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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nach Paris + +Author: Louis Dumur + +Release Date: January 15, 2012 [EBook #38581] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + + + + + + +Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures +pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont +écrits avec un tréma.æææ + + + + + _DU MÊME AUTEUR_ + + Le Boucher de Verdun, roman. 1 vol. + + + + + LOUIS DUMUR + + NACH PARIS! + + ROMAN + + PARIS + + ALBIN MICHEL, ÉDITEUR + + 22, Rue Huyghens, 22 + + Tous droits réservés + + +IL A ÉTÉ TIRÉ + +25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE + +NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25 + +ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA + +NUMÉROTÉS DE 26 A 600 + +Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation +réservés pour tous pays. + +_Copyright 1919, by_ LOUIS DUMUR + + + + +_Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec +quelques officiers allemands internés. L'un d'eux me parut assez naïf et +moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilisé dès +le début de la guerre, deux fois blessé, il avait été fait prisonnier à +Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilités. Il avait, en +Prusse, une famille qu'il désirait retrouver et une fiancée que, bien +que fort détérioré, il comptait encore épouser. Je ne donne ici que la +première partie de ses souvenirs. Elle se termine à la Marne et à sa +première blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des +romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire +davantage, déclarent avoir reçu ou trouvé un manuscrit, rapporter mot +pour mot un récit ou l'avoir transcrit sous dictée. Je ne dirai rien ne +semblable. Je ne prétends point reproduire, ni suivre pas à pas la +relation de mon narrateur. Je me suis borné à prendre des notes. Après +quoi, me substituant à mon Boche, je raconte à mon tour son histoire, à +ma manière._ + + + + +NACH PARIS + + + + +I + + +Qui m'eût dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que +les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les +ruines pittoresques du vieux château de Halle et que, tout le long de la +Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits +roux, ses édifices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom, +disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public +joyeux circulait en vêtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux +étalages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grün ou au +Ratskeller, que les casquettes des étudiants émaillaient de leurs +couleurs bruyantes les tonnelles du Jægerberg et que les touristes et +feutres verts, affluant déjà de partout, peuplaient les hôtels, +animaient les salles des musées ou passaient respectueusement devant la +statue de Hændel, qui m'eût dit que, peu de semaines plus tard, ce +paisible séjour se bouleverserait tout à coup de rumeurs belliqueuses, +retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hérisserait de +baïonnettes et frémirait tout entier au roulement des tambours et sous +le grondement régulier des trains militaires? + +Tout fier d'avoir heureusement terminé ma première année d'université, +je me disposais à jouir d'un repos bien gagné dans notre belle propriété +estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bière que j'avais +dû ingurgiter durant ces études, non moins que les livres lus, les +cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agréable +devoir. J'avais en outre rapporté de Halle une balafre, que j'exhibais +orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de +l'oreille, ne constituait pas un moindre témoignage de mon assiduité aux +auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande. + +Je me prélassais donc sans scrupule et fort content de moi-même dans la +quiétude de cet heureux début de vacances, fumant tout le jour de gros +cigares de Brême à bague dorée, agaçant mes soeurs, caressant mes +chiens, saccageant à coups de stick les fleurs du parc, inspectant les +domaines paternels, pêchant la truite dans l'onde jaillissante de +l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit +bourg. + +--Comme il est bien! comme il est distingué! murmurait-on sur mon +passage. + +--Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerçants du lieu, ployés +sur leur ventre à l'entrée de leurs boutiques. + +Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait. + +D'autres fois, digérant dans ma chambre, je passais un coup d'oeil +désoeuvré sur mes livres, j'en parcourais les rangées et les titres, +reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Goethe, mon Koerner, +mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon _Kommersbuch_, sans +négliger ces ignobles romans français dont tout étudiant qui se respecte +se doit de détenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothèque. +J'évoquais, dans la fumée du tabac, l'honorable silhouette de mes +maîtres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous +débrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter à l'idéalisme +allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la création de +l'Empire; le Geheimrat von Trümmerhaufen, professeur d'histoire moderne, +qui, de son geste décisif et de sa parole péremptoire, nous initiait aux +doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat +Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'économie politique, +alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce +anglais; l'érudit Anton Glücken, doyen de la faculté et non moins pourvu +que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art +et nous révélait les beautés de l'architecture gothique, cette pure +émanation du génie allemand, comme il se faisait fort de nous le +démontrer. Parvenu dans ces sereines régions, il m'arrivait alors de +songer lointainement à ce que pourrait être le sujet de ma future thèse. +Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthétique? +Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais déjà le jour où, cette +laborieuse épreuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr +Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor. + +D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou à plume de coq de bruyère +et empaumant la canne à corne de chamois, j'allais excursionner dans la +fraîche vallée de l'Ilse ou à travers les sites romantiques du Harz. Je +longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par +d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les +bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret à de plus +importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken, +d'où se découvraient à mes yeux enchantés, comme sous le coup de balai +des sorcières de Walpurgis, le panorama grandiose des forêts et des +gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la +Rosstrappe, la plateforme légendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine +immense bordée de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches +brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre +légère et bleue des tours de Magdebourg. + +Mais, le plus souvent, pris de velléités plus sociables, je me dirigeais +sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche +ombragée m'y conduisaient. Dans le décor séculaire de ses monuments, la +petite cité mélangeait avec grâce ses maisons médiévales à ses villas +modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majesté de l'histoire. +Goslar! C'est là qu'avaient séjourné Henri et Barberousse; c'est là que +l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf +cents ans, le trône impérial du XIIe siècle. Mais c'était là aussi,--et +voilà principalement ce qui m'y attirait,--c'était là que résidait la +belle Dorothéa von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto +von Treutlingen, blonde, rose, grasse, âgée de dix-neuf ans et, +par-dessus tout, ma fiancée. + +Fiancée, c'était peut-être beaucoup dire: nous ne l'étions encore que +secrètement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite +complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon +père, le conseiller de commerce Hering, et ma mère, Mme la conseillère +de commerce Hering, toléraient mes assiduités, semblaient m'autoriser à +considérer mon choix comme agréé et à libérer ma conscience du soin d'en +dérober l'expression sous un trop prudent mystère. J'étais heureux et +j'étais ardent. + +Ma belle Dorothéa habitait une jolie villa située non loin de la Maison +des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de +chaleur inondait mon coeur. Le carillon de mon coup de timbre se mêlait +au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une +assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit +salon, décoré de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros +zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser +sur son poignet charnu. + +--O Dorothéa, disais-je, encore deux ans d'université et je serai +docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous +marier. + +--Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid, +j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de +bière? + +J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma +balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants. + +Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes +cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des +prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos moeurs +universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes +et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs, +les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la +culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis +brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue +pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour +Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de +Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je +lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie, +sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied +d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de +sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de +cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de +Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous +nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos +séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au +commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les +chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés +de devises, les chants du _Kommersbuch_ vociférés en choeur, les +_Gaudeamus_, les _Ssassa geschmauset_, les _Alt Heidelberg_, les cris +et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire: +_Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!_ et +les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von +Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait +régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une +seule fois au vomitorium. + +--Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration. +C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre. + +--Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je, +j'espère bien y arriver. + +Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois +l'histoire de ma balafre, ma première balafre. + +Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la +ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées +d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des +claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les +duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au +bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au +bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi +porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la +poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le +brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les +grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment +position devant mon adversaire. «_Silentium für die Mensur!_» criait +l'arbitre. Les seconds se garèrent. «_Auslegen_!» commanda le directeur +du combat. Les rapières se mirent en garde. «_Los!_» Patata! patata! +rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés +faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se +cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre, +éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous +leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon +de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un +sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les +rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept +«sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles +éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient +à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets +vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie», +quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant +largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang +chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse. +Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle +sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait +grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre +qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou +trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable +dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi, +sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant +insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les +demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes +linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas. + +La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé. +Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par +l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait: + +--Tu es un héros! + +Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en +cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions +seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la +main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non +moins noble à mes yeux: l'amour. + + * * * * * + +C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que +m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant +le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant +paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui +s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de +teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le +conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture +du _Berliner Tageblatt_, pendant que mes soeurs brodaient sagement au +crochet et que ma mère, Mme la conseillère de commerce Hering, penchée +sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance. +L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir +distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il +m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un +pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence. + +Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale +contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y +avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne +vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues. + +C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon +régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à +six heures. + +Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement +secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père. + +Celui-ci, abandonnant son _Berliner Tageblatt_ qui resta largement étalé +sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après +avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front, +prononça ce seul mot: + +--Mobilisation. + +--_Ach was?_ s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret +à vis. + +Mes deux soeurs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde +s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit +de ma subite importance. + +--_Ja wohl_, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père. +Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est +claire. Devant les complications de la situation internationale, notre +gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à +mobiliser l'armée allemande. + +--Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mère anxieusement. + +--Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien. + +--Que dit le _Berliner Tageblatt_? + +--Le _Berliner_ pense que les événements sont très graves, que +l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa +poudre sèche, tenir son poing haut dressé et empêcher ces taquins de +Français et ces bandits de Russes de se moquer de nous. + +--Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous +autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre. + +--Bien dit! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses +aillent si loin; il suffit généralement de parler fort pour que cette +vermine s'apaise aussitôt. + +--Dieu le veuille! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi. + +Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux +battants la porte de la salle à manger et annonçait: + +--La table est couverte. + +Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit, à cette intéressante +conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soirée +qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pêche du matin, +les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote +d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles, +tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de +commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût +remontré à M. de Bethmann-Hollweg. Ma mère s'affolait, s'énervait, +posait vingt fois les mêmes questions, ne parvenant pas à comprendre +comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la +puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher +ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces +assassins de Serbes. Mes soeurs criaillaient, péroraient, enfilaient +leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était +pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son +service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude. + +--Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon père. + +--C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est +que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir. + +--Quel âge avez-vous, Johann? + +--Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce. + +--Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps? + +--Le dix-septième, monsieur le conseiller de commerce, celui de +Dantzig. + +--Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre. + +--C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux +sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits +enfants. + +--Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil, +vous serez en mesure de les embrocher à leur tour. + +--Quelle horreur! glapit ma mère, toute prête à prendre une crise de +nerfs. + +Mais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de +thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les +verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt +endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se +fit peu à peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela +se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la +France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement +occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la +maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes +vacances interrompues. + +Malgré ces prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne +dormis guère. Je songeais à cette grande caserne de Magdebourg où, au +sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais +la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percés de +centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses +trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son +milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume Ier sur un socle de +stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses +rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambrées de +soldats, une par escouade, avec les lits plats alignés et les files +d'armoires à l'ordonnance; je me remémorais le drill épuisant et le pas +de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de +corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille. +Puis, c'était le champ de manoeuvre, à une heure de la ville, avec ses +baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des +sous-officiers, au rez de chaussée de l'aile gauche de la caserne; le +casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant, +son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son +petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour, +sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au +bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes +supérieurs. + +Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période +d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes manoeuvres +d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des +trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché, +contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle +étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé, +couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des +chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de +la conscience que j'étais une unité de ce vaste ensemble, un rouage de +cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle, +je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et +régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me +réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son +apothéose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui clôtura +ces manoeuvres de l'Elbe, j'eus défilé, la jambe haute et le pied tendu, +en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement, +devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se +cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II, +j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous +côtés les éclats des cuivres tonnant le _Deutschland, Deutschland über +alles_, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand. + +Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans +ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du +poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour +courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur? +Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute animée +d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses +lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait être mon sort, et +avec le mien celui de mon régiment, celui de l'armée, celui de +l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir +autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le +colonel von Steinitz, entre ses favoris à l'autrichienne? Quels +discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von +Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases? +Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumüller, +mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits +dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe, +plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel, +couturé comme un damier, le lieutenant von Bückling, élégant, corseté, +pommadé et le monocle à l'oeil, le sergent-major Schlapps et le +vice-feldwebel Biertümpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz +et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette +immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wacht-am-Rhein, +pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu +de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes +enflammées de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels +je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline +et le ménagement de la hiérarchie, je pouvais nommer mes amis, le +lieutenant Koenig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois +autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron +Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son nom était long +et sa noblesse parcheminée? J'étais resté sans relation avec eux tous, +sauf Koenig, avec qui j'avais échangé quelques billets et, +naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais +adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de voeux. + +Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que +l'inquiétude commençait à m'oppresser et que je me retournais dans mon +lit sans dormir. Au canon des manoeuvres se substituait étrangement dans +ma tête le canon de la guerre: la guerre dont je me représentais déjà en +images vives le tumulte et l'ardente mêlée! Je sentais peu à peu venir +le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil +éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de +sueur: j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma +chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de +France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était +froid sur la table et le soleil inondait ma chambre. + + * * * * * + +L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus +m'empêcher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma +cantine. + +Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d'affection non sans +étonnement, vu ma visite de la veille. + +--Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze +jours. + +--Mon Dieu, Wilfrid, où allez-vous? + +--À Magdebourg. + +--Qu'allez-vous faire à Magdebourg? + +--Je suis appelé pour une période d'instruction militaire. + +Ce pouvait être vrai. J'avais, en effet, à accomplir encore, à la suite +de ma libération, deux périodes de huit semaines pour être nommé +officier de réserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication. +Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait +pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel +extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d'une émotion trop +naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux: + +--Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je +suis appelé: je crois qu'il va y avoir la guerre. + +--La guerre? s'exclama-t-elle bouleversée. La guerre! _Herrgott!_ + +Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier: + +--Papa! papa! il va y avoir la guerre!... + +Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du «strictement secret» de +l'ordre de mobilisation. + +--Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit +savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux. + +--_Herrje!_ que vais-je devenir? + +Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. Il me plaisait de la voir +pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant +pas qu'il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellement +pour la guerre. + +--Je vous rapporterai des bijoux français, fis-je. Car j'espère bien +avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous, +paraît-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en +voit, dit-on, ornés de boucles d'oreilles. + +--De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs. + +--Je vous en enverrai, déclarai-je. + +--Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez? + +Cela me rappela le cri du coeur de Marguerite, dans _Faust_, lorsqu'elle +découvre la cassette apportée par Méphistophélès: + + _Wenn nur die Ohrring' meine wæren!_[1] + +--Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales datées +de tous les lieux de nos victoires. + +--Mais, dit-elle, si c'est vous qui êtes tué? + +--Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort +glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre +vie. + +--Oh! plus que ça, gémit-elle, jusque dans l'éternité! + +C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure, +fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même +temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je +lui contais l'histoire de ma balafre: + +--Tu es un héros! + +Doux souvenirs! moments inoubliables! + +Et quand fut venu celui de la séparation et qu'après lui avoir fait +jurer à nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre, +j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un miel +à mes lèvres le goût de son premier baiser sur la bouche. + +O ma Dorothéa! + + * * * * * + +Il avait été décidé, pour ne pas prêter aux commentaires de la +population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de +paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi +d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait à cinq pas +de distance, portant ma valise. + +Le train s'annonça. Nous le vîmes paraître au déclin de la courbe. Il +vint se ranger le long de la petite gare. Il était passablement plus +long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe. +Des chants sortaient des wagons de troisième. + +--_Einsteigen!... Fertig!_ + +--Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours! + +Le train s'ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller +de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann +ôtait dignement sa casquette. + + + + +II + + +Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a +Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne +de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie. + +Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la +vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient, +pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames +en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de +choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant. +J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la +casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes +circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre +ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un +qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans +quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous +l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune +idée? + +Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient +deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il +en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme +moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un +baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur +présence ne souleva nulle curiosité. + +Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes +montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en +gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne +et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les +magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la +foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le +théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des +enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin +Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près +complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge. + +J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me +rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud. +J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis +cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons +avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros +von Pumplitz, surnommé Falstaff. + +A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi +de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques +événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne +tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes +voisins. + +Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes. +Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions +exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le +gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le +ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à +Vienne avait reçu ses passeports. + + La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la + Serbie, annonçait-on de Vienne à la _Gazette de Magdebourg_, a été + rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule + massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations + en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme. + + Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute + la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en + chantant la _Wacht am Rhein_. Devant l'ambassade de Russie des cris + hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et + l'ambassade d'Angleterre. + +Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données, +datant du jour même: + + Berlin, 27 juillet.--S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa + croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à + Berlin. + + Copenhague, 27 juillet.--Le président de la République française, + interrompant son voyage, a pris la décision de revenir + immédiatement en France. + +Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi? + +Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus +attentivement une douzaine. + + Vienne et Berlin, écrivait la _Neue Freie Presse_, mêlent + aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par + la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a + raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité. + + Cette guerre, exposait la _Zeit_, décidera du sort de + l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du + sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie; + de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de + l'Europe, si la Russie bouge. + + Les _Dernières Nouvelles de Munich_ disaient: + + L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son + origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre + s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe, + ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la + Duplice. + + L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait la _Deutsche + Tageszeitung_. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit + préparée jusque dans ses moindres détails. + +Et la _National Zeitung_ insistait, dirigeant plus particulièrement son +avertissement du côté de l'Ouest: + + La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant + d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de + 1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus + la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez + de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la + France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se + servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu + de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la + France. Tu l'as voulu, Georges Dandin! + +C'était ce qui s'appelle envoyé! + +La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits, +laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles +françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me +parut suspect. + +Le _Daily Chronicle_ disait: + + Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas + en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus + que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par + l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas + directement intéressées dans le conflit. + +La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me +semblèrent fort justes sur la situation. + + L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les + torts, décidait le _Popolo Romano_. L'attitude de l'Autriche à + l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte. + +Et la _Tribuna_, le journal gouvernemental, commentant le voyage du +président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait: + + La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces + dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par + un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation + anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement + échoué. + +Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en +déclarations catégoriques: + + Pour le prolétariat allemand et international, écrivait le + _Vorwærts_ le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il + arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la + classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix + entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle + doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière; + il veut une politique qui garantisse la paix. + +Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la +frontière, répondait dans son organe l'_Humanité_: + + Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité, + c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement + protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note + autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent + d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à + l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde. + +J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule. + +--_Guten Abend_, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg? + +C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je +fréquentais la maison pendant mon année de volontariat. + +--Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de +passage. + +--Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg? + +--Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son +heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites soeurs +grandissent. + +--Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle, +je crois? + +--A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district. + +--Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là +une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher! + +Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un +litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la +table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de +cruchons, il demanda: + +--Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles? +L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre? + +--Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la +rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre? + +--Naturellement. + +--Et la médiation des puissances? + +--Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera +qu'une bouchée. + +--C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie? + +--La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal. + +--Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous +intervenons! + +--Eh bien, nous intervenons. + +--Vous croyez donc aussi à la guerre européenne? + +--J'y crois aussi. + +--Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix. + +--Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix. +Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif +d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans +l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait +réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que +tout rentre aussitôt dans l'ordre. + +--Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas +aujourd'hui à Berlin pour cela? + +--Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre +européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la +Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus +qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire, +l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester +neutre. + +--C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne +pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera +nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne +l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre? + +--Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas +la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne +signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même +quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous +laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne +faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne +comprenne cela. + +--Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette +guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive? + +--C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes +eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de _Vorwærts_, +fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh +bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre. + +Et comme j'avais un geste d'incrédulité: + +--Vous verrez, affirma-t-il. + +Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge +de district Obercassel continua: + +--C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait +trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous +des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les +ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut +la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la +Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour +commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans +cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le +canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper +sérieusement de la Chine. + +--C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé. + +--Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis +modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette +colossale trilogie. + +Il prononçait tout cela tranquillement, l'oeil doucement émerillonné, en +ingurgitant à petits coups sa bière blonde. + +--Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous +n'avez encore rien reçu? + +J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret. + +--Non, dis-je en rougissant. + +--Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà +partis. + +--Quand? + +--Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant. + +--Vous les avez vus? + +--Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26e régiment +d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il +s'est embarqué à la gare de Neustadt. + +--Et le 183e? + +--Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore +ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183e que vous êtes +incorporé? + +--Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de +réserve. + +--C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant? + +--J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le +conserverait dans une campagne. + +--Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la +chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le +porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il +placidement. + +Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et +demie. + +Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai +le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner. + +--Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si +vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de +Paris! + + * * * * * + +La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon +entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A +tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à +toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets +militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les +multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant +d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme, +montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du +bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale +étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de +coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant +et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient +des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard. + +J'aperçus tout d'abord le lieutenant Koenig, occupé à dénombrer un +amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à +la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train +rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à +lui. + +--Tiens, Hering! _Wie geht's, bester Freund?_ + +--Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements. + +--Hein! Qui nous aurait dit aux dernières manoeuvres... + +--Alors quoi? Nous partons? + +--Nous partons. Mais quand, _das weiss ich nicht_. Le colonel reste +mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre? + +--Avant-hier. + +--Parfait. Avez-vous vu le capitaine? + +--Pas encore. J'arrive. + +--Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une +demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme +extraordinaire. + +--Qui ça, Braumüller? + +--Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon +étonnement: + +--C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active. + +--Le régiment n'est plus ici? + +--Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons +un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf. + +--Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces +syllabes sonores. + +--Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira... +c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau. + +--Qu'a-t-il de si extraordinaire? + +--Vous verrez. A propos, fit Koenig, ce n'est pas la peine de sortir +votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de +campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure. + +--C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là, +demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins, +un demi-bataillon. + +--Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième. + +--Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez. + +--Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont +avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre. + +Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me +semblait un chiffre énorme. + +--_Kanonenfutter_, murmura philosophiquement le lieutenant Koenig. Ah! +les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos: +l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent +cinquante hommes! + +Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage. + +Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en +travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de +coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser +leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des +instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une +prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les +corridors. + +Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos. + +--Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps. +Vous ne vous plaindrez pas! + +--Le feldwebel est absent? + +--Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour +les cantonnements. + +--Où? + +--Je n'en sais rien. + +--Quand partons-nous! + +--Je n'en sais rien. + +--Mais, savez-vous au moins si nous partons? + +--Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe +de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous +envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un +casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête. + +--Quel remue-ménage! + +--Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées +sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes. + +Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son +front moite. + +Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le +logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces +donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre +de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau +recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or +supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de +service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons +divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très +fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau +de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune +serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient +de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets, +de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse +et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus +garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine +de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour +me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans +l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de +souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne +comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de +gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les noeuds +de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les +meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et +des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement +dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir +jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles, +servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies +surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans +toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de +sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés +suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y +en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de +sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes +même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait +passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son +cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics, +dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait +là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant +des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel. + +J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait +déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des +charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur +Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et +d'autant de pantalons. + +--A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de +l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi? + +--Pas d'un pouce, Stich. + +--Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme +un gant. + +Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet +dans la grande glace de Schlapps. + +C'était le fameux uniforme _feldgrau_, dont j'avais déjà porté un +spécimen aux manoeuvres. + +La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux. +Tout y était _feldgrau_, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements +des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le +mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en +rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la +tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient +le collet et les parements. + +--Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me +semble que ça va! + +--Ça va. + +--C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez +pas à la parade, vous allez à la guerre. + +Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin +d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je +choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une +casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau +avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir +jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres, +sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois +cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette +avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon +et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et +son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de +retour chez le feldwebel, j'y trouvai Koenig qui m'attendait. + +--Et maintenant, _mein lieber_, allons voir le capitaine Kaiserkopf. + +Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par +notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon, +en gardait l'entrée. Au passage de Koenig, l'homme rectifia la position +et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par +l'ordonnance. + +--Monsieur le capitaine est-il là? + +--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là, +avec le vice-feldwebel Biertümpel. + +Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour +principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau +de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de +bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque +monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué, +corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables +sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et +bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des +joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache +grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour +du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates +en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette +figure énergique et féroce. + +Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main +gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf +daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à +pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix +éraillée du vice-feldwebel Biertümpel: + +--Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf, +Siegfried... + +Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore +plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles +rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se +porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent, +roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi. +J'en profitai pour m'annoncer: + +--_Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!_ + +Il aperçut en même temps Koenig qui le saluait; il lui tendit deux +doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa +moustache, tandis que Koenig prononçait: + +--Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire +de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au +régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui. + +--Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est +pas une raison. + +--Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est +une indication. + +--_Schoen, Schoen._ Voyons ses notes, Biertümpel. + +Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier: + +--Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son oeil +gris. Superbe balafre. + +--S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en +lui présentant la feuille qui me concernait. + +Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez. + +--Ah! voyons... _Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering_, c'est bien +ça... octobre 1912... _stimmt_... Tenue, bonne; instruction militaire +bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort +sur la baïonnette? _Teufel!_ voilà qui est mauvais, monsieur Hering, +voilà qui est très mauvais! La baïonnette, _Donnerwetter!_ c'est +capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur +la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la +suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous +avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; _Schoen_. Vous avez +été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard +sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen +d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très +bien; ce n'est pas mal... Mais, _Donnerwetter!_ il y a encore quelque +chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout... + +Il engoula une ample rasade, puis continua: + +--_Donnerwetter!_ dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me +satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix +assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela, +monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. _Donnerwetter!_ +que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le +plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans +les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manoeuvrer proprement +sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un +zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après +moi: Hourrah! + +Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai +avec un souffle que je ne me connaissais pas: + +--Hourrah! + +--Hourrah! nom de Dieu! hourrah! + +--Hourrah! + +--Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur +Hering. + +Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais +je n'en répondis pas moins avec subordination: + +--J'en boirai davantage, monsieur le capitaine. + +Le lieutenant Koenig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau: + +--Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que +l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de +la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des +conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire +foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation +de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce +Karl Hering est plusieurs fois millionnaire. + +Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine +Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra +aussi aimablement qu'il lui était possible: + +--Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille. +Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça, +_Sacrament!_ et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement. + +Et se levant solennellement de derrière son bureau,--sa stature me parut +énorme,--il prononça en faisant le salut militaire: + +--Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté +l'Empereur? + +Je répondis d'un ton pénétré: + +--Je le suis, monsieur le capitaine. + +--Pour la patrie allemande? + +--Je le suis, monsieur le capitaine. + +--Pour votre capitaine? + +--Je le suis, monsieur le capitaine. + +--C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu +l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors +de la dernière manoeuvre impériale. Je ne puis vous donner de +demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous +commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et +maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la +baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande! + +L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et +partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel +reprenait d'une voix rauque: + +--Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius... + + * * * * * + +Koenig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait. + +--Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour +vous. + +--Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant! + +--Je vous répète que vous avez fait bonne impression. + +Je compris alors la tactique de Koenig et pourquoi il avait tenu à +assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le +sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le +remerciai vivement de son amitié. + +--Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper. +Voulez-vous que nous allions au casino! + +--Ce serait avec plaisir, fit Koenig, mais depuis trois jours, mon cher, +nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont +le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle +d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre. + +En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes +hommes. + +--Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier. + +Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipitèrent chacun +devant son armoire et s'immobilisèrent dans la position de front, les +mains au pantalon. + +--Combien d'hommes dans cette chambrée? interrogea Koenig. + +--A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt +hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq en +supplément. + +La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe, +contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être +étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque +armoire servait pour deux hommes. + +--Quel est le rôle de service pour demain? demanda Koenig. + +--A vos ordres, monsieur le lieutenant. + +L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée, +placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix +sonore: + +--A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de +chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six +heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept +heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf +heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen +médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie, +dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue +de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de +régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures, +soupe. + +--_Trefflich?_ fit Koenig au terme de cette lecture laborieuse. Voici +monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre +groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le +capitaine n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe +cinq. + +Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste +pour le salut militaire. + +Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires +Schnupf, Maurer et Vogelfænger, et les saluai par leurs noms. Il me +sembla que mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les +commander un sous-officier professionnel. + +Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme +qui paraissait provenir des abords de l'escalier K. + +--Que diable est-ce là? fit Koenig. + +Nous nous portâmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous +approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une +bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les +échos en remplissaient le corridor où s'attroupaient déjà des têtes +curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir: +«Salauds! tas d'idiots! cochons!...» + +--Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait +Koenig. + +Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle +singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes +complètement terrorisés et dont deux, le visage tuméfié, saignaient +lamentablement du nez sur des seaux, se démenait une sorte de fou +furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont +les yeux apoplectiques, la face vermillonnée et la bouche écumante +présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme. + +--Bougres de salauds! vociférait-il inlassablement... Bougres de +salauds! fils de truies thuringiennes!... + +Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un +malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il +pouvait, encaissait stoïquement les coups. + +--Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te l'enfoncer +dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon! +En veux-tu encore, _verdammter Halunke_?... Tiens! tiens!... + +Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne +du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de +sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges péchaient le +pourtour des yeux. + +--Tiens, _Hundsfott_!... Tiens, charogne! + +Celui qui sévissait d'un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était +autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein, +le plus redouté des gradés de la compagnie. + +--Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Koenig d'une voix +blanche, j'aurai à vous dire deux mots. + +Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperçut alors de la présence du lieutenant. +Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main à son calot et +répondit: + +--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce +sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée +est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces +sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit à l'ordonnance!... C'est une +véritable écurie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en +se jetant à coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous côtés +les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est +Rohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le +ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de +discipline!... Quant à toi, _ausgespucktes Biest_! fit-il en revenant +sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient... +Empoche ça, ordure! + +Et détachant son sabre-baïonnette, qu'il leva à deux mains par le +fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de +Sa Majesté, qui s'abattit sur les genoux en soufflant. + +Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez +dégoûtés. Quelques instants après, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le +palier de l'escalier K. + +--Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit Koenig, mais je +trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement. + +Wacht-am-Rhein partit d'un éclat de rire et répliqua: + +--Si ça n'est que ça, monsieur Koenig, remettez-vous. Avec ces +pachydermes-là, il n'y a jamais de casse, et il faut ça pour les +dresser. Ce n'est pas votre système, je sais mais c'est le mien. C'est +aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrière. Vous êtes +lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier +et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non +autrement: à la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes +ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats +prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause, +j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf. + +--Je n'en doute pas, fit Koenig. Au reste, là n'est pas la question. Ce +que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitez vos +hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu +des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la +caserne? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un +demi-kilomètre à la ronde! + +--Un demi-kilomètre!... Vous exagérez, monsieur Koenig. La voix de mes +hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de +fermer la gueule quand je les étrille! Ce serait de la cruauté. +D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on +n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, _Herr +Leutnant_ on n'entend rien. + +--C'est possible, dit Koenig, mais enfin, il y a des ordres. +Contenez-vous. + +--Je ferai ce que je pourrai, monsieur Koenig, mais je ne garantis rien. +Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service, +sacré mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous +aviez à me dire? + +--C'est tout. + +--A vos ordres, _Herr Leutnant_. + +Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'éloigna dans le +corridor. + +--Quelle brute! s'écria Koenig, tandis que nous descendions vers la +cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à faire. Ces gens sont nos +maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de +discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et +nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent... Je +sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples... +Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis, +ajouta-t-il à voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalité +de sous-officiers!... + + * * * * * + +La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes. +Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai +immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la +permission de rester dans la salle, ce qui me fut accordé d'un signe de +tête. Nous prîmes place, Koenig et moi, en compagnie du lieutenant +Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la +dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel était +d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Koenig; il cultivait le genre +_schneidig_; mais dans sa figure couturée, auprès de laquelle ma balafre +ne devait paraître qu'une modeste écorchure, luisaient des yeux fauves +qui ne manquaient pas d'intelligence. + +L'ordonnance servit la bière. + +--_Prost!_ + +--_Prost!_ + +--_Prost!_ + +--_Prost!_ + +--Nous sommes prêts, archi-prêts, déclarait Schimmel. Pourvu que cette +fois-ci soit la bonne! Vont-ils se décider, à Berlin? + +Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait +pas son assurance. + +--Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!... +Vraiment, ce sera drôle!... Croyez-m'en, Koenig. Et ce que je connais +n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation +en pays ennemi. + +--La ligne de leurs forteresses est solide, observa Koenig. Il faudra +sans doute de grands sacrifices... + +--Les hommes sont là pour ça. + +--Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui +se piquait de stratégie. + +--Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains +d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les +Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a +d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre +avancement risque d'en être singulièrement compromis. + +Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations +flottaient sur le même thème. Du roulis des voix, des verres et des +fourchettes émergeaient des mots plus fortement prononcés: aéroplanes, +poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs, +coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait +une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ailleurs +déferlaient des rumeurs politiques, où les noms de _Serbien_ et de +_Russland_ s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de +fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Bückling brandissant avec +agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le +cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une démonstration +qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui +mangeaient ou se répondaient crêtait vivement le bleu foncé des tuniques +et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des +uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte +odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les +fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de +sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de +Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée. + +--Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda Koenig en consultant le +menu. Messieurs, on nous offre des côtelettes de porc à la sauce +bordelaise, du boeuf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur, +des tournedos portugaise... + +--C'est une honte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien +de mots étrangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine, +notamment, c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas +d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand +purgera-t-on nos menus de ces vocables français qui les déshonorent? + +--Vous avez raison, fit Koenig en riant. Mais comment, par exemple, +remplaceriez-vous le mot «Kotelett»? + +--Par le mot bien allemand de _Rippe_. Une côtelette de porc, c'est une +_Schweinsrippe_. + +--Et la sauce bordelaise? + +--Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge. +Nous dirons donc _Rotweinsauce_. + +--Ah! pardon, vous laissez le mot _Sauce_! + +--C'est juste. Alors _Rotweintunke_ ou _Rotweinbeiguss_. + +--Bravo! applaudîmes-nous. + +--Et le boeuf à la mode? demanda Koenig. + +--Le boeuf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de _Sauerbraten_? + +--Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en +tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau? + +Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ravagée puis accoucha: + +--_Brauneingemachtes Kalbfleisch._ + +--Un peu pénible, jugea Koenig, mais on peut l'accepter. + +--Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succès, je +vous proposerai ceci: _Huhn mit Edelpilzbeiguss_. Voilà qui me semble +réussi. + +--Réussi indiscutablement, approuva Helmuth. + +--Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus +difficile! avoua Schimmel embarrassé. + +Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot «portugaise» contenait +tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai +cependant: _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_, et j'eus le +plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité. + +--Et voilà, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voilà à quoi nos +Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur +temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques. + +--Fort bien, fit Koenig en reprenant le menu qui avait passé +de main en main, mais il s'agit pour le moment de décider ce +que nous allons commander. Sera-ce des _Schweinsrippen mit +Rotweinbeiguss_, du _brauneingemachtes Kalbfleisch_ ou des +_Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_? + +--Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à +l'allemande. + +--Moi aussi, dit Koenig. + +--Moi de même, fit Helmuth. + +Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bientôt une magnifique +choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de +Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines. + +--Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais +qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique, +moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux points de +vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me +place qu'au point de vue militaire; mais là je sais bien une chose, +c'est que jamais l'Allemagne n'a été plus prête; et j'en sais bien une +autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du +côté russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le _Militær +Wochenblatt_; mais Poppe, qui l'a pratiquée, déclare qu'elle est encore +moins prête que la France. Alors, que risquons-nous? + +--Rien, c'est bien clair, dit Helmuth. + +--Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa +choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si +je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire +d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation. + +--Votre avis, demanda Koenig, est que notre aviation est maintenant +supérieure à l'aviation française? + +--Très supérieure. + +--Je parle des aéroplanes, non des dirigeables. + +--J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils +exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce +soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien. + +--_Ganz richtig_, approuva Helmuth. + +--Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En +tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez +aussi bien que moi, Koenig. Notre cavalerie, magnifique. Notre +artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre +génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au +point. Il n'y a plus qu'à marcher. + +A l'ouïe de ces propos réconfortants, mon jeune coeur d'Allemand se +soulevait d'enthousiasme et se délectait d'espérance. Je voyais nos +innombrables troupes franchir victorieusement la frontière et se +répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les régiments +s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles bétonnées +sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les +villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy, +l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses +palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées +envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le +Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons +succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait +la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer +et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts +crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade +effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour +Eiffel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur +le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inextinguiblement des bondes de +l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des +amas de ruines fumantes. + +Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant +moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet +avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être +acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée +de l'Ouest, notre fier Kronprinz à sa tête, dans la capitale française +abattue. J'entendais les puissants appels du _Deutschland, Deutschland +über alles_ rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place +de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait. +Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire +franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se +soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de +prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques +semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes +germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé; la Provence +huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant, +un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers, +découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que +leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient +le vent brûlant de l'Afrique. + +--Quelle gloire! murmurai-je, emporté par mon rêve. + +--Et surtout, dit Koenig, dont la pensée semblait avoir pris un cours +semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos +moeurs, nos arts, notre science affirmant leur suprématie; notre langue +et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines: nos qualités +nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur: l'ordre, +la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et +le respect de la parole jurée; notre bonne foi et notre fidélité +germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin, +tout l'univers s'élevant à la culture allemande, qui n'est autre, +messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture +elle-même. + +Schimmel avait suivi ce petit discours d'un oeil ironique. + +--Tout cela, dit-il, mon cher Koenig, est fort beau: mais c'est de +l'idéalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de +concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans +quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France. +Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de +toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du +guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente +convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles +richesses!... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et +tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en +doute pas, mon cher Koenig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez +cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des +soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de +compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en +France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me +battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Après quoi, je +m'en f... et je laisse la place aux professeurs... _Prosit!_ + +Peu à peu Schimmel avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son +couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de sonores hourras +partirent des tables voisines. + +--Bravo!... _Hoch_ Schimmel!... Voilà qui est parler! criait-on de +divers côtés. + +Le premier-lieutenant Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main, +et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement +joyeux. + +Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés, +que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von +Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se +leva. + +C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet et rose, sans un +poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'épervier. +Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la +torsade à deux brins aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les +jambes arquées par l'exercice du cheval, il avait l'air tout à la fois +burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait +un colosse. + +--Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place. + +Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste. + +--Vous n'êtes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit, +messieurs... Vous regrettez votre casino... + +--D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de +sous-officiers nous font ici à côté un sabbat... _Potztausend!_ + +Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les +sous-officiers du régiment, qui avaient leur cantine dans la salle +voisine, ne se gênaient guère pour procéder à leur vacarme habituel, +dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les éclats et +le grossier tintamarre. + +--Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme +à la guerre! + +A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des +assistants. Des officiers se précipitaient: + +--La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?... +Est-ce la guerre?... + +Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au +plafond ses bras courts. + +--Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas +dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y prendre garde, +dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas +d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que +j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je +vous en supplie... + +--Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le +major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait +rien. + +Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût +quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment il ne sût rien, +le résultat en était le même et la conséquence identique: la patience. + +Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la +rencontre du major qui s'avançait vers notre table et de me présenter à +lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa plusieurs questions et me +demanda des nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas +d'impressionner le capitaine Kaiserkopf. + +--_Gewiss_, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune +gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le +cinquième groupe de la troisième section. + +--Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le +major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous +octroyer le porte-épée. + +Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Koenig avait été +chargé. + +--Tout est en règle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'à +enlever. + +--Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en +explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très +satisfait... + +Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se +dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances +accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, commanda +un punch. + +--C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas +le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les +supérieurs sont en ville, au Fürstenhof, au Theatergarten ou chez le +général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir. + +Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Très content de moi-même +et des égards que je m'étais vu témoigner, heureux de me trouver dans +cette atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers +distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente, en +attendant tranquillement les événements. Je m'enquérais de ce qu'étaient +devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus, +l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le +baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg +était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé +sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour +le bataillon de dépôt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui +avait raté l'examen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que +m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur +l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine. +Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous. + +Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien +loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je +n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme +Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la +casquette orange du corps d'étudiants de Teutonia. + +Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante où la forte voix du +capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante, +la fumée des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le +scintillement des liqueurs conféraient de plus en plus à cette réunion +le caractère d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de +la salle des sous-officiers, gonflé d'échos de disputes et de +braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un +officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme. +Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait +reconnaître que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait: + + _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein! + Wer will des Stromes Hüter sein? + Lieb Vaterland, magst ruhig sein: + Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_ + +Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des +officiers reprenait le dessus. + +Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à +se brouiller, mes yeux à se fermer; je ne les maintenais ouverts qu'à la +force d'une volonté fléchissante. + + _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein..._ + +Le beuglement de Wacht-am-Rhein me réveillait en sursaut. + +--Allons, Hering!... Moi, fit Koenig, je vais me coucher. Demain réveil à +quatre heures et demie! + +Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais. + +Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé +aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais +avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies +de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de +la caserne endormie, me parvenait encore, par la fenêtre entr'ouverte, +une lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le +refrain belliqueux: + + _Fest steht und treu die Wacht am Rhein, + Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!..._ + + + + +III + + +A quatre heures et demie, une diane aigrelette me réveilla. Je sautai +hors de mon lit. A cinq heures précises, j'entrais dans la chambrée 35 +pour inspecter mes hommes. + +Tout y était prêt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes, +dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze réservistes des +trois classes précédentes. + +Chacun d'eux me présenta sa double paire de chaussures: les bottes en +cuir fauve et les brodequins à lacets. J'en vérifiai la condition, +m'assurai de leur état de neuf et de leur appropriation aux pieds +auxquels elles étaient destinées. Puis j'examinai les accessoires: la +brosse à décrotter, la brosse à cirage, le tube de cire, la botte à +graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que +chacun en possédait la collection. + +La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes +allèrent ensuite déjeuner, et je les retrouvai dans la salle +d'exercice, où avait lieu l'inspection d'armes, à laquelle je fus +moi-même soumis. + +A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des +paquetages. Chaque sac fut ouvert, vidé, refait, bouclé, pesé, il y +avait de quoi s'étonner à tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait +un bourgeron de coutil, un caleçon et une chemise de rechange, un bonnet +de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux +mouchoirs, une brosse à habits, une brosse à fusil, une brosse à dents, +une brosse à cheveux, un pain de savon avec sa boîte, un peigne, un +miroir, une paire de ciseaux, un dé, du fil noir, du fil blanc, des +aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un nécessaire d'armes +avec étoupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac +s'enroulait la capote et derrière s'appliquait la marmite. Le tout +pesait onze kilos. L'équipement comportait en outre une musette à vivres +pouvant tenir deux rations, un bidon coiffé de son gobelet, le ceinturon +de cuir fauve et les trois cartouchières. Ainsi harnaché, l'homme était +complet. + +L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activité dans +les chambrées. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hélés de +droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant +hâtivement note de ce qui était défectueux ou manquait, leurs bras et +leurs paniers chargés d'objets de fourniment et les yeux hors de la +tête. Méthodique et inquisiteur, Schimmel procédait à la visite +successive des groupes de sa section. Ses observations étaient brèves +et cinglantes. Du premier coup d'oeil il jaugeait une escouade et son +flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'était pas au point. +Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute +latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait +prendre en faute. J'eus la chance d'échapper à cette courte honte: mes +hommes se présentèrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait +pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du +côté de Wacht-am-Rhein ça chauffait. + +Aussi, quand, à onze heures, nos trois sections se trouvèrent rangées le +long de trois côtés de la cour de l'intendance, en ordre serré, sur deux +rangs à quatre-vingts centimètres, les vingt-six sous-officiers, les +cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files, +la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout équipée de neuf, brossée, +rasée, astiquée, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au +commandement de «Garde à vous!» mugi par le capitaine et sur deux +roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrèrent, +s'immobilisèrent, le bras collé à l'arme, le regard fixe et le nez +roide, nous comprîmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf, +présentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une armée de soldats +de plomb sortis correctement de leur boîte, avait l'air de lui +dire:--Est-ce joli, ça, _Donnerwetter!_ est-ce propre, est-ce dressé! + +A mon grand étonnement, il n'y eut pas de manoeuvre, pas le moindre +mouvement d'arme ou de marche. Assistés du premier-lieutenant Poppe et +du vice-feldwebel Biertümpel, les deux officiers passèrent lentement le +long de la ligne, s'arrêtant tous les quatre ou cinq pas pour vérifier +un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchière, discutant +longuement à voix basse sur un détail d'équipement, la ternissure d'un +bouton ou la pression d'une courroie. C'était bien une revue, au sens +précis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils +faisaient sortir un homme du rang. + +--Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu? + +--Bohnenstengel. + +--Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour! + +Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le +mesurer de droite et de gauche, de biais et d'équerre, et supputer +l'équilibre de son ajustement. + +--Trois centimètres de déviation pour le sac, deux pour le ceinturon! +annonçait Kaiserkopf. + +Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de +tir à genou, de tir accroupi, de tir couché; on lui donnait l'ordre de +mettre le havresac à terre, de le déboucler, d'en extraire la boîte à +graisse ou la brosse à dents, de le reboucler et de le réendosser, le +tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute +son énergie. + +--Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomètre en main, le +capitaine Kaiserkopf. + +Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un +doigt sa moustache. + +On termina par une inspection détaillée des sous-officiers et des +quatre musiciens. Il était midi trente-cinq quand retentit le +commandement libératoire: «Rompez!» Pour la première fois de ma vie +militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition. + + * * * * * + +Je retrouvai à la cantine la société de la veille, beaucoup augmentée, +car tout le monde était présent. Faute de place, plusieurs officiers +mangeaient debout. Le major von Putz lui-même était là, ventripotent et +très excité, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la +cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour +principale. + +--Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu +un bataillon pareil. Il me semblait que j'étais général de brigade! + +Je m'informai des nouvelles. La matinée avait été si occupée que +personne n'avait encore lu les journaux. Koenig, qui en détenait un, le +dévorait en même temps que son ragoût de porc, ou, pour parler comme +Schimmel, son _eingemachtes Schweinefleisch_. + +--Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de régler le +conflit dans une conférence. L'Italie veut une médiation des quatre +puissances non intéressées: Italie, Grande-Bretagne, France et +Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur. + +--_Verdammter Schwindel!_ bougonna Schimmel, nos diplomates ne f..... +donc rien?... + +En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je +fus charmé de voir paraître à mes yeux l'objet choyé d'une diplomatie +princière, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne. + +--Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue. + +Je dois expliquer que j'étais devenu son «cher ami» pour lui avoir prêté +souventes fois de l'argent, ce dont je n'étais pas peu fier, et ces +emprunts réitérés du noble Hildebrand à ma bourse étaient même, à ma +connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il eût jamais +données. + +--Cher ami... khrr, khrr... je suis enchanté... + +Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois +paroles sans les interrompre d'une sorte de râclement de la gorge, très +aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez près le jurement +d'un chat en colère. Ses quatre poils de moustache hérissés et ses yeux +verts changeants achevaient de lui conférer sa ressemblance avec ce +félin. + +--Je suis enchanté... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai passé +brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon +grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass. + +--Très heureux... tous mes compliments, cher baron. + +--Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte épée pour dans +quinze jours? + +--Vraiment? + +--Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la +guerre. + +--Sapristi!... Et vous croyez à la guerre? + +--Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains. + +--Ah! ah! voyons? s'écrièrent Koenig et Schimmel intéressés. + +--Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre +éclatera... dans quatre jours. Elle nous sera déclarée... khrr, khrr.. +par la Russie. Vingt-quatre heures après... khrr, khrr... nous +envahissons la France. + +--Par où? demanda Schimmel. + +--C'est le secret... khrr... du grand État-major. Mais je consens... +khrr, khrr... à le trahir pour vous. Sachez donc, _meine Herren_, que +tandis que nous portons trois armées sur la frontière... nous en jetons +quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse. + +--C'est impossible, déclara Koenig. + +--Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach. Quatre armées. Le Rhin franchi sur vingt points à la +fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvètes... khrr, khrr... et +les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est à nous. Zurich, Berne, +Fribourg occupés... khrr... Lausanne emporté... khrr... Genève +pulvérisé... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, vallées du +Jura, nous débordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besançon, +Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges détruits... +khrr... la France coupée en deux... khrr, khrr... Pendant que nous +tenons la ligne de la Loire, l'armée de Metz rompt la digue de Verdun... +khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons +une armée sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En +deux mois, la France annihilée est réduite à se rendre... khrr, khrr... +Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons +l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, _meine Herren_, le plan +du grand État-major... khrr, khrr, khrr... + +--Vous êtes fou! s'écria Koenig qui avait suivi ce développement avec une +impatience marquée. Tout ce beau plan pèche par la base. La Suisse est +un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la +neutralité a été reconnue par l'Europe. + +Démonté par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource +que d'arguer de son ignorance. + +--Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me +l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirmé... + +--On vous en a conté, mon bon. La neutralité helvétique est inviolable +et constitue pour nos armées un obstacle beaucoup plus infranchissable +que celui des forteresses françaises. Nous ne pouvons passer par la +Suisse. + +--Ce ne serait pourtant pas si bête, murmura Schimmel pensif. + +--Ce ne serait pas si bête évidemment, dit Koenig, mais ce serait +déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force, +c'est notre droit. + +--Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le +droit? + +--Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a +pas à le respecter, répliqua Koenig avec irritation. Bismarck entendait +que là où le droit n'existe pas ou est contestable, la force le crée, ce +que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine... + +--La force était de notre côté, fit Schimmel. + +--Oui, reprit Koenig. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La +France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la +reconquérions par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement +d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'état de neutralité +permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseillé, même dans +un intérêt stratégique éminent, la violation du territoire suisse. + +La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les «khrr, khrr» +du baron et les «parfaitement», «très juste» de Max Helmuth, lequel +approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y +compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse +équivalait pour lui à la dignité d'officier. On parla du Danemark, du +Hanovre, du partage de la Pologne et l'on fût remonté aux invasions des +Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en +révolution toute l'assemblée des dîneurs. + +Nous étions justement en train de partager la Pologne en même temps +qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant +du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout +essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue +sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et +suspendre toutes les fourchettes. + +--Messieurs, j'arrive... bégayait-il, j'arrive des bureaux de la +_Gazette de Mag... de Magdebourg_. On vient de recevoir... une dépêche. +J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire. + +Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore +quelques instants, puis commença d'une voix à peine moins haletante: + +--«Vienne, 28 juillet»... Messieurs, c'est une dépêche de Vienne.... «Le +_Journal officiel_ de la double monarchie publie la déclaration +suivante... suivante, signée du ministre des Affaires Etrangères, le +comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas +répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avait été +remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Bel... Belgrade, à la date +du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la +né... se trouve dans la nécessité... + +On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine +Kaiserkopf tomba comme une bombe: + +--_Sauf!_ + +--«... Nécessité, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-même à la +sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet... +effet, à la force des armes...» + +Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le +monde était debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des +têtes, pour réclamer le silence, car il n'avait pas fini. + +--Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la déclaration +impériale... périale et royale. Écoutez. + +Il prononça d'une voix forte: + +--«L'Autriche Hongrie... se considère donc, de ce moment, en état de +guerre avec la Serbie.» + +Ce fut du délire. Des casquettes volèrent. On monta sur les tables. Les +_hoch!_, les _heil!_, les _hurra!_ ne cessaient pas. Les majors +s'étaient précipités vers l'adjudant pour relire la bienheureuse +dépêche. Kaiserkopf hurlait comme un démon. Des officiers dansaient, +d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle, +gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue +multicolore d'une frénésie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres. + +--Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait éperdument Hildebrand von +Waldkatzenbach. + +Et tout à coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines +jaillit, éclata en une harmonie énorme, terrible et mystique le choral +exaltant du _Deutschland, Deutschland über alles_, dont la mélodie n'est +autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une +minute inoubliable!... + + * * * * * + +Aussi, je laisse à penser quelle gravité, quel enthousiasme signalèrent, +une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent +l'arrivée du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble +marquèrent les mouvements et les présentations d'arme. Du haut en bas, +la grande nouvelle avait filtré, des officiers aux feldwebels, de +ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple +annonce qu'une déclaration de guerre avait été faite quelque part en +Europe transformait déjà l'atmosphère et nous jetait en pleine fièvre +belliqueuse. Chacun avait maintenant revêtu l'uniforme de guerre, +jusqu'au major von Nippenburg, qui présentait son bataillon au colonel +von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant +Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel +spectacle! Entre ses favoris à l'autrichienne et sous ses lunettes d'or, +le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogné comme une taupe, +dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz +avait été superbe, la nôtre, on peut le dire, fut incomparable. + +Mais ce fut bien autre chose, à quatre heures, quand les trois +bataillons se trouvèrent réunis. Il semblait que la cour principale, de +dimensions pourtant colossales, fût trop petite pour contenir cette +masse d'hommes. Assemblés par colonnes de sections, les douze +compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les +serre-files, chacune derrière son capitaine à cheval, les lieutenants +chefs de section à droite, les gradés d'aile gauche à gauche, les +drapeaux à la droite des troisièmes compagnies avec leurs cravates aux +couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde, +construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbelé de pointes de +casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume Ier +paraissait ordonner la revue du geste de son sabre levé. + +Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil +oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine +d'état-major Morgenstein, qui remplaçait au commandement du troisième +bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, évoluaient de-ci de-là, +au pas souple de leurs bêtes, se joignaient, se séparaient, se +retrouvaient de nouveau, traçant des figures de quadrille comme dans une +piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crépita au corps +de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se +porta à la rencontre d'un groupe d'officiers généraux qui faisaient leur +entrée par la petite porte de la caserne. Je reconnus le général-major +von Morlach, qui commandait notre brigade, le général-lieutenant von +Zillisheim, commandant la division, le général de la cavalerie von +Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un +colonel et un lieutenant-colonel d'état major et deux ou trois officiers +d'ordonnance. Tous étaient à pied et en petite tenue. L'épée à la main, +penché sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint +avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs +éperons et de leurs dards de sabres, du côté de Guillaume Ier, la +galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les +cornets sonnèrent et les chefs de bataillons crièrent de tous leurs +poumons: + +--_Præsentiert's Gewehr!..... Præsentiert's..... Gewehr!_ + +Comme un immense mécanisme d'horlogerie, le mouvement se déclencha, +raide, dans le bruissement des manches de tunique ployées et des biceps +saillis. + +Nous restâmes ainsi cinq minutes. Les généraux faisaient avec lenteur le +tour de Guillaume Ier, plongeant voluptueusement leurs yeux âpres dans +cette haie profonde de fusils. + +Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurlé par les trois chefs: + +--_Gewehr... ab!_ + +Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de +tonnerre. + +--Taratata!... taratata!... trompetèrent de nouveau les cornets. + +--_Seitengewehr... auf!_ + +Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'eût +aiguisée un titan, et les baïonnettes jaillirent. + +--_Das Gewehr... über!_ + +La forêt métallique se dressa. Elle perça la nappe du soleil déclinant +qui la fit étinceler de toutes ses pointes. + +Une force surhumaine émanait de cet ensemble massif. Le poids en +semblait décuplé par l'espace restreint où elle se tassait. J'en étais +ému, tremblant jusqu'aux moelles. Même aux grandes manoeuvres, je n'avais +rien éprouvé de pareil. + +Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le +terrible oeil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait +maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrière énorme de son +cheval, la mince ligne de l'épée dépassant légèrement la patte de +l'épaule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonné, +du gant impérieux du colonel von Steinitz, d'exécuter la moindre +évolution. Mettant pied à terre, le colonel rejoignit les généraux et +leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le +bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour +des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur +leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de +fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du régiment +elle-même, groupée dans un angle, toute gonflée de ses bombardons, de +ses trombones, de ses ophicléides, épauletée de ses nids d'hirondelles, +avec son stabshoboïst, ses neuf musiciens sous-officiers et son +tambour-maître armé de sa canne enrubannée à pomme d'argent, s'abstint +de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares. + +Leur promenade terminée, notre surprise ne fut pas moindre de voir les +généraux s'engager mystérieusement dans l'escalier qui montait chez le +colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, après +avoir commandé le repos aux troupes. Nous attendîmes longtemps. +Descendus de leurs bêtes, les capitaines avaient pris place à leur tour +sous la statue de Guillaume Ier et, tout en surveillant de l'oeil leurs +compagnies, discutaient gravement à voix basse. Les havresacs avaient +été mis à terre et les faisceaux formés. + +A sept heures, on commença à faire souper les hommes. On les envoyait +compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure +pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour +dépêcher un morceau. + +La nuit tombait quand nous vîmes reparaître les généraux. Ils s'en +allèrent aussi sobrement qu'ils étaient venus, et nous entendîmes le +lointain ébrouement de leurs automobiles. Nous remarquâmes alors que +notre colonel, qui les avait reconduits à l'entrée, arborait maintenant +l'uniforme de guerre. + +A dix heures, les voitures du train commencèrent à partir. Les premières +furent celles du train régimentaire, comprenant les fourgons à bagages, +les fourgons à vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de +combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et +la voiture médicale; toutes étaient à deux chevaux et sans lumières. La +compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pièces portées +sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine +d'hommes. + +A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major +von Putz en prit la tête. + +Nous vîmes la première compagnie disparaître dans le gouffre obscur de +la grande porte; puis la seconde, puis la troisième puis la quatrième. +Il était minuit vingt quand la dernière section eut été avalée par +l'ombre. + +A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta à cheval. Le major von +Nippenburg vint se placer à son côté et après avoir consulté sa montre, +cria de sa voix de fausset: + +--_Rechts um! Das Gewehr... über!... Marsch!_ + +--_Marsch!... Marsch!..._ répétèrent les lieutenants. + +Et nous nous trouvâmes noyés dans l'obscurité et dans l'air soudain plus +pur de l'extérieur, tandis que retentissait derrière nous le «_Gewehr... +über... Marsch!... Marsch!_» de la sixième compagnie du capitaine +Tintenfass. + + * * * * * + +Par des rues désertes et à peine éclairées nous fûmes dirigés sur la +gare de Neustadt. Les abords en étaient gardés par des sentinelles +prises dans notre quatrième bataillon, qui restait au dépôt. Sur le quai +d'embarquement, nous retrouvâmes, enveloppés dans leurs manteaux, le +colonel von Steinitz et les généraux de l'après-midi. Le premier +bataillon était déjà loin. + +Un long train nous attendait. J'espérais pouvoir m'installer en première +classe avec les officiers, mais j'étais toujours de service et je dus +monter en troisième avec mes hommes. Les ordres étaient stricts: pas de +cris, pas de chants, pas de lumières, et, sitôt le jour venu, tous +stores baissés. Un peu après deux heures, le train s'ébranla, sans autre +bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des +officiers généraux restés sur le quai qui faisaient le salut militaire. + + + + +IV + + +--Où diable sommes-nous? s'écriait, vingt-six heures plus tard, +l'élégant lieutenant von Bückling en promenant son monocle ahuri et son +oeil mal éveillé sur un paysage qu'il ne connaissait pas. + +Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement, +au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De +droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin +brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de +tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait +le coup d'ongle d'un clocher. + +--Où diable sommes-nous? + +Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers +dégringolaient des wagons, se concertaient hâtivement avant de procéder +au débarquement du bataillon. Sur le quai, jambes écartées, la badine à +la main et le cigare à la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le +feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait +dans les volutes de leur fumée, comme pour nous dire:--Vous allez voir +quels beaux cantonnements nous vous avons préparés! + +Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et +du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On eût cru que les deux +hommes allaient s'embrasser. + +--Ah! cochon de feldwebel! s'écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as +bien manqué depuis huit jours que tu es loin! + +--Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant à faire, +j'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de +pays! + +--Mais où diable sommes-nous? continuait à demander le lieutenant von +Bückling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai. + +Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié +ce qui était visible du paysage: + +--Ce doit être le camp d'Elsenborn. + +La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un +soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent. +Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues +constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hauts, +une maison à deux étages, la tourelle d'un observatoire, arrêtaient le +regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts. + +Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur +ses cantonnements. + +Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. De toutes ses +ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes +et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats +gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux +pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tête ronde dominée par +la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en +avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la +ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouges, à +la longue baïonnette aiguë comme une tarière; puis les gros scarabées de +l'artillerie, avec leur casque à boule, leur col noir, leurs pattes +d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs +et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils; les chasseurs, +verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et +leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit +articulé de brandebourgs; les uhlans à chapska plate comme un dos de +punaise; les infirmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les +aérostiers, le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule, +porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut +bottés, membrus et coléoptériques, semblables aux gros oryctes +boursouflés, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout +lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque. + +Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la +fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un +large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait +surprendre l'extraordinaire bruissement, nul oeil n'en pouvait soupçonner +l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il +d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la +ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente +crécelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des +résonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes décharges +des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre l'air de +leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains +ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient. +Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités +surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait, +cliquetait, chantait, s'égosillait. Des frémissements d'élytres, des +claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés, +comme si l'énorme amas ravageur s'apprêtait à prendre subitement son vol +pour aller s'abattre quelque part au loin. + +Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison +d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents. +Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs +parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres étroites, +l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux +chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses +ordonnances d'une petite maison isolée. Il y avait des cuisines, des +boulangeries, un casino pour les officiers, un petit théâtre pour les +soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait +très chaud; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous +respirions avec délice le plein air libre du camp, chargé des aromes de +l'été et du souffle vivifiant des forêts. + +Un jour, deux jours passèrent. Des troupes partaient, d'autres +arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'était un +continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour, +leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit, +leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août. +N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui se préparait, le séjour +d'Elsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices +occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en +haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus +grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du +sous-officier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais +leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs +opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves +événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère +d'attente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits. +Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour +de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains. +Nous apprenions ainsi que les premières hostilités avaient éclaté entre +Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des +explications à la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'état +de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges +couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance +avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Président de +la République avait été assassiné. + +--En tout cas, disait Schimmel, les Français doivent être à l'heure +actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes à +trois poils. Ils ne marcheront pas. + +--Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Koenig, c'est où l'on va nous +envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord. + +Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major +von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en +concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld. + +--Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement. + +Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs +entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup +plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von +Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé +l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se +départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur +marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre +militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de +stratégique. + +Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui +convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des +cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en +captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses +terribles jurons. + +Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs +dortoirs, après même le _Kommers_ des officiers, qui durait jusqu'à onze +heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle +feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus +cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses: + +--Pas de femmes!... Pas de femmes!... + +Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit, +tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes», +l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser +du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile, +la lampe laborieuse de colonel. + +Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes +rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à +m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de +commerce et Mme la conseillère de commerce, l'un lisant son _Berliner +Tageblatt_, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et +pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de +Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa +journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de +Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans +ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa. + + * * * * * + +Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux +journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de +nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines, +venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la +nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre +du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette +bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à +ses officiers. + +Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le +camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans +cet entrepôt; il y en avait du VIIIe corps, du IXe, du IIe; tout le VIIe +y paraissait concentré; ils y restaient deux, trois jours, puis ils +filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la +tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud, +d'autres vers l'ouest. + +Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures +avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée +par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève, +elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les +trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur +des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes +sur le flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait +une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes +après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives +d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra, +tressaillit, remua. C'était tout gris, sans éclat, comme une immense +tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir là l'effectif +d'une division. + +Déjà de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le café et les +bissacs à vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande +gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées, +ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses +passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un +trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je +distinguai un dôme, un clocher, une forêt de cheminées usinières. + +--_Aachen_, prononça-t-il. + +Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous eût +fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Koenig +identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin de nous sur +la gauche. + +--Je n'y comprends rien, murmurait-il. + +Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel +était pourtant très pur de ce côté-là. Nous nous regardâmes interdits. +Soudain, l'oeil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie. + +--Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix. + +Un nouveau grondement roula. + +Koenig prononça tout pâle: + +--On se bat en Belgique! + +On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde +vibration que prolongeaient les échos. Nous écoutions, oubliant notre +déjeuner. Nous nous demandions encore si c'était vraiment le canon et +non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes étaient +diverses: Schimmel rayonnait, Koenig demeurait comme hébété, le +premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles, +étudiait la direction de son; pour moi, je me sentais très ému. Quant au +lieutenant von Bückling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à +poings fermés. + +--C'est bien le canon, décida Poppe. On tire du côté de Liége. + +En même temps, le roulement d'un train venait se marier à celui de +l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain, +étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une +harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait +sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en +sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près +devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des +soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes; on +distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie. + +Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes +cesser de se repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur +tour; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On +s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction +de l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme +une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en +compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux +autres, jusqu'à les étouffer un instant dans un crescendo de tempête: + +--Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?... + +--Poum!... poum!... poum!... reprenait Liége. + +--Le canon!... le canon!... + +Et le roulement d'un second train déferlait à son tour de l'horizon, se +substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables +jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des +drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants +hourras, en brandissant des bras frénétiques qui secouaient ou faisaient +voler des casquettes. + +--Rrrroum!... poum!... + +C'était la guerre. + +Nous vîmes passer, très excité, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait +en hâte, la tunique déboutonnée, une canette dans une main, un saucisson +dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans +s'arrêter: + +--Bon appétit, messieurs!... _Donnerwetter!_ ça chauffe par là-bas!... +C'est la guerre!... _Krieg!_... _Krieg!_... + +Nous lui répondîmes par un triple _hoch!_ qui accompagna d'un chorus +d'ovation ses fortes enjambées. + +Seul Koenig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout +déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que +parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger tremblement +agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait le train +en marche vers l'ouest, écoutait le canon. + +--Qu'avez-vous, lieutenant Koenig? fit Poppe qui l'observait +curieusement. + +Koenig n'entendit pas. En tout cas, il ne répondit rien. + +Un «khrr, khrr...» reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que +du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le +tirer de sa méditation. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre +poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance +de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat +découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe. + +--Eh bien, Herr Koenig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre +jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr, +khrr... un pays neutre! + +--La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua Koenig agacé. + +--La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de +tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la +manoeuvre est la même... khrr... Je vous annonce, _meine Herren_, que +dans cinq jours nous serons à La Haye. + +--_Herrlich!_ applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le +baron, vous voulez peut-être dire Bruxelles. + +--Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est +tout un. + +--Taisez-vous, fit Koenig avec irritation, vous ne dites que des +sottises! + +--En attendant, Herr Koenig, faites-moi le plaisir de reconnaître... +khrr, khrr... + +--En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Koenig hors de +lui. + +--Qu'avez-vous donc, lieutenant Koenig? répéta Poppe. + +Cette fois Koenig entendit. Il tressaillit, regarda le +premier-lieutenant, puis répondit aussi calmement qu'il put: + +--Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en +Belgique. + +--Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratégiques. +N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi? +Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la +Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von +Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour opérer un vaste mouvement +tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de +l'adversaire. + +Le baron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il +n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire +craquer sa tunique. + +--Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie. + +Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieurement, +Koenig répliqua: + +--Et les traités? + +--Quels traités? prononça Poppe de son ton tranchant. + +--Les traités, les conventions internationales! + +Poppe le toisa d'un sourcil sévère. + +--Sachez, mon cher, que les traités sont faits pour le temps de paix, et +non pour le temps de guerre. + +--Parfaitement, ponctua Helmuth. + +--La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte +dans une guerre européenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur +le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous +assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon +sentiment, lieutenant Koenig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de +l'armée. + +--C'est une honte! partit alors Koenig oubliant toute prudence. Les +traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris +cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités +sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à +l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il +garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste +indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous +garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais +j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons +n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!... + +Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes: + +--Assez gueulé, Koenig!... D'ailleurs, vous êtes absurde. + +Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant +Poppe: + +--Notre ami le lieutenant Koenig est surmené. Il a eu du mal, cette +nuit, avec sa section. Il faut l'excuser... + +Koenig se mordit les lèvres. + +--Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre +nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en +se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même. + +Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr» +particulier. + +Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître +le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et +absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques +feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans +une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au +régiment: + +--Voilà, _Donnerwetter!_ exultait-il: depuis deux jours nous sommes en +Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes. +C'est du beau travail, _Potztausend_! Et dire que nous ne savions rien +de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment +n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de +tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!... + +Très excités par ces nouvelles, nous le pressions de questions. Où en +étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée +belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait +rien de plus, sinon que Liége avait la prétention de résister et que la +France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été +déclarée. + +--Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du général von Zillisheim qui +sera lu aux troupes à midi, après leur repos. + +Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il +tenait à la main. Schimmel lut: + +_Soldats allemands de la 7e division de réserve!_ + +_La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est +livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre +pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées +près de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous +considérer comme en état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes +troupes de Magdebourg ont été désignées pour opérer avec nos armées du +nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la +neutralité a déjà été violée par des officiers français qui, sous un +déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour +pénétrer en Allemagne._ + +_Soldats de la 7e division de réserve, l'Empereur compte sur vous!_ + + GÉNÉRAL-LIEUTENANT VON ZILLISHEIM. + +--Est-ce torché! savoura Kaiserkopf. + +Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme le capitaine +Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du +jour, telle était l'indignation où nous jetait la déloyauté de ces +scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous à la +barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de +guerre et poussaient l'ignominie jusqu'à violer les premiers la faible +et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert +d'imprécations qui s'éleva à leur adresse: + +--Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les +salauds: dans quinze jours nous serons à Paris!... + +Schimmel criait: + +--Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont poussés à ces actes +de démence... Pauvre France! Malheur à elle!... + +Puis se tournant vers Koenig: + +--Eh bien, qu'en dites vous? Êtes-vous rassuré?... Vous voyez, mon cher, +que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique. + +Koenig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui +avait un instant porté les marques d'un violent drame intérieur, +recouvrait peu à peu son calme et son aspect coutumiers. + +--Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir +le droit avec soi. + +Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade +s'activait et semblait augmenter d'intensité: + +--Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges +résistent-ils? + +--Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux, +_Donnerwetter!_ ça nous intéresse-t-il? Si les Belges résistent, nous +tapons dessus, voilà tout! + +Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et +dormir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur +les pentes herbues, les hommes étaient allongés comme des cadavres, et +l'on eût dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent été les +ronflements qui secouaient tous ces corps vautrés, les faisceaux bien +alignés et les sentinelles debout, détachant sur le ciel clair leurs +silhouettes espacées. Le soleil de six heures montait progressivement à +l'est, faisant étinceler les surfaces miroitantes des fermes, des +fumiers, des étangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle. + + * * * * * + +--_Sammlung!... An die Gewehre...!_ + +A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur +toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries +retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent +lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse +tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne +national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au +drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante +et sobre dont la 7e division de réserve apprit la déclaration de guerre +et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne. + +Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions +fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de +là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un +train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler +un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver +gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le +paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une +invasion. + +Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie +lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais +jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour +chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct +d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à +mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé, +avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil +caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent +longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire, +blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de +rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites +pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et +puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et +des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils +traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements +la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le +firmament occidental. + +Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions +de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode +qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier +aperçu de la guerre. + +Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux +interminables trains de matériel vide qui par la voie montante +refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que +remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats +bizarrement accoutrés. + +--Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur +l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses +jumelles. + +Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les +banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains, +qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les +lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns +étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir +leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans +des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges. + +--Nom de Dieu, des blessés!... + +L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi +extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer +quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se +regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des +blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en +avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les +avait ainsi arrangés?.... + +J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement: + +--Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!... + +Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il +n'assénait pas lui-même. + +Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!... +C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la +grande bagarre?... + +Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut +stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie +sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau. +Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare +et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous +le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques +soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt +minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues +des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et +d'interroger les blessés. + +De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables +soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des +voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal +voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de +sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de +vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le +ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres +stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la +pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles +et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés, +intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient +là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs +broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des +linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se +répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les +portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces +de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de +flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se +dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant +l'atmosphère et soulevant le coeur. D'épais essaims de mouches +enveloppaient le train comme un charnier. + +--Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra +dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a +fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes. + +--Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je. + +--Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade. + +Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient +ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train, +expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent +quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges, +également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux +fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes +bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la +veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois +étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en +échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du +dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir +de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la +figure brûlée de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emportés, me +demanda en français: + +--Sommes-nous en Allemagne? + +Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand: + +--Tâchez de nous faire donner un peu à boire. + +Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au +dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les +prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola. +J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur +l'asphalte, me décocha durement: + +--Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis. + +Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la +casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train, +tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires. + +--En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_... + +Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent. + +Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri +de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se +disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient +des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur +d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais +m'évanouir. + +Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un +autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le +croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active, +jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets +trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de +drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions: +«_Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal +des Veuves à Montmartre!... _Gott mit uns!_...» Des accordéons +beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth, +Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod_ et _Kürassier sind lustige +Brüder_. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie. + +Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et +les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez +dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence +et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je +joignis férocement ma voix au sabbat. + +Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare +celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes +recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre +les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les +enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires. + +Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un +imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on +entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait. +D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De +distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou +moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint +inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une +distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses +préparatifs. + +A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en +route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de +cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et +de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux +bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de +ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout +pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures +pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et +nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les +roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le +gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie, +précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie, +un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de +caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service, +une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade +partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre +kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous +étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie +d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La +tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras +de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux +et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre. + +Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur +notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une +forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la +route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la +poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne +tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous +progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous +distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque +la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement +mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne +l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal +couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois. + +--Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en +dégageant un geste indicatif. + +Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci. + +Mes soldats se poussaient joyeusement du coude. + +--Nous sommes en Belgique, disait l'un. + +--Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre. + +--S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième, +j'espère qu'ils y sont restés! + +Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de +douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé, +disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre +et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et +construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se +découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons +à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche +rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le +délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le +chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain, +le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par +l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs +troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se +distendaient trois pendus. + +Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène, +la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus +solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur +le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance +allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux +hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler +démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs +longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui +collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre +dégringola et fit flac! dans le ruisseau. + +Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par +extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de +patriotisme: + + _Es braust ein Ruf wie Donnerhall, + Wie Schwertgeklirr und Wogenprall: + Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein! + Wer will des Stromes Hüter sein?_ + +Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du +sous-officier, suivit en choeur: + + _Lieb Vaterland, magst ruhig sein, + Lieb Vaterland, magst ruhig sein: + Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_ + +Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis +que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du +soleil levant. + + _Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_ + +Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans +les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un +à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait +plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel +Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait +jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur +les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous +ses jupes un geste obscène. + +Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux +d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous +marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait +désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements +jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De +distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau +charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et +ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient +hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes, +de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans +belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait, +ininterrompue, au sud-ouest. + +Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la +brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer +l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous +foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous +bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le +cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre +approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en +franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous +surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue +dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables +troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement +déployé. + +--La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite +de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en +désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon. + +--La Meuse!... répétèrent des voix. + +Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs +mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et +se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs +reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de +forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou +d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes; +une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du +côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière +toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de +cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse, +emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade. +Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer +et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou +violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante. + +Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de +compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en +sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné +d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes +défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait +un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos +regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille +replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte, +les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la +hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et +blanc. + +--Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras. + +Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent: + +--_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_ + +Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un +seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés +de nos semelles. + +--_Achtung!... Augen rechts!_ + +Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval +noir. + +Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier +du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach, +qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait +respectueusement les bataillons. + + + + +V + + +Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de +coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche, +l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil +d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division +s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était +sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon +von Putz ayant disparu dans la direction de l'est. + +Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour +voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de +troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes +qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur +ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous +les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille +bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait +et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands +avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes, +lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables +sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du +25e aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps, +surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades +crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches +civils que l'on exécutait. + +A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni +journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait +d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille +en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en +déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la +canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent, +jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste +brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en +supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la +fureur. + +Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes +quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des +trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des +colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros +villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en +habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient +devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège +d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une +douzaine de uhlans. + +--Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on? + +--_Vorwærts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient +et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons. + +Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et +un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde +affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route, +où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des +traînées sanglantes. + +Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VISÉ, +2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais +pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit: + +--C'est sur la Meuse. Il y a un pont. + +Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au +croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement +à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à +Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du +matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus +de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes. + +Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse +aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une +buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre +des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les +premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de +bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que +nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses +maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des +murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme +des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants +offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons +croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes +rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait +par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie. + +--Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme. + +Et il entonna son couplet favori. + +Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu +jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le +spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible. +Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies. +Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés +de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de +vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On +marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des +tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des +objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait; +on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du +fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de +tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses +effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du +butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou +des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de +gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait +dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre +une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée. + +--Garde à vous... fixe! + +On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux +allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu +les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas +précipité. + +--Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront +rien!... + +Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées +intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous +rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du +feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous +le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines. + +Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du +terrible Wacht-am-Rhein. + +De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses +environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e régiment, le 35e des +fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y être au +complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses. +C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu. +Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les +derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi +de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par +les armes ou emmené en captivité en Allemagne. + +Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui +s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été +le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans +l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des +lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient +dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter +à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de +hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait +dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et +dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en +nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient +répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la +mort. + +Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de réserve, une +partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre +division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute +l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le +gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On +disait même que, pour hâter la manoeuvre, des trains de soldats en civil +traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver +leur équipement de l'autre côté de la frontière. + +Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans +les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les +allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en +pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par +des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle +étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le +monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la +guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse +de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche. +On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe +England!_ Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et +ce furieux _Gott strafe England_ résonnaient encore comme un hallali de +gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires. + +Je me mis à la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la +hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque +importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je +rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église +de Visé, dont il contemplait d'un oeil consterné les cintres éventrés et +les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par +l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son +humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans +le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait +la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi. + +--Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!... + +Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines +des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée, +ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce +qui avait dû être quelque charmant logis du XVe siècle. + +--C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela? +Qu'est-ce que ce vandalisme? + +--Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des +oeufs. + +--Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous +félicite pas. + +--Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges +résistent-ils? C'est bien leur faute. + +--Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux, +ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et +le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges +étaient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis +longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il +n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons +plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour +tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait +postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier, +c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé. +Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans +raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette +ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population. + +--Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus. + +Et me rappelant un mot de Schimmel: + +--_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre! + +--Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il +y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons +pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous +devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur +occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire +la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions +de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une +fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites, +mais pour le temps de guerre. + +--Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des +règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la +guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur. + +C'était toujours du Schimmel que je récitais. + +--Non, protesta Koenig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui +aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance +inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse +Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de +cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un +déplorable accident. + +--Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous. + +Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en +obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en +avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges +arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du +couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés. +Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre +fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de +voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au +choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux +amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de +fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers, +d'encensoirs et de tuyaux d'orgues. + +--Ah! les salauds! murmura Koenig. + +Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la +victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de +paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et +d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé, +qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement. +L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait +autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque +devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de +pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son +socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa +couronne. + +Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté. +Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la +fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et +allai donner pesamment du nez dans le gravat. + +--Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que +par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire. + +Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant. + +Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque +dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite +comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de +corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de +rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré +d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade +digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au +bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits. +Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant +automatique, nous donnâmes le salut militaire. + +Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon +cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans +m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y +trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons +et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et +menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où +rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites +bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et +s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée. +D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons. +Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque +estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le +feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les +sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine +qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait +pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état +d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance: + +--Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir +la panse! + +Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et +Wacht-am-Rhein. + +Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression +de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence +ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés +passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de +veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le +vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse. + +Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave +qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui +quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes +une bouteille crasseuse. + +--C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins français!... A la +santé de notre Kaiser! + +D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta +tombait dans les gobelets. + +Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Koenig +et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que +signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on +lampait, on poussait des _hoch_ à l'Empereur et on s'empiffrait à la +gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait +comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique. +On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne +souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison. +C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue +et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan. + +Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle +qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les +premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les +ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des +esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de +marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient +aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons. +Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles +et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous +poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil +luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de +magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes. + +--A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu +le boyau au souvenir du sexe! + +Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à +la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit +de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y +avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des +bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et +un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine +prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt +avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les +regards avides s'extasiaient. + +--Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait +plaisir pour votre bonne amie? + +Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa +au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on +m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts +tremblèrent. J'hésitai. + +--_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine. + +J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane +d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec +un battement de coeur. + +Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais +rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur +l'ennemi! + + * * * * * + +Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand +escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses +pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et +porté la dextre à son schako: + +--_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une levée de +lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la +compagnie. + +C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos +nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux. +Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour +ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de +fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je +résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents, +l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et +voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier +d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en +Harz, Prusse: + + _Quelque part en pays ennemi._ + + Meine herzliebe Dorothea, + + _Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une + ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé + les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en + désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de + gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est + avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y + boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup + d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische + Dorothea, _je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus + précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir + de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai + promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à + merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq + Welches._ + + _Votre Wilfrid pour la vie._ + +J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille, +avec force voeux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de +commerce Hering, à ma vénérée mère, Mme la conseillère de commerce +Hering, à mes chères soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre +domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie. + + + + +VI + + +Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et +copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes +la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes +héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le +bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se +décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes +et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se +refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une +impeccable stratégie. + +Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous +étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus +de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive +gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation, +les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes +théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On +marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces +miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le +bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne +percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les +kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans +impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands +de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu +de notre acier dans les reins. + +A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de +cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses +indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche, +la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se +distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de +Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés; +plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais +indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos +sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se +trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination: + +--Arriverons-nous bientôt à Paris? + +A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait: + +--Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous, +_Sacrament!_ que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces +cochons de Français? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous: +vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos +sales couennes! + +Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en +plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les +champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé +comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel; +tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées; +tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant +dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous +croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les +chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait +passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un +Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres, +et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité. + +Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres. +Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait +littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des +trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles, +des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des +médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la +population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de +fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait +parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se +consumer et se vider sous ses yeux. + +Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir», +non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on +impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller +deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au +spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas +sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins +vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit +sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet, +n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force, +quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y +a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout +à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays. + +Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en +maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant +d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux +hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait: + +--Ce sont des francs-tireurs!... A mort!... + +Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine +d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le +défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou +quinze ans. Hâves, l'oeil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre, +l'homme essayant de protéger le petit. + +--Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant, +prenant à peine le temps de les regarder. + +--Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je +ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos +brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes! + +--Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement! + +On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un +volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent. + +--Saletés!... lança l'homme avec désespoir. + +On entendit une voix grêle sangloter: + +--Papa!... papa!... + +Un commandement retentit: + +--_Feuer!_ + +La décharge partit dans un grand cri d'enfant. + +De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce. +Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je +crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous +manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis +soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y +pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider +son arme à bout portant sur le tas sanguinolent. + + * * * * * + +Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une +confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville. +De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe +d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la +veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux +immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre +compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait à +Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon +von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième. +Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en +avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la +Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais, +on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où +une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous +demain? + +Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais +occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures +avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six +bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils +retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient +de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les +rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas +connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à +baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa +niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai. +J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille +ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une +commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de +dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient +une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de +dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect +sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que +j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes +erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu, +venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que +demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure +que des murs calcinés et une couche de cendres? + +_Macht nichts!_ Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent. +Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau +le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double +oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au +sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait +d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer +quelques numéros. + +Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette +grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre. +J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple +allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de +la Garde, lors de son départ de Potsdam: + + J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne + puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la + paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis + de Brandebourg! + +Et dans sa proclamation notre Kaiser disait: + + Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons + jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un + cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis. + En avant, avec Dieu! + +Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos: +la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car +celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la +guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on +ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'éminent leader du centre, +Erzberger, s'en gaussait en ces termes: + + Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de + ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui + accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a + accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement: + «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les + enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute + la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera + enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques. + Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un + non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui + seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre + dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière + curiosité du siècle! + +Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de +nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai +celle-ci de Treitschke: + + Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il + n'y a qu'une réalité vraie; l'État. _Der Staat ist Macht._ La force + de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État + allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur + de la civilisation allemande. + +Et celle-ci de Bernhardi: + + Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements + pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes. + Les conditions ont changé en Belgique. + +Cette autre de Clausewitz: + + N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes + des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau + de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire + d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit + à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et + à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes + les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons + successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de + la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise. + +Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait: + + Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui + mettait dans son encrier de l'eau de rose. + +Tannenberg disait: + + Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple + allemand. + +Et le professeur Lasson écrivait: + + Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet + état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est + rationnel. + +On citait ceci de K.-L. A. Schmidt: + + Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix + durable! + +Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann: + + La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut + pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est + au-dessus de la morale, de la raison, de la science. + +Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann: + + Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins + appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille + moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie + douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique. + Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une + corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la + déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les + cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus. + Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal + Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de + type germaniques. + +Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le Dr Karl-A. +Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon: + + Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le + roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière, + doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands, + ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince + qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides + assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton + heure a sonné, roi des Belges! + +L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur: + + Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le + professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à + l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre + peuple ne le possède. + +Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus +haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain: + + L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution + d'éducation morale qu'il y ait dans le monde. + +J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme, +quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et +de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était +mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou +quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de +leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par +les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et +tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes +de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies. +Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que +luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de +leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son +corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos +_Feldgrauen_; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à +terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes +nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta, +cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine +Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par +derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et +en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et +l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant +le gibier féminin. + +Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je +me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui +allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf. +Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand +et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me +figurais le capitaine, l'oeil flamboyant et les narines gonflées, se +lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une +ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme +Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la +torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes +et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles +bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur +elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, +pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards. +Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits +saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant +dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les +épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie, +le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure +giclant... + +Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne +savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec +eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi +aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, +d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à +pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la +photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh! +doucement, tendrement!... _Herrgott!_ quel dommage!... + +Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds, +avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une +heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion +l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa. + + * * * * * + +A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis, +je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne +coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intérieur. Qu'en +resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus +jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les +plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière +dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans +ma poche. + +Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes +avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par +poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine +Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer. + +--Qu'est-ce que vous faites? dis-je. + +--C'est par ordre, me répondirent-ils. + +Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur oeuvre. + +Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai +mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le +capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais, +caracolait déjà sur son gros cheval. + +J'arrêtai un moment Koenig, qui allait prendre la tête de sa section. Il +était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un +tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les +journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier +von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase: +_Not kennt kein Gebot_, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le +Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est +contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé. + +--C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il. +Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là? + +J'essayai de le remonter: + +--Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile? + +--Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question +dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France +pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux +protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On +nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé +personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont +applaudi. + +--Cependant... + +--C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en +train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire. + +Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux. + +Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques +instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre, +j'entendis le lieutenant Koenig commander d'une voix blanche: + +--_Das Gewehr über!_... _Rechts um!_... _Vorwærts... Marsch!_ + +La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et +brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de +la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son +orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence +démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous +semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au +nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp +retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au +sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse. + +Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme +un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du +principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du +violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des +flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les +grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde. +Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives, +plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de +fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des +villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un +trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur +et sonore. + +Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes, +venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très +lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme +cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt +minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à +intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous +interrogions, Helmuth, Kasper et moi: + +--Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil... +Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?... + +Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction: + +--Cela doit venir de Namur, dit-il. + +Puis il ajouta: + +--Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a +fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de +temps. + +Je demandai naïvement: + +--L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique? + +--Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son +artillerie s'en charge. + +Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier +d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal, +usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés +à écraser comme des oeufs toutes les forteresses. On en avait vu passer +deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier. + +Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes +pour la puissance allemande. + +Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer +l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route +les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions +que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à +tuer, à détruire, à piller ou à violer. + +Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes. +La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes. + +Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment +eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un +peu fourbu dans la région du Démer. + +Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre. + +Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major +divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions +arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques +heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois +ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un +rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des +lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la +colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire +de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur +les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne. + +Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de +hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que +Schimmel assura être la tour de Malines. + +Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la +section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se +produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et +retomber une colonne de terre grasse. + +--Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à +son ordonnance. + +Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des +distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant +provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on +distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache +grise qui gigotait sur le sol. + +Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi: + +--_Herr Fæhnrich_, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du +feu. + +Des commandements rauques partirent. La section Koenig, portée en avant, +se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes +disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil +sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie +précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par +la section von Bückling. + +--Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder +ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment, +_Sacrament!_ de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est +là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande +a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux, +cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces +Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos +coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle +blanche de son château royal, et maintenant, _Donnerwetter!_ nous allons +les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du +soldat allemand: Hourrah! + +Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes. + +Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes +ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des +hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se +labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de +débris de fer lapidait nos compagnies déployées. + +--_Hinlegen!_... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière +nous. + +Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches +ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le +plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la +poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer +grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions +d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait +visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les +visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous +semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne +sortirions pas vivants. + +--_Auf!_... _Vorrücken!_... + +La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers. + +Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses +hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par +saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt +relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de +fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En +contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous +passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont +l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le +major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le +premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur +la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis +qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs +ordres. + +Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément, +qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits +projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut +plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle +qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est +plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on +a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa +chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous +obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous +distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce +n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un +claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë, +n'embrassant guère plus d'un quart de ton. + +Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces +observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure +balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit +pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres +observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait +de faculté d'aperception. + +Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du +lieutenant Koenig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts +crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux +torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou +sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous +mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous +buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait +l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement +convulsif. + +--En tirailleurs commanda Schimmel. + +C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne +ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes +hommes: + +--_Mir nach!_... + +Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze +mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille +pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un +canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions +la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient +péniblement en tiraillant au hasard. + +--Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les +sous-officiers. + +On leur passa des gourdes. + +Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Koenig debout, en terrain +découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme +un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de +sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant +de la mort, qu'il la cherchait. + +Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une +corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt +il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus +bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien +d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait +disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma +salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine. +Et tandis que, sous le glas de mon coeur qui battait à grands coups, mes +oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel +naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du +dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre +connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce. + +Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les +yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse +sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les +bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes +métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se +continuait ou étais-je éveillé? + +Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des +vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées +épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai +les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de +flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis +grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis +délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur +léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On +s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les +positions ennemies. + +Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups +de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos +pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait +rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui +avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le +second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la +défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette +assurance enflammait instantanément tous les coeurs. + +Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes +quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et +moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient +dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes +reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait +recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons +gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où +elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous +n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts +ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements +sonores et leurs appels éclatants. + +--Baïonnette au canon!... A l'assaut!... + +Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras +forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie +en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la +fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur +rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier +ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et +des blessés. + +Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres +se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des +clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant, +assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué +ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie +aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se +rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus +volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs, +crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de +tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des +entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête +fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de +massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté. + +De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se +vomissaient de toutes parts: + +--Salauds!... cochons!... _verfluchtes Gesindel!_... _Hurenkinder!_... +vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras. + +A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous +les transpercements: + +--Bandits!... Vous achevez les blessés!... + +On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié +démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche, +Kaiserkopf se mit à tempêter: + +--Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi +tous ces gaillards! + +Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les +clouèrent contre les troncs. + +C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux +aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger, +jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et +s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à +défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant +d'égarement, et me trouvant sous l'oeil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même +de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les +jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il +me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se +rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan, +mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de +l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la +pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond, +la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres. + +Je compris alors ce que c'était que ce _furor teutonicus_ dont nos +manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer +l'intensité. + +Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux. +Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés, +faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de +droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse, +ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et +craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres +charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants, +pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids +d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de +sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens +temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la +hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres, +voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu +d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait +inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste, +esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!» +l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis, +le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par +le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la +tête. + +Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai +par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale +de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous +arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges, +traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait +disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette +rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un +fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat +d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la +patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement. +Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer +qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur +l'animal blessé: + +--Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi. + +Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants. + +--Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra +nous être utile. + +--_Nein!_... C'est un chien welche!... Il faut le crever! + +--Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein. + +--Si on le pendait? émit Schnupf. + +Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet, +Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main +puissante, le lui passait au travers du corps. + +La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie +grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla, +se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son +maître. + + * * * * * + +Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles +gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait +pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en +était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé, +une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la +gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés +vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par +une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les +herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins +bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où +affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus +gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de +sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme +enchanteur. + +Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans +son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très +propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des +jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré. + +--Un village intact! mugit Kaiserkopf. + +Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes +flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était +notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, des +_hoch_, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les +sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une +nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer +le pas. + +Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux +abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter, +voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se +mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos, +regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement +leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule. + +A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras +maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de +villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur +curé. + +La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le +pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier +Schmauser, s'en allait assurer les accès. + +Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure +pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf, +s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit: + +--Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions +pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais, +puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir +pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera +nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les +déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait +aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous +comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous +vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages +de la guerre. + +Déployant un papier, le bourgmestre ajouta: + +--Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la +commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture: + + _Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur + le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir + d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus + obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le + ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se + montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni + injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout + acte de violence commis par un seul civil serait un véritable + crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression + sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des + femmes et des enfants._ + +--Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard. +Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon +fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous +réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres +frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de +rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la +maison communale. Rompez! + +Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous +n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon +opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements +inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de +piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits +empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans, +effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits, +des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient +peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de +Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la +troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs +intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants +d'écuelles, de pots et de casseroles. + +Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable +Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez +le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs +de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se +concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en +conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et +dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du +bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout +ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans +la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi +que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus +tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin, +s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution +de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui +empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu. + +Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à +se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon +vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à +moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le +plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de +Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme +débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force +nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui +se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos +bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit +nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation. + +Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous +demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que +leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le +vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et +ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées +à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la +paix serait bientôt signée. + +Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des +actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler +furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de +légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De +sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le +désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa +femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de +son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de +collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches +meuglaient. + +Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait +l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait +les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et +se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers +l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On +eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule, +s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore +l'effervescence. + +Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes +propres yeux,--et cela j'en jurerais devant un tribunal,--je vis, à une +fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux +fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il +apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant +d'une voix terrible: + +--_Man hat geschossen!_[2] + +Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés +par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux +à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent +bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au +milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de +feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres +jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant +de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de +revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes +s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les +corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient +dans la poussière. + +--_Man hat geschossen!... man hat geschossen!..._ hurlaient les nôtres. +A mort!... Tous les Belges sont des assassins!... + +On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent +décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les +dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua. + +--Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre! + +--C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de +Belges n'ont que ce qu'ils méritent. + +--Mais, fis-je interloqué... + +--Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en +verrons bien d'autres! + +Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église. +Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne +de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien +que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là. + +Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel. + +--Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira, +monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!... + +--A mort, le curé!... à mort!... + +Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul, +au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie. + +--A mort, le curé!... + +Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans +le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant +une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui +passa un noeud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la +soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa +au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des +fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart +d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la +tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le +troupeau des femmes mortes ou évanouies. + +Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému, +je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au +meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien +survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré +dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses +administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un +piquet de nos braves Magdebourgeois. + +J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine +Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui +le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus +de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon +travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose: +quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de +brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du +ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, +relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et +justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons +d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf. +Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit +un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques +civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de +varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux +pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se +montrait fort satisfait. + +Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la +première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait +d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au +colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il +irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste +symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout +l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission. + +J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, +griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de +Tacite ou de César les amphigouris ponctués de _Donnerwetter!_ et de +_zum Teufel!_ de mon chef. + +Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur +et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger +chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne +comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier +n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait +eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Koenig. +J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes +de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp +retranché d'Anvers. + +Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la +lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en +termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais +l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par +les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle +attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de +l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature, +figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, +que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de +fer. + +Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat, +donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous +occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras +commençait. + +--_Donnerwetter!_ C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous +avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la +députation des autorités... nous procédons à l'_Einquartierung_... à la +mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit... +nous... + +--Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après? + +--Après, _Donnerwetter!_... Eh bien, après nous surprenons des +manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes... +nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on +profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le +Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre... + +--Des coups de feu, monsieur le capitaine? + +--Vous ne les avez pas entendus? + +--Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement +entendus. + +--Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait +capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la +maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se +proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats +de Sa Majesté. + +Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce +complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se +produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une +gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée +allemande. + +Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du +bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils, +cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le +lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel +Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les +cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux +rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux +femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une +pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications. + +Le lieutenant Koenig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure +défaite. + +--Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On +massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce +village. + +--Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la +guerre, _Donnerwetter!_ Si ces brigands de Belges n'avaient pas +commencé... + +--Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que +moi. + +--Que voulez-vous dire, lieutenant Koenig? + +Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards +étaient fixés sur Koenig, dont on connaissait l'impressionnabilité et +dont on appréhendait un esclandre. + +--Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire, +fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que +je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent +les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que +je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le +privilège de porter l'épée d'officier prussien. + +--Ah çà, lieutenant Koenig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge +de colère. + +--Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne +suis qu'écoeuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme +et dans mon honneur de soldat. + +--_Zum Teufel!_... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du +Rhin, vous!... _Potzdonnerwetter!_ Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un +véritable Prussien. + +Koenig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence. + +Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant: + +--Monsieur le capitaine Kaiserkopf... + +--Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si +vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous +coucher! + +--Monsieur le capitaine Kaiserkopf... + +--Taisez-vous! + +--Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je... + +--Taisez-vous, nom de Dieu!... + +Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule, +entreprit d'intervenir d'un ton conciliant: + +--Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens... +Pensez que si vous poussez plus loin les choses... + +Koenig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans +la voix, cria: + +--Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en +êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables +écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit +un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent +avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!... + +--C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant +Poppe. + +--Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf. + +--Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Koenig, dépassant +désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis +exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais +déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la +guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à +l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils, +mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts +pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez +réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois +femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent +cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste +debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur +la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le +bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient +faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes; +puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six +des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle +trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur +des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné, +vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de +son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et +le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à +Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à +l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont +des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au +nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval +dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de +la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près +d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge; +vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez +tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant +les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et +quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans, +fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un +homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés +Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez +fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu +de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez +déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze +villes et cent quatre-vingts villages. + +Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son +flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que +j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée, +apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives +menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le +cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang, +Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants +jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le +premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans _Faust_, le +démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes +ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards +empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons +bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard, +disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus +de rage et ne demandaient qu'à cogner. + +--Vous êtes tous des misérables! leur criait Koenig enflammé de passion. +Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au +ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom +allemand! + +A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés. +Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les +mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus +formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un +abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus +même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au +visage. + +On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte +s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte +silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von +Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant +Derschlag. + +Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent, +sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire. + +--Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce +qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à +l'autrichienne, le colonel von Steinitz. + +--Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença +le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à +votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon +qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Koenig, que +voilà, n'est pas content du tout... + +--Pas content? Et de quoi? + +--Pas content de ce que nous faisons en Belgique. + +--Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le +délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance +merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous +valent déjà nos armes? + +--Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Koenig +n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des +termes qui... en des termes que, _Donnerwetter!_... en des termes +intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités +d'assassins, de brigands... + +--Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer +un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois +m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation. + +Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit +plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la +langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes +confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec +attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses +lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges +et en évaluer la gravité. + +Koenig ne faisait pas un geste et semblait absent. + +--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel, +lorsque ce fut à peu près fini. + +--Rien, monsieur le colonel. + +--Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés? + +--Je la reconnais. + +--Et vous ne les rétractez pas? + +--Je ne les rétracte pas. + +Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain +dédain: + +--Je vois, vous êtes un humanitaire. + +--Non, monsieur, je suis un soldat. + +Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je +me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se +passer, je me sentais absolument bouleversé. + +Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant +entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, +revenant sur Koenig et le regardant dans les yeux, il reprit: + +--Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me +semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec +des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en +serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs +militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui +devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le +sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus? +Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en +campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour +la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles +nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La +guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à +exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de +limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas +d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des +provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le +général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de coeur s'adonner à +une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être +conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de +violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand +la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe +militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable +stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper +durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes +envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte +et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur +gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux +populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.» + +--On ne les leur laisse même pas, murmura Koenig. + +--Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et, +ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les _Lois de la +Guerre continentale_?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et +la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce +genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement +dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais +qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources +matérielles et morales». + +Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure, +en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut: + +--«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra +contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la +guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule +véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement +de ces sévérités.» + +Puis il ajouta: + +--Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre +des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête +de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut +Commandement. + +Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut. + +--Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le +colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir +osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos +autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de +nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé +votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et +provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis +très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant +les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident +monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au +général. + +Blanc comme un mort, Koenig serrait les dents, et pas un muscle de son +visage décomposé ne tressaillit. + +--_Ich habe die Ehre_... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un +reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs. + +Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où +pleuraient toujours les prisonnières: + +--Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop. + + * * * * * + +Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent, +sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés +sur l'Allemagne. + +J'étais très inquiet de Koenig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai +longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de +guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa +colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le +malheureux Koenig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se +refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se +désintéressait de son sort. + +Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Koenig, et, bien que je +fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je +ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction. +J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait +entraîné son coeur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde +pour l'en tirer. + +A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt +von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son +intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait +peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui +soustraire, par quelque subtile manoeuvre d'influence, la belle tête pure +de Koenig. + +Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé +d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son +«cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre +entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait +se monter maintenant à une somme assez ronde. + +J'allai le trouver à son cantonnement de la 6e compagnie. + +--Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir. + +Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement +affable. + +Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Koenig et à lui +faire pressentir le service que j'attendais de lui. + +Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent +successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert +primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit: + +--Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut. + +--Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit, +vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel... + +--Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre. + +--Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais... + +Il sourit de nouveau et reprit: + +--Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von +Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai. + +--Et vous croyez... fis-je en rougissant... + +Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von +Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais +jamais osé trouver celle-là!... + +--Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira. + +Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand +poids. + +Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes +jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Koenig voyait lever ses +arrêts. On attendit. Rien ne se passa. + +D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui +suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier +cette affaire. Et comme ce fou de Koenig eut l'esprit de ne se livrer à +aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je +raconterai, personne n'y pensa plus. + +J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et +à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de +guerre. + + + + +VII + + +Le 25 août, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions +allègrement à travers une riche campagne verte et jaune, exubérante +d'arbres, de prés et de froment. La troupe chantait de beaux _lieder_ du +pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des +bandes errantes de fugitifs se dispersaient à notre approche pour se +jeter dans les champs, mains levées. On leur envoyait tranquillement +quelques coups de fusil, sans autrement se déranger. Une odeur +pénétrante de moissons fraîches et de chairs brûlées flottait dans +l'atmosphère tiède. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant, +c'était un magnifique paysage de guerre et de nature. + +Nous commençâmes par découvrir, dans le sud-sud-ouest, émergeant de la +végétation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flèche +denticulée. S'élevant de plus en plus, elle dégagea bientôt quatre +jolies tourelles d'angle, dont on distinguait très bien à la jumelle le +délicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arête du +toit, portant, comme un joujou en équilibre, un clocheton. A mesure que +nous avancions, se dévoilaient et se précisaient d'autres tours, +d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajourés, des +dômes, des frontons, des lanternes, des façades guillochées, des +dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville était occupé par +une splendide masse gothique, qui, dans l'épanouissement de ses +arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses +roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres disposée sur +le parterre des maisons, devant un fond léger de frondaisons et la +perspective harmonieuse d'une colline. C'était Louvain. + +--Louvain! Louvain! répétions-nous remplis d'enthousiasme. + +--_Loewen! Loewen!_ frémissaient joyeusement les soldats. + +Je me réjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles +d'architecture. Je me rappelais les leçons de l'érudit Anton Glücken, +professeur d'histoire de l'art à l'université de Halle. Il nous en avait +fait une, précisément, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages +de mon cahier de notes. J'étais impatient de pénétrer sous les voûtes +majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les façades ornementées du +célèbre Hôtel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les +stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour +Jansénius, l'église du Grand Béguinage, les vénérables salles de +l'antique Université et son vestibule gothique. Peut-être même, si notre +séjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus +de quelques heures, peut-être aurais-je le temps d'aller m'asseoir à un +pupitre de son illustre Bibliothèque et là, oubliant pour de trop courts +instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement +quelques-uns de ses précieux manuscrits et de ses exemplaires uniques. + +Colonel et musique en tête, le régiment fit son entrée dans la ville par +la porte de Malines. De droite et de gauche s'infléchissaient les +jardins tenant la place des anciens remparts. Là se mamelonnait le +Mont-César, portant encore les restes du château féodal où s'était +disciplinée la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son +précepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours réveillèrent les échos +de la longue rue, où s'alignaient de vétustes et nobles hôtels, aux +fenêtres endormies, aux manières graves. Des groupes de soldats +allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flânaient +au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un +de ceux-ci, plus moderne, à deux étages, portait cette enseigne brossée +en initiales noires sur la largeur de sa muraille: MAISON AMÉRICAINE. +Notre arrivée bruyante faisait sensation. Durant que nous nous +enfoncions, derrière nos cuivres, dans le coeur de la cité, la foule +allemande ne cessait de croître et nous acclamait. Il semblait que la +ville fût déjà pleine de troupes. Les _Feldgrauen_ entraient, sortaient +par les portes voussurées des maisons où ils avaient leurs +cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fenêtres, remplissaient les +boutiques et les pintes, commerçaient ou se querellaient avec les +petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadré +de baïonnettes ou quelque soutane affolée poursuivie par les lazzi de la +soldatesque. + +Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'énorme vaisseau ogival +de la Collégiale, flanqué comme au moyen âge de ses maisons basses, et +nous débouchions à toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place, +où la surprenante vision de l'Hôtel de Ville nous apparut tout à coup, +orfévrée comme un immense reliquaire, dans l'éblouissement marmoréen de +ses trois étages et de ses trente-neuf fenêtres fleuries, de ses +galeries, de ses balcons à réseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six +tourelles surmontées de leurs six flèches, et sous l'éploiement +orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'étendard allemand planté à son +sommet. A toutes les baies de l'admirable édifice se montraient des +grappes de têtes casquées. Un peloton de garde était rangé sur les +marches de l'escalier d'entrée, au perron duquel se tenait +l'_Etappen-Kommandant_, le major von Manteuffel, qui nous saluait de +l'épée. + +La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-Marché. Revolver au +poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des +locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une +vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVIIe siècle de la rue des +Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin +fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'office, +la cave, la cuisine, la cuisinière et le professeur lui-même, qui fut +contraint de nous servir de sommelier. + +Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats +étaient déjà répandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi +beaucoup du 165e hanovrien, dont le régiment paraissait être au complet +à Louvain, comme le nôtre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs +d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la +rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle +des Joyeuses-Entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de +campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tiré +ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient +attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'écorce. Les +chaussées, les trottoirs, les places, les gazons piétinés et creusés +d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de +l'armée pourrissait sur la ville. + +Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la +contemplation de la riche joaillerie de l'Hôtel de Ville. Tout blanc, +entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux +monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de +niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y +trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de +personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs +chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient +leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares en toutes +sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se +doutaient-ils, tous ces joyeux compères, tous ces braves bourgeois de +Louvain, qu'un jour viendrait où le général von Kluck, en route pour +Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte +éperonnée et la cravache altière du major von Manteuffel régneraient à +la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de +notre drapeau impérial, le magique Hôtel de Ville, l'orgueilleux palais +communal, n'était plus maintenant que la _Kommandantur_. + +En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai +dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir +du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses +vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux, +la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse +splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur +les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements +confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même +et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la +Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une +clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas +le mien m'intéressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par +les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables +panneaux de maîtres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues +de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois +peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un +véritable musée allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de +vérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de +palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul. +Deux chefs-d'oeuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et +celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme, +désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empereur. Le second, +qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque dont les +volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque +de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie +centrale qui nous manquait. + +Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait +sur le choeur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant, +festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de +statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté +d'une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et malgré le +luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art +parfait. + +Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles +choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je +sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en +humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain. +J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé +de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On +tapageait, on se débraillait, on lutinait les donzelles qui, +rougissantes, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient +résister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui +assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs +poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de +Maestricht. + +--Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il +n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands. + +Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la +Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de +Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La +Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir +en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes +boiseries et leurs portiques à colonnes, celle des Promotions, celle des +Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles +toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je +désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de +ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux +exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans +prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon, +le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte +sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité. + +Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de respect dans le grand +vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait, +régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de son plafond, entre +de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à +chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle +avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc +des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des +professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire. + +J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui +montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors, +vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui +couraient, des cris, d'inquiétantes rumeurs parvenaient de la rue. Je +sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient, +des soldats en alerte, l'oeil sur le qui-vive et la gâchette au doigt, +obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection. + +--Qu'y a-t-il? demandai-je à un sous-officier qui se hâtait. + +--Vous n'entendez pas, _Herr Fæhnrich_?... La bataille se rapproche... +C'est là-bas... + +Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut. + +La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une +intensité singulière. Dans le zèle de mon exploration je n'avais pas +prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort +le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension. +Que se passait-il exactement? Je m'élançai dans la direction indiquée. +Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout +régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient +des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans +les rues, en criant: «_Alarm! Alarm!_» Les estafettes se succédaient à +la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts, +ahuris, furieux armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce +dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des +automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et +les gazons. Fouaillés jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant +leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ferraille et de jurements +leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés +prenaient le pas de course vers le nord. + +--_Alarm!_... _Alarm!_... + +Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes +de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux +encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie. + +--Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent +de Malines! + +Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du +combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Ils +sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits +rompus, des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille +refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves. +Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot +qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude où l'on était si +l'ennemi ne se trouvait pas déjà aux portes, les fusils partirent; des +corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant +d'inexprimable bagarre. Je vis même, au carrefour de la rue du Poirier, +près de la Dyle, un officier du 165e descendu net d'un coup de feu par +un soldat de son régiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir +sus au misérable, car j'avais aperçu son geste; mais l'assassin se +perdit dans la cohue. + +Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec +une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue +de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté +du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold, de la rue Marie-Thérèse, +du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées +aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou +du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de +partout: + +--_Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!..._ + +De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient déjà les rues. +On épaulait sur tout ce qui se montrait aux fenêtres ou sur les toits. +La chasse à l'homme était ouverte. Au crépitement de la fusillade se +joignit bientôt la crécelle des mitrailleuses. Les carreaux et les +vitrages volaient en éclats. Les tuiles retentissaient sous la grêle. On +enfonçait les portes. On plaçait des pétards sous les murs. On se ruait +férocement dans les maisons, crosses ou baïonnettes levées. On +poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves où +ils s'étaient réfugiés et on les massacrait sur les pavés. Il en fuyait +par-ci, par-là, au dehors, affolés et tourbillonnants, qu'on abattait +comme du gibier. + +--_Schweinehunde! Schweinehunde!_ aboyaient les massacreurs en traquant +leurs victimes. + +J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il était huit +heures du soir. En passant devant le café Sody, où j'avais bu de la +bière, je vis le patron étendu la gorge tranchée sur son comptoir. Une +de ses filles râlait et rendait le sang. L'autre avait disparu. + +Sur la Grand'Place, c'était à la fois le tumulte et la fête. Les cafés +et tavernes débordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on +s'écrasait. J'entrai au café Rubens, où des officiers ripaillaient au +milieu d'un déferlement de drôlesses, de filles en cheveux, de putains +allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient à +la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, à moitié ivre, se +déchaînait entre deux pouffiasses. + +--J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera +punie. Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Maintenant, +_Donnerwetter!_ nous commençons avec les grandes villes. Louvain sera la +première qu'on détruira. + +Toute la salle éclata de joie dans une tempête de _hoch!_ + +Je fus pris d'un frisson à cette perspective; mais je me rassurai en +pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant +capitaine. C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et +de l'assaut des domiciles privés. + +On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet +d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'étaient les +exécutions régulières qui commençaient. Soudain quelqu'un cria: + +--Au feu!... + +Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers +se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs +assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis. + +Le feu venait, en effet, d'éclater sur plusieurs points de la ville. Il +rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare. +Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée +opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de +l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades, +mais sans cris: c'était trop loin. Dans la direction de Malines, le +canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de +l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de +danses. + +Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient +et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et +d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et +surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui +traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de +lui, le lieutenant paraissait uniquement occupé d'une affaire +personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne +fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans +une ville conquise. Il emmenait ou plutôt il entraînait violemment par +le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beauté. Toute +pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses +épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes +fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du +désespoir. Un ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus +vive émotion. + +--Malheureux! suppliait-il... Respectez cette soeur!... C'est +Mademoiselle de... + +Et il cita un des plus grands noms de la Belgique. + +Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son +revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort. + +Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du +Vieux-Marché. + +Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de +moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre; puis une +troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air. +En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de +sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés, +commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole, +des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles +chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des +signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de +façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer +un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou +dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu +aux toits des chapelles. + +Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un +grand bâtiment situé à l'entrée de la rue de Namur. Horrifié, je me +précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé. +Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de +pétroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manoeuvre. + +Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit +bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes: + +--Au nom du ciel, arrêtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!... +Mon Dieu!... Mais c'est l'Université!... C'est la Bibliothèque!... + +L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre +sobrement: + +--_Es ist Befehl[3]._ + +Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu +d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si +respectueux. + +Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette +catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité +personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs +de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de +mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon +logement. + +J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de +gendarmerie. + +--Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle +rue des Moutons? + +--Rue des Moutons... ma foi... + +---C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un +professeur... + +--Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune _Fæhnrich_, les maisons où +sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement +livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le +moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. _Guten +Abend!_ + +Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille +pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une +obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines +de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de +Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de +la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De +toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations, +des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite +essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au +massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles. +D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris +épouvantables. + +Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient +protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient +copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher +le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et +de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major +von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des +tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et +conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une +fine pluie incessante. + +En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation +d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu +près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition +ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour +circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de +poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein +jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la +tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un +îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait +systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais +l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur +furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de +la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y +étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras +levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les +fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis +les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on +fusillait des prêtres liés quatre par quatre. + +Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous +avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une +extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine, +intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la +clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait +placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant +impérial de la Circonscription de Louvain: + + Dieses Haus ist + zu schützen. + + _Es ist streng verboten, ohne + Genehmigung der Kommandantur + Hæuser in Brand zu setzen._ + + Kaiserliches Garnison-Kommando[4]. + +Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à +faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu +s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au +centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y +balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses +agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les +flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de +lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une +formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un +écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la +tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses +frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se +briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait +dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux, +réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de +ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et +d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc, +un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait, +intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés +de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des +cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des +entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant +balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un oeil crevé et +sanglant, regardait par un trou de bitume. + +Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination, +cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait +d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes +détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis +des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!... +Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du +château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les +informas vestiges. + +L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je +cherchai une route par l'ouest. + +Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le +capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur, +notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé +de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y +endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la +fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui +flottaient au dehors. + +Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les +contrevents, un débris de papier noirci vola jusqu'à moi, porté par le +souffle chaud de l'incendie. C'était un fragment d'incunable. J'y +déchiffrai difficultueusement ces mots, imprimés en caractères +gothiques: «... _At Germani in summa feritate versutissimi natumque +mendacio genus_...» + +C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothèque de Louvain. + + + + +VIII + + +Je renonce à décrire la déception, la colère qui s'empara de nos hommes, +quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route. +Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage, +le sac de toute une ville allait commencer! Sitôt passé le plus fort de +l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour +huit jours au moins. Et c'est à ce moment qu'il nous fallait vider les +lieux! + +--Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop +tard ou trop tôt! + +Mais il fallait obéir: les ordres étaient les ordres. + +La ville brûlait toujours. La Collégiale, dont la tour s'était +effondrée, lançait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes +jaunes; des nappes de maisons embrasées bougeaient, flottaient, se +suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres déjà consumées, +fumaient, craquaient, s'affaissaient. + +Un soleil sans rayons, pâle comme une lune, essayait en vain de percer +le voile opaque des gaz. + +Nous contournâmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous +rendre à la station, où trois trains nous attendaient. Tout le régiment +s'embarqua pour une destination inconnue. + +Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et +d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des +nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de +communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans +la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de +recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été +faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de +notre postillon, tout un bouquet de ces précieux «souvenez-vous» du +pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce +Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes soeurs et deux de ma +Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai +et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une +douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils. +Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des +corolles de myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement. + +Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation +patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait +avec enthousiasme aux oeuvres de guerre. Ma mère et mes soeurs avaient +pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de +la gare d'Ilsenburg. Ma soeur Hedwige me décrivait minutieusement son +costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espérait bien faire +la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique +Johann était parti pour la Russie. + +Ma chère Dorothéa m'appelait «son héros», «son chevalier», «son +Lohengrin». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais +point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets +butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres. +Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles +d'oreilles: «_... Des étoffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon +cher fiancé, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!..._» +Adorable Dorothéa! Certes, je la tiendrais, ma promesse!... + +Ainsi bercé par ces tendres rêveries, plongé dans ces doux souvenirs, je +ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes +chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz +qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre +coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves. + +Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de +vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla, +s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta +une carte. + +--Où sommes-nous? demandai-je. + +Après une nouvelle inspection des alentours, il me répondit: + +--Nous devons approcher de Münster. + +--Münster? fis-je étonné. + +--Mons, si vous aimez mieux. + +Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un noeud important +de voies ferrées. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient, +s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à +l'arrêt, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs +attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale +inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures +compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, où les gros chiffres +blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes +et où, sous l'apparent désordre, tout manoeuvrait avec souplesse, dans le +tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui +arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraîches, des +canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des +meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de +cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement +clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que +ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et +pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel. + +Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la +gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de +planches. + +--_Heraus! heraus!_ crièrent des voix. _Alles heraus!_ + +Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges +passerelles de bois jetées par dessus les talus, sur une vaste promenade +en boulevard, plantée d'ormes et bordée, du côté opposé, de maisons +bourgeoises entourées de jardins et des hauts murs sombres d'un édifice +rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un +certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se +trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes, +chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se +restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de +nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux +excréments dont ils se soulageaient à l'envi, ne tardèrent pas à changer +le sol en fumier. + +Je n'avais pas cherché à revoir Koenig depuis son affaire. Je l'aperçus +alors. Il était pâle et tourmenté. Il me vit, mais ne s'approcha pas de +moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il +détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des «assassins»? + +Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars +automobiles--j'en comptai bien une quarantaine--débouchaient dans la +partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner +devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à +trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après +compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse et à +grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux, +accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot. +Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le +cortège, une pièce par cinq ou six voitures. + +Nous contournâmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand +frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait, +l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que +par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à +nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute +incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou +d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards, +d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on +voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de +prisonniers, qui s'avançaient péniblement sous les insultes, les +crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il +y avait là des pantalons rouges français, mais en petit nombre; la +plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes +plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche +amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très +maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers, +enjuponnés et coiffés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de +pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient, +au passage, des regards affamés. + +Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette +rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand, +une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à +droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée. + +Du court contact que nous avions eu avec les nôtres au frôlement de +cette ville que nous laissions derrière nous, nous avions cependant +appris de grandes nouvelles, confirmant ou précisant les bruits vagues +qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de +Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos +armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions +britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des +Ardennes à l'Escaut. Partout les légions ennemies avaient été +bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines +de milliers de morts et de prisonniers; et leurs débris informes, en +complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud, +entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de +provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible raz de +marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais +dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était vu. C'était le monde +occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann +germanique. + +Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie. +On faisait circuler de car en car un communiqué de notre Grand +État-Major à peu près ainsi conçu: + + L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement sur le + territoire français, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a été battu + sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue + énorme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des + chiffres exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et + étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée + anglaise près de Maubeuge. Les armées des généraux von Bülow et von + Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français, + entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc + de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy. L'armée du + prince impérial allemand s'est emparée de Longwy. + +De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'autre de notre cortège, +des _hoch_, des _vivat_, _semper vivat_, mêlés aux strophes délirantes +de nos chants patriotiques, le _Heil Dir im Siegerkranz_, le +_Deutschland über alles_, ainsi que l'hymne cher entre tous à +Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement +dans la voiture qui nous suivait. + +De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si +victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route: +maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres +kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à +terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros +bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore. + +Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il +semblait que nous parvenions à l'extrémité même de ces lignes +gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues +s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait +d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne +étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistique comme +un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes +cendrées, uniformément coniques, qui le mouvementait d'une géographie +singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de +boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits +rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je +n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La faune +humaine, très grouillante, semblait constituée par une peuplade +troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de +se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents, +pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de +beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous +regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et +méfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de +cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en +distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous +pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais +nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni +pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions. + + * * * * * + +Tout à coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux: + +--France!... France!... Nous sommes en France!... _Frankreich!... +Frankreich!..._ + +Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout à fait +libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très +loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits +d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles +métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des +machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la +grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux villes toutes bardées de +constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées +usinières. + +--Dans quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne +restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit, +déménagé. C'est le plan. + +Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la +topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que +par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles +routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions +qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent +être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de +localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous +entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire +qu'un souvenir incertain. + +Conjointement au «plan» économique, Schimmel nous exposait le «plan» +stratégique, à beaucoup moins longue échéance et sur lequel il croyait +avoir des lumières spéciales: + +--Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour +but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa +gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le +flanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps +d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous +aurons cueilli ce qui reste des armées françaises dans un immense coup +de filet. + +--Et Paris? disions-nous. + +--Paris restera au fond de la nasse. + +Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret +du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne +faisait partie d'aucun état-major, pas même de celui du régiment. Mais +sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il +observait et des informations qui lui parvenaient le sens supérieur des +événements en préparation. + +C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de +côte bruyéreux, en vue d'une rivière canalisée que lui-même, dans +l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit: + +--Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous +suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions? +tout est là. + +Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de +couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent +cinquante kilomètres dans la journée. + +L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute +localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses +environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter +des baraquements, dont l'un était déjà prêt à loger des troupes. Mais, +ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'était l'entrée d'un vaste +souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries +maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une +installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs +régiments. A cette vue, l'oeil de Schimmel brilla brusquement et il +s'écria: + +--Je sais où nous sommes! + +Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance +qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus. + +C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les +quelques heures de repos qui nous furent accordées. Avant le petit jour, +nous reprenions la route, cette fois à pied. + +Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines +ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore +frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de +France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions +un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la +joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures +recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus +qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du +Prussien légendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes +gens et surtout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Ils +nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de confitures, des +bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la +peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie +française par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que +passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comédie nous +divertissait grandement. + +Il se produisit même dans un de ces villages une scène des plus +comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de +fifres--car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant +donner la clique à tout propos,--et comme les paysans accourus nous +accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse +bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de +grands gestes d'effusion, se précipita sur Schimmel. + +--Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est +bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon +monsieur Coursier!... Ah! ça me fait plaisir de vous revoir!... Et +comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier? + +Il lui tendait sa large main calleuse. + +Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas. + +--Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas. + +--Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment, +vous ne reconnaissez pas maître Jean Renard, du village de Courtavesnes, +chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier, +prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi, +monsieur Coursier, moi, Jean Renard!... + +--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave +homme. + +--Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous +reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel +uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à +l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays... +Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le +percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes, +sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais, +au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des +photos... + +--Allez-vous vous taire, nom de Dieu! + +--Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais +bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux +point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la +quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir. + +--Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon... + +--Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu +se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un +Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec +ces messieurs les Anglais pour les guider... + +Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre +ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de +main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle. + +Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient, +personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se +demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient; +Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de +faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient +en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné, +si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était +arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde +champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il +déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en +guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait +exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna +l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout +clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village +qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins. + + * * * * * + +Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres +bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps, +les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle +grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une +forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que +deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que +nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à +diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des +routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé +d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur +chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de +laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne +pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de +ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y +voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien +vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour +nous. + +Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de +touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de +garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand +naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se +multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes +poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait +voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on +seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils, +perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles, +mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables +débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots. + +Les généraux et les officiers de l'état-major divisionnaire dînaient +dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure, +confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la +sans-fil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du général von +Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson. +L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous +apprîmes alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers +manquaient; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle +avantageux, faisaient des récits de la bataille. On avait sérieusement +frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur +compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les +rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions +contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la «méprisable petite +armée» dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket +sous notre avalanche? + +Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de +l'armée allemande à Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier +de liaison du 66e. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de +nos régiments, la stupéfaction des Bruxellois à leur aspect, les belles +avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui +formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal. +Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les +vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de +leur atteinte. L'avant-garde était entrée le 20, à deux heures après +midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle se composait de +régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux +divisions du IVe corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne, +leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs +compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et +leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et +ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers +de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et +télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses +automobiles. Tout y était gris, uniformément, mystérieusement et +colossalement gris: gris les uhlans et leur forêt de lances d'acier +flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant +hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs; +vert-de gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de +l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute +l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les +fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes, +grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les +passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules +paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur +fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions +triangulaires de commandement mouchetaient ça et là de petits +flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable +marée grise. De régiment en régiment les musiques aux instruments ternis +effrayaient l'air de retentissantes marches guerrières. Les intervalles +de leurs tonitruements étaient remplis par les choeurs non moins +terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix à la fois, +ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les +tympans. Mais, quel que fût le bruit de ces sonorités cuivrées ou +buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant +puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le +martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues +jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence +des essieux, le grincement des freins, l'ébrouement catapultueux des +moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec +rapidité et dans un tintamarre infernal à travers la cité bruxelloise, +comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux +de métal. La grande ville horrifiée le regardait s'avancer dans ses +rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la +porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique, +étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord, +englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans +le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche +pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi +jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historiés +et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis +les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville +dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les +commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient +souffleté les façades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la +Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers, +la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des +Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la +Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la +Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant +qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui +appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la +marche de l'armée grise se poursuivait interminablement, le reptile +encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa +tête écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée +de Waterloo. + +Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous +donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous +ferions nous-mêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris. + + * * * * * + +Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances +étant satisfaisants, la division s'ébranla sans retard, par trois +routes. Le temps était toujours magnifique: un vrai _Kaiserswetter!_ +Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément «Dieu +avec nous». + +Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von +Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru +rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut +obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards et les officiers +avaient le devoir de les abattre sans pitié. Il n'y en avait pas eu le +premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-là, +dont un que je connaissais bien, un nommé Plump, qui avait été jardinier +chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses +rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui +refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants, +qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine +Kaiserkopf. + +Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille; nous en couvrîmes +quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On +faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manoeuvre, +ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide et ne +s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand +but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique +nous poussât en avant et nous donnât des ailes. + +La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était +tantôt une compagnie, tantôt l'autre qui donnait de la voix, et chacune +avait son choeur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de +Wacht-am-Rhein lui-même, _la Garde au Rhin_ et le terrible sous-officier +en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé. +Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du +bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fierté. + +--Ce n'est plus la _Garde au Rhin, meine Kinder_, qu'il vous faudra +chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la _Garde à la +Seine_! + +--Ou la _Garde à la Loire_! vaticinait plus âprement Schimmel. + +Celui-ci ne dédaignait pas de se mêler à cette forte joie militaire, et, +au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui +égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de +ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson +plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mélodie ou dont +il déclamait pompeusement les paroles. + +Je m'en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la +connaissait. La voici: + + _Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt, + Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt, + Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim, + Das brachte er mit aus dem Kriege heim: + Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ + + _Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag, + Ein Franzose æchzend am Boden lag, + Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel, + Ein feindlicher Schütze zu Boden fiel. + Nach Paris! Die Losung war gut und recht + Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht. + Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ + + _Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut + An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut, + Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann, + Und ich stimmte das Lied meines Vaters an, + Kein Lied war kürzer und geller als dies. + Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris![5]_ + +_Nach Paris!_ Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le +chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était +nous qui y allions. _Nach Paris!_ oui, oui, _nach Paris!_ Qui n'aurait +chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute +l'Allemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur +tant d'autres points, ne sont jamais d'accord. + +Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dis sans fausse +modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas, +comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer +le service, sans plus considérer les hommes que des machines, +d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire +marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la +psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mousquetaires et me +montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la +guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne +jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. «Pourquoi te +bats-tu?» Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un +contact trop familier pour les inquiéter, et ils se défiaient trop peu +de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. «Pourquoi +te bats-tu?» La plupart répondaient: «Pour l'Empereur» ou: «Pour le +_Vaterland_», et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose; +l'Empereur et le _Vaterland_ représentaient tout pour eux: l'Allemagne, +leur coin de terre, leur famille, eux mêmes. C'étaient des protestants +comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme +moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins +d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le _Vaterland_ contre l'ennemi +commun. + +Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans +mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci +m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques était le soldat +Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que +j'aimais bien. Quand je lui eus demandé: «Pourquoi te bats-tu, Schnupf?» +et qu'il m'eut répondu: «Pour l'Empereur», je lui objectai: + +--L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui? + +Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour +pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se +battait. Il dit: + +--Je me bats contre la France anti-chrétienne et persécutrice de +l'Église. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant, +c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège. +D'ailleurs le pape est avec nous. + +--C'est juste, dis-je. Mais tu es entré en Belgique, Schnupf, un pays +catholique; tu y as brûlé des églises et massacré des curés. Comment +arranges-tu ça? + +--Je vais vous le dire, _Herr Fæhnrich_. La Belgique a commis un grand +crime en s'opposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si +elle ne s'est pas mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre +hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses églises sont de +faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce +qu'elle mérite. + +Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière: +Schnupf savait pourquoi il se battait. + +Avec Vogelfænger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfænger était un +mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à +l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à +l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de +ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche: + +--Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain. + +--Bien entendu, accordai-je. + +--Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis +internationaliste. + +--Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est +ce que tu ferais la guerre à contre coeur? + +--Je fais la guerre de bon coeur. + +--Explique-moi donc ce mystère. + +--Il n y a pas là de mystère, _Herr Fæhnrich_; vous allez comprendre. +Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors +vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne, +nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit +vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les +socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables, +incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule +l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du +socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte; +l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne +peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime +socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes +et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé +l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et +nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre +affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers... + +--Je ne suis pas un junker. + +--Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres +bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous. +Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai, mais pour mieux vous +dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée, +est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un +socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von +Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre. +Plus il y aura de tueries, de sang répandu, d'horreurs et de massacres, +plus il y aura ensuite de socialistes. Voilà pourquoi nous nous battons, +_Herr Fæhnrich_. Vive la guerre! + +Il y avait de quoi être médusé, et je le fus. Mais j'avais compris. +Vogelfænger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait +pour le socialisme. + +Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour +un motif qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait +parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait +indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une +même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour +le plaisir; Schimmel se battait pour le métier; von Bückling et von +Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient +pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non, +personne ne regrettait la guerre, pas même Koenig, qui ne désapprouvait +que la manière dont la guerre était faite, non la guerre elle-même. Et +tous ensemble criaient: _Nach Paris!_ + + * * * * * + +Nous n'étions pas encore à la Loire, ni même à la Seine mais nous +venions de franchir la Somme. Il y avait eu, paraît-il, sur quelques +points certaines velléités de l'ennemi d'en défendre le passage; dans la +région où nous opérions, nous n'aperçûmes rien de semblable et nous +traversâmes la rivière, au point du jour, dans la plus grande liberté. +Au delà, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions +pas fait trois kilomètres que nous étions arrêtés par des troupes +françaises. + +Déjà, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait +canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que +prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs +dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents. + +De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent +immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent: + +--_Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!..._ + +Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie +Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais +ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le +coeur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre +terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front, +interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant, +éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles, +cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la +fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'éparpillement d'une +myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur +explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre +connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant +roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait +progresser à tout prix, c'était l'ordre. + +--En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrière nous. + +Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avançait +sur le ventre, travaillant fébrilement de la pelle-bêche. Nos batteries +crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles +qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de +terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un +glacis. C'était autre chose qu'en Belgique! La mort, le décervelage, le +râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les +sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions +péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les +visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine +suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient +nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles, +tandis que de rauques éclats de cornets, à l'arrière, rayaient les +interstices des explosions. + +J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, «soufflé» par un obus. +Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été +touché, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda +ses lèvres. + +Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres +compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un +cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé, +convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach bondit près de moi en miaulant des «khrr, khrr» +angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers ce +brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre +rapidement dans leur course. Les hommes tombaient ça et la, brusquement, +au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des +projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos, +fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur +échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la +fois. J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand +j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété par le fausset de +Schimmel, commander: + +--En avant!... _Zum Sturm!_.. + +Ceux qui le purent se levèrent pour se joindre à l'assaut. Sur les +autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles. + +Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien. +Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir +détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui +disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais +qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon +bidon. + +Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et +hurlait. + +Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies, +sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y +était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus +l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbes noirâtres et y semant +des incendies. J'étais encore tout étonné de respirer, stupéfait d'être +vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze étaient +là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient, +outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans +la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais. + +Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche, +ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade +était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une +trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: «Allonger le +tir» et: «Envoyer munitions». A notre gauche, le bataillon von Putz +avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes, +femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, baïonnettes +dans les reins, et qui lui servaient de bouclier. + +--Sacré mille millions! fit Kaiserkopf jaloux. + +Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les +meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau +les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient +avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur +nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi, +on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus. + +Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts ou blessés aux +abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu, +étaient immédiatement réduits eux aussi à l'état de cadavres. La vue de +ces Français m'inspira aussitôt une haine féroce. Je sentis que je les +exécrais. Ah! les bandits! les lâches!... On en voyait passer +subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert. +Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient garnis +scintillaient. + +--Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers. + +Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous séparait +d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les +aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous +abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées. + +Heureusement que l'artillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs +positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les +jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune +aménagées à la hâte et que l'on franchissait sans peine, une fois +privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte +que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait +pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon, +dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre +courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre. +On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se +faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois +à se grouper, à foncer sur nous et à rompre sur quelque point notre +étreinte. C'est ainsi que nous vîmes inopinément surgir devant notre +front de compagnie une cinquantaine de ces enragés faisant mine de +vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que +Kaiserkopf eut une idée de génie. C'est là que nous pûmes apprécier la +valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans +armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: «_Kamerad!_». Donnant +dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur officier, tout +joyeux, s'approcha sans défiance, faisant signe aux nôtres qu'il +acceptait leur reddition. Mais, à ce moment, les rangs des «_Kameraden_» +s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait +rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la +racaille française était par terre. + +A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient +mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils +avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les +hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et +avaient tout balayé devant eux. + +Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran +de peupliers, dans des flots de fumée pommelée. N'ayant plus rien à +battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous +reconnûmes en approchant que c'était une ambulance française qui +brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu +attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des +bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge +arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne +tardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce +brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépignaient +de joie à l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil +dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de +voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient +de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui +gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux +exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en +partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un +médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé, +car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos +officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi +d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce +qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu. + +--_Feuer! Feuer!_ ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques. + +S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus +avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer en raison de +la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis +attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans l'émulation +d'une chasse enivrante. + +--_Noch einer!_ hurlaient-ils. Encore un!... + +Vingt, trente fusils détenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie. +Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du +torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe, +un autre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches +de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles +masques dantesques et des bras tétaniques; il en émergeait des bustes, +des corps qui se hissaient convulsivement et dégringolaient en perdant +leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient +un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après +quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une +cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de +l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous +les ordres d'un lieutenant pommadé. + +Tout cela me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait +peut-être un peu loin. A quelques pas de moi, Koenig considérait ce +spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je +vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui +brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Koenig +devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le +regarder. Schimmel me le tendit. Je lus: + + _Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Sæmmtliche + Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder + wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns[6]._ + +Cet ordre était signé du général-major von Morlach, commandant la +brigade. + +Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement exécuté. +Répandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de +massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson +cachant un râle suspect était battu et nettoyé. Les giboyeurs suivaient +à la trace le sang, pistaient le gîte et servaient la bête à la +baïonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les +bauges forcées. Mais quelque décousu qu'il fût, le Français traqué ne se +laissait pas épieuter sans faire tête, et son égorgement n'allait pas +sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre à six ou +sept pour en achever un. Ces fauves se défendaient jusqu'à leur dernier +grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un +pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures. + +--Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les +Boches!... + +Ce fut ici que j'entendis pour la première fois ce terme de «Boche», qui +devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus +d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage. + +--Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les +Boches!... + +J'en étais tout indigné, tout froissé dans mon amour-propre d'Allemand. + +Mais ces cris eux-mêmes, ces injures cessèrent. Les derniers blessés se +turent et il n'y eut plus que des morts. Le général major von Morlach +pouvait être content. + +Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus +rien à éventrer, il y avait encore beaucoup à fouiller. Le pillage des +cadavres, qui avait déjà commencé, se généralisa. On vidait les poches +et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres +et le tabac. Des équipes organisées dépouillaient les corps de leurs +chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci étant destinés, comme je +l'appris, à costumer certaines de nos unités en vue de tromper l'ennemi. +Après à leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats +étaient changés en hyènes, en chacals, en détrousseurs de morts, en +écumeurs de champ de bataille. + +Devant un amoncellement de tués, résultat d'une exécution en masse ou +d'une attaque fauchée à la mitrailleuse comme celle que nous avions +détruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux +ébats d'une joie délirante, attendaient le moment de procéder au +dépècement. Des gradés étaient là, Biertümpel, Schmauser, Buchholz, +Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y était, le mufle sanguinaire; +Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y étaient. On tirait les derniers +coups de fusil sur le charnier où s'observaient encore d'obscurs +tressaillements. + +Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps +s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur; et l'on vit +lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez, +sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un oeil crevé et +le front déchiré; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait +la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur. +Promenant sur nous son oeil unique, l'horrible fantôme se mit à crier +d'une voix stridente: + +--Bandits!... Vous n'êtes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre +a honte de vous, canailles!... vous la déshonorez!... Peuple +d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la +France ne vous pardonne jamais vos crimes!... + +Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put +enfin braire: + +--_Frankreich kaput!_ + +--Ah! _Frankreich kapout?_ salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des +poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!... +_Deutschland, Deutschland nieder!_... Et si vous voulez mon nom, les +Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...! + +Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans +cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant +que le coup partit, le capitaine français, recueillant toutes ses +forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang. + +Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment, +j'aperçus de nouveau Koenig. Avait-il été présent à cette scène, si +pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique? Avait-il +entendu la malédiction du capitaine français? + +Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la +compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout. +Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient +et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure. +Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait +ranger. Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait-il? + +Nous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se +démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous étions +arrosés de shrapnells. + +--Les Français!... les Français! criait-on. + +--Ils contre-attaquent, fit Schimmel. + +Des hommes roulèrent en poussant des clameurs déchirantes à quelques +mètres de moi. Nous reçûmes l'ordre de nous aplatir. + +Il apparut bientôt que notre aile gauche était fortement accrochée. De +nouvelles chaînes de pantalons rouges se déployaient à l'horizon, +débordant de part et d'autre les premières. Il y en avait bien au total +un régiment. Elles progressaient avec vélocité, fournissant un tir +nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front +fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous +une voûte tonnante. + +Les Français avançaient avec une audace croissante. Il semblait que nos +mitrailleuses, disloquées peut-être par leurs obus, fussent incapables +de les arrêter. Déjà le contact était pris et notre aile gauche +commençait à plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des +commandements nous jetèrent debout sous les balles des fusants. Le +colonel von Steinitz poussait son régiment en oblique, pour tomber sur +le flanc de l'ennemi et dégager le reste de la brigade. + +C'est du moins ainsi que j'interprétai le mouvement qui nous était +commandé et que nous entreprenions déjà d'exécuter, lorsqu'une nouvelle +péripétie vint nous arrêter et nous accrocher à notre tour, nous +obligeant à ne plus songer qu'à nous défendre nous-mêmes. Devant nous et +sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes +bleus, extrêmement agiles, qui se mirent à nous mitrailler avec une +ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'où +sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystérieux étaient-ils +parvenus à ramper sans être aperçus jusqu'à cinq cents mètres de nos +tirailleurs avancés, pour se montrer subitement au pourtour de nos +lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards? + +--Les chasseurs! fit Schimmel. Gare à nous!... + +Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, collés au terrain ou +en surgissant, insaisissables et voltigeurs, légers comme des oiseaux, +souples comme des guépards, le képi sur l'oeil, le collet à l'écusson +jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilité nous étonnait, +ahurissant nos hommes, qui ne savaient où tirer. Ils furent sur nous que +nous avions à peine eu le temps d'ajuster nos baïonnettes. Je vis avec +effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient +dessus en vociférant dans un langage étrange des mots inconnus, dont je +pus surprendre quelques uns: + +--V'la les chassbis! + +--A la barbaque! + +--Mettons-en, les potes, les mecs! + +--Foutez-y la pilule, aux yayas! + +--Gercez-y la tomate! + +--Bouffez-les! zigouillez-les! + +--Ça barde! + +--Y mettent les bâtons! + +--Y z'ont les colombins! + +J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel: + +--Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains! + +--Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils +ne parlent plus français. Je n'y comprends rien!... + +Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce langage mystérieux. +L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des +_Donnerwetter_ et des _zum Teufel_ vomis par Kaiserkopf, des coups de +sifflet affolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et +il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que +le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables +bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux «_Kameraden_» +tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint +vite effroyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les +fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut +ou saillir d'en bas, les faces contorsionnées grimacer atrocement. Un +vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de +crissements, de jurons, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête +et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre d'étal et de suint +poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles; un +éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant +de nombreux cadavres et des abats de blessés. Dans une buée de poussière +tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de +nous, ce qui restait de la section von Bückling; je vis les hommes fuir +en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la +rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à +son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces +diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la +barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von +Bückling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le +derrière et le traverser férocement de part en part. + +Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement +possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer +de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses. + +--_Maschinengewehre!... Maschinengewehre!..._ + +Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin, +ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions +nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en +quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré. +Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir. + +C'est à ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée, +que se produisit un fait des plus impressionnants. Koenig, qui jusqu'à +cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus +grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute +sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avança face +à l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'épée au salut. Nous le +vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil +frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au +milieu du tumulte: + +--Le capitaine français avait raison: nous avons déshonoré la guerre!... +Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!... + +La trombe française passa sur lui. + +Un déchirement se fit en moi. La démoralisation de la déroute, +l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer +aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de +Schimmel: + +--On ne déserte pas aussi stupidement! + +Nous refaisions en sens inverse, la rage au coeur, le chemin parcouru le +matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient +déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de +soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés, +sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blessés, +qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs +gémissements. Je me tâtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté, +sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égratignures, et le sang +qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une +prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine, +à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de +Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée des petites +flammes de nos canons légers. + +La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que +ceux qui, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers +s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de +fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le +petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était +très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser +la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé +instamment des renforts. + +Cependant l'artillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne +savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si +violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût +déceler leur présence. Ils s'étaient fondus dans l'ombre croissante, +sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la +poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable. + +Ma pensée se reporta sur le malheureux Koenig, mon ami. Ce drame m'avait +bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de +son acte insensé et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il +se battait: mais ce n'était pas pour son idéal que se battait +l'Allemagne!... + +L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous: le vide et le +silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans +l'éloignement comme des vols de perdrix. + +J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Koenig. Je partis +avec un de mes hommes. J'avais repéré assez approximativement l'endroit +où il était tombé. Je traversai d'abord la zone des cadavres français, +où sautelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la zone allemande, +que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il +n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés +remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient, +disloqués et saignants. J'en avais le coeur chaviré. Je ne pouvais, +hélas! les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes +déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner +mon entreprise. + +Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un +second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de +cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la +touffeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance +brûlée achevait de fumer. + +Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de Koenig. Il +était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le +thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux +yeux mystérieusement fermés se nimbait d'une flaque coagulée de sang +noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore. + +--Koenig!... fis-je. Mon ami!... + +Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main +froide. + +--Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais dû mourir avec vous... +Vous seul étiez noble, juste, grand... Koenig... Votre mémoire me sera +toujours sacrée... + +Je crus sentir une très légère pression, une pression presque +imperceptible de sa main dans la mienne. + +--Koenig!... sanglotais-je. + +Sa faible respiration s'arrêta. J'écoutai. J'attendis. Elle ne reprit +pas. + +Et mon coeur s'arrêta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec +épouvante qu'il était resté là ainsi toute la nuit, toute la nuit sans +pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'était +tordu de douleur sur cette terre française toute la nuit, après s'être +offert lui-même en sacrifice pour nos crimes, crucifié pour la vieille +Allemagne. + +Des brancardiers s'approchaient. + +--Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-même là où il est +mort. + +--C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter. + +Ils l'enlevèrent. + +Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant. + + + + +IX + + +Décidément les Français avaient battu en retraite et personne n'y +comprenait rien. Leurs arrière-gardes étaient signalées à je ne sais +combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la +marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos +effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et +je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées, +qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au +moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec +des contingents normaux. + +En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division +pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe +prit le commandement de la section Koenig et le feldwebel Schlapps celui +de la section von Bückling. + +Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à +midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en +vue d'une petite cité d'aspect pittoresque, abritée par un débris de +vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont +je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour, +un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui +crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule, +semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le +décor profond, rocheux et sauvage de la forêt. + +Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche +avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les +madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient +activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers +Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas +pour des Anglais. Alarmée par la bataille de la veille, la population, +dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de +départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin +d'oeil, l'hôtel de ville, la poste, la banque, les carrefours étaient +occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants +recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En +même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures, +charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi. +La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient +subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de +l'église était par terre. + +Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait les ordres, se +demandant si cette riche proie qu'il tenait à sa portée allait lui +échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui +être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au +bout d'un quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant et +triomphant: + +--La ville est à nous!... Plusieurs heures d'arrêt... On attend +l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de +tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et +objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah! _Donnerwetter!... +Potzdonnerwetter!..._ + +Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la +conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons. +Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir fuir des +gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses. + +Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi: + +--Venez. + +Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu'à une +maison de bonne apparence, sise à cinquante pas de là, et qui, sous +l'enseigne de la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous +nous y engouffrâmes à grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit +était cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et +d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'était une de +ces vieilles hôtelleries de la province française, sanctuaires de la +bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa femme, son maître +queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants: + +--Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est à votre service. + +--Combien avez-vous de véhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais +français. + +--Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs et une charrette à ridelles. + +--Pas d'automobile? + +--Non. + +--Combien de chevaux? + +--Trois chevaux. + +--Rassemblez-moi tout ça dans la cour. Nous allons charger.--_Ræumt mir +hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist_, ordonna-t-il à ses hommes. + +Les soldats se répandirent tapageusement dans l'hôtel et bientôt ce fut +un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires +volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites, +matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules, +dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres. + +--Et maintenant, à boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!... + +Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et +ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous +servir. + +La grande table de la salle à manger ne tarda pas à se charger de tout +ce que les caves de la Licorne recélaient de plus précieux en crus +authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni +n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi +vénérables. Il y avait là, empoussiérés et encrassés, blancs, jaunes ou +rouges, dans leurs flacons divers obturés de leurs cachets multiformes, +les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de +France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus +impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiffrait +avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le +Château-Margaux, le Château-Latour, le Château-Haut-Brion, le Léoville, +le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les +bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée-Conti, le +Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le +Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le +Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, affichaient brillamment +leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Château-Yquem 1893 et +dix bouteilles de Château-Laffitte de 1870 formaient, au dire de +Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée. + +Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet +inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il +était fixé, et les noms lui importaient peu. + +--_Famos!... famos!..._ claquait-il. + +Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement +des liquides, commença par s'administrer d'un seul coup toute une +bouteille de Corton. Plus raffiné, Schimmel débuta par un bordeaux blanc +de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un +grand Romanée. Il m'engagea à me verser de ce dernier vin. Je le +trouvai magnifique et j'en conçus une riche idée de la France. + +Au bout de dix à douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler +par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient, +pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Biertümpel, +Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la +compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et +son «khrr, khrr» satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit même +l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons. + +L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de +nouvelles bouteilles. + +--Combien en avez-vous? lui demanda le colonel. + +--En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit +l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre. + +--J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement +dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf. + +--Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine. + +--A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris. + +Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à +part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos +mystérieux. + +Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les +soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe +étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de +notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une +ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses +nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous +enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands. +Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la +dignité: + +--Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne +nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic +immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de +lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von +Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!... _Potzsacrament!_... En voilà un, +bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une +belle mort!... Son dernier moment a dû être, _Donnerwetter!_ un moment +de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, _meine +Herren_, m'exprimer ainsi... Ah! _Potztausend!_ tous ne mourront pas de +cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice, +nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, _Sacrament!_ ce sont +des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge, +de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu +songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le +plus grand marlou de l'Allemagne... _der groesste Louis_... Sans lui que +ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre +capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais +valoir tes talents... Vive Schlapps!... _Hoch Schlapps, dreimal +hoch!_... + +Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie +bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait +des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie +pâmée de gros rires. + +--Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le +capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout +épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous +nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à +poil!... + +Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à +les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés +dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles, +et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et +repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un +débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les +arrosaient de vin rouge. + +--Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette +scène étranglée de saisissement. + +--Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!... + +--Quel âge as-tu? + +--Quarante-quatre ans. + +--Ça ne fait rien. Nue aussi! + +--Messieurs... messieurs... + +--Nue, nom de Dieu!... + +Cette fois, ce fut l'hôtelier qui, plus mort que vif, aida à la +déshabiller. + +On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'effondrer un +ventre ridé sur des cuisses flétries. Un lieutenant avait pris place au +piano où il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea. + +Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires +bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous +des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria: + +--Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi, +_Donnerwetter!_ il me faut la plus belle femme de la ville... _das +schoenste Weib!_... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux +soldats... + +Là-dessus, un départ désordonné s'effectua, tandis que les soldats +envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient +tumultueusement sur nos restes. + +--J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps. + +Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique, +qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres +sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans +des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir +les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène +militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf +bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé, +bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le +vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été l'épaule propice de +Wacht-am-Rhein, il se fût écroulé comme un boeuf dans un cloaque de +crottin et de sang. + +Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élégante demeure de style +rococo entourée d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter +le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effaré. Une balle de +revolver mit bientôt fin à son zèle. + +Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la +villa de Goslar. Ce n'était pourtant ni le même goût, ni la même +ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait +des corbeilles d'oeillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon +ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'ébriété +dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transporté à Goslar +invinciblement. + +Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue +de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux +châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non +pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la +Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle, +peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neuf ans. + +Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait +la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur +un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes +centenaires. + +--La voilà!... la voilà! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien, +qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?... + +--Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf. + +Comme une meute en délire, la troupe avinée se lança vers sa proie. Et, +sans savoir ce que je faisais moi-même, je m'élançais avec eux. + +La jeune fille s'était enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous +traversâmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des +potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls. +Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se +débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant +toute sa force à échapper à l'étreinte de ses ravisseurs, fut entraînée, +roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était +défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi. +Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait +déjà son épaule. + +A ce moment, un grand vieillard sortit tout frémissant de la maison. + +--Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de +Saint-Elme... + +Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits +bouleversés et qui se tordait les bras: + +--Émilienne!... mon enfant!... + +--Au diable! hurla Kaiserkopf. + +Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond, +Biertümpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé, +tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assénait sur la +mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier. + +--Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf. + +En quelques instants, ligotés, saucissonnés avec des courroies +d'équipements, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme. + +--Faut-il les bâillonner? demanda le vice-feldwebel. + +--Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus +excitant. + +Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'oeillets, à +vingt mètres de ses parents, la jeune Française était solidement prise +aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et +Schweinmetz. + +--Elle doit être vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu! +cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise +désespérée. + +Puis, après une pause et se grattant le nez: + +--Vous feriez peut-être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un +de ces jeunes gens?... + +Il me sembla qu'il regardait de mon côté. + +--On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette? proposa +Wacht-am-Rhein. + +--Vous f......-vous de moi? se récria Kaiserkopf. Pour qui me +prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille, +tonnerre de Dieu! fût-elle étroite comme le fourreau de mon sabre!... + +--Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le +feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La pouliche ne ruera pas. + +Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine +Kaiserkopf déboucla son ceinturon. + +Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'oeillets, tandis que +d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes, +au milieu du crissement des liens qui se tendaient. + +Il se releva, congestionné et triomphant. + +--_Ein Fressen!_ claironna-t-il. + +La victime se tordait à terre, dans l'étau des sergents. Des taches de +sang frais rougissaient la chair et le linge. + +--A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait. + +Schimmel déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné +cette virginité de choix. Mais passer en second, fût-ce après son +capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son +dilettantisme cruel. + +Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des +politesses: + +--Après vous, monsieur. + +--Non, monsieur, après vous. + +--Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plaît. + +Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun +selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de +mademoiselle de Saint-Elme. Au troisième, la jeune fille ne réagissait +plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et +quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne +restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'attitude de plus en +plus inerte de la malheureuse. + +Le vice-feldwebel Biertümpel succéda à Schlapps. + +La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les +yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des oeillets jaune +d'or ocellés de belles macules pourpre velouté. + +Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les +ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et +continus: l'un aigu et ondé comme une sirène, l'autre rauque et coupé +d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de +stupre réussissaient à peine à les couvrir. + +Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions +excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et +la luxure redoublaient en nous leur vésanie. Nous étions autour de ce +corps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut affamés à la +fois de sang, de chair et d'accouplement. + +Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice. + +Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la +plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tête sur +le même ton. Les yeux fauves de Schimmel étincelaient; un rictus de +tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux +sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient +que le signal de leur ruée successive. + +Les quatre sergents donnèrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis +Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures +bleues. + +Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron +Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il +était de von Bückling, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son «khrr, +khrr» violent s'évertua sans défaillance sur la martyre. + +Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace. + +Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf +retentit: + +--A vous, Hering!... _Den..... heraus und los zur Attacke!_ + +La mariée ne donnait plus signe de vie. + +--Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein, +fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller!... + +Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à l'abîme. Je me jetai +comme un somnambule dans l'égout de ce ventre. + +Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de +Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me +trouvai inondé d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme +d'agonie la vie de la vierge française. + +Je me retirai couvert de sang et de bave. + +Un sous-officier se précipitait après moi sur le cadavre. + +Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver +d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt-cinq pas, ils +avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait +relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus +avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine +garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva. + +J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait: + +--Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous déjà matché au +pistolet? + +--Très peu. + +--Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper +le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez +cinq balles. + +Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier +coup partit. + +--Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut. + +Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!... + +--La clavicule gauche! fit Schlapps. + +... Pif!... + +--l'oeil droit! + +Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le +cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus +de son. + +--Dans la gueule! glapit le feldwebel. + +Kaiserkopf me félicita: + +--Pour un début, _Sacrament_, voilà qui est _famos_! + +Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin +s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient +mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre, +le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la +terrible _Berserker-Wut_ qui, à certains moments, change tous les +Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de +vautours déchireurs de chairs. + +Koenig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la +Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande, +à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel, +à Schlapps, à Wacht-am-Rhein. + +Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et +déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec +trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue +à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à +sac. + +Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des +voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De +la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons +et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et +rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences, +tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes, +instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se +nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient +ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se +balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train +présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le +brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient +avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les +soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets +d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles. + +On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui +prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée +à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et +soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue +rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent, +billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des +portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des +coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement. +Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches. + +Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en +caractères apparents ces mots imprimés en langue française: _Tout +Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ._ + +Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu +que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus +souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait +défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout +habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait +immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de +Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait +d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout: +les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les +goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient +pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur +tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers, +et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau. + +Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie. +Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches +s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts +les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme +était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de +râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de +chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris +de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de +chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de +violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à +terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des +hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas +ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à +d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir, +chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les +maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux +encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait, +par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus +insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher, +pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux. + +Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de +l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le +ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de +parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats, +gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule, +griffes en avant et l'écume à la bouche. + +J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient +dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de +mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui +rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et +Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord, +cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout +contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à +quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont +il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement +pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues, +qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient +quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de +je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui +demander. + +Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le +déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une +charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un +adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs +battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune +garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me +parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment +habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche +famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés. +Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le +colonel. + +Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il +était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans, +dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes +nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans +le dos. + +Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui +assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et +hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être +celle d'une maison louche, d'un «_Bordell_», comme disent les Français, +et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans +l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On +lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le +lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux +fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de +dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la +foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante +s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait. +Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle +se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus. + +Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de +cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles +du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De +l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister +facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du _Freischütz_. Au +tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient. + +Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée, +s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y +engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes. +Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos +soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à +coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate, +espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des +vivants. + +Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout +était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres +déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des +cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse +commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur +humilité. + +Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait +dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de +débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix +moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et +blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés +brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'oeil au soleil. +D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient +des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et +squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient +leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les +coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides, +des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des +morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de +vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les +graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique, +aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement +fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses +bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la +nausée, l'asphyxie. + +Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur +besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou +trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner +voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se +partageaient ou se disputaient leurs dépouilles. + +J'étais écoeuré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle +fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait +de ses deux trous fixes et semblait me dire: + +--Toi aussi tu y viendras! + +J'en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grotesquement +sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait près +de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait. + +Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié +ou incomplètement exploré, un cadavre de femme en robe de damas noyée de +bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose +qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un +grouillement larvaire. Hypnotisé, je descendis les marches. Cela +brillait... Cela se dégageait des deux côtés de la tête... Cela +s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière... Il y avait là +deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... à la place où +avaient été les oreilles... + +Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles +s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un +objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de +sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un +effort surhumain ou un terrible péril. + +Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes +mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la +morte en robe de damas. + +Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles +de grand prix entourées de diamants. + +Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorothéa von +Treutlingen, ma femelle. + + + + +X + + +Une heure avant le départ, je reçus cérémonieusement le porte-épée des +mains du major von Nippenburg, en même temps que le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach. Je prenais rang immédiatement après le feldwebel. Avec +ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'étais fier comme un +paon. On me confia le commandement de la section Koenig. Le lieutenant +Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Bückling. C'était un de +ceux qui avaient participé au viol de Mlle de Saint-Elme et au meurtre +de ses parents. + +Toujours pas de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les +nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout, +sur l'étendue de notre immense front, l'avance de nos armées était +prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin, +Mézières, Sedan, Montmédy étaient pris. Le général von Kluck était à +Lassigny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Rien ne +nous arrêtait, rien ne nous arrêterait. + +Nous étions le 1er septembre à Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions +à Montdidier, où nous célébrâmes le _Sedantag_ par un service divin. +Combien, en effet, ne devions-nous pas être reconnaissants envers Dieu, +qui nous protégeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidèle, +nous conduisait jour après jour à la victoire! Et combien ce «jour de +Sedan», que nous fêtions cette année au coeur du pays ennemi, dans +l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paraître beau et +glorieux! Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après, +un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un +tiers de la France et une armée de deux millions d'hommes. + +Le culte eut lieu dans la principale église. Le régiment à peu près dans +son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune +permission aux prêtres français; du moment que nous étions là, l'édifice +était à nous et nous le protestantisions sans plus de cérémonie. Les +catholiques eurent une messe dans une autre église. + +Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les +capitaines et les officiers d'état-major avaient pris place dans les +stalles du banc d'oeuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma +section. J'admirais de là le vaste vaisseau de l'église, qui me parut +être du XVe ou du XVIe siècle, ses belles boiseries Louis XIV, ses +panneaux sculptés, sa grotte du Saint-Sépulcre et son _Ecce Homo_ +garrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques. La +foule des têtes d'hommes nues et des uniformes gris qui le +remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait à cette solennité +pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire. + +Les orgues préludèrent majestueusement; puis, debout, l'assemblée +guerrière entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique +régimentaire, le choral de Luther + + _Ein feste Burg ist unser Gott..._ + + C'est un rempart que notre Dieu, + Une invincible armure, + Notre délivrance en tout lieu, + Notre défense sûre. + L'ennemi contre nous + Redouble de courroux, + Vaine colère! + Que pourrait l'adversaire? + L'Éternel détourne ses coups. + +Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'éleva. Cette fois, +ce fut le magnifique cantique de Haydn: + + Grand Dieu, nous te bénissons, + Nous célébrons tes louanges! + Éternel, nous t'exaltons, + De concert avec les anges, + Et prosternés devant toi, + Nous t'adorons, ô grand Roi! + + Saint, saint, saint est l'Éternel. + Le Seigneur Dieu des armées; + Son pouvoir est immortel; + Ses oeuvres partout semées + Font éclater sa grandeur, + Sa majesté sa splendeur! + +Après quoi l'aumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en +chaire. + +Prenant texte éloquemment du cantique que nous venions de chanter, il +débuta ainsi: + +--Oui, ses oeuvres sont partout semées, et nous les semons avec lui... +nous les semons pour lui!... + +Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son +instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces oeuvres destinées à +faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n'était elle pas cette +guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en +avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de +la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la +splendeur de l'Éternel? Ah! nous devions être fiers et reconnaissants +d'avoir été choisis pour participer à cette grande oeuvre! + +Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi +doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si +pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine. Quel autre +peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre +était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or, +c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui +avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations +impies vivant sous sa domination; c'était précisément le meilleur et le +plus généreux des peuples qui devait répéter après Jésus-Christ: «Ne +croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu +apporter non la paix, mais l'épée.» Le sacrifice sanglant devait être +accompli; le combat sacré devait être mené jusqu'au bout. Le glaive +d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la +terre de son péché et la racheter par le fer et par le feu. Jésus, le +meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII, +49): «Je suis venu jeter un feu sur la terre»? Désigné spécialement par +Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand +pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur? + +Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ, +l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié +et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifié avec lui +l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de +la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y +crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'oeuvre d'une +nouvelle rédemption. + +Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette +tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante +d'émotion: + +--Guerriers, parfois votre coeur est étreint par l'horreur: ce que vos +mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point +voulu!... + +Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne +en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient +responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la +terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en +même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les +sauver. + +--Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais +maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre +qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses. +Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils +voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et +de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus +responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences +de l'humanité sont crucifiées!... + +S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur +Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant: + +--Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu +le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme +allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour +invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du +sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de +crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas +comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les +coeurs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de +la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et, +par elle, celle de toute l'humanité! + +Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un +enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur +guerrier termina de la sorte: + +--Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle! +Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus +elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous +les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à +nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas +brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes +encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de +notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots: +«Je suis venu jeter un feu sur la terre!» + +N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants +d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide +sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le +colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient +être pleins de larmes émues. + +Nous chantâmes alors le beau psaume de David: + + Que de gens, ô grand Dieu, + Soulevés en tout lieu, + Conspirent pour me nuire + Que d'ennemis jurés + Contre moi déclarés + S'arment pour me détruire!... + +Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le +pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le +rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris +la haute portée et le lumineux symbole: + +--_Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié_ (et par +conséquent le nom allemand); _que ton règne vienne_ (avec celui de +l'Allemagne); _que ta volonté_ (celle de l'Allemagne) _soit faite sur la +terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien_ +(trempé de champagne). _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons +à ceux qui nous ont offensés._ (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis +qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne +nous pardonne pas davantage.) _Ne nous laisse pas tomber dans la +tentation_ d'épargner tes ennemis (et les nôtres), _mais délivre-nous du +Malin_ (l'Anglais, le Belge et le Français). _Car c'est à toi_ (et à +nous) _qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance +et la gloire. Amen!_ + +A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée, +représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en +joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur +désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis +avec vous tous les jours.» (MATTH., XXVIII, 20.) + + * * * * * + +Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua _Heil Dir +im Siegerkranz_ et _Muss i denn zum Stædtele raus_, tandis que nous nous +formions pour le départ. Mais si le _Sedantag_ ne fut pas pour nous un +jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante +kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route +par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et +l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises +et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand. + +Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont +Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le +pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous +descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un +pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser +passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la +ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers +était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions +remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille +prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et +nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain. +La paix serait signée avant trois semaines. + +Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au +sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de +kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes +nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis. +Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du +_Sedantag_. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée, +et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une +centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale, +l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en +ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes, +dont le maire. + +Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt +encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité +d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été +enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant +d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui +était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la +permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda, +mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au +milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se +trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style +antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand +nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq +officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus +parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le +général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous +dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec +l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les +saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que +j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à +plusieurs pas de distance. + +--Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement +le général von Zillisheim. + +--Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit +confondu de servilisme le major von Nippenburg. + +--Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von +Zillisheim. + +--Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans? + +--Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au +Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire, +l'insulteur de notre grand Frédéric. + +--Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg. + +--Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le +corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les +droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau +était notre compatriote. + +--Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix. + +--Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de +Genève. + +--Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition +sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement +acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette +république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin, +dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient +à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi +philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or, +Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne. +Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme +quoi ses cendres nous appartiennent. + +--C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc +un grand homme de plus! + +--Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès, +celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières +années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort +Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel +chef-d'oeuvre, les _Confessions_. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu +être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie +qu'était alors la France?... + +--Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz. + +--Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la +nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de +saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute +peut-être, _den grossen Preussen_, le grand Prussien Chean-Chagues +Rouzeau! + +Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes +solennellement les armes au tombeau vide. + +--Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a +oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond +Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau! + +Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et +romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous +montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une +inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand, +disciple de Goethe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était +venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de +Werther. + +Cela me rappela le malheureux Koenig. Il eût aimé cette promenade dans le +parc d'Ermenonville. + +Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire. +Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous +accompagner, il parut passablement vexé. + +--Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!... + +Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte +avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant +capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour +remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon. + + * * * * * + +Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer +brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne +et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes +la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes +parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante, +innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne +s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie, +continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la +forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes +visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans +discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de +machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons +marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le +brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de +campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les +files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à +ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient +fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais +l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là, +dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres +encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le +sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement +monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à +la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement, +que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches, +nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos +oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac +perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses +bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait. + +Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau +halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre +Schimmel et connaître ses impressions. + +--Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est +et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse. + +--Où sont nos armées? demandai-je. + +--Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile +droite. + +--Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions +rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui +devraient pivoter autour de nous. + +--C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se +produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées +dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain. + +--Et les Français? + +Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une +carte de l'état-major français, il me montra où nous étions. + +--Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il +indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine +de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne. + +Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous +identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui +nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les +villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets +d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et +Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery, +Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois, +Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête +la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche +les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par +les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de +fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui +les bordaient partiellement. + +Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous +devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière, +l'immense capitale Paris, _das grosse Paris_, but de tous nos efforts et +fleuron de notre victoire. + +La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une +petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y +trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le +colonel von Steinitz. + +Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre +ses favoris d'un abondant sourire. + +--Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être +au bout de nos peines. + +S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné, +il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche +offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi +l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait +sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur +le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la +hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient +les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de +Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en +pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le +pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de +l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis, +occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche +triomphale dans la débâcle de la France. + +--Et Paris? demanda le major. + +--Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest, +là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand +nous voudrons. + +Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui +s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en +effet, qu'à cueillir. + +--Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel. + +--Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu +près sans accident de terrain. + +--Et comme moyens de défense? + +--Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions +allemands que d'artilleurs français. + +--Comme troupes mobiles? + +--Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous +disperserions d'une chiquenaude. + +--_Donnerwetter!_ jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur +le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête +de votre régiment!... + +Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir +agita sa lippe inférieure. + +Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à +cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La +colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière +déclinante du soleil. + +Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes +que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à +peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même +route et en même orientation. + +Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru +profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il, +de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine +perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le +bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté +par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain +de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre, +hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un +trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la +nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon +charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et +distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par +nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions +l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque +de couche de nos fusils. + +Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une +hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires +d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans +feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de +Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières +s'y éteignirent. + +Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes +s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements +se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore +derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du +zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris +l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris +de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles. + +Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement +tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du +matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient +prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon. + +L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait +pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des +troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se +continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de +préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on +nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous +arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de +Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée, +semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard. +Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait +excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous +pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine +ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus +frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages: +Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le +Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait +suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en +faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en +avant sur Paris. + +Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de +nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces +qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur +la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner +subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après, +le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de +Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces +françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits +projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte. + +Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments +d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de +nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et +rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries +françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une +mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour +atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents +mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie +française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à +gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent, +débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir +la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de +mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité +dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent. +Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais +presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche +à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai +si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué. + +La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de +nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués +dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en +feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à +tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre +grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles +éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force. + +Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies +les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils +progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au +terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils +approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou +brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes +soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs +pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres +petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à +l'assaut des hauteurs de Penchard. + +Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague +galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner +et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes +verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles +un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de _la +Marseillaise_. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers +flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une +mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la +route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de +nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes. + +Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells +éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles +nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous +avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français +renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons +ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne +fléchissaient pas. + +Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes +exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de +Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de +ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les +pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et +une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans +une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient +dû être abandonnés. + +Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de +violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français +avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du +terrain. + +Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il +se faisait extraire au poste de secours. + +--Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il. + +On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang. +Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait +disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés. + +Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf. + +Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre +droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où +nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de +troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui +avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des +ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en +retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le +colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il +fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss +formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade +étaient sur la route de Barcy. + +La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval. + +Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut +Commandement. + +--Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce +que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment +n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi +pense-t-il?... + +Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos +positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite +ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis +de fanions et de fusées. + +L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de +trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient +dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et +camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des +cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La +route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes +cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à +Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes, +meules brûlaient comme des torches. + +A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux +clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous +effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en +eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en +flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la +lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets +différents. + +Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions, +rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les +maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans +l'anéantissement d'un soleil de plomb. + + * * * * * + +Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec +fureur quelques heures plus tard. + +--_Donnerwetter!_... Vous n'entendez pas?... La canonnade française +avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux +kilomètres vers la râperie... + +Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du +colonel. + +Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les +hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf, +l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à +un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger, +confia pour la journée le commandement de la compagnie au +premier-lieutenant Poppe. + +--Etes-vous blessé? me demanda Schimmel. + +--Non. Et vous? + +--Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck +nous a-t-il fourrés? + +Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter +jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à +décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les +betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des +champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly, +avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos +s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes. + +Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La +plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie +légère, et il était bien difficile de différencier dans ce +tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il +semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements +français, et cela devenait tout à fait alarmant. + +--Ils avancent, murmurait Schimmel. + +A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des +décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de +Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura. + +Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly. +Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les +betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation +d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et +procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés +commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait +sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous +surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le +vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin, +l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de +cercle. + +--Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy! + +Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à +ce sujet. + +Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le +nord-est: + +--Ecoutez!... + +De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans +cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de +l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von +Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux. + +--C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos +retranchements. Il était temps!... + +Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines. + +--Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui +vient si juste à point à notre secours? + +--Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major. + +--Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de +l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais +bien aussi que cet excellent renard de _Generaloberst_ devait leur +ménager quelque tour de sa façon!... + +Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la +terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et +poussant de sonores acclamations. + +Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation +qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans +d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que +ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont +il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en +l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le +nord-est, les batteries du IIe corps débouchaient également la gaie +pétarade de leurs canons de campagne. + +Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de +demander: + +--Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce IIe corps? + +Le major von Nippenburg répondit: + +--Eh bien, mais... il vient du sud... + +--Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous. + +Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet, +persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et +que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord. + +--Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers. + +--Il avait passé la Marne? + +--Oui. + +--Et il l'a repassée? + +--Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre +côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées. + +--On a donc dégarni le front d'offensive? + +--Apparemment. + +--Mais alors...? + +Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude. + +--Alors... que se passe-t-il là-bas? + +Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le +bras vers le sud, dans la direction de la Marne. + +--Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je +sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus +importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout +le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de +l'armée en dépend. + +Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave. + +Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient +en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout +sanglant: + +--Les _Franzosen_ tiennent le carrefour et enlèvent la râperie!... + +--Faites tirer sur la route, nous ordonna le major. + +--Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux. +Nos troupes sont trop mêlées aux Français. + +--Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix +reprendre la râperie. + +Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa +phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et +le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré. + +--J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à +son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le +com... le commandement... + +--Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé. + +--Alors Tintenfass... + +--Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent. + +--Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus... +Prévenez le colonel... + +Il étouffait et rendait le sang. + +Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les +fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous +ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus +grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les +larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un +côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces, +qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant +que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il +nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie. + +Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous +fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de +lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les +taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de +subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun +commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais +en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau +saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier +le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les +effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le +long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers +l'est. + +A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions +plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que +l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus +audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs +attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la +nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu, +d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés +légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures +se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées +éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes +dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de +bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts. + +Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le +bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à +établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la +protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement +tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus +d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie +lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une +légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de +Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos +tranchées. + +Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un +soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions +laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les +petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts +fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins +courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf +étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous +dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz +et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient; +trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là, +mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient +pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans +les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade +était intense du côté du plateau d'Étavigny. + +Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que, +si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le +lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif +semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner +le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von +Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly. + +Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale +remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient +ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le +sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux. +Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en +vidant des bouteilles. + +--Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu +mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à +sa place!... + +Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester +à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu +organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet, +faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le coeur à piller. + +Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques +soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand +nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique. + + * * * * * + +Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne +vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je +reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait: + +--Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre +paillasse, foutez le camp! + +Il faisait pleine nuit. + +--Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi. + +--Les Français!... + +Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable +s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des +cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des +déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les +ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes +d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou +roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient +débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux +brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un +cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez +rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons +balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis +émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon +pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de +fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps +chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le +carnage nocturne continuait. + +Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je +réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait +vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était +levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague +clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la +hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car +j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux +mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et +servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de +mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf +commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de +tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la +garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du +village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de +nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils +escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et +se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le +feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux +discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur +furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des +troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui +qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de +commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la +longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées +d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges +culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient +d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu +de sang. + +Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini +par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui +nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où +ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la +Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers +gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été +tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides. +Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion. + +--Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus +être drôle du tout! + +Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater +toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de +blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres, +surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient +laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais +pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que +cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne +nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des +amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements, +obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un +ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il +fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la +baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais +été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par +Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le +tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes, +avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du +linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait +le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz +étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non +moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond +d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent. + +Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs +environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre +considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient +transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du +cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y +affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés, +fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y +attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou +d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en +main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des +bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon +ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en +bouillie. Je m'approchai. + +--Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas? + +Il ne voulut pas me regarder. + +--Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les +junkers et les bourgeois!... + +Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce +serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale. + +On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents +mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris +combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait +plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se +dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de +chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de +destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au +cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait +aussi les membres coupés provenant du hangar. + +La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait +d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre +augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle +saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous, +dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à +cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en +émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de +l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des +flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des +percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes. +Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement +d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers +derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre +artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites. +L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord. + +--Venez, me dit Kaiserkopf. + +--A vos ordres, monsieur le capitaine. + +--Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du +bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à +Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec +moi comme fonctionnaire adjudant. + +Il était pâle et ne proférait plus de jurons. + +Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est +entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes, +de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes +boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait, +qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux +côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient, +verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur +le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup +d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel. + +On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros +obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant +déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le +ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour +ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une +grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous +le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la +courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien +changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors +de l'entrée en Belgique: le _Generaloberst_ von Kluck. Plongé dans sa +sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre +salut militaire. + +Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général +divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient +réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von +Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le +premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel +d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de +l'_Adjutantur_. + +--Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles +nouvelles d'Etrépilly? + +--On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment +il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie +française abîme nos effectifs. + +--Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure. + +La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce +que j'en pus comprendre me terrorisa. + +--Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les +forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que +l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un +corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre IIe corps. +Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le +terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant +vers Kaiserkopf. + +--Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant +peut-être à la mort de Schlapps. + +--Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de +réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où +tout cela sort-il, on n'en sait rien. + +--Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit +divisions. + +--Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach. + +--Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von +Kluck a dû ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne +du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant +l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici. + +Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille: +l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre +sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux, +armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre, +miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment +précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau +d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons, +tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers +Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles +chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient +ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves, +accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au +sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du +désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces +basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de +mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de +blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant, +enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée +nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau, +vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques, +renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute +cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds. + +Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis +on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait: + +--Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom +monsieur le général? + +Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle: + +--Le chef de cette armée s'appelle Maunoury. + +Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des +officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois. + +Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous; +mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et +bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet +homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous +l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous +pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension, +secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre. + +Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de +l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à +nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on +croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef, +se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se +ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance +décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours +nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette +charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une +résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et +de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute +infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur +sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant, +et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à +Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail, +arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la +salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant, +refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces. + +Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni +même de la «Garde à la Seine»! A notre _Garde au Rhin_ les Français +répondaient par la _Garde à la Marne_! + +Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre +attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment. + +--Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient +de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de +tués. + +Les deux artilleurs sortirent. + +--Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer +leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes. + +La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres +des fenêtres ouvertes. + +--Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von +Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée. + + * * * * * + +Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach, +complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour +Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de +charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres +préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne +foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant +nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes +cramoisies. + +A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué. +Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles. + +Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses +officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un +lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la +septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la +huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés. + +Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre. + +--Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me +coupera la main plus tard. + +Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient +lourdement de dormir. Incapables de fermer l'oeil, les officiers +faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés. + +Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne +tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le +hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements +sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de +chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «_Wer da?_» + +Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de +cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant +d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les +astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère +céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois boeufs et +monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait +tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze +d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith, +tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement +dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les +mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un oeil +rouge sur la terre où se fracassaient les humains. + +Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube +argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq. + +Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et +fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs, +saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient +cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir +debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la +terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur +coeur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air +était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies +redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait +tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de +fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des +pointes de foudre, trouaient la rafale. + +Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le +cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie +Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et +dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les +shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un +percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à +la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris +d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque +tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos +sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche. +De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher. + +Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas +à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat +d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut +plus qu'à le couvrir de terre. + +Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité, +mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie +légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord, +vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la +canonnade; c'est là que se produisait le choc du IVe corps actif et des +nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs. + +Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en +naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des +vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient +rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers +Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements +linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps +l'artillerie française redoublait de furie. + +--C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas. + +Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade +débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes +plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de +notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là, +hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement: + +--En voilà déjà qui se retirent. + +Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme +de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy. + +Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité. + +--Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il +sourdement. + +Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague +sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les +volontés. Bientôt on apprenait que le IVe corps, du côté de +Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les +nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures, +une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la +Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde +branche de l'étau qui se refermait sur nous. + +Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions +étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis +celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie +lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les +pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles +des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes. +Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir +derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses +chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et +prendre en écharpe nos retranchements. + +C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à +réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme +l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier: + +--Je suis touché... Adieu, amis! + +Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante. + +Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il +était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un +officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel +éloge. + +Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max +Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de +Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du +bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les +voitures disloquées. + +--Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah! +fatalité!... + +Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria: + +--Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard! + +J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à +vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un +fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre, +brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes. + +--_Tausendhenkerpotzsacram_.... + +Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait +lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en +autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et +m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré. + +Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval +avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement +souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche. + +Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans +les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un +chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre. + +Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux. + +--Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez +vous? me demanda-t-il. + +--Personne, monsieur le colonel. + +--Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass? + +--Tué, fit un sergent. + +--Le lieutenant Korf? + +--Disparu. + +--Wachsmann?... Schuster? + +--On ne sait pas. + +Il se retourna vers moi: + +--Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du +bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois? + +Je répondis: + +--Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le +colonel. + +--Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à +huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres, +en direction de Villers-Cotterets. + +--Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil, +malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque +déchiré ma main droite barbouillée de sang. + +Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le +bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre +compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis +procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le +bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou +blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un +caisson et trois chevaux. + +Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités +plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler +par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des +troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des +colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des +monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les +fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes, +sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des +villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un +vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche. + +J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros +sanglots et pleurant tragiquement. + +--Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de +venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous +blessé? + +--Non, monsieur le commandant... + +--Alors que faites-vous là? + +--Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça! +fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des +choses pareilles... + +Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je +reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups +de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant: + +--_Alles kaput!_... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voilà pour toi!... + +Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine. + +D'un coup de revolver j'abattis à mon tour le misérable. Les deux corps +furent poussés ensemble dans le fossé l'un sur l'autre. + +La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos +pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes: celle +du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la +mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le +lieutenant-colonel Preuss le remplaça. + +Il s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent +cinquante dans le hangar, qui était archiplein. Ces malheureux étaient +intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de +laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait +toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de +recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur +l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres, +mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on +les jetait encore vivants dans les flammes. + +Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il +me jeta un regard de détresse. + +Une voix fit à côté de moi. + +--Fameuse affaire! En voilà un qui va faire tout de suite son +purgatoire. Il ira droit au ciel! + +A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la +retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de +Vincy. Nous attendions notre tour. + +Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en +proférant d'une voix rageuse: + +--_Nein!... Nein!..._ Le feu!... Ils n'auront que des cendres!... + +Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la +hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des +grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout +entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La +charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette, +dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au +milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des +blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger. + +Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une +douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille +française. Et nous nous enfonçâmes au coeur de la déroute, tandis que les +flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où +fuyaient de grands nuages verts. + + * * * * * + +Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une +demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en +écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils +l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent +débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de +débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir +changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de +pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un +trou pantelant. + +Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je +fus atteint. + +Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau +tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais +pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place +et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un +sourd: + +--Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!... +Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre +commandant... Obéissez-moi, brutes!... + +Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me +déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient +déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la +gorge. + +On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les +viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient +péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs. + +Un «khrr, khrr» qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de +la voiture. + +--C'est vous, Hildebrand? fis-je. + +--Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle? + +--C'est moi, Wilfrid Hering. + +--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Blessé? + +--Oui. Pouvez-vous venir vers moi? + +--Je ne puis pas bouger. + +--Moi non plus. + +--Moi non plus. + +--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!... + +--Qui eût jamais cru... + +--... khrr, khrr, khrr... + +Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit. + +Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance +se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait +toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti +de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval +restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une +heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait +tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on +m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il +était ainsi conçu: + + _Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins, + il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens + de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance + des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi + bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les + corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du + Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte + devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à + combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée + par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats! + Pour la France!_ + +Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc +des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu +plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier +son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu +d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse. + +Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir +supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable +souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption +volcanique...... Et je disparus dans le néant... + + * * * * * + +Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière +douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car +je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête +reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller. + +Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait +sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au +bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu +à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je +voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je +ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau +multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me +parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des +glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles +respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à +interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y +trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du +sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la +suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?... +ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les +Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des +Français?... Mon coeur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une +douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus +attentivement... Et j'entendis des voix... oui... _Herrgott!_... des +voix qui prononçaient des mots allemands... + +Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire +moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de +tout mon être j'exhalai faiblement: + +--Où suis je? + +Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut +d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi +une voix féminine: + +--_Aachen._ + +Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé +Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil +levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais +revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de +jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de +souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces +lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et +où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler, +rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque +dans cet hôpital d'Allemagne... + +Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les +scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou +peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de +drapeaux, d'inscriptions: _Nach Paris!_... les avions, le grand zeppelin +fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von +Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais +l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de +bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la +Somme, les chasseurs bleus, Koenig... «pardon, pardon, vous seul étiez +noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier, +Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment +s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu +notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance... +comment s'appe... ah! _die Marne... die Marne!..._ + +Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs +ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... _Krieg ist +Krieg_... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!... + +Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant +moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant +atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se +trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un +colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des +hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux +perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes, +offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale. + +C'était l'Empereur, _der Kaiser Wilhelm II_. + +Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux, +de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui +m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma +mère, mes soeurs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du +Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!... + +Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition, +j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave +d'homme dit tout près de moi: + +--Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer. + +Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur +ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que +mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se +transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate +du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en +petit manteau de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils +se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage, +soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui +sortaient de la bouche du méphistophélique histrion: + + _Ich bin der Geist, der stets verneint! + Und das mit Recht: denn alles, was entsteht, + Ist wert, dass es zu Grunde geht; + Drum besser wær's, dass nichts entstünde. + So ist denn alles, was ihr Sünde, + Zerstoerung, kurz das Boese nennt, + Mein eigentlich Element[7]._ + + + + +APPENDICES + + +_A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France, +l'auteur a adressé au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la +lettre suivante:_ + + Paris, le 2 septembre 1919. + + MON CHER AMI, + +Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en +remerciant le _Mercure de France_ d'avoir publié _Nach Paris!_ La +publication de ce récit vous a valu, en effet, un certain nombre de +protestations que vous m'ayez communiquées. A part une ou deux lettres, +négligeables, de lecteurs mécontents que l'on ose rappeler les crimes +allemands, ces protestations ont toutes trait à la scène du viol d'une +jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scène a +stupéfait et indigné vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois +que, dans ce pays, dont la littérature va de Rabelais à Mirabeau et au +grand Zola, on touche à la question sexuelle, autrement que pour en +faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite +aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqué. «Ecoeurant! +scandaleux! lecture pour maison Tellier!» s'écrie un de vos +correspondants dégoûté, qui se demande comment le _Mercure de France_ +peut publier une littérature aussi «inouïe», et auquel il y aurait +seulement à répondre que le _Mercure de France_, s'il avait existé à +l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir publier _la Maison +Tellier_, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose +pas signer, «ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur» vous +exprime sa «répulsion», sa «stupeur» devant «cette chose révoltante de +grossièreté» et se déclara «honteuse», «salie moralement» d'avoir jeté +les yeux sur ce «tissu d'obscénité et d'exagération». + +C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. «Allons-y! ont-ils +dit. Livrons-nous à tous les excès! terrorisons jusqu'à l'épouvantable! +Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le +raconter.» Ils ont spécule sur la pudeur, et ils ont réussi. «Les +victimes elles-mêmes _n'oseront pas se plaindre_!» + +Et c'est exact. J'ai vu moi-même en Suisse, au passage des réfugiés de +malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des +spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, _par pudeur_, et +auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que +plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines +victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions. + +MM. L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de +la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de +Lunéville, dans leur brochure _Leurs Crimes_ (Berger-Levrault, 1916), +publiée sous le patronage des maires de Belfort, Epinal, +Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Château Thierry (pour Laon), Beauvais, +Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Dié, Baccarat, +Pont-à-Mousson, Lunéville, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize, +Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur +les viols de femmes et d'enfants: + +«Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux un long et poignant +chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au dernier moment, un scrupule nous +l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse être +et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de +nos enfants des écoles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les +attentats contre les femmes et les jeunes filles _ont été d'une +fréquence inouïe_. + +«Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il +faut un concours de circonstances spéciales pour que l'acte ait été +public, mais trop souvent, hélas! ces circonstances mêmes se sont +présentées.» + +Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler +succinctement les auteurs figure celui ci: «A Mélen-la-Bouxhe, +Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être +fusillée aux côtés de son père et de sa mère.» + +Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les +viols collectifs par 10, 15, 20, accompagnés ou suivis de meurtre, +compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares. +C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis +bien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas +abusé. J'ai consacré à ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle +y fût. Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes +lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la +vérité; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en +souffrait pas. Mais non, cela encore, paraît-il, était de trop. Il +fallait faire le silence! + +Pauvres victimes de la lubricité et de la sauvagerie germaniques, +pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos +bourreaux, et que tout votre sang, toute votre âme expirante criait +vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où +vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on +détourne les yeux? La «pudeur» de vos soeurs qui ont eu la chance de ne +pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veut pas que +l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais existé. +Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de la +bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur +vos douloureux corps suppliciés la décence d'un voile discret! + +MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure: + +«Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacré: nous souvenir! Sans +doute, là où ils sont tombés, nous graverons leurs noms dans la pierre +ou le bronze. Mais plus loin? Quand, après les longues souffrances de +cette guerre, humanité libérée reprendra son pacifique labeur, on verra +les Germains réapparaître en toutes les régions, à tous les +carrefours--commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques, +prolétariens ou mondains,--partout où les hommes de tous les pays, de +toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient: +que ferons-nous devant eux? Nous répondons ceci: Aussi longtemps que la +nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocités ont été commises +n'aura pas, de façon solennelle, repoussé elle-même de son sein les +misérables qui l'ont entraînée à une telle déchéance, nous considérons +que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs +bourreaux et que jusqu'à ce jour--s'il doit venir--d'une éclatante +réparation morale, _l'oubli serait une complicité_.» + +Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que +l'Allemagne a lâchés sur le monde n'a encore été arrêté, ni poursuivi. +Libres et insolents ils continuent à déverser sur ceux qu'ils ont +assaillis, à défaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonnés, le +venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est à cette heure que de +malheureux inconscients et de délicates effarouchées parlant déjà +d'oublier?... + +Je n'en suis pas. + +Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dévoués. + + LOUIS DUMUR. + +_Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publié l'article suivant:_ + + L'OUBLI DU CRIME + +M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le _Mercure de France_, +un roman qui s'intitule _Nach Paris!_ et qui, sous la forme +d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels +de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis +Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble +attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec +une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du +caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de +caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au +premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une +entière estime. _Nach Paris!_ est un tableau d'une vérité cruelle et j'y +ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une +vie ardente et tragique. + +Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je +veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il, +soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une +oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres +se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes, +notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une +bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement +criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a +«des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue +que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets +d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point. + +Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les +textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes +scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy, +avait condensé des extraits dans une brochure intitulé _Leurs Crimes_ et +destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies +allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les +régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire +que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes +consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été +témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire +l'effet de cette propagande, les affiliés du _Bonnet Rouge_, protégés +par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits +effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles +en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de +mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par +la _Gazette des Ardennes_, l'_oeuvre_ et un tas de lettres anonymes. Il y +a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les +victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui +elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les +noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou +les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille. +Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous +leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que +longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable. +J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu +réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit +non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très +contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de +crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront +impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse +réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée +boche de 1914. + +Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils, +constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du +Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les +variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les +immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les +intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement +des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations +judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le +contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la +perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à +la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en +terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables, +mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori! + +En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont +osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni +destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni +déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques +centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis +sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du +piétiste Guillaume Ier était encore une armée presque honorable, en tous +cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a +piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et +d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là +s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les +mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de +Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules». + +Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté +d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne +furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est +pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre, +les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de +prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité +et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes, +ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt +pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec +pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là! +Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la +déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le +Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger +froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos +enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver +le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant +fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe +effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir +de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les +crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il +s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative +de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant. + +C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme +le _Nach Paris!_ de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et +nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce +qui fut la réalité, la réalité crue, écoeurante, révoltante, presque +insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que +de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des +légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans +l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de +Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé +accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la +prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et +soyons tranquilles: _Nach Paris!_ n'aura pas, comme le _Feu_, les +honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis! + + CAMILLE MAUCLAIR. + + +III + +_Dans son numéro du 1er octobre, le Mercure de France insérait une +lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, où figurait notamment le +passage suivant:_ + +Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupées à de jeunes enfants et à des +femmes en Belgique aux débuts des hostilités, M. Dumur trouverait dans +un auteur libéral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johannès Scherr +(_La Vie et les moeurs en Allemagne_), la relation que, pendant la guerre +de Trente ans, des soldats de l'armée Wallenstein avaient dans leur +poche une main de femme, d'enfant, ou de préférence de foetus, dans le +but de se rendre invulnérables. + + * * * * * + +_Le Mercure de France du 16 octobre a publié la réponse suivante:_ + + Paris, 3 octobre 1919. + + MON CHER VALLETTE, + +J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le +dernier _Mercure_, à propos de _Nach Paris!_ M. J. Michaut se demande +pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il +est douteux que les Allemands aient _systématiquement_ coupé les mains +aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas +donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des +enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs +localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé +en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains +coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures +provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir +qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très +nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des +cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de +recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des +massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la +soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20 +premières pages de l'_Appendice du Rapport de la commission d'enquête +britannique sur les atrocités allemandes_, qui en comporte 280, je +trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs: + +A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août, +un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille +de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un +enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des +jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également +des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme, +jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille +de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les +Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup +de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants +de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement +d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un +enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à +l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de +Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le +poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous +demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands +avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à +ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.» + +S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les +mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la +«légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol +de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions +recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous +approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré +plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les +femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et +plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains +avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées +par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les +Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever +les bracelets de leurs poignets.» + +Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulièrement état des mains +coupées, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru présenter de +signification spéciale. Au reste, le bilan des atrocités allemandes est +si formidable, il est d'une diversité si prodigieuse, que je ne saurais +avoir la prétention d'avoir épuisé mon horrible sujet. Je pourrais +écrire trois autres _Nach Paris!_ sans me répéter. + +Quelques personnes ont trouvé par contre fort mauvais que j'aie osé +mettre en scène le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas +du nombre et ne doute pas que cet épisode «ne soit la relation d'un fait +rigoureusement exact». Peu importe que l'exactitude en soit ou non +«rigoureuse». Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues +et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signalées, et +que je ne choisis pas pour la circonstance, je relève: + +A Melen, près de Herve, 8 août, une jeune fille de 22 ans est forcée et +meurt des suites du viol; à Soumagne, deux femmes sont violées par un +grand nombre d'Allemands et leurs maris fusillés; à Flémalle-Grande, 16 +août, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est violée par deux +Allemands, elle accouche le lendemain; même jour, même endroit, une +jeune fille de 16 ans est violée par deux Allemands; à Ans, le 16 août, +une femme de 28 à 30 ans est trouvée complètement nue, attachée à un +arbre, morte et la poitrine couverte de sang; à Liége, place de +l'Université, le 10 août, une vingtaine de femmes et de jeunes filles +sont extraites des maisons et couchées sur des tables qu'on a apportées +sur la place: «Une quinzaine d'entre elles furent alors violées. Chacune +d'elles fut violée par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait, +70 Allemands à peu près se tenaient groupés autour des femmes, y compris +5 officiers. Ce furent les officiers qui commencèrent. Cette scène dura +une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'évanouirent et ne donnèrent +plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta à l'hôpital.» A Hermalle, +septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12 +ans, par un officier; à Pépinster, viol d'une femme par un officier et +deux soldats (il s'agit de la mère du bébé décapité signalé plus haut): +«Après le meurtre du bébé, l'officier et les deux soldats saisirent la +femme, lui arrachèrent tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle fût +complètement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la +tenait aux épaules et l'autre par les bras. Après l'officier, chaque +soldat la viola à son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat +tenaient la femme. Après que la femme eut été violée par les trois +hommes l'officier coupa les seins de la femme.» + +Et ce n'est là qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense +bacchanale. + +Cordialement à vous. + + LOUIS DUMUR. + + +PARIS.--IMP RAMBLOT ET CIE, 52, AVENUE DU MAINE--1919. + + + + +NOTES: + +[1] Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient! + +[2] On a tiré. + +[3] C'est l'ordre + +[4] Cette maison doit être protégée. Il est sévèrement défendu, sans +l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux +maisons.--Commandement impérial de la garnison. + +[5] Mon père, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il +rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans +rime: + +_Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ + +_Nach Paris!_ Mon père porte son premier coup, et un Français gémissant +gisait à terre. _Nach Paris!_ Son fusil visa avec sûreté, et un tireur +ennemi tomba. _Nach Paris!_ Le mot d'ordre était bon et renversa une +race envieuse: + + _Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_ + +Maintenant je ressens la rage de mon père contre l'ennemi héréditaire, +elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers +d'hommes, et j'entonnais le chant de mon père. Aucun chant n'est plus +bref et plus éclatant. Toute l'Allemagne le chante: + + _Nach Paris! nach Paris!_ + +[6] A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les +prisonniers seront massacrés. Les blessés, armés ou non, massacrés. Il +ne doit rester aucun ennemi vivant derrière nous. + +[7] MÉPHISTOPHÉLÈS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec +raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à mettre en ruines; aussi +vaudrait-il mieux que rien n'existât. Ainsi dans tout ce que vous +appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre +élément.--_Faust_, 834-839. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS *** + +***** This file should be named 38581-8.txt or 38581-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/8/38581/ + +Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38581-8.zip b/38581-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffc3cf7 --- /dev/null +++ b/38581-8.zip diff --git a/38581-h.zip b/38581-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..19cf5e5 --- /dev/null +++ b/38581-h.zip diff --git a/38581-h/38581-h.htm b/38581-h/38581-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d82592a --- /dev/null +++ b/38581-h/38581-h.htm @@ -0,0 +1,12573 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html; charset=iso-8859-1" /> +<meta content="pg2html (binary v0.20)" name="generator" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of + Nach Paris!, + by Louis Dumur. +</title> +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> + body { margin-left: 10%; margin-right: 10%; } + p { text-indent: 1em; + margin-top: .75em; + font-size: 100%; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; } + + h1,h2 { text-align: center; } + + hr { width: 15%; margin: 2em auto 2em auto; } + + .foot { margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: justify; text-indent: -3em; font-size: 90%; } + + .poem { margin-left: 5%; margin-right: 10%; + margin-bottom: 1em; text-align: left; } + .poem .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; } + .poem p { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + .poem p.i2 { margin-left: 1.5em; } + .poem p.i5 { margin-left: 3.0em; } + .poem p.i7 { margin-left: 4.0em; } + .poem p.i9 { margin-left: 5.0em; } + + .quote { margin-left: 6%; margin-right: 6%; + text-indent: 0em; font-size: 90%; } + + .toc { margin-left: 35%; font-size: 90%; margin-bottom: 0em;} + + .center { text-indent: 0; text-align: center; } + .right { text-indent: 0; text-align: right; } + .sc { font-variant: small-caps; } + a,img { text-decoration: none!important; border:none!important; } + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + .p6 {margin-top: 6em;} + + .left5 {margin-left: 5%;} +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nach Paris + +Author: Louis Dumur + +Release Date: January 15, 2012 [EBook #38581] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures +pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont +écrits avec un tréma, p.e. «wæren» au lieu de «wären». La ligature +œ a été également conservée pour les mots qui en allemand ne +prennent pas de tréma, p.e. «Kœnig» au lieu de «Koenig». </p> +</div> + +<p class="p4 center"><i>DU MÊME AUTEUR</i></p> + +<p class="center">Le Boucher de Verdun, roman. 1 vol.</p> +<p class="p6 center"> +<b>LOUIS DUMUR</b></p> + +<h1 class="p2"> + NACH PARIS! +</h1> + +<p class="p4 center">ROMAN</p> + +<div class="p4 center"><img src="images/illus002.jpg" +width="92" height="100" alt="logo" title="" /></div> + +<p class="p4 center">PARIS<br /> +ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br /> +<small>22, Rue Huyghens, 22</small></p> + +<p class="p2 center">Tous droits réservés</p> + +<p class="p4 center">IL A ÉTÉ TIRÉ<br /> +25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br /> +NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25<br /> +ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA<br /> +NUMÉROTÉS DE 26 A 600</p> + +<p class="p4 center">Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="center"><i>Copyright 1919, by</i> <span class="sc">Louis Dumur</span></p> + +<p class="p4"> +<i>Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec +quelques officiers allemands internés. L'un d'eux me parut assez naïf et +moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilisé dès +le début de la guerre, deux fois blessé, il avait été fait prisonnier à +Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilités. Il avait, en +Prusse, une famille qu'il désirait retrouver et une fiancée que, bien +que fort détérioré, il comptait encore épouser. Je ne donne ici que la +première partie de ses souvenirs. Elle se termine à la Marne et à sa +première blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des +romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire +davantage, déclarent avoir reçu ou trouvé un manuscrit, rapporter mot +pour mot un récit ou l'avoir transcrit sous dictée. Je ne dirai rien ne +semblable. Je ne prétends point reproduire, ni suivre pas à pas la +relation de mon narrateur. Je me suis borné à prendre des notes. Après +quoi, me substituant à mon Boche, je raconte à mon tour son histoire, à +ma manière.</i> +</p> + +<hr /> + +<div><a name="h2H_4_0001" id="h2H_4_0001"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2 class="p4"> + NACH PARIS +</h2> + + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0002" id="h2H_4_0002"><!-- H2 anchor --></a></div> + + +<h2> + I +</h2> + +<p class="p2"> +Qui m'eût dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que +les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les +ruines pittoresques du vieux château de Halle et que, tout le long de la +Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits +roux, ses édifices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom, +disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public +joyeux circulait en vêtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux +étalages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grün ou au +Ratskeller, que les casquettes des étudiants émaillaient de leurs +couleurs bruyantes les tonnelles du Jægerberg et que les touristes et +feutres verts, affluant déjà de partout, peuplaient les hôtels, +animaient les salles des musées ou passaient respectueusement devant la +statue de Hændel, qui m'eût dit que, peu de semaines plus tard, ce +paisible séjour se bouleverserait tout à coup de rumeurs belliqueuses, +retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hérisserait de +baïonnettes et frémirait tout entier au roulement des tambours et sous +le grondement régulier des trains militaires? +</p> +<p> +Tout fier d'avoir heureusement terminé ma première année d'université, +je me disposais à jouir d'un repos bien gagné dans notre belle propriété +estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bière que j'avais +dû ingurgiter durant ces études, non moins que les livres lus, les +cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agréable +devoir. J'avais en outre rapporté de Halle une balafre, que j'exhibais +orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de +l'oreille, ne constituait pas un moindre témoignage de mon assiduité aux +auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande. +</p> +<p> +Je me prélassais donc sans scrupule et fort content de moi-même dans la +quiétude de cet heureux début de vacances, fumant tout le jour de gros +cigares de Brême à bague dorée, agaçant mes sœurs, caressant mes +chiens, saccageant à coups de stick les fleurs du parc, inspectant les +domaines paternels, pêchant la truite dans l'onde jaillissante de +l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit +bourg. +</p> +<p> +—Comme il est bien! comme il est distingué! murmurait-on sur mon +passage. +</p> +<p> +—Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerçants du lieu, ployés +sur leur ventre à l'entrée de leurs boutiques. +</p> +<p> +Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait. +</p> +<p> +D'autres fois, digérant dans ma chambre, je passais un coup d'œil +désœuvré sur mes livres, j'en parcourais les rangées et les titres, +reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Gœthe, mon Kœrner, +mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon <i>Kommersbuch</i>, sans +négliger ces ignobles romans français dont tout étudiant qui se respecte +se doit de détenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothèque. +J'évoquais, dans la fumée du tabac, l'honorable silhouette de mes +maîtres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous +débrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter à l'idéalisme +allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la création de +l'Empire; le Geheimrat von Trümmerhaufen, professeur d'histoire moderne, +qui, de son geste décisif et de sa parole péremptoire, nous initiait aux +doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat +Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'économie politique, +alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce +anglais; l'érudit Anton Glücken, doyen de la faculté et non moins pourvu +que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art +et nous révélait les beautés de l'architecture gothique, cette pure +émanation du génie allemand, comme il se faisait fort de nous le +démontrer. Parvenu dans ces sereines régions, il m'arrivait alors de +songer lointainement à ce que pourrait être le sujet de ma future thèse. +Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthétique? +Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais déjà le jour où, cette +laborieuse épreuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr +Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor. +</p> +<p> +D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou à plume de coq de bruyère +et empaumant la canne à corne de chamois, j'allais excursionner dans la +fraîche vallée de l'Ilse ou à travers les sites romantiques du Harz. Je +longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par +d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les +bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret à de plus +importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken, +d'où se découvraient à mes yeux enchantés, comme sous le coup de balai +des sorcières de Walpurgis, le panorama grandiose des forêts et des +gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la +Rosstrappe, la plateforme légendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine +immense bordée de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches +brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre +légère et bleue des tours de Magdebourg. +</p> +<p> +Mais, le plus souvent, pris de velléités plus sociables, je me dirigeais +sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche +ombragée m'y conduisaient. Dans le décor séculaire de ses monuments, la +petite cité mélangeait avec grâce ses maisons médiévales à ses villas +modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majesté de l'histoire. +Goslar! C'est là qu'avaient séjourné Henri et Barberousse; c'est là que +l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf +cents ans, le trône impérial du XII<sup>e</sup> siècle. Mais c'était là aussi,—et +voilà principalement ce qui m'y attirait,—c'était là que résidait la +belle Dorothéa von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto +von Treutlingen, blonde, rose, grasse, âgée de dix-neuf ans et, +par-dessus tout, ma fiancée. +</p> +<p> +Fiancée, c'était peut-être beaucoup dire: nous ne l'étions encore que +secrètement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite +complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon +père, le conseiller de commerce Hering, et ma mère, M<sup>me</sup> la conseillère +de commerce Hering, toléraient mes assiduités, semblaient m'autoriser à +considérer mon choix comme agréé et à libérer ma conscience du soin d'en +dérober l'expression sous un trop prudent mystère. J'étais heureux et +j'étais ardent. +</p> +<p> +Ma belle Dorothéa habitait une jolie villa située non loin de la Maison +des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de +chaleur inondait mon cœur. Le carillon de mon coup de timbre se mêlait +au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une +assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit +salon, décoré de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros +zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser +sur son poignet charnu. +</p> +<p> +—O Dorothéa, disais-je, encore deux ans d'université et je serai +docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous +marier. +</p> +<p> +—Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid, +j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de +bière? +</p> +<p> +J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma +balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants. +</p> +<p> +Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes +cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des +prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos mœurs +universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes +et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs, +les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la +culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis +brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue +pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour +Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de +Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je +lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie, +sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied +d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de +sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de +cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de +Guillaume I<sup>er</sup>, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous +nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos +séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au +commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les +chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés +de devises, les chants du <i>Kommersbuch</i> vociférés en chœur, les +<i>Gaudeamus</i>, les <i>Ssassa geschmauset</i>, les <i>Alt Heidelberg</i>, les cris +et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire: +<i>Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!</i> et +les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von +Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait +régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une +seule fois au vomitorium. +</p> +<p> +—Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration. +C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre. +</p> +<p> +—Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je, +j'espère bien y arriver. +</p> +<p> +Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois +l'histoire de ma balafre, ma première balafre. +</p> +<p> +Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la +ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées +d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des +claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les +duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au +bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au +bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi +porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la +poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le +brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les +grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment +position devant mon adversaire. «<i>Silentium für die Mensur!</i>» criait +l'arbitre. Les seconds se garèrent. «<i>Auslegen</i>!» commanda le directeur +du combat. Les rapières se mirent en garde. «<i>Los!</i>» Patata! patata! +rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés +faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se +cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre, +éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous +leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon +de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un +sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les +rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept +«sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles +éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient +à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets +vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie», +quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant +largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang +chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse. +Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle +sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait +grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre +qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou +trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable +dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi, +sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant +insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les +demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes +linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas. +</p> +<p> +La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé. +Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par +l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait: +</p> +<p> +—Tu es un héros! +</p> +<p> +Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en +cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions +seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la +main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non +moins noble à mes yeux: l'amour. +</p> +<hr /> +<p> +C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que +m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant +le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant +paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui +s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de +teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le +conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture +du <i>Berliner Tageblatt</i>, pendant que mes sœurs brodaient sagement au +crochet et que ma mère, M<sup>me</sup> la conseillère de commerce Hering, penchée +sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance. +L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir +distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il +m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un +pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence. +</p> +<p> +Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale +contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y +avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne +vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues. +</p> +<p> +C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon +régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à +six heures. +</p> +<p> +Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement +secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père. +</p> +<p> +Celui-ci, abandonnant son <i>Berliner Tageblatt</i> qui resta largement étalé +sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après +avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front, +prononça ce seul mot: +</p> +<p> +—Mobilisation. +</p> +<p> +—<i>Ach was?</i> s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret +à vis. +</p> +<p> +Mes deux sœurs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde +s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit +de ma subite importance. +</p> +<p> +—<i>Ja wohl</i>, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père. +Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est +claire. Devant les complications de la situation internationale, notre +gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à +mobiliser l'armée allemande. +</p> +<p> +—Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mère anxieusement. +</p> +<p> +—Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien. +</p> +<p> +—Que dit le <i>Berliner Tageblatt</i>? +</p> +<p> +—Le <i>Berliner</i> pense que les événements sont très graves, que +l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa +poudre sèche, tenir son poing haut dressé et empêcher ces taquins de +Français et ces bandits de Russes de se moquer de nous. +</p> +<p> +—Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous +autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre. +</p> +<p> +—Bien dit! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses +aillent si loin; il suffit généralement de parler fort pour que cette +vermine s'apaise aussitôt. +</p> +<p> +—Dieu le veuille! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi. +</p> +<p> +Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux +battants la porte de la salle à manger et annonçait: +</p> +<p> +—La table est couverte. +</p> +<p> +Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit, à cette intéressante +conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soirée +qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pêche du matin, +les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote +d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles, +tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de +commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût +remontré à M. de Bethmann-Hollweg. Ma mère s'affolait, s'énervait, +posait vingt fois les mêmes questions, ne parvenant pas à comprendre +comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la +puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher +ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces +assassins de Serbes. Mes sœurs criaillaient, péroraient, enfilaient +leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était +pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son +service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude. +</p> +<p> +—Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon père. +</p> +<p> +—C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est +que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir. +</p> +<p> +—Quel âge avez-vous, Johann? +</p> +<p> +—Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce. +</p> +<p> +—Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps? +</p> +<p> +—Le dix-septième, monsieur le conseiller de commerce, celui de +Dantzig. +</p> +<p> +—Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre. +</p> +<p> +—C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux +sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits +enfants. +</p> +<p> +—Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil, +vous serez en mesure de les embrocher à leur tour. +</p> +<p> +—Quelle horreur! glapit ma mère, toute prête à prendre une crise de +nerfs. +</p> +<p> +Mais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de +thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les +verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt +endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se +fit peu à peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela +se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la +France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement +occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la +maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes +vacances interrompues. +</p> +<p> +Malgré ces prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne +dormis guère. Je songeais à cette grande caserne de Magdebourg où, au +sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais +la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percés de +centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses +trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son +milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume I<sup>er</sup> sur un socle de +stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses +rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambrées de +soldats, une par escouade, avec les lits plats alignés et les files +d'armoires à l'ordonnance; je me remémorais le drill épuisant et le pas +de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de +corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille. +Puis, c'était le champ de manœuvre, à une heure de la ville, avec ses +baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des +sous-officiers, au rez de chaussée de l'aile gauche de la caserne; le +casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant, +son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son +petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour, +sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au +bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes +supérieurs. +</p> +<p> +Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période +d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes manœuvres +d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des +trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché, +contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle +étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé, +couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des +chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de +la conscience que j'étais une unité de ce vaste ensemble, un rouage de +cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle, +je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et +régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me +réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son +apothéose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui clôtura +ces manœuvres de l'Elbe, j'eus défilé, la jambe haute et le pied tendu, +en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement, +devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se +cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II, +j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous +côtés les éclats des cuivres tonnant le <i>Deutschland, Deutschland über +alles</i>, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand. +</p> +<p> +Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans +ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du +poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour +courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur? +Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute animée +d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses +lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait être mon sort, et +avec le mien celui de mon régiment, celui de l'armée, celui de +l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir +autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le +colonel von Steinitz, entre ses favoris à l'autrichienne? Quels +discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von +Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases? +Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumüller, +mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits +dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe, +plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel, +couturé comme un damier, le lieutenant von Bückling, élégant, corseté, +pommadé et le monocle à l'œil, le sergent-major Schlapps et le +vice-feldwebel Biertümpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz +et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette +immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wacht-am-Rhein, +pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu +de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes +enflammées de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels +je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline +et le ménagement de la hiérarchie, je pouvais nommer mes amis, le +lieutenant Kœnig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois +autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron +Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son nom était long +et sa noblesse parcheminée? J'étais resté sans relation avec eux tous, +sauf Kœnig, avec qui j'avais échangé quelques billets et, +naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais +adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de vœux. +</p> +<p> +Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que +l'inquiétude commençait à m'oppresser et que je me retournais dans mon +lit sans dormir. Au canon des manœuvres se substituait étrangement dans +ma tête le canon de la guerre: la guerre dont je me représentais déjà en +images vives le tumulte et l'ardente mêlée! Je sentais peu à peu venir +le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil +éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de +sueur: j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma +chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de +France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était +froid sur la table et le soleil inondait ma chambre. +</p> +<hr /> +<p> +L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus +m'empêcher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma +cantine. +</p> +<p> +Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d'affection non sans +étonnement, vu ma visite de la veille. +</p> +<p> +—Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze +jours. +</p> +<p> +—Mon Dieu, Wilfrid, où allez-vous? +</p> +<p> +—A Magdebourg. +</p> +<p> +—Qu'allez-vous faire à Magdebourg? +</p> +<p> +—Je suis appelé pour une période d'instruction militaire. +</p> +<p> +Ce pouvait être vrai. J'avais, en effet, à accomplir encore, à la suite +de ma libération, deux périodes de huit semaines pour être nommé +officier de réserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication. +Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait +pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel +extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d'une émotion trop +naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux: +</p> +<p> +—Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je +suis appelé: je crois qu'il va y avoir la guerre. +</p> +<p> +—La guerre? s'exclama-t-elle bouleversée. La guerre! <i>Herrgott!</i> +</p> +<p> +Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier: +</p> +<p> +—Papa! papa! il va y avoir la guerre!... +</p> +<p> +Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du «strictement secret» de +l'ordre de mobilisation. +</p> +<p> +—Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit +savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux. +</p> +<p> +—<i>Herrje!</i> que vais-je devenir? +</p> +<p> +Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. Il me plaisait de la voir +pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant +pas qu'il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellement +pour la guerre. +</p> +<p> +—Je vous rapporterai des bijoux français, fis-je. Car j'espère bien +avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous, +paraît-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en +voit, dit-on, ornés de boucles d'oreilles. +</p> +<p> +—De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs. +</p> +<p> +—Je vous en enverrai, déclarai-je. +</p> +<p> +—Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez? +</p> +<p> +Cela me rappela le cri du cœur de Marguerite, dans <i>Faust</i>, lorsqu'elle +découvre la cassette apportée par Méphistophélès: +</p> +<p class="quote"> + <i>Wenn nur die Ohrring' meine wæren!</i><a href="#note-1" name="noteref-1"> <sup>1</sup></a> +</p> +<p> +—Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales datées +de tous les lieux de nos victoires. +</p> +<p> +—Mais, dit-elle, si c'est vous qui êtes tué? +</p> +<p> +—Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort +glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre +vie. +</p> +<p> +—Oh! plus que ça, gémit-elle, jusque dans l'éternité! +</p> +<p> +C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure, +fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même +temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je +lui contais l'histoire de ma balafre: +</p> +<p> +—Tu es un héros! +</p> +<p> +Doux souvenirs! moments inoubliables! +</p> +<p> +Et quand fut venu celui de la séparation et qu'après lui avoir fait +jurer à nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre, +j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un miel +à mes lèvres le goût de son premier baiser sur la bouche. +</p> +<p> +O ma Dorothéa! +</p> +<hr /> +<p> +Il avait été décidé, pour ne pas prêter aux commentaires de la +population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de +paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi +d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait à cinq pas +de distance, portant ma valise. +</p> +<p> +Le train s'annonça. Nous le vîmes paraître au déclin de la courbe. Il +vint se ranger le long de la petite gare. Il était passablement plus +long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe. +Des chants sortaient des wagons de troisième. +</p> +<p> +—<i>Einsteigen!... Fertig!</i> +</p> +<p> +—Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours! +</p> +<p> +Le train s'ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller +de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann +ôtait dignement sa casquette. +</p> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0003" id="h2H_4_0003"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + II +</h2> + +<p class="p2"> +Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a +Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne +de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie. +</p> +<p> +Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la +vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient, +pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames +en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de +choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant. +J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la +casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes +circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre +ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un +qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans +quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous +l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune +idée? +</p> +<p> +Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient +deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il +en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme +moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un +baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur +présence ne souleva nulle curiosité. +</p> +<p> +Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes +montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en +gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne +et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les +magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la +foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le +théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des +enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin +Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près +complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge. +</p> +<p> +J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me +rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud. +J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis +cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons +avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros +von Pumplitz, surnommé Falstaff. +</p> +<p> +A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi +de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques +événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne +tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes +voisins. +</p> +<p> +Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes. +Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions +exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le +gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le +ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à +Vienne avait reçu ses passeports. +</p> +<p class="quote"> + La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la + Serbie, annonçait-on de Vienne à la <i>Gazette de Magdebourg</i>, a été + rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule + massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations + en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme. +</p> +<p class="quote"> + Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute + la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en + chantant la <i>Wacht am Rhein</i>. Devant l'ambassade de Russie des cris + hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et + l'ambassade d'Angleterre. +</p> +<p> +Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données, +datant du jour même: +</p> +<p class="quote"> + Berlin, 27 juillet.—S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa + croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à + Berlin. +</p> +<p class="quote"> + Copenhague, 27 juillet.—Le président de la République française, + interrompant son voyage, a pris la décision de revenir + immédiatement en France. +</p> +<p> +Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi? +</p> +<p> +Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus +attentivement une douzaine. +</p> +<p class="quote"> + Vienne et Berlin, écrivait la <i>Neue Freie Presse</i>, mêlent + aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par + la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a + raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité. +</p> +<p class="quote"> + Cette guerre, exposait la <i>Zeit</i>, décidera du sort de + l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du + sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie; + de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de + l'Europe, si la Russie bouge. +</p> +<p class="quote"> + Les <i>Dernières Nouvelles de Munich</i> disaient: +</p> +<p class="quote"> + L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son + origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre + s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe, + ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la + Duplice. +</p> +<p class="quote"> + L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait la <i>Deutsche + Tageszeitung</i>. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit + préparée jusque dans ses moindres détails. +</p> +<p> +Et la <i>National Zeitung</i> insistait, dirigeant plus particulièrement son +avertissement du côté de l'Ouest: +</p> +<p class="quote"> + La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant + d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de + 1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus + la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez + de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la + France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se + servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu + de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la + France. Tu l'as voulu, Georges Dandin! +</p> +<p> +C'était ce qui s'appelle envoyé! +</p> +<p> +La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits, +laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles +françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me +parut suspect. +</p> +<p> +Le <i>Daily Chronicle</i> disait: +</p> +<p class="quote"> + Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas + en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus + que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par + l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas + directement intéressées dans le conflit. +</p> +<p> +La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me +semblèrent fort justes sur la situation. +</p> +<p class="quote"> + L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les + torts, décidait le <i>Popolo Romano</i>. L'attitude de l'Autriche à + l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte. +</p> +<p> +Et la <i>Tribuna</i>, le journal gouvernemental, commentant le voyage du +président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait: +</p> +<p class="quote"> + La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces + dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par + un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation + anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement + échoué. +</p> +<p> +Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en +déclarations catégoriques: +</p> +<p class="quote"> + Pour le prolétariat allemand et international, écrivait le + <i>Vorwærts</i> le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il + arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la + classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix + entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle + doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière; + il veut une politique qui garantisse la paix. +</p> +<p> +Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la +frontière, répondait dans son organe l'<i>Humanité</i>: +</p> +<p class="quote"> + Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité, + c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement + protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note + autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent + d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à + l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde. +</p> +<p> +J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule. +</p> +<p> +—<i>Guten Abend</i>, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg? +</p> +<p> +C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je +fréquentais la maison pendant mon année de volontariat. +</p> +<p> +—Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de +passage. +</p> +<p> +—Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg? +</p> +<p> +—Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son +heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites sœurs +grandissent. +</p> +<p> +—Tant mieux, tant mieux, Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle, +je crois? +</p> +<p> +—A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district. +</p> +<p> +—Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là +une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher! +</p> +<p> +Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un +litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la +table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de +cruchons, il demanda: +</p> +<p> +—Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles? +L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre? +</p> +<p> +—Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la +rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre? +</p> +<p> +—Naturellement. +</p> +<p> +—Et la médiation des puissances? +</p> +<p> +—Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera +qu'une bouchée. +</p> +<p> +—C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie? +</p> +<p> +—La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal. +</p> +<p> +—Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous +intervenons! +</p> +<p> +—Eh bien, nous intervenons. +</p> +<p> +—Vous croyez donc aussi à la guerre européenne? +</p> +<p> +—J'y crois aussi. +</p> +<p> +—Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix. +</p> +<p> +—Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix. +Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif +d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans +l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait +réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que +tout rentre aussitôt dans l'ordre. +</p> +<p> +—Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas +aujourd'hui à Berlin pour cela? +</p> +<p> +—Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre +européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la +Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus +qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire, +l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester +neutre. +</p> +<p> +—C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne +pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera +nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne +l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre? +</p> +<p> +—Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas +la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne +signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même +quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous +laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne +faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne +comprenne cela. +</p> +<p> +—Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette +guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive? +</p> +<p> +—C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes +eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de <i>Vorwærts</i>, +fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh +bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre. +</p> +<p> +Et comme j'avais un geste d'incrédulité: +</p> +<p> +—Vous verrez, affirma-t-il. +</p> +<p> +Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge +de district Obercassel continua: +</p> +<p> +—C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait +trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous +des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les +ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut +la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la +Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour +commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans +cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le +canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper +sérieusement de la Chine. +</p> +<p> +—C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé. +</p> +<p> +—Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis +modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette +colossale trilogie. +</p> +<p> +Il prononçait tout cela tranquillement, l'œil doucement émerillonné, en +ingurgitant à petits coups sa bière blonde. +</p> +<p> +—Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous +n'avez encore rien reçu? +</p> +<p> +J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret. +</p> +<p> +—Non, dis-je en rougissant. +</p> +<p> +—Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà +partis. +</p> +<p> +—Quand? +</p> +<p> +—Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant. +</p> +<p> +—Vous les avez vus? +</p> +<p> +—Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26<sup>e</sup> régiment +d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il +s'est embarqué à la gare de Neustadt. +</p> +<p> +—Et le 183<sup>e</sup>? +</p> +<p> +—Le 183<sup>e</sup>, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore +ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183<sup>e</sup> que vous êtes +incorporé? +</p> +<p> +—Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de +réserve. +</p> +<p> +—C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant? +</p> +<p> +—J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le +conserverait dans une campagne. +</p> +<p> +—Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la +chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le +porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il +placidement. +</p> +<p> +Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et +demie. +</p> +<p> +Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai +le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner. +</p> +<p> +—Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si +vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de +Paris! +</p> +<hr /> +<p> +La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon +entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A +tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à +toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets +militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les +multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant +d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme, +montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du +bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale +étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de +coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant +et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient +des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard. +</p> +<p> +J'aperçus tout d'abord le lieutenant Kœnig, occupé à dénombrer un +amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à +la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train +rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à +lui. +</p> +<p> +—Tiens, Hering! <i>Wie geht's, bester Freund?</i> +</p> +<p> +—Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements. +</p> +<p> +—Hein! Qui nous aurait dit aux dernières manœuvres... +</p> +<p> +—Alors quoi? Nous partons? +</p> +<p> +—Nous partons. Mais quand, <i>das weiss ich nicht</i>. Le colonel reste +mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre? +</p> +<p> +—Avant-hier. +</p> +<p> +—Parfait. Avez-vous vu le capitaine? +</p> +<p> +—Pas encore. J'arrive. +</p> +<p> +—Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une +demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme +extraordinaire. +</p> +<p> +—Qui ça, Braumüller? +</p> +<p> +—Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon +étonnement: +</p> +<p> +—C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active. +</p> +<p> +—Le régiment n'est plus ici? +</p> +<p> +—Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons +un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf. +</p> +<p> +—Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces +syllabes sonores. +</p> +<p> +—Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira... +c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau. +</p> +<p> +—Qu'a-t-il de si extraordinaire? +</p> +<p> +—Vous verrez. A propos, fit Kœnig, ce n'est pas la peine de sortir +votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de +campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure. +</p> +<p> +—C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là, +demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins, +un demi-bataillon. +</p> +<p> +—Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième. +</p> +<p> +—Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez. +</p> +<p> +—Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont +avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre. +</p> +<p> +Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me +semblait un chiffre énorme. +</p> +<p> +—<i>Kanonenfutter</i>, murmura philosophiquement le lieutenant Kœnig. Ah! +les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos: +l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent +cinquante hommes! +</p> +<p> +Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage. +</p> +<p> +Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en +travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de +coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser +leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des +instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une +prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les +corridors. +</p> +<p> +Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos. +</p> +<p> +—Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps. +Vous ne vous plaindrez pas! +</p> +<p> +—Le feldwebel est absent? +</p> +<p> +—Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour +les cantonnements. +</p> +<p> +—Où? +</p> +<p> +—Je n'en sais rien. +</p> +<p> +—Quand partons-nous! +</p> +<p> +—Je n'en sais rien. +</p> +<p> +—Mais, savez-vous au moins si nous partons? +</p> +<p> +—Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe +de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous +envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un +casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête. +</p> +<p> +—Quel remue-ménage! +</p> +<p> +—Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées +sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes. +</p> +<p> +Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son +front moite. +</p> +<p> +Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le +logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces +donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre +de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau +recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or +supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de +service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons +divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très +fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau +de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune +serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient +de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets, +de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse +et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus +garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine +de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour +me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans +l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de +souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne +comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de +gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les nœuds +de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les +meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et +des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement +dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir +jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles, +servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies +surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans +toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de +sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés +suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y +en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de +sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes +même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait +passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son +cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics, +dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait +là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant +des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel. +</p> +<p> +J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait +déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des +charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur +Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et +d'autant de pantalons. +</p> +<p> +—A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de +l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi? +</p> +<p> +—Pas d'un pouce, Stich. +</p> +<p> +—Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme +un gant. +</p> +<p> +Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet +dans la grande glace de Schlapps. +</p> +<p> +C'était le fameux uniforme <i>feldgrau</i>, dont j'avais déjà porté un +spécimen aux manœuvres. +</p> +<p> +La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux. +Tout y était <i>feldgrau</i>, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements +des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le +mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en +rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la +tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient +le collet et les parements. +</p> +<p> +—Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me +semble que ça va! +</p> +<p> +—Ça va. +</p> +<p> +—C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez +pas à la parade, vous allez à la guerre. +</p> +<p> +Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin +d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je +choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une +casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau +avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir +jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres, +sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois +cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette +avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon +et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et +son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de +retour chez le feldwebel, j'y trouvai Kœnig qui m'attendait. +</p> +<p> +—Et maintenant, <i>mein lieber</i>, allons voir le capitaine Kaiserkopf. +</p> +<p> +Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par +notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon, +en gardait l'entrée. Au passage de Kœnig, l'homme rectifia la position +et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par +l'ordonnance. +</p> +<p> +—Monsieur le capitaine est-il là? +</p> +<p> +—A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là, +avec le vice-feldwebel Biertümpel. +</p> +<p> +Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour +principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau +de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de +bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque +monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué, +corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables +sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et +bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des +joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache +grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour +du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates +en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette +figure énergique et féroce. +</p> +<p> +Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main +gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf +daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à +pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix +éraillée du vice-feldwebel Biertümpel: +</p> +<p> +—Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf, +Siegfried... +</p> +<p> +Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore +plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles +rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se +porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent, +roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi. +J'en profitai pour m'annoncer: +</p> +<p> +—<i>Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!</i> +</p> +<p> +Il aperçut en même temps Kœnig qui le saluait; il lui tendit deux +doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa +moustache, tandis que Kœnig prononçait: +</p> +<p> +—Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire +de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au +régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui. +</p> +<p> +—Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est +pas une raison. +</p> +<p> +—Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est +une indication. +</p> +<p> +—<i>Schœn, Schœn.</i> Voyons ses notes, Biertümpel. +</p> +<p> +Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier: +</p> +<p> +—Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son œil +gris. Superbe balafre. +</p> +<p> +—S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en +lui présentant la feuille qui me concernait. +</p> +<p> +Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez. +</p> +<p> +—Ah! voyons... <i>Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering</i>, c'est bien +ça... octobre 1912... <i>stimmt</i>... Tenue, bonne; instruction militaire +bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort +sur la baïonnette? <i>Teufel!</i> voilà qui est mauvais, monsieur Hering, +voilà qui est très mauvais! La baïonnette, <i>Donnerwetter!</i> c'est +capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur +la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la +suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous +avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; <i>Schœn</i>. Vous avez +été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard +sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen +d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très +bien; ce n'est pas mal... Mais, <i>Donnerwetter!</i> il y a encore quelque +chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout... +</p> +<p> +Il engoula une ample rasade, puis continua: +</p> +<p> +—<i>Donnerwetter!</i> dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me +satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix +assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela, +monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. <i>Donnerwetter!</i> +que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le +plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans +les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manœuvrer proprement +sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un +zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après +moi: Hourrah! +</p> +<p> +Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai +avec un souffle que je ne me connaissais pas: +</p> +<p> +—Hourrah! +</p> +<p> +—Hourrah! nom de Dieu! hourrah! +</p> +<p> +—Hourrah! +</p> +<p> +—Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur +Hering. +</p> +<p> +Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais +je n'en répondis pas moins avec subordination: +</p> +<p> +—J'en boirai davantage, monsieur le capitaine. +</p> +<p> +Le lieutenant Kœnig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau: +</p> +<p> +—Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que +l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de +la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des +conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire +foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation +de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce +Karl Hering est plusieurs fois millionnaire. +</p> +<p> +Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine +Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra +aussi aimablement qu'il lui était possible: +</p> +<p> +—Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille. +Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça, +<i>Sacrament!</i> et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement. +</p> +<p> +Et se levant solennellement de derrière son bureau,—sa stature me parut +énorme,—il prononça en faisant le salut militaire: +</p> +<p> +—Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté +l'Empereur? +</p> +<p> +Je répondis d'un ton pénétré: +</p> +<p> +—Je le suis, monsieur le capitaine. +</p> +<p> +—Pour la patrie allemande? +</p> +<p> +—Je le suis, monsieur le capitaine. +</p> +<p> +—Pour votre capitaine? +</p> +<p> +—Je le suis, monsieur le capitaine. +</p> +<p> +—C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu +l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors +de la dernière manœuvre impériale. Je ne puis vous donner de +demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous +commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et +maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la +baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande! +</p> +<p> +L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et +partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel +reprenait d'une voix rauque: +</p> +<p> +—Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius... +</p> +<hr /> +<p> +Kœnig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait. +</p> +<p> +—Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour +vous. +</p> +<p> +—Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant! +</p> +<p> +—Je vous répète que vous avez fait bonne impression. +</p> +<p> +Je compris alors la tactique de Kœnig et pourquoi il avait tenu à +assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le +sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le +remerciai vivement de son amitié. +</p> +<p> +—Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper. +Voulez-vous que nous allions au casino! +</p> +<p> +—Ce serait avec plaisir, fit Kœnig, mais depuis trois jours, mon cher, +nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont +le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle +d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre. +</p> +<p> +En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes +hommes. +</p> +<p> +—Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier. +</p> +<p> +Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipitèrent chacun +devant son armoire et s'immobilisèrent dans la position de front, les +mains au pantalon. +</p> +<p> +—Combien d'hommes dans cette chambrée? interrogea Kœnig. +</p> +<p> +—A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt +hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq en +supplément. +</p> +<p> +La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe, +contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être +étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque +armoire servait pour deux hommes. +</p> +<p> +—Quel est le rôle de service pour demain? demanda Kœnig. +</p> +<p> +—A vos ordres, monsieur le lieutenant. +</p> +<p> +L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée, +placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix +sonore: +</p> +<p> +—A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de +chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six +heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept +heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf +heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen +médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie, +dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue +de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de +régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures, +soupe. +</p> +<p> +—<i>Trefflich?</i> fit Kœnig au terme de cette lecture laborieuse. Voici +monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre +groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le +capitaine n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe +cinq. +</p> +<p> +Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste +pour le salut militaire. +</p> +<p> +Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires +Schnupf, Maurer et Vogelfænger, et les saluai par leurs noms. Il me +sembla que mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les +commander un sous-officier professionnel. +</p> +<p> +Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme +qui paraissait provenir des abords de l'escalier K. +</p> +<p> +—Que diable est-ce là? fit Kœnig. +</p> +<p> +Nous nous portâmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous +approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une +bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les +échos en remplissaient le corridor où s'attroupaient déjà des têtes +curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir: +«Salauds! tas d'idiots! cochons!...» +</p> +<p> +—Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait +Kœnig. +</p> +<p> +Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle +singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes +complètement terrorisés et dont deux, le visage tuméfié, saignaient +lamentablement du nez sur des seaux, se démenait une sorte de fou +furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont +les yeux apoplectiques, la face vermillonnée et la bouche écumante +présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme. +</p> +<p> +—Bougres de salauds! vociférait-il inlassablement... Bougres de +salauds! fils de truies thuringiennes!... +</p> +<p> +Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un +malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il +pouvait, encaissait stoïquement les coups. +</p> +<p> +—Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te l'enfoncer +dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon! +En veux-tu encore, <i>verdammter Halunke</i>?... Tiens! tiens!... +</p> +<p> +Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne +du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de +sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges péchaient le +pourtour des yeux. +</p> +<p> +—Tiens, <i>Hundsfott</i>!... Tiens, charogne! +</p> +<p> +Celui qui sévissait d'un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était +autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein, +le plus redouté des gradés de la compagnie. +</p> +<p> +—Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Kœnig d'une voix +blanche, j'aurai à vous dire deux mots. +</p> +<p> +Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperçut alors de la présence du lieutenant. +Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main à son calot et +répondit: +</p> +<p> +—A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce +sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée +est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces +sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit à l'ordonnance!... C'est une +véritable écurie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en +se jetant à coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous côtés +les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est +Rohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le +ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de +discipline!... Quant à toi, <i>ausgespucktes Biest</i>! fit-il en revenant +sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient... +Empoche ça, ordure! +</p> +<p> +Et détachant son sabre-baïonnette, qu'il leva à deux mains par le +fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de +Sa Majesté, qui s'abattit sur les genoux en soufflant. +</p> +<p> +Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez +dégoûtés. Quelques instants après, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le +palier de l'escalier K. +</p> +<p> +—Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit Kœnig, mais je +trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement. +</p> +<p> +Wacht-am-Rhein partit d'un éclat de rire et répliqua: +</p> +<p> +—Si ça n'est que ça, monsieur Kœnig, remettez-vous. Avec ces +pachydermes-là, il n'y a jamais de casse, et il faut ça pour les +dresser. Ce n'est pas votre système, je sais mais c'est le mien. C'est +aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrière. Vous êtes +lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier +et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non +autrement: à la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes +ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats +prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause, +j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf. +</p> +<p> +—Je n'en doute pas, fit Kœnig. Au reste, là n'est pas la question. Ce +que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitez vos +hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu +des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la +caserne? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un +demi-kilomètre à la ronde! +</p> +<p> +—Un demi-kilomètre!... Vous exagérez, monsieur Kœnig. La voix de mes +hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de +fermer la gueule quand je les étrille! Ce serait de la cruauté. +D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on +n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, <i>Herr +Leutnant</i> on n'entend rien. +</p> +<p> +—C'est possible, dit Kœnig, mais enfin, il y a des ordres. +Contenez-vous. +</p> +<p> +—Je ferai ce que je pourrai, monsieur Kœnig, mais je ne garantis rien. +Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service, +sacré mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous +aviez à me dire? +</p> +<p> +—C'est tout. +</p> +<p> +—A vos ordres, <i>Herr Leutnant</i>. +</p> +<p> +Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'éloigna dans le +corridor. +</p> +<p> +—Quelle brute! s'écria Kœnig, tandis que nous descendions vers la +cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à faire. Ces gens sont nos +maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de +discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et +nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent... Je +sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples... +Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis, +ajouta-t-il à voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalité +de sous-officiers!... +</p> +<hr /> +<p> +La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes. +Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai +immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la +permission de rester dans la salle, ce qui me fut accordé d'un signe de +tête. Nous prîmes place, Kœnig et moi, en compagnie du lieutenant +Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la +dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel était +d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Kœnig; il cultivait le genre +<i>schneidig</i>; mais dans sa figure couturée, auprès de laquelle ma balafre +ne devait paraître qu'une modeste écorchure, luisaient des yeux fauves +qui ne manquaient pas d'intelligence. +</p> +<p> +L'ordonnance servit la bière. +</p> +<p> +—<i>Prost!</i> +</p> +<p> +—<i>Prost!</i> +</p> +<p> +—<i>Prost!</i> +</p> +<p> +—<i>Prost!</i> +</p> +<p> +—Nous sommes prêts, archi-prêts, déclarait Schimmel. Pourvu que cette +fois-ci soit la bonne! Vont-ils se décider, à Berlin? +</p> +<p> +Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait +pas son assurance. +</p> +<p> +—Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!... +Vraiment, ce sera drôle!... Croyez-m'en, Kœnig. Et ce que je connais +n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation +en pays ennemi. +</p> +<p> +—La ligne de leurs forteresses est solide, observa Kœnig. Il faudra +sans doute de grands sacrifices... +</p> +<p> +—Les hommes sont là pour ça. +</p> +<p> +—Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui +se piquait de stratégie. +</p> +<p> +—Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains +d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les +Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a +d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre +avancement risque d'en être singulièrement compromis. +</p> +<p> +Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations +flottaient sur le même thème. Du roulis des voix, des verres et des +fourchettes émergeaient des mots plus fortement prononcés: aéroplanes, +poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs, +coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait +une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ailleurs +déferlaient des rumeurs politiques, où les noms de <i>Serbien</i> et de +<i>Russland</i> s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de +fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Bückling brandissant avec +agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le +cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une démonstration +qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui +mangeaient ou se répondaient crêtait vivement le bleu foncé des tuniques +et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des +uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte +odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les +fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de +sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de +Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée. +</p> +<p> +—Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda Kœnig en consultant le +menu. Messieurs, on nous offre des côtelettes de porc à la sauce +bordelaise, du bœuf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur, +des tournedos portugaise... +</p> +<p> +—C'est une honte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien +de mots étrangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine, +notamment, c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas +d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand +purgera-t-on nos menus de ces vocables français qui les déshonorent? +</p> +<p> +—Vous avez raison, fit Kœnig en riant. Mais comment, par exemple, +remplaceriez-vous le mot «Kotelett»? +</p> +<p> +—Par le mot bien allemand de <i>Rippe</i>. Une côtelette de porc, c'est une +<i>Schweinsrippe</i>. +</p> +<p> +—Et la sauce bordelaise? +</p> +<p> +—Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge. +Nous dirons donc <i>Rotweinsauce</i>. +</p> +<p> +—Ah! pardon, vous laissez le mot <i>Sauce</i>! +</p> +<p> +—C'est juste. Alors <i>Rotweintunke</i> ou <i>Rotweinbeiguss</i>. +</p> +<p> +—Bravo! applaudîmes-nous. +</p> +<p> +—Et le bœuf à la mode? demanda Kœnig. +</p> +<p> +—Le bœuf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de <i>Sauerbraten</i>? +</p> +<p> +—Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en +tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau? +</p> +<p> +Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ravagée puis accoucha: +</p> +<p> +—<i>Brauneingemachtes Kalbfleisch.</i> +</p> +<p> +—Un peu pénible, jugea Kœnig, mais on peut l'accepter. +</p> +<p> +—Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succès, je +vous proposerai ceci: <i>Huhn mit Edelpilzbeiguss</i>. Voilà qui me semble +réussi. +</p> +<p> +—Réussi indiscutablement, approuva Helmuth. +</p> +<p> +—Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus +difficile! avoua Schimmel embarrassé. +</p> +<p> +Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot «portugaise» contenait +tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai +cependant: <i>Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen</i>, et j'eus le +plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité. +</p> +<p> +—Et voilà, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voilà à quoi nos +Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur +temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques. +</p> +<p> +—Fort bien, fit Kœnig en reprenant le menu qui avait passé de main en +main, mais il s'agit pour le moment de décider ce que nous allons +commander. Sera-ce des <i>Schweinsrippen mit Rotweinbeiguss</i>, du +<i>brauneingemachtes Kalbfleisch</i> ou des +<i>Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen</i>? +</p> +<p> +—Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à +l'allemande. +</p> +<p> +—Moi aussi, dit Kœnig. +</p> +<p> +—Moi de même, fit Helmuth. +</p> +<p> +Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bientôt une magnifique +choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de +Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines. +</p> +<p> +—Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais +qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique, +moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux points de +vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me +place qu'au point de vue militaire; mais là je sais bien une chose, +c'est que jamais l'Allemagne n'a été plus prête; et j'en sais bien une +autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du +côté russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le <i>Militær +Wochenblatt</i>; mais Poppe, qui l'a pratiquée, déclare qu'elle est encore +moins prête que la France. Alors, que risquons-nous? +</p> +<p> +—Rien, c'est bien clair, dit Helmuth. +</p> +<p> +—Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa +choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si +je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire +d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation. +</p> +<p> +—Votre avis, demanda Kœnig, est que notre aviation est maintenant +supérieure à l'aviation française? +</p> +<p> +—Très supérieure. +</p> +<p> +—Je parle des aéroplanes, non des dirigeables. +</p> +<p> +—J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils +exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce +soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien. +</p> +<p> +—<i>Ganz richtig</i>, approuva Helmuth. +</p> +<p> +—Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En +tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez +aussi bien que moi, Kœnig. Notre cavalerie, magnifique. Notre +artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre +génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au +point. Il n'y a plus qu'à marcher. +</p> +<p> +A l'ouïe de ces propos réconfortants, mon jeune cœur d'Allemand se +soulevait d'enthousiasme et se délectait d'espérance. Je voyais nos +innombrables troupes franchir victorieusement la frontière et se +répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les régiments +s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles bétonnées +sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les +villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy, +l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses +palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées +envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le +Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons +succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait +la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer +et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts +crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade +effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour +Eiffel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur +le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inextinguiblement des bondes de +l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des +amas de ruines fumantes. +</p> +<p> +Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant +moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet +avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être +acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée +de l'Ouest, notre fier Kronprinz à sa tête, dans la capitale française +abattue. J'entendais les puissants appels du <i>Deutschland, Deutschland +über alles</i> rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place +de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait. +Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire +franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se +soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de +prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques +semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes +germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé; la Provence +huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant, +un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers, +découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que +leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient +le vent brûlant de l'Afrique. +</p> +<p> +—Quelle gloire! murmurai-je, emporté par mon rêve. +</p> +<p> +—Et surtout, dit Kœnig, dont la pensée semblait avoir pris un cours +semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos +mœurs, nos arts, notre science affirmant leur suprématie; notre langue +et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines: nos qualités +nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur: l'ordre, +la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et +le respect de la parole jurée; notre bonne foi et notre fidélité +germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin, +tout l'univers s'élevant à la culture allemande, qui n'est autre, +messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture +elle-même. +</p> +<p> +Schimmel avait suivi ce petit discours d'un œil ironique. +</p> +<p> +—Tout cela, dit-il, mon cher Kœnig, est fort beau: mais c'est de +l'idéalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de +concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans +quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France. +Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de +toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du +guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente +convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles +richesses!... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et +tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en +doute pas, mon cher Kœnig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez +cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des +soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de +compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en +France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me +battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Après quoi, je +m'en f... et je laisse la place aux professeurs... <i>Prosit!</i> +</p> +<p> +Peu à peu Schimmel avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son +couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de sonores hourras +partirent des tables voisines. +</p> +<p> +—Bravo!... <i>Hoch</i> Schimmel!... Voilà qui est parler! criait-on de +divers côtés. +</p> +<p> +Le premier-lieutenant Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main, +et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement +joyeux. +</p> +<p> +Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés, +que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von +Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se +leva. +</p> +<p> +C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet et rose, sans un +poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'épervier. +Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la +torsade à deux brins aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les +jambes arquées par l'exercice du cheval, il avait l'air tout à la fois +burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait +un colosse. +</p> +<p> +—Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place. +</p> +<p> +Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste. +</p> +<p> +—Vous n'êtes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit, +messieurs... Vous regrettez votre casino... +</p> +<p> +—D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de +sous-officiers nous font ici à côté un sabbat... <i>Potztausend!</i> +</p> +<p> +Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les +sous-officiers du régiment, qui avaient leur cantine dans la salle +voisine, ne se gênaient guère pour procéder à leur vacarme habituel, +dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les éclats et +le grossier tintamarre. +</p> +<p> +—Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme +à la guerre! +</p> +<p> +A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des +assistants. Des officiers se précipitaient: +</p> +<p> +—La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?... +Est-ce la guerre?... +</p> +<p> +Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au +plafond ses bras courts. +</p> +<p> +—Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas +dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y prendre garde, +dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas +d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que +j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je +vous en supplie... +</p> +<p> +—Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le +major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait +rien. +</p> +<p> +Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût +quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment il ne sût rien, +le résultat en était le même et la conséquence identique: la patience. +</p> +<p> +Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la +rencontre du major qui s'avançait vers notre table et de me présenter à +lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa plusieurs questions et me +demanda des nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas +d'impressionner le capitaine Kaiserkopf. +</p> +<p> +—<i>Gewiss</i>, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune +gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le +cinquième groupe de la troisième section. +</p> +<p> +—Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le +major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous +octroyer le porte-épée. +</p> +<p> +Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Kœnig avait été +chargé. +</p> +<p> +—Tout est en règle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'à +enlever. +</p> +<p> +—Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en +explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très +satisfait... +</p> +<p> +Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se +dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances +accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, commanda +un punch. +</p> +<p> +—C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas +le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les +supérieurs sont en ville, au Fürstenhof, au Theatergarten ou chez le +général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir. +</p> +<p> +Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Très content de moi-même +et des égards que je m'étais vu témoigner, heureux de me trouver dans +cette atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers +distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente, en +attendant tranquillement les événements. Je m'enquérais de ce qu'étaient +devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus, +l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le +baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg +était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé +sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour +le bataillon de dépôt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui +avait raté l'examen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que +m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur +l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine. +Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous. +</p> +<p> +Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien +loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je +n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme +Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la +casquette orange du corps d'étudiants de Teutonia. +</p> +<p> +Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante où la forte voix du +capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante, +la fumée des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le +scintillement des liqueurs conféraient de plus en plus à cette réunion +le caractère d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de +la salle des sous-officiers, gonflé d'échos de disputes et de +braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un +officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme. +Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait +reconnaître que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait: +</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p> <i>Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!</i> </p> +<p> <i>Wer will des Stromes Hüter sein?</i> </p> +<p> <i>Lieb Vaterland, magst ruhig sein:</i> </p> +<p> <i>Fest steht und treu die Wacht am Rhein!</i> </p> +</div> +</div> + +<p> +Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des +officiers reprenait le dessus. +</p> +<p> +Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à +se brouiller, mes yeux à se fermer; je ne les maintenais ouverts qu'à la +force d'une volonté fléchissante. +</p> +<p class="quote"> + <i>Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein...</i> +</p> +<p> +Le beuglement de Wacht-am-Rhein me réveillait en sursaut. +</p> +<p> +—Allons, Hering!... Moi, fit Kœnig, je vais me coucher. Demain réveil à +quatre heures et demie! +</p> +<p> +Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais. +</p> +<p class="quote"> +Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé +aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais +avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies +de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de +la caserne endormie, me parvenait encore, par la fenêtre entr'ouverte, +une lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le +refrain belliqueux: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Fest steht und treu die Wacht am Rhein</i>,</p> +<p><i>Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!...</i></p> +</div></div> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0004" id="h2H_4_0004"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + III +</h2> + +<p class="p2"> +A quatre heures et demie, une diane aigrelette me réveilla. Je sautai +hors de mon lit. A cinq heures précises, j'entrais dans la chambrée 35 +pour inspecter mes hommes. +</p> +<p> +Tout y était prêt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes, +dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze réservistes des +trois classes précédentes. +</p> +<p> +Chacun d'eux me présenta sa double paire de chaussures: les bottes en +cuir fauve et les brodequins à lacets. J'en vérifiai la condition, +m'assurai de leur état de neuf et de leur appropriation aux pieds +auxquels elles étaient destinées. Puis j'examinai les accessoires: la +brosse à décrotter, la brosse à cirage, le tube de cire, la botte à +graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que +chacun en possédait la collection. +</p> +<p> +La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes +allèrent ensuite déjeuner, et je les retrouvai dans la salle +d'exercice, où avait lieu l'inspection d'armes, à laquelle je fus +moi-même soumis. +</p> +<p> +A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des +paquetages. Chaque sac fut ouvert, vidé, refait, bouclé, pesé, il y +avait de quoi s'étonner à tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait +un bourgeron de coutil, un caleçon et une chemise de rechange, un bonnet +de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux +mouchoirs, une brosse à habits, une brosse à fusil, une brosse à dents, +une brosse à cheveux, un pain de savon avec sa boîte, un peigne, un +miroir, une paire de ciseaux, un dé, du fil noir, du fil blanc, des +aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un nécessaire d'armes +avec étoupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac +s'enroulait la capote et derrière s'appliquait la marmite. Le tout +pesait onze kilos. L'équipement comportait en outre une musette à vivres +pouvant tenir deux rations, un bidon coiffé de son gobelet, le ceinturon +de cuir fauve et les trois cartouchières. Ainsi harnaché, l'homme était +complet. +</p> +<p> +L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activité dans +les chambrées. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hélés de +droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant +hâtivement note de ce qui était défectueux ou manquait, leurs bras et +leurs paniers chargés d'objets de fourniment et les yeux hors de la +tête. Méthodique et inquisiteur, Schimmel procédait à la visite +successive des groupes de sa section. Ses observations étaient brèves +et cinglantes. Du premier coup d'œil il jaugeait une escouade et son +flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'était pas au point. +Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute +latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait +prendre en faute. J'eus la chance d'échapper à cette courte honte: mes +hommes se présentèrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait +pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du +côté de Wacht-am-Rhein ça chauffait. +</p> +<p> +Aussi, quand, à onze heures, nos trois sections se trouvèrent rangées le +long de trois côtés de la cour de l'intendance, en ordre serré, sur deux +rangs à quatre-vingts centimètres, les vingt-six sous-officiers, les +cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files, +la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout équipée de neuf, brossée, +rasée, astiquée, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au +commandement de «Garde à vous!» mugi par le capitaine et sur deux +roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrèrent, +s'immobilisèrent, le bras collé à l'arme, le regard fixe et le nez +roide, nous comprîmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf, +présentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une armée de soldats +de plomb sortis correctement de leur boîte, avait l'air de lui +dire:—Est-ce joli, ça, <i>Donnerwetter!</i> est-ce propre, est-ce dressé! +</p> +<p> +A mon grand étonnement, il n'y eut pas de manœuvre, pas le moindre +mouvement d'arme ou de marche. Assistés du premier-lieutenant Poppe et +du vice-feldwebel Biertümpel, les deux officiers passèrent lentement le +long de la ligne, s'arrêtant tous les quatre ou cinq pas pour vérifier +un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchière, discutant +longuement à voix basse sur un détail d'équipement, la ternissure d'un +bouton ou la pression d'une courroie. C'était bien une revue, au sens +précis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils +faisaient sortir un homme du rang. +</p> +<p> +—Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu? +</p> +<p> +—Bohnenstengel. +</p> +<p> +—Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour! +</p> +<p> +Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le +mesurer de droite et de gauche, de biais et d'équerre, et supputer +l'équilibre de son ajustement. +</p> +<p> +—Trois centimètres de déviation pour le sac, deux pour le ceinturon! +annonçait Kaiserkopf. +</p> +<p> +Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de +tir à genou, de tir accroupi, de tir couché; on lui donnait l'ordre de +mettre le havresac à terre, de le déboucler, d'en extraire la boîte à +graisse ou la brosse à dents, de le reboucler et de le réendosser, le +tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute +son énergie. +</p> +<p> +—Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomètre en main, le +capitaine Kaiserkopf. +</p> +<p> +Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un +doigt sa moustache. +</p> +<p> +On termina par une inspection détaillée des sous-officiers et des +quatre musiciens. Il était midi trente-cinq quand retentit le +commandement libératoire: «Rompez!» Pour la première fois de ma vie +militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition. +</p> +<hr /> +<p> +Je retrouvai à la cantine la société de la veille, beaucoup augmentée, +car tout le monde était présent. Faute de place, plusieurs officiers +mangeaient debout. Le major von Putz lui-même était là, ventripotent et +très excité, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la +cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour +principale. +</p> +<p> +—Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu +un bataillon pareil. Il me semblait que j'étais général de brigade! +</p> +<p> +Je m'informai des nouvelles. La matinée avait été si occupée que +personne n'avait encore lu les journaux. Kœnig, qui en détenait un, le +dévorait en même temps que son ragoût de porc, ou, pour parler comme +Schimmel, son <i>eingemachtes Schweinfleisch</i>. +</p> +<p> +—Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de régler le +conflit dans une conférence. L'Italie veut une médiation des quatre +puissances non intéressées: Italie, Grande-Bretagne, France et +Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur. +</p> +<p> +—<i>Verdammter Schwindel!</i> bougonna Schimmel, nos diplomates ne f..... +donc rien?... +</p> +<p> +En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je +fus charmé de voir paraître à mes yeux l'objet choyé d'une diplomatie +princière, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne. +</p> +<p> +—Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue. +</p> +<p> +Je dois expliquer que j'étais devenu son «cher ami» pour lui avoir prêté +souventes fois de l'argent, ce dont je n'étais pas peu fier, et ces +emprunts réitérés du noble Hildebrand à ma bourse étaient même, à ma +connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il eût jamais +données. +</p> +<p> +—Cher ami... khrr, khrr... je suis enchanté... +</p> +<p> +Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois +paroles sans les interrompre d'une sorte de râclement de la gorge, très +aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez près le jurement +d'un chat en colère. Ses quatre poils de moustache hérissés et ses yeux +verts changeants achevaient de lui conférer sa ressemblance avec ce +félin. +</p> +<p> +—Je suis enchanté... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai passé +brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon +grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass. +</p> +<p> +—Très heureux... tous mes compliments, cher baron. +</p> +<p> +—Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte épée pour dans +quinze jours? +</p> +<p> +—Vraiment? +</p> +<p> +—Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la +guerre. +</p> +<p> +—Sapristi!... Et vous croyez à la guerre? +</p> +<p> +—Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains. +</p> +<p> +—Ah! ah! voyons? s'écrièrent Kœnig et Schimmel intéressés. +</p> +<p> +—Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre +éclatera... dans quatre jours. Elle nous sera déclarée... khrr, khrr.. +par la Russie. Vingt-quatre heures après... khrr, khrr... nous +envahissons la France. +</p> +<p> +—Par où? demanda Schimmel. +</p> +<p> +—C'est le secret... khrr... du grand État-major. Mais je consens... +khrr, khrr... à le trahir pour vous. Sachez donc, <i>meine Herren</i>, que +tandis que nous portons trois armées sur la frontière... nous en jetons +quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse. +</p> +<p> +—C'est impossible, déclara Kœnig. +</p> +<p> +—Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach. Quatre armées. Le Rhin franchi sur vingt points à la +fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvètes... khrr, khrr... et +les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est à nous. Zurich, Berne, +Fribourg occupés... khrr... Lausanne emporté... khrr... Genève +pulvérisé... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, vallées du +Jura, nous débordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besançon, +Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges détruits... +khrr... la France coupée en deux... khrr, khrr... Pendant que nous +tenons la ligne de la Loire, l'armée de Metz rompt la digue de Verdun... +khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons +une armée sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En +deux mois, la France annihilée est réduite à se rendre... khrr, khrr... +Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons +l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, <i>meine Herren</i>, le plan +du grand État-major... khrr, khrr, khrr... +</p> +<p> +—Vous êtes fou! s'écria Kœnig qui avait suivi ce développement avec une +impatience marquée. Tout ce beau plan pèche par la base. La Suisse est +un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la +neutralité a été reconnue par l'Europe. +</p> +<p> +Démonté par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource +que d'arguer de son ignorance. +</p> +<p> +—Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me +l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirmé... +</p> +<p> +—On vous en a conté, mon bon. La neutralité helvétique est inviolable +et constitue pour nos armées un obstacle beaucoup plus infranchissable +que celui des forteresses françaises. Nous ne pouvons passer par la +Suisse. +</p> +<p> +—Ce ne serait pourtant pas si bête, murmura Schimmel pensif. +</p> +<p> +—Ce ne serait pas si bête évidemment, dit Kœnig, mais ce serait +déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force, +c'est notre droit. +</p> +<p> +—Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le +droit? +</p> +<p> +—Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a +pas à le respecter, répliqua Kœnig avec irritation. Bismarck entendait +que là où le droit n'existe pas ou est contestable, la force le crée, ce +que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine... +</p> +<p> +—La force était de notre côté, fit Schimmel. +</p> +<p> +—Oui, reprit Kœnig. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La +France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la +reconquérions par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement +d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'état de neutralité +permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseillé, même dans +un intérêt stratégique éminent, la violation du territoire suisse. +</p> +<p> +La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les «khrr, khrr» +du baron et les «parfaitement», «très juste» de Max Helmuth, lequel +approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y +compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse +équivalait pour lui à la dignité d'officier. On parla du Danemark, du +Hanovre, du partage de la Pologne et l'on fût remonté aux invasions des +Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en +révolution toute l'assemblée des dîneurs. +</p> +<p> +Nous étions justement en train de partager la Pologne en même temps +qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant +du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout +essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue +sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et +suspendre toutes les fourchettes. +</p> +<p> +—Messieurs, j'arrive... bégayait-il, j'arrive des bureaux de la +<i>Gazette de Mag... de Magdebourg</i>. On vient de recevoir... une dépêche. +J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire. +</p> +<p> +Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore +quelques instants, puis commença d'une voix à peine moins haletante: +</p> +<p> +—«Vienne, 28 juillet»... Messieurs, c'est une dépêche de Vienne.... «Le +<i>Journal officiel</i> de la double monarchie publie la déclaration +suivante... suivante, signée du ministre des Affaires Etrangères, le +comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas +répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avait été +remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Bel... Belgrade, à la date +du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la +né... se trouve dans la nécessité... +</p> +<p> +On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine +Kaiserkopf tomba comme une bombe: +</p> +<p> +—<i>Sauf!</i> +</p> +<p> +—«... Nécessité, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-même à la +sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet... +effet, à la force des armes...» +</p> +<p> +Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le +monde était debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des +têtes, pour réclamer le silence, car il n'avait pas fini. +</p> +<p> +—Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la déclaration +impériale... périale et royale. Écoutez. +</p> +<p> +Il prononça d'une voix forte: +</p> +<p> +—«L'Autriche Hongrie... se considère donc, de ce moment, en état de +guerre avec la Serbie.» +</p> +<p> +Ce fut du délire. Des casquettes volèrent. On monta sur les tables. Les +<i>hoch!</i>, les <i>heil!</i>, les <i>hurra!</i> ne cessaient pas. Les majors +s'étaient précipités vers l'adjudant pour relire la bienheureuse +dépêche. Kaiserkopf hurlait comme un démon. Des officiers dansaient, +d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle, +gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue +multicolore d'une frénésie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres. +</p> +<p> +—Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait éperdument Hildebrand von +Waldkatzenbach. +</p> +<p> +Et tout à coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines +jaillit, éclata en une harmonie énorme, terrible et mystique le choral +exaltant du <i>Deutschland, Deutschland über alles</i>, dont la mélodie n'est +autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une +minute inoubliable!... +</p> +<hr /> +<p> +Aussi, je laisse à penser quelle gravité, quel enthousiasme signalèrent, +une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent +l'arrivée du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble +marquèrent les mouvements et les présentations d'arme. Du haut en bas, +la grande nouvelle avait filtré, des officiers aux feldwebels, de +ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple +annonce qu'une déclaration de guerre avait été faite quelque part en +Europe transformait déjà l'atmosphère et nous jetait en pleine fièvre +belliqueuse. Chacun avait maintenant revêtu l'uniforme de guerre, +jusqu'au major von Nippenburg, qui présentait son bataillon au colonel +von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant +Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel +spectacle! Entre ses favoris à l'autrichienne et sous ses lunettes d'or, +le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogné comme une taupe, +dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz +avait été superbe, la nôtre, on peut le dire, fut incomparable. +</p> +<p> +Mais ce fut bien autre chose, à quatre heures, quand les trois +bataillons se trouvèrent réunis. Il semblait que la cour principale, de +dimensions pourtant colossales, fût trop petite pour contenir cette +masse d'hommes. Assemblés par colonnes de sections, les douze +compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les +serre-files, chacune derrière son capitaine à cheval, les lieutenants +chefs de section à droite, les gradés d'aile gauche à gauche, les +drapeaux à la droite des troisièmes compagnies avec leurs cravates aux +couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde, +construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbelé de pointes de +casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume I<sup>er</sup> +paraissait ordonner la revue du geste de son sabre levé. +</p> +<p> +Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil +oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine +d'état-major Morgenstein, qui remplaçait au commandement du troisième +bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, évoluaient de-ci de-là, +au pas souple de leurs bêtes, se joignaient, se séparaient, se +retrouvaient de nouveau, traçant des figures de quadrille comme dans une +piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crépita au corps +de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se +porta à la rencontre d'un groupe d'officiers généraux qui faisaient leur +entrée par la petite porte de la caserne. Je reconnus le général-major +von Morlach, qui commandait notre brigade, le général-lieutenant von +Zillisheim, commandant la division, le général de la cavalerie von +Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un +colonel et un lieutenant-colonel d'état major et deux ou trois officiers +d'ordonnance. Tous étaient à pied et en petite tenue. L'épée à la main, +penché sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint +avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs +éperons et de leurs dards de sabres, du côté de Guillaume I<sup>er</sup>, la +galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les +cornets sonnèrent et les chefs de bataillons crièrent de tous leurs +poumons: +</p> +<p> +—<i>Præsentiert's Gewehr!..... Præsentiert's..... Gewehr!</i> +</p> +<p> +Comme un immense mécanisme d'horlogerie, le mouvement se déclencha, +raide, dans le bruissement des manches de tunique ployées et des biceps +saillis. +</p> +<p> +Nous restâmes ainsi cinq minutes. Les généraux faisaient avec lenteur le +tour de Guillaume I<sup>er</sup>, plongeant voluptueusement leurs yeux âpres dans +cette haie profonde de fusils. +</p> +<p> +Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurlé par les trois chefs: +</p> +<p> +—<i>Gewehr... ab!</i> +</p> +<p> +Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de +tonnerre. +</p> +<p> +—Taratata!... taratata!... trompetèrent de nouveau les cornets. +</p> +<p> +—<i>Seitengewehr... auf!</i> +</p> +<p> +Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'eût +aiguisée un titan, et les baïonnettes jaillirent. +</p> +<p> +—<i>Das Gewehr... über!</i> +</p> +<p> +La forêt métallique se dressa. Elle perça la nappe du soleil déclinant +qui la fit étinceler de toutes ses pointes. +</p> +<p> +Une force surhumaine émanait de cet ensemble massif. Le poids en +semblait décuplé par l'espace restreint où elle se tassait. J'en étais +ému, tremblant jusqu'aux moelles. Même aux grandes manœuvres, je n'avais +rien éprouvé de pareil. +</p> +<p> +Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le +terrible œil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait +maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrière énorme de son +cheval, la mince ligne de l'épée dépassant légèrement la patte de +l'épaule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonné, +du gant impérieux du colonel von Steinitz, d'exécuter la moindre +évolution. Mettant pied à terre, le colonel rejoignit les généraux et +leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le +bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour +des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur +leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de +fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du régiment +elle-même, groupée dans un angle, toute gonflée de ses bombardons, de +ses trombones, de ses ophicléides, épauletée de ses nids d'hirondelles, +avec son stabshoboïst, ses neuf musiciens sous-officiers et son +tambour-maître armé de sa canne enrubannée à pomme d'argent, s'abstint +de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares. +</p> +<p> +Leur promenade terminée, notre surprise ne fut pas moindre de voir les +généraux s'engager mystérieusement dans l'escalier qui montait chez le +colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, après +avoir commandé le repos aux troupes. Nous attendîmes longtemps. +Descendus de leurs bêtes, les capitaines avaient pris place à leur tour +sous la statue de Guillaume I<sup>er</sup> et, tout en surveillant de l'œil leurs +compagnies, discutaient gravement à voix basse. Les havresacs avaient +été mis à terre et les faisceaux formés. +</p> +<p> +A sept heures, on commença à faire souper les hommes. On les envoyait +compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure +pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour +dépêcher un morceau. +</p> +<p> +La nuit tombait quand nous vîmes reparaître les généraux. Ils s'en +allèrent aussi sobrement qu'ils étaient venus, et nous entendîmes le +lointain ébrouement de leurs automobiles. Nous remarquâmes alors que +notre colonel, qui les avait reconduits à l'entrée, arborait maintenant +l'uniforme de guerre. +</p> +<p> +A dix heures, les voitures du train commencèrent à partir. Les premières +furent celles du train régimentaire, comprenant les fourgons à bagages, +les fourgons à vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de +combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et +la voiture médicale; toutes étaient à deux chevaux et sans lumières. La +compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pièces portées +sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine +d'hommes. +</p> +<p> +A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major +von Putz en prit la tête. +</p> +<p> +Nous vîmes la première compagnie disparaître dans le gouffre obscur de +la grande porte; puis la seconde, puis la troisième puis la quatrième. +Il était minuit vingt quand la dernière section eut été avalée par +l'ombre. +</p> +<p> +A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta à cheval. Le major von +Nippenburg vint se placer à son côté et après avoir consulté sa montre, +cria de sa voix de fausset: +</p> +<p> +—<i>Rechts um! Das Gewehr... über!... Marsch!</i> +</p> +<p> +—<i>Marsch!... Marsch!...</i> répétèrent les lieutenants. +</p> +<p> +Et nous nous trouvâmes noyés dans l'obscurité et dans l'air soudain plus +pur de l'extérieur, tandis que retentissait derrière nous le «<i>Gewehr... +über... Marsch!... Marsch!</i>» de la sixième compagnie du capitaine +Tintenfass. +</p> +<hr /> +<p> +Par des rues désertes et à peine éclairées nous fûmes dirigés sur la +gare de Neustadt. Les abords en étaient gardés par des sentinelles +prises dans notre quatrième bataillon, qui restait au dépôt. Sur le quai +d'embarquement, nous retrouvâmes, enveloppés dans leurs manteaux, le +colonel von Steinitz et les généraux de l'après-midi. Le premier +bataillon était déjà loin. +</p> +<p> +Un long train nous attendait. J'espérais pouvoir m'installer en première +classe avec les officiers, mais j'étais toujours de service et je dus +monter en troisième avec mes hommes. Les ordres étaient stricts: pas de +cris, pas de chants, pas de lumières, et, sitôt le jour venu, tous +stores baissés. Un peu après deux heures, le train s'ébranla, sans autre +bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des +officiers généraux restés sur le quai qui faisaient le salut militaire. +</p> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0005" id="h2H_4_0005"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + IV +</h2> + +<p class="p2"> +—Où diable sommes-nous? s'écriait, vingt-six heures plus tard, +l'élégant lieutenant von Bückling en promenant son monocle ahuri et son +oeil mal éveillé sur un paysage qu'il ne connaissait pas. +</p> +<p> +Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement, +au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De +droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin +brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de +tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait +le coup d'ongle d'un clocher. +</p> +<p> +—Où diable sommes-nous? +</p> +<p> +Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers +dégringolaient des wagons, se concertaient hâtivement avant de procéder +au débarquement du bataillon. Sur le quai, jambes écartées, la badine à +la main et le cigare à la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le +feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait +dans les volutes de leur fumée, comme pour nous dire:—Vous allez voir +quels beaux cantonnements nous vous avons préparés! +</p> +<p> +Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et +du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On eût cru que les deux +hommes allaient s'embrasser. +</p> +<p> +—Ah! cochon de feldwebel! s'écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as +bien manqué depuis huit jours que tu es loin! +</p> +<p> +—Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant à faire, +j'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de +pays! +</p> +<p> +—Mais où diable sommes-nous? continuait à demander le lieutenant von +Bückling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai. +</p> +<p> +Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié +ce qui était visible du paysage: +</p> +<p> +—Ce doit être le camp d'Elsenborn. +</p> +<p> +La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un +soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent. +Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues +constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hauts, +une maison à deux étages, la tourelle d'un observatoire, arrêtaient le +regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts. +</p> +<p> +Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur +ses cantonnements. +</p> +<p> +Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. De toutes ses +ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes +et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats +gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux +pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tête ronde dominée par +la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en +avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la +ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouges, à +la longue baïonnette aiguë comme une tarière; puis les gros scarabées de +l'artillerie, avec leur casque à boule, leur col noir, leurs pattes +d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs +et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils; les chasseurs, +verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et +leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit +articulé de brandebourgs; les uhlans à chapska plate comme un dos de +punaise; les infirmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les +aérostiers, le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule, +porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut +bottés, membrus et coléoptériques, semblables aux gros oryctes +boursouflés, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout +lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque. +</p> +<p> +Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la +fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un +large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait +surprendre l'extraordinaire bruissement, nul œil n'en pouvait soupçonner +l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il +d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la +ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente +crécelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des +résonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes décharges +des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre l'air de +leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains +ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient. +Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités +surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait, +cliquetait, chantait, s'égosillait. Des frémissements d'élytres, des +claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés, +comme si l'énorme amas ravageur s'apprêtait à prendre subitement son vol +pour aller s'abattre quelque part au loin. +</p> +<p> +Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison +d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents. +Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs +parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres étroites, +l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux +chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses +ordonnances d'une petite maison isolée. Il y avait des cuisines, des +boulangeries, un casino pour les officiers, un petit théâtre pour les +soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait +très chaud; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous +respirions avec délice le plein air libre du camp, chargé des aromes de +l'été et du souffle vivifiant des forêts. +</p> +<p> +Un jour, deux jours passèrent. Des troupes partaient, d'autres +arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'était un +continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour, +leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit, +leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août. +N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui se préparait, le séjour +d'Elsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices +occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en +haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus +grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du +sous-officier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais +leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs +opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves +événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère +d'attente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits. +Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour +de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains. +Nous apprenions ainsi que les premières hostilités avaient éclaté entre +Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des +explications à la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'état +de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges +couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance +avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Président de +la République avait été assassiné. +</p> +<p> +—En tout cas, disait Schimmel, les Français doivent être à l'heure +actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes à +trois poils. Ils ne marcheront pas. +</p> +<p> +—Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Kœnig, c'est où l'on va nous +envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord. +</p> +<p> +Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major +von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en +concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld. +</p> +<p> +—Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement. +</p> +<p> +Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs +entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup +plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von +Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé +l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se +départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur +marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre +militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de +stratégique. +</p> +<p> +Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui +convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des +cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en +captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses +terribles jurons. +</p> +<p> +Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs +dortoirs, après même le <i>Kommers</i> des officiers, qui durait jusqu'à onze +heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle +feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus +cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses: +</p> +<p> +—Pas de femmes!... Pas de femmes!... +</p> +<p> +Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit, +tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes», +l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser +du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile, +la lampe laborieuse de colonel. +</p> +<p> +Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes +rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à +m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de +commerce et M<sup>me</sup> la conseillère de commerce, l'un lisant son <i>Berliner +Tageblatt</i>, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et +pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de +Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa +journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de +Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans +ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa. +</p> +<hr /> +<p> +Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux +journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de +nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines, +venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la +nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre +du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette +bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à +ses officiers. +</p> +<p> +Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le +camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans +cet entrepôt; il y en avait du VIII<sup>e</sup> corps, du IX<sup>e</sup>, du II<sup>e</sup>; tout le VII<sup>e</sup> +y paraissait concentré; ils y restaient deux, trois jours, puis ils +filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la +tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud, +d'autres vers l'ouest. +</p> +<p> +Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures +avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée +par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève, +elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les +trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur +des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes +sur le flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait +une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes +après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives +d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra, +tressaillit, remua. C'était tout gris, sans éclat, comme une immense +tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir là l'effectif +d'une division. +</p> +<p> +Déjà de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le café et les +bissacs à vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande +gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées, +ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses +passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un +trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je +distinguai un dôme, un clocher, une forêt de cheminées usinières. +</p> +<p> +—<i>Aachen</i>, prononça-t-il. +</p> +<p> +Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous eût +fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Kœnig +identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin de nous sur +la gauche. +</p> +<p> +—Je n'y comprends rien, murmurait-il. +</p> +<p> +Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel +était pourtant très pur de ce côté-là. Nous nous regardâmes interdits. +Soudain, l'œil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie. +</p> +<p> +—Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix. +</p> +<p> +Un nouveau grondement roula. +</p> +<p> +Kœnig prononça tout pâle: +</p> +<p> +—On se bat en Belgique! +</p> +<p> +On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde +vibration que prolongeaient les échos. Nous écoutions, oubliant notre +déjeuner. Nous nous demandions encore si c'était vraiment le canon et +non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes étaient +diverses: Schimmel rayonnait, Kœnig demeurait comme hébété, le +premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles, +étudiait la direction de son; pour moi, je me sentais très ému. Quant au +lieutenant von Bückling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à +poings fermés. +</p> +<p> +—C'est bien le canon, décida Poppe. On tire du côté de Liége. +</p> +<p> +En même temps, le roulement d'un train venait se marier à celui de +l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain, +étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une +harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait +sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en +sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près +devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des +soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes; on +distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie. +</p> +<p> +Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes +cesser de se repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur +tour; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On +s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction +de l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme +une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en +compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux +autres, jusqu'à les étouffer un instant dans un crescendo de tempête: +</p> +<p> +—Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?... +</p> +<p> +—Poum!... poum!... poum!... reprenait Liége. +</p> +<p> +—Le canon!... le canon!... +</p> +<p> +Et le roulement d'un second train déferlait à son tour de l'horizon, se +substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables +jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des +drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants +hourras, en brandissant des bras frénétiques qui secouaient ou faisaient +voler des casquettes. +</p> +<p> +—Rrrroum!... poum!... +</p> +<p> +C'était la guerre. +</p> +<p> +Nous vîmes passer, très excité, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait +en hâte, la tunique déboutonnée, une canette dans une main, un saucisson +dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans +s'arrêter: +</p> +<p> +—Bon appétit, messieurs!... <i>Donnerwetter!</i> ça chauffe par là-bas!... +C'est la guerre!... <i>Krieg!</i>... <i>Krieg!</i>... +</p> +<p> +Nous lui répondîmes par un triple <i>hoch!</i> qui accompagna d'un chorus +d'ovation ses fortes enjambées. +</p> +<p> +Seul Kœnig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout +déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que +parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger tremblement +agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait le train +en marche vers l'ouest, écoutait le canon. +</p> +<p> +—Qu'avez-vous, lieutenant Kœnig? fit Poppe qui l'observait +curieusement. +</p> +<p> +Kœnig n'entendit pas. En tout cas, il ne répondit rien. +</p> +<p> +Un «khrr, khrr...» reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que +du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le +tirer de sa méditation. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre +poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance +de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat +découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe. +</p> +<p> +—Eh bien, Herr Kœnig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre +jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr, +khrr... un pays neutre! +</p> +<p> +—La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua Kœnig agacé. +</p> +<p> +—La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de +tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la +manœuvre est la même... khrr... Je vous annonce, <i>meine Herren</i>, que +dans cinq jours nous serons à La Haye. +</p> +<p> +—<i>Herrlich!</i> applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le +baron, vous voulez peut-être dire Bruxelles. +</p> +<p> +—Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est +tout un. +</p> +<p> +—Taisez-vous, fit Kœnig avec irritation, vous ne dites que des +sottises! +</p> +<p> +—En attendant, Herr Kœnig, faites-moi le plaisir de reconnaître... +khrr, khrr... +</p> +<p> +—En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Kœnig hors de +lui. +</p> +<p> +—Qu'avez-vous donc, lieutenant Kœnig? répéta Poppe. +</p> +<p> +Cette fois Kœnig entendit. Il tressaillit, regarda le +premier-lieutenant, puis répondit aussi calmement qu'il put: +</p> +<p> +—Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en +Belgique. +</p> +<p> +—Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratégiques. +N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi? +Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la +Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von +Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour opérer un vaste mouvement +tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de +l'adversaire. +</p> +<p> +Le baron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il +n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire +craquer sa tunique. +</p> +<p> +—Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie. +</p> +<p> +Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieurement, +Kœnig répliqua: +</p> +<p> +—Et les traités? +</p> +<p> +—Quels traités? prononça Poppe de son ton tranchant. +</p> +<p> +—Les traités, les conventions internationales! +</p> +<p> +Poppe le toisa d'un sourcil sévère. +</p> +<p> +—Sachez, mon cher, que les traités sont faits pour le temps de paix, et +non pour le temps de guerre. +</p> +<p> +—Parfaitement, ponctua Helmuth. +</p> +<p> +—La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte +dans une guerre européenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur +le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous +assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon +sentiment, lieutenant Kœnig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de +l'armée. +</p> +<p> +—C'est une honte! partit alors Kœnig oubliant toute prudence. Les +traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris +cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités +sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à +l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il +garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste +indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous +garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais +j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons +n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!... +</p> +<p> +Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes: +</p> +<p> +—Assez gueulé, Kœnig!... D'ailleurs, vous êtes absurde. +</p> +<p> +Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant +Poppe: +</p> +<p> +—Notre ami le lieutenant Kœnig est surmené. Il a eu du mal, cette +nuit, avec sa section. Il faut l'excuser... +</p> +<p> +Kœnig se mordit les lèvres. +</p> +<p> +—Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre +nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en +se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même. +</p> +<p> +Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr» +particulier. +</p> +<p> +Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître +le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et +absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques +feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans +une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au +régiment: +</p> +<p> +—Voilà, <i>Donnerwetter!</i> exultait-il: depuis deux jours nous sommes en +Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes. +C'est du beau travail, <i>Potztausend</i>! Et dire que nous ne savions rien +de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment +n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de +tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!... +</p> +<p> +Très excités par ces nouvelles, nous le pressions de questions. Où en +étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée +belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait +rien de plus, sinon que Liége avait la prétention de résister et que la +France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été +déclarée. +</p> +<p> +—Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du général von Zillisheim qui +sera lu aux troupes à midi, après leur repos. +</p> +<p> +Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il +tenait à la main. Schimmel lut: +</p> +<div class="quote"> +<p><i>Soldats allemands de la 7<sup> e</sup> division de réserve!</i> +</p> +<p> +<i>La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est +livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre +pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées +près de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous +considérer comme en état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes +troupes de Magdebourg ont été désignées pour opérer avec nos armées du +nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la +neutralité a déjà été violée par des officiers français qui, sous un +déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour +pénétrer en Allemagne.</i> +</p> +<p> +<i>Soldats de la 7<sup> e</sup> division de réserve, l'Empereur compte sur vous!</i> +</p> +</div> + +<p class="right p2"><span class="sc">Général-Lieutenant von Zillisheim. </span></p> + +<p class="p2"> +—Est-ce torché! savoura Kaiserkopf. +</p> +<p> +Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme le capitaine +Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du +jour, telle était l'indignation où nous jetait la déloyauté de ces +scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous à la +barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de +guerre et poussaient l'ignominie jusqu'à violer les premiers la faible +et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert +d'imprécations qui s'éleva à leur adresse: +</p> +<p> +—Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les +salauds: dans quinze jours nous serons à Paris!... +</p> +<p> +Schimmel criait: +</p> +<p> +—Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont poussés à ces actes +de démence... Pauvre France! Malheur à elle!... +</p> +<p> +Puis se tournant vers Kœnig: +</p> +<p> +—Eh bien, qu'en dites vous? Êtes-vous rassuré?... Vous voyez, mon cher, +que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique. +</p> +<p> +Kœnig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui +avait un instant porté les marques d'un violent drame intérieur, +recouvrait peu à peu son calme et son aspect coutumiers. +</p> +<p> +—Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir +le droit avec soi. +</p> +<p> +Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade +s'activait et semblait augmenter d'intensité: +</p> +<p> +—Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges +résistent-ils? +</p> +<p> +—Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux, +<i>Donnerwetter!</i> ça nous intéresse-t-il? Si les Belges résistent, nous +tapons dessus, voilà tout! +</p> +<p> +Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et +dormir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur +les pentes herbues, les hommes étaient allongés comme des cadavres, et +l'on eût dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent été les +ronflements qui secouaient tous ces corps vautrés, les faisceaux bien +alignés et les sentinelles debout, détachant sur le ciel clair leurs +silhouettes espacées. Le soleil de six heures montait progressivement à +l'est, faisant étinceler les surfaces miroitantes des fermes, des +fumiers, des étangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle. +</p> +<hr /> +<p> +—<i>Sammlung!... An die Gewehre...!</i> +</p> +<p> +A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur +toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries +retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent +lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse +tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne +national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au +drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante +et sobre dont la 7<sup>e</sup> division de réserve apprit la déclaration de guerre +et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne. +</p> +<p> +Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions +fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de +là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un +train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler +un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver +gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le +paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une +invasion. +</p> +<p> +Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie +lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais +jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour +chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct +d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à +mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé, +avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil +caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent +longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire, +blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de +rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites +pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et +puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et +des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils +traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements +la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le +firmament occidental. +</p> +<p> +Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions +de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode +qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier +aperçu de la guerre. +</p> +<p> +Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux +interminables trains de matériel vide qui par la voie montante +refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que +remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats +bizarrement accoutrés. +</p> +<p> +—Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur +l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses +jumelles. +</p> +<p> +Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les +banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains, +qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les +lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns +étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir +leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans +des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges. +</p> +<p> +—Nom de Dieu, des blessés!... +</p> +<p> +L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi +extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer +quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se +regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des +blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en +avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les +avait ainsi arrangés?.... +</p> +<p> +J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement: +</p> +<p> +—Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!... +</p> +<p> +Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il +n'assénait pas lui-même. +</p> +<p> +Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!... +C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la +grande bagarre?... +</p> +<p> +Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut +stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie +sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau. +Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare +et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous +le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques +soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt +minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues +des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et +d'interroger les blessés. +</p> +<p> +De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables +soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des +voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal +voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de +sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de +vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le +ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres +stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la +pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles +et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés, +intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient +là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs +broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des +linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se +répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les +portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces +de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de +flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se +dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant +l'atmosphère et soulevant le cœur. D'épais essaims de mouches +enveloppaient le train comme un charnier. +</p> +<p> +—Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra +dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a +fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes. +</p> +<p> +—Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je. +</p> +<p> +—Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade. +</p> +<p> +Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient +ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train, +expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent +quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges, +également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux +fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes +bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la +veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois +étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en +échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du +dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir +de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la +figure brûlée de poudre, sans pansements, l'œil et le nez emportés, me +demanda en français: +</p> +<p> +—Sommes-nous en Allemagne? +</p> +<p> +Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand: +</p> +<p> +—Tâchez de nous faire donner un peu à boire. +</p> +<p> +Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au +dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les +prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola. +J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur +l'asphalte, me décocha durement: +</p> +<p> +—Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis. +</p> +<p> +Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la +casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train, +tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires. +</p> +<p> +—En routa!... La voie est libre... <i>Geschwind!</i>... <i>Aussteigen!</i>... +</p> +<p> +Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent. +</p> +<p> +Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri +de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se +disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient +des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur +d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais +m'évanouir. +</p> +<p> +Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un +autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le +croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active, +jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets +trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de +drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions: +«<i>Nach Paris!</i>... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal +des Veuves à Montmartre!... <i>Gott mit uns!</i>...» Des accordéons +beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait <i>Morgenroth, +Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod</i> et <i>Kürassier sind lustige +Brüder</i>. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie. +</p> +<p> +Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et +les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez +dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence +et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je +joignis férocement ma voix au sabbat. +</p> +<p> +Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare +celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes +recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre +les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les +enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires. +</p> +<p> +Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un +imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on +entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait. +D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De +distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou +moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint +inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une +distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses +préparatifs. +</p> +<p> +A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en +route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de +cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et +de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux +bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de +ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout +pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures +pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et +nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les +roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le +gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie, +précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie, +un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de +caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service, +une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade +partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre +kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous +étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie +d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La +tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras +de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux +et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre. +</p> +<p> +Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur +notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une +forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la +route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la +poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne +tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous +progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous +distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque +la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement +mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne +l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal +couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois. +</p> +<p> +—Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en +dégageant un geste indicatif. +</p> +<p> +Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci. +</p> +<p> +Mes soldats se poussaient joyeusement du coude. +</p> +<p> +—Nous sommes en Belgique, disait l'un. +</p> +<p> +—Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre. +</p> +<p> +—S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième, +j'espère qu'ils y sont restés! +</p> +<p> +Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de +douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé, +disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre +et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et +construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se +découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons +à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche +rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le +délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le +chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain, +le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par +l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs +troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se +distendaient trois pendus. +</p> +<p> +Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène, +la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus +solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur +le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance +allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux +hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler +démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs +longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui +collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre +dégringola et fit flac! dans le ruisseau. +</p> +<p> +Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par +extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de +patriotisme: +</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p><i>Es braust ein Ruf wie Donnerhall,</i> </p> +<p><i>Wie Schwertgeklirr und Wogenprall:</i> </p> +<p><i>Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!</i> </p> +<p><i>Wer will des Stromes Hüter sein?</i> </p> +</div> +</div> + +<p> +Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du +sous-officier, suivit en chœur: +</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p><i>Lieb Vaterland, magst ruhig sein,</i> </p> +<p><i>Lieb Vaterland, magst ruhig sein:</i> </p> +<p><i>Fest steht und treu die Wacht am Rhein!</i> </p> +</div> +</div> + +<p> +Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis +que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du +soleil levant. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!</i></p> +</div></div> +<p> +Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans +les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un +à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait +plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel +Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait +jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur +les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous +ses jupes un geste obscène. +</p> +<p> +Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux +d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous +marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait +désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements +jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De +distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau +charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et +ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient +hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes, +de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans +belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait, +ininterrompue, au sud-ouest. +</p> +<p> +Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la +brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer +l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous +foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous +bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le +cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre +approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en +franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous +surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue +dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables +troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement +déployé. +</p> +<p> +—La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite +de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en +désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon. +</p> +<p> +—La Meuse!... répétèrent des voix. +</p> +<p> +Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs +mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et +se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs +reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de +forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou +d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes; +une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du +côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière +toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de +cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse, +emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade. +Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer +et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou +violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante. +</p> +<p> +Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de +compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en +sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné +d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes +défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait +un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos +regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille +replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte, +les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la +hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et +blanc. +</p> +<p> +—Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras. +</p> +<p> +Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent: +</p> +<p> +—<i>Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!</i> +</p> +<p> +Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un +seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés +de nos semelles. +</p> +<p> +—<i>Achtung!... Augen rechts!</i> +</p> +<p> +Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval +noir. +</p> +<p> +Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier +du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach, +qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait +respectueusement les bataillons. +</p> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0006" id="h2H_4_0006"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + V +</h2> + +<p class="p2"> +Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de +coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche, +l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil +d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division +s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était +sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon +von Putz ayant disparu dans la direction de l'est. +</p> +<p> +Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour +voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de +troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes +qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur +ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous +les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille +bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait +et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands +avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes, +lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables +sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du +25<sup>e</sup> aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps, +surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades +crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches +civils que l'on exécutait. +</p> +<p> +A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni +journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait +d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille +en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en +déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la +canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent, +jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste +brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en +supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la +fureur. +</p> +<p> +Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes +quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des +trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des +colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros +villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en +habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient +devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège +d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une +douzaine de uhlans. +</p> +<p> +—Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on? +</p> +<p> +—<i>Vorwærts!</i> aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient +et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons. +</p> +<p> +Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et +un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde +affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route, +où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des +traînées sanglantes. +</p> +<p> +Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: <span class="sc">VISÉ</span>, +2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais +pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit: +</p> +<p> +—C'est sur la Meuse. Il y a un pont. +</p> +<p> +Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au +croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement +à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à +Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du +matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus +de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes. +</p> +<p> +Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse +aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une +buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre +des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les +premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de +bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que +nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses +maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des +murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme +des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants +offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons +croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes +rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait +par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie. +</p> +<p> +—Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme. +</p> +<p> +Et il entonna son couplet favori. +</p> +<p> +Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu +jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le +spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible. +Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies. +Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés +de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de +vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On +marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des +tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des +objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait; +on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du +fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de +tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses +effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du +butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou +des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de +gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait +dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre +une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée. +</p> +<p> +—Garde à vous... fixe! +</p> +<p> +On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux +allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu +les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas +précipité. +</p> +<p> +—Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront +rien!... +</p> +<p> +Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées +intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous +rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du +feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous +le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines. +</p> +<p> +Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du +terrible Wacht-am-Rhein. +</p> +<p> +De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses +environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24<sup>e</sup> régiment, le 35<sup>e</sup> des +fusiliers de Brandebourg et le 55<sup>e</sup> de Detmold paraissaient y être au +complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses. +C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu. +Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les +derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi +de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par +les armes ou emmené en captivité en Allemagne. +</p> +<p> +Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui +s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été +le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans +l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des +lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient +dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter +à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de +hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait +dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et +dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en +nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient +répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la +mort. +</p> +<p> +Le II<sup>e</sup> corps tout entier, le IX<sup>e</sup> corps et son corps de réserve, une +partie du III<sup>e</sup>, le IV<sup>e</sup> corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre +division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute +l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le +gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On +disait même que, pour hâter la manœuvre, des trains de soldats en civil +traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver +leur équipement de l'autre côté de la frontière. +</p> +<p> +Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans +les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les +allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en +pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par +des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle +étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le +monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la +guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse +de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche. +On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: <i>Gott strafe +England!</i> Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et +ce furieux <i>Gott strafe England</i> résonnaient encore comme un hallali de +gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires. +</p> +<p> +Je me mis à la recherche de Kœnig, dont la section cantonnait sur la +hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque +importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je +rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église +de Visé, dont il contemplait d'un œil consterné les cintres éventrés et +les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par +l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son +humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans +le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait +la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi. +</p> +<p> +—Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!... +</p> +<p> +Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines +des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée, +ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce +qui avait dû être quelque charmant logis du XV<sup>e</sup> siècle. +</p> +<p> +—C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela? +Qu'est-ce que ce vandalisme? +</p> +<p> +—Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des +oeufs. +</p> +<p> +—Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous +félicite pas. +</p> +<p> +—Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges +résistent-ils? C'est bien leur faute. +</p> +<p> +—Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux, +ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et +le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges +étaient deux divisions de cavalerie et le 25<sup>e</sup> de ligne: or, depuis +longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il +n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons +plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour +tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait +postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier, +c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé. +Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans +raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette +ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population. +</p> +<p> +—Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus. +</p> +<p> +Et me rappelant un mot de Schimmel: +</p> +<p> +—<i>Krieg ist Krieg</i>, formulai-je. C'est la guerre! +</p> +<p> +—Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Kœnig. Il +y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons +pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous +devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur +occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire +la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions +de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une +fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites, +mais pour le temps de guerre. +</p> +<p> +—Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des +règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la +guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur. +</p> +<p> +C'était toujours du Schimmel que je récitais. +</p> +<p> +—Non, protesta Kœnig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui +aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance +inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse +Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de +cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un +déplorable accident. +</p> +<p> +—Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous. +</p> +<p> +Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en +obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en +avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges +arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du +couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés. +Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre +fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de +voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au +chœur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux +amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de +fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers, +d'encensoirs et de tuyaux d'orgues. +</p> +<p> +—Ah! les salauds! murmura Kœnig. +</p> +<p> +Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la +victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de +paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et +d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé, +qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement. +L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait +autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque +devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de +pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son +socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa +couronne. +</p> +<p> +Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté. +Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la +fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et +allai donner pesamment du nez dans le gravat. +</p> +<p> +—Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que +par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire. +</p> +<p> +Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant. +</p> +<p> +Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque +dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite +comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de +corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de +rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré +d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade +digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au +bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits. +Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant +automatique, nous donnâmes le salut militaire. +</p> +<p> +Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Kœnig pour regagner mon +cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans +m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y +trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons +et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et +menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où +rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites +bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et +s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée. +D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons. +Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque +estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le +feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les +sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine +qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait +pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état +d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance: +</p> +<p> +—Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir +la panse! +</p> +<p> +Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et +Wacht-am-Rhein. +</p> +<p> +Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression +de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence +ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés +passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de +veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le +vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse. +</p> +<p> +Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave +qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui +quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes +une bouteille crasseuse. +</p> +<p> +—C'est des grands crus, <i>Donnerwetter!</i> des vins français!... A la +santé de notre Kaiser! +</p> +<p> +D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta +tombait dans les gobelets. +</p> +<p> +Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Kœnig +et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que +signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on +lampait, on poussait des <i>hoch</i> à l'Empereur et on s'empiffrait à la +gloire du <i>Vaterland</i>. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait +comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique. +On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne +souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison. +C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue +et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan. +</p> +<p> +Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle +qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les +premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les +ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des +esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de +marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient +aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons. +Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles +et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous +poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'œil +luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de +magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes. +</p> +<p> +—A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu +le boyau au souvenir du sexe! +</p> +<p> +Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à +la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit +de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y +avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des +bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et +un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine +prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt +avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les +regards avides s'extasiaient. +</p> +<p> +—Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait +plaisir pour votre bonne amie? +</p> +<p> +Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa +au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on +m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts +tremblèrent. J'hésitai. +</p> +<p> +—<i>Donnerwetter!</i> servez-vous donc! gueula le capitaine. +</p> +<p> +J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane +d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec +un battement de cœur. +</p> +<p> +Serait-il pour ma sœur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais +rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur +l'ennemi! +</p> +<hr /> +<p> +Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand +escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses +pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et +porté la dextre à son schako: +</p> +<p> +—<i>Melde den Herren Offizieren</i>, il y aura demain matin une levée de +lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la +compagnie. +</p> +<p> +C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos +nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux. +Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour +ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de +fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je +résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents, +l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et +voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier +d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en +Harz, Prusse: +</p> +<p class="quote"> + <i>Quelque part en pays ennemi.</i> +</p> +<p class="quote"> + Meine herzliebe Dorothea, +</p> +<div class="quote"> + <p><i>Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une + ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé + les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en + désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de + gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est + avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y + boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup + d'autres choses dont on sera content chez nous.</i> Himmlische + Dorothea, <i>je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus + précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir + de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai + promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à + merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq + Welches.</i> +</p> +<p class="right"> + <i>Votre Wilfrid pour la vie.</i> +</p> +</div> +<p> +J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille, +avec force vœux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de +commerce Hering, à ma vénérée mère, M<sup>me</sup> la conseillère de commerce +Hering, à mes chères sœurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre +domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie. +</p> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0007" id="h2H_4_0007"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + VI +</h2> + +<p class="p2"> +Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et +copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes +la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes +héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le +bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se +décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes +et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se +refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une +impeccable stratégie. +</p> +<p> +Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous +étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus +de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive +gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation, +les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes +théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On +marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces +miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le +bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne +percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les +kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans +impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands +de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu +de notre acier dans les reins. +</p> +<p> +A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de +cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses +indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche, +la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se +distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de +Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés; +plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais +indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos +sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se +trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination: +</p> +<p> +—Arriverons-nous bientôt à Paris? +</p> +<p> +A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait: +</p> +<p> +—Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous, +<i>Sacrament!</i> que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces +cochons de Français? Vous y arriverez, <i>Donnerwetter!</i> mais pas tous: +vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos +sales couennes! +</p> +<p> +Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en +plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les +champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé +comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel; +tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées; +tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant +dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous +croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les +chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait +passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un +Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres, +et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité. +</p> +<p> +Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres. +Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait +littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des +trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles, +des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des +médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la +population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de +fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait +parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se +consumer et se vider sous ses yeux. +</p> +<p> +Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir», +non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on +impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller +deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au +spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas +sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins +vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit +sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet, +n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force, +quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y +a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout +à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays. +</p> +<p> +Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en +maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant +d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux +hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait: +</p> +<p> +—Ce sont des francs-tireurs!... A mort!... +</p> +<p> +Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine +d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le +défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou +quinze ans. Hâves, l'œil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre, +l'homme essayant de protéger le petit. +</p> +<p> +—Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant, +prenant à peine le temps de les regarder. +</p> +<p> +—Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je +ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos +brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes! +</p> +<p> +—Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement! +</p> +<p> +On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un +volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent. +</p> +<p> +—Saletés!... lança l'homme avec désespoir. +</p> +<p> +On entendit une voix grêle sangloter: +</p> +<p> +—Papa!... papa!... +</p> +<p> +Un commandement retentit: +</p> +<p> +—<i>Feuer!</i> +</p> +<p> +La décharge partit dans un grand cri d'enfant. +</p> +<p> +De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce. +Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je +crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous +manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis +soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y +pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider +son arme à bout portant sur le tas sanguinolent. +</p> +<hr /> +<p> +Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une +confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville. +De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe +d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la +veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux +immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre +compagnie. Partielle jusqu'ici, l'œuvre de destruction laissait à +Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon +von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième. +Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en +avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la +Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais, +on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où +une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous +demain? +</p> +<p> +Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais +occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'œil les allures +avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six +bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils +retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient +de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les +rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas +connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à +baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa +niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai. +J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille +ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une +commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de +dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient +une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de +dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect +sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que +j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes +erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu, +venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que +demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure +que des murs calcinés et une couche de cendres? +</p> +<p> +<i>Macht nichts!</i> Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent. +Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau +le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double +oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au +sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait +d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer +quelques numéros. +</p> +<p> +Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette +grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre. +J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple +allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de +la Garde, lors de son départ de Potsdam: +</p> +<p class="quote"> + J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne + puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la + paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis + de Brandebourg! +</p> +<p> +Et dans sa proclamation notre Kaiser disait: +</p> +<p class="quote"> + Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons + jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un + cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis. + En avant, avec Dieu! +</p> +<p> +Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos: +la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car +celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la +guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on +ne faisait qu'en rire. Dans la <i>Germania</i>, l'éminent leader du centre, +Erzberger, s'en gaussait en ces termes: +</p> +<p class="quote"> + Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de + ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui + accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a + accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement: + «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les + enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute + la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera + enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques. + Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un + non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui + seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre + dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière + curiosité du siècle! +</p> +<p> +Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de +nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai +celle-ci de Treitschke: +</p> +<p class="quote"> + Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il + n'y a qu'une réalité vraie; l'État. <i>Der Staat ist Macht.</i> La force + de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État + allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur + de la civilisation allemande. +</p> +<p> +Et celle-ci de Bernhardi: +</p> +<p class="quote"> + Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements + pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes. + Les conditions ont changé en Belgique. +</p> +<p> +Cette autre de Clausewitz: +</p> +<p class="quote"> + N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes + des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau + de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire + d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit + à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et + à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes + les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons + successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de + la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise. +</p> +<p> +Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait: +</p> +<p class="quote"> + Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui + mettait dans son encrier de l'eau de rose. +</p> +<p> +Tannenberg disait: +</p> +<p class="quote"> + Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple + allemand. +</p> +<p> +Et le professeur Lasson écrivait: +</p> +<p class="quote"> + Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet + état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est + rationnel. +</p> +<p> +On citait ceci de K.-L. A. Schmidt: +</p> +<p class="quote"> + Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix + durable! +</p> +<p> +Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann: +</p> +<p class="quote"> + La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut + pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est + au-dessus de la morale, de la raison, de la science. +</p> +<p> +Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann: +</p> +<p class="quote"> + Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins + appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille + moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie + douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique. + Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une + corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la + déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les + cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus. + Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal + Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de + type germaniques. +</p> +<p> +Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le D<sup>r</sup> Karl-A. +Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon: +</p> +<p class="quote"> + Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le + roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière, + doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands, + ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince + qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides + assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton + heure a sonné, roi des Belges! +</p> +<p> +L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur: +</p> +<p class="quote"> + Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le + professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à + l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre + peuple ne le possède. +</p> +<p> +Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus +haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain: +</p> +<p class="quote"> + L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution + d'éducation morale qu'il y ait dans le monde. +</p> +<p> +J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme, +quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et +de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était +mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou +quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de +leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par +les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et +tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes +de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies. +Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que +luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de +leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son +corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos +<i>Feldgrauen</i>; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à +terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes +nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta, +cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine +Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par +derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et +en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et +l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant +le gibier féminin. +</p> +<p> +Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je +me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui +allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf. +Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand +et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me +figurais le capitaine, l'œil flamboyant et les narines gonflées, se +lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une +ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme +Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la +torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes +et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles +bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur +elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, +pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards. +Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits +saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant +dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les +épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie, +le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure +giclant... +</p> +<p> +Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne +savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec +eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi +aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, +d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à +pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la +photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh! +doucement, tendrement!... <i>Herrgott!</i> quel dommage!... +</p> +<p> +Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds, +avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une +heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion +l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa. +</p> +<hr /> +<p> +A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis, +je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne +coucherais plus, je jetai un dernier coup d'œil sur son intérieur. Qu'en +resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus +jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les +plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière +dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans +ma poche. +</p> +<p> +Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes +avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par +poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine +Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer. +</p> +<p> +—Qu'est-ce que vous faites? dis-je. +</p> +<p> +—C'est par ordre, me répondirent-ils. +</p> +<p> +Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur œuvre. +</p> +<p> +Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai +mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le +capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais, +caracolait déjà sur son gros cheval. +</p> +<p> +J'arrêtai un moment Kœnig, qui allait prendre la tête de sa section. Il +était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un +tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les +journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier +von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase: +<i>Not kennt kein Gebot</i>, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le +Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est +contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé. +</p> +<p> +—C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il. +Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là? +</p> +<p> +J'essayai de le remonter: +</p> +<p> +—Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile? +</p> +<p> +—Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question +dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France +pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux +protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On +nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé +personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont +applaudi. +</p> +<p> +—Cependant... +</p> +<p> +—C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en +train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire. +</p> +<p> +Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux. +</p> +<p> +Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques +instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre, +j'entendis le lieutenant Kœnig commander d'une voix blanche: +</p> +<p> +—<i>Das Gewehr über!</i>... <i>Rechts um!</i>... <i>Vorwærts... Marsch!</i> +</p> +<p> +La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et +brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de +la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son +orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence +démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous +semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au +nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp +retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au +sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse. +</p> +<p> +Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme +un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du +principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du +violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des +flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les +grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde. +Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives, +plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de +fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des +villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un +trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur +et sonore. +</p> +<p> +Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes, +venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très +lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme +cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt +minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à +intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous +interrogions, Helmuth, Kasper et moi: +</p> +<p> +—Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil... +Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?... +</p> +<p> +Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction: +</p> +<p> +—Cela doit venir de Namur, dit-il. +</p> +<p> +Puis il ajouta: +</p> +<p> +—Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a +fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de +temps. +</p> +<p> +Je demandai naïvement: +</p> +<p> +—L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique? +</p> +<p> +—Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son +artillerie s'en charge. +</p> +<p> +Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier +d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal, +usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés +à écraser comme des œufs toutes les forteresses. On en avait vu passer +deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier. +</p> +<p> +Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes +pour la puissance allemande. +</p> +<p> +Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer +l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route +les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions +que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à +tuer, à détruire, à piller ou à violer. +</p> +<p> +Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes. +La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes. +</p> +<p> +Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment +eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un +peu fourbu dans la région du Démer. +</p> +<p> +Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre. +</p> +<p> +Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major +divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions +arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques +heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois +ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un +rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des +lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la +colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire +de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur +les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne. +</p> +<p> +Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de +hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que +Schimmel assura être la tour de Malines. +</p> +<p> +Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la +section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se +produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et +retomber une colonne de terre grasse. +</p> +<p> +—Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à +son ordonnance. +</p> +<p> +Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des +distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant +provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on +distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache +grise qui gigotait sur le sol. +</p> +<p> +Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi: +</p> +<p> +—<i>Herr Fæhnrich</i>, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du +feu. +</p> +<p> +Des commandements rauques partirent. La section Kœnig, portée en avant, +se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes +disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil +sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie +précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par +la section von Bückling. +</p> +<p> +—Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder +ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment, +<i>Sacrament!</i> de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est +là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande +a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux, +cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces +Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos +coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle +blanche de son château royal, et maintenant, <i>Donnerwetter!</i> nous allons +les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du +soldat allemand: Hourrah! +</p> +<p> +Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes. +</p> +<p> +Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes +ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des +hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se +labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de +débris de fer lapidait nos compagnies déployées. +</p> +<p> +—<i>Hinlegen!</i>... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière +nous. +</p> +<p> +Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches +ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le +plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la +poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer +grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions +d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait +visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les +visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous +semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne +sortirions pas vivants. +</p> +<p> +—<i>Auf!</i>... <i>Vorrücken!</i>... +</p> +<p> +La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers. +</p> +<p> +Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses +hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par +saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt +relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de +fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En +contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous +passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont +l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le +major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le +premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur +la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis +qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs +ordres. +</p> +<p> +Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément, +qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits +projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut +plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle +qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est +plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on +a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa +chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous +obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous +distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce +n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un +claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë, +n'embrassant guère plus d'un quart de ton. +</p> +<p> +Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces +observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure +balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit +pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres +observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait +de faculté d'aperception. +</p> +<p> +Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du +lieutenant Kœnig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts +crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux +torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou +sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous +mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous +buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait +l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement +convulsif. +</p> +<p> +—En tirailleurs commanda Schimmel. +</p> +<p> +C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne +ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes +hommes: +</p> +<p> +—<i>Mir nach!</i>... +</p> +<p> +Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze +mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille +pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un +canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions +la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient +péniblement en tiraillant au hasard. +</p> +<p> +—Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les +sous-officiers. +</p> +<p> +On leur passa des gourdes. +</p> +<p> +Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Kœnig debout, en terrain +découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme +un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de +sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant +de la mort, qu'il la cherchait. +</p> +<p> +Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une +corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt +il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus +bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien +d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait +disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma +salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine. +Et tandis que, sous le glas de mon cœur qui battait à grands coups, mes +oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel +naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du +dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre +connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce. +</p> +<p> +Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les +yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse +sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les +bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes +métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se +continuait ou étais-je éveillé? +</p> +<p> +Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des +vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées +épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai +les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de +flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis +grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis +délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur +léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On +s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les +positions ennemies. +</p> +<p> +Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups +de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos +pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait +rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui +avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le +second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la +défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette +assurance enflammait instantanément tous les cœurs. +</p> +<p> +Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes +quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et +moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient +dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes +reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait +recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons +gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où +elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous +n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts +ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements +sonores et leurs appels éclatants. +</p> +<p> +—Baïonnette au canon!... A l'assaut!... +</p> +<p> +Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras +forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie +en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la +fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur +rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier +ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et +des blessés. +</p> +<p> +Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres +se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des +clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant, +assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué +ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie +aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se +rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus +volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs, +crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de +tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des +entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête +fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de +massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté. +</p> +<p> +De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se +vomissaient de toutes parts: +</p> +<p> +—Salauds!... cochons!... <i>verfluchtes Gesindel!</i>... <i>Hurenkinder!</i>... +vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras. +</p> +<p> +A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous +les transpercements: +</p> +<p> +—Bandits!... Vous achevez les blessés!... +</p> +<p> +On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié +démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche, +Kaiserkopf se mit à tempêter: +</p> +<p> +—Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi +tous ces gaillards! +</p> +<p> +Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les +clouèrent contre les troncs. +</p> +<p> +C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux +aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger, +jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et +s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à +défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant +d'égarement, et me trouvant sous l'œil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même +de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les +jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il +me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se +rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan, +mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de +l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la +pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond, +la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres. +</p> +<p> +Je compris alors ce que c'était que ce <i>furor teutonicus</i> dont nos +manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer +l'intensité. +</p> +<p> +Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux. +Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés, +faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de +droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse, +ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et +craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres +charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants, +pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids +d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de +sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens +temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la +hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres, +voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu +d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait +inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste, +esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!» +l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis, +le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par +le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la +tête. +</p> +<p> +Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai +par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale +de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous +arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges, +traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait +disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette +rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un +fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat +d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la +patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement. +Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer +qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur +l'animal blessé: +</p> +<p> +—Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi. +</p> +<p> +Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants. +</p> +<p> +—Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra +nous être utile. +</p> +<p> +—<i>Nein!</i>... C'est un chien welche!... Il faut le crever! +</p> +<p> +—Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein. +</p> +<p> +—Si on le pendait? émit Schnupf. +</p> +<p> +Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet, +Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main +puissante, le lui passait au travers du corps. +</p> +<p> +La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie +grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla, +se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son +maître. +</p> +<hr /> +<p> +Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles +gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait +pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en +était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé, +une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la +gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés +vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par +une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les +herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins +bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où +affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus +gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de +sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme +enchanteur. +</p> +<p> +Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans +son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très +propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des +jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré. +</p> +<p> +—Un village intact! mugit Kaiserkopf. +</p> +<p> +Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes +flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était +notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, des +<i>hoch</i>, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les +sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une +nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer +le pas. +</p> +<p> +Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux +abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter, +voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se +mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos, +regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement +leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule. +</p> +<p> +A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras +maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de +villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur +curé. +</p> +<p> +La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le +pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier +Schmauser, s'en allait assurer les accès. +</p> +<p> +Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure +pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf, +s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit: +</p> +<p> +—Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions +pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais, +puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir +pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera +nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les +déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait +aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous +comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous +vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages +de la guerre. +</p> +<p> +Déployant un papier, le bourgmestre ajouta: +</p> +<p> +—Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la +commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture: +</p> +<p class="quote"> + <i>Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur + le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir + d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus + obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le + ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se + montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni + injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout + acte de violence commis par un seul civil serait un véritable + crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression + sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des + femmes et des enfants.</i> +</p> +<p> +—Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard. +Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon +fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous +réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres +frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de +rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la +maison communale. Rompez! +</p> +<p> +Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous +n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon +opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements +inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de +piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits +empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans, +effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits, +des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient +peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de +Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la +troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs +intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants +d'écuelles, de pots et de casseroles. +</p> +<p> +Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable +Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez +le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs +de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se +concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en +conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et +dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du +bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout +ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans +la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi +que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus +tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin, +s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution +de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui +empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu. +</p> +<p> +Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à +se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon +vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à +moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le +plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de +Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme +débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force +nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui +se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos +bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit +nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation. +</p> +<p> +Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous +demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que +leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le +vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et +ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées +à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la +paix serait bientôt signée. +</p> +<p> +Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des +actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler +furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de +légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De +sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le +désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa +femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de +son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de +collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches +meuglaient. +</p> +<p> +Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait +l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait +les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et +se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers +l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On +eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule, +s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore +l'effervescence. +</p> +<p> +Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes +propres yeux,—et cela j'en jurerais devant un tribunal,—je vis, à une +fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux +fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il +apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant +d'une voix terrible: +</p> +<p> +—<i>Man hat geschossen!</i><a href="#note-2" name="noteref-2"> <sup>2</sup></a> +</p> +<p> +Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés +par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux +à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent +bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au +milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de +feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres +jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant +de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de +revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes +s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les +corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient +dans la poussière. +</p> +<p> +—<i>Man hat geschossen!... man hat geschossen!...</i> hurlaient les nôtres. +A mort!... Tous les Belges sont des assassins!... +</p> +<p> +On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent +décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les +dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua. +</p> +<p> +—Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre! +</p> +<p> +—C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de +Belges n'ont que ce qu'ils méritent. +</p> +<p> +—Mais, fis-je interloqué... +</p> +<p> +—Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en +verrons bien d'autres! +</p> +<p> +Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église. +Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne +de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien +que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là. +</p> +<p> +Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel. +</p> +<p> +—Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira, +monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!... +</p> +<p> +—A mort, le curé!... à mort!... +</p> +<p> +Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul, +au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie. +</p> +<p> +—A mort, le curé!... +</p> +<p> +Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans +le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant +une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui +passa un nœud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la +soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa +au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des +fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart +d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la +tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le +troupeau des femmes mortes ou évanouies. +</p> +<p> +Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému, +je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au +meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien +survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré +dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses +administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un +piquet de nos braves Magdebourgeois. +</p> +<p> +J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine +Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui +le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus +de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon +travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose: +quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de +brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du +ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, +relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et +justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons +d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf. +Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit +un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques +civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de +varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux +pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se +montrait fort satisfait. +</p> +<p> +Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la +première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait +d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au +colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il +irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste +symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout +l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission. +</p> +<p> +J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, +griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de +Tacite ou de César les amphigouris ponctués de <i>Donnerwetter!</i> et de +<i>zum Teufel!</i> de mon chef. +</p> +<p> +Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur +et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger +chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne +comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier +n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait +eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Kœnig. +J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes +de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp +retranché d'Anvers. +</p> +<p> +Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la +lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en +termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais +l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par +les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle +attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de +l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature, +figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, +que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de +fer. +</p> +<p> +Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat, +donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous +occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras +commençait. +</p> +<p> +—<i>Donnerwetter!</i> C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous +avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la +députation des autorités... nous procédons à l'<i>Einquartierung</i>... à la +mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit... +nous... +</p> +<p> +—Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après? +</p> +<p> +—Après, <i>Donnerwetter!</i>... Eh bien, après nous surprenons des +manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes... +nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on +profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le +Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre... +</p> +<p> +—Des coups de feu, monsieur le capitaine? +</p> +<p> +—Vous ne les avez pas entendus? +</p> +<p> +—Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement +entendus. +</p> +<p> +—Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait +capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la +maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se +proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats +de Sa Majesté. +</p> +<p> +Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce +complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se +produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une +gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée +allemande. +</p> +<p> +Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du +bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils, +cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le +lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel +Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les +cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux +rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux +femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une +pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications. +</p> +<p> +Le lieutenant Kœnig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure +défaite. +</p> +<p> +—Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On +massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce +village. +</p> +<p> +—Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la +guerre, <i>Donnerwetter!</i> Si ces brigands de Belges n'avaient pas +commencé... +</p> +<p> +—Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que +moi. +</p> +<p> +—Que voulez-vous dire, lieutenant Kœnig? +</p> +<p> +Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards +étaient fixés sur Kœnig, dont on connaissait l'impressionnabilité et +dont on appréhendait un esclandre. +</p> +<p> +—Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire, +fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que +je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent +les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que +je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le +privilège de porter l'épée d'officier prussien. +</p> +<p> +—Ah çà, lieutenant Kœnig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge +de colère. +</p> +<p> +—Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne +suis qu'écœuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme +et dans mon honneur de soldat. +</p> +<p> +—<i>Zum Teufel!</i>... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du +Rhin, vous!... <i>Potzdonnerwetter!</i> Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un +véritable Prussien. +</p> +<p> +Kœnig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence. +</p> +<p> +Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant: +</p> +<p> +—Monsieur le capitaine Kaiserkopf... +</p> +<p> +—Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si +vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous +coucher! +</p> +<p> +—Monsieur le capitaine Kaiserkopf... +</p> +<p> +—Taisez-vous! +</p> +<p> +—Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je... +</p> +<p> +—Taisez-vous, nom de Dieu!... +</p> +<p> +Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule, +entreprit d'intervenir d'un ton conciliant: +</p> +<p> +—Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens... +Pensez que si vous poussez plus loin les choses... +</p> +<p> +Kœnig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans +la voix, cria: +</p> +<p> +—Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en +êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables +écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit +un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent +avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!... +</p> +<p> +—C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant +Poppe. +</p> +<p> +—Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf. +</p> +<p> +—Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Kœnig, dépassant +désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis +exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais +déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la +guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à +l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils, +mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts +pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez +réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois +femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent +cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste +debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur +la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le +bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient +faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes; +puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six +des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle +trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur +des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné, +vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de +son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et +le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à +Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à +l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont +des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au +nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval +dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de +la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près +d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge; +vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez +tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant +les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et +quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans, +fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un +homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés +Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez +fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu +de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez +déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze +villes et cent quatre-vingts villages. +</p> +<p> +Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son +flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que +j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée, +apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives +menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le +cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang, +Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants +jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le +premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans <i>Faust</i>, le +démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes +ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards +empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons +bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard, +disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus +de rage et ne demandaient qu'à cogner. +</p> +<p> +—Vous êtes tous des misérables! leur criait Kœnig enflammé de passion. +Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au +ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom +allemand! +</p> +<p> +A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés. +Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les +mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus +formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un +abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus +même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au +visage. +</p> +<p> +On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte +s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte +silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von +Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant +Derschlag. +</p> +<p> +Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent, +sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire. +</p> +<p> +—Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce +qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à +l'autrichienne, le colonel von Steinitz. +</p> +<p> +—Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença +le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à +votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon +qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Kœnig, que +voilà, n'est pas content du tout... +</p> +<p> +—Pas content? Et de quoi? +</p> +<p> +—Pas content de ce que nous faisons en Belgique. +</p> +<p> +—Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le +délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance +merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous +valent déjà nos armes? +</p> +<p> +—Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Kœnig +n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des +termes qui... en des termes que, <i>Donnerwetter!</i>... en des termes +intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités +d'assassins, de brigands... +</p> +<p> +—Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer +un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois +m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation. +</p> +<p> +Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit +plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la +langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes +confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec +attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses +lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges +et en évaluer la gravité. +</p> +<p> +Kœnig ne faisait pas un geste et semblait absent. +</p> +<p> +—Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel, +lorsque ce fut à peu près fini. +</p> +<p> +—Rien, monsieur le colonel. +</p> +<p> +—Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés? +</p> +<p> +—Je la reconnais. +</p> +<p> +—Et vous ne les rétractez pas? +</p> +<p> +—Je ne les rétracte pas. +</p> +<p> +Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain +dédain: +</p> +<p> +—Je vois, vous êtes un humanitaire. +</p> +<p> +—Non, monsieur, je suis un soldat. +</p> +<p> +Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je +me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se +passer, je me sentais absolument bouleversé. +</p> +<p> +Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant +entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, +revenant sur Kœnig et le regardant dans les yeux, il reprit: +</p> +<p> +—Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me +semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec +des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en +serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs +militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui +devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le +sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus? +Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en +campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour +la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles +nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La +guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à +exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de +limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas +d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des +provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le +général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de cœur s'adonner à +une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être +conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de +violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand +la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe +militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable +stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper +durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes +envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte +et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur +gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux +populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.» +</p> +<p> +—On ne les leur laisse même pas, murmura Kœnig. +</p> +<p> +—Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et, +ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les <i>Lois de la +Guerre continentale</i>?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et +la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce +genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement +dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais +qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources +matérielles et morales». +</p> +<p> +Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure, +en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut: +</p> +<p> +—«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra +contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la +guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule +véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement +de ces sévérités.» +</p> +<p> +Puis il ajouta: +</p> +<p> +—Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre +des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête +de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut +Commandement. +</p> +<p> +Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut. +</p> +<p> +—Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le +colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir +osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos +autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de +nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé +votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et +provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis +très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant +les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident +monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au +général. +</p> +<p> +Blanc comme un mort, Kœnig serrait les dents, et pas un muscle de son +visage décomposé ne tressaillit. +</p> +<p> +—<i>Ich habe die Ehre</i>... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un +reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs. +</p> +<p> +Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où +pleuraient toujours les prisonnières: +</p> +<p> +—Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop. +</p> +<hr /> +<p> +Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent, +sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés +sur l'Allemagne. +</p> +<p> +J'étais très inquiet de Kœnig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai +longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de +guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa +colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le +malheureux Kœnig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se +refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se +désintéressait de son sort. +</p> +<p> +Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Kœnig, et, bien que je +fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je +ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction. +J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait +entraîné son cœur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde +pour l'en tirer. +</p> +<p> +A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt +von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son +intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait +peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui +soustraire, par quelque subtile manœuvre d'influence, la belle tête pure +de Kœnig. +</p> +<p> +Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé +d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son +«cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre +entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait +se monter maintenant à une somme assez ronde. +</p> +<p> +J'allai le trouver à son cantonnement de la 6<sup>e</sup> compagnie. +</p> +<p> +—Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir. +</p> +<p> +Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement +affable. +</p> +<p> +Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Kœnig et à lui +faire pressentir le service que j'attendais de lui. +</p> +<p> +Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent +successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert +primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit: +</p> +<p> +—Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut. +</p> +<p> +—Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit, +vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel... +</p> +<p> +—Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre. +</p> +<p> +—Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais... +</p> +<p> +Il sourit de nouveau et reprit: +</p> +<p> +—Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von +Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai. +</p> +<p> +—Et vous croyez... fis-je en rougissant... +</p> +<p> +Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von +Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais +jamais osé trouver celle-là!... +</p> +<p> +—Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira. +</p> +<p> +Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand +poids. +</p> +<p> +Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes +jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Kœnig voyait lever ses +arrêts. On attendit. Rien ne se passa. +</p> +<p> +D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui +suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier +cette affaire. Et comme ce fou de Kœnig eut l'esprit de ne se livrer à +aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je +raconterai, personne n'y pensa plus. +</p> +<p> +J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et +à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de +guerre. +</p> + +<div class="p2"><a name="h2H_4_0008" id="h2H_4_0008"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + VII +</h2> + +<p class="p2"> +Le 25 août, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions +allègrement à travers une riche campagne verte et jaune, exubérante +d'arbres, de prés et de froment. La troupe chantait de beaux <i>lieder</i> du +pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des +bandes errantes de fugitifs se dispersaient à notre approche pour se +jeter dans les champs, mains levées. On leur envoyait tranquillement +quelques coups de fusil, sans autrement se déranger. Une odeur +pénétrante de moissons fraîches et de chairs brûlées flottait dans +l'atmosphère tiède. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant, +c'était un magnifique paysage de guerre et de nature. +</p> +<p> +Nous commençâmes par découvrir, dans le sud-sud-ouest, émergeant de la +végétation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flèche +denticulée. S'élevant de plus en plus, elle dégagea bientôt quatre +jolies tourelles d'angle, dont on distinguait très bien à la jumelle le +délicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arête du +toit, portant, comme un joujou en équilibre, un clocheton. A mesure que +nous avancions, se dévoilaient et se précisaient d'autres tours, +d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajourés, des +dômes, des frontons, des lanternes, des façades guillochées, des +dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville était occupé par +une splendide masse gothique, qui, dans l'épanouissement de ses +arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses +roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres disposée sur +le parterre des maisons, devant un fond léger de frondaisons et la +perspective harmonieuse d'une colline. C'était Louvain. +</p> +<p> +—Louvain! Louvain! répétions-nous remplis d'enthousiasme. +</p> +<p> +—<i>Lœwen! Lœwen!</i> frémissaient joyeusement les soldats. +</p> +<p> +Je me réjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles +d'architecture. Je me rappelais les leçons de l'érudit Anton Glücken, +professeur d'histoire de l'art à l'université de Halle. Il nous en avait +fait une, précisément, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages +de mon cahier de notes. J'étais impatient de pénétrer sous les voûtes +majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les façades ornementées du +célèbre Hôtel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les +stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour +Jansénius, l'église du Grand Béguinage, les vénérables salles de +l'antique Université et son vestibule gothique. Peut-être même, si notre +séjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus +de quelques heures, peut-être aurais-je le temps d'aller m'asseoir à un +pupitre de son illustre Bibliothèque et là, oubliant pour de trop courts +instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement +quelques-uns de ses précieux manuscrits et de ses exemplaires uniques. +</p> +<p> +Colonel et musique en tête, le régiment fit son entrée dans la ville par +la porte de Malines. De droite et de gauche s'infléchissaient les +jardins tenant la place des anciens remparts. Là se mamelonnait le +Mont-César, portant encore les restes du château féodal où s'était +disciplinée la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son +précepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours réveillèrent les échos +de la longue rue, où s'alignaient de vétustes et nobles hôtels, aux +fenêtres endormies, aux manières graves. Des groupes de soldats +allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flânaient +au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un +de ceux-ci, plus moderne, à deux étages, portait cette enseigne brossée +en initiales noires sur la largeur de sa muraille: <span class="sc">MAISON AMÉRICAINE</span>. +Notre arrivée bruyante faisait sensation. Durant que nous nous +enfoncions, derrière nos cuivres, dans le cœur de la cité, la foule +allemande ne cessait de croître et nous acclamait. Il semblait que la +ville fût déjà pleine de troupes. Les <i>Feldgrauen</i> entraient, sortaient +par les portes voussurées des maisons où ils avaient leurs +cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fenêtres, remplissaient les +boutiques et les pintes, commerçaient ou se querellaient avec les +petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadré +de baïonnettes ou quelque soutane affolée poursuivie par les lazzi de la +soldatesque. +</p> +<p> +Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'énorme vaisseau ogival +de la Collégiale, flanqué comme au moyen âge de ses maisons basses, et +nous débouchions à toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place, +où la surprenante vision de l'Hôtel de Ville nous apparut tout à coup, +orfévrée comme un immense reliquaire, dans l'éblouissement marmoréen de +ses trois étages et de ses trente-neuf fenêtres fleuries, de ses +galeries, de ses balcons à réseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six +tourelles surmontées de leurs six flèches, et sous l'éploiement +orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'étendard allemand planté à son +sommet. A toutes les baies de l'admirable édifice se montraient des +grappes de têtes casquées. Un peloton de garde était rangé sur les +marches de l'escalier d'entrée, au perron duquel se tenait +l'<i>Etappen-Kommandant</i>, le major von Manteuffel, qui nous saluait de +l'épée. +</p> +<p> +La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-Marché. Revolver au +poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des +locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une +vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVII<sup>e</sup> siècle de la rue des +Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin +fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'office, +la cave, la cuisine, la cuisinière et le professeur lui-même, qui fut +contraint de nous servir de sommelier. +</p> +<p> +Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats +étaient déjà répandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi +beaucoup du 165<sup>e</sup> hanovrien, dont le régiment paraissait être au complet +à Louvain, comme le nôtre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs +d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la +rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle +des Joyeuses-Entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de +campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tiré +ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient +attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'écorce. Les +chaussées, les trottoirs, les places, les gazons piétinés et creusés +d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de +l'armée pourrissait sur la ville. +</p> +<p> +Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la +contemplation de la riche joaillerie de l'Hôtel de Ville. Tout blanc, +entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux +monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de +niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y +trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de +personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs +chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient +leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares en toutes +sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se +doutaient-ils, tous ces joyeux compères, tous ces braves bourgeois de +Louvain, qu'un jour viendrait où le général von Kluck, en route pour +Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte +éperonnée et la cravache altière du major von Manteuffel régneraient à +la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de +notre drapeau impérial, le magique Hôtel de Ville, l'orgueilleux palais +communal, n'était plus maintenant que la <i>Kommandantur</i>. +</p> +<p> +En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai +dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir +du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses +vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux, +la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse +splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur +les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements +confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même +et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la +Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une +clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas +le mien m'intéressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par +les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables +panneaux de maîtres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues +de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois +peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un +véritable musée allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de +vérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de +palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul. +Deux chefs-d'œuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et +celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme, +désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empereur. Le second, +qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque dont les +volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque +de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie +centrale qui nous manquait. +</p> +<p> +Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait +sur le chœur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant, +festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de +statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté +d'une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et malgré le +luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art +parfait. +</p> +<p> +Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles +choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je +sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en +humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain. +J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé +de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On +tapageait, on se débraillait, on lutinait les donzelles qui, +rougissantes, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient +résister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui +assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs +poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de +Maestricht. +</p> +<p> +—Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il +n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands. +</p> +<p> +Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la +Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de +Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La +Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir +en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes +boiseries et leurs portiques à colonnes, celle des Promotions, celle des +Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles +toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je +désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de +ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux +exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans +prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon, +le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte +sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité. +</p> +<p> +Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de respect dans le grand +vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait, +régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de son plafond, entre +de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à +chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle +avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc +des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des +professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire. +</p> +<p> +J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui +montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors, +vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui +couraient, des cris, d'inquiétantes rumeurs parvenaient de la rue. Je +sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient, +des soldats en alerte, l'œil sur le qui-vive et la gâchette au doigt, +obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection. +</p> +<p> +—Qu'y a-t-il? demandai-je à un sous-officier qui se hâtait. +</p> +<p> +—Vous n'entendez pas, <i>Herr Fæhnrich</i>?... La bataille se rapproche... +C'est là-bas... +</p> +<p> +Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut. +</p> +<p> +La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une +intensité singulière. Dans le zèle de mon exploration je n'avais pas +prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort +le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension. +Que se passait-il exactement? Je m'élançai dans la direction indiquée. +Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout +régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient +des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans +les rues, en criant: «<i>Alarm! Alarm!</i>» Les estafettes se succédaient à +la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts, +ahuris, furieux armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce +dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des +automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et +les gazons. Fouaillés jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant +leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ferraille et de jurements +leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés +prenaient le pas de course vers le nord. +</p> +<p> +—<i>Alarm!</i>... <i>Alarm!</i>... +</p> +<p> +Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes +de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux +encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie. +</p> +<p> +—Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent +de Malines! +</p> +<p> +Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du +combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Ils +sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits +rompus, des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille +refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves. +Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot +qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude où l'on était si +l'ennemi ne se trouvait pas déjà aux portes, les fusils partirent; des +corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant +d'inexprimable bagarre. Je vis même, au carrefour de la rue du Poirier, +près de la Dyle, un officier du 165<sup>e</sup> descendu net d'un coup de feu par +un soldat de son régiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir +sus au misérable, car j'avais aperçu son geste; mais l'assassin se +perdit dans la cohue. +</p> +<p> +Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec +une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue +de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté +du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold, de la rue Marie-Thérèse, +du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées +aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou +du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de +partout: +</p> +<p> +—<i>Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!...</i> +</p> +<p> +De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient déjà les rues. +On épaulait sur tout ce qui se montrait aux fenêtres ou sur les toits. +La chasse à l'homme était ouverte. Au crépitement de la fusillade se +joignit bientôt la crécelle des mitrailleuses. Les carreaux et les +vitrages volaient en éclats. Les tuiles retentissaient sous la grêle. On +enfonçait les portes. On plaçait des pétards sous les murs. On se ruait +férocement dans les maisons, crosses ou baïonnettes levées. On +poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves où +ils s'étaient réfugiés et on les massacrait sur les pavés. Il en fuyait +par-ci, par-là, au dehors, affolés et tourbillonnants, qu'on abattait +comme du gibier. +</p> +<p> +—<i>Schweinehunde! Schweinehunde!</i> aboyaient les massacreurs en traquant +leurs victimes. +</p> +<p> +J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il était huit +heures du soir. En passant devant le café Sody, où j'avais bu de la +bière, je vis le patron étendu la gorge tranchée sur son comptoir. Une +de ses filles râlait et rendait le sang. L'autre avait disparu. +</p> +<p> +Sur la Grand'Place, c'était à la fois le tumulte et la fête. Les cafés +et tavernes débordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on +s'écrasait. J'entrai au café Rubens, où des officiers ripaillaient au +milieu d'un déferlement de drôlesses, de filles en cheveux, de putains +allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient à +la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, à moitié ivre, se +déchaînait entre deux pouffiasses. +</p> +<p> +—J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera +punie. Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Maintenant, +<i>Donnerwetter!</i> nous commençons avec les grandes villes. Louvain sera la +première qu'on détruira. +</p> +<p> +Toute la salle éclata de joie dans une tempête de <i>hoch!</i> +</p> +<p> +Je fus pris d'un frisson à cette perspective; mais je me rassurai en +pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant +capitaine. C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et +de l'assaut des domiciles privés. +</p> +<p> +On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet +d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'étaient les +exécutions régulières qui commençaient. Soudain quelqu'un cria: +</p> +<p> +—Au feu!... +</p> +<p> +Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers +se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs +assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis. +</p> +<p> +Le feu venait, en effet, d'éclater sur plusieurs points de la ville. Il +rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare. +Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée +opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de +l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades, +mais sans cris: c'était trop loin. Dans la direction de Malines, le +canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de +l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de +danses. +</p> +<p> +Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient +et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et +d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et +surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui +traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de +lui, le lieutenant paraissait uniquement occupé d'une affaire +personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne +fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans +une ville conquise. Il emmenait ou plutôt il entraînait violemment par +le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beauté. Toute +pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses +épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes +fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du +désespoir. Un ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus +vive émotion. +</p> +<p> +—Malheureux! suppliait-il... Respectez cette sœur!... C'est +Mademoiselle de... +</p> +<p> +Et il cita un des plus grands noms de la Belgique. +</p> +<p> +Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son +revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort. +</p> +<p> +Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du +Vieux-Marché. +</p> +<p> +Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de +moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre; puis une +troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air. +En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de +sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés, +commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole, +des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles +chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des +signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de +façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer +un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou +dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu +aux toits des chapelles. +</p> +<p> +Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un +grand bâtiment situé à l'entrée de la rue de Namur. Horrifié, je me +précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé. +Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de +pétroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manœuvre. +</p> +<p> +Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit +bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes: +</p> +<p> +—Au nom du ciel, arrêtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!... +Mon Dieu!... Mais c'est l'Université!... C'est la Bibliothèque!... +</p> +<p> +L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre +sobrement: +</p> +<p> +—<i>Es ist Befehl</i><a href="#note-3" name="noteref-3"> <sup>3</sup></a>. +</p> +<p> +Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu +d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si +respectueux. +</p> +<p> +Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette +catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité +personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs +de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de +mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon +logement. +</p> +<p> +J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de +gendarmerie. +</p> +<p> +—Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle +rue des Moutons? +</p> +<p> +—Rue des Moutons... ma foi... +</p> +<p> +—-C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un +professeur... +</p> +<p> +—Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune <i>Fæhnrich</i>, les maisons où +sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement +livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le +moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. <i>Guten +Abend!</i> +</p> +<p> +Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille +pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une +obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines +de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de +Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de +la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De +toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations, +des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite +essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au +massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles. +D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris +épouvantables. +</p> +<p> +Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient +protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient +copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher +le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et +de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major +von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des +tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et +conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une +fine pluie incessante. +</p> +<p> +En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation +d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu +près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition +ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour +circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de +poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein +jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la +tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un +îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait +systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais +l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur +furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de +la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y +étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras +levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les +fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis +les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on +fusillait des prêtres liés quatre par quatre. +</p> +<p> +Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous +avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une +extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine, +intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la +clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait +placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant +impérial de la Circonscription de Louvain: +</p> +<p class="quote"> +Dieses Haus ist<br /> +zu schützen. +</p> +<p class="quote"> + <i>Es ist streng verboten, ohne<br /> + Genehmigung der Kommandantur<br /> + Hæuser in Brand zu setzen.</i> +</p> +<p class="quote"> + Kaiserliches Garnison-Kommando<a href="#note-4" name="noteref-4"> <sup>4</sup></a>. +</p> +<p class="p2"> +Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à +faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu +s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au +centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y +balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses +agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les +flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de +lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une +formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un +écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la +tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses +frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se +briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait +dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux, +réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de +ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et +d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc, +un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait, +intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés +de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des +cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des +entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant +balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un œil crevé et +sanglant, regardait par un trou de bitume. +</p> +<p> +Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination +cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait +d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes +détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis +des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!... +Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du +château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les +informas vestiges. +</p> +<p> +L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je +cherchai une route par l'ouest. +</p> +<p> +Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le +capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur, +notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé +de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y +endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la +fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui +flottaient au dehors. +</p> +<p> +Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les +contrevents, un débris de papier noirci vola jusqu'à moi, porté par le +souffle chaud de l'incendie. C'était un fragment d'incunable. J'y +déchiffrai difficultueusement ces mots, imprimés en caractères +gothiques: «... <i>At Germani in summa feritate versutissimi natumque +mendacio genus</i>...» +</p> +<p> +C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothèque de Louvain. +</p> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0009" id="h2H_4_0009"><!-- H2 anchor --></a></div> + + +<h2> + VIII +</h2> + +<p class="p2"> +Je renonce à décrire la déception, la colère qui s'empara de nos hommes, +quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route. +Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage, +le sac de toute une ville allait commencer! Sitôt passé le plus fort de +l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour +huit jours au moins. Et c'est à ce moment qu'il nous fallait vider les +lieux! +</p> +<p> +—Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop +tard ou trop tôt! +</p> +<p> +Mais il fallait obéir: les ordres étaient les ordres. +</p> +<p> +La ville brûlait toujours. La Collégiale, dont la tour s'était +effondrée, lançait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes +jaunes; des nappes de maisons embrasées bougeaient, flottaient, se +suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres déjà consumées, +fumaient, craquaient, s'affaissaient. +</p> +<p> +Un soleil sans rayons, pâle comme une lune, essayait en vain de percer +le voile opaque des gaz. +</p> +<p> +Nous contournâmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous +rendre à la station, où trois trains nous attendaient. Tout le régiment +s'embarqua pour une destination inconnue. +</p> +<p> +Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et +d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des +nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de +communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans +la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de +recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été +faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de +notre postillon, tout un bouquet de ces précieux «souvenez-vous» du +pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce +Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes sœurs et deux de ma +Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai +et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une +douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils. +Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des +corolles de myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement. +</p> +<p> +Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation +patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait +avec enthousiasme aux œuvres de guerre. Ma mère et mes sœurs avaient +pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de +la gare d'Ilsenburg. Ma sœur Hedwige me décrivait minutieusement son +costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espérait bien faire +la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique +Johann était parti pour la Russie. +</p> +<p> +Ma chère Dorothéa m'appelait «son héros», «son chevalier», «son +Lohengrin». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais +point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets +butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres. +Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles +d'oreilles: «<i>... Des étoffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon +cher fiancé, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!...</i>» +Adorable Dorothéa! Certes, je la tiendrais, ma promesse!... +</p> +<p> +Ainsi bercé par ces tendres rêveries, plongé dans ces doux souvenirs, je +ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes +chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz +qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre +coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves. +</p> +<p> +Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de +vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla, +s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta +une carte. +</p> +<p> +—Où sommes-nous? demandai-je. +</p> +<p> +Après une nouvelle inspection des alentours, il me répondit: +</p> +<p> +—Nous devons approcher de Münster. +</p> +<p> +—Münster? fis-je étonné. +</p> +<p> +—Mons, si vous aimez mieux. +</p> +<p> +Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un nœud important +de voies ferrées. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient, +s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à +l'arrêt, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs +attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale +inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures +compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, où les gros chiffres +blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes +et où, sous l'apparent désordre, tout manœuvrait avec souplesse, dans le +tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui +arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraîches, des +canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des +meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de +cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement +clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que +ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et +pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel. +</p> +<p> +Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la +gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de +planches. +</p> +<p> +—<i>Heraus! heraus!</i> crièrent des voix. <i>Alles heraus!</i> +</p> +<p> +Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges +passerelles de bois jetées par dessus les talus, sur une vaste promenade +en boulevard, plantée d'ormes et bordée, du côté opposé, de maisons +bourgeoises entourées de jardins et des hauts murs sombres d'un édifice +rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un +certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se +trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes, +chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se +restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de +nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux +excréments dont ils se soulageaient à l'envi, ne tardèrent pas à changer +le sol en fumier. +</p> +<p> +Je n'avais pas cherché à revoir Kœnig depuis son affaire. Je l'aperçus +alors. Il était pâle et tourmenté. Il me vit, mais ne s'approcha pas de +moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il +détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des «assassins»? +</p> +<p> +Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars +automobiles—j'en comptai bien une quarantaine—débouchaient dans la +partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner +devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à +trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après +compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse et à +grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux, +accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot. +Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le +cortège, une pièce par cinq ou six voitures. +</p> +<p> +Nous contournâmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand +frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait, +l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que +par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à +nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute +incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou +d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards, +d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on +voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de +prisonniers, qui s'avançaient péniblement sous les insultes, les +crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il +y avait là des pantalons rouges français, mais en petit nombre; la +plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes +plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche +amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très +maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers, +enjuponnés et coiffés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de +pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient, +au passage, des regards affamés. +</p> +<p> +Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette +rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand, +une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à +droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée. +</p> +<p> +Du court contact que nous avions eu avec les nôtres au frôlement de +cette ville que nous laissions derrière nous, nous avions cependant +appris de grandes nouvelles, confirmant ou précisant les bruits vagues +qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de +Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos +armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions +britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des +Ardennes à l'Escaut. Partout les légions ennemies avaient été +bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines +de milliers de morts et de prisonniers; et leurs débris informes, en +complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud, +entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de +provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible raz de +marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais +dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était vu. C'était le monde +occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann +germanique. +</p> +<p> +Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie. +On faisait circuler de car en car un communiqué de notre Grand +État-Major à peu près ainsi conçu: +</p> +<p class="quote"> + L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement sur le + territoire français, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a été battu + sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue + énorme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des + chiffres exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et + étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée + anglaise près de Maubeuge. Les armées des généraux von Bülow et von + Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français, + entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc + de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy. L'armée du + prince impérial allemand s'est emparée de Longwy. +</p> +<p> +De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'autre de notre cortège, +des <i>hoch</i>, des <i>vivat</i>, <i>semper vivat</i>, mêlés aux strophes délirantes +de nos chants patriotiques, le <i>Heil Dir im Siegerkranz</i>, le +<i>Deutschland über alles</i>, ainsi que l'hymne cher entre tous à +Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement +dans la voiture qui nous suivait. +</p> +<p> +De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si +victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route: +maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres +kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à +terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros +bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore. +</p> +<p> +Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il +semblait que nous parvenions à l'extrémité même de ces lignes +gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues +s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait +d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne +étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistique comme +un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes +cendrées, uniformément coniques, qui le mouvementait d'une géographie +singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de +boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits +rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je +n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La faune +humaine, très grouillante, semblait constituée par une peuplade +troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de +se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents, +pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de +beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous +regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et +méfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de +cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en +distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous +pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais +nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni +pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions. +</p> +<hr /> +<p> +Tout à coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux: +</p> +<p> +—France!... France!... Nous sommes en France!... <i>Frankreich!... +Frankreich!...</i> +</p> +<p> +Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout à fait +libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très +loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits +d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles +métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des +machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la +grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux villes toutes bardées de +constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées +usinières. +</p> +<p> +—Dans quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne +restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit, +déménagé. C'est le plan. +</p> +<p> +Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la +topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que +par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles +routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions +qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent +être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de +localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous +entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire +qu'un souvenir incertain. +</p> +<p> +Conjointement au «plan» économique, Schimmel nous exposait le «plan» +stratégique, à beaucoup moins longue échéance et sur lequel il croyait +avoir des lumières spéciales: +</p> +<p> +—Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour +but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa +gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le +flanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps +d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous +aurons cueilli ce qui reste des armées françaises dans un immense coup +de filet. +</p> +<p> +—Et Paris? disions-nous. +</p> +<p> +—Paris restera au fond de la nasse. +</p> +<p> +Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret +du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne +faisait partie d'aucun état-major, pas même de celui du régiment. Mais +sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il +observait et des informations qui lui parvenaient le sens supérieur des +événements en préparation. +</p> +<p> +C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de +côte bruyéreux, en vue d'une rivière canalisée que lui-même, dans +l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit: +</p> +<p> +—Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous +suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions? +tout est là. +</p> +<p> +Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de +couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent +cinquante kilomètres dans la journée. +</p> +<p> +L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute +localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses +environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter +des baraquements, dont l'un était déjà prêt à loger des troupes. Mais, +ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'était l'entrée d'un vaste +souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries +maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une +installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs +régiments. A cette vue, l'œil de Schimmel brilla brusquement et il +s'écria: +</p> +<p> +—Je sais où nous sommes! +</p> +<p> +Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance +qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus. +</p> +<p> +C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les +quelques heures de repos qui nous furent accordées. Avant le petit jour, +nous reprenions la route, cette fois à pied. +</p> +<p> +Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines +ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore +frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de +France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions +un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la +joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures +recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus +qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du +Prussien légendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes +gens et surtout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Ils +nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de confitures, des +bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la +peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie +française par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que +passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comédie nous +divertissait grandement. +</p> +<p> +Il se produisit même dans un de ces villages une scène des plus +comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de +fifres—car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant +donner la clique à tout propos,—et comme les paysans accourus nous +accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse +bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de +grands gestes d'effusion, se précipita sur Schimmel. +</p> +<p> +—Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est +bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon +monsieur Coursier!... Ah! ça me fait plaisir de vous revoir!... Et +comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier? +</p> +<p> +Il lui tendait sa large main calleuse. +</p> +<p> +Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas. +</p> +<p> +—Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas. +</p> +<p> +—Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment, +vous ne reconnaissez pas maître Jean Renard, du village de Courtavesnes, +chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier, +prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi, +monsieur Coursier, moi, Jean Renard!... +</p> +<p> +—Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave +homme. +</p> +<p> +—Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous +reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel +uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à +l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays... +Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le +percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes, +sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais, +au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des +photos... +</p> +<p> +—Allez-vous vous taire, nom de Dieu! +</p> +<p> +—Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais +bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux +point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la +quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir. +</p> +<p> +—Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon... +</p> +<p> +—Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu +se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un +Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec +ces messieurs les Anglais pour les guider... +</p> +<p> +Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre +ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de +main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle. +</p> +<p> +Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient, +personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se +demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient; +Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de +faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient +en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné, +si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était +arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde +champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il +déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en +guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait +exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna +l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout +clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village +qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins. +</p> +<hr /> +<p> +Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres +bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps, +les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle +grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une +forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que +deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que +nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à +diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des +routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé +d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur +chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de +laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne +pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de +ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y +voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien +vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour +nous. +</p> +<p> +Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de +touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de +garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand +naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se +multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes +poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait +voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on +seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils, +perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles, +mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables +débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots. +</p> +<p> +Les généraux et les officiers de l'état-major divisionnaire dînaient +dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure, +confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la +sans-fil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du général von +Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson. +L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous +apprîmes alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers +manquaient; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle +avantageux, faisaient des récits de la bataille. On avait sérieusement +frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur +compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les +rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions +contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la «méprisable petite +armée» dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket +sous notre avalanche? +</p> +<p> +Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de +l'armée allemande à Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier +de liaison du 66<sup>e</sup>. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de +nos régiments, la stupéfaction des Bruxellois à leur aspect, les belles +avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui +formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal. +Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les +vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de +leur atteinte. L'avant-garde était entrée le 20, à deux heures après +midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle se composait de +régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux +divisions du IV<sup>e</sup> corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne, +leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs +compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et +leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et +ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers +de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et +télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses +automobiles. Tout y était gris, uniformément, mystérieusement et +colossalement gris: gris les uhlans et leur forêt de lances d'acier +flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant +hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs; +vert-de gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de +l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute +l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les +fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes, +grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les +passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules +paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur +fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions +triangulaires de commandement mouchetaient ça et là de petits +flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable +marée grise. De régiment en régiment les musiques aux instruments ternis +effrayaient l'air de retentissantes marches guerrières. Les intervalles +de leurs tonitruements étaient remplis par les chœurs non moins +terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix à la fois, +ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les +tympans. Mais, quel que fût le bruit de ces sonorités cuivrées ou +buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant +puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le +martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues +jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence +des essieux, le grincement des freins, l'ébrouement catapultueux des +moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec +rapidité et dans un tintamarre infernal à travers la cité bruxelloise, +comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux +de métal. La grande ville horrifiée le regardait s'avancer dans ses +rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la +porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique, +étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord, +englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans +le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche +pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi +jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historiés +et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis +les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville +dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les +commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient +souffleté les façades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la +Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers, +la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des +Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la +Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la +Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant +qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui +appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la +marche de l'armée grise se poursuivait interminablement, le reptile +encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa +tête écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée +de Waterloo. +</p> +<p> +Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous +donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous +ferions nous-mêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris. +</p> +<hr /> +<p> +Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances +étant satisfaisants, la division s'ébranla sans retard, par trois +routes. Le temps était toujours magnifique: un vrai <i>Kaiserswetter!</i> +Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément «Dieu +avec nous». +</p> +<p> +Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von +Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru +rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut +obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards et les officiers +avaient le devoir de les abattre sans pitié. Il n'y en avait pas eu le +premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-là, +dont un que je connaissais bien, un nommé Plump, qui avait été jardinier +chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses +rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui +refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants, +qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine +Kaiserkopf. +</p> +<p> +Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille; nous en couvrîmes +quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On +faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manœuvre, +ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide et ne +s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand +but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique +nous poussât en avant et nous donnât des ailes. +</p> +<p> +La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était +tantôt une compagnie, tantôt l'autre qui donnait de la voix, et chacune +avait son chœur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de +Wacht-am-Rhein lui-même, <i>la Garde au Rhin</i> et le terrible sous-officier +en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé. +Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du +bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fierté. +</p> +<p> +—Ce n'est plus la <i>Garde au Rhin, meine Kinder</i>, qu'il vous faudra +chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la <i>Garde à la +Seine</i>! +</p> +<p> +—Ou la <i>Garde à la Loire</i>! vaticinait plus âprement Schimmel. +</p> +<p> +Celui-ci ne dédaignait pas de se mêler à cette forte joie militaire, et, +au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui +égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de +ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson +plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mélodie ou dont +il déclamait pompeusement les paroles. +</p> +<p> +Je m'en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la +connaissait. La voici: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p><i>Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt,</i></p> + <p><i>Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt</i>,</p> + <p><i>Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim</i>,</p> + <p><i>Das brachte er mit aus dem Kriege heim:</i></p> + <p><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></p> +</div> +<div class="stanza"> + <p><i>Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag</i>,</p> + <p><i>Ein Franzose æchzend am Boden lag</i>,</p> + <p><i>Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel</i>,</p> + <p><i>Ein feindlicher Schütze zu Boden fiel.</i></p> + <p><i>Nach Paris! Die Losung war gut und recht</i></p> + <p><i>Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht.</i></p> + <p><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></p> +</div> +<div class="stanza"> + <p><i>Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut</i></p> + <p><i>An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut</i>,</p> + <p><i>Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann</i>,</p> + <p><i>Und ich stimmte das Lied meines Vaters an</i>,</p> + <p><i>Kein Lied war kürzer und geller als dies.</i></p> + <p><i>Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris!</i><a href="#note-5" name="noteref-5"> <sup>5</sup></a></p> +</div></div> + +<p> +<i>Nach Paris!</i> Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le +chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était +nous qui y allions. <i>Nach Paris!</i> oui, oui, <i>nach Paris!</i> Qui n'aurait +chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute +l'Allemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur +tant d'autres points, ne sont jamais d'accord. +</p> +<p> +Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dis sans fausse +modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas, +comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer +le service, sans plus considérer les hommes que des machines, +d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire +marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la +psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mousquetaires et me +montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la +guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne +jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. «Pourquoi te +bats-tu?» Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un +contact trop familier pour les inquiéter, et ils se défiaient trop peu +de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. «Pourquoi +te bats-tu?» La plupart répondaient: «Pour l'Empereur» ou: «Pour le +<i>Vaterland</i>», et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose; +l'Empereur et le <i>Vaterland</i> représentaient tout pour eux: l'Allemagne, +leur coin de terre, leur famille, eux mêmes. C'étaient des protestants +comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme +moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins +d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le <i>Vaterland</i> contre l'ennemi +commun. +</p> +<p> +Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans +mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci +m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques était le soldat +Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que +j'aimais bien. Quand je lui eus demandé: «Pourquoi te bats-tu, Schnupf?» +et qu'il m'eut répondu: «Pour l'Empereur», je lui objectai: +</p> +<p> +—L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui? +</p> +<p> +Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour +pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se +battait. Il dit: +</p> +<p> +—Je me bats contre la France anti-chrétienne et persécutrice de +l'Église. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant, +c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège. +D'ailleurs le pape est avec nous. +</p> +<p> +—C'est juste, dis-je. Mais tu es entré en Belgique, Schnupf, un pays +catholique; tu y as brûlé des églises et massacré des curés. Comment +arranges-tu ça? +</p> +<p> +—Je vais vous le dire, <i>Herr Fæhnrich</i>. La Belgique a commis un grand +crime en s'opposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si +elle ne s'est pas mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre +hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses églises sont de +faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce +qu'elle mérite. +</p> +<p> +Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière: +Schnupf savait pourquoi il se battait. +</p> +<p> +Avec Vogelfænger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfænger était un +mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à +l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à +l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de +ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche: +</p> +<p> +—Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain. +</p> +<p> +—Bien entendu, accordai-je. +</p> +<p> +—Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis +internationaliste. +</p> +<p> +—Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est +ce que tu ferais la guerre à contre cœur? +</p> +<p> +—Je fais la guerre de bon cœur. +</p> +<p> +—Explique-moi donc ce mystère. +</p> +<p> +—Il n y a pas là de mystère, <i>Herr Fæhnrich</i>; vous allez comprendre. +Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors +vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne, +nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit +vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les +socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables, +incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule +l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du +socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte; +l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne +peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime +socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes +et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé +l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et +nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre +affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers... +</p> +<p> +—Je ne suis pas un junker. +</p> +<p> +—Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres +bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous. +Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai, mais pour mieux vous +dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée, +est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un +socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von +Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre. +Plus il y aura de tueries, de sang répandu, d'horreurs et de massacres, +plus il y aura ensuite de socialistes. Voilà pourquoi nous nous battons, +<i>Herr Fæhnrich</i>. Vive la guerre! +</p> +<p> +Il y avait de quoi être médusé, et je le fus. Mais j'avais compris. +Vogelfænger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait +pour le socialisme. +</p> +<p> +Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour +un motif qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait +parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait +indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une +même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour +le plaisir; Schimmel se battait pour le métier; von Bückling et von +Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient +pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non, +personne ne regrettait la guerre, pas même Kœnig, qui ne désapprouvait +que la manière dont la guerre était faite, non la guerre elle-même. Et +tous ensemble criaient: <i>Nach Paris!</i> +</p> +<hr /> +<p> +Nous n'étions pas encore à la Loire, ni même à la Seine mais nous +venions de franchir la Somme. Il y avait eu, paraît-il, sur quelques +points certaines velléités de l'ennemi d'en défendre le passage; dans la +région où nous opérions, nous n'aperçûmes rien de semblable et nous +traversâmes la rivière, au point du jour, dans la plus grande liberté. +Au delà, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions +pas fait trois kilomètres que nous étions arrêtés par des troupes +françaises. +</p> +<p> +Déjà, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait +canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que +prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs +dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents. +</p> +<p> +De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent +immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent: +</p> +<p> +—<i>Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!...</i> +</p> +<p> +Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie +Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais +ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le +cœur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre +terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front, +interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant, +éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles, +cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la +fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'éparpillement d'une +myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur +explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre +connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant +roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait +progresser à tout prix, c'était l'ordre. +</p> +<p> +—En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrière nous. +</p> +<p> +Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avançait +sur le ventre, travaillant fébrilement de la pelle-bêche. Nos batteries +crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles +qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de +terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un +glacis. C'était autre chose qu'en Belgique! La mort, le décervelage, le +râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les +sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions +péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les +visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine +suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient +nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles, +tandis que de rauques éclats de cornets, à l'arrière, rayaient les +interstices des explosions. +</p> +<p> +J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, «soufflé» par un obus. +Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été + +touché, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda +ses lèvres. +</p> +<p> +Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres +compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un +cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé, +convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach bondit près de moi en miaulant des «khrr, khrr» +angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers ce +brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre +rapidement dans leur course. Les hommes tombaient ça et la, brusquement, +au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des +projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos, +fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur +échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la +fois. J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand +j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété par le fausset de +Schimmel, commander: +</p> +<p> +—En avant!... <i>Zum Sturm!</i>.. +</p> +<p> +Ceux qui le purent se levèrent pour se joindre à l'assaut. Sur les +autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles. +</p> +<p> +Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien. +Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir +détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui +disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais +qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon +bidon. +</p> +<p> +Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et +hurlait. +</p> +<p> +Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies, +sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y +était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus +l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbes noirâtres et y semant +des incendies. J'étais encore tout étonné de respirer, stupéfait d'être +vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze étaient +là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient, +outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans +la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais. +</p> +<p> +Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche, +ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade +était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une +trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: «Allonger le +tir» et: «Envoyer munitions». A notre gauche, le bataillon von Putz +avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes, +femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, baïonnettes +dans les reins, et qui lui servaient de bouclier. +</p> +<p> +—Sacré mille millions! fit Kaiserkopf jaloux. +</p> +<p> +Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les +meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau +les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient +avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur +nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi, +on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus. +</p> +<p> +Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts ou blessés aux +abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu, +étaient immédiatement réduits eux aussi à l'état de cadavres. La vue de +ces Français m'inspira aussitôt une haine féroce. Je sentis que je les +exécrais. Ah! les bandits! les lâches!... On en voyait passer +subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert. +Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient garnis +scintillaient. +</p> +<p> +—Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers. +</p> +<p> +Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous séparait +d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les +aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous +abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées. +</p> +<p> +Heureusement que l'artillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs +positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les +jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune +aménagées à la hâte et que l'on franchissait sans peine, une fois +privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte +que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait +pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon, +dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre +courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre. +On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se +faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois +à se grouper, à foncer sur nous et à rompre sur quelque point notre +étreinte. C'est ainsi que nous vîmes inopinément surgir devant notre +front de compagnie une cinquantaine de ces enragés faisant mine de +vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que +Kaiserkopf eut une idée de génie. C'est là que nous pûmes apprécier la +valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans +armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: «<i>Kamerad!</i>». Donnant +dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur officier, tout +joyeux, s'approcha sans défiance, faisant signe aux nôtres qu'il +acceptait leur reddition. Mais, à ce moment, les rangs des «<i>Kameraden</i>» +s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait +rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la +racaille française était par terre. +</p> +<p> +A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient +mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils +avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les +hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et +avaient tout balayé devant eux. +</p> +<p> +Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran +de peupliers, dans des flots de fumée pommelée. N'ayant plus rien à +battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous +reconnûmes en approchant que c'était une ambulance française qui +brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu +attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des +bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge +arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne +tardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce +brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépignaient +de joie à l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil +dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de +voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient +de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui +gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux +exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en +partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un +médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé, +car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos +officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi +d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce +qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu. +</p> +<p> +—<i>Feuer! Feuer!</i> ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques. +</p> +<p> +S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus +avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer en raison de +la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis +attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans l'émulation +d'une chasse enivrante. +</p> +<p> +—<i>Noch einer!</i> hurlaient-ils. Encore un!... +</p> +<p> +Vingt, trente fusils détenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie. +Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du +torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe, +un autre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches +de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles +masques dantesques et des bras tétaniques; il en émergeait des bustes, +des corps qui se hissaient convulsivement et dégringolaient en perdant +leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient +un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après +quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une +cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de +l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous +les ordres d'un lieutenant pommadé. +</p> +<p> +Tout cela me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait +peut-être un peu loin. A quelques pas de moi, Kœnig considérait ce +spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je +vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui +brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Kœnig +devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le +regarder. Schimmel me le tendit. Je lus: +</p> +<p class="quote"> + <i>Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Sæmmtliche + Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder + wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns</i><a href="#note-6" name="noteref-6"> <sup>6</sup></a>. +</p> +<p> +Cet ordre était signé du général-major von Morlach, commandant la +brigade. +</p> +<p> +Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement exécuté. +Répandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de +massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson +cachant un râle suspect était battu et nettoyé. Les giboyeurs suivaient +à la trace le sang, pistaient le gîte et servaient la bête à la +baïonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les +bauges forcées. Mais quelque décousu qu'il fût, le Français traqué ne se +laissait pas épieuter sans faire tête, et son égorgement n'allait pas +sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre à six ou +sept pour en achever un. Ces fauves se défendaient jusqu'à leur dernier +grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un +pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures. +</p> +<p> +—Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les +Boches!... +</p> +<p> +Ce fut ici que j'entendis pour la première fois ce terme de «Boche», qui +devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus +d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage. +</p> +<p> +—Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les +Boches!... +</p> +<p> +J'en étais tout indigné, tout froissé dans mon amour-propre d'Allemand. +</p> +<p> +Mais ces cris eux-mêmes, ces injures cessèrent. Les derniers blessés se +turent et il n'y eut plus que des morts. Le général major von Morlach +pouvait être content. +</p> +<p> +Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus +rien à éventrer, il y avait encore beaucoup à fouiller. Le pillage des +cadavres, qui avait déjà commencé, se généralisa. On vidait les poches +et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres +et le tabac. Des équipes organisées dépouillaient les corps de leurs +chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci étant destinés, comme je +l'appris, à costumer certaines de nos unités en vue de tromper l'ennemi. +Après à leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats +étaient changés en hyènes, en chacals, en détrousseurs de morts, en +écumeurs de champ de bataille. +</p> +<p> +Devant un amoncellement de tués, résultat d'une exécution en masse ou +d'une attaque fauchée à la mitrailleuse comme celle que nous avions +détruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux +ébats d'une joie délirante, attendaient le moment de procéder au +dépècement. Des gradés étaient là, Biertümpel, Schmauser, Buchholz, +Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y était, le mufle sanguinaire; +Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y étaient. On tirait les derniers +coups de fusil sur le charnier où s'observaient encore d'obscurs +tressaillements. +</p> +<p> +Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps +s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur; et l'on vit +lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez, +sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un œil crevé et +le front déchiré; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait +la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur. +Promenant sur nous son œil unique, l'horrible fantôme se mit à crier +d'une voix stridente: +</p> +<p> +—Bandits!... Vous n'êtes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre +a honte de vous, canailles!... vous la déshonorez!... Peuple +d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la +France ne vous pardonne jamais vos crimes!... +</p> +<p> +Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put +enfin braire: +</p> +<p> +—<i>Frankreich kaput!</i> +</p> +<p> +—Ah! <i>Frankreich kapout?</i> salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des +poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!... +<i>Deutschland, Deutschland nieder!</i>... Et si vous voulez mon nom, les +Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...! +</p> +<p> +Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans +cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant +que le coup partit, le capitaine français, recueillant toutes ses +forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang. +</p> +<p> +Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment, +j'aperçus de nouveau Kœnig. Avait-il été présent à cette scène, si +pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique? Avait-il +entendu la malédiction du capitaine français? +</p> +<p> +Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la +compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout. +Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient +et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure. +Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait +ranger. Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait-il? +</p> +<p> +Nous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se +démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous étions +arrosés de shrapnells. +</p> +<p> +—Les Français!... les Français! criait-on. +</p> +<p> +—Ils contre-attaquent, fit Schimmel. +</p> +<p> +Des hommes roulèrent en poussant des clameurs déchirantes à quelques +mètres de moi. Nous reçûmes l'ordre de nous aplatir. +</p> +<p> +Il apparut bientôt que notre aile gauche était fortement accrochée. De +nouvelles chaînes de pantalons rouges se déployaient à l'horizon, +débordant de part et d'autre les premières. Il y en avait bien au total +un régiment. Elles progressaient avec vélocité, fournissant un tir +nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front +fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous +une voûte tonnante. +</p> +<p> +Les Français avançaient avec une audace croissante. Il semblait que nos +mitrailleuses, disloquées peut-être par leurs obus, fussent incapables +de les arrêter. Déjà le contact était pris et notre aile gauche +commençait à plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des +commandements nous jetèrent debout sous les balles des fusants. Le +colonel von Steinitz poussait son régiment en oblique, pour tomber sur +le flanc de l'ennemi et dégager le reste de la brigade. +</p> +<p> +C'est du moins ainsi que j'interprétai le mouvement qui nous était +commandé et que nous entreprenions déjà d'exécuter, lorsqu'une nouvelle +péripétie vint nous arrêter et nous accrocher à notre tour, nous +obligeant à ne plus songer qu'à nous défendre nous-mêmes. Devant nous et +sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes +bleus, extrêmement agiles, qui se mirent à nous mitrailler avec une +ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'où +sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystérieux étaient-ils +parvenus à ramper sans être aperçus jusqu'à cinq cents mètres de nos +tirailleurs avancés, pour se montrer subitement au pourtour de nos +lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards? +</p> +<p> +—Les chasseurs! fit Schimmel. Gare à nous!... +</p> +<p> +Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, collés au terrain ou +en surgissant, insaisissables et voltigeurs, légers comme des oiseaux, +souples comme des guépards, le képi sur l'œil, le collet à l'écusson +jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilité nous étonnait, +ahurissant nos hommes, qui ne savaient où tirer. Ils furent sur nous que +nous avions à peine eu le temps d'ajuster nos baïonnettes. Je vis avec +effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient +dessus en vociférant dans un langage étrange des mots inconnus, dont je +pus surprendre quelques uns: +</p> +<p> +—V'la les chassbis! +</p> +<p> +—A la barbaque! +</p> +<p> +—Mettons-en, les potes, les mecs! +</p> +<p> +—Foutez-y la pilule, aux yayas! +</p> +<p> +—Gercez-y la tomate! +</p> +<p> +—Bouffez-les! zigouillez-les! +</p> +<p> +—Ça barde! +</p> +<p> +—Y mettent les bâtons! +</p> +<p> +—Y z'ont les colombins! +</p> +<p> +J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel: +</p> +<p> +—Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains! +</p> +<p> +—Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils +ne parlent plus français. Je n'y comprends rien!... +</p> +<p> +Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce langage mystérieux. +L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des +<i>Donnerwetter</i> et des <i>zum Teufel</i> vomis par Kaiserkopf, des coups de +sifflet affolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et +il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que +le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables +bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux «<i>Kameraden</i>» +tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint +vite effroyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les +fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut +ou saillir d'en bas, les faces contorsionnées grimacer atrocement. Un +vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de +crissements, de jurons, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête +et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre d'étal et de suint +poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles; un +éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant +de nombreux cadavres et des abats de blessés. Dans une buée de poussière +tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de +nous, ce qui restait de la section von Bückling; je vis les hommes fuir +en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la +rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à +son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces +diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la +barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von +Bückling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le +derrière et le traverser férocement de part en part. +</p> +<p> +Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement +possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer +de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses. +</p> +<p> +—<i>Maschinengewehre!... Maschinengewehre!...</i> +</p> +<p> +Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin, +ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions +nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en +quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré. +Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir. +</p> +<p> +C'est à ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée, +que se produisit un fait des plus impressionnants. Kœnig, qui jusqu'à +cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus +grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute +sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avança face +à l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'épée au salut. Nous le +vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil +frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au +milieu du tumulte: +</p> +<p> +—Le capitaine français avait raison: nous avons déshonoré la guerre!... +Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!... +</p> +<p> +La trombe française passa sur lui. +</p> +<p> +Un déchirement se fit en moi. La démoralisation de la déroute, +l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer +aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de +Schimmel: +</p> +<p> +—On ne déserte pas aussi stupidement! +</p> +<p> +Nous refaisions en sens inverse, la rage au cœur, le chemin parcouru le +matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient +déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de +soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés, +sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blessés, +qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs +gémissements. Je me tâtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté, +sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égratignures, et le sang +qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une +prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine, +à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de +Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée des petites +flammes de nos canons légers. +</p> +<p> +La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que +ceux qui, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers +s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de +fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le +petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était +très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser +la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé +instamment des renforts. +</p> +<p> +Cependant l'artillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne +savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si +violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût +déceler leur présence. Ils s'étaient fondus dans l'ombre croissante, +sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la +poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable. +</p> +<p> +Ma pensée se reporta sur le malheureux Kœnig, mon ami. Ce drame m'avait +bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de +son acte insensé et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il +se battait: mais ce n'était pas pour son idéal que se battait +l'Allemagne!... +</p> +<p> +L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous: le vide et le +silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans +l'éloignement comme des vols de perdrix. +</p> +<p> +J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Kœnig. Je partis +avec un de mes hommes. J'avais repéré assez approximativement l'endroit +où il était tombé. Je traversai d'abord la zone des cadavres français, +où sautelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la zone allemande, +que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il +n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés +remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient, +disloqués et saignants. J'en avais le cœur chaviré. Je ne pouvais, +hélas! les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes +déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner +mon entreprise. +</p> +<p> +Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un +second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de +cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la +touffeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance +brûlée achevait de fumer. +</p> +<p> +Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de Kœnig. Il +était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le +thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux +yeux mystérieusement fermés se nimbait d'une flaque coagulée de sang +noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore. +</p> +<p> +—Kœnig!... fis-je. Mon ami!... +</p> +<p> +Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main +froide. +</p> +<p> +—Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais dû mourir avec vous... +Vous seul étiez noble, juste, grand... Kœnig... Votre mémoire me sera +toujours sacrée... +</p> +<p> +Je crus sentir une très légère pression, une pression presque +imperceptible de sa main dans la mienne. +</p> +<p> +—Kœnig!... sanglotais-je. +</p> +<p> +Sa faible respiration s'arrêta. J'écoutai. J'attendis. Elle ne reprit +pas. +</p> +<p> +Et mon cœur s'arrêta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec +épouvante qu'il était resté là ainsi toute la nuit, toute la nuit sans +pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'était +tordu de douleur sur cette terre française toute la nuit, après s'être +offert lui-même en sacrifice pour nos crimes, crucifié pour la vieille +Allemagne. +</p> +<p> +Des brancardiers s'approchaient. +</p> +<p> +—Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-même là où il est +mort. +</p> +<p> +—C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter. +</p> +<p> +Ils l'enlevèrent. +</p> +<p> +Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant. +</p> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0010" id="h2H_4_0010"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + IX +</h2> + +<p class="p4"> +Décidément les Français avaient battu en retraite et personne n'y +comprenait rien. Leurs arrière-gardes étaient signalées à je ne sais +combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la +marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos +effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et +je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées, +qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au +moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec +des contingents normaux. +</p> +<p> +En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division +pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe +prit le commandement de la section Kœnig et le feldwebel Schlapps celui +de la section von Bückling. +</p> +<p> +Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à +midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en +vue d'une petite cité d'aspect pittoresque, abritée par un débris de +vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont +je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour, +un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui +crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule, +semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le +décor profond, rocheux et sauvage de la forêt. +</p> +<p> +Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche +avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les +madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient +activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers +Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas +pour des Anglais. Alarmée par la bataille de la veille, la population, +dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de +départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin +d'œil, l'hôtel de ville, la poste, la banque, les carrefours étaient +occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants +recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En +même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures, +charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi. +La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient +subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de +l'église était par terre. +</p> +<p> +Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait les ordres, se +demandant si cette riche proie qu'il tenait à sa portée allait lui +échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui +être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au +bout d'un quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant et +triomphant: +</p> +<p> +—La ville est à nous!... Plusieurs heures d'arrêt... On attend +l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de +tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et +objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah! <i>Donnerwetter!... +Potzdonnerwetter!...</i> +</p> +<p> +Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la +conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons. +Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir fuir des +gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses. +</p> +<p> +Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi: +</p> +<p> +—Venez. +</p> +<p> +Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu'à une +maison de bonne apparence, sise à cinquante pas de là, et qui, sous +l'enseigne de la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous +nous y engouffrâmes à grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit +était cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et +d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'était une de +ces vieilles hôtelleries de la province française, sanctuaires de la +bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa femme, son maître +queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants: +</p> +<p> +—Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est à votre service. +</p> +<p> +—Combien avez-vous de véhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais +français. +</p> +<p> +—Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs et une charrette à ridelles. +</p> +<p> +—Pas d'automobile? +</p> +<p> +—Non. +</p> +<p> +—Combien de chevaux? +</p> +<p> +—Trois chevaux. +</p> +<p> +—Rassemblez-moi tout ça dans la cour. Nous allons charger.—<i>Ræumt mir +hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist</i>, ordonna-t-il à ses hommes. +</p> +<p> +Les soldats se répandirent tapageusement dans l'hôtel et bientôt ce fut +un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires +volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites, +matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules, +dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres. +</p> +<p> +—Et maintenant, à boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!... +</p> +<p> +Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et +ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous +servir. +</p> +<p> +La grande table de la salle à manger ne tarda pas à se charger de tout +ce que les caves de la Licorne recélaient de plus précieux en crus +authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni +n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi +vénérables. Il y avait là, empoussiérés et encrassés, blancs, jaunes ou +rouges, dans leurs flacons divers obturés de leurs cachets multiformes, +les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de +France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus +impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiffrait +avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le +Château-Margaux, le Château-Latour, le Château-Haut-Brion, le Léoville, +le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les +bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée-Conti, le +Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le +Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le +Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, affichaient brillamment +leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Château-Yquem 1893 et +dix bouteilles de Château-Laffitte de 1870 formaient, au dire de +Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée. +</p> +<p> +Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet +inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il +était fixé, et les noms lui importaient peu. +</p> +<p> +—<i>Famos!... famos!...</i> claquait-il. +</p> +<p> +Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement +des liquides, commença par s'administrer d'un seul coup toute une +bouteille de Corton. Plus raffiné, Schimmel débuta par un bordeaux blanc +de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un +grand Romanée. Il m'engagea à me verser de ce dernier vin. Je le +trouvai magnifique et j'en conçus une riche idée de la France. +</p> +<p> +Au bout de dix à douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler +par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient, +pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Biertümpel, +Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la +compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et +son «khrr, khrr» satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit même +l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons. +</p> +<p> +L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de +nouvelles bouteilles. +</p> +<p> +—Combien en avez-vous? lui demanda le colonel. +</p> +<p> +—En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit +l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre. +</p> +<p> +—J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement +dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf. +</p> +<p> +—Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine. +</p> +<p> +—A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris. +</p> +<p> +Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à +part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos +mystérieux. +</p> +<p> +Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les +soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe +étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de +notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une +ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses +nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous +enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands. +Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la +dignité: +</p> +<p> +—Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne +nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic +immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de +lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von +Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!.. <i>Potzsacrament!</i>... En voilà un, +bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une +belle mort!... Son dernier moment a dû être, <i>Donnerwetter!</i> un moment +de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, <i>meine +Herren</i>, m'exprimer ainsi... Ah! <i>Potztausend!</i> tous ne mourront pas de +cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice, +nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, <i>Sacrament!</i> ce sont +des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge, +de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu +songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le +plus grand marlou de l'Allemagne... <i>der grœsste Louis</i>... Sans lui que +ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre +capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais +valoir tes talents... Vive Schlapps!... <i>Hoch Schlapps, dreimal +hoch!</i>... +</p> +<p> +Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie +bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait +des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie +pâmée de gros rires. +</p> +<p> +—Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le +capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout +épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous +nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à +poil!... +</p> +<p> +Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à +les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés +dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles, +et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et +repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un +débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les +arrosaient de vin rouge. +</p> +<p> +—Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette +scène étranglée de saisissement. +</p> +<p> +—Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!... +</p> +<p> +—Quel âge as-tu? +</p> +<p> +—Quarante-quatre ans. +</p> +<p> +—Ça ne fait rien. Nue aussi! +</p> +<p> +—Messieurs... messieurs... +</p> +<p> +—Nue, nom de Dieu!... +</p> +<p> +Cette fois, ce fut l'hôtelier qui, plus mort que vif, aida à la +déshabiller. +</p> +<p> +On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'effondrer un +ventre ridé sur des cuisses flétries. Un lieutenant avait pris place au +piano où il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea. +</p> +<p> +Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires +bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous +des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria: +</p> +<p> +—Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi, +<i>Donnerwetter!</i> il me faut la plus belle femme de la ville... <i>das +schœnste Weib!</i>... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux +soldats... +</p> +<p> +Là-dessus, un départ désordonné s'effectua, tandis que les soldats +envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient +tumultueusement sur nos restes. +</p> +<p> +—J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps. +</p> +<p> +Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique, +qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres +sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans +des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir +les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène +militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf +bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé, +bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le +vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été l'épaule propice de +Wacht-am-Rhein, il se fût écroulé comme un bœuf dans un cloaque de +crottin et de sang. +</p> +<p> +Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élégante demeure de style +rococo entourée d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter +le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effaré. Une balle de +revolver mit bientôt fin à son zèle. +</p> +<p> +Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la +villa de Goslar. Ce n'était pourtant ni le même goût, ni la même +ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait +des corbeilles d'œillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon +ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'ébriété +dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transporté à Goslar +invinciblement. +</p> +<p> +Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue +de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux +châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non +pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la +Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle, +peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neuf ans. +</p> +<p> +Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait +la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur +un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes +centenaires. +</p> +<p> +—La voilà!... la voilà! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien, +qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?... +</p> +<p> +—Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf. +</p> +<p> +Comme une meute en délire, la troupe avinée se lança vers sa proie. Et, +sans savoir ce que je faisais moi-même, je m'élançais avec eux. +</p> +<p> +La jeune fille s'était enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous +traversâmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des +potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls. +Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se +débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant +toute sa force à échapper à l'étreinte de ses ravisseurs, fut entraînée, +roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était +défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi. +Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait +déjà son épaule. +</p> +<p> +A ce moment, un grand vieillard sortit tout frémissant de la maison. +</p> +<p> +—Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de +Saint-Elme... +</p> +<p> +Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits +bouleversés et qui se tordait les bras: +</p> +<p> +—Émilienne!... mon enfant!... +</p> +<p> +—Au diable! hurla Kaiserkopf. +</p> +<p> +Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond, +Biertümpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé, +tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assénait sur la +mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier. +</p> +<p> +—Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf. +</p> +<p> +En quelques instants, ligotés, saucissonnés avec des courroies +d'équipements, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme. +</p> +<p> +—Faut-il les bâillonner? demanda le vice-feldwebel. +</p> +<p> +—Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus +excitant. +</p> +<p> +Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'œillets, à +vingt mètres de ses parents, la jeune Française était solidement prise +aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et +Schweinmetz. +</p> +<p> +—Elle doit être vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu! +cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise +désespérée. +</p> +<p> +Puis, après une pause et se grattant le nez: +</p> +<p> +—Vous feriez peut-être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un +de ces jeunes gens?... +</p> +<p> +Il me sembla qu'il regardait de mon côté. +</p> +<p> +—On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette? proposa +Wacht-am-Rhein. +</p> +<p> +—Vous f......-vous de moi? se récria Kaiserkopf. Pour qui me +prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille, +tonnerre de Dieu! fût-elle étroite comme le fourreau de mon sabre!... +</p> +<p> +—Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le +feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La pouliche ne ruera pas. +</p> +<p> +Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine +Kaiserkopf déboucla son ceinturon. +</p> +<p> +Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'œillets, tandis que +d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes, +au milieu du crissement des liens qui se tendaient. +</p> +<p> +Il se releva, congestionné et triomphant. +</p> +<p> +—<i>Ein Fressen!</i> claironna-t-il. +</p> +<p> +La victime se tordait à terre, dans l'étau des sergents. Des taches de +sang frais rougissaient la chair et le linge. +</p> +<p> +—A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait. +</p> +<p> +Schimmel déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné +cette virginité de choix. Mais passer en second, fût-ce après son +capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son +dilettantisme cruel. +</p> +<p> +Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des +politesses: +</p> +<p> +—Après vous, monsieur. +</p> +<p> +—Non, monsieur, après vous. +</p> +<p> +—Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plaît. +</p> +<p> +Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun +selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de +mademoiselle de Saint-Elme. Au troisième, la jeune fille ne réagissait +plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et +quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne +restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'attitude de plus en +plus inerte de la malheureuse. +</p> +<p> +Le vice-feldwebel Biertümpel succéda à Schlapps. +</p> +<p> +La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les +yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des œillets jaune +d'or ocellés de belles macules pourpre velouté. +</p> +<p> +Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les +ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et +continus: l'un aigu et ondé comme une sirène, l'autre rauque et coupé +d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de +stupre réussissaient à peine à les couvrir. +</p> +<p> +Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions +excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et +la luxure redoublaient en nous leur vésanie. Nous étions autour de ce +corps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut affamés à la +fois de sang, de chair et d'accouplement. +</p> +<p> +Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice. +</p> +<p> +Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la +plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tête sur +le même ton. Les yeux fauves de Schimmel étincelaient; un rictus de +tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux +sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient +que le signal de leur ruée successive. +</p> +<p> +Les quatre sergents donnèrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis +Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures +bleues. +</p> +<p> +Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron +Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il +était de von Bückling, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son «khrr, +khrr» violent s'évertua sans défaillance sur la martyre. +</p> +<p> +Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace. +</p> +<p> +Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf +retentit: +</p> +<p> +—A vous, Hering!... <i>Den..... heraus und los zur Attacke!</i> +</p> +<p> +La mariée ne donnait plus signe de vie. +</p> +<p> +—Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein, +fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller!... +</p> +<p> +Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à l'abîme. Je me jetai +comme un somnambule dans l'égout de ce ventre. +</p> +<p> +Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de +Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me +trouvai inondé d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme +d'agonie la vie de la vierge française. +</p> +<p> +Je me retirai couvert de sang et de bave. +</p> +<p> +Un sous-officier se précipitait après moi sur le cadavre. +</p> +<p> +Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver +d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt-cinq pas, ils +avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait +relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus +avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine +garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva. +</p> +<p> +J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait: +</p> +<p> +—Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous déjà matché au +pistolet? +</p> +<p> +—Très peu. +</p> +<p> +—Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper +le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez +cinq balles. +</p> +<p> +Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier +coup partit. +</p> +<p> +—Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut. +</p> +<p> +Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!... +</p> +<p> +—La clavicule gauche! fit Schlapps. +</p> +<p> +... Pif!... +</p> +<p> +—L'œil droit! +</p> +<p> +Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le +cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus +de son. +</p> +<p> +—Dans la gueule! glapit le feldwebel. +</p> +<p> +Kaiserkopf me félicita: +</p> +<p> +—Pour un début, <i>Sacrament</i>, voilà qui est <i>famos</i>! +</p> +<p> +Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin +s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient +mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre, +le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la +terrible <i>Berserker-Wut</i> qui, à certains moments, change tous les +Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de +vautours déchireurs de chairs. +</p> +<p> +Kœnig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la +Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande, +à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel, +à Schlapps, à Wacht-am-Rhein. +</p> +<p> +Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et +déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec +trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue +à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à +sac. +</p> +<p> +Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des +voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De +la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons +et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et +rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences, +tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes, +instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se +nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient +ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se +balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train +présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le +brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient +avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les +soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets +d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles. +</p> +<p> +On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui +prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée +à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et +soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue +rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent, +billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des +portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des +coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement. +Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches. +</p> +<p> +Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en +caractères apparents ces mots imprimés en langue française: <i>Tout +Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ.</i> +</p> +<p> +Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu +que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus +souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait +défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout +habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait +immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de +Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait +d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout: +les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les +goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient +pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur +tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers, +et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau. +</p> +<p> +Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie. +Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches +s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts +les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme +était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de +râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de +chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris +de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de +chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de +violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à +terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des +hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas +ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à +d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir, +chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les +maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux +encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait, +par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus +insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher, +pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux. +</p> +<p> +Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de +l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le +ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de +parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats, +gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule, +griffes en avant et l'écume à la bouche. +</p> +<p> +J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient +dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de +mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui +rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et +Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord, +cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout +contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à +quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont +il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement +pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues, +qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient +quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de +je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui +demander. +</p> +<p> +Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le +déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une +charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un +adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs +battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune +garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me +parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment +habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche +famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés. +Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le +colonel. +</p> +<p> +Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il +était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans, +dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes +nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans +le dos. +</p> +<p> +Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui +assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et +hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être +celle d'une maison louche, d'un «<i>Bordell</i>», comme disent les Français, +et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans +l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On +lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le +lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux +fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de +dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la +foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante +s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait. +Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle +se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus. +</p> +<p> +Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de +cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles +du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De +l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister +facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du <i>Freischütz</i>. Au +tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient. +</p> +<p> +Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée, +s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y +engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes. +Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos +soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à +coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate, +espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des +vivants. +</p> +<p> +Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout +était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres +déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des +cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse +commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur +humilité. +</p> +<p> +Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait +dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de +débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix +moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et +blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés +brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'œil au soleil. +D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient +des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et +squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient +leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les +coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides, +des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des +morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de +vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les +graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique, +aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement +fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses +bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la +nausée, l'asphyxie. +</p> +<p> +Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur +besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou +trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner +voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se +partageaient ou se disputaient leurs dépouilles. +</p> +<p> +J'étais écœuré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle +fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait +de ses deux trous fixes et semblait me dire: +</p> +<p> +—Toi aussi tu y viendras! +</p> +<p> +J'en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grotesquement +sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait près +de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait. +</p> +<p> +Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié +ou incomplètement exploré, un cadavre de femme en robe de damas noyée de +bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose +qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un +grouillement larvaire. Hypnotisé, je descendis les marches. Cela +brillait... Cela se dégageait des deux côtés de la tête... Cela +s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière... Il y avait là +deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... à la place où +avaient été les oreilles... +</p> +<p> +Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles +s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un +objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de +sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un +effort surhumain ou un terrible péril. +</p> +<p> +Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes +mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la +morte en robe de damas. +</p> +<p> +Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles +de grand prix entourées de diamants. +</p> +<p> +Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorothéa von +Treutlingen, ma femelle. +</p> + +<div class="p4"><a name="h2H_4_0011" id="h2H_4_0011"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + X +</h2> + +<p class="p2"> +Une heure avant le départ, je reçus cérémonieusement le porte-épée des +mains du major von Nippenburg, en même temps que le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach. Je prenais rang immédiatement après le feldwebel. Avec +ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'étais fier comme un +paon. On me confia le commandement de la section Kœnig. Le lieutenant +Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Bückling. C'était un de +ceux qui avaient participé au viol de M<sup>lle</sup> de Saint-Elme et au meurtre +de ses parents. +</p> +<p> +Toujours pas de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les +nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout, +sur l'étendue de notre immense front, l'avance de nos armées était +prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin, +Mézières, Sedan, Montmédy étaient pris. Le général von Kluck était à +Lassigny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Rien ne +nous arrêtait, rien ne nous arrêterait. +</p> +<p> +Nous étions le 1<sup>er</sup> septembre à Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions +à Montdidier, où nous célébrâmes le <i>Sedantag</i> par un service divin. +Combien, en effet, ne devions-nous pas être reconnaissants envers Dieu, +qui nous protégeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidèle, +nous conduisait jour après jour à la victoire! Et combien ce «jour de +Sedan», que nous fêtions cette année au cœur du pays ennemi, dans +l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paraître beau et +glorieux! Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après, +un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un +tiers de la France et une armée de deux millions d'hommes. +</p> +<p> +Le culte eut lieu dans la principale église. Le régiment à peu près dans +son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune +permission aux prêtres français; du moment que nous étions là, l'édifice +était à nous et nous le protestantisions sans plus de cérémonie. Les +catholiques eurent une messe dans une autre église. +</p> +<p> +Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les +capitaines et les officiers d'état-major avaient pris place dans les +stalles du banc d'œuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma +section. J'admirais de là le vaste vaisseau de l'église, qui me parut +être du XV<sup>e</sup> ou du XVI<sup>e</sup> siècle, ses belles boiseries Louis XIV, ses +panneaux sculptés, sa grotte du Saint-Sépulcre et son <i>Ecce Homo</i> +garrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques. La +foule des têtes d'hommes nues et des uniformes gris qui le +remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait à cette solennité +pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire. +</p> +<p> +Les orgues préludèrent majestueusement; puis, debout, l'assemblée +guerrière entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique +régimentaire, le choral de Luther +</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i5"><i>Ein feste Burg ist unser Gott...</i> </p> +</div> +<div class="stanza"> +<p class="i5"> C'est un rempart que notre Dieu, </p> +<p class="i9"> Une invincible armure, </p> +<p class="i5"> Notre délivrance en tout lieu, </p> +<p class="i9"> Notre défense sûre. </p> +<p class="i7"> L'ennemi contre nous </p> +<p class="i7"> Redouble de courroux, </p> +<p class="i9"> Vaine colère! </p> +<p class="i5"> Que pourrait l'adversaire? </p> +<p class="i5"> L'Éternel détourne ses coups. </p> +</div> +</div> + +<p> +Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'éleva. Cette fois, +ce fut le magnifique cantique de Haydn: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Grand Dieu, nous te bénissons,</p> + <p>Nous célébrons tes louanges!</p> + <p>Éternel, nous t'exaltons,</p> + <p>De concert avec les anges,</p> + <p>Et prosternés devant toi,</p> + <p>Nous t'adorons, ô grand Roi!</p> +</div> +<div class="stanza"> + <p>Saint, saint, saint est l'Éternel.</p> + <p>Le Seigneur Dieu des armées;</p> + <p>Son pouvoir est immortel;</p> + <p>Ses œuvres partout semées</p> + <p>Font éclater sa grandeur,</p> + <p>Sa majesté sa splendeur!</p> +</div></div> + +<p>Après quoi l'aumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en +chaire.</p> +<p> +Prenant texte éloquemment du cantique que nous venions de chanter, il +débuta ainsi: +</p> +<p> +—Oui, ses œuvres sont partout semées, et nous les semons avec lui... +nous les semons pour lui!... +</p> +<p> +Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son +instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces œuvres destinées à +faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n'était elle pas cette +guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en +avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de +la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la +splendeur de l'Éternel? Ah! nous devions être fiers et reconnaissants +d'avoir été choisis pour participer à cette grande œuvre! +</p> +<p> +Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi +doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si +pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine. Quel autre +peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre +était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or, +c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui +avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations +impies vivant sous sa domination; c'était précisément le meilleur et le +plus généreux des peuples qui devait répéter après Jésus-Christ: «Ne +croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu +apporter non la paix, mais l'épée.» Le sacrifice sanglant devait être +accompli; le combat sacré devait être mené jusqu'au bout. Le glaive +d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la +terre de son péché et la racheter par le fer et par le feu. Jésus, le +meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII, +49): «Je suis venu jeter un feu sur la terre»? Désigné spécialement par +Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand +pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur? +</p> +<p> +Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ, +l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié +et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifié avec lui +l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de +la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y +crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'œuvre d'une +nouvelle rédemption. +</p> +<p> +Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette +tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante +d'émotion: +</p> +<p> +—Guerriers, parfois votre cœur est étreint par l'horreur: ce que vos +mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point +voulu!... +</p> +<p> +Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne +en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient +responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la +terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en +même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les +sauver. +</p> +<p> +—Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais +maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre +qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses. +Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils +voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et +de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus +responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences +de l'humanité sont crucifiées!... +</p> +<p> +S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur +Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant: +</p> +<p> +—Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu +le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme +allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour +invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du +sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de +crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas +comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les +cœurs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de +la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et, +par elle, celle de toute l'humanité! +</p> +<p> +Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un +enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur +guerrier termina de la sorte: +</p> +<p> +—Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle! +Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus +elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous +les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à +nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas +brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes +encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de +notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots: +«Je suis venu jeter un feu sur la terre!» +</p> +<p> +N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants +d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide +sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le +colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient +être pleins de larmes émues. +</p> +<p> +Nous chantâmes alors le beau psaume de David: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p>Que de gens, ô grand Dieu,</p> + <p>Soulevés en tout lieu,</p> + <p>Conspirent pour me nuire</p> + <p>Que d'ennemis jurés</p> + <p>Contre moi déclarés</p> + <p>S'arment pour me détruire!...</p> +</div></div> +<p> +Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le +pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le +rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris +la haute portée et le lumineux symbole: +</p> +<p> +—<i>Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié</i> (et par +conséquent le nom allemand); <i>que ton règne vienne</i> (avec celui de +l'Allemagne); <i>que ta volonté</i> (celle de l'Allemagne) <i>soit faite sur la +terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien</i> +(trempé de champagne). <i>Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons +à ceux qui nous ont offensés.</i> (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis +qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne +nous pardonne pas davantage.) <i>Ne nous laisse pas tomber dans la +tentation</i> d'épargner tes ennemis (et les nôtres), <i>mais délivre-nous du +Malin</i> (l'Anglais, le Belge et le Français). <i>Car c'est à toi</i> (et à +nous) <i>qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance +et la gloire. Amen!</i> +</p> +<p> +A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée, +représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en +joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur +désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis +avec vous tous les jours.» (<span class="sc">Matth., xxviii, 20.</span>) +</p> +<hr /> +<p> +Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua <i>Heil Dir +im Siegerkranz</i> et <i>Muss i denn zum Stædtele raus</i>, tandis que nous nous +formions pour le départ. Mais si le <i>Sedantag</i> ne fut pas pour nous un +jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante +kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route +par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et +l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises +et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand. +</p> +<p> +Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont +Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le +pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous +descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un +pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser +passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la +ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers +était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions +remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille +prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et +nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain. +La paix serait signée avant trois semaines. +</p> +<p> +Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au +sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de +kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes +nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis. +Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du +<i>Sedantag</i>. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée, +et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une +centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale, +l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en +ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes, +dont le maire. +</p> +<p> +Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt +encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité +d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été +enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant +d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui +était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la +permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda, +mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au +milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se +trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style +antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand +nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq +officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus +parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le +général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous +dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec +l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les +saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que +j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à +plusieurs pas de distance. +</p> +<p> +—Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement +le général von Zillisheim. +</p> +<p> +—Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit +confondu de servilisme le major von Nippenburg. +</p> +<p> +—Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von +Zillisheim. +</p> +<p> +—Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans? +</p> +<p> +—Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au +Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire, +l'insulteur de notre grand Frédéric. +</p> +<p> +—Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg. +</p> +<p> +—Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le +corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les +droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau +était notre compatriote. +</p> +<p> +—Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix. +</p> +<p> +—Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de +Genève. +</p> +<p> +—Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition +sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement +acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette +république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin, +dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient +à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi +philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or, +Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne. +Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme +quoi ses cendres nous appartiennent. +</p> +<p> +—C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc +un grand homme de plus! +</p> +<p> +—Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès, +celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières +années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort +Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel +chef-d'œuvre, les <i>Confessions</i>. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu +être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie +qu'était alors la France?... +</p> +<p> +—Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz. +</p> +<p> +—Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la +nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de +saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute +peut-être, <i>den grossen Preussen</i>, le grand Prussien Chean-Chagues +Rouzeau! +</p> +<p> +Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes +solennellement les armes au tombeau vide. +</p> +<p> +—Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a +oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond +Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau! +</p> +<p> +Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et +romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous +montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une +inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand, +disciple de Gœthe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était +venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de +Werther. +</p> +<p> +Cela me rappela le malheureux Kœnig. Il eût aimé cette promenade dans le +parc d'Ermenonville. +</p> +<p> +Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire. +Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous +accompagner, il parut passablement vexé. +</p> +<p> +—Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!... +</p> +<p> +Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte +avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant +capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour +remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon. +</p> +<hr /> +<p> +Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer +brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne +et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes +la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes +parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante, +innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne +s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie, +continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la +forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes +visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans +discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de +machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons +marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le +brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de +campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les +files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à +ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient +fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais +l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là, +dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres +encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le +sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement +monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à +la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement, +que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches, +nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos +oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac +perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses +bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait. +</p> +<p> +Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau +halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre +Schimmel et connaître ses impressions. +</p> +<p> +—Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est +et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse. +</p> +<p> +—Où sont nos armées? demandai-je. +</p> +<p> +—Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile +droite. +</p> +<p> +—Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions +rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui +devraient pivoter autour de nous. +</p> +<p> +—C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se +produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées +dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain. +</p> +<p> +—Et les Français? +</p> +<p> +Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une +carte de l'état-major français, il me montra où nous étions. +</p> +<p> +—Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il +indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine +de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne. +</p> +<p> +Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous +identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui nous +environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les villages +haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets d'arbres. +C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et +Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery, +Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois, +Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête +la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche +les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par +les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de +fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui +les bordaient partiellement. +</p> +<p> +Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous +devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière, +l'immense capitale Paris, <i>das grosse Paris</i>, but de tous nos efforts et +fleuron de notre victoire. +</p> +<p> +La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une +petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y +trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le +colonel von Steinitz. +</p> +<p> +Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre +ses favoris d'un abondant sourire. +</p> +<p> +—Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être +au bout de nos peines. +</p> +<p> +S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné, +il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche +offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi +l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait +sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur +le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la +hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient +les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de +Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en +pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le +pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de +l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis, +occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche +triomphale dans la débâcle de la France. +</p> +<p> +—Et Paris? demanda le major. +</p> +<p> +—Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest, +là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand +nous voudrons. +</p> +<p> +Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui +s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en +effet, qu'à cueillir. +</p> +<p> +—Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel. +</p> +<p> +—Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu +près sans accident de terrain. +</p> +<p> +—Et comme moyens de défense? +</p> +<p> +—Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions +allemands que d'artilleurs français. +</p> +<p> +—Comme troupes mobiles? +</p> +<p> +—Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous +disperserions d'une chiquenaude. +</p> +<p> +—<i>Donnerwetter!</i> jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur +le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête +de votre régiment!... +</p> +<p> +Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir +agita sa lippe inférieure. +</p> +<p> +Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à +cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La +colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière +déclinante du soleil. +</p> +<p> +Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes +que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à +peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même +route et en même orientation. +</p> +<p> +Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru +profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il, +de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine +perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le +bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté +par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain +de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre, +hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un +trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la +nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon +charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et +distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par +nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions +l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque +de couche de nos fusils. +</p> +<p> +Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une +hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires +d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans +feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de +Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières +s'y éteignirent. +</p> +<p> +Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes +s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements +se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore +derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du +zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris +l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris +de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles. +</p> +<p> +Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement +tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du +matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient +prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon. +</p> +<p> +L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait +pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des +troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se +continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de +préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on +nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous +arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de +Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée, +semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard. +Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait +excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous +pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine +ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus +frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages: +Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le +Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait +suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en +faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en +avant sur Paris. +</p> +<p> +Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de +nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces +qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur +la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner +subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après, +le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de +Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces +françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits +projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte. +</p> +<p> +Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments +d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de +nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et +rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries +françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une +mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour +atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents +mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie +française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à +gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent, +débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir +la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de +mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité +dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent. +Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais +presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche +à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai +si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué. +</p> +<p> +La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de +nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués +dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en +feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à +tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre +grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles +éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force. +</p> +<p> +Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies +les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils +progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au +terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils +approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou +brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes +soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs +pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres +petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à +l'assaut des hauteurs de Penchard. +</p> +<p> +Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague +galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner +et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes +verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles +un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de <i>la +Marseillaise</i>. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers +flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une +mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la +route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de +nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes. +</p> +<p> +Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells +éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles +nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous +avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français +renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons +ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne +fléchissaient pas. +</p> +<p> +Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes +exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de +Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de +ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les +pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et +une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans +une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient +dû être abandonnés. +</p> +<p> +Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de +violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français +avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du +terrain. +</p> +<p> +Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il +se faisait extraire au poste de secours. +</p> +<p> +—Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il. +</p> +<p> +On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang. +Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait +disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés. +</p> +<p> +Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf. +</p> +<p> +Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre +droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où +nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de +troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui +avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des +ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en +retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le +colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il +fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss +formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade +étaient sur la route de Barcy. +</p> +<p> +La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval. +</p> +<p> +Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut +Commandement. +</p> +<p> +—Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce +que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment +n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi +pense-t-il?... +</p> +<p> +Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos +positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite +ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis +de fanions et de fusées. +</p> +<p> +L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de +trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient +dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et +camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des +cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La +route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes +cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à +Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes, +meules brûlaient comme des torches. +</p> +<p> +A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux +clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous +effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en +eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en +flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la +lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets +différents. +</p> +<p> +Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions, +rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les +maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans +l'anéantissement d'un soleil de plomb. +</p> +<hr /> +<p> +Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec +fureur quelques heures plus tard. +</p> +<p> +—<i>Donnerwetter!</i>... Vous n'entendez pas?... La canonnade française +avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux +kilomètres vers la râperie... +</p> +<p> +Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du +colonel. +</p> +<p> +Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les +hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf, +l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à +un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger, +confia pour la journée le commandement de la compagnie au +premier-lieutenant Poppe. +</p> +<p> +—Etes-vous blessé? me demanda Schimmel. +</p> +<p> +—Non. Et vous? +</p> +<p> +—Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck +nous a-t-il fourrés? +</p> +<p> +Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter +jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à +décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les +betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des +champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly, +avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos +s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes. +</p> +<p> +Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La +plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie +légère, et il était bien difficile de différencier dans ce +tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il +semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements +français, et cela devenait tout à fait alarmant. +</p> +<p> +—Ils avancent, murmurait Schimmel. +</p> +<p> +A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des +décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de +Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura. +</p> +<p> +Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly. +Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les +betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation +d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et +procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés +commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait +sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous +surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le +vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin, +l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de +cercle. +</p> +<p> +—Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy! +</p> +<p> +Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à +ce sujet. +</p> +<p> +Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le +nord-est: +</p> +<p> +—Ecoutez!... +</p> +<p> +De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans +cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de +l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von +Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux. +</p> +<p> +—C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos +retranchements. Il était temps!... +</p> +<p> +Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines. +</p> +<p> +—Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui +vient si juste à point à notre secours? +</p> +<p> +—Je crois savoir que c'est le II<sup>e</sup>, dit le major. +</p> +<p> +—Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de +l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais +bien aussi que cet excellent renard de <i>Generaloberst</i> devait leur +ménager quelque tour de sa façon!... +</p> +<p> +Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la +terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et +poussant de sonores acclamations. +</p> +<p> +Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation +qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans +d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que +ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont +il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en +l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le +nord-est, les batteries du II<sup>e</sup> corps débouchaient également la gaie +pétarade de leurs canons de campagne. +</p> +<p> +Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de +demander: +</p> +<p> +—Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce II<sup>e</sup> corps? +</p> +<p> +Le major von Nippenburg répondit: +</p> +<p> +—Eh bien, mais... il vient du sud... +</p> +<p> +—Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous. +</p> +<p> +Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet, +persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et +que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord. +</p> +<p> +—Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers. +</p> +<p> +—Il avait passé la Marne? +</p> +<p> +—Oui. +</p> +<p> +—Et il l'a repassée? +</p> +<p> +—Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre +côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées. +</p> +<p> +—On a donc dégarni le front d'offensive? +</p> +<p> +—Apparemment. +</p> +<p> +—Mais alors...? +</p> +<p> +Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude. +</p> +<p> +—Alors... que se passe-t-il là-bas? +</p> +<p> +Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le +bras vers le sud, dans la direction de la Marne. +</p> +<p> +—Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je +sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus +importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout +le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de +l'armée en dépend. +</p> +<p> +Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave. +</p> +<p> +Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient +en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout +sanglant: +</p> +<p> +—Les <i>Franzosen</i> tiennent le carrefour et enlèvent la râperie!... +</p> +<p> +—Faites tirer sur la route, nous ordonna le major. +</p> +<p> +—Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux. +Nos troupes sont trop mêlées aux Français. +</p> +<p> +—Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix +reprendre la râperie. +</p> +<p> +Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa +phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et +le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré. +</p> +<p> +—J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à +son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le +com... le commandement... +</p> +<p> +—Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé. +</p> +<p> +—Alors Tintenfass... +</p> +<p> +—Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent. +</p> +<p> +—Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus... +Prévenez le colonel... +</p> +<p> +Il étouffait et rendait le sang. +</p> +<p> +Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les +fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous +ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus +grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les +larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un +côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces, +qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant +que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il +nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie. +</p> +<p> +Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous +fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de +lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les +taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de +subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun +commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais +en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau +saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier +le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les +effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le +long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers +l'est. +</p> +<p> +A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions +plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que +l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus +audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs +attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la +nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu, +d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés +légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures +se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées +éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes +dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de +bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts. +</p> +<p> +Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le +bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à +établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la +protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement +tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus +d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie +lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une +légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de +Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos +tranchées. +</p> +<p> +Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un +soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions +laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les +petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts +fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins +courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf +étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous +dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz +et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient; +trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là, +mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient +pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans +les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade +était intense du côté du plateau d'Étavigny. +</p> +<p> +Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que, +si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le +lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif +semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner +le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von +Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly. +</p> +<p> +Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale +remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient +ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le +sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux. +Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en +vidant des bouteilles. +</p> +<p> +—Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu +mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à +sa place!... +</p> +<p> +Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester +à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu +organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet, +faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le cœur à piller. +</p> +<p> +Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques +soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand +nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique. +</p> +<hr /> +<p> +Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne +vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je +reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait: +</p> +<p> +—Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre +paillasse, foutez le camp! +</p> +<p> +Il faisait pleine nuit. +</p> +<p> +—Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi. +</p> +<p> +—Les Français!... +</p> +<p> +Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable +s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des +cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des +déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les +ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes +d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou +roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient +débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux +brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un +cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez +rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons +balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis +émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon +pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de +fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps +chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le +carnage nocturne continuait. +</p> +<p> +Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je +réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait +vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était +levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague +clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la +hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car +j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux +mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et +servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de +mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf +commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de +tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la +garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du +village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de +nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils +escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et +se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le +feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux +discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur +furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des +troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui +qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de +commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la +longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées +d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges +culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient +d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu +de sang. +</p> +<p> +Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini +par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui +nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où +ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la +Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers +gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été +tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides. +Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion. +</p> +<p> +—Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus +être drôle du tout! +</p> +<p> +Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater +toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de +blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres, +surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient +laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais +pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que +cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne +nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des +amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements, +obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un +ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il +fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la +baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais +été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par +Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le +tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes, +avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du +linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait +le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz +étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non +moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond +d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent. +</p> +<p> +Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs +environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre +considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient +transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du +cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y +affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés, +fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y +attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou +d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en +main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des +bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon +ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en +bouillie. Je m'approchai. +</p> +<p> +—Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas? +</p> +<p> +Il ne voulut pas me regarder. +</p> +<p> +—Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les +junkers et les bourgeois!... +</p> +<p> +Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce +serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale. +</p> +<p> +On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents +mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris +combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait +plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se +dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de +chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de +destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au +cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait +aussi les membres coupés provenant du hangar. +</p> +<p> +La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait +d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre +augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle +saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous, +dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à +cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en +émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de +l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des +flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des +percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes. +Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement +d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers +derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre +artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites. +L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord. +</p> +<p> +—Venez, me dit Kaiserkopf. +</p> +<p> +—A vos ordres, monsieur le capitaine. +</p> +<p> +—Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du +bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à +Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec +moi comme fonctionnaire adjudant. +</p> +<p> +Il était pâle et ne proférait plus de jurons. +</p> +<p> +Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est +entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes, +de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes +boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait, +qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux +côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient, +verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur +le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup +d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel. +</p> +<p> +On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros +obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant +déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le +ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour +ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une +grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous +le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la +courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien +changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors +de l'entrée en Belgique: le <i>Generaloberst</i> von Kluck. Plongé dans sa +sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre +salut militaire. +</p> +<p> +Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général +divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient +réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von +Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le +premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel +d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de +l'<i>Adjutantur</i>. +</p> +<p> +—Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles +nouvelles d'Etrépilly? +</p> +<p> +—On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment +il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie +française abîme nos effectifs. +</p> +<p> +—Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure. +</p> +<p> +La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce +que j'en pus comprendre me terrorisa. +</p> +<p> +—Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les +forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que +l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un +corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre II<sup>e</sup> corps. +Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le +terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant +vers Kaiserkopf. +</p> +<p> +—Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant +peut-être à la mort de Schlapps. +</p> +<p> +—Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de +réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où +tout cela sort-il, on n'en sait rien. +</p> +<p> +—Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit +divisions. +</p> +<p> +—Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach. +</p> +<p> +—Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von +Kluck a dû ramener encore le IV<sup>e</sup> actif. Ce corps vient d'entrer en ligne +du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant +l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici. +</p> +<p> +Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille: +l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre +sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux, +armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre, +miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment +précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau +d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons, +tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers +Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles +chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient +ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves, +accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au +sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du +désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces +basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de +mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de +blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant, +enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée +nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau, +vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques, +renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute +cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds. +</p> +<p> +Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis +on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait: +</p> +<p> +—Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom +monsieur le général? +</p> +<p> +Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle: +</p> +<p> +—Le chef de cette armée s'appelle Maunoury. +</p> +<p> +Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des +officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois. +</p> +<p> +Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous; +mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et +bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet +homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous +l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous +pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension, +secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre. +</p> +<p> +Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de +l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à +nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on +croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef, +se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se +ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance +décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours +nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette +charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une +résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et +de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute +infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur +sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant, +et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à +Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail, +arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la +salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant, +refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces. +</p> +<p> +Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni +même de la «Garde à la Seine»! A notre <i>Garde au Rhin</i> les Français +répondaient par la <i>Garde à la Marne</i>! +</p> +<p> +Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre +attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment. +</p> +<p> +—Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient +de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de +tués. +</p> +<p> +Les deux artilleurs sortirent. +</p> +<p> +—Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer +leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes. +</p> +<p> +La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres +des fenêtres ouvertes. +</p> +<p> +—Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von +Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée. +</p> +<hr /> +<p> +Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach, +complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour +Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de +charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres +préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne +foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant +nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes +cramoisies. +</p> +<p> +A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué. +Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles. +</p> +<p> +Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses +officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un +lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la +septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la +huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés. +</p> +<p> +Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre. +</p> +<p> +—Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me +coupera la main plus tard. +</p> +<p> +Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient +lourdement de dormir. Incapables de fermer l'œil, les officiers +faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés. +</p> +<p> +Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne +tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le +hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements +sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de +chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «<i>Wer da?</i>» +</p> +<p> +Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de +cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant +d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les +astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère +céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois bœufs et +monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait +tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze +d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith, +tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement +dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les +mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un œil +rouge sur la terre où se fracassaient les humains. +</p> +<p> +Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube +argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq. +</p> +<p> +Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et +fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs, +saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient +cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir +debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la +terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur +cœur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air +était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies +redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait +tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de +fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des +pointes de foudre, trouaient la rafale. +</p> +<p> +Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le +cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie +Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et +dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les +shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un +percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à +la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris +d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque +tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos +sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche. +De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher. +</p> +<p> +Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas +à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat +d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut +plus qu'à le couvrir de terre. +</p> +<p> +Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité, +mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie +légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord, +vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la +canonnade; c'est là que se produisait le choc du IV<sup>e</sup> corps actif et des +nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs. +</p> +<p> +Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en +naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des +vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient +rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers +Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements +linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps +l'artillerie française redoublait de furie. +</p> +<p> +—C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas. +</p> +<p> +Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade +débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes +plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de +notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là, +hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement: +</p> +<p> +—En voilà déjà qui se retirent. +</p> +<p> +Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme +de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy. +</p> +<p> +Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité. +</p> +<p> +—Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il +sourdement. +</p> +<p> +Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague +sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les +volontés. Bientôt on apprenait que le IV<sup>e</sup> corps, du côté de +Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les +nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures, +une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la +Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde +branche de l'étau qui se refermait sur nous. +</p> +<p> +Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions +étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis +celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie +lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les +pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles +des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes. +Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir +derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses +chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et +prendre en écharpe nos retranchements. +</p> +<p> +C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à +réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme +l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier: +</p> +<p> +—Je suis touché... Adieu, amis! +</p> +<p> +Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante. +</p> +<p> +Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il +était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un +officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel +éloge. +</p> +<p> +Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max +Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de +Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du +bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les +voitures disloquées. +</p> +<p> +—Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah! +fatalité!... +</p> +<p> +Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria: +</p> +<p> +—Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard! +</p> +<p> +J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à +vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un +fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre, +brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes. +</p> +<p> +—<i>Tausendhenkerpotzsacram</i>.... +</p> +<p> +Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait +lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en +autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et +m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré. +</p> +<p> +Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval +avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement +souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche. +</p> +<p> +Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans +les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un +chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre. +</p> +<p> +Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux. +</p> +<p> +—Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez +vous? me demanda-t-il. +</p> +<p> +—Personne, monsieur le colonel. +</p> +<p> +—Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass? +</p> +<p> +—Tué, fit un sergent. +</p> +<p> +—Le lieutenant Korf? +</p> +<p> +—Disparu. +</p> +<p> +—Wachsmann?... Schuster? +</p> +<p> +—On ne sait pas. +</p> +<p> +Il se retourna vers moi: +</p> +<p> +—Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du +bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois? +</p> +<p> +Je répondis: +</p> +<p> +—Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le +colonel. +</p> +<p> +—Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à +huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres, +en direction de Villers-Cotterets. +</p> +<p> +—Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil, +malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque +déchiré ma main droite barbouillée de sang. +</p> +<p> +Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le +bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre +compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis +procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le +bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou +blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un +caisson et trois chevaux. +</p> +<p> +Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités +plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler +par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des +troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des +colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des +monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les +fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes, +sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des +villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un +vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche. +</p> +<p> +J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros +sanglots et pleurant tragiquement. +</p> +<p> +—Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de +venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous +blessé? +</p> +<p> +—Non, monsieur le commandant... +</p> +<p> +—Alors que faites-vous là? +</p> +<p> +—Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça! +fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des +choses pareilles... +</p> +<p> +Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je +reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups +de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant: +</p> +<p> +—<i>Alles kaput!</i>... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voilà pour toi!... +</p> +<p> +Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine. +</p> +<p> +D'un coup de revolver j'abattis à mon tour le misérable. Les deux corps +furent poussés ensemble dans le fossé l'un sur l'autre. +</p> +<p> +La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos +pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes: celle +du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la +mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le +lieutenant-colonel Preuss le remplaça. +</p> +<p> +Il s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent +cinquante dans le hangar, qui était archiplein. Ces malheureux étaient +intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de +laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait +toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de +recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur +l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres, +mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on +les jetait encore vivants dans les flammes. +</p> +<p> +Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il +me jeta un regard de détresse. +</p> +<p> +Une voix fit à côté de moi. +</p> +<p> +—Fameuse affaire! En voilà un qui va faire tout de suite son +purgatoire. Il ira droit au ciel! +</p> +<p> +A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la +retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de +Vincy. Nous attendions notre tour. +</p> +<p> +Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en +proférant d'une voix rageuse: +</p> +<p> +—<i>Nein!... Nein!...</i> Le feu!... Ils n'auront que des cendres!... +</p> +<p> +Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la +hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des +grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout +entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La +charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette, +dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au +milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des +blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger. +</p> +<p> +Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une +douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille +française. Et nous nous enfonçâmes au cœur de la déroute, tandis que les +flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où +fuyaient de grands nuages verts. +</p> +<hr /> +<p> +Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une +demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en +écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils +l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent +débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de +débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir +changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de +pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un +trou pantelant. +</p> +<p> +Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je +fus atteint. +</p> +<p> +Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau +tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais +pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place +et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un +sourd: +</p> +<p> +—Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!... +Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre +commandant... Obéissez-moi, brutes!... +</p> +<p> +Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me +déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient +déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la +gorge. +</p> +<p> +On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les +viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient +péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs. +</p> +<p> +Un «khrr, khrr» qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de +la voiture. +</p> +<p> +—C'est vous, Hildebrand? fis-je. +</p> +<p> +—Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle? +</p> +<p> +—C'est moi, Wilfrid Hering. +</p> +<p> +—Ah! cher ami!... khrr, khrr... Blessé? +</p> +<p> +—Oui. Pouvez-vous venir vers moi? +</p> +<p> +—Je ne puis pas bouger. +</p> +<p> +—Moi non plus. +</p> +<p> +—Moi non plus. +</p> +<p> +—Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!... +</p> +<p> +—Qui eût jamais cru... +</p> +<p> +—... khrr, khrr, khrr... +</p> +<p> +Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit. +</p> +<p> +Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance +se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait +toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti +de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval +restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une +heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait +tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on +m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il +était ainsi conçu: +</p> +<p class="quote"> + <i>Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins, + il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens + de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance + des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi + bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les + corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du + Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte + devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à + combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée + par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats! + Pour la France!</i> +</p> +<p> +Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc +des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu +plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von +Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier +son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu +d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse. +</p> +<p> +Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir +supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable +souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption +volcanique...... Et je disparus dans le néant... +</p> +<hr /> +<p> +Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière +douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car +je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête +reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller. +</p> +<p> +Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait +sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au +bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu +à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je +voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je +ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau +multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me +parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des +glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles +respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à +interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y +trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du +sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la +suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?... +ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les +Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des +Français?... Mon cœur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une +douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus +attentivement... Et j'entendis des voix... oui... <i>Herrgott!</i>... des +voix qui prononçaient des mots allemands... +</p> +<p> +Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire +moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de +tout mon être j'exhalai faiblement: +</p> +<p> +—Où suis je? +</p> +<p> +Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut +d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi +une voix féminine: +</p> +<p> +—<i>Aachen.</i> +</p> +<p> +Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé +Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil +levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais +revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de +jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de +souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces +lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et +où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler, +rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque +dans cet hôpital d'Allemagne... +</p> +<p> +Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les +scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou +peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de +drapeaux, d'inscriptions: <i>Nach Paris!</i>... les avions, le grand zeppelin +fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von +Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais +l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de +bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la +Somme, les chasseurs bleus, Kœnig... «pardon, pardon, vous seul étiez +noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier, +Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment +s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu +notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance... +comment s'appe... ah! <i>die Marne... die Marne!...</i> +</p> +<p> +Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs +ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... <i>Krieg ist +Krieg</i>... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!... +</p> +<p> +Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant +moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant +atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se +trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un +colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des +hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux +perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes, +offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale. +</p> +<p> +C'était l'Empereur, <i>der Kaiser Wilhelm II</i>. +</p> +<p> +Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux, +de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui +m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma +mère, mes sœurs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du +Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!... +</p> +<p> +Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition, +j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave +d'homme dit tout près de moi: +</p> +<p> +—Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer. +</p> +<p> +Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur +ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que +mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se +transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate +du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en +petit manteau de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils +se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage, +soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui +sortaient de la bouche du méphistophélique histrion: +</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p> <i>Ich bin der Geist, der stets verneint!</i> </p> +<p> <i>Und das mit Recht: denn alles, was entsteht,</i> </p> +<p> <i>Ist wert, dass es zu Grunde geht;</i> </p> +<p> <i>Drum besser wær's, dass nichts entstünde.</i> </p> +<p> <i>So ist denn alles, was ihr Sünde,</i> </p> +<p> <i>Zerstœrung, kurz das Bœse nennt,</i> </p> +<p> <i>Mein eigentlich Element</i><a href="#note-7" name="noteref-7"><sup> 7</sup></a>.</p> +</div> +</div> + + +<div class="p4"><a name="h2H_APPE" id="h2H_APPE"><!-- H2 anchor --></a></div> + +<h2> + APPENDICES +</h2> + +<p> +<i>A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France, +l'auteur a adressé au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la +lettre suivante:</i> +</p> + +<p class="right"> Paris, le 2 septembre 1919. </p> + +<p class="left5"><span class="sc">MON CHER AMI,</span> </p> + +<p> +Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en +remerciant le <i>Mercure de France</i> d'avoir publié <i>Nach Paris!</i> La +publication de ce récit vous a valu, en effet, un certain nombre de +protestations que vous m'ayez communiquées. A part une ou deux lettres, +négligeables, de lecteurs mécontents que l'on ose rappeler les crimes +allemands, ces protestations ont toutes trait à la scène du viol d'une +jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scène a +stupéfait et indigné vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois +que, dans ce pays, dont la littérature va de Rabelais à Mirabeau et au +grand Zola, on touche à la question sexuelle, autrement que pour en +faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite +aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqué. «Ecœurant! +scandaleux! lecture pour maison Tellier!» s'écrie un de vos +correspondants dégoûté, qui se demande comment le <i>Mercure de France</i> +peut publier une littérature aussi «inouïe», et auquel il y aurait +seulement à répondre que le <i>Mercure de France</i>, s'il avait existé à +l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir publier <i>la Maison +Tellier</i>, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose +pas signer, «ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur» vous +exprime sa «répulsion», sa «stupeur» devant «cette chose révoltante de +grossièreté» et se déclara «honteuse», «salie moralement» d'avoir jeté +les yeux sur ce «tissu d'obscénité et d'exagération». +</p> +<p> +C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. «Allons-y! ont-ils +dit. Livrons-nous à tous les excès! terrorisons jusqu'à l'épouvantable! +Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le +raconter.» Ils ont spécule sur la pudeur, et ils ont réussi. «Les +victimes elles-mêmes <i>n'oseront pas se plaindre</i>!» +</p> +<p> +Et c'est exact. J'ai vu moi-même en Suisse, au passage des réfugiés de +malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des +spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, <i>par pudeur</i>, et +auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que +plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines +victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions. +</p> +<p> +MM. L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de +la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de +Lunéville, dans leur brochure <i>Leurs Crimes</i> (Berger-Levrault, 1916), +publiée sous le patronage des maires de Belfort, Epinal, +Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Château Thierry (pour Laon), Beauvais, +Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Dié, Baccarat, +Pont-à-Mousson, Lunéville, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize, +Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur +les viols de femmes et d'enfants: +</p> +<p> +«Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux un long et poignant +chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au dernier moment, un scrupule nous +l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse être +et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de +nos enfants des écoles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les +attentats contre les femmes et les jeunes filles <i>ont été d'une +fréquence inouïe</i>. +</p> +<p> +«Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il +faut un concours de circonstances spéciales pour que l'acte ait été +public, mais trop souvent, hélas! ces circonstances mêmes se sont +présentées.» +</p> +<p> +Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler +succinctement les auteurs figure celui ci: «A Mélen-la-Bouxhe, +Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être +fusillée aux côtés de son père et de sa mère.» +</p> +<p> +Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les +viols collectifs par 10, 15, 20, accompagnés ou suivis de meurtre, +compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares. +C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis +bien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas +abusé. J'ai consacré à ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle +y fût. Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes +lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la +vérité; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en +souffrait pas. Mais non, cela encore, paraît-il, était de trop. Il +fallait faire le silence! +</p> +<p> +Pauvres victimes de la lubricité et de la sauvagerie germaniques, +pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos +bourreaux, et que tout votre sang, toute votre âme expirante criait +vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où +vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on +détourne les yeux? La «pudeur» de vos sœurs qui ont eu la chance de ne +pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veut pas que +l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais existé. +Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de la +bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur +vos douloureux corps suppliciés la décence d'un voile discret! +</p> +<p> +MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure: +</p> +<p> +«Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacré: nous souvenir! Sans +doute, là où ils sont tombés, nous graverons leurs noms dans la pierre +ou le bronze. Mais plus loin? Quand, après les longues souffrances de +cette guerre, humanité libérée reprendra son pacifique labeur, on verra +les Germains réapparaître en toutes les régions, à tous les +carrefours—commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques, +prolétariens ou mondains,—partout où les hommes de tous les pays, de +toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient: +que ferons-nous devant eux? Nous répondons ceci: Aussi longtemps que la +nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocités ont été commises +n'aura pas, de façon solennelle, repoussé elle-même de son sein les +misérables qui l'ont entraînée à une telle déchéance, nous considérons +que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs +bourreaux et que jusqu'à ce jour—s'il doit venir—d'une éclatante +réparation morale, <i>l'oubli serait une complicité</i>.» +</p> +<p> +Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que +l'Allemagne a lâchés sur le monde n'a encore été arrêté, ni poursuivi. +Libres et insolents ils continuent à déverser sur ceux qu'ils ont +assaillis, à défaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonnés, le +venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est à cette heure que de +malheureux inconscients et de délicates effarouchées parlant déjà +d'oublier?... +</p> +<p> +Je n'en suis pas. +</p> +<p> +Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dévoués. +</p> + +<p class="right"><span class="sc">Louis Dumur.</span> </p> + +<p> +<i>Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publié l'article suivant:</i> +</p> + +<p class="center p2">L'OUBLI DU CRIME</p> + +<p> +M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le <i>Mercure de France</i>, +un roman qui s'intitule <i>Nach Paris!</i> et qui, sous la forme +d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels +de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis +Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble +attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec +une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du +caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de +caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au +premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une +entière estime. <i>Nach Paris!</i> est un tableau d'une vérité cruelle et j'y +ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une +vie ardente et tragique. +</p> +<p> +Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je +veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il, +soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une +oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres +se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes, +notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une +bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement +criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a +«des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue +que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets +d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point. +</p> +<p> +Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les +textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes +scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy, +avait condensé des extraits dans une brochure intitulé <i>Leurs Crimes</i> et +destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies +allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les +régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire +que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes +consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été +témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire +l'effet de cette propagande, les affiliés du <i>Bonnet Rouge</i>, protégés +par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits +effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles +en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de +mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par +la <i>Gazette des Ardennes</i>, l'<i>œuvre</i> et un tas de lettres anonymes. Il y +a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les +victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui +elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les +noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou +les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille. +Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous +leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que +longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable. +J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu +réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit +non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très +contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de +crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront +impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse +réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée +boche de 1914. +</p> +<p> +Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils, +constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du +Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les +variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les +immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les +intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement +des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations +judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le +contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la +perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à +la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en +terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables, +mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori! +</p> +<p> +En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont +osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni +destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni +déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques +centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis +sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du +piétiste Guillaume I<sup>er</sup> était encore une armée presque honorable, en tous +cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a +piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et +d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là +s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les +mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de +Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules». +</p> +<p> +Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté +d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne +furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est +pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre, +les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de +prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité +et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes, +ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt +pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec +pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là! +Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la +déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le +Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger +froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos +enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver +le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant +fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe +effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir +de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les +crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il +s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative +de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant. +</p> +<p> +C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme +le <i>Nach Paris!</i> de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et +nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce +qui fut la réalité, la réalité crue, écœurante, révoltante, presque +insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que +de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des +légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans +l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de +Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé +accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la +prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et +soyons tranquilles: <i>Nach Paris!</i> n'aura pas, comme le <i>Feu</i>, les +honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis! +</p> + +<p class="right"><span class="sc">Camille Mauclair.</span> </p> + +<p class="p2 center"> +III +</p> +<p> +<i>Dans son numéro du 1<sup>er</sup> octobre, le Mercure de France insérait une +lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, où figurait notamment le +passage suivant:</i> +</p> +<p> +Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupées à de jeunes enfants et à des +femmes en Belgique aux débuts des hostilités, M. Dumur trouverait dans +un auteur libéral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johannès Scherr +(<i>La Vie et les mœurs en Allemagne</i>), la relation que, pendant la guerre +de Trente ans, des soldats de l'armée Wallenstein avaient dans leur +poche une main de femme, d'enfant, ou de préférence de fœtus, dans le +but de se rendre invulnérables. +</p> +<hr /> +<p> +<i>Le Mercure de France du 16 octobre a publié la réponse suivante:</i> +</p> + +<p class="right">Paris, 3 octobre 1919. </p> + +<p class="left5"><span class="sc">Mon Cher Vallette,</span></p> + +<p> +J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le +dernier <i>Mercure</i>, à propos de <i>Nach Paris!</i> M. J. Michaut se demande +pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il +est douteux que les Allemands aient <i>systématiquement</i> coupé les mains +aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas +donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des +enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs +localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé +en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains +coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures +provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir +qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très +nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des +cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de +recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des +massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la +soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20 +premières pages de l'<i>Appendice du Rapport de la commission d'enquête +britannique sur les atrocités allemandes</i>, qui en comporte 280, je +trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs: +</p> +<p> +A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août, +un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille +de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un +enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des +jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également +des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme, +jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille +de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les +Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup +de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants +de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement +d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un +enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à +l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de +Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le +poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous +demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands +avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à +ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.» +</p> +<p> +S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les +mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la +«légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol +de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions +recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous +approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré +plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les +femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et +plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains +avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées +par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les +Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever +les bracelets de leurs poignets.» +</p> +<p> +Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulièrement état des mains +coupées, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru présenter de +signification spéciale. Au reste, le bilan des atrocités allemandes est +si formidable, il est d'une diversité si prodigieuse, que je ne saurais +avoir la prétention d'avoir épuisé mon horrible sujet. Je pourrais +écrire trois autres <i>Nach Paris!</i> sans me répéter. +</p> +<p> +Quelques personnes ont trouvé par contre fort mauvais que j'aie osé +mettre en scène le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas +du nombre et ne doute pas que cet épisode «ne soit la relation d'un fait +rigoureusement exact». Peu importe que l'exactitude en soit ou non +«rigoureuse». Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues +et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signalées, et +que je ne choisis pas pour la circonstance, je relève: +</p> +<p> +A Melen, près de Herve, 8 août, une jeune fille de 22 ans est forcée et +meurt des suites du viol; à Soumagne, deux femmes sont violées par un +grand nombre d'Allemands et leurs maris fusillés; à Flémalle-Grande, 16 +août, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est violée par deux +Allemands, elle accouche le lendemain; même jour, même endroit, une +jeune fille de 16 ans est violée par deux Allemands; à Ans, le 16 août, +une femme de 28 à 30 ans est trouvée complètement nue, attachée à un +arbre, morte et la poitrine couverte de sang; à Liége, place de +l'Université, le 10 août, une vingtaine de femmes et de jeunes filles +sont extraites des maisons et couchées sur des tables qu'on a apportées +sur la place: «Une quinzaine d'entre elles furent alors violées. Chacune +d'elles fut violée par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait, +70 Allemands à peu près se tenaient groupés autour des femmes, y compris +5 officiers. Ce furent les officiers qui commencèrent. Cette scène dura +une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'évanouirent et ne donnèrent +plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta à l'hôpital.» A Hermalle, +septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12 +ans, par un officier; à Pépinster, viol d'une femme par un officier et +deux soldats (il s'agit de la mère du bébé décapité signalé plus haut): +«Après le meurtre du bébé, l'officier et les deux soldats saisirent la +femme, lui arrachèrent tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle fût +complètement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la +tenait aux épaules et l'autre par les bras. Après l'officier, chaque +soldat la viola à son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat +tenaient la femme. Après que la femme eut été violée par les trois +hommes l'officier coupa les seins de la femme.» +</p> +<p> +Et ce n'est là qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense +bacchanale. +</p> +<p> +Cordialement à vous. +</p> + +<p class="left5"><span class="sc">Louis Dumur.</span> </p> + + +<div class="p4"><a name="h2H_NOTE" id="h2H_NOTE"><!-- H2 anchor --></a></div> + + +<h2> + NOTES: +</h2> + +<p class="foot"> +<a name="note-1"><!--Note--></a> +1 (<a href="#noteref-1"><small>return</small></a>) +Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient! +</p> + +<p class="foot"> +<a name="note-2"><!--Note--></a> +2 (<a href="#noteref-2"><small>return</small></a>) +On a tiré. +</p> + +<p class="foot"> +<a name="note-3"><!--Note--></a> +3 (<a href="#noteref-3"><small>return</small></a>) +C'est l'ordre +</p> + +<p class="foot"> +<a name="note-4"><!--Note--></a> +4 (<a href="#noteref-4"><small>return</small></a>) +Cette maison doit être protégée. Il est sévèrement défendu, sans +l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux +maisons.—Commandement impérial de la garnison. +</p> + +<p class="foot"> +<a name="note-5"><!--Note--></a> +5 (<a href="#noteref-5"><small>return</small></a>) +Mon père, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il +rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans +rime:<br /> +<span class="quote"><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></span><br /> +<i>Nach Paris!</i> Mon père porte son premier coup, et un Français gémissant +gisait à terre. <i>Nach Paris!</i> Son fusil visa avec sûreté, et un tireur +ennemi tomba. <i>Nach Paris!</i> Le mot d'ordre était bon et renversa une +race envieuse:<br /> +<span class="quote"><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></span><br /> +Maintenant je ressens la rage de mon père contre l'ennemi héréditaire, +elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers +d'hommes, et j'entonnais le chant de mon père. Aucun chant n'est plus +bref et plus éclatant. Toute l'Allemagne le chante:<br /> +<span class="quote"><i>Nach Paris! nach Paris!</i></span></p> + +<p class="foot"> +<a name="note-6"><!--Note--></a> +6 (<a href="#noteref-6"><small>return</small></a>) +A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les +prisonniers seront massacrés. Les blessés, armés ou non, massacrés. Il +ne doit rester aucun ennemi vivant derrière nous. +</p> + +<p class="foot"> +<a name="note-7"><!--Note--></a> +7 (<a href="#noteref-7"><small>return</small></a>) +MÉPHISTOPHÉLÈS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec +raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à mettre en ruines; aussi +vaudrait-il mieux que rien n'existât. Ainsi dans tout ce que vous +appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre +élément.—<i>Faust</i>, 834-839. +</p> + +<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2> +<p class="p2 toc"><a href="#h2H_4_0001"> +NACH PARIS +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0002"> +I +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0003"> +II +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0004"> +III +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0005"> +IV +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0006"> +V +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0007"> +VI +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0008"> +VII +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0009"> +VIII +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0010"> +IX +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_4_0011"> +X +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_APPE"> +APPENDICES +</a></p> +<p class="toc"><a href="#h2H_NOTE"> +NOTES: +</a></p> + +<div style="height: 6em;"><br /><br /><br /><br /><br /><br /></div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS *** + +***** This file should be named 38581-h.htm or 38581-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/8/38581/ + +Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/38581-h/images/cover.jpg b/38581-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6844645 --- /dev/null +++ b/38581-h/images/cover.jpg diff --git a/38581-h/images/illus002.jpg b/38581-h/images/illus002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..67e75f5 --- /dev/null +++ b/38581-h/images/illus002.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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