de l'enceinte est compris dans un
octogone de cent mtres de diamtre. Des plantations de cyprs entourent
le monument, et la manufacture royale de Svres prpare, pour les
croises, des vitraux de couleur.



Ftes des environs de Paris..

LA FTE DE SAINT-CLOUD.

Si les ftes des environs de Paris se suivent et se ressemblent trop
souvent, si leur physionomie gnrale porte une teinte de monotonie
passablement soporifique, chacune a cependant un trait particulier qui
la distingue de ses voisines. Corbeil a ses plerinages au tombeau du
bon sire Aymon; Saint-Germain a son jeu du baquet et ses noces de
Gamache en plein air, o l'on voyait, il y a quinze jours, le soleil
torrfier les viandes  la broche, ainsi prises entre deux feux;
Nanterre a son jeu des ciseaux et son couronnement de rosire;
Clichy-la-Garenne, fier de son emplacement gographique  cent dix pieds
au-dessus du niveau de la Seine, se donne un faux air suisse et forme
des archers au moyen du tir  l'oiseau; Saint-Cloud, enfin, pour abrger
cette numration qu'il ne tiendrait qu' nous d'lever  des
proportions homriques, Saint-Cloud, dis-je, a ses mirlitons. La fte du
bourg musical et le son de cet instrument nasillard ne se sparent point
l'un de l'autre; qui dit Saint-Cloud, dit mirliton, et rien que
d'entendre prononcer le nom de l'un, il nous semble avoir dans l'oreille
les chevrotements enrous de l'autre.

Ce n'est pas, Dieu merci, que le mirliton manque  aucune fte
populaire; il s'en faut de toute l'paisseur d'un roseau creux charg de
galantes devises et d'une pellicule d'oignon. Mais ailleurs, le
mirliton, cet emblme enrou de la vieille gaiet franaise, partage le
sceptre avec la trompette d'un sou, la guimbarde et autres luths aims
de nos troubadours en casquettes. A Saint-Cloud, il rgne sans partage,
ou tout au moins sa voix altire tonne les accents criards de ses
rivaux humilis. Il est le rossignol de ce bruyant bocage; il est, si
l'on peut toutefois comparer une voix de bois  une voix d'homme, le
premier tnor de cet immense et strident concert d'amateurs, C'est 
Saint-Cloud qu'on le voit prendre les dimensions pyramidales d'une toise
ou d'un tambour-major. Si ce mouvement ascensionnel continue, il
atteindra bientt  la hauteur d'un mat de cocagne. On le verra alors
s'avancer dans la fte connue _le superbe gant_ dont parle le pole
lyrique. Une myriade d'autres mirlitons moins favoriss de la nature et
du bimbelotier formeront la suite triomphale et clbreront  l'envi ses
louanges sur tous les tons. Mais lui, quelle poitrine humaine pourra
contenir assez de souffle pour faire vibrer ses vastes flancs? Aucune,
sans doute; son tube divinis n'aura besoin, pour rsonner, que de
l'haleine du zphyr. Ce sera le mirliton olien.

En attendant le jour de cette apothose prdite par Grandville, et qui
ds lors est immanquable (c'est comme si Nostradamus et l'_Almanach
prophtique_ y avaient pass), parcourons la fte, et sachons nous
contenter des volupts qu'elle nous offre, mirliton  part; car si cet
adorable instrument rsume les plaisirs de la journe, il ne les
constitue point encore, fort heureusement,  lui tout seul.

Mlons-nous donc  cette foule de merveilleux, de provinciaux, de
pimpantes femmes de loisir, de jeunes grisettes qui, pour manier
l'aiguille de Minerve, n'en ont pas gnralement toute la sagesse, de
superbes commis-marchand, d'blouissants clercs d'avous, etc., etc.,
que vomissent  chaque demi-heure les convois monstres du chemin de fer,
et garons-nous sous les ombrages du parc, l'un des chefs-d'oeuvre du
grand Le Ntre.

Et d'abord, vous le savez, les journaux et le programme sduisant
affich aux quatre coins de Paris par l'ordre de M. le Maire de
Saint-Cloud, vous l'ont annonc, les eaux jouent. Courons donc admirer
ces deux belles cascades et ce fameux jet d'eau, l'orgueil de
l'hydraulique, qui teindrait trois incendies et n'a pas laiss
d'allumer, dans les vers suivants, la faconde, intarissable comme lui,
du chantre des jardins, de Delille, puisqu'il faut l'appeler par son
nom:

        J'aime ces jets o l'onde, en des canaux presse,
        Part, s'chappe et jaillit avec force lance.
        Tel j'ai vu le Saint-Cloud le bocage enchanteur;
        L'oeil, de son jet hardi mesure la hauteur.
        Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,
        Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent.
        Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux
        Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux;
        Et les bois, inclinant leurs tiges arroses,
        Semblent s'panouir  ces douces roses.

Que voulez-vous que nous ajoutions  cette sublime posie,  _cet
applaudissement_ flatteur _des bassins, des bosquets et des grottes_, 
cet _oeil_ dont le compas _mesure la hauteur de ce jet grandi?_ Rien, si
ce n'est toutefois la tirade suivante, inspire par lesdites cascades et
le mme jet d'eau,  un autre pote, celui-ci contemporain de Louis XIV.
Le lecteur pourra comparer;

                  Quelle tempte, quel tonnerre!
        Au temps le plus serein entends-je en ces beaux lieux?
        Quel fracas redouble? Est-ce donc que la terre
                 Insultant de nouveau les cieux,
        Menaant de noyer les astres et les dieux.
        Aujourd'hui, par ses eaux, leur dclare la guerre?
        J'en tremble, j'en frmis: agrable frayeur!
                 Doux effet d'un art enchanteur,
        Qui te donne une folle et charmante torture,
                 Pour montrer qu'il peut sous ses lois,
        Quand il veut s'gayer, asservir la nature.
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                 Les Naades, sous milles images,
        Commencent  jour leurs divers personnages;
                 Fleuves et vents, centaures, demi-dieux,
                 Avec honneur prennent leurs places,
        Mufles, grenouilles, lynx, animaux odieux.
        Mais embellis par l'or dont ils brillent aux yeux,
                Avec leur hideuses grimaces,
                Font l'aspect le plus gracieux,
                Lorsqu'au milieu de cette scne,
                A force de contorsions,
                Et de feintes convulsions,
                Les Naades, perdant haleine,
                Se prcipitent  grands flots,
        conduites avec elle au vaste sein des mers,
        Elles vont, de leur roi clbrant la puissance,
                Rpandre dans tout l'univers
        Les beauts de Saint-Cloud et sa magnificence.

[Illustration: Fte de Saint-Cloud.--Le Mirliton. Dessin allgorique par
J.-J. Grandville.]

Cette bruyante posie fut compose  l'poque o MONSIEUR, frre du roi,
propritaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience
qu'prouvait la ville d'admirer les merveilles de cette rsidence,
dcida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui
valut d'tre inond de pices du vers semblables  celles qu'on vient de
lire. On a certes raison de dire que la bont, sur la terre, est parfois
bien mal rcompense.

Voulez-vous maintenant de la prose, des dtails techniques? En voici:

La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades,
la premire du dessin de Lepautre, la seconde due  Mansard. La haute
cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont
jusqu' l'alle du Tillet, qui la spare de la basse. Elle est dcore
au sommet de deux figures colossales reprsentant la Sane et la Marne;
celles qu'on voit  demi couches sur la balustrade sont la Seine et la
Loire. Aux extrmits sont placs Hercule et diffrentes statues de
Faunes.

La basse cascade, situe  la suite de la limite, est plus vaste que
celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme
pas moins de 3,700 muids d'eau  l'heure. Les eaux tombent dans un canal
bord de deux palissades de charmilles et de bois, orn de statues
jusqu' l'alle _des Portiques_, o se tient la foire de Saint-Cloud.

Plac sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carr, le
jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'lve  80
pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulve  son orifice un poids
de 130 livres, et consomme ou plutt expectore dix barriques d'eau  la
minute.

[Illustration: La Lanterne de Diogne.]

Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages
rappellent tant de souvenirs. Les voquerons-nous? Il y aurait l
matire  plus d'une digression lgiaque et rtrospective. C'est 
Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clment teignit la race
des Valois et mit les Bourbons sur le trne. C'est  Saint-Cloud que
retentit ce cri funbre immortalis par l'oraison de Bossuet: Madame se
meurt! Madame est morte! C'est  Saint-Cloud que le jeune vainqueur de
l'gypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune
lgislative et que ce fils de la libert dtrna sa mre, comme a dit
M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre
tentative de mme nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se
briser contre les barricades de Juillet. Que de leons et quel beau
texte  moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point
notre fait. Nous sommes  la fte, non  la tribune; nous serions mal
venu  invoquer Clio et  prendre un ton solennel  propos de foire et
de mirliton. Laissons donc l ces grands souvenirs historiques: quelques
dtails sur les principales ftes que Saint-Cloud a vu clbrer seront
beaucoup plus de saison.

Mais auparavant nous ne pouvons rsister au dsir de raconter comment
Saint-Cloud fut rig en rsidence princire et avec quelle habilet
Mazarin sut acqurir  peu de frais pour Louis XIV cette magnifique
habitation. L'anecdote est fort peu connue et mrite assurment de
l'tre. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du
cardinal-ministre y apparat sous son plus beau jour, et l'on y retrouve
trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.

Le roi ayant exprim l'intention d'acheter une maison de plaisance pour
M. le duc d'Orlans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros
partisan situe  Saint-Cloud, et qui tait d'une tendue immense et
d'une grande beaut: aussi revenait-elle  prs d'un million  celui qui
en tait propritaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en
louant la magnificence, il dit au financier: Voil une maison qui, sans
mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh!
monseigneur, que dites-vous l? rpondit le Tucaret, qui ne se souciait
point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez
opulent pour consacrer  mes plaisirs une somme aussi
considrable,--Combien donc cela vous cote-t-il? reprit le cardinal; je
gagerais que vous n'en tes pas quitte  moins de deux cent mille
cus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en
tat de faire une si grosse dpense.--Serait-ce par hasard, rpondit
Mazarin, que la maison ne vous cote pas au del de cent mille
cus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est l justement le prix,
s'crie le financier, croyant avoir dup le ministre par ce gros
mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au
partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi dsirait
acqurir sa maison pour M. le duc d'Orlans. La somme fut remise au
traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dress.
Force fut bien au financier-chtelain de s'excuter et de cder au roi
sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.

[Illustration: Les Grandes Eaux de Saint-Cloud.]

L'habitation et ses dpendances furent aussitt livres  Lepautre, 
Mansard,  Girard,  Le Ntre, qui en firent la majestueuse rsidence
que vous savez.

Les premires rjouissances qui suivirent cette mtamorphose, furent une
fte, o le roi, disent les journaux du temps, vint  Saint-Cloud,
accompagn de Marie-Thrse et d'Anne d'Autriche, sur une galiote
trs-galamment orne. Monsieur le traita, ajoutent-ils, avec une
magnificence extraordinaire; la bonne chre fut accompagne de dlicieux
concerts et du divertissement d'une comdie franaise dans le jardin,
clair par un grand nombre de lustres. Les bords de la rivire,
couverts de batelets dcors, taient occups par des fanfares, des
trompettes et des tambours.

[Illustration: Le Retour de Saint-Cloud.]

Le 12 aot 1660, un grand bal donn  Saint-Cloud est le prlude de
l'union de Monsieur et de madame Henriette d'Angleterre. Ds lors, cette
rsidence devient un lieu de dlices; ce ne sont plus dans ses jardins
que ftes, spectacles et concerts, jusqu'au moment o, dans les salles
du chteau, retentit le cri de mort et de douleur que nous avons cit
plus haut.

Mais aucun deuil n'est ternel. Le 11 aot 1672, les jardins de
Saint-Cloud s'illuminent de nouveau pour la fte splendide offerte par
Monsieur au roi,  l'occasion de son second mariage avec la princesse de
Bavire. Les ftes recommencent pour la naissance du duc de Valois et
pour le baptme du duc de Chartres, qui fut depuis rgent de France.

En 1677, l'inauguration de la galerie d'Apollon, peinte par Mignard,
donne lieu  une nouvelle fte, sur les bombances de laquelle un pote
de l'poque nous a lgu, entre autres dtails, les suivants:

        Trois services rendaient cette table agrable.
        Onze plats  chacun, avec profusion,
        Furent servis par ordre et sans confusion,
        De gibier et poisson on y vit l'abondance;
        On servit les desserts avec magnificence.
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        A chacun des repas que fit notre grand roi,
        De tous ses ennemis la terreur et l'effroi,
        La troupe de Monsieur chatouilla ses oreilles
        Au son des violons, en jouant  merveilles.
        On y donna trois bals o l'on dansa des mieux.
        L'clat des diamants blouissait les yeux.
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        On fit tous ces trois bals en neuf appartements;
        Enfin tous les plaisirs furent doux et charmants.
        Tout le monde admira la grce sans gale
        Et les puissants attraits de la maison royale.

En 1686, nouvelle fte  Saint-Cloud pour clbrer le succs de
l'opration de la fistule pratique au roi par le chirurgien Flix.
Cette fte (l'espace nous manque pour la dcrire) a trouv aussi un
historien dans le sieur Laurent, de bibliothque du roi, lequel raconte
agrablement

        Que Flix, trop heureux fit en perfection
                La fatale opration.

Toutes ces ftes avaient t offertes exclusivement  la cour; mais, en
1743, le duc d'Orlans, grand-pre du roi actuel, celui qu'on avait
surnomm le _Roi de Paris_, donna  Saint-Cloud une grande fte o tout
le monde fut admis. Il y eut spectacle pour les princes, spectacle pour
la noblesse, et enfin spectacle pour le peuple. On et dit ce jour-l,
racontent les mmoires du temps, que l'Olympe tait descendu sur la
terre. On ne rencontrait dans le parc que Faunes, Sylvains. Naades,
Hamadryades; partout des concerts, partout des tables gratuites servies
en abondance; enfin, tous les Parisiens, qui taient accourus en foule 
ces merveilles mythologiques, trouvrent, le soir, des tritons
complaisants et dsintresss qui les reconduisirent dans la grande
ville sur des bateaux prpars aux frais du duc d'Orlans.

Mais, sous aucun rgne, Saint-Cloud ne fut le thtre de si nombreuses
et de si brillantes ftes que sous l'Empire. Napolon affectionnait,
comme l'on sait, cette rsidence, sans doute en souvenir et en
reconnaissance de ce qu'au 18 brumaire elle avait lu le berceau de sa
puissance impriale. Il l'habitait presque continuellement, et la
plupart des grandes ftes de cette prestigieuse poque ont t donnes 
Saint-Cloud, Nous citerons, entre autres, celles qui clbrrent le
baptme du fils an de la reine Hortense, dont l'Empereur avait d'abord
le dessein de faire son hritier, la fte du mariage de Napolon avec
Marie-Louise, et enfin celle qui suivit le 15 aot 1811, la naissance du
roi de Rome. Une pompe vraiment ferique prsida particulirement aux
apprts de cette dernire. A la chute du jour, le palais et le jardin
s'illuminrent tout  coup comme par enchantement.--Ce fut, dit
l'historien de cette rsidence, une vritable fort enchante; chaque
arbre semblait transform en un bouquet de diamants, en une girandole de
pierreries; les cascades roulaient, au milieu des flammes, des eaux
tincelantes de mille couleurs; le ciel tait clair de feux qui se
croisaient dans les airs avec une blouissante rapidit; le canon de
l'artillerie impriale se mlait  cette artillerie artificielle; des
orchestres animaient partout les danses et les plaisirs; une foule
immense inondait les parcs et les bosquets... Tout  coup clate un
orage pouvantable; le tonnerre gronde, la pluie tombe par torrents, et
l'clair qui sillonne la nue est la seule lueur qui survive aux
splendeurs fantasmagoriques de cette fte impriale.

La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fte
un sinistre prsage. Elle ne se trompait pas: car,  quatre ans de l,
les allis occupaient la rsidence favorite de l'Empereur, et le prince
de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernire fte
qui est reste tristement clbre entre toutes.

Dtournons nos yeux de ce tableau, et revenons  la fte du jour. Nous
avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal
ornement, comme ils l'avaient t de toutes celles dont l'numration
prcde. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau
qui le domine, le fameux monument renouvel des Grecs, que l'on dsigne
sous le nom de _Lanterne de Diogne_. Voici, en abrg, l'historique de
cette curiosit,  la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait
rapport de ses voyages en Grce le modle en pltre du monument
athnien que les archologues nomment _la lanterne de Dmosthnes_, et
qui figure  l'Acropole. Le pltre fut imit en terre cuite par les deux
frres Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa
l'attention universelle  l'Exposition de l'an XI, valut  ses auteurs
une mdaille d'argent. Napolon le fit transporter  Saint-Cloud et
dresser sur un oblisque lev par M. Fontaine, au lieu o figurait
jadis le belvdre, sur le point culminant du parc; seulement, lois de
la mise en place de cette contrefaon de l'antique, on substitua au nom
primitif du monument celui de _Lanterne de Diogne_. Cette mtonymie
n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les
courtisans, qui dj pullulaient  Saint-Cloud, n'avaient garde de
laisser chapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogne
avait enfin trouv dans cette rsidence l'homme qu'arm de sa lanterne,
il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrterons point 
discuter le mrite de cette ingnieuse allgorie; seulement, nous avons
peine  croire que Napolon et pu tre l'_homme_ de celui pour qui
Alexandre n'avait t qu'un importun et un _parasol_ incommode.

Lorsqu'il passait la nuit  Saint-Cloud, la lanterne de Dmosthnes ou de
Diogne allume tait un phare qui, vu de Paris, annonait  ses
habitants la prsence de l'Empereur au palais de cette rsidence. On
arrive par un escalier tournant jusqu' cette faon de kiosque ou
d'observatoire, d'o l'oeil embrasse un immense panorama que termine
Paris  l'horizon, et sur les premiers plans duquel se dtache, comme
une ceinture verdoyante, ce parc o, comme l'a dit Marie-Joseph Chnier
dans sa belle pice de _la Promenade  Saint-Cloud_,

        De ces bois toujours verts les masses imposantes,
        Ces jardins prolongs qui bordent les coteaux,
        Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.

A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous parat tre le
grand mrite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux
qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses
plus riches aspects, et Diogne lui-mme oublierait un instant sa
recherche toujours due, s'il tait appel  jouir de cet admirable
coup d'oeil.

Mais pendant nos prgrinations historiques dans le parc, les ombres
sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Dj j'entends le
mirliton qui rsonne dans la grande alle des portiques. C'est l'instant
le plus brillant, le plus solennel de la fte. Les arbres du parc
s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques
s'gosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanires de sapin et de
toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements froces afin de
fasciner plus srement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de
macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de
mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant clairage de quatre
chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'toile et
celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient  des
rigodons chevels.--Avez-vous besoin de remonter votre mnage? Notre
vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des
billets  la loterie qu'elle fait tirer incessamment  son innombrable
clientle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez
bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq
sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle
que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas prcisment de Svres;
elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Svres,
c'est tout un?

Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mlopes
imaginables, depuis _Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton
mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon
Tabac_, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et
de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable
pot-pourri que se termine la fte. Il serait  dsirer pour les oreilles
quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords
trs-peu parfaits rsultant de la combinaison des divers _cantabile_
ci-dessus se prolongent jusque par del l'heure du dpart, hlas! et
mme celle du retour. Les chos de la rue Saint-Lazare en frmissent; la
Chausse-d'Antin assourdie croit que Paris est appel au triste sort de
Jricho, et plus d'un mirliton tratreusement import jusque dans le
sein des familles justifie dplorablement par son ramage, les jours
suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fte sans lendemain.



Romanciers contemporains

CHARLES DICKENS. (Voir p. 26)

ARRIVE A NEW-YORK.

UNE NOUVELLE CONNAISSANCE.

Une lgre agitation s'tait fait sentir sur la plage mme de la terre
de l'indpendance. Un alderman avait t lu  New-York la veille; ce
qui n'avait pas peu aiguillonn la sensibilit des partis, les amis du
candidat vaincu, ayant jug  propos d'appuyer les immortels principes
de la Puret d'lection et de la Libert des votes en cassant un petit
nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman
suspect, dans le bnvole dessein de lui fendre le nez. Ces
gentillesses, foltres carts de l'imagination populaire, n'avaient
cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvnt encore aprs le
repos d'une nuit, si les tincelles ne s'en fussent rallumes
ptillantes au souffle vivifiant de la publicit. La nouvelle tait dj
proclame, avec de perantes clameurs, par une nue de petits crieurs
qui s'taient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans
toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui,
du tillac  la quille, avaient envahi, avant qu'il toucht terre, le
bateau  vapeur, pris d'assaut par cette lgion de hardis petits
citoyens.

Ici! ici! voil le _Tranche-au-Vif_ de New-York! vocifrait
l'un.--Voici le dernier numro du _Sicaire_ de New-York, criait
l'autre.--Lisez, lisez le _Pilori_ du jour! hurlait un troisime.--Voil
l'_Inquisiteur_ du matin!--Voil le dernier numro du _Mouchard des
Familles!_--Demandez, demandez l'_Espion domestique!_--Demandez le
_Rowdy_ de New-York!--Demandez le _Vautour!_--Voici le _Charivari_ des
tats-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier!
Demandez, demandez!

--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'chauffoure patriotique d'hier,
de l'meute _Locofoco_ (2), qui a remouch les whigs d'importance, et le
rcit vridique du procs des yeux pochs et enfoncs des boxeurs de
l'Alabama, et l'histoire exacte du trs-intressant _douel_ aux
couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'tat d'Arkansas.--Voil, voil les
nouvelles commerciales, les dernires modes et les derniers cours!
Demandez, demandez!

[Note 2: Ce sobriquet, donn au parti ultra-dmocratique, et qu'il a
accept en Amrique (connue en France les Jacobins se firent nommer du
nom de sans-culotte, qui leur avait t donn par mpris), a une origine
assez obscure. On prtend que dans une assemble mmorable du parti, les
fentres tant ouvertes, un coup de vent teignit les lumires, qui
furent rallumes  l'aide d'allumettes nommes _locofoco matches_. Ce
nom fut alors appliqu par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en
pare comme d'un titre.]

[Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de
terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbe et  double tranchant est
large comme la main, donne la mort presque  coup sr. L'inventeur de
cette arme funeste, Bowie, est mort, tu par un de ses propres
couteaux.]

--Voici le _Pilori!_ hurlait-on d'autre part, le _Pilori_ de New-York!
Voici un des douze mille numros du _Pilori_ de ce jour! Lisez, lisez
les derniers cours de la Bourse et des marchs, et toutes les nouvelles
du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le
rcit dtaill du _raout_ de la nuit dernire chez mistress White, et
les observations particulires et anecdotiques du rdacteur sur toutes
les grandes dames et beauts clbres de New-York rassembles  ce
bal.--Voil, voil le _Pilori!_ Demandez un des douze mille numros du
_Pilori_ du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et
toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le rcit
exact d'un grave dlit commis par le secrtaire d'tat dans la huitime
anne de son ge, communication obtenue  grands frais de sa nourrice.
Voil, voil le _Pilori!_ Achetez un des douze mille numros de ce jour
du _Pilori_ de New-York. On y voit une colonne entire des noms en
toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en
regard!--Voici, voici l'article du _Pilori_ sur le juge qui l'avait fait
assigner comme pamphltaire, son hommage au jury indpendant qui ne l'a
point condamn, et l'numration de ce qui, au cas contraire, menaait
les jurs.--Voil, voil le _Pilori!_ toujours prt, toujours prompt,
toujours  l'afft! Achetez le premier journal des tats-Unis; achetez
un des douze mille numros du _Pilori_ du jour, tout frais sortant de la
presse et encore en tirage. Demandez, demandez le _Pilori_ de New-York!

--C'est  travers ces organes clairs et progressifs que les
bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque
 l'oreille de Martin.

Celui-ci se retourna involontairement, et vit debout,  son coude, un
quidam au teint ple, aux joues creuses, ayant des cheveux noirs et de
petits yeux clignotants, dont la singulire et douteuse expression
tenait de l'humoriste et du ddaigneux, pouvait, sur plus ample examen,
passer pour une heureuse combinaison de ruse, de vulgarit et de
suffisance. La physionomie du personnage empruntait un surplus de
gravit  son chapeau  larges bords, tandis que ses bras,
majestueusement croiss, prtaient  sa tournure quelque chose de plus
imposant. Le costume nanmoins pouvait paratre mesquin; La redingote
bleue du monsieur descendait jusqu' la cheville, cachant de courts et
larges pantalons de mme couleur, et un jabot frip s'chappait, non
sans prtention, de son vieux justaucorps de buffle. Ainsi accoutr,
moiti appuy, moiti assis sur le rebord du bateau  vapeur, ses larges
pieds se croisant devant lui, et sa grosse canne  fort pommeau de mtal
et ferre du bout suspendue  son poignet par un cordon  glands, le
gentleman cligna de l'oeil droit, pina le coin de la bouche, et rpta
d'un air profond:

C'est  travers ces organes clairs et progressifs que les
bouillonnantes passions de ma patrie se font jour!

Le monsieur regardait Martin, qui, ne voyant personne auprs de lui pour
rpondre  l'allocution, s'inclina, et dit:

C'est une allusion ...

--Au palladium de nos liberts;  ce qui fait la terreur de l'oppression
trangre, monsieur! rpliqua l'Amricain, indiquant, du bout de son
bton, un des jeunes crieurs de journaux, garon borgne et d'une rare
malpropret. Je fais allusion, dis-je,  ce qui nous attire
l'admiration et l'envie du monde entier, monsieur,  ces hardis
propagateurs des lumires, hrauts de la civilisation humaine!
Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il en appuyant le fer de sa canne sur
le pont, de l'air d'un homme avec lequel on ne badine pas, permettez-moi
de vous demander ce que vous pensez de ma patrie.

--N'ayant pas, comme vous voyez, touch terre encore, rpliqua Martin,
je suis assez mal prpar  rpondre  cette question.

--Fort bien, dit l'Amricain: puis dsignant du bout de sa canne les
vaisseaux amarrs dans le port, et enveloppant l'air et l'eau dans son
geste grandiose; je parierais mme, ajouta-t-il, que vous tiez assez
mal prpar  contempler d'aussi brillants symptmes de notre prosprit
nationale!

--En vrit, je ne sais, dit Martin; mais si; je pense que si.

L'Amricain cligna de l'oeil d'un air fin, et affirma que cette manire
politique de rpondre ne lui dplaisait point.

C'tait chose naturelle, ajouta-t-il.--En sa qualit de philosophe, il
aimait  observer les prjugs humains sous toutes leurs faces.

Je vois, monsieur, poursuivit-il, inspectant les passagers d'un regard
qu'il ramena ensuite vers Martin en posant son menton sur la pomme de sa
canne: je vois; vous avez apport la cargaison ordinaire de misre, de
pauvret, d'ignorance et de crimes, et vous venez vous en dcharger dans
le sein de la grande rpublique. Fort bien, monsieur; qu'ils accourent,
qu'ils viennent  toutes voiles de l'extrmit du vieux monde! Quand les
vaisseaux sont sur le point de sombrer, les rats les quittent, dit-on.
Il y a de la vrit dans cet axiome,  mon avis.

--Le vieux navire pourra tenir la mer encore un an ou deux,  ce que
j'espre, dit Martin, laissant chapper un sourire, provoqu moins par
le discours que par la bizarre emphase de l'orateur, qui, glissant sur
les mots d'une certaine tendue, insistait sur les autres, comme si, les
premiers tant de taille  se tirer d'affaire eux-mmes, il n'et en 
s'inquiter que des monosyllabes.

L'esprance, du moins le pote l'affirme, est la nourrice des jeunes
dsirs, monsieur, fit observer le gentleman; et cependant j'ai peine 
croire qu'elle mne  bien les vtres.

--C'est au temps  rpondre, rpliqua Martin. L'Amricain hocha la
tte, et reprit au bout d'un moment:

Comment vous nommez-vous, monsieur?

Martin dit son nom.

Quel ge avez-vous, monsieur?

Martin dit son ge.

Votre profession, monsieur?

Martin dclara qu'il tait architecte.

Et votre destination, quelle est-elle? poursuivit le gentleman.

--Rellement, rpondit Martin en riant, je ne saurais vous satisfaire 
cet gard, ne la connaissant pas moi-mme.

--Oui-da! reprit-il.

--Vraiment, non, dit Martin.

Le monsieur passa sa canne sous son bras gauche, et, aprs avoir examin
le jeune Anglais avec plus d'attention qu'il n'avait encore eu le loisir
de le faire, il tendit sa main, secoua celle de Martin, et dit:

Je me nomme le colonel Diver, monsieur, et je suis l'diteur du _Rowdy_
(3). journal de New-York.

[Note 3: Ce mot veut dire tapageur de bas tage.]

Martin reut la communication avec le respect d au ton de l'annonce.

Le _Rowdy_ de New-York, monsieur, reprit le colonel, comme vous ne
l'ignorez pas, je prsume, est l'organe de l'aristocratie en cette
ville.

--Ah! ah! il y a une aristocratie dans ce pays? demanda Martin; et de
quoi se compose-t-elle?

--D'intelligence, monsieur, rpliqua le colonel, d'intelligence et de
vertu, et de ce qui ne peut manquer d'en tre la consquence naturelle
dans cette rpublique, d'argent, monsieur.

Ce renseignement enchanta Martin, qui se tenait pour assur que si
l'intelligence et la vertu menaient droit  la fortune, il ne pouvait
manquer de devenir bientt riche capitaliste. Il allait exprimer la joie
que lui donnait cette nouvelle, lorsqu'il fut interrompu. Le capitaine
du vaisseau venait saluer le colonel, et voyant sur le pont un tranger
bien mis (le jeune homme avait rejet en arrire son manteau), il lui
donna aussi une poigne de main,  l'inexprimable soulagement de Martin,
qui, en dpit de la suprmatie reconnue de l'intelligence et de la vertu
en cette heureuse contre, aurait t bless au coeur en paraissant
devant le colonel Diver dans l'humble attitude d'un passager de l'avant.

Eh bien! _capitaine?_ dit le colonel.

--Eh bien! colonel! cria le capitaine, vous avez une mine de prosprit;
 peine si je pouvais vous remettre, en vrit.

--Une bonne traverse, _capitaine?_ demanda le colonel prenant l'autre 
part.

--Oui vraiment! une magnifique traverse, une vraie joute, dit ou plutt
chanta le capitaine avec l'accent du terroir, vu le temps!

--Vraiment? reprit le colonel.

--Vrai comme je vous le dis, rpondit le capitaine; je viens justement
d'envoyer un mousse porter  votre bureau, colonel, la liste des
passagers.

--N'auriez-vous pas sous la main quelque autre de ces petits
commissionnaires, capitaine? demanda le colonel d'un ton qui frisait le
reproche.

--Je le crois certes bien, que j'en ai. Nous en trouverions une douzaine
s'il vous les fallait, colonel.

--Il suffirait d'un, je prsume, pour porter jusqu' mon bureau une
douzaine de bouteilles de Champagne, et observer le colonel d'un air
distrait. Une traverse des plus rapides, disiez-vous?

--Des plus rapides, affirma le capitaine.

--Mon bureau n'est pas loin, comme vous savez, poursuivit le colonel. Je
suis ravi que votre passage ait t si prompt, capitaine. Au cas o vous
seriez  court de chopines, ne vous en inquitez pas; votre mousse, en
faisant le trajet deux fois au lieu d'une, portera tout aussi bien les
vingt-quatre pintes. La traverse tait de premier ordre, capitaine? Eh?

De la plus in...imaginable rapidit, dit le marin.

--Nous boirons  votre bonne fortune, capitaine. Vous pourrez, chemin
faisant, me prter le tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, si
bon vous semble. Quelles que soient les temptes que les lments
soulvent contre le noble et rapide paquebot de ma patrie, contre le bon
voilier, _le Screw_, monsieur, dit le colonel se tournant vers Martin et
dessinant un victorieux paraphe sur le pont avec le bout de sa canne, la
traverse d'alle et de venue n'est pour lui qu'une course.

Le capitaine, qui avait pour le moment le _Pilori_, attabl dans une de
ses cabines, mangeant  bouche que veux-tu, et dans l'autre l'aimable
_Tranche-au-Vif_ buvant  se coucher sous la table, prit cordialement
cong de son ami et patron le colonel, et se hta d'aller expdier le
Champagne, bien convaincu (ainsi qu'on le vit peu aprs) que s'il
hsitait  se concilier les bonnes grces de l'diteur du _Rowdy_,
l'illustre potentat le dnoncerait en gigantesques capitales  la
vindicte publique, lui et son navire, avant qu'il ft plus vieux d'un
jour, et s'en prendrait au besoin  la mmoire de feu sa mre, enterre
depuis environ vingt ans.

Le colonel se trouvant seul alors avec Martin, l'arrta au moment o
celui-ci se disposait  s'loigner, et lui offrit, comme  un Anglais
tranger dans New-York, de lui faire connatre la ville, et de le
prsenter, au cas o la chose lui conviendrait, dans une pension
bourgeoise du meilleur ton. Avant tout, il sollicita, comme il dit,
l'honneur de la compagnie du voyageur au bureau du _Rowdy_, o il
prtendait lui faire goter une bouteille d'un Champagne tout rcemment
import d'Europe.

Le tout tait si obligeant, si hospitalier, que, malgr sa rpugnance 
commencer la journe par une libation, Martin accepta. Enjoignant donc 
Mark, encore tout absorb par la pauvre femme et ses trois enfants, d'en
finir au plus tt, de se faire livrer les bagages, et d'aller attendre
ses ordres au bureau du _Rowdy_, Martin accompagna son nouvel ami.

Ils se frayrent un chemin de leur mieux,  travers la triste foule
d'migrants qui encombraient le dbarcadre: groups autour de leurs
lits, de leurs malles, ayant sous eux la terre nue, et au-dessus le
ciel, les malheureux semblaient tombs d'une autre plante, tant ce
Nouveau-Monde leur tait tranger. Martin et son compagnon n'en
poursuivirent pas moins leur route le long d'une rue bruyante, borde,
d'un ct, par les quais et le port; et, de l'autre, par une ternelle
range de maisons et de magasins  couleur tranchante, d'un rouge
brique, orns de plus d'enseignes noires avec lettres blanches, et de
plus d'enseignes blanches avec lettres noires, que Martin n'en avait vu
de sa vie dans cinquante fois cet espace. Ils tournrent le coin d'une
rue troite, puis d'une autre, d'une autre encore, jusqu' ce qu'enfin
ils atteignissent une maison sur laquelle se lisait en caractres
gigantesques: _Rowdy journal_.

Le colonel, qui avait toujours march une main sur son coeur, sa tte
oscillant d'un ct  l'autre, son chapeau rejet en arrire, comme un
homme qu'oppresse le sentiment de sa propre grandeur, passa le premier;
et, gravissant un escalier troit et sale, il introduisit l'tranger
dans une chambre  l'avenant. Des dbris de journaux y faisaient
litire; preuves et manuscrits gisaient ple-mle. Derrire un vieux
bureau vermoulu, sur une table  trteaux, tait assis un trange
personnage; un tronon de plume pass en travers de la bouche, tenant de
la main droite une paire d'normes ciseaux, il coupait, rognait,
taillait une file de feuilles du _Rowdy journal_. Il y avait quelque
chose de si irrsistiblement comique dans le geste et dans l'expression,
que, tout en se sentant sous le feu du regard du colonel Diver, Martin
eut toutes les peines du monde  s'empcher de rire.

L'individu qui sigeait sur la table, coupant et tranchant le _Rowdy_ au
vif, tait un petit jeune homme imberbe, d'une pleur maladive, qui
pouvait venir de l'intensit de ses mditations, mais aussi, sans nul
doute, de l'usage immodr du tabac qu'il chiquait  ce moment-l mme
avec une vigueur martiale. Son col de chemise tait rabattu sur un ruban
noir faisant office de cravate, et ses cheveux plats,

                      Rare et frle esprance,

taient non-seulement lisses et spars sur le front, afin de ne rien
voiler de son aspect potique, mais avaient t pils  et l: ce qui
expliquait le prodigieux dveloppement de cet organe de la pense. Il
avait ce genre de nez cras que le vulgaire se plat  fltrir du nom
de nez de carlin, mais dont le bout retrouss marque un superbe ddain
des choses d'ici-bas; un duvet jauntre pointait sur sa lvre
suprieure, si clair-sem en dpit des soins les plus assidus, qu'on
hsitait  y voir les prmices d'une moustache ou une trace rcente de
pain d'pice, l'ge tendre du jeune adolescent permettant cette dernire
conjecture. Tout entier  sa besogne, chaque fois qu'il ouvrait et
fermait ses gigantesques ciseaux, il faisait  l'unisson, avec ses
mchoires, un bruit des plus formidables.

Martin dcida en lui-mme que ce devait tre le fils du colonel Diver,
espoir de la famille, et future colonne du _Rowdy journal_. Il
commenait mme  complimenter le pre sur la prcocit de son jeune
garon, et sur le plaisir qu'il y avait  le voir jouer ainsi 
l'diteur dans toute la navet de son ge, lorsque le colonel
l'interrompit au dbut de sa phrase, pour lui dire avec orgueil:

Mon collaborateur pour le dpartement de la guerre, M. Jefferson Brick,
que j'ai l'honneur de vous prsenter.

Martin tressaillit  cette introduction inattendue, et  l'ide de
l'irrparable bvue qu'il avait failli commettre.

Evidemment charm de l'effet qu'il produisait, M. Brick tendit la main 
l'tranger d'un air tout  fait protecteur et paternel, comme pour le
rassurer et lui montrer qu'il s'effrayait  tort, lui (Brick) ne lui
voulant, aucun mal.

Vous connaissez de rputation Jefferson Brick,  ce que je puis voir,
monsieur? reprit le colonel avec un sourire. L'Angleterre a entendu
parler de Jefferson Brick, l'Europe aussi. Voyons un peu: combien y
a-t-il que vous avez laiss l'Angleterre, monsieur?

--Cinq semaines environ, dit Martin.

--Cinq semaines, rpta le colonel d'un air pensif, comme il se hissait
 son tour sur la table et balanait ses longues jambes; alors, je puis
vous demander lequel des articles de M. Brick excitait  cette poque le
plus de fureur dans le parlement britannique et  la cour de
Saint-James?

--Sur ma parole, dit Martin, je...

--Je sais de bon lieu, monsieur, interrompit le colonel, que les cercles
aristocratiques de votre pays tremblent au seul nom de Jefferson Brick;
mais je dsirerais apprendre de votre bouche, monsieur, lequel de ses
articles a assn le coup de massue...

--Aux cent ttes de l'Hydre de la Corruption rampant dans la poussire,
monstre terrass, transperc par le glaive de la Raison, et lanant
jusqu' la vote cleste son empourpr venin, acheva M. Brick, se
coiffant d'un air farouche, d'une petite casquette de drap bien, 
visire vernisse, et citant son dernier article.

--Une libation  la libert! hein. Brick? souffla le colonel.

--C'est de sang parfois qu'il la faut boire! s'cria le petit homme
prompt  la rplique; oui, de sang! et,  ce mot, il referma sa
gigantesque paire de ciseaux avec un bruit aigre et discord, comme s'ils
faisaient cho et se rangeaient  son opinion sanguinaire.

A ce moment critique, ces deux majestueux organes de la presse firent
une pause et regardrent Martin dans l'attente d'une rponse.

Sur ma vie, dit ce dernier, qui avait repris sa froideur habituelle, je
ne saurais vous donner l-dessus le moindre renseignement, car la vrit
est que je...

--Arrtez! s'cria le colonel, jetant un regard sombre  son
collaborateur charg du dpartement de la guerre, et hochant la tte 
chaque phrase. Je sais ce que vous allez nous dire. Vous n'avez jamais
entendu parler de Jefferson Brick; vous n'avez jamais rien lu de lui;
vous ignoriez jusqu' l'existence du journal _le Rowdy_; vous ne saviez
mme pas quelle immense influence il exerce sur les cabinets de
l'Europe! c'est bien cela, n'est-ce pas? dites oui.

--C'est certainement ce que j'allais rpondre, reprit Martin.

--Contenez-vous, Jefferson! dit le colonel gravement, n'clatez pas!...
O Europens! quand ouvrirez-vous les yeux  la vrit? quand
sortirez-vous des tnbres de l'erreur?... Sur ce, prenons un verre de
vin. Tout en parlant, le colonel se laissa glisser au bas de la table,
et tira d'un panier derrire la porte une bouteille de Champagne et
trois verres.



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE VIII.

LES DSASTRES

L'ASSASSIN de Rosalia, aprs avoir gagn le rivage, traversa
les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois
o il avait conu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il
entra dans la citadelle, et, arriv dans son appartement, il respira
comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant
sur son lit, il s'cria: Enfin, je suis content.

[Illustration.]

Mais le contentement ne suit point le crime, mme chez ceux qui ont le
plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses
comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se
hrisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un
linceul; ses membres agits se tordaient sur le lit; il voulait feindre
la tranquillit devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il
essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait  lui, il les sentait tout
grands ouverts, fixs sur des fantmes qui fascinaient sa vue. Ces
fantmes n'taient point voqus par la peur, mais ils lui
reprsentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses.
Immobile, il les retrouvait au pied de son lit,  son chevet,  la porte
de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les viter, il s'efforait de
trouver dans cet pouvantable spectacle une source d'atroces
jouissances. Il sauta  bas de son lit, courut au sommet de la tour; et
l, arrtant ses regards tincelants sur le lac, ses noirs cheveux pais
sur ses tempes fivreuses, d'une main tenant son pe, tandis que
l'autre se crispait sur les crneaux, on l'aurait pris pour une statue
place en cet endroit pour orner l'difice ou effrayer la vue, il secoua
enfin rsolument la tte, et dit;

Tu es l! l au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit
n'est-elle pas ternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de
tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!

Puis il vit les tnbres s'paissir vers le couchant, et une nue aussi
noire que la fume d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prvit
la bourrasque, et il s'en rjouit; il s'en rjouit quand elle redoubla
de violence; chaque clat du vent et de la foudre le transportait d'un
infernal plaisir, parce que, dans la frnsie de sa rage, il pensait que
sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pntrait tout
entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en dsordre, et il ne
le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.

Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premires lueurs de l'aube. Il
sauta  cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si,
par hasard, Rosalia n'avait point abord, ou plutt si la tempte
n'avait point rejet l un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de
rien. Au comble de son horrible joie, il espra que son plan avait
compltement russi, et que le lac s'tait referm sur la victime et sur
les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses
remords sous une activit fbrile; il envoya aux environs s'informer si
la tempte ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous
prtexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui
infestaient la valle Saint-Martin, il fit partir de divers cts des
batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils
auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noye. Il put
donc s'crier; Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie
avoir t longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu
l'as mrit! Puiss-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de
celle de ton infme amant!

Si on a une ide de la puissance sans frein des gouverneurs militaires
en tout temps, et du dsordre particulier de cette poque, o, pour
dbrouiller un ddale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui
dfendait de rechercher les dlits commis durant la guerre de Monza,
depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 dcembre 1329, on comprendra
facilement comment personne ne demanda  Ramengo un compte juridique de
la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses
gaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prtextes. Il rpandit 
Lecco le bruit que Rosalia avait t  Milan, qu'elle s'tait chappe
pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle tait
morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en tre dsespr, et cacha
ainsi son crime sous d'impntrables apparences, et garda son secret
aussi bien que le lac, son unique confident.

Les annes coururent. Aprs les vnements que nous avons raconts,
Pusterla pousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la
famille, assista aux pompes de la bndiction nuptiale. A cette heure
sainte, o le coeur bat sur la frontire de deux vies, entre les dsirs
du pass et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraa
le moment o cette vierge pure avait jur de l'aimer. Il vit ensuite la
tendresse et la flicit rpandre leurs fleurs sur les pas de
Margherita; une jalousie froce s'empara de son me lorsqu'il vit
Pusterla, cet ennemi abhorr, devenir l'poux d'une gracieuse enfant. Le
bonheur dont il fut tmoin, et qui naissait au milieu de ces pures
affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait t ferme, la
blessure qu'il n'avait reue, comme il le pensait, que des mains de
Pusterla. Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jet
dans mon coeur les fureurs qui le dvorent... et il est au comble de la
flicit! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donn! Oh! un
fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles
riantes esprances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir veiller aussi
l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est
cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modle de
beaut et de vertu! Oh! puiss-je un jour troubler ces vives
jouissances! puiss-je porter  ses lvres l'amertume du fiel dont il
m'a abreuv!

[Illustration.]

Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux
apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tt vritablement laiss
captiver par la vertu et les charmes de Margherita, dmon pris d'un
ange; soit qu'il ne crt sa vengeance complte qu'autant qu'il aurait
rendu  Pusterla l'outrage qu'il prtendait en avoir reu, il commena 
entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles
respirrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire
comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'
la lui dclarer ouvertement. Margherita se sentait trop leve au-dessus
de Ramengo, dont un secret instinct lui rvlait la bassesse,
quoiqu'elle ne connt point les crimes qu'il avait commis, pour que les
grossires poursuites de cet homme troublassent sa tranquillit. Elle
garda un profond silence, et il lui parut que le mpris tait le juste
chtiment de sa faute. Mais Ramengo n'tait pas homme  s'avouer vaincu
aprs une premire dfaite; il s'animait de plus en plus, peut-tre par
dpit, peut-tre parce que, confiant dans son mrite comme ceux qui en
ont le moins, il esprait, avec de la persvrance, remporter une
victoire d'autant plus glorieuse qu'elle tait plus difficile, en outre,
il avait fermement rsolu de commencer ses vengeances contre Pusterla,
en dshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que
les apparences y fussent, et que la malignit du vulgaire, en condamnant
Margherita, troublt le sommeil de Franciscolo. Cette femme, se
disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est
celle qui n'agre point l'hommage rendu  sa beaut? Oh! elle
succombera, elle succombera! que l'occasion se prsente seulement.

L'occasion lui parut se prsenter dans la circonstance que je vais dire.

Bien qu'elle ne ft pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis
dans le seizime, sicle et dans le sicle suivant, l'opinion courait
alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acqurir
par l une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le
plus souvent pour nuire  ses semblables. On savait que les loups-garous
et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait
pas une tempte qu'on ne leur attribut. On en trouvait des preuves
irrfragables dans les tranges apparences que prenaient les nuages en
s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de
gants, de btes, de dmons.

Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort prs aux
choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient
dpendre des oracles de ces prophtes leurs actions, leurs guerres,
leurs voyages. Toute maladie un peu trange tait attribue  un sort, 
un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont
l'homme n'avait pas le courage de s'accuser taient considres comme
l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant
certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules
infernaux.

Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les ttes
populaires; on pouvait mme dire qu'elles ne s'taient enracines dans
le peuple que grce aux discussions et aux dispositions des chefs du
peuple. Les rpubliques rendirent des dcrets contre les enchanteurs;
toutes les glises consacrrent des formules pour les maudire et les
conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion srieuse et
en rgle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les dlits de sorcellerie,
la croyance aux sorciers prit le caractre de la certitude. Comment
imaginer que la justice ft dans l'erreur? Ainsi rduite en systme,
cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prtendaient au
titre de savant; d'un autre ct, propager dans le vulgaire par des
bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle
autorit, que le renom de blasphmateur et d'hrtique et aussitt
atteint, ceux qui l'auraient rvoque en doute.

La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des
perscutions dont ils taient l'objet, les remdes et les antidotes se
multiplirent. Pendant que la classe cultive avait les conjurations et
les bchers, le peuple, sans recourir  de si grands et si atroces
moyens, opposait superstitions  superstitions, parmi les remdes les
plus efficaces, on comptait surtout la rose de la nuit de Saint-Jean.
Qui avait t baign de cette rose, tait assur toute l'anne contre
les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant
cette nuit taient la pierre de touche et la gurison des incantations.
Cette croyance s'unissait  d'autres croyance analogues qu'il est
inutile de commenter ici, mais qui ont laiss des traces jusque dans le
sicle des machines  vapeur, tant en Italie que dans les pays
trangers. Dans tout le Nord, de la Sude  la Saxe et sur le Rhin, on
allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se
trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point
s'tonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les
hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinires font des feux de
joie pendant cette soire. A Londres, les ramoneurs mnent des danses et
des processions, revtus de costumes grotesques. Dans une valle du
comt d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour triller
le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de
terrain de manire  reprsenter un cheval gigantesque; puis, aprs cet
exploit, ils passent la journe en ftes champtres. Je sais des
districts de la Lombardie o, malgr les prohibitions, on sonne
continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean.
Enfant, plus d'une fois j'ai t men par quelque bonne femme pour
recevoir la rose de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montr
d'normes noyers qui, aprs tre rests arides jusqu' cette nuit, le
matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un
feuillage touffu.

Du temps de notre Marguerite, on clbrait avec plus de pompe, en raison
de la foi ou de la crdulit, la veille de la Saint-Jean. Depuis la
tombe de la nuit jusqu' l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans
les cent vingt campaniles de la cit, afin que les sorcires, qui, si
vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne
pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empcher, par leur
malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne
fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rose
miraculeuse. C'tait une espce de fte, un carnaval nocturne.

[Illustration.]

Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et
l, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient,
dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux
vieillards, qui d'un pas paresseux s'taient trans eux aussi au clair
de lune, ils rptaient une litanie d'histoires de sorcires. Une bonne
dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel vnement; une
autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait
entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine;
celle-l avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque
son mari tait absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec
un esprit; les plus nombreuses et les plus sincres taient celles qui
affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce
qu'elles n'avaient jamais cess de se baigner dans la rose de la
Saint-Jean.

L'glise, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique
et prive, ne se tenait point  l'cart en cette occasion; et comme la
coutume s'en est conserve jusqu' nos jours pour la fte de la
Nativit, on clbrait alors  la Saint-Jean trois messes, l'une 
minuit, l'autre au point du jour, la troisime  nones. Pendant et aprs
la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de
mtre vari; il tait entonn par les clercs et les prtres, et le
peuple, de toute sa voix, et avec les _spropositi_ dont il a coutume
d'orner les chants en latin, donnait le rpons:

        Quam beatus puer natus
        Salvatoris angelus,
        Incarnati nobis dati........

Je n'ai pas besoin de dire qu' Milan la solennit tait plus bruyante
et plus raffine. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous cts,
et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore
aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil 
s'y rendre en beaux vtements blancs relevs d'ornements de couleurs
varies, qui tranchaient d'une faon merveilleuse sur le fond obscur de
la nuit. Elles taient dcolletes autant que le comportait la saison et
l'usage, et pares lgamment de fleurs qui couronnaient leur front,
qu'elles tenaient  la main, qu'elles portaient en bouquets  leur
ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand
nombre d'entre elles entonnaient des _canzones_ d'une musique
trs-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres
menaient des danses pleines de vivacit au son d'allgres symphonies. On
ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litire ni  cheval;
tout le monde tait donc oblig de s'y rendre  pied, nobles et plbiens
indistinctement, ple-mle, riches et pauvres: et comme ce mlange
favorisait l'oubli des outrageuses diffrences de fortune, il en
naissait une libert vive et hardie, semblable  celle des bals masqus
en carnaval. La nuit, la foule, la commune allgresse, occasionnaient,
comme on le pense bien, beaucoup de dsordres dans des temps comme ceux
dont nous nous occupons.

Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crt aux sorciers et aux
superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutt. Il est pourtant
probable qu'elle n'tait point incrdule  cet gard, car lorsqu'une
erreur est gnralement accrdite, il n'y a qu'un bien petit nombre
d'esprits que la sagacit d'observation et le mpris de l'autorit
dfendent de la dviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se
mlait  la foule dans cette solennit populaire, et qu'elle avait
coutume de prendre un dlassement honnte avec ses compagnes, se
promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la prsence
de Marguerite en ce lieu tait favorable  ses projets, et il se tnt
constamment auprs de la femme de Pusterla, troitement attach  ses
pas comme un remords.

Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette srie de faits assez
dcousus, usent en gnral d'une licence de langage qui sonnerait mal
aux oreilles modernes, habitues aux voiles et aux mnagements.
Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soire,
ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprs de
Marguerite. Mais il est facile de comprendre  quel degr il poussa
l'insolence, puisque Marguerite, malgr la modration de son esprit et
la dlicatesse de ses manires, s'emporta jusqu' lui donner un
soufflet.

Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrmdiable, ce fut
pour l'me criminelle de Ramengo, qui, comme un vase ftide corrompt la
rose du ciel qu'il reoit, trouvait dans les affections les plus
tendres un stimulant  ses sclratesses. Il ne conut point de remords
de sa grossiret; il ne vit que son orgueil outrag, son honneur
compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait dj, contre Pusterla
s'alluma plus froce contre la femme de son ennemi. Oui, oui, se
disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages.
Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!

Marguerite ne crut point devoir raconter  son mari cette insulte de
Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement  l'abri des
tentatives d'un tre si mprisable: les confier  son poux n'aurait eu
d'autre rsultat que d'exciter des dbats et des malheurs rciproques.
D'ailleurs,  partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se prsenter au
palais des Pusterla. Les premires fois qu'il se trouva sur les pas de
Franciscolo, il s'loigna avec soin; mais comme les manires de son
patron n'taient point changes  son gard lorsqu'il le rencontrait
dans les maisons trangres, il comprit bientt qu'il n'tait point
instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage
s'envenima mme encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excs de son
mpris pour lui, Marguerite l'avait regard comme indigne de colre. La
haine des mchants grandit en raison de la supriorit de leurs ennemis.
Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla
aurait rachet les injures qu'il en avait reues. Il tenait ouverts des
yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le
seuil. Dj nous avons vu avec quelles insinuations sduisantes il
inspirait  Luchino le dsir de dshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut
l'animosit de Pusterla contre les Visconti, il espra que l'occasion de
le perdre ne tarderait pas  se prsenter: une accusation est si facile
 inventer!

Une anne presque entire venait de s'couler depuis ce que je viens de
vous raconter, et le prochain retour de la solennit de la Saint-Jean
avait rouvert dans l'me de Ramengo la plaie mal ferme. Les apprts des
citoyens pour fter cette nuit, dont trois jours les sparaient  peine,
les prparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fte est
un vnement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle
bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation
d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonne avec
laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son poux, mais
leurs amis, qu'il excrait parce qu'ils taient aims d'eux. En mme
temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui
prouvant le zle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de
loin le but de ses dsirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu' se
faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc  la cour, et, ayant
obtenu accs auprs de Luchino, il lui rvla toute la trame, et on
imagine aisment s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires
pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait t menac. Le
secret retour de Pusterla  Milan, et l'abandon de son ambassade,
donnaient dj matire aux soupons. Le souvenir tait rcent de
Plaisance enleve  Galas, prcisment par les manoeuvres d'un mari
outrag; Luchino savait, en outre, qu'il mritait la haine d'un grand
nombre de ses sujets, et souhaitait un prtexte pour punir Marguerite de
ses vertueux ddains. Quand le mchant trouve  cacher l'iniquit sous
le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il
ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les
premiers taient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se
rgler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo
pour savoir qu'il n'tait point de torture qui pt lui arracher un aveu
nuisible  la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait
sacrifi sa vie, vie d'homme obscur et  laquelle le prince n'attachait
aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur
Casabelletta. Il n'avait pas un grand intrt  se taire, et la torture
devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procder, sinon
avec quit, du moins lgalement, contre ceux qu'on avait  coeur
d'atteindre.

[Illustration.]

Avec l'emportement habituel de sa dmarche, et jetant les yeux de tous
cts, Alpinolo traversait la place du Dme, toujours plein
d'enthousiasme pour les mmes chimres, lorsqu'il s'entendit appeler 
voix basse; il se retourna et aperut un des sergents du capitaine de
justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les
assembles populaires, au jeu, dans les spectacles,  la taverne, lieux
que frquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes
gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se rjouit de cette
rencontre; le sergent passa d'un air mystrieux  ses cts et lui dit:
Suivez-moi. Puis, comme s'il n'et rien dit, il prit le chemin du
Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et,
regardant avec soin s'il n'tait, point aperu: Allez, dit-il 
Alpinolo d'une voix altre, allez et fuyez, et prparez  Pusterla les
moyens d'une prompte fuite.

--Mais pourquoi?

--Le seigneur Luchino a donn l'ordre de l'incarcrer, lui, sa femme, et
tous ses amis.

--Il a peut-tre dcouvert?...

--Oui: il sait tout; on a appliqu Menclozzo  la torture, et il a
parl.

--Quel est le tratre?

--Dieu le sait. Nul n'a parl aujourd'hui au prince, si ce n'est
Ramengo.

--Ramengo! s'cria Alpinolo avec l'accent d'une terreur dsespre.
C'tait donc  un tratre qu'il s'tait si entirement confi; c'tait
donc son imprudence qui avait creus un tel prcipice sous les pas de
ses amis. Hurlant et blasphmant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent
sans le remercier de son avis bienveillant, courut  travers la rue des
marchands d'or, passa par la _Balla_, se rendit  la poterne de derrire
du palais des Pusterla, et y frappa violemment. Oh! oh! voulez-vous
donc enfoncer la porte? s'cria une voix de l'intrieur; et on vit
passer, par une lucarne latrale, une tte noire et barbue, avec deux
yeux fendus  coups de hache et une balafre sur la joue. C'tait notre
connaissance Franzino Malcolzato; il s'tait acquis dans le pays un
mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois
de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son
propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu' ce qu'il ft entr au
service de Pusterla. Quelque honnte que ft un seigneur, il tenait
nanmoins  ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever
un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en
servir au besoin contre eux-mmes, dans ces temps o la justice ne
s'obtenait gure qu' la pointe de l'pe ou du poignard.

Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitt.

O est Franciscolo? lui demanda en toute hte le jeune page.

--Il est dehors.

--Et Marguerite, notre matresse?

--Elle est galement sortie.

--O sont-ils, au nom de Dieu?

Malcolzato ne rpondit que par un haussement d'paules pour tmoigner
son ignorance. Alpinolo, au comble du dsespoir, courut aux curies,
sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea  toute bride vers les
lieux o il supposait que les Pusterla s'taient rendus. La dernire
parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci:
Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!

Qu'il soit maudit! rpta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui
fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit
sur un banc de pierre  ct de la porte, et jetant un coup d'oeil sur
la vipre des Visconti, qui tait peinte sur un pilier voisin, il se mit
 siffler et  la regarder d'un air goguenard. Il tait mal dispos pour
les Visconti, dont la puissance rprimait les gens de son espce; dans
la maison o il tait entr il n'entendait point parler de ces princes
avec le miel sur les lvres; encore excit par la bruyante imprcation
d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il
dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux
surmonts d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en
descendait qui s'attachait au cou de la vipre. Il contempla son oeuvre
du mme oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart;
puis, clatant de rire, il rptait d'un ton railleur: Pendue la
vipre! la vipre pendue! puisse-t-il en tre de mme de son patron!

Pendant que le spadassin restait plong dans une imbcile extase,
l'orage s'amassait derrire lui. Sur l'ordre de Luchino, le conntable
Sfolcada Melik s'avanait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses
compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa dfense parce
qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du
pape, et restaient insensibles aux sductions des novateurs, Sfolcada
Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles
dans leur palais. Le pitinement des chevaux, le pas lourd des
fantassins, attiraient les Milanais aux fentres et aux portes de leurs
boutiques, Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu
nous protge!--O vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez,
regardez! ils ont des pieux, des bliers, des chelles: ils vont donc 
l'attaque d'une forteresse? Les plus paisibles et les plus laborieux se
contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de
leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les
charbonniers, les bouchers, se mettaient  la suite de la troupe, et se
demandaient les uns aux autres o l'on allait, sans que personne pt
satisfaire la commune curiosit. Melik se dirigea du ct du march.
Est-ce qu'il veut fter le seigneur Barnab? ou bien le beau Galas?
il lui porte ombrage!--Il en est jaloux. Mais les archers font un
dtour. Attendons  voir.--Ils s'arrtent dans la rue des Pusterla.
--Ils appuient les chelles aux murs.--Vois donc celui-l comme il
grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux
Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs!
sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!

[Illustration.]

Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient  regarder,
mais ils taient tenus  distance respectueuse par les hallebardes des
soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte,
les fentres, jusqu'au toit. Une autre, guide par un personnage que sa
visire baisse empchait de reconnatre, prit la voie des seigneurs
Piatti, et arriva derrire Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que
nous avons rapport, Une potence! la vipre, pendue! les Visconti
menacs de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mmes sont dans
l'intelligence du complot. Ainsi disait un homme de la bande pendant
qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un billon
comprimait les cris du portier, et les cordes l'empchaient de rpondre
aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient
vaillamment.

Cette poterne, les fentres, les toits, avaient ouvert l'entre du
palais  la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des
serviteurs qui se trouvrent sous leurs mains. Puis ils rpandirent dans
les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie,
cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de
matre  tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.

[Illustration.]

C'tait surtout le personnage  la visire baisse qui se faisait
remarquer par son ardeur  poursuivre les perquisitions. Il paraissait
avoir une grande connaissance de maison, et mettait une vritable
passion  fouiller les chambres, de plus en plus mcontent  mesure
qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait dserte ou occupe par
d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout  coup dans une galerie, il vit
Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un pervier,
sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du
palais. La lvre crispe par le plus amer sourire, le bourreau
s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il et
voulu le mettre en pices avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre
petit criait de toute sa force, appelait son pre et sa mre, l'inconnu
le serrait avec frocit contre sa poitrine, et lui demandait avec
force: O est ta mre? Mais connue Venturino ne rpondait que par ses
cris et ses larmes, il le menaait, le frappait, et, sans l'abandonner
d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans
oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni
Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles prpares,
tout ce qui pouvait attester la prsence de Franciscolo  Milan ou les
prparatifs d'une rvolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que
Matteo Visconti avait confie  Pusterla pour qu'il la remit  ses
frres. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprtait
dj  partir  demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le
pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.

Au milieu de la disette qui rgnait alors, beaucoup de femmes, cdant
aux suggestions de la faim, vendaient leur beaut et leur honneur. Prs
de Sainte-Euphmie habitait une famille tellement ncessiteuse, que les
parents prtrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui
promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit  leurs besoins. La jeune
fille, leve dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu,
ne pouvait se soumettre  l'ide dsolante d'un amour sans vertu et sans
avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais
celui-ci n'coutait que ses grossiers dsirs, les autres taient vaincus
par la faim. Dans cette extrmit, la jeune fille recourut  Marguerite,
et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua pargnrent un
crime.

A ce moment survint pour Marguerite la ncessit d'un dpart imprvu.
Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle ft fatigue
des prparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir  la
maison de la jeune infortune,  l'heure o elle savait y rencontrer le
riche seigneur. L, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait
voulu conclure, et le loua de la charit dont il avait us  l'gard de
ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouv un mari pour
la jeune fille, un honnte ouvrier tisserand, et lui dit que les
fianailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'tait l
l'occasion de dployer sa libralit. Ou fit venir l'poux, l'anneau fut
donn, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bndictions de ces
pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistt le
lendemain aux rjouissances qu'elle leur avait prpares.

Oh! les bndictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce
n'est pas sur cette terre infconde de l'exil!

Pendant qu'enveloppe dans sa mantille, Marguerite retournait  son
palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison,
elle s'aperut qu'elle tait entoure d'une grande foule. Qu'est-ce que
ce pouvait tre? Quels frmissements au coeur de l'pouse et de la mre?
A travers la foule,  travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage.
Plus d'un lui disait: Fuyez, chappez-vous. Elle-mme, arrive au
front de la multitude, elle hsitait  pousser plus avant, en voyant cet
envahissement de son palais. Tout  coup elle aperoit sur le seuil de
la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de
semblables circonstances, une femme connat-elle des dangers? une mre
en connat-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut
pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa
chapper un cri d'infernale joie, auquel rpondit un cri de terreur de
l'enfant, et que, montrant Marguerite  Sfolcada Melik, il lui dit: La
voil; c'est elle. Qu'on l'enchane. Le conntable en donna l'ordre;
mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile,  la
vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beaut, de ces yeux
anims par l'amour et par l'pouvante, de la blancheur de ce teint pli,
 l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'loquence, le
dsespoir et le dvouement, qui lui faisaient oublier son propre danger
pour ne songer qu'au pril des objets de sa tendresse, ces mercenaires
restrent comme frapps d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait
peu de cas des prires touchantes que lui adressait Marguerite, et qui
ne voulait point se relcher dans cette mission de cruaut qu'il
exerait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille
lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais
auparavant le sclrat, toujours cach par sa visire, s'approcha de
l'infortune, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais
o perait la rage: Marguerite, rappelez-vous la nuit de la
Saint-Jean.

[Illustration.]

Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le
tromper, les arrts de la justice souveraine taient proclams  grands
cris et au bruit des cloches sonnant  toute vole d'glise en glise;
les cloches se mirent en mouvement les unes aprs les autres, pour
continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut
comme boulevers: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets,
troubls, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardt
plus aucune mesure, et qu'il fallt dsormais que la libert de chacun
ft  la merci de son caprice. Par degrs les imaginations s'allumrent:
un blma d'abord avec quelque modration; du blme on passa aux injures,
des injures aux menaces; des groupes se formrent de tous cts, dans
lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de
Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de libert
dont avaient joui leurs anctres, excitaient ouvertement les Milanais 
prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure o, selon les
ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine
de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil  un
mur qui s'croule sous la pioche du maon, se fondre et se disperser en
tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrrent
dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en dtachant leurs
armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs
lances, en faisant, en un mot, tous les prparatifs ncessaires pour
pourfendre des gants. Pendant les premires heures de la nuit, de
fentre en fentre, on les entendait se crier: Eh bien! compre, rien
de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non. Puis,
aprs un instant de silence, la mme demande recommenait, suivie de la
mme rponse.

Peu  peu cette grande bullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les
prudents vieillards parvinrent  mettre ces furieux dans leur lit. Les
fentres se fermrent, les lumires s'teignirent, et tout rentra dans
l'obscurit et dans le repos.

Le lendemain matin,  demi veills, au milieu de leur pacifique
billement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de
la veille. Leur mmoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue;
ils tirent leur tte de dessous la couverture: Comment, il est dj
jour! Ils prtent l'oreille; c'est le calme accoutum, le tranquille
murmure des autres matines. Tout  fait refroidis, tout  fait
paisibles ils se dtirent  loisir,  loisir se mettent sur leur sant,
et se tranent enfin  la fentre. Tout est vraiment tranquille: les
boutiques sont encore fermes; les cloches ne sonnent que la messe ou
les matines; les laitires, les jardiniers, les maons, les voyers, les
manoeuvres, s'en vont  leurs travaux ordinaires.

Tant mieux! s'crient-ils, grces en soient rendues au Seigneur!

Une lche scurit a succd au courage de la peur;  cette grande
imptuosit,  cet lan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte
trs-peu virile leur fait mme regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire
dans la prcdente soire. Mais nous tions si nombreux, se disent-ils;
naturellement on n'aura pas pris garde  moi; au besoin, je dirai que
j'tais entre deux vins.

Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils
recommandent  leurs femmes de remettre en place les armes si
belliqueusement tires, de faire dire leur prire aux enfants, et de
tenir la soupe prte pour le premier coup de la _Zavatora_ (c'tait une
cloche, ainsi appele du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et
elle annonait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet
bien dur, ils retournaient  leurs travaux, dociles, libres de toute
pense, comme si rien ne ft arriv. De tout ce dbordement de paroles,
de ce fracas d'imprcations et de fanfaronnades menaantes, il n'tait
rien rest qu'une mystrieuse rumeur, une curiosit pleine de dfiance,
un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu
qu'entre les amis les plus particuliers et les plus srs.

Eh bien! il y a du nouveau?

--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes
chalands, qui est intimement li avec le cuisinier du lieutenant du
capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses dtails.

--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il?

--Ils donneront de l'ouvrage  matre Impicca (c'tait le nom du
bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: _Suspendatur eo modo ut
moriatur. Qu'il soit pendu jusqu' ce que mort s'ensuive_.

--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parl?

--Je ne sais que dire. Les honntes gens ne se mlent point de remuer.
Quelles intrigues entrent dans la tte de ces seigneurs! Vouloir se
heurter contre les murs! c'est comme si le limaon voulait opposer ses
cornes  celles du blier. Ai-je bien parl?

--Comme un prdicateur.

--C'est l'histoire de l'ne qui, passant l'autre jour par ici, s'entta
 ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son matre le btonna
tant qu'il en pt porter, et la bte, ruant, brayant, rcalcitrant, dut
 la fin cder et marcher.

--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'ne en passe par
ce que veut le patron.

--C'est cela mme. Les hommes sont ns. une partie pour obir, une
partie pour commander. Est-ce bien parl; Un peu au-dessus, un peu
au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses
vont toujours du mme pied, et, de toute manire, il nous faut
travailler tout le jour. Est-ce bien parl?

--Trs-bien. Quant  moi, je suis avec des moines et je cultive leur
jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi
vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus
fort vive la vipre.

--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout.

--Et qu'on meurt dans son lit.

Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci
excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti
insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, l ils faisaient
ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les
limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux,
des riches, des dsoeuvrs, des gens affaires, des dvots, remplissait 
son ordinaire les rues, les maisons, les places, les glises; les uns
tristes, les autres joyeux, chacun selon l'tat de sa fortune et les
vnements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce
qui faisait le malheur gnral.

Le dimanche suivant, ce fut  Milan une solennit mmorable, 
l'occasion du synode gnral des dominicains, tenu dans le couvent de
Saint-Eustorge, sous la prsidence d'Ugo Vantemann, sixime gnral de
cet ordre rcent et alors dans toute l'nergie de sa puissance. On y
rsolut le transfrement du corps de Pierre martyr, de Vrone, tu 
Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zle que dployait ce
personnage pour tablir et exercer en Italie l'inquisition contre
l'hrsie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de
la sculpture, avait compos pour l'glise de Saint-Eustorge cette
merveilleuse chsse que tout le monde connat. Giovanni Visconti, frre
de Luchino, y dposa les saintes reliques, revtu de ses habits
pontificaux,  la tte d'une somptueuse procession o figuraient tous
les vques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et
soixante corporations d'artisans et de ngociants, chacun avec sa devise
et son tendard  l'image du saint son patron. Le peuple accourut en
foule de toutes les cits, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout
le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des
reprsentations de mystres, et des prires, de l' ivrognerie, une
dvotion et une allgresse qu'un ne sautait dcrire. Le soir, des
chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le
vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices.



Ameublement en cuir.

Pendant de longues annes les meubles en bois sculpt sont rests
ensevelis dans la chaumire enfume du paysan ou dans les coins obscurs
de quelques chteaux inhabits. Des amateurs clairs ont form des
collections en runissant  petit bruit les dbris pars du luxe des
sicles passs. L'attention publique fut attire par ces petits muses,
et quelques annes suffirent pour dpouiller les dpartements de toutes
ces richesses du Moyen-Age, ouvrage des moines, pour la plupart. Mais, 
de rares exceptions prs, les usages grossiers, aussi bien que le temps,
avaient tellement dfigur ces meubles, que l'on renona bientt  en
orner les appartements. Des sculpteurs sur bois voulurent donner des
meubles neufs: le prix tait trop elev, ou l'imitation trop imparfaite.

[Illustration: Cuir repouss.--Toilette.]

[Illustration: Prie-Dieu gothique.]

[Illustration: Fauteuil gothique.]

[Illustration: Pupitre renaissance.]

[Illustration: Fauteuil renaissance.]

Voici qu'une heureuse invention permet  tout le monde de possder le
prie-Dieu d'Agns Sorel, le fauteuil de Louis XI, le reliquaire de saint
Louis, etc., de mme que nous avons aujourd'hui les chefs-d'oeuvre des
grecs pour ornements de nos habitations.--Des meubles en cuir estamp,
et plus solides que ceux en bois, ont rsolu ce problme. La
reproduction est aussi fidle que possible, les fibres du bois sont mme
indiques, et la couleur peut tre donne au degr que l'on veut, sans
pour cela altrer la forme. Nous figurons ici quelques-unes de ces
productions remarquables dont nous devons les dessins aux soins clairs
de M. Flix Martin, architecte et directeur de la manufacture des cuirs
et carton-toile en relief.--Nous avons vu  l'exposition, rue
Basse-du-Rempart, des meubles de toutes formes et de toutes poques,
dont l'extrme dlicatesse ne le cde en rien aux originaux
eux-mmes.--C'est une bonne fortune pour les amateurs du bois sculpt,
dont les meubles sont dsormais  l'abri des mutilations. Ces cuirs
estampes sont remplis d'un mastic de bois qui les rend plus solides que
le marbre; cette nouvelle branche d'Industrie parat appele  un succs
durable Quel propritaire d'un vieux manoir ne voudra pas en faire
dcorer au moins une salle dans le style de ses anciens matres, quand
il pourra, en quelques jours, transformer son salon, sa chambre 
coucher et sa salle  manger en salon de Louis XI, en chambre  coucher
de Franois 1er et en salle  manger de Louis XIV?

checs.

SOLUTION DU PROBLME N 5 CONTENU DANS LA VINGT-QUATRIME LIVRAISON.

        BLANCS.                                  NOIRS

1. Le F  sa septime case: chec.   1. Le F  la cinquime case du
2. La D  sa deuxime case:                 C. de la dame.
       chec.                        2. La T prend la D.
3. La T  la troisime case du C.
       de la D: chec et mat.


N 6.

LES BLANCS FONT MAT EN QUATRE COUPS.

[Illustration.]

_La solution  une prochaine livraison._



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

La reine d'Angleterre est venue manger au chteau d'Eu, le 2 septembre
1843 (1008 sans 43).

[Illustration: nouveau rbus. AVIS.]








End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0030, 23 Septembre
1843, by Various

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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