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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:10:39 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nach Paris
+
+Author: Louis Dumur
+
+Release Date: January 15, 2012 [EBook #38581]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net
+
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+Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures
+pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont
+écrits avec un tréma.æææ
+
+
+
+
+ _DU MÊME AUTEUR_
+
+ Le Boucher de Verdun, roman. 1 vol.
+
+
+
+
+ LOUIS DUMUR
+
+ NACH PARIS!
+
+ ROMAN
+
+ PARIS
+
+ ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
+
+ 22, Rue Huyghens, 22
+
+ Tous droits réservés
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ
+
+25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
+
+NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25
+
+ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA
+
+NUMÉROTÉS DE 26 A 600
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
+réservés pour tous pays.
+
+_Copyright 1919, by_ LOUIS DUMUR
+
+
+
+
+_Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec
+quelques officiers allemands internés. L'un d'eux me parut assez naïf et
+moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilisé dès
+le début de la guerre, deux fois blessé, il avait été fait prisonnier à
+Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilités. Il avait, en
+Prusse, une famille qu'il désirait retrouver et une fiancée que, bien
+que fort détérioré, il comptait encore épouser. Je ne donne ici que la
+première partie de ses souvenirs. Elle se termine à la Marne et à sa
+première blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des
+romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire
+davantage, déclarent avoir reçu ou trouvé un manuscrit, rapporter mot
+pour mot un récit ou l'avoir transcrit sous dictée. Je ne dirai rien ne
+semblable. Je ne prétends point reproduire, ni suivre pas à pas la
+relation de mon narrateur. Je me suis borné à prendre des notes. Après
+quoi, me substituant à mon Boche, je raconte à mon tour son histoire, à
+ma manière._
+
+
+
+
+NACH PARIS
+
+
+
+
+I
+
+
+Qui m'eût dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que
+les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les
+ruines pittoresques du vieux château de Halle et que, tout le long de la
+Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits
+roux, ses édifices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom,
+disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public
+joyeux circulait en vêtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux
+étalages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grün ou au
+Ratskeller, que les casquettes des étudiants émaillaient de leurs
+couleurs bruyantes les tonnelles du Jægerberg et que les touristes et
+feutres verts, affluant déjà de partout, peuplaient les hôtels,
+animaient les salles des musées ou passaient respectueusement devant la
+statue de Hændel, qui m'eût dit que, peu de semaines plus tard, ce
+paisible séjour se bouleverserait tout à coup de rumeurs belliqueuses,
+retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hérisserait de
+baïonnettes et frémirait tout entier au roulement des tambours et sous
+le grondement régulier des trains militaires?
+
+Tout fier d'avoir heureusement terminé ma première année d'université,
+je me disposais à jouir d'un repos bien gagné dans notre belle propriété
+estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bière que j'avais
+dû ingurgiter durant ces études, non moins que les livres lus, les
+cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agréable
+devoir. J'avais en outre rapporté de Halle une balafre, que j'exhibais
+orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de
+l'oreille, ne constituait pas un moindre témoignage de mon assiduité aux
+auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande.
+
+Je me prélassais donc sans scrupule et fort content de moi-même dans la
+quiétude de cet heureux début de vacances, fumant tout le jour de gros
+cigares de Brême à bague dorée, agaçant mes soeurs, caressant mes
+chiens, saccageant à coups de stick les fleurs du parc, inspectant les
+domaines paternels, pêchant la truite dans l'onde jaillissante de
+l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit
+bourg.
+
+--Comme il est bien! comme il est distingué! murmurait-on sur mon
+passage.
+
+--Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerçants du lieu, ployés
+sur leur ventre à l'entrée de leurs boutiques.
+
+Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait.
+
+D'autres fois, digérant dans ma chambre, je passais un coup d'oeil
+désoeuvré sur mes livres, j'en parcourais les rangées et les titres,
+reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Goethe, mon Koerner,
+mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon _Kommersbuch_, sans
+négliger ces ignobles romans français dont tout étudiant qui se respecte
+se doit de détenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothèque.
+J'évoquais, dans la fumée du tabac, l'honorable silhouette de mes
+maîtres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous
+débrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter à l'idéalisme
+allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la création de
+l'Empire; le Geheimrat von Trümmerhaufen, professeur d'histoire moderne,
+qui, de son geste décisif et de sa parole péremptoire, nous initiait aux
+doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat
+Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'économie politique,
+alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce
+anglais; l'érudit Anton Glücken, doyen de la faculté et non moins pourvu
+que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art
+et nous révélait les beautés de l'architecture gothique, cette pure
+émanation du génie allemand, comme il se faisait fort de nous le
+démontrer. Parvenu dans ces sereines régions, il m'arrivait alors de
+songer lointainement à ce que pourrait être le sujet de ma future thèse.
+Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthétique?
+Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais déjà le jour où, cette
+laborieuse épreuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr
+Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor.
+
+D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou à plume de coq de bruyère
+et empaumant la canne à corne de chamois, j'allais excursionner dans la
+fraîche vallée de l'Ilse ou à travers les sites romantiques du Harz. Je
+longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par
+d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les
+bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret à de plus
+importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken,
+d'où se découvraient à mes yeux enchantés, comme sous le coup de balai
+des sorcières de Walpurgis, le panorama grandiose des forêts et des
+gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la
+Rosstrappe, la plateforme légendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine
+immense bordée de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches
+brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre
+légère et bleue des tours de Magdebourg.
+
+Mais, le plus souvent, pris de velléités plus sociables, je me dirigeais
+sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche
+ombragée m'y conduisaient. Dans le décor séculaire de ses monuments, la
+petite cité mélangeait avec grâce ses maisons médiévales à ses villas
+modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majesté de l'histoire.
+Goslar! C'est là qu'avaient séjourné Henri et Barberousse; c'est là que
+l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf
+cents ans, le trône impérial du XIIe siècle. Mais c'était là aussi,--et
+voilà principalement ce qui m'y attirait,--c'était là que résidait la
+belle Dorothéa von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto
+von Treutlingen, blonde, rose, grasse, âgée de dix-neuf ans et,
+par-dessus tout, ma fiancée.
+
+Fiancée, c'était peut-être beaucoup dire: nous ne l'étions encore que
+secrètement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite
+complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon
+père, le conseiller de commerce Hering, et ma mère, Mme la conseillère
+de commerce Hering, toléraient mes assiduités, semblaient m'autoriser à
+considérer mon choix comme agréé et à libérer ma conscience du soin d'en
+dérober l'expression sous un trop prudent mystère. J'étais heureux et
+j'étais ardent.
+
+Ma belle Dorothéa habitait une jolie villa située non loin de la Maison
+des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de
+chaleur inondait mon coeur. Le carillon de mon coup de timbre se mêlait
+au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une
+assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit
+salon, décoré de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros
+zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser
+sur son poignet charnu.
+
+--O Dorothéa, disais-je, encore deux ans d'université et je serai
+docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous
+marier.
+
+--Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid,
+j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de
+bière?
+
+J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma
+balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants.
+
+Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes
+cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des
+prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos moeurs
+universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes
+et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs,
+les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la
+culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis
+brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue
+pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour
+Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de
+Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je
+lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie,
+sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied
+d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de
+sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de
+cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de
+Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous
+nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos
+séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au
+commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les
+chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés
+de devises, les chants du _Kommersbuch_ vociférés en choeur, les
+_Gaudeamus_, les _Ssassa geschmauset_, les _Alt Heidelberg_, les cris
+et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire:
+_Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!_ et
+les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von
+Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait
+régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une
+seule fois au vomitorium.
+
+--Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration.
+C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre.
+
+--Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je,
+j'espère bien y arriver.
+
+Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois
+l'histoire de ma balafre, ma première balafre.
+
+Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la
+ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées
+d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des
+claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les
+duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au
+bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au
+bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi
+porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la
+poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le
+brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les
+grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment
+position devant mon adversaire. «_Silentium für die Mensur!_» criait
+l'arbitre. Les seconds se garèrent. «_Auslegen_!» commanda le directeur
+du combat. Les rapières se mirent en garde. «_Los!_» Patata! patata!
+rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés
+faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se
+cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre,
+éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous
+leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon
+de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un
+sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les
+rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept
+«sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles
+éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient
+à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets
+vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie»,
+quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant
+largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang
+chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse.
+Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle
+sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait
+grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre
+qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou
+trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable
+dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi,
+sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant
+insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les
+demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes
+linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas.
+
+La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé.
+Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par
+l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait:
+
+--Tu es un héros!
+
+Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en
+cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions
+seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la
+main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non
+moins noble à mes yeux: l'amour.
+
+ * * * * *
+
+C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que
+m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant
+le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant
+paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui
+s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de
+teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le
+conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture
+du _Berliner Tageblatt_, pendant que mes soeurs brodaient sagement au
+crochet et que ma mère, Mme la conseillère de commerce Hering, penchée
+sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance.
+L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir
+distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il
+m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un
+pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence.
+
+Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale
+contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y
+avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne
+vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues.
+
+C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon
+régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à
+six heures.
+
+Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement
+secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père.
+
+Celui-ci, abandonnant son _Berliner Tageblatt_ qui resta largement étalé
+sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après
+avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front,
+prononça ce seul mot:
+
+--Mobilisation.
+
+--_Ach was?_ s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret
+à vis.
+
+Mes deux soeurs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde
+s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit
+de ma subite importance.
+
+--_Ja wohl_, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père.
+Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est
+claire. Devant les complications de la situation internationale, notre
+gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à
+mobiliser l'armée allemande.
+
+--Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mère anxieusement.
+
+--Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien.
+
+--Que dit le _Berliner Tageblatt_?
+
+--Le _Berliner_ pense que les événements sont très graves, que
+l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa
+poudre sèche, tenir son poing haut dressé et empêcher ces taquins de
+Français et ces bandits de Russes de se moquer de nous.
+
+--Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous
+autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre.
+
+--Bien dit! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses
+aillent si loin; il suffit généralement de parler fort pour que cette
+vermine s'apaise aussitôt.
+
+--Dieu le veuille! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi.
+
+Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux
+battants la porte de la salle à manger et annonçait:
+
+--La table est couverte.
+
+Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit, à cette intéressante
+conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soirée
+qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pêche du matin,
+les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote
+d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles,
+tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de
+commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût
+remontré à M. de Bethmann-Hollweg. Ma mère s'affolait, s'énervait,
+posait vingt fois les mêmes questions, ne parvenant pas à comprendre
+comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la
+puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher
+ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces
+assassins de Serbes. Mes soeurs criaillaient, péroraient, enfilaient
+leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était
+pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son
+service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude.
+
+--Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon père.
+
+--C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est
+que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir.
+
+--Quel âge avez-vous, Johann?
+
+--Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce.
+
+--Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps?
+
+--Le dix-septième, monsieur le conseiller de commerce, celui de
+Dantzig.
+
+--Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre.
+
+--C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux
+sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits
+enfants.
+
+--Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil,
+vous serez en mesure de les embrocher à leur tour.
+
+--Quelle horreur! glapit ma mère, toute prête à prendre une crise de
+nerfs.
+
+Mais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de
+thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les
+verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt
+endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se
+fit peu à peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela
+se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la
+France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement
+occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la
+maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes
+vacances interrompues.
+
+Malgré ces prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne
+dormis guère. Je songeais à cette grande caserne de Magdebourg où, au
+sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais
+la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percés de
+centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses
+trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son
+milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume Ier sur un socle de
+stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses
+rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambrées de
+soldats, une par escouade, avec les lits plats alignés et les files
+d'armoires à l'ordonnance; je me remémorais le drill épuisant et le pas
+de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de
+corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille.
+Puis, c'était le champ de manoeuvre, à une heure de la ville, avec ses
+baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des
+sous-officiers, au rez de chaussée de l'aile gauche de la caserne; le
+casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant,
+son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son
+petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour,
+sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au
+bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes
+supérieurs.
+
+Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période
+d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes manoeuvres
+d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des
+trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché,
+contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle
+étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé,
+couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des
+chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de
+la conscience que j'étais une unité de ce vaste ensemble, un rouage de
+cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle,
+je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et
+régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me
+réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son
+apothéose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui clôtura
+ces manoeuvres de l'Elbe, j'eus défilé, la jambe haute et le pied tendu,
+en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement,
+devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se
+cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II,
+j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous
+côtés les éclats des cuivres tonnant le _Deutschland, Deutschland über
+alles_, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand.
+
+Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans
+ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du
+poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour
+courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur?
+Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute animée
+d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses
+lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait être mon sort, et
+avec le mien celui de mon régiment, celui de l'armée, celui de
+l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir
+autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le
+colonel von Steinitz, entre ses favoris à l'autrichienne? Quels
+discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von
+Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases?
+Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumüller,
+mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits
+dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe,
+plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel,
+couturé comme un damier, le lieutenant von Bückling, élégant, corseté,
+pommadé et le monocle à l'oeil, le sergent-major Schlapps et le
+vice-feldwebel Biertümpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz
+et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette
+immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wacht-am-Rhein,
+pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu
+de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes
+enflammées de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels
+je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline
+et le ménagement de la hiérarchie, je pouvais nommer mes amis, le
+lieutenant Koenig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois
+autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron
+Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son nom était long
+et sa noblesse parcheminée? J'étais resté sans relation avec eux tous,
+sauf Koenig, avec qui j'avais échangé quelques billets et,
+naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais
+adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de voeux.
+
+Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que
+l'inquiétude commençait à m'oppresser et que je me retournais dans mon
+lit sans dormir. Au canon des manoeuvres se substituait étrangement dans
+ma tête le canon de la guerre: la guerre dont je me représentais déjà en
+images vives le tumulte et l'ardente mêlée! Je sentais peu à peu venir
+le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil
+éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de
+sueur: j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma
+chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de
+France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était
+froid sur la table et le soleil inondait ma chambre.
+
+ * * * * *
+
+L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus
+m'empêcher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma
+cantine.
+
+Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d'affection non sans
+étonnement, vu ma visite de la veille.
+
+--Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze
+jours.
+
+--Mon Dieu, Wilfrid, où allez-vous?
+
+--À Magdebourg.
+
+--Qu'allez-vous faire à Magdebourg?
+
+--Je suis appelé pour une période d'instruction militaire.
+
+Ce pouvait être vrai. J'avais, en effet, à accomplir encore, à la suite
+de ma libération, deux périodes de huit semaines pour être nommé
+officier de réserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication.
+Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait
+pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel
+extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d'une émotion trop
+naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux:
+
+--Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je
+suis appelé: je crois qu'il va y avoir la guerre.
+
+--La guerre? s'exclama-t-elle bouleversée. La guerre! _Herrgott!_
+
+Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier:
+
+--Papa! papa! il va y avoir la guerre!...
+
+Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du «strictement secret» de
+l'ordre de mobilisation.
+
+--Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit
+savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux.
+
+--_Herrje!_ que vais-je devenir?
+
+Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. Il me plaisait de la voir
+pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant
+pas qu'il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellement
+pour la guerre.
+
+--Je vous rapporterai des bijoux français, fis-je. Car j'espère bien
+avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous,
+paraît-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en
+voit, dit-on, ornés de boucles d'oreilles.
+
+--De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs.
+
+--Je vous en enverrai, déclarai-je.
+
+--Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez?
+
+Cela me rappela le cri du coeur de Marguerite, dans _Faust_, lorsqu'elle
+découvre la cassette apportée par Méphistophélès:
+
+ _Wenn nur die Ohrring' meine wæren!_[1]
+
+--Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales datées
+de tous les lieux de nos victoires.
+
+--Mais, dit-elle, si c'est vous qui êtes tué?
+
+--Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort
+glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre
+vie.
+
+--Oh! plus que ça, gémit-elle, jusque dans l'éternité!
+
+C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure,
+fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même
+temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je
+lui contais l'histoire de ma balafre:
+
+--Tu es un héros!
+
+Doux souvenirs! moments inoubliables!
+
+Et quand fut venu celui de la séparation et qu'après lui avoir fait
+jurer à nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre,
+j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un miel
+à mes lèvres le goût de son premier baiser sur la bouche.
+
+O ma Dorothéa!
+
+ * * * * *
+
+Il avait été décidé, pour ne pas prêter aux commentaires de la
+population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de
+paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi
+d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait à cinq pas
+de distance, portant ma valise.
+
+Le train s'annonça. Nous le vîmes paraître au déclin de la courbe. Il
+vint se ranger le long de la petite gare. Il était passablement plus
+long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe.
+Des chants sortaient des wagons de troisième.
+
+--_Einsteigen!... Fertig!_
+
+--Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours!
+
+Le train s'ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller
+de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann
+ôtait dignement sa casquette.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a
+Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne
+de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie.
+
+Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la
+vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient,
+pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames
+en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de
+choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant.
+J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la
+casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes
+circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre
+ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un
+qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans
+quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous
+l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune
+idée?
+
+Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient
+deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il
+en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme
+moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un
+baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur
+présence ne souleva nulle curiosité.
+
+Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes
+montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en
+gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne
+et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les
+magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la
+foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le
+théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des
+enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin
+Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près
+complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge.
+
+J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me
+rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud.
+J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis
+cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons
+avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros
+von Pumplitz, surnommé Falstaff.
+
+A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi
+de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques
+événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne
+tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes
+voisins.
+
+Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes.
+Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions
+exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le
+gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le
+ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à
+Vienne avait reçu ses passeports.
+
+ La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la
+ Serbie, annonçait-on de Vienne à la _Gazette de Magdebourg_, a été
+ rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule
+ massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations
+ en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme.
+
+ Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute
+ la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en
+ chantant la _Wacht am Rhein_. Devant l'ambassade de Russie des cris
+ hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et
+ l'ambassade d'Angleterre.
+
+Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données,
+datant du jour même:
+
+ Berlin, 27 juillet.--S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa
+ croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à
+ Berlin.
+
+ Copenhague, 27 juillet.--Le président de la République française,
+ interrompant son voyage, a pris la décision de revenir
+ immédiatement en France.
+
+Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi?
+
+Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus
+attentivement une douzaine.
+
+ Vienne et Berlin, écrivait la _Neue Freie Presse_, mêlent
+ aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par
+ la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a
+ raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité.
+
+ Cette guerre, exposait la _Zeit_, décidera du sort de
+ l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du
+ sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie;
+ de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de
+ l'Europe, si la Russie bouge.
+
+ Les _Dernières Nouvelles de Munich_ disaient:
+
+ L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son
+ origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre
+ s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe,
+ ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la
+ Duplice.
+
+ L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait la _Deutsche
+ Tageszeitung_. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit
+ préparée jusque dans ses moindres détails.
+
+Et la _National Zeitung_ insistait, dirigeant plus particulièrement son
+avertissement du côté de l'Ouest:
+
+ La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant
+ d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de
+ 1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus
+ la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez
+ de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la
+ France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se
+ servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu
+ de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la
+ France. Tu l'as voulu, Georges Dandin!
+
+C'était ce qui s'appelle envoyé!
+
+La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits,
+laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles
+françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me
+parut suspect.
+
+Le _Daily Chronicle_ disait:
+
+ Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas
+ en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus
+ que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par
+ l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas
+ directement intéressées dans le conflit.
+
+La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me
+semblèrent fort justes sur la situation.
+
+ L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les
+ torts, décidait le _Popolo Romano_. L'attitude de l'Autriche à
+ l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte.
+
+Et la _Tribuna_, le journal gouvernemental, commentant le voyage du
+président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait:
+
+ La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces
+ dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par
+ un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation
+ anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement
+ échoué.
+
+Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en
+déclarations catégoriques:
+
+ Pour le prolétariat allemand et international, écrivait le
+ _Vorwærts_ le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il
+ arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la
+ classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix
+ entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle
+ doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière;
+ il veut une politique qui garantisse la paix.
+
+Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la
+frontière, répondait dans son organe l'_Humanité_:
+
+ Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité,
+ c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement
+ protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note
+ autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent
+ d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à
+ l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde.
+
+J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule.
+
+--_Guten Abend_, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg?
+
+C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je
+fréquentais la maison pendant mon année de volontariat.
+
+--Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de
+passage.
+
+--Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg?
+
+--Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son
+heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites soeurs
+grandissent.
+
+--Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle,
+je crois?
+
+--A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.
+
+--Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là
+une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher!
+
+Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un
+litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la
+table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de
+cruchons, il demanda:
+
+--Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles?
+L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre?
+
+--Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la
+rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre?
+
+--Naturellement.
+
+--Et la médiation des puissances?
+
+--Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera
+qu'une bouchée.
+
+--C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie?
+
+--La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal.
+
+--Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous
+intervenons!
+
+--Eh bien, nous intervenons.
+
+--Vous croyez donc aussi à la guerre européenne?
+
+--J'y crois aussi.
+
+--Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.
+
+--Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix.
+Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif
+d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans
+l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait
+réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que
+tout rentre aussitôt dans l'ordre.
+
+--Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas
+aujourd'hui à Berlin pour cela?
+
+--Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre
+européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la
+Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus
+qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire,
+l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester
+neutre.
+
+--C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne
+pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera
+nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne
+l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre?
+
+--Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas
+la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne
+signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même
+quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous
+laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne
+faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne
+comprenne cela.
+
+--Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette
+guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive?
+
+--C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes
+eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de _Vorwærts_,
+fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh
+bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre.
+
+Et comme j'avais un geste d'incrédulité:
+
+--Vous verrez, affirma-t-il.
+
+Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge
+de district Obercassel continua:
+
+--C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait
+trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous
+des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les
+ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut
+la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la
+Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour
+commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans
+cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le
+canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper
+sérieusement de la Chine.
+
+--C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé.
+
+--Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis
+modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette
+colossale trilogie.
+
+Il prononçait tout cela tranquillement, l'oeil doucement émerillonné, en
+ingurgitant à petits coups sa bière blonde.
+
+--Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous
+n'avez encore rien reçu?
+
+J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret.
+
+--Non, dis-je en rougissant.
+
+--Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà
+partis.
+
+--Quand?
+
+--Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant.
+
+--Vous les avez vus?
+
+--Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26e régiment
+d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il
+s'est embarqué à la gare de Neustadt.
+
+--Et le 183e?
+
+--Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore
+ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183e que vous êtes
+incorporé?
+
+--Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de
+réserve.
+
+--C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant?
+
+--J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le
+conserverait dans une campagne.
+
+--Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la
+chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le
+porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il
+placidement.
+
+Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et
+demie.
+
+Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai
+le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner.
+
+--Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si
+vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de
+Paris!
+
+ * * * * *
+
+La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon
+entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A
+tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à
+toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets
+militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les
+multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant
+d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme,
+montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du
+bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale
+étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de
+coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant
+et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient
+des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.
+
+J'aperçus tout d'abord le lieutenant Koenig, occupé à dénombrer un
+amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à
+la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train
+rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à
+lui.
+
+--Tiens, Hering! _Wie geht's, bester Freund?_
+
+--Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements.
+
+--Hein! Qui nous aurait dit aux dernières manoeuvres...
+
+--Alors quoi? Nous partons?
+
+--Nous partons. Mais quand, _das weiss ich nicht_. Le colonel reste
+mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre?
+
+--Avant-hier.
+
+--Parfait. Avez-vous vu le capitaine?
+
+--Pas encore. J'arrive.
+
+--Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une
+demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme
+extraordinaire.
+
+--Qui ça, Braumüller?
+
+--Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon
+étonnement:
+
+--C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active.
+
+--Le régiment n'est plus ici?
+
+--Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons
+un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.
+
+--Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces
+syllabes sonores.
+
+--Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira...
+c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau.
+
+--Qu'a-t-il de si extraordinaire?
+
+--Vous verrez. A propos, fit Koenig, ce n'est pas la peine de sortir
+votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de
+campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure.
+
+--C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là,
+demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins,
+un demi-bataillon.
+
+--Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième.
+
+--Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez.
+
+--Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont
+avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.
+
+Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me
+semblait un chiffre énorme.
+
+--_Kanonenfutter_, murmura philosophiquement le lieutenant Koenig. Ah!
+les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos:
+l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent
+cinquante hommes!
+
+Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage.
+
+Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en
+travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de
+coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser
+leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des
+instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une
+prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les
+corridors.
+
+Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos.
+
+--Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps.
+Vous ne vous plaindrez pas!
+
+--Le feldwebel est absent?
+
+--Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour
+les cantonnements.
+
+--Où?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Quand partons-nous!
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais, savez-vous au moins si nous partons?
+
+--Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe
+de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous
+envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un
+casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête.
+
+--Quel remue-ménage!
+
+--Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées
+sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes.
+
+Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son
+front moite.
+
+Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le
+logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces
+donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre
+de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau
+recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or
+supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de
+service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons
+divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très
+fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau
+de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune
+serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient
+de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets,
+de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse
+et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus
+garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine
+de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour
+me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans
+l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de
+souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne
+comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de
+gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les noeuds
+de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les
+meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et
+des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement
+dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir
+jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles,
+servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies
+surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans
+toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de
+sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés
+suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y
+en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de
+sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes
+même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait
+passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son
+cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics,
+dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait
+là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant
+des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel.
+
+J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait
+déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des
+charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur
+Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et
+d'autant de pantalons.
+
+--A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de
+l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi?
+
+--Pas d'un pouce, Stich.
+
+--Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme
+un gant.
+
+Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet
+dans la grande glace de Schlapps.
+
+C'était le fameux uniforme _feldgrau_, dont j'avais déjà porté un
+spécimen aux manoeuvres.
+
+La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux.
+Tout y était _feldgrau_, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements
+des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le
+mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en
+rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la
+tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient
+le collet et les parements.
+
+--Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me
+semble que ça va!
+
+--Ça va.
+
+--C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez
+pas à la parade, vous allez à la guerre.
+
+Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin
+d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je
+choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une
+casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau
+avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir
+jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres,
+sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois
+cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette
+avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon
+et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et
+son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de
+retour chez le feldwebel, j'y trouvai Koenig qui m'attendait.
+
+--Et maintenant, _mein lieber_, allons voir le capitaine Kaiserkopf.
+
+Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par
+notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon,
+en gardait l'entrée. Au passage de Koenig, l'homme rectifia la position
+et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par
+l'ordonnance.
+
+--Monsieur le capitaine est-il là?
+
+--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là,
+avec le vice-feldwebel Biertümpel.
+
+Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour
+principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau
+de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de
+bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque
+monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué,
+corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables
+sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et
+bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des
+joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache
+grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour
+du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates
+en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette
+figure énergique et féroce.
+
+Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main
+gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf
+daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à
+pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix
+éraillée du vice-feldwebel Biertümpel:
+
+--Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf,
+Siegfried...
+
+Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore
+plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles
+rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se
+porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent,
+roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi.
+J'en profitai pour m'annoncer:
+
+--_Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!_
+
+Il aperçut en même temps Koenig qui le saluait; il lui tendit deux
+doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa
+moustache, tandis que Koenig prononçait:
+
+--Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire
+de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au
+régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui.
+
+--Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est
+pas une raison.
+
+--Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est
+une indication.
+
+--_Schoen, Schoen._ Voyons ses notes, Biertümpel.
+
+Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier:
+
+--Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son oeil
+gris. Superbe balafre.
+
+--S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en
+lui présentant la feuille qui me concernait.
+
+Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.
+
+--Ah! voyons... _Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering_, c'est bien
+ça... octobre 1912... _stimmt_... Tenue, bonne; instruction militaire
+bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort
+sur la baïonnette? _Teufel!_ voilà qui est mauvais, monsieur Hering,
+voilà qui est très mauvais! La baïonnette, _Donnerwetter!_ c'est
+capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur
+la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la
+suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous
+avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; _Schoen_. Vous avez
+été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard
+sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen
+d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très
+bien; ce n'est pas mal... Mais, _Donnerwetter!_ il y a encore quelque
+chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...
+
+Il engoula une ample rasade, puis continua:
+
+--_Donnerwetter!_ dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me
+satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix
+assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela,
+monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. _Donnerwetter!_
+que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le
+plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans
+les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manoeuvrer proprement
+sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un
+zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après
+moi: Hourrah!
+
+Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai
+avec un souffle que je ne me connaissais pas:
+
+--Hourrah!
+
+--Hourrah! nom de Dieu! hourrah!
+
+--Hourrah!
+
+--Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur
+Hering.
+
+Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais
+je n'en répondis pas moins avec subordination:
+
+--J'en boirai davantage, monsieur le capitaine.
+
+Le lieutenant Koenig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau:
+
+--Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que
+l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de
+la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des
+conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire
+foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation
+de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce
+Karl Hering est plusieurs fois millionnaire.
+
+Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine
+Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra
+aussi aimablement qu'il lui était possible:
+
+--Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille.
+Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça,
+_Sacrament!_ et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement.
+
+Et se levant solennellement de derrière son bureau,--sa stature me parut
+énorme,--il prononça en faisant le salut militaire:
+
+--Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté
+l'Empereur?
+
+Je répondis d'un ton pénétré:
+
+--Je le suis, monsieur le capitaine.
+
+--Pour la patrie allemande?
+
+--Je le suis, monsieur le capitaine.
+
+--Pour votre capitaine?
+
+--Je le suis, monsieur le capitaine.
+
+--C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu
+l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors
+de la dernière manoeuvre impériale. Je ne puis vous donner de
+demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous
+commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et
+maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la
+baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande!
+
+L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et
+partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel
+reprenait d'une voix rauque:
+
+--Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius...
+
+ * * * * *
+
+Koenig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait.
+
+--Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour
+vous.
+
+--Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant!
+
+--Je vous répète que vous avez fait bonne impression.
+
+Je compris alors la tactique de Koenig et pourquoi il avait tenu à
+assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le
+sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le
+remerciai vivement de son amitié.
+
+--Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper.
+Voulez-vous que nous allions au casino!
+
+--Ce serait avec plaisir, fit Koenig, mais depuis trois jours, mon cher,
+nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont
+le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle
+d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre.
+
+En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes
+hommes.
+
+--Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier.
+
+Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipitèrent chacun
+devant son armoire et s'immobilisèrent dans la position de front, les
+mains au pantalon.
+
+--Combien d'hommes dans cette chambrée? interrogea Koenig.
+
+--A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt
+hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq en
+supplément.
+
+La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe,
+contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être
+étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque
+armoire servait pour deux hommes.
+
+--Quel est le rôle de service pour demain? demanda Koenig.
+
+--A vos ordres, monsieur le lieutenant.
+
+L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée,
+placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix
+sonore:
+
+--A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de
+chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six
+heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept
+heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf
+heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen
+médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie,
+dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue
+de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de
+régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures,
+soupe.
+
+--_Trefflich?_ fit Koenig au terme de cette lecture laborieuse. Voici
+monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre
+groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le
+capitaine n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe
+cinq.
+
+Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste
+pour le salut militaire.
+
+Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires
+Schnupf, Maurer et Vogelfænger, et les saluai par leurs noms. Il me
+sembla que mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les
+commander un sous-officier professionnel.
+
+Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme
+qui paraissait provenir des abords de l'escalier K.
+
+--Que diable est-ce là? fit Koenig.
+
+Nous nous portâmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous
+approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une
+bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les
+échos en remplissaient le corridor où s'attroupaient déjà des têtes
+curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir:
+«Salauds! tas d'idiots! cochons!...»
+
+--Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait
+Koenig.
+
+Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle
+singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes
+complètement terrorisés et dont deux, le visage tuméfié, saignaient
+lamentablement du nez sur des seaux, se démenait une sorte de fou
+furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont
+les yeux apoplectiques, la face vermillonnée et la bouche écumante
+présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme.
+
+--Bougres de salauds! vociférait-il inlassablement... Bougres de
+salauds! fils de truies thuringiennes!...
+
+Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un
+malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il
+pouvait, encaissait stoïquement les coups.
+
+--Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te l'enfoncer
+dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon!
+En veux-tu encore, _verdammter Halunke_?... Tiens! tiens!...
+
+Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne
+du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de
+sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges péchaient le
+pourtour des yeux.
+
+--Tiens, _Hundsfott_!... Tiens, charogne!
+
+Celui qui sévissait d'un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était
+autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
+le plus redouté des gradés de la compagnie.
+
+--Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Koenig d'une voix
+blanche, j'aurai à vous dire deux mots.
+
+Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperçut alors de la présence du lieutenant.
+Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main à son calot et
+répondit:
+
+--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce
+sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée
+est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces
+sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit à l'ordonnance!... C'est une
+véritable écurie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en
+se jetant à coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous côtés
+les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est
+Rohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le
+ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de
+discipline!... Quant à toi, _ausgespucktes Biest_! fit-il en revenant
+sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient...
+Empoche ça, ordure!
+
+Et détachant son sabre-baïonnette, qu'il leva à deux mains par le
+fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de
+Sa Majesté, qui s'abattit sur les genoux en soufflant.
+
+Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez
+dégoûtés. Quelques instants après, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le
+palier de l'escalier K.
+
+--Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit Koenig, mais je
+trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement.
+
+Wacht-am-Rhein partit d'un éclat de rire et répliqua:
+
+--Si ça n'est que ça, monsieur Koenig, remettez-vous. Avec ces
+pachydermes-là, il n'y a jamais de casse, et il faut ça pour les
+dresser. Ce n'est pas votre système, je sais mais c'est le mien. C'est
+aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrière. Vous êtes
+lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier
+et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non
+autrement: à la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes
+ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats
+prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause,
+j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf.
+
+--Je n'en doute pas, fit Koenig. Au reste, là n'est pas la question. Ce
+que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitez vos
+hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu
+des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la
+caserne? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un
+demi-kilomètre à la ronde!
+
+--Un demi-kilomètre!... Vous exagérez, monsieur Koenig. La voix de mes
+hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de
+fermer la gueule quand je les étrille! Ce serait de la cruauté.
+D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on
+n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, _Herr
+Leutnant_ on n'entend rien.
+
+--C'est possible, dit Koenig, mais enfin, il y a des ordres.
+Contenez-vous.
+
+--Je ferai ce que je pourrai, monsieur Koenig, mais je ne garantis rien.
+Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service,
+sacré mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous
+aviez à me dire?
+
+--C'est tout.
+
+--A vos ordres, _Herr Leutnant_.
+
+Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'éloigna dans le
+corridor.
+
+--Quelle brute! s'écria Koenig, tandis que nous descendions vers la
+cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à faire. Ces gens sont nos
+maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de
+discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et
+nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent... Je
+sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples...
+Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis,
+ajouta-t-il à voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalité
+de sous-officiers!...
+
+ * * * * *
+
+La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes.
+Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai
+immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la
+permission de rester dans la salle, ce qui me fut accordé d'un signe de
+tête. Nous prîmes place, Koenig et moi, en compagnie du lieutenant
+Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la
+dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel était
+d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Koenig; il cultivait le genre
+_schneidig_; mais dans sa figure couturée, auprès de laquelle ma balafre
+ne devait paraître qu'une modeste écorchure, luisaient des yeux fauves
+qui ne manquaient pas d'intelligence.
+
+L'ordonnance servit la bière.
+
+--_Prost!_
+
+--_Prost!_
+
+--_Prost!_
+
+--_Prost!_
+
+--Nous sommes prêts, archi-prêts, déclarait Schimmel. Pourvu que cette
+fois-ci soit la bonne! Vont-ils se décider, à Berlin?
+
+Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait
+pas son assurance.
+
+--Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!...
+Vraiment, ce sera drôle!... Croyez-m'en, Koenig. Et ce que je connais
+n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation
+en pays ennemi.
+
+--La ligne de leurs forteresses est solide, observa Koenig. Il faudra
+sans doute de grands sacrifices...
+
+--Les hommes sont là pour ça.
+
+--Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui
+se piquait de stratégie.
+
+--Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains
+d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les
+Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a
+d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre
+avancement risque d'en être singulièrement compromis.
+
+Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations
+flottaient sur le même thème. Du roulis des voix, des verres et des
+fourchettes émergeaient des mots plus fortement prononcés: aéroplanes,
+poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs,
+coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait
+une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ailleurs
+déferlaient des rumeurs politiques, où les noms de _Serbien_ et de
+_Russland_ s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de
+fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Bückling brandissant avec
+agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le
+cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une démonstration
+qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui
+mangeaient ou se répondaient crêtait vivement le bleu foncé des tuniques
+et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des
+uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte
+odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les
+fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de
+sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de
+Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée.
+
+--Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda Koenig en consultant le
+menu. Messieurs, on nous offre des côtelettes de porc à la sauce
+bordelaise, du boeuf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur,
+des tournedos portugaise...
+
+--C'est une honte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien
+de mots étrangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine,
+notamment, c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas
+d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand
+purgera-t-on nos menus de ces vocables français qui les déshonorent?
+
+--Vous avez raison, fit Koenig en riant. Mais comment, par exemple,
+remplaceriez-vous le mot «Kotelett»?
+
+--Par le mot bien allemand de _Rippe_. Une côtelette de porc, c'est une
+_Schweinsrippe_.
+
+--Et la sauce bordelaise?
+
+--Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge.
+Nous dirons donc _Rotweinsauce_.
+
+--Ah! pardon, vous laissez le mot _Sauce_!
+
+--C'est juste. Alors _Rotweintunke_ ou _Rotweinbeiguss_.
+
+--Bravo! applaudîmes-nous.
+
+--Et le boeuf à la mode? demanda Koenig.
+
+--Le boeuf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de _Sauerbraten_?
+
+--Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en
+tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau?
+
+Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ravagée puis accoucha:
+
+--_Brauneingemachtes Kalbfleisch._
+
+--Un peu pénible, jugea Koenig, mais on peut l'accepter.
+
+--Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succès, je
+vous proposerai ceci: _Huhn mit Edelpilzbeiguss_. Voilà qui me semble
+réussi.
+
+--Réussi indiscutablement, approuva Helmuth.
+
+--Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus
+difficile! avoua Schimmel embarrassé.
+
+Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot «portugaise» contenait
+tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai
+cependant: _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_, et j'eus le
+plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité.
+
+--Et voilà, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voilà à quoi nos
+Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur
+temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques.
+
+--Fort bien, fit Koenig en reprenant le menu qui avait passé
+de main en main, mais il s'agit pour le moment de décider ce
+que nous allons commander. Sera-ce des _Schweinsrippen mit
+Rotweinbeiguss_, du _brauneingemachtes Kalbfleisch_ ou des
+_Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_?
+
+--Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à
+l'allemande.
+
+--Moi aussi, dit Koenig.
+
+--Moi de même, fit Helmuth.
+
+Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bientôt une magnifique
+choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de
+Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines.
+
+--Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais
+qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique,
+moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux points de
+vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me
+place qu'au point de vue militaire; mais là je sais bien une chose,
+c'est que jamais l'Allemagne n'a été plus prête; et j'en sais bien une
+autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du
+côté russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le _Militær
+Wochenblatt_; mais Poppe, qui l'a pratiquée, déclare qu'elle est encore
+moins prête que la France. Alors, que risquons-nous?
+
+--Rien, c'est bien clair, dit Helmuth.
+
+--Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa
+choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si
+je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire
+d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation.
+
+--Votre avis, demanda Koenig, est que notre aviation est maintenant
+supérieure à l'aviation française?
+
+--Très supérieure.
+
+--Je parle des aéroplanes, non des dirigeables.
+
+--J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils
+exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce
+soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien.
+
+--_Ganz richtig_, approuva Helmuth.
+
+--Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En
+tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez
+aussi bien que moi, Koenig. Notre cavalerie, magnifique. Notre
+artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre
+génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au
+point. Il n'y a plus qu'à marcher.
+
+A l'ouïe de ces propos réconfortants, mon jeune coeur d'Allemand se
+soulevait d'enthousiasme et se délectait d'espérance. Je voyais nos
+innombrables troupes franchir victorieusement la frontière et se
+répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les régiments
+s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles bétonnées
+sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les
+villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy,
+l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses
+palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées
+envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le
+Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons
+succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait
+la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer
+et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts
+crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade
+effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour
+Eiffel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur
+le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inextinguiblement des bondes de
+l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des
+amas de ruines fumantes.
+
+Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant
+moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet
+avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être
+acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée
+de l'Ouest, notre fier Kronprinz à sa tête, dans la capitale française
+abattue. J'entendais les puissants appels du _Deutschland, Deutschland
+über alles_ rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place
+de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait.
+Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire
+franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se
+soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de
+prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques
+semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes
+germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé; la Provence
+huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant,
+un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers,
+découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que
+leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient
+le vent brûlant de l'Afrique.
+
+--Quelle gloire! murmurai-je, emporté par mon rêve.
+
+--Et surtout, dit Koenig, dont la pensée semblait avoir pris un cours
+semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos
+moeurs, nos arts, notre science affirmant leur suprématie; notre langue
+et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines: nos qualités
+nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur: l'ordre,
+la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et
+le respect de la parole jurée; notre bonne foi et notre fidélité
+germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin,
+tout l'univers s'élevant à la culture allemande, qui n'est autre,
+messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture
+elle-même.
+
+Schimmel avait suivi ce petit discours d'un oeil ironique.
+
+--Tout cela, dit-il, mon cher Koenig, est fort beau: mais c'est de
+l'idéalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de
+concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans
+quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France.
+Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de
+toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du
+guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente
+convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles
+richesses!... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et
+tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en
+doute pas, mon cher Koenig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez
+cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des
+soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de
+compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en
+France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me
+battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Après quoi, je
+m'en f... et je laisse la place aux professeurs... _Prosit!_
+
+Peu à peu Schimmel avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son
+couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de sonores hourras
+partirent des tables voisines.
+
+--Bravo!... _Hoch_ Schimmel!... Voilà qui est parler! criait-on de
+divers côtés.
+
+Le premier-lieutenant Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main,
+et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement
+joyeux.
+
+Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés,
+que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von
+Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se
+leva.
+
+C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet et rose, sans un
+poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'épervier.
+Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la
+torsade à deux brins aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les
+jambes arquées par l'exercice du cheval, il avait l'air tout à la fois
+burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait
+un colosse.
+
+--Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place.
+
+Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste.
+
+--Vous n'êtes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit,
+messieurs... Vous regrettez votre casino...
+
+--D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de
+sous-officiers nous font ici à côté un sabbat... _Potztausend!_
+
+Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les
+sous-officiers du régiment, qui avaient leur cantine dans la salle
+voisine, ne se gênaient guère pour procéder à leur vacarme habituel,
+dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les éclats et
+le grossier tintamarre.
+
+--Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme
+à la guerre!
+
+A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des
+assistants. Des officiers se précipitaient:
+
+--La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?...
+Est-ce la guerre?...
+
+Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au
+plafond ses bras courts.
+
+--Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas
+dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y prendre garde,
+dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas
+d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que
+j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je
+vous en supplie...
+
+--Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le
+major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait
+rien.
+
+Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût
+quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment il ne sût rien,
+le résultat en était le même et la conséquence identique: la patience.
+
+Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la
+rencontre du major qui s'avançait vers notre table et de me présenter à
+lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa plusieurs questions et me
+demanda des nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas
+d'impressionner le capitaine Kaiserkopf.
+
+--_Gewiss_, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune
+gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le
+cinquième groupe de la troisième section.
+
+--Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le
+major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous
+octroyer le porte-épée.
+
+Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Koenig avait été
+chargé.
+
+--Tout est en règle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'à
+enlever.
+
+--Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en
+explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très
+satisfait...
+
+Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se
+dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances
+accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, commanda
+un punch.
+
+--C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas
+le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les
+supérieurs sont en ville, au Fürstenhof, au Theatergarten ou chez le
+général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir.
+
+Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Très content de moi-même
+et des égards que je m'étais vu témoigner, heureux de me trouver dans
+cette atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers
+distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente, en
+attendant tranquillement les événements. Je m'enquérais de ce qu'étaient
+devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus,
+l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le
+baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg
+était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé
+sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour
+le bataillon de dépôt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui
+avait raté l'examen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que
+m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur
+l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine.
+Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous.
+
+Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien
+loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je
+n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme
+Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la
+casquette orange du corps d'étudiants de Teutonia.
+
+Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante où la forte voix du
+capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante,
+la fumée des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le
+scintillement des liqueurs conféraient de plus en plus à cette réunion
+le caractère d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de
+la salle des sous-officiers, gonflé d'échos de disputes et de
+braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un
+officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme.
+Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait
+reconnaître que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait:
+
+ _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
+ Wer will des Stromes Hüter sein?
+ Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
+ Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_
+
+Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des
+officiers reprenait le dessus.
+
+Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à
+se brouiller, mes yeux à se fermer; je ne les maintenais ouverts qu'à la
+force d'une volonté fléchissante.
+
+ _Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein..._
+
+Le beuglement de Wacht-am-Rhein me réveillait en sursaut.
+
+--Allons, Hering!... Moi, fit Koenig, je vais me coucher. Demain réveil à
+quatre heures et demie!
+
+Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais.
+
+Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé
+aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais
+avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies
+de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de
+la caserne endormie, me parvenait encore, par la fenêtre entr'ouverte,
+une lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le
+refrain belliqueux:
+
+ _Fest steht und treu die Wacht am Rhein,
+ Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!..._
+
+
+
+
+III
+
+
+A quatre heures et demie, une diane aigrelette me réveilla. Je sautai
+hors de mon lit. A cinq heures précises, j'entrais dans la chambrée 35
+pour inspecter mes hommes.
+
+Tout y était prêt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes,
+dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze réservistes des
+trois classes précédentes.
+
+Chacun d'eux me présenta sa double paire de chaussures: les bottes en
+cuir fauve et les brodequins à lacets. J'en vérifiai la condition,
+m'assurai de leur état de neuf et de leur appropriation aux pieds
+auxquels elles étaient destinées. Puis j'examinai les accessoires: la
+brosse à décrotter, la brosse à cirage, le tube de cire, la botte à
+graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que
+chacun en possédait la collection.
+
+La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes
+allèrent ensuite déjeuner, et je les retrouvai dans la salle
+d'exercice, où avait lieu l'inspection d'armes, à laquelle je fus
+moi-même soumis.
+
+A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des
+paquetages. Chaque sac fut ouvert, vidé, refait, bouclé, pesé, il y
+avait de quoi s'étonner à tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait
+un bourgeron de coutil, un caleçon et une chemise de rechange, un bonnet
+de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux
+mouchoirs, une brosse à habits, une brosse à fusil, une brosse à dents,
+une brosse à cheveux, un pain de savon avec sa boîte, un peigne, un
+miroir, une paire de ciseaux, un dé, du fil noir, du fil blanc, des
+aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un nécessaire d'armes
+avec étoupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac
+s'enroulait la capote et derrière s'appliquait la marmite. Le tout
+pesait onze kilos. L'équipement comportait en outre une musette à vivres
+pouvant tenir deux rations, un bidon coiffé de son gobelet, le ceinturon
+de cuir fauve et les trois cartouchières. Ainsi harnaché, l'homme était
+complet.
+
+L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activité dans
+les chambrées. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hélés de
+droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant
+hâtivement note de ce qui était défectueux ou manquait, leurs bras et
+leurs paniers chargés d'objets de fourniment et les yeux hors de la
+tête. Méthodique et inquisiteur, Schimmel procédait à la visite
+successive des groupes de sa section. Ses observations étaient brèves
+et cinglantes. Du premier coup d'oeil il jaugeait une escouade et son
+flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'était pas au point.
+Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute
+latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait
+prendre en faute. J'eus la chance d'échapper à cette courte honte: mes
+hommes se présentèrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait
+pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du
+côté de Wacht-am-Rhein ça chauffait.
+
+Aussi, quand, à onze heures, nos trois sections se trouvèrent rangées le
+long de trois côtés de la cour de l'intendance, en ordre serré, sur deux
+rangs à quatre-vingts centimètres, les vingt-six sous-officiers, les
+cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files,
+la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout équipée de neuf, brossée,
+rasée, astiquée, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au
+commandement de «Garde à vous!» mugi par le capitaine et sur deux
+roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrèrent,
+s'immobilisèrent, le bras collé à l'arme, le regard fixe et le nez
+roide, nous comprîmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf,
+présentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une armée de soldats
+de plomb sortis correctement de leur boîte, avait l'air de lui
+dire:--Est-ce joli, ça, _Donnerwetter!_ est-ce propre, est-ce dressé!
+
+A mon grand étonnement, il n'y eut pas de manoeuvre, pas le moindre
+mouvement d'arme ou de marche. Assistés du premier-lieutenant Poppe et
+du vice-feldwebel Biertümpel, les deux officiers passèrent lentement le
+long de la ligne, s'arrêtant tous les quatre ou cinq pas pour vérifier
+un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchière, discutant
+longuement à voix basse sur un détail d'équipement, la ternissure d'un
+bouton ou la pression d'une courroie. C'était bien une revue, au sens
+précis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils
+faisaient sortir un homme du rang.
+
+--Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu?
+
+--Bohnenstengel.
+
+--Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour!
+
+Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le
+mesurer de droite et de gauche, de biais et d'équerre, et supputer
+l'équilibre de son ajustement.
+
+--Trois centimètres de déviation pour le sac, deux pour le ceinturon!
+annonçait Kaiserkopf.
+
+Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de
+tir à genou, de tir accroupi, de tir couché; on lui donnait l'ordre de
+mettre le havresac à terre, de le déboucler, d'en extraire la boîte à
+graisse ou la brosse à dents, de le reboucler et de le réendosser, le
+tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute
+son énergie.
+
+--Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomètre en main, le
+capitaine Kaiserkopf.
+
+Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un
+doigt sa moustache.
+
+On termina par une inspection détaillée des sous-officiers et des
+quatre musiciens. Il était midi trente-cinq quand retentit le
+commandement libératoire: «Rompez!» Pour la première fois de ma vie
+militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition.
+
+ * * * * *
+
+Je retrouvai à la cantine la société de la veille, beaucoup augmentée,
+car tout le monde était présent. Faute de place, plusieurs officiers
+mangeaient debout. Le major von Putz lui-même était là, ventripotent et
+très excité, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la
+cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour
+principale.
+
+--Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu
+un bataillon pareil. Il me semblait que j'étais général de brigade!
+
+Je m'informai des nouvelles. La matinée avait été si occupée que
+personne n'avait encore lu les journaux. Koenig, qui en détenait un, le
+dévorait en même temps que son ragoût de porc, ou, pour parler comme
+Schimmel, son _eingemachtes Schweinefleisch_.
+
+--Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de régler le
+conflit dans une conférence. L'Italie veut une médiation des quatre
+puissances non intéressées: Italie, Grande-Bretagne, France et
+Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur.
+
+--_Verdammter Schwindel!_ bougonna Schimmel, nos diplomates ne f.....
+donc rien?...
+
+En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je
+fus charmé de voir paraître à mes yeux l'objet choyé d'une diplomatie
+princière, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne.
+
+--Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue.
+
+Je dois expliquer que j'étais devenu son «cher ami» pour lui avoir prêté
+souventes fois de l'argent, ce dont je n'étais pas peu fier, et ces
+emprunts réitérés du noble Hildebrand à ma bourse étaient même, à ma
+connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il eût jamais
+données.
+
+--Cher ami... khrr, khrr... je suis enchanté...
+
+Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois
+paroles sans les interrompre d'une sorte de râclement de la gorge, très
+aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez près le jurement
+d'un chat en colère. Ses quatre poils de moustache hérissés et ses yeux
+verts changeants achevaient de lui conférer sa ressemblance avec ce
+félin.
+
+--Je suis enchanté... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai passé
+brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon
+grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass.
+
+--Très heureux... tous mes compliments, cher baron.
+
+--Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte épée pour dans
+quinze jours?
+
+--Vraiment?
+
+--Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la
+guerre.
+
+--Sapristi!... Et vous croyez à la guerre?
+
+--Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains.
+
+--Ah! ah! voyons? s'écrièrent Koenig et Schimmel intéressés.
+
+--Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre
+éclatera... dans quatre jours. Elle nous sera déclarée... khrr, khrr..
+par la Russie. Vingt-quatre heures après... khrr, khrr... nous
+envahissons la France.
+
+--Par où? demanda Schimmel.
+
+--C'est le secret... khrr... du grand État-major. Mais je consens...
+khrr, khrr... à le trahir pour vous. Sachez donc, _meine Herren_, que
+tandis que nous portons trois armées sur la frontière... nous en jetons
+quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse.
+
+--C'est impossible, déclara Koenig.
+
+--Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach. Quatre armées. Le Rhin franchi sur vingt points à la
+fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvètes... khrr, khrr... et
+les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est à nous. Zurich, Berne,
+Fribourg occupés... khrr... Lausanne emporté... khrr... Genève
+pulvérisé... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, vallées du
+Jura, nous débordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besançon,
+Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges détruits...
+khrr... la France coupée en deux... khrr, khrr... Pendant que nous
+tenons la ligne de la Loire, l'armée de Metz rompt la digue de Verdun...
+khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons
+une armée sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En
+deux mois, la France annihilée est réduite à se rendre... khrr, khrr...
+Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons
+l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, _meine Herren_, le plan
+du grand État-major... khrr, khrr, khrr...
+
+--Vous êtes fou! s'écria Koenig qui avait suivi ce développement avec une
+impatience marquée. Tout ce beau plan pèche par la base. La Suisse est
+un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la
+neutralité a été reconnue par l'Europe.
+
+Démonté par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource
+que d'arguer de son ignorance.
+
+--Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me
+l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirmé...
+
+--On vous en a conté, mon bon. La neutralité helvétique est inviolable
+et constitue pour nos armées un obstacle beaucoup plus infranchissable
+que celui des forteresses françaises. Nous ne pouvons passer par la
+Suisse.
+
+--Ce ne serait pourtant pas si bête, murmura Schimmel pensif.
+
+--Ce ne serait pas si bête évidemment, dit Koenig, mais ce serait
+déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force,
+c'est notre droit.
+
+--Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le
+droit?
+
+--Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a
+pas à le respecter, répliqua Koenig avec irritation. Bismarck entendait
+que là où le droit n'existe pas ou est contestable, la force le crée, ce
+que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine...
+
+--La force était de notre côté, fit Schimmel.
+
+--Oui, reprit Koenig. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La
+France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la
+reconquérions par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement
+d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'état de neutralité
+permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseillé, même dans
+un intérêt stratégique éminent, la violation du territoire suisse.
+
+La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les «khrr, khrr»
+du baron et les «parfaitement», «très juste» de Max Helmuth, lequel
+approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y
+compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse
+équivalait pour lui à la dignité d'officier. On parla du Danemark, du
+Hanovre, du partage de la Pologne et l'on fût remonté aux invasions des
+Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en
+révolution toute l'assemblée des dîneurs.
+
+Nous étions justement en train de partager la Pologne en même temps
+qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant
+du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout
+essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue
+sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et
+suspendre toutes les fourchettes.
+
+--Messieurs, j'arrive... bégayait-il, j'arrive des bureaux de la
+_Gazette de Mag... de Magdebourg_. On vient de recevoir... une dépêche.
+J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire.
+
+Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore
+quelques instants, puis commença d'une voix à peine moins haletante:
+
+--«Vienne, 28 juillet»... Messieurs, c'est une dépêche de Vienne.... «Le
+_Journal officiel_ de la double monarchie publie la déclaration
+suivante... suivante, signée du ministre des Affaires Etrangères, le
+comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas
+répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avait été
+remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Bel... Belgrade, à la date
+du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la
+né... se trouve dans la nécessité...
+
+On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine
+Kaiserkopf tomba comme une bombe:
+
+--_Sauf!_
+
+--«... Nécessité, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-même à la
+sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet...
+effet, à la force des armes...»
+
+Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le
+monde était debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des
+têtes, pour réclamer le silence, car il n'avait pas fini.
+
+--Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la déclaration
+impériale... périale et royale. Écoutez.
+
+Il prononça d'une voix forte:
+
+--«L'Autriche Hongrie... se considère donc, de ce moment, en état de
+guerre avec la Serbie.»
+
+Ce fut du délire. Des casquettes volèrent. On monta sur les tables. Les
+_hoch!_, les _heil!_, les _hurra!_ ne cessaient pas. Les majors
+s'étaient précipités vers l'adjudant pour relire la bienheureuse
+dépêche. Kaiserkopf hurlait comme un démon. Des officiers dansaient,
+d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle,
+gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue
+multicolore d'une frénésie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres.
+
+--Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait éperdument Hildebrand von
+Waldkatzenbach.
+
+Et tout à coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines
+jaillit, éclata en une harmonie énorme, terrible et mystique le choral
+exaltant du _Deutschland, Deutschland über alles_, dont la mélodie n'est
+autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une
+minute inoubliable!...
+
+ * * * * *
+
+Aussi, je laisse à penser quelle gravité, quel enthousiasme signalèrent,
+une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent
+l'arrivée du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble
+marquèrent les mouvements et les présentations d'arme. Du haut en bas,
+la grande nouvelle avait filtré, des officiers aux feldwebels, de
+ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple
+annonce qu'une déclaration de guerre avait été faite quelque part en
+Europe transformait déjà l'atmosphère et nous jetait en pleine fièvre
+belliqueuse. Chacun avait maintenant revêtu l'uniforme de guerre,
+jusqu'au major von Nippenburg, qui présentait son bataillon au colonel
+von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant
+Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel
+spectacle! Entre ses favoris à l'autrichienne et sous ses lunettes d'or,
+le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogné comme une taupe,
+dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz
+avait été superbe, la nôtre, on peut le dire, fut incomparable.
+
+Mais ce fut bien autre chose, à quatre heures, quand les trois
+bataillons se trouvèrent réunis. Il semblait que la cour principale, de
+dimensions pourtant colossales, fût trop petite pour contenir cette
+masse d'hommes. Assemblés par colonnes de sections, les douze
+compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les
+serre-files, chacune derrière son capitaine à cheval, les lieutenants
+chefs de section à droite, les gradés d'aile gauche à gauche, les
+drapeaux à la droite des troisièmes compagnies avec leurs cravates aux
+couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde,
+construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbelé de pointes de
+casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume Ier
+paraissait ordonner la revue du geste de son sabre levé.
+
+Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil
+oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine
+d'état-major Morgenstein, qui remplaçait au commandement du troisième
+bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, évoluaient de-ci de-là,
+au pas souple de leurs bêtes, se joignaient, se séparaient, se
+retrouvaient de nouveau, traçant des figures de quadrille comme dans une
+piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crépita au corps
+de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se
+porta à la rencontre d'un groupe d'officiers généraux qui faisaient leur
+entrée par la petite porte de la caserne. Je reconnus le général-major
+von Morlach, qui commandait notre brigade, le général-lieutenant von
+Zillisheim, commandant la division, le général de la cavalerie von
+Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un
+colonel et un lieutenant-colonel d'état major et deux ou trois officiers
+d'ordonnance. Tous étaient à pied et en petite tenue. L'épée à la main,
+penché sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint
+avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs
+éperons et de leurs dards de sabres, du côté de Guillaume Ier, la
+galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les
+cornets sonnèrent et les chefs de bataillons crièrent de tous leurs
+poumons:
+
+--_Præsentiert's Gewehr!..... Præsentiert's..... Gewehr!_
+
+Comme un immense mécanisme d'horlogerie, le mouvement se déclencha,
+raide, dans le bruissement des manches de tunique ployées et des biceps
+saillis.
+
+Nous restâmes ainsi cinq minutes. Les généraux faisaient avec lenteur le
+tour de Guillaume Ier, plongeant voluptueusement leurs yeux âpres dans
+cette haie profonde de fusils.
+
+Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurlé par les trois chefs:
+
+--_Gewehr... ab!_
+
+Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de
+tonnerre.
+
+--Taratata!... taratata!... trompetèrent de nouveau les cornets.
+
+--_Seitengewehr... auf!_
+
+Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'eût
+aiguisée un titan, et les baïonnettes jaillirent.
+
+--_Das Gewehr... über!_
+
+La forêt métallique se dressa. Elle perça la nappe du soleil déclinant
+qui la fit étinceler de toutes ses pointes.
+
+Une force surhumaine émanait de cet ensemble massif. Le poids en
+semblait décuplé par l'espace restreint où elle se tassait. J'en étais
+ému, tremblant jusqu'aux moelles. Même aux grandes manoeuvres, je n'avais
+rien éprouvé de pareil.
+
+Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le
+terrible oeil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait
+maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrière énorme de son
+cheval, la mince ligne de l'épée dépassant légèrement la patte de
+l'épaule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonné,
+du gant impérieux du colonel von Steinitz, d'exécuter la moindre
+évolution. Mettant pied à terre, le colonel rejoignit les généraux et
+leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le
+bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour
+des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur
+leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de
+fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du régiment
+elle-même, groupée dans un angle, toute gonflée de ses bombardons, de
+ses trombones, de ses ophicléides, épauletée de ses nids d'hirondelles,
+avec son stabshoboïst, ses neuf musiciens sous-officiers et son
+tambour-maître armé de sa canne enrubannée à pomme d'argent, s'abstint
+de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares.
+
+Leur promenade terminée, notre surprise ne fut pas moindre de voir les
+généraux s'engager mystérieusement dans l'escalier qui montait chez le
+colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, après
+avoir commandé le repos aux troupes. Nous attendîmes longtemps.
+Descendus de leurs bêtes, les capitaines avaient pris place à leur tour
+sous la statue de Guillaume Ier et, tout en surveillant de l'oeil leurs
+compagnies, discutaient gravement à voix basse. Les havresacs avaient
+été mis à terre et les faisceaux formés.
+
+A sept heures, on commença à faire souper les hommes. On les envoyait
+compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure
+pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour
+dépêcher un morceau.
+
+La nuit tombait quand nous vîmes reparaître les généraux. Ils s'en
+allèrent aussi sobrement qu'ils étaient venus, et nous entendîmes le
+lointain ébrouement de leurs automobiles. Nous remarquâmes alors que
+notre colonel, qui les avait reconduits à l'entrée, arborait maintenant
+l'uniforme de guerre.
+
+A dix heures, les voitures du train commencèrent à partir. Les premières
+furent celles du train régimentaire, comprenant les fourgons à bagages,
+les fourgons à vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de
+combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et
+la voiture médicale; toutes étaient à deux chevaux et sans lumières. La
+compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pièces portées
+sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine
+d'hommes.
+
+A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major
+von Putz en prit la tête.
+
+Nous vîmes la première compagnie disparaître dans le gouffre obscur de
+la grande porte; puis la seconde, puis la troisième puis la quatrième.
+Il était minuit vingt quand la dernière section eut été avalée par
+l'ombre.
+
+A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta à cheval. Le major von
+Nippenburg vint se placer à son côté et après avoir consulté sa montre,
+cria de sa voix de fausset:
+
+--_Rechts um! Das Gewehr... über!... Marsch!_
+
+--_Marsch!... Marsch!..._ répétèrent les lieutenants.
+
+Et nous nous trouvâmes noyés dans l'obscurité et dans l'air soudain plus
+pur de l'extérieur, tandis que retentissait derrière nous le «_Gewehr...
+über... Marsch!... Marsch!_» de la sixième compagnie du capitaine
+Tintenfass.
+
+ * * * * *
+
+Par des rues désertes et à peine éclairées nous fûmes dirigés sur la
+gare de Neustadt. Les abords en étaient gardés par des sentinelles
+prises dans notre quatrième bataillon, qui restait au dépôt. Sur le quai
+d'embarquement, nous retrouvâmes, enveloppés dans leurs manteaux, le
+colonel von Steinitz et les généraux de l'après-midi. Le premier
+bataillon était déjà loin.
+
+Un long train nous attendait. J'espérais pouvoir m'installer en première
+classe avec les officiers, mais j'étais toujours de service et je dus
+monter en troisième avec mes hommes. Les ordres étaient stricts: pas de
+cris, pas de chants, pas de lumières, et, sitôt le jour venu, tous
+stores baissés. Un peu après deux heures, le train s'ébranla, sans autre
+bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des
+officiers généraux restés sur le quai qui faisaient le salut militaire.
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Où diable sommes-nous? s'écriait, vingt-six heures plus tard,
+l'élégant lieutenant von Bückling en promenant son monocle ahuri et son
+oeil mal éveillé sur un paysage qu'il ne connaissait pas.
+
+Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement,
+au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De
+droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin
+brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de
+tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait
+le coup d'ongle d'un clocher.
+
+--Où diable sommes-nous?
+
+Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers
+dégringolaient des wagons, se concertaient hâtivement avant de procéder
+au débarquement du bataillon. Sur le quai, jambes écartées, la badine à
+la main et le cigare à la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le
+feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait
+dans les volutes de leur fumée, comme pour nous dire:--Vous allez voir
+quels beaux cantonnements nous vous avons préparés!
+
+Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et
+du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On eût cru que les deux
+hommes allaient s'embrasser.
+
+--Ah! cochon de feldwebel! s'écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as
+bien manqué depuis huit jours que tu es loin!
+
+--Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant à faire,
+j'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de
+pays!
+
+--Mais où diable sommes-nous? continuait à demander le lieutenant von
+Bückling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai.
+
+Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié
+ce qui était visible du paysage:
+
+--Ce doit être le camp d'Elsenborn.
+
+La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un
+soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent.
+Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues
+constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hauts,
+une maison à deux étages, la tourelle d'un observatoire, arrêtaient le
+regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts.
+
+Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur
+ses cantonnements.
+
+Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. De toutes ses
+ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes
+et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats
+gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux
+pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tête ronde dominée par
+la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en
+avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la
+ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouges, à
+la longue baïonnette aiguë comme une tarière; puis les gros scarabées de
+l'artillerie, avec leur casque à boule, leur col noir, leurs pattes
+d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs
+et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils; les chasseurs,
+verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et
+leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit
+articulé de brandebourgs; les uhlans à chapska plate comme un dos de
+punaise; les infirmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les
+aérostiers, le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule,
+porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut
+bottés, membrus et coléoptériques, semblables aux gros oryctes
+boursouflés, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout
+lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque.
+
+Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la
+fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un
+large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait
+surprendre l'extraordinaire bruissement, nul oeil n'en pouvait soupçonner
+l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il
+d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la
+ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente
+crécelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des
+résonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes décharges
+des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre l'air de
+leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains
+ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient.
+Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités
+surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait,
+cliquetait, chantait, s'égosillait. Des frémissements d'élytres, des
+claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés,
+comme si l'énorme amas ravageur s'apprêtait à prendre subitement son vol
+pour aller s'abattre quelque part au loin.
+
+Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison
+d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents.
+Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs
+parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres étroites,
+l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux
+chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses
+ordonnances d'une petite maison isolée. Il y avait des cuisines, des
+boulangeries, un casino pour les officiers, un petit théâtre pour les
+soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait
+très chaud; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous
+respirions avec délice le plein air libre du camp, chargé des aromes de
+l'été et du souffle vivifiant des forêts.
+
+Un jour, deux jours passèrent. Des troupes partaient, d'autres
+arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'était un
+continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour,
+leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit,
+leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août.
+N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui se préparait, le séjour
+d'Elsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices
+occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en
+haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus
+grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du
+sous-officier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais
+leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs
+opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves
+événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère
+d'attente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits.
+Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour
+de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains.
+Nous apprenions ainsi que les premières hostilités avaient éclaté entre
+Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des
+explications à la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'état
+de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges
+couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance
+avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Président de
+la République avait été assassiné.
+
+--En tout cas, disait Schimmel, les Français doivent être à l'heure
+actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes à
+trois poils. Ils ne marcheront pas.
+
+--Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Koenig, c'est où l'on va nous
+envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord.
+
+Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major
+von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en
+concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld.
+
+--Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement.
+
+Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs
+entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup
+plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von
+Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé
+l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se
+départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur
+marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre
+militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de
+stratégique.
+
+Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui
+convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des
+cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en
+captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses
+terribles jurons.
+
+Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs
+dortoirs, après même le _Kommers_ des officiers, qui durait jusqu'à onze
+heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle
+feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus
+cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses:
+
+--Pas de femmes!... Pas de femmes!...
+
+Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit,
+tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes»,
+l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser
+du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile,
+la lampe laborieuse de colonel.
+
+Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes
+rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à
+m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de
+commerce et Mme la conseillère de commerce, l'un lisant son _Berliner
+Tageblatt_, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et
+pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de
+Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa
+journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de
+Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans
+ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa.
+
+ * * * * *
+
+Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux
+journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de
+nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines,
+venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la
+nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre
+du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette
+bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à
+ses officiers.
+
+Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le
+camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans
+cet entrepôt; il y en avait du VIIIe corps, du IXe, du IIe; tout le VIIe
+y paraissait concentré; ils y restaient deux, trois jours, puis ils
+filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la
+tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud,
+d'autres vers l'ouest.
+
+Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures
+avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée
+par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève,
+elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les
+trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur
+des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes
+sur le flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait
+une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes
+après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives
+d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra,
+tressaillit, remua. C'était tout gris, sans éclat, comme une immense
+tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir là l'effectif
+d'une division.
+
+Déjà de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le café et les
+bissacs à vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande
+gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées,
+ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses
+passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un
+trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je
+distinguai un dôme, un clocher, une forêt de cheminées usinières.
+
+--_Aachen_, prononça-t-il.
+
+Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous eût
+fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Koenig
+identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin de nous sur
+la gauche.
+
+--Je n'y comprends rien, murmurait-il.
+
+Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel
+était pourtant très pur de ce côté-là. Nous nous regardâmes interdits.
+Soudain, l'oeil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie.
+
+--Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix.
+
+Un nouveau grondement roula.
+
+Koenig prononça tout pâle:
+
+--On se bat en Belgique!
+
+On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde
+vibration que prolongeaient les échos. Nous écoutions, oubliant notre
+déjeuner. Nous nous demandions encore si c'était vraiment le canon et
+non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes étaient
+diverses: Schimmel rayonnait, Koenig demeurait comme hébété, le
+premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles,
+étudiait la direction de son; pour moi, je me sentais très ému. Quant au
+lieutenant von Bückling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à
+poings fermés.
+
+--C'est bien le canon, décida Poppe. On tire du côté de Liége.
+
+En même temps, le roulement d'un train venait se marier à celui de
+l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain,
+étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une
+harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait
+sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en
+sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près
+devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des
+soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes; on
+distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie.
+
+Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes
+cesser de se repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur
+tour; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On
+s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction
+de l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme
+une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en
+compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux
+autres, jusqu'à les étouffer un instant dans un crescendo de tempête:
+
+--Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?...
+
+--Poum!... poum!... poum!... reprenait Liége.
+
+--Le canon!... le canon!...
+
+Et le roulement d'un second train déferlait à son tour de l'horizon, se
+substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables
+jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des
+drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants
+hourras, en brandissant des bras frénétiques qui secouaient ou faisaient
+voler des casquettes.
+
+--Rrrroum!... poum!...
+
+C'était la guerre.
+
+Nous vîmes passer, très excité, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait
+en hâte, la tunique déboutonnée, une canette dans une main, un saucisson
+dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans
+s'arrêter:
+
+--Bon appétit, messieurs!... _Donnerwetter!_ ça chauffe par là-bas!...
+C'est la guerre!... _Krieg!_... _Krieg!_...
+
+Nous lui répondîmes par un triple _hoch!_ qui accompagna d'un chorus
+d'ovation ses fortes enjambées.
+
+Seul Koenig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout
+déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que
+parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger tremblement
+agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait le train
+en marche vers l'ouest, écoutait le canon.
+
+--Qu'avez-vous, lieutenant Koenig? fit Poppe qui l'observait
+curieusement.
+
+Koenig n'entendit pas. En tout cas, il ne répondit rien.
+
+Un «khrr, khrr...» reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que
+du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le
+tirer de sa méditation. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre
+poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance
+de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat
+découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe.
+
+--Eh bien, Herr Koenig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre
+jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr,
+khrr... un pays neutre!
+
+--La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua Koenig agacé.
+
+--La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de
+tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la
+manoeuvre est la même... khrr... Je vous annonce, _meine Herren_, que
+dans cinq jours nous serons à La Haye.
+
+--_Herrlich!_ applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le
+baron, vous voulez peut-être dire Bruxelles.
+
+--Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est
+tout un.
+
+--Taisez-vous, fit Koenig avec irritation, vous ne dites que des
+sottises!
+
+--En attendant, Herr Koenig, faites-moi le plaisir de reconnaître...
+khrr, khrr...
+
+--En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Koenig hors de
+lui.
+
+--Qu'avez-vous donc, lieutenant Koenig? répéta Poppe.
+
+Cette fois Koenig entendit. Il tressaillit, regarda le
+premier-lieutenant, puis répondit aussi calmement qu'il put:
+
+--Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en
+Belgique.
+
+--Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratégiques.
+N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi?
+Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la
+Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von
+Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour opérer un vaste mouvement
+tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de
+l'adversaire.
+
+Le baron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il
+n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire
+craquer sa tunique.
+
+--Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie.
+
+Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieurement,
+Koenig répliqua:
+
+--Et les traités?
+
+--Quels traités? prononça Poppe de son ton tranchant.
+
+--Les traités, les conventions internationales!
+
+Poppe le toisa d'un sourcil sévère.
+
+--Sachez, mon cher, que les traités sont faits pour le temps de paix, et
+non pour le temps de guerre.
+
+--Parfaitement, ponctua Helmuth.
+
+--La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte
+dans une guerre européenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur
+le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous
+assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon
+sentiment, lieutenant Koenig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de
+l'armée.
+
+--C'est une honte! partit alors Koenig oubliant toute prudence. Les
+traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris
+cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités
+sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à
+l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il
+garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste
+indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous
+garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais
+j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons
+n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!...
+
+Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes:
+
+--Assez gueulé, Koenig!... D'ailleurs, vous êtes absurde.
+
+Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant
+Poppe:
+
+--Notre ami le lieutenant Koenig est surmené. Il a eu du mal, cette
+nuit, avec sa section. Il faut l'excuser...
+
+Koenig se mordit les lèvres.
+
+--Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre
+nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en
+se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même.
+
+Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr»
+particulier.
+
+Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître
+le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et
+absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques
+feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans
+une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au
+régiment:
+
+--Voilà, _Donnerwetter!_ exultait-il: depuis deux jours nous sommes en
+Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes.
+C'est du beau travail, _Potztausend_! Et dire que nous ne savions rien
+de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment
+n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de
+tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...
+
+Très excités par ces nouvelles, nous le pressions de questions. Où en
+étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée
+belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait
+rien de plus, sinon que Liége avait la prétention de résister et que la
+France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été
+déclarée.
+
+--Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du général von Zillisheim qui
+sera lu aux troupes à midi, après leur repos.
+
+Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il
+tenait à la main. Schimmel lut:
+
+_Soldats allemands de la 7e division de réserve!_
+
+_La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est
+livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre
+pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées
+près de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous
+considérer comme en état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes
+troupes de Magdebourg ont été désignées pour opérer avec nos armées du
+nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la
+neutralité a déjà été violée par des officiers français qui, sous un
+déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour
+pénétrer en Allemagne._
+
+_Soldats de la 7e division de réserve, l'Empereur compte sur vous!_
+
+ GÉNÉRAL-LIEUTENANT VON ZILLISHEIM.
+
+--Est-ce torché! savoura Kaiserkopf.
+
+Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme le capitaine
+Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du
+jour, telle était l'indignation où nous jetait la déloyauté de ces
+scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous à la
+barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de
+guerre et poussaient l'ignominie jusqu'à violer les premiers la faible
+et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert
+d'imprécations qui s'éleva à leur adresse:
+
+--Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les
+salauds: dans quinze jours nous serons à Paris!...
+
+Schimmel criait:
+
+--Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont poussés à ces actes
+de démence... Pauvre France! Malheur à elle!...
+
+Puis se tournant vers Koenig:
+
+--Eh bien, qu'en dites vous? Êtes-vous rassuré?... Vous voyez, mon cher,
+que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique.
+
+Koenig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui
+avait un instant porté les marques d'un violent drame intérieur,
+recouvrait peu à peu son calme et son aspect coutumiers.
+
+--Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir
+le droit avec soi.
+
+Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade
+s'activait et semblait augmenter d'intensité:
+
+--Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges
+résistent-ils?
+
+--Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux,
+_Donnerwetter!_ ça nous intéresse-t-il? Si les Belges résistent, nous
+tapons dessus, voilà tout!
+
+Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et
+dormir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur
+les pentes herbues, les hommes étaient allongés comme des cadavres, et
+l'on eût dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent été les
+ronflements qui secouaient tous ces corps vautrés, les faisceaux bien
+alignés et les sentinelles debout, détachant sur le ciel clair leurs
+silhouettes espacées. Le soleil de six heures montait progressivement à
+l'est, faisant étinceler les surfaces miroitantes des fermes, des
+fumiers, des étangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle.
+
+ * * * * *
+
+--_Sammlung!... An die Gewehre...!_
+
+A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur
+toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries
+retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent
+lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse
+tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne
+national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au
+drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante
+et sobre dont la 7e division de réserve apprit la déclaration de guerre
+et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne.
+
+Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions
+fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de
+là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un
+train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler
+un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver
+gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le
+paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une
+invasion.
+
+Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie
+lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais
+jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour
+chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct
+d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à
+mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé,
+avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil
+caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent
+longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire,
+blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de
+rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites
+pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et
+puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et
+des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils
+traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements
+la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le
+firmament occidental.
+
+Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions
+de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode
+qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier
+aperçu de la guerre.
+
+Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux
+interminables trains de matériel vide qui par la voie montante
+refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que
+remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats
+bizarrement accoutrés.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur
+l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses
+jumelles.
+
+Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les
+banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains,
+qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les
+lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns
+étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir
+leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans
+des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges.
+
+--Nom de Dieu, des blessés!...
+
+L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi
+extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer
+quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se
+regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des
+blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en
+avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les
+avait ainsi arrangés?....
+
+J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:
+
+--Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!...
+
+Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il
+n'assénait pas lui-même.
+
+Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!...
+C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la
+grande bagarre?...
+
+Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut
+stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie
+sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau.
+Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare
+et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous
+le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques
+soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt
+minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues
+des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et
+d'interroger les blessés.
+
+De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables
+soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des
+voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal
+voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de
+sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de
+vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le
+ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres
+stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la
+pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles
+et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés,
+intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient
+là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs
+broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des
+linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se
+répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les
+portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces
+de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de
+flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se
+dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant
+l'atmosphère et soulevant le coeur. D'épais essaims de mouches
+enveloppaient le train comme un charnier.
+
+--Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra
+dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a
+fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.
+
+--Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.
+
+--Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.
+
+Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient
+ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train,
+expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent
+quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges,
+également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux
+fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes
+bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la
+veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois
+étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en
+échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du
+dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir
+de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la
+figure brûlée de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emportés, me
+demanda en français:
+
+--Sommes-nous en Allemagne?
+
+Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand:
+
+--Tâchez de nous faire donner un peu à boire.
+
+Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au
+dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les
+prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola.
+J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur
+l'asphalte, me décocha durement:
+
+--Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis.
+
+Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la
+casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train,
+tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.
+
+--En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_...
+
+Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent.
+
+Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri
+de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se
+disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient
+des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur
+d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais
+m'évanouir.
+
+Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un
+autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le
+croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active,
+jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets
+trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de
+drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions:
+«_Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal
+des Veuves à Montmartre!... _Gott mit uns!_...» Des accordéons
+beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth,
+Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod_ et _Kürassier sind lustige
+Brüder_. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie.
+
+Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et
+les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez
+dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence
+et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je
+joignis férocement ma voix au sabbat.
+
+Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare
+celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes
+recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre
+les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les
+enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.
+
+Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un
+imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on
+entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait.
+D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De
+distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou
+moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint
+inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une
+distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses
+préparatifs.
+
+A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en
+route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de
+cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et
+de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux
+bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de
+ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout
+pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures
+pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et
+nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les
+roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le
+gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie,
+précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie,
+un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de
+caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service,
+une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade
+partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre
+kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous
+étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie
+d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La
+tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras
+de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux
+et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.
+
+Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur
+notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une
+forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la
+route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la
+poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne
+tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous
+progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous
+distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque
+la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement
+mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne
+l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal
+couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.
+
+--Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en
+dégageant un geste indicatif.
+
+Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci.
+
+Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.
+
+--Nous sommes en Belgique, disait l'un.
+
+--Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre.
+
+--S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième,
+j'espère qu'ils y sont restés!
+
+Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de
+douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé,
+disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre
+et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et
+construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se
+découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons
+à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche
+rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le
+délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le
+chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain,
+le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par
+l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs
+troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se
+distendaient trois pendus.
+
+Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène,
+la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus
+solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur
+le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance
+allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux
+hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler
+démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs
+longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui
+collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre
+dégringola et fit flac! dans le ruisseau.
+
+Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par
+extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de
+patriotisme:
+
+ _Es braust ein Ruf wie Donnerhall,
+ Wie Schwertgeklirr und Wogenprall:
+ Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
+ Wer will des Stromes Hüter sein?_
+
+Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du
+sous-officier, suivit en choeur:
+
+ _Lieb Vaterland, magst ruhig sein,
+ Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
+ Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_
+
+Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis
+que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du
+soleil levant.
+
+ _Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_
+
+Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans
+les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un
+à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait
+plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel
+Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait
+jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur
+les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous
+ses jupes un geste obscène.
+
+Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux
+d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous
+marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait
+désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements
+jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De
+distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau
+charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et
+ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient
+hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes,
+de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans
+belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait,
+ininterrompue, au sud-ouest.
+
+Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la
+brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer
+l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous
+foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous
+bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le
+cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre
+approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en
+franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous
+surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue
+dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables
+troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement
+déployé.
+
+--La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite
+de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en
+désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon.
+
+--La Meuse!... répétèrent des voix.
+
+Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs
+mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et
+se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs
+reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de
+forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou
+d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes;
+une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du
+côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière
+toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de
+cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse,
+emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade.
+Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer
+et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou
+violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante.
+
+Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de
+compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en
+sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné
+d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes
+défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait
+un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos
+regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille
+replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte,
+les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la
+hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et
+blanc.
+
+--Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.
+
+Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent:
+
+--_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_
+
+Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un
+seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés
+de nos semelles.
+
+--_Achtung!... Augen rechts!_
+
+Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval
+noir.
+
+Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier
+du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach,
+qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait
+respectueusement les bataillons.
+
+
+
+
+V
+
+
+Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de
+coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche,
+l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil
+d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division
+s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était
+sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon
+von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.
+
+Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour
+voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de
+troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes
+qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur
+ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous
+les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille
+bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait
+et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands
+avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes,
+lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables
+sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du
+25e aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps,
+surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades
+crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches
+civils que l'on exécutait.
+
+A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni
+journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait
+d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille
+en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en
+déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la
+canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent,
+jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste
+brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en
+supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la
+fureur.
+
+Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes
+quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des
+trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des
+colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros
+villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en
+habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient
+devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège
+d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une
+douzaine de uhlans.
+
+--Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?
+
+--_Vorwærts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient
+et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.
+
+Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et
+un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde
+affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route,
+où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des
+traînées sanglantes.
+
+Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VISÉ,
+2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais
+pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:
+
+--C'est sur la Meuse. Il y a un pont.
+
+Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au
+croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement
+à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à
+Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du
+matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus
+de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.
+
+Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse
+aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une
+buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre
+des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les
+premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de
+bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que
+nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses
+maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des
+murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme
+des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants
+offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons
+croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes
+rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait
+par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.
+
+--Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.
+
+Et il entonna son couplet favori.
+
+Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu
+jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le
+spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible.
+Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies.
+Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés
+de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de
+vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On
+marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des
+tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des
+objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait;
+on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du
+fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de
+tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses
+effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du
+butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou
+des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de
+gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait
+dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre
+une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.
+
+--Garde à vous... fixe!
+
+On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux
+allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu
+les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas
+précipité.
+
+--Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront
+rien!...
+
+Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées
+intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous
+rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du
+feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous
+le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.
+
+Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du
+terrible Wacht-am-Rhein.
+
+De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses
+environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e régiment, le 35e des
+fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y être au
+complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses.
+C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu.
+Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les
+derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi
+de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par
+les armes ou emmené en captivité en Allemagne.
+
+Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui
+s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été
+le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans
+l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des
+lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient
+dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter
+à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de
+hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait
+dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et
+dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en
+nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient
+répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la
+mort.
+
+Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de réserve, une
+partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre
+division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute
+l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le
+gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On
+disait même que, pour hâter la manoeuvre, des trains de soldats en civil
+traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver
+leur équipement de l'autre côté de la frontière.
+
+Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans
+les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les
+allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en
+pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par
+des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle
+étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le
+monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la
+guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse
+de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche.
+On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe
+England!_ Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et
+ce furieux _Gott strafe England_ résonnaient encore comme un hallali de
+gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.
+
+Je me mis à la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la
+hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque
+importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je
+rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église
+de Visé, dont il contemplait d'un oeil consterné les cintres éventrés et
+les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par
+l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son
+humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans
+le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait
+la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.
+
+--Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...
+
+Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines
+des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée,
+ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce
+qui avait dû être quelque charmant logis du XVe siècle.
+
+--C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela?
+Qu'est-ce que ce vandalisme?
+
+--Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des
+oeufs.
+
+--Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous
+félicite pas.
+
+--Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges
+résistent-ils? C'est bien leur faute.
+
+--Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux,
+ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et
+le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges
+étaient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis
+longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il
+n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons
+plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour
+tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait
+postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier,
+c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé.
+Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans
+raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette
+ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.
+
+--Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.
+
+Et me rappelant un mot de Schimmel:
+
+--_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre!
+
+--Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il
+y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons
+pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous
+devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur
+occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire
+la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions
+de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une
+fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites,
+mais pour le temps de guerre.
+
+--Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des
+règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la
+guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.
+
+C'était toujours du Schimmel que je récitais.
+
+--Non, protesta Koenig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui
+aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance
+inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse
+Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de
+cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un
+déplorable accident.
+
+--Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.
+
+Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en
+obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en
+avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges
+arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du
+couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés.
+Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre
+fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de
+voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au
+choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux
+amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de
+fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers,
+d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.
+
+--Ah! les salauds! murmura Koenig.
+
+Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la
+victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de
+paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et
+d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé,
+qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement.
+L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait
+autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque
+devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de
+pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son
+socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa
+couronne.
+
+Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté.
+Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la
+fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et
+allai donner pesamment du nez dans le gravat.
+
+--Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que
+par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.
+
+Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.
+
+Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque
+dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite
+comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de
+corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de
+rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré
+d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade
+digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au
+bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits.
+Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant
+automatique, nous donnâmes le salut militaire.
+
+Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon
+cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans
+m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y
+trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons
+et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et
+menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où
+rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites
+bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et
+s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée.
+D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons.
+Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque
+estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le
+feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les
+sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine
+qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait
+pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état
+d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance:
+
+--Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir
+la panse!
+
+Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et
+Wacht-am-Rhein.
+
+Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression
+de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence
+ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés
+passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de
+veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le
+vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.
+
+Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave
+qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui
+quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes
+une bouteille crasseuse.
+
+--C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins français!... A la
+santé de notre Kaiser!
+
+D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta
+tombait dans les gobelets.
+
+Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Koenig
+et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que
+signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on
+lampait, on poussait des _hoch_ à l'Empereur et on s'empiffrait à la
+gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait
+comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique.
+On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne
+souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison.
+C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue
+et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.
+
+Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle
+qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les
+premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les
+ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des
+esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de
+marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient
+aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons.
+Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles
+et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous
+poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil
+luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de
+magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.
+
+--A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu
+le boyau au souvenir du sexe!
+
+Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à
+la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit
+de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y
+avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des
+bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et
+un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine
+prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt
+avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les
+regards avides s'extasiaient.
+
+--Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait
+plaisir pour votre bonne amie?
+
+Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa
+au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on
+m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts
+tremblèrent. J'hésitai.
+
+--_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine.
+
+J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane
+d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec
+un battement de coeur.
+
+Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais
+rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur
+l'ennemi!
+
+ * * * * *
+
+Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand
+escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses
+pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et
+porté la dextre à son schako:
+
+--_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une levée de
+lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la
+compagnie.
+
+C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos
+nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux.
+Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour
+ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de
+fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je
+résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents,
+l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et
+voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier
+d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en
+Harz, Prusse:
+
+ _Quelque part en pays ennemi._
+
+ Meine herzliebe Dorothea,
+
+ _Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une
+ ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé
+ les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en
+ désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de
+ gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est
+ avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y
+ boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup
+ d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische
+ Dorothea, _je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus
+ précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir
+ de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai
+ promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à
+ merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq
+ Welches._
+
+ _Votre Wilfrid pour la vie._
+
+J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille,
+avec force voeux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de
+commerce Hering, à ma vénérée mère, Mme la conseillère de commerce
+Hering, à mes chères soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre
+domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et
+copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes
+la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes
+héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le
+bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se
+décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes
+et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se
+refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une
+impeccable stratégie.
+
+Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous
+étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus
+de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive
+gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation,
+les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes
+théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On
+marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces
+miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le
+bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne
+percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les
+kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans
+impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands
+de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu
+de notre acier dans les reins.
+
+A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de
+cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses
+indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche,
+la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se
+distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de
+Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés;
+plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais
+indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos
+sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se
+trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
+
+--Arriverons-nous bientôt à Paris?
+
+A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
+
+--Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous,
+_Sacrament!_ que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces
+cochons de Français? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous:
+vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos
+sales couennes!
+
+Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en
+plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les
+champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé
+comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel;
+tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées;
+tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant
+dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous
+croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les
+chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait
+passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un
+Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres,
+et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.
+
+Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres.
+Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait
+littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des
+trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles,
+des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des
+médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la
+population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de
+fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait
+parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se
+consumer et se vider sous ses yeux.
+
+Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir»,
+non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on
+impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller
+deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au
+spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas
+sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins
+vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit
+sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet,
+n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force,
+quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y
+a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout
+à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.
+
+Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en
+maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant
+d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux
+hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:
+
+--Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...
+
+Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine
+d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le
+défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou
+quinze ans. Hâves, l'oeil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre,
+l'homme essayant de protéger le petit.
+
+--Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant,
+prenant à peine le temps de les regarder.
+
+--Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je
+ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos
+brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!
+
+--Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!
+
+On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un
+volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.
+
+--Saletés!... lança l'homme avec désespoir.
+
+On entendit une voix grêle sangloter:
+
+--Papa!... papa!...
+
+Un commandement retentit:
+
+--_Feuer!_
+
+La décharge partit dans un grand cri d'enfant.
+
+De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce.
+Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je
+crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous
+manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis
+soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y
+pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider
+son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.
+
+ * * * * *
+
+Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une
+confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville.
+De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe
+d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la
+veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux
+immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre
+compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait à
+Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon
+von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième.
+Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en
+avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la
+Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais,
+on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où
+une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous
+demain?
+
+Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais
+occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures
+avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six
+bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils
+retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient
+de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les
+rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas
+connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à
+baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa
+niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai.
+J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille
+ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une
+commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de
+dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient
+une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de
+dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect
+sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que
+j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes
+erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu,
+venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que
+demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure
+que des murs calcinés et une couche de cendres?
+
+_Macht nichts!_ Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent.
+Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau
+le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double
+oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au
+sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait
+d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer
+quelques numéros.
+
+Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette
+grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre.
+J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple
+allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de
+la Garde, lors de son départ de Potsdam:
+
+ J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne
+ puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la
+ paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis
+ de Brandebourg!
+
+Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:
+
+ Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons
+ jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un
+ cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis.
+ En avant, avec Dieu!
+
+Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos:
+la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car
+celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la
+guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on
+ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'éminent leader du centre,
+Erzberger, s'en gaussait en ces termes:
+
+ Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de
+ ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui
+ accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a
+ accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement:
+ «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les
+ enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute
+ la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera
+ enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques.
+ Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un
+ non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui
+ seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre
+ dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière
+ curiosité du siècle!
+
+Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de
+nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai
+celle-ci de Treitschke:
+
+ Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il
+ n'y a qu'une réalité vraie; l'État. _Der Staat ist Macht._ La force
+ de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État
+ allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur
+ de la civilisation allemande.
+
+Et celle-ci de Bernhardi:
+
+ Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements
+ pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes.
+ Les conditions ont changé en Belgique.
+
+Cette autre de Clausewitz:
+
+ N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes
+ des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau
+ de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire
+ d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit
+ à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et
+ à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes
+ les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons
+ successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de
+ la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.
+
+Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:
+
+ Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui
+ mettait dans son encrier de l'eau de rose.
+
+Tannenberg disait:
+
+ Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple
+ allemand.
+
+Et le professeur Lasson écrivait:
+
+ Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet
+ état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est
+ rationnel.
+
+On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:
+
+ Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix
+ durable!
+
+Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann:
+
+ La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut
+ pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est
+ au-dessus de la morale, de la raison, de la science.
+
+Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:
+
+ Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins
+ appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille
+ moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie
+ douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique.
+ Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une
+ corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la
+ déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les
+ cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus.
+ Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal
+ Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de
+ type germaniques.
+
+Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le Dr Karl-A.
+Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon:
+
+ Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le
+ roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière,
+ doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands,
+ ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince
+ qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides
+ assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton
+ heure a sonné, roi des Belges!
+
+L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur:
+
+ Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le
+ professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à
+ l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre
+ peuple ne le possède.
+
+Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus
+haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:
+
+ L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution
+ d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.
+
+J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme,
+quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et
+de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était
+mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou
+quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de
+leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par
+les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et
+tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes
+de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies.
+Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que
+luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de
+leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son
+corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos
+_Feldgrauen_; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à
+terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes
+nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta,
+cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine
+Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par
+derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et
+en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et
+l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant
+le gibier féminin.
+
+Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je
+me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui
+allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf.
+Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand
+et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me
+figurais le capitaine, l'oeil flamboyant et les narines gonflées, se
+lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une
+ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme
+Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la
+torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes
+et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles
+bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur
+elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions,
+pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards.
+Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits
+saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant
+dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les
+épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie,
+le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure
+giclant...
+
+Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne
+savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec
+eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi
+aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste,
+d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à
+pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la
+photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh!
+doucement, tendrement!... _Herrgott!_ quel dommage!...
+
+Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds,
+avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une
+heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion
+l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.
+
+ * * * * *
+
+A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis,
+je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne
+coucherais plus, je jetai un dernier coup d'oeil sur son intérieur. Qu'en
+resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus
+jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les
+plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière
+dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans
+ma poche.
+
+Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes
+avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par
+poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine
+Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.
+
+--Qu'est-ce que vous faites? dis-je.
+
+--C'est par ordre, me répondirent-ils.
+
+Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur oeuvre.
+
+Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai
+mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le
+capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais,
+caracolait déjà sur son gros cheval.
+
+J'arrêtai un moment Koenig, qui allait prendre la tête de sa section. Il
+était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un
+tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les
+journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier
+von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase:
+_Not kennt kein Gebot_, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le
+Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est
+contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé.
+
+--C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il.
+Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là?
+
+J'essayai de le remonter:
+
+--Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile?
+
+--Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question
+dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France
+pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux
+protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On
+nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé
+personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont
+applaudi.
+
+--Cependant...
+
+--C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en
+train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.
+
+Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.
+
+Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques
+instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre,
+j'entendis le lieutenant Koenig commander d'une voix blanche:
+
+--_Das Gewehr über!_... _Rechts um!_... _Vorwærts... Marsch!_
+
+La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et
+brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de
+la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son
+orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence
+démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous
+semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au
+nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp
+retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au
+sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.
+
+Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme
+un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du
+principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du
+violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des
+flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les
+grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde.
+Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives,
+plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de
+fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des
+villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un
+trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur
+et sonore.
+
+Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes,
+venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très
+lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme
+cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt
+minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à
+intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous
+interrogions, Helmuth, Kasper et moi:
+
+--Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil...
+Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?...
+
+Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction:
+
+--Cela doit venir de Namur, dit-il.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a
+fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de
+temps.
+
+Je demandai naïvement:
+
+--L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique?
+
+--Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son
+artillerie s'en charge.
+
+Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier
+d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal,
+usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés
+à écraser comme des oeufs toutes les forteresses. On en avait vu passer
+deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.
+
+Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes
+pour la puissance allemande.
+
+Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer
+l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route
+les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions
+que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à
+tuer, à détruire, à piller ou à violer.
+
+Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes.
+La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.
+
+Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment
+eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un
+peu fourbu dans la région du Démer.
+
+Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre.
+
+Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major
+divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions
+arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques
+heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois
+ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un
+rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des
+lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la
+colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire
+de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur
+les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne.
+
+Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de
+hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que
+Schimmel assura être la tour de Malines.
+
+Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la
+section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se
+produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et
+retomber une colonne de terre grasse.
+
+--Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à
+son ordonnance.
+
+Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des
+distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant
+provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on
+distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache
+grise qui gigotait sur le sol.
+
+Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi:
+
+--_Herr Fæhnrich_, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du
+feu.
+
+Des commandements rauques partirent. La section Koenig, portée en avant,
+se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes
+disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil
+sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie
+précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par
+la section von Bückling.
+
+--Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder
+ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment,
+_Sacrament!_ de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est
+là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande
+a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux,
+cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces
+Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos
+coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle
+blanche de son château royal, et maintenant, _Donnerwetter!_ nous allons
+les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du
+soldat allemand: Hourrah!
+
+Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.
+
+Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes
+ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des
+hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se
+labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de
+débris de fer lapidait nos compagnies déployées.
+
+--_Hinlegen!_... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière
+nous.
+
+Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches
+ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le
+plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la
+poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer
+grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions
+d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait
+visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les
+visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous
+semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne
+sortirions pas vivants.
+
+--_Auf!_... _Vorrücken!_...
+
+La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers.
+
+Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses
+hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par
+saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt
+relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de
+fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En
+contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous
+passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont
+l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le
+major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le
+premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur
+la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis
+qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs
+ordres.
+
+Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément,
+qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits
+projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut
+plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle
+qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est
+plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on
+a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa
+chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous
+obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous
+distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce
+n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un
+claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë,
+n'embrassant guère plus d'un quart de ton.
+
+Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces
+observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure
+balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit
+pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres
+observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait
+de faculté d'aperception.
+
+Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du
+lieutenant Koenig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts
+crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux
+torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou
+sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous
+mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous
+buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait
+l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement
+convulsif.
+
+--En tirailleurs commanda Schimmel.
+
+C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne
+ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes
+hommes:
+
+--_Mir nach!_...
+
+Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze
+mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille
+pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un
+canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions
+la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient
+péniblement en tiraillant au hasard.
+
+--Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les
+sous-officiers.
+
+On leur passa des gourdes.
+
+Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Koenig debout, en terrain
+découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme
+un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de
+sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant
+de la mort, qu'il la cherchait.
+
+Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une
+corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt
+il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus
+bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien
+d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait
+disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma
+salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine.
+Et tandis que, sous le glas de mon coeur qui battait à grands coups, mes
+oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel
+naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du
+dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre
+connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.
+
+Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les
+yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse
+sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les
+bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes
+métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se
+continuait ou étais-je éveillé?
+
+Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des
+vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées
+épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai
+les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de
+flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis
+grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis
+délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur
+léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On
+s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les
+positions ennemies.
+
+Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups
+de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos
+pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait
+rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui
+avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le
+second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la
+défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette
+assurance enflammait instantanément tous les coeurs.
+
+Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes
+quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et
+moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient
+dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes
+reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait
+recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons
+gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où
+elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous
+n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts
+ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements
+sonores et leurs appels éclatants.
+
+--Baïonnette au canon!... A l'assaut!...
+
+Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras
+forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie
+en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la
+fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur
+rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier
+ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et
+des blessés.
+
+Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres
+se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des
+clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant,
+assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué
+ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie
+aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se
+rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus
+volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs,
+crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de
+tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des
+entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête
+fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de
+massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté.
+
+De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se
+vomissaient de toutes parts:
+
+--Salauds!... cochons!... _verfluchtes Gesindel!_... _Hurenkinder!_...
+vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras.
+
+A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous
+les transpercements:
+
+--Bandits!... Vous achevez les blessés!...
+
+On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié
+démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche,
+Kaiserkopf se mit à tempêter:
+
+--Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi
+tous ces gaillards!
+
+Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les
+clouèrent contre les troncs.
+
+C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux
+aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger,
+jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et
+s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à
+défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant
+d'égarement, et me trouvant sous l'oeil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même
+de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les
+jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il
+me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se
+rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan,
+mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de
+l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la
+pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond,
+la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres.
+
+Je compris alors ce que c'était que ce _furor teutonicus_ dont nos
+manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer
+l'intensité.
+
+Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux.
+Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés,
+faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de
+droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse,
+ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et
+craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres
+charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants,
+pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids
+d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de
+sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens
+temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la
+hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres,
+voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu
+d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait
+inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste,
+esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!»
+l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis,
+le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par
+le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la
+tête.
+
+Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai
+par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale
+de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous
+arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges,
+traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait
+disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette
+rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un
+fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat
+d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la
+patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement.
+Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer
+qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur
+l'animal blessé:
+
+--Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi.
+
+Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants.
+
+--Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra
+nous être utile.
+
+--_Nein!_... C'est un chien welche!... Il faut le crever!
+
+--Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein.
+
+--Si on le pendait? émit Schnupf.
+
+Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet,
+Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main
+puissante, le lui passait au travers du corps.
+
+La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie
+grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla,
+se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son
+maître.
+
+ * * * * *
+
+Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles
+gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait
+pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en
+était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé,
+une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la
+gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés
+vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par
+une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les
+herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins
+bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où
+affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus
+gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de
+sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme
+enchanteur.
+
+Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans
+son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très
+propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des
+jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré.
+
+--Un village intact! mugit Kaiserkopf.
+
+Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes
+flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était
+notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, des
+_hoch_, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les
+sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une
+nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer
+le pas.
+
+Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux
+abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter,
+voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se
+mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos,
+regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement
+leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule.
+
+A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras
+maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de
+villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur
+curé.
+
+La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le
+pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier
+Schmauser, s'en allait assurer les accès.
+
+Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure
+pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf,
+s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:
+
+--Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions
+pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais,
+puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir
+pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera
+nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les
+déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait
+aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous
+comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous
+vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages
+de la guerre.
+
+Déployant un papier, le bourgmestre ajouta:
+
+--Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la
+commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:
+
+ _Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur
+ le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir
+ d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus
+ obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le
+ ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se
+ montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni
+ injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout
+ acte de violence commis par un seul civil serait un véritable
+ crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression
+ sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des
+ femmes et des enfants._
+
+--Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard.
+Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon
+fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous
+réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres
+frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de
+rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la
+maison communale. Rompez!
+
+Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous
+n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon
+opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements
+inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de
+piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits
+empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans,
+effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits,
+des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient
+peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de
+Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la
+troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs
+intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants
+d'écuelles, de pots et de casseroles.
+
+Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable
+Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez
+le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs
+de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se
+concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en
+conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et
+dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du
+bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout
+ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans
+la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi
+que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus
+tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin,
+s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution
+de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui
+empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.
+
+Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à
+se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon
+vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à
+moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le
+plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de
+Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme
+débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force
+nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui
+se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos
+bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit
+nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.
+
+Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous
+demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que
+leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le
+vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et
+ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées
+à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la
+paix serait bientôt signée.
+
+Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des
+actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler
+furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de
+légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De
+sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le
+désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa
+femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de
+son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de
+collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches
+meuglaient.
+
+Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait
+l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait
+les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et
+se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers
+l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On
+eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule,
+s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore
+l'effervescence.
+
+Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes
+propres yeux,--et cela j'en jurerais devant un tribunal,--je vis, à une
+fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux
+fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il
+apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant
+d'une voix terrible:
+
+--_Man hat geschossen!_[2]
+
+Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés
+par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux
+à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent
+bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au
+milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de
+feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres
+jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant
+de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de
+revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes
+s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les
+corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient
+dans la poussière.
+
+--_Man hat geschossen!... man hat geschossen!..._ hurlaient les nôtres.
+A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...
+
+On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent
+décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les
+dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.
+
+--Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!
+
+--C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de
+Belges n'ont que ce qu'ils méritent.
+
+--Mais, fis-je interloqué...
+
+--Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en
+verrons bien d'autres!
+
+Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église.
+Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne
+de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien
+que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.
+
+Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.
+
+--Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira,
+monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...
+
+--A mort, le curé!... à mort!...
+
+Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul,
+au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.
+
+--A mort, le curé!...
+
+Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans
+le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant
+une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui
+passa un noeud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la
+soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa
+au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des
+fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart
+d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la
+tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le
+troupeau des femmes mortes ou évanouies.
+
+Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému,
+je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au
+meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien
+survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré
+dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses
+administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un
+piquet de nos braves Magdebourgeois.
+
+J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine
+Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui
+le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus
+de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon
+travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose:
+quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de
+brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du
+ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre,
+relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et
+justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons
+d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf.
+Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit
+un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques
+civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de
+varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux
+pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se
+montrait fort satisfait.
+
+Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la
+première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait
+d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au
+colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il
+irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste
+symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout
+l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.
+
+J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf,
+griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de
+Tacite ou de César les amphigouris ponctués de _Donnerwetter!_ et de
+_zum Teufel!_ de mon chef.
+
+Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur
+et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger
+chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne
+comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier
+n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait
+eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Koenig.
+J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes
+de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp
+retranché d'Anvers.
+
+Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la
+lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en
+termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais
+l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par
+les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle
+attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de
+l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature,
+figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
+que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de
+fer.
+
+Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat,
+donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous
+occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras
+commençait.
+
+--_Donnerwetter!_ C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous
+avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la
+députation des autorités... nous procédons à l'_Einquartierung_... à la
+mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit...
+nous...
+
+--Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?
+
+--Après, _Donnerwetter!_... Eh bien, après nous surprenons des
+manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes...
+nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on
+profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le
+Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...
+
+--Des coups de feu, monsieur le capitaine?
+
+--Vous ne les avez pas entendus?
+
+--Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement
+entendus.
+
+--Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait
+capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la
+maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se
+proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats
+de Sa Majesté.
+
+Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce
+complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se
+produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une
+gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée
+allemande.
+
+Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du
+bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils,
+cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le
+lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel
+Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les
+cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux
+rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux
+femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une
+pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.
+
+Le lieutenant Koenig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure
+défaite.
+
+--Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On
+massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce
+village.
+
+--Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la
+guerre, _Donnerwetter!_ Si ces brigands de Belges n'avaient pas
+commencé...
+
+--Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que
+moi.
+
+--Que voulez-vous dire, lieutenant Koenig?
+
+Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards
+étaient fixés sur Koenig, dont on connaissait l'impressionnabilité et
+dont on appréhendait un esclandre.
+
+--Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire,
+fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que
+je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent
+les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que
+je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le
+privilège de porter l'épée d'officier prussien.
+
+--Ah çà, lieutenant Koenig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge
+de colère.
+
+--Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne
+suis qu'écoeuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme
+et dans mon honneur de soldat.
+
+--_Zum Teufel!_... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du
+Rhin, vous!... _Potzdonnerwetter!_ Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un
+véritable Prussien.
+
+Koenig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.
+
+Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant:
+
+--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
+
+--Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si
+vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous
+coucher!
+
+--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
+
+--Taisez-vous!
+
+--Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...
+
+--Taisez-vous, nom de Dieu!...
+
+Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule,
+entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:
+
+--Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens...
+Pensez que si vous poussez plus loin les choses...
+
+Koenig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans
+la voix, cria:
+
+--Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en
+êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables
+écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit
+un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent
+avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!...
+
+--C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant
+Poppe.
+
+--Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.
+
+--Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Koenig, dépassant
+désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis
+exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais
+déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la
+guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à
+l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils,
+mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts
+pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez
+réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois
+femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent
+cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste
+debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur
+la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le
+bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient
+faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes;
+puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six
+des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle
+trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur
+des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné,
+vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de
+son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et
+le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à
+Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à
+l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont
+des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au
+nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval
+dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de
+la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près
+d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge;
+vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez
+tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant
+les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et
+quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans,
+fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un
+homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés
+Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez
+fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu
+de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez
+déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze
+villes et cent quatre-vingts villages.
+
+Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son
+flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que
+j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée,
+apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives
+menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le
+cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang,
+Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants
+jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le
+premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans _Faust_, le
+démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes
+ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards
+empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons
+bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard,
+disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus
+de rage et ne demandaient qu'à cogner.
+
+--Vous êtes tous des misérables! leur criait Koenig enflammé de passion.
+Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au
+ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom
+allemand!
+
+A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés.
+Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les
+mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus
+formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un
+abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus
+même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au
+visage.
+
+On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte
+s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte
+silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von
+Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant
+Derschlag.
+
+Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent,
+sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.
+
+--Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce
+qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à
+l'autrichienne, le colonel von Steinitz.
+
+--Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença
+le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à
+votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon
+qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Koenig, que
+voilà, n'est pas content du tout...
+
+--Pas content? Et de quoi?
+
+--Pas content de ce que nous faisons en Belgique.
+
+--Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le
+délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance
+merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous
+valent déjà nos armes?
+
+--Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Koenig
+n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des
+termes qui... en des termes que, _Donnerwetter!_... en des termes
+intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités
+d'assassins, de brigands...
+
+--Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer
+un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois
+m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.
+
+Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit
+plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la
+langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes
+confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec
+attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses
+lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges
+et en évaluer la gravité.
+
+Koenig ne faisait pas un geste et semblait absent.
+
+--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel,
+lorsque ce fut à peu près fini.
+
+--Rien, monsieur le colonel.
+
+--Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés?
+
+--Je la reconnais.
+
+--Et vous ne les rétractez pas?
+
+--Je ne les rétracte pas.
+
+Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain
+dédain:
+
+--Je vois, vous êtes un humanitaire.
+
+--Non, monsieur, je suis un soldat.
+
+Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je
+me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se
+passer, je me sentais absolument bouleversé.
+
+Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant
+entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis,
+revenant sur Koenig et le regardant dans les yeux, il reprit:
+
+--Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me
+semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec
+des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en
+serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs
+militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui
+devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le
+sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus?
+Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en
+campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour
+la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles
+nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La
+guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à
+exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de
+limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas
+d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des
+provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le
+général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de coeur s'adonner à
+une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être
+conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de
+violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand
+la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe
+militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable
+stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper
+durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes
+envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte
+et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur
+gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux
+populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»
+
+--On ne les leur laisse même pas, murmura Koenig.
+
+--Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et,
+ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les _Lois de la
+Guerre continentale_?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et
+la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce
+genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement
+dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais
+qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources
+matérielles et morales».
+
+Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure,
+en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:
+
+--«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra
+contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la
+guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule
+véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement
+de ces sévérités.»
+
+Puis il ajouta:
+
+--Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre
+des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête
+de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut
+Commandement.
+
+Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.
+
+--Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le
+colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir
+osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos
+autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de
+nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé
+votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et
+provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis
+très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant
+les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident
+monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au
+général.
+
+Blanc comme un mort, Koenig serrait les dents, et pas un muscle de son
+visage décomposé ne tressaillit.
+
+--_Ich habe die Ehre_... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un
+reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.
+
+Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où
+pleuraient toujours les prisonnières:
+
+--Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop.
+
+ * * * * *
+
+Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent,
+sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés
+sur l'Allemagne.
+
+J'étais très inquiet de Koenig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai
+longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de
+guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa
+colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le
+malheureux Koenig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se
+refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se
+désintéressait de son sort.
+
+Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais Koenig, et, bien que je
+fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je
+ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction.
+J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait
+entraîné son coeur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde
+pour l'en tirer.
+
+A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt
+von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son
+intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait
+peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui
+soustraire, par quelque subtile manoeuvre d'influence, la belle tête pure
+de Koenig.
+
+Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé
+d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son
+«cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre
+entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait
+se monter maintenant à une somme assez ronde.
+
+J'allai le trouver à son cantonnement de la 6e compagnie.
+
+--Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir.
+
+Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement
+affable.
+
+Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire Koenig et à lui
+faire pressentir le service que j'attendais de lui.
+
+Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent
+successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert
+primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit:
+
+--Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut.
+
+--Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit,
+vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel...
+
+--Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre.
+
+--Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...
+
+Il sourit de nouveau et reprit:
+
+--Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von
+Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.
+
+--Et vous croyez... fis-je en rougissant...
+
+Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von
+Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais
+jamais osé trouver celle-là!...
+
+--Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira.
+
+Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand
+poids.
+
+Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes
+jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, Koenig voyait lever ses
+arrêts. On attendit. Rien ne se passa.
+
+D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui
+suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier
+cette affaire. Et comme ce fou de Koenig eut l'esprit de ne se livrer à
+aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je
+raconterai, personne n'y pensa plus.
+
+J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et
+à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de
+guerre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le 25 août, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions
+allègrement à travers une riche campagne verte et jaune, exubérante
+d'arbres, de prés et de froment. La troupe chantait de beaux _lieder_ du
+pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des
+bandes errantes de fugitifs se dispersaient à notre approche pour se
+jeter dans les champs, mains levées. On leur envoyait tranquillement
+quelques coups de fusil, sans autrement se déranger. Une odeur
+pénétrante de moissons fraîches et de chairs brûlées flottait dans
+l'atmosphère tiède. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant,
+c'était un magnifique paysage de guerre et de nature.
+
+Nous commençâmes par découvrir, dans le sud-sud-ouest, émergeant de la
+végétation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flèche
+denticulée. S'élevant de plus en plus, elle dégagea bientôt quatre
+jolies tourelles d'angle, dont on distinguait très bien à la jumelle le
+délicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arête du
+toit, portant, comme un joujou en équilibre, un clocheton. A mesure que
+nous avancions, se dévoilaient et se précisaient d'autres tours,
+d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajourés, des
+dômes, des frontons, des lanternes, des façades guillochées, des
+dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville était occupé par
+une splendide masse gothique, qui, dans l'épanouissement de ses
+arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses
+roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres disposée sur
+le parterre des maisons, devant un fond léger de frondaisons et la
+perspective harmonieuse d'une colline. C'était Louvain.
+
+--Louvain! Louvain! répétions-nous remplis d'enthousiasme.
+
+--_Loewen! Loewen!_ frémissaient joyeusement les soldats.
+
+Je me réjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles
+d'architecture. Je me rappelais les leçons de l'érudit Anton Glücken,
+professeur d'histoire de l'art à l'université de Halle. Il nous en avait
+fait une, précisément, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages
+de mon cahier de notes. J'étais impatient de pénétrer sous les voûtes
+majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les façades ornementées du
+célèbre Hôtel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les
+stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour
+Jansénius, l'église du Grand Béguinage, les vénérables salles de
+l'antique Université et son vestibule gothique. Peut-être même, si notre
+séjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus
+de quelques heures, peut-être aurais-je le temps d'aller m'asseoir à un
+pupitre de son illustre Bibliothèque et là, oubliant pour de trop courts
+instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement
+quelques-uns de ses précieux manuscrits et de ses exemplaires uniques.
+
+Colonel et musique en tête, le régiment fit son entrée dans la ville par
+la porte de Malines. De droite et de gauche s'infléchissaient les
+jardins tenant la place des anciens remparts. Là se mamelonnait le
+Mont-César, portant encore les restes du château féodal où s'était
+disciplinée la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son
+précepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours réveillèrent les échos
+de la longue rue, où s'alignaient de vétustes et nobles hôtels, aux
+fenêtres endormies, aux manières graves. Des groupes de soldats
+allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flânaient
+au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un
+de ceux-ci, plus moderne, à deux étages, portait cette enseigne brossée
+en initiales noires sur la largeur de sa muraille: MAISON AMÉRICAINE.
+Notre arrivée bruyante faisait sensation. Durant que nous nous
+enfoncions, derrière nos cuivres, dans le coeur de la cité, la foule
+allemande ne cessait de croître et nous acclamait. Il semblait que la
+ville fût déjà pleine de troupes. Les _Feldgrauen_ entraient, sortaient
+par les portes voussurées des maisons où ils avaient leurs
+cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fenêtres, remplissaient les
+boutiques et les pintes, commerçaient ou se querellaient avec les
+petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadré
+de baïonnettes ou quelque soutane affolée poursuivie par les lazzi de la
+soldatesque.
+
+Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'énorme vaisseau ogival
+de la Collégiale, flanqué comme au moyen âge de ses maisons basses, et
+nous débouchions à toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place,
+où la surprenante vision de l'Hôtel de Ville nous apparut tout à coup,
+orfévrée comme un immense reliquaire, dans l'éblouissement marmoréen de
+ses trois étages et de ses trente-neuf fenêtres fleuries, de ses
+galeries, de ses balcons à réseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six
+tourelles surmontées de leurs six flèches, et sous l'éploiement
+orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'étendard allemand planté à son
+sommet. A toutes les baies de l'admirable édifice se montraient des
+grappes de têtes casquées. Un peloton de garde était rangé sur les
+marches de l'escalier d'entrée, au perron duquel se tenait
+l'_Etappen-Kommandant_, le major von Manteuffel, qui nous saluait de
+l'épée.
+
+La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-Marché. Revolver au
+poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des
+locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une
+vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVIIe siècle de la rue des
+Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin
+fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'office,
+la cave, la cuisine, la cuisinière et le professeur lui-même, qui fut
+contraint de nous servir de sommelier.
+
+Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats
+étaient déjà répandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi
+beaucoup du 165e hanovrien, dont le régiment paraissait être au complet
+à Louvain, comme le nôtre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs
+d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la
+rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle
+des Joyeuses-Entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de
+campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tiré
+ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient
+attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'écorce. Les
+chaussées, les trottoirs, les places, les gazons piétinés et creusés
+d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de
+l'armée pourrissait sur la ville.
+
+Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la
+contemplation de la riche joaillerie de l'Hôtel de Ville. Tout blanc,
+entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux
+monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de
+niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y
+trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de
+personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs
+chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient
+leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares en toutes
+sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se
+doutaient-ils, tous ces joyeux compères, tous ces braves bourgeois de
+Louvain, qu'un jour viendrait où le général von Kluck, en route pour
+Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte
+éperonnée et la cravache altière du major von Manteuffel régneraient à
+la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de
+notre drapeau impérial, le magique Hôtel de Ville, l'orgueilleux palais
+communal, n'était plus maintenant que la _Kommandantur_.
+
+En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai
+dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir
+du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses
+vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux,
+la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse
+splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur
+les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements
+confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même
+et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la
+Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une
+clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas
+le mien m'intéressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par
+les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables
+panneaux de maîtres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues
+de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois
+peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un
+véritable musée allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de
+vérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de
+palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul.
+Deux chefs-d'oeuvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et
+celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme,
+désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empereur. Le second,
+qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque dont les
+volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque
+de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie
+centrale qui nous manquait.
+
+Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait
+sur le choeur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant,
+festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de
+statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté
+d'une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et malgré le
+luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art
+parfait.
+
+Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles
+choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je
+sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en
+humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain.
+J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé
+de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On
+tapageait, on se débraillait, on lutinait les donzelles qui,
+rougissantes, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient
+résister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui
+assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs
+poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de
+Maestricht.
+
+--Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il
+n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands.
+
+Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la
+Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de
+Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La
+Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir
+en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes
+boiseries et leurs portiques à colonnes, celle des Promotions, celle des
+Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles
+toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je
+désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de
+ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux
+exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans
+prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon,
+le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte
+sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité.
+
+Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de respect dans le grand
+vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait,
+régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de son plafond, entre
+de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à
+chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle
+avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc
+des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des
+professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire.
+
+J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui
+montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors,
+vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui
+couraient, des cris, d'inquiétantes rumeurs parvenaient de la rue. Je
+sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient,
+des soldats en alerte, l'oeil sur le qui-vive et la gâchette au doigt,
+obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection.
+
+--Qu'y a-t-il? demandai-je à un sous-officier qui se hâtait.
+
+--Vous n'entendez pas, _Herr Fæhnrich_?... La bataille se rapproche...
+C'est là-bas...
+
+Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut.
+
+La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une
+intensité singulière. Dans le zèle de mon exploration je n'avais pas
+prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort
+le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension.
+Que se passait-il exactement? Je m'élançai dans la direction indiquée.
+Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout
+régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient
+des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans
+les rues, en criant: «_Alarm! Alarm!_» Les estafettes se succédaient à
+la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts,
+ahuris, furieux armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce
+dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des
+automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et
+les gazons. Fouaillés jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant
+leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ferraille et de jurements
+leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés
+prenaient le pas de course vers le nord.
+
+--_Alarm!_... _Alarm!_...
+
+Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes
+de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux
+encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie.
+
+--Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent
+de Malines!
+
+Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du
+combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Ils
+sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits
+rompus, des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille
+refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves.
+Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot
+qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude où l'on était si
+l'ennemi ne se trouvait pas déjà aux portes, les fusils partirent; des
+corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant
+d'inexprimable bagarre. Je vis même, au carrefour de la rue du Poirier,
+près de la Dyle, un officier du 165e descendu net d'un coup de feu par
+un soldat de son régiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir
+sus au misérable, car j'avais aperçu son geste; mais l'assassin se
+perdit dans la cohue.
+
+Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec
+une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue
+de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté
+du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold, de la rue Marie-Thérèse,
+du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées
+aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou
+du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de
+partout:
+
+--_Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!..._
+
+De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient déjà les rues.
+On épaulait sur tout ce qui se montrait aux fenêtres ou sur les toits.
+La chasse à l'homme était ouverte. Au crépitement de la fusillade se
+joignit bientôt la crécelle des mitrailleuses. Les carreaux et les
+vitrages volaient en éclats. Les tuiles retentissaient sous la grêle. On
+enfonçait les portes. On plaçait des pétards sous les murs. On se ruait
+férocement dans les maisons, crosses ou baïonnettes levées. On
+poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves où
+ils s'étaient réfugiés et on les massacrait sur les pavés. Il en fuyait
+par-ci, par-là, au dehors, affolés et tourbillonnants, qu'on abattait
+comme du gibier.
+
+--_Schweinehunde! Schweinehunde!_ aboyaient les massacreurs en traquant
+leurs victimes.
+
+J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il était huit
+heures du soir. En passant devant le café Sody, où j'avais bu de la
+bière, je vis le patron étendu la gorge tranchée sur son comptoir. Une
+de ses filles râlait et rendait le sang. L'autre avait disparu.
+
+Sur la Grand'Place, c'était à la fois le tumulte et la fête. Les cafés
+et tavernes débordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on
+s'écrasait. J'entrai au café Rubens, où des officiers ripaillaient au
+milieu d'un déferlement de drôlesses, de filles en cheveux, de putains
+allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient à
+la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, à moitié ivre, se
+déchaînait entre deux pouffiasses.
+
+--J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera
+punie. Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Maintenant,
+_Donnerwetter!_ nous commençons avec les grandes villes. Louvain sera la
+première qu'on détruira.
+
+Toute la salle éclata de joie dans une tempête de _hoch!_
+
+Je fus pris d'un frisson à cette perspective; mais je me rassurai en
+pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant
+capitaine. C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et
+de l'assaut des domiciles privés.
+
+On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet
+d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'étaient les
+exécutions régulières qui commençaient. Soudain quelqu'un cria:
+
+--Au feu!...
+
+Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers
+se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs
+assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis.
+
+Le feu venait, en effet, d'éclater sur plusieurs points de la ville. Il
+rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare.
+Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée
+opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de
+l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades,
+mais sans cris: c'était trop loin. Dans la direction de Malines, le
+canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de
+l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de
+danses.
+
+Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient
+et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et
+d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et
+surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui
+traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de
+lui, le lieutenant paraissait uniquement occupé d'une affaire
+personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne
+fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans
+une ville conquise. Il emmenait ou plutôt il entraînait violemment par
+le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beauté. Toute
+pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses
+épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes
+fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du
+désespoir. Un ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus
+vive émotion.
+
+--Malheureux! suppliait-il... Respectez cette soeur!... C'est
+Mademoiselle de...
+
+Et il cita un des plus grands noms de la Belgique.
+
+Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son
+revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort.
+
+Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du
+Vieux-Marché.
+
+Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de
+moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre; puis une
+troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air.
+En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de
+sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés,
+commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole,
+des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles
+chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des
+signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de
+façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer
+un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou
+dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu
+aux toits des chapelles.
+
+Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un
+grand bâtiment situé à l'entrée de la rue de Namur. Horrifié, je me
+précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé.
+Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de
+pétroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la manoeuvre.
+
+Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit
+bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes:
+
+--Au nom du ciel, arrêtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!...
+Mon Dieu!... Mais c'est l'Université!... C'est la Bibliothèque!...
+
+L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre
+sobrement:
+
+--_Es ist Befehl[3]._
+
+Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu
+d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si
+respectueux.
+
+Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette
+catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité
+personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs
+de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de
+mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon
+logement.
+
+J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de
+gendarmerie.
+
+--Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle
+rue des Moutons?
+
+--Rue des Moutons... ma foi...
+
+---C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un
+professeur...
+
+--Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune _Fæhnrich_, les maisons où
+sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement
+livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le
+moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. _Guten
+Abend!_
+
+Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille
+pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une
+obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines
+de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de
+Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de
+la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De
+toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations,
+des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite
+essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au
+massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles.
+D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris
+épouvantables.
+
+Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient
+protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient
+copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher
+le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et
+de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major
+von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des
+tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et
+conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une
+fine pluie incessante.
+
+En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation
+d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu
+près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition
+ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour
+circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de
+poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein
+jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la
+tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un
+îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait
+systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais
+l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur
+furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de
+la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y
+étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras
+levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les
+fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis
+les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on
+fusillait des prêtres liés quatre par quatre.
+
+Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous
+avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une
+extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine,
+intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la
+clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait
+placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant
+impérial de la Circonscription de Louvain:
+
+ Dieses Haus ist
+ zu schützen.
+
+ _Es ist streng verboten, ohne
+ Genehmigung der Kommandantur
+ Hæuser in Brand zu setzen._
+
+ Kaiserliches Garnison-Kommando[4].
+
+Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à
+faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu
+s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au
+centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y
+balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses
+agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les
+flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de
+lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une
+formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un
+écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la
+tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses
+frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se
+briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait
+dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux,
+réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de
+ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et
+d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc,
+un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait,
+intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés
+de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des
+cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des
+entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant
+balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un oeil crevé et
+sanglant, regardait par un trou de bitume.
+
+Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination,
+cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait
+d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes
+détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis
+des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!...
+Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du
+château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les
+informas vestiges.
+
+L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je
+cherchai une route par l'ouest.
+
+Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le
+capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur,
+notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé
+de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y
+endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la
+fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui
+flottaient au dehors.
+
+Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les
+contrevents, un débris de papier noirci vola jusqu'à moi, porté par le
+souffle chaud de l'incendie. C'était un fragment d'incunable. J'y
+déchiffrai difficultueusement ces mots, imprimés en caractères
+gothiques: «... _At Germani in summa feritate versutissimi natumque
+mendacio genus_...»
+
+C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothèque de Louvain.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je renonce à décrire la déception, la colère qui s'empara de nos hommes,
+quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route.
+Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage,
+le sac de toute une ville allait commencer! Sitôt passé le plus fort de
+l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour
+huit jours au moins. Et c'est à ce moment qu'il nous fallait vider les
+lieux!
+
+--Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop
+tard ou trop tôt!
+
+Mais il fallait obéir: les ordres étaient les ordres.
+
+La ville brûlait toujours. La Collégiale, dont la tour s'était
+effondrée, lançait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes
+jaunes; des nappes de maisons embrasées bougeaient, flottaient, se
+suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres déjà consumées,
+fumaient, craquaient, s'affaissaient.
+
+Un soleil sans rayons, pâle comme une lune, essayait en vain de percer
+le voile opaque des gaz.
+
+Nous contournâmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous
+rendre à la station, où trois trains nous attendaient. Tout le régiment
+s'embarqua pour une destination inconnue.
+
+Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et
+d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des
+nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de
+communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans
+la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de
+recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été
+faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de
+notre postillon, tout un bouquet de ces précieux «souvenez-vous» du
+pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce
+Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes soeurs et deux de ma
+Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai
+et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une
+douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils.
+Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des
+corolles de myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement.
+
+Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation
+patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait
+avec enthousiasme aux oeuvres de guerre. Ma mère et mes soeurs avaient
+pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de
+la gare d'Ilsenburg. Ma soeur Hedwige me décrivait minutieusement son
+costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espérait bien faire
+la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique
+Johann était parti pour la Russie.
+
+Ma chère Dorothéa m'appelait «son héros», «son chevalier», «son
+Lohengrin». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais
+point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets
+butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres.
+Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles
+d'oreilles: «_... Des étoffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon
+cher fiancé, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!..._»
+Adorable Dorothéa! Certes, je la tiendrais, ma promesse!...
+
+Ainsi bercé par ces tendres rêveries, plongé dans ces doux souvenirs, je
+ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes
+chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz
+qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre
+coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves.
+
+Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de
+vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla,
+s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta
+une carte.
+
+--Où sommes-nous? demandai-je.
+
+Après une nouvelle inspection des alentours, il me répondit:
+
+--Nous devons approcher de Münster.
+
+--Münster? fis-je étonné.
+
+--Mons, si vous aimez mieux.
+
+Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un noeud important
+de voies ferrées. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient,
+s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à
+l'arrêt, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs
+attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale
+inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures
+compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, où les gros chiffres
+blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes
+et où, sous l'apparent désordre, tout manoeuvrait avec souplesse, dans le
+tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui
+arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraîches, des
+canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des
+meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de
+cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement
+clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que
+ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et
+pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel.
+
+Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la
+gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de
+planches.
+
+--_Heraus! heraus!_ crièrent des voix. _Alles heraus!_
+
+Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges
+passerelles de bois jetées par dessus les talus, sur une vaste promenade
+en boulevard, plantée d'ormes et bordée, du côté opposé, de maisons
+bourgeoises entourées de jardins et des hauts murs sombres d'un édifice
+rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un
+certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se
+trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes,
+chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se
+restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de
+nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux
+excréments dont ils se soulageaient à l'envi, ne tardèrent pas à changer
+le sol en fumier.
+
+Je n'avais pas cherché à revoir Koenig depuis son affaire. Je l'aperçus
+alors. Il était pâle et tourmenté. Il me vit, mais ne s'approcha pas de
+moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il
+détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des «assassins»?
+
+Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars
+automobiles--j'en comptai bien une quarantaine--débouchaient dans la
+partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner
+devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à
+trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après
+compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse et à
+grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux,
+accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot.
+Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le
+cortège, une pièce par cinq ou six voitures.
+
+Nous contournâmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand
+frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait,
+l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que
+par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à
+nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute
+incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou
+d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards,
+d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on
+voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de
+prisonniers, qui s'avançaient péniblement sous les insultes, les
+crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il
+y avait là des pantalons rouges français, mais en petit nombre; la
+plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes
+plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche
+amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très
+maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers,
+enjuponnés et coiffés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de
+pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient,
+au passage, des regards affamés.
+
+Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette
+rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand,
+une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à
+droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée.
+
+Du court contact que nous avions eu avec les nôtres au frôlement de
+cette ville que nous laissions derrière nous, nous avions cependant
+appris de grandes nouvelles, confirmant ou précisant les bruits vagues
+qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de
+Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos
+armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions
+britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des
+Ardennes à l'Escaut. Partout les légions ennemies avaient été
+bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines
+de milliers de morts et de prisonniers; et leurs débris informes, en
+complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud,
+entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de
+provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible raz de
+marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais
+dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était vu. C'était le monde
+occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann
+germanique.
+
+Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie.
+On faisait circuler de car en car un communiqué de notre Grand
+État-Major à peu près ainsi conçu:
+
+ L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement sur le
+ territoire français, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a été battu
+ sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue
+ énorme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des
+ chiffres exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et
+ étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée
+ anglaise près de Maubeuge. Les armées des généraux von Bülow et von
+ Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français,
+ entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc
+ de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy. L'armée du
+ prince impérial allemand s'est emparée de Longwy.
+
+De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'autre de notre cortège,
+des _hoch_, des _vivat_, _semper vivat_, mêlés aux strophes délirantes
+de nos chants patriotiques, le _Heil Dir im Siegerkranz_, le
+_Deutschland über alles_, ainsi que l'hymne cher entre tous à
+Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement
+dans la voiture qui nous suivait.
+
+De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si
+victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route:
+maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres
+kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à
+terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros
+bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore.
+
+Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il
+semblait que nous parvenions à l'extrémité même de ces lignes
+gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues
+s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait
+d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne
+étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistique comme
+un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes
+cendrées, uniformément coniques, qui le mouvementait d'une géographie
+singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de
+boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits
+rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je
+n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La faune
+humaine, très grouillante, semblait constituée par une peuplade
+troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de
+se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents,
+pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de
+beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous
+regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et
+méfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de
+cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en
+distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous
+pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais
+nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni
+pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions.
+
+ * * * * *
+
+Tout à coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux:
+
+--France!... France!... Nous sommes en France!... _Frankreich!...
+Frankreich!..._
+
+Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout à fait
+libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très
+loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits
+d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles
+métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des
+machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la
+grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux villes toutes bardées de
+constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées
+usinières.
+
+--Dans quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne
+restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit,
+déménagé. C'est le plan.
+
+Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la
+topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que
+par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles
+routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions
+qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent
+être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de
+localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous
+entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire
+qu'un souvenir incertain.
+
+Conjointement au «plan» économique, Schimmel nous exposait le «plan»
+stratégique, à beaucoup moins longue échéance et sur lequel il croyait
+avoir des lumières spéciales:
+
+--Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour
+but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa
+gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le
+flanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps
+d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous
+aurons cueilli ce qui reste des armées françaises dans un immense coup
+de filet.
+
+--Et Paris? disions-nous.
+
+--Paris restera au fond de la nasse.
+
+Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret
+du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne
+faisait partie d'aucun état-major, pas même de celui du régiment. Mais
+sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il
+observait et des informations qui lui parvenaient le sens supérieur des
+événements en préparation.
+
+C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de
+côte bruyéreux, en vue d'une rivière canalisée que lui-même, dans
+l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit:
+
+--Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous
+suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions?
+tout est là.
+
+Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de
+couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent
+cinquante kilomètres dans la journée.
+
+L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute
+localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses
+environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter
+des baraquements, dont l'un était déjà prêt à loger des troupes. Mais,
+ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'était l'entrée d'un vaste
+souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries
+maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une
+installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs
+régiments. A cette vue, l'oeil de Schimmel brilla brusquement et il
+s'écria:
+
+--Je sais où nous sommes!
+
+Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance
+qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus.
+
+C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les
+quelques heures de repos qui nous furent accordées. Avant le petit jour,
+nous reprenions la route, cette fois à pied.
+
+Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines
+ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore
+frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de
+France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions
+un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la
+joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures
+recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus
+qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du
+Prussien légendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes
+gens et surtout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Ils
+nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de confitures, des
+bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la
+peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie
+française par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que
+passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comédie nous
+divertissait grandement.
+
+Il se produisit même dans un de ces villages une scène des plus
+comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de
+fifres--car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant
+donner la clique à tout propos,--et comme les paysans accourus nous
+accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse
+bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de
+grands gestes d'effusion, se précipita sur Schimmel.
+
+--Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est
+bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon
+monsieur Coursier!... Ah! ça me fait plaisir de vous revoir!... Et
+comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier?
+
+Il lui tendait sa large main calleuse.
+
+Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas.
+
+--Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas.
+
+--Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment,
+vous ne reconnaissez pas maître Jean Renard, du village de Courtavesnes,
+chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier,
+prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi,
+monsieur Coursier, moi, Jean Renard!...
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave
+homme.
+
+--Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous
+reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel
+uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à
+l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays...
+Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le
+percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes,
+sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais,
+au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des
+photos...
+
+--Allez-vous vous taire, nom de Dieu!
+
+--Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais
+bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux
+point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la
+quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.
+
+--Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon...
+
+--Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu
+se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un
+Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec
+ces messieurs les Anglais pour les guider...
+
+Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre
+ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de
+main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle.
+
+Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient,
+personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se
+demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient;
+Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de
+faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient
+en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné,
+si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était
+arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde
+champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il
+déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en
+guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait
+exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna
+l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout
+clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village
+qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres
+bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps,
+les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle
+grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une
+forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que
+deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que
+nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à
+diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des
+routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé
+d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur
+chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de
+laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne
+pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de
+ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y
+voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien
+vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour
+nous.
+
+Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de
+touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de
+garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand
+naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se
+multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes
+poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait
+voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on
+seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils,
+perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles,
+mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables
+débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots.
+
+Les généraux et les officiers de l'état-major divisionnaire dînaient
+dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure,
+confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la
+sans-fil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du général von
+Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson.
+L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous
+apprîmes alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers
+manquaient; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle
+avantageux, faisaient des récits de la bataille. On avait sérieusement
+frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur
+compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les
+rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions
+contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la «méprisable petite
+armée» dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket
+sous notre avalanche?
+
+Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de
+l'armée allemande à Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier
+de liaison du 66e. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de
+nos régiments, la stupéfaction des Bruxellois à leur aspect, les belles
+avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui
+formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal.
+Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les
+vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de
+leur atteinte. L'avant-garde était entrée le 20, à deux heures après
+midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle se composait de
+régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux
+divisions du IVe corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne,
+leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs
+compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et
+leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et
+ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers
+de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et
+télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses
+automobiles. Tout y était gris, uniformément, mystérieusement et
+colossalement gris: gris les uhlans et leur forêt de lances d'acier
+flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant
+hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs;
+vert-de gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de
+l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute
+l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les
+fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes,
+grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les
+passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules
+paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur
+fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions
+triangulaires de commandement mouchetaient ça et là de petits
+flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable
+marée grise. De régiment en régiment les musiques aux instruments ternis
+effrayaient l'air de retentissantes marches guerrières. Les intervalles
+de leurs tonitruements étaient remplis par les choeurs non moins
+terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix à la fois,
+ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les
+tympans. Mais, quel que fût le bruit de ces sonorités cuivrées ou
+buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant
+puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le
+martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues
+jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence
+des essieux, le grincement des freins, l'ébrouement catapultueux des
+moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec
+rapidité et dans un tintamarre infernal à travers la cité bruxelloise,
+comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux
+de métal. La grande ville horrifiée le regardait s'avancer dans ses
+rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la
+porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique,
+étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord,
+englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans
+le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche
+pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi
+jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historiés
+et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis
+les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville
+dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les
+commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient
+souffleté les façades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la
+Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers,
+la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des
+Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la
+Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la
+Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant
+qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui
+appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la
+marche de l'armée grise se poursuivait interminablement, le reptile
+encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa
+tête écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée
+de Waterloo.
+
+Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous
+donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous
+ferions nous-mêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances
+étant satisfaisants, la division s'ébranla sans retard, par trois
+routes. Le temps était toujours magnifique: un vrai _Kaiserswetter!_
+Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément «Dieu
+avec nous».
+
+Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von
+Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru
+rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut
+obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards et les officiers
+avaient le devoir de les abattre sans pitié. Il n'y en avait pas eu le
+premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-là,
+dont un que je connaissais bien, un nommé Plump, qui avait été jardinier
+chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses
+rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui
+refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants,
+qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine
+Kaiserkopf.
+
+Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille; nous en couvrîmes
+quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On
+faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manoeuvre,
+ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide et ne
+s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand
+but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique
+nous poussât en avant et nous donnât des ailes.
+
+La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était
+tantôt une compagnie, tantôt l'autre qui donnait de la voix, et chacune
+avait son choeur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de
+Wacht-am-Rhein lui-même, _la Garde au Rhin_ et le terrible sous-officier
+en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé.
+Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du
+bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fierté.
+
+--Ce n'est plus la _Garde au Rhin, meine Kinder_, qu'il vous faudra
+chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la _Garde à la
+Seine_!
+
+--Ou la _Garde à la Loire_! vaticinait plus âprement Schimmel.
+
+Celui-ci ne dédaignait pas de se mêler à cette forte joie militaire, et,
+au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui
+égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de
+ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson
+plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mélodie ou dont
+il déclamait pompeusement les paroles.
+
+Je m'en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la
+connaissait. La voici:
+
+ _Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt,
+ Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt,
+ Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim,
+ Das brachte er mit aus dem Kriege heim:
+ Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_
+
+ _Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag,
+ Ein Franzose æchzend am Boden lag,
+ Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel,
+ Ein feindlicher Schütze zu Boden fiel.
+ Nach Paris! Die Losung war gut und recht
+ Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht.
+ Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_
+
+ _Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut
+ An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut,
+ Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann,
+ Und ich stimmte das Lied meines Vaters an,
+ Kein Lied war kürzer und geller als dies.
+ Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris![5]_
+
+_Nach Paris!_ Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le
+chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était
+nous qui y allions. _Nach Paris!_ oui, oui, _nach Paris!_ Qui n'aurait
+chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute
+l'Allemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur
+tant d'autres points, ne sont jamais d'accord.
+
+Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dis sans fausse
+modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas,
+comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer
+le service, sans plus considérer les hommes que des machines,
+d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire
+marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la
+psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mousquetaires et me
+montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la
+guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne
+jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. «Pourquoi te
+bats-tu?» Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un
+contact trop familier pour les inquiéter, et ils se défiaient trop peu
+de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. «Pourquoi
+te bats-tu?» La plupart répondaient: «Pour l'Empereur» ou: «Pour le
+_Vaterland_», et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose;
+l'Empereur et le _Vaterland_ représentaient tout pour eux: l'Allemagne,
+leur coin de terre, leur famille, eux mêmes. C'étaient des protestants
+comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme
+moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins
+d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le _Vaterland_ contre l'ennemi
+commun.
+
+Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans
+mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci
+m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques était le soldat
+Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que
+j'aimais bien. Quand je lui eus demandé: «Pourquoi te bats-tu, Schnupf?»
+et qu'il m'eut répondu: «Pour l'Empereur», je lui objectai:
+
+--L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui?
+
+Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour
+pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se
+battait. Il dit:
+
+--Je me bats contre la France anti-chrétienne et persécutrice de
+l'Église. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant,
+c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège.
+D'ailleurs le pape est avec nous.
+
+--C'est juste, dis-je. Mais tu es entré en Belgique, Schnupf, un pays
+catholique; tu y as brûlé des églises et massacré des curés. Comment
+arranges-tu ça?
+
+--Je vais vous le dire, _Herr Fæhnrich_. La Belgique a commis un grand
+crime en s'opposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si
+elle ne s'est pas mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre
+hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses églises sont de
+faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce
+qu'elle mérite.
+
+Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière:
+Schnupf savait pourquoi il se battait.
+
+Avec Vogelfænger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfænger était un
+mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à
+l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à
+l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de
+ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche:
+
+--Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain.
+
+--Bien entendu, accordai-je.
+
+--Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis
+internationaliste.
+
+--Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est
+ce que tu ferais la guerre à contre coeur?
+
+--Je fais la guerre de bon coeur.
+
+--Explique-moi donc ce mystère.
+
+--Il n y a pas là de mystère, _Herr Fæhnrich_; vous allez comprendre.
+Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors
+vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne,
+nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit
+vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les
+socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables,
+incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule
+l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du
+socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte;
+l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne
+peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime
+socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes
+et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé
+l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et
+nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre
+affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...
+
+--Je ne suis pas un junker.
+
+--Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres
+bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous.
+Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai, mais pour mieux vous
+dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée,
+est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un
+socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von
+Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre.
+Plus il y aura de tueries, de sang répandu, d'horreurs et de massacres,
+plus il y aura ensuite de socialistes. Voilà pourquoi nous nous battons,
+_Herr Fæhnrich_. Vive la guerre!
+
+Il y avait de quoi être médusé, et je le fus. Mais j'avais compris.
+Vogelfænger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait
+pour le socialisme.
+
+Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour
+un motif qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait
+parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait
+indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une
+même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour
+le plaisir; Schimmel se battait pour le métier; von Bückling et von
+Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient
+pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non,
+personne ne regrettait la guerre, pas même Koenig, qui ne désapprouvait
+que la manière dont la guerre était faite, non la guerre elle-même. Et
+tous ensemble criaient: _Nach Paris!_
+
+ * * * * *
+
+Nous n'étions pas encore à la Loire, ni même à la Seine mais nous
+venions de franchir la Somme. Il y avait eu, paraît-il, sur quelques
+points certaines velléités de l'ennemi d'en défendre le passage; dans la
+région où nous opérions, nous n'aperçûmes rien de semblable et nous
+traversâmes la rivière, au point du jour, dans la plus grande liberté.
+Au delà, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions
+pas fait trois kilomètres que nous étions arrêtés par des troupes
+françaises.
+
+Déjà, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait
+canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que
+prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs
+dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents.
+
+De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent
+immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent:
+
+--_Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!..._
+
+Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie
+Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais
+ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le
+coeur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre
+terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front,
+interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant,
+éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles,
+cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la
+fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'éparpillement d'une
+myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur
+explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre
+connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant
+roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait
+progresser à tout prix, c'était l'ordre.
+
+--En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrière nous.
+
+Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avançait
+sur le ventre, travaillant fébrilement de la pelle-bêche. Nos batteries
+crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles
+qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de
+terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un
+glacis. C'était autre chose qu'en Belgique! La mort, le décervelage, le
+râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les
+sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions
+péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les
+visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine
+suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient
+nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles,
+tandis que de rauques éclats de cornets, à l'arrière, rayaient les
+interstices des explosions.
+
+J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, «soufflé» par un obus.
+Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été
+touché, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda
+ses lèvres.
+
+Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres
+compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un
+cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé,
+convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach bondit près de moi en miaulant des «khrr, khrr»
+angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers ce
+brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre
+rapidement dans leur course. Les hommes tombaient ça et la, brusquement,
+au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des
+projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos,
+fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur
+échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la
+fois. J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand
+j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété par le fausset de
+Schimmel, commander:
+
+--En avant!... _Zum Sturm!_..
+
+Ceux qui le purent se levèrent pour se joindre à l'assaut. Sur les
+autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles.
+
+Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien.
+Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir
+détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui
+disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais
+qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon
+bidon.
+
+Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et
+hurlait.
+
+Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies,
+sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y
+était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus
+l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbes noirâtres et y semant
+des incendies. J'étais encore tout étonné de respirer, stupéfait d'être
+vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze étaient
+là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient,
+outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans
+la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais.
+
+Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche,
+ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade
+était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une
+trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: «Allonger le
+tir» et: «Envoyer munitions». A notre gauche, le bataillon von Putz
+avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes,
+femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, baïonnettes
+dans les reins, et qui lui servaient de bouclier.
+
+--Sacré mille millions! fit Kaiserkopf jaloux.
+
+Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les
+meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau
+les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient
+avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur
+nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi,
+on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus.
+
+Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts ou blessés aux
+abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu,
+étaient immédiatement réduits eux aussi à l'état de cadavres. La vue de
+ces Français m'inspira aussitôt une haine féroce. Je sentis que je les
+exécrais. Ah! les bandits! les lâches!... On en voyait passer
+subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert.
+Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient garnis
+scintillaient.
+
+--Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers.
+
+Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous séparait
+d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les
+aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous
+abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées.
+
+Heureusement que l'artillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs
+positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les
+jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune
+aménagées à la hâte et que l'on franchissait sans peine, une fois
+privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte
+que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait
+pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon,
+dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre
+courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre.
+On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se
+faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois
+à se grouper, à foncer sur nous et à rompre sur quelque point notre
+étreinte. C'est ainsi que nous vîmes inopinément surgir devant notre
+front de compagnie une cinquantaine de ces enragés faisant mine de
+vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que
+Kaiserkopf eut une idée de génie. C'est là que nous pûmes apprécier la
+valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans
+armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: «_Kamerad!_». Donnant
+dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur officier, tout
+joyeux, s'approcha sans défiance, faisant signe aux nôtres qu'il
+acceptait leur reddition. Mais, à ce moment, les rangs des «_Kameraden_»
+s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait
+rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la
+racaille française était par terre.
+
+A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient
+mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils
+avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les
+hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et
+avaient tout balayé devant eux.
+
+Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran
+de peupliers, dans des flots de fumée pommelée. N'ayant plus rien à
+battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous
+reconnûmes en approchant que c'était une ambulance française qui
+brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu
+attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des
+bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge
+arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne
+tardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce
+brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépignaient
+de joie à l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil
+dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de
+voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient
+de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui
+gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux
+exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en
+partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un
+médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé,
+car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos
+officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi
+d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce
+qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu.
+
+--_Feuer! Feuer!_ ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques.
+
+S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus
+avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer en raison de
+la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis
+attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans l'émulation
+d'une chasse enivrante.
+
+--_Noch einer!_ hurlaient-ils. Encore un!...
+
+Vingt, trente fusils détenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie.
+Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du
+torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe,
+un autre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches
+de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles
+masques dantesques et des bras tétaniques; il en émergeait des bustes,
+des corps qui se hissaient convulsivement et dégringolaient en perdant
+leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient
+un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après
+quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une
+cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de
+l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous
+les ordres d'un lieutenant pommadé.
+
+Tout cela me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait
+peut-être un peu loin. A quelques pas de moi, Koenig considérait ce
+spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je
+vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui
+brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, Koenig
+devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le
+regarder. Schimmel me le tendit. Je lus:
+
+ _Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Sæmmtliche
+ Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder
+ wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns[6]._
+
+Cet ordre était signé du général-major von Morlach, commandant la
+brigade.
+
+Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement exécuté.
+Répandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de
+massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson
+cachant un râle suspect était battu et nettoyé. Les giboyeurs suivaient
+à la trace le sang, pistaient le gîte et servaient la bête à la
+baïonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les
+bauges forcées. Mais quelque décousu qu'il fût, le Français traqué ne se
+laissait pas épieuter sans faire tête, et son égorgement n'allait pas
+sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre à six ou
+sept pour en achever un. Ces fauves se défendaient jusqu'à leur dernier
+grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un
+pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures.
+
+--Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les
+Boches!...
+
+Ce fut ici que j'entendis pour la première fois ce terme de «Boche», qui
+devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus
+d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage.
+
+--Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les
+Boches!...
+
+J'en étais tout indigné, tout froissé dans mon amour-propre d'Allemand.
+
+Mais ces cris eux-mêmes, ces injures cessèrent. Les derniers blessés se
+turent et il n'y eut plus que des morts. Le général major von Morlach
+pouvait être content.
+
+Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus
+rien à éventrer, il y avait encore beaucoup à fouiller. Le pillage des
+cadavres, qui avait déjà commencé, se généralisa. On vidait les poches
+et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres
+et le tabac. Des équipes organisées dépouillaient les corps de leurs
+chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci étant destinés, comme je
+l'appris, à costumer certaines de nos unités en vue de tromper l'ennemi.
+Après à leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats
+étaient changés en hyènes, en chacals, en détrousseurs de morts, en
+écumeurs de champ de bataille.
+
+Devant un amoncellement de tués, résultat d'une exécution en masse ou
+d'une attaque fauchée à la mitrailleuse comme celle que nous avions
+détruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux
+ébats d'une joie délirante, attendaient le moment de procéder au
+dépècement. Des gradés étaient là, Biertümpel, Schmauser, Buchholz,
+Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y était, le mufle sanguinaire;
+Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y étaient. On tirait les derniers
+coups de fusil sur le charnier où s'observaient encore d'obscurs
+tressaillements.
+
+Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps
+s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur; et l'on vit
+lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez,
+sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un oeil crevé et
+le front déchiré; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait
+la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur.
+Promenant sur nous son oeil unique, l'horrible fantôme se mit à crier
+d'une voix stridente:
+
+--Bandits!... Vous n'êtes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre
+a honte de vous, canailles!... vous la déshonorez!... Peuple
+d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la
+France ne vous pardonne jamais vos crimes!...
+
+Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put
+enfin braire:
+
+--_Frankreich kaput!_
+
+--Ah! _Frankreich kapout?_ salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des
+poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!...
+_Deutschland, Deutschland nieder!_... Et si vous voulez mon nom, les
+Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...!
+
+Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans
+cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant
+que le coup partit, le capitaine français, recueillant toutes ses
+forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang.
+
+Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment,
+j'aperçus de nouveau Koenig. Avait-il été présent à cette scène, si
+pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique? Avait-il
+entendu la malédiction du capitaine français?
+
+Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la
+compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout.
+Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient
+et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure.
+Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait
+ranger. Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait-il?
+
+Nous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se
+démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous étions
+arrosés de shrapnells.
+
+--Les Français!... les Français! criait-on.
+
+--Ils contre-attaquent, fit Schimmel.
+
+Des hommes roulèrent en poussant des clameurs déchirantes à quelques
+mètres de moi. Nous reçûmes l'ordre de nous aplatir.
+
+Il apparut bientôt que notre aile gauche était fortement accrochée. De
+nouvelles chaînes de pantalons rouges se déployaient à l'horizon,
+débordant de part et d'autre les premières. Il y en avait bien au total
+un régiment. Elles progressaient avec vélocité, fournissant un tir
+nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front
+fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous
+une voûte tonnante.
+
+Les Français avançaient avec une audace croissante. Il semblait que nos
+mitrailleuses, disloquées peut-être par leurs obus, fussent incapables
+de les arrêter. Déjà le contact était pris et notre aile gauche
+commençait à plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des
+commandements nous jetèrent debout sous les balles des fusants. Le
+colonel von Steinitz poussait son régiment en oblique, pour tomber sur
+le flanc de l'ennemi et dégager le reste de la brigade.
+
+C'est du moins ainsi que j'interprétai le mouvement qui nous était
+commandé et que nous entreprenions déjà d'exécuter, lorsqu'une nouvelle
+péripétie vint nous arrêter et nous accrocher à notre tour, nous
+obligeant à ne plus songer qu'à nous défendre nous-mêmes. Devant nous et
+sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes
+bleus, extrêmement agiles, qui se mirent à nous mitrailler avec une
+ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'où
+sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystérieux étaient-ils
+parvenus à ramper sans être aperçus jusqu'à cinq cents mètres de nos
+tirailleurs avancés, pour se montrer subitement au pourtour de nos
+lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards?
+
+--Les chasseurs! fit Schimmel. Gare à nous!...
+
+Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, collés au terrain ou
+en surgissant, insaisissables et voltigeurs, légers comme des oiseaux,
+souples comme des guépards, le képi sur l'oeil, le collet à l'écusson
+jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilité nous étonnait,
+ahurissant nos hommes, qui ne savaient où tirer. Ils furent sur nous que
+nous avions à peine eu le temps d'ajuster nos baïonnettes. Je vis avec
+effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient
+dessus en vociférant dans un langage étrange des mots inconnus, dont je
+pus surprendre quelques uns:
+
+--V'la les chassbis!
+
+--A la barbaque!
+
+--Mettons-en, les potes, les mecs!
+
+--Foutez-y la pilule, aux yayas!
+
+--Gercez-y la tomate!
+
+--Bouffez-les! zigouillez-les!
+
+--Ça barde!
+
+--Y mettent les bâtons!
+
+--Y z'ont les colombins!
+
+J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel:
+
+--Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains!
+
+--Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils
+ne parlent plus français. Je n'y comprends rien!...
+
+Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce langage mystérieux.
+L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des
+_Donnerwetter_ et des _zum Teufel_ vomis par Kaiserkopf, des coups de
+sifflet affolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et
+il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que
+le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables
+bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux «_Kameraden_»
+tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint
+vite effroyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les
+fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut
+ou saillir d'en bas, les faces contorsionnées grimacer atrocement. Un
+vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de
+crissements, de jurons, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête
+et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre d'étal et de suint
+poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles; un
+éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant
+de nombreux cadavres et des abats de blessés. Dans une buée de poussière
+tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de
+nous, ce qui restait de la section von Bückling; je vis les hommes fuir
+en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la
+rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à
+son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces
+diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la
+barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von
+Bückling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le
+derrière et le traverser férocement de part en part.
+
+Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement
+possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer
+de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses.
+
+--_Maschinengewehre!... Maschinengewehre!..._
+
+Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin,
+ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions
+nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en
+quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré.
+Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir.
+
+C'est à ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée,
+que se produisit un fait des plus impressionnants. Koenig, qui jusqu'à
+cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus
+grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute
+sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avança face
+à l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'épée au salut. Nous le
+vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil
+frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au
+milieu du tumulte:
+
+--Le capitaine français avait raison: nous avons déshonoré la guerre!...
+Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!...
+
+La trombe française passa sur lui.
+
+Un déchirement se fit en moi. La démoralisation de la déroute,
+l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer
+aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de
+Schimmel:
+
+--On ne déserte pas aussi stupidement!
+
+Nous refaisions en sens inverse, la rage au coeur, le chemin parcouru le
+matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient
+déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de
+soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés,
+sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blessés,
+qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs
+gémissements. Je me tâtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté,
+sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égratignures, et le sang
+qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une
+prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine,
+à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de
+Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée des petites
+flammes de nos canons légers.
+
+La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que
+ceux qui, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers
+s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de
+fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le
+petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était
+très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser
+la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé
+instamment des renforts.
+
+Cependant l'artillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne
+savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si
+violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût
+déceler leur présence. Ils s'étaient fondus dans l'ombre croissante,
+sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la
+poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable.
+
+Ma pensée se reporta sur le malheureux Koenig, mon ami. Ce drame m'avait
+bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de
+son acte insensé et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il
+se battait: mais ce n'était pas pour son idéal que se battait
+l'Allemagne!...
+
+L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous: le vide et le
+silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans
+l'éloignement comme des vols de perdrix.
+
+J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de Koenig. Je partis
+avec un de mes hommes. J'avais repéré assez approximativement l'endroit
+où il était tombé. Je traversai d'abord la zone des cadavres français,
+où sautelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la zone allemande,
+que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il
+n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés
+remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient,
+disloqués et saignants. J'en avais le coeur chaviré. Je ne pouvais,
+hélas! les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes
+déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner
+mon entreprise.
+
+Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un
+second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de
+cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la
+touffeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance
+brûlée achevait de fumer.
+
+Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de Koenig. Il
+était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le
+thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux
+yeux mystérieusement fermés se nimbait d'une flaque coagulée de sang
+noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore.
+
+--Koenig!... fis-je. Mon ami!...
+
+Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main
+froide.
+
+--Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais dû mourir avec vous...
+Vous seul étiez noble, juste, grand... Koenig... Votre mémoire me sera
+toujours sacrée...
+
+Je crus sentir une très légère pression, une pression presque
+imperceptible de sa main dans la mienne.
+
+--Koenig!... sanglotais-je.
+
+Sa faible respiration s'arrêta. J'écoutai. J'attendis. Elle ne reprit
+pas.
+
+Et mon coeur s'arrêta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec
+épouvante qu'il était resté là ainsi toute la nuit, toute la nuit sans
+pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'était
+tordu de douleur sur cette terre française toute la nuit, après s'être
+offert lui-même en sacrifice pour nos crimes, crucifié pour la vieille
+Allemagne.
+
+Des brancardiers s'approchaient.
+
+--Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-même là où il est
+mort.
+
+--C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter.
+
+Ils l'enlevèrent.
+
+Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Décidément les Français avaient battu en retraite et personne n'y
+comprenait rien. Leurs arrière-gardes étaient signalées à je ne sais
+combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la
+marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos
+effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et
+je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées,
+qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au
+moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec
+des contingents normaux.
+
+En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division
+pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe
+prit le commandement de la section Koenig et le feldwebel Schlapps celui
+de la section von Bückling.
+
+Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à
+midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en
+vue d'une petite cité d'aspect pittoresque, abritée par un débris de
+vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont
+je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour,
+un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui
+crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule,
+semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le
+décor profond, rocheux et sauvage de la forêt.
+
+Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche
+avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les
+madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient
+activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers
+Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas
+pour des Anglais. Alarmée par la bataille de la veille, la population,
+dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de
+départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin
+d'oeil, l'hôtel de ville, la poste, la banque, les carrefours étaient
+occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants
+recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En
+même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures,
+charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi.
+La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient
+subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de
+l'église était par terre.
+
+Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait les ordres, se
+demandant si cette riche proie qu'il tenait à sa portée allait lui
+échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui
+être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au
+bout d'un quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant et
+triomphant:
+
+--La ville est à nous!... Plusieurs heures d'arrêt... On attend
+l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de
+tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et
+objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah! _Donnerwetter!...
+Potzdonnerwetter!..._
+
+Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la
+conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons.
+Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir fuir des
+gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses.
+
+Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi:
+
+--Venez.
+
+Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu'à une
+maison de bonne apparence, sise à cinquante pas de là, et qui, sous
+l'enseigne de la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous
+nous y engouffrâmes à grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit
+était cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et
+d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'était une de
+ces vieilles hôtelleries de la province française, sanctuaires de la
+bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa femme, son maître
+queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants:
+
+--Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est à votre service.
+
+--Combien avez-vous de véhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais
+français.
+
+--Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs et une charrette à ridelles.
+
+--Pas d'automobile?
+
+--Non.
+
+--Combien de chevaux?
+
+--Trois chevaux.
+
+--Rassemblez-moi tout ça dans la cour. Nous allons charger.--_Ræumt mir
+hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist_, ordonna-t-il à ses hommes.
+
+Les soldats se répandirent tapageusement dans l'hôtel et bientôt ce fut
+un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires
+volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites,
+matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules,
+dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres.
+
+--Et maintenant, à boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!...
+
+Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et
+ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous
+servir.
+
+La grande table de la salle à manger ne tarda pas à se charger de tout
+ce que les caves de la Licorne recélaient de plus précieux en crus
+authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni
+n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi
+vénérables. Il y avait là, empoussiérés et encrassés, blancs, jaunes ou
+rouges, dans leurs flacons divers obturés de leurs cachets multiformes,
+les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de
+France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus
+impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiffrait
+avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le
+Château-Margaux, le Château-Latour, le Château-Haut-Brion, le Léoville,
+le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les
+bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée-Conti, le
+Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le
+Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le
+Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, affichaient brillamment
+leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Château-Yquem 1893 et
+dix bouteilles de Château-Laffitte de 1870 formaient, au dire de
+Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée.
+
+Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet
+inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il
+était fixé, et les noms lui importaient peu.
+
+--_Famos!... famos!..._ claquait-il.
+
+Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement
+des liquides, commença par s'administrer d'un seul coup toute une
+bouteille de Corton. Plus raffiné, Schimmel débuta par un bordeaux blanc
+de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un
+grand Romanée. Il m'engagea à me verser de ce dernier vin. Je le
+trouvai magnifique et j'en conçus une riche idée de la France.
+
+Au bout de dix à douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler
+par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient,
+pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Biertümpel,
+Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la
+compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et
+son «khrr, khrr» satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit même
+l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons.
+
+L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de
+nouvelles bouteilles.
+
+--Combien en avez-vous? lui demanda le colonel.
+
+--En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit
+l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre.
+
+--J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement
+dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf.
+
+--Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.
+
+--A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris.
+
+Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à
+part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos
+mystérieux.
+
+Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les
+soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe
+étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de
+notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une
+ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses
+nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous
+enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands.
+Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la
+dignité:
+
+--Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne
+nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic
+immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de
+lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von
+Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!... _Potzsacrament!_... En voilà un,
+bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une
+belle mort!... Son dernier moment a dû être, _Donnerwetter!_ un moment
+de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, _meine
+Herren_, m'exprimer ainsi... Ah! _Potztausend!_ tous ne mourront pas de
+cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice,
+nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, _Sacrament!_ ce sont
+des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge,
+de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu
+songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le
+plus grand marlou de l'Allemagne... _der groesste Louis_... Sans lui que
+ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre
+capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais
+valoir tes talents... Vive Schlapps!... _Hoch Schlapps, dreimal
+hoch!_...
+
+Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie
+bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait
+des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie
+pâmée de gros rires.
+
+--Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le
+capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout
+épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous
+nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à
+poil!...
+
+Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à
+les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés
+dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles,
+et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et
+repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un
+débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les
+arrosaient de vin rouge.
+
+--Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette
+scène étranglée de saisissement.
+
+--Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!...
+
+--Quel âge as-tu?
+
+--Quarante-quatre ans.
+
+--Ça ne fait rien. Nue aussi!
+
+--Messieurs... messieurs...
+
+--Nue, nom de Dieu!...
+
+Cette fois, ce fut l'hôtelier qui, plus mort que vif, aida à la
+déshabiller.
+
+On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'effondrer un
+ventre ridé sur des cuisses flétries. Un lieutenant avait pris place au
+piano où il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea.
+
+Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires
+bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous
+des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria:
+
+--Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi,
+_Donnerwetter!_ il me faut la plus belle femme de la ville... _das
+schoenste Weib!_... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux
+soldats...
+
+Là-dessus, un départ désordonné s'effectua, tandis que les soldats
+envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient
+tumultueusement sur nos restes.
+
+--J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps.
+
+Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique,
+qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres
+sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans
+des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir
+les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène
+militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf
+bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé,
+bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le
+vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été l'épaule propice de
+Wacht-am-Rhein, il se fût écroulé comme un boeuf dans un cloaque de
+crottin et de sang.
+
+Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élégante demeure de style
+rococo entourée d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter
+le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effaré. Une balle de
+revolver mit bientôt fin à son zèle.
+
+Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la
+villa de Goslar. Ce n'était pourtant ni le même goût, ni la même
+ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait
+des corbeilles d'oeillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon
+ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'ébriété
+dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transporté à Goslar
+invinciblement.
+
+Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue
+de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux
+châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non
+pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la
+Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle,
+peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neuf ans.
+
+Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait
+la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur
+un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes
+centenaires.
+
+--La voilà!... la voilà! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien,
+qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?...
+
+--Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf.
+
+Comme une meute en délire, la troupe avinée se lança vers sa proie. Et,
+sans savoir ce que je faisais moi-même, je m'élançais avec eux.
+
+La jeune fille s'était enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous
+traversâmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des
+potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls.
+Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se
+débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant
+toute sa force à échapper à l'étreinte de ses ravisseurs, fut entraînée,
+roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était
+défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi.
+Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait
+déjà son épaule.
+
+A ce moment, un grand vieillard sortit tout frémissant de la maison.
+
+--Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de
+Saint-Elme...
+
+Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits
+bouleversés et qui se tordait les bras:
+
+--Émilienne!... mon enfant!...
+
+--Au diable! hurla Kaiserkopf.
+
+Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond,
+Biertümpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé,
+tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assénait sur la
+mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier.
+
+--Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf.
+
+En quelques instants, ligotés, saucissonnés avec des courroies
+d'équipements, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme.
+
+--Faut-il les bâillonner? demanda le vice-feldwebel.
+
+--Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus
+excitant.
+
+Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'oeillets, à
+vingt mètres de ses parents, la jeune Française était solidement prise
+aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et
+Schweinmetz.
+
+--Elle doit être vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu!
+cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise
+désespérée.
+
+Puis, après une pause et se grattant le nez:
+
+--Vous feriez peut-être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un
+de ces jeunes gens?...
+
+Il me sembla qu'il regardait de mon côté.
+
+--On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette? proposa
+Wacht-am-Rhein.
+
+--Vous f......-vous de moi? se récria Kaiserkopf. Pour qui me
+prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille,
+tonnerre de Dieu! fût-elle étroite comme le fourreau de mon sabre!...
+
+--Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le
+feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La pouliche ne ruera pas.
+
+Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine
+Kaiserkopf déboucla son ceinturon.
+
+Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'oeillets, tandis que
+d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes,
+au milieu du crissement des liens qui se tendaient.
+
+Il se releva, congestionné et triomphant.
+
+--_Ein Fressen!_ claironna-t-il.
+
+La victime se tordait à terre, dans l'étau des sergents. Des taches de
+sang frais rougissaient la chair et le linge.
+
+--A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait.
+
+Schimmel déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné
+cette virginité de choix. Mais passer en second, fût-ce après son
+capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son
+dilettantisme cruel.
+
+Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des
+politesses:
+
+--Après vous, monsieur.
+
+--Non, monsieur, après vous.
+
+--Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plaît.
+
+Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun
+selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de
+mademoiselle de Saint-Elme. Au troisième, la jeune fille ne réagissait
+plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et
+quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne
+restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'attitude de plus en
+plus inerte de la malheureuse.
+
+Le vice-feldwebel Biertümpel succéda à Schlapps.
+
+La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les
+yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des oeillets jaune
+d'or ocellés de belles macules pourpre velouté.
+
+Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les
+ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et
+continus: l'un aigu et ondé comme une sirène, l'autre rauque et coupé
+d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de
+stupre réussissaient à peine à les couvrir.
+
+Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions
+excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et
+la luxure redoublaient en nous leur vésanie. Nous étions autour de ce
+corps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut affamés à la
+fois de sang, de chair et d'accouplement.
+
+Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice.
+
+Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la
+plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tête sur
+le même ton. Les yeux fauves de Schimmel étincelaient; un rictus de
+tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux
+sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient
+que le signal de leur ruée successive.
+
+Les quatre sergents donnèrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis
+Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures
+bleues.
+
+Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron
+Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il
+était de von Bückling, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son «khrr,
+khrr» violent s'évertua sans défaillance sur la martyre.
+
+Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace.
+
+Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf
+retentit:
+
+--A vous, Hering!... _Den..... heraus und los zur Attacke!_
+
+La mariée ne donnait plus signe de vie.
+
+--Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein,
+fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller!...
+
+Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à l'abîme. Je me jetai
+comme un somnambule dans l'égout de ce ventre.
+
+Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de
+Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me
+trouvai inondé d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme
+d'agonie la vie de la vierge française.
+
+Je me retirai couvert de sang et de bave.
+
+Un sous-officier se précipitait après moi sur le cadavre.
+
+Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver
+d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt-cinq pas, ils
+avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait
+relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus
+avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine
+garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva.
+
+J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait:
+
+--Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous déjà matché au
+pistolet?
+
+--Très peu.
+
+--Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper
+le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez
+cinq balles.
+
+Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier
+coup partit.
+
+--Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut.
+
+Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!...
+
+--La clavicule gauche! fit Schlapps.
+
+... Pif!...
+
+--l'oeil droit!
+
+Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le
+cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus
+de son.
+
+--Dans la gueule! glapit le feldwebel.
+
+Kaiserkopf me félicita:
+
+--Pour un début, _Sacrament_, voilà qui est _famos_!
+
+Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin
+s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient
+mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre,
+le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la
+terrible _Berserker-Wut_ qui, à certains moments, change tous les
+Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de
+vautours déchireurs de chairs.
+
+Koenig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la
+Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande,
+à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel,
+à Schlapps, à Wacht-am-Rhein.
+
+Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et
+déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec
+trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue
+à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à
+sac.
+
+Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des
+voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De
+la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons
+et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et
+rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences,
+tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes,
+instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se
+nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient
+ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se
+balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train
+présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le
+brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient
+avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les
+soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets
+d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles.
+
+On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui
+prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée
+à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et
+soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue
+rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent,
+billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des
+portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des
+coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement.
+Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.
+
+Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en
+caractères apparents ces mots imprimés en langue française: _Tout
+Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ._
+
+Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu
+que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus
+souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait
+défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout
+habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait
+immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de
+Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait
+d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout:
+les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les
+goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient
+pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur
+tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers,
+et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau.
+
+Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie.
+Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches
+s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts
+les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme
+était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de
+râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de
+chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris
+de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de
+chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de
+violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à
+terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des
+hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas
+ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à
+d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir,
+chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les
+maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux
+encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait,
+par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus
+insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher,
+pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux.
+
+Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de
+l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le
+ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de
+parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats,
+gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule,
+griffes en avant et l'écume à la bouche.
+
+J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient
+dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de
+mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui
+rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et
+Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord,
+cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout
+contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à
+quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont
+il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement
+pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues,
+qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient
+quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de
+je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui
+demander.
+
+Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le
+déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une
+charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un
+adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs
+battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune
+garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me
+parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment
+habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche
+famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés.
+Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le
+colonel.
+
+Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il
+était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans,
+dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes
+nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans
+le dos.
+
+Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui
+assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et
+hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être
+celle d'une maison louche, d'un «_Bordell_», comme disent les Français,
+et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans
+l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On
+lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le
+lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux
+fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de
+dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la
+foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante
+s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait.
+Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle
+se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus.
+
+Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de
+cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles
+du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De
+l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister
+facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du _Freischütz_. Au
+tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient.
+
+Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée,
+s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y
+engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes.
+Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos
+soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à
+coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate,
+espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des
+vivants.
+
+Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout
+était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres
+déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des
+cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse
+commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur
+humilité.
+
+Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait
+dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de
+débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix
+moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et
+blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés
+brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'oeil au soleil.
+D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient
+des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et
+squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient
+leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les
+coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides,
+des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des
+morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de
+vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les
+graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique,
+aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement
+fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses
+bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la
+nausée, l'asphyxie.
+
+Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur
+besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou
+trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner
+voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se
+partageaient ou se disputaient leurs dépouilles.
+
+J'étais écoeuré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle
+fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait
+de ses deux trous fixes et semblait me dire:
+
+--Toi aussi tu y viendras!
+
+J'en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grotesquement
+sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait près
+de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait.
+
+Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié
+ou incomplètement exploré, un cadavre de femme en robe de damas noyée de
+bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose
+qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un
+grouillement larvaire. Hypnotisé, je descendis les marches. Cela
+brillait... Cela se dégageait des deux côtés de la tête... Cela
+s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière... Il y avait là
+deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... à la place où
+avaient été les oreilles...
+
+Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles
+s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un
+objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de
+sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un
+effort surhumain ou un terrible péril.
+
+Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes
+mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la
+morte en robe de damas.
+
+Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles
+de grand prix entourées de diamants.
+
+Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorothéa von
+Treutlingen, ma femelle.
+
+
+
+
+X
+
+
+Une heure avant le départ, je reçus cérémonieusement le porte-épée des
+mains du major von Nippenburg, en même temps que le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach. Je prenais rang immédiatement après le feldwebel. Avec
+ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'étais fier comme un
+paon. On me confia le commandement de la section Koenig. Le lieutenant
+Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Bückling. C'était un de
+ceux qui avaient participé au viol de Mlle de Saint-Elme et au meurtre
+de ses parents.
+
+Toujours pas de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les
+nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout,
+sur l'étendue de notre immense front, l'avance de nos armées était
+prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin,
+Mézières, Sedan, Montmédy étaient pris. Le général von Kluck était à
+Lassigny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Rien ne
+nous arrêtait, rien ne nous arrêterait.
+
+Nous étions le 1er septembre à Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions
+à Montdidier, où nous célébrâmes le _Sedantag_ par un service divin.
+Combien, en effet, ne devions-nous pas être reconnaissants envers Dieu,
+qui nous protégeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidèle,
+nous conduisait jour après jour à la victoire! Et combien ce «jour de
+Sedan», que nous fêtions cette année au coeur du pays ennemi, dans
+l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paraître beau et
+glorieux! Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après,
+un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un
+tiers de la France et une armée de deux millions d'hommes.
+
+Le culte eut lieu dans la principale église. Le régiment à peu près dans
+son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune
+permission aux prêtres français; du moment que nous étions là, l'édifice
+était à nous et nous le protestantisions sans plus de cérémonie. Les
+catholiques eurent une messe dans une autre église.
+
+Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les
+capitaines et les officiers d'état-major avaient pris place dans les
+stalles du banc d'oeuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma
+section. J'admirais de là le vaste vaisseau de l'église, qui me parut
+être du XVe ou du XVIe siècle, ses belles boiseries Louis XIV, ses
+panneaux sculptés, sa grotte du Saint-Sépulcre et son _Ecce Homo_
+garrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques. La
+foule des têtes d'hommes nues et des uniformes gris qui le
+remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait à cette solennité
+pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire.
+
+Les orgues préludèrent majestueusement; puis, debout, l'assemblée
+guerrière entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique
+régimentaire, le choral de Luther
+
+ _Ein feste Burg ist unser Gott..._
+
+ C'est un rempart que notre Dieu,
+ Une invincible armure,
+ Notre délivrance en tout lieu,
+ Notre défense sûre.
+ L'ennemi contre nous
+ Redouble de courroux,
+ Vaine colère!
+ Que pourrait l'adversaire?
+ L'Éternel détourne ses coups.
+
+Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'éleva. Cette fois,
+ce fut le magnifique cantique de Haydn:
+
+ Grand Dieu, nous te bénissons,
+ Nous célébrons tes louanges!
+ Éternel, nous t'exaltons,
+ De concert avec les anges,
+ Et prosternés devant toi,
+ Nous t'adorons, ô grand Roi!
+
+ Saint, saint, saint est l'Éternel.
+ Le Seigneur Dieu des armées;
+ Son pouvoir est immortel;
+ Ses oeuvres partout semées
+ Font éclater sa grandeur,
+ Sa majesté sa splendeur!
+
+Après quoi l'aumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en
+chaire.
+
+Prenant texte éloquemment du cantique que nous venions de chanter, il
+débuta ainsi:
+
+--Oui, ses oeuvres sont partout semées, et nous les semons avec lui...
+nous les semons pour lui!...
+
+Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son
+instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces oeuvres destinées à
+faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n'était elle pas cette
+guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en
+avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de
+la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la
+splendeur de l'Éternel? Ah! nous devions être fiers et reconnaissants
+d'avoir été choisis pour participer à cette grande oeuvre!
+
+Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi
+doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si
+pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine. Quel autre
+peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre
+était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or,
+c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui
+avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations
+impies vivant sous sa domination; c'était précisément le meilleur et le
+plus généreux des peuples qui devait répéter après Jésus-Christ: «Ne
+croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu
+apporter non la paix, mais l'épée.» Le sacrifice sanglant devait être
+accompli; le combat sacré devait être mené jusqu'au bout. Le glaive
+d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la
+terre de son péché et la racheter par le fer et par le feu. Jésus, le
+meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII,
+49): «Je suis venu jeter un feu sur la terre»? Désigné spécialement par
+Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand
+pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur?
+
+Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ,
+l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié
+et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifié avec lui
+l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de
+la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y
+crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'oeuvre d'une
+nouvelle rédemption.
+
+Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette
+tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante
+d'émotion:
+
+--Guerriers, parfois votre coeur est étreint par l'horreur: ce que vos
+mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point
+voulu!...
+
+Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne
+en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient
+responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la
+terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en
+même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les
+sauver.
+
+--Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais
+maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre
+qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses.
+Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils
+voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et
+de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus
+responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences
+de l'humanité sont crucifiées!...
+
+S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur
+Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant:
+
+--Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu
+le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme
+allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour
+invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du
+sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de
+crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas
+comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les
+coeurs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de
+la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et,
+par elle, celle de toute l'humanité!
+
+Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un
+enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur
+guerrier termina de la sorte:
+
+--Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle!
+Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus
+elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous
+les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à
+nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas
+brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes
+encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de
+notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots:
+«Je suis venu jeter un feu sur la terre!»
+
+N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants
+d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide
+sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le
+colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient
+être pleins de larmes émues.
+
+Nous chantâmes alors le beau psaume de David:
+
+ Que de gens, ô grand Dieu,
+ Soulevés en tout lieu,
+ Conspirent pour me nuire
+ Que d'ennemis jurés
+ Contre moi déclarés
+ S'arment pour me détruire!...
+
+Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le
+pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le
+rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris
+la haute portée et le lumineux symbole:
+
+--_Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié_ (et par
+conséquent le nom allemand); _que ton règne vienne_ (avec celui de
+l'Allemagne); _que ta volonté_ (celle de l'Allemagne) _soit faite sur la
+terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien_
+(trempé de champagne). _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons
+à ceux qui nous ont offensés._ (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis
+qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne
+nous pardonne pas davantage.) _Ne nous laisse pas tomber dans la
+tentation_ d'épargner tes ennemis (et les nôtres), _mais délivre-nous du
+Malin_ (l'Anglais, le Belge et le Français). _Car c'est à toi_ (et à
+nous) _qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance
+et la gloire. Amen!_
+
+A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée,
+représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en
+joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur
+désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis
+avec vous tous les jours.» (MATTH., XXVIII, 20.)
+
+ * * * * *
+
+Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua _Heil Dir
+im Siegerkranz_ et _Muss i denn zum Stædtele raus_, tandis que nous nous
+formions pour le départ. Mais si le _Sedantag_ ne fut pas pour nous un
+jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante
+kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route
+par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et
+l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises
+et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand.
+
+Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont
+Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le
+pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous
+descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un
+pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser
+passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la
+ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers
+était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions
+remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille
+prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et
+nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain.
+La paix serait signée avant trois semaines.
+
+Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au
+sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de
+kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes
+nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis.
+Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du
+_Sedantag_. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée,
+et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une
+centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale,
+l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en
+ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes,
+dont le maire.
+
+Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt
+encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité
+d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été
+enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant
+d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui
+était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la
+permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda,
+mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au
+milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se
+trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style
+antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand
+nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq
+officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus
+parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le
+général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous
+dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec
+l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les
+saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que
+j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à
+plusieurs pas de distance.
+
+--Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement
+le général von Zillisheim.
+
+--Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit
+confondu de servilisme le major von Nippenburg.
+
+--Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von
+Zillisheim.
+
+--Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans?
+
+--Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au
+Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire,
+l'insulteur de notre grand Frédéric.
+
+--Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.
+
+--Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le
+corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les
+droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau
+était notre compatriote.
+
+--Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.
+
+--Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de
+Genève.
+
+--Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition
+sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement
+acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette
+république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin,
+dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient
+à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi
+philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or,
+Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne.
+Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme
+quoi ses cendres nous appartiennent.
+
+--C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc
+un grand homme de plus!
+
+--Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès,
+celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières
+années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort
+Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel
+chef-d'oeuvre, les _Confessions_. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu
+être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie
+qu'était alors la France?...
+
+--Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz.
+
+--Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la
+nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de
+saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute
+peut-être, _den grossen Preussen_, le grand Prussien Chean-Chagues
+Rouzeau!
+
+Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes
+solennellement les armes au tombeau vide.
+
+--Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a
+oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond
+Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!
+
+Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et
+romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous
+montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une
+inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand,
+disciple de Goethe et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était
+venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de
+Werther.
+
+Cela me rappela le malheureux Koenig. Il eût aimé cette promenade dans le
+parc d'Ermenonville.
+
+Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire.
+Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous
+accompagner, il parut passablement vexé.
+
+--Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!...
+
+Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte
+avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant
+capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour
+remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon.
+
+ * * * * *
+
+Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer
+brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne
+et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes
+la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes
+parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante,
+innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne
+s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie,
+continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la
+forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes
+visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans
+discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de
+machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons
+marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le
+brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de
+campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les
+files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à
+ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient
+fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais
+l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là,
+dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres
+encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le
+sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement
+monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à
+la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement,
+que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches,
+nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos
+oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac
+perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses
+bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.
+
+Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau
+halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre
+Schimmel et connaître ses impressions.
+
+--Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est
+et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.
+
+--Où sont nos armées? demandai-je.
+
+--Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile
+droite.
+
+--Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions
+rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui
+devraient pivoter autour de nous.
+
+--C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se
+produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées
+dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain.
+
+--Et les Français?
+
+Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une
+carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.
+
+--Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il
+indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine
+de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.
+
+Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous
+identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui
+nous environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les
+villages haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets
+d'arbres. C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et
+Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery,
+Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois,
+Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête
+la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche
+les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par
+les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de
+fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui
+les bordaient partiellement.
+
+Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous
+devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière,
+l'immense capitale Paris, _das grosse Paris_, but de tous nos efforts et
+fleuron de notre victoire.
+
+La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une
+petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y
+trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le
+colonel von Steinitz.
+
+Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre
+ses favoris d'un abondant sourire.
+
+--Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être
+au bout de nos peines.
+
+S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné,
+il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche
+offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi
+l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait
+sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur
+le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la
+hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient
+les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de
+Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en
+pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le
+pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de
+l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis,
+occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche
+triomphale dans la débâcle de la France.
+
+--Et Paris? demanda le major.
+
+--Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest,
+là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand
+nous voudrons.
+
+Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui
+s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en
+effet, qu'à cueillir.
+
+--Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel.
+
+--Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu
+près sans accident de terrain.
+
+--Et comme moyens de défense?
+
+--Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions
+allemands que d'artilleurs français.
+
+--Comme troupes mobiles?
+
+--Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous
+disperserions d'une chiquenaude.
+
+--_Donnerwetter!_ jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur
+le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête
+de votre régiment!...
+
+Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir
+agita sa lippe inférieure.
+
+Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à
+cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La
+colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière
+déclinante du soleil.
+
+Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes
+que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à
+peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même
+route et en même orientation.
+
+Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru
+profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il,
+de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine
+perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le
+bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté
+par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain
+de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre,
+hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un
+trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la
+nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon
+charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et
+distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par
+nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions
+l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque
+de couche de nos fusils.
+
+Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une
+hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires
+d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans
+feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de
+Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières
+s'y éteignirent.
+
+Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes
+s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements
+se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore
+derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du
+zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris
+l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris
+de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.
+
+Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement
+tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du
+matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient
+prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.
+
+L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait
+pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des
+troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se
+continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de
+préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on
+nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous
+arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de
+Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée,
+semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard.
+Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait
+excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous
+pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine
+ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus
+frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages:
+Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le
+Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait
+suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en
+faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en
+avant sur Paris.
+
+Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de
+nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces
+qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur
+la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner
+subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après,
+le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de
+Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces
+françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits
+projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.
+
+Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments
+d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de
+nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et
+rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries
+françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une
+mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour
+atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents
+mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie
+française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à
+gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent,
+débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir
+la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de
+mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité
+dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent.
+Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais
+presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche
+à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai
+si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué.
+
+La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de
+nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués
+dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en
+feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à
+tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre
+grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles
+éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force.
+
+Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies
+les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils
+progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au
+terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils
+approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou
+brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes
+soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs
+pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres
+petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à
+l'assaut des hauteurs de Penchard.
+
+Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague
+galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner
+et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes
+verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles
+un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de _la
+Marseillaise_. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers
+flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une
+mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la
+route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de
+nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.
+
+Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells
+éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles
+nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous
+avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français
+renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons
+ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne
+fléchissaient pas.
+
+Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes
+exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de
+Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de
+ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les
+pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et
+une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans
+une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient
+dû être abandonnés.
+
+Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de
+violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français
+avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du
+terrain.
+
+Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il
+se faisait extraire au poste de secours.
+
+--Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.
+
+On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang.
+Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait
+disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.
+
+Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf.
+
+Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre
+droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où
+nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de
+troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui
+avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des
+ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en
+retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le
+colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il
+fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss
+formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade
+étaient sur la route de Barcy.
+
+La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval.
+
+Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut
+Commandement.
+
+--Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce
+que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment
+n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi
+pense-t-il?...
+
+Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos
+positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite
+ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis
+de fanions et de fusées.
+
+L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de
+trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient
+dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et
+camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des
+cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La
+route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes
+cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à
+Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes,
+meules brûlaient comme des torches.
+
+A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux
+clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous
+effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en
+eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en
+flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la
+lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets
+différents.
+
+Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions,
+rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les
+maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans
+l'anéantissement d'un soleil de plomb.
+
+ * * * * *
+
+Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec
+fureur quelques heures plus tard.
+
+--_Donnerwetter!_... Vous n'entendez pas?... La canonnade française
+avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux
+kilomètres vers la râperie...
+
+Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du
+colonel.
+
+Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les
+hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf,
+l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à
+un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger,
+confia pour la journée le commandement de la compagnie au
+premier-lieutenant Poppe.
+
+--Etes-vous blessé? me demanda Schimmel.
+
+--Non. Et vous?
+
+--Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck
+nous a-t-il fourrés?
+
+Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter
+jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à
+décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les
+betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des
+champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly,
+avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos
+s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes.
+
+Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La
+plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie
+légère, et il était bien difficile de différencier dans ce
+tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il
+semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements
+français, et cela devenait tout à fait alarmant.
+
+--Ils avancent, murmurait Schimmel.
+
+A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des
+décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de
+Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.
+
+Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly.
+Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les
+betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation
+d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et
+procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés
+commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait
+sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous
+surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le
+vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin,
+l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de
+cercle.
+
+--Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!
+
+Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à
+ce sujet.
+
+Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le
+nord-est:
+
+--Ecoutez!...
+
+De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans
+cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de
+l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von
+Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.
+
+--C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos
+retranchements. Il était temps!...
+
+Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines.
+
+--Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui
+vient si juste à point à notre secours?
+
+--Je crois savoir que c'est le IIe, dit le major.
+
+--Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de
+l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais
+bien aussi que cet excellent renard de _Generaloberst_ devait leur
+ménager quelque tour de sa façon!...
+
+Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la
+terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et
+poussant de sonores acclamations.
+
+Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation
+qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans
+d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que
+ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont
+il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en
+l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le
+nord-est, les batteries du IIe corps débouchaient également la gaie
+pétarade de leurs canons de campagne.
+
+Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de
+demander:
+
+--Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce IIe corps?
+
+Le major von Nippenburg répondit:
+
+--Eh bien, mais... il vient du sud...
+
+--Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous.
+
+Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet,
+persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et
+que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord.
+
+--Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers.
+
+--Il avait passé la Marne?
+
+--Oui.
+
+--Et il l'a repassée?
+
+--Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre
+côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées.
+
+--On a donc dégarni le front d'offensive?
+
+--Apparemment.
+
+--Mais alors...?
+
+Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude.
+
+--Alors... que se passe-t-il là-bas?
+
+Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le
+bras vers le sud, dans la direction de la Marne.
+
+--Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je
+sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus
+importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout
+le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de
+l'armée en dépend.
+
+Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave.
+
+Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient
+en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout
+sanglant:
+
+--Les _Franzosen_ tiennent le carrefour et enlèvent la râperie!...
+
+--Faites tirer sur la route, nous ordonna le major.
+
+--Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux.
+Nos troupes sont trop mêlées aux Français.
+
+--Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix
+reprendre la râperie.
+
+Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa
+phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et
+le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré.
+
+--J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à
+son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le
+com... le commandement...
+
+--Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé.
+
+--Alors Tintenfass...
+
+--Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent.
+
+--Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus...
+Prévenez le colonel...
+
+Il étouffait et rendait le sang.
+
+Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les
+fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous
+ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus
+grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les
+larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un
+côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces,
+qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant
+que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il
+nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie.
+
+Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous
+fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de
+lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les
+taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de
+subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun
+commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais
+en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau
+saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier
+le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les
+effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le
+long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers
+l'est.
+
+A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions
+plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que
+l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus
+audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs
+attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la
+nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu,
+d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés
+légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures
+se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées
+éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes
+dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de
+bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts.
+
+Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le
+bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à
+établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la
+protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement
+tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus
+d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie
+lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une
+légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de
+Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos
+tranchées.
+
+Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un
+soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions
+laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les
+petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts
+fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins
+courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf
+étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous
+dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz
+et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient;
+trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là,
+mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient
+pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans
+les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade
+était intense du côté du plateau d'Étavigny.
+
+Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que,
+si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le
+lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif
+semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner
+le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von
+Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly.
+
+Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale
+remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient
+ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le
+sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux.
+Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en
+vidant des bouteilles.
+
+--Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu
+mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à
+sa place!...
+
+Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester
+à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu
+organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet,
+faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le coeur à piller.
+
+Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques
+soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand
+nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.
+
+ * * * * *
+
+Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne
+vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je
+reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:
+
+--Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre
+paillasse, foutez le camp!
+
+Il faisait pleine nuit.
+
+--Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi.
+
+--Les Français!...
+
+Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable
+s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des
+cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des
+déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les
+ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes
+d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou
+roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient
+débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux
+brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un
+cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez
+rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons
+balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis
+émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon
+pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de
+fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps
+chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le
+carnage nocturne continuait.
+
+Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je
+réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait
+vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était
+levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague
+clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la
+hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car
+j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux
+mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et
+servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de
+mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf
+commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de
+tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la
+garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du
+village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de
+nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils
+escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et
+se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le
+feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux
+discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur
+furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des
+troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui
+qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de
+commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la
+longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées
+d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges
+culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient
+d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu
+de sang.
+
+Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini
+par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui
+nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où
+ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la
+Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers
+gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été
+tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides.
+Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion.
+
+--Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus
+être drôle du tout!
+
+Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater
+toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de
+blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres,
+surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient
+laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais
+pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que
+cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne
+nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des
+amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements,
+obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un
+ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il
+fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la
+baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais
+été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par
+Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le
+tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes,
+avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du
+linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait
+le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz
+étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non
+moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond
+d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.
+
+Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs
+environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre
+considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient
+transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du
+cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y
+affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés,
+fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y
+attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou
+d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en
+main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des
+bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon
+ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en
+bouillie. Je m'approchai.
+
+--Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas?
+
+Il ne voulut pas me regarder.
+
+--Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les
+junkers et les bourgeois!...
+
+Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce
+serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.
+
+On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents
+mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris
+combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait
+plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se
+dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de
+chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de
+destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au
+cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait
+aussi les membres coupés provenant du hangar.
+
+La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait
+d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre
+augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle
+saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous,
+dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à
+cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en
+émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de
+l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des
+flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des
+percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes.
+Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement
+d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers
+derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre
+artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites.
+L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.
+
+--Venez, me dit Kaiserkopf.
+
+--A vos ordres, monsieur le capitaine.
+
+--Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du
+bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à
+Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec
+moi comme fonctionnaire adjudant.
+
+Il était pâle et ne proférait plus de jurons.
+
+Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est
+entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes,
+de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes
+boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait,
+qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux
+côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient,
+verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur
+le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup
+d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.
+
+On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros
+obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant
+déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le
+ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour
+ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une
+grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous
+le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la
+courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien
+changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors
+de l'entrée en Belgique: le _Generaloberst_ von Kluck. Plongé dans sa
+sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre
+salut militaire.
+
+Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général
+divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient
+réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von
+Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le
+premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel
+d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de
+l'_Adjutantur_.
+
+--Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles
+nouvelles d'Etrépilly?
+
+--On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment
+il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie
+française abîme nos effectifs.
+
+--Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.
+
+La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce
+que j'en pus comprendre me terrorisa.
+
+--Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les
+forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que
+l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un
+corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre IIe corps.
+Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le
+terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant
+vers Kaiserkopf.
+
+--Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant
+peut-être à la mort de Schlapps.
+
+--Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de
+réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où
+tout cela sort-il, on n'en sait rien.
+
+--Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit
+divisions.
+
+--Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach.
+
+--Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von
+Kluck a dû ramener encore le IVe actif. Ce corps vient d'entrer en ligne
+du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant
+l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.
+
+Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille:
+l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre
+sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux,
+armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre,
+miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment
+précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau
+d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons,
+tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers
+Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles
+chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient
+ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves,
+accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au
+sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du
+désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces
+basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de
+mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de
+blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant,
+enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée
+nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau,
+vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques,
+renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute
+cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.
+
+Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis
+on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait:
+
+--Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom
+monsieur le général?
+
+Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle:
+
+--Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.
+
+Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des
+officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois.
+
+Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous;
+mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et
+bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet
+homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous
+l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous
+pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension,
+secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre.
+
+Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de
+l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à
+nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on
+croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef,
+se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se
+ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance
+décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours
+nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette
+charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une
+résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et
+de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute
+infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur
+sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant,
+et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à
+Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail,
+arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la
+salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant,
+refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.
+
+Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni
+même de la «Garde à la Seine»! A notre _Garde au Rhin_ les Français
+répondaient par la _Garde à la Marne_!
+
+Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre
+attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.
+
+--Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient
+de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de
+tués.
+
+Les deux artilleurs sortirent.
+
+--Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer
+leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.
+
+La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres
+des fenêtres ouvertes.
+
+--Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von
+Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach,
+complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour
+Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de
+charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres
+préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne
+foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant
+nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes
+cramoisies.
+
+A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué.
+Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles.
+
+Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses
+officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un
+lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la
+septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la
+huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.
+
+Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.
+
+--Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me
+coupera la main plus tard.
+
+Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient
+lourdement de dormir. Incapables de fermer l'oeil, les officiers
+faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.
+
+Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne
+tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le
+hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements
+sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de
+chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «_Wer da?_»
+
+Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de
+cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant
+d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les
+astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère
+céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois boeufs et
+monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait
+tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze
+d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith,
+tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement
+dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les
+mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un oeil
+rouge sur la terre où se fracassaient les humains.
+
+Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube
+argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq.
+
+Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et
+fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs,
+saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient
+cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir
+debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la
+terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur
+coeur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air
+était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies
+redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait
+tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de
+fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des
+pointes de foudre, trouaient la rafale.
+
+Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le
+cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie
+Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et
+dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les
+shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un
+percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à
+la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris
+d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque
+tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos
+sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche.
+De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.
+
+Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas
+à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat
+d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut
+plus qu'à le couvrir de terre.
+
+Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité,
+mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie
+légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord,
+vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la
+canonnade; c'est là que se produisait le choc du IVe corps actif et des
+nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.
+
+Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en
+naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des
+vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient
+rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers
+Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements
+linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps
+l'artillerie française redoublait de furie.
+
+--C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.
+
+Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade
+débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes
+plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de
+notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là,
+hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement:
+
+--En voilà déjà qui se retirent.
+
+Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme
+de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.
+
+Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité.
+
+--Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il
+sourdement.
+
+Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague
+sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les
+volontés. Bientôt on apprenait que le IVe corps, du côté de
+Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les
+nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures,
+une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la
+Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde
+branche de l'étau qui se refermait sur nous.
+
+Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions
+étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis
+celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie
+lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les
+pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles
+des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes.
+Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir
+derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses
+chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et
+prendre en écharpe nos retranchements.
+
+C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à
+réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme
+l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier:
+
+--Je suis touché... Adieu, amis!
+
+Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante.
+
+Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il
+était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un
+officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel
+éloge.
+
+Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max
+Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de
+Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du
+bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les
+voitures disloquées.
+
+--Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah!
+fatalité!...
+
+Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria:
+
+--Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard!
+
+J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à
+vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un
+fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre,
+brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.
+
+--_Tausendhenkerpotzsacram_....
+
+Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait
+lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en
+autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et
+m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré.
+
+Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval
+avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement
+souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche.
+
+Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans
+les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un
+chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre.
+
+Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux.
+
+--Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez
+vous? me demanda-t-il.
+
+--Personne, monsieur le colonel.
+
+--Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass?
+
+--Tué, fit un sergent.
+
+--Le lieutenant Korf?
+
+--Disparu.
+
+--Wachsmann?... Schuster?
+
+--On ne sait pas.
+
+Il se retourna vers moi:
+
+--Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du
+bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois?
+
+Je répondis:
+
+--Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le
+colonel.
+
+--Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à
+huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres,
+en direction de Villers-Cotterets.
+
+--Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil,
+malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque
+déchiré ma main droite barbouillée de sang.
+
+Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le
+bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre
+compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis
+procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le
+bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou
+blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un
+caisson et trois chevaux.
+
+Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités
+plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler
+par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des
+troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des
+colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des
+monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les
+fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes,
+sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des
+villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un
+vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.
+
+J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros
+sanglots et pleurant tragiquement.
+
+--Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de
+venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous
+blessé?
+
+--Non, monsieur le commandant...
+
+--Alors que faites-vous là?
+
+--Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça!
+fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des
+choses pareilles...
+
+Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je
+reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups
+de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant:
+
+--_Alles kaput!_... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voilà pour toi!...
+
+Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine.
+
+D'un coup de revolver j'abattis à mon tour le misérable. Les deux corps
+furent poussés ensemble dans le fossé l'un sur l'autre.
+
+La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos
+pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes: celle
+du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la
+mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le
+lieutenant-colonel Preuss le remplaça.
+
+Il s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent
+cinquante dans le hangar, qui était archiplein. Ces malheureux étaient
+intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de
+laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait
+toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de
+recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur
+l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres,
+mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on
+les jetait encore vivants dans les flammes.
+
+Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il
+me jeta un regard de détresse.
+
+Une voix fit à côté de moi.
+
+--Fameuse affaire! En voilà un qui va faire tout de suite son
+purgatoire. Il ira droit au ciel!
+
+A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la
+retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de
+Vincy. Nous attendions notre tour.
+
+Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en
+proférant d'une voix rageuse:
+
+--_Nein!... Nein!..._ Le feu!... Ils n'auront que des cendres!...
+
+Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la
+hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des
+grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout
+entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La
+charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette,
+dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au
+milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des
+blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger.
+
+Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une
+douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille
+française. Et nous nous enfonçâmes au coeur de la déroute, tandis que les
+flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où
+fuyaient de grands nuages verts.
+
+ * * * * *
+
+Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une
+demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en
+écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils
+l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent
+débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de
+débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir
+changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de
+pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un
+trou pantelant.
+
+Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je
+fus atteint.
+
+Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau
+tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais
+pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place
+et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un
+sourd:
+
+--Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!...
+Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre
+commandant... Obéissez-moi, brutes!...
+
+Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me
+déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient
+déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la
+gorge.
+
+On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les
+viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient
+péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs.
+
+Un «khrr, khrr» qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de
+la voiture.
+
+--C'est vous, Hildebrand? fis-je.
+
+--Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle?
+
+--C'est moi, Wilfrid Hering.
+
+--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Blessé?
+
+--Oui. Pouvez-vous venir vers moi?
+
+--Je ne puis pas bouger.
+
+--Moi non plus.
+
+--Moi non plus.
+
+--Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!...
+
+--Qui eût jamais cru...
+
+--... khrr, khrr, khrr...
+
+Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit.
+
+Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance
+se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait
+toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti
+de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval
+restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une
+heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait
+tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on
+m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il
+était ainsi conçu:
+
+ _Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins,
+ il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens
+ de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance
+ des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi
+ bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les
+ corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du
+ Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte
+ devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à
+ combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée
+ par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats!
+ Pour la France!_
+
+Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc
+des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu
+plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier
+son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu
+d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.
+
+Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir
+supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable
+souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption
+volcanique...... Et je disparus dans le néant...
+
+ * * * * *
+
+Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière
+douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car
+je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête
+reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.
+
+Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait
+sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au
+bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu
+à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je
+voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je
+ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau
+multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me
+parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des
+glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles
+respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à
+interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y
+trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du
+sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la
+suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?...
+ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les
+Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des
+Français?... Mon coeur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une
+douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus
+attentivement... Et j'entendis des voix... oui... _Herrgott!_... des
+voix qui prononçaient des mots allemands...
+
+Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire
+moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de
+tout mon être j'exhalai faiblement:
+
+--Où suis je?
+
+Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut
+d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi
+une voix féminine:
+
+--_Aachen._
+
+Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé
+Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil
+levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais
+revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de
+jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de
+souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces
+lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et
+où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler,
+rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque
+dans cet hôpital d'Allemagne...
+
+Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les
+scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou
+peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de
+drapeaux, d'inscriptions: _Nach Paris!_... les avions, le grand zeppelin
+fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von
+Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais
+l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de
+bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la
+Somme, les chasseurs bleus, Koenig... «pardon, pardon, vous seul étiez
+noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier,
+Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment
+s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu
+notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance...
+comment s'appe... ah! _die Marne... die Marne!..._
+
+Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs
+ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... _Krieg ist
+Krieg_... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!...
+
+Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant
+moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant
+atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se
+trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un
+colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des
+hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux
+perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes,
+offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale.
+
+C'était l'Empereur, _der Kaiser Wilhelm II_.
+
+Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux,
+de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui
+m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma
+mère, mes soeurs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du
+Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!...
+
+Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition,
+j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave
+d'homme dit tout près de moi:
+
+--Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer.
+
+Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur
+ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que
+mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se
+transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate
+du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en
+petit manteau de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils
+se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage,
+soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui
+sortaient de la bouche du méphistophélique histrion:
+
+ _Ich bin der Geist, der stets verneint!
+ Und das mit Recht: denn alles, was entsteht,
+ Ist wert, dass es zu Grunde geht;
+ Drum besser wær's, dass nichts entstünde.
+ So ist denn alles, was ihr Sünde,
+ Zerstoerung, kurz das Boese nennt,
+ Mein eigentlich Element[7]._
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+_A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France,
+l'auteur a adressé au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la
+lettre suivante:_
+
+ Paris, le 2 septembre 1919.
+
+ MON CHER AMI,
+
+Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en
+remerciant le _Mercure de France_ d'avoir publié _Nach Paris!_ La
+publication de ce récit vous a valu, en effet, un certain nombre de
+protestations que vous m'ayez communiquées. A part une ou deux lettres,
+négligeables, de lecteurs mécontents que l'on ose rappeler les crimes
+allemands, ces protestations ont toutes trait à la scène du viol d'une
+jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scène a
+stupéfait et indigné vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois
+que, dans ce pays, dont la littérature va de Rabelais à Mirabeau et au
+grand Zola, on touche à la question sexuelle, autrement que pour en
+faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite
+aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqué. «Ecoeurant!
+scandaleux! lecture pour maison Tellier!» s'écrie un de vos
+correspondants dégoûté, qui se demande comment le _Mercure de France_
+peut publier une littérature aussi «inouïe», et auquel il y aurait
+seulement à répondre que le _Mercure de France_, s'il avait existé à
+l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir publier _la Maison
+Tellier_, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose
+pas signer, «ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur» vous
+exprime sa «répulsion», sa «stupeur» devant «cette chose révoltante de
+grossièreté» et se déclara «honteuse», «salie moralement» d'avoir jeté
+les yeux sur ce «tissu d'obscénité et d'exagération».
+
+C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. «Allons-y! ont-ils
+dit. Livrons-nous à tous les excès! terrorisons jusqu'à l'épouvantable!
+Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le
+raconter.» Ils ont spécule sur la pudeur, et ils ont réussi. «Les
+victimes elles-mêmes _n'oseront pas se plaindre_!»
+
+Et c'est exact. J'ai vu moi-même en Suisse, au passage des réfugiés de
+malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des
+spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, _par pudeur_, et
+auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que
+plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines
+victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions.
+
+MM. L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de
+la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de
+Lunéville, dans leur brochure _Leurs Crimes_ (Berger-Levrault, 1916),
+publiée sous le patronage des maires de Belfort, Epinal,
+Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Château Thierry (pour Laon), Beauvais,
+Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Dié, Baccarat,
+Pont-à-Mousson, Lunéville, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize,
+Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur
+les viols de femmes et d'enfants:
+
+«Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux un long et poignant
+chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au dernier moment, un scrupule nous
+l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse être
+et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de
+nos enfants des écoles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les
+attentats contre les femmes et les jeunes filles _ont été d'une
+fréquence inouïe_.
+
+«Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il
+faut un concours de circonstances spéciales pour que l'acte ait été
+public, mais trop souvent, hélas! ces circonstances mêmes se sont
+présentées.»
+
+Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler
+succinctement les auteurs figure celui ci: «A Mélen-la-Bouxhe,
+Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être
+fusillée aux côtés de son père et de sa mère.»
+
+Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les
+viols collectifs par 10, 15, 20, accompagnés ou suivis de meurtre,
+compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares.
+C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis
+bien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas
+abusé. J'ai consacré à ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle
+y fût. Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes
+lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la
+vérité; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en
+souffrait pas. Mais non, cela encore, paraît-il, était de trop. Il
+fallait faire le silence!
+
+Pauvres victimes de la lubricité et de la sauvagerie germaniques,
+pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos
+bourreaux, et que tout votre sang, toute votre âme expirante criait
+vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où
+vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on
+détourne les yeux? La «pudeur» de vos soeurs qui ont eu la chance de ne
+pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veut pas que
+l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais existé.
+Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de la
+bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur
+vos douloureux corps suppliciés la décence d'un voile discret!
+
+MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure:
+
+«Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacré: nous souvenir! Sans
+doute, là où ils sont tombés, nous graverons leurs noms dans la pierre
+ou le bronze. Mais plus loin? Quand, après les longues souffrances de
+cette guerre, humanité libérée reprendra son pacifique labeur, on verra
+les Germains réapparaître en toutes les régions, à tous les
+carrefours--commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques,
+prolétariens ou mondains,--partout où les hommes de tous les pays, de
+toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient:
+que ferons-nous devant eux? Nous répondons ceci: Aussi longtemps que la
+nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocités ont été commises
+n'aura pas, de façon solennelle, repoussé elle-même de son sein les
+misérables qui l'ont entraînée à une telle déchéance, nous considérons
+que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs
+bourreaux et que jusqu'à ce jour--s'il doit venir--d'une éclatante
+réparation morale, _l'oubli serait une complicité_.»
+
+Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que
+l'Allemagne a lâchés sur le monde n'a encore été arrêté, ni poursuivi.
+Libres et insolents ils continuent à déverser sur ceux qu'ils ont
+assaillis, à défaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonnés, le
+venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est à cette heure que de
+malheureux inconscients et de délicates effarouchées parlant déjà
+d'oublier?...
+
+Je n'en suis pas.
+
+Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dévoués.
+
+ LOUIS DUMUR.
+
+_Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publié l'article suivant:_
+
+ L'OUBLI DU CRIME
+
+M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le _Mercure de France_,
+un roman qui s'intitule _Nach Paris!_ et qui, sous la forme
+d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels
+de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis
+Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble
+attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec
+une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du
+caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de
+caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au
+premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une
+entière estime. _Nach Paris!_ est un tableau d'une vérité cruelle et j'y
+ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une
+vie ardente et tragique.
+
+Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je
+veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il,
+soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une
+oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres
+se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes,
+notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une
+bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement
+criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a
+«des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue
+que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets
+d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point.
+
+Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les
+textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes
+scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy,
+avait condensé des extraits dans une brochure intitulé _Leurs Crimes_ et
+destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies
+allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les
+régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire
+que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes
+consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été
+témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire
+l'effet de cette propagande, les affiliés du _Bonnet Rouge_, protégés
+par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits
+effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles
+en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de
+mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par
+la _Gazette des Ardennes_, l'_oeuvre_ et un tas de lettres anonymes. Il y
+a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les
+victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui
+elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les
+noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou
+les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille.
+Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous
+leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que
+longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable.
+J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu
+réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit
+non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très
+contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de
+crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront
+impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse
+réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée
+boche de 1914.
+
+Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils,
+constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du
+Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les
+variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les
+immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les
+intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement
+des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations
+judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le
+contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la
+perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à
+la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en
+terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables,
+mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori!
+
+En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont
+osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni
+destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni
+déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques
+centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis
+sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du
+piétiste Guillaume Ier était encore une armée presque honorable, en tous
+cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a
+piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et
+d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là
+s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les
+mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de
+Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules».
+
+Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté
+d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne
+furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est
+pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre,
+les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de
+prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité
+et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes,
+ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt
+pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec
+pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là!
+Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la
+déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le
+Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger
+froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos
+enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver
+le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant
+fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe
+effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir
+de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les
+crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il
+s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative
+de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant.
+
+C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme
+le _Nach Paris!_ de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et
+nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce
+qui fut la réalité, la réalité crue, écoeurante, révoltante, presque
+insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que
+de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des
+légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans
+l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de
+Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé
+accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la
+prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et
+soyons tranquilles: _Nach Paris!_ n'aura pas, comme le _Feu_, les
+honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis!
+
+ CAMILLE MAUCLAIR.
+
+
+III
+
+_Dans son numéro du 1er octobre, le Mercure de France insérait une
+lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, où figurait notamment le
+passage suivant:_
+
+Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupées à de jeunes enfants et à des
+femmes en Belgique aux débuts des hostilités, M. Dumur trouverait dans
+un auteur libéral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johannès Scherr
+(_La Vie et les moeurs en Allemagne_), la relation que, pendant la guerre
+de Trente ans, des soldats de l'armée Wallenstein avaient dans leur
+poche une main de femme, d'enfant, ou de préférence de foetus, dans le
+but de se rendre invulnérables.
+
+ * * * * *
+
+_Le Mercure de France du 16 octobre a publié la réponse suivante:_
+
+ Paris, 3 octobre 1919.
+
+ MON CHER VALLETTE,
+
+J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le
+dernier _Mercure_, à propos de _Nach Paris!_ M. J. Michaut se demande
+pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il
+est douteux que les Allemands aient _systématiquement_ coupé les mains
+aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas
+donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des
+enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs
+localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé
+en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains
+coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures
+provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir
+qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très
+nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des
+cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de
+recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des
+massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la
+soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20
+premières pages de l'_Appendice du Rapport de la commission d'enquête
+britannique sur les atrocités allemandes_, qui en comporte 280, je
+trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs:
+
+A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août,
+un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille
+de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un
+enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des
+jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également
+des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme,
+jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille
+de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les
+Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup
+de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants
+de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement
+d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un
+enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à
+l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de
+Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le
+poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous
+demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands
+avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à
+ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.»
+
+S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les
+mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la
+«légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol
+de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions
+recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous
+approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré
+plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les
+femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et
+plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains
+avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées
+par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les
+Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever
+les bracelets de leurs poignets.»
+
+Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulièrement état des mains
+coupées, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru présenter de
+signification spéciale. Au reste, le bilan des atrocités allemandes est
+si formidable, il est d'une diversité si prodigieuse, que je ne saurais
+avoir la prétention d'avoir épuisé mon horrible sujet. Je pourrais
+écrire trois autres _Nach Paris!_ sans me répéter.
+
+Quelques personnes ont trouvé par contre fort mauvais que j'aie osé
+mettre en scène le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas
+du nombre et ne doute pas que cet épisode «ne soit la relation d'un fait
+rigoureusement exact». Peu importe que l'exactitude en soit ou non
+«rigoureuse». Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues
+et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signalées, et
+que je ne choisis pas pour la circonstance, je relève:
+
+A Melen, près de Herve, 8 août, une jeune fille de 22 ans est forcée et
+meurt des suites du viol; à Soumagne, deux femmes sont violées par un
+grand nombre d'Allemands et leurs maris fusillés; à Flémalle-Grande, 16
+août, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est violée par deux
+Allemands, elle accouche le lendemain; même jour, même endroit, une
+jeune fille de 16 ans est violée par deux Allemands; à Ans, le 16 août,
+une femme de 28 à 30 ans est trouvée complètement nue, attachée à un
+arbre, morte et la poitrine couverte de sang; à Liége, place de
+l'Université, le 10 août, une vingtaine de femmes et de jeunes filles
+sont extraites des maisons et couchées sur des tables qu'on a apportées
+sur la place: «Une quinzaine d'entre elles furent alors violées. Chacune
+d'elles fut violée par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait,
+70 Allemands à peu près se tenaient groupés autour des femmes, y compris
+5 officiers. Ce furent les officiers qui commencèrent. Cette scène dura
+une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'évanouirent et ne donnèrent
+plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta à l'hôpital.» A Hermalle,
+septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12
+ans, par un officier; à Pépinster, viol d'une femme par un officier et
+deux soldats (il s'agit de la mère du bébé décapité signalé plus haut):
+«Après le meurtre du bébé, l'officier et les deux soldats saisirent la
+femme, lui arrachèrent tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle fût
+complètement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la
+tenait aux épaules et l'autre par les bras. Après l'officier, chaque
+soldat la viola à son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat
+tenaient la femme. Après que la femme eut été violée par les trois
+hommes l'officier coupa les seins de la femme.»
+
+Et ce n'est là qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense
+bacchanale.
+
+Cordialement à vous.
+
+ LOUIS DUMUR.
+
+
+PARIS.--IMP RAMBLOT ET CIE, 52, AVENUE DU MAINE--1919.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient!
+
+[2] On a tiré.
+
+[3] C'est l'ordre
+
+[4] Cette maison doit être protégée. Il est sévèrement défendu, sans
+l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux
+maisons.--Commandement impérial de la garnison.
+
+[5] Mon père, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il
+rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans
+rime:
+
+_Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_
+
+_Nach Paris!_ Mon père porte son premier coup, et un Français gémissant
+gisait à terre. _Nach Paris!_ Son fusil visa avec sûreté, et un tireur
+ennemi tomba. _Nach Paris!_ Le mot d'ordre était bon et renversa une
+race envieuse:
+
+ _Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_
+
+Maintenant je ressens la rage de mon père contre l'ennemi héréditaire,
+elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers
+d'hommes, et j'entonnais le chant de mon père. Aucun chant n'est plus
+bref et plus éclatant. Toute l'Allemagne le chante:
+
+ _Nach Paris! nach Paris!_
+
+[6] A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les
+prisonniers seront massacrés. Les blessés, armés ou non, massacrés. Il
+ne doit rester aucun ennemi vivant derrière nous.
+
+[7] MÉPHISTOPHÉLÈS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec
+raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à mettre en ruines; aussi
+vaudrait-il mieux que rien n'existât. Ainsi dans tout ce que vous
+appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre
+élément.--_Faust_, 834-839.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS ***
+
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+Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Author: Louis Dumur
+
+Release Date: January 15, 2012 [EBook #38581]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS ***
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+Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net
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+<div class="box">
+<p>Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures
+pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont
+écrits avec un tréma, p.e. «wæren» au lieu de «wären». La ligature
+&oelig; a été également conservée pour les mots qui en allemand ne
+prennent pas de tréma, p.e. «K&oelig;nig» au lieu de «Koenig». </p>
+</div>
+
+<p class="p4 center"><i>DU MÊME AUTEUR</i></p>
+
+<p class="center">Le Boucher de Verdun, roman. &nbsp;&nbsp;&nbsp;1 vol.</p>
+<p class="p6 center">
+<b>LOUIS DUMUR</b></p>
+
+<h1 class="p2">
+ NACH PARIS!
+</h1>
+
+<p class="p4 center">ROMAN</p>
+
+<div class="p4 center"><img src="images/illus002.jpg"
+width="92" height="100" alt="logo" title="" /></div>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br />
+ALBIN MICHEL, ÉDITEUR<br />
+<small>22, Rue Huyghens, 22</small></p>
+
+<p class="p2 center">Tous droits réservés</p>
+
+<p class="p4 center">IL A ÉTÉ TIRÉ<br />
+25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE<br />
+NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25<br />
+ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA<br />
+NUMÉROTÉS DE 26 A 600</p>
+
+<p class="p4 center">Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="center"><i>Copyright 1919, by</i> <span class="sc">Louis Dumur</span></p>
+
+<p class="p4">
+<i>Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec
+quelques officiers allemands internés. L'un d'eux me parut assez naïf et
+moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilisé dès
+le début de la guerre, deux fois blessé, il avait été fait prisonnier à
+Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilités. Il avait, en
+Prusse, une famille qu'il désirait retrouver et une fiancée que, bien
+que fort détérioré, il comptait encore épouser. Je ne donne ici que la
+première partie de ses souvenirs. Elle se termine à la Marne et à sa
+première blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des
+romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire
+davantage, déclarent avoir reçu ou trouvé un manuscrit, rapporter mot
+pour mot un récit ou l'avoir transcrit sous dictée. Je ne dirai rien ne
+semblable. Je ne prétends point reproduire, ni suivre pas à pas la
+relation de mon narrateur. Je me suis borné à prendre des notes. Après
+quoi, me substituant à mon Boche, je raconte à mon tour son histoire, à
+ma manière.</i>
+</p>
+
+<hr />
+
+<div><a name="h2H_4_0001" id="h2H_4_0001"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2 class="p4">
+ NACH PARIS
+</h2>
+
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0002" id="h2H_4_0002"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+
+<h2>
+ I
+</h2>
+
+<p class="p2">
+Qui m'eût dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que
+les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les
+ruines pittoresques du vieux château de Halle et que, tout le long de la
+Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits
+roux, ses édifices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom,
+disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public
+joyeux circulait en vêtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux
+étalages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grün ou au
+Ratskeller, que les casquettes des étudiants émaillaient de leurs
+couleurs bruyantes les tonnelles du Jægerberg et que les touristes et
+feutres verts, affluant déjà de partout, peuplaient les hôtels,
+animaient les salles des musées ou passaient respectueusement devant la
+statue de Hændel, qui m'eût dit que, peu de semaines plus tard, ce
+paisible séjour se bouleverserait tout à coup de rumeurs belliqueuses,
+retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hérisserait de
+baïonnettes et frémirait tout entier au roulement des tambours et sous
+le grondement régulier des trains militaires?
+</p>
+<p>
+Tout fier d'avoir heureusement terminé ma première année d'université,
+je me disposais à jouir d'un repos bien gagné dans notre belle propriété
+estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bière que j'avais
+dû ingurgiter durant ces études, non moins que les livres lus, les
+cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agréable
+devoir. J'avais en outre rapporté de Halle une balafre, que j'exhibais
+orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de
+l'oreille, ne constituait pas un moindre témoignage de mon assiduité aux
+auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande.
+</p>
+<p>
+Je me prélassais donc sans scrupule et fort content de moi-même dans la
+quiétude de cet heureux début de vacances, fumant tout le jour de gros
+cigares de Brême à bague dorée, agaçant mes s&oelig;urs, caressant mes
+chiens, saccageant à coups de stick les fleurs du parc, inspectant les
+domaines paternels, pêchant la truite dans l'onde jaillissante de
+l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit
+bourg.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comme il est bien! comme il est distingué! murmurait-on sur mon
+passage.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerçants du lieu, ployés
+sur leur ventre à l'entrée de leurs boutiques.
+</p>
+<p>
+Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait.
+</p>
+<p>
+D'autres fois, digérant dans ma chambre, je passais un coup d'&oelig;il
+dés&oelig;uvré sur mes livres, j'en parcourais les rangées et les titres,
+reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon G&oelig;the, mon K&oelig;rner,
+mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon <i>Kommersbuch</i>, sans
+négliger ces ignobles romans français dont tout étudiant qui se respecte
+se doit de détenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothèque.
+J'évoquais, dans la fumée du tabac, l'honorable silhouette de mes
+maîtres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous
+débrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter à l'idéalisme
+allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la création de
+l'Empire; le Geheimrat von Trümmerhaufen, professeur d'histoire moderne,
+qui, de son geste décisif et de sa parole péremptoire, nous initiait aux
+doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat
+Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'économie politique,
+alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce
+anglais; l'érudit Anton Glücken, doyen de la faculté et non moins pourvu
+que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art
+et nous révélait les beautés de l'architecture gothique, cette pure
+émanation du génie allemand, comme il se faisait fort de nous le
+démontrer. Parvenu dans ces sereines régions, il m'arrivait alors de
+songer lointainement à ce que pourrait être le sujet de ma future thèse.
+Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthétique?
+Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais déjà le jour où, cette
+laborieuse épreuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr
+Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor.
+</p>
+<p>
+D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou à plume de coq de bruyère
+et empaumant la canne à corne de chamois, j'allais excursionner dans la
+fraîche vallée de l'Ilse ou à travers les sites romantiques du Harz. Je
+longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par
+d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les
+bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret à de plus
+importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken,
+d'où se découvraient à mes yeux enchantés, comme sous le coup de balai
+des sorcières de Walpurgis, le panorama grandiose des forêts et des
+gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la
+Rosstrappe, la plateforme légendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine
+immense bordée de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches
+brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre
+légère et bleue des tours de Magdebourg.
+</p>
+<p>
+Mais, le plus souvent, pris de velléités plus sociables, je me dirigeais
+sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche
+ombragée m'y conduisaient. Dans le décor séculaire de ses monuments, la
+petite cité mélangeait avec grâce ses maisons médiévales à ses villas
+modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majesté de l'histoire.
+Goslar! C'est là qu'avaient séjourné Henri et Barberousse; c'est là que
+l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf
+cents ans, le trône impérial du XII<sup>e</sup> siècle. Mais c'était là aussi,&mdash;et
+voilà principalement ce qui m'y attirait,&mdash;c'était là que résidait la
+belle Dorothéa von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto
+von Treutlingen, blonde, rose, grasse, âgée de dix-neuf ans et,
+par-dessus tout, ma fiancée.
+</p>
+<p>
+Fiancée, c'était peut-être beaucoup dire: nous ne l'étions encore que
+secrètement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite
+complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon
+père, le conseiller de commerce Hering, et ma mère, M<sup>me</sup> la conseillère
+de commerce Hering, toléraient mes assiduités, semblaient m'autoriser à
+considérer mon choix comme agréé et à libérer ma conscience du soin d'en
+dérober l'expression sous un trop prudent mystère. J'étais heureux et
+j'étais ardent.
+</p>
+<p>
+Ma belle Dorothéa habitait une jolie villa située non loin de la Maison
+des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de
+chaleur inondait mon c&oelig;ur. Le carillon de mon coup de timbre se mêlait
+au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une
+assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit
+salon, décoré de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros
+zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser
+sur son poignet charnu.
+</p>
+<p>
+&mdash;O Dorothéa, disais-je, encore deux ans d'université et je serai
+docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous
+marier.
+</p>
+<p>
+&mdash;Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid,
+j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de
+bière?
+</p>
+<p>
+J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma
+balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants.
+</p>
+<p>
+Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes
+cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des
+prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos m&oelig;urs
+universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes
+et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs,
+les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la
+culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis
+brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue
+pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour
+Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de
+Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je
+lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie,
+sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied
+d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de
+sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de
+cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de
+Guillaume I<sup>er</sup>, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous
+nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos
+séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au
+commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les
+chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés
+de devises, les chants du <i>Kommersbuch</i> vociférés en ch&oelig;ur, les
+<i>Gaudeamus</i>, les <i>Ssassa geschmauset</i>, les <i>Alt Heidelberg</i>, les cris
+et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire:
+<i>Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!</i> et
+les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von
+Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait
+régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une
+seule fois au vomitorium.
+</p>
+<p>
+&mdash;Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration.
+C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je,
+j'espère bien y arriver.
+</p>
+<p>
+Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois
+l'histoire de ma balafre, ma première balafre.
+</p>
+<p>
+Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la
+ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées
+d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des
+claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les
+duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au
+bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au
+bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi
+porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la
+poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le
+brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les
+grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment
+position devant mon adversaire. «<i>Silentium für die Mensur!</i>» criait
+l'arbitre. Les seconds se garèrent. «<i>Auslegen</i>!» commanda le directeur
+du combat. Les rapières se mirent en garde. «<i>Los!</i>» Patata! patata!
+rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés
+faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se
+cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre,
+éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous
+leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon
+de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un
+sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les
+rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept
+«sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles
+éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient
+à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets
+vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie»,
+quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant
+largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang
+chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse.
+Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle
+sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait
+grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre
+qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou
+trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable
+dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi,
+sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant
+insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les
+demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes
+linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas.
+</p>
+<p>
+La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé.
+Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par
+l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Tu es un héros!
+</p>
+<p>
+Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en
+cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions
+seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la
+main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non
+moins noble à mes yeux: l'amour.
+</p>
+<hr />
+<p>
+C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que
+m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant
+le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant
+paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui
+s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de
+teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le
+conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture
+du <i>Berliner Tageblatt</i>, pendant que mes s&oelig;urs brodaient sagement au
+crochet et que ma mère, M<sup>me</sup> la conseillère de commerce Hering, penchée
+sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance.
+L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir
+distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il
+m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un
+pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence.
+</p>
+<p>
+Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale
+contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y
+avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne
+vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues.
+</p>
+<p>
+C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon
+régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à
+six heures.
+</p>
+<p>
+Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement
+secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père.
+</p>
+<p>
+Celui-ci, abandonnant son <i>Berliner Tageblatt</i> qui resta largement étalé
+sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après
+avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front,
+prononça ce seul mot:
+</p>
+<p>
+&mdash;Mobilisation.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Ach was?</i> s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret
+à vis.
+</p>
+<p>
+Mes deux s&oelig;urs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde
+s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit
+de ma subite importance.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Ja wohl</i>, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père.
+Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est
+claire. Devant les complications de la situation internationale, notre
+gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à
+mobiliser l'armée allemande.
+</p>
+<p>
+&mdash;Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mère anxieusement.
+</p>
+<p>
+&mdash;Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien.
+</p>
+<p>
+&mdash;Que dit le <i>Berliner Tageblatt</i>?
+</p>
+<p>
+&mdash;Le <i>Berliner</i> pense que les événements sont très graves, que
+l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa
+poudre sèche, tenir son poing haut dressé et empêcher ces taquins de
+Français et ces bandits de Russes de se moquer de nous.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous
+autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien dit! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses
+aillent si loin; il suffit généralement de parler fort pour que cette
+vermine s'apaise aussitôt.
+</p>
+<p>
+&mdash;Dieu le veuille! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi.
+</p>
+<p>
+Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux
+battants la porte de la salle à manger et annonçait:
+</p>
+<p>
+&mdash;La table est couverte.
+</p>
+<p>
+Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit, à cette intéressante
+conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soirée
+qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pêche du matin,
+les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote
+d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles,
+tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de
+commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût
+remontré à M. de Bethmann-Hollweg. Ma mère s'affolait, s'énervait,
+posait vingt fois les mêmes questions, ne parvenant pas à comprendre
+comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la
+puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher
+ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces
+assassins de Serbes. Mes s&oelig;urs criaillaient, péroraient, enfilaient
+leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était
+pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son
+service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon père.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est
+que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quel âge avez-vous, Johann?
+</p>
+<p>
+&mdash;Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps?
+</p>
+<p>
+&mdash;Le dix-septième, monsieur le conseiller de commerce, celui de
+Dantzig.
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux
+sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits
+enfants.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil,
+vous serez en mesure de les embrocher à leur tour.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quelle horreur! glapit ma mère, toute prête à prendre une crise de
+nerfs.
+</p>
+<p>
+Mais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de
+thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les
+verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt
+endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se
+fit peu à peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela
+se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la
+France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement
+occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la
+maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes
+vacances interrompues.
+</p>
+<p>
+Malgré ces prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne
+dormis guère. Je songeais à cette grande caserne de Magdebourg où, au
+sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais
+la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percés de
+centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses
+trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son
+milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume I<sup>er</sup> sur un socle de
+stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses
+rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambrées de
+soldats, une par escouade, avec les lits plats alignés et les files
+d'armoires à l'ordonnance; je me remémorais le drill épuisant et le pas
+de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de
+corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille.
+Puis, c'était le champ de man&oelig;uvre, à une heure de la ville, avec ses
+baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des
+sous-officiers, au rez de chaussée de l'aile gauche de la caserne; le
+casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant,
+son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son
+petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour,
+sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au
+bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes
+supérieurs.
+</p>
+<p>
+Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période
+d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes man&oelig;uvres
+d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des
+trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché,
+contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle
+étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé,
+couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des
+chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de
+la conscience que j'étais une unité de ce vaste ensemble, un rouage de
+cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle,
+je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et
+régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me
+réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son
+apothéose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui clôtura
+ces man&oelig;uvres de l'Elbe, j'eus défilé, la jambe haute et le pied tendu,
+en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement,
+devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se
+cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II,
+j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous
+côtés les éclats des cuivres tonnant le <i>Deutschland, Deutschland über
+alles</i>, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand.
+</p>
+<p>
+Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans
+ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du
+poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour
+courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur?
+Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute animée
+d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses
+lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait être mon sort, et
+avec le mien celui de mon régiment, celui de l'armée, celui de
+l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir
+autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le
+colonel von Steinitz, entre ses favoris à l'autrichienne? Quels
+discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von
+Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases?
+Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumüller,
+mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits
+dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe,
+plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel,
+couturé comme un damier, le lieutenant von Bückling, élégant, corseté,
+pommadé et le monocle à l'&oelig;il, le sergent-major Schlapps et le
+vice-feldwebel Biertümpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz
+et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette
+immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wacht-am-Rhein,
+pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu
+de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes
+enflammées de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels
+je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline
+et le ménagement de la hiérarchie, je pouvais nommer mes amis, le
+lieutenant K&oelig;nig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois
+autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron
+Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son nom était long
+et sa noblesse parcheminée? J'étais resté sans relation avec eux tous,
+sauf K&oelig;nig, avec qui j'avais échangé quelques billets et,
+naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais
+adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de v&oelig;ux.
+</p>
+<p>
+Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que
+l'inquiétude commençait à m'oppresser et que je me retournais dans mon
+lit sans dormir. Au canon des man&oelig;uvres se substituait étrangement dans
+ma tête le canon de la guerre: la guerre dont je me représentais déjà en
+images vives le tumulte et l'ardente mêlée! Je sentais peu à peu venir
+le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil
+éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de
+sueur: j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma
+chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de
+France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était
+froid sur la table et le soleil inondait ma chambre.
+</p>
+<hr />
+<p>
+L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus
+m'empêcher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma
+cantine.
+</p>
+<p>
+Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d'affection non sans
+étonnement, vu ma visite de la veille.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze
+jours.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mon Dieu, Wilfrid, où allez-vous?
+</p>
+<p>
+&mdash;A Magdebourg.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'allez-vous faire à Magdebourg?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je suis appelé pour une période d'instruction militaire.
+</p>
+<p>
+Ce pouvait être vrai. J'avais, en effet, à accomplir encore, à la suite
+de ma libération, deux périodes de huit semaines pour être nommé
+officier de réserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication.
+Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait
+pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel
+extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d'une émotion trop
+naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je
+suis appelé: je crois qu'il va y avoir la guerre.
+</p>
+<p>
+&mdash;La guerre? s'exclama-t-elle bouleversée. La guerre! <i>Herrgott!</i>
+</p>
+<p>
+Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier:
+</p>
+<p>
+&mdash;Papa! papa! il va y avoir la guerre!...
+</p>
+<p>
+Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du «strictement secret» de
+l'ordre de mobilisation.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit
+savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Herrje!</i> que vais-je devenir?
+</p>
+<p>
+Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. Il me plaisait de la voir
+pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant
+pas qu'il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellement
+pour la guerre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vous rapporterai des bijoux français, fis-je. Car j'espère bien
+avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous,
+paraît-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en
+voit, dit-on, ornés de boucles d'oreilles.
+</p>
+<p>
+&mdash;De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vous en enverrai, déclarai-je.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez?
+</p>
+<p>
+Cela me rappela le cri du c&oelig;ur de Marguerite, dans <i>Faust</i>, lorsqu'elle
+découvre la cassette apportée par Méphistophélès:
+</p>
+<p class="quote">
+ <i>Wenn nur die Ohrring' meine wæren!</i><a href="#note-1" name="noteref-1"> <sup>1</sup></a>
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales datées
+de tous les lieux de nos victoires.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais, dit-elle, si c'est vous qui êtes tué?
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort
+glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre
+vie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oh! plus que ça, gémit-elle, jusque dans l'éternité!
+</p>
+<p>
+C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure,
+fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même
+temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je
+lui contais l'histoire de ma balafre:
+</p>
+<p>
+&mdash;Tu es un héros!
+</p>
+<p>
+Doux souvenirs! moments inoubliables!
+</p>
+<p>
+Et quand fut venu celui de la séparation et qu'après lui avoir fait
+jurer à nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre,
+j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un miel
+à mes lèvres le goût de son premier baiser sur la bouche.
+</p>
+<p>
+O ma Dorothéa!
+</p>
+<hr />
+<p>
+Il avait été décidé, pour ne pas prêter aux commentaires de la
+population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de
+paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi
+d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait à cinq pas
+de distance, portant ma valise.
+</p>
+<p>
+Le train s'annonça. Nous le vîmes paraître au déclin de la courbe. Il
+vint se ranger le long de la petite gare. Il était passablement plus
+long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe.
+Des chants sortaient des wagons de troisième.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Einsteigen!... Fertig!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours!
+</p>
+<p>
+Le train s'ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller
+de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann
+ôtait dignement sa casquette.
+</p>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0003" id="h2H_4_0003"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ II
+</h2>
+
+<p class="p2">
+Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a
+Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne
+de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie.
+</p>
+<p>
+Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la
+vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient,
+pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames
+en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de
+choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant.
+J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la
+casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes
+circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre
+ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un
+qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans
+quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous
+l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune
+idée?
+</p>
+<p>
+Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient
+deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il
+en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme
+moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un
+baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur
+présence ne souleva nulle curiosité.
+</p>
+<p>
+Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes
+montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en
+gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne
+et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les
+magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la
+foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le
+théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des
+enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin
+Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près
+complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge.
+</p>
+<p>
+J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me
+rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud.
+J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis
+cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons
+avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros
+von Pumplitz, surnommé Falstaff.
+</p>
+<p>
+A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi
+de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques
+événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne
+tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes
+voisins.
+</p>
+<p>
+Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes.
+Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions
+exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le
+gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le
+ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à
+Vienne avait reçu ses passeports.
+</p>
+<p class="quote">
+ La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la
+ Serbie, annonçait-on de Vienne à la <i>Gazette de Magdebourg</i>, a été
+ rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule
+ massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations
+ en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme.
+</p>
+<p class="quote">
+ Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute
+ la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en
+ chantant la <i>Wacht am Rhein</i>. Devant l'ambassade de Russie des cris
+ hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et
+ l'ambassade d'Angleterre.
+</p>
+<p>
+Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données,
+datant du jour même:
+</p>
+<p class="quote">
+ Berlin, 27 juillet.&mdash;S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa
+ croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à
+ Berlin.
+</p>
+<p class="quote">
+ Copenhague, 27 juillet.&mdash;Le président de la République française,
+ interrompant son voyage, a pris la décision de revenir
+ immédiatement en France.
+</p>
+<p>
+Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi?
+</p>
+<p>
+Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus
+attentivement une douzaine.
+</p>
+<p class="quote">
+ Vienne et Berlin, écrivait la <i>Neue Freie Presse</i>, mêlent
+ aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par
+ la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a
+ raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité.
+</p>
+<p class="quote">
+ Cette guerre, exposait la <i>Zeit</i>, décidera du sort de
+ l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du
+ sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie;
+ de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de
+ l'Europe, si la Russie bouge.
+</p>
+<p class="quote">
+ Les <i>Dernières Nouvelles de Munich</i> disaient:
+</p>
+<p class="quote">
+ L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son
+ origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre
+ s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe,
+ ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la
+ Duplice.
+</p>
+<p class="quote">
+ L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait la <i>Deutsche
+ Tageszeitung</i>. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit
+ préparée jusque dans ses moindres détails.
+</p>
+<p>
+Et la <i>National Zeitung</i> insistait, dirigeant plus particulièrement son
+avertissement du côté de l'Ouest:
+</p>
+<p class="quote">
+ La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant
+ d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de
+ 1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus
+ la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez
+ de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la
+ France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se
+ servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu
+ de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la
+ France. Tu l'as voulu, Georges Dandin!
+</p>
+<p>
+C'était ce qui s'appelle envoyé!
+</p>
+<p>
+La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits,
+laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles
+françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me
+parut suspect.
+</p>
+<p>
+Le <i>Daily Chronicle</i> disait:
+</p>
+<p class="quote">
+ Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas
+ en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus
+ que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par
+ l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas
+ directement intéressées dans le conflit.
+</p>
+<p>
+La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me
+semblèrent fort justes sur la situation.
+</p>
+<p class="quote">
+ L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les
+ torts, décidait le <i>Popolo Romano</i>. L'attitude de l'Autriche à
+ l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte.
+</p>
+<p>
+Et la <i>Tribuna</i>, le journal gouvernemental, commentant le voyage du
+président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait:
+</p>
+<p class="quote">
+ La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces
+ dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par
+ un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation
+ anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement
+ échoué.
+</p>
+<p>
+Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en
+déclarations catégoriques:
+</p>
+<p class="quote">
+ Pour le prolétariat allemand et international, écrivait le
+ <i>Vorwærts</i> le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il
+ arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la
+ classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix
+ entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle
+ doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière;
+ il veut une politique qui garantisse la paix.
+</p>
+<p>
+Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la
+frontière, répondait dans son organe l'<i>Humanité</i>:
+</p>
+<p class="quote">
+ Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité,
+ c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement
+ protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note
+ autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent
+ d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à
+ l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde.
+</p>
+<p>
+J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Guten Abend</i>, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg?
+</p>
+<p>
+C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je
+fréquentais la maison pendant mon année de volontariat.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de
+passage.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg?
+</p>
+<p>
+&mdash;Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son
+heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites s&oelig;urs
+grandissent.
+</p>
+<p>
+&mdash;Tant mieux, tant mieux, Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle,
+je crois?
+</p>
+<p>
+&mdash;A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là
+une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher!
+</p>
+<p>
+Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un
+litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la
+table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de
+cruchons, il demanda:
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles?
+L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la
+rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre?
+</p>
+<p>
+&mdash;Naturellement.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et la médiation des puissances?
+</p>
+<p>
+&mdash;Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera
+qu'une bouchée.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie?
+</p>
+<p>
+&mdash;La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous
+intervenons!
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, nous intervenons.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous croyez donc aussi à la guerre européenne?
+</p>
+<p>
+&mdash;J'y crois aussi.
+</p>
+<p>
+&mdash;Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.
+</p>
+<p>
+&mdash;Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix.
+Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif
+d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans
+l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait
+réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que
+tout rentre aussitôt dans l'ordre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas
+aujourd'hui à Berlin pour cela?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre
+européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la
+Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus
+qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire,
+l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester
+neutre.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne
+pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera
+nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne
+l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas
+la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne
+signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même
+quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous
+laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne
+faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne
+comprenne cela.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette
+guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive?
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes
+eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de <i>Vorwærts</i>,
+fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh
+bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre.
+</p>
+<p>
+Et comme j'avais un geste d'incrédulité:
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous verrez, affirma-t-il.
+</p>
+<p>
+Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge
+de district Obercassel continua:
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait
+trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous
+des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les
+ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut
+la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la
+Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour
+commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans
+cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le
+canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper
+sérieusement de la Chine.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis
+modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette
+colossale trilogie.
+</p>
+<p>
+Il prononçait tout cela tranquillement, l'&oelig;il doucement émerillonné, en
+ingurgitant à petits coups sa bière blonde.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous
+n'avez encore rien reçu?
+</p>
+<p>
+J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, dis-je en rougissant.
+</p>
+<p>
+&mdash;Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà
+partis.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quand?
+</p>
+<p>
+&mdash;Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous les avez vus?
+</p>
+<p>
+&mdash;Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26<sup>e</sup> régiment
+d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il
+s'est embarqué à la gare de Neustadt.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et le 183<sup>e</sup>?
+</p>
+<p>
+&mdash;Le 183<sup>e</sup>, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore
+ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183<sup>e</sup> que vous êtes
+incorporé?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de
+réserve.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant?
+</p>
+<p>
+&mdash;J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le
+conserverait dans une campagne.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la
+chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le
+porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il
+placidement.
+</p>
+<p>
+Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et
+demie.
+</p>
+<p>
+Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai
+le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si
+vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de
+Paris!
+</p>
+<hr />
+<p>
+La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon
+entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A
+tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à
+toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets
+militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les
+multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant
+d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme,
+montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du
+bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale
+étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de
+coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant
+et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient
+des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.
+</p>
+<p>
+J'aperçus tout d'abord le lieutenant K&oelig;nig, occupé à dénombrer un
+amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à
+la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train
+rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à
+lui.
+</p>
+<p>
+&mdash;Tiens, Hering! <i>Wie geht's, bester Freund?</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements.
+</p>
+<p>
+&mdash;Hein! Qui nous aurait dit aux dernières man&oelig;uvres...
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors quoi? Nous partons?
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous partons. Mais quand, <i>das weiss ich nicht</i>. Le colonel reste
+mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre?
+</p>
+<p>
+&mdash;Avant-hier.
+</p>
+<p>
+&mdash;Parfait. Avez-vous vu le capitaine?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas encore. J'arrive.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une
+demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme
+extraordinaire.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qui ça, Braumüller?
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon
+étonnement:
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active.
+</p>
+<p>
+&mdash;Le régiment n'est plus ici?
+</p>
+<p>
+&mdash;Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons
+un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+&mdash;Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces
+syllabes sonores.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira...
+c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'a-t-il de si extraordinaire?
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous verrez. A propos, fit K&oelig;nig, ce n'est pas la peine de sortir
+votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de
+campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là,
+demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins,
+un demi-bataillon.
+</p>
+<p>
+&mdash;Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième.
+</p>
+<p>
+&mdash;Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez.
+</p>
+<p>
+&mdash;Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont
+avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.
+</p>
+<p>
+Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me
+semblait un chiffre énorme.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Kanonenfutter</i>, murmura philosophiquement le lieutenant K&oelig;nig. Ah!
+les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos:
+l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent
+cinquante hommes!
+</p>
+<p>
+Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage.
+</p>
+<p>
+Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en
+travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de
+coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser
+leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des
+instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une
+prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les
+corridors.
+</p>
+<p>
+Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps.
+Vous ne vous plaindrez pas!
+</p>
+<p>
+&mdash;Le feldwebel est absent?
+</p>
+<p>
+&mdash;Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour
+les cantonnements.
+</p>
+<p>
+&mdash;Où?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'en sais rien.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quand partons-nous!
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'en sais rien.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais, savez-vous au moins si nous partons?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe
+de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous
+envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un
+casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quel remue-ménage!
+</p>
+<p>
+&mdash;Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées
+sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes.
+</p>
+<p>
+Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son
+front moite.
+</p>
+<p>
+Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le
+logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces
+donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre
+de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau
+recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or
+supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de
+service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons
+divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très
+fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau
+de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune
+serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient
+de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets,
+de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse
+et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus
+garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine
+de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour
+me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans
+l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de
+souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne
+comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de
+gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les n&oelig;uds
+de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les
+meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et
+des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement
+dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir
+jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles,
+servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies
+surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans
+toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de
+sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés
+suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y
+en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de
+sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes
+même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait
+passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son
+cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics,
+dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait
+là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant
+des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel.
+</p>
+<p>
+J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait
+déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des
+charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur
+Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et
+d'autant de pantalons.
+</p>
+<p>
+&mdash;A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de
+l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas d'un pouce, Stich.
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme
+un gant.
+</p>
+<p>
+Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet
+dans la grande glace de Schlapps.
+</p>
+<p>
+C'était le fameux uniforme <i>feldgrau</i>, dont j'avais déjà porté un
+spécimen aux man&oelig;uvres.
+</p>
+<p>
+La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux.
+Tout y était <i>feldgrau</i>, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements
+des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le
+mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en
+rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la
+tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient
+le collet et les parements.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me
+semble que ça va!
+</p>
+<p>
+&mdash;Ça va.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez
+pas à la parade, vous allez à la guerre.
+</p>
+<p>
+Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin
+d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je
+choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une
+casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau
+avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir
+jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres,
+sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois
+cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette
+avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon
+et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et
+son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de
+retour chez le feldwebel, j'y trouvai K&oelig;nig qui m'attendait.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et maintenant, <i>mein lieber</i>, allons voir le capitaine Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par
+notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon,
+en gardait l'entrée. Au passage de K&oelig;nig, l'homme rectifia la position
+et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par
+l'ordonnance.
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur le capitaine est-il là?
+</p>
+<p>
+&mdash;A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là,
+avec le vice-feldwebel Biertümpel.
+</p>
+<p>
+Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour
+principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau
+de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de
+bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque
+monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué,
+corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables
+sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et
+bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des
+joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache
+grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour
+du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates
+en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette
+figure énergique et féroce.
+</p>
+<p>
+Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main
+gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf
+daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à
+pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix
+éraillée du vice-feldwebel Biertümpel:
+</p>
+<p>
+&mdash;Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf,
+Siegfried...
+</p>
+<p>
+Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore
+plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles
+rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se
+porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent,
+roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi.
+J'en profitai pour m'annoncer:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!</i>
+</p>
+<p>
+Il aperçut en même temps K&oelig;nig qui le saluait; il lui tendit deux
+doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa
+moustache, tandis que K&oelig;nig prononçait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire
+de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au
+régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui.
+</p>
+<p>
+&mdash;Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est
+pas une raison.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est
+une indication.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Sch&oelig;n, Sch&oelig;n.</i> Voyons ses notes, Biertümpel.
+</p>
+<p>
+Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier:
+</p>
+<p>
+&mdash;Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son &oelig;il
+gris. Superbe balafre.
+</p>
+<p>
+&mdash;S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en
+lui présentant la feuille qui me concernait.
+</p>
+<p>
+Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! voyons... <i>Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering</i>, c'est bien
+ça... octobre 1912... <i>stimmt</i>... Tenue, bonne; instruction militaire
+bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort
+sur la baïonnette? <i>Teufel!</i> voilà qui est mauvais, monsieur Hering,
+voilà qui est très mauvais! La baïonnette, <i>Donnerwetter!</i> c'est
+capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur
+la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la
+suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous
+avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; <i>Sch&oelig;n</i>. Vous avez
+été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard
+sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen
+d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très
+bien; ce n'est pas mal... Mais, <i>Donnerwetter!</i> il y a encore quelque
+chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...
+</p>
+<p>
+Il engoula une ample rasade, puis continua:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Donnerwetter!</i> dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me
+satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix
+assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela,
+monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. <i>Donnerwetter!</i>
+que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le
+plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans
+les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas man&oelig;uvrer proprement
+sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un
+zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après
+moi: Hourrah!
+</p>
+<p>
+Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai
+avec un souffle que je ne me connaissais pas:
+</p>
+<p>
+&mdash;Hourrah!
+</p>
+<p>
+&mdash;Hourrah! nom de Dieu! hourrah!
+</p>
+<p>
+&mdash;Hourrah!
+</p>
+<p>
+&mdash;Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur
+Hering.
+</p>
+<p>
+Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais
+je n'en répondis pas moins avec subordination:
+</p>
+<p>
+&mdash;J'en boirai davantage, monsieur le capitaine.
+</p>
+<p>
+Le lieutenant K&oelig;nig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que
+l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de
+la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des
+conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire
+foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation
+de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce
+Karl Hering est plusieurs fois millionnaire.
+</p>
+<p>
+Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine
+Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra
+aussi aimablement qu'il lui était possible:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille.
+Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça,
+<i>Sacrament!</i> et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement.
+</p>
+<p>
+Et se levant solennellement de derrière son bureau,&mdash;sa stature me parut
+énorme,&mdash;il prononça en faisant le salut militaire:
+</p>
+<p>
+&mdash;Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté
+l'Empereur?
+</p>
+<p>
+Je répondis d'un ton pénétré:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je le suis, monsieur le capitaine.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pour la patrie allemande?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je le suis, monsieur le capitaine.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pour votre capitaine?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je le suis, monsieur le capitaine.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu
+l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors
+de la dernière man&oelig;uvre impériale. Je ne puis vous donner de
+demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous
+commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et
+maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la
+baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande!
+</p>
+<p>
+L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et
+partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel
+reprenait d'une voix rauque:
+</p>
+<p>
+&mdash;Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius...
+</p>
+<hr />
+<p>
+K&oelig;nig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour
+vous.
+</p>
+<p>
+&mdash;Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant!
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vous répète que vous avez fait bonne impression.
+</p>
+<p>
+Je compris alors la tactique de K&oelig;nig et pourquoi il avait tenu à
+assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le
+sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le
+remerciai vivement de son amitié.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper.
+Voulez-vous que nous allions au casino!
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce serait avec plaisir, fit K&oelig;nig, mais depuis trois jours, mon cher,
+nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont
+le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle
+d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre.
+</p>
+<p>
+En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes
+hommes.
+</p>
+<p>
+&mdash;Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier.
+</p>
+<p>
+Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipitèrent chacun
+devant son armoire et s'immobilisèrent dans la position de front, les
+mains au pantalon.
+</p>
+<p>
+&mdash;Combien d'hommes dans cette chambrée? interrogea K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+&mdash;A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt
+hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq en
+supplément.
+</p>
+<p>
+La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe,
+contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être
+étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque
+armoire servait pour deux hommes.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quel est le rôle de service pour demain? demanda K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+&mdash;A vos ordres, monsieur le lieutenant.
+</p>
+<p>
+L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée,
+placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix
+sonore:
+</p>
+<p>
+&mdash;A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de
+chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six
+heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept
+heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf
+heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen
+médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie,
+dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue
+de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de
+régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures,
+soupe.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Trefflich?</i> fit K&oelig;nig au terme de cette lecture laborieuse. Voici
+monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre
+groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le
+capitaine n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe
+cinq.
+</p>
+<p>
+Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste
+pour le salut militaire.
+</p>
+<p>
+Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires
+Schnupf, Maurer et Vogelfænger, et les saluai par leurs noms. Il me
+sembla que mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les
+commander un sous-officier professionnel.
+</p>
+<p>
+Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme
+qui paraissait provenir des abords de l'escalier K.
+</p>
+<p>
+&mdash;Que diable est-ce là? fit K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+Nous nous portâmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous
+approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une
+bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les
+échos en remplissaient le corridor où s'attroupaient déjà des têtes
+curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir:
+«Salauds! tas d'idiots! cochons!...»
+</p>
+<p>
+&mdash;Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait
+K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle
+singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes
+complètement terrorisés et dont deux, le visage tuméfié, saignaient
+lamentablement du nez sur des seaux, se démenait une sorte de fou
+furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont
+les yeux apoplectiques, la face vermillonnée et la bouche écumante
+présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bougres de salauds! vociférait-il inlassablement... Bougres de
+salauds! fils de truies thuringiennes!...
+</p>
+<p>
+Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un
+malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il
+pouvait, encaissait stoïquement les coups.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te l'enfoncer
+dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon!
+En veux-tu encore, <i>verdammter Halunke</i>?... Tiens! tiens!...
+</p>
+<p>
+Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne
+du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de
+sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges péchaient le
+pourtour des yeux.
+</p>
+<p>
+&mdash;Tiens, <i>Hundsfott</i>!... Tiens, charogne!
+</p>
+<p>
+Celui qui sévissait d'un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était
+autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
+le plus redouté des gradés de la compagnie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit K&oelig;nig d'une voix
+blanche, j'aurai à vous dire deux mots.
+</p>
+<p>
+Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperçut alors de la présence du lieutenant.
+Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main à son calot et
+répondit:
+</p>
+<p>
+&mdash;A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce
+sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée
+est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces
+sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit à l'ordonnance!... C'est une
+véritable écurie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en
+se jetant à coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous côtés
+les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est
+Rohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le
+ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de
+discipline!... Quant à toi, <i>ausgespucktes Biest</i>! fit-il en revenant
+sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient...
+Empoche ça, ordure!
+</p>
+<p>
+Et détachant son sabre-baïonnette, qu'il leva à deux mains par le
+fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de
+Sa Majesté, qui s'abattit sur les genoux en soufflant.
+</p>
+<p>
+Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez
+dégoûtés. Quelques instants après, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le
+palier de l'escalier K.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit K&oelig;nig, mais je
+trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement.
+</p>
+<p>
+Wacht-am-Rhein partit d'un éclat de rire et répliqua:
+</p>
+<p>
+&mdash;Si ça n'est que ça, monsieur K&oelig;nig, remettez-vous. Avec ces
+pachydermes-là, il n'y a jamais de casse, et il faut ça pour les
+dresser. Ce n'est pas votre système, je sais mais c'est le mien. C'est
+aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrière. Vous êtes
+lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier
+et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non
+autrement: à la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes
+ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats
+prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause,
+j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'en doute pas, fit K&oelig;nig. Au reste, là n'est pas la question. Ce
+que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitez vos
+hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu
+des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la
+caserne? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un
+demi-kilomètre à la ronde!
+</p>
+<p>
+&mdash;Un demi-kilomètre!... Vous exagérez, monsieur K&oelig;nig. La voix de mes
+hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de
+fermer la gueule quand je les étrille! Ce serait de la cruauté.
+D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on
+n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, <i>Herr
+Leutnant</i> on n'entend rien.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est possible, dit K&oelig;nig, mais enfin, il y a des ordres.
+Contenez-vous.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ferai ce que je pourrai, monsieur K&oelig;nig, mais je ne garantis rien.
+Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service,
+sacré mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous
+aviez à me dire?
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est tout.
+</p>
+<p>
+&mdash;A vos ordres, <i>Herr Leutnant</i>.
+</p>
+<p>
+Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'éloigna dans le
+corridor.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quelle brute! s'écria K&oelig;nig, tandis que nous descendions vers la
+cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à faire. Ces gens sont nos
+maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de
+discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et
+nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent... Je
+sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples...
+Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis,
+ajouta-t-il à voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalité
+de sous-officiers!...
+</p>
+<hr />
+<p>
+La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes.
+Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai
+immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la
+permission de rester dans la salle, ce qui me fut accordé d'un signe de
+tête. Nous prîmes place, K&oelig;nig et moi, en compagnie du lieutenant
+Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la
+dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel était
+d'ailleurs beaucoup moins sympathique que K&oelig;nig; il cultivait le genre
+<i>schneidig</i>; mais dans sa figure couturée, auprès de laquelle ma balafre
+ne devait paraître qu'une modeste écorchure, luisaient des yeux fauves
+qui ne manquaient pas d'intelligence.
+</p>
+<p>
+L'ordonnance servit la bière.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Prost!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Prost!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Prost!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Prost!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous sommes prêts, archi-prêts, déclarait Schimmel. Pourvu que cette
+fois-ci soit la bonne! Vont-ils se décider, à Berlin?
+</p>
+<p>
+Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait
+pas son assurance.
+</p>
+<p>
+&mdash;Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!...
+Vraiment, ce sera drôle!... Croyez-m'en, K&oelig;nig. Et ce que je connais
+n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation
+en pays ennemi.
+</p>
+<p>
+&mdash;La ligne de leurs forteresses est solide, observa K&oelig;nig. Il faudra
+sans doute de grands sacrifices...
+</p>
+<p>
+&mdash;Les hommes sont là pour ça.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui
+se piquait de stratégie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains
+d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les
+Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a
+d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre
+avancement risque d'en être singulièrement compromis.
+</p>
+<p>
+Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations
+flottaient sur le même thème. Du roulis des voix, des verres et des
+fourchettes émergeaient des mots plus fortement prononcés: aéroplanes,
+poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs,
+coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait
+une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ailleurs
+déferlaient des rumeurs politiques, où les noms de <i>Serbien</i> et de
+<i>Russland</i> s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de
+fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Bückling brandissant avec
+agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le
+cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une démonstration
+qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui
+mangeaient ou se répondaient crêtait vivement le bleu foncé des tuniques
+et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des
+uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte
+odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les
+fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de
+sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de
+Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée.
+</p>
+<p>
+&mdash;Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda K&oelig;nig en consultant le
+menu. Messieurs, on nous offre des côtelettes de porc à la sauce
+bordelaise, du b&oelig;uf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur,
+des tournedos portugaise...
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est une honte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien
+de mots étrangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine,
+notamment, c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas
+d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand
+purgera-t-on nos menus de ces vocables français qui les déshonorent?
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous avez raison, fit K&oelig;nig en riant. Mais comment, par exemple,
+remplaceriez-vous le mot «Kotelett»?
+</p>
+<p>
+&mdash;Par le mot bien allemand de <i>Rippe</i>. Une côtelette de porc, c'est une
+<i>Schweinsrippe</i>.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et la sauce bordelaise?
+</p>
+<p>
+&mdash;Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge.
+Nous dirons donc <i>Rotweinsauce</i>.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! pardon, vous laissez le mot <i>Sauce</i>!
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est juste. Alors <i>Rotweintunke</i> ou <i>Rotweinbeiguss</i>.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bravo! applaudîmes-nous.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et le b&oelig;uf à la mode? demanda K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+&mdash;Le b&oelig;uf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de <i>Sauerbraten</i>?
+</p>
+<p>
+&mdash;Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en
+tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau?
+</p>
+<p>
+Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ravagée puis accoucha:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Brauneingemachtes Kalbfleisch.</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;Un peu pénible, jugea K&oelig;nig, mais on peut l'accepter.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succès, je
+vous proposerai ceci: <i>Huhn mit Edelpilzbeiguss</i>. Voilà qui me semble
+réussi.
+</p>
+<p>
+&mdash;Réussi indiscutablement, approuva Helmuth.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus
+difficile! avoua Schimmel embarrassé.
+</p>
+<p>
+Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot «portugaise» contenait
+tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai
+cependant: <i>Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen</i>, et j'eus le
+plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et voilà, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voilà à quoi nos
+Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur
+temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques.
+</p>
+<p>
+&mdash;Fort bien, fit K&oelig;nig en reprenant le menu qui avait passé de main en
+main, mais il s'agit pour le moment de décider ce que nous allons
+commander. Sera-ce des <i>Schweinsrippen mit Rotweinbeiguss</i>, du
+<i>brauneingemachtes Kalbfleisch</i> ou des
+<i>Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen</i>?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à
+l'allemande.
+</p>
+<p>
+&mdash;Moi aussi, dit K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+&mdash;Moi de même, fit Helmuth.
+</p>
+<p>
+Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bientôt une magnifique
+choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de
+Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais
+qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique,
+moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux points de
+vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me
+place qu'au point de vue militaire; mais là je sais bien une chose,
+c'est que jamais l'Allemagne n'a été plus prête; et j'en sais bien une
+autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du
+côté russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le <i>Militær
+Wochenblatt</i>; mais Poppe, qui l'a pratiquée, déclare qu'elle est encore
+moins prête que la France. Alors, que risquons-nous?
+</p>
+<p>
+&mdash;Rien, c'est bien clair, dit Helmuth.
+</p>
+<p>
+&mdash;Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa
+choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si
+je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire
+d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation.
+</p>
+<p>
+&mdash;Votre avis, demanda K&oelig;nig, est que notre aviation est maintenant
+supérieure à l'aviation française?
+</p>
+<p>
+&mdash;Très supérieure.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je parle des aéroplanes, non des dirigeables.
+</p>
+<p>
+&mdash;J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils
+exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce
+soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Ganz richtig</i>, approuva Helmuth.
+</p>
+<p>
+&mdash;Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En
+tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez
+aussi bien que moi, K&oelig;nig. Notre cavalerie, magnifique. Notre
+artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre
+génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au
+point. Il n'y a plus qu'à marcher.
+</p>
+<p>
+A l'ouïe de ces propos réconfortants, mon jeune c&oelig;ur d'Allemand se
+soulevait d'enthousiasme et se délectait d'espérance. Je voyais nos
+innombrables troupes franchir victorieusement la frontière et se
+répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les régiments
+s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles bétonnées
+sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les
+villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy,
+l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses
+palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées
+envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le
+Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons
+succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait
+la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer
+et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts
+crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade
+effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour
+Eiffel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur
+le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inextinguiblement des bondes de
+l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des
+amas de ruines fumantes.
+</p>
+<p>
+Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant
+moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet
+avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être
+acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée
+de l'Ouest, notre fier Kronprinz à sa tête, dans la capitale française
+abattue. J'entendais les puissants appels du <i>Deutschland, Deutschland
+über alles</i> rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place
+de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait.
+Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire
+franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se
+soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de
+prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques
+semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes
+germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé; la Provence
+huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant,
+un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers,
+découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que
+leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient
+le vent brûlant de l'Afrique.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quelle gloire! murmurai-je, emporté par mon rêve.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et surtout, dit K&oelig;nig, dont la pensée semblait avoir pris un cours
+semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos
+m&oelig;urs, nos arts, notre science affirmant leur suprématie; notre langue
+et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines: nos qualités
+nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur: l'ordre,
+la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et
+le respect de la parole jurée; notre bonne foi et notre fidélité
+germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin,
+tout l'univers s'élevant à la culture allemande, qui n'est autre,
+messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture
+elle-même.
+</p>
+<p>
+Schimmel avait suivi ce petit discours d'un &oelig;il ironique.
+</p>
+<p>
+&mdash;Tout cela, dit-il, mon cher K&oelig;nig, est fort beau: mais c'est de
+l'idéalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de
+concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans
+quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France.
+Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de
+toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du
+guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente
+convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles
+richesses!... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et
+tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en
+doute pas, mon cher K&oelig;nig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez
+cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des
+soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de
+compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en
+France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me
+battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Après quoi, je
+m'en f... et je laisse la place aux professeurs... <i>Prosit!</i>
+</p>
+<p>
+Peu à peu Schimmel avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son
+couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de sonores hourras
+partirent des tables voisines.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bravo!... <i>Hoch</i> Schimmel!... Voilà qui est parler! criait-on de
+divers côtés.
+</p>
+<p>
+Le premier-lieutenant Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main,
+et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement
+joyeux.
+</p>
+<p>
+Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés,
+que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von
+Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se
+leva.
+</p>
+<p>
+C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet et rose, sans un
+poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'épervier.
+Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la
+torsade à deux brins aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les
+jambes arquées par l'exercice du cheval, il avait l'air tout à la fois
+burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait
+un colosse.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place.
+</p>
+<p>
+Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous n'êtes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit,
+messieurs... Vous regrettez votre casino...
+</p>
+<p>
+&mdash;D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de
+sous-officiers nous font ici à côté un sabbat... <i>Potztausend!</i>
+</p>
+<p>
+Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les
+sous-officiers du régiment, qui avaient leur cantine dans la salle
+voisine, ne se gênaient guère pour procéder à leur vacarme habituel,
+dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les éclats et
+le grossier tintamarre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme
+à la guerre!
+</p>
+<p>
+A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des
+assistants. Des officiers se précipitaient:
+</p>
+<p>
+&mdash;La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?...
+Est-ce la guerre?...
+</p>
+<p>
+Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au
+plafond ses bras courts.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas
+dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y prendre garde,
+dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas
+d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que
+j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je
+vous en supplie...
+</p>
+<p>
+&mdash;Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le
+major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait
+rien.
+</p>
+<p>
+Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût
+quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment il ne sût rien,
+le résultat en était le même et la conséquence identique: la patience.
+</p>
+<p>
+Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la
+rencontre du major qui s'avançait vers notre table et de me présenter à
+lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa plusieurs questions et me
+demanda des nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas
+d'impressionner le capitaine Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Gewiss</i>, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune
+gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le
+cinquième groupe de la troisième section.
+</p>
+<p>
+&mdash;Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le
+major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous
+octroyer le porte-épée.
+</p>
+<p>
+Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant K&oelig;nig avait été
+chargé.
+</p>
+<p>
+&mdash;Tout est en règle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'à
+enlever.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en
+explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très
+satisfait...
+</p>
+<p>
+Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se
+dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances
+accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, commanda
+un punch.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas
+le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les
+supérieurs sont en ville, au Fürstenhof, au Theatergarten ou chez le
+général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir.
+</p>
+<p>
+Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Très content de moi-même
+et des égards que je m'étais vu témoigner, heureux de me trouver dans
+cette atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers
+distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente, en
+attendant tranquillement les événements. Je m'enquérais de ce qu'étaient
+devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus,
+l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le
+baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg
+était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé
+sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour
+le bataillon de dépôt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui
+avait raté l'examen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que
+m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur
+l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine.
+Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous.
+</p>
+<p>
+Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien
+loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je
+n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme
+Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la
+casquette orange du corps d'étudiants de Teutonia.
+</p>
+<p>
+Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante où la forte voix du
+capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante,
+la fumée des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le
+scintillement des liqueurs conféraient de plus en plus à cette réunion
+le caractère d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de
+la salle des sous-officiers, gonflé d'échos de disputes et de
+braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un
+officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme.
+Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait
+reconnaître que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait:
+</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p> <i>Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!</i> </p>
+<p> <i>Wer will des Stromes Hüter sein?</i> </p>
+<p> <i>Lieb Vaterland, magst ruhig sein:</i> </p>
+<p> <i>Fest steht und treu die Wacht am Rhein!</i> </p>
+</div>
+</div>
+
+<p>
+Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des
+officiers reprenait le dessus.
+</p>
+<p>
+Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à
+se brouiller, mes yeux à se fermer; je ne les maintenais ouverts qu'à la
+force d'une volonté fléchissante.
+</p>
+<p class="quote">
+ <i>Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein...</i>
+</p>
+<p>
+Le beuglement de Wacht-am-Rhein me réveillait en sursaut.
+</p>
+<p>
+&mdash;Allons, Hering!... Moi, fit K&oelig;nig, je vais me coucher. Demain réveil à
+quatre heures et demie!
+</p>
+<p>
+Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais.
+</p>
+<p class="quote">
+Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé
+aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais
+avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies
+de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de
+la caserne endormie, me parvenait encore, par la fenêtre entr'ouverte,
+une lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le
+refrain belliqueux:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Fest steht und treu die Wacht am Rhein</i>,</p>
+<p><i>Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!...</i></p>
+</div></div>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0004" id="h2H_4_0004"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ III
+</h2>
+
+<p class="p2">
+A quatre heures et demie, une diane aigrelette me réveilla. Je sautai
+hors de mon lit. A cinq heures précises, j'entrais dans la chambrée 35
+pour inspecter mes hommes.
+</p>
+<p>
+Tout y était prêt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes,
+dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze réservistes des
+trois classes précédentes.
+</p>
+<p>
+Chacun d'eux me présenta sa double paire de chaussures: les bottes en
+cuir fauve et les brodequins à lacets. J'en vérifiai la condition,
+m'assurai de leur état de neuf et de leur appropriation aux pieds
+auxquels elles étaient destinées. Puis j'examinai les accessoires: la
+brosse à décrotter, la brosse à cirage, le tube de cire, la botte à
+graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que
+chacun en possédait la collection.
+</p>
+<p>
+La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes
+allèrent ensuite déjeuner, et je les retrouvai dans la salle
+d'exercice, où avait lieu l'inspection d'armes, à laquelle je fus
+moi-même soumis.
+</p>
+<p>
+A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des
+paquetages. Chaque sac fut ouvert, vidé, refait, bouclé, pesé, il y
+avait de quoi s'étonner à tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait
+un bourgeron de coutil, un caleçon et une chemise de rechange, un bonnet
+de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux
+mouchoirs, une brosse à habits, une brosse à fusil, une brosse à dents,
+une brosse à cheveux, un pain de savon avec sa boîte, un peigne, un
+miroir, une paire de ciseaux, un dé, du fil noir, du fil blanc, des
+aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un nécessaire d'armes
+avec étoupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac
+s'enroulait la capote et derrière s'appliquait la marmite. Le tout
+pesait onze kilos. L'équipement comportait en outre une musette à vivres
+pouvant tenir deux rations, un bidon coiffé de son gobelet, le ceinturon
+de cuir fauve et les trois cartouchières. Ainsi harnaché, l'homme était
+complet.
+</p>
+<p>
+L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activité dans
+les chambrées. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hélés de
+droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant
+hâtivement note de ce qui était défectueux ou manquait, leurs bras et
+leurs paniers chargés d'objets de fourniment et les yeux hors de la
+tête. Méthodique et inquisiteur, Schimmel procédait à la visite
+successive des groupes de sa section. Ses observations étaient brèves
+et cinglantes. Du premier coup d'&oelig;il il jaugeait une escouade et son
+flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'était pas au point.
+Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute
+latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait
+prendre en faute. J'eus la chance d'échapper à cette courte honte: mes
+hommes se présentèrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait
+pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du
+côté de Wacht-am-Rhein ça chauffait.
+</p>
+<p>
+Aussi, quand, à onze heures, nos trois sections se trouvèrent rangées le
+long de trois côtés de la cour de l'intendance, en ordre serré, sur deux
+rangs à quatre-vingts centimètres, les vingt-six sous-officiers, les
+cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files,
+la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout équipée de neuf, brossée,
+rasée, astiquée, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au
+commandement de «Garde à vous!» mugi par le capitaine et sur deux
+roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrèrent,
+s'immobilisèrent, le bras collé à l'arme, le regard fixe et le nez
+roide, nous comprîmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf,
+présentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une armée de soldats
+de plomb sortis correctement de leur boîte, avait l'air de lui
+dire:&mdash;Est-ce joli, ça, <i>Donnerwetter!</i> est-ce propre, est-ce dressé!
+</p>
+<p>
+A mon grand étonnement, il n'y eut pas de man&oelig;uvre, pas le moindre
+mouvement d'arme ou de marche. Assistés du premier-lieutenant Poppe et
+du vice-feldwebel Biertümpel, les deux officiers passèrent lentement le
+long de la ligne, s'arrêtant tous les quatre ou cinq pas pour vérifier
+un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchière, discutant
+longuement à voix basse sur un détail d'équipement, la ternissure d'un
+bouton ou la pression d'une courroie. C'était bien une revue, au sens
+précis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils
+faisaient sortir un homme du rang.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu?
+</p>
+<p>
+&mdash;Bohnenstengel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour!
+</p>
+<p>
+Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le
+mesurer de droite et de gauche, de biais et d'équerre, et supputer
+l'équilibre de son ajustement.
+</p>
+<p>
+&mdash;Trois centimètres de déviation pour le sac, deux pour le ceinturon!
+annonçait Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de
+tir à genou, de tir accroupi, de tir couché; on lui donnait l'ordre de
+mettre le havresac à terre, de le déboucler, d'en extraire la boîte à
+graisse ou la brosse à dents, de le reboucler et de le réendosser, le
+tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute
+son énergie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomètre en main, le
+capitaine Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un
+doigt sa moustache.
+</p>
+<p>
+On termina par une inspection détaillée des sous-officiers et des
+quatre musiciens. Il était midi trente-cinq quand retentit le
+commandement libératoire: «Rompez!» Pour la première fois de ma vie
+militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Je retrouvai à la cantine la société de la veille, beaucoup augmentée,
+car tout le monde était présent. Faute de place, plusieurs officiers
+mangeaient debout. Le major von Putz lui-même était là, ventripotent et
+très excité, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la
+cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour
+principale.
+</p>
+<p>
+&mdash;Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu
+un bataillon pareil. Il me semblait que j'étais général de brigade!
+</p>
+<p>
+Je m'informai des nouvelles. La matinée avait été si occupée que
+personne n'avait encore lu les journaux. K&oelig;nig, qui en détenait un, le
+dévorait en même temps que son ragoût de porc, ou, pour parler comme
+Schimmel, son <i>eingemachtes Schweinfleisch</i>.
+</p>
+<p>
+&mdash;Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de régler le
+conflit dans une conférence. L'Italie veut une médiation des quatre
+puissances non intéressées: Italie, Grande-Bretagne, France et
+Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Verdammter Schwindel!</i> bougonna Schimmel, nos diplomates ne f.....
+donc rien?...
+</p>
+<p>
+En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je
+fus charmé de voir paraître à mes yeux l'objet choyé d'une diplomatie
+princière, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue.
+</p>
+<p>
+Je dois expliquer que j'étais devenu son «cher ami» pour lui avoir prêté
+souventes fois de l'argent, ce dont je n'étais pas peu fier, et ces
+emprunts réitérés du noble Hildebrand à ma bourse étaient même, à ma
+connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il eût jamais
+données.
+</p>
+<p>
+&mdash;Cher ami... khrr, khrr... je suis enchanté...
+</p>
+<p>
+Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois
+paroles sans les interrompre d'une sorte de râclement de la gorge, très
+aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez près le jurement
+d'un chat en colère. Ses quatre poils de moustache hérissés et ses yeux
+verts changeants achevaient de lui conférer sa ressemblance avec ce
+félin.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je suis enchanté... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai passé
+brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon
+grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass.
+</p>
+<p>
+&mdash;Très heureux... tous mes compliments, cher baron.
+</p>
+<p>
+&mdash;Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte épée pour dans
+quinze jours?
+</p>
+<p>
+&mdash;Vraiment?
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la
+guerre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Sapristi!... Et vous croyez à la guerre?
+</p>
+<p>
+&mdash;Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! ah! voyons? s'écrièrent K&oelig;nig et Schimmel intéressés.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre
+éclatera... dans quatre jours. Elle nous sera déclarée... khrr, khrr..
+par la Russie. Vingt-quatre heures après... khrr, khrr... nous
+envahissons la France.
+</p>
+<p>
+&mdash;Par où? demanda Schimmel.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est le secret... khrr... du grand État-major. Mais je consens...
+khrr, khrr... à le trahir pour vous. Sachez donc, <i>meine Herren</i>, que
+tandis que nous portons trois armées sur la frontière... nous en jetons
+quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est impossible, déclara K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach. Quatre armées. Le Rhin franchi sur vingt points à la
+fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvètes... khrr, khrr... et
+les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est à nous. Zurich, Berne,
+Fribourg occupés... khrr... Lausanne emporté... khrr... Genève
+pulvérisé... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, vallées du
+Jura, nous débordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besançon,
+Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges détruits...
+khrr... la France coupée en deux... khrr, khrr... Pendant que nous
+tenons la ligne de la Loire, l'armée de Metz rompt la digue de Verdun...
+khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons
+une armée sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En
+deux mois, la France annihilée est réduite à se rendre... khrr, khrr...
+Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons
+l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, <i>meine Herren</i>, le plan
+du grand État-major... khrr, khrr, khrr...
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous êtes fou! s'écria K&oelig;nig qui avait suivi ce développement avec une
+impatience marquée. Tout ce beau plan pèche par la base. La Suisse est
+un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la
+neutralité a été reconnue par l'Europe.
+</p>
+<p>
+Démonté par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource
+que d'arguer de son ignorance.
+</p>
+<p>
+&mdash;Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me
+l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirmé...
+</p>
+<p>
+&mdash;On vous en a conté, mon bon. La neutralité helvétique est inviolable
+et constitue pour nos armées un obstacle beaucoup plus infranchissable
+que celui des forteresses françaises. Nous ne pouvons passer par la
+Suisse.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce ne serait pourtant pas si bête, murmura Schimmel pensif.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce ne serait pas si bête évidemment, dit K&oelig;nig, mais ce serait
+déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force,
+c'est notre droit.
+</p>
+<p>
+&mdash;Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le
+droit?
+</p>
+<p>
+&mdash;Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a
+pas à le respecter, répliqua K&oelig;nig avec irritation. Bismarck entendait
+que là où le droit n'existe pas ou est contestable, la force le crée, ce
+que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine...
+</p>
+<p>
+&mdash;La force était de notre côté, fit Schimmel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, reprit K&oelig;nig. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La
+France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la
+reconquérions par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement
+d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'état de neutralité
+permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseillé, même dans
+un intérêt stratégique éminent, la violation du territoire suisse.
+</p>
+<p>
+La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les «khrr, khrr»
+du baron et les «parfaitement», «très juste» de Max Helmuth, lequel
+approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y
+compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse
+équivalait pour lui à la dignité d'officier. On parla du Danemark, du
+Hanovre, du partage de la Pologne et l'on fût remonté aux invasions des
+Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en
+révolution toute l'assemblée des dîneurs.
+</p>
+<p>
+Nous étions justement en train de partager la Pologne en même temps
+qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant
+du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout
+essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue
+sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et
+suspendre toutes les fourchettes.
+</p>
+<p>
+&mdash;Messieurs, j'arrive... bégayait-il, j'arrive des bureaux de la
+<i>Gazette de Mag... de Magdebourg</i>. On vient de recevoir... une dépêche.
+J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire.
+</p>
+<p>
+Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore
+quelques instants, puis commença d'une voix à peine moins haletante:
+</p>
+<p>
+&mdash;«Vienne, 28 juillet»... Messieurs, c'est une dépêche de Vienne.... «Le
+<i>Journal officiel</i> de la double monarchie publie la déclaration
+suivante... suivante, signée du ministre des Affaires Etrangères, le
+comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas
+répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avait été
+remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Bel... Belgrade, à la date
+du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la
+né... se trouve dans la nécessité...
+</p>
+<p>
+On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine
+Kaiserkopf tomba comme une bombe:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Sauf!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;«... Nécessité, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-même à la
+sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet...
+effet, à la force des armes...»
+</p>
+<p>
+Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le
+monde était debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des
+têtes, pour réclamer le silence, car il n'avait pas fini.
+</p>
+<p>
+&mdash;Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la déclaration
+impériale... périale et royale. Écoutez.
+</p>
+<p>
+Il prononça d'une voix forte:
+</p>
+<p>
+&mdash;«L'Autriche Hongrie... se considère donc, de ce moment, en état de
+guerre avec la Serbie.»
+</p>
+<p>
+Ce fut du délire. Des casquettes volèrent. On monta sur les tables. Les
+<i>hoch!</i>, les <i>heil!</i>, les <i>hurra!</i> ne cessaient pas. Les majors
+s'étaient précipités vers l'adjudant pour relire la bienheureuse
+dépêche. Kaiserkopf hurlait comme un démon. Des officiers dansaient,
+d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle,
+gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue
+multicolore d'une frénésie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres.
+</p>
+<p>
+&mdash;Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait éperdument Hildebrand von
+Waldkatzenbach.
+</p>
+<p>
+Et tout à coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines
+jaillit, éclata en une harmonie énorme, terrible et mystique le choral
+exaltant du <i>Deutschland, Deutschland über alles</i>, dont la mélodie n'est
+autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une
+minute inoubliable!...
+</p>
+<hr />
+<p>
+Aussi, je laisse à penser quelle gravité, quel enthousiasme signalèrent,
+une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent
+l'arrivée du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble
+marquèrent les mouvements et les présentations d'arme. Du haut en bas,
+la grande nouvelle avait filtré, des officiers aux feldwebels, de
+ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple
+annonce qu'une déclaration de guerre avait été faite quelque part en
+Europe transformait déjà l'atmosphère et nous jetait en pleine fièvre
+belliqueuse. Chacun avait maintenant revêtu l'uniforme de guerre,
+jusqu'au major von Nippenburg, qui présentait son bataillon au colonel
+von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant
+Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel
+spectacle! Entre ses favoris à l'autrichienne et sous ses lunettes d'or,
+le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogné comme une taupe,
+dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz
+avait été superbe, la nôtre, on peut le dire, fut incomparable.
+</p>
+<p>
+Mais ce fut bien autre chose, à quatre heures, quand les trois
+bataillons se trouvèrent réunis. Il semblait que la cour principale, de
+dimensions pourtant colossales, fût trop petite pour contenir cette
+masse d'hommes. Assemblés par colonnes de sections, les douze
+compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les
+serre-files, chacune derrière son capitaine à cheval, les lieutenants
+chefs de section à droite, les gradés d'aile gauche à gauche, les
+drapeaux à la droite des troisièmes compagnies avec leurs cravates aux
+couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde,
+construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbelé de pointes de
+casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume I<sup>er</sup>
+paraissait ordonner la revue du geste de son sabre levé.
+</p>
+<p>
+Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil
+oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine
+d'état-major Morgenstein, qui remplaçait au commandement du troisième
+bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, évoluaient de-ci de-là,
+au pas souple de leurs bêtes, se joignaient, se séparaient, se
+retrouvaient de nouveau, traçant des figures de quadrille comme dans une
+piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crépita au corps
+de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se
+porta à la rencontre d'un groupe d'officiers généraux qui faisaient leur
+entrée par la petite porte de la caserne. Je reconnus le général-major
+von Morlach, qui commandait notre brigade, le général-lieutenant von
+Zillisheim, commandant la division, le général de la cavalerie von
+Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un
+colonel et un lieutenant-colonel d'état major et deux ou trois officiers
+d'ordonnance. Tous étaient à pied et en petite tenue. L'épée à la main,
+penché sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint
+avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs
+éperons et de leurs dards de sabres, du côté de Guillaume I<sup>er</sup>, la
+galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les
+cornets sonnèrent et les chefs de bataillons crièrent de tous leurs
+poumons:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Præsentiert's Gewehr!..... Præsentiert's..... Gewehr!</i>
+</p>
+<p>
+Comme un immense mécanisme d'horlogerie, le mouvement se déclencha,
+raide, dans le bruissement des manches de tunique ployées et des biceps
+saillis.
+</p>
+<p>
+Nous restâmes ainsi cinq minutes. Les généraux faisaient avec lenteur le
+tour de Guillaume I<sup>er</sup>, plongeant voluptueusement leurs yeux âpres dans
+cette haie profonde de fusils.
+</p>
+<p>
+Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurlé par les trois chefs:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Gewehr... ab!</i>
+</p>
+<p>
+Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de
+tonnerre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Taratata!... taratata!... trompetèrent de nouveau les cornets.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Seitengewehr... auf!</i>
+</p>
+<p>
+Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'eût
+aiguisée un titan, et les baïonnettes jaillirent.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Das Gewehr... über!</i>
+</p>
+<p>
+La forêt métallique se dressa. Elle perça la nappe du soleil déclinant
+qui la fit étinceler de toutes ses pointes.
+</p>
+<p>
+Une force surhumaine émanait de cet ensemble massif. Le poids en
+semblait décuplé par l'espace restreint où elle se tassait. J'en étais
+ému, tremblant jusqu'aux moelles. Même aux grandes man&oelig;uvres, je n'avais
+rien éprouvé de pareil.
+</p>
+<p>
+Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le
+terrible &oelig;il gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait
+maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrière énorme de son
+cheval, la mince ligne de l'épée dépassant légèrement la patte de
+l'épaule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonné,
+du gant impérieux du colonel von Steinitz, d'exécuter la moindre
+évolution. Mettant pied à terre, le colonel rejoignit les généraux et
+leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le
+bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour
+des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur
+leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de
+fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du régiment
+elle-même, groupée dans un angle, toute gonflée de ses bombardons, de
+ses trombones, de ses ophicléides, épauletée de ses nids d'hirondelles,
+avec son stabshoboïst, ses neuf musiciens sous-officiers et son
+tambour-maître armé de sa canne enrubannée à pomme d'argent, s'abstint
+de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares.
+</p>
+<p>
+Leur promenade terminée, notre surprise ne fut pas moindre de voir les
+généraux s'engager mystérieusement dans l'escalier qui montait chez le
+colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, après
+avoir commandé le repos aux troupes. Nous attendîmes longtemps.
+Descendus de leurs bêtes, les capitaines avaient pris place à leur tour
+sous la statue de Guillaume I<sup>er</sup> et, tout en surveillant de l'&oelig;il leurs
+compagnies, discutaient gravement à voix basse. Les havresacs avaient
+été mis à terre et les faisceaux formés.
+</p>
+<p>
+A sept heures, on commença à faire souper les hommes. On les envoyait
+compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure
+pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour
+dépêcher un morceau.
+</p>
+<p>
+La nuit tombait quand nous vîmes reparaître les généraux. Ils s'en
+allèrent aussi sobrement qu'ils étaient venus, et nous entendîmes le
+lointain ébrouement de leurs automobiles. Nous remarquâmes alors que
+notre colonel, qui les avait reconduits à l'entrée, arborait maintenant
+l'uniforme de guerre.
+</p>
+<p>
+A dix heures, les voitures du train commencèrent à partir. Les premières
+furent celles du train régimentaire, comprenant les fourgons à bagages,
+les fourgons à vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de
+combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et
+la voiture médicale; toutes étaient à deux chevaux et sans lumières. La
+compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pièces portées
+sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine
+d'hommes.
+</p>
+<p>
+A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major
+von Putz en prit la tête.
+</p>
+<p>
+Nous vîmes la première compagnie disparaître dans le gouffre obscur de
+la grande porte; puis la seconde, puis la troisième puis la quatrième.
+Il était minuit vingt quand la dernière section eut été avalée par
+l'ombre.
+</p>
+<p>
+A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta à cheval. Le major von
+Nippenburg vint se placer à son côté et après avoir consulté sa montre,
+cria de sa voix de fausset:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Rechts um! Das Gewehr... über!... Marsch!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Marsch!... Marsch!...</i> répétèrent les lieutenants.
+</p>
+<p>
+Et nous nous trouvâmes noyés dans l'obscurité et dans l'air soudain plus
+pur de l'extérieur, tandis que retentissait derrière nous le «<i>Gewehr...
+über... Marsch!... Marsch!</i>» de la sixième compagnie du capitaine
+Tintenfass.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Par des rues désertes et à peine éclairées nous fûmes dirigés sur la
+gare de Neustadt. Les abords en étaient gardés par des sentinelles
+prises dans notre quatrième bataillon, qui restait au dépôt. Sur le quai
+d'embarquement, nous retrouvâmes, enveloppés dans leurs manteaux, le
+colonel von Steinitz et les généraux de l'après-midi. Le premier
+bataillon était déjà loin.
+</p>
+<p>
+Un long train nous attendait. J'espérais pouvoir m'installer en première
+classe avec les officiers, mais j'étais toujours de service et je dus
+monter en troisième avec mes hommes. Les ordres étaient stricts: pas de
+cris, pas de chants, pas de lumières, et, sitôt le jour venu, tous
+stores baissés. Un peu après deux heures, le train s'ébranla, sans autre
+bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des
+officiers généraux restés sur le quai qui faisaient le salut militaire.
+</p>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0005" id="h2H_4_0005"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ IV
+</h2>
+
+<p class="p2">
+&mdash;Où diable sommes-nous? s'écriait, vingt-six heures plus tard,
+l'élégant lieutenant von Bückling en promenant son monocle ahuri et son
+oeil mal éveillé sur un paysage qu'il ne connaissait pas.
+</p>
+<p>
+Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement,
+au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De
+droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin
+brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de
+tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait
+le coup d'ongle d'un clocher.
+</p>
+<p>
+&mdash;Où diable sommes-nous?
+</p>
+<p>
+Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers
+dégringolaient des wagons, se concertaient hâtivement avant de procéder
+au débarquement du bataillon. Sur le quai, jambes écartées, la badine à
+la main et le cigare à la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le
+feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait
+dans les volutes de leur fumée, comme pour nous dire:&mdash;Vous allez voir
+quels beaux cantonnements nous vous avons préparés!
+</p>
+<p>
+Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et
+du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On eût cru que les deux
+hommes allaient s'embrasser.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! cochon de feldwebel! s'écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as
+bien manqué depuis huit jours que tu es loin!
+</p>
+<p>
+&mdash;Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant à faire,
+j'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de
+pays!
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais où diable sommes-nous? continuait à demander le lieutenant von
+Bückling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai.
+</p>
+<p>
+Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié
+ce qui était visible du paysage:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce doit être le camp d'Elsenborn.
+</p>
+<p>
+La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un
+soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent.
+Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues
+constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hauts,
+une maison à deux étages, la tourelle d'un observatoire, arrêtaient le
+regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts.
+</p>
+<p>
+Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur
+ses cantonnements.
+</p>
+<p>
+Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. De toutes ses
+ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes
+et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats
+gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux
+pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tête ronde dominée par
+la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en
+avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la
+ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouges, à
+la longue baïonnette aiguë comme une tarière; puis les gros scarabées de
+l'artillerie, avec leur casque à boule, leur col noir, leurs pattes
+d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs
+et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils; les chasseurs,
+verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et
+leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit
+articulé de brandebourgs; les uhlans à chapska plate comme un dos de
+punaise; les infirmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les
+aérostiers, le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule,
+porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut
+bottés, membrus et coléoptériques, semblables aux gros oryctes
+boursouflés, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout
+lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque.
+</p>
+<p>
+Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la
+fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un
+large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait
+surprendre l'extraordinaire bruissement, nul &oelig;il n'en pouvait soupçonner
+l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il
+d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la
+ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente
+crécelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des
+résonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes décharges
+des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre l'air de
+leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains
+ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient.
+Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités
+surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait,
+cliquetait, chantait, s'égosillait. Des frémissements d'élytres, des
+claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés,
+comme si l'énorme amas ravageur s'apprêtait à prendre subitement son vol
+pour aller s'abattre quelque part au loin.
+</p>
+<p>
+Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison
+d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents.
+Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs
+parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres étroites,
+l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux
+chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses
+ordonnances d'une petite maison isolée. Il y avait des cuisines, des
+boulangeries, un casino pour les officiers, un petit théâtre pour les
+soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait
+très chaud; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous
+respirions avec délice le plein air libre du camp, chargé des aromes de
+l'été et du souffle vivifiant des forêts.
+</p>
+<p>
+Un jour, deux jours passèrent. Des troupes partaient, d'autres
+arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'était un
+continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour,
+leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit,
+leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août.
+N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui se préparait, le séjour
+d'Elsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices
+occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en
+haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus
+grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du
+sous-officier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais
+leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs
+opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves
+événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère
+d'attente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits.
+Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour
+de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains.
+Nous apprenions ainsi que les premières hostilités avaient éclaté entre
+Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des
+explications à la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'état
+de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges
+couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance
+avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Président de
+la République avait été assassiné.
+</p>
+<p>
+&mdash;En tout cas, disait Schimmel, les Français doivent être à l'heure
+actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes à
+trois poils. Ils ne marcheront pas.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce que je voudrais savoir, moi, faisait K&oelig;nig, c'est où l'on va nous
+envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord.
+</p>
+<p>
+Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major
+von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en
+concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld.
+</p>
+<p>
+&mdash;Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement.
+</p>
+<p>
+Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs
+entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup
+plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von
+Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé
+l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se
+départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur
+marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre
+militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de
+stratégique.
+</p>
+<p>
+Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui
+convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des
+cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en
+captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses
+terribles jurons.
+</p>
+<p>
+Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs
+dortoirs, après même le <i>Kommers</i> des officiers, qui durait jusqu'à onze
+heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle
+feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus
+cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses:
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas de femmes!... Pas de femmes!...
+</p>
+<p>
+Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit,
+tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes»,
+l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser
+du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile,
+la lampe laborieuse de colonel.
+</p>
+<p>
+Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes
+rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à
+m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de
+commerce et M<sup>me</sup> la conseillère de commerce, l'un lisant son <i>Berliner
+Tageblatt</i>, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et
+pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de
+Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa
+journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de
+Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans
+ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux
+journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de
+nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines,
+venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la
+nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre
+du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette
+bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à
+ses officiers.
+</p>
+<p>
+Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le
+camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans
+cet entrepôt; il y en avait du VIII<sup>e</sup> corps, du IX<sup>e</sup>, du II<sup>e</sup>; tout le VII<sup>e</sup>
+y paraissait concentré; ils y restaient deux, trois jours, puis ils
+filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la
+tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud,
+d'autres vers l'ouest.
+</p>
+<p>
+Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures
+avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée
+par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève,
+elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les
+trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur
+des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes
+sur le flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait
+une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes
+après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives
+d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra,
+tressaillit, remua. C'était tout gris, sans éclat, comme une immense
+tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir là l'effectif
+d'une division.
+</p>
+<p>
+Déjà de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le café et les
+bissacs à vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande
+gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées,
+ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses
+passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un
+trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je
+distinguai un dôme, un clocher, une forêt de cheminées usinières.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Aachen</i>, prononça-t-il.
+</p>
+<p>
+Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous eût
+fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, K&oelig;nig
+identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin de nous sur
+la gauche.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'y comprends rien, murmurait-il.
+</p>
+<p>
+Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel
+était pourtant très pur de ce côté-là. Nous nous regardâmes interdits.
+Soudain, l'&oelig;il jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix.
+</p>
+<p>
+Un nouveau grondement roula.
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig prononça tout pâle:
+</p>
+<p>
+&mdash;On se bat en Belgique!
+</p>
+<p>
+On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde
+vibration que prolongeaient les échos. Nous écoutions, oubliant notre
+déjeuner. Nous nous demandions encore si c'était vraiment le canon et
+non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes étaient
+diverses: Schimmel rayonnait, K&oelig;nig demeurait comme hébété, le
+premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles,
+étudiait la direction de son; pour moi, je me sentais très ému. Quant au
+lieutenant von Bückling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à
+poings fermés.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est bien le canon, décida Poppe. On tire du côté de Liége.
+</p>
+<p>
+En même temps, le roulement d'un train venait se marier à celui de
+l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain,
+étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une
+harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait
+sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en
+sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près
+devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des
+soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes; on
+distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie.
+</p>
+<p>
+Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes
+cesser de se repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur
+tour; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On
+s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction
+de l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme
+une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en
+compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux
+autres, jusqu'à les étouffer un instant dans un crescendo de tempête:
+</p>
+<p>
+&mdash;Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?...
+</p>
+<p>
+&mdash;Poum!... poum!... poum!... reprenait Liége.
+</p>
+<p>
+&mdash;Le canon!... le canon!...
+</p>
+<p>
+Et le roulement d'un second train déferlait à son tour de l'horizon, se
+substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables
+jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des
+drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants
+hourras, en brandissant des bras frénétiques qui secouaient ou faisaient
+voler des casquettes.
+</p>
+<p>
+&mdash;Rrrroum!... poum!...
+</p>
+<p>
+C'était la guerre.
+</p>
+<p>
+Nous vîmes passer, très excité, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait
+en hâte, la tunique déboutonnée, une canette dans une main, un saucisson
+dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans
+s'arrêter:
+</p>
+<p>
+&mdash;Bon appétit, messieurs!... <i>Donnerwetter!</i> ça chauffe par là-bas!...
+C'est la guerre!... <i>Krieg!</i>... <i>Krieg!</i>...
+</p>
+<p>
+Nous lui répondîmes par un triple <i>hoch!</i> qui accompagna d'un chorus
+d'ovation ses fortes enjambées.
+</p>
+<p>
+Seul K&oelig;nig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout
+déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que
+parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger tremblement
+agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait le train
+en marche vers l'ouest, écoutait le canon.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'avez-vous, lieutenant K&oelig;nig? fit Poppe qui l'observait
+curieusement.
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig n'entendit pas. En tout cas, il ne répondit rien.
+</p>
+<p>
+Un «khrr, khrr...» reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que
+du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le
+tirer de sa méditation. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre
+poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance
+de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat
+découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, Herr K&oelig;nig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre
+jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr,
+khrr... un pays neutre!
+</p>
+<p>
+&mdash;La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua K&oelig;nig agacé.
+</p>
+<p>
+&mdash;La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de
+tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la
+man&oelig;uvre est la même... khrr... Je vous annonce, <i>meine Herren</i>, que
+dans cinq jours nous serons à La Haye.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Herrlich!</i> applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le
+baron, vous voulez peut-être dire Bruxelles.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est
+tout un.
+</p>
+<p>
+&mdash;Taisez-vous, fit K&oelig;nig avec irritation, vous ne dites que des
+sottises!
+</p>
+<p>
+&mdash;En attendant, Herr K&oelig;nig, faites-moi le plaisir de reconnaître...
+khrr, khrr...
+</p>
+<p>
+&mdash;En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla K&oelig;nig hors de
+lui.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'avez-vous donc, lieutenant K&oelig;nig? répéta Poppe.
+</p>
+<p>
+Cette fois K&oelig;nig entendit. Il tressaillit, regarda le
+premier-lieutenant, puis répondit aussi calmement qu'il put:
+</p>
+<p>
+&mdash;Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en
+Belgique.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratégiques.
+N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi?
+Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la
+Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von
+Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour opérer un vaste mouvement
+tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de
+l'adversaire.
+</p>
+<p>
+Le baron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il
+n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire
+craquer sa tunique.
+</p>
+<p>
+&mdash;Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie.
+</p>
+<p>
+Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieurement,
+K&oelig;nig répliqua:
+</p>
+<p>
+&mdash;Et les traités?
+</p>
+<p>
+&mdash;Quels traités? prononça Poppe de son ton tranchant.
+</p>
+<p>
+&mdash;Les traités, les conventions internationales!
+</p>
+<p>
+Poppe le toisa d'un sourcil sévère.
+</p>
+<p>
+&mdash;Sachez, mon cher, que les traités sont faits pour le temps de paix, et
+non pour le temps de guerre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Parfaitement, ponctua Helmuth.
+</p>
+<p>
+&mdash;La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte
+dans une guerre européenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur
+le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous
+assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon
+sentiment, lieutenant K&oelig;nig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de
+l'armée.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est une honte! partit alors K&oelig;nig oubliant toute prudence. Les
+traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris
+cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités
+sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à
+l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il
+garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste
+indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous
+garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais
+j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons
+n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!...
+</p>
+<p>
+Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes:
+</p>
+<p>
+&mdash;Assez gueulé, K&oelig;nig!... D'ailleurs, vous êtes absurde.
+</p>
+<p>
+Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant
+Poppe:
+</p>
+<p>
+&mdash;Notre ami le lieutenant K&oelig;nig est surmené. Il a eu du mal, cette
+nuit, avec sa section. Il faut l'excuser...
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig se mordit les lèvres.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre
+nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en
+se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même.
+</p>
+<p>
+Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr»
+particulier.
+</p>
+<p>
+Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître
+le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et
+absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques
+feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans
+une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au
+régiment:
+</p>
+<p>
+&mdash;Voilà, <i>Donnerwetter!</i> exultait-il: depuis deux jours nous sommes en
+Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes.
+C'est du beau travail, <i>Potztausend</i>! Et dire que nous ne savions rien
+de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment
+n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de
+tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...
+</p>
+<p>
+Très excités par ces nouvelles, nous le pressions de questions. Où en
+étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée
+belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait
+rien de plus, sinon que Liége avait la prétention de résister et que la
+France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été
+déclarée.
+</p>
+<p>
+&mdash;Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du général von Zillisheim qui
+sera lu aux troupes à midi, après leur repos.
+</p>
+<p>
+Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il
+tenait à la main. Schimmel lut:
+</p>
+<div class="quote">
+<p><i>Soldats allemands de la 7<sup> e</sup> division de réserve!</i>
+</p>
+<p>
+<i>La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est
+livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre
+pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées
+près de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous
+considérer comme en état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes
+troupes de Magdebourg ont été désignées pour opérer avec nos armées du
+nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la
+neutralité a déjà été violée par des officiers français qui, sous un
+déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour
+pénétrer en Allemagne.</i>
+</p>
+<p>
+<i>Soldats de la 7<sup> e</sup> division de réserve, l'Empereur compte sur vous!</i>
+</p>
+</div>
+
+<p class="right p2"><span class="sc">Général-Lieutenant von Zillisheim. </span></p>
+
+<p class="p2">
+&mdash;Est-ce torché! savoura Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme le capitaine
+Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du
+jour, telle était l'indignation où nous jetait la déloyauté de ces
+scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous à la
+barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de
+guerre et poussaient l'ignominie jusqu'à violer les premiers la faible
+et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert
+d'imprécations qui s'éleva à leur adresse:
+</p>
+<p>
+&mdash;Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les
+salauds: dans quinze jours nous serons à Paris!...
+</p>
+<p>
+Schimmel criait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont poussés à ces actes
+de démence... Pauvre France! Malheur à elle!...
+</p>
+<p>
+Puis se tournant vers K&oelig;nig:
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, qu'en dites vous? Êtes-vous rassuré?... Vous voyez, mon cher,
+que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique.
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui
+avait un instant porté les marques d'un violent drame intérieur,
+recouvrait peu à peu son calme et son aspect coutumiers.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir
+le droit avec soi.
+</p>
+<p>
+Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade
+s'activait et semblait augmenter d'intensité:
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges
+résistent-ils?
+</p>
+<p>
+&mdash;Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux,
+<i>Donnerwetter!</i> ça nous intéresse-t-il? Si les Belges résistent, nous
+tapons dessus, voilà tout!
+</p>
+<p>
+Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et
+dormir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur
+les pentes herbues, les hommes étaient allongés comme des cadavres, et
+l'on eût dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent été les
+ronflements qui secouaient tous ces corps vautrés, les faisceaux bien
+alignés et les sentinelles debout, détachant sur le ciel clair leurs
+silhouettes espacées. Le soleil de six heures montait progressivement à
+l'est, faisant étinceler les surfaces miroitantes des fermes, des
+fumiers, des étangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle.
+</p>
+<hr />
+<p>
+&mdash;<i>Sammlung!... An die Gewehre...!</i>
+</p>
+<p>
+A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur
+toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries
+retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent
+lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse
+tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne
+national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au
+drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante
+et sobre dont la 7<sup>e</sup> division de réserve apprit la déclaration de guerre
+et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne.
+</p>
+<p>
+Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions
+fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de
+là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un
+train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler
+un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver
+gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le
+paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une
+invasion.
+</p>
+<p>
+Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie
+lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais
+jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour
+chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct
+d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à
+mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé,
+avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil
+caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent
+longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire,
+blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de
+rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites
+pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et
+puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et
+des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils
+traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements
+la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le
+firmament occidental.
+</p>
+<p>
+Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions
+de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode
+qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier
+aperçu de la guerre.
+</p>
+<p>
+Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux
+interminables trains de matériel vide qui par la voie montante
+refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que
+remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats
+bizarrement accoutrés.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur
+l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses
+jumelles.
+</p>
+<p>
+Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les
+banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains,
+qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les
+lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns
+étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir
+leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans
+des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nom de Dieu, des blessés!...
+</p>
+<p>
+L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi
+extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer
+quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se
+regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des
+blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en
+avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les
+avait ainsi arrangés?....
+</p>
+<p>
+J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!...
+</p>
+<p>
+Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il
+n'assénait pas lui-même.
+</p>
+<p>
+Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!...
+C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la
+grande bagarre?...
+</p>
+<p>
+Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut
+stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie
+sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau.
+Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare
+et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous
+le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques
+soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt
+minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues
+des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et
+d'interroger les blessés.
+</p>
+<p>
+De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables
+soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des
+voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal
+voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de
+sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de
+vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le
+ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres
+stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la
+pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles
+et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés,
+intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient
+là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs
+broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des
+linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se
+répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les
+portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces
+de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de
+flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se
+dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant
+l'atmosphère et soulevant le c&oelig;ur. D'épais essaims de mouches
+enveloppaient le train comme un charnier.
+</p>
+<p>
+&mdash;Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra
+dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a
+fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.
+</p>
+<p>
+&mdash;Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.
+</p>
+<p>
+Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient
+ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train,
+expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent
+quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges,
+également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux
+fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes
+bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la
+veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois
+étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en
+échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du
+dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir
+de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la
+figure brûlée de poudre, sans pansements, l'&oelig;il et le nez emportés, me
+demanda en français:
+</p>
+<p>
+&mdash;Sommes-nous en Allemagne?
+</p>
+<p>
+Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand:
+</p>
+<p>
+&mdash;Tâchez de nous faire donner un peu à boire.
+</p>
+<p>
+Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au
+dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les
+prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola.
+J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur
+l'asphalte, me décocha durement:
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis.
+</p>
+<p>
+Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la
+casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train,
+tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.
+</p>
+<p>
+&mdash;En routa!... La voie est libre... <i>Geschwind!</i>... <i>Aussteigen!</i>...
+</p>
+<p>
+Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent.
+</p>
+<p>
+Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri
+de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se
+disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient
+des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur
+d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais
+m'évanouir.
+</p>
+<p>
+Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un
+autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le
+croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active,
+jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets
+trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de
+drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions:
+«<i>Nach Paris!</i>... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal
+des Veuves à Montmartre!... <i>Gott mit uns!</i>...» Des accordéons
+beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait <i>Morgenroth,
+Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod</i> et <i>Kürassier sind lustige
+Brüder</i>. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie.
+</p>
+<p>
+Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et
+les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez
+dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence
+et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je
+joignis férocement ma voix au sabbat.
+</p>
+<p>
+Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare
+celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes
+recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre
+les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les
+enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.
+</p>
+<p>
+Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un
+imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on
+entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait.
+D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De
+distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou
+moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint
+inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une
+distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses
+préparatifs.
+</p>
+<p>
+A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en
+route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de
+cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et
+de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux
+bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de
+ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout
+pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures
+pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et
+nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les
+roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le
+gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie,
+précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie,
+un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de
+caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service,
+une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade
+partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre
+kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous
+étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie
+d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La
+tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras
+de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux
+et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.
+</p>
+<p>
+Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur
+notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une
+forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la
+route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la
+poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne
+tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous
+progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous
+distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque
+la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement
+mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne
+l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal
+couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en
+dégageant un geste indicatif.
+</p>
+<p>
+Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci.
+</p>
+<p>
+Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous sommes en Belgique, disait l'un.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre.
+</p>
+<p>
+&mdash;S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième,
+j'espère qu'ils y sont restés!
+</p>
+<p>
+Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de
+douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé,
+disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre
+et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et
+construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se
+découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons
+à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche
+rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le
+délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le
+chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain,
+le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par
+l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs
+troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se
+distendaient trois pendus.
+</p>
+<p>
+Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène,
+la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus
+solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur
+le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance
+allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux
+hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler
+démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs
+longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui
+collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre
+dégringola et fit flac! dans le ruisseau.
+</p>
+<p>
+Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par
+extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de
+patriotisme:
+</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p><i>Es braust ein Ruf wie Donnerhall,</i> </p>
+<p><i>Wie Schwertgeklirr und Wogenprall:</i> </p>
+<p><i>Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!</i> </p>
+<p><i>Wer will des Stromes Hüter sein?</i> </p>
+</div>
+</div>
+
+<p>
+Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du
+sous-officier, suivit en ch&oelig;ur:
+</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p><i>Lieb Vaterland, magst ruhig sein,</i> </p>
+<p><i>Lieb Vaterland, magst ruhig sein:</i> </p>
+<p><i>Fest steht und treu die Wacht am Rhein!</i> </p>
+</div>
+</div>
+
+<p>
+Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis
+que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du
+soleil levant.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!</i></p>
+</div></div>
+<p>
+Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans
+les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un
+à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait
+plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel
+Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait
+jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur
+les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous
+ses jupes un geste obscène.
+</p>
+<p>
+Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux
+d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous
+marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait
+désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements
+jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De
+distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau
+charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et
+ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient
+hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes,
+de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans
+belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait,
+ininterrompue, au sud-ouest.
+</p>
+<p>
+Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la
+brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer
+l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous
+foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous
+bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le
+cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre
+approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en
+franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous
+surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue
+dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables
+troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement
+déployé.
+</p>
+<p>
+&mdash;La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite
+de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en
+désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon.
+</p>
+<p>
+&mdash;La Meuse!... répétèrent des voix.
+</p>
+<p>
+Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs
+mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et
+se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs
+reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de
+forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou
+d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes;
+une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du
+côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière
+toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de
+cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse,
+emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade.
+Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer
+et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou
+violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante.
+</p>
+<p>
+Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de
+compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en
+sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné
+d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes
+défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait
+un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos
+regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille
+replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte,
+les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la
+hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et
+blanc.
+</p>
+<p>
+&mdash;Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.
+</p>
+<p>
+Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!</i>
+</p>
+<p>
+Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un
+seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés
+de nos semelles.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Achtung!... Augen rechts!</i>
+</p>
+<p>
+Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval
+noir.
+</p>
+<p>
+Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier
+du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach,
+qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait
+respectueusement les bataillons.
+</p>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0006" id="h2H_4_0006"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ V
+</h2>
+
+<p class="p2">
+Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de
+coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche,
+l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil
+d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division
+s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était
+sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon
+von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.
+</p>
+<p>
+Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour
+voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de
+troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes
+qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur
+ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous
+les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille
+bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait
+et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands
+avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes,
+lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables
+sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du
+25<sup>e</sup> aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps,
+surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades
+crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches
+civils que l'on exécutait.
+</p>
+<p>
+A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni
+journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait
+d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille
+en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en
+déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la
+canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent,
+jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste
+brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en
+supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la
+fureur.
+</p>
+<p>
+Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes
+quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des
+trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des
+colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros
+villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en
+habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient
+devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège
+d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une
+douzaine de uhlans.
+</p>
+<p>
+&mdash;Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Vorwærts!</i> aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient
+et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.
+</p>
+<p>
+Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et
+un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde
+affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route,
+où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des
+traînées sanglantes.
+</p>
+<p>
+Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: <span class="sc">VISÉ</span>,
+2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais
+pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est sur la Meuse. Il y a un pont.
+</p>
+<p>
+Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au
+croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement
+à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à
+Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du
+matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus
+de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.
+</p>
+<p>
+Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse
+aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une
+buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre
+des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les
+premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de
+bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que
+nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses
+maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des
+murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme
+des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants
+offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons
+croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes
+rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait
+par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.
+</p>
+<p>
+Et il entonna son couplet favori.
+</p>
+<p>
+Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu
+jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le
+spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible.
+Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies.
+Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés
+de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de
+vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On
+marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des
+tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des
+objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait;
+on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du
+fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de
+tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses
+effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du
+butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou
+des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de
+gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait
+dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre
+une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.
+</p>
+<p>
+&mdash;Garde à vous... fixe!
+</p>
+<p>
+On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux
+allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu
+les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas
+précipité.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront
+rien!...
+</p>
+<p>
+Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées
+intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous
+rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du
+feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous
+le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.
+</p>
+<p>
+Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du
+terrible Wacht-am-Rhein.
+</p>
+<p>
+De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses
+environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24<sup>e</sup> régiment, le 35<sup>e</sup> des
+fusiliers de Brandebourg et le 55<sup>e</sup> de Detmold paraissaient y être au
+complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses.
+C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu.
+Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les
+derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi
+de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par
+les armes ou emmené en captivité en Allemagne.
+</p>
+<p>
+Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui
+s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été
+le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans
+l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des
+lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient
+dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter
+à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de
+hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait
+dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et
+dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en
+nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient
+répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la
+mort.
+</p>
+<p>
+Le II<sup>e</sup> corps tout entier, le IX<sup>e</sup> corps et son corps de réserve, une
+partie du III<sup>e</sup>, le IV<sup>e</sup> corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre
+division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute
+l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le
+gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On
+disait même que, pour hâter la man&oelig;uvre, des trains de soldats en civil
+traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver
+leur équipement de l'autre côté de la frontière.
+</p>
+<p>
+Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans
+les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les
+allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en
+pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par
+des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle
+étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le
+monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la
+guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse
+de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche.
+On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: <i>Gott strafe
+England!</i> Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et
+ce furieux <i>Gott strafe England</i> résonnaient encore comme un hallali de
+gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.
+</p>
+<p>
+Je me mis à la recherche de K&oelig;nig, dont la section cantonnait sur la
+hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque
+importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je
+rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église
+de Visé, dont il contemplait d'un &oelig;il consterné les cintres éventrés et
+les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par
+l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son
+humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans
+le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait
+la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...
+</p>
+<p>
+Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines
+des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée,
+ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce
+qui avait dû être quelque charmant logis du XV<sup>e</sup> siècle.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela?
+Qu'est-ce que ce vandalisme?
+</p>
+<p>
+&mdash;Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des
+oeufs.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous
+félicite pas.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges
+résistent-ils? C'est bien leur faute.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux,
+ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et
+le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges
+étaient deux divisions de cavalerie et le 25<sup>e</sup> de ligne: or, depuis
+longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il
+n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons
+plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour
+tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait
+postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier,
+c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé.
+Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans
+raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette
+ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.
+</p>
+<p>
+Et me rappelant un mot de Schimmel:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Krieg ist Krieg</i>, formulai-je. C'est la guerre!
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement K&oelig;nig. Il
+y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons
+pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous
+devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur
+occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire
+la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions
+de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une
+fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites,
+mais pour le temps de guerre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des
+règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la
+guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.
+</p>
+<p>
+C'était toujours du Schimmel que je récitais.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, protesta K&oelig;nig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui
+aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance
+inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse
+Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de
+cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un
+déplorable accident.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.
+</p>
+<p>
+Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en
+obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en
+avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges
+arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du
+couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés.
+Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre
+fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de
+voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au
+ch&oelig;ur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux
+amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de
+fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers,
+d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! les salauds! murmura K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la
+victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de
+paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et
+d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé,
+qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement.
+L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait
+autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque
+devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de
+pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son
+socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa
+couronne.
+</p>
+<p>
+Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté.
+Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la
+fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et
+allai donner pesamment du nez dans le gravat.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que
+par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.
+</p>
+<p>
+Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.
+</p>
+<p>
+Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque
+dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite
+comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de
+corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de
+rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré
+d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade
+digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au
+bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits.
+Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant
+automatique, nous donnâmes le salut militaire.
+</p>
+<p>
+Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai K&oelig;nig pour regagner mon
+cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans
+m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y
+trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons
+et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et
+menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où
+rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites
+bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et
+s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée.
+D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons.
+Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque
+estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le
+feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les
+sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine
+qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait
+pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état
+d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance:
+</p>
+<p>
+&mdash;Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir
+la panse!
+</p>
+<p>
+Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et
+Wacht-am-Rhein.
+</p>
+<p>
+Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression
+de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence
+ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés
+passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de
+veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le
+vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave
+qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui
+quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes
+une bouteille crasseuse.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est des grands crus, <i>Donnerwetter!</i> des vins français!... A la
+santé de notre Kaiser!
+</p>
+<p>
+D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta
+tombait dans les gobelets.
+</p>
+<p>
+Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de K&oelig;nig
+et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que
+signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on
+lampait, on poussait des <i>hoch</i> à l'Empereur et on s'empiffrait à la
+gloire du <i>Vaterland</i>. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait
+comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique.
+On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne
+souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison.
+C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue
+et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.
+</p>
+<p>
+Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle
+qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les
+premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les
+ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des
+esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de
+marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient
+aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons.
+Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles
+et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous
+poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'&oelig;il
+luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de
+magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.
+</p>
+<p>
+&mdash;A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu
+le boyau au souvenir du sexe!
+</p>
+<p>
+Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à
+la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit
+de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y
+avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des
+bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et
+un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine
+prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt
+avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les
+regards avides s'extasiaient.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait
+plaisir pour votre bonne amie?
+</p>
+<p>
+Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa
+au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on
+m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts
+tremblèrent. J'hésitai.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Donnerwetter!</i> servez-vous donc! gueula le capitaine.
+</p>
+<p>
+J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane
+d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec
+un battement de c&oelig;ur.
+</p>
+<p>
+Serait-il pour ma s&oelig;ur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais
+rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur
+l'ennemi!
+</p>
+<hr />
+<p>
+Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand
+escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses
+pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et
+porté la dextre à son schako:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Melde den Herren Offizieren</i>, il y aura demain matin une levée de
+lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la
+compagnie.
+</p>
+<p>
+C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos
+nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux.
+Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour
+ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de
+fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je
+résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents,
+l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et
+voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier
+d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en
+Harz, Prusse:
+</p>
+<p class="quote">
+ <i>Quelque part en pays ennemi.</i>
+</p>
+<p class="quote">
+ Meine herzliebe Dorothea,
+</p>
+<div class="quote">
+ <p><i>Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une
+ ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé
+ les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en
+ désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de
+ gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est
+ avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y
+ boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup
+ d'autres choses dont on sera content chez nous.</i> Himmlische
+ Dorothea, <i>je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus
+ précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir
+ de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai
+ promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à
+ merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq
+ Welches.</i>
+</p>
+<p class="right">
+ <i>Votre Wilfrid pour la vie.</i>
+</p>
+</div>
+<p>
+J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille,
+avec force v&oelig;ux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de
+commerce Hering, à ma vénérée mère, M<sup>me</sup> la conseillère de commerce
+Hering, à mes chères s&oelig;urs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre
+domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie.
+</p>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0007" id="h2H_4_0007"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ VI
+</h2>
+
+<p class="p2">
+Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et
+copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes
+la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes
+héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le
+bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se
+décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes
+et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se
+refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une
+impeccable stratégie.
+</p>
+<p>
+Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous
+étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus
+de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive
+gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation,
+les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes
+théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On
+marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces
+miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le
+bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne
+percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les
+kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans
+impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands
+de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu
+de notre acier dans les reins.
+</p>
+<p>
+A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de
+cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses
+indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche,
+la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se
+distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de
+Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés;
+plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais
+indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos
+sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se
+trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
+</p>
+<p>
+&mdash;Arriverons-nous bientôt à Paris?
+</p>
+<p>
+A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous,
+<i>Sacrament!</i> que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces
+cochons de Français? Vous y arriverez, <i>Donnerwetter!</i> mais pas tous:
+vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos
+sales couennes!
+</p>
+<p>
+Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en
+plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les
+champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé
+comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel;
+tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées;
+tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant
+dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous
+croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les
+chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait
+passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un
+Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres,
+et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.
+</p>
+<p>
+Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres.
+Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait
+littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des
+trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles,
+des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des
+médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la
+population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de
+fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait
+parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se
+consumer et se vider sous ses yeux.
+</p>
+<p>
+Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir»,
+non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on
+impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller
+deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au
+spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas
+sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins
+vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit
+sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet,
+n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force,
+quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y
+a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout
+à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.
+</p>
+<p>
+Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en
+maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant
+d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux
+hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...
+</p>
+<p>
+Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine
+d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le
+défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou
+quinze ans. Hâves, l'&oelig;il effaré, ils se serraient l'un contre l'autre,
+l'homme essayant de protéger le petit.
+</p>
+<p>
+&mdash;Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant,
+prenant à peine le temps de les regarder.
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je
+ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos
+brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!
+</p>
+<p>
+&mdash;Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!
+</p>
+<p>
+On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un
+volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.
+</p>
+<p>
+&mdash;Saletés!... lança l'homme avec désespoir.
+</p>
+<p>
+On entendit une voix grêle sangloter:
+</p>
+<p>
+&mdash;Papa!... papa!...
+</p>
+<p>
+Un commandement retentit:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Feuer!</i>
+</p>
+<p>
+La décharge partit dans un grand cri d'enfant.
+</p>
+<p>
+De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce.
+Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je
+crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous
+manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis
+soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y
+pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider
+son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une
+confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville.
+De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe
+d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la
+veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux
+immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre
+compagnie. Partielle jusqu'ici, l'&oelig;uvre de destruction laissait à
+Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon
+von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième.
+Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en
+avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la
+Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais,
+on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où
+une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous
+demain?
+</p>
+<p>
+Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais
+occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'&oelig;il les allures
+avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six
+bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils
+retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient
+de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les
+rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas
+connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à
+baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa
+niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai.
+J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille
+ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une
+commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de
+dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient
+une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de
+dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect
+sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que
+j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes
+erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu,
+venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que
+demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure
+que des murs calcinés et une couche de cendres?
+</p>
+<p>
+<i>Macht nichts!</i> Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent.
+Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau
+le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double
+oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au
+sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait
+d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer
+quelques numéros.
+</p>
+<p>
+Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette
+grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre.
+J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple
+allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de
+la Garde, lors de son départ de Potsdam:
+</p>
+<p class="quote">
+ J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne
+ puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la
+ paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis
+ de Brandebourg!
+</p>
+<p>
+Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:
+</p>
+<p class="quote">
+ Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons
+ jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un
+ cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis.
+ En avant, avec Dieu!
+</p>
+<p>
+Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos:
+la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car
+celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la
+guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on
+ne faisait qu'en rire. Dans la <i>Germania</i>, l'éminent leader du centre,
+Erzberger, s'en gaussait en ces termes:
+</p>
+<p class="quote">
+ Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de
+ ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui
+ accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a
+ accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement:
+ «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les
+ enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute
+ la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera
+ enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques.
+ Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un
+ non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui
+ seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre
+ dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière
+ curiosité du siècle!
+</p>
+<p>
+Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de
+nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai
+celle-ci de Treitschke:
+</p>
+<p class="quote">
+ Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il
+ n'y a qu'une réalité vraie; l'État. <i>Der Staat ist Macht.</i> La force
+ de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État
+ allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur
+ de la civilisation allemande.
+</p>
+<p>
+Et celle-ci de Bernhardi:
+</p>
+<p class="quote">
+ Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements
+ pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes.
+ Les conditions ont changé en Belgique.
+</p>
+<p>
+Cette autre de Clausewitz:
+</p>
+<p class="quote">
+ N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes
+ des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau
+ de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire
+ d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit
+ à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et
+ à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes
+ les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons
+ successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de
+ la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.
+</p>
+<p>
+Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:
+</p>
+<p class="quote">
+ Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui
+ mettait dans son encrier de l'eau de rose.
+</p>
+<p>
+Tannenberg disait:
+</p>
+<p class="quote">
+ Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple
+ allemand.
+</p>
+<p>
+Et le professeur Lasson écrivait:
+</p>
+<p class="quote">
+ Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet
+ état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est
+ rationnel.
+</p>
+<p>
+On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:
+</p>
+<p class="quote">
+ Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix
+ durable!
+</p>
+<p>
+Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann:
+</p>
+<p class="quote">
+ La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut
+ pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est
+ au-dessus de la morale, de la raison, de la science.
+</p>
+<p>
+Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:
+</p>
+<p class="quote">
+ Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins
+ appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille
+ moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie
+ douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique.
+ Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une
+ corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la
+ déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les
+ cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus.
+ Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal
+ Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de
+ type germaniques.
+</p>
+<p>
+Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le D<sup>r</sup> Karl-A.
+Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon:
+</p>
+<p class="quote">
+ Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le
+ roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière,
+ doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands,
+ ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince
+ qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides
+ assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton
+ heure a sonné, roi des Belges!
+</p>
+<p>
+L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur:
+</p>
+<p class="quote">
+ Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le
+ professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à
+ l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre
+ peuple ne le possède.
+</p>
+<p>
+Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus
+haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:
+</p>
+<p class="quote">
+ L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution
+ d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.
+</p>
+<p>
+J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme,
+quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et
+de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était
+mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou
+quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de
+leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par
+les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et
+tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes
+de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies.
+Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que
+luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de
+leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son
+corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nos
+<i>Feldgrauen</i>; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à
+terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes
+nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta,
+cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine
+Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par
+derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et
+en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et
+l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant
+le gibier féminin.
+</p>
+<p>
+Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je
+me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui
+allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf.
+Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand
+et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me
+figurais le capitaine, l'&oelig;il flamboyant et les narines gonflées, se
+lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une
+ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme
+Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la
+torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes
+et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles
+bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur
+elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions,
+pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards.
+Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits
+saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant
+dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les
+épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie,
+le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure
+giclant...
+</p>
+<p>
+Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne
+savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec
+eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi
+aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste,
+d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à
+pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la
+photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh!
+doucement, tendrement!... <i>Herrgott!</i> quel dommage!...
+</p>
+<p>
+Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds,
+avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une
+heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion
+l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.
+</p>
+<hr />
+<p>
+A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis,
+je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne
+coucherais plus, je jetai un dernier coup d'&oelig;il sur son intérieur. Qu'en
+resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus
+jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les
+plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière
+dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans
+ma poche.
+</p>
+<p>
+Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes
+avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par
+poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine
+Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'est-ce que vous faites? dis-je.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est par ordre, me répondirent-ils.
+</p>
+<p>
+Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur &oelig;uvre.
+</p>
+<p>
+Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai
+mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le
+capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais,
+caracolait déjà sur son gros cheval.
+</p>
+<p>
+J'arrêtai un moment K&oelig;nig, qui allait prendre la tête de sa section. Il
+était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un
+tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les
+journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier
+von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase:
+<i>Not kennt kein Gebot</i>, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le
+Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est
+contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il.
+Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là?
+</p>
+<p>
+J'essayai de le remonter:
+</p>
+<p>
+&mdash;Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile?
+</p>
+<p>
+&mdash;Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question
+dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France
+pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux
+protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On
+nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé
+personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont
+applaudi.
+</p>
+<p>
+&mdash;Cependant...
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en
+train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.
+</p>
+<p>
+Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.
+</p>
+<p>
+Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques
+instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre,
+j'entendis le lieutenant K&oelig;nig commander d'une voix blanche:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Das Gewehr über!</i>... <i>Rechts um!</i>... <i>Vorwærts... Marsch!</i>
+</p>
+<p>
+La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et
+brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de
+la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son
+orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence
+démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous
+semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au
+nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp
+retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au
+sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.
+</p>
+<p>
+Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme
+un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du
+principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du
+violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des
+flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les
+grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde.
+Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives,
+plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de
+fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des
+villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un
+trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur
+et sonore.
+</p>
+<p>
+Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes,
+venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très
+lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme
+cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt
+minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à
+intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous
+interrogions, Helmuth, Kasper et moi:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil...
+Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?...
+</p>
+<p>
+Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction:
+</p>
+<p>
+&mdash;Cela doit venir de Namur, dit-il.
+</p>
+<p>
+Puis il ajouta:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a
+fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de
+temps.
+</p>
+<p>
+Je demandai naïvement:
+</p>
+<p>
+&mdash;L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son
+artillerie s'en charge.
+</p>
+<p>
+Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier
+d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal,
+usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés
+à écraser comme des &oelig;ufs toutes les forteresses. On en avait vu passer
+deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.
+</p>
+<p>
+Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes
+pour la puissance allemande.
+</p>
+<p>
+Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer
+l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route
+les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions
+que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à
+tuer, à détruire, à piller ou à violer.
+</p>
+<p>
+Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes.
+La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.
+</p>
+<p>
+Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment
+eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un
+peu fourbu dans la région du Démer.
+</p>
+<p>
+Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre.
+</p>
+<p>
+Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major
+divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions
+arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques
+heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois
+ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un
+rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des
+lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la
+colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire
+de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur
+les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne.
+</p>
+<p>
+Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de
+hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que
+Schimmel assura être la tour de Malines.
+</p>
+<p>
+Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la
+section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se
+produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et
+retomber une colonne de terre grasse.
+</p>
+<p>
+&mdash;Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à
+son ordonnance.
+</p>
+<p>
+Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des
+distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant
+provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on
+distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache
+grise qui gigotait sur le sol.
+</p>
+<p>
+Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Herr Fæhnrich</i>, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du
+feu.
+</p>
+<p>
+Des commandements rauques partirent. La section K&oelig;nig, portée en avant,
+se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes
+disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil
+sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie
+précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par
+la section von Bückling.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder
+ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment,
+<i>Sacrament!</i> de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est
+là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande
+a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux,
+cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces
+Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos
+coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle
+blanche de son château royal, et maintenant, <i>Donnerwetter!</i> nous allons
+les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du
+soldat allemand: Hourrah!
+</p>
+<p>
+Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.
+</p>
+<p>
+Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes
+ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des
+hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se
+labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de
+débris de fer lapidait nos compagnies déployées.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Hinlegen!</i>... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière
+nous.
+</p>
+<p>
+Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches
+ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le
+plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la
+poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer
+grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions
+d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait
+visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les
+visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous
+semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne
+sortirions pas vivants.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Auf!</i>... <i>Vorrücken!</i>...
+</p>
+<p>
+La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers.
+</p>
+<p>
+Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses
+hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par
+saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt
+relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de
+fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En
+contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous
+passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont
+l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le
+major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le
+premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur
+la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis
+qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs
+ordres.
+</p>
+<p>
+Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément,
+qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits
+projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut
+plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle
+qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est
+plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on
+a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa
+chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous
+obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous
+distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce
+n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un
+claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë,
+n'embrassant guère plus d'un quart de ton.
+</p>
+<p>
+Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces
+observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure
+balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit
+pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres
+observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait
+de faculté d'aperception.
+</p>
+<p>
+Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du
+lieutenant K&oelig;nig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts
+crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux
+torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou
+sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous
+mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous
+buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait
+l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement
+convulsif.
+</p>
+<p>
+&mdash;En tirailleurs commanda Schimmel.
+</p>
+<p>
+C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne
+ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes
+hommes:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Mir nach!</i>...
+</p>
+<p>
+Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze
+mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille
+pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un
+canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions
+la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient
+péniblement en tiraillant au hasard.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les
+sous-officiers.
+</p>
+<p>
+On leur passa des gourdes.
+</p>
+<p>
+Et soudain j'eus une vision stupéfiante: K&oelig;nig debout, en terrain
+découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme
+un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de
+sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant
+de la mort, qu'il la cherchait.
+</p>
+<p>
+Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une
+corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt
+il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus
+bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien
+d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait
+disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma
+salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine.
+Et tandis que, sous le glas de mon c&oelig;ur qui battait à grands coups, mes
+oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel
+naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du
+dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre
+connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.
+</p>
+<p>
+Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les
+yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse
+sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les
+bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes
+métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se
+continuait ou étais-je éveillé?
+</p>
+<p>
+Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des
+vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées
+épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai
+les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de
+flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis
+grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis
+délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur
+léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On
+s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les
+positions ennemies.
+</p>
+<p>
+Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups
+de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos
+pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait
+rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui
+avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le
+second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la
+défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette
+assurance enflammait instantanément tous les c&oelig;urs.
+</p>
+<p>
+Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes
+quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et
+moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient
+dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes
+reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait
+recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons
+gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où
+elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous
+n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts
+ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements
+sonores et leurs appels éclatants.
+</p>
+<p>
+&mdash;Baïonnette au canon!... A l'assaut!...
+</p>
+<p>
+Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras
+forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie
+en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la
+fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur
+rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier
+ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et
+des blessés.
+</p>
+<p>
+Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres
+se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des
+clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant,
+assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué
+ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie
+aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se
+rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus
+volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs,
+crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de
+tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des
+entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête
+fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de
+massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté.
+</p>
+<p>
+De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se
+vomissaient de toutes parts:
+</p>
+<p>
+&mdash;Salauds!... cochons!... <i>verfluchtes Gesindel!</i>... <i>Hurenkinder!</i>...
+vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras.
+</p>
+<p>
+A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous
+les transpercements:
+</p>
+<p>
+&mdash;Bandits!... Vous achevez les blessés!...
+</p>
+<p>
+On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié
+démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche,
+Kaiserkopf se mit à tempêter:
+</p>
+<p>
+&mdash;Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi
+tous ces gaillards!
+</p>
+<p>
+Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les
+clouèrent contre les troncs.
+</p>
+<p>
+C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux
+aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger,
+jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et
+s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à
+défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant
+d'égarement, et me trouvant sous l'&oelig;il de Kaiserkopf, j'y allai moi-même
+de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les
+jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il
+me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se
+rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan,
+mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de
+l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la
+pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond,
+la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres.
+</p>
+<p>
+Je compris alors ce que c'était que ce <i>furor teutonicus</i> dont nos
+manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer
+l'intensité.
+</p>
+<p>
+Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux.
+Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés,
+faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de
+droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse,
+ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et
+craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres
+charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants,
+pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids
+d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de
+sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens
+temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la
+hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres,
+voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu
+d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait
+inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste,
+esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!»
+l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis,
+le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par
+le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la
+tête.
+</p>
+<p>
+Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai
+par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale
+de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous
+arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges,
+traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait
+disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette
+rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un
+fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat
+d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la
+patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement.
+Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer
+qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur
+l'animal blessé:
+</p>
+<p>
+&mdash;Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi.
+</p>
+<p>
+Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants.
+</p>
+<p>
+&mdash;Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra
+nous être utile.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Nein!</i>... C'est un chien welche!... Il faut le crever!
+</p>
+<p>
+&mdash;Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein.
+</p>
+<p>
+&mdash;Si on le pendait? émit Schnupf.
+</p>
+<p>
+Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet,
+Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main
+puissante, le lui passait au travers du corps.
+</p>
+<p>
+La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie
+grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla,
+se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son
+maître.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles
+gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait
+pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en
+était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé,
+une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la
+gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés
+vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par
+une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les
+herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins
+bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où
+affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus
+gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de
+sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme
+enchanteur.
+</p>
+<p>
+Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans
+son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très
+propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des
+jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré.
+</p>
+<p>
+&mdash;Un village intact! mugit Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes
+flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était
+notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, des
+<i>hoch</i>, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les
+sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une
+nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer
+le pas.
+</p>
+<p>
+Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux
+abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter,
+voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se
+mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos,
+regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement
+leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule.
+</p>
+<p>
+A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras
+maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de
+villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur
+curé.
+</p>
+<p>
+La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le
+pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier
+Schmauser, s'en allait assurer les accès.
+</p>
+<p>
+Ceint de son écharpe, le bourgmestre, un gros homme à la bonne figure
+pleine, s'avança très dignement au devant du capitaine Kaiserkopf,
+s'arrêta à deux pas de son cheval et, s'étant incliné profondément, dit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur l'officier, nous sommes des gens paisibles. Nous ne pensions
+pas que la guerre pût un jour toucher notre tranquille commune. Mais,
+puisque vous voilà, nous venons vous dire que nous voulons vous recevoir
+pacifiquement. Nous mettrons à votre disposition tout ce qui vous sera
+nécessaire, dans la mesure de nos moyens. Confiants dans les
+déclarations des autorités militaires allemandes qu'il ne sera fait
+aucun mal aux populations inoffensives des régions occupées, nous
+comptons que nos biens et nos personnes seront respectés et que vous
+vous conformerez loyalement, selon le droit et les traités, aux usages
+de la guerre.
+</p>
+<p>
+Déployant un papier, le bourgmestre ajouta:
+</p>
+<p>
+&mdash;Voici, monsieur l'officier, l'affiche que j'ai fait placarder dans la
+commune dont j'ai la charge. Permettez-moi de vous en donner lecture:
+</p>
+<p class="quote">
+ <i>Le bourgmestre attire l'attention des habitants de la commune sur
+ le grave danger qui pourrait résulter pour les civils de se servir
+ d'armes contre l'ennemi. Tous détenteurs d'armes à feu sont tenus
+ obligatoirement d'en faire remise à la maison communale. Le
+ ministre de l'intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se
+ montre dans leur région, de ne pas combattre, de ne proférer ni
+ injures, ni menaces, d'éviter toute espèce de provocation. Tout
+ acte de violence commis par un seul civil serait un véritable
+ crime, car il pourrait servir de prétexte à une répression
+ sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des
+ femmes et des enfants.</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien, bien, fit Kaiserkopf, assez causé! Nous verrons cela plus tard.
+Pour le moment, nous allons cantonner dans votre village, où mon
+fourrier va désigner des logements pour ma troupe. Nous
+réquisitionnerons ce dont nous avons besoin. Il me faut des vivres
+frais pour mes hommes et de l'avoine pour mes chevaux. Occupez-vous de
+rassembler tout cela. Je vous donne rendez-vous dans une demi-heure à la
+maison communale. Rompez!
+</p>
+<p>
+Nous fîmes notre entrée dans l'agreste localité, bien certains que nous
+n'avions rien à craindre d'aussi braves gens. C'était du moins mon
+opinion personnelle, car, autour de moi, j'entendais les grommellements
+inquiétants de plusieurs hommes qui, mus peut-être par le désir de
+piller, parlaient déjà de francs-tireurs, d'armes cachées et de puits
+empoisonnés. Postés par petits groupes devant leurs seuils, les paysans,
+effarouchés, mais bienveillants, nous offraient au passage des fruits,
+des gâteaux, des jattes de lait. De beaux enfants joufflus se glissaient
+peureusement derrière les robes de leurs mères. Par les soins de
+Schmauser, des numéros s'inscrivaient à la craie sur les portes, la
+troupe se distribuait par fournées dans les fermes et déjà, de leurs
+intérieurs reluisants de propreté, s'échappaient des bruits alléchants
+d'écuelles, de pots et de casseroles.
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf s'était logé chez le bourgmestre avec son inséparable
+Schlapps. Schimmel, l'aspirant Max Helmuth et moi-même étions reçus chez
+le curé. Pendant ce temps, les vivres, les charretées de foin, les sacs
+de farine et d'avoine, ainsi que du bétail sur pied venaient se
+concentrer devant la maison communale, où le capitaine Kaiserkopf, en
+conférence avec le bourgmestre et les notables, donnait ses ordres et
+dictait ses exigences. On attendait d'un moment à l'autre le reste du
+bataillon et il fallait des greniers et des granges, pour coucher tout
+ce monde. Schmauser s'affairait, dressait des états. On préparait dans
+la maison communale des appartements pour le major von Nippenburg, ainsi
+que pour le colonel von Steinitz, qui devait, croyait-on, arriver plus
+tard, dans la nuit, avec l'état-major du régiment. Kaiserkopf, enfin,
+s'entêtait à réclamer, outre les réquisitions et à titre de contribution
+de guerre, une somme de 50.000 francs, seule condition, assurait il, qui
+empêcherait le village d'être razzié et le bourgmestre d'être pendu.
+</p>
+<p>
+Tout alla bien pendant une heure. Les soldats ne pensaient encore qu'à
+se goberger aux dépens de leurs hôtes et qu'à profiter de leur bon
+vouloir pour se farcir la panse. Chez le curé, nous n'étions pas à
+moindre fête et la bombance y était ecclésiastique. On avait décroché le
+plus beau jambon de la cheminée et je me remémore certain chapon de
+Campine dont le souvenir me délecte encore les papilles. Le saint homme
+débouchait pour nous ses meilleures bouteilles. Il voulut à toute force
+nous faire goûter d'une sorte de bière très estimée dans le pays et qui
+se brassait à Diest. Nous en bûmes, mais je la jugeai inférieure à nos
+bières d'Allemagne. Par contre, un cruchon de vieux genièvre recueillit
+nos suffrages et nous le vidâmes avec approbation.
+</p>
+<p>
+Ces bonnes gens ne savaient pas grand'chose des événements. Ils nous
+demandaient si les Allemands étaient vraiment à Liége. Ils croyaient que
+leur roi se trouvait toujours à Bruxelles. Ils avaient bien entendu le
+vacarme de la bataille voisine, mais ils n'y avaient rien compris et
+ils étaient loin de se douter des scènes atroces qui s'étaient déroulées
+à quelques kilomètres de chez eux. Ils voulaient surtout savoir si la
+paix serait bientôt signée.
+</p>
+<p>
+Les choses commencèrent à se gâter vers le soir. Ce furent d'abord des
+actes peu graves de maraude. On vit de nos soldats déambuler
+furtivement, une oie ou un lapin sous l'aisselle. Puis il y eut de
+légers sévices envers les habitants. Des filles furent pourchassées. De
+sonores altercations firent saigner quelques nez flamands. Peu à peu, le
+désordre s'accrût. Un paysan, qui voulait s'opposer à l'assaut de sa
+femme, fut fortement rossé et remis à sa place, qui n'était pas celle de
+son lit. L'auberge devenait le théâtre de rixes renaissantes, de
+collisions, de bruyantes échauffourées. Des enfants criaient. Des vaches
+meuglaient.
+</p>
+<p>
+Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait
+l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait
+les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et
+se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers
+l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On
+eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule,
+s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore
+l'effervescence.
+</p>
+<p>
+Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes
+propres yeux,&mdash;et cela j'en jurerais devant un tribunal,&mdash;je vis, à une
+fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux
+fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il
+apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant
+d'une voix terrible:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Man hat geschossen!</i><a href="#note-2" name="noteref-2"> <sup>2</sup></a>
+</p>
+<p>
+Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés
+par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux
+à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent
+bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au
+milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de
+feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres
+jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant
+de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de
+revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes
+s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les
+corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient
+dans la poussière.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Man hat geschossen!... man hat geschossen!...</i> hurlaient les nôtres.
+A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...
+</p>
+<p>
+On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent
+décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les
+dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de
+Belges n'ont que ce qu'ils méritent.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais, fis-je interloqué...
+</p>
+<p>
+&mdash;Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en
+verrons bien d'autres!
+</p>
+<p>
+Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église.
+Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne
+de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien
+que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.
+</p>
+<p>
+Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira,
+monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...
+</p>
+<p>
+&mdash;A mort, le curé!... à mort!...
+</p>
+<p>
+Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul,
+au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.
+</p>
+<p>
+&mdash;A mort, le curé!...
+</p>
+<p>
+Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans
+le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant
+une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui
+passa un n&oelig;ud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la
+soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa
+au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des
+fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart
+d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la
+tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le
+troupeau des femmes mortes ou évanouies.
+</p>
+<p>
+Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému,
+je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au
+meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien
+survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré
+dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses
+administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un
+piquet de nos braves Magdebourgeois.
+</p>
+<p>
+J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine
+Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui
+le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus
+de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon
+travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose:
+quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de
+brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du
+ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre,
+relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et
+justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons
+d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf.
+Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit
+un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques
+civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de
+varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux
+pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se
+montrait fort satisfait.
+</p>
+<p>
+Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la
+première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait
+d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au
+colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il
+irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste
+symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout
+l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.
+</p>
+<p>
+J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf,
+griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de
+Tacite ou de César les amphigouris ponctués de <i>Donnerwetter!</i> et de
+<i>zum Teufel!</i> de mon chef.
+</p>
+<p>
+Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur
+et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger
+chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne
+comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier
+n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait
+eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de K&oelig;nig.
+J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes
+de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp
+retranché d'Anvers.
+</p>
+<p>
+Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la
+lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en
+termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais
+l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par
+les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle
+attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de
+l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature,
+figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
+que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de
+fer.
+</p>
+<p>
+Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat,
+donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous
+occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras
+commençait.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Donnerwetter!</i> C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous
+avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la
+députation des autorités... nous procédons à l'<i>Einquartierung</i>... à la
+mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit...
+nous...
+</p>
+<p>
+&mdash;Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?
+</p>
+<p>
+&mdash;Après, <i>Donnerwetter!</i>... Eh bien, après nous surprenons des
+manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes...
+nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on
+profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le
+Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...
+</p>
+<p>
+&mdash;Des coups de feu, monsieur le capitaine?
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous ne les avez pas entendus?
+</p>
+<p>
+&mdash;Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement
+entendus.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait
+capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la
+maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se
+proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats
+de Sa Majesté.
+</p>
+<p>
+Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce
+complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se
+produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une
+gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée
+allemande.
+</p>
+<p>
+Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du
+bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils,
+cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le
+lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel
+Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les
+cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux
+rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux
+femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une
+pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.
+</p>
+<p>
+Le lieutenant K&oelig;nig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure
+défaite.
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On
+massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce
+village.
+</p>
+<p>
+&mdash;Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la
+guerre, <i>Donnerwetter!</i> Si ces brigands de Belges n'avaient pas
+commencé...
+</p>
+<p>
+&mdash;Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que
+moi.
+</p>
+<p>
+&mdash;Que voulez-vous dire, lieutenant K&oelig;nig?
+</p>
+<p>
+Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards
+étaient fixés sur K&oelig;nig, dont on connaissait l'impressionnabilité et
+dont on appréhendait un esclandre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire,
+fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que
+je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent
+les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que
+je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le
+privilège de porter l'épée d'officier prussien.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah çà, lieutenant K&oelig;nig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge
+de colère.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne
+suis qu'éc&oelig;uré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme
+et dans mon honneur de soldat.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Zum Teufel!</i>... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du
+Rhin, vous!... <i>Potzdonnerwetter!</i> Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un
+véritable Prussien.
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.
+</p>
+<p>
+Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant:
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
+</p>
+<p>
+&mdash;Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si
+vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous
+coucher!
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur le capitaine Kaiserkopf...
+</p>
+<p>
+&mdash;Taisez-vous!
+</p>
+<p>
+&mdash;Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...
+</p>
+<p>
+&mdash;Taisez-vous, nom de Dieu!...
+</p>
+<p>
+Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule,
+entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:
+</p>
+<p>
+&mdash;Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens...
+Pensez que si vous poussez plus loin les choses...
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans
+la voix, cria:
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en
+êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables
+écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit
+un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent
+avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!...
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant
+Poppe.
+</p>
+<p>
+&mdash;Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama K&oelig;nig, dépassant
+désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis
+exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais
+déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la
+guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à
+l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils,
+mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts
+pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez
+réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois
+femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent
+cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste
+debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur
+la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le
+bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient
+faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes;
+puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six
+des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle
+trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur
+des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné,
+vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de
+son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et
+le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à
+Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à
+l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont
+des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au
+nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval
+dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de
+la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près
+d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge;
+vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez
+tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant
+les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et
+quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans,
+fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un
+homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés
+Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez
+fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu
+de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez
+déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze
+villes et cent quatre-vingts villages.
+</p>
+<p>
+Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son
+flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que
+j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée,
+apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives
+menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le
+cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang,
+Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants
+jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le
+premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans <i>Faust</i>, le
+démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes
+ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards
+empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons
+bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard,
+disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus
+de rage et ne demandaient qu'à cogner.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous êtes tous des misérables! leur criait K&oelig;nig enflammé de passion.
+Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au
+ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom
+allemand!
+</p>
+<p>
+A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés.
+Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les
+mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus
+formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un
+abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus
+même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au
+visage.
+</p>
+<p>
+On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte
+s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte
+silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von
+Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant
+Derschlag.
+</p>
+<p>
+Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent,
+sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.
+</p>
+<p>
+&mdash;Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce
+qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à
+l'autrichienne, le colonel von Steinitz.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença
+le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à
+votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon
+qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant K&oelig;nig, que
+voilà, n'est pas content du tout...
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas content? Et de quoi?
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas content de ce que nous faisons en Belgique.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le
+délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance
+merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous
+valent déjà nos armes?
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant K&oelig;nig
+n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des
+termes qui... en des termes que, <i>Donnerwetter!</i>... en des termes
+intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités
+d'assassins, de brigands...
+</p>
+<p>
+&mdash;Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer
+un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois
+m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.
+</p>
+<p>
+Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit
+plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la
+langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes
+confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec
+attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses
+lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges
+et en évaluer la gravité.
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig ne faisait pas un geste et semblait absent.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel,
+lorsque ce fut à peu près fini.
+</p>
+<p>
+&mdash;Rien, monsieur le colonel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je la reconnais.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et vous ne les rétractez pas?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne les rétracte pas.
+</p>
+<p>
+Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain
+dédain:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vois, vous êtes un humanitaire.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, monsieur, je suis un soldat.
+</p>
+<p>
+Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je
+me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se
+passer, je me sentais absolument bouleversé.
+</p>
+<p>
+Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant
+entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis,
+revenant sur K&oelig;nig et le regardant dans les yeux, il reprit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me
+semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec
+des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en
+serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs
+militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui
+devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le
+sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus?
+Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en
+campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour
+la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles
+nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La
+guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à
+exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de
+limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas
+d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des
+provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le
+général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de c&oelig;ur s'adonner à
+une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être
+conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de
+violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand
+la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe
+militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable
+stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper
+durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes
+envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte
+et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur
+gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux
+populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»
+</p>
+<p>
+&mdash;On ne les leur laisse même pas, murmura K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+&mdash;Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et,
+ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les <i>Lois de la
+Guerre continentale</i>?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et
+la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce
+genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement
+dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais
+qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources
+matérielles et morales».
+</p>
+<p>
+Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure,
+en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:
+</p>
+<p>
+&mdash;«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra
+contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la
+guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule
+véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement
+de ces sévérités.»
+</p>
+<p>
+Puis il ajouta:
+</p>
+<p>
+&mdash;Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre
+des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête
+de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut
+Commandement.
+</p>
+<p>
+Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le
+colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir
+osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos
+autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de
+nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé
+votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et
+provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis
+très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant
+les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident
+monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au
+général.
+</p>
+<p>
+Blanc comme un mort, K&oelig;nig serrait les dents, et pas un muscle de son
+visage décomposé ne tressaillit.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Ich habe die Ehre</i>... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un
+reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.
+</p>
+<p>
+Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où
+pleuraient toujours les prisonnières:
+</p>
+<p>
+&mdash;Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Le bourgmestre fut fusillé le lendemain matin. Ses compagnons prirent,
+sous escorte, le chemin d'Aerschot, d'où ils durent ensuite être dirigés
+sur l'Allemagne.
+</p>
+<p>
+J'étais très inquiet de K&oelig;nig. Qu'allait-il lui arriver? J'en causai
+longuement avec Schimmel. Son cas était net: c'était le conseil de
+guerre, la dégradation et cinq ans de forteresse. Mais si Schimmel, sa
+colère de la veille tombée, n'avait plus que du mépris pour le
+malheureux K&oelig;nig et abandonnait toute animosité à son endroit, il se
+refusait par contre à tenter quoi que ce soit pour le sauver et se
+désintéressait de son sort.
+</p>
+<p>
+Il n'en était pas de même pour moi. J'aimais K&oelig;nig, et, bien que je
+fusse loin, très loin, d'accorder la moindre approbation à ses idées, je
+ne m'en dissimulais cependant ni la noblesse, ni l'étrange séduction.
+J'éprouvais un chagrin sincère de la terrible mésaventure où l'avait
+entraîné son c&oelig;ur trop chevaleresque et j'aurais donné tout au monde
+pour l'en tirer.
+</p>
+<p>
+A force d'y réfléchir, je me rappelai opportunément le baron Hildebrandt
+von Waldkatzenbach et ses hautes relations. Il me sembla que son
+intervention, ou plutôt celle de ses nobles protecteurs, pourrait
+peut-être faire dévier le glaive de la justice martiale et lui
+soustraire, par quelque subtile man&oelig;uvre d'influence, la belle tête pure
+de K&oelig;nig.
+</p>
+<p>
+Je ne voyais pas le baron tous les jours, mais je n'avais pas cessé
+d'être dans les meilleurs termes avec lui; il m'appelait toujours son
+«cher ami» et continuait de faire à ma bourse, surtout depuis notre
+entrée en campagne, l'honneur d'emprunts réitérés, dont le total devait
+se monter maintenant à une somme assez ronde.
+</p>
+<p>
+J'allai le trouver à son cantonnement de la 6<sup>e</sup> compagnie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! cher ami... khrr, khrr... je suis bien heureux de vous voir.
+</p>
+<p>
+Ses quatre poils de moustache m'accueillaient avec un hérissement
+affable.
+</p>
+<p>
+Je ne tardai pas à le mettre au courant de l'affaire K&oelig;nig et à lui
+faire pressentir le service que j'attendais de lui.
+</p>
+<p>
+Il réfléchit un instant. Ses yeux changeants de chat passèrent
+successivement au bleu, au gris, au jaune, puis revinrent à leur vert
+primitif. Il sourit alors d'un air sournois et me dit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne crois pas... khrr, khrr... qu'il soit besoin de monter si haut.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comment ça? fis-je naïvement. Avez-vous un autre moyen? Il s'agit,
+vous m'entendez bien, d'arrêter en route le rapport du colonel...
+</p>
+<p>
+&mdash;Ou d'empêcher le colonel... khrr, khrr... de le transmettre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Sans doute, et c'est ce qui vaudrait le mieux, mais...
+</p>
+<p>
+Il sourit de nouveau et reprit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Le petit lieutenant von Bückling... khrr, khrr... s'en chargera. Von
+Bückling n'a rien à me refuser... khrr, khrr... Je lui parlerai.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et vous croyez... fis-je en rougissant...
+</p>
+<p>
+Je commençais à comprendre. Décidément, le baron Hildebrandt von
+Waldkatzenbach était plus intelligent que je ne croyais. Je n'aurais
+jamais osé trouver celle-là!...
+</p>
+<p>
+&mdash;Soyez tranquille, cher ami... khrr, khrr... Von Bückling suffira.
+</p>
+<p>
+Nous nous séparâmes avec effusion. Je me sentais délivré d'un grand
+poids.
+</p>
+<p>
+Le lieutenant von Bückling dut suffire, en effet, car nous n'entendîmes
+jamais parler du rapport. Deux jours plus tard, K&oelig;nig voyait lever ses
+arrêts. On attendit. Rien ne se passa.
+</p>
+<p>
+D'ailleurs, le flot extraordinairement rapide des événements qui
+suivirent, et sur lesquels j'anticipe quelque peu, fit vite oublier
+cette affaire. Et comme ce fou de K&oelig;nig eut l'esprit de ne se livrer à
+aucune nouvelle incartade, du moins avant la dernière, que je
+raconterai, personne n'y pensa plus.
+</p>
+<p>
+J'aime à croire qu'il ne sut jamais par suite de quelle intervention, et
+à la faveur de quels moyens détournés, il put échapper au conseil de
+guerre.
+</p>
+
+<div class="p2"><a name="h2H_4_0008" id="h2H_4_0008"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ VII
+</h2>
+
+<p class="p2">
+Le 25 août, nous nous trouvions sur la route de Louvain. Nous marchions
+allègrement à travers une riche campagne verte et jaune, exubérante
+d'arbres, de prés et de froment. La troupe chantait de beaux <i>lieder</i> du
+pays natal, tandis que des ruines fumaient aux horizons et que des
+bandes errantes de fugitifs se dispersaient à notre approche pour se
+jeter dans les champs, mains levées. On leur envoyait tranquillement
+quelques coups de fusil, sans autrement se déranger. Une odeur
+pénétrante de moissons fraîches et de chairs brûlées flottait dans
+l'atmosphère tiède. La canonnade roucoulait. Sous le soleil ruisselant,
+c'était un magnifique paysage de guerre et de nature.
+</p>
+<p>
+Nous commençâmes par découvrir, dans le sud-sud-ouest, émergeant de la
+végétation et comme suspendue dans l'azur, la pointe fine d'une flèche
+denticulée. S'élevant de plus en plus, elle dégagea bientôt quatre
+jolies tourelles d'angle, dont on distinguait très bien à la jumelle le
+délicieux ouvragement. Puis la tour apparut, puis la longue arête du
+toit, portant, comme un joujou en équilibre, un clocheton. A mesure que
+nous avancions, se dévoilaient et se précisaient d'autres tours,
+d'autres tourelles, d'autres toits aigus, des clochers ajourés, des
+dômes, des frontons, des lanternes, des façades guillochées, des
+dentelles et des girouettes. Tout le centre de la ville était occupé par
+une splendide masse gothique, qui, dans l'épanouissement de ses
+arcatures, de ses pinacles, de ses ogives, de ses campaniles et de ses
+roses, fleurissait comme une fastueuse corbeille de pierres disposée sur
+le parterre des maisons, devant un fond léger de frondaisons et la
+perspective harmonieuse d'une colline. C'était Louvain.
+</p>
+<p>
+&mdash;Louvain! Louvain! répétions-nous remplis d'enthousiasme.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>L&oelig;wen! L&oelig;wen!</i> frémissaient joyeusement les soldats.
+</p>
+<p>
+Je me réjouissais de visiter cette ville fameuse, pleine de merveilles
+d'architecture. Je me rappelais les leçons de l'érudit Anton Glücken,
+professeur d'histoire de l'art à l'université de Halle. Il nous en avait
+fait une, précisément, sur Louvain et j'en avais noirci plusieurs pages
+de mon cahier de notes. J'étais impatient de pénétrer sous les voûtes
+majestueuses de Saint-Pierre, d'admirer les façades ornementées du
+célèbre Hôtel de Ville, d'inspecter l'attique de Saint-Michel, les
+stalles de Sainte-Gertrude, le tabernacle de Saint-Jacques, la tour
+Jansénius, l'église du Grand Béguinage, les vénérables salles de
+l'antique Université et son vestibule gothique. Peut-être même, si notre
+séjour dans la vieille capitale des ducs de Brabant se prolongeait plus
+de quelques heures, peut-être aurais-je le temps d'aller m'asseoir à un
+pupitre de son illustre Bibliothèque et là, oubliant pour de trop courts
+instants la guerre et le bruit des armes, d'y feuilleter pieusement
+quelques-uns de ses précieux manuscrits et de ses exemplaires uniques.
+</p>
+<p>
+Colonel et musique en tête, le régiment fit son entrée dans la ville par
+la porte de Malines. De droite et de gauche s'infléchissaient les
+jardins tenant la place des anciens remparts. Là se mamelonnait le
+Mont-César, portant encore les restes du château féodal où s'était
+disciplinée la jeunesse de Charles-Quint, sous la direction de son
+précepteur Floriszoon, qui fut pape. Nos tambours réveillèrent les échos
+de la longue rue, où s'alignaient de vétustes et nobles hôtels, aux
+fenêtres endormies, aux manières graves. Des groupes de soldats
+allemands, le calot sur le front, les mains dans les poches, flânaient
+au long des trottoirs, regardant d'un air apathique les immeubles. L'un
+de ceux-ci, plus moderne, à deux étages, portait cette enseigne brossée
+en initiales noires sur la largeur de sa muraille: <span class="sc">MAISON AMÉRICAINE</span>.
+Notre arrivée bruyante faisait sensation. Durant que nous nous
+enfoncions, derrière nos cuivres, dans le c&oelig;ur de la cité, la foule
+allemande ne cessait de croître et nous acclamait. Il semblait que la
+ville fût déjà pleine de troupes. Les <i>Feldgrauen</i> entraient, sortaient
+par les portes voussurées des maisons où ils avaient leurs
+cantonnements, bambochaient ou fumaient aux fenêtres, remplissaient les
+boutiques et les pintes, commerçaient ou se querellaient avec les
+petits trafiquants de la rue. Parfois on voyait passer un otage encadré
+de baïonnettes ou quelque soutane affolée poursuivie par les lazzi de la
+soldatesque.
+</p>
+<p>
+Taratata! tanrantamplan!... Nous contournions l'énorme vaisseau ogival
+de la Collégiale, flanqué comme au moyen âge de ses maisons basses, et
+nous débouchions à toute fanfare et au pas de parade sur la Grand'Place,
+où la surprenante vision de l'Hôtel de Ville nous apparut tout à coup,
+orfévrée comme un immense reliquaire, dans l'éblouissement marmoréen de
+ses trois étages et de ses trente-neuf fenêtres fleuries, de ses
+galeries, de ses balcons à réseaux, de ses quarante lucarnes, de ses six
+tourelles surmontées de leurs six flèches, et sous l'éploiement
+orgueilleusement noir, blanc, rouge de l'étendard allemand planté à son
+sommet. A toutes les baies de l'admirable édifice se montraient des
+grappes de têtes casquées. Un peloton de garde était rangé sur les
+marches de l'escalier d'entrée, au perron duquel se tenait
+l'<i>Etappen-Kommandant</i>, le major von Manteuffel, qui nous saluait de
+l'épée.
+</p>
+<p>
+La dislocation se fit un peu plus loin, au Vieux-Marché. Revolver au
+poing, sergents et feldwebels couraient de tous côtés pour assurer des
+locaux. On nous logea, le capitaine Kaiserkopf et moi, avec une
+vingtaine d'hommes, dans une belle maison XVII<sup>e</sup> siècle de la rue des
+Moutons, appartenant à un professeur de l'Université. Notre premier soin
+fut de nous y restaurer copieusement, mettant à contribution l'office,
+la cave, la cuisine, la cuisinière et le professeur lui-même, qui fut
+contraint de nous servir de sommelier.
+</p>
+<p>
+Aussitôt que je fus libre, je sortis faire un tour en ville. Nos soldats
+étaient déjà répandus par bandes dans les rues. Il y en avait aussi
+beaucoup du 165<sup>e</sup> hanovrien, dont le régiment paraissait être au complet
+à Louvain, comme le nôtre. De nouvelles troupes ne cessaient d'ailleurs
+d'affluer. Il en venait de partout, du sud, du nord, de l'est, par la
+rue de Namur, par la rue de Diest, par la rue de Tirlemont et par celle
+des Joyeuses-Entrées. Les parcs et les boulevards foisonnaient de
+campements. Sur les pelouses et les plates-bandes, le train avait tiré
+ses chariots et les artilleurs leurs canons. Les chevaux étaient
+attachés aux platanes centenaires dont ils rongeaient l'écorce. Les
+chaussées, les trottoirs, les places, les gazons piétinés et creusés
+d'ornières croupissaient sous des couches de fumier. Toute la sentine de
+l'armée pourrissait sur la ville.
+</p>
+<p>
+Revenu sur la Grand'Place, je m'absorbai longuement dans la
+contemplation de la riche joaillerie de l'Hôtel de Ville. Tout blanc,
+entièrement sculpté, fouillé comme un rétable d'ivoire, le somptueux
+monument était couvert du haut en bas de statues et de hauts-reliefs, de
+niches géminées, de dais et de consoles. Toute l'histoire de la cité s'y
+trouvait figurée dans le costume de l'époque, sous les traits de
+personnages du temps ou la fable de scènes bibliques. Princes, seigneurs
+chanoines, théologiens, bourgmestres, échevins et marchands y mêlaient
+leurs effigies héroïques ou grotesques, sévères ou hilares en toutes
+sortes de postures solennelles ou gaillardes, pieuses ou lubriques. Se
+doutaient-ils, tous ces joyeux compères, tous ces braves bourgeois de
+Louvain, qu'un jour viendrait où le général von Kluck, en route pour
+Bruxelles et Paris, coucherait cavalièrement chez eux, où la botte
+éperonnée et la cravache altière du major von Manteuffel régneraient à
+la prussienne sur leur fastueuse demeure? Sous les trois couleurs de
+notre drapeau impérial, le magique Hôtel de Ville, l'orgueilleux palais
+communal, n'était plus maintenant que la <i>Kommandantur</i>.
+</p>
+<p>
+En face se trouvait la collégiale de Saint-Pierre. Lorsque je pénétrai
+dans sa vaste enceinte, le calme grandiose qui m'accueillit, au sortir
+du tohu-bohu de la place, me fit une profonde impression. Entre ses
+vingt-huit faisceaux de colonnettes et dans la lumière de ses vitraux,
+la nef s'ouvrait, s'envolait et se prolongeait avec une mystérieuse
+splendeur. Des groupes de femmes et de béguines priaient, affalées sur
+les dalles ou aux dossiers des agenouilloirs, et leurs marmottements
+confus, s'exhalant comme un encens, s'unissaient peut-être en une même
+et vaine imploration pour leurs morts, pour leurs combattants, pour la
+Belgique. Dans une chapelle, un office bas se célébrait au son d'une
+clochette aigrelette. Mais ces manifestations d'un culte qui n'était pas
+le mien m'intéressaient peu. Toute mon attention se trouvait requise par
+les merveilles artistiques dont regorgeait la basilique. D'admirables
+panneaux de maîtres flamands, des fonts baptismaux de Metsys, des orgues
+de Golphus, un banc de communion de Papenhoven, un tabernacle, des bois
+peints, des marbres, des ferronneries, des tombeaux composaient un
+véritable musée allant du gothique au dix-huitième. Une chaire de
+vérité, compliquée et touffue, représentait sous un baldaquin de
+palmiers le reniement de saint Pierre et la conversion de saint Paul.
+Deux chefs-d'&oelig;uvre de Bouts ornaient la chapelle des Chirurgiens et
+celle des Brasseurs. L'un figurait le martyre de saint Erasme,
+désentraillé par deux bourreaux en présence de l'empereur. Le second,
+qui peignait la Cène, était le panneau de milieu d'un triptyque dont les
+volets appartenaient l'un au musée de Berlin, l'autre à la Pinacothèque
+de Munich. Nous possédions maintenant l'ensemble, avec la partie
+centrale qui nous manquait.
+</p>
+<p>
+Mais le morceau le plus remarquable était peut-être le jubé. Il ouvrait
+sur le ch&oelig;ur trois merveilleuses arcades du plus riche style flamboyant,
+festonnées, enguirlandées, enchevêtrées de feuillages et peuplées de
+statuettes d'apôtres. Eclairé par un lustre à douze branches et surmonté
+d'une croix immense, il mettait dans l'austérité du milieu, et malgré le
+luxe de son ornementation, une touche d'une rare élégance et d'un art
+parfait.
+</p>
+<p>
+Au sortir de cette visite minutieuse, que mon goût pour les belles
+choses et le souvenir de mon cours universitaire avaient prolongée je
+sentis le besoin de reposer un peu mes jambes fatiguées, tout en
+humectant mon gosier altéré d'une chope ou deux de bière de Louvain.
+J'entrai à cette fin, rue de Bruxelles, au café Sody. Le tenancier, aidé
+de ses deux filles, servait de son mieux de nombreux soldats. On
+tapageait, on se débraillait, on lutinait les donzelles qui,
+rougissantes, regardaient leur père, ne sachant si elles pouvaient
+résister ou s'il leur fallait se laisser tripoter. Des landwehriens, qui
+assuraient avoir traversé le territoire hollandais, tiraient de leurs
+poches des poignées de cents et montraient des paquets de cigarettes de
+Maestricht.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous sommes de braves gens, disaient-ils en répandant leur monnaie. Il
+n'y a pas de meilleurs bougres que les Allemands.
+</p>
+<p>
+Quel que fût l'agrément du lieu, je m'y attardai moins qu'à la
+Collégiale, car je voulais voir l'Université. Elle se trouvait rue de
+Namur. Il était à peu près quatre heures quand j'y entrai. La
+Bibliothèque, comme je l'ai dit, m'attirait surtout. J'espérais pouvoir
+en examiner à mon aise les anciennes salles, avec leurs superbes
+boiseries et leurs portiques à colonnes, celle des Promotions, celle des
+Portraits, les statues de philosophes et d'écrivains, les vieilles
+toiles retraçant les traits de Juste Lipse, d'Erasme, de Jansénius. Je
+désirais vivement voir et tenir entre mes mains certains des joyaux de
+ses collections, le petit manuscrit de Thomas à Kempis ou le fameux
+exemplaire sur vélin d'André Vésale, présent de Charles-Quint. Sans
+prétendre à l'érudition d'un médiéviste ou d'un docteur en droit canon,
+le modeste étudiant que j'étais pouvait cependant trouver dans ce docte
+sanctuaire de quoi intéresser sa curiosité.
+</p>
+<p>
+Je m'arrêtai d'abord, plein d'émerveillement et de respect dans le grand
+vestibule du rez de chaussée. L'admirable crypte s'approfondissait,
+régulière et hypostyle, sous les poutres énormes de son plafond, entre
+de larges arcades à cannelures que supportaient de gros piliers ronds à
+chapiteaux feuillus. Construite pour servir de Halle aux Drapiers, elle
+avait longtemps retenti du bruit des échanges, avant de résonner du choc
+des discussions scolastiques et d'être balayée par les robes des
+professeurs. La poussière en était savante et l'ombre tutélaire.
+</p>
+<p>
+J'allais m'engager sur les marches de l'escalier à double rampe qui
+montait aux étages, lorsqu'une fusillade insolite, éclatant au dehors,
+vint m'arracher à ma méditation. Le piétinement précipité de gens qui
+couraient, des cris, d'inquiétantes rumeurs parvenaient de la rue. Je
+sortis. Des portes se fermaient brusquement, des volets se closaient,
+des soldats en alerte, l'&oelig;il sur le qui-vive et la gâchette au doigt,
+obliquaient ou rasaient les murs avec circonspection.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'y a-t-il? demandai-je à un sous-officier qui se hâtait.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous n'entendez pas, <i>Herr Fæhnrich</i>?... La bataille se rapproche...
+C'est là-bas...
+</p>
+<p>
+Son bras se tendait en direction du nord-ouest. Il disparut.
+</p>
+<p>
+La canonnade, en effet, s'entendait à peu de distance et avec une
+intensité singulière. Dans le zèle de mon exploration je n'avais pas
+prêté attention à son accroissement. J'en percevais maintenant très fort
+le grondement sinistre, et je me sentis subitement plein d'appréhension.
+Que se passait-il exactement? Je m'élançai dans la direction indiquée.
+Le centre de la ville bourdonnait comme une ruche en délire. Partout
+régnait le plus grand désordre. Des officiers, hors d'eux, clamaient
+des injures en brandissant des revolvers. Des cavaliers galopaient dans
+les rues, en criant: «<i>Alarm! Alarm!</i>» Les estafettes se succédaient à
+la Kommandantur. Une tourbe de soldats confluait de toutes parts,
+ahuris, furieux armés ou non, quelques-uns le pot en main ou une garce
+dans le coude, d'autres belliqueux et harnachés jusqu'aux dents. Des
+automobiles pétaradaient en tous sens, montaient sur les trottoirs et
+les gazons. Fouaillés jusqu'au sang, les chevaux, par quatre, roidissant
+leurs muscles, entraînaient dans un vacarme de ferraille et de jurements
+leurs canons et leurs caissons. Des bataillons précipitamment rassemblés
+prenaient le pas de course vers le nord.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Alarm!</i>... <i>Alarm!</i>...
+</p>
+<p>
+Le tonnerre de l'artillerie semblait maintenant crouler aux abords mêmes
+de la ville. Des essaims d'habitants massés sous les portes ou aux
+encoignures des rues haletaient d'émotion et ne cachaient pas leur joie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce sont les Belges! criaient-ils. Ce sont les Anglais!... Ils arrivent
+de Malines!
+</p>
+<p>
+Une harde de hussards essoufflés, poussiéreux, sordides, venant du
+combat, rentraient dans Louvain, tirant leurs bêtes par la bride. Ils
+sentaient la défaite. Des vagues de fuyards, des chariots aux traits
+rompus, des débris de convois, tout un ressac de champ de bataille
+refluait à gros bouillons sales vers l'arrière en roulant ses épaves.
+Les troupes qui sortaient se heurtaient, comme en un mascaret, au flot
+qui remontait. Dans la confusion dans l'incertitude où l'on était si
+l'ennemi ne se trouvait pas déjà aux portes, les fusils partirent; des
+corps allemands tombèrent des deux côtés. Ce fut un instant
+d'inexprimable bagarre. Je vis même, au carrefour de la rue du Poirier,
+près de la Dyle, un officier du 165<sup>e</sup> descendu net d'un coup de feu par
+un soldat de son régiment: une vengeance, sans doute. J'allais courir
+sus au misérable, car j'avais aperçu son geste; mais l'assassin se
+perdit dans la cohue.
+</p>
+<p>
+Les déflagrations devenaient maintenant générales, se répercutant avec
+une rapidité foudroyante dans tous les quartiers. On tirait dans la rue
+de Bruxelles, dans la rue du Canal, dans la rue de la Station, du côté
+du boulevard de Tirlemont, de la rue Léopold, de la rue Marie-Thérèse,
+du Grand Béguinage, de la porte de Namur. Les hordes en débandade mêlées
+aux troupes qui restaient ou à celles qui arrivaient encore de l'est ou
+du sud étaient dans un état d'exaspération indescriptible. On hurlait de
+partout:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Man hat geschossen!... Die Civilisten haben geschossen!...</i>
+</p>
+<p>
+De nombreux cadavres d'habitants de Louvain parsemaient déjà les rues.
+On épaulait sur tout ce qui se montrait aux fenêtres ou sur les toits.
+La chasse à l'homme était ouverte. Au crépitement de la fusillade se
+joignit bientôt la crécelle des mitrailleuses. Les carreaux et les
+vitrages volaient en éclats. Les tuiles retentissaient sous la grêle. On
+enfonçait les portes. On plaçait des pétards sous les murs. On se ruait
+férocement dans les maisons, crosses ou baïonnettes levées. On
+poursuivait les gens de chambre en chambre. On en sortait des caves où
+ils s'étaient réfugiés et on les massacrait sur les pavés. Il en fuyait
+par-ci, par-là, au dehors, affolés et tourbillonnants, qu'on abattait
+comme du gibier.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Schweinehunde! Schweinehunde!</i> aboyaient les massacreurs en traquant
+leurs victimes.
+</p>
+<p>
+J'essayai de regagner tant bien que mal la Grand'Place. Il était huit
+heures du soir. En passant devant le café Sody, où j'avais bu de la
+bière, je vis le patron étendu la gorge tranchée sur son comptoir. Une
+de ses filles râlait et rendait le sang. L'autre avait disparu.
+</p>
+<p>
+Sur la Grand'Place, c'était à la fois le tumulte et la fête. Les cafés
+et tavernes débordaient de monde. Au Lyrique, au Gambrinus, on
+s'écrasait. J'entrai au café Rubens, où des officiers ripaillaient au
+milieu d'un déferlement de drôlesses, de filles en cheveux, de putains
+allemandes venues d'Anvers, de Bruxelles ou d'Ostende, qui hurlaient à
+la mort ou excitaient au pillage. Kaiserkopf, à moitié ivre, se
+déchaînait entre deux pouffiasses.
+</p>
+<p>
+&mdash;J'ai vu le major von Manteuffel, braillait-il. Toute la ville sera
+punie. Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Maintenant,
+<i>Donnerwetter!</i> nous commençons avec les grandes villes. Louvain sera la
+première qu'on détruira.
+</p>
+<p>
+Toute la salle éclata de joie dans une tempête de <i>hoch!</i>
+</p>
+<p>
+Je fus pris d'un frisson à cette perspective; mais je me rassurai en
+pensant qu'il ne pouvait s'agir que d'une rodomontade du trop bouillant
+capitaine. C'était déjà assez, me semblait-il, des meurtres de civils et
+de l'assaut des domiciles privés.
+</p>
+<p>
+On continuait à tirailler au dehors. Parfois on entendait le sifflet
+d'un sous-officier, suivi d'une salve plus forte. C'étaient les
+exécutions régulières qui commençaient. Soudain quelqu'un cria:
+</p>
+<p>
+&mdash;Au feu!...
+</p>
+<p>
+Cela jeta une certaine perturbation. Cependant la plupart des officiers
+se rassirent, au milieu de leurs chopes, de leurs femmes et de leurs
+assiettes. Quelques-uns seulement sortirent. Je les suivis.
+</p>
+<p>
+Le feu venait, en effet, d'éclater sur plusieurs points de la ville. Il
+rougeoyait chaussée de Tirlemont, place du Peuple et du côté de la gare.
+Un instant après, les flammes s'élevaient sur la rue de Diest. Une fumée
+opaque montait et tournoyait, couvrant peu à peu tous les quartiers de
+l'est. On percevait en même temps le son de fréquentes mitraillades,
+mais sans cris: c'était trop loin. Dans la direction de Malines, le
+canon tonnait toujours, s'effaçant graduellement. Au concert de
+l'Alhambra, tout proche, une musique militaire jouait des airs de
+danses.
+</p>
+<p>
+Tandis qu'environné d'un grand concours de soldats qui applaudissaient
+et s'éjouissaient je demeurais là, tout étourdi, me tournant de côté et
+d'autre pour voir si de nouveaux points d'incendie se montraient et
+surveiller la marche du sinistre, j'aperçus inopinément Schimmel qui
+traversait la place. Parfaitement détaché de ce qui se passait autour de
+lui, le lieutenant paraissait uniquement occupé d'une affaire
+personnelle. Pour tout dire, le lieutenant Schimmel était en bonne
+fortune, mais comme peut être en bonne fortune un officier prussien dans
+une ville conquise. Il emmenait ou plutôt il entraînait violemment par
+le poignet une femme, une religieuse d'une surprenante beauté. Toute
+pâle, éplorée, mordant ses lèvres, ses longs cheveux noirs baignant ses
+épaules, la jeune nonne, crispant dans sa robe d'étamine ses formes
+fuselées, résistait avec l'énergie vaincue de la faiblesse et du
+désespoir. Un ecclésiastique courait derrière eux, en proie à la plus
+vive émotion.
+</p>
+<p>
+&mdash;Malheureux! suppliait-il... Respectez cette s&oelig;ur!... C'est
+Mademoiselle de...
+</p>
+<p>
+Et il cita un des plus grands noms de la Belgique.
+</p>
+<p>
+Froidement, Schimmel se retourna, dirigea sur l'importun la mire de son
+revolver, visa et fit feu. Le prêtre tomba raide mort.
+</p>
+<p>
+Puis il disparut avec sa proie dans la direction d'un hôtel du
+Vieux-Marché.
+</p>
+<p>
+Mais, brusquement, voici qu'une maison se mettait à flamber tout près de
+moi, allumée d'un coup comme une bûchette. Puis une autre; puis une
+troisième, place Marguerite. Une intense odeur de résine empesta l'air.
+En même temps débouchait de la rue de la Station toute une escouade de
+sapeurs incendiaires, organisée et munie d'instruments perfectionnés,
+commandée par un feldwebel du génie. Ils avaient des pompes à pétrole,
+des seringues à benzine, des fusées, des grenades, des pastilles
+chimiques. Ils s'éclairaient de torches d'acétylène et lançaient des
+signaux lumineux. Je les vis avec terreur s'approcher de la tour de
+façade de la Collégiale, au bas de laquelle ils commencèrent de disposer
+un bûcher. D'autres brisaient les vitraux à coups de grenades ou
+dressaient des échelles aux angles du transept pour aller bouter le feu
+aux toits des chapelles.
+</p>
+<p>
+Je n'en croyais pas mes yeux, quand une lueur subite se projeta d'un
+grand bâtiment situé à l'entrée de la rue de Namur. Horrifié, je me
+précipitai de ce côté. Mon sinistre pressentiment ne m'avait pas trompé.
+Les Halles universitaires commençaient à brûler. Une équipe de
+pétroleurs s'y employait. Un officier dirigeait la man&oelig;uvre.
+</p>
+<p>
+Tandis que je demeurais là, cloué sur place, un père joséphite sortit
+bouleversé de l'édifice, et, courant à l'officier, les mains jointes:
+</p>
+<p>
+&mdash;Au nom du ciel, arrêtez!... Vous ne savez pas ce que vous faites!...
+Mon Dieu!... Mais c'est l'Université!... C'est la Bibliothèque!...
+</p>
+<p>
+L'officier toisa le père d'un regard d'acier; il se borna à répondre
+sobrement:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Es ist Befehl</i><a href="#note-3" name="noteref-3"> <sup>3</sup></a>.
+</p>
+<p>
+Le pauvre homme s'affaissa en sanglotant sur le seuil vénérable que, peu
+d'heures auparavant, j'avais franchi d'un pas si allègre et si
+respectueux.
+</p>
+<p>
+Je ne pus en supporter davantage. Saisi de frayeur devant cette
+catastrophe, pris ensuite de peur pour moi-même, pour ma sécurité
+personnelle, pour mes propres effets, mon argent, les petits souvenirs
+de famille, d autres aussi, que je conservais pieusement dans un coin de
+mon paquetage, je m'enfuis dans la direction du sud, du côté de mon
+logement.
+</p>
+<p>
+J'allai donner en plein du nez sur le ventre d'un gros capitaine de
+gendarmerie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pardon... oh! pardon, monsieur le capitaine!... Savez-vous si ça brûle
+rue des Moutons?
+</p>
+<p>
+&mdash;Rue des Moutons... ma foi...
+</p>
+<p>
+&mdash;-C'est là que je suis cantonné... dans une maison... chez un
+professeur...
+</p>
+<p>
+&mdash;Oh! dans ce cas, rassurez-vous, mon jeune <i>Fæhnrich</i>, les maisons où
+sont cantonnées nos troupes ne risquent rien; elles sont naturellement
+livrées au pillage, mais elles ne seront pas brûlées... du moins pour le
+moment. Vous pouvez continuer tranquillement votre promenade. <i>Guten
+Abend!</i>
+</p>
+<p>
+Je remerciai le bon capitaine de son assurance, et, désormais tranquille
+pour ce qui me concernait, je revins, comme médusé, contraint par une
+obsession infernale, au spectacle de la ville en flammes. Des centaines
+de maisons incendiaient déjà le ciel de lueurs framboisées. Le Palais de
+Justice, l'Académie des Beaux-Arts, le Théâtre brûlaient. Le quartier de
+la Station n'était qu'un immense brasier. Tout grondait et ronflait. De
+toutes parts, c'étaient des craquements, des fracas, des dislocations,
+des effondrements. Des séquelles d'habitants en appareil hétéroclite
+essayaient de se sauver, d'échapper à l'écrasement, au feu ou au
+massacre et fuyaient vers le sud ou l'ouest au milieu des balles.
+D'autres grillaient dans les immeubles et l'on entendait leurs cris
+épouvantables.
+</p>
+<p>
+Seules les maisons immédiatement attenantes à la Kommandantur étaient
+protégées. De nombreux soldats avec des pompes en arrosaient
+copieusement les murailles, dirigeant leurs jets de manière à empêcher
+le rideau des flammes environnantes de se porter où il ne fallait pas et
+de propager l'incendie jusqu'au précieux édifice qui abritait le major
+von Manteuffel, ses officiers, ses services et une grosse garnison. Des
+tuyaux étaient postés à cet effet à travers les appartements et
+conduisaient l'eau sur les toits, d'où elle retombait tout autour en une
+fine pluie incessante.
+</p>
+<p>
+En dehors de cette oasis, la chaleur était intolérable. Une sensation
+d'étouffement prenait âcrement à la gorge. Dans les rues, devenues à peu
+près impraticables, on se heurtait à chaque pas à des amas en ignition
+ou à des éboulements fumeux et il fallait faire de longs détours pour
+circuler dangereusement d'un quartier à l'autre, sous les chutes de
+poutres et l'avalanche des moellons. Il faisait plus clair qu'en plein
+jour de soleil. Je tombai, rue Léopold, sur Wacht-am-Rhein qui, à la
+tête d'une bande hurlante de forcenés, avait pris possession de tout un
+îlot, dont il était le roi, le Néron, et dont il détruisait
+systématiquement les maisons. Le sac commençait à s'organiser; mais
+l'incendie le rendait encore périlleux et, pour le moment, tout à leur
+furie, les soldats s'acharnaient plutôt à brûler qu'à piller. Place de
+la Station, on exécutait en masse. Plusieurs centaines de civils y
+étaient parqués, hommes, femmes, enfants, attendant leur sort, bras
+levés. Sous les ordres d'un major à cheval, des officiers les
+fouillaient, les dépouillaient de leur argent et de leurs bijoux, puis
+les envoyaient au peloton d'exécution. Dans un coin de la place on
+fusillait des prêtres liés quatre par quatre.
+</p>
+<p>
+Je me trouvai, je ne sais comment, dans le haut de la rue par où nous
+avions fait, le matin, notre entrée triomphale. Elle se consumait, d'une
+extrémité à l'autre, à l'exception toutefois de la maison américaine,
+intacte, dont l'enseigne détachait ses grandes lettres noires dans la
+clarté aveuglante de la nuit en flammes. Sur la porte se trouvait
+placardée cette affiche imprimée et timbrée du cachet du Commandant
+impérial de la Circonscription de Louvain:
+</p>
+<p class="quote">
+Dieses Haus ist<br />
+zu schützen.
+</p>
+<p class="quote">
+ <i>Es ist streng verboten, ohne<br />
+ Genehmigung der Kommandantur<br />
+ Hæuser in Brand zu setzen.</i>
+</p>
+<p class="quote">
+ Kaiserliches Garnison-Kommando<a href="#note-4" name="noteref-4"> <sup>4</sup></a>.
+</p>
+<p class="p2">
+Je reconnus la petite butte du Mont-César et n'eus que quelques pas à
+faire pour l'escalader. De là, le panorama était féerique. La mer de feu
+s'étendait devant moi, battant l'horizon de ses vagues éblouissantes. Au
+centre, le gigantesque vaisseau incandescent de la Collégiale s'y
+balançait, comme soulevé par la tempête, projetant fantastiquement ses
+agrès scintillants et sa mâture en détresse, prêt à s'abîmer dans les
+flots embrasés. Des bouillonnements, des tourbillons, des courants de
+lames déferlantes, des torrents d'écume roulaient et se tordaient en une
+formidable boule ignée, tandis que, solitaire, comme un rocher, comme un
+écueil déchiqueté, le massif abrupt de l'Hôtel de Ville, bravant la
+tourmente, dressait ses escarpements, ses crénelures, ses aiguilles, ses
+frontons sourcilleux par dessus les crêtes irritées qui venaient se
+briser à ses pieds. Comme un serpent d'or en fusion, la Dyle annelait
+dans cet océan ses replis, ses ondulations, ses méandres lumineux,
+réverbérant sur un ton plus pur, mais non moins ardent, les éclats de
+ses rives, toute écailleuse de reflets, de coruscations et
+d'étincellements. Rutilant, phosphorescent, rouge, jaune, orangé, blanc,
+un immense ciel chargé de toutes les couleurs vibrait et rayonnait,
+intense et volcanique, sur ce chaos plutonien. De grands nuages gonflés
+de fumées et de vapeurs brûlaient et bavaient leur lave comme des
+cratères renversés. Des éclairs cuivrés, des écharpements violets, des
+entailles vertes, cramoisies, roses, des biseautements de diamant
+balafraient violemment les exhalaisons. La lune, comme un &oelig;il crevé et
+sanglant, regardait par un trou de bitume.
+</p>
+<p>
+Je restai longtemps à contempler, pétrifié de stupeur et de fascination
+cette fresque titanique. Son horrible beauté me remplissait
+d'émerveillement. Mais quel désastre!... Se pouvait-il que des hommes
+détruisissent en quelques instants ce que des générations avaient mis
+des siècles à édifier?... Quel désastre!... et quelle mélancolie!...
+Louvain ne serait bientôt plus qu'une vaste ruine, semblable à celle du
+château de Charles-Quint, dont je foulais d'un pied trébuchant les
+informas vestiges.
+</p>
+<p>
+L'est, par ou j'étais venu, je crois, m'était maintenant défendu. Je
+cherchai une route par l'ouest.
+</p>
+<p>
+Il était deux heures du matin quand je retrouvai mon domicile. Le
+capitaine n'était pas rentré. Dans la salle à manger, le professeur,
+notre hôte, gisait dans une mare de sang. Je gagnai ma chambre, accablé
+de fatigue, ne demandant plus qu'à me jeter sur mon lit pour m'y
+endormir d'un sommeil de plomb. Mon seul soin fut d'aller fermer la
+fenêtre, ne voulant pas être incommodé par les odeurs et la fumée qui
+flottaient au dehors.
+</p>
+<p>
+Tandis que, la main sur les crochets, je me disposais à tirer les
+contrevents, un débris de papier noirci vola jusqu'à moi, porté par le
+souffle chaud de l'incendie. C'était un fragment d'incunable. J'y
+déchiffrai difficultueusement ces mots, imprimés en caractères
+gothiques: «... <i>At Germani in summa feritate versutissimi natumque
+mendacio genus</i>...»
+</p>
+<p>
+C'est tout ce que je pus consulter de la Bibliothèque de Louvain.
+</p>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0009" id="h2H_4_0009"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+
+<h2>
+ VIII
+</h2>
+
+<p class="p2">
+Je renonce à décrire la déception, la colère qui s'empara de nos hommes,
+quand, le lendemain, l'ordre nous fut prescrit de reprendre la route.
+Quoi! partir, alors que le pillage, le vrai pillage, le grand pillage,
+le sac de toute une ville allait commencer! Sitôt passé le plus fort de
+l'incendie, la garnison se jetterait sur les ruines: elle en avait pour
+huit jours au moins. Et c'est à ce moment qu'il nous fallait vider les
+lieux!
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas de chance! grommelait Kaiserkopf. Nous arrivons toujours ou trop
+tard ou trop tôt!
+</p>
+<p>
+Mais il fallait obéir: les ordres étaient les ordres.
+</p>
+<p>
+La ville brûlait toujours. La Collégiale, dont la tour s'était
+effondrée, lançait par toutes ses ouvertures des torrents de flammes
+jaunes; des nappes de maisons embrasées bougeaient, flottaient, se
+suspendaient dans la vapeur, tandis que d'autres déjà consumées,
+fumaient, craquaient, s'affaissaient.
+</p>
+<p>
+Un soleil sans rayons, pâle comme une lune, essayait en vain de percer
+le voile opaque des gaz.
+</p>
+<p>
+Nous contournâmes la ville par les boulevards de sud-est pour nous
+rendre à la station, où trois trains nous attendaient. Tout le régiment
+s'embarqua pour une destination inconnue.
+</p>
+<p>
+Tandis que nous roulions lentement au travers d'une campagne fertile et
+d'une région non ravagée, le long de voies que réparaient hâtivement des
+nuées de travailleurs belges et d'ouvriers des troupes de
+communications, je m'absorbai, sans plus de distraction extérieure, dans
+la lecture de mon courrier. Pour la première fois nous venions de
+recevoir des lettres d'Allemagne. La distribution nous en avait été
+faite à la gare. J'eus l'immense joie de recueillir, des mains sales de
+notre postillon, tout un bouquet de ces précieux «souvenez-vous» du
+pays. Il y avait une lettre de mon père, le conseiller de commerce
+Hering, deux de ma mère, une de chacune de mes s&oelig;urs et deux de ma
+Dorothéa. Je lus et relus cent fois ces missives chéries, j'en savourai
+et j'en méditai religieusement chaque ligne, et je sentis plus d'une
+douce larme gonfler ma paupière et rouler toute chaude entre mes cils.
+Je dois même avouer que deux de ces lettres, qui renfermaient des
+corolles de myosotis, furent en outre baisées et rebaisées longuement.
+</p>
+<p>
+Tout allait bien à la maison. On y vivait dans la plus grande exaltation
+patriotique. Mon père lisait quinze journaux par jour et souscrivait
+avec enthousiasme aux &oelig;uvres de guerre. Ma mère et mes s&oelig;urs avaient
+pris la direction du petit poste de ravitaillement de la Croix-Rouge de
+la gare d'Ilsenburg. Ma s&oelig;ur Hedwige me décrivait minutieusement son
+costume, qui lui seyait à ravir et avec lequel elle espérait bien faire
+la conquête de quelque beau lieutenant de la garde. Notre domestique
+Johann était parti pour la Russie.
+</p>
+<p>
+Ma chère Dorothéa m'appelait «son héros», «son chevalier», «son
+Lohengrin». Elle avait bien reçu mon premier envoi, celui de Visé, mais
+point encore un second que je lui avais fait d'un des deux objets
+butinés à Tongres, ce qui s'expliquait par les dates de ses lettres.
+Elle me rappelait gentiment ma promesse de lui envoyer des boucles
+d'oreilles: «<i>... Des étoffes, des soieries, mais surtout, surtout, mon
+cher fiancé, les boucles d'oreilles que vous m'avez promises!...</i>»
+Adorable Dorothéa! Certes, je la tiendrais, ma promesse!...
+</p>
+<p>
+Ainsi bercé par ces tendres rêveries, plongé dans ces doux souvenirs, je
+ne m'apercevais pas des heures qui passaient, plus occupé à songer à mes
+chers absents et à vagabonder sentimentalement dans les forêts du Harz
+qu'à regarder la plaine wallonne développer de chaque côté de notre
+coupé ses cultures prosaïques et ses champs de betteraves.
+</p>
+<p>
+Le train ralentit considérablement, lançant de stridents appels de
+vapeur. Schimmel, qui sommeillait dans un coin, s'éveilla, bâilla,
+s'étira, mit sa tête balafrée aux fenêtres, ouvrit sa montre, consulta
+une carte.
+</p>
+<p>
+&mdash;Où sommes-nous? demandai-je.
+</p>
+<p>
+Après une nouvelle inspection des alentours, il me répondit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous devons approcher de Münster.
+</p>
+<p>
+&mdash;Münster? fis-je étonné.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mons, si vous aimez mieux.
+</p>
+<p>
+Nous nous trouvions aux abords d'une grande gare et d'un n&oelig;ud important
+de voies ferrées. De toutes parts des lignes couraient, bifurquaient,
+s'enchevêtraient, chargées de locomotives, de rames en mouvement ou à
+l'arrêt, qu'empanachaient leurs fumées et qu'articulaient leurs
+attaches, leurs boggies, leurs tampons de choc. C'était un dédale
+inextricable, une chenillère de wagons de toute espèce, de voitures
+compartimentées, de fourgons, de trucs, de tenders, où les gros chiffres
+blancs du matériel belge se mêlaient aux longues inscriptions allemandes
+et où, sous l'apparent désordre, tout man&oelig;uvrait avec souplesse, dans le
+tintamarre des plaques et le virevoltement des disques. Les trains qui
+arrivaient du nord ou de l'est amenaient des troupes fraîches, des
+canons, des obus; ceux qui venaient du sud emportaient des blessés, des
+meubles, des machines, des stocks de métaux, de coton, de laine ou de
+cuir. J'en vis un composé d'un bout à l'autre de fourgons hermétiquement
+clos et dégageant une astringente odeur de chlore. Je sus plus tard que
+ce train devait être plein de cadavres entièrement nus, empilés et
+pressés comme des harengs, en route pour les hauts fourneaux de l'Eifel.
+</p>
+<p>
+Le nôtre finit par s'arrêter tout à fait, bien avant l'entrée de la
+gare, complètement engorgée, le long d'un quai de fortune fait de
+planches.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Heraus! heraus!</i> crièrent des voix. <i>Alles heraus!</i>
+</p>
+<p>
+Nous descendîmes sur ce quai improvisé, puis, de là, par de larges
+passerelles de bois jetées par dessus les talus, sur une vaste promenade
+en boulevard, plantée d'ormes et bordée, du côté opposé, de maisons
+bourgeoises entourées de jardins et des hauts murs sombres d'un édifice
+rébarbatif qui devait être une prison. Ce débarquement compliqué prit un
+certain temps; mais au bout d'une heure, le bataillon von Nippenburg se
+trouvait rangé tout entier sous les ormes de la promenade avec armes,
+chevaux et bagages. Nos hommes, qui n'avaient cessé de boire et de se
+restaurer depuis Louvain, tiraient encore de leurs musettes de
+nombreuses bouteilles et des provisions, dont les débris, joints aux
+excréments dont ils se soulageaient à l'envi, ne tardèrent pas à changer
+le sol en fumier.
+</p>
+<p>
+Je n'avais pas cherché à revoir K&oelig;nig depuis son affaire. Je l'aperçus
+alors. Il était pâle et tourmenté. Il me vit, mais ne s'approcha pas de
+moi, ne vint pas me tendre la main, et, quand je voulus le saluer, il
+détourna la tête. Me rangeait-il aussi au nombre des «assassins»?
+</p>
+<p>
+Je n'eus pas le loisir d'approfondir ce mystère. De grands cars
+automobiles&mdash;j'en comptai bien une quarantaine&mdash;débouchaient dans la
+partie du boulevard qui côtoyait la prison et venaient s'échelonner
+devant nos sections. Ils nous étaient destinés. Nous les peuplâmes, à
+trente hommes par véhicule, groupe après groupe, compagnie après
+compagnie, et, sitôt garni, chacun d'eux démarrait à petite vitesse et à
+grand bruit de moteur, le capot en direction du sud. Les chevaux,
+accouplés, chaque paire montée par un palefrenier, suivaient au trot.
+Des autos-canons et des autos-mitrailleuses s'intercalaient dans le
+cortège, une pièce par cinq ou six voitures.
+</p>
+<p>
+Nous contournâmes la ville. Elle semblait toute remuante d'un grand
+frissonnement guerrier. Une innombrable soldatesque l'encombrait,
+l'emplissait de tumulte, aussi diverse par le maintien et l'allure que
+par le visage et le costume, et ses flots incessants débordaient jusqu'à
+nous. Au milieu de soldats allemands de toutes armes et de toute
+incorporation, les uns en service commandé de police, de garde ou
+d'escorte, d'autres en pleine bamboche, titubants et braillards,
+d'autres, blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe, on
+voyait défiler, hâves et farouches, de sinistres cohortes de
+prisonniers, qui s'avançaient péniblement sous les insultes, les
+crachats, les coups de baïonnettes et les brandissements de crosses. Il
+y avait là des pantalons rouges français, mais en petit nombre; la
+plupart des prisonniers, en uniformes jaune terreux et en casquettes
+plates à bords aigus, devaient être des Anglais. Ils fumaient, la bouche
+amère, de courtes pipes tombantes. On voyait aussi de hauts diables très
+maigres et très secs, la rotule nue nouant leurs jambes d'échassiers,
+enjuponnés et coiffés de bonnets à rubans. Beaucoup s'emmaillotaient de
+pansements sommaires barbouillés de sang et de pus. Ils nous jetaient,
+au passage, des regards affamés.
+</p>
+<p>
+Nous n'eûmes pas le temps de recueillir grand'chose de Mons que cette
+rapide vision. Nous aperçûmes un beffroi, pavoisé du drapeau allemand,
+une flèche de cathédrale, une statue, une tour. Puis nous virâmes à
+droite, en direction ouest-sud-ouest, sur une grande route pavée.
+</p>
+<p>
+Du court contact que nous avions eu avec les nôtres au frôlement de
+cette ville que nous laissions derrière nous, nous avions cependant
+appris de grandes nouvelles, confirmant ou précisant les bruits vagues
+qui couraient parmi nous de bouche en bouche depuis notre départ de
+Louvain. Une formidable bataille de trois jours s'était livrée entre nos
+armées et les armées françaises appuyées par quelques divisions
+britanniques, sur toute l'étendue d'un immense front courant des
+Ardennes à l'Escaut. Partout les légions ennemies avaient été
+bousculées, enfoncées, disloquées, pulvérisées, laissant des centaines
+de milliers de morts et de prisonniers; et leurs débris informes, en
+complète déroute, fuyaient à cette heure précipitamment vers le sud,
+entraînant dans leurs remous vertigineux les populations affolées de
+provinces entières. Jetées après elles comme un irrésistible raz de
+marée, nos phalanges les poursuivaient de leur ruée triomphale. Jamais
+dans l'histoire un pareil cataclysme ne s'était vu. C'était le monde
+occidental qui s'effondrait sons les coups de massue du Hermann
+germanique.
+</p>
+<p>
+Comme bien on pense, ces nouvelles magnifiques nous comblèrent de joie.
+On faisait circuler de car en car un communiqué de notre Grand
+État-Major à peu près ainsi conçu:
+</p>
+<p class="quote">
+ L'armée allemande de l'ouest a pénétré victorieusement sur le
+ territoire français, de Cambrai aux Vosges. L'ennemi a été battu
+ sur toute la ligne et se trouve en pleine retraite. Vu l'étendue
+ énorme des champs de bataille il n'est pas possible de donner des
+ chiffres exacts sur ses pertes en tués, blessés, prisonniers et
+ étendards pris. L'armée du général von Kluck a culbuté l'armée
+ anglaise près de Maubeuge. Les armées des généraux von Bülow et von
+ Hausen ont battu complètement environ huit corps d'armée français,
+ entre la Sambre, Namur et la Meuse. Namur est pris. L'armée du duc
+ de Wurtemberg poursuit l'ennemi au delà de la Semoy. L'armée du
+ prince impérial allemand s'est emparée de Longwy.
+</p>
+<p>
+De grandes jubilations roulaient d'un bout à l'autre de notre cortège,
+des <i>hoch</i>, des <i>vivat</i>, <i>semper vivat</i>, mêlés aux strophes délirantes
+de nos chants patriotiques, le <i>Heil Dir im Siegerkranz</i>, le
+<i>Deutschland über alles</i>, ainsi que l'hymne cher entre tous à
+Wacht-am-Rhein, dont j'entendais la grosse basse tonner frénétiquement
+dans la voiture qui nous suivait.
+</p>
+<p>
+De nombreuses traces de la terrible bataille qui s'était si
+victorieusement dénouée étaient des plus visibles sur notre route:
+maisons fracassées, charrois démontés, chevaux tumescents, cadavres
+kakis allongés ou recroquevillés, blessés sautillants ou se convulsant à
+terre et que nous tirions au jugé, en passant. Nous traversâmes un gros
+bourg dont une centaine de maisons avaient sauté et qui brûlait encore.
+</p>
+<p>
+Mais à mesure que nous avancions, ces marques se raréfiaient. Il
+semblait que nous parvenions à l'extrémité même de ces lignes
+gigantesques de combats, dont les ondes furieuses étaient venues
+s'éteindre et mourir dans ces parages. En même temps, le pays changeait
+d'aspect. Il se dénudait maintenant, se léprait, tout pelé d'une teigne
+étrange et chargé de poussière noire. Combustible et phlogistique comme
+un champ de l'Erèbe, il se pustulait d'un semis de petites montagnes
+cendrées, uniformément coniques, qui le mouvementait d'une géographie
+singulière, pyramidale et volcanique. Quelques collinettes de prés ou de
+boqueteaux d'un vert cru et une multitude de petites maisons aux toits
+rouge vif coloriaient avec une violence bizarre ce paysage scoriacé. Je
+n'avais encore rien vu d'aussi curieux que cette contrée. La faune
+humaine, très grouillante, semblait constituée par une peuplade
+troglodyte, dont le comportement habituel était, à ce qu'il me parut, de
+se tenir à croupetons sur le seuil de ses demeures, la pipe aux dents,
+pour les hommes, et, pour les femmes et leurs marmots, la tartine de
+beurre ou le bol de café au lait à la bouche. Ces indigènes nous
+regardaient passer sans se déranger, bien qu'avec étonnement et
+méfiance. Ils n'avaient encore vu de nous que quelques escadrons de
+cavalerie, dont nous rencontrions les petits postes de distance en
+distance. Ils se demandaient, tout en fumant et en mangeant, qui nous
+pouvions bien être et ce que nous venions faire dans leurs corons. Mais
+nous n'avions pas le temps de nous arrêter pour le leur apprendre, ni
+pour leur montrer quelle sorte de gens nous étions.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Tout à coup des cris s'élevèrent, accompagnés de hourras tumultueux:
+</p>
+<p>
+&mdash;France!... France!... Nous sommes en France!... <i>Frankreich!...
+Frankreich!...</i>
+</p>
+<p>
+Nous continuions à rouler imperturbablement sur une route tout à fait
+libre, où ne circulaient que de fortes patrouilles de uhlans. Très
+loin, dans le sud-est, le canon marmonnait. Aux mines et à leurs puits
+d'extraction s'adjoignaient maintenant les forges et leurs halles
+métalliques. Mais, au lieu du vacarme des marteaux-pilons et des
+machines outils, c'était l'impressionnant silence de l'abandon ou de la
+grève qui nous accueillait. Nous côtoyâmes deux villes toutes bardées de
+constructions métallurgiques, de charpentes d'acier et de cheminées
+usinières.
+</p>
+<p>
+&mdash;Dans quelques semaines, déclarait sarcastiquement Schimmel, il ne
+restera plus rien de tout cela. Tout aura été démonté, détruit,
+déménagé. C'est le plan.
+</p>
+<p>
+Il paraissait connaître fort bien la région et nous en décrivait la
+topographie. Mais, désorientés par cette marche rapide aussi bien que
+par la complexité du pays où l'on croisait sans cesse de nouvelles
+routes et de nouvelles lignes ferrées, nous ne suivions
+qu'imparfaitement ses explications, qui, pour exactes qu'elles dussent
+être, ne contribuaient guère à nous éclairer. Aussi les noms de
+localités à consonnances étrangères qu'il nous défilait et dont nous
+entendions parler pour la première fois n'ont-ils laissé dans ma mémoire
+qu'un souvenir incertain.
+</p>
+<p>
+Conjointement au «plan» économique, Schimmel nous exposait le «plan»
+stratégique, à beaucoup moins longue échéance et sur lequel il croyait
+avoir des lumières spéciales:
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour
+but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa
+gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le
+flanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps
+d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous
+aurons cueilli ce qui reste des armées françaises dans un immense coup
+de filet.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et Paris? disions-nous.
+</p>
+<p>
+&mdash;Paris restera au fond de la nasse.
+</p>
+<p>
+Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret
+du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne
+faisait partie d'aucun état-major, pas même de celui du régiment. Mais
+sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il
+observait et des informations qui lui parvenaient le sens supérieur des
+événements en préparation.
+</p>
+<p>
+C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de
+côte bruyéreux, en vue d'une rivière canalisée que lui-même, dans
+l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous
+suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions?
+tout est là.
+</p>
+<p>
+Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de
+couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent
+cinquante kilomètres dans la journée.
+</p>
+<p>
+L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute
+localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses
+environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter
+des baraquements, dont l'un était déjà prêt à loger des troupes. Mais,
+ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'était l'entrée d'un vaste
+souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries
+maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une
+installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs
+régiments. A cette vue, l'&oelig;il de Schimmel brilla brusquement et il
+s'écria:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je sais où nous sommes!
+</p>
+<p>
+Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance
+qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus.
+</p>
+<p>
+C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les
+quelques heures de repos qui nous furent accordées. Avant le petit jour,
+nous reprenions la route, cette fois à pied.
+</p>
+<p>
+Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines
+ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore
+frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de
+France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions
+un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la
+joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures
+recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus
+qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du
+Prussien légendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes
+gens et surtout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Ils
+nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de confitures, des
+bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la
+peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie
+française par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que
+passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comédie nous
+divertissait grandement.
+</p>
+<p>
+Il se produisit même dans un de ces villages une scène des plus
+comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de
+fifres&mdash;car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant
+donner la clique à tout propos,&mdash;et comme les paysans accourus nous
+accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse
+bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de
+grands gestes d'effusion, se précipita sur Schimmel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est
+bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon
+monsieur Coursier!... Ah! ça me fait plaisir de vous revoir!... Et
+comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier?
+</p>
+<p>
+Il lui tendait sa large main calleuse.
+</p>
+<p>
+Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment,
+vous ne reconnaissez pas maître Jean Renard, du village de Courtavesnes,
+chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier,
+prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi,
+monsieur Coursier, moi, Jean Renard!...
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave
+homme.
+</p>
+<p>
+&mdash;Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous
+reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel
+uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à
+l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays...
+Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le
+percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes,
+sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais,
+au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des
+photos...
+</p>
+<p>
+&mdash;Allez-vous vous taire, nom de Dieu!
+</p>
+<p>
+&mdash;Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais
+bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux
+point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la
+quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon...
+</p>
+<p>
+&mdash;Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu
+se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un
+Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec
+ces messieurs les Anglais pour les guider...
+</p>
+<p>
+Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre
+ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de
+main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle.
+</p>
+<p>
+Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient,
+personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se
+demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient;
+Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de
+faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient
+en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné,
+si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était
+arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde
+champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il
+déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en
+guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait
+exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna
+l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout
+clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village
+qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres
+bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps,
+les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle
+grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une
+forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que
+deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que
+nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à
+diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des
+routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé
+d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur
+chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de
+laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne
+pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de
+ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y
+voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien
+vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour
+nous.
+</p>
+<p>
+Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de
+touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de
+garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand
+naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se
+multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes
+poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait
+voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on
+seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils,
+perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles,
+mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables
+débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots.
+</p>
+<p>
+Les généraux et les officiers de l'état-major divisionnaire dînaient
+dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure,
+confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la
+sans-fil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du général von
+Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson.
+L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous
+apprîmes alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers
+manquaient; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle
+avantageux, faisaient des récits de la bataille. On avait sérieusement
+frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur
+compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les
+rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions
+contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la «méprisable petite
+armée» dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket
+sous notre avalanche?
+</p>
+<p>
+Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de
+l'armée allemande à Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier
+de liaison du 66<sup>e</sup>. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de
+nos régiments, la stupéfaction des Bruxellois à leur aspect, les belles
+avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui
+formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal.
+Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les
+vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de
+leur atteinte. L'avant-garde était entrée le 20, à deux heures après
+midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle se composait de
+régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux
+divisions du IV<sup>e</sup> corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne,
+leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs
+compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et
+leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et
+ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers
+de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et
+télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses
+automobiles. Tout y était gris, uniformément, mystérieusement et
+colossalement gris: gris les uhlans et leur forêt de lances d'acier
+flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant
+hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs;
+vert-de gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de
+l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute
+l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les
+fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes,
+grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les
+passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules
+paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur
+fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions
+triangulaires de commandement mouchetaient ça et là de petits
+flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable
+marée grise. De régiment en régiment les musiques aux instruments ternis
+effrayaient l'air de retentissantes marches guerrières. Les intervalles
+de leurs tonitruements étaient remplis par les ch&oelig;urs non moins
+terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix à la fois,
+ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les
+tympans. Mais, quel que fût le bruit de ces sonorités cuivrées ou
+buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant
+puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le
+martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues
+jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence
+des essieux, le grincement des freins, l'ébrouement catapultueux des
+moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec
+rapidité et dans un tintamarre infernal à travers la cité bruxelloise,
+comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux
+de métal. La grande ville horrifiée le regardait s'avancer dans ses
+rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la
+porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique,
+étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord,
+englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans
+le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche
+pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi
+jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historiés
+et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis
+les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville
+dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les
+commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient
+souffleté les façades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la
+Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers,
+la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des
+Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la
+Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la
+Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant
+qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui
+appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la
+marche de l'armée grise se poursuivait interminablement, le reptile
+encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa
+tête écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée
+de Waterloo.
+</p>
+<p>
+Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous
+donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous
+ferions nous-mêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances
+étant satisfaisants, la division s'ébranla sans retard, par trois
+routes. Le temps était toujours magnifique: un vrai <i>Kaiserswetter!</i>
+Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément «Dieu
+avec nous».
+</p>
+<p>
+Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von
+Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru
+rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut
+obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards et les officiers
+avaient le devoir de les abattre sans pitié. Il n'y en avait pas eu le
+premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-là,
+dont un que je connaissais bien, un nommé Plump, qui avait été jardinier
+chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses
+rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui
+refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants,
+qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine
+Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille; nous en couvrîmes
+quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On
+faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre man&oelig;uvre,
+ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide et ne
+s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand
+but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique
+nous poussât en avant et nous donnât des ailes.
+</p>
+<p>
+La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était
+tantôt une compagnie, tantôt l'autre qui donnait de la voix, et chacune
+avait son ch&oelig;ur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de
+Wacht-am-Rhein lui-même, <i>la Garde au Rhin</i> et le terrible sous-officier
+en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé.
+Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du
+bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fierté.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ce n'est plus la <i>Garde au Rhin, meine Kinder</i>, qu'il vous faudra
+chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la <i>Garde à la
+Seine</i>!
+</p>
+<p>
+&mdash;Ou la <i>Garde à la Loire</i>! vaticinait plus âprement Schimmel.
+</p>
+<p>
+Celui-ci ne dédaignait pas de se mêler à cette forte joie militaire, et,
+au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui
+égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de
+ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson
+plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mélodie ou dont
+il déclamait pompeusement les paroles.
+</p>
+<p>
+Je m'en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la
+connaissait. La voici:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p><i>Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt,</i></p>
+ <p><i>Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt</i>,</p>
+ <p><i>Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim</i>,</p>
+ <p><i>Das brachte er mit aus dem Kriege heim:</i></p>
+ <p><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+ <p><i>Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag</i>,</p>
+ <p><i>Ein Franzose æchzend am Boden lag</i>,</p>
+ <p><i>Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel</i>,</p>
+ <p><i>Ein feindlicher Schütze zu Boden fiel.</i></p>
+ <p><i>Nach Paris! Die Losung war gut und recht</i></p>
+ <p><i>Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht.</i></p>
+ <p><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></p>
+</div>
+<div class="stanza">
+ <p><i>Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut</i></p>
+ <p><i>An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut</i>,</p>
+ <p><i>Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann</i>,</p>
+ <p><i>Und ich stimmte das Lied meines Vaters an</i>,</p>
+ <p><i>Kein Lied war kürzer und geller als dies.</i></p>
+ <p><i>Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris!</i><a href="#note-5" name="noteref-5"> <sup>5</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<p>
+<i>Nach Paris!</i> Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le
+chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était
+nous qui y allions. <i>Nach Paris!</i> oui, oui, <i>nach Paris!</i> Qui n'aurait
+chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute
+l'Allemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur
+tant d'autres points, ne sont jamais d'accord.
+</p>
+<p>
+Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dis sans fausse
+modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas,
+comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer
+le service, sans plus considérer les hommes que des machines,
+d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire
+marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la
+psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mousquetaires et me
+montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la
+guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne
+jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. «Pourquoi te
+bats-tu?» Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un
+contact trop familier pour les inquiéter, et ils se défiaient trop peu
+de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. «Pourquoi
+te bats-tu?» La plupart répondaient: «Pour l'Empereur» ou: «Pour le
+<i>Vaterland</i>», et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose;
+l'Empereur et le <i>Vaterland</i> représentaient tout pour eux: l'Allemagne,
+leur coin de terre, leur famille, eux mêmes. C'étaient des protestants
+comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme
+moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins
+d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le <i>Vaterland</i> contre l'ennemi
+commun.
+</p>
+<p>
+Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans
+mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci
+m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques était le soldat
+Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que
+j'aimais bien. Quand je lui eus demandé: «Pourquoi te bats-tu, Schnupf?»
+et qu'il m'eut répondu: «Pour l'Empereur», je lui objectai:
+</p>
+<p>
+&mdash;L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui?
+</p>
+<p>
+Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour
+pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se
+battait. Il dit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je me bats contre la France anti-chrétienne et persécutrice de
+l'Église. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant,
+c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège.
+D'ailleurs le pape est avec nous.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est juste, dis-je. Mais tu es entré en Belgique, Schnupf, un pays
+catholique; tu y as brûlé des églises et massacré des curés. Comment
+arranges-tu ça?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je vais vous le dire, <i>Herr Fæhnrich</i>. La Belgique a commis un grand
+crime en s'opposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si
+elle ne s'est pas mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre
+hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses églises sont de
+faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce
+qu'elle mérite.
+</p>
+<p>
+Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière:
+Schnupf savait pourquoi il se battait.
+</p>
+<p>
+Avec Vogelfænger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfænger était un
+mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à
+l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à
+l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de
+ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien entendu, accordai-je.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis
+internationaliste.
+</p>
+<p>
+&mdash;Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est
+ce que tu ferais la guerre à contre c&oelig;ur?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je fais la guerre de bon c&oelig;ur.
+</p>
+<p>
+&mdash;Explique-moi donc ce mystère.
+</p>
+<p>
+&mdash;Il n y a pas là de mystère, <i>Herr Fæhnrich</i>; vous allez comprendre.
+Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors
+vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne,
+nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit
+vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les
+socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables,
+incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule
+l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du
+socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte;
+l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne
+peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime
+socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes
+et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé
+l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et
+nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre
+affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne suis pas un junker.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous êtes un bourgeois, pour nous c'est tout comme. Vous autres
+bourgeois et junkers, sans vous en douter, vous vous battez pour nous.
+Nous sommes maintenant vos alliés c'est vrai, mais pour mieux vous
+dévorer plus tard. L'armée, cette armée que vous avez si bien organisée,
+est en réalité notre armée. Sur trois combattants allemands il y a un
+socialiste et un autre qui est en train de le devenir. Moltke et von
+Kluck sont nos hommes, sans le savoir. Cette guerre est notre guerre.
+Plus il y aura de tueries, de sang répandu, d'horreurs et de massacres,
+plus il y aura ensuite de socialistes. Voilà pourquoi nous nous battons,
+<i>Herr Fæhnrich</i>. Vive la guerre!
+</p>
+<p>
+Il y avait de quoi être médusé, et je le fus. Mais j'avais compris.
+Vogelfænger savait, lui aussi, pour quoi il se battait: il se battait
+pour le socialisme.
+</p>
+<p>
+Personne donc ne regrettait la guerre. Chaque Allemand la faisait pour
+un motif qui n'était pas toujours le même, mais qu'il connaissait
+parfaitement, qui le poussait avec une force irrésistible et le liait
+indissolublement à tous ses compagnons, quels qu'ils fussent, dans une
+même communauté de passion et d'enthousiasme. Kaiserkopf se battait pour
+le plaisir; Schimmel se battait pour le métier; von Bückling et von
+Waldkatzenbach se battaient pour la caste; leurs soldats se battaient
+pour le Kaiser, pour le pape ou pour la révolution sociale. Non,
+personne ne regrettait la guerre, pas même K&oelig;nig, qui ne désapprouvait
+que la manière dont la guerre était faite, non la guerre elle-même. Et
+tous ensemble criaient: <i>Nach Paris!</i>
+</p>
+<hr />
+<p>
+Nous n'étions pas encore à la Loire, ni même à la Seine mais nous
+venions de franchir la Somme. Il y avait eu, paraît-il, sur quelques
+points certaines velléités de l'ennemi d'en défendre le passage; dans la
+région où nous opérions, nous n'aperçûmes rien de semblable et nous
+traversâmes la rivière, au point du jour, dans la plus grande liberté.
+Au delà, le pays paraissait vide de forces hostiles. Mais nous n'avions
+pas fait trois kilomètres que nous étions arrêtés par des troupes
+françaises.
+</p>
+<p>
+Déjà, sur notre droite, nous entendions la brigade qui nous flanquait
+canonner depuis quelque temps avec vivacité. Nous n'avancions plus que
+prudemment. Bientôt nos éléments reçurent l'ordre de prendre leurs
+dispositifs de combat. Les téléphonistes étaient sur les dents.
+</p>
+<p>
+De petits obus très meurtriers commencèrent alors à tomber. Ils firent
+immédiatement plusieurs victimes. Des cris de fureur s'élevèrent:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Franzosen!... Franzosen!... Ach! die Franzosen-Kanaljen!...</i>
+</p>
+<p>
+Le bataillon se jeta dans les chaumes vivement déployé, la compagnie
+Kaiserkopf en avant. Une sueur froide me mouilla comme une douche. Mais
+ayant déjà subi le baptême du feu, je me cravachai intérieurement le
+c&oelig;ur pour me forcer au courage. Il fallut aussitôt s'aplatir contre
+terre. Une rafale de ces petits obus ravageait la zone de front,
+interdisant toute marche d'approche. Ils arrivaient en criant,
+éclataient avec un brisement déchirant, arrachaient les oreilles,
+cinglaient les nerfs. Ils pleuvaient avec une vitesse inouïe et à la
+fréquence d'un tir de mitrailleuse, projetant l'éparpillement d'une
+myriade de lamelles d'acier tranchantes comme des rasoirs. Leur
+explosion buvait l'air et empoisonnait le vide. Je crus perdre
+connaissance. Des morts et des blessés en nombre impressionnant
+roulaient déjà et se déchiquetaient sur le sol. Mais il fallait
+progresser à tout prix, c'était l'ordre.
+</p>
+<p>
+&mdash;En avant, nom de Dieu! haletait Kaiserkopf derrière nous.
+</p>
+<p>
+Les sous-officiers fouaillaient en hurlant leurs soldats. On avançait
+sur le ventre, travaillant fébrilement de la pelle-bêche. Nos batteries
+crachaient un feu d'enfer, mais ne parvenaient pas à faire taire celles
+qui nous aspergeaient. Nous étions couverts par une ondulation de
+terrain qu'il fallait atteindre à travers un kilomètre terrible comme un
+glacis. C'était autre chose qu'en Belgique! La mort, le décervelage, le
+râle rôdaient de toutes parts. Des rigoles rouges dégoulinaient dans les
+sillons de nos petites tranchées. Protégés par nos sacs, nous cherchions
+péniblement à progresser par bonds rampants de quelques mètres. Les
+visages étaient livides et terreux. La sueur, le sang et l'urine
+suintaient des vêtements. Le soleil plombait nos casques qui écrasaient
+nos têtes bouillantes. De grosses mouches bourdonnaient à nos oreilles,
+tandis que de rauques éclats de cornets, à l'arrière, rayaient les
+interstices des explosions.
+</p>
+<p>
+J'eus la douleur de perdre mon fidèle Kasper, «soufflé» par un obus.
+Sans la moindre blessure discernable, sans paraître seulement avoir été
+
+touché, il devint subitement tout bleu et un mince filet de carmin farda
+ses lèvres.
+</p>
+<p>
+Mais une forêt de hourras bruissait derrière nous. Les trois autres
+compagnies, lancées à l'assaut, nous dépassaient en courant dans un
+cliquetis de culasses et une précipitation de bottes. Hérissé,
+convulsif, tendu comme un chat maigre, le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach bondit près de moi en miaulant des «khrr, khrr»
+angoissés. Une poussière brûlante nous enveloppa. A travers ce
+brouillard, je vis avec horreur les vagues qui nous distançaient fondre
+rapidement dans leur course. Les hommes tombaient ça et la, brusquement,
+au hasard, balayés, emportés comme des quilles sous la bourrasque des
+projectiles. Ils s'abattaient d'un bloc, le plus souvent sur le dos,
+fauchant l'air de leurs bras spasmatiques, tandis que le fusil leur
+échappait. On en voyait s'effondrer par tranches de huit ou dix à la
+fois. J'étais épouvanté, et je crus ma dernière heure venue quand
+j'entendis le grondement de Kaiserkopf, répété par le fausset de
+Schimmel, commander:
+</p>
+<p>
+&mdash;En avant!... <i>Zum Sturm!</i>..
+</p>
+<p>
+Ceux qui le purent se levèrent pour se joindre à l'assaut. Sur les
+autres, les coups de bottes des gradés furent malheureusement inutiles.
+</p>
+<p>
+Au milieu de l'ouragan, comment arrivai-je en haut? Je n'en sais rien.
+Je me trouvai sur la croupe du pli de terrain juste à temps pour voir
+détaler au triple galop de leurs attelages quatre petits canons qui
+disparurent dans un vallonnement. Etais-je blessé? Je ne ressentais
+qu'une immense agitation et, subitement, une soif intense. Je vidai mon
+bidon.
+</p>
+<p>
+Derrière nous, le champ que nous avions travers gigotait hideusement et
+hurlait.
+</p>
+<p>
+Nous avions devant nous un bout de plaine coupé de petites haies,
+sillonné de fossés, parsemé de meules et de bouquets d'arbres. Tout s'y
+était tu, mais le terrain devait fourmiller d'ennemis. Nos obus
+l'arrosaient de leur grêle, y soulevant des gerbes noirâtres et y semant
+des incendies. J'étais encore tout étonné de respirer, stupéfait d'être
+vivant. Je regardai autour de moi, cherchant mes hommes. Onze étaient
+là, qui m'avaient suivi, dont deux légèrement blessés. Trois manquaient,
+outre Kasper. Je me berçai de l'espoir qu'ils avaient pu se perdre dans
+la tourmente, mais la vérité est que je ne les revis jamais.
+</p>
+<p>
+Les bataillons arrivaient les uns après les autres, à droite, à gauche,
+ou derrière le nôtre, en soutien. Je crois bien que toute la brigade
+était là. On reprit la marche en avant, au pas gymnastique, comme une
+trombe. Les tambours battaient; les fanions signalaient: «Allonger le
+tir» et: «Envoyer munitions». A notre gauche, le bataillon von Putz
+avait trouvé moyen de ramasser une cinquantaine de civils, hommes,
+femmes, vieillards et enfants, dont il se faisait précéder, baïonnettes
+dans les reins, et qui lui servaient de bouclier.
+</p>
+<p>
+&mdash;Sacré mille millions! fit Kaiserkopf jaloux.
+</p>
+<p>
+Et de nouveau ce fut terrible. De tous les fossés, de derrière les
+meules, les haies, des milliers de balles sifflèrent, décimant à nouveau
+les rangs de nos courageux fantassins. Ces misérables Français devaient
+avoir avec eux deux on trois mitrailleuses qui vidaient sans pitié sur
+nous leurs bandes assassines. Mais cette fois on les avait devant soi,
+on les tenait, il n'y avait plus qu'à leur tomber dessus.
+</p>
+<p>
+Les premiers pantalons rouges parurent. Ils étaient morts ou blessés aux
+abords des obstacles que nous traversions. Les blessés, bien entendu,
+étaient immédiatement réduits eux aussi à l'état de cadavres. La vue de
+ces Français m'inspira aussitôt une haine féroce. Je sentis que je les
+exécrais. Ah! les bandits! les lâches!... On en voyait passer
+subrepticement entre les ramures, se glisser de couvert en couvert.
+Leurs armes brillaient et les cuivreries dont ils étaient garnis
+scintillaient.
+</p>
+<p>
+&mdash;Plus vite!... plus vite! nous adjuraient nos officiers.
+</p>
+<p>
+Il fallait gagner le plus rapidement possible l'espace qui nous séparait
+d'eux, réduire au minimum le temps d'efficacité de leur tir et les
+aborder promptement à la baïonnette. La rage meurtrière de leur feu nous
+abîmait. Nos pertes étaient déjà assez élevées.
+</p>
+<p>
+Heureusement que l'artillerie nous avait bien préparé la besogne. Leurs
+positions étaient bouleversées et des amas de corps sanguinolents les
+jonchaient. Ce n'étaient d'ailleurs que des défenses de fortune
+aménagées à la hâte et que l'on franchissait sans peine, une fois
+privées de leurs derniers défenseurs. Nous nous rendîmes bientôt compte
+que ceux-ci étaient moins nombreux que la férocité de leur tir n'avait
+pu le faire croire. Il pouvait y avoir là en tout un petit bataillon,
+dont la moitié devait avoir déjà mordu la glèbe. Cela décupla notre
+courage, car il était visible que nous les écrasions sous notre nombre.
+On ne les voyait pourtant pas fuir, ni se rendre. Ils préféraient se
+faire tuer sur leurs médiocres positions. Ils réussissaient même parfois
+à se grouper, à foncer sur nous et à rompre sur quelque point notre
+étreinte. C'est ainsi que nous vîmes inopinément surgir devant notre
+front de compagnie une cinquantaine de ces enragés faisant mine de
+vouloir nous culbuter. Ce fut une minute de désarroi. Heureusement que
+Kaiserkopf eut une idée de génie. C'est là que nous pûmes apprécier la
+valeur d'un bon tacticien. Il fit avancer une trentaine d'hommes sans
+armes, avec l'ordre de lever les bras et de crier: «<i>Kamerad!</i>». Donnant
+dans le panneau les Français s'arrêtèrent net. Leur officier, tout
+joyeux, s'approcha sans défiance, faisant signe aux nôtres qu'il
+acceptait leur reddition. Mais, à ce moment, les rangs des «<i>Kameraden</i>»
+s'ouvrirent, démasquant une mitrailleuse que Kaiserkopf avait fait
+rapidement aposter derrière leur rideau. En un tour de bande, toute la
+racaille française était par terre.
+</p>
+<p>
+A notre gauche, devant le bataillon von Putz, nos affaires marchaient
+mieux encore. Là, c'était la victoire éclatante. Le bouclier des civils
+avait fait merveille. Il n'en restait pas grand'chose. Par contre, les
+hommes de von Putz sortaient à peu près indemnes de l'aventure et
+avaient tout balayé devant eux.
+</p>
+<p>
+Plus loin, on voyait des flammes jaune pâle sortir de derrière un écran
+de peupliers, dans des flots de fumée pommelée. N'ayant plus rien à
+battre dans notre secteur, plusieurs d'entre nous s'y portèrent. Nous
+reconnûmes en approchant que c'était une ambulance française qui
+brûlait. Elle était aménagée dans un corps de grange, que le feu
+attaquait déjà de trois côtés. Des sergents amoncelaient encore des
+bottes de paille contre les charpentes. Deux drapeaux de la Croix Rouge
+arborés aux angles se tordaient sous le courant d'air chaud. Ils ne
+tardèrent pas à se consumer. D'horribles hurlements sortaient de ce
+brasier. Trois ou quatre cents soldats mêlés d'officiers trépignaient
+de joie à l'entour, poussant des hourras et tirant des coups de fusil
+dans l'incendie. Mais ce qu'il y avait de plus saisissant, c'était de
+voir surgir, à moitié fous, de la fournaise les malheureux qui tentaient
+de s'en échapper, des blessés, des malades, des infirmiers, qui
+gesticulaient affreusement, sourcils et cheveux grillés, les yeux
+exorbités, des plaques noires ou vives au visage, les vêtements en
+partie détruits ou en feu, les linges et les pansements carbonisés. Un
+médecin-chef, en sarrau blanc bruni de sang et qui paraissait blessé,
+car il soutenait son bras gauche, voulut s'élancer vers un de nos
+officiers. Il n'avait pas fait dix pas, en proférant je ne sais quoi
+d'une voix indignée, qu'il tombait percé de balles. D'ailleurs, tout ce
+qui sortait était aussitôt couché en joue et abattu.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Feuer! Feuer!</i> ne cessaient de crier des feldwebels fanatiques.
+</p>
+<p>
+S'excitant à cet abominable jeu de massacre, les soldats, dont les plus
+avancés se tenaient à une cinquantaine de mètres du foyer en raison de
+la chaleur et des escarbilles, épaulaient, visaient, déchargeaient, puis
+attendaient le débucher de la pièce suivante, comme dans l'émulation
+d'une chasse enivrante.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Noch einer!</i> hurlaient-ils. Encore un!...
+</p>
+<p>
+Vingt, trente fusils détenaient et l'homme roulait dans l'herbe roussie.
+Je vis ainsi descendre des douzaines de blessés, mutilés de la face, du
+torse ou des bras, un en chemise qui avait une gouttière à chaque jambe,
+un autre amputé d'un pied et dont les béquilles brûlaient. Aux brèches
+de la toiture et aux abatants du grenier apparaissaient d'horribles
+masques dantesques et des bras tétaniques; il en émergeait des bustes,
+des corps qui se hissaient convulsivement et dégringolaient en perdant
+leurs bandages. Ils tombaient à terre sur leurs moignons, se cassaient
+un reste d'épaule ou de tibia, et n'étaient pas moins fusillés, après
+quelques sautillements désespérés. Du côté des peupliers, une
+cinquantaine de blessés, capturés dans l'ambulance avant le début de
+l'incendie, étaient exécutés, plus régulièrement, à feux de salves, sous
+les ordres d'un lieutenant pommadé.
+</p>
+<p>
+Tout cela me surprenait et je commençais à trouver qu'on allait
+peut-être un peu loin. A quelques pas de moi, K&oelig;nig considérait ce
+spectacle sans un mot, son beau visage contracté de tressaillements. Je
+vis Schimmel s'avancer vers lui avec un sourire sardonique et lui
+brandir un papier sous le nez comme pour le narguer. Ce papier, K&oelig;nig
+devait le connaître et l'avoir reçu lui aussi, car il ne daigna pas le
+regarder. Schimmel me le tendit. Je lus:
+</p>
+<p class="quote">
+ <i>Von heute ab werden keine Gefangenen mehr gemacht. Sæmmtliche
+ Gefangenen werden niedergemacht. Verwundete, ob mit Waffen oder
+ wehrlos, niedergemacht. Es bleibe kein Feind lebend hinter uns</i><a href="#note-6" name="noteref-6"> <sup>6</sup></a>.
+</p>
+<p>
+Cet ordre était signé du général-major von Morlach, commandant la
+brigade.
+</p>
+<p>
+Jamais, je dois le dire, ordre ne fut si ponctuellement exécuté.
+Répandus sur la surface du champ de bataille, des escouades de
+massacreurs en exploraient consciencieusement les recoins. Tout buisson
+cachant un râle suspect était battu et nettoyé. Les giboyeurs suivaient
+à la trace le sang, pistaient le gîte et servaient la bête à la
+baïonnette. Le sang ruisselait et les entrailles coulaient dans les
+bauges forcées. Mais quelque décousu qu'il fût, le Français traqué ne se
+laissait pas épieuter sans faire tête, et son égorgement n'allait pas
+sans danger pour les veneurs. Il leur fallait parfois se mettre à six ou
+sept pour en achever un. Ces fauves se défendaient jusqu'à leur dernier
+grognement. Ceux qui ne pouvaient plus remuer un bras, pointer un
+pistolet, vomissaient contre nous d'abominables injures.
+</p>
+<p>
+&mdash;Boches! Boches! criaient-ils. Boches!... Ah! les vaches!... ah! les
+Boches!...
+</p>
+<p>
+Ce fut ici que j'entendis pour la première fois ce terme de «Boche», qui
+devait si souvent par la suite frapper mes oreilles et que j'eus plus
+d'une fois l'occasion de recevoir en plein visage.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! les Boches!... ah! les salauds!... les assassins!... les
+Boches!...
+</p>
+<p>
+J'en étais tout indigné, tout froissé dans mon amour-propre d'Allemand.
+</p>
+<p>
+Mais ces cris eux-mêmes, ces injures cessèrent. Les derniers blessés se
+turent et il n'y eut plus que des morts. Le général major von Morlach
+pouvait être content.
+</p>
+<p>
+Cela ne refroidit pas l'ardeur de nos soldats, car s'il n'y avait plus
+rien à éventrer, il y avait encore beaucoup à fouiller. Le pillage des
+cadavres, qui avait déjà commencé, se généralisa. On vidait les poches
+et on coupait les doigts. On enlevait les bijoux, l'argent, les montres
+et le tabac. Des équipes organisées dépouillaient les corps de leurs
+chaussures et de leurs uniformes, ceux-ci étant destinés, comme je
+l'appris, à costumer certaines de nos unités en vue de tromper l'ennemi.
+Après à leur besogne et parfois se disputant entre eux, nos soldats
+étaient changés en hyènes, en chacals, en détrousseurs de morts, en
+écumeurs de champ de bataille.
+</p>
+<p>
+Devant un amoncellement de tués, résultat d'une exécution en masse ou
+d'une attaque fauchée à la mitrailleuse comme celle que nous avions
+détruite, une soixantaine d'hommes de notre compagnie, s'abandonnant aux
+ébats d'une joie délirante, attendaient le moment de procéder au
+dépècement. Des gradés étaient là, Biertümpel, Schmauser, Buchholz,
+Quarck, Schweinmetz; Wacht-am-Rhein y était, le mufle sanguinaire;
+Schlapps et le capitaine Kaiserkopf y étaient. On tirait les derniers
+coups de fusil sur le charnier où s'observaient encore d'obscurs
+tressaillements.
+</p>
+<p>
+Soudain un remuement se fit dans la masse sanglante; des corps
+s'écartèrent, s'éboulèrent sous une poussée de l'intérieur; et l'on vit
+lentement surgir d'entre les cadavres un faciès épouvantable, sans nez,
+sans sourcils, semblable à un écorché d'anatomie, avec un &oelig;il crevé et
+le front déchiré; puis une épaule, un torse, un bras galonné où manquait
+la main. A cette apparition spectrale il y eut un moment de stupeur.
+Promenant sur nous son &oelig;il unique, l'horrible fantôme se mit à crier
+d'une voix stridente:
+</p>
+<p>
+&mdash;Bandits!... Vous n'êtes tous que d'ignobles massacreurs!... La guerre
+a honte de vous, canailles!... vous la déshonorez!... Peuple
+d'assassins, peuple de monstres... Je prie Dieu avant de mourir que la
+France ne vous pardonne jamais vos crimes!...
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf, qui fut le premier à se remettre de cette surprise, put
+enfin braire:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Frankreich kaput!</i>
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! <i>Frankreich kapout?</i> salauds!... Pas si vite!... Il y a encore des
+poilus en France!... Je vous maudis!... Je maudis l'Allemagne!...
+<i>Deutschland, Deutschland nieder!</i>... Et si vous voulez mon nom, les
+Boches, eh bien, sachez que le capitaine Labastide vous emm...!
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf s'était précipité sur lui, fou de rage, et braquait déjà dans
+cette bouche tragique et hurlante le canon de son revolver. Mais avant
+que le coup partit, le capitaine français, recueillant toutes ses
+forces, eut le temps de lui envoyer au visage un crachat de sang.
+</p>
+<p>
+Je ne voulus pas assister à la curée et je m'éloignai. A ce moment,
+j'aperçus de nouveau K&oelig;nig. Avait-il été présent à cette scène, si
+pareille à celle qu'il nous avait faite lui-même en Belgique? Avait-il
+entendu la malédiction du capitaine français?
+</p>
+<p>
+Le pillage ne put se poursuivre. J'avais à peine rejoint le gros de la
+compagnie, que des signaux de cornets se mettaient à sonner de partout.
+Les troupes se reformaient hâtivement. Les officiers couraient, criaient
+et sacraient. Kaiserkopf, suivi de sa bande, revenait à rapide allure.
+Le major von Nippenburg galopait autour de son bataillon, qu'il faisait
+ranger. Notre artillerie recommençait à tirer. Que se passait-il?
+</p>
+<p>
+Nous ne tardâmes pas à le savoir. De longues lignes rouges se
+démasquaient au loin, sur notre gauche. En même temps, nous étions
+arrosés de shrapnells.
+</p>
+<p>
+&mdash;Les Français!... les Français! criait-on.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ils contre-attaquent, fit Schimmel.
+</p>
+<p>
+Des hommes roulèrent en poussant des clameurs déchirantes à quelques
+mètres de moi. Nous reçûmes l'ordre de nous aplatir.
+</p>
+<p>
+Il apparut bientôt que notre aile gauche était fortement accrochée. De
+nouvelles chaînes de pantalons rouges se déployaient à l'horizon,
+débordant de part et d'autre les premières. Il y en avait bien au total
+un régiment. Elles progressaient avec vélocité, fournissant un tir
+nourri et paraissant bien pourvues de mitrailleuses. Tout notre front
+fut de nouveau en feu. Les deux artilleries bombaient au-dessus de nous
+une voûte tonnante.
+</p>
+<p>
+Les Français avançaient avec une audace croissante. Il semblait que nos
+mitrailleuses, disloquées peut-être par leurs obus, fussent incapables
+de les arrêter. Déjà le contact était pris et notre aile gauche
+commençait à plier. Nous n'avions rien encore devant nous. Des
+commandements nous jetèrent debout sous les balles des fusants. Le
+colonel von Steinitz poussait son régiment en oblique, pour tomber sur
+le flanc de l'ennemi et dégager le reste de la brigade.
+</p>
+<p>
+C'est du moins ainsi que j'interprétai le mouvement qui nous était
+commandé et que nous entreprenions déjà d'exécuter, lorsqu'une nouvelle
+péripétie vint nous arrêter et nous accrocher à notre tour, nous
+obligeant à ne plus songer qu'à nous défendre nous-mêmes. Devant nous et
+sur notre droite venaient de jaillir une multitude de petits hommes
+bleus, extrêmement agiles, qui se mirent à nous mitrailler avec une
+ardeur peu commune, tout en se portant contre nous en courant. D'où
+sortaient-ils? Comment et sous quels couverts mystérieux étaient-ils
+parvenus à ramper sans être aperçus jusqu'à cinq cents mètres de nos
+tirailleurs avancés, pour se montrer subitement au pourtour de nos
+lignes comme autant de diables bondissants, fulminants et criards?
+</p>
+<p>
+&mdash;Les chasseurs! fit Schimmel. Gare à nous!...
+</p>
+<p>
+Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient, collés au terrain ou
+en surgissant, insaisissables et voltigeurs, légers comme des oiseaux,
+souples comme des guépards, le képi sur l'&oelig;il, le collet à l'écusson
+jonquille soulignant le menton nerveux. Leur mobilité nous étonnait,
+ahurissant nos hommes, qui ne savaient où tirer. Ils furent sur nous que
+nous avions à peine eu le temps d'ajuster nos baïonnettes. Je vis avec
+effroi que nous allions reculer sous leur fougue. Ils nous tombaient
+dessus en vociférant dans un langage étrange des mots inconnus, dont je
+pus surprendre quelques uns:
+</p>
+<p>
+&mdash;V'la les chassbis!
+</p>
+<p>
+&mdash;A la barbaque!
+</p>
+<p>
+&mdash;Mettons-en, les potes, les mecs!
+</p>
+<p>
+&mdash;Foutez-y la pilule, aux yayas!
+</p>
+<p>
+&mdash;Gercez-y la tomate!
+</p>
+<p>
+&mdash;Bouffez-les! zigouillez-les!
+</p>
+<p>
+&mdash;Ça barde!
+</p>
+<p>
+&mdash;Y mettent les bâtons!
+</p>
+<p>
+&mdash;Y z'ont les colombins!
+</p>
+<p>
+J'étais tout ce qu'il y a de plus effrayé. J'interrogeai Schimmel:
+</p>
+<p>
+&mdash;Quelle langue parlent-ils donc?... Ce doivent être des Africains!
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais non, ce sont des chasseurs; je les connais bien... Seulement ils
+ne parlent plus français. Je n'y comprends rien!...
+</p>
+<p>
+Je n'eus pas le loisir de m'enquérir davantage de ce langage mystérieux.
+L'engagement gagnait avec une rapidité foudroyante, au milieu des
+<i>Donnerwetter</i> et des <i>zum Teufel</i> vomis par Kaiserkopf, des coups de
+sifflet affolés des officiers, des ululements furibonds des sergents, et
+il ne fallait plus que songer à soi, sauver sa peau. C'est en vain que
+le capitaine voulut renouveler le coup de la mitrailleuse: les diables
+bleus devaient déjà le connaître, car tous nos malheureux «<i>Kameraden</i>»
+tombèrent victimes de leur courage et de leur bonne foi. La mêlée devint
+vite effroyable. Des corps à corps affreux se nouaient. On voyait les
+fusils se dresser, les bras se tendre, les baïonnettes plonger de haut
+ou saillir d'en bas, les faces contorsionnées grimacer atrocement. Un
+vacarme épouvantable de chocs métalliques, de déflagrations, de
+crissements, de jurons, de hurlements de douleur déchaînait sa tempête
+et convulsionnait son délire. Une odeur de poudre d'étal et de suint
+poignait les narines. Je me sentis deux fois éraflé par des balles; un
+éclat ricocha sur la plaque de mon ceinturon. Mous reculions, laissant
+de nombreux cadavres et des abats de blessés. Dans une buée de poussière
+tourbillonnante et de gouttelettes de sang je vis lâcher pied, à côté de
+nous, ce qui restait de la section von Bückling; je vis les hommes fuir
+en jetant sacs, fusils et bidons pour courir plus vite, sans souci de la
+rupture créée dans nos lignes par cette panique. Et mon horreur fut à
+son comble quand j'aperçus aux trousses des fuyards un flot de ces
+diaboliques chasseurs bleus et l'un d'eux, une sorte d'égipan à la
+barbiche fourchue, atteindre à la course le petit lieutenant von
+Bückling qui se sauvait, lui enfiler sa longue baïonnette dans le
+derrière et le traverser férocement de part en part.
+</p>
+<p>
+Il nous fallut rompre à notre tour, rendre du terrain le plus rapidement
+possible, afin d'éviter d'être cernés. La pression nous faisait craquer
+de partout. Les officiers réclamaient à grands cris des mitrailleuses.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Maschinengewehre!... Maschinengewehre!...</i>
+</p>
+<p>
+Mais les mitrailleuses encore valides étaient depuis longtemps loin,
+ramenées en arrière, par peur de capture, à l'abri de positions
+nouvelles préparées en hâte pour nous recevoir. J'avais perdu en
+quelques instants trois autres de mes hommes. J'étais désespéré.
+Heureusement que le soleil se couchait et que la nuit allait venir.
+</p>
+<p>
+C'est à ce moment, le plus tragique peut-être de cette fatale journée,
+que se produisit un fait des plus impressionnants. K&oelig;nig, qui jusqu'à
+cette minute avait dirigé avec un magnifique sang-froid et la plus
+grande habileté la retraite de sa section, se dressa soudain de toute
+sa taille, comme saisi de folie, et, quittant ses hommes, s'avança face
+à l'ennemi, sans casque, la poitrine hante et l'épée au salut. Nous le
+vîmes s'estomper dans la poussière, tandis qu'un dernier rayon de soleil
+frappait sa tête blonde, et tous nous l'entendîmes crier très fort au
+milieu du tumulte:
+</p>
+<p>
+&mdash;Le capitaine français avait raison: nous avons déshonoré la guerre!...
+Adieu, vieille Allemagne, tu meurs avec moi!...
+</p>
+<p>
+La trombe française passa sur lui.
+</p>
+<p>
+Un déchirement se fit en moi. La démoralisation de la déroute,
+l'abominable carnage me donnèrent un instant le désir de me faire tuer
+aussi. Je fus arraché à cette courte hantise par cette exclamation de
+Schimmel:
+</p>
+<p>
+&mdash;On ne déserte pas aussi stupidement!
+</p>
+<p>
+Nous refaisions en sens inverse, la rage au c&oelig;ur, le chemin parcouru le
+matin, buttant sur les corps de Français laissés là et qui commençaient
+déjà à sentir. Quant à nos morts, ils avaient disparu. Desséchés de
+soif, les pieds et les genoux brûlants, nous parvînmes enfin, décimés,
+sur les positions de repli, comme la nuit tombait. De nombreux blessés,
+qui avaient pu suivre, nous tenaillaient les nerfs de leurs
+gémissements. Je me tâtai minutieusement, dès que j'en eus la liberté,
+sur tous mes membres. Je n'avais que quelques égratignures, et le sang
+qui me couvrait n'était pas le mien. J'adressai au Seigneur Dieu une
+prière de reconnaissance et je songeai tout ému à ma famille lointaine,
+à ma chère Dorothéa, aux ombrages forestiers du Harz, au jardin de
+Goslar. L'obscurité protectrice nous enveloppait, trouée des petites
+flammes de nos canons légers.
+</p>
+<p>
+La nuit ne fut pourtant pas rassurante et il n'y eut pour dormir que
+ceux qui, exténués, étaient tombés comme des masses. Les pionniers
+s'occupaient activement à nous fortifier et nous entouraient de fils de
+fer barbelés. On s'attendait à une nouvelle attaque des Français pour le
+petit jour, et peut-être avec des forces fraîches. L'inquiétude était
+très vive. La retraite devrait-elle reprendre et devrions-nous repasser
+la Somme? On assurait que le général von Morlach avait demandé
+instamment des renforts.
+</p>
+<p>
+Cependant l'artillerie ennemie avait cessé de se faire entendre. On ne
+savait où avaient passé les bataillons français qui nous avaient si
+violemment repoussés. Nul feu, nul bruit du côté adverse, qui pût
+déceler leur présence. Ils s'étaient fondus dans l'ombre croissante,
+sans qu'on pût préciser à quel moment ils avaient abandonné la
+poursuite. Le mystère n'en paraissait que plus redoutable.
+</p>
+<p>
+Ma pensée se reporta sur le malheureux K&oelig;nig, mon ami. Ce drame m'avait
+bouleversé. Que s'était-il passé dans cette grande âme, à l'instant de
+son acte insensé et sublime? Il avait cru savoir, lui aussi, pourquoi il
+se battait: mais ce n'était pas pour son idéal que se battait
+l'Allemagne!...
+</p>
+<p>
+L'aurore parut, pâle, puis rosâtre. Rien devant nous: le vide et le
+silence. Seules des patrouilles de uhlans se levaient par instants dans
+l'éloignement comme des vols de perdrix.
+</p>
+<p>
+J'obtins l'autorisation d'aller rechercher le corps de K&oelig;nig. Je partis
+avec un de mes hommes. J'avais repéré assez approximativement l'endroit
+où il était tombé. Je traversai d'abord la zone des cadavres français,
+où sautelaient déjà des corneilles. Puis, j'arrivai à la zone allemande,
+que parsemaient, actifs et penchés, des groupes de brancardiers. Là, il
+n'y avait pas que des morts. Au milieu des tués, de nombreux blessés
+remuaient par grappes, criaient, suppliaient, râlaient ou se traînaient,
+disloqués et saignants. J'en avais le c&oelig;ur chaviré. Je ne pouvais,
+hélas! les secourir, ni même m'arrêter à la sommation de leurs gestes
+déments. Ils étaient trop, sur mon passage, et j'aurais dû abandonner
+mon entreprise.
+</p>
+<p>
+Je me dirigeais à la boussole. Je reconnus enfin un arbre, puis un
+second. J'identifiai ensuite une borne de champ. A un demi-quart de
+cercle sur l'est nord-est, le soleil gonflait son orbe rouge dans la
+touffeur d'un ciel accablant. Très loin, au sud-ouest, l'ambulance
+brûlée achevait de fumer.
+</p>
+<p>
+Au bout de deux heures de recherches je découvris le corps de K&oelig;nig. Il
+était allongé sur une glèbe rugueuse, percé de coups de baïonnettes, le
+thorax effondré, le crâne rompu vers le cervelet. Sa tête de cire aux
+yeux mystérieusement fermés se nimbait d'une flaque coagulée de sang
+noir. A mon indicible horreur, je m'aperçus qu'il respirait encore.
+</p>
+<p>
+&mdash;K&oelig;nig!... fis-je. Mon ami!...
+</p>
+<p>
+Son épée gisait à deux mètres de lui. Je m'agenouillai. Je pris sa main
+froide.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pardon!... pardon!... balbutiai-je. J'aurais dû mourir avec vous...
+Vous seul étiez noble, juste, grand... K&oelig;nig... Votre mémoire me sera
+toujours sacrée...
+</p>
+<p>
+Je crus sentir une très légère pression, une pression presque
+imperceptible de sa main dans la mienne.
+</p>
+<p>
+&mdash;K&oelig;nig!... sanglotais-je.
+</p>
+<p>
+Sa faible respiration s'arrêta. J'écoutai. J'attendis. Elle ne reprit
+pas.
+</p>
+<p>
+Et mon c&oelig;ur s'arrêta aussi un instant dans ma poitrine. Je songeais avec
+épouvante qu'il était resté là ainsi toute la nuit, toute la nuit sans
+pouvoir mourir. Il avait souffert d'une souffrance atroce, il s'était
+tordu de douleur sur cette terre française toute la nuit, après s'être
+offert lui-même en sacrifice pour nos crimes, crucifié pour la vieille
+Allemagne.
+</p>
+<p>
+Des brancardiers s'approchaient.
+</p>
+<p>
+&mdash;Laissez-le en paix, dis-je. Je l'enterrerai moi-même là où il est
+mort.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est un officier, monsieur l'aspirant. Nous devons l'emporter.
+</p>
+<p>
+Ils l'enlevèrent.
+</p>
+<p>
+Je l'embrassai sur le front et je suivis le corps en pleurant.
+</p>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0010" id="h2H_4_0010"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ IX
+</h2>
+
+<p class="p4">
+Décidément les Français avaient battu en retraite et personne n'y
+comprenait rien. Leurs arrière-gardes étaient signalées à je ne sais
+combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la
+marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos
+effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et
+je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées,
+qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au
+moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec
+des contingents normaux.
+</p>
+<p>
+En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division
+pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe
+prit le commandement de la section K&oelig;nig et le feldwebel Schlapps celui
+de la section von Bückling.
+</p>
+<p>
+Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à
+midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en
+vue d'une petite cité d'aspect pittoresque, abritée par un débris de
+vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont
+je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour,
+un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui
+crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule,
+semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le
+décor profond, rocheux et sauvage de la forêt.
+</p>
+<p>
+Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche
+avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les
+madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient
+activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers
+Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas
+pour des Anglais. Alarmée par la bataille de la veille, la population,
+dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de
+départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin
+d'&oelig;il, l'hôtel de ville, la poste, la banque, les carrefours étaient
+occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants
+recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En
+même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures,
+charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi.
+La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient
+subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de
+l'église était par terre.
+</p>
+<p>
+Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait les ordres, se
+demandant si cette riche proie qu'il tenait à sa portée allait lui
+échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui
+être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au
+bout d'un quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant et
+triomphant:
+</p>
+<p>
+&mdash;La ville est à nous!... Plusieurs heures d'arrêt... On attend
+l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de
+tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et
+objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah! <i>Donnerwetter!...
+Potzdonnerwetter!...</i>
+</p>
+<p>
+Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la
+conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons.
+Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir fuir des
+gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses.
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi:
+</p>
+<p>
+&mdash;Venez.
+</p>
+<p>
+Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu'à une
+maison de bonne apparence, sise à cinquante pas de là, et qui, sous
+l'enseigne de la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous
+nous y engouffrâmes à grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit
+était cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et
+d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'était une de
+ces vieilles hôtelleries de la province française, sanctuaires de la
+bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa femme, son maître
+queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est à votre service.
+</p>
+<p>
+&mdash;Combien avez-vous de véhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais
+français.
+</p>
+<p>
+&mdash;Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs et une charrette à ridelles.
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas d'automobile?
+</p>
+<p>
+&mdash;Non.
+</p>
+<p>
+&mdash;Combien de chevaux?
+</p>
+<p>
+&mdash;Trois chevaux.
+</p>
+<p>
+&mdash;Rassemblez-moi tout ça dans la cour. Nous allons charger.&mdash;<i>Ræumt mir
+hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist</i>, ordonna-t-il à ses hommes.
+</p>
+<p>
+Les soldats se répandirent tapageusement dans l'hôtel et bientôt ce fut
+un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires
+volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites,
+matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules,
+dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et maintenant, à boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!...
+</p>
+<p>
+Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et
+ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous
+servir.
+</p>
+<p>
+La grande table de la salle à manger ne tarda pas à se charger de tout
+ce que les caves de la Licorne recélaient de plus précieux en crus
+authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni
+n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi
+vénérables. Il y avait là, empoussiérés et encrassés, blancs, jaunes ou
+rouges, dans leurs flacons divers obturés de leurs cachets multiformes,
+les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de
+France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus
+impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiffrait
+avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le
+Château-Margaux, le Château-Latour, le Château-Haut-Brion, le Léoville,
+le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les
+bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée-Conti, le
+Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le
+Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le
+Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, affichaient brillamment
+leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Château-Yquem 1893 et
+dix bouteilles de Château-Laffitte de 1870 formaient, au dire de
+Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée.
+</p>
+<p>
+Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet
+inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il
+était fixé, et les noms lui importaient peu.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Famos!... famos!...</i> claquait-il.
+</p>
+<p>
+Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement
+des liquides, commença par s'administrer d'un seul coup toute une
+bouteille de Corton. Plus raffiné, Schimmel débuta par un bordeaux blanc
+de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un
+grand Romanée. Il m'engagea à me verser de ce dernier vin. Je le
+trouvai magnifique et j'en conçus une riche idée de la France.
+</p>
+<p>
+Au bout de dix à douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler
+par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient,
+pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Biertümpel,
+Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la
+compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et
+son «khrr, khrr» satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit même
+l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons.
+</p>
+<p>
+L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de
+nouvelles bouteilles.
+</p>
+<p>
+&mdash;Combien en avez-vous? lui demanda le colonel.
+</p>
+<p>
+&mdash;En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit
+l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre.
+</p>
+<p>
+&mdash;J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement
+dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+&mdash;Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.
+</p>
+<p>
+&mdash;A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris.
+</p>
+<p>
+Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à
+part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos
+mystérieux.
+</p>
+<p>
+Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les
+soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe
+étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de
+notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une
+ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses
+nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous
+enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands.
+Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la
+dignité:
+</p>
+<p>
+&mdash;Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne
+nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic
+immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de
+lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von
+Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!.. <i>Potzsacrament!</i>... En voilà un,
+bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une
+belle mort!... Son dernier moment a dû être, <i>Donnerwetter!</i> un moment
+de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose, <i>meine
+Herren</i>, m'exprimer ainsi... Ah! <i>Potztausend!</i> tous ne mourront pas de
+cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice,
+nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut, <i>Sacrament!</i> ce sont
+des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge,
+de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu
+songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le
+plus grand marlou de l'Allemagne... <i>der gr&oelig;sste Louis</i>... Sans lui que
+ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre
+capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais
+valoir tes talents... Vive Schlapps!... <i>Hoch Schlapps, dreimal
+hoch!</i>...
+</p>
+<p>
+Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie
+bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait
+des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie
+pâmée de gros rires.
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le
+capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout
+épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous
+nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à
+poil!...
+</p>
+<p>
+Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à
+les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés
+dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles,
+et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et
+repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un
+débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les
+arrosaient de vin rouge.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette
+scène étranglée de saisissement.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!...
+</p>
+<p>
+&mdash;Quel âge as-tu?
+</p>
+<p>
+&mdash;Quarante-quatre ans.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ça ne fait rien. Nue aussi!
+</p>
+<p>
+&mdash;Messieurs... messieurs...
+</p>
+<p>
+&mdash;Nue, nom de Dieu!...
+</p>
+<p>
+Cette fois, ce fut l'hôtelier qui, plus mort que vif, aida à la
+déshabiller.
+</p>
+<p>
+On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'effondrer un
+ventre ridé sur des cuisses flétries. Un lieutenant avait pris place au
+piano où il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea.
+</p>
+<p>
+Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires
+bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous
+des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria:
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi,
+<i>Donnerwetter!</i> il me faut la plus belle femme de la ville... <i>das
+sch&oelig;nste Weib!</i>... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux
+soldats...
+</p>
+<p>
+Là-dessus, un départ désordonné s'effectua, tandis que les soldats
+envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient
+tumultueusement sur nos restes.
+</p>
+<p>
+&mdash;J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps.
+</p>
+<p>
+Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique,
+qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres
+sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans
+des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir
+les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène
+militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf
+bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé,
+bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le
+vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été l'épaule propice de
+Wacht-am-Rhein, il se fût écroulé comme un b&oelig;uf dans un cloaque de
+crottin et de sang.
+</p>
+<p>
+Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élégante demeure de style
+rococo entourée d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter
+le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effaré. Une balle de
+revolver mit bientôt fin à son zèle.
+</p>
+<p>
+Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la
+villa de Goslar. Ce n'était pourtant ni le même goût, ni la même
+ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait
+des corbeilles d'&oelig;illets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon
+ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'ébriété
+dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transporté à Goslar
+invinciblement.
+</p>
+<p>
+Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue
+de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux
+châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non
+pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la
+Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle,
+peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neuf ans.
+</p>
+<p>
+Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait
+la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur
+un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes
+centenaires.
+</p>
+<p>
+&mdash;La voilà!... la voilà! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien,
+qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?...
+</p>
+<p>
+&mdash;Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Comme une meute en délire, la troupe avinée se lança vers sa proie. Et,
+sans savoir ce que je faisais moi-même, je m'élançais avec eux.
+</p>
+<p>
+La jeune fille s'était enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous
+traversâmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des
+potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls.
+Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se
+débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant
+toute sa force à échapper à l'étreinte de ses ravisseurs, fut entraînée,
+roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était
+défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi.
+Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait
+déjà son épaule.
+</p>
+<p>
+A ce moment, un grand vieillard sortit tout frémissant de la maison.
+</p>
+<p>
+&mdash;Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de
+Saint-Elme...
+</p>
+<p>
+Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits
+bouleversés et qui se tordait les bras:
+</p>
+<p>
+&mdash;Émilienne!... mon enfant!...
+</p>
+<p>
+&mdash;Au diable! hurla Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond,
+Biertümpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé,
+tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assénait sur la
+mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier.
+</p>
+<p>
+&mdash;Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+En quelques instants, ligotés, saucissonnés avec des courroies
+d'équipements, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme.
+</p>
+<p>
+&mdash;Faut-il les bâillonner? demanda le vice-feldwebel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus
+excitant.
+</p>
+<p>
+Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'&oelig;illets, à
+vingt mètres de ses parents, la jeune Française était solidement prise
+aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et
+Schweinmetz.
+</p>
+<p>
+&mdash;Elle doit être vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu!
+cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise
+désespérée.
+</p>
+<p>
+Puis, après une pause et se grattant le nez:
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous feriez peut-être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un
+de ces jeunes gens?...
+</p>
+<p>
+Il me sembla qu'il regardait de mon côté.
+</p>
+<p>
+&mdash;On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette? proposa
+Wacht-am-Rhein.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous f......-vous de moi? se récria Kaiserkopf. Pour qui me
+prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille,
+tonnerre de Dieu! fût-elle étroite comme le fourreau de mon sabre!...
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le
+feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La pouliche ne ruera pas.
+</p>
+<p>
+Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine
+Kaiserkopf déboucla son ceinturon.
+</p>
+<p>
+Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'&oelig;illets, tandis que
+d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes,
+au milieu du crissement des liens qui se tendaient.
+</p>
+<p>
+Il se releva, congestionné et triomphant.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Ein Fressen!</i> claironna-t-il.
+</p>
+<p>
+La victime se tordait à terre, dans l'étau des sergents. Des taches de
+sang frais rougissaient la chair et le linge.
+</p>
+<p>
+&mdash;A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait.
+</p>
+<p>
+Schimmel déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné
+cette virginité de choix. Mais passer en second, fût-ce après son
+capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son
+dilettantisme cruel.
+</p>
+<p>
+Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des
+politesses:
+</p>
+<p>
+&mdash;Après vous, monsieur.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, monsieur, après vous.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plaît.
+</p>
+<p>
+Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun
+selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de
+mademoiselle de Saint-Elme. Au troisième, la jeune fille ne réagissait
+plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et
+quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne
+restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'attitude de plus en
+plus inerte de la malheureuse.
+</p>
+<p>
+Le vice-feldwebel Biertümpel succéda à Schlapps.
+</p>
+<p>
+La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les
+yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des &oelig;illets jaune
+d'or ocellés de belles macules pourpre velouté.
+</p>
+<p>
+Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les
+ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et
+continus: l'un aigu et ondé comme une sirène, l'autre rauque et coupé
+d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de
+stupre réussissaient à peine à les couvrir.
+</p>
+<p>
+Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions
+excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et
+la luxure redoublaient en nous leur vésanie. Nous étions autour de ce
+corps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut affamés à la
+fois de sang, de chair et d'accouplement.
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice.
+</p>
+<p>
+Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la
+plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tête sur
+le même ton. Les yeux fauves de Schimmel étincelaient; un rictus de
+tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux
+sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient
+que le signal de leur ruée successive.
+</p>
+<p>
+Les quatre sergents donnèrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis
+Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures
+bleues.
+</p>
+<p>
+Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron
+Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il
+était de von Bückling, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son «khrr,
+khrr» violent s'évertua sans défaillance sur la martyre.
+</p>
+<p>
+Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace.
+</p>
+<p>
+Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf
+retentit:
+</p>
+<p>
+&mdash;A vous, Hering!... <i>Den..... heraus und los zur Attacke!</i>
+</p>
+<p>
+La mariée ne donnait plus signe de vie.
+</p>
+<p>
+&mdash;Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein,
+fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller!...
+</p>
+<p>
+Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à l'abîme. Je me jetai
+comme un somnambule dans l'égout de ce ventre.
+</p>
+<p>
+Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de
+Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me
+trouvai inondé d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme
+d'agonie la vie de la vierge française.
+</p>
+<p>
+Je me retirai couvert de sang et de bave.
+</p>
+<p>
+Un sous-officier se précipitait après moi sur le cadavre.
+</p>
+<p>
+Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver
+d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt-cinq pas, ils
+avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait
+relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus
+avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine
+garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva.
+</p>
+<p>
+J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous déjà matché au
+pistolet?
+</p>
+<p>
+&mdash;Très peu.
+</p>
+<p>
+&mdash;Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper
+le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez
+cinq balles.
+</p>
+<p>
+Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier
+coup partit.
+</p>
+<p>
+&mdash;Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut.
+</p>
+<p>
+Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!...
+</p>
+<p>
+&mdash;La clavicule gauche! fit Schlapps.
+</p>
+<p>
+... Pif!...
+</p>
+<p>
+&mdash;L'&oelig;il droit!
+</p>
+<p>
+Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le
+cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus
+de son.
+</p>
+<p>
+&mdash;Dans la gueule! glapit le feldwebel.
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf me félicita:
+</p>
+<p>
+&mdash;Pour un début, <i>Sacrament</i>, voilà qui est <i>famos</i>!
+</p>
+<p>
+Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin
+s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient
+mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre,
+le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la
+terrible <i>Berserker-Wut</i> qui, à certains moments, change tous les
+Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de
+vautours déchireurs de chairs.
+</p>
+<p>
+K&oelig;nig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la
+Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande,
+à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel,
+à Schlapps, à Wacht-am-Rhein.
+</p>
+<p>
+Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et
+déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec
+trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue
+à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à
+sac.
+</p>
+<p>
+Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des
+voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De
+la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons
+et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et
+rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences,
+tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes,
+instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se
+nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient
+ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se
+balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train
+présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le
+brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient
+avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les
+soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets
+d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles.
+</p>
+<p>
+On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui
+prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée
+à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et
+soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue
+rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent,
+billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des
+portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des
+coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement.
+Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.
+</p>
+<p>
+Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en
+caractères apparents ces mots imprimés en langue française: <i>Tout
+Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ.</i>
+</p>
+<p>
+Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu
+que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus
+souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait
+défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout
+habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait
+immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de
+Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait
+d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout:
+les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les
+goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient
+pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur
+tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers,
+et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau.
+</p>
+<p>
+Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie.
+Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches
+s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts
+les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme
+était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de
+râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de
+chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris
+de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de
+chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de
+violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à
+terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des
+hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas
+ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à
+d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir,
+chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les
+maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux
+encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait,
+par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus
+insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher,
+pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux.
+</p>
+<p>
+Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de
+l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le
+ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de
+parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats,
+gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule,
+griffes en avant et l'écume à la bouche.
+</p>
+<p>
+J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient
+dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de
+mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui
+rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et
+Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord,
+cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout
+contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à
+quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont
+il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement
+pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues,
+qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient
+quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de
+je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui
+demander.
+</p>
+<p>
+Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le
+déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une
+charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un
+adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs
+battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune
+garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me
+parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment
+habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche
+famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés.
+Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le
+colonel.
+</p>
+<p>
+Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il
+était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans,
+dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes
+nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans
+le dos.
+</p>
+<p>
+Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui
+assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et
+hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être
+celle d'une maison louche, d'un «<i>Bordell</i>», comme disent les Français,
+et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans
+l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On
+lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le
+lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux
+fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de
+dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la
+foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante
+s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait.
+Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle
+se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus.
+</p>
+<p>
+Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de
+cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles
+du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De
+l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister
+facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale du <i>Freischütz</i>. Au
+tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient.
+</p>
+<p>
+Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée,
+s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y
+engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes.
+Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos
+soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à
+coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate,
+espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des
+vivants.
+</p>
+<p>
+Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout
+était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres
+déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des
+cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse
+commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur
+humilité.
+</p>
+<p>
+Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait
+dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de
+débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix
+moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et
+blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés
+brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'&oelig;il au soleil.
+D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient
+des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et
+squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient
+leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les
+coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides,
+des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des
+morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de
+vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les
+graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique,
+aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement
+fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses
+bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la
+nausée, l'asphyxie.
+</p>
+<p>
+Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur
+besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou
+trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner
+voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se
+partageaient ou se disputaient leurs dépouilles.
+</p>
+<p>
+J'étais éc&oelig;uré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle
+fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait
+de ses deux trous fixes et semblait me dire:
+</p>
+<p>
+&mdash;Toi aussi tu y viendras!
+</p>
+<p>
+J'en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grotesquement
+sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait près
+de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait.
+</p>
+<p>
+Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié
+ou incomplètement exploré, un cadavre de femme en robe de damas noyée de
+bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose
+qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un
+grouillement larvaire. Hypnotisé, je descendis les marches. Cela
+brillait... Cela se dégageait des deux côtés de la tête... Cela
+s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière... Il y avait là
+deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... à la place où
+avaient été les oreilles...
+</p>
+<p>
+Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles
+s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un
+objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de
+sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un
+effort surhumain ou un terrible péril.
+</p>
+<p>
+Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes
+mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la
+morte en robe de damas.
+</p>
+<p>
+Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles
+de grand prix entourées de diamants.
+</p>
+<p>
+Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorothéa von
+Treutlingen, ma femelle.
+</p>
+
+<div class="p4"><a name="h2H_4_0011" id="h2H_4_0011"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ X
+</h2>
+
+<p class="p2">
+Une heure avant le départ, je reçus cérémonieusement le porte-épée des
+mains du major von Nippenburg, en même temps que le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach. Je prenais rang immédiatement après le feldwebel. Avec
+ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'étais fier comme un
+paon. On me confia le commandement de la section K&oelig;nig. Le lieutenant
+Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Bückling. C'était un de
+ceux qui avaient participé au viol de M<sup>lle</sup> de Saint-Elme et au meurtre
+de ses parents.
+</p>
+<p>
+Toujours pas de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les
+nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout,
+sur l'étendue de notre immense front, l'avance de nos armées était
+prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin,
+Mézières, Sedan, Montmédy étaient pris. Le général von Kluck était à
+Lassigny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Rien ne
+nous arrêtait, rien ne nous arrêterait.
+</p>
+<p>
+Nous étions le 1<sup>er</sup> septembre à Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions
+à Montdidier, où nous célébrâmes le <i>Sedantag</i> par un service divin.
+Combien, en effet, ne devions-nous pas être reconnaissants envers Dieu,
+qui nous protégeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidèle,
+nous conduisait jour après jour à la victoire! Et combien ce «jour de
+Sedan», que nous fêtions cette année au c&oelig;ur du pays ennemi, dans
+l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paraître beau et
+glorieux! Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après,
+un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un
+tiers de la France et une armée de deux millions d'hommes.
+</p>
+<p>
+Le culte eut lieu dans la principale église. Le régiment à peu près dans
+son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune
+permission aux prêtres français; du moment que nous étions là, l'édifice
+était à nous et nous le protestantisions sans plus de cérémonie. Les
+catholiques eurent une messe dans une autre église.
+</p>
+<p>
+Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les
+capitaines et les officiers d'état-major avaient pris place dans les
+stalles du banc d'&oelig;uvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma
+section. J'admirais de là le vaste vaisseau de l'église, qui me parut
+être du XV<sup>e</sup> ou du XVI<sup>e</sup> siècle, ses belles boiseries Louis XIV, ses
+panneaux sculptés, sa grotte du Saint-Sépulcre et son <i>Ecce Homo</i>
+garrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques. La
+foule des têtes d'hommes nues et des uniformes gris qui le
+remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait à cette solennité
+pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire.
+</p>
+<p>
+Les orgues préludèrent majestueusement; puis, debout, l'assemblée
+guerrière entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique
+régimentaire, le choral de Luther
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i5"><i>Ein feste Burg ist unser Gott...</i> </p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p class="i5"> C'est un rempart que notre Dieu, </p>
+<p class="i9"> Une invincible armure, </p>
+<p class="i5"> Notre délivrance en tout lieu, </p>
+<p class="i9"> Notre défense sûre. </p>
+<p class="i7"> L'ennemi contre nous </p>
+<p class="i7"> Redouble de courroux, </p>
+<p class="i9"> Vaine colère! </p>
+<p class="i5"> Que pourrait l'adversaire? </p>
+<p class="i5"> L'Éternel détourne ses coups. </p>
+</div>
+</div>
+
+<p>
+Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'éleva. Cette fois,
+ce fut le magnifique cantique de Haydn:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Grand Dieu, nous te bénissons,</p>
+ <p>Nous célébrons tes louanges!</p>
+ <p>Éternel, nous t'exaltons,</p>
+ <p>De concert avec les anges,</p>
+ <p>Et prosternés devant toi,</p>
+ <p>Nous t'adorons, ô grand Roi!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+ <p>Saint, saint, saint est l'Éternel.</p>
+ <p>Le Seigneur Dieu des armées;</p>
+ <p>Son pouvoir est immortel;</p>
+ <p>Ses &oelig;uvres partout semées</p>
+ <p>Font éclater sa grandeur,</p>
+ <p>Sa majesté sa splendeur!</p>
+</div></div>
+
+<p>Après quoi l'aumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en
+chaire.</p>
+<p>
+Prenant texte éloquemment du cantique que nous venions de chanter, il
+débuta ainsi:
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, ses &oelig;uvres sont partout semées, et nous les semons avec lui...
+nous les semons pour lui!...
+</p>
+<p>
+Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son
+instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces &oelig;uvres destinées à
+faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n'était elle pas cette
+guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en
+avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de
+la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la
+splendeur de l'Éternel? Ah! nous devions être fiers et reconnaissants
+d'avoir été choisis pour participer à cette grande &oelig;uvre!
+</p>
+<p>
+Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi
+doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si
+pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine. Quel autre
+peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre
+était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or,
+c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui
+avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations
+impies vivant sous sa domination; c'était précisément le meilleur et le
+plus généreux des peuples qui devait répéter après Jésus-Christ: «Ne
+croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu
+apporter non la paix, mais l'épée.» Le sacrifice sanglant devait être
+accompli; le combat sacré devait être mené jusqu'au bout. Le glaive
+d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la
+terre de son péché et la racheter par le fer et par le feu. Jésus, le
+meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII,
+49): «Je suis venu jeter un feu sur la terre»? Désigné spécialement par
+Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand
+pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur?
+</p>
+<p>
+Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ,
+l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié
+et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifié avec lui
+l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de
+la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y
+crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'&oelig;uvre d'une
+nouvelle rédemption.
+</p>
+<p>
+Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette
+tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante
+d'émotion:
+</p>
+<p>
+&mdash;Guerriers, parfois votre c&oelig;ur est étreint par l'horreur: ce que vos
+mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point
+voulu!...
+</p>
+<p>
+Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne
+en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient
+responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la
+terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en
+même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les
+sauver.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais
+maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre
+qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses.
+Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils
+voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et
+de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus
+responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences
+de l'humanité sont crucifiées!...
+</p>
+<p>
+S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur
+Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant:
+</p>
+<p>
+&mdash;Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu
+le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme
+allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour
+invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du
+sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de
+crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas
+comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les
+c&oelig;urs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de
+la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et,
+par elle, celle de toute l'humanité!
+</p>
+<p>
+Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un
+enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur
+guerrier termina de la sorte:
+</p>
+<p>
+&mdash;Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle!
+Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus
+elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous
+les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à
+nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas
+brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes
+encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de
+notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots:
+«Je suis venu jeter un feu sur la terre!»
+</p>
+<p>
+N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants
+d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide
+sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le
+colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient
+être pleins de larmes émues.
+</p>
+<p>
+Nous chantâmes alors le beau psaume de David:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p>Que de gens, ô grand Dieu,</p>
+ <p>Soulevés en tout lieu,</p>
+ <p>Conspirent pour me nuire</p>
+ <p>Que d'ennemis jurés</p>
+ <p>Contre moi déclarés</p>
+ <p>S'arment pour me détruire!...</p>
+</div></div>
+<p>
+Puis, au milieu du recueillement général des uniformes debout, le
+pasteur Muckerander prononça la prière finale, qu'il termina, selon le
+rite, par l'oraison dominicale, dont nous n'avions jamais mieux compris
+la haute portée et le lumineux symbole:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié</i> (et par
+conséquent le nom allemand); <i>que ton règne vienne</i> (avec celui de
+l'Allemagne); <i>que ta volonté</i> (celle de l'Allemagne) <i>soit faite sur la
+terre comme au ciel! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien</i>
+(trempé de champagne). <i>Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons
+à ceux qui nous ont offensés.</i> (Nous ne pardonnons jamais à tes ennemis
+qui sont les nôtres; et si nous t'offensons par trop de clémence, ne
+nous pardonne pas davantage.) <i>Ne nous laisse pas tomber dans la
+tentation</i> d'épargner tes ennemis (et les nôtres), <i>mais délivre-nous du
+Malin</i> (l'Anglais, le Belge et le Français). <i>Car c'est à toi</i> (et à
+nous) <i>qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance
+et la gloire. Amen!</i>
+</p>
+<p>
+A la sortie, on nous distribua une jolie carte postale illustrée,
+représentant un rang de soldats allemands, casque en tête et fusil en
+joue, avec, à leur côté, Jésus, en robe de lin et en longs cheveux, leur
+désignant l'ennemi de son bras tendu et leur disant: «Voyez, je suis
+avec vous tous les jours.» (<span class="sc">Matth., xxviii, 20.</span>)
+</p>
+<hr />
+<p>
+Sur une place, devant un édifice à campanile, la musique joua <i>Heil Dir
+im Siegerkranz</i> et <i>Muss i denn zum Stædtele raus</i>, tandis que nous nous
+formions pour le départ. Mais si le <i>Sedantag</i> ne fut pas pour nous un
+jour de repos, car nous dûmes fournir une étape d'au moins quarante
+kilomètres, nous continuâmes à le célébrer tout le long de notre route
+par d'abondantes pilleries, de joyeux jets de grenades incendiaires et
+l'immolation d'un certain nombre d'hommes français, de femmes françaises
+et d'enfants français au Vieux Seigneur Dieu allemand.
+</p>
+<p>
+Nous arrivâmes le soir, très tard, sur le bord de l'Oise, devant Pont
+Sainte-Maxence. Nous y bivouaquâmes. Les Français avaient fait sauter le
+pont. Aussi, le lendemain matin, les bacs n'étant pas arrivés, nous
+descendîmes la rivière jusqu'à Creil, où les équipages avaient lancé un
+pont de bateaux. Nous dûmes attendre plusieurs heures pour laisser
+passage à de longues colonnes venant de Clermont. De l'autre côté, la
+ville brûlait. Nous passâmes enfin l'Oise vers midi. On disait qu'Anvers
+était pris, le roi Albert capturé, Belfort enlevé et que nous avions
+remporté une grande victoire à Lunéville, où nous avions fait cent mille
+prisonniers. Paris était bombardé depuis huit jours par nos avions et
+nous en étions à soixante kilomètres. Nous y entrerions le surlendemain.
+La paix serait signée avant trois semaines.
+</p>
+<p>
+Mais à notre extrême surprise, au lieu de prendre la route de Paris, au
+sortir de Creil, nous obliquâmes vers le sud-est. Une dizaine de
+kilomètres à travers une belle forêt de chênes, de hêtres et de charmes
+nous amenèrent à une très curieuse et très ancienne cité, nommée Senlis.
+Nos troupes s'y étaient quelque peu amusées la veille, à l'occasion du
+<i>Sedantag</i>. Mais, en somme, la ville avait été remarquablement ménagée,
+et nous la trouvâmes en fort bon état. On n'y avait brûlé qu'une
+centaine de maisons, la gare et le palais de justice. La cathédrale,
+l'hôtel de ville, les monuments romains, ceux-ci d'ailleurs déjà en
+ruine, avaient été respectés et l'on n'avait tué que dix-neuf personnes,
+dont le maire.
+</p>
+<p>
+Le lendemain matin, après avoir passé la nuit dans une nouvelle forêt
+encore plus belle que la précédente, nous atteignîmes la localité
+d'Ermenonville. Ce nom ne m'était pas inconnu. C'était là qu'avait été
+enterré le célèbre philosophe français Jean-Jacques Rousseau. Profitant
+d'une halte, quelques officiers désirèrent aller visiter le tombeau, qui
+était, paraît-il, assez pittoresquement situé. Ils en demandèrent la
+permission au major von Nippenburg. Non seulement celui-ci l'accorda,
+mais il se joignit à nous. Nous n'eûmes que quelques pas à faire, au
+milieu d'un parc charmant, pour arriver sur le bord d'un bel étang où se
+trouvait une petite île ornée de peupliers. Le tombeau, de style
+antique, était dans cette île. Nous le contemplions de la rive, quand
+nous vîmes approcher, par l'autre bord, un groupe de quatre ou cinq
+officiers généraux, qu'accompagnait le colonel von Steinitz. Je reconnus
+parmi eux le général von Zillisheim, commandant la division, et le
+général von Morlach, commandant de notre brigade. Ces messieurs, nous
+dit-on, occupaient présentement le château d'Ermenonville avec
+l'état-major du corps d'armée. Ils s'avancèrent de notre côté et, les
+saluts réglementaires échangés, une courte conversation s'engagea, que
+j'entendis en partie, bien que, n'étant pas officier, je me tinsse à
+plusieurs pas de distance.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous venez voir le tombeau du grand homme, messieurs? fit aimablement
+le général von Zillisheim.
+</p>
+<p>
+&mdash;Avec votre haute permission, monsieur le général-lieutenant, répondit
+confondu de servilisme le major von Nippenburg.
+</p>
+<p>
+&mdash;Vous savez, messieurs, que ce tombeau est vide, ajouta le général von
+Zillisheim.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comment, dit le général von Morlach, le cadavre n'est pas là-dedans?
+</p>
+<p>
+&mdash;Il n'y est plus. Ces stupides Français l'ont, paraît-il, transporté au
+Panthéon de Paris, où ils l'ont mis à côté de son ennemi Voltaire,
+l'insulteur de notre grand Frédéric.
+</p>
+<p>
+&mdash;Quelle incongruité! crut devoir renchérir le major von Nippenburg.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais soyez tranquilles, messieurs: nous enlèverons aux Parisiens le
+corps du grand homme et nous le transférerons à Berlin, où il a tous les
+droits de reposer. Car, peut-être l'ignorez-vous, messieurs, Rousseau
+était notre compatriote.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comment cela? s'étonnèrent plusieurs voix.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je croyais, émit le colonel von Steinitz, que ce personnage était de
+Genève.
+</p>
+<p>
+&mdash;Il y est né seulement, dit le général von Zillisheim, dont l'érudition
+sur ce point d'histoire littéraire venait sans doute d'être fraîchement
+acquise au château d'Ermenonville; mais il quitta tout jeune cette
+république, vécut dans le royaume de Sardaigne, puis en France; enfin,
+dégoûté tout ensemble des Français et des Genevois qui le persécutaient
+à l'envi, il vint se mettre sous la protection de notre grand roi
+philosophe, Frédéric II, et se fit naturaliser neuchâtelois. Or,
+Neufchâtel, vous le savez, messieurs, fut une principauté prussienne.
+Voilà comment ce génie était authentiquement notre compatriote et comme
+quoi ses cendres nous appartiennent.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est magnifique! s'écria le général von Morlach; cela nous fait donc
+un grand homme de plus!
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, messieurs, fit le général von Zillisheim charmé de son succès,
+celui dont nous contemplons le tombeau a vécu les quinze dernières
+années de sa vie sous la qualité de sujet prussien et il est mort
+Prussien. C'est un Prussien qui a écrit ce livre admirable, cet immortel
+chef-d'&oelig;uvre, les <i>Confessions</i>. Et qui d'autre qu'un Allemand aurait pu
+être, comme il le fut, le restaurateur de la religion dans ce pays impie
+qu'était alors la France?...
+</p>
+<p>
+&mdash;Et qui l'est resté, observa le colonel von Steinitz.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qui d'autre qu'un Allemand aurait pu apporter le sentiment de la
+nature à la sèche littérature française? Je vous propose, messieurs, de
+saluer de l'épée l'ombre illustre qui a reposé là et qui nous écoute
+peut-être, <i>den grossen Preussen</i>, le grand Prussien Chean-Chagues
+Rouzeau!
+</p>
+<p>
+Sur ces mots, nous tirâmes tous l'épée et nous présentâmes
+solennellement les armes au tombeau vide.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! me disais-je fort ému, en voilà un que le professeur Woltmann a
+oublié et qui était encore plus légitimement des nôtres que le blond
+Montaigne, le doux Racine ou le colossal Mirabeau!
+</p>
+<p>
+Et comme pour nous pénétrer mieux de la noble atmosphère germanique et
+romantique qui se respirait en ce lieu, le général von Zillisheim nous
+montra, près de là, une stèle funéraire où se trouvait gravée une
+inscription dans notre langue. C'était la tombe d'un jeune Allemand,
+disciple de G&oelig;the et de Rousseau qui, atteint du mal du siècle, était
+venu se suicider sous ces ombrages, en souvenir et en imitation de
+Werther.
+</p>
+<p>
+Cela me rappela le malheureux K&oelig;nig. Il eût aimé cette promenade dans le
+parc d'Ermenonville.
+</p>
+<p>
+Nous revînmes on ne peut plus satisfaits de ce petit épisode littéraire.
+Lorsque j'en fis le récit à Schimmel, qui avait dédaigné de nous
+accompagner, il parut passablement vexé.
+</p>
+<p>
+&mdash;Si j'avais su, fit-il, qu'il devait y avoir des généraux!...
+</p>
+<p>
+Quant à Kaiserkopf, il n'avait pas été question de l'inviter. La halte
+avait à peine été commandée que, sur un signe de Schlapps, le bouillant
+capitaine s'était éclipsé. Nous le vîmes reparaître tout juste pour
+remonter à cheval, en rebouclant son ceinturon.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Une côte, au sortir de ce charmant Ermenonville, nous fit passer
+brusquement des délices de la forêt aux ardeurs d'un plateau sans borne
+et sans ombre. Le regard s'y étendait à perte de vue. Bientôt nous eûmes
+la sensation opprimante de toute une immense armée qui, par dix routes
+parallèles ou obliques à la nôtre, s'écoulait, pressée, incessante,
+innombrable, en direction générale du sud-est. Notre seule colonne
+s'allongeait devant nous en une perspective linéaire infinie,
+continuant, à mesure que nous avancions, de sortir indéfiniment de la
+forêt. A droite, à gauche, en avant, en arrière, d'autres colonnes
+visibles sur d'autres routes invisibles glissaient et s'effilaient sans
+discontinuité, semblablement ciliées de fusils, de canons et de
+machines. Dans leurs intervalles, des bataillons, des escadrons
+marchaient ou chevauchaient à travers champs. On discernait dans le
+brouillard poussiéreux, selon l'échelle des distances, les batteries de
+campagne, les chapelets grêles des compagnies de mitrailleuses, les
+files des voitures de train, des caissons à munitions, des chariots à
+ballons, les croix rouges des ambulances et celles qui camouflaient
+fréquemment les auto-canons et les auto-mitrailleuses. J'avais
+l'impression que notre corps d'armée tout entier était rassemblé là,
+dans cette coulée uniforme. Et non seulement notre corps, mais d'autres
+encore, d'autres qui fluaient comme nous intarissablement vers le
+sud-est, et depuis plus longtemps peut-être. C'était un bruissement
+monotone, ininterrompu, qui faisait trembler sourdement le sol, comme à
+la veille d'un cataclysme souterrain. Rien d'autre que ce grondement,
+que ce grand frissonnement diluvien, qui noyait tous les sons proches,
+nos voix, nos chants, jusqu'au fracas de nos charrois, remplissait nos
+oreilles, secouait nos nerfs et brassait nos entrailles de son ressac
+perpétuel. La nature semblait comme morte et n'y joignait aucun de ses
+bruits familiers. Le canon s'était tu. Nulle part on ne l'entendait.
+</p>
+<p>
+Au bout d'une longue marche en route droite, nous fîmes de nouveau
+halte, après avoir traversé une voie ferrée. J'en profitai pour joindre
+Schimmel et connaître ses impressions.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je crois, me dit-il, que nous tournons Paris pour l'attaquer par l'est
+et par le sud; l'approche par le nord n'est pas avantageuse.
+</p>
+<p>
+&mdash;Où sont nos armées? demandai-je.
+</p>
+<p>
+&mdash;Je n'en sais rien. J'imagine que nous devons en former l'extrême aile
+droite.
+</p>
+<p>
+&mdash;Dans ce cas, dis-je, et si votre hypothèse est exacte, nous devrions
+rester sur place au lieu d'avancer, et ce sont les autres corps qui
+devraient pivoter autour de nous.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est juste, fit Schimmel. Et c'est peut-être justement ce qui va se
+produire. A moins, ajouta-t-il, que nous n'ayons encore d'autres armées
+dans la région du nord, ce qui me paraît d'ailleurs certain.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et les Français?
+</p>
+<p>
+Il eut un geste vague et lointain vers le sud-est. Puis, déployant une
+carte de l'état-major français, il me montra où nous étions.
+</p>
+<p>
+&mdash;Voyez, précisa-t-il en soulignant d'une rayure d'ongle le point qu'il
+indiquait, c'est ici. En poursuivant cette route pendant une vingtaine
+de kilomètres, nous arrivons à Meaux, qui est sur la Marne.
+</p>
+<p>
+Portant alternativement les yeux de la carte à nos jumelles, nous
+identifiâmes ensemble les divers points de repère du paysage qui nous
+environnait. Sur le vaste plan des champs sans clôtures les villages
+haussaient leurs clochers et levaient leurs bouquets d'arbres.
+C'étaient, au nord, à notre gauche, Silly-le-Long et
+Nanteuil-le-Haudouin; plus vers l'est, Ognes, Chèvreville, Oissery,
+Brégy; devant nous, Saint-Pathus, puis, à demi masqué par un bois,
+Saint-Souplets; à notre droite, Lagny-le-Sec, et, au loin, sur une crête
+la grosse agglomération de Dammartin-en-Goële. Mais, tandis qu'à gauche
+les villages fumaient d'incendies et que les routes se marquaient par
+les longs rampements de nos convois, à droite on n'apercevait pas de
+fumées et les routes n'apparaissaient que par les lignes d'arbres qui
+les bordaient partiellement.
+</p>
+<p>
+Et au delà, bien au delà de Dammartin, invisible, mais présente, nous
+devinions, dans la brume ardente et les réverbérations de la lumière,
+l'immense capitale Paris, <i>das grosse Paris</i>, but de tous nos efforts et
+fleuron de notre victoire.
+</p>
+<p>
+La halte se prolongeant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait installé une
+petite buvette au bord de la route, nous invita à nous restaurer. Nous y
+trouvâmes avec lui le major von Nippenburg, et peu après survenait le
+colonel von Steinitz.
+</p>
+<p>
+Celui-ci paraissait tout joyeux et sa mine de taupe s'éclairait entre
+ses favoris d'un abondant sourire.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ça va bien, ça va très bien, disait-il. Je crois que nous allons être
+au bout de nos peines.
+</p>
+<p>
+S'il ignorait ou feignait d'ignorer l'objectif qui nous était assigné,
+il apportait des renseignements du plus haut intérêt sur la marche
+offensive de nos armées. A notre gauche, deux corps avaient franchi
+l'Ourcq et traversaient la Marne, précédés par la cavalerie qui avançait
+sur Crécy, Coulommiers et le Grand Morin. Deux autres corps étaient sur
+le Petit Morin. Plus loin, c'était l'armée von Bülow avec la Garde, à la
+hauteur de Montmirail et des marais de Saint-Gond. Au delà, c'étaient
+les Saxons de von Hausen; plus loin encore, les cinq corps du duc de
+Wurtemberg. Nulle part on ne se battait. Partout l'ennemi était en
+pleine retraite, en fuite plutôt, en complète déroute, et on le
+pourchassait l'épée dans les reins en direction de la Seine et de
+l'Aube, où on serait dans deux jours. Tout l'arrière-pays était conquis,
+occupé, avec Amiens, Soissons, Laon, Reims, Châlons. C'était la marche
+triomphale dans la débâcle de la France.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et Paris? demanda le major.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, Paris est là, dit le colonel en tendant le bras vers l'ouest,
+là tout près. Nous n'avons qu'à le prendre. Nous le cueillerons quand
+nous voudrons.
+</p>
+<p>
+Et son geste s'attardait, se balançait, avec sa grosse main poilue qui
+s'ouvrait et se refermait comme sur une poire qu'il n'aurait eu, en
+effet, qu'à cueillir.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais qu'y a-t-il entre nous et Paris? questionnait Schimmel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, monsieur, trente-cinq, trente-six kilomètres de plaine à peu
+près sans accident de terrain.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et comme moyens de défense?
+</p>
+<p>
+&mdash;Quelques forts mal entretenus, sans canons et où il y a plus d'espions
+allemands que d'artilleurs français.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comme troupes mobiles?
+</p>
+<p>
+&mdash;Un brelan de mauvais bataillons de la territoriale, que nous
+disperserions d'une chiquenaude.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Donnerwetter!</i> jura joyeusement Kaiserkopf, si c'était vous, monsieur
+le colonel, qui étiez destiné à entrer le premier dans Paris à la tête
+de votre régiment!...
+</p>
+<p>
+Le colonel von Steinitz ne répondit rien, mais un tremblement de désir
+agita sa lippe inférieure.
+</p>
+<p>
+Des signaux retentirent. Les trois officiers supérieurs remontèrent à
+cheval, tandis que Schimmel et moi courions rejoindre nos sections. La
+colonne se remit en marche dans la chaleur, la poussière et la lumière
+déclinante du soleil.
+</p>
+<p>
+Deux heures plus tard, nous traversions Saint-Soupplets, où nous n'eûmes
+que le temps de vider un tonneau à l'auberge de la Belle-Idée, déjà à
+peu près entièrement bue. Et la marche continua, toujours sur la même
+route et en même orientation.
+</p>
+<p>
+Cependant, la campagne de droite qui, jusqu'alors, nous avait paru
+profondément déserte et silencieuse, commençait à s'animer, semblait-il,
+de légers frémissements. Ce n'était rien encore, quelque chose d'à peine
+perceptible, de plutôt deviné que senti, qui pouvait être aussi bien le
+bruit vague d'une brise se levant, que le bourdonnement confus apporté
+par quelque courant aérien des banlieues de Paris ou que l'écho lointain
+de notre propre piétinement. J'eus un instant l'impression bizarre,
+hallucinante qu'une bande de loups nous suivait, parallèlement, d'un
+trot souple, maigre et feutré. Les grandes ombres qui naissaient de la
+nuit approchant, les fantômes noirs des arbres démesurés, l'horizon
+charbonné sous un ciel violet foncé accentuaient le mystère et
+distillaient l'inquiétude. Nous avions beau nous savoir flanc-gardés par
+nos patrouilles, nous absorbions le doute, nous appréhendions
+l'indéfinissable et nos doigts se crispaient nerveusement sur la plaque
+de couche de nos fusils.
+</p>
+<p>
+Au bout de trois à quatre kilomètres, nous fîmes halte derrière une
+hauteur sur laquelle se silhouettaient les premières bâtisses noires
+d'un village, et nous reçûmes l'ordre de prendre nos bivouacs, sans
+feux. Une section monta s'assurer de la localité, qui portait le nom de
+Monthyon. On entendit quelques cris d'habitants et les rares lumières
+s'y éteignirent.
+</p>
+<p>
+Harassés par cette longue et chaude journée, la plupart des hommes
+s'abattirent et s'endormirent aussitôt. Le concert de leurs ronflements
+se maria au grondement sourd des colonnes qui circulaient encore
+derrière nous. La lune pleine et lourde faisait lentement l'ascension du
+zénith, laquant le terrain d'une clarté blafarde et projetant vers Paris
+l'ombre décroissante des choses. On entendait de loin en loin les cris
+de chouette qui servaient de signaux de ralliement à nos patrouilles.
+</p>
+<p>
+Je m'endormis à mon tour, la tête sur mon sac. La nuit fut admirablement
+tranquille. Je ne fus réveillé qu'un instant, sur les deux heures du
+matin, par le gros roulement de trois batteries de 77 qui allaient
+prendre position sur le flanc du coteau de Monthyon.
+</p>
+<p>
+L'aurore se leva sereine et rose, tandis que la boule lunaire descendait
+pâle et molle sur Paris. Le réveil se corna et se répercuta le long des
+troupes étendues. Mais on ne se pressait pas de partir. Le repos se
+continua pendant une partie de la matinée et nous eûmes le loisir de
+préparer notre café, puis la soupe. Vers les dix heures, seulement, on
+nous fit appuyer d'un petit kilomètre sur la gauche, et nous nous
+arrêtâmes de nouveau, face à l'ouest. Nous avions débordé la hauteur de
+Monthyon, et nous découvrions plus loin une nouvelle hauteur boisée,
+semblablement couronnée d'un village, que la carte nommait Penchard.
+Entre ces deux points naturellement forts la position paraissait
+excellente et propre à décourager les effectifs peu redoutables que nous
+pouvions avoir devant nous. Sous nos yeux s'ouvrait largement la plaine
+ensoleillée avec ses vastes champs, ses petits bois, ses minces rus
+frangés de peupliers, ses routes blanches, ses écarts et ses villages:
+Neufmontiers, Chauconin, Villeroy, Iverny, Le Plessis-au-Bois, Le
+Plessis-l'Évêque. Rien dans ce paysage tranquille et coloré ne semblait
+suspect. Assis ou vautrés sur les coudes, autour de nos armes en
+faisceaux, nous attendions d'un moment à l'autre l'ordre de la marche en
+avant sur Paris.
+</p>
+<p>
+Il était midi. Soudain, une détonation retentit à cinq cents mètres de
+nous, en contre-pente de la butte de Monthyon. C'était une de nos pièces
+qui envoyait son premier obus. Nous vîmes au bout de nos jumelles, sur
+la route sortant d'Iverny, une minuscule batterie française tourner
+subitement bride et rentrer au galop dans le village. Dix minutes après,
+le combat d'artillerie était engagé. Nos canons tiraient de Monthyon, de
+Penchard et d'une autre position un peu plus à l'est. Des pièces
+françaises ripostaient avec rapidité de derrière Iverny, et leurs petits
+projectiles rageurs tombaient déjà avec précision autour de la butte.
+</p>
+<p>
+Nous nous portâmes en avant, en même temps que d'autres éléments
+d'infanterie, sur toute la largeur de la plaine visible, soutenus par de
+nombreuses mitrailleuses. Nous avancions en tirailleurs, courbés et
+rampants, nous abritant de notre mieux, car de nouvelles batteries
+françaises révélaient l'une après l'autre leur présence, crachant une
+mitraille de plus en plus dangereuse. Nous mîmes une heure pour
+atteindre une route où nous pûmes nous retrancher, puis, deux cents
+mètres plus loin, le lit d'un ruisseau. Des reconnaissances de cavalerie
+française se démasquaient à droite, du côté du Plessis-l'Évêque, à
+gauche vers Chauconin. Puis des pantalons rouges se montrèrent,
+débouchant à l'improviste de couverts insoupçonnés. Nous en vîmes surgir
+la valeur d'une compagnie, droit devant nous, quelques centaines de
+mètres en avant du village de Villeroy. Ils se dispersèrent avec agilité
+dans un champ où ils se couchèrent. Des milliers de balles sifflèrent.
+Seul un lieutenant barbu était resté debout, lorgnette à la main. Mais
+presque aussitôt il s'abattait de côté, raide, en portant la main gauche
+à son front; et comme je l'avais bien expressément visé, je me demandai
+si ce n'était pas une de mes balles qui l'avait tué.
+</p>
+<p>
+La grêle d'acier criait maintenant de toutes parts. Celle qui partait de
+nos lignes semblait pour le moment plus nourrie. Si nous étions bloqués
+dans notre ruisseau, à gauche les nôtres avançaient. Chauconin était en
+feu. Plus près de nous, un énorme brasier montait d'une ferme à
+tourelles. Mais, peu à peu, nous commencions à nous apercevoir, à notre
+grand étonnement, que, loin de n'avoir sur leurs lignes que de faibles
+éléments sacrifiés d'avance, les Français étaient en force.
+</p>
+<p>
+Animés de la plus folle ardeur, on les voyait découvrir leurs compagnies
+les unes après les autres, les disséminer, les jeter en avant. Ils
+progressaient par élans rapides, tantôt disparaissant, plaqués au
+terrain, tantôt bondissant à l'improviste, grandissant à mesure qu'ils
+approchaient. On distinguait fort bien sur les champs verdâtres ou
+brunâtres les taches bleues de leurs képis et de leurs capotes
+soulignées par les agenouillements ou les relèvements rouges de leurs
+pantalons. Et pendant ce temps, là-bas, à gauche, une nuée d'autres
+petits soldats, blancs, ceux-là, avec des jambes noires, sautillaient à
+l'assaut des hauteurs de Penchard.
+</p>
+<p>
+Tout à coup, nous eûmes devant nous, à trois cents mètres, une vague
+galopante de ces Français bleus et rouges. Je vis un instant moutonner
+et claquer au-dessus de la vague un drapeau frangé d'or à trois bandes
+verticales, rouge, blanc, bleu, tandis que retentissait à mes oreilles
+un chant enflammé, où je reconnus les accents effroyables de <i>la
+Marseillaise</i>. Puis il y eut un crissement métallique; des aciers
+flambèrent. En même temps nous étions pris en enfilade par une
+mitrailleuse. Il fallait déguerpir. Nous rampâmes en hâte du côté de la
+route, que nous finîmes par regagner, non sans avoir laissé nombre de
+nos mousquetaires dans le fossé ou entre les glèbes.
+</p>
+<p>
+Nous tînmes une heure avec un courage surhumain. Les shrapnells
+éclataient au-dessus de nous, les percutants autour de nous, les balles
+nous râlaient aux tympans, nous étions roulés, asphyxiés, décimés. Nous
+avions beau vider avec ténacité nos chargeurs, les Français
+renaissaient toujours. Et ce qui nous angoissait, c'était que nos canons
+ne nous soutenaient plus. Heureusement, nos mitrailleuses ne
+fléchissaient pas.
+</p>
+<p>
+Nous fûmes enfin relevés par le bataillon Preuss, et nous revînmes
+exténués sur notre position de départ. Nous vîmes en passant près de
+Monthyon, dans un plissement de terrain, derrière des bâtiments de
+ferme, un de nos emplacements de batteries complètement ravagé. Les
+pièces étaient parties. Il n'y avait plus que deux caissons démolis et
+une douzaine de cadavres, dont trois chevaux. Des servants noyaient dans
+une mare un millier d'obus qui, dans la précipitation du départ, avaient
+dû être abandonnés.
+</p>
+<p>
+Il était déjà tard dans l'après-midi et le soir commençait à couvrir de
+violet le champ de bataille. Pas à pas, bond par bond, les Français
+avançaient toujours, et le bataillon Preuss cédait à son tour du
+terrain.
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf avait reçu dans le mollet une balle ronde de shrapnell, qu'il
+se faisait extraire au poste de secours.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nom de Dieu de nom de Dieu! beuglait-il.
+</p>
+<p>
+On fit l'appel de la compagnie, couverte de terre, d'herbe et de sang.
+Sur deux cent cinquante hommes qu'elle comptait le matin, il en avait
+disparu une soixantaine, et elle ramenait cinquante blessés.
+</p>
+<p>
+Bleu de rage, Schimmel se mit à jurer plus fort encore que Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+Sur ces entrefaites, une grave nouvelle se répandait. Loin, sur notre
+droite, au delà de nos lignes, dans la région de Saint-Soupplets, où
+nous avions passé la veille et où, paraît-il, nous n'avions plus de
+troupes, tout un corps d'armée français venait d'apparaître, qui
+avançait à grand train et se mettait en devoir de nous tourner. Des
+ordres arrivaient du quartier général nous enjoignant de battre en
+retraite dans l'est sur de nouvelles positions. Rouge et sanglé, le
+colonel von Steinitz faisait procéder aux préparatifs de départ. Il
+fallait qu'en une heure tout le monde fût loin, le bataillon Preuss
+formant l'arrière-garde. Déjà les premiers éléments de la brigade
+étaient sur la route de Barcy.
+</p>
+<p>
+La jambe bandée, Kaiserkopf se fit hisser péniblement sur son cheval.
+</p>
+<p>
+Schimmel ne décolérait pas et allait jusqu'à incriminer le Haut
+Commandement.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ils ne sont donc pas renseignés? marmonnait-il avec fureur. Qu'est-ce
+que c'est que ce corps d'armée français? D'où vient-il? Comment
+n'avions-nous personne à lui opposer? Que fait von Kluck? A quoi
+pense-t-il?...
+</p>
+<p>
+Heureusement que notre train de régiment était en sûreté vers nos
+positions de repli; nous ne laissâmes derrière nous qu'une petite
+ambulance et quelques espions brassardés de la Croix-Rouge, bien munis
+de fanions et de fusées.
+</p>
+<p>
+L'encombrement était tel, sur la route de Barcy, que nous mîmes plus de
+trois heures pour faire trois kilomètres. Les unités s'y mélangeaient
+dans un grand désordre. Cavaliers, fantassins, artilleurs, caissons et
+camions y fuyaient laborieusement et s'y enchevêtraient au milieu des
+cris, des coups, des jurons, des piaffements et des hennissements. La
+route étant insuffisante à contenir cette cohue, des paquets de troupes
+cahotaient à travers champs. Derrière nous, l'horizon flambait; à
+Neufmontiers, à Chauconin, à Penchard, à Monthyon, maisons, fermes,
+meules brûlaient comme des torches.
+</p>
+<p>
+A Barcy, c'était le chaos. Sur la place, où l'église dressait son vieux
+clocher, le flot gris, tumultueux et mugissant avait des remous
+effroyables. Si de l'artillerie française avait été en action, elle en
+eût fait un fleuve de sang. A côté de l'église, la mairie était en
+flammes. Les lueurs violentes de l'incendie et les clartés douces de la
+lune mêlaient sur les aciers brunis et les visages livides leurs reflets
+différents.
+</p>
+<p>
+Encore trois heures pour faire cinq kilomètres, et nous arrivions,
+rompus de fatigue, au village d'Etrépilly, dont nous envahîmes les
+maisons et les granges pour nous affaler tout harnachés dans
+l'anéantissement d'un soleil de plomb.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Kaiserkopf, que sa blessure empêchait de dormir, nous réveillait avec
+fureur quelques heures plus tard.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Donnerwetter!</i>... Vous n'entendez pas?... La canonnade française
+avance du côté de Marcilly... La compagnie doit se porter à deux
+kilomètres vers la râperie...
+</p>
+<p>
+Il tapotait avec rage un croquis de la région annexé à l'ordre du
+colonel.
+</p>
+<p>
+Je me mis debout avec peine. Il fallut un temps infini pour avoir les
+hommes. On n'en réunit pas plus d'une centaine. La section Bobersdorf,
+l'ancienne section von Bückling, n'existait presque plus. On procéda à
+un nouveau groupement. Kaiserkopf, se déclarant incapable de bouger,
+confia pour la journée le commandement de la compagnie au
+premier-lieutenant Poppe.
+</p>
+<p>
+&mdash;Etes-vous blessé? me demanda Schimmel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Non. Et vous?
+</p>
+<p>
+&mdash;Non. Nous avons de la chance. Dans quel guêpier ce sacré von Kluck
+nous a-t-il fourrés?
+</p>
+<p>
+Il regardait avec inquiétude du côté du nord-ouest, comme pour scruter
+jusqu'où le corps d'armée français qui nous avait forcés la veille à
+décamper avait déjà pu parvenir. Nous marchions péniblement dans les
+betteraves. A notre gauche, le clocher de Barcy sortait de l'horizon des
+champs; à droite, une dentelle d'arbres marquait la route de Marcilly,
+avec le vallonnement feuillu de la Thérouanne; dans notre dos
+s'allongeait la crête d'Etrépilly à Vareddes.
+</p>
+<p>
+Ou ne voyait de troupes nulle part. Tout était terré ou défilé. La
+plaine appartenait aux obus. De tous côtés crépitait l'artillerie
+légère, et il était bien difficile de différencier dans ce
+tambourinement ce qui était français de ce qui était allemand. Il
+semblait cependant que du côté du nord il n'y eût que des roulements
+français, et cela devenait tout à fait alarmant.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ils avancent, murmurait Schimmel.
+</p>
+<p>
+A ce moment, plusieurs coups lourds, massifs et profonds, comme des
+décharges de grosse caisse, détonèrent dans l'est, venant du plateau de
+Trocy. C'était de l'artillerie lourde allemande. Cela nous rassura.
+</p>
+<p>
+Nous entendions par moment de vives fusillades vers Marcilly.
+Heureusement nous n'étions pas en première ligne. Aplatis dans les
+betteraves, nous creusions de petites tranchées pour la préparation
+d'une position de soutien. Des sanitaires vinrent nous rejoindre, et
+procédèrent à l'installation d'un poste de secours, car les blessés
+commençaient à affluer. On les pansait sommairement et on les évacuait
+sur Etrépilly. Ceux qui succombaient étaient enterrés sur place. Nous
+surveillions la route, que nous devions prendre de flanc, ainsi que le
+vallon de la Thérouanne, en cas d'avance française. Au loin,
+l'artillerie ennemie semblait progresser le long d'un grand arc de
+cercle.
+</p>
+<p>
+&mdash;Diable! fit tout à coup Schimmel, ils tirent de Bouillancy!
+</p>
+<p>
+Les coudes sur la carte, Poppe et lui entamèrent une longue discussion à
+ce sujet.
+</p>
+<p>
+Il était onze heures du matin, quand Poppe dit, le bras dans le
+nord-est:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ecoutez!...
+</p>
+<p>
+De nouvelles crépitations d'artillerie légère se faisaient entendre dans
+cette direction et plus à l'est encore, entre les déflagrations de
+l'artillerie lourde. En même temps nous voyions approcher le major von
+Nippenburg, qui venait inspecter nos travaux.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est un corps allemand qui arrive, fit-il en sautant dans nos
+retranchements. Il était temps!...
+</p>
+<p>
+Un soupir de soulagement s'échappa de nos poitrines.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous sommes sauvés! déclara Poppe. Et quel est ce corps d'armée qui
+vient si juste à point à notre secours?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je crois savoir que c'est le II<sup>e</sup>, dit le major.
+</p>
+<p>
+&mdash;Hourra!... et vive von Kluck! cria Schimmel, passant subitement de
+l'abattement le plus profond à la joie la plus vive. Ah! je me disais
+bien aussi que cet excellent renard de <i>Generaloberst</i> devait leur
+ménager quelque tour de sa façon!...
+</p>
+<p>
+Gagnés par son enthousiasme, nous nous mîmes presque à danser dans la
+terre molle de notre tranchée, lançant en l'air casques et casquettes et
+poussant de sonores acclamations.
+</p>
+<p>
+Et voici que, tout à côté de nous, brusquement, partit une détonation
+qui nous fit tous tressauter, pour nous jeter aussitôt après dans
+d'inextinguibles éclats de rire. C'était une bouteille de champagne que
+ce bougre de Biertümpel avait trouvé moyen d'apporter jusqu'ici et dont
+il tenait de faire jaillir le bouchon. Nous la bûmes triomphalement en
+l'honneur du général von Kluck, tandis que tout là-bas, dans le
+nord-est, les batteries du II<sup>e</sup> corps débouchaient également la gaie
+pétarade de leurs canons de campagne.
+</p>
+<p>
+Mais quelques instants plus tard, quelqu'un eut la fâcheuse idée de
+demander:
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah çà! mais... d'où vient-il donc, ce II<sup>e</sup> corps?
+</p>
+<p>
+Le major von Nippenburg répondit:
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, mais... il vient du sud...
+</p>
+<p>
+&mdash;Comment ça, du sud? nous récriâmes-nous.
+</p>
+<p>
+Poppe, Schimmel, aussi bien que moi même, étions tous, en effet,
+persuadés que nous avions encore de nombreuses troupes dans le nord et
+que, par conséquent, ce corps de secours ne pouvait venir que du nord.
+</p>
+<p>
+&mdash;Du sud, répéta le major. Il était dans la région de Coulommiers.
+</p>
+<p>
+&mdash;Il avait passé la Marne?
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et il l'a repassée?
+</p>
+<p>
+&mdash;Naturellement. Il a bien fallu qu'il la repasse pour venir de notre
+côté. Le général von Kluck l'a ramené cette nuit à marches forcées.
+</p>
+<p>
+&mdash;On a donc dégarni le front d'offensive?
+</p>
+<p>
+&mdash;Apparemment.
+</p>
+<p>
+&mdash;Mais alors...?
+</p>
+<p>
+Nous nous regardions de nouveau pleins d'inquiétude.
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors... que se passe-t-il là-bas?
+</p>
+<p>
+Schimmel et Poppe tendaient tous les deux du même geste frémissant le
+bras vers le sud, dans la direction de la Marne.
+</p>
+<p>
+&mdash;Là-bas... ma foi, je n'en sais rien, répondit le major. Tout ce que je
+sais, c'est que nous sommes attaqués ici, de flanc, par des forces plus
+importantes que nous ne pouvions le présumer. Nous avons à défendre tout
+le plateau d'Etrépilly, Trocy, Étavigny, jusqu'à l'Ourcq. Le salut de
+l'armée en dépend.
+</p>
+<p>
+Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix grave.
+</p>
+<p>
+Nous fûmes interrompus par une grosse mitraillade. Des troupes fuyaient
+en tiraillant par la route de Marcilly. Un feldwebel survint tout
+sanglant:
+</p>
+<p>
+&mdash;Les <i>Franzosen</i> tiennent le carrefour et enlèvent la râperie!...
+</p>
+<p>
+&mdash;Faites tirer sur la route, nous ordonna le major.
+</p>
+<p>
+&mdash;Impossible, monsieur le commandant, fit Poppe, la lorgnette aux yeux.
+Nos troupes sont trop mêlées aux Français.
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors, tout le monde debout!... En avant!... Il faut à tout prix
+reprendre la râperie.
+</p>
+<p>
+Mais une brusque déflagration lui rentra dans le gosier la fin de sa
+phrase. Un obus venait d'éclater dans la tranchée, tuant deux hommes et
+le boulant lui-même dans la terre à moitié déchiré.
+</p>
+<p>
+&mdash;J'ai mon compte, râla-t-il, tandis que les sanitaires s'empressaient à
+son secours. Faites venir Kaiser... Kaiserkopf... que je lui passe le
+com... le commandement...
+</p>
+<p>
+&mdash;Le capitaine Kaiserkopf est immobilisé.
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors Tintenfass...
+</p>
+<p>
+&mdash;Le capitaine Tintenfass est avec les troupes qui lâchent.
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors... arrangez ça comme vous voudrez, Poppe... Je n'en puis plus...
+Prévenez le colonel...
+</p>
+<p>
+Il étouffait et rendait le sang.
+</p>
+<p>
+Nous nous lançâmes à découvert. En nous voyant sortir de nos trous, les
+fuyards de la sixième compagnie tentèrent de se rallier, et tous
+ensemble, sur un front espacé d'un demi kilomètre, nous fîmes les plus
+grands efforts pour refouler les Français. On apercevait entre les
+larges feuilles des betteraves leurs taches rouges et bleues. Ni d'un
+côté, ni de l'autre il n'y avait de mitrailleuses. Mais leurs pièces,
+qui tiraient de derrière Marcilly, sans nous faire beaucoup de mal tant
+que nous restions dispersés, nous interdisaient toute attaque réglée. Il
+nous fallut abandonner l'espoir de reprendre la râperie.
+</p>
+<p>
+Pendant deux heures nous restâmes tapis dans les plantes à nous
+fusiller, perdant peu à peu, de notre côté, tout courage et rompus de
+lassitude. Nous finîmes par être rejetés dans nos petites tranchées. Les
+taches bleues et rouges progressaient, progressaient. Incapables de
+subir un assaut à la baïonnette, tous, d'un commun accord, bien qu'aucun
+commandement n'eût été donné, nous nous retrouvâmes sur le terrain, mais
+en recul vers Etrépilly. Nous étions éreintés, affamés, gonflés d'eau
+saumâtre, rongés de sommeil. C'est en vain que Poppe avait fait supplier
+le colonel de nous relever. La réponse avait été: «Tenir.» Tous les
+effectifs disponibles étaient engagés. La bataille semblait s'étendre le
+long d'une ligne infinie, qui vacillait et se repliait lentement vers
+l'est.
+</p>
+<p>
+A notre détresse vint s'ajouter le manque de munitions; nous n'avions
+plus qu'une trentaine de cartouches par fusil. Nous espérions que
+l'obscurité mettrait fin à notre supplice. Il n'en fut rien. Rendus plus
+audacieux par les ténèbres, les Français, loin de suspendre leurs
+attaques, les poursuivaient de plus belle. Tout le soulagement que la
+nuit nous apporta fut de nous permettre de nous ravitailler un peu,
+d'évacuer nos blessés et de recevoir le renfort de ceux de nos blessés
+légers qui se retrouvaient en état de combattre. D'angoissantes heures
+se passèrent dans des alertes continuelles. On lançait des fusées
+éclairantes. Assommés d'une torpeur invincible, beaucoup de nos hommes
+dormaient au plus fort du danger, et il fallait les réveiller à coups de
+bottes pour s'assurer qu'ils n'étaient pas des morts.
+</p>
+<p>
+Au matin, nous fûmes recueillis dans d'assez bonnes tranchées que le
+bataillon von Putz, en retraite des approches de Barcy, avait réussi à
+établir le long de la route de Vareddes. Nous nous trouvions là sous la
+protection immédiate de notre artillerie, qui battait avec acharnement
+tout le plateau. Nous avions deux batteries légères au-dessus
+d'Etrépilly, une batterie lourde entre Etrépilly et Trocy, une batterie
+lourde et sept batteries légères à Trocy, trois batteries lourdes et une
+légère au Gué-à-Tresmes, trois batteries légères sur les hauteurs de
+Vareddes. Deux compagnies de mitrailleuses flanquaient la ligne de nos
+tranchées.
+</p>
+<p>
+Et de nouveau une journée sinistre se passa, sous l'écrasement d'un
+soleil pulvérulent et la pluie d'orage des shrapnells. Nous avions
+laissé la moitié de notre effectif dans les betteraves; mais avec les
+petits blessés récupérés la compagnie comptait encore quatre-vingts
+fusils. Schimmel avait un doigt emporté; il demeurait néanmoins
+courageusement à la tête de son débris de section. Poppe et Bobersdorf
+étaient intacts. Je n'avais rien non plus, grâce à Dieu, que des trous
+dans mes vêtements et une déchirure à mon casque. Les sergents Buchholz
+et Schmauser avaient disparu. Quant aux sous-officiers, deux manquaient;
+trois, blessés, avaient été évacués. Wacht-am-Rhein était toujours là,
+mais depuis longtemps il ne chantait plus. Les Français ne bougeaient
+pas; ils occupaient leur ligne ou demeuraient stoïquement terrés dans
+les quatre kilomètres de champs qui nous en séparaient. La canonnade
+était intense du côté du plateau d'Étavigny.
+</p>
+<p>
+Enfin le colonel von Steinitz se laissa fléchir. Il dut comprendre que,
+si un repos ne nous était pas accordé, nous serions tous claqués le
+lendemain et bons à peupler les ambulances. Et comme un calme relatif
+semblait s'établir dans notre secteur, nous reçûmes l'ordre de regagner
+le village. Les tranchées furent laissées à la garde du bataillon von
+Putz, moins éprouvé que le nôtre, et nous rentrâmes dans Etrépilly.
+</p>
+<p>
+Les blessés dont l'état ne nécessitait pas d'intervention chirurgicale
+remplissaient les maisons. Quelques-uns buvaient, mangeaient, fumaient
+ou jouaient. La plupart, enfouis dans les lits, cherchaient dans le
+sommeil l'oubli de leurs fatigues et le soulagement de leurs maux.
+Kaiserkopf, à peu près remis de sa jambe percée, achevait sa guérison en
+vidant des bouteilles.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien! jubilait-il, ce pauvre commandant!... Si je n'avais pas reçu
+mon noyau de prune avant-hier, c'est peut-être bien moi qui aurais été à
+sa place!...
+</p>
+<p>
+Schlapps, qui avait prétexté d'une éraflure au cuir chevelu pour rester
+à l'abri avec le capitaine, était crapuleusement ivre. Il avait voulu
+organiser le pillage du village, mais il avait dû renoncer à son projet,
+faute de bras. D'ailleurs, personne n'avait plus le c&oelig;ur à piller.
+</p>
+<p>
+Chacun s'affala au hasard sur la première litière venue. Quelques
+soldats eurent encore la force de manger un morceau, mais le plus grand
+nombre sombrèrent aussitôt dans un sommeil léthargique.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Je fus réveillé au milieu d'un vacarme effroyable par une poigne
+vigoureuse qui me secouait rudement, tandis qu'une voix lourde, où je
+reconnus le mugissement de Wacht-am-Rhein, me criait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Nom de Dieu! Si vous ne voulez pas être embroché vif sur votre
+paillasse, foutez le camp!
+</p>
+<p>
+Il faisait pleine nuit.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'est-ce que c'est? balbutiai-je tout étourdi.
+</p>
+<p>
+&mdash;Les Français!...
+</p>
+<p>
+Je me jetai dehors, le revolver à la main. Une mêlée formidable
+s'acharnait aux abords du village et jusqu'à l'entour des maisons. Des
+cris forcenés, des hurlements sauvages, des détonations précipitées, des
+déchirements, des cassements de bois et d'os assourdissaient les
+ténèbres. Des ombres tourbillonnantes bondissaient, agitaient des gestes
+d'épaulements et de transpercement, se ruaient, se choquaient ou
+roulaient. Déjà les premières maisons du côté de l'ouest étaient
+débordées et il en sortait des clameurs d'égorgement. Des rideaux
+brûlaient aux fenêtres. A leur lueur je crus distinguer, comme dans un
+cauchemar, d'effrayantes figures blanchâtres sous des sortes de fez
+rouges à la turque. Des pantalons blancs étoffés comme des jupons
+balayaient tout devant eux. Et soudain, à mon grand saisissement, je vis
+émerger devant moi la face diabolique d'un nègre. Horrifié, je vidai mon
+pistolet. Puis, brusquement, je fus entraîné, renversé par une vague de
+fuyards qui me roulèrent comme un galet. Je sentis deux ou trois corps
+chauds et ruisselants s'écrouler sur moi. Je fis le mort, tandis que le
+carnage nocturne continuait.
+</p>
+<p>
+Au bout d'une heure, pendant laquelle je n'osai faire un mouvement, je
+réussis à me couler dans la cour d'une maison voisine, qui paraissait
+vide d'ennemis. Par le jardin, je gagnai la campagne. La lune s'était
+levée, échancrant au-dessus de Trocy son disque rougeâtre. A sa vague
+clarté je pus reconnaître que les Allemands s'étaient retirés sur la
+hauteur dominant le village. Je les rejoignis, non sans peine, car
+j'étais moulu et je dus faire un long détour pour éviter de tomber aux
+mains des Français. Le cimetière avait été mis en état de défense et
+servait de réduit aux nôtres, qui l'occupaient avec deux sections de
+mitrailleuses. Le colonel von Steinitz conduisait le combat. Kaiserkopf
+commandait l'infanterie du cimetière, dont il garnissait les murs de
+tout ce qu'il avait pu rassembler du bataillon. Il m'assigna aussitôt la
+garde d'un des angles avec une cinquantaine d'hommes. Maîtres du
+village, les Français s'attaquaient maintenant au plateau. La rafale de
+nos mitrailleuses ne les arrêtait pas. Avec une audace incroyable, ils
+escaladaient les pentes, dirigeant sur nous une fusillade infernale et
+se lançant comme des démons à l'assaut de notre forteresse. On mit le
+feu à une grosse meule pour y voir plus clair. Je pus alors mieux
+discerner les sauvages qui nous assaillaient et dont certains, dans leur
+furie, venaient se faire tuer jusque sur nos murs. C'étaient bien des
+troupes blanches, et je n'aperçus plus aucun moricaud du genre de celui
+qui m'avait si fortement épouvanté. Mais ces hommes m'avaient rien de
+commun avec ceux que nous avions précédemment combattus. Au lieu de la
+longue capote à pans relevés, de petites vestes bleues soutachées
+d'arabesques jaunes serraient leur torse. Ils portaient de larges
+culottes extrêmement bouffantes; mais de blanches qu'elles m'avaient
+d'abord paru, elles étaient devenues rouges, tellement elles avaient bu
+de sang.
+</p>
+<p>
+Je ne sais comment cela aurait tourné, et sans doute eussions-nous fini
+par être emportés, si des renforts ne nous étaient arrivés de Trocy, qui
+nous aidèrent à tenir jusqu'à l'aube. Les Français s'éclipsèrent par où
+ils étaient venus, les uns sur Barcy, les autres par la coupure de la
+Thérouanne. Nos pertes étaient sévères. Nombre de nos pauvres fusiliers
+gisaient ou râlaient sur les tombes. Le lieutenant Bobersdorf avait été
+tué et de toute sa section il ne restait que deux hommes valides.
+Kaiserkopf était vert de rage et d'émotion.
+</p>
+<p>
+&mdash;Nom de Dieu! si c'est ça la guerre, bégayait-il, ça commence à ne plus
+être drôle du tout!
+</p>
+<p>
+Mais c'est en reprenant possession d'Etrépilly que nous pûmes constater
+toute l'étendue du désastre. Le village était plein de morts et de
+blessés. Ces terribles Français en chéchia avaient fait des nôtres,
+surpris dans leur sommeil, un véritable massacre. Eux-mêmes avaient
+laissé de nombreux cadavres, parmi lesquels un lieutenant-colonel, mais
+pas un blessé, et nous ne pûmes faire aucun prisonnier, de sorte que
+cette affaire resta pour nous des plus mystérieuses. Leurs pertes ne
+nous consolaient pas des nôtres. Le spectacle était lamentable. Des
+amoncellements de corps, d'où sortaient d'atroces gémissements,
+obstruaient les quatre ou cinq petites rues de la bourgade, et un
+ruisseau de sang s'écoulait boueusement vers la Thérouanne. Mais il
+fallait voir l'intérieur des maisons. Là, tout avait été passé à la
+baïonnette. Je retrouvai mon logement et je pus constater que j'y aurais
+été saigné comme les autres, si je n'avais pas été réveillé à temps par
+Wacht-am-Rhein. Le malheureux Schlapps, grotesquement accroupi dans le
+tiroir d'une commode, le postérieur nu et le pantalon sur ses bottes,
+avait été enfilé par la gorge au moment où il répandait sa fiente sur du
+linge fin. Je songeai à la douleur de Kaiserkopf, lorsqu'il apprendrait
+le tragique trépas de son cher compagnon d'armes. Quarck et Schweinmetz
+étaient morts aussi, dans des circonstances moins dramatiques, mais non
+moins fatales; on retrouva leurs cadavres percés de coups dans le fond
+d'une cave. Nous n'avions plus un seul sergent.
+</p>
+<p>
+Si dans le village il n'y avait guère que des morts, les champs
+environnants et surtout le théâtre du combat fournissaient un nombre
+considérable de blessés. Les plus grièvement atteints étaient
+transportés dans un hangar à paille, situé à courte distance du
+cimetière et qui avait été converti en ambulance. Les civières y
+affluaient en une procession ininterrompue. Disloqués, éventrés,
+fracturés ou tronçonnés, les hideux déchets de la bataille y
+attendaient, hurlants ou inanimés, leur tour de charcutage ou
+d'amputation. Couverts de sang jusqu'au bonnet, couteaux et bistouris en
+main, les chirurgiens fouillaient, tranchaient et tailladaient comme des
+bouchers. Je reconnus sur une des civières l'un des soldats de mon
+ancien groupe, le social-démocrate Vogelfænger. Il avait les jambes en
+bouillie. Je m'approchai.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, mon pauvre Vogelfænger, ça ne va pas?
+</p>
+<p>
+Il ne voulut pas me regarder.
+</p>
+<p>
+&mdash;Malheur! malheur! gémissait-il. Et dire que je vais crever pour les
+junkers et les bourgeois!...
+</p>
+<p>
+Je jugeai inutile de le consoler en lui disant que, s'il mourait, ce
+serait pour la patrie, sinon pour la révolution sociale.
+</p>
+<p>
+On apportait aussi des morts. Ceux-ci, on les entassait, à deux cents
+mètres de là, mêlés à des souches et à toute sorte de débris
+combustibles, en un vaste bûcher qu'on arrosait de pétrole. On n'avait
+plus ni le temps, ni les hommes pour enterrer. L'odeur abominable qui se
+dégageait de la campagne, où les corps mal enfouis et les charognes de
+chevaux pourrissaient déjà l'atmosphère, faisait préférer ce mode de
+destruction, qui avait en outre l'avantage de dissimuler nos pertes au
+cas d'un nouveau recul. Le bûcher, qui commençait à brûler, recevait
+aussi les membres coupés provenant du hangar.
+</p>
+<p>
+La bataille d'artillerie avait recommencé. Le ciel se sillonnait
+d'avions partant à la recherche des batteries ennemies, dont le nombre
+augmentait ou qui avaient changé de position pendant la nuit. Une belle
+saucisse flottait sur un rideau de peupliers, à deux kilomètres de nous,
+dorée et pisciforme. Nous avions évacué le village, intenable, tant à
+cause des obus français qui y tombaient que de la puanteur qui en
+émanait. De notre crête de plateau nous dominions l'immense plaine de
+l'ouest, immobile, déserte et tonnante. Le ciel bleu se mouchetait des
+flocons blancs des shrapnells et le sol vert des fumées noires des
+percutants. La mer des sons nous battait de ses vagues grondantes.
+Parfois un fracas énorme nous anéantissait: c'était le foudroiement
+d'une explosion proche ou la déflagration d'une batterie d'obusiers
+derrière nous. Les canons ennemis paraissaient s'acharner sur notre
+artillerie légère, dont plusieurs pièces avaient été détruites.
+L'horizon sonore s'allongeait toujours plus vers le nord.
+</p>
+<p>
+&mdash;Venez, me dit Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+&mdash;A vos ordres, monsieur le capitaine.
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur le commandant, rectifia-t-il. Je prends le commandement du
+bataillon. Poppe me succède à celui de la compagnie. Je dois aller à
+Trocy, où je suis mandé par le général-major. Venez. Je vous prends avec
+moi comme fonctionnaire adjudant.
+</p>
+<p>
+Il était pâle et ne proférait plus de jurons.
+</p>
+<p>
+Nous partîmes sur une petite auto. La route qui zigzaguait vers l'est
+entre des trèfles et des maïs n'était qu'un long encombrement d'hommes,
+de bêtes et de chariots. Des blessés s'y traînaient par petits groupes
+boursouflés de pansements rouges. De temps en temps un fusant éclatait,
+qui faisait fuir les hommes et s'effarer les chevaux. Rejetés des deux
+côtés de la route, des cadavres humains ou chevalins séchaient,
+verdissaient, gonflaient ou purulaient. Des incendies noirs fumaient sur
+le plateau. Le plus proche était notre bûcher funèbre, dont un coup
+d'air rabattit un moment sur nous le souffle pestilentiel.
+</p>
+<p>
+On allait lentement. A mesure que nous avancions, le tonnerre des gros
+obusiers de Trocy roulait puissamment, secouant l'atmosphère et semblant
+déchirer la terre. Le village brossait en couleurs violentes sur le
+ciel foncé ses fermes, son église, sa porte médiévale et sa forte tour
+ronde à coiffe de pierre. Comme nous y entrions, nous croisâmes une
+grande auto d'état-major qui contenait un général. Le front barré sous
+le casque à pointe, les yeux ternes, les traits tirés et durcis, la
+courte moustache rêche entre deux rides profondes, il me parut bien
+changé. Je reconnus cependant l'homme devant lequel j'avais défilé lors
+de l'entrée en Belgique: le <i>Generaloberst</i> von Kluck. Plongé dans sa
+sombre méditation, il ne nous regarda pas et ne nous rendit pas notre
+salut militaire.
+</p>
+<p>
+Un piquet de garde signalait la maison qui servait de quartier général
+divisionnaire. Dans une vaste pièce rustiquement meublée se trouvaient
+réunis le général-lieutenant von Zillisheim, le général major von
+Morlach, le colonel von Steinitz, le lieutenant colonel Preuss, le
+premier-lieutenant Derschlag portant un bras en écharpe, un colonel
+d'artillerie et quelques autres officiers de l'état-major ou de
+l'<i>Adjutantur</i>.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! vous voilà, Kaiserkopf, fit le général-major von Morlach. Quelles
+nouvelles d'Etrépilly?
+</p>
+<p>
+&mdash;On tient, monsieur le général, mais c'est tout juste. Pour le moment
+il n'y a pas d'attaque d'infanterie, mais cette salope d'artillerie
+française abîme nos effectifs.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien, bien. Je vous donnerai des instructions tout à l'heure.
+</p>
+<p>
+La conversation était agitée, houleuse, rompue de lourds silences, et ce
+que j'en pus comprendre me terrorisa.
+</p>
+<p>
+&mdash;Notre situation s'aggrave, disait le général von Zillisheim. Les
+forces françaises s'accroissent de jour en jour. Aux trois divisions que
+l'ennemi nous avait d'abord jetées dans le flanc est venu s'ajouter un
+corps d'armée, contre lequel nous avons dû ramener notre II<sup>e</sup> corps.
+Avant-hier, c'était une division d'Afrique qui arrivait sur le
+terrain... Vous devez en savoir quelque chose, fit-il en se tournant
+vers Kaiserkopf.
+</p>
+<p>
+&mdash;Diable, oui, répondit celui-ci presque douloureusement, songeant
+peut-être à la mort de Schlapps.
+</p>
+<p>
+&mdash;Hier, continuait le général von Zillisheim, une nouvelle division de
+réserve apparaissait. Aujourd'hui, c'est une division de l'active. D'où
+tout cela sort-il, on n'en sait rien.
+</p>
+<p>
+&mdash;Cela fait, si je compte bien, dit le colonel von Steinitz, huit
+divisions.
+</p>
+<p>
+&mdash;Contre quatre, compléta sinistrement von Morlach.
+</p>
+<p>
+&mdash;Sous le coup de cette menace, reprit von Zillisheim, le général von
+Kluck a dû ramener encore le IV<sup>e</sup> actif. Ce corps vient d'entrer en ligne
+du côté de Betz. Cela nous affaiblit beaucoup sur la Marne, devant
+l'armée britannique, mais le danger est plus pressant ici.
+</p>
+<p>
+Il se mit alors à nous décrire à grands traits le schéma de la bataille:
+l'immense ligne française, sans cesse accrue, qui nous prenait d'équerre
+sur vingt kilomètres, de Villers Saint-Genest aux approches de Meaux,
+armée formidable et audacieuse, surgie subitement de terre,
+miraculeusement levée de cette plaine nue d'Ile-de-France, au moment
+précis où le grand coup décisif allait être donné. Au nord, le plateau
+d'Étavigny était tout hérissé de ses baïonettes et de ses petits canons,
+tout strié de ses files rouges infinies; puis c'étaient, vers Acy, vers
+Vincy, vers Puisieux, de nouvelles lignes rouges et ces terribles
+chasseurs bleus qui nous avaient déjà fait fuir sur la Somme; venaient
+ensuite, devant Marcilly et Barcy, les flots bouillants des zouaves,
+accourus d'Algérie avec du rouge sur la tête; puis c'étaient, plus au
+sud, à Chambry, à Penchard et s'acharnant sur Vareddes, les hordes du
+désert, chasseurs d'Afrique, tirailleurs arabes et berbères, faces
+basanées et hurlantes, avec leurs ânes, leurs mulets porteurs de
+mitrailleuses, et des Marocains plus effroyables encore, tarbouchés de
+blanc et ceinturés de rouge, mêlés de nègres et marqués du croissant,
+enfiévrés de cruauté, altérés de massacre. Et toute cette immense armée
+nous étreignait, nous broyait du nord au sud comme une branche d'étau,
+vomissant sur nous le feu de ses catapultes et la furie de ses attaques,
+renouvelant ses forces à mesure que nous perdions des nôtres. Toute
+cette armée imprévue venait d'éclater comme un volcan sous nos pieds.
+</p>
+<p>
+Un accablant silence suivit les paroles du général von Zillisheim. Puis
+on perçut la voix voilée du colonel von Sleinitz qui demandait:
+</p>
+<p>
+&mdash;Et quel est le chef de cette grande armée? Connaissez-vous son nom
+monsieur le général?
+</p>
+<p>
+Alors le général von Zillisheim murmura tout pâle:
+</p>
+<p>
+&mdash;Le chef de cette armée s'appelle Maunoury.
+</p>
+<p>
+Un bruissement de lèvres courut le long des faces terreuses des
+officiers répétant ce nom qu'ils entendaient pour la première fois.
+</p>
+<p>
+Quant au grand chef, le grand chef français, nous le connaissions tous;
+mais jusqu'ici nous n'avions fait que rire de sa renommée abusive et
+bruyante. Pour nous, c'était le vaincu de Charleroi. Et voici que cet
+homme nous apparaissait maintenant tout différent de ce que nous
+l'avions cru; voici qu'à nous souvenir de lui un étrange respect nous
+pénétrait soudain et que nous nous sentions tous saisis d'appréhension,
+secoués d'une mystérieuse frayeur à prononcer son nom: Joffre.
+</p>
+<p>
+Mais ce que nous venions d'apprendre n'était qu'une partie de
+l'imminente et impitoyable réalité. Le général von Zillisheim tint à
+nous la dévoiler tout entière. Il nous montra les armées que l'on
+croyait en déroute se reformant tout à coup sur un geste du grand chef,
+se retournant sur elles-mêmes toutes à la fois et, de Paris à Verdun, se
+ruant contre nous d'un bloc avec une fureur vengeresse et une puissance
+décuplée. Nous avions été arrêtés net par le choc, et depuis trois jours
+nous luttions sans succès, avec l'énergie du désespoir, à rompre cette
+charge formidable. Il nous montra nos corps d'armée s'épuisant dans une
+résistance qui faiblissait d'heure en heure, s'exténuant d'héroïsme et
+de rage impuissante, nos malheureuses troupes aux abois, la meute
+infernale déchaînée, nos divisions couvertes de morsures, perdant leur
+sang, succombant aux assauts répétés des molosses, l'hallali sonnant,
+et, à Coulommiers, à Esternay, à Fère-Champenoise, à Sermaize, à
+Triaucourt, French, Franchet d'Espérey, Foch, Langle de Cary, Sarrail,
+arcboutés sur leurs jarrets frémissants, les yeux en braise et la
+salive en feu, semblables à autant de dogues épouvantables, ouvrant,
+refermant et enfonçant sur nous leurs mâchoires féroces.
+</p>
+<p>
+Hélas! il n'était plus question pour nous de la «Garde à la Loire», ni
+même de la «Garde à la Seine»! A notre <i>Garde au Rhin</i> les Français
+répondaient par la <i>Garde à la Marne</i>!
+</p>
+<p>
+Comme le général von Zillisheim achevait son exposé, au milieu de notre
+attention angoissée, un capitaine d'artillerie entra précipitamment.
+</p>
+<p>
+&mdash;Monsieur le colonel, fit-il en s'adressant à son chef, l'ennemi vient
+de nous démonter un obusier. Il y a un lieutenant et vingt hommes de
+tués.
+</p>
+<p>
+Les deux artilleurs sortirent.
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui, dit le général von Zillisheim, ils ont trouvé moyen d'avancer
+leurs maudits 75 et maintenant ils tirent sur nos pièces lourdes.
+</p>
+<p>
+La tempête des canons redoublait de violence, faisant vibrer les vitres
+des fenêtres ouvertes.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et maintenant, messieurs, à vos postes! termina le général von
+Zillisheim. Nous aurons demain une rude journée.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Lorsque Kaiserkopf eut reçu les instructions du général von Morlach,
+complétées par celles du colonel von Steinitz, nous repartîmes pour
+Etrépilly. Notre petite auto refit en sens inverse la route encombrée de
+charroi, tandis que nous ruminions sans un mot nos sinistres
+préoccupations et que le soir tombait mollement sur la campagne
+foudroyée. Au loin les incendies commençaient à s'empourprer; devant
+nous, le bûcher où se consumaient nos morts jetait des flammes
+cramoisies.
+</p>
+<p>
+A Etrépilly, une pénible nouvelle nous attendait: Poppe avait été tué.
+Un fusant lui avait déversé sur la tête sa gerbe de balles.
+</p>
+<p>
+Kaiserkopf tint en arrivant un petit conseil de guerre avec ses
+officiers. Il en restait huit: Schimmel, le capitaine Tintenfass et un
+lieutenant de sa compagnie, le capitaine et deux lieutenants de la
+septième compagnie, un premier-lieutenant et un lieutenant de la
+huitième. Encore, sur ce nombre, trois étaient légèrement blessés.
+</p>
+<p>
+Schimmel souffrait de son doigt, où la gangrène menaçait de se mettre.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bah! disait-il, ce n'est pas le moment de se faire soigner! On me
+coupera la main plus tard.
+</p>
+<p>
+Nous couchâmes sur les positions. Les soldats, harassés, essayaient
+lourdement de dormir. Incapables de fermer l'&oelig;il, les officiers
+faisaient les cent pas, fumant fébrilement, les nerfs surmenés.
+</p>
+<p>
+Un silence prodigieux s'était abattu sur l'étendue. Plus un canon ne
+tirait. Je n'entendais que le gémissement des grands blessés dans le
+hangar voisin et le pétillement plus lointain, les petits craquements
+sinistres du bûcher. De temps en temps un coup de sifflet, un cri de
+chouette ou le coassement d'une sentinelle scandant: «<i>Wer da?</i>»
+</p>
+<p>
+Appuyé sur le mur bas du cimetière, je contemplais le décor nocturne de
+cette plaine infinie sur laquelle un ciel immense, tout scintillant
+d'étoiles, arrondissait sa voûte pacifique. Fixes et limpides, les
+astres arrangeaient selon l'ordre accoutumé sur le profond mystère
+céleste leurs constellations immuables. Poussé par ses trois b&oelig;ufs et
+monté sur ses quatre roues, le lent et majestueux Chariot passait
+tranquillement au-dessus de l'horizon nord-ouest. La magnifique topaze
+d'Arcturus resplendissait sur Paris. Saphirine, Véga brillait au zénith,
+tandis que, sous la croix du Cygne, le doux Altaïr descendait gravement
+dans le sud occidental. Tout était calme, grand, mesuré, éternel. Les
+mondes sereins ennoblissaient l'espace, où, seul, Mars ouvrait un &oelig;il
+rouge sur la terre où se fracassaient les humains.
+</p>
+<p>
+Je les vis peu à peu pâlir, s'affaiblir, disparaître, tandis que l'aube
+argentée, puis rosâtre se levait à l'orient, sur l'Ourcq.
+</p>
+<p>
+Aux premières lueurs du matin, tout l'univers se réveilla, formidable et
+fulgurant, et, de tous les horizons, les canons, comme des coqs,
+saluèrent l'aurore. Aussitôt les innombrables soldats qui peuplaient
+cette étendue durent cesser de respirer librement et de pouvoir se tenir
+debout face au ciel; ils durent de nouveau s'enfouir le nez dans la
+terre, descendre sous les racines des plantes et sentir trembler leur
+c&oelig;ur. Quand la grosse courbure sanglante du soleil se montra, l'air
+était déjà plein de poussière, d'opacité, de vapeurs, et les incendies
+redevenaient noirs. L'orage grondait, gonflait, se déchaînait
+tumultueusement et la pluie qui tombait des shrapnells éclaboussait de
+fer les hommes et les choses. De vifs éclats, brefs et blancs comme des
+pointes de foudre, trouaient la rafale.
+</p>
+<p>
+Toute la matinée se passa à subir cette douche. Immobilisée dans le
+cimetière, l'ancienne compagnie Kaiserkopf, maintenant compagnie
+Schimmel, s'abritait tant bien que mal derrière les murs, les marbres et
+dans les petites tranchées creusées à travers les tombes. Mais les
+shrapnells éclatant au zénith la mitraillaient sans pitié et parfois un
+percutant bien placé emportait un morceau du cimetière, faisant voler à
+la fois de la terre, des pierres, des membres déchiquetés et des débris
+d'ossements. La lassitude et le découragement étaient immenses. Presque
+tout le monde était plus ou moins éraflé, écharpé, contusionné, et nos
+sanitaires lavaient, aseptisaient, suturaient, pansaient sans relâche.
+De temps en temps un brancard partait pour le hangar ou le bûcher.
+</p>
+<p>
+Promu depuis la veille aux fonctions de feldwebel, Biertümpel n'eut pas
+à exercer longtemps son nouveau commandement. Décapité par un éclat
+d'obus, il tomba en deux tronçons inégaux dans une fosse, où on n'eut
+plus qu'à le couvrir de terre.
+</p>
+<p>
+Sombres et brutaux, les obusiers lâchaient toujours leur tir irrité,
+mais leurs bordées semblaient moins fréquentes. Quant à notre artillerie
+légère, elle ne rageait plus que par intermittence. C'était au nord,
+vers Betz et le plateau d'Étavigny, que s'exaspérait le plus la
+canonnade; c'est là que se produisait le choc du IV<sup>e</sup> corps actif et des
+nouvelles divisions françaises, là qui se portaient les coups décisifs.
+</p>
+<p>
+Vers midi, le paysage se raya d'une multitude de lignes rouges. Il en
+naissait de partout, de derrière les haies, des chaumes, des bois, des
+vallons; il en fusait des villages et des écarts, qui se déployaient
+rapidement en éventails. Aussi loin que scrutait la jumelle, vers
+Puisieux, vers Douy, vers Vareddes, on apercevait ces mouvements
+linéaires, parfois dominés de bleu ou de blanc. En même temps
+l'artillerie française redoublait de furie.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est l'assaut! me dit Schimmel. Nous ne résisterons pas.
+</p>
+<p>
+Les lignes avançaient lentement, de partout, sous notre mitraillade
+débilitée. Et tout à coup, à notre suprême horreur, nous n'entendîmes
+plus le feu de nos obusiers. Un vide immense sembla alors se creuser de
+notre côté, comme un effondrement de bruit. Kaiserkopf, qui était là,
+hagard et tremblant d'une fureur concentrée, dit brusquement:
+</p>
+<p>
+&mdash;En voilà déjà qui se retirent.
+</p>
+<p>
+Une colonne d'infanterie débouchait en effet des derrières de la ferme
+de Champfleury et venait s'engager lourdement sur le chemin de Vincy.
+</p>
+<p>
+Une estafette apportait un pli. Kaiserkopf le prit avec nervosité.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ordre de ramener en arrière les éléments avancés du bataillon, fit-il
+sourdement.
+</p>
+<p>
+Un grand flottement commença alors à régner dans les lignes. Le vague
+sentiment d'un désastre prochain ruinait les courages et brisait les
+volontés. Bientôt on apprenait que le IV<sup>e</sup> corps, du côté de
+Nanteuil-le-Haudouin, décimé par l'artillerie française qui couchait les
+nôtres par milliers, ne pouvait plus avancer. Puis, vers quatre heures,
+une nouvelle terrifiante se propagea: les Anglais avaient passé la
+Marne et progressaient dans la direction de l'Ourcq. C'était la seconde
+branche de l'étau qui se refermait sur nous.
+</p>
+<p>
+Dès lors ce fut épouvantable. Les unes après les autres, les positions
+étaient abandonnées; d'abord celles de la ligne Etrépilly-Vareddes, puis
+celles de la Thérouanne, puis les nôtres sur le plateau. L'artillerie
+lourde de Trocy était partie; celle de Gué-à-Tresmes la suivait; les
+pièces légères, ou ce qu'il en restait, disparaissaient. Déjà les balles
+des lignes françaises commençaient à nous arriver par salves hurlantes.
+Et notre désarroi fut à son comble quand nous vîmes brusquement surgir
+derrière nous une batterie française qui arrivait au grand galop de ses
+chevaux occuper l'emplacement d'une de nos batteries détruites et
+prendre en écharpe nos retranchements.
+</p>
+<p>
+C'est à ce moment que fut tué Schimmel. Il était debout, cherchant à
+réunir ses hommes. Je le vis porter la main à son front, comme
+l'officier français de Villeroy. Il eut le temps de crier:
+</p>
+<p>
+&mdash;Je suis touché... Adieu, amis!
+</p>
+<p>
+Puis il s'effondra de son haut dans la poussière sanglante.
+</p>
+<p>
+Adieu, Schimmel!... Il avait sa dureté, il avait ses vices; mais il
+était brave, énergique, précis, savant, esclave du devoir: c'était un
+officier prussien, et, maintenant encore, je ne sais pas de plus bel
+éloge.
+</p>
+<p>
+Tous les gradés étaient morts, la compagnie me revenait. Je désignai Max
+Helmuth aux fonctions de feldwebel et je me mis à la recherche de
+Kaiserkopf. Je le trouvai qui organisait le départ du train de combat du
+bataillon, s'emportant contre les caissons inutilisables et les
+voitures disloquées.
+</p>
+<p>
+&mdash;Eh bien, fit-il en m'apercevant, on s'en va, on f... le camp!... Ah!
+fatalité!...
+</p>
+<p>
+Et tendant son poing furibond vers Paris, il cria:
+</p>
+<p>
+&mdash;Salope! tu ne perds rien pour attendre!... On t'aura plus tard!
+</p>
+<p>
+J'avais à peine eu le temps de lui annoncer la mort de Schimmel, qu'à
+vingt mètres de nous un obus s'abattait au milieu du train avec un
+fracas formidable, projetant un cheval en l'air, en éventrant un autre,
+brisant tout, tuant ou blessant cinq ou six hommes.
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Tausendhenkerpotzsacram</i>....
+</p>
+<p>
+Mais Kaiserkopf n'avait pas achevé son juron, qu'un second obus venait
+lui éclater droit sous les pieds, le faisait sauter effroyablement en
+autant de morceaux qu'il y avait de bourreaux dans son blasphème et
+m'envoyait rouler moi-même en plein dans le cheval éventré.
+</p>
+<p>
+Je me relevai après un étourdissement de quelques minutes. Le cheval
+avait amorti ma chute; mais mon épaule gauche me faisait horriblement
+souffrir, et je m'aperçus que du sang tombait par gouttes de ma manche.
+</p>
+<p>
+Quant à Kaiserkopf, il me fut impossible de rien reconnaître de lui dans
+les débris informes qui jonchaient l'endroit où il avait été frappé. Un
+chapelet d'entrailles pendait à une branche d'arbre.
+</p>
+<p>
+Le colonel von Steinitz arrivait sur les lieux.
+</p>
+<p>
+&mdash;Diable, fit-il, on me tue tous mes officiers... Qui reste-t-il chez
+vous? me demanda-t-il.
+</p>
+<p>
+&mdash;Personne, monsieur le colonel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Et la sixième?... Le capitaine Tintenfass?
+</p>
+<p>
+&mdash;Tué, fit un sergent.
+</p>
+<p>
+&mdash;Le lieutenant Korf?
+</p>
+<p>
+&mdash;Disparu.
+</p>
+<p>
+&mdash;Wachsmann?... Schuster?
+</p>
+<p>
+&mdash;On ne sait pas.
+</p>
+<p>
+Il se retourna vers moi:
+</p>
+<p>
+&mdash;Nous n'avons pas de temps à perdre... Vous allez prendre la charge du
+bataillon... Mais vous êtes blessé, je crois?
+</p>
+<p>
+Je répondis:
+</p>
+<p>
+&mdash;Pas suffisamment pour m'empêcher de faire mon devoir, monsieur le
+colonel.
+</p>
+<p>
+&mdash;Bien. Rassemblez le bataillon. Il est sept heures. Le régiment part à
+huit. C'est vous qui prenez la tête par la route de Vincy et de Rouvres,
+en direction de Villers-Cotterets.
+</p>
+<p>
+&mdash;Comptez sur moi, monsieur le colonel, déclarai-je, éperdu d'orgueil,
+malgré ma blessure, et lâchant mon bras gauche pour porter à mon casque
+déchiré ma main droite barbouillée de sang.
+</p>
+<p>
+Je gagnai notre poste de secours pour me faire panser. J'en sortis le
+bras dans un bandage et m'occupai aussitôt de rassembler les quatre
+compagnies du bataillon. Il n'en restait pas grand'chose. Lorsque je fis
+procéder à l'appel, sous le médiocre couvert d'un pli de terrain, le
+bataillon ne comptait plus que cent vingt-trois hommes valides ou
+blessés en état de marcher. Nous possédions encore un fourgon, un
+caisson et trois chevaux.
+</p>
+<p>
+Le départ s'effectuait dans le plus honteux désordre. Outre les unités
+plus ou moins régulièrement reconstituées qui commençaient à s'écouler
+par les deux routes montant du plateau d'Etrépilly vers le nord-est, des
+troupeaux de fuyards battaient confusément en retraite le long des
+colonnes ou à travers champs, sans chefs et de leur propre autorité. Des
+monceaux d'objets disparates étaient abandonnés ou jetés dans les
+fossés, dans les retranchements, parsemaient le sol, toiles de tentes,
+sacs, vêtements, cartouchières, outils, dépouilles hétéroclites des
+villages, jusqu'à des armes, et surtout d'innombrables bouteilles. Un
+vent de fureur et de panique emportait cette cohue en marche.
+</p>
+<p>
+J'aperçus Wacht-am-Rhein prostré sur un talus, le corps secoué de gros
+sanglots et pleurant tragiquement.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qu'avez-vous? l'interpellai-je avec sévérité. Vous feriez mieux de
+venir m'aider à mettre un peu d'ordre dans cette bagarre... Êtes-vous
+blessé?
+</p>
+<p>
+&mdash;Non, monsieur le commandant...
+</p>
+<p>
+&mdash;Alors que faites-vous là?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne peux pas... c'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir ça!
+fit-il lamentablement. J'aimerais mieux être mort que d'assister à des
+choses pareilles...
+</p>
+<p>
+Au même instant, un soldat débandé qui passait, et dans lequel je
+reconnus un des hommes que Wacht-am-Rhein avait le plus bourrés de coups
+de crosse, braqua sur lui un pistolet volé et fit feu en criant:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Alles kaput!</i>... Tout est foutu!... Tiens, salaud, voilà pour toi!...
+</p>
+<p>
+Wacht-am-Rhein reçut la décharge en pleine poitrine.
+</p>
+<p>
+D'un coup de revolver j'abattis à mon tour le misérable. Les deux corps
+furent poussés ensemble dans le fossé l'un sur l'autre.
+</p>
+<p>
+La mort du fidèle Wacht-am-Rhein ne devait pas clore la liste de nos
+pertes. Il nous restait à enregistrer la plus cruelle de toutes: celle
+du colonel von Steinitz, asphyxié par la déflagration d'un obus à la
+mélinite, pendant qu'il présidait au regroupement de son régiment. Le
+lieutenant-colonel Preuss le remplaça.
+</p>
+<p>
+Il s'agissait d'évacuer les grands blessés. Il y en avait deux cent
+cinquante dans le hangar, qui était archiplein. Ces malheureux étaient
+intransportables. Sans doute ne pourrait-on faire autrement que de
+laisser toute l'ambulance tomber aux mains des Français. On en amenait
+toujours de nouveaux, que les médecins, débordés, refusaient de
+recevoir. Ils restaient là, aux abords de la bâtisse, déposés sur
+l'herbe, sommairement pansés par les infirmiers, tandis que d'autres,
+mélangés aux cadavres, étaient portés indistinctement au bûcher où on
+les jetait encore vivants dans les flammes.
+</p>
+<p>
+Je vis passer ainsi le pauvre Schnupf, exsangue, le thorax défoncé. Il
+me jeta un regard de détresse.
+</p>
+<p>
+Une voix fit à côté de moi.
+</p>
+<p>
+&mdash;Fameuse affaire! En voilà un qui va faire tout de suite son
+purgatoire. Il ira droit au ciel!
+</p>
+<p>
+A cheval au milieu de la mitraille, le général von Morlach dirigeait la
+retraite, aiguillant successivement colonnes et convois sur la route de
+Vincy. Nous attendions notre tour.
+</p>
+<p>
+Je le vis soudain qui faisait un geste tranchant et négatif, tout en
+proférant d'une voix rageuse:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Nein!... Nein!...</i> Le feu!... Ils n'auront que des cendres!...
+</p>
+<p>
+Je regardai du côté du hangar. Le personnel sanitaire déménageait à la
+hâte. Bientôt après je vis des sapeurs lancer dans l'ambulance des
+grenades incendiaires et des jets de pétrole. Le bâtiment s'embrasa tout
+entier en quelques minutes, au milieu de hurlements effrayants. La
+charpente de fer apparut, se tordant et grimaçant comme un squelette,
+dans l'effondrement des poutrelles, des plâtras et des briques, au
+milieu des flots violents de la combustion et du charivari dantesque des
+blessés, où je crus reconnaître la vocifération atroce de Vogelfænger.
+</p>
+<p>
+Nous partions. C'était à nous. Nous partions diminués encore d'une
+douzaine d'hommes que venait de faucher dans le bataillon la mitraille
+française. Et nous nous enfonçâmes au c&oelig;ur de la déroute, tandis que les
+flammes féroces du hangar d'Etrépilly léchaient le ciel violâtre où
+fuyaient de grands nuages verts.
+</p>
+<hr />
+<p>
+Je marchais au milieu du bataillon, réduit à l'effectif d'une
+demi-compagnie, où figuraient de nombreuses têtes bandées et des bras en
+écharpes, et où bien des hommes n'avaient plus de fusils, soit qu'ils
+l'eussent perdu, soit que, ne pouvant plus le porter, ils s'en fussent
+débarrassés. Nous cheminions mornes et désespérés entre deux rangs de
+débandards. Les obus semblaient nous suivre, nous chercher, vouloir
+changer notre retraite en débâcle. Ils nous lapidaient de terre, de
+pierres, de débris de végétaux et parfois ouvraient dans la colonne un
+trou pantelant.
+</p>
+<p>
+Nous venions de dépasser le croisement de la route de Puisieux, quand je
+fus atteint.
+</p>
+<p>
+Je m'affaissai, le souffle coupé, les yeux pleins d'éclairs, le cerveau
+tourbillonnant. Quand je voulus réagir, je m'aperçus que je ne pouvais
+pas me relever. Saisi de l'horrible angoisse d'être abandonné sur place
+et d'être fait prisonnier par les Français, je me mis à hurler comme un
+sourd:
+</p>
+<p>
+&mdash;Arrêtez!... Arrêtez, sacrés cochons!... Ne me laissez pas là!...
+Mettez-moi dans le fourgon!... Entendez-vous?... Je suis votre
+commandant... Obéissez-moi, brutes!...
+</p>
+<p>
+Je faillis perdre connaissance de douleur quand ils m'enlevèrent. Ils me
+déposèrent sur de la paille dans l'obscurité du fourgon, où gisaient
+déjà des corps. Une odeur de sang, de sanie et d'urine me saisit à la
+gorge.
+</p>
+<p>
+On se remit en marche. Les cahots de la voiture m'entrèrent dans les
+viscères. La fièvre me battait aux tempes. Mes compagnons geignaient
+péniblement et je joignis mes gémissements aux leurs.
+</p>
+<p>
+Un «khrr, khrr» qui ne m'était pas inconnu me sembla provenir du fond de
+la voiture.
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est vous, Hildebrand? fis-je.
+</p>
+<p>
+&mdash;Qui êtes-vous?... khrr, khrr... Qui m'appelle?
+</p>
+<p>
+&mdash;C'est moi, Wilfrid Hering.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! cher ami!... khrr, khrr... Blessé?
+</p>
+<p>
+&mdash;Oui. Pouvez-vous venir vers moi?
+</p>
+<p>
+&mdash;Je ne puis pas bouger.
+</p>
+<p>
+&mdash;Moi non plus.
+</p>
+<p>
+&mdash;Moi non plus.
+</p>
+<p>
+&mdash;Ah! cher ami!... khrr, khrr... Quelle aventure!...
+</p>
+<p>
+&mdash;Qui eût jamais cru...
+</p>
+<p>
+&mdash;... khrr, khrr, khrr...
+</p>
+<p>
+Nous continuâmes à échanger nos doléances dans la nuit.
+</p>
+<p>
+Nous fîmes halte au petit jour, à proximité d'une forêt. Une ambulance
+se trouvait là et nous pûmes enfin recevoir des soins. Le canon sonnait
+toujours autour de nous, mais plus lointain. Seuls les coups d'un parti
+de cavalerie qui nous poursuivait avec de l'artillerie à cheval
+restaient pour nous dangereux. Il y avait eu dans le voisinage, une
+heure auparavant, une escarmouche avec des dragons français. On en avait
+tué un. On avait trouvé sur lui un papier dactylographié qu'on
+m'apporta. C'était un ordre du jour signé d'un général français. Il
+était ainsi conçu:
+</p>
+<p class="quote">
+ <i>Soldats! sur les mémorables champs de bataille qui furent témoins,
+ il y a un siècle, des victoires de nos ancêtres sur les Prussiens
+ de Blücher, notre vigoureuse offensive a triomphé de la résistance
+ des Allemands. Poursuivi sur ses flancs, son centre rompu, l'ennemi
+ bat en retraite vers l'est et le nord par marches forcées. Les
+ corps les plus redoutables de la vieille Prusse, les contingents du
+ Hanovre, de la Saxe et du Brandebourg, se sont repliés en hâte
+ devant vous. Vous aurez encore à supporter de dures fatigues à
+ combattre de rudes batailles. Que l'image de votre patrie souillée
+ par les barbares reste toujours devant vos yeux! En avant, soldats!
+ Pour la France!</i>
+</p>
+<p>
+Cette lecture m'impressionna douloureusement. Hélas! étions-nous donc
+des barbares?... J'avais deux côtes brisées. On me réinstalla, un peu
+plus commodément, dans mon fourgon. Le baron Hildebrand von
+Waldkatzenbach mourut avant le départ, et j'en étais presque à envier
+son sort, tellement la perspective d'une nouvelle étape au milieu
+d'affreuses souffrances me remplissait d'angoisse.
+</p>
+<p>
+Mais nous n'avions pas fait quatre kilomètres, et je croyais ne pouvoir
+supporter plus longtemps le voyage, quand une commotion épouvantable
+souleva la voiture, l'ouvrit, la projeta comme dans une éruption
+volcanique...... Et je disparus dans le néant...
+</p>
+<hr />
+<p>
+Lorsque je sortis, bien indistinctement encore, de mon coma, une lumière
+douce, tamisée, bleuâtre m'enveloppait. Je devais être dans un lit, car
+je sentais autour de moi comme le suaire léger d'un drap et ma tête
+reposait immobile dans le creux souple d'un oreiller.
+</p>
+<p>
+Au delà de l'atmosphère bleu pâle, la limite de mon regard s'arrêtait
+sur une surface plane d'un blanc laiteux qui pouvait être un plafond. Au
+bout d'un temps assez long de demi conscience, occupé à m'apercevoir peu
+à peu que de l'air entrait en moi, que je respirais, que je vivais, je
+voulus tourner ma tête pour voir ailleurs et reconnaître où j'étais. Je
+ne pus faire le moindre mouvement, étroitement retenu par le réseau
+multiple de la douleur. J'essayai d'écouter. Des bruits imprécis me
+parvinrent, comme des chuchotements, des remuements ouatés, des
+glissements feutrés de pas, le tic-tac d'une pendule, d'autres souffles
+respiratoires que le mien. Je restai encore un long temps à chercher à
+interpréter ce demi silence. En quel lieu étais-je?... Comment m'y
+trouvais-je?... Puis soudain, je me souvins vaguement: la guerre... du
+sang... des batailles... Je devais être quelque part dans un lit, à la
+suite de ces horribles événements... Avais-je rêvé?... était-ce vrai?...
+ou rêvais-je encore?... Puis je me souvins un peu mieux... Les
+Français!... Un éclair jaillit... Ah! mon Dieu! étais-je prisonnier des
+Français?... Mon c&oelig;ur se mit à battre si fort qu'il me sabra d'une
+douleur aiguë... Mon ouïe devenait meilleure; j'écoutai plus
+attentivement... Et j'entendis des voix... oui... <i>Herrgott!</i>... des
+voix qui prononçaient des mots allemands...
+</p>
+<p>
+Alors je m'efforçai de rassembler de l'air dans ma poitrine, pour faire
+moi aussi résonner ma voix... et dans un craquement de souffrance de
+tout mon être j'exhalai faiblement:
+</p>
+<p>
+&mdash;Où suis je?
+</p>
+<p>
+Au bout d'un instant je vis apparaître dans mon champ visuel le haut
+d'une cornette blanche, et je perçus ce mot qu'accentuait près de moi
+une voix féminine:
+</p>
+<p>
+&mdash;<i>Aachen.</i>
+</p>
+<p>
+Aix-la-Chapelle!... N'était-ce pas ce même nom qu'avait prononcé
+Schimmel, alors qu'étincelaient à l'horizon sous les feux du soleil
+levant les vitres de la ville de Charlemagne?... Ainsi je me trouvais
+revenu à l'endroit d'où j'étais parti un mois auparavant!... Combien de
+jours avait duré ce voyage de retour dont je ne gardais pas de
+souvenir?... Comment s'était il accompli?... Sans doute dans un de ces
+lugubres trains de blessés dont nous avions croisé un si grand nombre et
+où, privé de sens, ballotté comme une loque inerte, j'avais dû rouler,
+rouler sans m'en apercevoir à travers la France et la Belgique jusque
+dans cet hôpital d'Allemagne...
+</p>
+<p>
+Je revoyais comme au déroulement d'un rapide film cinématographique les
+scènes tragiques auxquelles j'avais assisté, que j'avais vécues, ou
+peut-être seulement rêvées: les trains de soldats trépidants, chargés de
+drapeaux, d'inscriptions: <i>Nach Paris!</i>... les avions, le grand zeppelin
+fantastique, puis l'entrée en Belgique, le défilé devant le général von
+Kluck, la première bataille sur les bords du Demer; je revoyais
+l'incendie de Louvain, Mons, les prisonniers anglais avec leurs pipes de
+bruyère et leurs regards affamés, la marche en France, le combat de la
+Somme, les chasseurs bleus, K&oelig;nig... «pardon, pardon, vous seul étiez
+noble, juste, grand»... le viol de la jeune fille française, Montdidier,
+Senlis, Ermenonville... et cette terrible bataille... comment
+s'appelait-elle déjà?... cette bataille de cinq jours qui avait rompu
+notre force et m'avait rejeté moi-même sur ce lit de souffrance...
+comment s'appe... ah! <i>die Marne... die Marne!...</i>
+</p>
+<p>
+Que s'était-il passé ensuite?... Je l'ignorais... Etions-nous vainqueurs
+ou vaincus?... Peu m'importait... peu m'importait vraiment... <i>Krieg ist
+Krieg</i>... Que de sang, mon Dieu!... que de morts! que d'épouvante!...
+</p>
+<p>
+Et comme je regardais, les yeux dilatés d'effroi, je distinguai devant
+moi, pendue au plafond blanc, une paroi grise, que ma vue maintenant
+atteignait. Et au milieu de cette paroi, sous l'axe de mon regard, se
+trouvait un portrait, un grand portrait dans un cadre doré. Sous un
+colback à flamme écarlate, au-dessus de l'attila rouge de sang des
+hussards de Brandebourg, un visage dur, au nez de proie, aux yeux
+perçants, barré d'une moustache raide aux pointes aiguës et menaçantes,
+offrait arrogamment sa pose hautaine et théâtrale.
+</p>
+<p>
+C'était l'Empereur, <i>der Kaiser Wilhelm II</i>.
+</p>
+<p>
+Je tressaillis. Le Seigneur de la Guerre me regardait de ses yeux faux,
+de ses yeux cruels, de ses prunelles diaboliques. C'était lui qui
+m'avait saisi!... Hélas! hélas!... Pourquoi tout cela?... Mon père, ma
+mère, mes s&oelig;urs... Dorothéa, la maison de Goslar, la forêt romantique du
+Harz!... Qu'on était bien là-bas!... et qu'il eût été doux de vivre!...
+</p>
+<p>
+Et tandis que je demeurais comme hypnotisé par cette apparition,
+j'entendis un bruit de pas bottés qui approchaient. Puis une voix grave
+d'homme dit tout près de moi:
+</p>
+<p>
+&mdash;Mettez-lui le masque, Schwarz. Nous allons l'opérer.
+</p>
+<p>
+Quelque chose de mou et d'humide vint alors s'appliquer sur mon nez, sur
+ma bouche. Une odeur éthérée et piquante pénétra en moi. Et pendant que
+mon cerveau se mettait à vaciller, je vis le portrait qui se
+transformait, qui s'animait bizarrement devant moi. La flamme écarlate
+du toquet s'ornait d'une plume de coq, le dolman rouge se drapait en
+petit manteau de soie sur l'épaule, les yeux se bridaient, les sourcils
+se relevaient, la moustache s'effilait et se dressait davantage,
+soulignée par une barbiche sardonique. Et j'entendis ces paroles qui
+sortaient de la bouche du méphistophélique histrion:
+</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p> <i>Ich bin der Geist, der stets verneint!</i> </p>
+<p> <i>Und das mit Recht: denn alles, was entsteht,</i> </p>
+<p> <i>Ist wert, dass es zu Grunde geht;</i> </p>
+<p> <i>Drum besser wær's, dass nichts entstünde.</i> </p>
+<p> <i>So ist denn alles, was ihr Sünde,</i> </p>
+<p> <i>Zerst&oelig;rung, kurz das B&oelig;se nennt,</i> </p>
+<p> <i>Mein eigentlich Element</i><a href="#note-7" name="noteref-7"><sup> 7</sup></a>.</p>
+</div>
+</div>
+
+
+<div class="p4"><a name="h2H_APPE" id="h2H_APPE"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+<h2>
+ APPENDICES
+</h2>
+
+<p>
+<i>A la suite de la publication de Nach Paris! dans le Mercure de France,
+l'auteur a adressé au directeur de cette revue, M. Alfred Vallette, la
+lettre suivante:</i>
+</p>
+
+<p class="right"> Paris, le 2 septembre 1919. </p>
+
+<p class="left5"><span class="sc">MON CHER AMI,</span> </p>
+
+<p>
+Je ne crois pas servir une simple et banale formule de politesse en
+remerciant le <i>Mercure de France</i> d'avoir publié <i>Nach Paris!</i> La
+publication de ce récit vous a valu, en effet, un certain nombre de
+protestations que vous m'ayez communiquées. A part une ou deux lettres,
+négligeables, de lecteurs mécontents que l'on ose rappeler les crimes
+allemands, ces protestations ont toutes trait à la scène du viol d'une
+jeune fille par une bande de soudards germaniques. Cette scène a
+stupéfait et indigné vos correspondants. Il en est ainsi chaque fois
+que, dans ce pays, dont la littérature va de Rabelais à Mirabeau et au
+grand Zola, on touche à la question sexuelle, autrement que pour en
+faire un objet de gaudriole et de basse grivoiserie. On vous traite
+aussitôt de pornographe. C'est ce qui n'a pas manqué. «Ec&oelig;urant!
+scandaleux! lecture pour maison Tellier!» s'écrie un de vos
+correspondants dégoûté, qui se demande comment le <i>Mercure de France</i>
+peut publier une littérature aussi «inouïe», et auquel il y aurait
+seulement à répondre que le <i>Mercure de France</i>, s'il avait existé à
+l'époque, eût sans doute été très honoré de pouvoir publier <i>la Maison
+Tellier</i>, de Guy de Maupassant. Une jeune fille de 21 ans, qui n'ose
+pas signer, «ne voulant pas qu'on sache qu'elle a lu cette horreur» vous
+exprime sa «répulsion», sa «stupeur» devant «cette chose révoltante de
+grossièreté» et se déclara «honteuse», «salie moralement» d'avoir jeté
+les yeux sur ce «tissu d'obscénité et d'exagération».
+</p>
+<p>
+C'est bien sur quoi les Allemands avaient compté. «Allons-y! ont-ils
+dit. Livrons-nous à tous les excès! terrorisons jusqu'à l'épouvantable!
+Plus ce sera odieux, plus ce sera effroyable moins on pourra le
+raconter.» Ils ont spécule sur la pudeur, et ils ont réussi. «Les
+victimes elles-mêmes <i>n'oseront pas se plaindre</i>!»
+</p>
+<p>
+Et c'est exact. J'ai vu moi-même en Suisse, au passage des réfugiés de
+malheureuses femmes violentées par les Allemands, ayant assisté à des
+spectacles horribles, qui ne voulaient rien dire, <i>par pudeur</i>, et
+auxquelles il était impossible d'arracher une parole. Ce n'est que
+plusieurs semaines après, une fois reposées, calmées, que certaines
+victimes de viols consentaient, quelquefois, à donner des précisions.
+</p>
+<p>
+MM. L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle (aujourd'hui commissaire de
+la République à Metz), G. Simon, maire de Nancy, G. Keller, maire de
+Lunéville, dans leur brochure <i>Leurs Crimes</i> (Berger-Levrault, 1916),
+publiée sous le patronage des maires de Belfort, Epinal,
+Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Château Thierry (pour Laon), Beauvais,
+Amiens, Arras, Dunkerque (pour Lille), Saint-Dié, Baccarat,
+Pont-à-Mousson, Lunéville, Gerbéviller, Nomény, Reims, Verdun, Sermaize,
+Senlis, Albert, Clermont-en-Argonne, commencent ainsi leur chapitre sur
+les viols de femmes et d'enfants:
+</p>
+<p>
+«Nous pourrions écrire, sur ce sujet douloureux un long et poignant
+chapitre. Nous l'avions écrit, mais, au dernier moment, un scrupule nous
+l'a fait supprimer: nous voulons en effet que cette brochure puisse être
+et soit mise sous les yeux de tous et de toutes, notamment sous ceux de
+nos enfants des écoles. Qu'il nous suffise donc de dire ceci: Les
+attentats contre les femmes et les jeunes filles <i>ont été d'une
+fréquence inouïe</i>.
+</p>
+<p>
+«Sans doute, la plupart de ces crimes resteront toujours inconnus; il
+faut un concours de circonstances spéciales pour que l'acte ait été
+public, mais trop souvent, hélas! ces circonstances mêmes se sont
+présentées.»
+</p>
+<p>
+Parmi les quelques faits que croient cependant devoir signaler
+succinctement les auteurs figure celui ci: «A Mélen-la-Bouxhe,
+Marguerite W... est martyrisée par 20 soldats allemands avant d'être
+fusillée aux côtés de son père et de sa mère.»
+</p>
+<p>
+Si les viols individuels ou par 2 ou 3 ont été extrêmement nombreux, les
+viols collectifs par 10, 15, 20, accompagnés ou suivis de meurtre,
+compliqués parfois de tortures invraisemblables, n'ont pas été rares.
+C'est une des caractéristiques de l'invasion allemande, et je me suis
+bien vu obligé, pour être exact, d'en tenir compte. Je n'en ai pas
+abusé. J'ai consacré à ce sujet une seule scène, mais il fallait qu'elle
+y fût. Ma conscience m'eût reproché de la sacrifier aux nerfs de mes
+lecteurs. J'y ai apporté la modération compatible avec le souci de la
+vérité; j'ai atténué, estompé, dans la mesure où la vraisemblance n'en
+souffrait pas. Mais non, cela encore, paraît-il, était de trop. Il
+fallait faire le silence!
+</p>
+<p>
+Pauvres victimes de la lubricité et de la sauvagerie germaniques,
+pouviez-vous penser, pendant que vous agonisiez sous les tortures de vos
+bourreaux, et que tout votre sang, toute votre âme expirante criait
+vengeance, pouviez-vous penser qu'un jour viendrait, jour prochain, où
+vous ne seriez plus qu'un objet de scandale, une chose honteuse dont on
+détourne les yeux? La «pudeur» de vos s&oelig;urs qui ont eu la chance de ne
+pas se trouver sur le passage des brutes déchaînées, ne veut pas que
+l'on parle de vous. Vous n'existez plus, vous n'avez jamais existé.
+Votre martyre aura été vain. Au nom le la morale, au nom de la
+bienséance, au nom de la vertueuse hypocrisie sociale, il faut jeter sur
+vos douloureux corps suppliciés la décence d'un voile discret!
+</p>
+<p>
+MM. L. Mirman, G. Simon et G. Keller terminent ainsi leur brochure:
+</p>
+<p>
+«Envers tous nos martyrs nous avons un devoir sacré: nous souvenir! Sans
+doute, là où ils sont tombés, nous graverons leurs noms dans la pierre
+ou le bronze. Mais plus loin? Quand, après les longues souffrances de
+cette guerre, humanité libérée reprendra son pacifique labeur, on verra
+les Germains réapparaître en toutes les régions, à tous les
+carrefours&mdash;commerciaux ou industriels, financiers ou scientifiques,
+prolétariens ou mondains,&mdash;partout où les hommes de tous les pays, de
+toutes les races, de toutes les couleurs se rencontrent et se coudoient:
+que ferons-nous devant eux? Nous répondons ceci: Aussi longtemps que la
+nation au nom de laquelle et par laquelle ces atrocités ont été commises
+n'aura pas, de façon solennelle, repoussé elle-même de son sein les
+misérables qui l'ont entraînée à une telle déchéance, nous considérons
+que ce serait trahir nos saintes victimes que de frayer avec leurs
+bourreaux et que jusqu'à ce jour&mdash;s'il doit venir&mdash;d'une éclatante
+réparation morale, <i>l'oubli serait une complicité</i>.»
+</p>
+<p>
+Aucun des innombrables bandits et criminels de droit commun que
+l'Allemagne a lâchés sur le monde n'a encore été arrêté, ni poursuivi.
+Libres et insolents ils continuent à déverser sur ceux qu'ils ont
+assaillis, à défaut de leurs bombes et de leurs gaz empoisonnés, le
+venin de leur haine et de leurs calomnies. Et c'est à cette heure que de
+malheureux inconscients et de délicates effarouchées parlant déjà
+d'oublier?...
+</p>
+<p>
+Je n'en suis pas.
+</p>
+<p>
+Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dévoués.
+</p>
+
+<p class="right"><span class="sc">Louis Dumur.</span> </p>
+
+<p>
+<i>Le Soleil du Midi du 26 septembre 1919 a publié l'article suivant:</i>
+</p>
+
+<p class="center p2">L'OUBLI DU CRIME</p>
+
+<p>
+M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le <i>Mercure de France</i>,
+un roman qui s'intitule <i>Nach Paris!</i> et qui, sous la forme
+d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels
+de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis
+Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble
+attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec
+une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du
+caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de
+caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au
+premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une
+entière estime. <i>Nach Paris!</i> est un tableau d'une vérité cruelle et j'y
+ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une
+vie ardente et tragique.
+</p>
+<p>
+Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je
+veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il,
+soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une
+oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres
+se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes,
+notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une
+bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement
+criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a
+«des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue
+que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets
+d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point.
+</p>
+<p>
+Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les
+textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes
+scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy,
+avait condensé des extraits dans une brochure intitulé <i>Leurs Crimes</i> et
+destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies
+allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les
+régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire
+que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes
+consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été
+témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire
+l'effet de cette propagande, les affiliés du <i>Bonnet Rouge</i>, protégés
+par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits
+effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles
+en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de
+mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par
+la <i>Gazette des Ardennes</i>, l'<i>&oelig;uvre</i> et un tas de lettres anonymes. Il y
+a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les
+victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui
+elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les
+noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou
+les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille.
+Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous
+leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que
+longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable.
+J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu
+réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit
+non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très
+contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de
+crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront
+impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse
+réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée
+boche de 1914.
+</p>
+<p>
+Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils,
+constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du
+Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les
+variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les
+immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les
+intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement
+des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations
+judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le
+contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la
+perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à
+la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en
+terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables,
+mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori!
+</p>
+<p>
+En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont
+osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni
+destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni
+déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques
+centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis
+sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du
+piétiste Guillaume I<sup>er</sup> était encore une armée presque honorable, en tous
+cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a
+piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et
+d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là
+s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les
+mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de
+Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules».
+</p>
+<p>
+Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté
+d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne
+furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est
+pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre,
+les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de
+prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité
+et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes,
+ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt
+pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec
+pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là!
+Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la
+déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le
+Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger
+froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos
+enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver
+le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant
+fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe
+effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir
+de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les
+crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il
+s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative
+de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant.
+</p>
+<p>
+C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme
+le <i>Nach Paris!</i> de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et
+nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce
+qui fut la réalité, la réalité crue, éc&oelig;urante, révoltante, presque
+insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que
+de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des
+légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans
+l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de
+Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé
+accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la
+prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et
+soyons tranquilles: <i>Nach Paris!</i> n'aura pas, comme le <i>Feu</i>, les
+honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis!
+</p>
+
+<p class="right"><span class="sc">Camille Mauclair.</span> </p>
+
+<p class="p2 center">
+III
+</p>
+<p>
+<i>Dans son numéro du 1<sup>er</sup> octobre, le Mercure de France insérait une
+lettre d'un de ses lecteurs, M. J. Michaut, où figurait notamment le
+passage suivant:</i>
+</p>
+<p>
+Je n'ai pas vu d'allusion aux mains coupées à de jeunes enfants et à des
+femmes en Belgique aux débuts des hostilités, M. Dumur trouverait dans
+un auteur libéral allemand, traduit chez Dentu en 1873, Johannès Scherr
+(<i>La Vie et les m&oelig;urs en Allemagne</i>), la relation que, pendant la guerre
+de Trente ans, des soldats de l'armée Wallenstein avaient dans leur
+poche une main de femme, d'enfant, ou de préférence de f&oelig;tus, dans le
+but de se rendre invulnérables.
+</p>
+<hr />
+<p>
+<i>Le Mercure de France du 16 octobre a publié la réponse suivante:</i>
+</p>
+
+<p class="right">Paris, 3 octobre 1919. </p>
+
+<p class="left5"><span class="sc">Mon Cher Vallette,</span></p>
+
+<p>
+J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le
+dernier <i>Mercure</i>, à propos de <i>Nach Paris!</i> M. J. Michaut se demande
+pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il
+est douteux que les Allemands aient <i>systématiquement</i> coupé les mains
+aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas
+donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des
+enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs
+localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé
+en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains
+coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures
+provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir
+qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très
+nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des
+cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de
+recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des
+massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la
+soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20
+premières pages de l'<i>Appendice du Rapport de la commission d'enquête
+britannique sur les atrocités allemandes</i>, qui en comporte 280, je
+trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs:
+</p>
+<p>
+A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août,
+un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille
+de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un
+enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des
+jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également
+des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme,
+jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille
+de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les
+Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup
+de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants
+de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement
+d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un
+enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à
+l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de
+Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le
+poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous
+demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands
+avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à
+ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.»
+</p>
+<p>
+S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les
+mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la
+«légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol
+de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions
+recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous
+approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré
+plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les
+femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et
+plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains
+avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées
+par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les
+Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever
+les bracelets de leurs poignets.»
+</p>
+<p>
+Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulièrement état des mains
+coupées, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru présenter de
+signification spéciale. Au reste, le bilan des atrocités allemandes est
+si formidable, il est d'une diversité si prodigieuse, que je ne saurais
+avoir la prétention d'avoir épuisé mon horrible sujet. Je pourrais
+écrire trois autres <i>Nach Paris!</i> sans me répéter.
+</p>
+<p>
+Quelques personnes ont trouvé par contre fort mauvais que j'aie osé
+mettre en scène le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas
+du nombre et ne doute pas que cet épisode «ne soit la relation d'un fait
+rigoureusement exact». Peu importe que l'exactitude en soit ou non
+«rigoureuse». Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues
+et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signalées, et
+que je ne choisis pas pour la circonstance, je relève:
+</p>
+<p>
+A Melen, près de Herve, 8 août, une jeune fille de 22 ans est forcée et
+meurt des suites du viol; à Soumagne, deux femmes sont violées par un
+grand nombre d'Allemands et leurs maris fusillés; à Flémalle-Grande, 16
+août, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est violée par deux
+Allemands, elle accouche le lendemain; même jour, même endroit, une
+jeune fille de 16 ans est violée par deux Allemands; à Ans, le 16 août,
+une femme de 28 à 30 ans est trouvée complètement nue, attachée à un
+arbre, morte et la poitrine couverte de sang; à Liége, place de
+l'Université, le 10 août, une vingtaine de femmes et de jeunes filles
+sont extraites des maisons et couchées sur des tables qu'on a apportées
+sur la place: «Une quinzaine d'entre elles furent alors violées. Chacune
+d'elles fut violée par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait,
+70 Allemands à peu près se tenaient groupés autour des femmes, y compris
+5 officiers. Ce furent les officiers qui commencèrent. Cette scène dura
+une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'évanouirent et ne donnèrent
+plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta à l'hôpital.» A Hermalle,
+septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12
+ans, par un officier; à Pépinster, viol d'une femme par un officier et
+deux soldats (il s'agit de la mère du bébé décapité signalé plus haut):
+«Après le meurtre du bébé, l'officier et les deux soldats saisirent la
+femme, lui arrachèrent tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle fût
+complètement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la
+tenait aux épaules et l'autre par les bras. Après l'officier, chaque
+soldat la viola à son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat
+tenaient la femme. Après que la femme eut été violée par les trois
+hommes l'officier coupa les seins de la femme.»
+</p>
+<p>
+Et ce n'est là qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense
+bacchanale.
+</p>
+<p>
+Cordialement à vous.
+</p>
+
+<p class="left5"><span class="sc">Louis Dumur.</span> </p>
+
+
+<div class="p4"><a name="h2H_NOTE" id="h2H_NOTE"><!-- H2 anchor --></a></div>
+
+
+<h2>
+ NOTES:
+</h2>
+
+<p class="foot">
+<a name="note-1"><!--Note--></a>
+1 (<a href="#noteref-1"><small>return</small></a>)
+Si seulement les boucles d'oreilles m'appartenaient!
+</p>
+
+<p class="foot">
+<a name="note-2"><!--Note--></a>
+2 (<a href="#noteref-2"><small>return</small></a>)
+On a tiré.
+</p>
+
+<p class="foot">
+<a name="note-3"><!--Note--></a>
+3 (<a href="#noteref-3"><small>return</small></a>)
+C'est l'ordre
+</p>
+
+<p class="foot">
+<a name="note-4"><!--Note--></a>
+4 (<a href="#noteref-4"><small>return</small></a>)
+Cette maison doit être protégée. Il est sévèrement défendu, sans
+l'autorisation de la Kommandantur, de mettre le feu aux
+maisons.&mdash;Commandement impérial de la garnison.
+</p>
+
+<p class="foot">
+<a name="note-5"><!--Note--></a>
+5 (<a href="#noteref-5"><small>return</small></a>)
+Mon père, revenant de France en 70, m'a appris un chant qu'il
+rapportait de la guerre. Ce chant n'a qu'un vers sans strophe et sans
+rime:<br />
+<span class="quote"><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></span><br />
+<i>Nach Paris!</i> Mon père porte son premier coup, et un Français gémissant
+gisait à terre. <i>Nach Paris!</i> Son fusil visa avec sûreté, et un tireur
+ennemi tomba. <i>Nach Paris!</i> Le mot d'ordre était bon et renversa une
+race envieuse:<br />
+<span class="quote"><i>Nach Paris! nach Paris! nach Paris!</i></span><br />
+Maintenant je ressens la rage de mon père contre l'ennemi héréditaire,
+elle revit dans mon sang. Nous marchions vers la France, des milliers
+d'hommes, et j'entonnais le chant de mon père. Aucun chant n'est plus
+bref et plus éclatant. Toute l'Allemagne le chante:<br />
+<span class="quote"><i>Nach Paris! nach Paris!</i></span></p>
+
+<p class="foot">
+<a name="note-6"><!--Note--></a>
+6 (<a href="#noteref-6"><small>return</small></a>)
+A partir d'aujourd'hui il ne sera plus fait de prisonniers. Tous les
+prisonniers seront massacrés. Les blessés, armés ou non, massacrés. Il
+ne doit rester aucun ennemi vivant derrière nous.
+</p>
+
+<p class="foot">
+<a name="note-7"><!--Note--></a>
+7 (<a href="#noteref-7"><small>return</small></a>)
+MÉPHISTOPHÉLÈS: Je suis l'Esprit qui toujours nie! Et cela avec
+raison, car tout ce qui existe n'est bon qu'à mettre en ruines; aussi
+vaudrait-il mieux que rien n'existât. Ainsi dans tout ce que vous
+appelez crime, destruction, le Mal, en un mot, est mon propre
+élément.&mdash;<i>Faust</i>, 834-839.
+</p>
+
+<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<p class="p2 toc"><a href="#h2H_4_0001">
+NACH PARIS
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0002">
+I
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0003">
+II
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0004">
+III
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0005">
+IV
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0006">
+V
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0007">
+VI
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0008">
+VII
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0009">
+VIII
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0010">
+IX
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_4_0011">
+X
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_APPE">
+APPENDICES
+</a></p>
+<p class="toc"><a href="#h2H_NOTE">
+NOTES:
+</a></p>
+
+<div style="height: 6em;"><br /><br /><br /><br /><br /><br /></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nach Paris, by Louis Dumur
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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