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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: January 15, 2012 [EBook #38576]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0029, 16 ***
+
+
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+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+
+
+L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843
+
+L'ILLUSTRATION
+
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+ Nº 29. Vol. II.-SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+pour l'Étranger. 10 20 40
+
+
+SOMMAIRE
+
+Inauguration de la Statue du roi René, à Angers: _Statue du roi René,
+par M. David (d'Angers)_: de la Statue de l'abbé de l'Épée, à
+Versailles: _Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud._--Courrier de
+Paris.--Ouverture de la Chasse. _Frontispice; le Départ pour la Chasse;
+le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable;
+Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le
+Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8
+dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc._--Visite de la reine
+d'Angleterre au roi Louis-Philippe (Suite). _Vue du château d'Eu; Canot
+du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la
+reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la
+reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du
+prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine
+d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc._, --Petits Poèmes.
+La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--Margherita
+Pusterla. Chapitre VII, la Noyée, _14 Gravures_.--Annonces.--Modes.
+--_Bracelets Victoria_.--Moeurs algériennes. _1 Gravure_.--Rébus.
+
+
+
+Inauguration de la statue du roi René.
+
+A ANGERS
+
+[Illustration: Statue du roi René, par M. David d'Angers.]
+
+Il y a une douzaine d'années, plusieurs savants, qui n'avaient rien des
+mieux à faire, réalisant une pensée de M. de Humboldt, créèrent les
+congrès scientifiques. Ils invitèrent les érudits de toutes les nations
+à se réunir, à des époques déterminées, pour traiter simultanément des
+questions d'histoire, d'archéologie, de médecine, de physique, de
+mathématiques, de littérature et de beaux-arts. Afin de grouper et de
+disperser en même temps les lumières, ils convinrent que l'assemblée,
+annuellement nomade, se tiendrait à tour de rôle dans les principaux
+chefs-lieux. L'institution des congrès, accomplissant pour la onzième
+fois ses révolutions périodiques, s'est réunie en 1843 dans la ville
+d'Angers, sous la présidence de M. le comte de Las-Cases. Là, après
+avoir discuté bon nombre de questions importantes, les membres du
+congrès ont honoré de leur présence l'inauguration de la statue du roi
+René.
+
+Le roi René, comte d'Anjou et de Provence, comte de Lorraine, roi de
+Naples et de Jérusalem _in partibus_, fut, par ses qualités aimables, le
+Henri IV du Moyen-Age. Né à Angers en 1408, il commença la vie en
+chevalier pour la finir en troubadour, et ses succès dans les arts
+purent le consoler de ses revers sur les champs de bataille. Les
+malheurs de la guerre l'obligèrent à renoncer successivement à la
+Lorraine, qu'il tenait de sa femme Isabelle, et au royaume de Naples,
+que la reine Jeanne II lui avait légué. De cet héritage, René ne garda
+que le comté de Provence, où il s'installa paisiblement pour rimer,
+chanter, peindre, courtiser les dames, instituer des processions, et
+oublier autant que possible qu'il avait des États à régir. On ne peut
+dire que ce fut un bon prince, car il s'occupait médiocrement
+d'administration; mais c'était à coup sur un homme spirituel et
+généreux, qui faisait également bien des sirventes, de la peinture et
+des dettes; il avait le mérite plus rare encore de payer exactement,
+quoique les sommes fussent souvent considérables, et il disait à son
+trésorier: «Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir déshonneur à la
+parole que j'ai donnée.» Insoucieux artiste, il peignait une perdrix
+quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, et il ne quitta pas
+le pinceau. Toujours disposé à écouter des requêtes, à récompenser des
+services, à signer des grâces, «La plume des princes, disait-il, ne doit
+jamais être paresseuse.»
+
+La ville d'Angers, qui doit élever une statue en bronze au bon roi René,
+en a préalablement inauguré le plâtre dans la grande salle de
+l'Hôtel-de-Ville. Cette solennité a eu lieu à huis clos, le 7 septembre,
+et l'on n'y a convié que les notabilités de Maine-et-Loire et les
+honorables membres du congrès. La séance a été ouverte à trois heures et
+demie, et presque entièrement remplie par la lecture des commentaires
+que M. Quatrebarbes prépare pour une édition nouvelle des _Oeuvres
+complètes du roi René_; publication dont le produit sera consacré à
+l'érection de la statue de bronze.
+
+Le monument nouveau est de M. David. Le sculpteur, songeant que le roi
+René n'appartenait à Angers que par sa naissance et ses premières
+années, l'a représenté jeune, vigoureux, le regard fier, une main sur la
+garde de son épée, l'autre prête à saisir un casque. Le bon prince est
+armé de pied en cap; sur sa poitrine pendent les insignes de l'ordre du
+Croissant, qu'il institua à Angers, en 1438, et dont la devise était
+_loz en croissant_. A droite de la figure, sur un support, sont les
+pinceaux, la palette, et la plume qui écrivit le _Petit Traité de
+l'Abusé de Court_, imprimé à Vienne par Pierre Schenck, en 1484. L'écu
+armorié du prince est à ses pieds, et derrière lui la lyre dont il
+s'accompagnait en chantant le soleil et les femmes d'Occitanie. Le
+costume tout entier est d'une rigoureuse exactitude; l'artiste n'a rien
+omis de ce qui peut caractériser la vie, l'époque et les travaux du roi
+René. La tête, un peu grosse peut-être, est pleine de noblesse; une
+tunique ajustée avec art recouvre l'armure. Condamné à emprisonner les
+membres dans des plaques de fer, l'artiste s'en est consolé en modelant
+admirablement les méplats de la Face, et en ajustant la tunique avec une
+élégante légèreté. On retrouve, dans la conception générale de la
+statue, le génie inventeur de M. David, qui, contrairement à la plupart
+de ses collègues, cherche avant toutes choses une pensée neuve et
+originale.
+
+
+
+Inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée.
+
+A VERSAILLES.
+
+L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois,
+a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au
+centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis.
+
+[Illustration: Statue de l'abbé de L'Épée, par Michaud.]
+
+La vie de _Charles-Michel_ DE L'ÉPÉE est trop connue pour que nous ayons
+besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24
+novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude,
+beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait
+vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à
+dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du
+barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit
+bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut
+d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy.
+Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui
+ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait
+entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide
+d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à
+l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y
+attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par
+goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un
+jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela
+successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie
+nouvelle.
+
+Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites
+avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une
+consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement
+des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base
+l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette
+méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et
+les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens,
+ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa
+méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt
+que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce
+langage par gestes reçut le nom de _mimique_. Il put s'adapter également
+à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes
+les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une
+langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique
+l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques
+élèves.
+
+Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui
+se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas
+seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il
+partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict
+nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la
+modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa
+méthode et il ouvrir des cours publics. Son livre _de l'institution des
+Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques_ parut en 1776, et fut
+accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.
+
+L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14.
+Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu
+demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la
+messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur
+présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter
+comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une
+magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de
+l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même.
+Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de
+l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers
+envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et
+la propager dans leurs États.
+
+L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait
+formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait
+plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le
+25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il
+était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à
+la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale
+envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet
+1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis
+au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité,
+qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les
+contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du
+calendrier des peuples.
+
+La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre
+gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée
+d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce
+monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de
+degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle
+sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement
+d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:
+
+ L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,
+ PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS.
+ NÉ A VERSAILLES,
+ LE XXIV NOV. MDCCXII.
+
+Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de
+granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer
+fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de
+L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des
+gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier
+Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom:
+Dieu!
+
+La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne
+ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux
+fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce
+n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il
+fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux
+trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout
+entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires
+escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison,
+c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs
+du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes
+éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme
+illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la
+vertu.
+
+Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de
+sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant
+militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls
+l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure,
+quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le
+commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut
+enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par
+la foule.
+
+M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme
+président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la
+statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter,
+au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les
+deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement
+senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils
+furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la
+commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui
+fut applaudie.
+
+Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand
+Berthier, dont le _Mémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé
+de L'Épée_ a été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences
+morales de Versailles, prononça ensuite un _discours mimique_ sur la
+solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux
+sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait
+vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si
+animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de
+ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient
+d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme:
+ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand
+Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la
+douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur
+avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux
+nobles sentiments et leur esprit à la science.
+
+Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une
+émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu,
+après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation
+dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette
+catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux,
+tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de
+bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un
+instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable
+ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr,
+compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis
+avec eux.
+
+Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La
+pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir,
+pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère
+riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets
+sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant
+qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble.
+«C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant
+avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.
+
+Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la
+situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces
+funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour
+souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre
+dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne
+que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même.
+Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui
+semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée,
+ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de
+ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au
+moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que
+nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.
+
+Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à
+Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers
+midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une
+demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage
+que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le
+désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il
+était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et
+n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit
+que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie
+et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles
+Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.
+
+Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et
+de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise
+caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de
+toute la vivacité d'une union nouvelle.
+
+Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve
+ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile
+se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de
+l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez
+aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre
+bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce
+qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au
+retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant
+de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux
+récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de
+Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé
+toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.
+
+Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo;
+elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie,
+jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non
+pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à
+donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la
+bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.
+
+Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme
+écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis
+ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce
+qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur
+de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer
+longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si
+grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»
+
+M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas
+prématurés:
+
+ Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles!
+
+Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse
+le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.
+
+Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan,
+âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé
+en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille
+unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à
+Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV,
+mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc
+si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque
+jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils
+n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer
+les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par
+milliers!
+
+On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute
+minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de
+vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent,
+c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais,
+nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents:
+la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux
+sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui,
+demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.
+
+Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre
+autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure
+a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la
+santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses
+épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire
+le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie
+éternelle.
+
+Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et
+qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est
+tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il
+n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il
+rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le
+gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait
+accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous,
+la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au
+cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon
+Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en
+terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on
+meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un
+magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela
+sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.
+
+Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue;
+le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute
+la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les
+marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu.
+Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il
+n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la
+chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.
+
+Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de
+plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes
+mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre
+de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré;
+quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une
+manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement
+de votre douleur et d'habiller votre désespoir.
+
+Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui
+dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la
+tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que
+madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari:
+très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui
+lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela
+fait bien, cela est bien porté!»
+
+Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux
+pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent
+agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes
+tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!
+
+Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le
+docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa
+force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands
+de deuil ruinés du coup!
+
+Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre:
+comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que
+l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme
+marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie,
+l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et
+sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte
+les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme,
+dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts
+depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va
+bien.» dit-il.
+
+N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!
+
+Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.
+
+Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant
+derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a
+effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue.
+Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera
+sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et
+au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria
+au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de
+Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui
+a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs
+sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la
+vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du
+théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce
+n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et
+il est encore le meilleur homme du monde.
+
+M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait
+alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait
+que par M. de Pixérécourt: _Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone,
+le Chien de Montargis_, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même
+trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y
+remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide
+qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.
+
+Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se
+décida à jouer le personnage du _traître_. Le parterre était stupéfait
+et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même
+semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il
+n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut
+plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole
+d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des
+couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui
+aurait envoyé promener le tentateur.
+
+Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du
+malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois
+dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois
+injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le
+point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M.
+Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec
+une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant
+du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces
+méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré
+d'épines.
+
+Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty
+s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un
+arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant
+vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»
+
+Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et
+d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des
+bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui
+aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme?
+
+Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de
+cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu
+est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques
+années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de
+succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air
+pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent
+plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur
+maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs
+ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty!
+
+--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois
+ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se
+donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose
+au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses
+derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre
+novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel,
+et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa
+dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce
+saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de
+charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour
+quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu!
+
+Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet
+une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa
+maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au
+boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre
+prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure.
+
+Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le
+Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris
+châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et
+viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de
+sa vie champêtre.
+
+En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis
+qu'il en est encore temps.
+
+
+
+[Illustration: Dessin de J.-J. Grandville.]
+
+Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette
+époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de
+la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos
+médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de
+donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes
+peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder
+les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces
+drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les
+armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de
+carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une
+recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux
+approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les
+chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on
+s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer
+le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs
+on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme
+abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour
+d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.»
+
+Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains
+chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand
+jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un
+quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans
+l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de
+perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année
+dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui
+décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès
+sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à
+travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en
+mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit
+plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils
+pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans
+compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres
+seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les
+atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au
+courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un
+fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans
+amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches:
+posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage
+inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la
+faire fonctionner.
+
+Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède
+ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville,
+une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un
+melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et
+les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les
+lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux
+qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées
+de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs
+jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines,
+montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question,
+ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux
+nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact
+et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le
+marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur
+d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera
+nécessairement un _pouillard_ non vendable. Au mois d'août il a spéculé
+sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur
+l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la
+vendange.
+
+Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et
+par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur
+grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des
+siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer.
+L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose,
+excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux
+afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous
+les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de
+guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait
+une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait
+à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui
+volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux
+besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière,
+attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la
+route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais,
+à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La
+veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires;
+il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette,
+car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il
+sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière
+aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se
+dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne
+pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de
+ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces
+de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de
+lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le
+lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.
+
+Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai
+chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le
+chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des
+quatre espèces.
+
+Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons
+chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les
+reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils
+battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur
+fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien,
+manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au
+hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont
+séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans
+regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent,
+se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit
+pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la
+graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne
+tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que
+je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse,
+légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas,
+je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des
+bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il
+méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour;
+il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année
+suivante.
+
+[Illustration: Le départ pour la chasse.]
+
+Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les
+champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et
+dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne
+marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux
+fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un
+arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes
+sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam, _telum imbelle et sine
+ictu_. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à
+tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en
+blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses
+auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux
+chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a
+dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il
+s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui
+fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout
+pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre,
+fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château
+en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin
+négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps
+étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et
+très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des
+bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers
+ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est
+la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par
+année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son
+carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au
+retour.
+
+Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café
+Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre
+d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant
+d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour
+lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine
+Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus
+loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf
+des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes
+les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je
+l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.
+
+«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre
+chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»
+
+L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien,
+et je m'approche du beau monsieur.
+
+«Il y a donc des cailles par ici?
+
+--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque.
+
+--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas
+plus loin.
+
+[Illustration: Chasseur au canon, par J.-J. Grandville.]
+
+[Illustration: Le chasseur dévastateur, par J.-J. Grandville.]
+
+--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier.
+J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas.
+
+--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée?
+
+--De ce côté.
+
+--Allons, Modus, cherche, apporte.»
+
+Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la
+secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette.
+Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le
+costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir.
+
+«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa
+proie.
+
+--Vous appelez cela une caille? lui dis-je.
+
+--Certainement.
+
+--Vous vous trompez.
+
+--Et qu'est-ce donc?
+
+--Un perdreau.
+
+--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé.
+
+--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau.
+
+--Comment! j'aurais tué un perdreau!
+
+--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.»
+
+Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son
+compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui:
+si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix
+ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose
+plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient
+toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon,
+il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour
+semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au
+champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous
+tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué:
+son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à
+quatre pas au moins sur la gauche.
+
+Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière
+encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils,
+j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle
+dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il
+voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes
+certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté.
+
+«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche?
+
+--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau.
+
+--Permettez-moi de vous l'offrir.»
+
+J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins
+les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la
+complète satisfaction que son coeur éprouvait.
+
+Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous
+nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de
+son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer,
+ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde
+nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut
+le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis
+de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou
+moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui
+donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux
+pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui
+montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi
+que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal
+ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti.
+Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous
+qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était
+tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont
+il fut le plus bel ornement.
+
+[Illustration: Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.]
+
+Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés
+par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre
+grand naturaliste.
+
+Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin,
+d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est
+riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte
+rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou
+plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix
+actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines
+de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent
+tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de
+lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse
+serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer
+un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer
+plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon
+est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins!
+sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont
+le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien
+que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en
+prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans
+compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons
+deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise
+plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue
+Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables
+écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de
+l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour
+avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans
+toute l'année.
+
+[Illustration: Députation du gibier reconnaissant à la chambre des
+Pairs, après la discussion de la loi sur la chasse.--Dessin de J.-J.
+Grandville.]
+
+Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun
+lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous
+ses frais, et même il lui reste un petit _boni_ qui doit servir dans ses
+prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres
+véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux
+actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà
+une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour
+procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous
+les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute
+peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses
+imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois,
+de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale.
+Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur
+demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être
+quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits,
+à ce que dit le chasseur-épicier.
+
+Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année.
+Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son
+temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et
+ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des
+bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant:
+laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait
+dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de
+perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la
+veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans
+préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes
+sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des
+filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs
+trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des
+braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement
+comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les
+marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes.
+Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de
+l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une
+montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève
+machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui
+cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon
+intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne
+l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette
+infâme caverne de brigand.
+
+Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort.
+Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs
+qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il
+faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple
+de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il
+jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc
+et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont
+ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait
+comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux
+hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants,
+tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes.
+Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se
+présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un
+lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de
+véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens
+prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces
+gens-là.
+
+Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des
+chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des
+associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout
+ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une
+table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des
+indigestions dans le but de rattraper leur argent.
+
+Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le
+lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou
+presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou
+bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.
+
+[Illustration: Un chasseur parisien.(1) (Un dessin de Cham.)]
+
+On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent
+que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus
+belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province,
+on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est
+à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils
+ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent
+un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut
+pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.»
+Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores:
+«Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec
+accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au
+naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le
+beurre!
+
+[Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la
+plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de
+gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses
+recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style,
+après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau
+au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le
+gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon
+coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où
+il va lâcher la détente.
+
+«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon,
+qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui
+se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il
+n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil
+d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la
+seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»]
+
+Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes,
+élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les
+prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans
+les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le
+braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde
+civilisé. _La compagnie du poil et de la plume_ est constituée
+régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur,
+son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle
+entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le
+gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant,
+que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que
+l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux
+surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les
+perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque
+jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun
+recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier
+bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé.
+On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre
+avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez
+plus de perdreaux.
+
+Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme
+chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers
+possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers,
+d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs
+garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers
+en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les
+classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens,
+transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le
+souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour
+de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux
+de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin
+un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en
+empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de
+caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un
+chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur
+sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri
+du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas
+louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la
+laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils
+connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils
+ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne,
+elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard,
+où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas,
+c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de
+la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les
+lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le
+plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière.
+D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un
+lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de
+garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse
+indécis.
+
+[Illustration: Dessin de J.-J Grandville.]
+
+Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois
+après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de
+l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du
+vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne
+rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du
+moins, d'en attraper avec leur fourchette.
+
+Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir
+d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le
+désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette
+excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!»
+il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à
+la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point
+resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux
+travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique.
+C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts
+faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le
+lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même
+anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du
+moment en était le héros.
+
+Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si
+quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups
+de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous
+avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas
+reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers.
+Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur
+fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous
+présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous
+vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez
+sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur;
+mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de
+tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces
+carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite
+pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des
+chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa
+cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de
+bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à
+rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On
+rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils
+ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un
+dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre
+les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il
+s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à
+la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des
+pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du
+village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en
+résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait
+sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces
+chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les
+chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs
+gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y
+glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant
+bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une
+volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort
+inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont
+de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.
+
+[Illustration: Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.]
+
+Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne
+prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux
+employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la
+blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le
+laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre
+d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à
+cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades
+qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait
+voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à
+travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne
+pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils
+mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et
+poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait
+des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait
+de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé,
+le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière
+inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas,
+sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais
+auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour
+rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme
+retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le
+renvoya.
+
+Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le
+budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans les _voies et
+moyens_: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous
+ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore,
+faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de
+quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et
+accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous
+après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez
+supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est
+vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne
+ferez pas usage de ma méthode.
+
+Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques
+jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre
+des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez
+pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup
+avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des
+matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à
+Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et
+qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle.
+Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements,
+vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au
+bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais
+vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la
+popularité! c'est la plaie de notre époque.
+
+Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir
+seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours
+prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de
+fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la
+main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et
+les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour
+leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah!
+mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance
+pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez
+mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des
+Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous
+chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui
+trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que
+vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de
+lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne
+savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les
+marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous
+électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez
+être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite
+fricassés quand ce vote sera obtenu.
+
+Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs,
+nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous
+manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que
+votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue
+avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous
+ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur
+de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et
+regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage,
+espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant,
+et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en
+jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre
+coeur paternel.
+
+E. BLAZE.
+
+[Illustration: Le dernier lièvre européen, par J.-J. Grandville.]
+
+
+
+Visite de la Reine d'Angleterre au Roi Louis-Philippe.
+
+(Voir pages 23 et 24.)
+
+Une jeune femme à qui le hasard de la naissance (si toutefois la
+naissante est un hasard) a donné une des premières couronnes de
+l'Europe, a eu la fantaisie, par ce bienheureux temps de migrations
+aristocratiques, de venir mettre le pied sur la terre de France, terre
+bénie à laquelle nos pères ont fait une telle réputation de galanterie,
+de générosité, de bon goût, qu'il n'est pas de femme au monde qui, de
+loin, ne regarde avec envie notre capitale, nos modes, nos fêtes, nos
+plaisirs. Il n'est donc pas surprenant que la jeune reine d'Angleterre
+ait eu, comme toute femme, le désir de voir notre patrie, de voir de
+près ce peuple brave, ardent, original, enthousiaste. Heureusement pour
+elle, la constitution anglaise ne s'y opposait pas, et pourvu qu'elle fut
+escortée de deux ministres responsables, elle avait la liberté de sortir
+de son royaume et d'aller où rappellerait son caprice.
+
+[Illustration: Vue du château d'Eu.]
+
+«Allons en France! s'est-elle écriée; allons tendre la main à cette
+éternelle rivale; allons saluer cette royauté bourgeoise, voir cette
+cour citoyenne; allons montrer à ce peuple, qui tant de fois a rugi
+contre nous, ce que la renommée veut bien accorder de grâces à notre
+personne, de douceur à notre royal visage, de splendeurs à notre
+majesté!» Et, ce disant, elle est partie, suivie d'une escadrille de
+bateaux à vapeur, suivie, avant tout, de son mari le prince-Albert, de
+lord Aberdeen, qui peut-être grommelait entre ses dents contre cette
+royale fantaisie, accompagnée de lady Canning, sa dame d'honneur, une
+des plus ravissantes figures que jamais le burin anglais ait idéalisées,
+et de quarante personnes environ. Le roi Louis-Philippe a fait aussitôt
+ses préparatifs de réception: il a fait construire des baraques,
+emménagé de nouveaux meubles, fait des provisions de bouche. Ce journal
+fort grave, assurément, a donné à ce jet des détails qui ont vivement
+ému tous les coeurs. Le roi a voulu, au dire de la famille enthousiaste,
+offrir à sa royale soeur six espèces de fromages, dont l'un égalait en
+dimension la roue d'un wagon. La maison Basset a fourni les comestibles;
+le porter en bouteilles vient de la maison Gilburg, etc. O puff! Protée
+aux mille formes, où ne te glisses-tu pas?
+
+[Illustration: Canot du roi.]
+
+La reine est arrivée au château d'Eu; on a banqueté, fait un peu de
+musique, promené dans la forêt, on a goûté sous les arbres; puis, après
+quatre jours de cette vie enivrante, la reine Victoria s'en est allée
+comme elle était venue, désolée de ne pouvoir visiter Paris et
+Versailles, de ne pouvoir, en un mot, faire un voyage en France, car sa
+visite au château d'Eu ne mérite guère ce nom. Ses ministres se sont
+opposés à ce désir, malgré le mot qu'on prête à lord Aberdeen: «Nous
+laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette
+voie-là.» Il parait que le noble lord s'est ravisé. Soyez donc
+souveraine, après cela! ne pas pouvoir même venir à Paris quand on en
+meurt d'envie!
+
+[Illustration: Débarquement de la reine Victoria.]
+
+[Illustration: Présentation à la famille royale.]
+
+[Illustration: Voiture du roi.]
+
+[Illustration: Le Tréport.--Départ de la reine d'Angleterre.]
+
+Il est difficile d'imaginer, si on a eu le bonheur de ne pas l'avoir lu,
+tout ce que cette visita produit de premiers-Paris dythirambiques, de
+rêves, d'espérances, d'allusions, de craintes, de railleries, de
+prévisions, de voeux, que sais-je encore? Depuis le prince de Joinville,
+qui s'est écrié, en parlant de cette visite: «C'est tout un poème!»
+jusqu aux plus burlesques parodies du _Charivari_ et de la _Mode_,
+toutes les exagérations possibles, hostiles ou amies, ont été épuisées;
+depuis le _Journal des Débats_ jusqu'au _National_, il n'est pas un
+point de la question politique qui n'ait été soulevé, examiné, débattu
+dans tous les sens, et, comme il arrive toujours, le problème est
+beaucoup moins clair après qu'avant la discussion. _L'Illustration_
+elle-même, qui, Dieu merci! n'a rien à débrouiller avec la politique, a
+dit aussi son petit mot samedi dernier; elle a été sobre cependant; mais
+la curiosité bien naturelle de ses lecteurs de province et de campagne
+ne lui permettait pas d'en rester là, et elle s'apprêtait à raconter les
+fêtes d'Eu à sa manière, lorsqu'il lui est arrivé une lettre qui a rendu
+tout article inutile.
+
+[Illustration de la reine Victoria et du prince Albert.]
+
+Un Anglais fort honorablement connu dans le monde artistique, mais dont
+nous tairons le nom pour nous conformer à son désir de modestie et
+d'incognito, adresse à l'un de nos collaborateurs le récit de ce qu'il a
+vu et éprouvé pendant ces quatre jours de gala royal. Cette description
+froide et calme, contraste assez avec tout ce qui a été écrit sur ce
+sujet pour que, nous l'espérons du moins, nos lecteurs la lisent avec
+intérêt. Nous sommes malheureusement obligés de supprimer les
+appréciations politiques, les observa lions piquantes où les deux
+gouvernements sont jugés avec esprit et impartialité. Voici cette
+lettre:
+
+Monsieur et ami,
+
+J'étais à Paris encore, attardé par quelques travaux assez importants,
+et me disposant à partir pour Bade avant la fin du mois d'août, quand
+tout à coup la presse parisienne retentit d'une grande nouvelle: La
+reine d'Angleterre va venir en France!
+
+Ce fut d'abord, comme dit don Basilio, _rumeur légère_, successivement
+affirmée: et démentie; puis l'ombre prit corps, et vos politiques
+discouraient encore à perte de vue sur les avantages et les
+inconvénients de cette manifestation, que le yacht royal mouillait
+devant Tréport, et notre reine bien-aimée entrait, par un beau soleil
+couchant, dans la demeure de Louis-Philippe à Eu.
+
+Moi, cependant, je n'avais pas perdu de temps. La rumeur n'était pas
+encore devenue bruit, et le bruit certitude, qui; déjà, pour une
+occasion aussi solennelle, j'avais laissé plume et pinceaux, toiles et
+livres, afin d'aller assister à ces fêtes, et saluer de loin, sur la
+terre de France, comme c'était mon devoir, cette jeune femme, ma
+souveraine, pour me servir d'une expression qui, plus d'une fois, dans
+mes bonnes réunions de cet hiver, vous a fait sourire presque de pitié.
+
+Je partis le matin, et, grâce à votre tronçon du chemin de fer, j'étais
+le soir à Dieppe. J'y trouvai déjà les hôtels encombrés, les maisons
+particulières envahies par les curieux; des voitures, des pataches, des
+chaises de poste arrivaient de toutes parts. Les oisifs, les touristes,
+qui abondent dans cette saison, arrivaient là, attirés par le plaisir du
+voir, d'être asphyxiés dans la foule, écorchés par les aubergistes et
+les voituriers, et de pouvoir dire chez vous, dans quelques mois; «J'y
+étais, j'ai vu, etc.;» les Français adorent ça. Les nouvelles les plus
+contradictoires circulaient et étaient toujours accueillies par
+quelqu'un. J'ai rencontré un de mes malheureux compatriotes à qui on
+venait d'affirme que la reine Victoria venait d'arriver à Paris, à bord
+de son yacht; tous mes efforts pour le dissuader ont été inutiles; il a
+pris la diligence en se moquant de ma crédulité, et ne redoutant qu'une
+chose: c'était d'arriver trop tard à Paris.
+
+Le 2 septembre enfin, la petite escadre anglaise à vapeur, précédée par
+le beau yacht royal _Victoria-and-Albert_, longeait les côtes de France,
+Cherbourg saluait la reine, à son passade, de cent-un coups de canon, et
+un prince français, l'amiral Joinville, allait au-devant d'elle et
+l'escortait, comme pour lut faire les honneurs de vos rives amies.
+
+Le soir du même jour, la flottille mouillait devant le Tréport. Le loi
+Louis-Philippe était allé au-devant de sa royale visiteuse dans un
+magnifique canot fort élégamment décoré. Le roi monta à bord du yacht,
+fut reçu au haut de l'échelle par la reine; ils s'embrassèrent tous
+deux, conformément au cérémonial; et, quant au prince Albert, il lui
+donna nue simple poignée de main. Si c'est le cérémonial qui a prescrit
+cette différence, le cérémonial à tort; il me semble qu'il eut été plus
+décent que Louis-Philippe baisât la main de la reine et embrassât
+rondement son mari; qu'en dites-vous?
+
+Ce fut à ce moment que la reine, apercevant M. Guizot, lui dit ces
+paroles, qu'un de vos grands journaux a si éloquemment paraphrasées:
+«Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici.» J'ai parlé de cette
+apostrophe, devenue célèbre aujourd'hui, à l'un de mes bons amis, W. B,
+enseigne à bord du yacht, et il m'en a expliqué la haute portée. Après
+le premier embrassement et les premiers mots échanges, la conversation
+languissait furieusement, comme vous vous l'imaginez, bien, et il
+n'appartenait à personne de la relever. La reine était visiblement
+embarrassée; déjà elle avait parlé du beau temps, du beau soleil, de la
+belle mer; une fois ces graves sujets épuisés, il fallait du génie pour
+en trouver d'autres, et elle creusait sa royale tête, quand elle aperçut
+M. Guizot, qu'elle se rappelait fort bien avoir vu ambassadeur de France
+à Londres, à une époque........
+
+Et elle trouva fort à propos cette banalité, à laquelle on a prêté un
+sens si profond: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici». M.
+Guizot s'inclina et eut l'esprit de ne rien répliquer; sans cela, Dieu
+sait ce qui serait advenu.
+
+Louis-Philippe offrit galamment son canot à la reine, qui l'accepta de
+bonne grâce; elle y était à peine descendue, que le yacht royal amenait
+notre pavillon, qu'il avait hissé au mat de misaine, et le pavillon
+anglais qui flottait à son grand mât; au même instant, le canot
+remplaçait le pavillon tricolore par le _royal standard_, et tout cela
+au bruit de salves d'artillerie, des _hourra_ et des _vivat_ des
+matelots.
+
+Quelques minutes après, le canot abordait au rivage, où un débarcadère
+très-commode avait été installé; Louis-Philippe donnait la main à la
+reine Victoria, qui avait le pied beaucoup plus marin que le sien; et
+arrivée sur la jetée du Sud, la reine y était accueillie par la reine
+Marie-Amélie, la soeur du roi, les princesses, etc. Une batterie, placée
+sur l'un des tertres qui domine l'entrée du port, remplissait l'air de
+fumée et de bruit; la musique jouait notre air national, qui, pour la
+première fois, a retenti en France dans une circonstance officielle,
+notre _God save the queen_, aussi populaire encore à Londres que l'air
+de _Vive Henri IV!_ le fut jadis chez vous. Cette scène présenta un coup
+d'oeil fort animé; je vous en envoie un croquis.
+
+La jeune reine présenta à la famille royale son époux, le prince Albert,
+jeune homme d'une fort belle venue, beau garçon que j'avais vu tout
+enfant dans un de mes voyages en Allemagne, mais que j'aurais eu de la
+peine à reconnaître aujourd'hui, nature bonne, courageuse et dévouée: le
+fait seul des fonctions ingrates et difficiles qu'il remplit auprès de
+la reine subirait à le prouver.
+
+Après cette première entrevue, le roi conduisit S. M. sous une tente que
+dominaient les deux pavillons nationaux mêlant leurs couleurs au souffle
+d'une légère brise. La tente était simplement mais élégamment décorée:
+sous les pieds un tapis, au-dessus des draperies de soie orange. Le
+choix de cette couleur m'a paru un galant calembour; la reine l'aura
+compris sans doute.
+
+C'est là que des présentations ont eu lieu, et j'étais à quelque
+distance, mêlé parmi les curieux, que maintenait une haie de soldats,
+quand des paroles assez vives s'engagent derrière moi: «Je
+passerai!--Non, monsieur, vous ne passerez, pas.--Il faut que je passe,
+la reine m'attend!» A ces mots, je retourne la tête, espérant voir
+quelqu'un de mes plus nobles compatriotes, ou l'un de vos ministres
+attardés. Je me trompais, c'était un petit homme gros, court, avec un
+uniforme de lieutenant de la garde nationale: «Ah! monsieur, me dit-il
+en me voyant et de son plus pur accent normand; ah! monsieur, vous me
+_laisserez_ bien passer, vous qui me _connaissez!_» Je regardai mieux
+alors l'individu qui venait de m'apostropher aussi directement, et je
+reconnus un aubergiste d'un village des environs, qui, la veille,
+m'avait fait payer dix francs un souper composé de trois oeufs et d'une
+bouteille de cidre, et cinq francs le droit du m'envelopper dans une
+vieille couverture et de me rouler par terre, en compagnie de trente
+personnes, dans une chambre ouverte aux quatre vents. J'aurais eu
+quelque peine, en effet, à le _reconnaître_ sous ce travestissement, lui
+que j'avais vu la veille en sabots, en blouse, et exploitant
+parfaitement notre badauderie à tous. Je lui fis place, les soldats qui
+formaient la haie en firent, et il courut vers la tente, à peu près
+comme court un canard; mais, au moment où il y arrivait, la reine en
+sortait et montait dans une voiture attelée de huit chevaux
+caparaçonnés. Le roi, la reine d'Angleterre, la reine des Français et la
+reine des Belges étaient dans ce carrosse; les princes caracolaient aux
+portières, et huit voitures à six chevaux suivaient de près.
+
+Le cortège, précédé, et suivi d'un escadron de cavalerie, se rendit
+lentement au château en suivant la route du Tréport et parcourut les
+grandes allées du parc. Des troupes formaient le carré dans la cour
+d'honneur. Des acclamations, aussi régulières et aussi bien nourries
+qu'un feu de peloton, accueillirent le cortège à son arrivée dans la
+cour d'honneur. La reine parut un instant sur le balcon pour remercier
+vos bataillons du geste et du sourire; puis elle fut conduite dans son
+appartement, elle s'y reposa, se para, et, à huit heures du soir, la
+cour se mettait à table. Jamais la reine n'avait mis à sa parure tant
+d'élégance et de bon goût. Elle devait être bien heureuse en ce moment
+de se sentir en France, elle qui avait si souvent rêvé de votre pays et
+des merveilles exagérées que l'on en raconte; mais, j'en suis sûr, ce
+n'est pas là seulement, c'est dans vos grandes réunions, dans un bal à
+la cour, ou à l'Hôtel-de-Ville, dans une loge d'Opéra, au balcon des
+Tuileries, en présence de votre population si vive, si facile à
+enthousiasmer, qu'elle eût voulu briller de tout l'éclat dont
+l'environnent sa jeunesse et le prestige de son rang.
+
+Vous savez, combien me laissent froid les manifestations les plus
+bruyantes, les plus chaleureuses. J'ai été ému en voyant vos ouvriers
+combattant dans les rues de Paris le 28 juillet 1830; mais le lendemain,
+quand la victoire était assurée; quand, autour de moi, on chantait _la
+Marseillaise_, et quand on criait à tue-tête _vive la Charte!_ tout cet
+enthousiasme m'attristait plutôt qu'il ne m'émouvait; et je disais à un
+des jeunes hommes qui depuis lors sont devenus vos hommes d'État: «La
+civilisation vient de faire un pas, on s'imagine qu'elle a atteint le
+but; à demain les désenchantements!» Et on raillait impitoyablement ce
+que vous appelez mon flegme britannique.....
+
+Je ne vous ai pas dit avec quel acharnement on s'est disputé les places
+dans les voitures, dans les hôtelleries, dans les auberges. Ce que je
+vous ai dit de mon honnête aubergiste, transformé en officier de garde
+nationale, peut vous donner une idée de l'encombrement qui règne dans
+tous les environs du Tréport, et de la voracité des indigènes. Sans
+doute il n'y a pas foule par rapport à un jour de fête aux
+Champs-Elysées et aux boulevards, mais il y a foule, et foule immense
+par rapport à l'exiguïté des habitations.
+
+Après que la reine eut quitté le Tréport, je me rendis à Eu, on j'avais
+trouvé la veille une mansarde que je partageais avec six de mes
+compatriotes. J'allais reprendre une petite valise qui, avec mon
+portefeuille de dessins, forme tout mon bagage, et me disposais à
+retourner au Tréport, bien sûr que W. B., le même qui m'a raconté la
+première entrevue, et l'embarras de la reine, et ses paroles à M. Guizot
+à bord du yacht royal, me donnerait l'hospitalité. Vous ne vous figurez
+pas quelle affreuse disette de logements et de vivres! J'ai vu des
+jeunes gens qui attendaient depuis trois heures leur tour de souper, et
+ce tour n'était pas près d'arriver; et ce souper, Dieu sait de quoi il
+devait se composer. Pendant que les uns maugréaient en attendant,
+d'autres sortaient de l'auberge en se plaignant d'avoir payé 15 fr. un
+poulet sur lequel on avait déjà dîné une fois. C'est dans ces
+circonstance que le Français est admirable de verve, d'esprit, de bonne
+humeur, de jovialité. Je voyais quelques-uns de mes compatriotes qui
+attendaient aussi; mais ils étaient sérieux, secs, muets, impassibles,
+tandis qu'autour d'eux brillaient, comme des étincelles, toutes ces
+milles facettes de l'esprit français. Que de plaisanteries plus ou moins
+mauvaises j'ai entendues ce soir-là! Vous savez que la maison du roi,
+cédant sa place à ses hôtes, avait retenu presque tous les logements
+habitables de la ville. «Pourquoi ne nous mettez-vous pas ici? disaient
+des étudiants en vacance au garçon de l'hôtellerie.--c'est retenu pour
+les gens du roi.--Et ici?--Retenu pour les gens du roi.» Er là, et
+partout, et toujours c'était la même réponse. «Ne vois-tu pas, dit l'un
+des jeunes gens, qu'ici tout est à eux, puisque tu y es toi-même.--A Eu,
+parfait!--Et heureusement que c'est à cause d'elle; si c'était pour un
+roi, Dieu garde! je sifflerais comme un sansonnet.»
+
+Je ne puis vous dire combien de fois j'ai retrouvé ce sentiment dans la
+foule où je me suis trouvé. Il est difficile de prévoir quel accueil le
+peuple de Paris eût fait à un roi d'Angleterre; mais la reine y eut été
+reçue au moins avec convenance et urbanité.
+
+J arrivai à bord un peu tard; les officiers s'entretenaient de la
+réception faite à la reine, et en étaient fort contents. Là, du moins,
+je trouvai bon souper, bon gîte, et c'était beaucoup déjà.
+
+Le lendemain, j'étais à terre de bonne heure avec mes crayons, et je
+vous envoie quelques-uns de mes croquis.
+
+Vous ne vous attendez, pas à ce que je vous répète le détails que les
+journaux ont reproduits sous tant de formes. Pendant ces quatre jours,
+ce furent des promenades, des concerts, quelques spectacles, mais point
+de fête officielle, point de divertissements populaires. La réception a
+été surtout intime plus que bruyante. Le dimanche, la reine entendit le
+service divin dans un oratoire disposé pour elle auprès de ses
+appartements. Un _Te Deum_ fut chanté, dans l'église cathédrale d'Eu
+avec accompagnement de vingt-un coups de canon; je n'ai pas bien compris
+le sens de cette cérémonie religieuse; c'était trop ou trop peu.
+
+Les chaudes et longues heures de l'après-midi ont été généralement
+consacrées à des promenades dans le parc, et dont le but était tantôt la
+ferme du roi, tantôt le plateau du mont d'Orléans, ou le rendez-vous de
+chasse de Sainte-Catherine; toujours les sites les plus ravissants. La
+foule des curieux s'y portait, comme vous pensez bien, et les méchantes
+places des plus méchants coucous se vendaient à des prix déraisonnables.
+Dans ces fêtes, vraies fêtes de famille, l'étiquette perdait ses droits,
+on riait de bon coeur, et la reine surtout a plus d'une fois montré ses
+blanches dents quand Louis-Philippe lui racontait tout bas quelque
+amusante chronique.
+
+Le lundi soir, il y eut dans une galerie du château, dite galerie des
+Guises, un concert dont la direction, confiée à Auber, et l'exécution
+ont été sans reproches. Les choeurs d'Armide surtout ont excité une
+émotion générale, et, n'y eût-il d'autre mérite que la composition du
+concert, le choix des parties, qu'il faudrait encore en féliciter Auber.
+Mais la reine, qui s'y connaît, a été très-satisfaite et a témoigné
+plusieurs fois le plaisir qu'elle éprouvait.
+
+Le soir de ce jour, en rentrant à bord, je vis trois vaisseaux anglais
+en panne devant la rade. L'amiral sir Ch. Rowley était descendu à terre
+sur l'invitation du roi, et devait, le lendemain, rentrer à bord et
+repartir.
+
+W. B. me raconta une fête qui avait eu lieu en rade. Les commandants des
+bateaux à vapeur français avaient réuni dans un grand banquet, à bord du
+_Pluton_, les officiers de la marine anglaise; ils avaient bu et bien bu
+à la gloire et à la prospérité des deux pays, à leur union, à tous ces
+beaux rêves enfin que les gouvernements semblent chacun de leur côté
+prendre à tâche de réaliser..........
+
+[Illustration: Canot de la reine d'Angleterre.]
+
+Le 6, pendant que le prince Albert le due d'Aumale se baignaient au
+Tréport, l'amiral de Joinville visitait _le Cyclopus_ et quelques autres
+bateaux de l'escadre anglaise. J'ai fait un croquis du beau yacht
+_Victoria-and-Albert_ et du canot de la reine, mais, sans la couleur,
+tout cela n'est qu'un squelette. Le soir, à quatre heures, sous les
+beaux arbres de la forêt, par un temps admirable, la cour faisait un
+repas champêtre, et, rentrée au château, elle riait aux larmes des
+bêtises d'Arnal dans _l'Humoriste_. Le choix du spectacle fait peu
+d'honneur au goût de mes compatriotes, je l'avoue; car je suppose que le
+roi a fait tout ce qu'il savait bien devoir leur être agréable. S'ils
+eussent goûté votre inimitable Molière, Louis-Philippe leur en aurait
+servi comme il leur a servi du _porter_ et nos meilleurs fromages
+anglais. Tant pis pour eux, ma foi! J'estime fort Arnal, mais j'aime
+mieux le _Misanthrope_ ou même _Sganarelle_.
+
+Ce soir-là, je débarquai avec mon léger bagage, la reine devant partir
+le lendemain; mais, grâce à W. B., je trouvai place dans une des
+baraques de M. Packham.
+
+Le 7, le cortège royal se rendit dés le matin du château à Tréport, dans
+le même ordre où il y était venu le samedi soir. L'artillerie, les
+fanfares, les musiques, les vivat, retentissaient de toutes parts.
+
+Toute la famille royale conduisit la reine à bord du yacht, dont elle
+fit elle-même les honneurs. Je fus assez, surpris de voir le prince
+Albert décoré du grand cordon de la Légion-d'honneur. J'appris d'un
+aide-de-camp que le roi lui avait fait, la veille, cette gracieuseté;
+quant à la reine, Louis-Philippe l'avait priée d'agréer deux magnifiques
+tapisseries des Gobelins, merveilleuses peintures dont notre industrie
+est fière à juste titre.
+
+Le prince de Joinville, celui de tous les membres de la famille royale
+avec qui la reine semble liée d'une amitié plus intime, raccompagne à
+bord du yacht jusqu'à Brighton. Trois bateaux à vapeur français se sont
+joints à la flottille anglaise, et naviguent de conserve avec elle.
+
+Aujourd'hui tous ces lieux si retentissants, si animés naguère, sont
+rendus à leur solitude habituelle. Les gens du château se partagent les
+25,000 francs de gratification que la reine leur a laissés; les pauvres
+qui ont vécu je ne sais comment, pendant qu'un morceau de pain se
+vendait au poids de l'or, se réjouissent de la mince libéralité du
+prince Albert, qui leur a laissé 3,000 francs. Ceux qui, comme M.
+Vatour, par exemple, ont reçu, pour prix de quelque léger service,
+bagues, tabatières, bijoux en brillants, montrent à leurs amis ces
+marques de munificence. Hier il n'était bruit que de cette visite;
+aujourd'hui on en parle moins; demain on n'en parlera plus. Eh! Dieu
+veuille qu'un jour, d'un côté ou de l'autre du détroit, pessimistes
+anglais ou alarmistes français n'aient pas quelque occasion inattendue de
+s'écrier: «Ah! nous l'avions bien dit!»............
+
+(Nous donnerons dans le prochain numéro d'autres dessins et quelques
+détails qui n'ont pu trouver place dans celui-ci,)
+
+
+
+[Illustration.]
+
+Petits Poèmes du Nord.
+
+LA PENSÉE.
+
+Quelquefois la pensée dort tandis que la parole, dont elle est l'amie ou
+le guide inséparable, se hasarde imprudemment, et s'avance seule: sa
+démarche parait d'abord assurée, parce que, habituée à se soutenir sur
+sa compagne, elle peut ainsi faire quelques pas sans elle; mais bientôt
+elle chancelle, et tombe étourdie; alors la pensée se réveille, elle
+court après la parole, la rejoint, la relève, la raffermit, la soutient,
+puis elle voltige autour d'elle, la devance, et lui dit avec un doux
+sourire: Ma soeur, me voici.
+
+LE JOUR DE NAISSANCE.
+
+Hélas! est-ce donc un jour de fête que celui qui voit finir une année,
+et le Temps ravir à l'homme une part de son avenir? Oh non, ne célébrez
+pas cette journée, elle est trop triste; ou bien il faudrait le faire
+avec des pleurs et des habits de deuil.
+
+Hier, j'étais plus jeune, et je voyais avec douleur arriver ce moment,
+cette transition singulière qui me donne un autre âge, et me fait faire
+ce grand pas d'une année vers la mort, vers cet autre moment on l'on
+tombe du temps passé dans l'éternité.
+
+Et je me croyais si jeune encore, il y a peu de jours: j'étais si
+insouciant de la vie, de mes pensées et de mon avenir; et, aujourd'hui,
+dans ce jour de fête, je vois qu'elle s'éloigne, la jeunesse, qu'elle
+emporte ce temps qui n'est plus, et ne me laisse que l'avenir incertain.
+
+Dans ce jour de fête, j'appelle à moi ma pensée, et lui dis: Vole auprès
+des souvenirs de ma jeunesse, ramène-les moi; mais je les revois sans
+plaisir, car ma pensée revient triste, et ses ailes ne sont chargées que
+de chagrins.
+
+Comme l'abeille, lorsqu'elle sort de sa niche avec le soleil, elle va au
+loin baiser les fleurs; mais l'ouragan terrible accourt, la pluie et le
+sable tombent et s'élèvent, tournent autour d'elle, enveloppent les sucs
+recueillis, et les empoisonnent d'un mélange impur; et la pauvrette
+revient attristée dans son palais de cire.
+
+Hélas! ce jour de fête m'apporte une mélancolie qui me tue; je ne sais
+pourquoi je voudrais une horrible rencontre dans cette journée; il
+serait étrange que le jour de ma naissance fût celui de ma mort: cela
+accourcirait ma vie, mes pensées et aussi mon épitaphe.
+
+On y lirait: Il est né et mort le 11 de mai: c'est un beau mois pour
+naître et pour mourir, diraient-ils en y jetant les yeux. Mais ce mois
+est souvent triste comme la pensée: et, aujourd'hui, il fête mon
+anniversaire avec un vent glacé, un ciel obscur et des nuages de plomb
+qui ne laissent pas voir le soleil.
+
+UN SIÈCLE.
+
+Dieu détache un siècle du trésor infini de l'éternité, et il le jette au
+monde pour que le monde ait le Temps.
+
+Le siècle, ainsi échappé des mains de Jehovah, marche pendant cent
+années dans l'univers, et quand il a terminé sa course, il va se réunir
+à ses frères qui ne sont plus.
+
+Un autre le suit, qui le remplace, qui vit aussi de cette vie égale et
+mesurée, et il court aussi s'abîmer dans le passé.
+
+Chacun emporte avec soi ou les trésors d'une grande gloire, ou le poids
+d'un oubli profond.
+
+Celui-là est le siècle de Charlemagne, cet autre celui de Napoléon,
+d'autres sont des siècles d'ignorance et de misère.
+
+Quand ils ont ainsi vécu, ils se réunissent tous dans un antique palais,
+et, se tenant par la main, ils forment une longue chaîne, et ils
+dansent.
+
+Quelquefois ces fantômes centenaires s'assoient autour d'un foyer, comme
+de graves vieillards, et ils se racontent leur vie.
+
+LA COMÈTE.
+
+Regardez-la marcher dans ses écarts, cette comète insensée, qui ne vit
+pas dans les limites que mesure au monde le doigt de Dieu.
+
+On dirait une folle qui traverse les champs loin des routes, qui, les
+cheveux épars, court sans but et sans pensée, pousse des cris, et laisse
+flotter derrière elle ses vêtements.
+
+Ainsi cette planète vagabonde vole brûlante dans l'espace; sa chevelure
+enflammée se développe derrière elle... mais elle est terrible dans ses
+pas irréguliers.
+
+Les autres globes la voient approcher avec effroi, et voudraient reculer
+devant elle, mais la règle les retient. Elle passe dédaigneuse auprès
+d'eux, et ne les touche point... Ils respirent quand elle n'est plus là.
+
+Ou bien, aveugle et furieuse, elle court d'une ligne droite sur un
+monde; elle le brise en mille éclats, qui rejaillissent dans l'espace,
+et forment peut-être de nouveaux globes, qui se façonnent au milieu de
+leurs atmosphères nouvelles.
+
+Ou bien, elle les brûle, elle les entraîne dans ses cheveux de feu; ils
+s'y mêlent et ne peuvent plus s'en dégager; et les êtres des différents
+mondes les cherchent dans les cieux et ne les y trouvent plus.
+
+Et quelquefois encore, par un autre caprice, elle recommence avec une
+bizarre régularité cette immense ellipse qu'elle avait décrite; oubliée
+pendant des siècles, elle reparaît et sème de nouvelles terreurs.
+
+Et cependant elle traîne peut-être avec elle des myriades d'êtres
+inconnus qui l'habitent et vivent sur elle, qui pleurent sans cesse ses
+écarts, volent éperdus avec elle, et sillonnent sans cesse l'étendue.
+
+Enfin, Dieu parle! ce globe rebelle à ses volontés l'importune, il ne
+trouve plus grâce devant lui; Dieu lui assigne aussi une place dans ses
+desseins, et l'enchaîne dans le grand ordre; ou bien, pour la punir, il
+la brise, l'efface, et elle disparaît.
+
+(_La suite à un autre numéro._)
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+CHAPITRE VII
+
+LA NOYÉE.
+
+UN matin, la sentinelle avancée de la forteresse de Lecco
+rapporta à Ramengo que la veille au soir un inconnu s'était approché de
+la citadelle, et avait lancé une flèche sur le balcon de Rosalia, qui
+l'avait ramassée.
+
+Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuadé que cet
+inconnu était Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia.
+L'idée lui vint que cela pouvait l'aider à se défaire de ce jeune
+seigneur, et à causer une effroyable douleur à la maison des Pusterla
+par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien
+de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose
+arrivait de nouveau, ils eussent à tirer sur le téméraire inconnu, à le
+tuer et à se taire.
+
+Le soir du même jour, l'homme revint près de la forteresse. Rosalia, qui
+se tenait à son balcon, ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta de
+toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il
+la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un
+trait d'arbalète l'étendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent
+aussitôt sur lui et trouvèrent qui; ce n'était qu'un valet inconnu.
+Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait être. Ils
+revinrent avec la pierre à laquelle un billet était lié. Ramengo
+attendait dans ce cruel tourment qu'éprouvent les trompeurs lorsqu'ils
+se voient trompés. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit
+la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement
+d'un loup qui avise sa proie. Il congédia les soldats et ouvrit le
+billet. Il ne portait point d'adresse, mais il était de la main de
+Rosalia, et, les membres agités par un frémissement convulsif, il lui
+ces mois:
+
+«Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait éprouver ta lettre!
+Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer à de nouveaux périls? Te
+presser encore une fois sur mon coeur, était une consolation que j'osais
+à peine espérer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant
+après-demain il sortira à la nuit tombante pour visiter les postes sur
+le lac; dès qu'il sera parti, j'étendrai une blanche toile sur le
+balcon, et lu viendras à la poterne que tu connais, que de choses je te
+dirai! Le sais-tu? mon sein est fécond. Puisse te ressembler l'enfant
+qui naîtra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte à la seule pensée
+d'embrasser bientôt mon bien-aimé!»
+
+Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture
+jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il
+n'y avait de doutes qu'à l'égard de son complice. Ses vagues soupçons
+étaient désormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti à
+prendre, celui de la vengeance.
+
+La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitôt sur
+l'infortunée. L'égorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles
+l'enfant à peine forme et le broyer sous ses pieds, étaient des pensées
+qui souriaient à son délire. Déjà il allait les réaliser, déjà il
+entrait chez Rosalia épouvantée, prêt à porter sur elle une main
+barbare, lorsqu'une réflexion subite lui cria que le châtiment serait
+trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombât
+aussi dans le même piège. Et il se repentait d'avoir déchiré le billet;
+il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais
+l'envoyer à qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas égorgé
+le vil instrument, j'aurais bien su, à force de tourments, en le
+torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de
+l'infâme. J'ai trop précipité ma vengeance; mais maintenant, maintenant
+je l'ai méritée, elle sera longue, impitoyable; tremblez, scélérats!
+
+[Illustration.]
+
+Il roulait ainsi de sombres pensées devant Rosalia, qui s'efforçait en
+vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin
+pour lui dire que le lendemain il sortirait à la tombée de la nuit. Il
+espérait que l'amant, n'ayant pas reçu de réponse, n'en viendrait pas
+moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse
+persévérante qu'elle opposait à ses mauvais traitements. Les baisers de
+sa femme brûlaient Ramengo, comme la pierre infernale brûle une plaie
+vive; mais, voulant opposer ruse à ruse, tromperie à tromperie, il
+essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirèrent dans sa bouche;
+de la presser sur son coeur, mais au moment même où il l'attirait vers
+lui, il ne put s'empêcher de la repousser par un brusque mouvement de
+haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habituée qu'elle fût
+aux duretés de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son âme. Le
+lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant
+vers la rive, il débarqua. Il se plaça dans un lieu d'où il pouvait voir
+la citadelle sans être, aperçu. Bientôt ses yeux sont frappés du voile
+blanc étendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et
+redouble; son coeur, gonflé de rage, semblait s'élancer de sa poitrine,
+et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa
+retraite, il blasphémait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'épaissit,
+il s'approcha davantage, et s'appuya à deux arbres voisins entre
+lesquels il passait la tête, pareil à la hyène qui guette la gazelle,
+fixant ses regards tantôt sur la route, tantôt sur la poterne et le
+balcon.
+
+Il vit bientôt apparaître Rosalia vêtue d'une blanche robe de lin. Ses
+yeux, se portèrent sur le penchant de la colline, et, à la lueur
+incertaine du crépuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu.
+Trompée dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle
+s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant
+son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquiète mais douce
+attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les étoiles;
+d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et
+mélancolique, dont le son s'éteignait avec un doux murmure au milieu du
+pathétique silence de la nuit, se mêlant au lointain clapotement de
+l'onde qui venait baiser les rivages du lac.
+
+Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompée, Ramengo ne s'en
+tint pas là. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible
+espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pensée, mais
+toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa
+vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la médita, la
+créa au gré de ses rêves, la poussa à ses derniers raffinements autant
+qu'il le fallait pour saturer son âme altérée de sang et de supplices.
+L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir à la
+vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser naître: pour lui faire
+subir sa part du châtiment, et augmenter pour la mère les douleurs de la
+peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prévoyait moins. Cependant il
+dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de
+leur mariage, redoublant même de courtoisie pour cacher la trahison
+qu'il méditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrêtait sur
+elle un oeil si glacé, d'une limpidité tellement sinistre, que Rosalia,
+épouvantée, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai:
+«Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi?» Il ne répondait
+rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme était prise d'un frisson
+involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur
+son poignard, et, comme contraint par une force irrésistible, la
+repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia
+comprenait qu'une grave tempête s'agitait dans l'âme de son mari. Elle
+souffrait, se taisait, et n'était pas plus avare de ses caresses. Elle
+puisait des consolations dans ces joies secrètes de la femme qui sent
+vivre en elle-même autre être, uni à elle et cependant différent, vivant
+de la même vie, ému par des sentiments communs, aimé comme soi-même,
+aimable comme autrui. Elle était saisie d'une vive allégresse en voyant
+approcher l'heure où elle donnerait le jour à un enfant, gage de leur
+amour, et qui l'accroîtrait encore par les soins que ses parents lui
+donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les espérances
+qui dansent autour du berceau du premier né.
+
+[Illustration.]
+
+Bientôt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier
+baiser, oublié les douleurs de l'enfantement: «Qu'on porte, dit-elle,
+cet enfant à son père.»
+
+On lui porta en effet cette créature, si frêle que, sous l'impression de
+l'air et des objets extérieurs, elle vagissait et agitait ses petits
+membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un père.
+Mais les yeux de Ramengo s'enflammèrent d'une plus sombre fureur, un
+rire sinistre contracta ses lèvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de
+l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible créature.
+La femme à qui l'enfant avait été confié, se précipita au devant du coup
+qui le menaçait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme
+n'entamât sa poitrine et n'y laissât l'empreinte d'une main criminelle-.
+A la vue du sang qui s'échappait, et aux cris de douleur poussés par le
+fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit
+en proférant mille blasphèmes.
+
+[Illustration.]
+
+Quel coup cette nouvelle porta à la tendre Rosalia! Au sein de la lièvre
+de l'enfantement, et dans cet état où toute émotion peut devenir
+mortelle, elle fut près de succomber; mais la blessure de l'enfant était
+légère et se guérit facilement; des mercenaires lui prodiguèrent ces
+soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint à la douceur et
+au repentir. Ce repentir n'était point excité par son crime; il se
+reprochait seulement d'avoir laissé échapper son secret dans le
+transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents,
+des chagrins profonds et concentrés, l'excès subit de sa furie et de son
+égarement; et, devenant assidu auprès du lit de sa femme, il eut pour
+elle des paroles d'affection.
+
+Cette tendresse fut pour elle le meilleur remède et le réparateur le
+plus puissant; elle tendit sa main pâle et tremblante à son époux, qui
+la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu à son
+sein: «Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras.
+Quel visage d'albâtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les
+yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes
+bras, et lui donne un baiser.» Et elle le lui présentait. Malgré ses
+agitations intérieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha
+ses lèvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant.
+Sa mère lui prodiguait une furie de baisers; plongée dans une extase
+d'amour, de béatitude, jouissant du bonheur d'être épouse et mère, aimée
+et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser
+son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le
+couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, folâtrait
+avec lui, heureuse d'épancher sur ce fruit de son sein cette plénitude
+de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari.
+
+Mais ces scènes étaient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo,
+et chaque jour grandissaient dans son âme ses sinistres projets de
+vengeance.
+
+Rosalia était guérie depuis peu de temps. C'était le soir d'un beau jour
+de mai: le temps était magnifique, le ciel paisible, et la naissante
+chaleur prêtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo
+dit à sa femme: «Vois quelle belle soirée! si nous sortions un peu aux
+environs de la citadelle, il me semble que ta santé s'en trouverait
+mieux?
+
+--Volontiers,» s'écria Rosalia dans sa joie, heureuse de recevoir une
+preuve d'affection de son mari, parce qu'elle sentait qu'elle l'en
+aimerait davantage.
+
+«Et l'enfant? ajoutait-elle; je vais le coucher, n'est-ce pas? Attends
+seulement que je l'aie endormi.
+
+--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas? répondit Ramengo; est-ce que tu
+t'ennuies déjà de le porter?
+
+--M'ennuyer! s'écria-t-elle avec un indéfinissable accent de tendresse;
+oh! tu ne sais pas combien est agréable à une mère le poids de son
+enfant! Ne l'ai-je pas porté plus longtemps dans mon sein?»
+
+En parlant ainsi, elle enveloppait son fils dans ses langes, et
+s'avançait aux côtés de son mari. Ils sortirent de la citadelle et,
+descendant le versant de la colline, ils arrivèrent au bord du lac.
+C'était la première fois, depuis ses souffrances, qu'elle revoyait la
+sérénité de l'air libre, la lac, les monts, et elle s'enivrait d'une
+douce joie. Comme le prisonnier qui sort du cachot, elle sentait sa
+poitrine se dilater en respirant le souffle pur et vital de la brise. Le
+lac, bien que la fonte des neiges et la saison pluvieuse l'eussent
+extraordinairement accru, jetait tranquillement ses flots sur le sable
+de ses rives. Ils s'assirent auprès, sur un parapet à hauteur d'appui,
+et laissent courir leurs regards sur cette plaine liquide, qu'aucune
+barque ne sillonnait, parce qu'une des premières mesures contre la
+guerre qu'on redoutait, avait été de les couler toutes à fond. Rosalia
+regardait tantôt la Resegone, dont les cimes crénelées laissaient
+s'échapper les derniers rayons du soleil, tantôt l'ouverture du vallon
+de: Valmadrera, où la lumière semblait, avant de disparaître,
+rassembler toute sa force, comme le sang au coeur d'un mourant; et elle
+caressait son nourrisson et lui parlant comme s'il eût pu comprendre et
+lui répondre: «Ouvre les yeux, mon amour, ouvre-les à ce magnifique
+spectacle; vois ces monts: un jour tu les connaîtras; sur leurs flancs,
+jusque sur leurs sommets, tu poursuivras les jeunes chevreaux aussi
+légers qu'eux, et jouissant de l'air pur, du riant soleil et de la
+liberté! Et ce lac, vois-le! il renferme dans ses ondes un autre enfant
+beau comme toi. Un jour viendra où il te portera véritablement dans ses
+flancs, lorsque tes bras le sillonneront à la nage, ou que ta barque
+ouvrira ses flots.
+
+[Illustration.]
+
+«Et pourquoi, interrompit Ramengo, pourquoi n'irions-nous pas nous-mêmes
+en bateau?
+
+--Oh! oui, s'écria-t-elle, pourvu que tu ne redoutes pas la fatigue de
+ramer.
+
+--Au contraire, c'est pour moi un délassement, un salutaire exercice.»
+
+[Illustration.]
+
+En deux sauts, il fut à un petit môle où on gardait sous clef deux
+petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on eût
+laissées sur toute la rivière. Il mit les rames à l'eau, et prit
+Rosalia, qui s'assit à la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo
+frappait l'eau de ses rames. Ils côtoyèrent ainsi le rivage sur lequel
+est situé le bourg de Lecco. Ils passèrent sous le pont qu'Azone avait
+fait élever il y avait peu d'années, et, poursuivant leur route du côté
+de Pescale et de Pescanerico, ils arrivèrent à un endroit où l'eau
+s'étend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes
+environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un
+ciel sans nuages, et, du milieu du lac où ils naviguaient, à peine
+pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares
+chaumières, ils voyaient s'exhaler la fumé du feu auquel les pauvres
+gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption
+de la pêche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de
+son coeur. Inondée d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lèvres la
+sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout à coup, Ramengo,
+d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'ébranle, de manière à
+l'entr'ouvrir, à faire bondir la mère et à réveiller l'enfant en
+sursaut; puis il s'écrie; «Infâme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher
+les criminelles! tu t'es trompée: je sais tout. L'heure du châtiment est
+venue. Scélérate! tu vas mourir!»
+
+[Illustration.]
+
+Épouvantée, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, pâle, et d'une
+main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle étend l'autre
+vers son bourreau par un mouvement d'instinctive défense. La malheureuse
+voulait répondre, interroger, supplier; mais le lâche Ramengo ne lui en
+laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'élança
+lui-même à la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du désespoir, et se
+couvrit les yeux en voyant son mari se précipiter hors de la barque:
+mais bientôt, à la faible lueur un crépuscule, elle put le voir nager et
+gagner le rivage.
+
+Délivrée de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle
+retomba dans un étonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle
+était en proie à un songe affreux. Dès qu'elle revint un peu à
+elle-même, l'horreur de sa situation se présenta tout entière à sa
+pensée: seule, sur un lac gonflé par la fonte des neiges, dans une
+faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un
+enfant dont la vie lui était plus chère que sa propre vie! Elle éclata
+en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de
+la petite créature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un
+passage, tirèrent un peu Rosalia de sa léthargique douleur. Dans sa
+criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et
+l'eau pénétrait lentement par les fissures qui s'étaient ouvertes.
+L'infortunée fixa les regards sur le fond de la barque et parut se
+consoler: «Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau
+remplira cette nacelle; elle s'abîmera, je m'abîmerai avec elle... et je
+serai délivrée de cet enfer.--Mais mon enfant?»
+
+A cette pensée, elle frissonna. Alors, aussi prompte à chercher des
+moyens de salut qu'elle avait d'abord été ardente dans son désespoir à
+désirer la mort, elle arrache avec furie de sa tête, de sa poitrine, les
+voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour étouper les fissures.
+Attentive, elle tend ses regards, elle prête l'oreille pour s'assurer si
+l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut
+qu'elle ne pouvait plus pénétrer, elle se consola, reprit son enfant
+dans ses bras, et s'assit, regardant tout à tour son fils, le rivage et
+le ciel. L'enfant était endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse
+comme l'égoïste devant les misères de ses frères; le ciel était limpide
+et beau, comme il est toujours à la fin de mai dans ces riantes contrées
+de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrière les monts
+de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au
+milieu de mille scintillantes étoiles.
+
+Combien de soirées aussi belles que celle-là Rosalia avait passées dans
+l'aimable et joyeuse société de ses compagnes, près de ses parents,
+insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rêves heureux!
+Et, depuis son mariage, combien de fois, à cette heure, elle s'était
+arrêtée, sur la plate-forme de la citadelle, à écouter les mélodies
+mélancoliques du rossignol, à embrasser de ses regards la rive du fleuve
+ou le versant de la colline pour y découvrir le retour de son époux! Et
+maintenant!... la pensée de son mari lui rappelait les plus minutieux
+souvenirs du passé: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas
+voir on interpréter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui
+révélaient toute une misérable trame de haine continue, de vengeance
+méditée; elle, était condamnée pour un crime dont elle ne se
+reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul
+mot; condamnée à souffrir une nuit entière, sur cette onde déserte, le
+désespoir et la peur!» Personne ne viendra donc me secourir? personne! A
+cette heure, Ramengo est rentré dans la citadelle; il revoit les lieux
+qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne
+n'accourt à sa rencontre pour fêter son retour. Il revoit la couche
+nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa
+femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous
+avoir infligé cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous
+sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupçons! comme, avec un
+redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera
+encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une
+lumière s'avance vers nous, ce ne peut être que sa barque.»
+
+La lumière s'avançait lente, égale, mais pâle et bleuâtre; elle toucha
+la barque de Rosalia.... C'était un feu follet, qui, poursuivant sa
+route, s'évanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait poussé le cri
+désespéré du naufragé qui implore du secours, les battements de son
+coeur avaient mesuré l'éloignement de la flamme et sa marche lente;
+lorsque cette espérance lui échappa encore, elle fondit en pleurs.
+
+Elle plaça son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et
+commença avec ses mains à imiter le mouvement des rames pour essayer de
+s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi à faire mouvoir la nacelle,
+mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-même, sans
+le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatiguée, épuisée,
+désespérée et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses
+genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommença à
+pleurer, à rêver encore. Aux approches du matin, une brise aiguë et
+roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents.
+D'épais nuages s'étaient condensés autour des crêtes de la Grigna et du
+Leguone, et, chassés çà et là par les vents, ils s'avançaient comme des
+troupes ennemies, et répandaient des ténèbres sur tout le ciel; les
+éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans
+l'espace; la pluie commença à tomber avec une fureur inouïe, et bientôt
+une redoutable tempête s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du côté
+de Lecco, dont chaque instant l'éloignait davantage; en vain ses yeux, à
+la sinistre lueur des éclairs, s'efforçaient d'apercevoir quelque
+secours: elle n'en vit point paraître, et n'en espéra plus. Alors se
+présenta à son esprit consterné la possibilité, puis la certitude d'un
+malheur plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. L'aube, son espérance,
+commença à ne plus lui paraître la fin, mais un accroissement de ses
+maux.
+
+[Illustration.]
+
+L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent épanchée des
+réservoirs du ciel. Où se réfugier? comment, parer à ce nouveau malheur?
+La barque n'avait ni pavillon ni tente; déjà les roulements du tonnerre
+et les éclats de la foudre avaient réveillé l'enfant, et les bras
+maternels ne suffisaient pas à le protéger; elle se fit d'abord un abri
+avec sa robe, qu'elle releva sur sa tête, et dont elle couvrit aussi son
+nourrisson; mais la pluie incessante eut bientôt pénétré les habits qui
+dégouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tête, et
+s'arrachait les cheveux; privée de sentiment, elle ne voyait plus rien;
+elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus élevée,
+restait plus à sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains,
+elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante
+attitude, elle lui tendit le sein, à la manière dont les bêles sauvages
+allaitent leurs petits.
+
+[Illustration.]
+
+Situation terrible que celle où ils se trouvaient! A l'eau qui s'était
+introduite la veille par les fissures, s'ajoutait celle qui tombait à
+flots du ciel; ses genoux, ses jambes, en étaient trempés; mais elle
+prenait patience et tolérait ses souffrances; mais l'eau montait
+toujours par l'effet de son propre poids; elle atteignait le dernier
+refuge de l'enfant, et l'infortunée ne savait comment l'arracher au
+péril qui le menaçait; elle se découvrait la poitrine de ses vêtements,
+et elle s'en servait pour éponger l'humidité de la barque; de ses mains
+elle faisait une sorte de pelle, avec laquelle elle jetait l'eau au
+dehors; mais, pour se livrer à ce travail si pénible et d'un si mince
+résultat, il lui fallait laisser à découvert son fils, qui était en
+danger de se noyer. Découragée, Rosalia reprit sa première position,
+serra son enfant contre son sein, et recommença ses pleurs et ses
+prières; cependant la pluie ne diminuait point de violence, et le vent
+du nord chassait toujours la barque devant lui. De temps en temps elle
+levait la tête, et, à travers ce déluge, elle voyait passer sur la rive
+les chaumières et les plaines. Lorsqu'elle arriva au lieu où, à la
+Rabbia après Olginate, le lac prend un cours plus rapide, elle sentit la
+nacelle balancer et tourbillonner sur elle-même: elle se crut submergée,
+embrassa son fils, recommanda son âme à Dieu, l'âme et la vie de la
+faible créature qu'elle nourrissait.
+
+[Illustration.]
+
+Cependant le courant rapide reprit la barque avec force, et, bondissant
+sur la vague, elle descendit le fleuve de nouveau. Quelques cabanes de
+pêcheurs, quelques moulins s'offraient aux regards de distance en
+distance; çà et là un paysan, un bûcheron ou une lavandière, attentifs à
+leurs travaux sur la plage, voyaient cette barque de loin, la
+regardaient un moment, et quelqu'un d'entre eux s'écriait:
+
+«Quel singulier plaisir d'aller ainsi sur le fleuve, grossi comme il est
+par l'orage!»
+
+Mais un autre ajoutait: «Ne voyez-vous pas qu'elle n'a ni rame ni timon?
+c'est une barque qui se perd.
+
+--Une barque qui se perd! courons la secourir! Maudite soit la guerre
+qui nous a enlevé nos bateaux!»
+
+Ils couraient sans savoir où, et criaient vers la barque; d'autres se
+dirigeaient, en toute hâte vers les postes occupés par les sentinelles
+et les vedettes mais, avant qu'ils les eussent atteints, l'onde
+déchaînée avait emporté la nacelle; ils ne pouvaient plus que la
+regarder dans le lointain, et s'écrier: «Les pauvres gens qui sont dans
+cette barque! Que les âmes du purgatoire leur soient en aide!»
+
+[Illustration.]
+
+Toutefois, après diverses alternatives de périls qui eussent inspiré
+plus d'une fois à Rosalia désespérée la pensée d'en finir d'un seul
+coup, en se jetant elle-même aux eaux du fleuve, si l'espoir de sauver
+son enfant ne l'eût retenue, l'Adda, s'étendant dans un lit plus large,
+emporta la nacelle avec moins de fureur. La tempête, avait cessé, et,
+par un de ces changements subits, ordinaires dans la saison, le ciel, se
+dégageant de ses nuages, resplendissait maintenant des feux d'un brûlant
+soleil. Dans le voisinage de Vaprio, le flot portait même insensiblement
+la nacelle vers le rivage, et un rayon d'espérance brilla aux regards de
+Rosalia; elle fut entraînée tout près d'un rocher, qui, creusé à sa base
+par le battement de la vague, formait une sorte de grotte, d'où
+pendaient les racines et les tortueux rameaux d'un figuier sauvage.
+Rosalia parvint à saisir l'un de ces rameaux, et, l'étreignant avec tout
+ce qui lui restait de force: «Grâces soient rendues au Seigneur!
+s'écria-t-elle; mon fils est sauvé!»
+
+Elle respira. D'un oeil consolé elle regarda son fils, et il se fit sur
+son visage un changement pareil à celui que la matinée avait vu dans
+l'atmosphère. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile;
+mais Rosalia, tenant l'arbre à deux mains, neutralisait l'effort du
+flot. Elle se prit alors à regarder autour d'elle: le rocher sous lequel
+elle était arrêtée était étroit et escarpé; de quelque côté qu'on
+l'envisageât, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche
+de l'Adda, la plaine s'étendait verdoyante et fleurie; de vigoureux
+paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement à leur travail
+champêtre; mais l'éloignement était si grand, si tumultueux le bruit du
+fleuve, qu'elle ne pouvait espérer que ses cris arrivassent jusqu'à eux.
+Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant
+ses rayons sur la tête de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau
+suppliée, comme si elle eût dû les éprouver tous dans cette journée. Et
+les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperçut que sa
+position avait changé, mais qu'elle ne s'était pas améliorée. Isolée en
+cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se
+tirer d'une position si affreuse. Peut-être le désespoir lui aurait-il
+encore prêté assez de force pour se hisser de branche en branche, de
+racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner
+ne pouvait pas se présenter à sa pensée, et il ne fallait pas songer
+qu'elle pût, en le portant à son cou, tenter cette périlleuse voie de
+salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait étroitement le rameau
+sauveur.
+
+Bientôt il se réveilla; il prit à crier, blessé dans ses membres
+délicats par le contact des planches, pressé par la faim, brûlé par le
+soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine
+pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonçait un poignard dans le
+coeur de la mère, et d'autant plus avant qu'elle s'était crue désormais
+délivrée de tout péril et en sûreté. Comment l'apaiser? Quitter la
+racine qui retenait le bateau, c'était courir de soi-même au devant des
+angoisses du premier danger. «Peut-être, se disait-elle, y a-t-il un
+village près d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hélas! si
+on n'arrivait pas à temps!» Alors elle tremblait que le rameau ne se
+brisât, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie
+enserre sa dernière chance de salut. Des frissons et des sueurs
+parcouraient tout son corps, lorsque étourdie par l'influence du soleil,
+elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses
+forces s'amoindrir, et s'énerver les jointures de ses doigts agités par
+des pulsations convulsives.
+
+Enfin, elle restait dans la même position, et ne pouvait caresser son
+fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et
+en le berçant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que
+la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter à la
+patience, à se taire, à dormir: il ne fallait plus craindre; le secours
+viendrait bientôt; il reverrait son père, son toit natal; enfin, elle
+entonnait l'air accoutumé pour l'endormir: elle chantait sur le bord de
+l'abîme, au sein de cette agonie!!
+
+Mais l'enfant n'écoutait point et ne cessait pas ses gémissements: ses
+cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortunée. En vain elle
+s'ingéniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et
+les genoux, pendant que ses bras étaient suspendus aux racines du
+figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et
+de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et
+éclata en une plainte désespérée qui formait, avec les cris plaintifs de
+son enfant, l'harmonie désolante de la douleur. De temps en temps,
+reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait:
+elle l'écoutait répéter par l'écho, l'écho, insensible comme l'âme de
+l'avare. Les oiseaux, abrités parmi les broussailles, en sortaient avec
+bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne répondait: un
+moment après, tout rentrait dans un profond silence, à peine interrompu
+par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres,
+faisaient chanceler la nacelle.
+
+[Illustration.]
+
+Cependant le soleil descendait derrière l'horizon; la brûlante chaleur
+qui s'était exhalée pendant les longues heures du jour faisait place à
+cette agréable brise qui rafraîchit les soirées sur la rive des fleuves.
+Déjà, sur la plage opposée, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment
+d'envie! les laboureurs, s'arrachant à leurs travaux, cheminer vers
+leurs paisibles chaumières; les bouviers ramener leurs troupeaux du
+pâturage; la petite fille, la baguette à la main, chassant vers le
+poulailler la troupe d'oisons. C'était l'heure du crépuscule, l'heure
+des souvenirs pour qui a joui, souffert, aimé. Mais pour Rosalia, elle
+n'était que le prélude de nouvelles souffrances. La nuit s'épaississait;
+si la fortune ne lui avait envoyé personne pour la secourir pendant le
+jour, que serait-ce quand les ténèbres seraient descendues sur la terre?
+Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tête comme un bruit,
+une agitation vague: «Oh! se dit-elle, si je pouvais réussir à me faire
+entendre!» Elle poussa un cri, le répéta, crut avoir été entendue, parce
+qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en
+effet, se pencha sur le bord du rocher.
+
+«Qui est là-dessous? cria une voix.
+
+--Moi!... une infortunée!... Secours! secours! répondît la triste
+Rosalia.
+
+--Mais comment êtes-vous là?» reprit la voix.
+
+Elle ne répondit rien que: «Secours! secours! Prenez mon enfant!»
+
+C'étaient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent
+comprendre que c'était une femme en péril de la vie, ils avisèrent à la
+secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher
+empêchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais même de voir si
+elle était dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un écueil. Aller chercher
+un bateau jusqu'à Vaprio était un long voyage, d'autant plus long qu'il
+aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps
+d'être noyée.
+
+«Voulez-vous une corde? lui cria-t-on.
+
+--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant
+se meurt!»
+
+[Illustration.]
+
+Ils prirent donc en toute hâte une corde de chanvre qui, par un hasard,
+se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant
+parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia était placée, que
+parce que les saillies du rocher éloignaient la corde de la barque, la
+malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle osât
+abandonner son rameau de figuier; elle criait; «A droite!.... A main
+gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....»
+
+Enfin la corde vint raser les vêtements de Rosalia. Sûre désormais de
+pouvoir la tenir, elle lâcha le rameau pour la saisir... Hélas! à peine
+eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute
+glissante s'échappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la
+retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du
+rocher les personnes qui avaient essayé de la sauver se la montrant
+entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant
+à l'aide. Elle s'écria: «Au secours!» et souleva vers eux son enfant.
+Elle les émut de pitié, mais ils ne savaient plus comment la secourir.
+Le fleuve l'avait déjà entraînée loin d'eux et l'emportait avec
+impétuosité. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui
+montra un vénérable prêtre, qui lui parut crier à haute voix la formule
+de l'absolution des péchés pendant que sa main droite se levait pour la
+bénir. Tous les assistants avaient plié les genoux, et récitaient pour
+elle les prières des agonisants. Elle étendit son enfant sur l'escabeau
+de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue.
+
+Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jeûne, la peine, la
+douleur, l'espérance tant de fois née, tant de fois disparue, l'amour
+maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le désespoir
+prévalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus
+rien. Puisse, dans ce moment suprême, sa pensée s'être unie à celle des
+fidèles pieusement agenouillés sur le rivage, pour demander avec eux au
+ciel le remède que la terre ne pouvait plus lui donner!
+
+[Illustration.]
+
+
+
+Modes.
+
+[Illustration: Bracelets Victoria.]
+
+L'industrie parisienne n'aurait point redouté la présence de la reine
+d'Angleterre à Paris; on peut même soupçonner qu'elle l'espérait. Déjà
+toute la ruche était en éveil: le génie de la mode inventait et
+exécutait en même temps. Les uns préparaient de coquettes parures, les
+autres des bijoux. Les coiffures Victoria se montraient aux étalages
+rivalisant de grâce et de fraîcheur. Parmi ces apprêts, nous avons
+remarqué des bracelets sur une; imitation de l'ordre du la Jarretière.
+Le travail en est fin et la forme élégante. La reine Victoria, qui
+portait au concert du château d'Eu le grand-cordon de l'ordre, aurait
+sans doute approuvé la pensée qui a fait choisir ce modèle.
+
+Quelques toilettes ont été envoyées de Paris au Tréport. Nous citerons
+une robe de moire rose, garnie de deux rangs de volants en point
+d'Angleterre; une autre, forme tunique brodée en desseins de guipures;
+puis des coiffures avec des barbes en dentelles mêlées de fleurs, de
+petits turbans sans fond composés aussi d'une écharpe en dentelles avec
+une seule rose (coiffures Péri), et un chapeau d'une forme, Montpensier,
+orné d'une seule plume couchée de côté.
+
+
+
+Moeurs algériennes.
+
+[Illustration.]
+
+On s'imagine assez généralement que le calme imperturbable, le flegme
+impassible, l'indifférence la plus profonde, forment le fond général du
+caractère des Orientaux. Ce que nous avons vu des Turcs, dans les
+relations très superficielles que notre monde occidental a eues avec
+eux, nous a paru devoir naturellement être commun à toutes les races
+musulmanes. C'est une erreur d'autant plus grande qu'elle est
+très-répandue, et qu'elle tend à établir plus de différences, plus de
+contrastes, plus d'oppositions qu'il n'en existe réellement entre les
+Orientaux et nous.
+
+Il est vrai que le turc est d'une impassibilité majestueuse; c'est
+l'homme plus ou moins juste qu'Horace avait rêvé. Le ciel peut
+s'écrouler, il ne décroisera pas plus vile pour cela ses jambes
+entrelacées, et il ne rejettera pas avec moins d'indolence et de volupté
+la fumée de son _tchibouck_. Mais ce n'est pas seulement chez lui
+l'effet du fatalisme, comme on l'a cru exclusivement jusqu'ici; il y a
+aussi du parti pris, un genre, une mode nationale en quelque sorte dans
+cette pose solennelle, dans cet air grave et sérieux. Bien que la race
+turque soit parvenue à imprimer son cachet à toutes les populations
+qu'elle à subjuguées, il est facile de reconnaître cependant que ce fait
+n'est que le résultat d'une influence violente, mais momentanée: on
+n'est pas toujours très-tenté de rire avec des gens qui sont constamment
+sérieux, et qui ne connaissent pas d'autre moyen de répondre à une
+plaisanterie qu'en vous faisant étrangler ou en vous coupant la tête. Il
+n'est donc pas étonnant qu'avec de semblables conditions les Turcs soit
+parvenus à donner une apparence très-grave à tous les peuples qu'ils
+avaient conquis; mais il est curieux de remarquer avec quelle élasticité
+merveilleuse de caractère, le génie particulier à chaque race se
+redresse dans sa forme primitive à mesure que toute compression brutale
+disparaît.
+
+Ainsi les Grecs n'ont pas perdu un iota de la verve, de la gaieté
+populaires qui en fait une des nations les plus curieuses à observer de
+près.
+
+Depuis que la France a pris possession de l'Algérie, les populations qui
+furent si longtemps soumises au sabre turc ont repris leurs allures
+naturelles; et à part quelques vieux Maures qui croiraient se
+compromettre en se déridant, on peut remarquer combien de points de
+contact, combien de rapports mystérieux existent entre le génie, le
+caractère, les moeurs, l'esprit des deux races. Les Arabes sont
+généralement très-gais; ils aiment le chant, les exercices gymnastiques,
+les courses à cheval; ils sont impressionnables, ardents, passionnés, et
+c'est dans leurs foudoucks, dans les bazars ou sous leurs tentes, qu'on
+peut surtout juger de cette face presque française de leur caractère;
+leurs conversations sont animées, bruyantes, spirituelles, et il faut
+avoir assisté à ces réunions pour se faire une juste idée de ce que nous
+voulons bien appeler la gravité orientale. Ils adorent le luxe, mais
+c'est surtout pour leurs femmes et pour leurs chevaux qu'ils aiment à
+prodiguer l'argent.
+
+Une femme européenne peut se mettre très-élégamment et très-proprement à
+peu de frais. Nos tissus de toute espèce, notre bijouterie, sont
+descendus à des prix si bas, que la toilette élégante et recherchée est
+accessible à presque toutes les femmes. Chez les Orientaux, il n'en est
+pas encore de même; les femmes n'y ont pas la prétention de se mettre
+avec élégance, ni même, il faut bien le dire, avec propreté; mais la
+richesse, les diamants, les broderies lourdes et sans goût, les
+paillettes, les tissus de fil d'or, les colliers, les bracelets massifs,
+voilà ce qui les séduit. Les Arabes enfouissent ainsi des sommes
+considérables dans les coffrets de leurs femmes, et on a peine à
+comprendre la passion des femmes arabes pour ces merveilles de leur
+toilette, quand on les voit enveloppées de leur haïck, ne laissant
+briller de tous ces mystérieux trésors que deux yeux noirs et ardents.
+C'est que les femmes orientales, si elles n'ont pas des spectacles, des
+promenades, des soirées où elles puissent faire parade de leur beauté et
+de leurs richesses, ont du moins un lieu de réunion qui vaut tous les
+nôtres, une fête qui les résume toutes: c'est le bain. Le bain maure,
+voilà leur Longchamp, à elles; c'est là qu'elles se rencontrent, c'est
+là que se font les causeries et les médisances, c'est là qu'elles
+viennent déployer tout leur luxe, toutes leurs plus belles étoffes;
+elles y arrivent, sinon parées, du moins chargées de tous leurs
+vêtements précieux; des négresses les suivent portant des tapis, toute
+leur garde-robe enfin, et c'est là qu'elles s'admirent; qu'elles se
+dénigrent, qu'elles se jalousent, ni plus ni moins que les Européennes.
+Voilà en quelque sorte les réunions publiques; mais elles se visitent
+entre elles aussi, et c'est invariablement et toujours la toilette qui
+fait le sujet des conversations. Dès qu'une femme musulmane reçoit une
+visite, elle n'a rien de plus empressé que d'ouvrir ses bahuts, ses
+coffres, ses tiroirs, et d'en tirer toutes ses parures. Elles ne
+sauraient parler d'autre chose que de toilette, étrangères comme elles
+le sont à toute vie extérieure, et ignorantes au delà de toute
+expression. Elles ne savent ni lire ni écrire, et beaucoup même ne
+connaissent aucun ouvrage d'aiguille.--Il est une cérémonie qui est
+pour elles une occasion de parure qu'elles saisissent très-avidement,
+c'est un mariage. On comprend, en effet, que ce doive être la une grande
+et solennelle affaire, un événement de la plus haute importance pour des
+femmes dont la vie est si monotone. Un mariage, dès qu'il est projeté,
+les met en émoi; c'est un horizon nouveau dans leur existence, il les
+absorbe, c'est le but vers lequel elles tendent de tous leurs désirs.
+Assister à un mariage est une joie ineffable qui n'est connue, qui n'est
+partagée peut-être avec le même enthousiasme que par les jeunes filles
+de nos classes ouvrières: sous ce rapport, toutes les femmes orientales
+sont des jeunes filles, ou peut-être encore est-ce trop dire, ce sont
+des enfants.
+
+Mais il serait injuste de ne parler que de leur futilité ou de leur
+ignorance. Elles sont généralement bonnes femmes, pleines de coeur et de
+sensibilité. Les exemples d'adoption d'orphelins, sont très-fréquents.
+Une Mauresque algérienne qui avait adopté un jeune garçon et une petite
+fille fut pour ces deux enfants pleine de soins, d'affection et de
+tendresse. La petite fille, nommée Aischa, le plus commun des noms
+arabes, était d'une gentillesse, d'une vivacité adorables; leur mère
+adoptive avait formé le projet de les unir un jour. Le mari partit pour
+le pèlerinage de la Mecque, et le fils adoptif devint en quelque sorte
+le chef de la maison qui lui avait été si hospitalière, le jeune homme
+était d'un caractère jaloux, violent, emporté, et il tyrannisa sa mère et
+sa soeur adoptives, au point de les empêcher de recevoir toute visite;
+souvent même il leur défendit d'aller au bain: mieux eût valu sans doute
+les priver de manger.
+
+Cette pauvre femme se désolait; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour
+faire sortir de chez elle cet ingrat qui lui devait l'existence, mais
+elle préféra supporter ses caprices, ses injustes défiances. Le mari ne
+revint pas de son pèlerinage; il mourut en Égypte. La pauvre femme,
+réduite à la misère, n'eut qu'à souffrir de plus en plus de la brutalité
+de son fils d'adoption, qui lui-même tomba un jour dangereusement
+malade. La mère vendit ses bijoux, ses vêtements pour soigner cet enfant
+qu'elle aimait d'un amour de mère; elle alla jusqu'à mendier, et, brisée
+de fatigues et de douleurs, elle se coucha un jour pour ne plus se
+relever; sa dernière parole fut pour bénir ces deux enfants, qu'elle
+allait quitter pour toujours, et sa dernière prière fut pour le bonheur
+de sa pauvre Aischa.
+
+Ces exemples de résignation patiente et courageuses sont très-fréquentes
+chez les femmes orientales.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+
+Aucun homme dans le monde n'est grand comme Napoléon.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre
+1843, by Various
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: January 15, 2012 [EBook #38576]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0029, 16 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+<br><br>
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+<div class="cont">
+
+
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+<p>L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<pre>
+ Nº 29. Vol. II.-SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.
+ pour l'Étranger. 10 20 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE</h3>
+
+<p><b>Inauguration de la Statue du roi René</b>, à Angers: <i>Statue du roi René,
+par M. David (d'Angers)</i>: <b>de la Statue de l'abbé de l'Épée</b>, à
+Versailles: <i>Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud.</i>--<b>Courrier de
+Paris.--Ouverture de la Chasse</b>. <i>Frontispice; le Départ pour la Chasse;
+le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable;
+Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le
+Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8
+dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc.</i>--<b>Visite de la reine
+d'Angleterre au roi Louis-Philippe</b> (Suite). <i>Vue du château d'Eu; Canot
+du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la
+reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la
+reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du
+prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine
+d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc.</i>,--<b>Petits Poèmes</b>.
+La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--<b>Margherita
+Pusterla</b>. Chapitre VII, la Noyée, <i>14
+Gravures</i>.--<b>Annonces.--Modes</b>. --<i>Bracelets Victoria</i>.--<b>Moeurs
+algériennes</b>. <i>1 Gravure</i>. --<b>Rébus.</b></p>
+</div>
+
+<h2>Inauguration de la statue du roi René.</h2>
+
+<h4>A ANGERS</h4>
+
+
+
+<p>Il y a une douzaine d'années, plusieurs savants, qui n'avaient rien des
+mieux à faire, réalisant une pensée de M. de Humboldt, créèrent les
+congrès scientifiques. Ils invitèrent les érudits de toutes les nations
+à se réunir, à des époques déterminées, pour traiter simultanément des
+questions d'histoire, d'archéologie, de médecine, de physique, de
+mathématiques, de littérature et de beaux-arts. Afin de grouper et de
+disperser en même temps les lumières, ils convinrent que l'assemblée,
+annuellement nomade, se tiendrait à tour de rôle dans les principaux
+chefs-lieux. L'institution des congrès, accomplissant pour la onzième
+fois ses révolutions périodiques, s'est réunie en 1843 dans la ville
+d'Angers, sous la présidence de M. le comte de Las-Cases. Là, après
+avoir discuté bon nombre de questions importantes, les membres du
+congrès ont honoré de leur présence l'inauguration de la statue du roi
+René.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Statue du roi René, par
+M. David d'Angers.</b></p>
+
+
+<p>Le roi René, comte d'Anjou et de Provence, comte de Lorraine, roi de
+Naples et de Jérusalem <i>in partibus</i>, fut, par ses qualités aimables, le
+Henri IV du Moyen-Age. Né à Angers en 1408, il commença la vie en
+chevalier pour la finir en troubadour, et ses succès dans les arts
+purent le consoler de ses revers sur les champs de bataille. Les
+malheurs de la guerre l'obligèrent à renoncer successivement à la
+Lorraine, qu'il tenait de sa femme Isabelle, et au royaume de Naples,
+que la reine Jeanne II lui avait légué. De cet héritage, René ne garda
+que le comté de Provence, où il s'installa paisiblement pour rimer,
+chanter, peindre, courtiser les dames, instituer des processions, et
+oublier autant que possible qu'il avait des États à régir. On ne peut
+dire que ce fut un bon prince, car il s'occupait médiocrement
+d'administration; mais c'était à coup sur un homme spirituel et
+généreux, qui faisait également bien des sirventes, de la peinture et
+des dettes; il avait le mérite plus rare encore de payer exactement,
+quoique les sommes fussent souvent considérables, et il disait à son
+trésorier: «Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir déshonneur à la
+parole que j'ai donnée.» Insoucieux artiste, il peignait une perdrix
+quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, et il ne quitta pas
+le pinceau. Toujours disposé à écouter des requêtes, à récompenser des
+services, à signer des grâces, «La plume des princes, disait-il, ne doit
+jamais être paresseuse.»</p>
+
+<p>La ville d'Angers, qui doit élever une statue en bronze au bon roi René,
+en a préalablement inauguré le plâtre dans la grande salle de
+l'Hôtel-de-Ville. Cette solennité a eu lieu à huis clos, le 7 septembre,
+et l'on n'y a convié que les notabilités de Maine-et-Loire et les
+honorables membres du congrès. La séance a été ouverte à trois heures et
+demie, et presque entièrement remplie par la lecture des commentaires
+que M. Quatrebarbes prépare pour une édition nouvelle des <i>Oeuvres
+complètes du roi René</i>; publication dont le produit sera consacré à
+l'érection de la statue de bronze.</p>
+
+<p>Le monument nouveau est de M. David. Le sculpteur, songeant que le roi
+René n'appartenait à Angers que par sa naissance et ses premières
+années, l'a représenté jeune, vigoureux, le regard fier, une main sur la
+garde de son épée, l'autre prête à saisir un casque. Le bon prince est
+armé de pied en cap; sur sa poitrine pendent les insignes de l'ordre du
+Croissant, qu'il institua à Angers, en 1438, et dont la devise était
+<i>loz en croissant</i>. A droite de la figure, sur un support, sont les
+pinceaux, la palette, et la plume qui écrivit le <i>Petit Traité de
+l'Abusé de Court</i>, imprimé à Vienne par Pierre Schenck, en 1484. L'écu
+armorié du prince est à ses pieds, et derrière lui la lyre dont il
+s'accompagnait en chantant le soleil et les femmes d'Occitanie. Le
+costume tout entier est d'une rigoureuse exactitude; l'artiste n'a rien
+omis de ce qui peut caractériser la vie, l'époque et les travaux du roi
+René. La tête, un peu grosse peut-être, est pleine de noblesse; une
+tunique ajustée avec art recouvre l'armure. Condamné à emprisonner les
+membres dans des plaques de fer, l'artiste s'en est consolé en modelant
+admirablement les méplats de la Face, et en ajustant la tunique avec une
+élégante légèreté. On retrouve, dans la conception générale de la
+statue, le génie inventeur de M. David, qui, contrairement à la plupart
+de ses collègues, cherche avant toutes choses une pensée neuve et
+originale.</p>
+<br><br>
+<h2>Inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée.</h2>
+
+<h4>A VERSAILLES.</h4>
+
+<p>L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois,
+a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au
+centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Statue de l'abbé de L'Épée, par Michaud.</b></p>
+
+<p>La vie de <i>Charles-Michel</i> <span class="sc">de L'Épée</span> est trop connue pour que nous ayons
+besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24
+novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude,
+beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait
+vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à
+dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du
+barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit
+bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut
+d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy.
+Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui
+ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait
+entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide
+d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à
+l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y
+attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par
+goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un
+jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela
+successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie
+nouvelle.</p>
+
+<p>Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites
+avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une
+consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement
+des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base
+l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette
+méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et
+les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens,
+ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa
+méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt
+que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce
+langage par gestes reçut le nom de <i>mimique</i>. Il put s'adapter également
+à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes
+les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une
+langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique
+l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques
+élèves.</p>
+
+<p>Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui
+se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas
+seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il
+partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict
+nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la
+modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa
+méthode et il ouvrir des cours publics. Son livre <i>de l'institution des
+Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques</i> parut en 1776, et fut
+accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.</p>
+
+<p>L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14.
+Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu
+demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la
+messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur
+présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter
+comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une
+magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de
+l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même.
+Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de
+l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers
+envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et
+la propager dans leurs États.</p>
+
+<p>L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait
+formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait
+plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le
+25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il
+était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à
+la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale
+envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet
+1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis
+au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité,
+qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les
+contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du
+calendrier des peuples.</p>
+
+<p>La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre
+gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée
+d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce
+monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de
+degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle
+sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement
+d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:</p>
+
+<p class="mid">
+ L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,<br>
+ PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS.<br>
+ NÉ À VERSAILLES,<br>
+ LE XXIV NOV. MDCCXII.
+</p>
+
+<p>Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de
+granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer
+fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de
+L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des
+gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier
+Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom:
+Dieu!</p>
+
+<p>La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne
+ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux
+fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce
+n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il
+fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux
+trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout
+entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires
+escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison,
+c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs
+du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes
+éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme
+illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la
+vertu.</p>
+
+<p>Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de
+sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant
+militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls
+l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure,
+quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le
+commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut
+enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par
+la foule.</p>
+
+<p>M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme
+président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la
+statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter,
+au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les
+deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement
+senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils
+furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la
+commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui
+fut applaudie.</p>
+
+<p>Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand
+Berthier, dont le <i>Mémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé
+de L'Épée</i> a été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences
+morales de Versailles, prononça ensuite un <i>discours mimique</i> sur la
+solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux
+sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait
+vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si
+animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de
+ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient
+d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme:
+ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand
+Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la
+douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur
+avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux
+nobles sentiments et leur esprit à la science.</p>
+
+<p>Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une
+émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu,
+après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.</p>
+<br><br>
+
+ <p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p>On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation
+dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette
+catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux,
+tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de
+bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un
+instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable
+ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr,
+compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis
+avec eux.</p>
+
+<p>Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La
+pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir,
+pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère
+riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets
+sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant
+qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble.
+«C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant
+avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.</p>
+
+<p>Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la
+situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces
+funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour
+souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre
+dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne
+que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même.
+Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui
+semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée,
+ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de
+ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au
+moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que
+nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.</p>
+
+<p>Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à
+Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers
+midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une
+demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage
+que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le
+désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il
+était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et
+n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit
+que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie
+et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles
+Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.</p>
+
+<p>Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et
+de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise
+caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de
+toute la vivacité d'une union nouvelle.</p>
+
+<p>Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve
+ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile
+se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de
+l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez
+aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre
+bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce
+qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au
+retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant
+de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux
+récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de
+Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé
+toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.</p>
+
+<p>Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo;
+elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie,
+jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non
+pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à
+donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la
+bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.</p>
+
+<p>Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme
+écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis
+ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce
+qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur
+de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer
+longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si
+grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»</p>
+
+<p>M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas
+prématurés:</p>
+
+<p class="mid">
+ Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles.'
+</p>
+
+<p>Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse
+le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.</p>
+
+<p>Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan,
+âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé
+en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille
+unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à
+Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV,
+mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc
+si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque
+jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils
+n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer
+les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par
+milliers!</p>
+
+<p>On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute
+minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de
+vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent,
+c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais,
+nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents:
+la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux
+sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui,
+demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.</p>
+
+<p>Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre
+autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure
+a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la
+santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses
+épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire
+le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie
+éternelle.</p>
+
+<p>Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et
+qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est
+tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il
+n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il
+rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le
+gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait
+accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous,
+la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au
+cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon
+Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en
+terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on
+meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un
+magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela
+sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.</p>
+
+<p>Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue;
+le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute
+la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les
+marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu.
+Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il
+n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la
+chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.</p>
+
+<p>Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de
+plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes
+mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre
+de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré;
+quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une
+manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement
+de votre douleur et d'habiller votre désespoir.</p>
+
+<p>Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui
+dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la
+tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que
+madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari:
+très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui
+lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela
+fait bien, cela est bien porté!»</p>
+
+<p>Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux
+pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent
+agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes
+tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!</p>
+
+<p>Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le
+docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa
+force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands
+de deuil ruinés du coup!</p>
+
+<p>Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre:
+comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que
+l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme
+marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie,
+l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et
+sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte
+les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme,
+dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts
+depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va
+bien.» dit-il.</p>
+
+<p>N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!</p>
+
+<p>Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.</p>
+
+<p>Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant
+derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a
+effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue.
+Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera
+sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et
+au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria
+au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de
+Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui
+a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs
+sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la
+vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du
+théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce
+n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et
+il est encore le meilleur homme du monde.</p>
+
+<p>M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait
+alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait
+que par M. de Pixérécourt: <i>Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone,
+le Chien de Montargis</i>, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même
+trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y
+remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide
+qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.</p>
+
+<p>Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se
+décida à jouer le personnage du <i>traître</i>. Le parterre était stupéfait
+et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même
+semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il
+n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut
+plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole
+d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des
+couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui
+aurait envoyé promener le tentateur.</p>
+
+<p>Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du
+malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois
+dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois
+injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le
+point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M.
+Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec
+une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant
+du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces
+méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré
+d'épines.</p>
+
+<p>Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty
+s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un
+arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant
+vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»</p>
+
+<p>Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et
+d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des
+bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui
+aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme?</p>
+
+<p>Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de
+cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu
+est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques
+années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de
+succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air
+pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent
+plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur
+maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs
+ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty!</p>
+
+<p>--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois
+ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se
+donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose
+au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses
+derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre
+novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel,
+et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa
+dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce
+saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de
+charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour
+quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu!</p>
+
+<p>Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet
+une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa
+maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au
+boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre
+prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure.</p>
+
+<p>Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le
+Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris
+châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et
+viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de
+sa vie champêtre.</p>
+
+<p>En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis
+qu'il en est encore temps.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>Dessin de J.-J. Grandville.</b></p>
+
+<p>Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette
+époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de
+la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos
+médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de
+donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes
+peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder
+les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces
+drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les
+armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de
+carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une
+recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux
+approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les
+chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on
+s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer
+le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs
+on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme
+abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour
+d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.»</p>
+
+<p>Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains
+chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand
+jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un
+quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans
+l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de
+perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année
+dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui
+décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès
+sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à
+travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en
+mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit
+plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils
+pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans
+compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres
+seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les
+atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au
+courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un
+fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans
+amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches:
+posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage
+inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la
+faire fonctionner.</p>
+
+<p>Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède
+ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville,
+une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un
+melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et
+les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les
+lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux
+qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées
+de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs
+jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines,
+montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question,
+ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux
+nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact
+et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le
+marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur
+d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera
+nécessairement un <i>pouillard</i> non vendable. Au mois d'août il a spéculé
+sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur
+l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la
+vendange.</p>
+
+<p>Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et
+par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur
+grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des
+siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer.
+L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose,
+excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux
+afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous
+les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de
+guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait
+une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait
+à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui
+volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux
+besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière,
+attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la
+route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais,
+à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La
+veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires;
+il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette,
+car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il
+sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière
+aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se
+dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne
+pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de
+ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces
+de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de
+lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le
+lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.</p>
+
+<p>Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai
+chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le
+chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des
+quatre espèces.</p>
+
+<p>Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons
+chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les
+reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils
+battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur
+fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien,
+manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au
+hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont
+séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans
+regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent,
+se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit
+pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la
+graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne
+tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que
+je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse,
+légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas,
+je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des
+bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il
+méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour;
+il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année
+suivante.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Le départ pour la chasse.</b></p>
+
+<p>Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les
+champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et
+dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne
+marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux
+fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un
+arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes
+sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam, <i>telum imbelle et sine
+ictu</i>. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à
+tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en
+blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses
+auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux
+chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a
+dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il
+s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui
+fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout
+pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre,
+fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château
+en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin
+négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps
+étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et
+très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des
+bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers
+ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est
+la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par
+année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son
+carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au
+retour.</p>
+
+<p>Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café
+Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre
+d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant
+d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour
+lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine
+Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus
+loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf
+des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes
+les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je
+l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.</p>
+
+<p>«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre
+chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»</p>
+
+<p>L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien,
+et je m'approche du beau monsieur.</p>
+
+<p>«Il y a donc des cailles par ici?</p>
+
+<p>--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque.</p>
+
+<p>--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas
+plus loin.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Chasseur au canon, par J.-J. Grandville.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b>Le chasseur dévastateur, par J.-J. Grandville.</b></p>
+
+<p>--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier.
+J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas.</p>
+
+<p>--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée?</p>
+
+<p>--De ce côté.</p>
+
+<p>--Allons, Modus, cherche, apporte.»</p>
+
+<p>Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la
+secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette.
+Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le
+costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir.</p>
+
+<p>«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa
+proie.</p>
+
+<p>--Vous appelez cela une caille? lui dis-je.</p>
+
+<p>--Certainement.</p>
+
+<p>--Vous vous trompez.</p>
+
+<p>--Et qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>--Un perdreau.</p>
+
+<p>--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau.</p>
+
+<p>--Comment! j'aurais tué un perdreau!</p>
+
+<p>--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.»</p>
+
+<p>Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son
+compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui:
+si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix
+ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose
+plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient
+toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon,
+il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour
+semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au
+champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous
+tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué:
+son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à
+quatre pas au moins sur la gauche.</p>
+
+<p>Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière
+encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils,
+j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle
+dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il
+voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes
+certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté.</p>
+
+<p>«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche?</p>
+
+<p>--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau.</p>
+
+<p>--Permettez-moi de vous l'offrir.»</p>
+
+<p>J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins
+les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la
+complète satisfaction que son coeur éprouvait.</p>
+
+<p>Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous
+nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de
+son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer,
+ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde
+nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut
+le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis
+de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou
+moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui
+donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux
+pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui
+montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi
+que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal
+ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti.
+Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous
+qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était
+tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont
+il fut le plus bel ornement.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.</b></p>
+
+<p>Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés
+par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre
+grand naturaliste.</p>
+
+<p>Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin,
+d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est
+riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte
+rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou
+plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix
+actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines
+de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent
+tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de
+lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse
+serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer
+un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer
+plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon
+est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins!
+sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont
+le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien
+que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en
+prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans
+compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons
+deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise
+plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue
+Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables
+écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de
+l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour
+avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans
+toute l'année.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br>
+<b>Députation du gibier reconnaissant à la chambre des Pairs, après la<br>
+discussion de la loi sur la chasse.</b>--Dessin de J.-J.
+Grandville.</p>
+
+<p>Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun
+lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous
+ses frais, et même il lui reste un petit <i>boni</i> qui doit servir dans ses
+prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres
+véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux
+actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà
+une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour
+procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous
+les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute
+peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses
+imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois,
+de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale.
+Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur
+demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être
+quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits,
+à ce que dit le chasseur-épicier.</p>
+
+<p>Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année.
+Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son
+temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et
+ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des
+bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant:
+laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait
+dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de
+perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la
+veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans
+préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes
+sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des
+filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs
+trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des
+braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement
+comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les
+marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes.
+Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de
+l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une
+montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève
+machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui
+cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon
+intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne
+l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette
+infâme caverne de brigand.</p>
+
+<p>Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort.
+Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs
+qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il
+faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple
+de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il
+jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc
+et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont
+ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait
+comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux
+hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants,
+tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes.
+Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se
+présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un
+lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de
+véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens
+prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces
+gens-là.</p>
+
+<p>Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des
+chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des
+associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout
+ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une
+table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des
+indigestions dans le but de rattraper leur argent.</p>
+
+<p>Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le
+lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou
+presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou
+bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Un chasseur parisien.(1)</b> (Un dessin de Cham.)</p>
+
+<blockquote>Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la
+plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de
+gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses
+recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style,
+après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau
+au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le
+gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon
+coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où
+il va lâcher la détente.<br><br>
+
+«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon,
+qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui
+se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il
+n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil
+d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la
+seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»</blockquote>
+
+<p>On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent
+que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus
+belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province,
+on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est
+à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils
+ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent
+un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut
+pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.»
+Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores:
+«Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec
+accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au
+naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le
+beurre!</p>
+
+<p>Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes,
+élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les
+prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans
+les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le
+braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde
+civilisé. <i>La compagnie du poil et de la plume</i> est constituée
+régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur,
+son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle
+entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le
+gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant,
+que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que
+l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux
+surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les
+perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque
+jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun
+recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier
+bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé.
+On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre
+avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez
+plus de perdreaux.</p>
+
+<p>Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme
+chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers
+possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers,
+d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs
+garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers
+en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les
+classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens,
+transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le
+souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour
+de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux
+de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin
+un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en
+empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de
+caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un
+chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur
+sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri
+du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas
+louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la
+laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils
+connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils
+ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne,
+elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard,
+où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas,
+c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de
+la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les
+lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le
+plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière.
+D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un
+lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de
+garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse
+indécis.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Dessin de J.-J Grandville.</b></p>
+
+<p>Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois
+après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de
+l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du
+vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne
+rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du
+moins, d'en attraper avec leur fourchette.</p>
+
+<p>Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir
+d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le
+désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette
+excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!»
+il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à
+la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point
+resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux
+travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique.
+C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts
+faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le
+lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même
+anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du
+moment en était le héros.</p>
+
+<p>Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si
+quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups
+de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous
+avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas
+reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers.
+Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur
+fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous
+présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous
+vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez
+sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur;
+mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de
+tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces
+carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite
+pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des
+chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa
+cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de
+bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à
+rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On
+rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils
+ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un
+dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre
+les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il
+s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à
+la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des
+pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du
+village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en
+résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait
+sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces
+chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les
+chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs
+gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y
+glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant
+bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une
+volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort
+inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont
+de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.</b></p>
+
+<p>Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne
+prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux
+employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la
+blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le
+laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre
+d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à
+cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades
+qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait
+voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à
+travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne
+pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils
+mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et
+poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait
+des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait
+de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé,
+le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière
+inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas,
+sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais
+auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour
+rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme
+retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le
+renvoya.</p>
+
+<p>Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le
+budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans les <i>voies et
+moyens</i>: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous
+ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore,
+faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de
+quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et
+accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous
+après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez
+supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est
+vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne
+ferez pas usage de ma méthode.</p>
+
+<p>Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques
+jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre
+des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez
+pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup
+avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des
+matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à
+Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et
+qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle.
+Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements,
+vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au
+bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais
+vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la
+popularité! c'est la plaie de notre époque.</p>
+
+<p>Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir
+seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours
+prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de
+fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la
+main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et
+les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour
+leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah!
+mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance
+pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez
+mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des
+Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous
+chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui
+trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que
+vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de
+lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne
+savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les
+marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous
+électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez
+être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite
+fricassés quand ce vote sera obtenu.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le dernier lièvre européen, par<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;J.-J. Grandville.</b></p>
+
+<p>Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs,
+nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous
+manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que
+votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue
+avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous
+ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur
+de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et
+regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage,
+espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant,
+et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en
+jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre
+coeur paternel.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">E. Blaze</span>.</span></p><br><br>
+
+
+
+<h2>Visite de la Reine d'Angleterre au Roi Louis-Philippe.</h2>
+
+<p class="mid">(Voir pages 23 et 24.)</p>
+
+<p>Une jeune femme à qui le hasard de la naissance (si toutefois la
+naissante est un hasard) a donné une des premières couronnes de
+l'Europe, a eu la fantaisie, par ce bienheureux temps de migrations
+aristocratiques, de venir mettre le pied sur la terre de France, terre
+bénie à laquelle nos pères ont fait une telle réputation de galanterie,
+de générosité, de bon goût, qu'il n'est pas de femme au monde qui, de
+loin, ne regarde avec envie notre capitale, nos modes, nos fêtes, nos
+plaisirs. Il n'est donc pas surprenant que la jeune reine d'Angleterre
+ait eu, comme toute femme, le désir de voir notre patrie, de voir de
+près ce peuple brave, ardent, original, enthousiaste. Heureusement pour
+elle, la constitution anglaise ne s'y opposait pas, et pourvu qu'elle fut
+escortée de deux ministres responsables, elle avait la liberté de sortir
+de son royaume et d'aller où rappellerait son caprice.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Vue du château d'Eu.</b></p>
+
+<p>«Allons en France! s'est-elle écriée; allons tendre la main à cette
+éternelle rivale; allons saluer cette royauté bourgeoise, voir cette
+cour citoyenne; allons montrer à ce peuple, qui tant de fois a rugi
+contre nous, ce que la renommée veut bien accorder de grâces à notre
+personne, de douceur à notre royal visage, de splendeurs à notre
+majesté!» Et, ce disant, elle est partie, suivie d'une escadrille de
+bateaux à vapeur, suivie, avant tout, de son mari le prince-Albert, de
+lord Aberdeen, qui peut-être grommelait entre ses dents contre cette
+royale fantaisie, accompagnée de lady Canning, sa dame d'honneur, une
+des plus ravissantes figures que jamais le burin anglais ait idéalisées,
+et de quarante personnes environ. Le roi Louis-Philippe a fait aussitôt
+ses préparatifs de réception: il a fait construire des baraques,
+emménagé de nouveaux meubles, fait des provisions de bouche. Ce journal
+fort grave, assurément, a donné à ce jet des détails qui ont vivement
+ému tous les coeurs. Le roi a voulu, au dire de la famille enthousiaste,
+offrir à sa royale soeur six espèces de fromages, dont l'un égalait en
+dimension la roue d'un wagon. La maison Basset a fourni les comestibles;
+le porter en bouteilles vient de la maison Gilburg, etc. O puff! Protée
+aux mille formes, où ne te glisses-tu pas?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Canot du roi.</b></p>
+
+<p>La reine est arrivée au château d'Eu; on a banqueté, fait un peu de
+musique, promené dans la forêt, on a goûté sous les arbres; puis, après
+quatre jours de cette vie enivrante, la reine Victoria s'en est allée
+comme elle était venue, désolée de ne pouvoir visiter Paris et
+Versailles, de ne pouvoir, en un mot, faire un voyage en France, car sa
+visite au château d'Eu ne mérite guère ce nom. Ses ministres se sont
+opposés à ce désir, malgré le mot qu'on prête à lord Aberdeen: «Nous
+laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette
+voie-là.» Il parait que le noble lord s'est ravisé. Soyez donc
+souveraine, après cela! ne pas pouvoir même venir à Paris quand on en
+meurt d'envie!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Débarquement de la reine Victoria.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b>Présentation à la famille royale.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Voiture du roi.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Le Tréport.--Départ de la reine d'Angleterre.</b></p>
+
+<p>Il est difficile d'imaginer, si on a eu le bonheur de ne pas l'avoir lu,
+tout ce que cette visita produit de premiers-Paris dythirambiques, de
+rêves, d'espérances, d'allusions, de craintes, de railleries, de
+prévisions, de voeux, que sais-je encore? Depuis le prince de Joinville,
+qui s'est écrié, en parlant de cette visite: «C'est tout un poème!»
+jusqu aux plus burlesques parodies du <i>Charivari</i> et de la <i>Mode</i>,
+toutes les exagérations possibles, hostiles ou amies, ont été épuisées;
+depuis le <i>Journal des Débats</i> jusqu'au <i>National</i>, il n'est pas un
+point de la question politique qui n'ait été soulevé, examiné, débattu
+dans tous les sens, et, comme il arrive toujours, le problème est
+beaucoup moins clair après qu'avant la discussion. <i>L'Illustration</i>
+elle-même, qui, Dieu merci! n'a rien à débrouiller avec la politique, a
+dit aussi son petit mot samedi dernier; elle a été sobre cependant; mais
+la curiosité bien naturelle de ses lecteurs de province et de campagne
+ne lui permettait pas d'en rester là, et elle s'apprêtait à raconter les
+fêtes d'Eu à sa manière, lorsqu'il lui est arrivé une lettre qui a rendu
+tout article inutile.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br><b>Embarquement de la reine Victoria et du prince Albert.</b></p>
+
+<p>Un Anglais fort honorablement connu dans le monde artistique, mais dont
+nous tairons le nom pour nous conformer à son désir de modestie et
+d'incognito, adresse à l'un de nos collaborateurs le récit de ce qu'il a
+vu et éprouvé pendant ces quatre jours de gala royal. Cette description
+froide et calme, contraste assez avec tout ce qui a été écrit sur ce
+sujet pour que, nous l'espérons du moins, nos lecteurs la lisent avec
+intérêt. Nous sommes malheureusement obligés de supprimer les
+appréciations politiques, les observa lions piquantes où les deux
+gouvernements sont jugés avec esprit et impartialité. Voici cette
+lettre:</p>
+
+<p>Monsieur et ami,</p>
+
+<p>J'étais à Paris encore, attardé par quelques travaux assez importants,
+et me disposant à partir pour Bade avant la fin du mois d'août, quand
+tout à coup la presse parisienne retentit d'une grande nouvelle: La
+reine d'Angleterre va venir en France!</p>
+
+<p>Ce fut d'abord, comme dit don Basilio, <i>rumeur légère</i>, successivement
+affirmée: et démentie; puis l'ombre prit corps, et vos politiques
+discouraient encore à perte de vue sur les avantages et les
+inconvénients de cette manifestation, que le yacht royal mouillait
+devant Tréport, et notre reine bien-aimée entrait, par un beau soleil
+couchant, dans la demeure de Louis-Philippe à Eu.</p>
+
+<p>Moi, cependant, je n'avais pas perdu de temps. La rumeur n'était pas
+encore devenue bruit, et le bruit certitude, qui; déjà, pour une
+occasion aussi solennelle, j'avais laissé plume et pinceaux, toiles et
+livres, afin d'aller assister à ces fêtes, et saluer de loin, sur la
+terre de France, comme c'était mon devoir, cette jeune femme, ma
+souveraine, pour me servir d'une expression qui, plus d'une fois, dans
+mes bonnes réunions de cet hiver, vous a fait sourire presque de pitié.</p>
+
+<p>Je partis le matin, et, grâce à votre tronçon du chemin de fer, j'étais
+le soir à Dieppe. J'y trouvai déjà les hôtels encombrés, les maisons
+particulières envahies par les curieux; des voitures, des pataches, des
+chaises de poste arrivaient de toutes parts. Les oisifs, les touristes,
+qui abondent dans cette saison, arrivaient là, attirés par le plaisir du
+voir, d'être asphyxiés dans la foule, écorchés par les aubergistes et
+les voituriers, et de pouvoir dire chez vous, dans quelques mois; «J'y
+étais, j'ai vu, etc.;» les Français adorent ça. Les nouvelles les plus
+contradictoires circulaient et étaient toujours accueillies par
+quelqu'un. J'ai rencontré un de mes malheureux compatriotes à qui on
+venait d'affirme que la reine Victoria venait d'arriver à Paris, à bord
+de son yacht; tous mes efforts pour le dissuader ont été inutiles; il a
+pris la diligence en se moquant de ma crédulité, et ne redoutant qu'une
+chose: c'était d'arriver trop tard à Paris.</p>
+
+<p>Le 2 septembre enfin, la petite escadre anglaise à vapeur, précédée par
+le beau yacht royal <i>Victoria-and-Albert</i>, longeait les côtes de France,
+Cherbourg saluait la reine, à son passade, de cent-un coups de canon, et
+un prince français, l'amiral Joinville, allait au-devant d'elle et
+l'escortait, comme pour lut faire les honneurs de vos rives amies.</p>
+
+<p>Le soir du même jour, la flottille mouillait devant le Tréport. Le loi
+Louis-Philippe était allé au-devant de sa royale visiteuse dans un
+magnifique canot fort élégamment décoré. Le roi monta à bord du yacht,
+fut reçu au haut de l'échelle par la reine; ils s'embrassèrent tous
+deux, conformément au cérémonial; et, quant au prince Albert, il lui
+donna nue simple poignée de main. Si c'est le cérémonial qui a prescrit
+cette différence, le cérémonial à tort; il me semble qu'il eut été plus
+décent que Louis-Philippe baisât la main de la reine et embrassât
+rondement son mari; qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Ce fut à ce moment que la reine, apercevant M. Guizot, lui dit ces
+paroles, qu'un de vos grands journaux a si éloquemment paraphrasées:
+«Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici.» J'ai parlé de cette
+apostrophe, devenue célèbre aujourd'hui, à l'un de mes bons amis, W. B,
+enseigne à bord du yacht, et il m'en a expliqué la haute portée. Après
+le premier embrassement et les premiers mots échanges, la conversation
+languissait furieusement, comme vous vous l'imaginez, bien, et il
+n'appartenait à personne de la relever. La reine était visiblement
+embarrassée; déjà elle avait parlé du beau temps, du beau soleil, de la
+belle mer; une fois ces graves sujets épuisés, il fallait du génie pour
+en trouver d'autres, et elle creusait sa royale tête, quand elle aperçut
+M. Guizot, qu'elle se rappelait fort bien avoir vu ambassadeur de France
+à Londres, à une époque........</p>
+
+<p>Et elle trouva fort à propos cette banalité, à laquelle on a prêté un
+sens si profond: «Monsieur, je suis charmée de vous revoir ici». M.
+Guizot s'inclina et eut l'esprit de ne rien répliquer; sans cela, Dieu
+sait ce qui serait advenu.</p>
+
+<p>Louis-Philippe offrit galamment son canot à la reine, qui l'accepta de
+bonne grâce; elle y était à peine descendue, que le yacht royal amenait
+notre pavillon, qu'il avait hissé au mat de misaine, et le pavillon
+anglais qui flottait à son grand mât; au même instant, le canot
+remplaçait le pavillon tricolore par le <i>royal standard</i>, et tout cela
+au bruit de salves d'artillerie, des <i>hourra</i> et des <i>vivat</i> des
+matelots.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, le canot abordait au rivage, où un débarcadère
+très-commode avait été installé; Louis-Philippe donnait la main à la
+reine Victoria, qui avait le pied beaucoup plus marin que le sien; et
+arrivée sur la jetée du Sud, la reine y était accueillie par la reine
+Marie-Amélie, la soeur du roi, les princesses, etc. Une batterie, placée
+sur l'un des tertres qui domine l'entrée du port, remplissait l'air de
+fumée et de bruit; la musique jouait notre air national, qui, pour la
+première fois, a retenti en France dans une circonstance officielle,
+notre <i>God save the queen</i>, aussi populaire encore à Londres que l'air
+de <i>Vive Henri IV!</i> le fut jadis chez vous. Cette scène présenta un coup
+d'oeil fort animé; je vous en envoie un croquis.</p>
+
+<p>La jeune reine présenta à la famille royale son époux, le prince Albert,
+jeune homme d'une fort belle venue, beau garçon que j'avais vu tout
+enfant dans un de mes voyages en Allemagne, mais que j'aurais eu de la
+peine à reconnaître aujourd'hui, nature bonne, courageuse et dévouée: le
+fait seul des fonctions ingrates et difficiles qu'il remplit auprès de
+la reine subirait à le prouver.</p>
+
+<p>Après cette première entrevue, le roi conduisit S. M. sous une tente que
+dominaient les deux pavillons nationaux mêlant leurs couleurs au souffle
+d'une légère brise. La tente était simplement mais élégamment décorée:
+sous les pieds un tapis, au-dessus des draperies de soie orange. Le
+choix de cette couleur m'a paru un galant calembour; la reine l'aura
+compris sans doute.</p>
+
+<p>C'est là que des présentations ont eu lieu, et j'étais à quelque
+distance, mêlé parmi les curieux, que maintenait une haie de soldats,
+quand des paroles assez vives s'engagent derrière moi: «Je
+passerai!--Non, monsieur, vous ne passerez, pas.--Il faut que je passe,
+la reine m'attend!» A ces mots, je retourne la tête, espérant voir
+quelqu'un de mes plus nobles compatriotes, ou l'un de vos ministres
+attardés. Je me trompais, c'était un petit homme gros, court, avec un
+uniforme de lieutenant de la garde nationale: «Ah! monsieur, me dit-il
+en me voyant et de son plus pur accent normand; ah! monsieur, vous me
+<i>laisserez</i> bien passer, vous qui me <i>connaissez!</i>» Je regardai mieux
+alors l'individu qui venait de m'apostropher aussi directement, et je
+reconnus un aubergiste d'un village des environs, qui, la veille,
+m'avait fait payer dix francs un souper composé de trois oeufs et d'une
+bouteille de cidre, et cinq francs le droit du m'envelopper dans une
+vieille couverture et de me rouler par terre, en compagnie de trente
+personnes, dans une chambre ouverte aux quatre vents. J'aurais eu
+quelque peine, en effet, à le <i>reconnaître</i> sous ce travestissement, lui
+que j'avais vu la veille en sabots, en blouse, et exploitant
+parfaitement notre badauderie à tous. Je lui fis place, les soldats qui
+formaient la haie en firent, et il courut vers la tente, à peu près
+comme court un canard; mais, au moment où il y arrivait, la reine en
+sortait et montait dans une voiture attelée de huit chevaux
+caparaçonnés. Le roi, la reine d'Angleterre, la reine des Français et la
+reine des Belges étaient dans ce carrosse; les princes caracolaient aux
+portières, et huit voitures à six chevaux suivaient de près.</p>
+
+<p>Le cortège, précédé, et suivi d'un escadron de cavalerie, se rendit
+lentement au château en suivant la route du Tréport et parcourut les
+grandes allées du parc. Des troupes formaient le carré dans la cour
+d'honneur. Des acclamations, aussi régulières et aussi bien nourries
+qu'un feu de peloton, accueillirent le cortège à son arrivée dans la
+cour d'honneur. La reine parut un instant sur le balcon pour remercier
+vos bataillons du geste et du sourire; puis elle fut conduite dans son
+appartement, elle s'y reposa, se para, et, à huit heures du soir, la
+cour se mettait à table. Jamais la reine n'avait mis à sa parure tant
+d'élégance et de bon goût. Elle devait être bien heureuse en ce moment
+de se sentir en France, elle qui avait si souvent rêvé de votre pays et
+des merveilles exagérées que l'on en raconte; mais, j'en suis sûr, ce
+n'est pas là seulement, c'est dans vos grandes réunions, dans un bal à
+la cour, ou à l'Hôtel-de-Ville, dans une loge d'Opéra, au balcon des
+Tuileries, en présence de votre population si vive, si facile à
+enthousiasmer, qu'elle eût voulu briller de tout l'éclat dont
+l'environnent sa jeunesse et le prestige de son rang.</p>
+
+<p>Vous savez, combien me laissent froid les manifestations les plus
+bruyantes, les plus chaleureuses. J'ai été ému en voyant vos ouvriers
+combattant dans les rues de Paris le 28 juillet 1830; mais le lendemain,
+quand la victoire était assurée; quand, autour de moi, on chantait <i>la
+Marseillaise</i>, et quand on criait à tue-tête <i>vive la Charte!</i> tout cet
+enthousiasme m'attristait plutôt qu'il ne m'émouvait; et je disais à un
+des jeunes hommes qui depuis lors sont devenus vos hommes d'État: «La
+civilisation vient de faire un pas, on s'imagine qu'elle a atteint le
+but; à demain les désenchantements!» Et on raillait impitoyablement ce
+que vous appelez mon flegme britannique.....</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas dit avec quel acharnement on s'est disputé les places
+dans les voitures, dans les hôtelleries, dans les auberges. Ce que je
+vous ai dit de mon honnête aubergiste, transformé en officier de garde
+nationale, peut vous donner une idée de l'encombrement qui règne dans
+tous les environs du Tréport, et de la voracité des indigènes. Sans
+doute il n'y a pas foule par rapport à un jour de fête aux
+Champs-Elysées et aux boulevards, mais il y a foule, et foule immense
+par rapport à l'exiguïté des habitations.</p>
+
+<p>Après que la reine eut quitté le Tréport, je me rendis à Eu, on j'avais
+trouvé la veille une mansarde que je partageais avec six de mes
+compatriotes. J'allais reprendre une petite valise qui, avec mon
+portefeuille de dessins, forme tout mon bagage, et me disposais à
+retourner au Tréport, bien sûr que W. B., le même qui m'a raconté la
+première entrevue, et l'embarras de la reine, et ses paroles à M. Guizot
+à bord du yacht royal, me donnerait l'hospitalité. Vous ne vous figurez
+pas quelle affreuse disette de logements et de vivres! J'ai vu des
+jeunes gens qui attendaient depuis trois heures leur tour de souper, et
+ce tour n'était pas près d'arriver; et ce souper, Dieu sait de quoi il
+devait se composer. Pendant que les uns maugréaient en attendant,
+d'autres sortaient de l'auberge en se plaignant d'avoir payé 15 fr. un
+poulet sur lequel on avait déjà dîné une fois. C'est dans ces
+circonstance que le Français est admirable de verve, d'esprit, de bonne
+humeur, de jovialité. Je voyais quelques-uns de mes compatriotes qui
+attendaient aussi; mais ils étaient sérieux, secs, muets, impassibles,
+tandis qu'autour d'eux brillaient, comme des étincelles, toutes ces
+milles facettes de l'esprit français. Que de plaisanteries plus ou moins
+mauvaises j'ai entendues ce soir-là! Vous savez que la maison du roi,
+cédant sa place à ses hôtes, avait retenu presque tous les logements
+habitables de la ville. «Pourquoi ne nous mettez-vous pas ici? disaient
+des étudiants en vacance au garçon de l'hôtellerie.--c'est retenu pour
+les gens du roi.--Et ici?--Retenu pour les gens du roi.» Er là, et
+partout, et toujours c'était la même réponse. «Ne vois-tu pas, dit l'un
+des jeunes gens, qu'ici tout est à eux, puisque tu y es toi-même.--A Eu,
+parfait!--Et heureusement que c'est à cause d'elle; si c'était pour un
+roi, Dieu garde! je sifflerais comme un sansonnet.»</p>
+
+<p>Je ne puis vous dire combien de fois j'ai retrouvé ce sentiment dans la
+foule où je me suis trouvé. Il est difficile de prévoir quel accueil le
+peuple de Paris eût fait à un roi d'Angleterre; mais la reine y eut été
+reçue au moins avec convenance et urbanité.</p>
+
+<p>J arrivai à bord un peu tard; les officiers s'entretenaient de la
+réception faite à la reine, et en étaient fort contents. Là, du moins,
+je trouvai bon souper, bon gîte, et c'était beaucoup déjà.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'étais à terre de bonne heure avec mes crayons, et je
+vous envoie quelques-uns de mes croquis.</p>
+
+<p>Vous ne vous attendez, pas à ce que je vous répète le détails que les
+journaux ont reproduits sous tant de formes. Pendant ces quatre jours,
+ce furent des promenades, des concerts, quelques spectacles, mais point
+de fête officielle, point de divertissements populaires. La réception a
+été surtout intime plus que bruyante. Le dimanche, la reine entendit le
+service divin dans un oratoire disposé pour elle auprès de ses
+appartements. Un <i>Te Deum</i> fut chanté, dans l'église cathédrale d'Eu
+avec accompagnement de vingt-un coups de canon; je n'ai pas bien compris
+le sens de cette cérémonie religieuse; c'était trop ou trop peu.</p>
+
+<p>Les chaudes et longues heures de l'après-midi ont été généralement
+consacrées à des promenades dans le parc, et dont le but était tantôt la
+ferme du roi, tantôt le plateau du mont d'Orléans, ou le rendez-vous de
+chasse de Sainte-Catherine; toujours les sites les plus ravissants. La
+foule des curieux s'y portait, comme vous pensez bien, et les méchantes
+places des plus méchants coucous se vendaient à des prix déraisonnables.
+Dans ces fêtes, vraies fêtes de famille, l'étiquette perdait ses droits,
+on riait de bon coeur, et la reine surtout a plus d'une fois montré ses
+blanches dents quand Louis-Philippe lui racontait tout bas quelque
+amusante chronique.</p>
+
+<p>Le lundi soir, il y eut dans une galerie du château, dite galerie des
+Guises, un concert dont la direction, confiée à Auber, et l'exécution
+ont été sans reproches. Les choeurs d'Armide surtout ont excité une
+émotion générale, et, n'y eût-il d'autre mérite que la composition du
+concert, le choix des parties, qu'il faudrait encore en féliciter Auber.
+Mais la reine, qui s'y connaît, a été très-satisfaite et a témoigné
+plusieurs fois le plaisir qu'elle éprouvait.</p>
+
+<p>Le soir de ce jour, en rentrant à bord, je vis trois vaisseaux anglais
+en panne devant la rade. L'amiral sir Ch. Rowley était descendu à terre
+sur l'invitation du roi, et devait, le lendemain, rentrer à bord et
+repartir.</p>
+
+<p>W. B. me raconta une fête qui avait eu lieu en rade. Les commandants des
+bateaux à vapeur français avaient réuni dans un grand banquet, à bord du
+<i>Pluton</i>, les officiers de la marine anglaise; ils avaient bu et bien bu
+à la gloire et à la prospérité des deux pays, à leur union, à tous ces
+beaux rêves enfin que les gouvernements semblent chacun de leur côté
+prendre à tâche de réaliser..........</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>Canot de la reine d'Angleterre.</b></p>
+
+<p>Le 6, pendant que le prince Albert le due d'Aumale se baignaient au
+Tréport, l'amiral de Joinville visitait <i>le Cyclopus</i> et quelques autres
+bateaux de l'escadre anglaise. J'ai fait un croquis du beau yacht
+<i>Victoria-and-Albert</i> et du canot de la reine, mais, sans la couleur,
+tout cela n'est qu'un squelette. Le soir, à quatre heures, sous les
+beaux arbres de la forêt, par un temps admirable, la cour faisait un
+repas champêtre, et, rentrée au château, elle riait aux larmes des
+bêtises d'Arnal dans <i>l'Humoriste</i>. Le choix du spectacle fait peu
+d'honneur au goût de mes compatriotes, je l'avoue; car je suppose que le
+roi a fait tout ce qu'il savait bien devoir leur être agréable. S'ils
+eussent goûté votre inimitable Molière, Louis-Philippe leur en aurait
+servi comme il leur a servi du <i>porter</i> et nos meilleurs fromages
+anglais. Tant pis pour eux, ma foi! J'estime fort Arnal, mais j'aime
+mieux le <i>Misanthrope</i> ou même <i>Sganarelle</i>.</p>
+
+<p>Ce soir-là, je débarquai avec mon léger bagage, la reine devant partir
+le lendemain; mais, grâce à W. B., je trouvai place dans une des
+baraques de M. Packham.</p>
+
+<p>Le 7, le cortège royal se rendit dés le matin du château à Tréport, dans
+le même ordre où il y était venu le samedi soir. L'artillerie, les
+fanfares, les musiques, les vivat, retentissaient de toutes parts.</p>
+
+<p>Toute la famille royale conduisit la reine à bord du yacht, dont elle
+fit elle-même les honneurs. Je fus assez, surpris de voir le prince
+Albert décoré du grand cordon de la Légion-d'honneur. J'appris d'un
+aide-de-camp que le roi lui avait fait, la veille, cette gracieuseté;
+quant à la reine, Louis-Philippe l'avait priée d'agréer deux magnifiques
+tapisseries des Gobelins, merveilleuses peintures dont notre industrie
+est fière à juste titre.</p>
+
+<p>Le prince de Joinville, celui de tous les membres de la famille royale
+avec qui la reine semble liée d'une amitié plus intime, raccompagne à
+bord du yacht jusqu'à Brighton. Trois bateaux à vapeur français se sont
+joints à la flottille anglaise, et naviguent de conserve avec elle.</p>
+
+<p>Aujourd'hui tous ces lieux si retentissants, si animés naguère, sont
+rendus à leur solitude habituelle. Les gens du château se partagent les
+25,000 francs de gratification que la reine leur a laissés; les pauvres
+qui ont vécu je ne sais comment, pendant qu'un morceau de pain se
+vendait au poids de l'or, se réjouissent de la mince libéralité du
+prince Albert, qui leur a laissé 3,000 francs. Ceux qui, comme M.
+Vatour, par exemple, ont reçu, pour prix de quelque léger service,
+bagues, tabatières, bijoux en brillants, montrent à leurs amis ces
+marques de munificence. Hier il n'était bruit que de cette visite;
+aujourd'hui on en parle moins; demain on n'en parlera plus. Eh! Dieu
+veuille qu'un jour, d'un côté ou de l'autre du détroit, pessimistes
+anglais ou alarmistes français n'aient pas quelque occasion inattendue de
+s'écrier: «Ah! nous l'avions bien dit!»............</p>
+
+<p>(Nous donnerons dans le prochain numéro d'autres dessins et quelques
+détails qui n'ont pu trouver place dans celui-ci,)</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+
+<h2>Petits Poèmes du Nord.</h2>
+
+<h4>LA PENSÉE.</h4>
+
+<p>Quelquefois la pensée dort tandis que la parole, dont elle est l'amie ou
+le guide inséparable, se hasarde imprudemment, et s'avance seule: sa
+démarche parait d'abord assurée, parce que, habituée à se soutenir sur
+sa compagne, elle peut ainsi faire quelques pas sans elle; mais bientôt
+elle chancelle, et tombe étourdie; alors la pensée se réveille, elle
+court après la parole, la rejoint, la relève, la raffermit, la soutient,
+puis elle voltige autour d'elle, la devance, et lui dit avec un doux
+sourire: Ma soeur, me voici.</p>
+
+<h4>LE JOUR DE NAISSANCE.</h4>
+
+<p>Hélas! est-ce donc un jour de fête que celui qui voit finir une année,
+et le Temps ravir à l'homme une part de son avenir? Oh non, ne célébrez
+pas cette journée, elle est trop triste; ou bien il faudrait le faire
+avec des pleurs et des habits de deuil.</p>
+
+<p>Hier, j'étais plus jeune, et je voyais avec douleur arriver ce moment,
+cette transition singulière qui me donne un autre âge, et me fait faire
+ce grand pas d'une année vers la mort, vers cet autre moment on l'on
+tombe du temps passé dans l'éternité.</p>
+
+<p>Et je me croyais si jeune encore, il y a peu de jours: j'étais si
+insouciant de la vie, de mes pensées et de mon avenir; et, aujourd'hui,
+dans ce jour de fête, je vois qu'elle s'éloigne, la jeunesse, qu'elle
+emporte ce temps qui n'est plus, et ne me laisse que l'avenir incertain.</p>
+
+<p>Dans ce jour de fête, j'appelle à moi ma pensée, et lui dis: Vole auprès
+des souvenirs de ma jeunesse, ramène-les moi; mais je les revois sans
+plaisir, car ma pensée revient triste, et ses ailes ne sont chargées que
+de chagrins.</p>
+
+<p>Comme l'abeille, lorsqu'elle sort de sa niche avec le soleil, elle va au
+loin baiser les fleurs; mais l'ouragan terrible accourt, la pluie et le
+sable tombent et s'élèvent, tournent autour d'elle, enveloppent les sucs
+recueillis, et les empoisonnent d'un mélange impur; et la pauvrette
+revient attristée dans son palais de cire.</p>
+
+<p>Hélas! ce jour de fête m'apporte une mélancolie qui me tue; je ne sais
+pourquoi je voudrais une horrible rencontre dans cette journée; il
+serait étrange que le jour de ma naissance fût celui de ma mort: cela
+accourcirait ma vie, mes pensées et aussi mon épitaphe.</p>
+
+<p>On y lirait: Il est né et mort le 11 de mai: c'est un beau mois pour
+naître et pour mourir, diraient-ils en y jetant les yeux. Mais ce mois
+est souvent triste comme la pensée: et, aujourd'hui, il fête mon
+anniversaire avec un vent glacé, un ciel obscur et des nuages de plomb
+qui ne laissent pas voir le soleil.</p>
+
+<h4>UN SIÈCLE.</h4>
+
+<p>Dieu détache un siècle du trésor infini de l'éternité, et il le jette au
+monde pour que le monde ait le Temps.</p>
+
+<p>Le siècle, ainsi échappé des mains de Jehovah, marche pendant cent
+années dans l'univers, et quand il a terminé sa course, il va se réunir
+à ses frères qui ne sont plus.</p>
+
+<p>Un autre le suit, qui le remplace, qui vit aussi de cette vie égale et
+mesurée, et il court aussi s'abîmer dans le passé.</p>
+
+<p>Chacun emporte avec soi ou les trésors d'une grande gloire, ou le poids
+d'un oubli profond.</p>
+
+<p>Celui-là est le siècle de Charlemagne, cet autre celui de Napoléon,
+d'autres sont des siècles d'ignorance et de misère.</p>
+
+<p>Quand ils ont ainsi vécu, ils se réunissent tous dans un antique palais,
+et, se tenant par la main, ils forment une longue chaîne, et ils
+dansent.</p>
+
+<p>Quelquefois ces fantômes centenaires s'assoient autour d'un foyer, comme
+de graves vieillards, et ils se racontent leur vie.</p>
+
+<h4>LA COMÈTE.</h4>
+
+<p>Regardez-la marcher dans ses écarts, cette comète insensée, qui ne vit
+pas dans les limites que mesure au monde le doigt de Dieu.</p>
+
+<p>On dirait une folle qui traverse les champs loin des routes, qui, les
+cheveux épars, court sans but et sans pensée, pousse des cris, et laisse
+flotter derrière elle ses vêtements.</p>
+
+<p>Ainsi cette planète vagabonde vole brûlante dans l'espace; sa chevelure
+enflammée se développe derrière elle... mais elle est terrible dans ses
+pas irréguliers.</p>
+
+<p>Les autres globes la voient approcher avec effroi, et voudraient reculer
+devant elle, mais la règle les retient. Elle passe dédaigneuse auprès
+d'eux, et ne les touche point... Ils respirent quand elle n'est plus là.</p>
+
+<p>Ou bien, aveugle et furieuse, elle court d'une ligne droite sur un
+monde; elle le brise en mille éclats, qui rejaillissent dans l'espace,
+et forment peut-être de nouveaux globes, qui se façonnent au milieu de
+leurs atmosphères nouvelles.</p>
+
+<p>Ou bien, elle les brûle, elle les entraîne dans ses cheveux de feu; ils
+s'y mêlent et ne peuvent plus s'en dégager; et les êtres des différents
+mondes les cherchent dans les cieux et ne les y trouvent plus.</p>
+
+<p>Et quelquefois encore, par un autre caprice, elle recommence avec une
+bizarre régularité cette immense ellipse qu'elle avait décrite; oubliée
+pendant des siècles, elle reparaît et sème de nouvelles terreurs.</p>
+
+<p>Et cependant elle traîne peut-être avec elle des myriades d'êtres
+inconnus qui l'habitent et vivent sur elle, qui pleurent sans cesse ses
+écarts, volent éperdus avec elle, et sillonnent sans cesse l'étendue.</p>
+
+<p>Enfin, Dieu parle! ce globe rebelle à ses volontés l'importune, il ne
+trouve plus grâce devant lui; Dieu lui assigne aussi une place dans ses
+desseins, et l'enchaîne dans le grand ordre; ou bien, pour la punir, il
+la brise, l'efface, et elle disparaît.</p>
+
+<p>(<i>La suite à un autre numéro.</i>)</p>
+<br><br>
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert?--Non.--<br>Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br>
+
+<h4>CHAPITRE VII</h4>
+
+<h3>LA NOYÉE.</h3>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/29-01.png"></span><span class="sc">n</span> matin, la sentinelle avancée de la forteresse de Lecco
+rapporta à Ramengo que la veille au soir un inconnu s'était approché de
+la citadelle, et avait lancé une flèche sur le balcon de Rosalia, qui
+l'avait ramassée.</p>
+
+<p>Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuadé que cet
+inconnu était Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia.
+L'idée lui vint que cela pouvait l'aider à se défaire de ce jeune
+seigneur, et à causer une effroyable douleur à la maison des Pusterla
+par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien
+de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose
+arrivait de nouveau, ils eussent à tirer sur le téméraire inconnu, à le
+tuer et à se taire.</p>
+
+<p>Le soir du même jour, l'homme revint près de la forteresse. Rosalia, qui
+se tenait à son balcon, ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta de
+toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il
+la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un
+trait d'arbalète l'étendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent
+aussitôt sur lui et trouvèrent qui; ce n'était qu'un valet inconnu.
+Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait être. Ils
+revinrent avec la pierre à laquelle un billet était lié. Ramengo
+attendait dans ce cruel tourment qu'éprouvent les trompeurs lorsqu'ils
+se voient trompés. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit
+la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement
+d'un loup qui avise sa proie. Il congédia les soldats et ouvrit le
+billet. Il ne portait point d'adresse, mais il était de la main de
+Rosalia, et, les membres agités par un frémissement convulsif, il lui
+ces mois:</p>
+
+<p>«Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait éprouver ta lettre!
+Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer à de nouveaux périls? Te
+presser encore une fois sur mon coeur, était une consolation que j'osais
+à peine espérer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant
+après-demain il sortira à la nuit tombante pour visiter les postes sur
+le lac; dès qu'il sera parti, j'étendrai une blanche toile sur le
+balcon, et lu viendras à la poterne que tu connais, que de choses je te
+dirai! Le sais-tu? mon sein est fécond. Puisse te ressembler l'enfant
+qui naîtra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte à la seule pensée
+d'embrasser bientôt mon bien-aimé!»</p>
+
+<p>Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture
+jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il
+n'y avait de doutes qu'à l'égard de son complice. Ses vagues soupçons
+étaient désormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti à
+prendre, celui de la vengeance.</p>
+
+<p>La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitôt sur
+l'infortunée. L'égorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles
+l'enfant à peine forme et le broyer sous ses pieds, étaient des pensées
+qui souriaient à son délire. Déjà il allait les réaliser, déjà il
+entrait chez Rosalia épouvantée, prêt à porter sur elle une main
+barbare, lorsqu'une réflexion subite lui cria que le châtiment serait
+trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombât
+aussi dans le même piège. Et il se repentait d'avoir déchiré le billet;
+il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais
+l'envoyer à qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas égorgé
+le vil instrument, j'aurais bien su, à force de tourments, en le
+torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de
+l'infâme. J'ai trop précipité ma vengeance; mais maintenant, maintenant
+je l'ai méritée, elle sera longue, impitoyable; tremblez, scélérats!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/29-02.png"></p>
+
+<p>Il roulait ainsi de sombres pensées devant Rosalia, qui s'efforçait en
+vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin
+pour lui dire que le lendemain il sortirait à la tombée de la nuit. Il
+espérait que l'amant, n'ayant pas reçu de réponse, n'en viendrait pas
+moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse
+persévérante qu'elle opposait à ses mauvais traitements. Les baisers de
+sa femme brûlaient Ramengo, comme la pierre infernale brûle une plaie
+vive; mais, voulant opposer ruse à ruse, tromperie à tromperie, il
+essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirèrent dans sa bouche;
+de la presser sur son coeur, mais au moment même où il l'attirait vers
+lui, il ne put s'empêcher de la repousser par un brusque mouvement de
+haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habituée qu'elle fût
+aux duretés de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son âme. Le
+lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant
+vers la rive, il débarqua. Il se plaça dans un lieu d'où il pouvait voir
+la citadelle sans être, aperçu. Bientôt ses yeux sont frappés du voile
+blanc étendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et
+redouble; son coeur, gonflé de rage, semblait s'élancer de sa poitrine,
+et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa
+retraite, il blasphémait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'épaissit,
+il s'approcha davantage, et s'appuya à deux arbres voisins entre
+lesquels il passait la tête, pareil à la hyène qui guette la gazelle,
+fixant ses regards tantôt sur la route, tantôt sur la poterne et le
+balcon.</p>
+
+<p>Il vit bientôt apparaître Rosalia vêtue d'une blanche robe de lin. Ses
+yeux, se portèrent sur le penchant de la colline, et, à la lueur
+incertaine du crépuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu.
+Trompée dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle
+s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant
+son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquiète mais douce
+attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les étoiles;
+d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et
+mélancolique, dont le son s'éteignait avec un doux murmure au milieu du
+pathétique silence de la nuit, se mêlant au lointain clapotement de
+l'onde qui venait baiser les rivages du lac.</p>
+
+<p>Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompée, Ramengo ne s'en
+tint pas là. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible
+espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pensée, mais
+toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa
+vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la médita, la
+créa au gré de ses rêves, la poussa à ses derniers raffinements autant
+qu'il le fallait pour saturer son âme altérée de sang et de supplices.
+L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir à la
+vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser naître: pour lui faire
+subir sa part du châtiment, et augmenter pour la mère les douleurs de la
+peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prévoyait moins. Cependant il
+dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de
+leur mariage, redoublant même de courtoisie pour cacher la trahison
+qu'il méditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrêtait sur
+elle un oeil si glacé, d'une limpidité tellement sinistre, que Rosalia,
+épouvantée, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai:
+«Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi?» Il ne répondait
+rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme était prise d'un frisson
+involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur
+son poignard, et, comme contraint par une force irrésistible, la
+repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia
+comprenait qu'une grave tempête s'agitait dans l'âme de son mari. Elle
+souffrait, se taisait, et n'était pas plus avare de ses caresses. Elle
+puisait des consolations dans ces joies secrètes de la femme qui sent
+vivre en elle-même autre être, uni à elle et cependant différent, vivant
+de la même vie, ému par des sentiments communs, aimé comme soi-même,
+aimable comme autrui. Elle était saisie d'une vive allégresse en voyant
+approcher l'heure où elle donnerait le jour à un enfant, gage de leur
+amour, et qui l'accroîtrait encore par les soins que ses parents lui
+donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les espérances
+qui dansent autour du berceau du premier né.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/29-03.png"></p>
+
+<p>Bientôt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier
+baiser, oublié les douleurs de l'enfantement: «Qu'on porte, dit-elle,
+cet enfant à son père.»</p>
+
+<p>On lui porta en effet cette créature, si frêle que, sous l'impression de
+l'air et des objets extérieurs, elle vagissait et agitait ses petits
+membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un père.
+Mais les yeux de Ramengo s'enflammèrent d'une plus sombre fureur, un
+rire sinistre contracta ses lèvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de
+l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible créature.
+La femme à qui l'enfant avait été confié, se précipita au devant du coup
+qui le menaçait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme
+n'entamât sa poitrine et n'y laissât l'empreinte d'une main criminelle-.
+A la vue du sang qui s'échappait, et aux cris de douleur poussés par le
+fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit
+en proférant mille blasphèmes.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/29-04.png"></p>
+
+<p>Quel coup cette nouvelle porta à la tendre Rosalia! Au sein de la lièvre
+de l'enfantement, et dans cet état où toute émotion peut devenir
+mortelle, elle fut près de succomber; mais la blessure de l'enfant était
+légère et se guérit facilement; des mercenaires lui prodiguèrent ces
+soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint à la douceur et
+au repentir. Ce repentir n'était point excité par son crime; il se
+reprochait seulement d'avoir laissé échapper son secret dans le
+transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents,
+des chagrins profonds et concentrés, l'excès subit de sa furie et de son
+égarement; et, devenant assidu auprès du lit de sa femme, il eut pour
+elle des paroles d'affection.</p>
+
+<p>Cette tendresse fut pour elle le meilleur remède et le réparateur le
+plus puissant; elle tendit sa main pâle et tremblante à son époux, qui
+la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu à son
+sein: «Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras.
+Quel visage d'albâtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les
+yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes
+bras, et lui donne un baiser.» Et elle le lui présentait. Malgré ses
+agitations intérieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha
+ses lèvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant.
+Sa mère lui prodiguait une furie de baisers; plongée dans une extase
+d'amour, de béatitude, jouissant du bonheur d'être épouse et mère, aimée
+et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser
+son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le
+couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, folâtrait
+avec lui, heureuse d'épancher sur ce fruit de son sein cette plénitude
+de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari.</p>
+
+<p>Mais ces scènes étaient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo,
+et chaque jour grandissaient dans son âme ses sinistres projets de
+vengeance.</p>
+
+<p>Rosalia était guérie depuis peu de temps. C'était le soir d'un beau jour
+de mai: le temps était magnifique, le ciel paisible, et la naissante
+chaleur prêtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo
+dit à sa femme: «Vois quelle belle soirée! si nous sortions un peu aux
+environs de la citadelle, il me semble que ta santé s'en trouverait
+mieux?</p>
+
+<p>--Volontiers,» s'écria Rosalia dans sa joie, heureuse de recevoir une
+preuve d'affection de son mari, parce qu'elle sentait qu'elle l'en
+aimerait davantage.</p>
+
+<p>«Et l'enfant? ajoutait-elle; je vais le coucher, n'est-ce pas? Attends
+seulement que je l'aie endormi.</p>
+
+<p>--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas? répondit Ramengo; est-ce que tu
+t'ennuies déjà de le porter?</p>
+
+<p>--M'ennuyer! s'écria-t-elle avec un indéfinissable accent de tendresse;
+oh! tu ne sais pas combien est agréable à une mère le poids de son
+enfant! Ne l'ai-je pas porté plus longtemps dans mon sein?»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/29-05.png"></p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle enveloppait son fils dans ses langes, et
+s'avançait aux côtés de son mari. Ils sortirent de la citadelle et,
+descendant le versant de la colline, ils arrivèrent au bord du lac.
+C'était la première fois, depuis ses souffrances, qu'elle revoyait la
+sérénité de l'air libre, la lac, les monts, et elle s'enivrait d'une
+douce joie. Comme le prisonnier qui sort du cachot, elle sentait sa
+poitrine se dilater en respirant le souffle pur et vital de la brise. Le
+lac, bien que la fonte des neiges et la saison pluvieuse l'eussent
+extraordinairement accru, jetait tranquillement ses flots sur le sable
+de ses rives. Ils s'assirent auprès, sur un parapet à hauteur d'appui,
+et laissent courir leurs regards sur cette plaine liquide, qu'aucune
+barque ne sillonnait, parce qu'une des premières mesures contre la
+guerre qu'on redoutait, avait été de les couler toutes à fond. Rosalia
+regardait tantôt la Resegone, dont les cimes crénelées laissaient
+s'échapper les derniers rayons du soleil, tantôt l'ouverture du vallon
+de: Valmadrera, où la lumière semblait, avant de disparaître,
+rassembler toute sa force, comme le sang au coeur d'un mourant; et elle
+caressait son nourrisson et lui parlant comme s'il eût pu comprendre et
+lui répondre: «Ouvre les yeux, mon amour, ouvre-les à ce magnifique
+spectacle; vois ces monts: un jour tu les connaîtras; sur leurs flancs,
+jusque sur leurs sommets, tu poursuivras les jeunes chevreaux aussi
+légers qu'eux, et jouissant de l'air pur, du riant soleil et de la
+liberté! Et ce lac, vois-le! il renferme dans ses ondes un autre enfant
+beau comme toi. Un jour viendra où il te portera véritablement dans ses
+flancs, lorsque tes bras le sillonneront à la nage, ou que ta barque
+ouvrira ses flots.</p>
+
+
+
+<p>«Et pourquoi, interrompit Ramengo, pourquoi n'irions-nous pas nous-mêmes
+en bateau?</p>
+
+<p>--Oh! oui, s'écria-t-elle, pourvu que tu ne redoutes pas la fatigue de
+ramer.</p>
+
+<p>--Au contraire, c'est pour moi un délassement, un salutaire exercice.»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/29-06.png"></p>
+
+<p>En deux sauts, il fut à un petit môle où on gardait sous clef deux
+petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on eût
+laissées sur toute la rivière. Il mit les rames à l'eau, et prit
+Rosalia, qui s'assit à la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo
+frappait l'eau de ses rames. Ils côtoyèrent ainsi le rivage sur lequel
+est situé le bourg de Lecco. Ils passèrent sous le pont qu'Azone avait
+fait élever il y avait peu d'années, et, poursuivant leur route du côté
+de Pescale et de Pescanerico, ils arrivèrent à un endroit où l'eau
+s'étend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes
+environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un
+ciel sans nuages, et, du milieu du lac où ils naviguaient, à peine
+pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares
+chaumières, ils voyaient s'exhaler la fumé du feu auquel les pauvres
+gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption
+de la pêche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de
+son coeur. Inondée d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lèvres la
+sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout à coup, Ramengo,
+d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'ébranle, de manière à
+l'entr'ouvrir, à faire bondir la mère et à réveiller l'enfant en
+sursaut; puis il s'écrie; «Infâme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher
+les criminelles! tu t'es trompée: je sais tout. L'heure du châtiment est
+venue. Scélérate! tu vas mourir!»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/29-07.png"></p>
+
+<p>Épouvantée, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, pâle, et d'une
+main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle étend l'autre
+vers son bourreau par un mouvement d'instinctive défense. La malheureuse
+voulait répondre, interroger, supplier; mais le lâche Ramengo ne lui en
+laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'élança
+lui-même à la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du désespoir, et se
+couvrit les yeux en voyant son mari se précipiter hors de la barque:
+mais bientôt, à la faible lueur un crépuscule, elle put le voir nager et
+gagner le rivage.</p>
+
+<p>Délivrée de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle
+retomba dans un étonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle
+était en proie à un songe affreux. Dès qu'elle revint un peu à
+elle-même, l'horreur de sa situation se présenta tout entière à sa
+pensée: seule, sur un lac gonflé par la fonte des neiges, dans une
+faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un
+enfant dont la vie lui était plus chère que sa propre vie! Elle éclata
+en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de
+la petite créature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un
+passage, tirèrent un peu Rosalia de sa léthargique douleur. Dans sa
+criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et
+l'eau pénétrait lentement par les fissures qui s'étaient ouvertes.
+L'infortunée fixa les regards sur le fond de la barque et parut se
+consoler: «Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau
+remplira cette nacelle; elle s'abîmera, je m'abîmerai avec elle... et je
+serai délivrée de cet enfer.--Mais mon enfant?»</p>
+
+<p>A cette pensée, elle frissonna. Alors, aussi prompte à chercher des
+moyens de salut qu'elle avait d'abord été ardente dans son désespoir à
+désirer la mort, elle arrache avec furie de sa tête, de sa poitrine, les
+voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour étouper les fissures.
+Attentive, elle tend ses regards, elle prête l'oreille pour s'assurer si
+l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut
+qu'elle ne pouvait plus pénétrer, elle se consola, reprit son enfant
+dans ses bras, et s'assit, regardant tout à tour son fils, le rivage et
+le ciel. L'enfant était endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse
+comme l'égoïste devant les misères de ses frères; le ciel était limpide
+et beau, comme il est toujours à la fin de mai dans ces riantes contrées
+de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrière les monts
+de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au
+milieu de mille scintillantes étoiles.</p>
+
+<p>Combien de soirées aussi belles que celle-là Rosalia avait passées dans
+l'aimable et joyeuse société de ses compagnes, près de ses parents,
+insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rêves heureux!
+Et, depuis son mariage, combien de fois, à cette heure, elle s'était
+arrêtée, sur la plate-forme de la citadelle, à écouter les mélodies
+mélancoliques du rossignol, à embrasser de ses regards la rive du fleuve
+ou le versant de la colline pour y découvrir le retour de son époux! Et
+maintenant!... la pensée de son mari lui rappelait les plus minutieux
+souvenirs du passé: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas
+voir on interpréter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui
+révélaient toute une misérable trame de haine continue, de vengeance
+méditée; elle, était condamnée pour un crime dont elle ne se
+reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul
+mot; condamnée à souffrir une nuit entière, sur cette onde déserte, le
+désespoir et la peur!» Personne ne viendra donc me secourir? personne! A
+cette heure, Ramengo est rentré dans la citadelle; il revoit les lieux
+qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne
+n'accourt à sa rencontre pour fêter son retour. Il revoit la couche
+nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa
+femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous
+avoir infligé cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous
+sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupçons! comme, avec un
+redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera
+encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une
+lumière s'avance vers nous, ce ne peut être que sa barque.»</p>
+
+<p>La lumière s'avançait lente, égale, mais pâle et bleuâtre; elle toucha
+la barque de Rosalia.... C'était un feu follet, qui, poursuivant sa
+route, s'évanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait poussé le cri
+désespéré du naufragé qui implore du secours, les battements de son
+coeur avaient mesuré l'éloignement de la flamme et sa marche lente;
+lorsque cette espérance lui échappa encore, elle fondit en pleurs.</p>
+
+<p>Elle plaça son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et
+commença avec ses mains à imiter le mouvement des rames pour essayer de
+s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi à faire mouvoir la nacelle,
+mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-même, sans
+le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatiguée, épuisée,
+désespérée et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses
+genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommença à
+pleurer, à rêver encore. Aux approches du matin, une brise aiguë et
+roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents.
+D'épais nuages s'étaient condensés autour des crêtes de la Grigna et du
+Leguone, et, chassés çà et là par les vents, ils s'avançaient comme des
+troupes ennemies, et répandaient des ténèbres sur tout le ciel; les
+éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans
+l'espace; la pluie commença à tomber avec une fureur inouïe, et bientôt
+une redoutable tempête s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du côté
+de Lecco, dont chaque instant l'éloignait davantage; en vain ses yeux, à
+la sinistre lueur des éclairs, s'efforçaient d'apercevoir quelque
+secours: elle n'en vit point paraître, et n'en espéra plus. Alors se
+présenta à son esprit consterné la possibilité, puis la certitude d'un
+malheur plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. L'aube, son espérance,
+commença à ne plus lui paraître la fin, mais un accroissement de ses
+maux.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/29-08.png"></p>
+
+<p>L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent épanchée des
+réservoirs du ciel. Où se réfugier? comment, parer à ce nouveau malheur?
+La barque n'avait ni pavillon ni tente; déjà les roulements du tonnerre
+et les éclats de la foudre avaient réveillé l'enfant, et les bras
+maternels ne suffisaient pas à le protéger; elle se fit d'abord un abri
+avec sa robe, qu'elle releva sur sa tête, et dont elle couvrit aussi son
+nourrisson; mais la pluie incessante eut bientôt pénétré les habits qui
+dégouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tête, et
+s'arrachait les cheveux; privée de sentiment, elle ne voyait plus rien;
+elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus élevée,
+restait plus à sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains,
+elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante
+attitude, elle lui tendit le sein, à la manière dont les bêles sauvages
+allaitent leurs petits.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/29-09.png"></p>
+
+<p>Situation terrible que celle où ils se trouvaient! A l'eau qui s'était
+introduite la veille par les fissures, s'ajoutait celle qui tombait à
+flots du ciel; ses genoux, ses jambes, en étaient trempés; mais elle
+prenait patience et tolérait ses souffrances; mais l'eau montait
+toujours par l'effet de son propre poids; elle atteignait le dernier
+refuge de l'enfant, et l'infortunée ne savait comment l'arracher au
+péril qui le menaçait; elle se découvrait la poitrine de ses vêtements,
+et elle s'en servait pour éponger l'humidité de la barque; de ses mains
+elle faisait une sorte de pelle, avec laquelle elle jetait l'eau au
+dehors; mais, pour se livrer à ce travail si pénible et d'un si mince
+résultat, il lui fallait laisser à découvert son fils, qui était en
+danger de se noyer. Découragée, Rosalia reprit sa première position,
+serra son enfant contre son sein, et recommença ses pleurs et ses
+prières; cependant la pluie ne diminuait point de violence, et le vent
+du nord chassait toujours la barque devant lui. De temps en temps elle
+levait la tête, et, à travers ce déluge, elle voyait passer sur la rive
+les chaumières et les plaines. Lorsqu'elle arriva au lieu où, à la
+Rabbia après Olginate, le lac prend un cours plus rapide, elle sentit la
+nacelle balancer et tourbillonner sur elle-même: elle se crut submergée,
+embrassa son fils, recommanda son âme à Dieu, l'âme et la vie de la
+faible créature qu'elle nourrissait.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/29-10.png"></p>
+
+<p>Cependant le courant rapide reprit la barque avec force, et, bondissant
+sur la vague, elle descendit le fleuve de nouveau. Quelques cabanes de
+pêcheurs, quelques moulins s'offraient aux regards de distance en
+distance; çà et là un paysan, un bûcheron ou une lavandière, attentifs à
+leurs travaux sur la plage, voyaient cette barque de loin, la
+regardaient un moment, et quelqu'un d'entre eux s'écriait:</p>
+
+<p>«Quel singulier plaisir d'aller ainsi sur le fleuve, grossi comme il est
+par l'orage!»</p>
+
+<p>Mais un autre ajoutait: «Ne voyez-vous pas qu'elle n'a ni rame ni timon?
+c'est une barque qui se perd.</p>
+
+<p>--Une barque qui se perd! courons la secourir! Maudite soit la guerre
+qui nous a enlevé nos bateaux!»</p>
+
+<p>Ils couraient sans savoir où, et criaient vers la barque; d'autres se
+dirigeaient, en toute hâte vers les postes occupés par les sentinelles
+et les vedettes mais, avant qu'ils les eussent atteints, l'onde
+déchaînée avait emporté la nacelle; ils ne pouvaient plus que la
+regarder dans le lointain, et s'écrier: «Les pauvres gens qui sont dans
+cette barque! Que les âmes du purgatoire leur soient en aide!»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/29-11.png"></p>
+
+<p>Toutefois, après diverses alternatives de périls qui eussent inspiré
+plus d'une fois à Rosalia désespérée la pensée d'en finir d'un seul
+coup, en se jetant elle-même aux eaux du fleuve, si l'espoir de sauver
+son enfant ne l'eût retenue, l'Adda, s'étendant dans un lit plus large,
+emporta la nacelle avec moins de fureur. La tempête, avait cessé, et,
+par un de ces changements subits, ordinaires dans la saison, le ciel, se
+dégageant de ses nuages, resplendissait maintenant des feux d'un brûlant
+soleil. Dans le voisinage de Vaprio, le flot portait même insensiblement
+la nacelle vers le rivage, et un rayon d'espérance brilla aux regards de
+Rosalia; elle fut entraînée tout près d'un rocher, qui, creusé à sa base
+par le battement de la vague, formait une sorte de grotte, d'où
+pendaient les racines et les tortueux rameaux d'un figuier sauvage.
+Rosalia parvint à saisir l'un de ces rameaux, et, l'étreignant avec tout
+ce qui lui restait de force: «Grâces soient rendues au Seigneur!
+s'écria-t-elle; mon fils est sauvé!»</p>
+
+<p>Elle respira. D'un oeil consolé elle regarda son fils, et il se fit sur
+son visage un changement pareil à celui que la matinée avait vu dans
+l'atmosphère. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile;
+mais Rosalia, tenant l'arbre à deux mains, neutralisait l'effort du
+flot. Elle se prit alors à regarder autour d'elle: le rocher sous lequel
+elle était arrêtée était étroit et escarpé; de quelque côté qu'on
+l'envisageât, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche
+de l'Adda, la plaine s'étendait verdoyante et fleurie; de vigoureux
+paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement à leur travail
+champêtre; mais l'éloignement était si grand, si tumultueux le bruit du
+fleuve, qu'elle ne pouvait espérer que ses cris arrivassent jusqu'à eux.
+Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant
+ses rayons sur la tête de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau
+suppliée, comme si elle eût dû les éprouver tous dans cette journée. Et
+les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperçut que sa
+position avait changé, mais qu'elle ne s'était pas améliorée. Isolée en
+cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se
+tirer d'une position si affreuse. Peut-être le désespoir lui aurait-il
+encore prêté assez de force pour se hisser de branche en branche, de
+racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner
+ne pouvait pas se présenter à sa pensée, et il ne fallait pas songer
+qu'elle pût, en le portant à son cou, tenter cette périlleuse voie de
+salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait étroitement le rameau
+sauveur.</p>
+
+<p>Bientôt il se réveilla; il prit à crier, blessé dans ses membres
+délicats par le contact des planches, pressé par la faim, brûlé par le
+soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine
+pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonçait un poignard dans le
+coeur de la mère, et d'autant plus avant qu'elle s'était crue désormais
+délivrée de tout péril et en sûreté. Comment l'apaiser? Quitter la
+racine qui retenait le bateau, c'était courir de soi-même au devant des
+angoisses du premier danger. «Peut-être, se disait-elle, y a-t-il un
+village près d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hélas! si
+on n'arrivait pas à temps!» Alors elle tremblait que le rameau ne se
+brisât, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie
+enserre sa dernière chance de salut. Des frissons et des sueurs
+parcouraient tout son corps, lorsque étourdie par l'influence du soleil,
+elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses
+forces s'amoindrir, et s'énerver les jointures de ses doigts agités par
+des pulsations convulsives.</p>
+
+<p>Enfin, elle restait dans la même position, et ne pouvait caresser son
+fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et
+en le berçant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que
+la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter à la
+patience, à se taire, à dormir: il ne fallait plus craindre; le secours
+viendrait bientôt; il reverrait son père, son toit natal; enfin, elle
+entonnait l'air accoutumé pour l'endormir: elle chantait sur le bord de
+l'abîme, au sein de cette agonie!!</p>
+
+<p>Mais l'enfant n'écoutait point et ne cessait pas ses gémissements: ses
+cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortunée. En vain elle
+s'ingéniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et
+les genoux, pendant que ses bras étaient suspendus aux racines du
+figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et
+de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et
+éclata en une plainte désespérée qui formait, avec les cris plaintifs de
+son enfant, l'harmonie désolante de la douleur. De temps en temps,
+reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait:
+elle l'écoutait répéter par l'écho, l'écho, insensible comme l'âme de
+l'avare. Les oiseaux, abrités parmi les broussailles, en sortaient avec
+bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne répondait: un
+moment après, tout rentrait dans un profond silence, à peine interrompu
+par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres,
+faisaient chanceler la nacelle.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/29-12.png"></p>
+
+<p>Cependant le soleil descendait derrière l'horizon; la brûlante chaleur
+qui s'était exhalée pendant les longues heures du jour faisait place à
+cette agréable brise qui rafraîchit les soirées sur la rive des fleuves.
+Déjà, sur la plage opposée, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment
+d'envie! les laboureurs, s'arrachant à leurs travaux, cheminer vers
+leurs paisibles chaumières; les bouviers ramener leurs troupeaux du
+pâturage; la petite fille, la baguette à la main, chassant vers le
+poulailler la troupe d'oisons. C'était l'heure du crépuscule, l'heure
+des souvenirs pour qui a joui, souffert, aimé. Mais pour Rosalia, elle
+n'était que le prélude de nouvelles souffrances. La nuit s'épaississait;
+si la fortune ne lui avait envoyé personne pour la secourir pendant le
+jour, que serait-ce quand les ténèbres seraient descendues sur la terre?
+Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tête comme un bruit,
+une agitation vague: «Oh! se dit-elle, si je pouvais réussir à me faire
+entendre!» Elle poussa un cri, le répéta, crut avoir été entendue, parce
+qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en
+effet, se pencha sur le bord du rocher.</p>
+
+<p>«Qui est là-dessous? cria une voix.</p>
+
+<p>--Moi!... une infortunée!... Secours! secours! répondît la triste
+Rosalia.</p>
+
+<p>--Mais comment êtes-vous là?» reprit la voix.</p>
+
+<p>Elle ne répondit rien que: «Secours! secours! Prenez mon enfant!»</p>
+
+<p>C'étaient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent
+comprendre que c'était une femme en péril de la vie, ils avisèrent à la
+secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher
+empêchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais même de voir si
+elle était dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un écueil. Aller chercher
+un bateau jusqu'à Vaprio était un long voyage, d'autant plus long qu'il
+aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps
+d'être noyée.</p>
+
+<p>«Voulez-vous une corde? lui cria-t-on.</p>
+
+<p>--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant
+se meurt!»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/29-13.png"></p>
+
+<p>Ils prirent donc en toute hâte une corde de chanvre qui, par un hasard,
+se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant
+parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia était placée, que
+parce que les saillies du rocher éloignaient la corde de la barque, la
+malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle osât
+abandonner son rameau de figuier; elle criait; «A droite!.... A main
+gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....»</p>
+
+<p>Enfin la corde vint raser les vêtements de Rosalia. Sûre désormais de
+pouvoir la tenir, elle lâcha le rameau pour la saisir... Hélas! à peine
+eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute
+glissante s'échappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la
+retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du
+rocher les personnes qui avaient essayé de la sauver se la montrant
+entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant
+à l'aide. Elle s'écria: «Au secours!» et souleva vers eux son enfant.
+Elle les émut de pitié, mais ils ne savaient plus comment la secourir.
+Le fleuve l'avait déjà entraînée loin d'eux et l'emportait avec
+impétuosité. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui
+montra un vénérable prêtre, qui lui parut crier à haute voix la formule
+de l'absolution des péchés pendant que sa main droite se levait pour la
+bénir. Tous les assistants avaient plié les genoux, et récitaient pour
+elle les prières des agonisants. Elle étendit son enfant sur l'escabeau
+de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue.</p>
+
+<p>Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jeûne, la peine, la
+douleur, l'espérance tant de fois née, tant de fois disparue, l'amour
+maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le désespoir
+prévalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus
+rien. Puisse, dans ce moment suprême, sa pensée s'être unie à celle des
+fidèles pieusement agenouillés sur le rivage, pour demander avec eux au
+ciel le remède que la terre ne pouvait plus lui donner!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/29-14.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Modes.</h2>
+
+
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/012a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Bracelets Victoria.</b></p>
+
+<p>L'industrie parisienne n'aurait point redouté la présence de la reine
+d'Angleterre à Paris; on peut même soupçonner qu'elle l'espérait. Déjà
+toute la ruche était en éveil: le génie de la mode inventait et
+exécutait en même temps. Les uns préparaient de coquettes parures, les
+autres des bijoux. Les coiffures Victoria se montraient aux étalages
+rivalisant de grâce et de fraîcheur. Parmi ces apprêts, nous avons
+remarqué des bracelets sur une; imitation de l'ordre du la Jarretière.
+Le travail en est fin et la forme élégante. La reine Victoria, qui
+portait au concert du château d'Eu le grand-cordon de l'ordre, aurait
+sans doute approuvé la pensée qui a fait choisir ce modèle.</p>
+
+<p>Quelques toilettes ont été envoyées de Paris au Tréport. Nous citerons
+une robe de moire rose, garnie de deux rangs de volants en point
+d'Angleterre; une autre, forme tunique brodée en desseins de guipures;
+puis des coiffures avec des barbes en dentelles mêlées de fleurs, de
+petits turbans sans fond composés aussi d'une écharpe en dentelles avec
+une seule rose (coiffures Péri), et un chapeau d'une forme, Montpensier,
+orné d'une seule plume couchée de côté.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Moeurs algériennes.</h2>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br>
+
+<p>On s'imagine assez généralement que le calme imperturbable, le flegme
+impassible, l'indifférence la plus profonde, forment le fond général du
+caractère des Orientaux. Ce que nous avons vu des Turcs, dans les
+relations très superficielles que notre monde occidental a eues avec
+eux, nous a paru devoir naturellement être commun à toutes les races
+musulmanes. C'est une erreur d'autant plus grande qu'elle est
+très-répandue, et qu'elle tend à établir plus de différences, plus de
+contrastes, plus d'oppositions qu'il n'en existe réellement entre les
+Orientaux et nous.</p>
+
+<p>Il est vrai que le turc est d'une impassibilité majestueuse; c'est
+l'homme plus ou moins juste qu'Horace avait rêvé. Le ciel peut
+s'écrouler, il ne décroisera pas plus vile pour cela ses jambes
+entrelacées, et il ne rejettera pas avec moins d'indolence et de volupté
+la fumée de son <i>tchibouck</i>. Mais ce n'est pas seulement chez lui
+l'effet du fatalisme, comme on l'a cru exclusivement jusqu'ici; il y a
+aussi du parti pris, un genre, une mode nationale en quelque sorte dans
+cette pose solennelle, dans cet air grave et sérieux. Bien que la race
+turque soit parvenue à imprimer son cachet à toutes les populations
+qu'elle à subjuguées, il est facile de reconnaître cependant que ce fait
+n'est que le résultat d'une influence violente, mais momentanée: on
+n'est pas toujours très-tenté de rire avec des gens qui sont constamment
+sérieux, et qui ne connaissent pas d'autre moyen de répondre à une
+plaisanterie qu'en vous faisant étrangler ou en vous coupant la tête. Il
+n'est donc pas étonnant qu'avec de semblables conditions les Turcs soit
+parvenus à donner une apparence très-grave à tous les peuples qu'ils
+avaient conquis; mais il est curieux de remarquer avec quelle élasticité
+merveilleuse de caractère, le génie particulier à chaque race se
+redresse dans sa forme primitive à mesure que toute compression brutale
+disparaît.</p>
+
+<p>Ainsi les Grecs n'ont pas perdu un iota de la verve, de la gaieté
+populaires qui en fait une des nations les plus curieuses à observer de
+près.</p>
+
+<p>Depuis que la France a pris possession de l'Algérie, les populations qui
+furent si longtemps soumises au sabre turc ont repris leurs allures
+naturelles; et à part quelques vieux Maures qui croiraient se
+compromettre en se déridant, on peut remarquer combien de points de
+contact, combien de rapports mystérieux existent entre le génie, le
+caractère, les moeurs, l'esprit des deux races. Les Arabes sont
+généralement très-gais; ils aiment le chant, les exercices gymnastiques,
+les courses à cheval; ils sont impressionnables, ardents, passionnés, et
+c'est dans leurs foudoucks, dans les bazars ou sous leurs tentes, qu'on
+peut surtout juger de cette face presque française de leur caractère;
+leurs conversations sont animées, bruyantes, spirituelles, et il faut
+avoir assisté à ces réunions pour se faire une juste idée de ce que nous
+voulons bien appeler la gravité orientale. Ils adorent le luxe, mais
+c'est surtout pour leurs femmes et pour leurs chevaux qu'ils aiment à
+prodiguer l'argent.</p>
+
+<p>Une femme européenne peut se mettre très-élégamment et très-proprement à
+peu de frais. Nos tissus de toute espèce, notre bijouterie, sont
+descendus à des prix si bas, que la toilette élégante et recherchée est
+accessible à presque toutes les femmes. Chez les Orientaux, il n'en est
+pas encore de même; les femmes n'y ont pas la prétention de se mettre
+avec élégance, ni même, il faut bien le dire, avec propreté; mais la
+richesse, les diamants, les broderies lourdes et sans goût, les
+paillettes, les tissus de fil d'or, les colliers, les bracelets massifs,
+voilà ce qui les séduit. Les Arabes enfouissent ainsi des sommes
+considérables dans les coffrets de leurs femmes, et on a peine à
+comprendre la passion des femmes arabes pour ces merveilles de leur
+toilette, quand on les voit enveloppées de leur haïck, ne laissant
+briller de tous ces mystérieux trésors que deux yeux noirs et ardents.
+C'est que les femmes orientales, si elles n'ont pas des spectacles, des
+promenades, des soirées où elles puissent faire parade de leur beauté et
+de leurs richesses, ont du moins un lieu de réunion qui vaut tous les
+nôtres, une fête qui les résume toutes: c'est le bain. Le bain maure,
+voilà leur Longchamp, à elles; c'est là qu'elles se rencontrent, c'est
+là que se font les causeries et les médisances, c'est là qu'elles
+viennent déployer tout leur luxe, toutes leurs plus belles étoffes;
+elles y arrivent, sinon parées, du moins chargées de tous leurs
+vêtements précieux; des négresses les suivent portant des tapis, toute
+leur garde-robe enfin, et c'est là qu'elles s'admirent; qu'elles se
+dénigrent, qu'elles se jalousent, ni plus ni moins que les Européennes.
+Voilà en quelque sorte les réunions publiques; mais elles se visitent
+entre elles aussi, et c'est invariablement et toujours la toilette qui
+fait le sujet des conversations. Dès qu'une femme musulmane reçoit une
+visite, elle n'a rien de plus empressé que d'ouvrir ses bahuts, ses
+coffres, ses tiroirs, et d'en tirer toutes ses parures. Elles ne
+sauraient parler d'autre chose que de toilette, étrangères comme elles
+le sont à toute vie extérieure, et ignorantes au delà de toute
+expression. Elles ne savent ni lire ni écrire, et beaucoup même ne
+connaissent aucun ouvrage d'aiguille. --Il est une cérémonie qui est
+pour elles une occasion de parure qu'elles saisissent très-avidement,
+c'est un mariage. On comprend, en effet, que ce doive être la une grande
+et solennelle affaire, un événement de la plus haute importance pour des
+femmes dont la vie est si monotone. Un mariage, dès qu'il est projeté,
+les met en émoi; c'est un horizon nouveau dans leur existence, il les
+absorbe, c'est le but vers lequel elles tendent de tous leurs désirs.
+Assister à un mariage est une joie ineffable qui n'est connue, qui n'est
+partagée peut-être avec le même enthousiasme que par les jeunes filles
+de nos classes ouvrières: sous ce rapport, toutes les femmes orientales
+sont des jeunes filles, ou peut-être encore est-ce trop dire, ce sont
+des enfants.</p>
+
+<p>Mais il serait injuste de ne parler que de leur futilité ou de leur
+ignorance. Elles sont généralement bonnes femmes, pleines de coeur et de
+sensibilité. Les exemples d'adoption d'orphelins, sont très-fréquents.
+Une Mauresque algérienne qui avait adopté un jeune garçon et une petite
+fille fut pour ces deux enfants pleine de soins, d'affection et de
+tendresse. La petite fille, nommée Aischa, le plus commun des noms
+arabes, était d'une gentillesse, d'une vivacité adorables; leur mère
+adoptive avait formé le projet de les unir un jour. Le mari partit pour
+le pèlerinage de la Mecque, et le fils adoptif devint en quelque sorte
+le chef de la maison qui lui avait été si hospitalière, le jeune homme
+était d'un caractère jaloux, violent, emporté, et il tyrannisa sa mère et
+sa soeur adoptives, au point de les empêcher de recevoir toute visite;
+souvent même il leur défendit d'aller au bain: mieux eût valu sans doute
+les priver de manger.</p>
+
+<p>Cette pauvre femme se désolait; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour
+faire sortir de chez elle cet ingrat qui lui devait l'existence, mais
+elle préféra supporter ses caprices, ses injustes défiances. Le mari ne
+revint pas de son pèlerinage; il mourut en Égypte. La pauvre femme,
+réduite à la misère, n'eut qu'à souffrir de plus en plus de la brutalité
+de son fils d'adoption, qui lui-même tomba un jour dangereusement
+malade. La mère vendit ses bijoux, ses vêtements pour soigner cet enfant
+qu'elle aimait d'un amour de mère; elle alla jusqu'à mendier, et, brisée
+de fatigues et de douleurs, elle se coucha un jour pour ne plus se
+relever; sa dernière parole fut pour bénir ces deux enfants, qu'elle
+allait quitter pour toujours, et sa dernière prière fut pour le bonheur
+de sa pauvre Aischa.</p>
+
+<p>Ces exemples de résignation patiente et courageuses sont très-fréquentes
+chez les femmes orientales.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Aucun homme dans le monde n'est grand comme Napoléon.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"></p>
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0029, 16 ***
+
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+ http://www.gutenberg.org/3/8/5/7/38576/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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