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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 15, 2012 [EBook #38576] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0029, 16 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843 + +L'ILLUSTRATION + +JOURNAL UNIVERSEL. + + Nº 29. Vol. II.-SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. +Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + +Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. +pour l'Étranger. 10 20 40 + + +SOMMAIRE + +Inauguration de la Statue du roi René, à Angers: _Statue du roi René, +par M. David (d'Angers)_: de la Statue de l'abbé de l'Épée, à +Versailles: _Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud._--Courrier de +Paris.--Ouverture de la Chasse. _Frontispice; le Départ pour la Chasse; +le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable; +Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le +Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8 +dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc._--Visite de la reine +d'Angleterre au roi Louis-Philippe (Suite). _Vue du château d'Eu; Canot +du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la +reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la +reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du +prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine +d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc._, --Petits Poèmes. +La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--Margherita +Pusterla. Chapitre VII, la Noyée, _14 Gravures_.--Annonces.--Modes. +--_Bracelets Victoria_.--Moeurs algériennes. _1 Gravure_.--Rébus. + + + +Inauguration de la statue du roi René. + +A ANGERS + +[Illustration: Statue du roi René, par M. David d'Angers.] + +Il y a une douzaine d'années, plusieurs savants, qui n'avaient rien des +mieux à faire, réalisant une pensée de M. de Humboldt, créèrent les +congrès scientifiques. Ils invitèrent les érudits de toutes les nations +à se réunir, à des époques déterminées, pour traiter simultanément des +questions d'histoire, d'archéologie, de médecine, de physique, de +mathématiques, de littérature et de beaux-arts. Afin de grouper et de +disperser en même temps les lumières, ils convinrent que l'assemblée, +annuellement nomade, se tiendrait à tour de rôle dans les principaux +chefs-lieux. L'institution des congrès, accomplissant pour la onzième +fois ses révolutions périodiques, s'est réunie en 1843 dans la ville +d'Angers, sous la présidence de M. le comte de Las-Cases. Là, après +avoir discuté bon nombre de questions importantes, les membres du +congrès ont honoré de leur présence l'inauguration de la statue du roi +René. + +Le roi René, comte d'Anjou et de Provence, comte de Lorraine, roi de +Naples et de Jérusalem _in partibus_, fut, par ses qualités aimables, le +Henri IV du Moyen-Age. Né à Angers en 1408, il commença la vie en +chevalier pour la finir en troubadour, et ses succès dans les arts +purent le consoler de ses revers sur les champs de bataille. Les +malheurs de la guerre l'obligèrent à renoncer successivement à la +Lorraine, qu'il tenait de sa femme Isabelle, et au royaume de Naples, +que la reine Jeanne II lui avait légué. De cet héritage, René ne garda +que le comté de Provence, où il s'installa paisiblement pour rimer, +chanter, peindre, courtiser les dames, instituer des processions, et +oublier autant que possible qu'il avait des États à régir. On ne peut +dire que ce fut un bon prince, car il s'occupait médiocrement +d'administration; mais c'était à coup sur un homme spirituel et +généreux, qui faisait également bien des sirventes, de la peinture et +des dettes; il avait le mérite plus rare encore de payer exactement, +quoique les sommes fussent souvent considérables, et il disait à son +trésorier: «Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir déshonneur à la +parole que j'ai donnée.» Insoucieux artiste, il peignait une perdrix +quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, et il ne quitta pas +le pinceau. Toujours disposé à écouter des requêtes, à récompenser des +services, à signer des grâces, «La plume des princes, disait-il, ne doit +jamais être paresseuse.» + +La ville d'Angers, qui doit élever une statue en bronze au bon roi René, +en a préalablement inauguré le plâtre dans la grande salle de +l'Hôtel-de-Ville. Cette solennité a eu lieu à huis clos, le 7 septembre, +et l'on n'y a convié que les notabilités de Maine-et-Loire et les +honorables membres du congrès. La séance a été ouverte à trois heures et +demie, et presque entièrement remplie par la lecture des commentaires +que M. Quatrebarbes prépare pour une édition nouvelle des _Oeuvres +complètes du roi René_; publication dont le produit sera consacré à +l'érection de la statue de bronze. + +Le monument nouveau est de M. David. Le sculpteur, songeant que le roi +René n'appartenait à Angers que par sa naissance et ses premières +années, l'a représenté jeune, vigoureux, le regard fier, une main sur la +garde de son épée, l'autre prête à saisir un casque. Le bon prince est +armé de pied en cap; sur sa poitrine pendent les insignes de l'ordre du +Croissant, qu'il institua à Angers, en 1438, et dont la devise était +_loz en croissant_. A droite de la figure, sur un support, sont les +pinceaux, la palette, et la plume qui écrivit le _Petit Traité de +l'Abusé de Court_, imprimé à Vienne par Pierre Schenck, en 1484. L'écu +armorié du prince est à ses pieds, et derrière lui la lyre dont il +s'accompagnait en chantant le soleil et les femmes d'Occitanie. Le +costume tout entier est d'une rigoureuse exactitude; l'artiste n'a rien +omis de ce qui peut caractériser la vie, l'époque et les travaux du roi +René. La tête, un peu grosse peut-être, est pleine de noblesse; une +tunique ajustée avec art recouvre l'armure. Condamné à emprisonner les +membres dans des plaques de fer, l'artiste s'en est consolé en modelant +admirablement les méplats de la Face, et en ajustant la tunique avec une +élégante légèreté. On retrouve, dans la conception générale de la +statue, le génie inventeur de M. David, qui, contrairement à la plupart +de ses collègues, cherche avant toutes choses une pensée neuve et +originale. + + + +Inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée. + +A VERSAILLES. + +L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois, +a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au +centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis. + +[Illustration: Statue de l'abbé de L'Épée, par Michaud.] + +La vie de _Charles-Michel_ DE L'ÉPÉE est trop connue pour que nous ayons +besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24 +novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude, +beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait +vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à +dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du +barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit +bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut +d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy. +Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui +ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait +entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide +d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à +l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y +attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par +goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un +jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela +successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie +nouvelle. + +Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites +avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une +consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement +des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base +l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette +méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et +les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens, +ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa +méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt +que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce +langage par gestes reçut le nom de _mimique_. Il put s'adapter également +à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes +les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une +langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique +l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques +élèves. + +Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui +se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas +seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il +partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict +nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la +modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa +méthode et il ouvrir des cours publics. Son livre _de l'institution des +Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques_ parut en 1776, et fut +accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe. + +L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14. +Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu +demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la +messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur +présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter +comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une +magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de +l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même. +Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de +l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers +envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et +la propager dans leurs États. + +L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait +formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait +plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le +25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il +était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à +la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale +envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet +1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis +au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité, +qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les +contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du +calendrier des peuples. + +La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre +gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée +d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce +monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de +degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle +sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement +d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription: + + L'ABBÉ DE L'ÉPÉE, + PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS. + NÉ A VERSAILLES, + LE XXIV NOV. MDCCXII. + +Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de +granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer +fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de +L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des +gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier +Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom: +Dieu! + +La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne +ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux +fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce +n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il +fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux +trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout +entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires +escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison, +c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs +du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes +éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme +illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la +vertu. + +Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de +sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant +militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls +l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure, +quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le +commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut +enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par +la foule. + +M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme +président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la +statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter, +au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les +deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement +senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils +furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la +commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui +fut applaudie. + +Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand +Berthier, dont le _Mémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé +de L'Épée_ a été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences +morales de Versailles, prononça ensuite un _discours mimique_ sur la +solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux +sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait +vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si +animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de +ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient +d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme: +ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand +Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la +douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur +avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux +nobles sentiments et leur esprit à la science. + +Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une +émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu, +après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée. + + + +[Illustration.] + +On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation +dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette +catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux, +tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de +bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un +instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable +ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr, +compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis +avec eux. + +Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La +pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir, +pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère +riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets +sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant +qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble. +«C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant +avec désespoir le cadavre glacé de sa fille. + +Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la +situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces +funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour +souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre +dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne +que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même. +Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui +semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée, +ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de +ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au +moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que +nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs. + +Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à +Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers +midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une +demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage +que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le +désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il +était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et +n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit +que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie +et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles +Vacquerie, fille de M. Victor Hugo. + +Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et +de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise +caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de +toute la vivacité d'une union nouvelle. + +Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve +ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile +se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de +l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez +aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre +bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce +qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au +retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant +de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux +récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de +Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé +toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie. + +Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo; +elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie, +jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non +pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à +donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la +bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait. + +Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme +écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis +ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce +qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur +de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer +longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si +grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.» + +M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas +prématurés: + + Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles! + +Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse +le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge. + +Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan, +âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé +en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille +unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à +Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV, +mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc +si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque +jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils +n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer +les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par +milliers! + +On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute +minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de +vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent, +c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais, +nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents: +la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux +sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui, +demain peut-être, et, à coup sûr, après demain. + +Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre +autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure +a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la +santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses +épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire +le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie +éternelle. + +Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et +qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est +tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il +n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il +rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le +gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait +accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous, +la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au +cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon +Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en +terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on +meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un +magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela +sert-il?» dit mon homme d'un air jovial. + +Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue; +le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute +la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les +marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu. +Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il +n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la +chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits. + +Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de +plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes +mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre +de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré; +quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une +manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement +de votre douleur et d'habiller votre désespoir. + +Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui +dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la +tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que +madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari: +très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui +lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela +fait bien, cela est bien porté!» + +Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux +pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent +agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes +tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude! + +Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le +docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa +force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands +de deuil ruinés du coup! + +Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre: +comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que +l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme +marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie, +l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et +sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte +les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme, +dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts +depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va +bien.» dit-il. + +N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce! + +Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants. + +Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant +derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a +effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue. +Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera +sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et +au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria +au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de +Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui +a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs +sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la +vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du +théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce +n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et +il est encore le meilleur homme du monde. + +M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait +alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait +que par M. de Pixérécourt: _Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone, +le Chien de Montargis_, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même +trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y +remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide +qu'autant que M. Marty s'en était mêlé. + +Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se +décida à jouer le personnage du _traître_. Le parterre était stupéfait +et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même +semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il +n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut +plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole +d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des +couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui +aurait envoyé promener le tentateur. + +Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du +malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois +dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois +injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le +point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M. +Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec +une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant +du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces +méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré +d'épines. + +Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty +s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un +arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant +vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.» + +Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et +d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des +bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui +aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme? + +Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de +cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu +est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques +années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de +succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air +pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent +plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur +maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs +ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty! + +--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois +ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se +donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose +au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses +derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre +novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel, +et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa +dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce +saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de +charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour +quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu! + +Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet +une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa +maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au +boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre +prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure. + +Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le +Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris +châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et +viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de +sa vie champêtre. + +En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis +qu'il en est encore temps. + + + +[Illustration: Dessin de J.-J. Grandville.] + +Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette +époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de +la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos +médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de +donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes +peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder +les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces +drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les +armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de +carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une +recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux +approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les +chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on +s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer +le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs +on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme +abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour +d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.» + +Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains +chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand +jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un +quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans +l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de +perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année +dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui +décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès +sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à +travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en +mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit +plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils +pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans +compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres +seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les +atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au +courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un +fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans +amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches: +posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage +inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la +faire fonctionner. + +Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède +ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville, +une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un +melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et +les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les +lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux +qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées +de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs +jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines, +montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question, +ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux +nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact +et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le +marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur +d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera +nécessairement un _pouillard_ non vendable. Au mois d'août il a spéculé +sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur +l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la +vendange. + +Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et +par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur +grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des +siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer. +L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose, +excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux +afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous +les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de +guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait +une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait +à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui +volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux +besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière, +attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la +route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais, +à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La +veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires; +il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette, +car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il +sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière +aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se +dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne +pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de +ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces +de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de +lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le +lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval. + +Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai +chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le +chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des +quatre espèces. + +Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons +chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les +reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils +battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur +fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien, +manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au +hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont +séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans +regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent, +se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit +pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la +graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne +tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que +je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse, +légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas, +je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des +bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il +méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour; +il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année +suivante. + +[Illustration: Le départ pour la chasse.] + +Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les +champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et +dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne +marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux +fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un +arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes +sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam, _telum imbelle et sine +ictu_. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à +tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en +blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses +auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux +chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a +dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il +s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui +fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout +pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre, +fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château +en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin +négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps +étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et +très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des +bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers +ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est +la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par +année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son +carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au +retour. + +Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café +Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre +d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant +d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour +lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine +Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus +loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf +des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes +les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je +l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien. + +«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre +chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.» + +L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien, +et je m'approche du beau monsieur. + +«Il y a donc des cailles par ici? + +--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque. + +--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas +plus loin. + +[Illustration: Chasseur au canon, par J.-J. Grandville.] + +[Illustration: Le chasseur dévastateur, par J.-J. Grandville.] + +--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier. +J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas. + +--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée? + +--De ce côté. + +--Allons, Modus, cherche, apporte.» + +Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la +secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette. +Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le +costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir. + +«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa +proie. + +--Vous appelez cela une caille? lui dis-je. + +--Certainement. + +--Vous vous trompez. + +--Et qu'est-ce donc? + +--Un perdreau. + +--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé. + +--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau. + +--Comment! j'aurais tué un perdreau! + +--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.» + +Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son +compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui: +si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix +ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose +plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient +toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon, +il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour +semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au +champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous +tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué: +son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à +quatre pas au moins sur la gauche. + +Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière +encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils, +j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle +dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il +voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes +certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté. + +«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche? + +--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau. + +--Permettez-moi de vous l'offrir.» + +J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins +les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la +complète satisfaction que son coeur éprouvait. + +Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous +nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de +son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer, +ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde +nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut +le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis +de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou +moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui +donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux +pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui +montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi +que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal +ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti. +Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous +qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était +tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont +il fut le plus bel ornement. + +[Illustration: Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.] + +Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés +par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre +grand naturaliste. + +Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin, +d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est +riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte +rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou +plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix +actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines +de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent +tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de +lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse +serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer +un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer +plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon +est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins! +sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont +le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien +que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en +prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans +compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons +deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise +plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue +Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables +écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de +l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour +avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans +toute l'année. + +[Illustration: Députation du gibier reconnaissant à la chambre des +Pairs, après la discussion de la loi sur la chasse.--Dessin de J.-J. +Grandville.] + +Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun +lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous +ses frais, et même il lui reste un petit _boni_ qui doit servir dans ses +prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres +véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux +actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà +une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour +procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous +les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute +peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses +imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois, +de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale. +Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur +demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être +quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits, +à ce que dit le chasseur-épicier. + +Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année. +Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son +temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et +ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des +bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant: +laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait +dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de +perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la +veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans +préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes +sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des +filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs +trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des +braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement +comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les +marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes. +Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de +l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une +montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève +machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui +cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon +intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne +l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette +infâme caverne de brigand. + +Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort. +Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs +qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il +faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple +de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il +jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc +et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont +ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait +comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux +hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants, +tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes. +Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se +présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un +lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de +véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens +prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces +gens-là. + +Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des +chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des +associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout +ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une +table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des +indigestions dans le but de rattraper leur argent. + +Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le +lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou +presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou +bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme. + +[Illustration: Un chasseur parisien.(1) (Un dessin de Cham.)] + +On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent +que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus +belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province, +on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est +à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils +ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent +un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut +pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.» +Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores: +«Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec +accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au +naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le +beurre! + +[Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la +plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de +gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses +recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style, +après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau +au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le +gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon +coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où +il va lâcher la détente. + +«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon, +qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui +se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il +n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil +d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la +seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»] + +Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes, +élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les +prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans +les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le +braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde +civilisé. _La compagnie du poil et de la plume_ est constituée +régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur, +son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle +entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le +gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant, +que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que +l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux +surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les +perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque +jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun +recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier +bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé. +On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre +avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez +plus de perdreaux. + +Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme +chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers +possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers, +d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs +garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers +en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les +classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens, +transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le +souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour +de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux +de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin +un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en +empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de +caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un +chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur +sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri +du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas +louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la +laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils +connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils +ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne, +elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard, +où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas, +c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de +la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les +lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le +plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière. +D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un +lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de +garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse +indécis. + +[Illustration: Dessin de J.-J Grandville.] + +Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois +après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de +l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du +vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne +rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du +moins, d'en attraper avec leur fourchette. + +Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir +d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le +désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette +excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!» +il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à +la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point +resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux +travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique. +C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts +faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le +lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même +anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du +moment en était le héros. + +Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si +quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups +de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous +avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas +reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers. +Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur +fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous +présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous +vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez +sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur; +mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de +tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces +carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite +pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des +chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa +cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de +bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à +rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On +rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils +ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un +dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre +les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il +s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à +la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des +pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du +village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en +résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait +sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces +chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les +chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs +gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y +glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant +bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une +volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort +inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont +de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal. + +[Illustration: Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.] + +Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne +prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux +employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la +blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le +laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre +d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à +cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades +qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait +voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à +travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne +pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils +mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et +poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait +des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait +de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé, +le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière +inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas, +sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais +auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour +rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme +retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le +renvoya. + +Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le +budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans les _voies et +moyens_: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous +ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore, +faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de +quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et +accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous +après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez +supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est +vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne +ferez pas usage de ma méthode. + +Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques +jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre +des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez +pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup +avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des +matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à +Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et +qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle. +Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements, +vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au +bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais +vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la +popularité! c'est la plaie de notre époque. + +Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir +seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours +prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de +fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la +main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et +les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour +leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah! +mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance +pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez +mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des +Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous +chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui +trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que +vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de +lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne +savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les +marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous +électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez +être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite +fricassés quand ce vote sera obtenu. + +Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs, +nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous +manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que +votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue +avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous +ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur +de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et +regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage, +espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant, +et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en +jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre +coeur paternel. + +E. BLAZE. + +[Illustration: Le dernier lièvre européen, par J.-J. Grandville.] + + + +Visite de la Reine d'Angleterre au Roi Louis-Philippe. + +(Voir pages 23 et 24.) + +Une jeune femme à qui le hasard de la naissance (si toutefois la +naissante est un hasard) a donné une des premières couronnes de +l'Europe, a eu la fantaisie, par ce bienheureux temps de migrations +aristocratiques, de venir mettre le pied sur la terre de France, terre +bénie à laquelle nos pères ont fait une telle réputation de galanterie, +de générosité, de bon goût, qu'il n'est pas de femme au monde qui, de +loin, ne regarde avec envie notre capitale, nos modes, nos fêtes, nos +plaisirs. Il n'est donc pas surprenant que la jeune reine d'Angleterre +ait eu, comme toute femme, le désir de voir notre patrie, de voir de +près ce peuple brave, ardent, original, enthousiaste. Heureusement pour +elle, la constitution anglaise ne s'y opposait pas, et pourvu qu'elle fut +escortée de deux ministres responsables, elle avait la liberté de sortir +de son royaume et d'aller où rappellerait son caprice. + +[Illustration: Vue du château d'Eu.] + +«Allons en France! s'est-elle écriée; allons tendre la main à cette +éternelle rivale; allons saluer cette royauté bourgeoise, voir cette +cour citoyenne; allons montrer à ce peuple, qui tant de fois a rugi +contre nous, ce que la renommée veut bien accorder de grâces à notre +personne, de douceur à notre royal visage, de splendeurs à notre +majesté!» Et, ce disant, elle est partie, suivie d'une escadrille de +bateaux à vapeur, suivie, avant tout, de son mari le prince-Albert, de +lord Aberdeen, qui peut-être grommelait entre ses dents contre cette +royale fantaisie, accompagnée de lady Canning, sa dame d'honneur, une +des plus ravissantes figures que jamais le burin anglais ait idéalisées, +et de quarante personnes environ. Le roi Louis-Philippe a fait aussitôt +ses préparatifs de réception: il a fait construire des baraques, +emménagé de nouveaux meubles, fait des provisions de bouche. Ce journal +fort grave, assurément, a donné à ce jet des détails qui ont vivement +ému tous les coeurs. Le roi a voulu, au dire de la famille enthousiaste, +offrir à sa royale soeur six espèces de fromages, dont l'un égalait en +dimension la roue d'un wagon. La maison Basset a fourni les comestibles; +le porter en bouteilles vient de la maison Gilburg, etc. O puff! Protée +aux mille formes, où ne te glisses-tu pas? + +[Illustration: Canot du roi.] + +La reine est arrivée au château d'Eu; on a banqueté, fait un peu de +musique, promené dans la forêt, on a goûté sous les arbres; puis, après +quatre jours de cette vie enivrante, la reine Victoria s'en est allée +comme elle était venue, désolée de ne pouvoir visiter Paris et +Versailles, de ne pouvoir, en un mot, faire un voyage en France, car sa +visite au château d'Eu ne mérite guère ce nom. Ses ministres se sont +opposés à ce désir, malgré le mot qu'on prête à lord Aberdeen: «Nous +laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette +voie-là.» Il parait que le noble lord s'est ravisé. Soyez donc +souveraine, après cela! ne pas pouvoir même venir à Paris quand on en +meurt d'envie! + +[Illustration: Débarquement de la reine Victoria.] + +[Illustration: Présentation à la famille royale.] + +[Illustration: Voiture du roi.] + +[Illustration: Le Tréport.--Départ de la reine d'Angleterre.] + +Il est difficile d'imaginer, si on a eu le bonheur de ne pas l'avoir lu, +tout ce que cette visita produit de premiers-Paris dythirambiques, de +rêves, d'espérances, d'allusions, de craintes, de railleries, de +prévisions, de voeux, que sais-je encore? Depuis le prince de Joinville, +qui s'est écrié, en parlant de cette visite: «C'est tout un poème!» +jusqu aux plus burlesques parodies du _Charivari_ et de la _Mode_, +toutes les exagérations possibles, hostiles ou amies, ont été épuisées; +depuis le _Journal des Débats_ jusqu'au _National_, il n'est pas un +point de la question politique qui n'ait été soulevé, examiné, débattu +dans tous les sens, et, comme il arrive toujours, le problème est +beaucoup moins clair après qu'avant la discussion. _L'Illustration_ +elle-même, qui, Dieu merci! n'a rien à débrouiller avec la politique, a +dit aussi son petit mot samedi dernier; elle a été sobre cependant; mais +la curiosité bien naturelle de ses lecteurs de province et de campagne +ne lui permettait pas d'en rester là, et elle s'apprêtait à raconter les +fêtes d'Eu à sa manière, lorsqu'il lui est arrivé une lettre qui a rendu +tout article inutile. + +[Illustration de la reine Victoria et du prince Albert.] + +Un Anglais fort honorablement connu dans le monde artistique, mais dont +nous tairons le nom pour nous conformer à son désir de modestie et +d'incognito, adresse à l'un de nos collaborateurs le récit de ce qu'il a +vu et éprouvé pendant ces quatre jours de gala royal. Cette description +froide et calme, contraste assez avec tout ce qui a été écrit sur ce +sujet pour que, nous l'espérons du moins, nos lecteurs la lisent avec +intérêt. Nous sommes malheureusement obligés de supprimer les +appréciations politiques, les observa lions piquantes où les deux +gouvernements sont jugés avec esprit et impartialité. Voici cette +lettre: + +Monsieur et ami, + +J'étais à Paris encore, attardé par quelques travaux assez importants, +et me disposant à partir pour Bade avant la fin du mois d'août, quand +tout à coup la presse parisienne retentit d'une grande nouvelle: La +reine d'Angleterre va venir en France! + +Ce fut d'abord, comme dit don Basilio, _rumeur légère_, successivement +affirmée: et démentie; puis l'ombre prit corps, et vos politiques +discouraient encore à perte de vue sur les avantages et les +inconvénients de cette manifestation, que le yacht royal mouillait +devant Tréport, et notre reine bien-aimée entrait, par un beau soleil +couchant, dans la demeure de Louis-Philippe à Eu. + +Moi, cependant, je n'avais pas perdu de temps. La rumeur n'était pas +encore devenue bruit, et le bruit certitude, qui; déjà, pour une +occasion aussi solennelle, j'avais laissé plume et pinceaux, toiles et +livres, afin d'aller assister à ces fêtes, et saluer de loin, sur la +terre de France, comme c'était mon devoir, cette jeune femme, ma +souveraine, pour me servir d'une expression qui, plus d'une fois, dans +mes bonnes réunions de cet hiver, vous a fait sourire presque de pitié. + +Je partis le matin, et, grâce à votre tronçon du chemin de fer, j'étais +le soir à Dieppe. J'y trouvai déjà les hôtels encombrés, les maisons +particulières envahies par les curieux; des voitures, des pataches, des +chaises de poste arrivaient de toutes parts. Les oisifs, les touristes, +qui abondent dans cette saison, arrivaient là, attirés par le plaisir du +voir, d'être asphyxiés dans la foule, écorchés par les aubergistes et +les voituriers, et de pouvoir dire chez vous, dans quelques mois; «J'y +étais, j'ai vu, etc.;» les Français adorent ça. Les nouvelles les plus +contradictoires circulaient et étaient toujours accueillies par +quelqu'un. J'ai rencontré un de mes malheureux compatriotes à qui on +venait d'affirme que la reine Victoria venait d'arriver à Paris, à bord +de son yacht; tous mes efforts pour le dissuader ont été inutiles; il a +pris la diligence en se moquant de ma crédulité, et ne redoutant qu'une +chose: c'était d'arriver trop tard à Paris. + +Le 2 septembre enfin, la petite escadre anglaise à vapeur, précédée par +le beau yacht royal _Victoria-and-Albert_, longeait les côtes de France, +Cherbourg saluait la reine, à son passade, de cent-un coups de canon, et +un prince français, l'amiral Joinville, allait au-devant d'elle et +l'escortait, comme pour lut faire les honneurs de vos rives amies. + +Le soir du même jour, la flottille mouillait devant le Tréport. Le loi +Louis-Philippe était allé au-devant de sa royale visiteuse dans un +magnifique canot fort élégamment décoré. Le roi monta à bord du yacht, +fut reçu au haut de l'échelle par la reine; ils s'embrassèrent tous +deux, conformément au cérémonial; et, quant au prince Albert, il lui +donna nue simple poignée de main. Si c'est le cérémonial qui a prescrit +cette différence, le cérémonial à tort; il me semble qu'il eut été plus +décent que Louis-Philippe baisât la main de la reine et embrassât +rondement son mari; qu'en dites-vous? + +Ce fut à ce moment que la reine, apercevant M. Guizot, lui dit ces +paroles, qu'un de vos grands journaux a si éloquemment paraphrasées: +«Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici.» J'ai parlé de cette +apostrophe, devenue célèbre aujourd'hui, à l'un de mes bons amis, W. B, +enseigne à bord du yacht, et il m'en a expliqué la haute portée. Après +le premier embrassement et les premiers mots échanges, la conversation +languissait furieusement, comme vous vous l'imaginez, bien, et il +n'appartenait à personne de la relever. La reine était visiblement +embarrassée; déjà elle avait parlé du beau temps, du beau soleil, de la +belle mer; une fois ces graves sujets épuisés, il fallait du génie pour +en trouver d'autres, et elle creusait sa royale tête, quand elle aperçut +M. Guizot, qu'elle se rappelait fort bien avoir vu ambassadeur de France +à Londres, à une époque........ + +Et elle trouva fort à propos cette banalité, à laquelle on a prêté un +sens si profond: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici». M. +Guizot s'inclina et eut l'esprit de ne rien répliquer; sans cela, Dieu +sait ce qui serait advenu. + +Louis-Philippe offrit galamment son canot à la reine, qui l'accepta de +bonne grâce; elle y était à peine descendue, que le yacht royal amenait +notre pavillon, qu'il avait hissé au mat de misaine, et le pavillon +anglais qui flottait à son grand mât; au même instant, le canot +remplaçait le pavillon tricolore par le _royal standard_, et tout cela +au bruit de salves d'artillerie, des _hourra_ et des _vivat_ des +matelots. + +Quelques minutes après, le canot abordait au rivage, où un débarcadère +très-commode avait été installé; Louis-Philippe donnait la main à la +reine Victoria, qui avait le pied beaucoup plus marin que le sien; et +arrivée sur la jetée du Sud, la reine y était accueillie par la reine +Marie-Amélie, la soeur du roi, les princesses, etc. Une batterie, placée +sur l'un des tertres qui domine l'entrée du port, remplissait l'air de +fumée et de bruit; la musique jouait notre air national, qui, pour la +première fois, a retenti en France dans une circonstance officielle, +notre _God save the queen_, aussi populaire encore à Londres que l'air +de _Vive Henri IV!_ le fut jadis chez vous. Cette scène présenta un coup +d'oeil fort animé; je vous en envoie un croquis. + +La jeune reine présenta à la famille royale son époux, le prince Albert, +jeune homme d'une fort belle venue, beau garçon que j'avais vu tout +enfant dans un de mes voyages en Allemagne, mais que j'aurais eu de la +peine à reconnaître aujourd'hui, nature bonne, courageuse et dévouée: le +fait seul des fonctions ingrates et difficiles qu'il remplit auprès de +la reine subirait à le prouver. + +Après cette première entrevue, le roi conduisit S. M. sous une tente que +dominaient les deux pavillons nationaux mêlant leurs couleurs au souffle +d'une légère brise. La tente était simplement mais élégamment décorée: +sous les pieds un tapis, au-dessus des draperies de soie orange. Le +choix de cette couleur m'a paru un galant calembour; la reine l'aura +compris sans doute. + +C'est là que des présentations ont eu lieu, et j'étais à quelque +distance, mêlé parmi les curieux, que maintenait une haie de soldats, +quand des paroles assez vives s'engagent derrière moi: «Je +passerai!--Non, monsieur, vous ne passerez, pas.--Il faut que je passe, +la reine m'attend!» A ces mots, je retourne la tête, espérant voir +quelqu'un de mes plus nobles compatriotes, ou l'un de vos ministres +attardés. Je me trompais, c'était un petit homme gros, court, avec un +uniforme de lieutenant de la garde nationale: «Ah! monsieur, me dit-il +en me voyant et de son plus pur accent normand; ah! monsieur, vous me +_laisserez_ bien passer, vous qui me _connaissez!_» Je regardai mieux +alors l'individu qui venait de m'apostropher aussi directement, et je +reconnus un aubergiste d'un village des environs, qui, la veille, +m'avait fait payer dix francs un souper composé de trois oeufs et d'une +bouteille de cidre, et cinq francs le droit du m'envelopper dans une +vieille couverture et de me rouler par terre, en compagnie de trente +personnes, dans une chambre ouverte aux quatre vents. J'aurais eu +quelque peine, en effet, à le _reconnaître_ sous ce travestissement, lui +que j'avais vu la veille en sabots, en blouse, et exploitant +parfaitement notre badauderie à tous. Je lui fis place, les soldats qui +formaient la haie en firent, et il courut vers la tente, à peu près +comme court un canard; mais, au moment où il y arrivait, la reine en +sortait et montait dans une voiture attelée de huit chevaux +caparaçonnés. Le roi, la reine d'Angleterre, la reine des Français et la +reine des Belges étaient dans ce carrosse; les princes caracolaient aux +portières, et huit voitures à six chevaux suivaient de près. + +Le cortège, précédé, et suivi d'un escadron de cavalerie, se rendit +lentement au château en suivant la route du Tréport et parcourut les +grandes allées du parc. Des troupes formaient le carré dans la cour +d'honneur. Des acclamations, aussi régulières et aussi bien nourries +qu'un feu de peloton, accueillirent le cortège à son arrivée dans la +cour d'honneur. La reine parut un instant sur le balcon pour remercier +vos bataillons du geste et du sourire; puis elle fut conduite dans son +appartement, elle s'y reposa, se para, et, à huit heures du soir, la +cour se mettait à table. Jamais la reine n'avait mis à sa parure tant +d'élégance et de bon goût. Elle devait être bien heureuse en ce moment +de se sentir en France, elle qui avait si souvent rêvé de votre pays et +des merveilles exagérées que l'on en raconte; mais, j'en suis sûr, ce +n'est pas là seulement, c'est dans vos grandes réunions, dans un bal à +la cour, ou à l'Hôtel-de-Ville, dans une loge d'Opéra, au balcon des +Tuileries, en présence de votre population si vive, si facile à +enthousiasmer, qu'elle eût voulu briller de tout l'éclat dont +l'environnent sa jeunesse et le prestige de son rang. + +Vous savez, combien me laissent froid les manifestations les plus +bruyantes, les plus chaleureuses. J'ai été ému en voyant vos ouvriers +combattant dans les rues de Paris le 28 juillet 1830; mais le lendemain, +quand la victoire était assurée; quand, autour de moi, on chantait _la +Marseillaise_, et quand on criait à tue-tête _vive la Charte!_ tout cet +enthousiasme m'attristait plutôt qu'il ne m'émouvait; et je disais à un +des jeunes hommes qui depuis lors sont devenus vos hommes d'État: «La +civilisation vient de faire un pas, on s'imagine qu'elle a atteint le +but; à demain les désenchantements!» Et on raillait impitoyablement ce +que vous appelez mon flegme britannique..... + +Je ne vous ai pas dit avec quel acharnement on s'est disputé les places +dans les voitures, dans les hôtelleries, dans les auberges. Ce que je +vous ai dit de mon honnête aubergiste, transformé en officier de garde +nationale, peut vous donner une idée de l'encombrement qui règne dans +tous les environs du Tréport, et de la voracité des indigènes. Sans +doute il n'y a pas foule par rapport à un jour de fête aux +Champs-Elysées et aux boulevards, mais il y a foule, et foule immense +par rapport à l'exiguïté des habitations. + +Après que la reine eut quitté le Tréport, je me rendis à Eu, on j'avais +trouvé la veille une mansarde que je partageais avec six de mes +compatriotes. J'allais reprendre une petite valise qui, avec mon +portefeuille de dessins, forme tout mon bagage, et me disposais à +retourner au Tréport, bien sûr que W. B., le même qui m'a raconté la +première entrevue, et l'embarras de la reine, et ses paroles à M. Guizot +à bord du yacht royal, me donnerait l'hospitalité. Vous ne vous figurez +pas quelle affreuse disette de logements et de vivres! J'ai vu des +jeunes gens qui attendaient depuis trois heures leur tour de souper, et +ce tour n'était pas près d'arriver; et ce souper, Dieu sait de quoi il +devait se composer. Pendant que les uns maugréaient en attendant, +d'autres sortaient de l'auberge en se plaignant d'avoir payé 15 fr. un +poulet sur lequel on avait déjà dîné une fois. C'est dans ces +circonstance que le Français est admirable de verve, d'esprit, de bonne +humeur, de jovialité. Je voyais quelques-uns de mes compatriotes qui +attendaient aussi; mais ils étaient sérieux, secs, muets, impassibles, +tandis qu'autour d'eux brillaient, comme des étincelles, toutes ces +milles facettes de l'esprit français. Que de plaisanteries plus ou moins +mauvaises j'ai entendues ce soir-là! Vous savez que la maison du roi, +cédant sa place à ses hôtes, avait retenu presque tous les logements +habitables de la ville. «Pourquoi ne nous mettez-vous pas ici? disaient +des étudiants en vacance au garçon de l'hôtellerie.--c'est retenu pour +les gens du roi.--Et ici?--Retenu pour les gens du roi.» Er là, et +partout, et toujours c'était la même réponse. «Ne vois-tu pas, dit l'un +des jeunes gens, qu'ici tout est à eux, puisque tu y es toi-même.--A Eu, +parfait!--Et heureusement que c'est à cause d'elle; si c'était pour un +roi, Dieu garde! je sifflerais comme un sansonnet.» + +Je ne puis vous dire combien de fois j'ai retrouvé ce sentiment dans la +foule où je me suis trouvé. Il est difficile de prévoir quel accueil le +peuple de Paris eût fait à un roi d'Angleterre; mais la reine y eut été +reçue au moins avec convenance et urbanité. + +J arrivai à bord un peu tard; les officiers s'entretenaient de la +réception faite à la reine, et en étaient fort contents. Là, du moins, +je trouvai bon souper, bon gîte, et c'était beaucoup déjà. + +Le lendemain, j'étais à terre de bonne heure avec mes crayons, et je +vous envoie quelques-uns de mes croquis. + +Vous ne vous attendez, pas à ce que je vous répète le détails que les +journaux ont reproduits sous tant de formes. Pendant ces quatre jours, +ce furent des promenades, des concerts, quelques spectacles, mais point +de fête officielle, point de divertissements populaires. La réception a +été surtout intime plus que bruyante. Le dimanche, la reine entendit le +service divin dans un oratoire disposé pour elle auprès de ses +appartements. Un _Te Deum_ fut chanté, dans l'église cathédrale d'Eu +avec accompagnement de vingt-un coups de canon; je n'ai pas bien compris +le sens de cette cérémonie religieuse; c'était trop ou trop peu. + +Les chaudes et longues heures de l'après-midi ont été généralement +consacrées à des promenades dans le parc, et dont le but était tantôt la +ferme du roi, tantôt le plateau du mont d'Orléans, ou le rendez-vous de +chasse de Sainte-Catherine; toujours les sites les plus ravissants. La +foule des curieux s'y portait, comme vous pensez bien, et les méchantes +places des plus méchants coucous se vendaient à des prix déraisonnables. +Dans ces fêtes, vraies fêtes de famille, l'étiquette perdait ses droits, +on riait de bon coeur, et la reine surtout a plus d'une fois montré ses +blanches dents quand Louis-Philippe lui racontait tout bas quelque +amusante chronique. + +Le lundi soir, il y eut dans une galerie du château, dite galerie des +Guises, un concert dont la direction, confiée à Auber, et l'exécution +ont été sans reproches. Les choeurs d'Armide surtout ont excité une +émotion générale, et, n'y eût-il d'autre mérite que la composition du +concert, le choix des parties, qu'il faudrait encore en féliciter Auber. +Mais la reine, qui s'y connaît, a été très-satisfaite et a témoigné +plusieurs fois le plaisir qu'elle éprouvait. + +Le soir de ce jour, en rentrant à bord, je vis trois vaisseaux anglais +en panne devant la rade. L'amiral sir Ch. Rowley était descendu à terre +sur l'invitation du roi, et devait, le lendemain, rentrer à bord et +repartir. + +W. B. me raconta une fête qui avait eu lieu en rade. Les commandants des +bateaux à vapeur français avaient réuni dans un grand banquet, à bord du +_Pluton_, les officiers de la marine anglaise; ils avaient bu et bien bu +à la gloire et à la prospérité des deux pays, à leur union, à tous ces +beaux rêves enfin que les gouvernements semblent chacun de leur côté +prendre à tâche de réaliser.......... + +[Illustration: Canot de la reine d'Angleterre.] + +Le 6, pendant que le prince Albert le due d'Aumale se baignaient au +Tréport, l'amiral de Joinville visitait _le Cyclopus_ et quelques autres +bateaux de l'escadre anglaise. J'ai fait un croquis du beau yacht +_Victoria-and-Albert_ et du canot de la reine, mais, sans la couleur, +tout cela n'est qu'un squelette. Le soir, à quatre heures, sous les +beaux arbres de la forêt, par un temps admirable, la cour faisait un +repas champêtre, et, rentrée au château, elle riait aux larmes des +bêtises d'Arnal dans _l'Humoriste_. Le choix du spectacle fait peu +d'honneur au goût de mes compatriotes, je l'avoue; car je suppose que le +roi a fait tout ce qu'il savait bien devoir leur être agréable. S'ils +eussent goûté votre inimitable Molière, Louis-Philippe leur en aurait +servi comme il leur a servi du _porter_ et nos meilleurs fromages +anglais. Tant pis pour eux, ma foi! J'estime fort Arnal, mais j'aime +mieux le _Misanthrope_ ou même _Sganarelle_. + +Ce soir-là, je débarquai avec mon léger bagage, la reine devant partir +le lendemain; mais, grâce à W. B., je trouvai place dans une des +baraques de M. Packham. + +Le 7, le cortège royal se rendit dés le matin du château à Tréport, dans +le même ordre où il y était venu le samedi soir. L'artillerie, les +fanfares, les musiques, les vivat, retentissaient de toutes parts. + +Toute la famille royale conduisit la reine à bord du yacht, dont elle +fit elle-même les honneurs. Je fus assez, surpris de voir le prince +Albert décoré du grand cordon de la Légion-d'honneur. J'appris d'un +aide-de-camp que le roi lui avait fait, la veille, cette gracieuseté; +quant à la reine, Louis-Philippe l'avait priée d'agréer deux magnifiques +tapisseries des Gobelins, merveilleuses peintures dont notre industrie +est fière à juste titre. + +Le prince de Joinville, celui de tous les membres de la famille royale +avec qui la reine semble liée d'une amitié plus intime, raccompagne à +bord du yacht jusqu'à Brighton. Trois bateaux à vapeur français se sont +joints à la flottille anglaise, et naviguent de conserve avec elle. + +Aujourd'hui tous ces lieux si retentissants, si animés naguère, sont +rendus à leur solitude habituelle. Les gens du château se partagent les +25,000 francs de gratification que la reine leur a laissés; les pauvres +qui ont vécu je ne sais comment, pendant qu'un morceau de pain se +vendait au poids de l'or, se réjouissent de la mince libéralité du +prince Albert, qui leur a laissé 3,000 francs. Ceux qui, comme M. +Vatour, par exemple, ont reçu, pour prix de quelque léger service, +bagues, tabatières, bijoux en brillants, montrent à leurs amis ces +marques de munificence. Hier il n'était bruit que de cette visite; +aujourd'hui on en parle moins; demain on n'en parlera plus. Eh! Dieu +veuille qu'un jour, d'un côté ou de l'autre du détroit, pessimistes +anglais ou alarmistes français n'aient pas quelque occasion inattendue de +s'écrier: «Ah! nous l'avions bien dit!»............ + +(Nous donnerons dans le prochain numéro d'autres dessins et quelques +détails qui n'ont pu trouver place dans celui-ci,) + + + +[Illustration.] + +Petits Poèmes du Nord. + +LA PENSÉE. + +Quelquefois la pensée dort tandis que la parole, dont elle est l'amie ou +le guide inséparable, se hasarde imprudemment, et s'avance seule: sa +démarche parait d'abord assurée, parce que, habituée à se soutenir sur +sa compagne, elle peut ainsi faire quelques pas sans elle; mais bientôt +elle chancelle, et tombe étourdie; alors la pensée se réveille, elle +court après la parole, la rejoint, la relève, la raffermit, la soutient, +puis elle voltige autour d'elle, la devance, et lui dit avec un doux +sourire: Ma soeur, me voici. + +LE JOUR DE NAISSANCE. + +Hélas! est-ce donc un jour de fête que celui qui voit finir une année, +et le Temps ravir à l'homme une part de son avenir? Oh non, ne célébrez +pas cette journée, elle est trop triste; ou bien il faudrait le faire +avec des pleurs et des habits de deuil. + +Hier, j'étais plus jeune, et je voyais avec douleur arriver ce moment, +cette transition singulière qui me donne un autre âge, et me fait faire +ce grand pas d'une année vers la mort, vers cet autre moment on l'on +tombe du temps passé dans l'éternité. + +Et je me croyais si jeune encore, il y a peu de jours: j'étais si +insouciant de la vie, de mes pensées et de mon avenir; et, aujourd'hui, +dans ce jour de fête, je vois qu'elle s'éloigne, la jeunesse, qu'elle +emporte ce temps qui n'est plus, et ne me laisse que l'avenir incertain. + +Dans ce jour de fête, j'appelle à moi ma pensée, et lui dis: Vole auprès +des souvenirs de ma jeunesse, ramène-les moi; mais je les revois sans +plaisir, car ma pensée revient triste, et ses ailes ne sont chargées que +de chagrins. + +Comme l'abeille, lorsqu'elle sort de sa niche avec le soleil, elle va au +loin baiser les fleurs; mais l'ouragan terrible accourt, la pluie et le +sable tombent et s'élèvent, tournent autour d'elle, enveloppent les sucs +recueillis, et les empoisonnent d'un mélange impur; et la pauvrette +revient attristée dans son palais de cire. + +Hélas! ce jour de fête m'apporte une mélancolie qui me tue; je ne sais +pourquoi je voudrais une horrible rencontre dans cette journée; il +serait étrange que le jour de ma naissance fût celui de ma mort: cela +accourcirait ma vie, mes pensées et aussi mon épitaphe. + +On y lirait: Il est né et mort le 11 de mai: c'est un beau mois pour +naître et pour mourir, diraient-ils en y jetant les yeux. Mais ce mois +est souvent triste comme la pensée: et, aujourd'hui, il fête mon +anniversaire avec un vent glacé, un ciel obscur et des nuages de plomb +qui ne laissent pas voir le soleil. + +UN SIÈCLE. + +Dieu détache un siècle du trésor infini de l'éternité, et il le jette au +monde pour que le monde ait le Temps. + +Le siècle, ainsi échappé des mains de Jehovah, marche pendant cent +années dans l'univers, et quand il a terminé sa course, il va se réunir +à ses frères qui ne sont plus. + +Un autre le suit, qui le remplace, qui vit aussi de cette vie égale et +mesurée, et il court aussi s'abîmer dans le passé. + +Chacun emporte avec soi ou les trésors d'une grande gloire, ou le poids +d'un oubli profond. + +Celui-là est le siècle de Charlemagne, cet autre celui de Napoléon, +d'autres sont des siècles d'ignorance et de misère. + +Quand ils ont ainsi vécu, ils se réunissent tous dans un antique palais, +et, se tenant par la main, ils forment une longue chaîne, et ils +dansent. + +Quelquefois ces fantômes centenaires s'assoient autour d'un foyer, comme +de graves vieillards, et ils se racontent leur vie. + +LA COMÈTE. + +Regardez-la marcher dans ses écarts, cette comète insensée, qui ne vit +pas dans les limites que mesure au monde le doigt de Dieu. + +On dirait une folle qui traverse les champs loin des routes, qui, les +cheveux épars, court sans but et sans pensée, pousse des cris, et laisse +flotter derrière elle ses vêtements. + +Ainsi cette planète vagabonde vole brûlante dans l'espace; sa chevelure +enflammée se développe derrière elle... mais elle est terrible dans ses +pas irréguliers. + +Les autres globes la voient approcher avec effroi, et voudraient reculer +devant elle, mais la règle les retient. Elle passe dédaigneuse auprès +d'eux, et ne les touche point... Ils respirent quand elle n'est plus là. + +Ou bien, aveugle et furieuse, elle court d'une ligne droite sur un +monde; elle le brise en mille éclats, qui rejaillissent dans l'espace, +et forment peut-être de nouveaux globes, qui se façonnent au milieu de +leurs atmosphères nouvelles. + +Ou bien, elle les brûle, elle les entraîne dans ses cheveux de feu; ils +s'y mêlent et ne peuvent plus s'en dégager; et les êtres des différents +mondes les cherchent dans les cieux et ne les y trouvent plus. + +Et quelquefois encore, par un autre caprice, elle recommence avec une +bizarre régularité cette immense ellipse qu'elle avait décrite; oubliée +pendant des siècles, elle reparaît et sème de nouvelles terreurs. + +Et cependant elle traîne peut-être avec elle des myriades d'êtres +inconnus qui l'habitent et vivent sur elle, qui pleurent sans cesse ses +écarts, volent éperdus avec elle, et sillonnent sans cesse l'étendue. + +Enfin, Dieu parle! ce globe rebelle à ses volontés l'importune, il ne +trouve plus grâce devant lui; Dieu lui assigne aussi une place dans ses +desseins, et l'enchaîne dans le grand ordre; ou bien, pour la punir, il +la brise, l'efface, et elle disparaît. + +(_La suite à un autre numéro._) + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi. + +CHAPITRE VII + +LA NOYÉE. + +UN matin, la sentinelle avancée de la forteresse de Lecco +rapporta à Ramengo que la veille au soir un inconnu s'était approché de +la citadelle, et avait lancé une flèche sur le balcon de Rosalia, qui +l'avait ramassée. + +Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuadé que cet +inconnu était Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia. +L'idée lui vint que cela pouvait l'aider à se défaire de ce jeune +seigneur, et à causer une effroyable douleur à la maison des Pusterla +par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien +de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose +arrivait de nouveau, ils eussent à tirer sur le téméraire inconnu, à le +tuer et à se taire. + +Le soir du même jour, l'homme revint près de la forteresse. Rosalia, qui +se tenait à son balcon, ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta de +toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il +la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un +trait d'arbalète l'étendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent +aussitôt sur lui et trouvèrent qui; ce n'était qu'un valet inconnu. +Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait être. Ils +revinrent avec la pierre à laquelle un billet était lié. Ramengo +attendait dans ce cruel tourment qu'éprouvent les trompeurs lorsqu'ils +se voient trompés. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit +la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement +d'un loup qui avise sa proie. Il congédia les soldats et ouvrit le +billet. Il ne portait point d'adresse, mais il était de la main de +Rosalia, et, les membres agités par un frémissement convulsif, il lui +ces mois: + +«Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait éprouver ta lettre! +Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer à de nouveaux périls? Te +presser encore une fois sur mon coeur, était une consolation que j'osais +à peine espérer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant +après-demain il sortira à la nuit tombante pour visiter les postes sur +le lac; dès qu'il sera parti, j'étendrai une blanche toile sur le +balcon, et lu viendras à la poterne que tu connais, que de choses je te +dirai! Le sais-tu? mon sein est fécond. Puisse te ressembler l'enfant +qui naîtra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte à la seule pensée +d'embrasser bientôt mon bien-aimé!» + +Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture +jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il +n'y avait de doutes qu'à l'égard de son complice. Ses vagues soupçons +étaient désormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti à +prendre, celui de la vengeance. + +La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitôt sur +l'infortunée. L'égorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles +l'enfant à peine forme et le broyer sous ses pieds, étaient des pensées +qui souriaient à son délire. Déjà il allait les réaliser, déjà il +entrait chez Rosalia épouvantée, prêt à porter sur elle une main +barbare, lorsqu'une réflexion subite lui cria que le châtiment serait +trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombât +aussi dans le même piège. Et il se repentait d'avoir déchiré le billet; +il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais +l'envoyer à qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas égorgé +le vil instrument, j'aurais bien su, à force de tourments, en le +torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de +l'infâme. J'ai trop précipité ma vengeance; mais maintenant, maintenant +je l'ai méritée, elle sera longue, impitoyable; tremblez, scélérats! + +[Illustration.] + +Il roulait ainsi de sombres pensées devant Rosalia, qui s'efforçait en +vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin +pour lui dire que le lendemain il sortirait à la tombée de la nuit. Il +espérait que l'amant, n'ayant pas reçu de réponse, n'en viendrait pas +moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse +persévérante qu'elle opposait à ses mauvais traitements. Les baisers de +sa femme brûlaient Ramengo, comme la pierre infernale brûle une plaie +vive; mais, voulant opposer ruse à ruse, tromperie à tromperie, il +essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirèrent dans sa bouche; +de la presser sur son coeur, mais au moment même où il l'attirait vers +lui, il ne put s'empêcher de la repousser par un brusque mouvement de +haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habituée qu'elle fût +aux duretés de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son âme. Le +lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant +vers la rive, il débarqua. Il se plaça dans un lieu d'où il pouvait voir +la citadelle sans être, aperçu. Bientôt ses yeux sont frappés du voile +blanc étendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et +redouble; son coeur, gonflé de rage, semblait s'élancer de sa poitrine, +et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa +retraite, il blasphémait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'épaissit, +il s'approcha davantage, et s'appuya à deux arbres voisins entre +lesquels il passait la tête, pareil à la hyène qui guette la gazelle, +fixant ses regards tantôt sur la route, tantôt sur la poterne et le +balcon. + +Il vit bientôt apparaître Rosalia vêtue d'une blanche robe de lin. Ses +yeux, se portèrent sur le penchant de la colline, et, à la lueur +incertaine du crépuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu. +Trompée dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle +s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant +son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquiète mais douce +attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les étoiles; +d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et +mélancolique, dont le son s'éteignait avec un doux murmure au milieu du +pathétique silence de la nuit, se mêlant au lointain clapotement de +l'onde qui venait baiser les rivages du lac. + +Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompée, Ramengo ne s'en +tint pas là. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible +espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pensée, mais +toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa +vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la médita, la +créa au gré de ses rêves, la poussa à ses derniers raffinements autant +qu'il le fallait pour saturer son âme altérée de sang et de supplices. +L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir à la +vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser naître: pour lui faire +subir sa part du châtiment, et augmenter pour la mère les douleurs de la +peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prévoyait moins. Cependant il +dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de +leur mariage, redoublant même de courtoisie pour cacher la trahison +qu'il méditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrêtait sur +elle un oeil si glacé, d'une limpidité tellement sinistre, que Rosalia, +épouvantée, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai: +«Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi?» Il ne répondait +rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme était prise d'un frisson +involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur +son poignard, et, comme contraint par une force irrésistible, la +repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia +comprenait qu'une grave tempête s'agitait dans l'âme de son mari. Elle +souffrait, se taisait, et n'était pas plus avare de ses caresses. Elle +puisait des consolations dans ces joies secrètes de la femme qui sent +vivre en elle-même autre être, uni à elle et cependant différent, vivant +de la même vie, ému par des sentiments communs, aimé comme soi-même, +aimable comme autrui. Elle était saisie d'une vive allégresse en voyant +approcher l'heure où elle donnerait le jour à un enfant, gage de leur +amour, et qui l'accroîtrait encore par les soins que ses parents lui +donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les espérances +qui dansent autour du berceau du premier né. + +[Illustration.] + +Bientôt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier +baiser, oublié les douleurs de l'enfantement: «Qu'on porte, dit-elle, +cet enfant à son père.» + +On lui porta en effet cette créature, si frêle que, sous l'impression de +l'air et des objets extérieurs, elle vagissait et agitait ses petits +membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un père. +Mais les yeux de Ramengo s'enflammèrent d'une plus sombre fureur, un +rire sinistre contracta ses lèvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de +l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible créature. +La femme à qui l'enfant avait été confié, se précipita au devant du coup +qui le menaçait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme +n'entamât sa poitrine et n'y laissât l'empreinte d'une main criminelle-. +A la vue du sang qui s'échappait, et aux cris de douleur poussés par le +fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit +en proférant mille blasphèmes. + +[Illustration.] + +Quel coup cette nouvelle porta à la tendre Rosalia! Au sein de la lièvre +de l'enfantement, et dans cet état où toute émotion peut devenir +mortelle, elle fut près de succomber; mais la blessure de l'enfant était +légère et se guérit facilement; des mercenaires lui prodiguèrent ces +soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint à la douceur et +au repentir. Ce repentir n'était point excité par son crime; il se +reprochait seulement d'avoir laissé échapper son secret dans le +transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents, +des chagrins profonds et concentrés, l'excès subit de sa furie et de son +égarement; et, devenant assidu auprès du lit de sa femme, il eut pour +elle des paroles d'affection. + +Cette tendresse fut pour elle le meilleur remède et le réparateur le +plus puissant; elle tendit sa main pâle et tremblante à son époux, qui +la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu à son +sein: «Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras. +Quel visage d'albâtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les +yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes +bras, et lui donne un baiser.» Et elle le lui présentait. Malgré ses +agitations intérieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha +ses lèvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant. +Sa mère lui prodiguait une furie de baisers; plongée dans une extase +d'amour, de béatitude, jouissant du bonheur d'être épouse et mère, aimée +et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser +son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le +couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, folâtrait +avec lui, heureuse d'épancher sur ce fruit de son sein cette plénitude +de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari. + +Mais ces scènes étaient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo, +et chaque jour grandissaient dans son âme ses sinistres projets de +vengeance. + +Rosalia était guérie depuis peu de temps. C'était le soir d'un beau jour +de mai: le temps était magnifique, le ciel paisible, et la naissante +chaleur prêtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo +dit à sa femme: «Vois quelle belle soirée! si nous sortions un peu aux +environs de la citadelle, il me semble que ta santé s'en trouverait +mieux? + +--Volontiers,» s'écria Rosalia dans sa joie, heureuse de recevoir une +preuve d'affection de son mari, parce qu'elle sentait qu'elle l'en +aimerait davantage. + +«Et l'enfant? ajoutait-elle; je vais le coucher, n'est-ce pas? Attends +seulement que je l'aie endormi. + +--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas? répondit Ramengo; est-ce que tu +t'ennuies déjà de le porter? + +--M'ennuyer! s'écria-t-elle avec un indéfinissable accent de tendresse; +oh! tu ne sais pas combien est agréable à une mère le poids de son +enfant! Ne l'ai-je pas porté plus longtemps dans mon sein?» + +En parlant ainsi, elle enveloppait son fils dans ses langes, et +s'avançait aux côtés de son mari. Ils sortirent de la citadelle et, +descendant le versant de la colline, ils arrivèrent au bord du lac. +C'était la première fois, depuis ses souffrances, qu'elle revoyait la +sérénité de l'air libre, la lac, les monts, et elle s'enivrait d'une +douce joie. Comme le prisonnier qui sort du cachot, elle sentait sa +poitrine se dilater en respirant le souffle pur et vital de la brise. Le +lac, bien que la fonte des neiges et la saison pluvieuse l'eussent +extraordinairement accru, jetait tranquillement ses flots sur le sable +de ses rives. Ils s'assirent auprès, sur un parapet à hauteur d'appui, +et laissent courir leurs regards sur cette plaine liquide, qu'aucune +barque ne sillonnait, parce qu'une des premières mesures contre la +guerre qu'on redoutait, avait été de les couler toutes à fond. Rosalia +regardait tantôt la Resegone, dont les cimes crénelées laissaient +s'échapper les derniers rayons du soleil, tantôt l'ouverture du vallon +de: Valmadrera, où la lumière semblait, avant de disparaître, +rassembler toute sa force, comme le sang au coeur d'un mourant; et elle +caressait son nourrisson et lui parlant comme s'il eût pu comprendre et +lui répondre: «Ouvre les yeux, mon amour, ouvre-les à ce magnifique +spectacle; vois ces monts: un jour tu les connaîtras; sur leurs flancs, +jusque sur leurs sommets, tu poursuivras les jeunes chevreaux aussi +légers qu'eux, et jouissant de l'air pur, du riant soleil et de la +liberté! Et ce lac, vois-le! il renferme dans ses ondes un autre enfant +beau comme toi. Un jour viendra où il te portera véritablement dans ses +flancs, lorsque tes bras le sillonneront à la nage, ou que ta barque +ouvrira ses flots. + +[Illustration.] + +«Et pourquoi, interrompit Ramengo, pourquoi n'irions-nous pas nous-mêmes +en bateau? + +--Oh! oui, s'écria-t-elle, pourvu que tu ne redoutes pas la fatigue de +ramer. + +--Au contraire, c'est pour moi un délassement, un salutaire exercice.» + +[Illustration.] + +En deux sauts, il fut à un petit môle où on gardait sous clef deux +petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on eût +laissées sur toute la rivière. Il mit les rames à l'eau, et prit +Rosalia, qui s'assit à la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo +frappait l'eau de ses rames. Ils côtoyèrent ainsi le rivage sur lequel +est situé le bourg de Lecco. Ils passèrent sous le pont qu'Azone avait +fait élever il y avait peu d'années, et, poursuivant leur route du côté +de Pescale et de Pescanerico, ils arrivèrent à un endroit où l'eau +s'étend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes +environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un +ciel sans nuages, et, du milieu du lac où ils naviguaient, à peine +pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares +chaumières, ils voyaient s'exhaler la fumé du feu auquel les pauvres +gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption +de la pêche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de +son coeur. Inondée d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lèvres la +sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout à coup, Ramengo, +d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'ébranle, de manière à +l'entr'ouvrir, à faire bondir la mère et à réveiller l'enfant en +sursaut; puis il s'écrie; «Infâme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher +les criminelles! tu t'es trompée: je sais tout. L'heure du châtiment est +venue. Scélérate! tu vas mourir!» + +[Illustration.] + +Épouvantée, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, pâle, et d'une +main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle étend l'autre +vers son bourreau par un mouvement d'instinctive défense. La malheureuse +voulait répondre, interroger, supplier; mais le lâche Ramengo ne lui en +laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'élança +lui-même à la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du désespoir, et se +couvrit les yeux en voyant son mari se précipiter hors de la barque: +mais bientôt, à la faible lueur un crépuscule, elle put le voir nager et +gagner le rivage. + +Délivrée de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle +retomba dans un étonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle +était en proie à un songe affreux. Dès qu'elle revint un peu à +elle-même, l'horreur de sa situation se présenta tout entière à sa +pensée: seule, sur un lac gonflé par la fonte des neiges, dans une +faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un +enfant dont la vie lui était plus chère que sa propre vie! Elle éclata +en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de +la petite créature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un +passage, tirèrent un peu Rosalia de sa léthargique douleur. Dans sa +criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et +l'eau pénétrait lentement par les fissures qui s'étaient ouvertes. +L'infortunée fixa les regards sur le fond de la barque et parut se +consoler: «Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau +remplira cette nacelle; elle s'abîmera, je m'abîmerai avec elle... et je +serai délivrée de cet enfer.--Mais mon enfant?» + +A cette pensée, elle frissonna. Alors, aussi prompte à chercher des +moyens de salut qu'elle avait d'abord été ardente dans son désespoir à +désirer la mort, elle arrache avec furie de sa tête, de sa poitrine, les +voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour étouper les fissures. +Attentive, elle tend ses regards, elle prête l'oreille pour s'assurer si +l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut +qu'elle ne pouvait plus pénétrer, elle se consola, reprit son enfant +dans ses bras, et s'assit, regardant tout à tour son fils, le rivage et +le ciel. L'enfant était endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse +comme l'égoïste devant les misères de ses frères; le ciel était limpide +et beau, comme il est toujours à la fin de mai dans ces riantes contrées +de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrière les monts +de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au +milieu de mille scintillantes étoiles. + +Combien de soirées aussi belles que celle-là Rosalia avait passées dans +l'aimable et joyeuse société de ses compagnes, près de ses parents, +insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rêves heureux! +Et, depuis son mariage, combien de fois, à cette heure, elle s'était +arrêtée, sur la plate-forme de la citadelle, à écouter les mélodies +mélancoliques du rossignol, à embrasser de ses regards la rive du fleuve +ou le versant de la colline pour y découvrir le retour de son époux! Et +maintenant!... la pensée de son mari lui rappelait les plus minutieux +souvenirs du passé: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas +voir on interpréter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui +révélaient toute une misérable trame de haine continue, de vengeance +méditée; elle, était condamnée pour un crime dont elle ne se +reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul +mot; condamnée à souffrir une nuit entière, sur cette onde déserte, le +désespoir et la peur!» Personne ne viendra donc me secourir? personne! A +cette heure, Ramengo est rentré dans la citadelle; il revoit les lieux +qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne +n'accourt à sa rencontre pour fêter son retour. Il revoit la couche +nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa +femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous +avoir infligé cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous +sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupçons! comme, avec un +redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera +encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une +lumière s'avance vers nous, ce ne peut être que sa barque.» + +La lumière s'avançait lente, égale, mais pâle et bleuâtre; elle toucha +la barque de Rosalia.... C'était un feu follet, qui, poursuivant sa +route, s'évanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait poussé le cri +désespéré du naufragé qui implore du secours, les battements de son +coeur avaient mesuré l'éloignement de la flamme et sa marche lente; +lorsque cette espérance lui échappa encore, elle fondit en pleurs. + +Elle plaça son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et +commença avec ses mains à imiter le mouvement des rames pour essayer de +s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi à faire mouvoir la nacelle, +mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-même, sans +le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatiguée, épuisée, +désespérée et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses +genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommença à +pleurer, à rêver encore. Aux approches du matin, une brise aiguë et +roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents. +D'épais nuages s'étaient condensés autour des crêtes de la Grigna et du +Leguone, et, chassés çà et là par les vents, ils s'avançaient comme des +troupes ennemies, et répandaient des ténèbres sur tout le ciel; les +éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans +l'espace; la pluie commença à tomber avec une fureur inouïe, et bientôt +une redoutable tempête s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du côté +de Lecco, dont chaque instant l'éloignait davantage; en vain ses yeux, à +la sinistre lueur des éclairs, s'efforçaient d'apercevoir quelque +secours: elle n'en vit point paraître, et n'en espéra plus. Alors se +présenta à son esprit consterné la possibilité, puis la certitude d'un +malheur plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. L'aube, son espérance, +commença à ne plus lui paraître la fin, mais un accroissement de ses +maux. + +[Illustration.] + +L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent épanchée des +réservoirs du ciel. Où se réfugier? comment, parer à ce nouveau malheur? +La barque n'avait ni pavillon ni tente; déjà les roulements du tonnerre +et les éclats de la foudre avaient réveillé l'enfant, et les bras +maternels ne suffisaient pas à le protéger; elle se fit d'abord un abri +avec sa robe, qu'elle releva sur sa tête, et dont elle couvrit aussi son +nourrisson; mais la pluie incessante eut bientôt pénétré les habits qui +dégouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tête, et +s'arrachait les cheveux; privée de sentiment, elle ne voyait plus rien; +elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus élevée, +restait plus à sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains, +elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante +attitude, elle lui tendit le sein, à la manière dont les bêles sauvages +allaitent leurs petits. + +[Illustration.] + +Situation terrible que celle où ils se trouvaient! A l'eau qui s'était +introduite la veille par les fissures, s'ajoutait celle qui tombait à +flots du ciel; ses genoux, ses jambes, en étaient trempés; mais elle +prenait patience et tolérait ses souffrances; mais l'eau montait +toujours par l'effet de son propre poids; elle atteignait le dernier +refuge de l'enfant, et l'infortunée ne savait comment l'arracher au +péril qui le menaçait; elle se découvrait la poitrine de ses vêtements, +et elle s'en servait pour éponger l'humidité de la barque; de ses mains +elle faisait une sorte de pelle, avec laquelle elle jetait l'eau au +dehors; mais, pour se livrer à ce travail si pénible et d'un si mince +résultat, il lui fallait laisser à découvert son fils, qui était en +danger de se noyer. Découragée, Rosalia reprit sa première position, +serra son enfant contre son sein, et recommença ses pleurs et ses +prières; cependant la pluie ne diminuait point de violence, et le vent +du nord chassait toujours la barque devant lui. De temps en temps elle +levait la tête, et, à travers ce déluge, elle voyait passer sur la rive +les chaumières et les plaines. Lorsqu'elle arriva au lieu où, à la +Rabbia après Olginate, le lac prend un cours plus rapide, elle sentit la +nacelle balancer et tourbillonner sur elle-même: elle se crut submergée, +embrassa son fils, recommanda son âme à Dieu, l'âme et la vie de la +faible créature qu'elle nourrissait. + +[Illustration.] + +Cependant le courant rapide reprit la barque avec force, et, bondissant +sur la vague, elle descendit le fleuve de nouveau. Quelques cabanes de +pêcheurs, quelques moulins s'offraient aux regards de distance en +distance; çà et là un paysan, un bûcheron ou une lavandière, attentifs à +leurs travaux sur la plage, voyaient cette barque de loin, la +regardaient un moment, et quelqu'un d'entre eux s'écriait: + +«Quel singulier plaisir d'aller ainsi sur le fleuve, grossi comme il est +par l'orage!» + +Mais un autre ajoutait: «Ne voyez-vous pas qu'elle n'a ni rame ni timon? +c'est une barque qui se perd. + +--Une barque qui se perd! courons la secourir! Maudite soit la guerre +qui nous a enlevé nos bateaux!» + +Ils couraient sans savoir où, et criaient vers la barque; d'autres se +dirigeaient, en toute hâte vers les postes occupés par les sentinelles +et les vedettes mais, avant qu'ils les eussent atteints, l'onde +déchaînée avait emporté la nacelle; ils ne pouvaient plus que la +regarder dans le lointain, et s'écrier: «Les pauvres gens qui sont dans +cette barque! Que les âmes du purgatoire leur soient en aide!» + +[Illustration.] + +Toutefois, après diverses alternatives de périls qui eussent inspiré +plus d'une fois à Rosalia désespérée la pensée d'en finir d'un seul +coup, en se jetant elle-même aux eaux du fleuve, si l'espoir de sauver +son enfant ne l'eût retenue, l'Adda, s'étendant dans un lit plus large, +emporta la nacelle avec moins de fureur. La tempête, avait cessé, et, +par un de ces changements subits, ordinaires dans la saison, le ciel, se +dégageant de ses nuages, resplendissait maintenant des feux d'un brûlant +soleil. Dans le voisinage de Vaprio, le flot portait même insensiblement +la nacelle vers le rivage, et un rayon d'espérance brilla aux regards de +Rosalia; elle fut entraînée tout près d'un rocher, qui, creusé à sa base +par le battement de la vague, formait une sorte de grotte, d'où +pendaient les racines et les tortueux rameaux d'un figuier sauvage. +Rosalia parvint à saisir l'un de ces rameaux, et, l'étreignant avec tout +ce qui lui restait de force: «Grâces soient rendues au Seigneur! +s'écria-t-elle; mon fils est sauvé!» + +Elle respira. D'un oeil consolé elle regarda son fils, et il se fit sur +son visage un changement pareil à celui que la matinée avait vu dans +l'atmosphère. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile; +mais Rosalia, tenant l'arbre à deux mains, neutralisait l'effort du +flot. Elle se prit alors à regarder autour d'elle: le rocher sous lequel +elle était arrêtée était étroit et escarpé; de quelque côté qu'on +l'envisageât, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche +de l'Adda, la plaine s'étendait verdoyante et fleurie; de vigoureux +paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement à leur travail +champêtre; mais l'éloignement était si grand, si tumultueux le bruit du +fleuve, qu'elle ne pouvait espérer que ses cris arrivassent jusqu'à eux. +Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant +ses rayons sur la tête de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau +suppliée, comme si elle eût dû les éprouver tous dans cette journée. Et +les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperçut que sa +position avait changé, mais qu'elle ne s'était pas améliorée. Isolée en +cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se +tirer d'une position si affreuse. Peut-être le désespoir lui aurait-il +encore prêté assez de force pour se hisser de branche en branche, de +racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner +ne pouvait pas se présenter à sa pensée, et il ne fallait pas songer +qu'elle pût, en le portant à son cou, tenter cette périlleuse voie de +salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait étroitement le rameau +sauveur. + +Bientôt il se réveilla; il prit à crier, blessé dans ses membres +délicats par le contact des planches, pressé par la faim, brûlé par le +soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine +pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonçait un poignard dans le +coeur de la mère, et d'autant plus avant qu'elle s'était crue désormais +délivrée de tout péril et en sûreté. Comment l'apaiser? Quitter la +racine qui retenait le bateau, c'était courir de soi-même au devant des +angoisses du premier danger. «Peut-être, se disait-elle, y a-t-il un +village près d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hélas! si +on n'arrivait pas à temps!» Alors elle tremblait que le rameau ne se +brisât, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie +enserre sa dernière chance de salut. Des frissons et des sueurs +parcouraient tout son corps, lorsque étourdie par l'influence du soleil, +elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses +forces s'amoindrir, et s'énerver les jointures de ses doigts agités par +des pulsations convulsives. + +Enfin, elle restait dans la même position, et ne pouvait caresser son +fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et +en le berçant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que +la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter à la +patience, à se taire, à dormir: il ne fallait plus craindre; le secours +viendrait bientôt; il reverrait son père, son toit natal; enfin, elle +entonnait l'air accoutumé pour l'endormir: elle chantait sur le bord de +l'abîme, au sein de cette agonie!! + +Mais l'enfant n'écoutait point et ne cessait pas ses gémissements: ses +cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortunée. En vain elle +s'ingéniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et +les genoux, pendant que ses bras étaient suspendus aux racines du +figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et +de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et +éclata en une plainte désespérée qui formait, avec les cris plaintifs de +son enfant, l'harmonie désolante de la douleur. De temps en temps, +reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait: +elle l'écoutait répéter par l'écho, l'écho, insensible comme l'âme de +l'avare. Les oiseaux, abrités parmi les broussailles, en sortaient avec +bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne répondait: un +moment après, tout rentrait dans un profond silence, à peine interrompu +par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres, +faisaient chanceler la nacelle. + +[Illustration.] + +Cependant le soleil descendait derrière l'horizon; la brûlante chaleur +qui s'était exhalée pendant les longues heures du jour faisait place à +cette agréable brise qui rafraîchit les soirées sur la rive des fleuves. +Déjà, sur la plage opposée, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment +d'envie! les laboureurs, s'arrachant à leurs travaux, cheminer vers +leurs paisibles chaumières; les bouviers ramener leurs troupeaux du +pâturage; la petite fille, la baguette à la main, chassant vers le +poulailler la troupe d'oisons. C'était l'heure du crépuscule, l'heure +des souvenirs pour qui a joui, souffert, aimé. Mais pour Rosalia, elle +n'était que le prélude de nouvelles souffrances. La nuit s'épaississait; +si la fortune ne lui avait envoyé personne pour la secourir pendant le +jour, que serait-ce quand les ténèbres seraient descendues sur la terre? +Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tête comme un bruit, +une agitation vague: «Oh! se dit-elle, si je pouvais réussir à me faire +entendre!» Elle poussa un cri, le répéta, crut avoir été entendue, parce +qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en +effet, se pencha sur le bord du rocher. + +«Qui est là-dessous? cria une voix. + +--Moi!... une infortunée!... Secours! secours! répondît la triste +Rosalia. + +--Mais comment êtes-vous là?» reprit la voix. + +Elle ne répondit rien que: «Secours! secours! Prenez mon enfant!» + +C'étaient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent +comprendre que c'était une femme en péril de la vie, ils avisèrent à la +secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher +empêchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais même de voir si +elle était dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un écueil. Aller chercher +un bateau jusqu'à Vaprio était un long voyage, d'autant plus long qu'il +aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps +d'être noyée. + +«Voulez-vous une corde? lui cria-t-on. + +--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant +se meurt!» + +[Illustration.] + +Ils prirent donc en toute hâte une corde de chanvre qui, par un hasard, +se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant +parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia était placée, que +parce que les saillies du rocher éloignaient la corde de la barque, la +malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle osât +abandonner son rameau de figuier; elle criait; «A droite!.... A main +gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....» + +Enfin la corde vint raser les vêtements de Rosalia. Sûre désormais de +pouvoir la tenir, elle lâcha le rameau pour la saisir... Hélas! à peine +eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute +glissante s'échappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la +retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du +rocher les personnes qui avaient essayé de la sauver se la montrant +entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant +à l'aide. Elle s'écria: «Au secours!» et souleva vers eux son enfant. +Elle les émut de pitié, mais ils ne savaient plus comment la secourir. +Le fleuve l'avait déjà entraînée loin d'eux et l'emportait avec +impétuosité. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui +montra un vénérable prêtre, qui lui parut crier à haute voix la formule +de l'absolution des péchés pendant que sa main droite se levait pour la +bénir. Tous les assistants avaient plié les genoux, et récitaient pour +elle les prières des agonisants. Elle étendit son enfant sur l'escabeau +de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue. + +Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jeûne, la peine, la +douleur, l'espérance tant de fois née, tant de fois disparue, l'amour +maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le désespoir +prévalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus +rien. Puisse, dans ce moment suprême, sa pensée s'être unie à celle des +fidèles pieusement agenouillés sur le rivage, pour demander avec eux au +ciel le remède que la terre ne pouvait plus lui donner! + +[Illustration.] + + + +Modes. + +[Illustration: Bracelets Victoria.] + +L'industrie parisienne n'aurait point redouté la présence de la reine +d'Angleterre à Paris; on peut même soupçonner qu'elle l'espérait. Déjà +toute la ruche était en éveil: le génie de la mode inventait et +exécutait en même temps. Les uns préparaient de coquettes parures, les +autres des bijoux. Les coiffures Victoria se montraient aux étalages +rivalisant de grâce et de fraîcheur. Parmi ces apprêts, nous avons +remarqué des bracelets sur une; imitation de l'ordre du la Jarretière. +Le travail en est fin et la forme élégante. La reine Victoria, qui +portait au concert du château d'Eu le grand-cordon de l'ordre, aurait +sans doute approuvé la pensée qui a fait choisir ce modèle. + +Quelques toilettes ont été envoyées de Paris au Tréport. Nous citerons +une robe de moire rose, garnie de deux rangs de volants en point +d'Angleterre; une autre, forme tunique brodée en desseins de guipures; +puis des coiffures avec des barbes en dentelles mêlées de fleurs, de +petits turbans sans fond composés aussi d'une écharpe en dentelles avec +une seule rose (coiffures Péri), et un chapeau d'une forme, Montpensier, +orné d'une seule plume couchée de côté. + + + +Moeurs algériennes. + +[Illustration.] + +On s'imagine assez généralement que le calme imperturbable, le flegme +impassible, l'indifférence la plus profonde, forment le fond général du +caractère des Orientaux. Ce que nous avons vu des Turcs, dans les +relations très superficielles que notre monde occidental a eues avec +eux, nous a paru devoir naturellement être commun à toutes les races +musulmanes. C'est une erreur d'autant plus grande qu'elle est +très-répandue, et qu'elle tend à établir plus de différences, plus de +contrastes, plus d'oppositions qu'il n'en existe réellement entre les +Orientaux et nous. + +Il est vrai que le turc est d'une impassibilité majestueuse; c'est +l'homme plus ou moins juste qu'Horace avait rêvé. Le ciel peut +s'écrouler, il ne décroisera pas plus vile pour cela ses jambes +entrelacées, et il ne rejettera pas avec moins d'indolence et de volupté +la fumée de son _tchibouck_. Mais ce n'est pas seulement chez lui +l'effet du fatalisme, comme on l'a cru exclusivement jusqu'ici; il y a +aussi du parti pris, un genre, une mode nationale en quelque sorte dans +cette pose solennelle, dans cet air grave et sérieux. Bien que la race +turque soit parvenue à imprimer son cachet à toutes les populations +qu'elle à subjuguées, il est facile de reconnaître cependant que ce fait +n'est que le résultat d'une influence violente, mais momentanée: on +n'est pas toujours très-tenté de rire avec des gens qui sont constamment +sérieux, et qui ne connaissent pas d'autre moyen de répondre à une +plaisanterie qu'en vous faisant étrangler ou en vous coupant la tête. Il +n'est donc pas étonnant qu'avec de semblables conditions les Turcs soit +parvenus à donner une apparence très-grave à tous les peuples qu'ils +avaient conquis; mais il est curieux de remarquer avec quelle élasticité +merveilleuse de caractère, le génie particulier à chaque race se +redresse dans sa forme primitive à mesure que toute compression brutale +disparaît. + +Ainsi les Grecs n'ont pas perdu un iota de la verve, de la gaieté +populaires qui en fait une des nations les plus curieuses à observer de +près. + +Depuis que la France a pris possession de l'Algérie, les populations qui +furent si longtemps soumises au sabre turc ont repris leurs allures +naturelles; et à part quelques vieux Maures qui croiraient se +compromettre en se déridant, on peut remarquer combien de points de +contact, combien de rapports mystérieux existent entre le génie, le +caractère, les moeurs, l'esprit des deux races. Les Arabes sont +généralement très-gais; ils aiment le chant, les exercices gymnastiques, +les courses à cheval; ils sont impressionnables, ardents, passionnés, et +c'est dans leurs foudoucks, dans les bazars ou sous leurs tentes, qu'on +peut surtout juger de cette face presque française de leur caractère; +leurs conversations sont animées, bruyantes, spirituelles, et il faut +avoir assisté à ces réunions pour se faire une juste idée de ce que nous +voulons bien appeler la gravité orientale. Ils adorent le luxe, mais +c'est surtout pour leurs femmes et pour leurs chevaux qu'ils aiment à +prodiguer l'argent. + +Une femme européenne peut se mettre très-élégamment et très-proprement à +peu de frais. Nos tissus de toute espèce, notre bijouterie, sont +descendus à des prix si bas, que la toilette élégante et recherchée est +accessible à presque toutes les femmes. Chez les Orientaux, il n'en est +pas encore de même; les femmes n'y ont pas la prétention de se mettre +avec élégance, ni même, il faut bien le dire, avec propreté; mais la +richesse, les diamants, les broderies lourdes et sans goût, les +paillettes, les tissus de fil d'or, les colliers, les bracelets massifs, +voilà ce qui les séduit. Les Arabes enfouissent ainsi des sommes +considérables dans les coffrets de leurs femmes, et on a peine à +comprendre la passion des femmes arabes pour ces merveilles de leur +toilette, quand on les voit enveloppées de leur haïck, ne laissant +briller de tous ces mystérieux trésors que deux yeux noirs et ardents. +C'est que les femmes orientales, si elles n'ont pas des spectacles, des +promenades, des soirées où elles puissent faire parade de leur beauté et +de leurs richesses, ont du moins un lieu de réunion qui vaut tous les +nôtres, une fête qui les résume toutes: c'est le bain. Le bain maure, +voilà leur Longchamp, à elles; c'est là qu'elles se rencontrent, c'est +là que se font les causeries et les médisances, c'est là qu'elles +viennent déployer tout leur luxe, toutes leurs plus belles étoffes; +elles y arrivent, sinon parées, du moins chargées de tous leurs +vêtements précieux; des négresses les suivent portant des tapis, toute +leur garde-robe enfin, et c'est là qu'elles s'admirent; qu'elles se +dénigrent, qu'elles se jalousent, ni plus ni moins que les Européennes. +Voilà en quelque sorte les réunions publiques; mais elles se visitent +entre elles aussi, et c'est invariablement et toujours la toilette qui +fait le sujet des conversations. Dès qu'une femme musulmane reçoit une +visite, elle n'a rien de plus empressé que d'ouvrir ses bahuts, ses +coffres, ses tiroirs, et d'en tirer toutes ses parures. Elles ne +sauraient parler d'autre chose que de toilette, étrangères comme elles +le sont à toute vie extérieure, et ignorantes au delà de toute +expression. Elles ne savent ni lire ni écrire, et beaucoup même ne +connaissent aucun ouvrage d'aiguille.--Il est une cérémonie qui est +pour elles une occasion de parure qu'elles saisissent très-avidement, +c'est un mariage. On comprend, en effet, que ce doive être la une grande +et solennelle affaire, un événement de la plus haute importance pour des +femmes dont la vie est si monotone. Un mariage, dès qu'il est projeté, +les met en émoi; c'est un horizon nouveau dans leur existence, il les +absorbe, c'est le but vers lequel elles tendent de tous leurs désirs. +Assister à un mariage est une joie ineffable qui n'est connue, qui n'est +partagée peut-être avec le même enthousiasme que par les jeunes filles +de nos classes ouvrières: sous ce rapport, toutes les femmes orientales +sont des jeunes filles, ou peut-être encore est-ce trop dire, ce sont +des enfants. + +Mais il serait injuste de ne parler que de leur futilité ou de leur +ignorance. Elles sont généralement bonnes femmes, pleines de coeur et de +sensibilité. Les exemples d'adoption d'orphelins, sont très-fréquents. +Une Mauresque algérienne qui avait adopté un jeune garçon et une petite +fille fut pour ces deux enfants pleine de soins, d'affection et de +tendresse. La petite fille, nommée Aischa, le plus commun des noms +arabes, était d'une gentillesse, d'une vivacité adorables; leur mère +adoptive avait formé le projet de les unir un jour. Le mari partit pour +le pèlerinage de la Mecque, et le fils adoptif devint en quelque sorte +le chef de la maison qui lui avait été si hospitalière, le jeune homme +était d'un caractère jaloux, violent, emporté, et il tyrannisa sa mère et +sa soeur adoptives, au point de les empêcher de recevoir toute visite; +souvent même il leur défendit d'aller au bain: mieux eût valu sans doute +les priver de manger. + +Cette pauvre femme se désolait; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour +faire sortir de chez elle cet ingrat qui lui devait l'existence, mais +elle préféra supporter ses caprices, ses injustes défiances. Le mari ne +revint pas de son pèlerinage; il mourut en Égypte. La pauvre femme, +réduite à la misère, n'eut qu'à souffrir de plus en plus de la brutalité +de son fils d'adoption, qui lui-même tomba un jour dangereusement +malade. La mère vendit ses bijoux, ses vêtements pour soigner cet enfant +qu'elle aimait d'un amour de mère; elle alla jusqu'à mendier, et, brisée +de fatigues et de douleurs, elle se coucha un jour pour ne plus se +relever; sa dernière parole fut pour bénir ces deux enfants, qu'elle +allait quitter pour toujours, et sa dernière prière fut pour le bonheur +de sa pauvre Aischa. + +Ces exemples de résignation patiente et courageuses sont très-fréquentes +chez les femmes orientales. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +Aucun homme dans le monde n'est grand comme Napoléon. + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0029, 16 *** + +***** This file should be named 38576-8.txt or 38576-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/7/38576/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843 + +Author: Various + +Release Date: January 15, 2012 [EBook #38576] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0029, 16 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + + +<p>L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<pre> + Nº 29. Vol. II.-SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75. + +Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr. + pour l'Étranger. 10 20 40 +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<p><b>Inauguration de la Statue du roi René</b>, à Angers: <i>Statue du roi René, +par M. David (d'Angers)</i>: <b>de la Statue de l'abbé de l'Épée</b>, à +Versailles: <i>Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud.</i>--<b>Courrier de +Paris.--Ouverture de la Chasse</b>. <i>Frontispice; le Départ pour la Chasse; +le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable; +Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le +Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8 +dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc.</i>--<b>Visite de la reine +d'Angleterre au roi Louis-Philippe</b> (Suite). <i>Vue du château d'Eu; Canot +du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la +reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la +reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du +prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine +d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc.</i>,--<b>Petits Poèmes</b>. +La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--<b>Margherita +Pusterla</b>. Chapitre VII, la Noyée, <i>14 +Gravures</i>.--<b>Annonces.--Modes</b>. --<i>Bracelets Victoria</i>.--<b>Moeurs +algériennes</b>. <i>1 Gravure</i>. --<b>Rébus.</b></p> +</div> + +<h2>Inauguration de la statue du roi René.</h2> + +<h4>A ANGERS</h4> + + + +<p>Il y a une douzaine d'années, plusieurs savants, qui n'avaient rien des +mieux à faire, réalisant une pensée de M. de Humboldt, créèrent les +congrès scientifiques. Ils invitèrent les érudits de toutes les nations +à se réunir, à des époques déterminées, pour traiter simultanément des +questions d'histoire, d'archéologie, de médecine, de physique, de +mathématiques, de littérature et de beaux-arts. Afin de grouper et de +disperser en même temps les lumières, ils convinrent que l'assemblée, +annuellement nomade, se tiendrait à tour de rôle dans les principaux +chefs-lieux. L'institution des congrès, accomplissant pour la onzième +fois ses révolutions périodiques, s'est réunie en 1843 dans la ville +d'Angers, sous la présidence de M. le comte de Las-Cases. Là, après +avoir discuté bon nombre de questions importantes, les membres du +congrès ont honoré de leur présence l'inauguration de la statue du roi +René.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Statue du roi René, par +M. David d'Angers.</b></p> + + +<p>Le roi René, comte d'Anjou et de Provence, comte de Lorraine, roi de +Naples et de Jérusalem <i>in partibus</i>, fut, par ses qualités aimables, le +Henri IV du Moyen-Age. Né à Angers en 1408, il commença la vie en +chevalier pour la finir en troubadour, et ses succès dans les arts +purent le consoler de ses revers sur les champs de bataille. Les +malheurs de la guerre l'obligèrent à renoncer successivement à la +Lorraine, qu'il tenait de sa femme Isabelle, et au royaume de Naples, +que la reine Jeanne II lui avait légué. De cet héritage, René ne garda +que le comté de Provence, où il s'installa paisiblement pour rimer, +chanter, peindre, courtiser les dames, instituer des processions, et +oublier autant que possible qu'il avait des États à régir. On ne peut +dire que ce fut un bon prince, car il s'occupait médiocrement +d'administration; mais c'était à coup sur un homme spirituel et +généreux, qui faisait également bien des sirventes, de la peinture et +des dettes; il avait le mérite plus rare encore de payer exactement, +quoique les sommes fussent souvent considérables, et il disait à son +trésorier: «Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir déshonneur à la +parole que j'ai donnée.» Insoucieux artiste, il peignait une perdrix +quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, et il ne quitta pas +le pinceau. Toujours disposé à écouter des requêtes, à récompenser des +services, à signer des grâces, «La plume des princes, disait-il, ne doit +jamais être paresseuse.»</p> + +<p>La ville d'Angers, qui doit élever une statue en bronze au bon roi René, +en a préalablement inauguré le plâtre dans la grande salle de +l'Hôtel-de-Ville. Cette solennité a eu lieu à huis clos, le 7 septembre, +et l'on n'y a convié que les notabilités de Maine-et-Loire et les +honorables membres du congrès. La séance a été ouverte à trois heures et +demie, et presque entièrement remplie par la lecture des commentaires +que M. Quatrebarbes prépare pour une édition nouvelle des <i>Oeuvres +complètes du roi René</i>; publication dont le produit sera consacré à +l'érection de la statue de bronze.</p> + +<p>Le monument nouveau est de M. David. Le sculpteur, songeant que le roi +René n'appartenait à Angers que par sa naissance et ses premières +années, l'a représenté jeune, vigoureux, le regard fier, une main sur la +garde de son épée, l'autre prête à saisir un casque. Le bon prince est +armé de pied en cap; sur sa poitrine pendent les insignes de l'ordre du +Croissant, qu'il institua à Angers, en 1438, et dont la devise était +<i>loz en croissant</i>. A droite de la figure, sur un support, sont les +pinceaux, la palette, et la plume qui écrivit le <i>Petit Traité de +l'Abusé de Court</i>, imprimé à Vienne par Pierre Schenck, en 1484. L'écu +armorié du prince est à ses pieds, et derrière lui la lyre dont il +s'accompagnait en chantant le soleil et les femmes d'Occitanie. Le +costume tout entier est d'une rigoureuse exactitude; l'artiste n'a rien +omis de ce qui peut caractériser la vie, l'époque et les travaux du roi +René. La tête, un peu grosse peut-être, est pleine de noblesse; une +tunique ajustée avec art recouvre l'armure. Condamné à emprisonner les +membres dans des plaques de fer, l'artiste s'en est consolé en modelant +admirablement les méplats de la Face, et en ajustant la tunique avec une +élégante légèreté. On retrouve, dans la conception générale de la +statue, le génie inventeur de M. David, qui, contrairement à la plupart +de ses collègues, cherche avant toutes choses une pensée neuve et +originale.</p> +<br><br> +<h2>Inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée.</h2> + +<h4>A VERSAILLES.</h4> + +<p>L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois, +a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au +centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/001b.png"><br> <b>Statue de l'abbé de L'Épée, par Michaud.</b></p> + +<p>La vie de <i>Charles-Michel</i> <span class="sc">de L'Épée</span> est trop connue pour que nous ayons +besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24 +novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude, +beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait +vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à +dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du +barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit +bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut +d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy. +Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui +ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait +entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide +d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à +l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y +attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par +goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un +jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela +successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie +nouvelle.</p> + +<p>Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites +avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une +consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement +des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base +l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette +méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et +les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens, +ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa +méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt +que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce +langage par gestes reçut le nom de <i>mimique</i>. Il put s'adapter également +à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes +les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une +langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique +l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques +élèves.</p> + +<p>Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui +se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas +seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il +partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict +nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la +modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa +méthode et il ouvrir des cours publics. Son livre <i>de l'institution des +Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques</i> parut en 1776, et fut +accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.</p> + +<p>L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14. +Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu +demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la +messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur +présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter +comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une +magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de +l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même. +Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de +l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers +envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et +la propager dans leurs États.</p> + +<p>L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait +formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait +plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le +25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il +était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à +la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale +envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet +1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis +au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité, +qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les +contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du +calendrier des peuples.</p> + +<p>La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre +gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée +d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce +monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de +degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle +sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement +d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:</p> + +<p class="mid"> + L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,<br> + PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS.<br> + NÉ À VERSAILLES,<br> + LE XXIV NOV. MDCCXII. +</p> + +<p>Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de +granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer +fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de +L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des +gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier +Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom: +Dieu!</p> + +<p>La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne +ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux +fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce +n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il +fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux +trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout +entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires +escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison, +c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs +du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes +éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme +illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la +vertu.</p> + +<p>Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de +sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant +militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls +l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure, +quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le +commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut +enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par +la foule.</p> + +<p>M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme +président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la +statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter, +au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les +deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement +senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils +furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la +commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui +fut applaudie.</p> + +<p>Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand +Berthier, dont le <i>Mémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé +de L'Épée</i> a été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences +morales de Versailles, prononça ensuite un <i>discours mimique</i> sur la +solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux +sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait +vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si +animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de +ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient +d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme: +ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand +Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la +douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur +avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux +nobles sentiments et leur esprit à la science.</p> + +<p>Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une +émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu, +après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.</p> +<br><br> + + <p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<p>On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation +dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette +catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux, +tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de +bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un +instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable +ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr, +compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis +avec eux.</p> + +<p>Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La +pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir, +pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère +riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets +sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant +qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble. +«C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant +avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.</p> + +<p>Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la +situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces +funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour +souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre +dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne +que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même. +Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui +semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée, +ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de +ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au +moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que +nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.</p> + +<p>Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à +Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers +midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une +demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage +que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le +désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il +était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et +n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit +que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie +et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles +Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.</p> + +<p>Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et +de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise +caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de +toute la vivacité d'une union nouvelle.</p> + +<p>Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve +ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile +se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de +l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez +aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre +bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce +qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au +retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant +de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux +récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de +Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé +toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.</p> + +<p>Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo; +elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie, +jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non +pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à +donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la +bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.</p> + +<p>Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme +écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis +ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce +qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur +de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer +longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si +grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»</p> + +<p>M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas +prématurés:</p> + +<p class="mid"> + Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles.' +</p> + +<p>Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse +le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.</p> + +<p>Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan, +âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé +en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille +unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à +Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV, +mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc +si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque +jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils +n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer +les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par +milliers!</p> + +<p>On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute +minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de +vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent, +c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais, +nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents: +la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux +sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui, +demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.</p> + +<p>Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre +autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure +a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la +santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses +épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire +le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie +éternelle.</p> + +<p>Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et +qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est +tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il +n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il +rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le +gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait +accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous, +la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au +cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon +Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en +terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on +meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un +magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela +sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.</p> + +<p>Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue; +le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute +la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les +marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu. +Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il +n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la +chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.</p> + +<p>Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de +plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes +mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre +de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré; +quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une +manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement +de votre douleur et d'habiller votre désespoir.</p> + +<p>Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui +dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la +tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que +madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari: +très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui +lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela +fait bien, cela est bien porté!»</p> + +<p>Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux +pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent +agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes +tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!</p> + +<p>Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le +docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa +force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands +de deuil ruinés du coup!</p> + +<p>Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre: +comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que +l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme +marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie, +l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et +sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte +les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme, +dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts +depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va +bien.» dit-il.</p> + +<p>N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!</p> + +<p>Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.</p> + +<p>Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant +derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a +effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue. +Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera +sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et +au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria +au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de +Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui +a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs +sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la +vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du +théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce +n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et +il est encore le meilleur homme du monde.</p> + +<p>M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait +alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait +que par M. de Pixérécourt: <i>Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone, +le Chien de Montargis</i>, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même +trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y +remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide +qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.</p> + +<p>Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se +décida à jouer le personnage du <i>traître</i>. Le parterre était stupéfait +et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même +semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il +n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut +plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole +d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des +couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui +aurait envoyé promener le tentateur.</p> + +<p>Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du +malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois +dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois +injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le +point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M. +Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec +une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant +du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces +méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré +d'épines.</p> + +<p>Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty +s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un +arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant +vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»</p> + +<p>Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et +d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des +bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui +aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme?</p> + +<p>Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de +cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu +est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques +années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de +succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air +pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent +plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur +maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs +ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty!</p> + +<p>--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois +ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se +donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose +au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses +derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre +novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel, +et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa +dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce +saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de +charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour +quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu!</p> + +<p>Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet +une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa +maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au +boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre +prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure.</p> + +<p>Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le +Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris +châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et +viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de +sa vie champêtre.</p> + +<p>En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis +qu'il en est encore temps.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>Dessin de J.-J. Grandville.</b></p> + +<p>Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette +époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de +la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos +médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de +donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes +peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder +les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces +drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les +armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de +carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une +recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux +approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les +chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on +s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer +le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs +on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme +abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour +d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.»</p> + +<p>Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains +chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand +jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un +quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans +l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de +perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année +dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui +décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès +sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à +travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en +mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit +plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils +pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans +compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres +seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les +atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au +courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un +fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans +amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches: +posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage +inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la +faire fonctionner.</p> + +<p>Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède +ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville, +une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un +melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et +les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les +lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux +qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées +de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs +jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines, +montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question, +ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux +nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact +et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le +marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur +d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera +nécessairement un <i>pouillard</i> non vendable. Au mois d'août il a spéculé +sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur +l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la +vendange.</p> + +<p>Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et +par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur +grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des +siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer. +L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose, +excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux +afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous +les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de +guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait +une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait +à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui +volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux +besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière, +attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la +route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais, +à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La +veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires; +il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette, +car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il +sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière +aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se +dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne +pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de +ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces +de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de +lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le +lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.</p> + +<p>Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai +chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le +chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des +quatre espèces.</p> + +<p>Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons +chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les +reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils +battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur +fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien, +manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au +hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont +séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans +regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent, +se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit +pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la +graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne +tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que +je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse, +légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas, +je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des +bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il +méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour; +il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année +suivante.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Le départ pour la chasse.</b></p> + +<p>Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les +champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et +dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne +marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux +fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un +arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes +sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam, <i>telum imbelle et sine +ictu</i>. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à +tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en +blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses +auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux +chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a +dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il +s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui +fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout +pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre, +fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château +en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin +négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps +étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et +très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des +bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers +ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est +la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par +année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son +carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au +retour.</p> + +<p>Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café +Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre +d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant +d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour +lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine +Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus +loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf +des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes +les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je +l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.</p> + +<p>«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre +chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»</p> + +<p>L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien, +et je m'approche du beau monsieur.</p> + +<p>«Il y a donc des cailles par ici?</p> + +<p>--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque.</p> + +<p>--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas +plus loin.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Chasseur au canon, par J.-J. Grandville.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b>Le chasseur dévastateur, par J.-J. Grandville.</b></p> + +<p>--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier. +J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas.</p> + +<p>--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée?</p> + +<p>--De ce côté.</p> + +<p>--Allons, Modus, cherche, apporte.»</p> + +<p>Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la +secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette. +Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le +costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir.</p> + +<p>«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa +proie.</p> + +<p>--Vous appelez cela une caille? lui dis-je.</p> + +<p>--Certainement.</p> + +<p>--Vous vous trompez.</p> + +<p>--Et qu'est-ce donc?</p> + +<p>--Un perdreau.</p> + +<p>--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé.</p> + +<p>--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau.</p> + +<p>--Comment! j'aurais tué un perdreau!</p> + +<p>--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.»</p> + +<p>Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son +compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui: +si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix +ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose +plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient +toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon, +il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour +semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au +champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous +tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué: +son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à +quatre pas au moins sur la gauche.</p> + +<p>Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière +encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils, +j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle +dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il +voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes +certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté.</p> + +<p>«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche?</p> + +<p>--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau.</p> + +<p>--Permettez-moi de vous l'offrir.»</p> + +<p>J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins +les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la +complète satisfaction que son coeur éprouvait.</p> + +<p>Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous +nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de +son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer, +ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde +nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut +le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis +de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou +moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui +donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux +pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui +montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi +que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal +ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti. +Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous +qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était +tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont +il fut le plus bel ornement.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br> <b>Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.</b></p> + +<p>Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés +par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre +grand naturaliste.</p> + +<p>Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin, +d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est +riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte +rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou +plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix +actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines +de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent +tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de +lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse +serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer +un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer +plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon +est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins! +sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont +le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien +que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en +prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans +compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons +deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise +plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue +Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables +écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de +l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour +avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans +toute l'année.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br> +<b>Députation du gibier reconnaissant à la chambre des Pairs, après la<br> +discussion de la loi sur la chasse.</b>--Dessin de J.-J. +Grandville.</p> + +<p>Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun +lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous +ses frais, et même il lui reste un petit <i>boni</i> qui doit servir dans ses +prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres +véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux +actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà +une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour +procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous +les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute +peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses +imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois, +de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale. +Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur +demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être +quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits, +à ce que dit le chasseur-épicier.</p> + +<p>Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année. +Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son +temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et +ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des +bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant: +laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait +dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de +perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la +veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans +préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes +sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des +filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs +trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des +braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement +comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les +marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes. +Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de +l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une +montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève +machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui +cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon +intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne +l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette +infâme caverne de brigand.</p> + +<p>Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort. +Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs +qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il +faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple +de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il +jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc +et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont +ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait +comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux +hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants, +tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes. +Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se +présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un +lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de +véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens +prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces +gens-là.</p> + +<p>Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des +chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des +associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout +ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une +table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des +indigestions dans le but de rattraper leur argent.</p> + +<p>Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le +lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou +presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou +bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Un chasseur parisien.(1)</b> (Un dessin de Cham.)</p> + +<blockquote>Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la +plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de +gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses +recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style, +après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau +au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le +gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon +coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où +il va lâcher la détente.<br><br> + +«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon, +qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui +se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il +n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil +d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la +seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»</blockquote> + +<p>On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent +que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus +belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province, +on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est +à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils +ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent +un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut +pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.» +Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores: +«Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec +accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au +naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le +beurre!</p> + +<p>Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes, +élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les +prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans +les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le +braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde +civilisé. <i>La compagnie du poil et de la plume</i> est constituée +régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur, +son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle +entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le +gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant, +que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que +l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux +surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les +perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque +jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun +recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier +bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé. +On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre +avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez +plus de perdreaux.</p> + +<p>Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme +chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers +possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers, +d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs +garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers +en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les +classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens, +transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le +souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour +de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux +de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin +un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en +empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de +caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un +chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur +sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri +du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas +louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la +laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils +connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils +ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne, +elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard, +où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas, +c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de +la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les +lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le +plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière. +D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un +lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de +garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse +indécis.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br> <b>Dessin de J.-J Grandville.</b></p> + +<p>Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois +après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de +l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du +vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne +rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du +moins, d'en attraper avec leur fourchette.</p> + +<p>Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir +d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le +désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette +excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!» +il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à +la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point +resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux +travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique. +C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts +faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le +lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même +anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du +moment en était le héros.</p> + +<p>Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si +quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups +de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous +avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas +reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers. +Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur +fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous +présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous +vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez +sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur; +mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de +tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces +carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite +pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des +chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa +cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de +bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à +rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On +rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils +ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un +dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre +les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il +s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à +la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des +pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du +village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en +résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait +sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces +chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les +chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs +gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y +glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant +bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une +volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort +inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont +de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.</b></p> + +<p>Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne +prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux +employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la +blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le +laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre +d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à +cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades +qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait +voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à +travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne +pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils +mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et +poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait +des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait +de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé, +le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière +inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas, +sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais +auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour +rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme +retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le +renvoya.</p> + +<p>Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le +budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans les <i>voies et +moyens</i>: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous +ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore, +faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de +quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et +accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous +après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez +supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est +vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne +ferez pas usage de ma méthode.</p> + +<p>Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques +jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre +des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez +pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup +avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des +matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à +Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et +qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle. +Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements, +vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au +bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais +vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la +popularité! c'est la plaie de notre époque.</p> + +<p>Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir +seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours +prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de +fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la +main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et +les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour +leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah! +mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance +pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez +mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des +Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous +chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui +trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que +vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de +lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne +savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les +marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous +électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez +être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite +fricassés quand ce vote sera obtenu.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b> + Le dernier lièvre européen, par<br> + J.-J. Grandville.</b></p> + +<p>Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs, +nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous +manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que +votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue +avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous +ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur +de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et +regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage, +espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant, +et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en +jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre +coeur paternel.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">E. Blaze</span>.</span></p><br><br> + + + +<h2>Visite de la Reine d'Angleterre au Roi Louis-Philippe.</h2> + +<p class="mid">(Voir pages 23 et 24.)</p> + +<p>Une jeune femme à qui le hasard de la naissance (si toutefois la +naissante est un hasard) a donné une des premières couronnes de +l'Europe, a eu la fantaisie, par ce bienheureux temps de migrations +aristocratiques, de venir mettre le pied sur la terre de France, terre +bénie à laquelle nos pères ont fait une telle réputation de galanterie, +de générosité, de bon goût, qu'il n'est pas de femme au monde qui, de +loin, ne regarde avec envie notre capitale, nos modes, nos fêtes, nos +plaisirs. Il n'est donc pas surprenant que la jeune reine d'Angleterre +ait eu, comme toute femme, le désir de voir notre patrie, de voir de +près ce peuple brave, ardent, original, enthousiaste. Heureusement pour +elle, la constitution anglaise ne s'y opposait pas, et pourvu qu'elle fut +escortée de deux ministres responsables, elle avait la liberté de sortir +de son royaume et d'aller où rappellerait son caprice.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Vue du château d'Eu.</b></p> + +<p>«Allons en France! s'est-elle écriée; allons tendre la main à cette +éternelle rivale; allons saluer cette royauté bourgeoise, voir cette +cour citoyenne; allons montrer à ce peuple, qui tant de fois a rugi +contre nous, ce que la renommée veut bien accorder de grâces à notre +personne, de douceur à notre royal visage, de splendeurs à notre +majesté!» Et, ce disant, elle est partie, suivie d'une escadrille de +bateaux à vapeur, suivie, avant tout, de son mari le prince-Albert, de +lord Aberdeen, qui peut-être grommelait entre ses dents contre cette +royale fantaisie, accompagnée de lady Canning, sa dame d'honneur, une +des plus ravissantes figures que jamais le burin anglais ait idéalisées, +et de quarante personnes environ. Le roi Louis-Philippe a fait aussitôt +ses préparatifs de réception: il a fait construire des baraques, +emménagé de nouveaux meubles, fait des provisions de bouche. Ce journal +fort grave, assurément, a donné à ce jet des détails qui ont vivement +ému tous les coeurs. Le roi a voulu, au dire de la famille enthousiaste, +offrir à sa royale soeur six espèces de fromages, dont l'un égalait en +dimension la roue d'un wagon. La maison Basset a fourni les comestibles; +le porter en bouteilles vient de la maison Gilburg, etc. O puff! Protée +aux mille formes, où ne te glisses-tu pas?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Canot du roi.</b></p> + +<p>La reine est arrivée au château d'Eu; on a banqueté, fait un peu de +musique, promené dans la forêt, on a goûté sous les arbres; puis, après +quatre jours de cette vie enivrante, la reine Victoria s'en est allée +comme elle était venue, désolée de ne pouvoir visiter Paris et +Versailles, de ne pouvoir, en un mot, faire un voyage en France, car sa +visite au château d'Eu ne mérite guère ce nom. Ses ministres se sont +opposés à ce désir, malgré le mot qu'on prête à lord Aberdeen: «Nous +laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette +voie-là.» Il parait que le noble lord s'est ravisé. Soyez donc +souveraine, après cela! ne pas pouvoir même venir à Paris quand on en +meurt d'envie!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Débarquement de la reine Victoria.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b>Présentation à la famille royale.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Voiture du roi.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Le Tréport.--Départ de la reine d'Angleterre.</b></p> + +<p>Il est difficile d'imaginer, si on a eu le bonheur de ne pas l'avoir lu, +tout ce que cette visita produit de premiers-Paris dythirambiques, de +rêves, d'espérances, d'allusions, de craintes, de railleries, de +prévisions, de voeux, que sais-je encore? Depuis le prince de Joinville, +qui s'est écrié, en parlant de cette visite: «C'est tout un poème!» +jusqu aux plus burlesques parodies du <i>Charivari</i> et de la <i>Mode</i>, +toutes les exagérations possibles, hostiles ou amies, ont été épuisées; +depuis le <i>Journal des Débats</i> jusqu'au <i>National</i>, il n'est pas un +point de la question politique qui n'ait été soulevé, examiné, débattu +dans tous les sens, et, comme il arrive toujours, le problème est +beaucoup moins clair après qu'avant la discussion. <i>L'Illustration</i> +elle-même, qui, Dieu merci! n'a rien à débrouiller avec la politique, a +dit aussi son petit mot samedi dernier; elle a été sobre cependant; mais +la curiosité bien naturelle de ses lecteurs de province et de campagne +ne lui permettait pas d'en rester là, et elle s'apprêtait à raconter les +fêtes d'Eu à sa manière, lorsqu'il lui est arrivé une lettre qui a rendu +tout article inutile.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br><b>Embarquement de la reine Victoria et du prince Albert.</b></p> + +<p>Un Anglais fort honorablement connu dans le monde artistique, mais dont +nous tairons le nom pour nous conformer à son désir de modestie et +d'incognito, adresse à l'un de nos collaborateurs le récit de ce qu'il a +vu et éprouvé pendant ces quatre jours de gala royal. Cette description +froide et calme, contraste assez avec tout ce qui a été écrit sur ce +sujet pour que, nous l'espérons du moins, nos lecteurs la lisent avec +intérêt. Nous sommes malheureusement obligés de supprimer les +appréciations politiques, les observa lions piquantes où les deux +gouvernements sont jugés avec esprit et impartialité. Voici cette +lettre:</p> + +<p>Monsieur et ami,</p> + +<p>J'étais à Paris encore, attardé par quelques travaux assez importants, +et me disposant à partir pour Bade avant la fin du mois d'août, quand +tout à coup la presse parisienne retentit d'une grande nouvelle: La +reine d'Angleterre va venir en France!</p> + +<p>Ce fut d'abord, comme dit don Basilio, <i>rumeur légère</i>, successivement +affirmée: et démentie; puis l'ombre prit corps, et vos politiques +discouraient encore à perte de vue sur les avantages et les +inconvénients de cette manifestation, que le yacht royal mouillait +devant Tréport, et notre reine bien-aimée entrait, par un beau soleil +couchant, dans la demeure de Louis-Philippe à Eu.</p> + +<p>Moi, cependant, je n'avais pas perdu de temps. La rumeur n'était pas +encore devenue bruit, et le bruit certitude, qui; déjà, pour une +occasion aussi solennelle, j'avais laissé plume et pinceaux, toiles et +livres, afin d'aller assister à ces fêtes, et saluer de loin, sur la +terre de France, comme c'était mon devoir, cette jeune femme, ma +souveraine, pour me servir d'une expression qui, plus d'une fois, dans +mes bonnes réunions de cet hiver, vous a fait sourire presque de pitié.</p> + +<p>Je partis le matin, et, grâce à votre tronçon du chemin de fer, j'étais +le soir à Dieppe. J'y trouvai déjà les hôtels encombrés, les maisons +particulières envahies par les curieux; des voitures, des pataches, des +chaises de poste arrivaient de toutes parts. Les oisifs, les touristes, +qui abondent dans cette saison, arrivaient là, attirés par le plaisir du +voir, d'être asphyxiés dans la foule, écorchés par les aubergistes et +les voituriers, et de pouvoir dire chez vous, dans quelques mois; «J'y +étais, j'ai vu, etc.;» les Français adorent ça. Les nouvelles les plus +contradictoires circulaient et étaient toujours accueillies par +quelqu'un. J'ai rencontré un de mes malheureux compatriotes à qui on +venait d'affirme que la reine Victoria venait d'arriver à Paris, à bord +de son yacht; tous mes efforts pour le dissuader ont été inutiles; il a +pris la diligence en se moquant de ma crédulité, et ne redoutant qu'une +chose: c'était d'arriver trop tard à Paris.</p> + +<p>Le 2 septembre enfin, la petite escadre anglaise à vapeur, précédée par +le beau yacht royal <i>Victoria-and-Albert</i>, longeait les côtes de France, +Cherbourg saluait la reine, à son passade, de cent-un coups de canon, et +un prince français, l'amiral Joinville, allait au-devant d'elle et +l'escortait, comme pour lut faire les honneurs de vos rives amies.</p> + +<p>Le soir du même jour, la flottille mouillait devant le Tréport. Le loi +Louis-Philippe était allé au-devant de sa royale visiteuse dans un +magnifique canot fort élégamment décoré. Le roi monta à bord du yacht, +fut reçu au haut de l'échelle par la reine; ils s'embrassèrent tous +deux, conformément au cérémonial; et, quant au prince Albert, il lui +donna nue simple poignée de main. Si c'est le cérémonial qui a prescrit +cette différence, le cérémonial à tort; il me semble qu'il eut été plus +décent que Louis-Philippe baisât la main de la reine et embrassât +rondement son mari; qu'en dites-vous?</p> + +<p>Ce fut à ce moment que la reine, apercevant M. Guizot, lui dit ces +paroles, qu'un de vos grands journaux a si éloquemment paraphrasées: +«Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici.» J'ai parlé de cette +apostrophe, devenue célèbre aujourd'hui, à l'un de mes bons amis, W. B, +enseigne à bord du yacht, et il m'en a expliqué la haute portée. Après +le premier embrassement et les premiers mots échanges, la conversation +languissait furieusement, comme vous vous l'imaginez, bien, et il +n'appartenait à personne de la relever. La reine était visiblement +embarrassée; déjà elle avait parlé du beau temps, du beau soleil, de la +belle mer; une fois ces graves sujets épuisés, il fallait du génie pour +en trouver d'autres, et elle creusait sa royale tête, quand elle aperçut +M. Guizot, qu'elle se rappelait fort bien avoir vu ambassadeur de France +à Londres, à une époque........</p> + +<p>Et elle trouva fort à propos cette banalité, à laquelle on a prêté un +sens si profond: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici». M. +Guizot s'inclina et eut l'esprit de ne rien répliquer; sans cela, Dieu +sait ce qui serait advenu.</p> + +<p>Louis-Philippe offrit galamment son canot à la reine, qui l'accepta de +bonne grâce; elle y était à peine descendue, que le yacht royal amenait +notre pavillon, qu'il avait hissé au mat de misaine, et le pavillon +anglais qui flottait à son grand mât; au même instant, le canot +remplaçait le pavillon tricolore par le <i>royal standard</i>, et tout cela +au bruit de salves d'artillerie, des <i>hourra</i> et des <i>vivat</i> des +matelots.</p> + +<p>Quelques minutes après, le canot abordait au rivage, où un débarcadère +très-commode avait été installé; Louis-Philippe donnait la main à la +reine Victoria, qui avait le pied beaucoup plus marin que le sien; et +arrivée sur la jetée du Sud, la reine y était accueillie par la reine +Marie-Amélie, la soeur du roi, les princesses, etc. Une batterie, placée +sur l'un des tertres qui domine l'entrée du port, remplissait l'air de +fumée et de bruit; la musique jouait notre air national, qui, pour la +première fois, a retenti en France dans une circonstance officielle, +notre <i>God save the queen</i>, aussi populaire encore à Londres que l'air +de <i>Vive Henri IV!</i> le fut jadis chez vous. Cette scène présenta un coup +d'oeil fort animé; je vous en envoie un croquis.</p> + +<p>La jeune reine présenta à la famille royale son époux, le prince Albert, +jeune homme d'une fort belle venue, beau garçon que j'avais vu tout +enfant dans un de mes voyages en Allemagne, mais que j'aurais eu de la +peine à reconnaître aujourd'hui, nature bonne, courageuse et dévouée: le +fait seul des fonctions ingrates et difficiles qu'il remplit auprès de +la reine subirait à le prouver.</p> + +<p>Après cette première entrevue, le roi conduisit S. M. sous une tente que +dominaient les deux pavillons nationaux mêlant leurs couleurs au souffle +d'une légère brise. La tente était simplement mais élégamment décorée: +sous les pieds un tapis, au-dessus des draperies de soie orange. Le +choix de cette couleur m'a paru un galant calembour; la reine l'aura +compris sans doute.</p> + +<p>C'est là que des présentations ont eu lieu, et j'étais à quelque +distance, mêlé parmi les curieux, que maintenait une haie de soldats, +quand des paroles assez vives s'engagent derrière moi: «Je +passerai!--Non, monsieur, vous ne passerez, pas.--Il faut que je passe, +la reine m'attend!» A ces mots, je retourne la tête, espérant voir +quelqu'un de mes plus nobles compatriotes, ou l'un de vos ministres +attardés. Je me trompais, c'était un petit homme gros, court, avec un +uniforme de lieutenant de la garde nationale: «Ah! monsieur, me dit-il +en me voyant et de son plus pur accent normand; ah! monsieur, vous me +<i>laisserez</i> bien passer, vous qui me <i>connaissez!</i>» Je regardai mieux +alors l'individu qui venait de m'apostropher aussi directement, et je +reconnus un aubergiste d'un village des environs, qui, la veille, +m'avait fait payer dix francs un souper composé de trois oeufs et d'une +bouteille de cidre, et cinq francs le droit du m'envelopper dans une +vieille couverture et de me rouler par terre, en compagnie de trente +personnes, dans une chambre ouverte aux quatre vents. J'aurais eu +quelque peine, en effet, à le <i>reconnaître</i> sous ce travestissement, lui +que j'avais vu la veille en sabots, en blouse, et exploitant +parfaitement notre badauderie à tous. Je lui fis place, les soldats qui +formaient la haie en firent, et il courut vers la tente, à peu près +comme court un canard; mais, au moment où il y arrivait, la reine en +sortait et montait dans une voiture attelée de huit chevaux +caparaçonnés. Le roi, la reine d'Angleterre, la reine des Français et la +reine des Belges étaient dans ce carrosse; les princes caracolaient aux +portières, et huit voitures à six chevaux suivaient de près.</p> + +<p>Le cortège, précédé, et suivi d'un escadron de cavalerie, se rendit +lentement au château en suivant la route du Tréport et parcourut les +grandes allées du parc. Des troupes formaient le carré dans la cour +d'honneur. Des acclamations, aussi régulières et aussi bien nourries +qu'un feu de peloton, accueillirent le cortège à son arrivée dans la +cour d'honneur. La reine parut un instant sur le balcon pour remercier +vos bataillons du geste et du sourire; puis elle fut conduite dans son +appartement, elle s'y reposa, se para, et, à huit heures du soir, la +cour se mettait à table. Jamais la reine n'avait mis à sa parure tant +d'élégance et de bon goût. Elle devait être bien heureuse en ce moment +de se sentir en France, elle qui avait si souvent rêvé de votre pays et +des merveilles exagérées que l'on en raconte; mais, j'en suis sûr, ce +n'est pas là seulement, c'est dans vos grandes réunions, dans un bal à +la cour, ou à l'Hôtel-de-Ville, dans une loge d'Opéra, au balcon des +Tuileries, en présence de votre population si vive, si facile à +enthousiasmer, qu'elle eût voulu briller de tout l'éclat dont +l'environnent sa jeunesse et le prestige de son rang.</p> + +<p>Vous savez, combien me laissent froid les manifestations les plus +bruyantes, les plus chaleureuses. J'ai été ému en voyant vos ouvriers +combattant dans les rues de Paris le 28 juillet 1830; mais le lendemain, +quand la victoire était assurée; quand, autour de moi, on chantait <i>la +Marseillaise</i>, et quand on criait à tue-tête <i>vive la Charte!</i> tout cet +enthousiasme m'attristait plutôt qu'il ne m'émouvait; et je disais à un +des jeunes hommes qui depuis lors sont devenus vos hommes d'État: «La +civilisation vient de faire un pas, on s'imagine qu'elle a atteint le +but; à demain les désenchantements!» Et on raillait impitoyablement ce +que vous appelez mon flegme britannique.....</p> + +<p>Je ne vous ai pas dit avec quel acharnement on s'est disputé les places +dans les voitures, dans les hôtelleries, dans les auberges. Ce que je +vous ai dit de mon honnête aubergiste, transformé en officier de garde +nationale, peut vous donner une idée de l'encombrement qui règne dans +tous les environs du Tréport, et de la voracité des indigènes. Sans +doute il n'y a pas foule par rapport à un jour de fête aux +Champs-Elysées et aux boulevards, mais il y a foule, et foule immense +par rapport à l'exiguïté des habitations.</p> + +<p>Après que la reine eut quitté le Tréport, je me rendis à Eu, on j'avais +trouvé la veille une mansarde que je partageais avec six de mes +compatriotes. J'allais reprendre une petite valise qui, avec mon +portefeuille de dessins, forme tout mon bagage, et me disposais à +retourner au Tréport, bien sûr que W. B., le même qui m'a raconté la +première entrevue, et l'embarras de la reine, et ses paroles à M. Guizot +à bord du yacht royal, me donnerait l'hospitalité. Vous ne vous figurez +pas quelle affreuse disette de logements et de vivres! J'ai vu des +jeunes gens qui attendaient depuis trois heures leur tour de souper, et +ce tour n'était pas près d'arriver; et ce souper, Dieu sait de quoi il +devait se composer. Pendant que les uns maugréaient en attendant, +d'autres sortaient de l'auberge en se plaignant d'avoir payé 15 fr. un +poulet sur lequel on avait déjà dîné une fois. C'est dans ces +circonstance que le Français est admirable de verve, d'esprit, de bonne +humeur, de jovialité. Je voyais quelques-uns de mes compatriotes qui +attendaient aussi; mais ils étaient sérieux, secs, muets, impassibles, +tandis qu'autour d'eux brillaient, comme des étincelles, toutes ces +milles facettes de l'esprit français. Que de plaisanteries plus ou moins +mauvaises j'ai entendues ce soir-là! Vous savez que la maison du roi, +cédant sa place à ses hôtes, avait retenu presque tous les logements +habitables de la ville. «Pourquoi ne nous mettez-vous pas ici? disaient +des étudiants en vacance au garçon de l'hôtellerie.--c'est retenu pour +les gens du roi.--Et ici?--Retenu pour les gens du roi.» Er là, et +partout, et toujours c'était la même réponse. «Ne vois-tu pas, dit l'un +des jeunes gens, qu'ici tout est à eux, puisque tu y es toi-même.--A Eu, +parfait!--Et heureusement que c'est à cause d'elle; si c'était pour un +roi, Dieu garde! je sifflerais comme un sansonnet.»</p> + +<p>Je ne puis vous dire combien de fois j'ai retrouvé ce sentiment dans la +foule où je me suis trouvé. Il est difficile de prévoir quel accueil le +peuple de Paris eût fait à un roi d'Angleterre; mais la reine y eut été +reçue au moins avec convenance et urbanité.</p> + +<p>J arrivai à bord un peu tard; les officiers s'entretenaient de la +réception faite à la reine, et en étaient fort contents. Là, du moins, +je trouvai bon souper, bon gîte, et c'était beaucoup déjà.</p> + +<p>Le lendemain, j'étais à terre de bonne heure avec mes crayons, et je +vous envoie quelques-uns de mes croquis.</p> + +<p>Vous ne vous attendez, pas à ce que je vous répète le détails que les +journaux ont reproduits sous tant de formes. Pendant ces quatre jours, +ce furent des promenades, des concerts, quelques spectacles, mais point +de fête officielle, point de divertissements populaires. La réception a +été surtout intime plus que bruyante. Le dimanche, la reine entendit le +service divin dans un oratoire disposé pour elle auprès de ses +appartements. Un <i>Te Deum</i> fut chanté, dans l'église cathédrale d'Eu +avec accompagnement de vingt-un coups de canon; je n'ai pas bien compris +le sens de cette cérémonie religieuse; c'était trop ou trop peu.</p> + +<p>Les chaudes et longues heures de l'après-midi ont été généralement +consacrées à des promenades dans le parc, et dont le but était tantôt la +ferme du roi, tantôt le plateau du mont d'Orléans, ou le rendez-vous de +chasse de Sainte-Catherine; toujours les sites les plus ravissants. La +foule des curieux s'y portait, comme vous pensez bien, et les méchantes +places des plus méchants coucous se vendaient à des prix déraisonnables. +Dans ces fêtes, vraies fêtes de famille, l'étiquette perdait ses droits, +on riait de bon coeur, et la reine surtout a plus d'une fois montré ses +blanches dents quand Louis-Philippe lui racontait tout bas quelque +amusante chronique.</p> + +<p>Le lundi soir, il y eut dans une galerie du château, dite galerie des +Guises, un concert dont la direction, confiée à Auber, et l'exécution +ont été sans reproches. Les choeurs d'Armide surtout ont excité une +émotion générale, et, n'y eût-il d'autre mérite que la composition du +concert, le choix des parties, qu'il faudrait encore en féliciter Auber. +Mais la reine, qui s'y connaît, a été très-satisfaite et a témoigné +plusieurs fois le plaisir qu'elle éprouvait.</p> + +<p>Le soir de ce jour, en rentrant à bord, je vis trois vaisseaux anglais +en panne devant la rade. L'amiral sir Ch. Rowley était descendu à terre +sur l'invitation du roi, et devait, le lendemain, rentrer à bord et +repartir.</p> + +<p>W. B. me raconta une fête qui avait eu lieu en rade. Les commandants des +bateaux à vapeur français avaient réuni dans un grand banquet, à bord du +<i>Pluton</i>, les officiers de la marine anglaise; ils avaient bu et bien bu +à la gloire et à la prospérité des deux pays, à leur union, à tous ces +beaux rêves enfin que les gouvernements semblent chacun de leur côté +prendre à tâche de réaliser..........</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>Canot de la reine d'Angleterre.</b></p> + +<p>Le 6, pendant que le prince Albert le due d'Aumale se baignaient au +Tréport, l'amiral de Joinville visitait <i>le Cyclopus</i> et quelques autres +bateaux de l'escadre anglaise. J'ai fait un croquis du beau yacht +<i>Victoria-and-Albert</i> et du canot de la reine, mais, sans la couleur, +tout cela n'est qu'un squelette. Le soir, à quatre heures, sous les +beaux arbres de la forêt, par un temps admirable, la cour faisait un +repas champêtre, et, rentrée au château, elle riait aux larmes des +bêtises d'Arnal dans <i>l'Humoriste</i>. Le choix du spectacle fait peu +d'honneur au goût de mes compatriotes, je l'avoue; car je suppose que le +roi a fait tout ce qu'il savait bien devoir leur être agréable. S'ils +eussent goûté votre inimitable Molière, Louis-Philippe leur en aurait +servi comme il leur a servi du <i>porter</i> et nos meilleurs fromages +anglais. Tant pis pour eux, ma foi! J'estime fort Arnal, mais j'aime +mieux le <i>Misanthrope</i> ou même <i>Sganarelle</i>.</p> + +<p>Ce soir-là, je débarquai avec mon léger bagage, la reine devant partir +le lendemain; mais, grâce à W. B., je trouvai place dans une des +baraques de M. Packham.</p> + +<p>Le 7, le cortège royal se rendit dés le matin du château à Tréport, dans +le même ordre où il y était venu le samedi soir. L'artillerie, les +fanfares, les musiques, les vivat, retentissaient de toutes parts.</p> + +<p>Toute la famille royale conduisit la reine à bord du yacht, dont elle +fit elle-même les honneurs. Je fus assez, surpris de voir le prince +Albert décoré du grand cordon de la Légion-d'honneur. J'appris d'un +aide-de-camp que le roi lui avait fait, la veille, cette gracieuseté; +quant à la reine, Louis-Philippe l'avait priée d'agréer deux magnifiques +tapisseries des Gobelins, merveilleuses peintures dont notre industrie +est fière à juste titre.</p> + +<p>Le prince de Joinville, celui de tous les membres de la famille royale +avec qui la reine semble liée d'une amitié plus intime, raccompagne à +bord du yacht jusqu'à Brighton. Trois bateaux à vapeur français se sont +joints à la flottille anglaise, et naviguent de conserve avec elle.</p> + +<p>Aujourd'hui tous ces lieux si retentissants, si animés naguère, sont +rendus à leur solitude habituelle. Les gens du château se partagent les +25,000 francs de gratification que la reine leur a laissés; les pauvres +qui ont vécu je ne sais comment, pendant qu'un morceau de pain se +vendait au poids de l'or, se réjouissent de la mince libéralité du +prince Albert, qui leur a laissé 3,000 francs. Ceux qui, comme M. +Vatour, par exemple, ont reçu, pour prix de quelque léger service, +bagues, tabatières, bijoux en brillants, montrent à leurs amis ces +marques de munificence. Hier il n'était bruit que de cette visite; +aujourd'hui on en parle moins; demain on n'en parlera plus. Eh! Dieu +veuille qu'un jour, d'un côté ou de l'autre du détroit, pessimistes +anglais ou alarmistes français n'aient pas quelque occasion inattendue de +s'écrier: «Ah! nous l'avions bien dit!»............</p> + +<p>(Nous donnerons dans le prochain numéro d'autres dessins et quelques +détails qui n'ont pu trouver place dans celui-ci,)</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p> + +<h2>Petits Poèmes du Nord.</h2> + +<h4>LA PENSÉE.</h4> + +<p>Quelquefois la pensée dort tandis que la parole, dont elle est l'amie ou +le guide inséparable, se hasarde imprudemment, et s'avance seule: sa +démarche parait d'abord assurée, parce que, habituée à se soutenir sur +sa compagne, elle peut ainsi faire quelques pas sans elle; mais bientôt +elle chancelle, et tombe étourdie; alors la pensée se réveille, elle +court après la parole, la rejoint, la relève, la raffermit, la soutient, +puis elle voltige autour d'elle, la devance, et lui dit avec un doux +sourire: Ma soeur, me voici.</p> + +<h4>LE JOUR DE NAISSANCE.</h4> + +<p>Hélas! est-ce donc un jour de fête que celui qui voit finir une année, +et le Temps ravir à l'homme une part de son avenir? Oh non, ne célébrez +pas cette journée, elle est trop triste; ou bien il faudrait le faire +avec des pleurs et des habits de deuil.</p> + +<p>Hier, j'étais plus jeune, et je voyais avec douleur arriver ce moment, +cette transition singulière qui me donne un autre âge, et me fait faire +ce grand pas d'une année vers la mort, vers cet autre moment on l'on +tombe du temps passé dans l'éternité.</p> + +<p>Et je me croyais si jeune encore, il y a peu de jours: j'étais si +insouciant de la vie, de mes pensées et de mon avenir; et, aujourd'hui, +dans ce jour de fête, je vois qu'elle s'éloigne, la jeunesse, qu'elle +emporte ce temps qui n'est plus, et ne me laisse que l'avenir incertain.</p> + +<p>Dans ce jour de fête, j'appelle à moi ma pensée, et lui dis: Vole auprès +des souvenirs de ma jeunesse, ramène-les moi; mais je les revois sans +plaisir, car ma pensée revient triste, et ses ailes ne sont chargées que +de chagrins.</p> + +<p>Comme l'abeille, lorsqu'elle sort de sa niche avec le soleil, elle va au +loin baiser les fleurs; mais l'ouragan terrible accourt, la pluie et le +sable tombent et s'élèvent, tournent autour d'elle, enveloppent les sucs +recueillis, et les empoisonnent d'un mélange impur; et la pauvrette +revient attristée dans son palais de cire.</p> + +<p>Hélas! ce jour de fête m'apporte une mélancolie qui me tue; je ne sais +pourquoi je voudrais une horrible rencontre dans cette journée; il +serait étrange que le jour de ma naissance fût celui de ma mort: cela +accourcirait ma vie, mes pensées et aussi mon épitaphe.</p> + +<p>On y lirait: Il est né et mort le 11 de mai: c'est un beau mois pour +naître et pour mourir, diraient-ils en y jetant les yeux. Mais ce mois +est souvent triste comme la pensée: et, aujourd'hui, il fête mon +anniversaire avec un vent glacé, un ciel obscur et des nuages de plomb +qui ne laissent pas voir le soleil.</p> + +<h4>UN SIÈCLE.</h4> + +<p>Dieu détache un siècle du trésor infini de l'éternité, et il le jette au +monde pour que le monde ait le Temps.</p> + +<p>Le siècle, ainsi échappé des mains de Jehovah, marche pendant cent +années dans l'univers, et quand il a terminé sa course, il va se réunir +à ses frères qui ne sont plus.</p> + +<p>Un autre le suit, qui le remplace, qui vit aussi de cette vie égale et +mesurée, et il court aussi s'abîmer dans le passé.</p> + +<p>Chacun emporte avec soi ou les trésors d'une grande gloire, ou le poids +d'un oubli profond.</p> + +<p>Celui-là est le siècle de Charlemagne, cet autre celui de Napoléon, +d'autres sont des siècles d'ignorance et de misère.</p> + +<p>Quand ils ont ainsi vécu, ils se réunissent tous dans un antique palais, +et, se tenant par la main, ils forment une longue chaîne, et ils +dansent.</p> + +<p>Quelquefois ces fantômes centenaires s'assoient autour d'un foyer, comme +de graves vieillards, et ils se racontent leur vie.</p> + +<h4>LA COMÈTE.</h4> + +<p>Regardez-la marcher dans ses écarts, cette comète insensée, qui ne vit +pas dans les limites que mesure au monde le doigt de Dieu.</p> + +<p>On dirait une folle qui traverse les champs loin des routes, qui, les +cheveux épars, court sans but et sans pensée, pousse des cris, et laisse +flotter derrière elle ses vêtements.</p> + +<p>Ainsi cette planète vagabonde vole brûlante dans l'espace; sa chevelure +enflammée se développe derrière elle... mais elle est terrible dans ses +pas irréguliers.</p> + +<p>Les autres globes la voient approcher avec effroi, et voudraient reculer +devant elle, mais la règle les retient. Elle passe dédaigneuse auprès +d'eux, et ne les touche point... Ils respirent quand elle n'est plus là.</p> + +<p>Ou bien, aveugle et furieuse, elle court d'une ligne droite sur un +monde; elle le brise en mille éclats, qui rejaillissent dans l'espace, +et forment peut-être de nouveaux globes, qui se façonnent au milieu de +leurs atmosphères nouvelles.</p> + +<p>Ou bien, elle les brûle, elle les entraîne dans ses cheveux de feu; ils +s'y mêlent et ne peuvent plus s'en dégager; et les êtres des différents +mondes les cherchent dans les cieux et ne les y trouvent plus.</p> + +<p>Et quelquefois encore, par un autre caprice, elle recommence avec une +bizarre régularité cette immense ellipse qu'elle avait décrite; oubliée +pendant des siècles, elle reparaît et sème de nouvelles terreurs.</p> + +<p>Et cependant elle traîne peut-être avec elle des myriades d'êtres +inconnus qui l'habitent et vivent sur elle, qui pleurent sans cesse ses +écarts, volent éperdus avec elle, et sillonnent sans cesse l'étendue.</p> + +<p>Enfin, Dieu parle! ce globe rebelle à ses volontés l'importune, il ne +trouve plus grâce devant lui; Dieu lui assigne aussi une place dans ses +desseins, et l'enchaîne dans le grand ordre; ou bien, pour la punir, il +la brise, l'efface, et elle disparaît.</p> + +<p>(<i>La suite à un autre numéro.</i>)</p> +<br><br> + +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.--<br>Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br> + +<h4>CHAPITRE VII</h4> + +<h3>LA NOYÉE.</h3> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/29-01.png"></span><span class="sc">n</span> matin, la sentinelle avancée de la forteresse de Lecco +rapporta à Ramengo que la veille au soir un inconnu s'était approché de +la citadelle, et avait lancé une flèche sur le balcon de Rosalia, qui +l'avait ramassée.</p> + +<p>Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuadé que cet +inconnu était Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia. +L'idée lui vint que cela pouvait l'aider à se défaire de ce jeune +seigneur, et à causer une effroyable douleur à la maison des Pusterla +par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien +de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose +arrivait de nouveau, ils eussent à tirer sur le téméraire inconnu, à le +tuer et à se taire.</p> + +<p>Le soir du même jour, l'homme revint près de la forteresse. Rosalia, qui +se tenait à son balcon, ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta de +toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il +la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un +trait d'arbalète l'étendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent +aussitôt sur lui et trouvèrent qui; ce n'était qu'un valet inconnu. +Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait être. Ils +revinrent avec la pierre à laquelle un billet était lié. Ramengo +attendait dans ce cruel tourment qu'éprouvent les trompeurs lorsqu'ils +se voient trompés. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit +la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement +d'un loup qui avise sa proie. Il congédia les soldats et ouvrit le +billet. Il ne portait point d'adresse, mais il était de la main de +Rosalia, et, les membres agités par un frémissement convulsif, il lui +ces mois:</p> + +<p>«Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait éprouver ta lettre! +Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer à de nouveaux périls? Te +presser encore une fois sur mon coeur, était une consolation que j'osais +à peine espérer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant +après-demain il sortira à la nuit tombante pour visiter les postes sur +le lac; dès qu'il sera parti, j'étendrai une blanche toile sur le +balcon, et lu viendras à la poterne que tu connais, que de choses je te +dirai! Le sais-tu? mon sein est fécond. Puisse te ressembler l'enfant +qui naîtra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte à la seule pensée +d'embrasser bientôt mon bien-aimé!»</p> + +<p>Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture +jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il +n'y avait de doutes qu'à l'égard de son complice. Ses vagues soupçons +étaient désormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti à +prendre, celui de la vengeance.</p> + +<p>La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitôt sur +l'infortunée. L'égorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles +l'enfant à peine forme et le broyer sous ses pieds, étaient des pensées +qui souriaient à son délire. Déjà il allait les réaliser, déjà il +entrait chez Rosalia épouvantée, prêt à porter sur elle une main +barbare, lorsqu'une réflexion subite lui cria que le châtiment serait +trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombât +aussi dans le même piège. Et il se repentait d'avoir déchiré le billet; +il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais +l'envoyer à qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas égorgé +le vil instrument, j'aurais bien su, à force de tourments, en le +torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de +l'infâme. J'ai trop précipité ma vengeance; mais maintenant, maintenant +je l'ai méritée, elle sera longue, impitoyable; tremblez, scélérats!</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/29-02.png"></p> + +<p>Il roulait ainsi de sombres pensées devant Rosalia, qui s'efforçait en +vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin +pour lui dire que le lendemain il sortirait à la tombée de la nuit. Il +espérait que l'amant, n'ayant pas reçu de réponse, n'en viendrait pas +moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse +persévérante qu'elle opposait à ses mauvais traitements. Les baisers de +sa femme brûlaient Ramengo, comme la pierre infernale brûle une plaie +vive; mais, voulant opposer ruse à ruse, tromperie à tromperie, il +essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirèrent dans sa bouche; +de la presser sur son coeur, mais au moment même où il l'attirait vers +lui, il ne put s'empêcher de la repousser par un brusque mouvement de +haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habituée qu'elle fût +aux duretés de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son âme. Le +lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant +vers la rive, il débarqua. Il se plaça dans un lieu d'où il pouvait voir +la citadelle sans être, aperçu. Bientôt ses yeux sont frappés du voile +blanc étendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et +redouble; son coeur, gonflé de rage, semblait s'élancer de sa poitrine, +et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa +retraite, il blasphémait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'épaissit, +il s'approcha davantage, et s'appuya à deux arbres voisins entre +lesquels il passait la tête, pareil à la hyène qui guette la gazelle, +fixant ses regards tantôt sur la route, tantôt sur la poterne et le +balcon.</p> + +<p>Il vit bientôt apparaître Rosalia vêtue d'une blanche robe de lin. Ses +yeux, se portèrent sur le penchant de la colline, et, à la lueur +incertaine du crépuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu. +Trompée dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle +s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant +son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquiète mais douce +attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les étoiles; +d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et +mélancolique, dont le son s'éteignait avec un doux murmure au milieu du +pathétique silence de la nuit, se mêlant au lointain clapotement de +l'onde qui venait baiser les rivages du lac.</p> + +<p>Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompée, Ramengo ne s'en +tint pas là. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible +espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pensée, mais +toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa +vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la médita, la +créa au gré de ses rêves, la poussa à ses derniers raffinements autant +qu'il le fallait pour saturer son âme altérée de sang et de supplices. +L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir à la +vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser naître: pour lui faire +subir sa part du châtiment, et augmenter pour la mère les douleurs de la +peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prévoyait moins. Cependant il +dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de +leur mariage, redoublant même de courtoisie pour cacher la trahison +qu'il méditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrêtait sur +elle un oeil si glacé, d'une limpidité tellement sinistre, que Rosalia, +épouvantée, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai: +«Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi?» Il ne répondait +rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme était prise d'un frisson +involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur +son poignard, et, comme contraint par une force irrésistible, la +repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia +comprenait qu'une grave tempête s'agitait dans l'âme de son mari. Elle +souffrait, se taisait, et n'était pas plus avare de ses caresses. Elle +puisait des consolations dans ces joies secrètes de la femme qui sent +vivre en elle-même autre être, uni à elle et cependant différent, vivant +de la même vie, ému par des sentiments communs, aimé comme soi-même, +aimable comme autrui. Elle était saisie d'une vive allégresse en voyant +approcher l'heure où elle donnerait le jour à un enfant, gage de leur +amour, et qui l'accroîtrait encore par les soins que ses parents lui +donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les espérances +qui dansent autour du berceau du premier né.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/29-03.png"></p> + +<p>Bientôt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier +baiser, oublié les douleurs de l'enfantement: «Qu'on porte, dit-elle, +cet enfant à son père.»</p> + +<p>On lui porta en effet cette créature, si frêle que, sous l'impression de +l'air et des objets extérieurs, elle vagissait et agitait ses petits +membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un père. +Mais les yeux de Ramengo s'enflammèrent d'une plus sombre fureur, un +rire sinistre contracta ses lèvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de +l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible créature. +La femme à qui l'enfant avait été confié, se précipita au devant du coup +qui le menaçait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme +n'entamât sa poitrine et n'y laissât l'empreinte d'une main criminelle-. +A la vue du sang qui s'échappait, et aux cris de douleur poussés par le +fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit +en proférant mille blasphèmes.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/29-04.png"></p> + +<p>Quel coup cette nouvelle porta à la tendre Rosalia! Au sein de la lièvre +de l'enfantement, et dans cet état où toute émotion peut devenir +mortelle, elle fut près de succomber; mais la blessure de l'enfant était +légère et se guérit facilement; des mercenaires lui prodiguèrent ces +soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint à la douceur et +au repentir. Ce repentir n'était point excité par son crime; il se +reprochait seulement d'avoir laissé échapper son secret dans le +transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents, +des chagrins profonds et concentrés, l'excès subit de sa furie et de son +égarement; et, devenant assidu auprès du lit de sa femme, il eut pour +elle des paroles d'affection.</p> + +<p>Cette tendresse fut pour elle le meilleur remède et le réparateur le +plus puissant; elle tendit sa main pâle et tremblante à son époux, qui +la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu à son +sein: «Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras. +Quel visage d'albâtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les +yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes +bras, et lui donne un baiser.» Et elle le lui présentait. Malgré ses +agitations intérieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha +ses lèvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant. +Sa mère lui prodiguait une furie de baisers; plongée dans une extase +d'amour, de béatitude, jouissant du bonheur d'être épouse et mère, aimée +et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser +son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le +couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, folâtrait +avec lui, heureuse d'épancher sur ce fruit de son sein cette plénitude +de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari.</p> + +<p>Mais ces scènes étaient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo, +et chaque jour grandissaient dans son âme ses sinistres projets de +vengeance.</p> + +<p>Rosalia était guérie depuis peu de temps. C'était le soir d'un beau jour +de mai: le temps était magnifique, le ciel paisible, et la naissante +chaleur prêtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo +dit à sa femme: «Vois quelle belle soirée! si nous sortions un peu aux +environs de la citadelle, il me semble que ta santé s'en trouverait +mieux?</p> + +<p>--Volontiers,» s'écria Rosalia dans sa joie, heureuse de recevoir une +preuve d'affection de son mari, parce qu'elle sentait qu'elle l'en +aimerait davantage.</p> + +<p>«Et l'enfant? ajoutait-elle; je vais le coucher, n'est-ce pas? Attends +seulement que je l'aie endormi.</p> + +<p>--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas? répondit Ramengo; est-ce que tu +t'ennuies déjà de le porter?</p> + +<p>--M'ennuyer! s'écria-t-elle avec un indéfinissable accent de tendresse; +oh! tu ne sais pas combien est agréable à une mère le poids de son +enfant! Ne l'ai-je pas porté plus longtemps dans mon sein?»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/29-05.png"></p> + +<p>En parlant ainsi, elle enveloppait son fils dans ses langes, et +s'avançait aux côtés de son mari. Ils sortirent de la citadelle et, +descendant le versant de la colline, ils arrivèrent au bord du lac. +C'était la première fois, depuis ses souffrances, qu'elle revoyait la +sérénité de l'air libre, la lac, les monts, et elle s'enivrait d'une +douce joie. Comme le prisonnier qui sort du cachot, elle sentait sa +poitrine se dilater en respirant le souffle pur et vital de la brise. Le +lac, bien que la fonte des neiges et la saison pluvieuse l'eussent +extraordinairement accru, jetait tranquillement ses flots sur le sable +de ses rives. Ils s'assirent auprès, sur un parapet à hauteur d'appui, +et laissent courir leurs regards sur cette plaine liquide, qu'aucune +barque ne sillonnait, parce qu'une des premières mesures contre la +guerre qu'on redoutait, avait été de les couler toutes à fond. Rosalia +regardait tantôt la Resegone, dont les cimes crénelées laissaient +s'échapper les derniers rayons du soleil, tantôt l'ouverture du vallon +de: Valmadrera, où la lumière semblait, avant de disparaître, +rassembler toute sa force, comme le sang au coeur d'un mourant; et elle +caressait son nourrisson et lui parlant comme s'il eût pu comprendre et +lui répondre: «Ouvre les yeux, mon amour, ouvre-les à ce magnifique +spectacle; vois ces monts: un jour tu les connaîtras; sur leurs flancs, +jusque sur leurs sommets, tu poursuivras les jeunes chevreaux aussi +légers qu'eux, et jouissant de l'air pur, du riant soleil et de la +liberté! Et ce lac, vois-le! il renferme dans ses ondes un autre enfant +beau comme toi. Un jour viendra où il te portera véritablement dans ses +flancs, lorsque tes bras le sillonneront à la nage, ou que ta barque +ouvrira ses flots.</p> + + + +<p>«Et pourquoi, interrompit Ramengo, pourquoi n'irions-nous pas nous-mêmes +en bateau?</p> + +<p>--Oh! oui, s'écria-t-elle, pourvu que tu ne redoutes pas la fatigue de +ramer.</p> + +<p>--Au contraire, c'est pour moi un délassement, un salutaire exercice.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/29-06.png"></p> + +<p>En deux sauts, il fut à un petit môle où on gardait sous clef deux +petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on eût +laissées sur toute la rivière. Il mit les rames à l'eau, et prit +Rosalia, qui s'assit à la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo +frappait l'eau de ses rames. Ils côtoyèrent ainsi le rivage sur lequel +est situé le bourg de Lecco. Ils passèrent sous le pont qu'Azone avait +fait élever il y avait peu d'années, et, poursuivant leur route du côté +de Pescale et de Pescanerico, ils arrivèrent à un endroit où l'eau +s'étend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes +environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un +ciel sans nuages, et, du milieu du lac où ils naviguaient, à peine +pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares +chaumières, ils voyaient s'exhaler la fumé du feu auquel les pauvres +gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption +de la pêche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de +son coeur. Inondée d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lèvres la +sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout à coup, Ramengo, +d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'ébranle, de manière à +l'entr'ouvrir, à faire bondir la mère et à réveiller l'enfant en +sursaut; puis il s'écrie; «Infâme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher +les criminelles! tu t'es trompée: je sais tout. L'heure du châtiment est +venue. Scélérate! tu vas mourir!»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/29-07.png"></p> + +<p>Épouvantée, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, pâle, et d'une +main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle étend l'autre +vers son bourreau par un mouvement d'instinctive défense. La malheureuse +voulait répondre, interroger, supplier; mais le lâche Ramengo ne lui en +laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'élança +lui-même à la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du désespoir, et se +couvrit les yeux en voyant son mari se précipiter hors de la barque: +mais bientôt, à la faible lueur un crépuscule, elle put le voir nager et +gagner le rivage.</p> + +<p>Délivrée de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle +retomba dans un étonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle +était en proie à un songe affreux. Dès qu'elle revint un peu à +elle-même, l'horreur de sa situation se présenta tout entière à sa +pensée: seule, sur un lac gonflé par la fonte des neiges, dans une +faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un +enfant dont la vie lui était plus chère que sa propre vie! Elle éclata +en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de +la petite créature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un +passage, tirèrent un peu Rosalia de sa léthargique douleur. Dans sa +criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et +l'eau pénétrait lentement par les fissures qui s'étaient ouvertes. +L'infortunée fixa les regards sur le fond de la barque et parut se +consoler: «Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau +remplira cette nacelle; elle s'abîmera, je m'abîmerai avec elle... et je +serai délivrée de cet enfer.--Mais mon enfant?»</p> + +<p>A cette pensée, elle frissonna. Alors, aussi prompte à chercher des +moyens de salut qu'elle avait d'abord été ardente dans son désespoir à +désirer la mort, elle arrache avec furie de sa tête, de sa poitrine, les +voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour étouper les fissures. +Attentive, elle tend ses regards, elle prête l'oreille pour s'assurer si +l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut +qu'elle ne pouvait plus pénétrer, elle se consola, reprit son enfant +dans ses bras, et s'assit, regardant tout à tour son fils, le rivage et +le ciel. L'enfant était endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse +comme l'égoïste devant les misères de ses frères; le ciel était limpide +et beau, comme il est toujours à la fin de mai dans ces riantes contrées +de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrière les monts +de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au +milieu de mille scintillantes étoiles.</p> + +<p>Combien de soirées aussi belles que celle-là Rosalia avait passées dans +l'aimable et joyeuse société de ses compagnes, près de ses parents, +insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rêves heureux! +Et, depuis son mariage, combien de fois, à cette heure, elle s'était +arrêtée, sur la plate-forme de la citadelle, à écouter les mélodies +mélancoliques du rossignol, à embrasser de ses regards la rive du fleuve +ou le versant de la colline pour y découvrir le retour de son époux! Et +maintenant!... la pensée de son mari lui rappelait les plus minutieux +souvenirs du passé: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas +voir on interpréter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui +révélaient toute une misérable trame de haine continue, de vengeance +méditée; elle, était condamnée pour un crime dont elle ne se +reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul +mot; condamnée à souffrir une nuit entière, sur cette onde déserte, le +désespoir et la peur!» Personne ne viendra donc me secourir? personne! A +cette heure, Ramengo est rentré dans la citadelle; il revoit les lieux +qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne +n'accourt à sa rencontre pour fêter son retour. Il revoit la couche +nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa +femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous +avoir infligé cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous +sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupçons! comme, avec un +redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera +encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une +lumière s'avance vers nous, ce ne peut être que sa barque.»</p> + +<p>La lumière s'avançait lente, égale, mais pâle et bleuâtre; elle toucha +la barque de Rosalia.... C'était un feu follet, qui, poursuivant sa +route, s'évanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait poussé le cri +désespéré du naufragé qui implore du secours, les battements de son +coeur avaient mesuré l'éloignement de la flamme et sa marche lente; +lorsque cette espérance lui échappa encore, elle fondit en pleurs.</p> + +<p>Elle plaça son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et +commença avec ses mains à imiter le mouvement des rames pour essayer de +s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi à faire mouvoir la nacelle, +mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-même, sans +le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatiguée, épuisée, +désespérée et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses +genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommença à +pleurer, à rêver encore. Aux approches du matin, une brise aiguë et +roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents. +D'épais nuages s'étaient condensés autour des crêtes de la Grigna et du +Leguone, et, chassés çà et là par les vents, ils s'avançaient comme des +troupes ennemies, et répandaient des ténèbres sur tout le ciel; les +éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans +l'espace; la pluie commença à tomber avec une fureur inouïe, et bientôt +une redoutable tempête s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du côté +de Lecco, dont chaque instant l'éloignait davantage; en vain ses yeux, à +la sinistre lueur des éclairs, s'efforçaient d'apercevoir quelque +secours: elle n'en vit point paraître, et n'en espéra plus. Alors se +présenta à son esprit consterné la possibilité, puis la certitude d'un +malheur plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. L'aube, son espérance, +commença à ne plus lui paraître la fin, mais un accroissement de ses +maux.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/29-08.png"></p> + +<p>L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent épanchée des +réservoirs du ciel. Où se réfugier? comment, parer à ce nouveau malheur? +La barque n'avait ni pavillon ni tente; déjà les roulements du tonnerre +et les éclats de la foudre avaient réveillé l'enfant, et les bras +maternels ne suffisaient pas à le protéger; elle se fit d'abord un abri +avec sa robe, qu'elle releva sur sa tête, et dont elle couvrit aussi son +nourrisson; mais la pluie incessante eut bientôt pénétré les habits qui +dégouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tête, et +s'arrachait les cheveux; privée de sentiment, elle ne voyait plus rien; +elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus élevée, +restait plus à sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains, +elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante +attitude, elle lui tendit le sein, à la manière dont les bêles sauvages +allaitent leurs petits.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/29-09.png"></p> + +<p>Situation terrible que celle où ils se trouvaient! A l'eau qui s'était +introduite la veille par les fissures, s'ajoutait celle qui tombait à +flots du ciel; ses genoux, ses jambes, en étaient trempés; mais elle +prenait patience et tolérait ses souffrances; mais l'eau montait +toujours par l'effet de son propre poids; elle atteignait le dernier +refuge de l'enfant, et l'infortunée ne savait comment l'arracher au +péril qui le menaçait; elle se découvrait la poitrine de ses vêtements, +et elle s'en servait pour éponger l'humidité de la barque; de ses mains +elle faisait une sorte de pelle, avec laquelle elle jetait l'eau au +dehors; mais, pour se livrer à ce travail si pénible et d'un si mince +résultat, il lui fallait laisser à découvert son fils, qui était en +danger de se noyer. Découragée, Rosalia reprit sa première position, +serra son enfant contre son sein, et recommença ses pleurs et ses +prières; cependant la pluie ne diminuait point de violence, et le vent +du nord chassait toujours la barque devant lui. De temps en temps elle +levait la tête, et, à travers ce déluge, elle voyait passer sur la rive +les chaumières et les plaines. Lorsqu'elle arriva au lieu où, à la +Rabbia après Olginate, le lac prend un cours plus rapide, elle sentit la +nacelle balancer et tourbillonner sur elle-même: elle se crut submergée, +embrassa son fils, recommanda son âme à Dieu, l'âme et la vie de la +faible créature qu'elle nourrissait.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/29-10.png"></p> + +<p>Cependant le courant rapide reprit la barque avec force, et, bondissant +sur la vague, elle descendit le fleuve de nouveau. Quelques cabanes de +pêcheurs, quelques moulins s'offraient aux regards de distance en +distance; çà et là un paysan, un bûcheron ou une lavandière, attentifs à +leurs travaux sur la plage, voyaient cette barque de loin, la +regardaient un moment, et quelqu'un d'entre eux s'écriait:</p> + +<p>«Quel singulier plaisir d'aller ainsi sur le fleuve, grossi comme il est +par l'orage!»</p> + +<p>Mais un autre ajoutait: «Ne voyez-vous pas qu'elle n'a ni rame ni timon? +c'est une barque qui se perd.</p> + +<p>--Une barque qui se perd! courons la secourir! Maudite soit la guerre +qui nous a enlevé nos bateaux!»</p> + +<p>Ils couraient sans savoir où, et criaient vers la barque; d'autres se +dirigeaient, en toute hâte vers les postes occupés par les sentinelles +et les vedettes mais, avant qu'ils les eussent atteints, l'onde +déchaînée avait emporté la nacelle; ils ne pouvaient plus que la +regarder dans le lointain, et s'écrier: «Les pauvres gens qui sont dans +cette barque! Que les âmes du purgatoire leur soient en aide!»</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/29-11.png"></p> + +<p>Toutefois, après diverses alternatives de périls qui eussent inspiré +plus d'une fois à Rosalia désespérée la pensée d'en finir d'un seul +coup, en se jetant elle-même aux eaux du fleuve, si l'espoir de sauver +son enfant ne l'eût retenue, l'Adda, s'étendant dans un lit plus large, +emporta la nacelle avec moins de fureur. La tempête, avait cessé, et, +par un de ces changements subits, ordinaires dans la saison, le ciel, se +dégageant de ses nuages, resplendissait maintenant des feux d'un brûlant +soleil. Dans le voisinage de Vaprio, le flot portait même insensiblement +la nacelle vers le rivage, et un rayon d'espérance brilla aux regards de +Rosalia; elle fut entraînée tout près d'un rocher, qui, creusé à sa base +par le battement de la vague, formait une sorte de grotte, d'où +pendaient les racines et les tortueux rameaux d'un figuier sauvage. +Rosalia parvint à saisir l'un de ces rameaux, et, l'étreignant avec tout +ce qui lui restait de force: «Grâces soient rendues au Seigneur! +s'écria-t-elle; mon fils est sauvé!»</p> + +<p>Elle respira. D'un oeil consolé elle regarda son fils, et il se fit sur +son visage un changement pareil à celui que la matinée avait vu dans +l'atmosphère. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile; +mais Rosalia, tenant l'arbre à deux mains, neutralisait l'effort du +flot. Elle se prit alors à regarder autour d'elle: le rocher sous lequel +elle était arrêtée était étroit et escarpé; de quelque côté qu'on +l'envisageât, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche +de l'Adda, la plaine s'étendait verdoyante et fleurie; de vigoureux +paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement à leur travail +champêtre; mais l'éloignement était si grand, si tumultueux le bruit du +fleuve, qu'elle ne pouvait espérer que ses cris arrivassent jusqu'à eux. +Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant +ses rayons sur la tête de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau +suppliée, comme si elle eût dû les éprouver tous dans cette journée. Et +les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperçut que sa +position avait changé, mais qu'elle ne s'était pas améliorée. Isolée en +cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se +tirer d'une position si affreuse. Peut-être le désespoir lui aurait-il +encore prêté assez de force pour se hisser de branche en branche, de +racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner +ne pouvait pas se présenter à sa pensée, et il ne fallait pas songer +qu'elle pût, en le portant à son cou, tenter cette périlleuse voie de +salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait étroitement le rameau +sauveur.</p> + +<p>Bientôt il se réveilla; il prit à crier, blessé dans ses membres +délicats par le contact des planches, pressé par la faim, brûlé par le +soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine +pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonçait un poignard dans le +coeur de la mère, et d'autant plus avant qu'elle s'était crue désormais +délivrée de tout péril et en sûreté. Comment l'apaiser? Quitter la +racine qui retenait le bateau, c'était courir de soi-même au devant des +angoisses du premier danger. «Peut-être, se disait-elle, y a-t-il un +village près d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hélas! si +on n'arrivait pas à temps!» Alors elle tremblait que le rameau ne se +brisât, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie +enserre sa dernière chance de salut. Des frissons et des sueurs +parcouraient tout son corps, lorsque étourdie par l'influence du soleil, +elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses +forces s'amoindrir, et s'énerver les jointures de ses doigts agités par +des pulsations convulsives.</p> + +<p>Enfin, elle restait dans la même position, et ne pouvait caresser son +fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et +en le berçant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que +la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter à la +patience, à se taire, à dormir: il ne fallait plus craindre; le secours +viendrait bientôt; il reverrait son père, son toit natal; enfin, elle +entonnait l'air accoutumé pour l'endormir: elle chantait sur le bord de +l'abîme, au sein de cette agonie!!</p> + +<p>Mais l'enfant n'écoutait point et ne cessait pas ses gémissements: ses +cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortunée. En vain elle +s'ingéniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et +les genoux, pendant que ses bras étaient suspendus aux racines du +figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et +de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et +éclata en une plainte désespérée qui formait, avec les cris plaintifs de +son enfant, l'harmonie désolante de la douleur. De temps en temps, +reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait: +elle l'écoutait répéter par l'écho, l'écho, insensible comme l'âme de +l'avare. Les oiseaux, abrités parmi les broussailles, en sortaient avec +bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne répondait: un +moment après, tout rentrait dans un profond silence, à peine interrompu +par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres, +faisaient chanceler la nacelle.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/29-12.png"></p> + +<p>Cependant le soleil descendait derrière l'horizon; la brûlante chaleur +qui s'était exhalée pendant les longues heures du jour faisait place à +cette agréable brise qui rafraîchit les soirées sur la rive des fleuves. +Déjà, sur la plage opposée, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment +d'envie! les laboureurs, s'arrachant à leurs travaux, cheminer vers +leurs paisibles chaumières; les bouviers ramener leurs troupeaux du +pâturage; la petite fille, la baguette à la main, chassant vers le +poulailler la troupe d'oisons. C'était l'heure du crépuscule, l'heure +des souvenirs pour qui a joui, souffert, aimé. Mais pour Rosalia, elle +n'était que le prélude de nouvelles souffrances. La nuit s'épaississait; +si la fortune ne lui avait envoyé personne pour la secourir pendant le +jour, que serait-ce quand les ténèbres seraient descendues sur la terre? +Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tête comme un bruit, +une agitation vague: «Oh! se dit-elle, si je pouvais réussir à me faire +entendre!» Elle poussa un cri, le répéta, crut avoir été entendue, parce +qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en +effet, se pencha sur le bord du rocher.</p> + +<p>«Qui est là-dessous? cria une voix.</p> + +<p>--Moi!... une infortunée!... Secours! secours! répondît la triste +Rosalia.</p> + +<p>--Mais comment êtes-vous là?» reprit la voix.</p> + +<p>Elle ne répondit rien que: «Secours! secours! Prenez mon enfant!»</p> + +<p>C'étaient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent +comprendre que c'était une femme en péril de la vie, ils avisèrent à la +secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher +empêchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais même de voir si +elle était dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un écueil. Aller chercher +un bateau jusqu'à Vaprio était un long voyage, d'autant plus long qu'il +aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps +d'être noyée.</p> + +<p>«Voulez-vous une corde? lui cria-t-on.</p> + +<p>--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant +se meurt!»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/29-13.png"></p> + +<p>Ils prirent donc en toute hâte une corde de chanvre qui, par un hasard, +se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant +parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia était placée, que +parce que les saillies du rocher éloignaient la corde de la barque, la +malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle osât +abandonner son rameau de figuier; elle criait; «A droite!.... A main +gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....»</p> + +<p>Enfin la corde vint raser les vêtements de Rosalia. Sûre désormais de +pouvoir la tenir, elle lâcha le rameau pour la saisir... Hélas! à peine +eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute +glissante s'échappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la +retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du +rocher les personnes qui avaient essayé de la sauver se la montrant +entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant +à l'aide. Elle s'écria: «Au secours!» et souleva vers eux son enfant. +Elle les émut de pitié, mais ils ne savaient plus comment la secourir. +Le fleuve l'avait déjà entraînée loin d'eux et l'emportait avec +impétuosité. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui +montra un vénérable prêtre, qui lui parut crier à haute voix la formule +de l'absolution des péchés pendant que sa main droite se levait pour la +bénir. Tous les assistants avaient plié les genoux, et récitaient pour +elle les prières des agonisants. Elle étendit son enfant sur l'escabeau +de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue.</p> + +<p>Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jeûne, la peine, la +douleur, l'espérance tant de fois née, tant de fois disparue, l'amour +maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le désespoir +prévalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus +rien. Puisse, dans ce moment suprême, sa pensée s'être unie à celle des +fidèles pieusement agenouillés sur le rivage, pour demander avec eux au +ciel le remède que la terre ne pouvait plus lui donner!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/29-14.png"></p> + +<br><br> + +<h2>Modes.</h2> + + + +<p class="rig"><img alt="" src="images/012a.png"><br> <b>Bracelets Victoria.</b></p> + +<p>L'industrie parisienne n'aurait point redouté la présence de la reine +d'Angleterre à Paris; on peut même soupçonner qu'elle l'espérait. Déjà +toute la ruche était en éveil: le génie de la mode inventait et +exécutait en même temps. Les uns préparaient de coquettes parures, les +autres des bijoux. Les coiffures Victoria se montraient aux étalages +rivalisant de grâce et de fraîcheur. Parmi ces apprêts, nous avons +remarqué des bracelets sur une; imitation de l'ordre du la Jarretière. +Le travail en est fin et la forme élégante. La reine Victoria, qui +portait au concert du château d'Eu le grand-cordon de l'ordre, aurait +sans doute approuvé la pensée qui a fait choisir ce modèle.</p> + +<p>Quelques toilettes ont été envoyées de Paris au Tréport. Nous citerons +une robe de moire rose, garnie de deux rangs de volants en point +d'Angleterre; une autre, forme tunique brodée en desseins de guipures; +puis des coiffures avec des barbes en dentelles mêlées de fleurs, de +petits turbans sans fond composés aussi d'une écharpe en dentelles avec +une seule rose (coiffures Péri), et un chapeau d'une forme, Montpensier, +orné d'une seule plume couchée de côté.</p> +<br><br> + +<h2>Moeurs algériennes.</h2> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br> + +<p>On s'imagine assez généralement que le calme imperturbable, le flegme +impassible, l'indifférence la plus profonde, forment le fond général du +caractère des Orientaux. Ce que nous avons vu des Turcs, dans les +relations très superficielles que notre monde occidental a eues avec +eux, nous a paru devoir naturellement être commun à toutes les races +musulmanes. C'est une erreur d'autant plus grande qu'elle est +très-répandue, et qu'elle tend à établir plus de différences, plus de +contrastes, plus d'oppositions qu'il n'en existe réellement entre les +Orientaux et nous.</p> + +<p>Il est vrai que le turc est d'une impassibilité majestueuse; c'est +l'homme plus ou moins juste qu'Horace avait rêvé. Le ciel peut +s'écrouler, il ne décroisera pas plus vile pour cela ses jambes +entrelacées, et il ne rejettera pas avec moins d'indolence et de volupté +la fumée de son <i>tchibouck</i>. Mais ce n'est pas seulement chez lui +l'effet du fatalisme, comme on l'a cru exclusivement jusqu'ici; il y a +aussi du parti pris, un genre, une mode nationale en quelque sorte dans +cette pose solennelle, dans cet air grave et sérieux. Bien que la race +turque soit parvenue à imprimer son cachet à toutes les populations +qu'elle à subjuguées, il est facile de reconnaître cependant que ce fait +n'est que le résultat d'une influence violente, mais momentanée: on +n'est pas toujours très-tenté de rire avec des gens qui sont constamment +sérieux, et qui ne connaissent pas d'autre moyen de répondre à une +plaisanterie qu'en vous faisant étrangler ou en vous coupant la tête. Il +n'est donc pas étonnant qu'avec de semblables conditions les Turcs soit +parvenus à donner une apparence très-grave à tous les peuples qu'ils +avaient conquis; mais il est curieux de remarquer avec quelle élasticité +merveilleuse de caractère, le génie particulier à chaque race se +redresse dans sa forme primitive à mesure que toute compression brutale +disparaît.</p> + +<p>Ainsi les Grecs n'ont pas perdu un iota de la verve, de la gaieté +populaires qui en fait une des nations les plus curieuses à observer de +près.</p> + +<p>Depuis que la France a pris possession de l'Algérie, les populations qui +furent si longtemps soumises au sabre turc ont repris leurs allures +naturelles; et à part quelques vieux Maures qui croiraient se +compromettre en se déridant, on peut remarquer combien de points de +contact, combien de rapports mystérieux existent entre le génie, le +caractère, les moeurs, l'esprit des deux races. Les Arabes sont +généralement très-gais; ils aiment le chant, les exercices gymnastiques, +les courses à cheval; ils sont impressionnables, ardents, passionnés, et +c'est dans leurs foudoucks, dans les bazars ou sous leurs tentes, qu'on +peut surtout juger de cette face presque française de leur caractère; +leurs conversations sont animées, bruyantes, spirituelles, et il faut +avoir assisté à ces réunions pour se faire une juste idée de ce que nous +voulons bien appeler la gravité orientale. Ils adorent le luxe, mais +c'est surtout pour leurs femmes et pour leurs chevaux qu'ils aiment à +prodiguer l'argent.</p> + +<p>Une femme européenne peut se mettre très-élégamment et très-proprement à +peu de frais. Nos tissus de toute espèce, notre bijouterie, sont +descendus à des prix si bas, que la toilette élégante et recherchée est +accessible à presque toutes les femmes. Chez les Orientaux, il n'en est +pas encore de même; les femmes n'y ont pas la prétention de se mettre +avec élégance, ni même, il faut bien le dire, avec propreté; mais la +richesse, les diamants, les broderies lourdes et sans goût, les +paillettes, les tissus de fil d'or, les colliers, les bracelets massifs, +voilà ce qui les séduit. Les Arabes enfouissent ainsi des sommes +considérables dans les coffrets de leurs femmes, et on a peine à +comprendre la passion des femmes arabes pour ces merveilles de leur +toilette, quand on les voit enveloppées de leur haïck, ne laissant +briller de tous ces mystérieux trésors que deux yeux noirs et ardents. +C'est que les femmes orientales, si elles n'ont pas des spectacles, des +promenades, des soirées où elles puissent faire parade de leur beauté et +de leurs richesses, ont du moins un lieu de réunion qui vaut tous les +nôtres, une fête qui les résume toutes: c'est le bain. Le bain maure, +voilà leur Longchamp, à elles; c'est là qu'elles se rencontrent, c'est +là que se font les causeries et les médisances, c'est là qu'elles +viennent déployer tout leur luxe, toutes leurs plus belles étoffes; +elles y arrivent, sinon parées, du moins chargées de tous leurs +vêtements précieux; des négresses les suivent portant des tapis, toute +leur garde-robe enfin, et c'est là qu'elles s'admirent; qu'elles se +dénigrent, qu'elles se jalousent, ni plus ni moins que les Européennes. +Voilà en quelque sorte les réunions publiques; mais elles se visitent +entre elles aussi, et c'est invariablement et toujours la toilette qui +fait le sujet des conversations. Dès qu'une femme musulmane reçoit une +visite, elle n'a rien de plus empressé que d'ouvrir ses bahuts, ses +coffres, ses tiroirs, et d'en tirer toutes ses parures. Elles ne +sauraient parler d'autre chose que de toilette, étrangères comme elles +le sont à toute vie extérieure, et ignorantes au delà de toute +expression. Elles ne savent ni lire ni écrire, et beaucoup même ne +connaissent aucun ouvrage d'aiguille. --Il est une cérémonie qui est +pour elles une occasion de parure qu'elles saisissent très-avidement, +c'est un mariage. On comprend, en effet, que ce doive être la une grande +et solennelle affaire, un événement de la plus haute importance pour des +femmes dont la vie est si monotone. Un mariage, dès qu'il est projeté, +les met en émoi; c'est un horizon nouveau dans leur existence, il les +absorbe, c'est le but vers lequel elles tendent de tous leurs désirs. +Assister à un mariage est une joie ineffable qui n'est connue, qui n'est +partagée peut-être avec le même enthousiasme que par les jeunes filles +de nos classes ouvrières: sous ce rapport, toutes les femmes orientales +sont des jeunes filles, ou peut-être encore est-ce trop dire, ce sont +des enfants.</p> + +<p>Mais il serait injuste de ne parler que de leur futilité ou de leur +ignorance. Elles sont généralement bonnes femmes, pleines de coeur et de +sensibilité. Les exemples d'adoption d'orphelins, sont très-fréquents. +Une Mauresque algérienne qui avait adopté un jeune garçon et une petite +fille fut pour ces deux enfants pleine de soins, d'affection et de +tendresse. La petite fille, nommée Aischa, le plus commun des noms +arabes, était d'une gentillesse, d'une vivacité adorables; leur mère +adoptive avait formé le projet de les unir un jour. Le mari partit pour +le pèlerinage de la Mecque, et le fils adoptif devint en quelque sorte +le chef de la maison qui lui avait été si hospitalière, le jeune homme +était d'un caractère jaloux, violent, emporté, et il tyrannisa sa mère et +sa soeur adoptives, au point de les empêcher de recevoir toute visite; +souvent même il leur défendit d'aller au bain: mieux eût valu sans doute +les priver de manger.</p> + +<p>Cette pauvre femme se désolait; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour +faire sortir de chez elle cet ingrat qui lui devait l'existence, mais +elle préféra supporter ses caprices, ses injustes défiances. Le mari ne +revint pas de son pèlerinage; il mourut en Égypte. La pauvre femme, +réduite à la misère, n'eut qu'à souffrir de plus en plus de la brutalité +de son fils d'adoption, qui lui-même tomba un jour dangereusement +malade. La mère vendit ses bijoux, ses vêtements pour soigner cet enfant +qu'elle aimait d'un amour de mère; elle alla jusqu'à mendier, et, brisée +de fatigues et de douleurs, elle se coucha un jour pour ne plus se +relever; sa dernière parole fut pour bénir ces deux enfants, qu'elle +allait quitter pour toujours, et sa dernière prière fut pour le bonheur +de sa pauvre Aischa.</p> + +<p>Ces exemples de résignation patiente et courageuses sont très-fréquentes +chez les femmes orientales.</p> + +<br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">Aucun homme dans le monde n'est grand comme Napoléon.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p> + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0029, 16 *** + +***** This file should be named 38576-h.htm or 38576-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/7/38576/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/38576-h/images/001.png b/38576-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7b4c7fa --- /dev/null +++ b/38576-h/images/001.png diff --git a/38576-h/images/001a.png b/38576-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e95b2bc --- /dev/null +++ b/38576-h/images/001a.png diff --git a/38576-h/images/001b.png b/38576-h/images/001b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3bec3ea --- /dev/null +++ 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