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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850 + +Author: Various + +Release Date: January 10, 2012 [EBook #38543] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0409, 27 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0409, 28 Décembre 1850 + +L'ILLUSTRATION + +JOURNAL UNIVERSEL + +Nº 409.--Vol. XVI.--Du Vendredi 27 déc. 1850 au Vendredi 3 janv. 1851. +Bureaux: rue Richelieu 60. + +Ab. pour Paris, 3 mois. 9 fr.--6 mois. 18 fr.--Un an. 36 fr. +Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, br., 3 fr. + +Ab. pour les dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 18 fr.--Un an, 36 fr. +Ab. pour l'étranger, -- 10 fr.-- 20 fr.-- 40 fr. + +SOMMAIRE + +Histoire de la semaine.--Voyage à travers les journaux.--Variétés.-- +Courrier de Paris.--Industrie parisienne.--De la contrefaçon des oeuvres +littéraires et artistiques.--La veillée de Noël, souvenirs +d'autrefois.--Un mobilier de police correctionnelle, épilogue.--Lettres +sur la France (8e article), de Paris à Nantes.--Chronique musicale.-- +Souvenirs d'un voyage au Tennessee.--Monsieur Abraham.--Notice sur +Perlet. _Gravures_. L'_Allier_ et le _Borda_ dans la rade de Brest par +le coup de veut du 15 décembre.--Décembre, fantaisie par Gavarni; Du 15 +décembre au 1er janvier.--Magasins d'horlogerie et de bijouterie de C. +Detouche.--Un mobilier de police correctionnelle, 21 dessins par +Gavarni.--Souvenirs du Tennessee, six gravures.--Perlet, rôles du +comédien d'Etampes.--Rébus. + + + +Histoire de la semaine + +L'année finit assez paisiblement. Les questions qui tiennent le monde +dans l'attente subissent un moment de calme; Dieu veuille que ce soit du +recueillement et de la méditation. Les conférences de Dresde ont été +ouvertes le 23, et nous dirons la semaine prochaine comment se +présentant les solutions qu'elles cherchent. A l'intérieur, on se +prépare à entrer en campagne pour les grandes épreuves de 1851, qui +doivent aboutir constitutionnellement en 1852. Les partis s'observent et +se ménagent; ils semblent même assez disposés à se pardonner +réciproquement; c'est une manière d'éviter les explications. Cependant, +il faudra bien en venir là, et gare les récriminations. Le procès +d'Allais, commencé mardi et continué après la fête de Noël, se terminera +probablement trop tard aujourd'hui jeudi pour nous permettre de donner +le résultat avant de mettre ce numéro sous presse; mais ce procès est un +épisode de l'histoire des intrigues contemporaines dont il sera parlé +plus d'un jour. + +[Illustration: L'_Allier_ et le _Borda_ dans la rade de Brest par le +coup de vent du 15 décembre, d'après un croquis envoyé par M. Th. +Barellier.] + +Tandis que la politique se reposait, le ciel, qui semble aujourd'hui +radouci comme elle, a sévi la semaine précédente avec des symptômes +extraordinaires. Nous avons rappelé, il y a huit jours, quelques-uns des +sinistres de mer arrivés à notre connaissance; mais à cette heure-là +même on nous envoyait de Brest le récit d'un accident qui a failli +causer une catastrophe, et qui l'eût certainement causée si le fait se +fût passé la nuit au lieu de se passer à deux heures de relevée. La +corvette de charge l'_Allier_ cassé son corps-mort et est allée tomber +sous le beaupré du vaisseau le _Borda_, le vaisseau-école où +très-heureusement aucun accident n'est à déplorer. L'_Allier_ a été +obligé de démâter du grand mât et du mât d'artimon pour se parer. Le +lendemain la tempête durait encore; un ouragan furieux fondait sur la +ville de Brest. Les éclairs brillaient et le tonnerre grondait comme +dans les orages d'été. + +--Les interpellations adressées au ministre de l'intérieur sur les +loteries autorisées par le gouvernement, et notamment sur la loterie +dite des Lingots d'or, ont été l'événement de la semaine parlementaire. +Toutefois, ainsi qu'il arrive souvent, l'intérêt du débat est moins +ressorti de la question même que des incidents de séance et des +péripéties de vote: comme on dit au palais, l'accessoire a emporté le +principal. Ce n'est pas que le motif essentiel de la discussion n'eût +son importance; il s'agissait de savoir quelle devait être la meilleure +interprétation de la loi de 1836 qui, en proscrivant les loteries d'une +manière générale, a admis deux exceptions en faveur des oeuvres de +bienfaisance et des encouragements aux beaux-arts; on avait à se +demander si ces exceptions devaient être maintenues; si dans la sphère +supérieure des principes elles étaient compatibles avec le sentiment de +la morale publique, si généreuse que fût la pensée qui les a inspirées. +Au point de vue des faits, il était permis d'examiner, avec quelque +succès, si la loterie des lingots d'or était bien conforme dans son but +et dans son organisation à l'esprit de la loi, et si l'autorisation +accordée par le gouvernement avait été suffisamment réfléchie. On a bien +un peu parlé de tout cela; mais ces limites ne suffisaient pas à la +politique militante, et bientôt les attaques exagérées, les vivacités, +les incidents personnels, ont donné à la séance tous les mérites de ces +sortes d'intermèdes parlementaires. Enfin pour que rien ne manquât à la +journée, une crise ministérielle, ou tout au moins une démission +importante, a failli sortir du scrutin.--Un retour prudent de la +majorité a cependant ravi ce triomphe à l'opposition, mais non pas sans +beaucoup de démarches diplomatiques de la part des membres les plus +considérables de la droite. + +A la suite d'une discussion dans laquelle M. le ministre de l'intérieur +avait eu à subir un acte véritable d'accusation fondé sur quelques +griefs réels mais affaiblis, à notre avis, par la gravité même qu'on +avait voulu donner à des faits secondaires, dont l'exactitude a +d'ailleurs été fortement contestée par le ministre, un membre de la +majorité a déposé un ordre du jour motivé qui déguisait à peine un blâme +formel.--La gauche, qui avait également une formule de blâme toute +prête, s'est empressée, avec une très-habile condescendance, de se +réunir à cette rédaction.--L'instant était menaçant, et si l'on eût voté +par assis et levé, l'ordre du jour motivé de M Gabriel Delessert avait +certainement chance d'être adopté.--C'était la démission presque forcée +de M. Baroche. Heureusement pour le ministre, quelques voix amies ont +demandé l'ordre du jour pur et simple, qui, en vertu de son droit de +priorité, a dû être soumis d'abord au scrutin. Il a été rejeté: c'était +d'un triste présage; mais durant le vote on avait mieux pesé toute la +portée des termes de l'ordre du jour motivé, et de tous les bancs de la +droite il a bientôt surgi des rédactions cherchant à effacer autant que +possible l'intention de blâme qui ressortait nécessairement du rejet de +l'ordre du jour pur et simple, et à adoucir jusqu'à une simple +recommandation la censure sévère que contenait la première rédaction +proposée. Ce n'est pas sans peine qu'on a réussi: pendant une heure la +confusion, le tumulte, les cris ont remplacé toute discussion; tandis +que deux ou trois orateurs se disputaient la tribune pour essayer de +faire prévaloir leur solution, M. Emile de Girardin parvient à s'en +emparer et lit la formule suivante: «La majorité _satisfaite_ passe à +l'ordre du jour.» Bien qu'aussi inopportune que peu justifiés, +l'allusion était trop directe pour être excusée, et cette fois unanime +et spontanée, la majorité pousse un cri d'indignation et inflige à M. de +Girardin la censure avec exclusion temporaire.--Comme en définitive à +tout drame parlementaire il faut une conclusion, celui-ci, allant +peut-être d'un extrême à l'autre, s'est terminé par l'adoption de la +rédaction la plus conciliante. + +En résumé, la séance de samedi aurait pu être plus sérieuse, plus utile +dans la question même des loteries, sinon plus véhémente et plus +pittoresque. Pour nous, nous lui préférons de beaucoup le débat qui +s'est un peu improvisé à l'occasion de la première délibération sur le +projet de loi relatif aux modérations à introduire dans le régime +commercial de l'Algérie, en ce qui concerne les taxes imposées en France +aux produits de notre colonie d'Afrique. Le public s'en est moins +préoccupé que des interpellations qui ont suivi; la presse lui a ouvert, +moins généreusement qu'à celui-ci, l'hospitalité de ses colonnes--et +cependant il touchait à un intérêt bien autrement supérieur pour le +pays: à l'avenir, à la prospérité de cette France africaine, conquise au +prix de tant de sang et d'argent. Pour quelques esprits mal disposés, +ces sacrifices sont un crime qu'on ne doit point pardonner à l'Algérie +et qui concluent à sa condamnation; mais, avec une appréciation plus +élevée, les hommes d'État y voient des liens énergiques qui nous +attachent invinciblement à l'Afrique. L'honorable M. Dufaure a résumé en +quelques paroles chaleureuses, précises, d'une pénétrante éloquence, +cette opinion, la seule que puisse admettre non-seulement l'honneur, +mais le haut sens national, et il a fait justice aux applaudissements de +l'Assemblée, et pour toujours, nous l'espérons, de cet éternel +réquisitoire que M. Desjobert fulmine chaque année, depuis bientôt vingt +ans, contre l'Algérie, et qu'il avait cru devoir exhumer, une fois +encore, au début de la discussion. Nous pensons, comme l'a si bien dit +M. Dufaure, que la France a eu raison de persister dans sa conquête; +mais, quoi qu'il en puisse être, tout retour sur le pas est désormais +inutile; tout s'accorde, notre dignité comme notre intérêt, pour +maintenir notre drapeau en Afrique, et certainement le» pays s'associera +au vote de l'Assemblée qui, une fois de plus, a déclaré que l'Algérie +était désormais une terre française.--La loi sur le régime commercial +de l'Algérie, qui forme la première partie d'une série de dispositions +sur l'organisation définitive de notre colonie, a pour but de donner à +cette déclaration toute la force de la réalité. + +Avant d'ouvrir cette discussion sur l'Algérie, l'Assemblée avait +définitivement voté le projet de loi tendant à accroître la pénalité en +matière d'usure, et la sévérité qu'elle a montrée à cet égard réduira +peut-être l'étendue de ce mal, qui, ainsi que le disait un orateur, en +certaines de nos campagnes, a causé plus de ruines que dix années de +grêle.--Une séance, consacrée à de difficiles et toutes spéciales +questions hypothécaires, et des interpellations d'une importance +secondaire sur des fournitures de draps pour l'armée, ont fait lundi et +mardi à l'Assemblée, après la séance agitée de samedi, un demi-loisir +que la féte de Noël a rendu complet. + +Nous ne terminerons pas sans réparer un oubli de ces derniers jours: le +nouveau système de votation pour les scrutins de division, dont +l'_Illustration_ a donné une description détaillée, a été inauguré il y +a une quinzaine de jours, et l'intérêt curieux que l'Assemblée a accordé +au mécanisme de cette ingénieuse invention, justifie la curiosité avec +laquelle nos lecteurs ont dû recevoir la communication que nous avons pu +leur en faire à l'avance. + +PAULIN. + + + +Voyage à travers les Journaux. + +Du 20 décembre au 5 janvier, la politique fait silence et la littérature +donne sa démission. Pendant cette doucereuse quinzaine, aimée des +enfants et des confiseurs, le journal n'est plus qu'une page d'annonces. +Il n'y a place dans ce vaste carrousel de la publicité que pour les +cachemires, les bonbons, les livres illustrés et les billets de loterie. +Nous avons fait bien des révolutions, mais nous n'avons pu encore +détrôner les étrennes. Vivent les étrennes! Cette année, M. Capefigue, +le brillant homme d'État que vous savez, offre dix volumes in-8° pour la +bagatelle de quinze francs. Un franc cinquante centimes le volume, c'est +cher au prix où sont les cornets de papier. Puisque la littérature nous +échappe, il faut bien nous rabattre sur autre chose et parler de +l'_Illustrated London News._ + +_The Illustrated London News_, ou, pour parler plus intelligiblement à +des lecteurs français, les _Nouvelles illustrées de Londres_, ne sont +pas satisfaites de régner paisiblement sur les trois royaumes; ce +journal hebdomadaire aspire à la conquête du monde: il veut cueillir les +palmes de Charlemagne et de Napoléon! Les feuilles de toutes les nations +nous annoncent que ce recueil, inquiet de la tournure que prennent les +événements en Europe, est décidé à faire pénétrer en France et en +Allemagne ses canards illustrés pour arrêter le torrent des opinions +dangereuses, et rétablir, à l'aide de ses découpures littéraires et de +sa gravure sur bois, l'ordre si profondément troublé. Depuis longtemps +le besoin d'un journal anglais traduit en français et en allemand se +faisait généralement sentir. L'_Illustrated_ va se publier on allemand +et on français. D'ici à peu de jours, le continent pourra déguster cette +fine plaisanterie britannique qui chatouille le palais comme une +bouteille de _gin_, et égaie l'esprit comme un verre de cidre. Il nous +sera enfin donné de voir fleurir dans le parterre de la Flore +londonienne ces faciles coq-à-l'âne, qui, depuis la conquête des +Normands, font les délices des _cockneys_ de la Grande-Bretagne. +Innocents Parisiens! Plus innocents habitants de Berlin et de Vienne, +vous aviez cru qu'il y avait chez vous assez de gens d'esprit pour vous +amuser ou tout au moins vous distraire. Naïve illusion! l'esprit, le +savoir, l'élégance, le bon goût, tout ce qui charme et tout ce qui +séduit se trouvaient à Londres dans le Strand, paroisse de Saint-Clément +Danes. Qui l'eût dit? + +Puisque l'_Illustrated_ veut être modestement le dominateur de +l'univers, qu'il nous permette d'examiner si le talent de la paire de +ciseaux qui préside à sa rédaction justifie ses prétentions +cosmopolites. Nous venons de parcourir plusieurs numéros de ce recueil, +et nous avouons tout d'abord qu'il nous a été difficile de trouver notre +chemin dans ce labyrinthe de faits, de nouvelles, d'événements, de +désastres, d'anecdotes, le tout jeté pêle mêle et entassé comme des +chiffons dans un sac. Nous ne savons l'effet que produiront sur les +lecteurs de Vienne et de Berlin ces épluchures littéraires, mais ce que +nous savons bien, c'est qu'il n'est pas un seul lecteur français qui +pourra perdre son temps et ses yeux sur ces _têtes de clou_ +microscopiques et sur cette littérature plus microscopique encore que +les caractères imprimés; quant aux sujets traités dans l'_Illustrated_, +le cadre, nous devons en convenir, est assez varié; il est d'abord +question des nouvelles de la cour: Sa Majesté la très-gracieuse reine +Victoria est allée se promener hier à Windsor (récit de la promenade), +Son Altesse Royale le prince Albert (_His royal Highness_) est monté à +cheval vers trois heures. Puis on raconte l'emploi de la journée du +prince de Galles, du duc d'York, de la Royale princesse, de la princesse +Alice, ce qui ne peut manquer d'intéresser très-vivement les Parisiens +et les Berlinois; après que vient l'énumération des dîners +aristocratiques, des réceptions et des raouts. Puis la liste des +naissances et des décès des grands personnages; on a également le +bonheur d'apprendre que tel jour, à telle heure, le capitaine William +Bathurst est arrivé d'Égypte, que le colonel Thompson reviendra le mois +prochain des Grandes-Indes avec sa femme et sa fille, et que le vicomte +Fielding se dispose à partir pour Rome. A ce sujet, l'Europe ne saura +pas sans une vive satisfaction le nombre de voitures qui suivront le +voyageur et le personnel de ses domestiques. Détails du plus haut +intérêt: les Français et les Allemands de la rive gauche du Rhin, qui +sont presque tous catholiques, éprouveront aussi un véritable bonheur à +connaître les progrès que fait le protestantisme dans l'Inde et dans les +colonies anglaises. Nous saurons le chiffre exact des Bibles qui sont +journellement expédiées de Londres pour être répandues par les +missionnaires anglicans. Les catholiques qui aiment à rire de leur +religion seront enchantés de voir le pape présenté avec des oreilles +d'âne, et les cardinaux et les évêques brûlés en effigie. Quant aux +faits divers, qui tiennent à peu près les trois quarts du recueil, ils +n'auront quelque parfum de nouveauté pour le lecteur continental qu'à +une condition, c'est qu'il ne lira aucun journal français, tous les +faits, toutes les anecdotes, tous les événements de l'_Illustrated_ +ayant traîné dans toutes les feuilles de France avant d'être coupés par +l'intelligente paire de ciseaux du Strand, paroisse de +Saint-Clément-Danes. Pour ce qui est de la littérature, proprement dite, +des voyages, de la critique, des articles de genre, des articles d'art, +il n'en est nullement question dans ce spirituel _Illustrated_, qui +abandonne ce genre d'exercice intellectuel à la _Revue d'Edimbourg_, à +la _Revue trimestrielle_ et aux _Magazine_. L'_Illustrated_ s'est plus +appliqué jusqu'à ce jour à parler aux yeux qu'à l'esprit. C'est sans +doute ce qui légitime ses nouvelles prétentions à l'empire universel. + +Les conquérants du Strand, paroisse de Saint-Clément Danes, voient +l'Europe et le monde entier au point de vue de leur paroisse. Pour la +paire de ciseaux de l'_Illustrated_, il est avéré que le Français ne +voyage jamais sans avoir un violon sous le bras et qu'il se nourrit de +grenouilles. Retranchez le violon et la grenouille, et vous supprimez du +même coup toute la plaisanterie anglaise à l'adresse de la France, il ne +restera plus à John Hall et à l'_Illustrated_ que Waterloo. Ainsi du +reste, l'_Illustrated_ a-t-il à retracer le meurtre de madame de +Praslin? il affuble le procureur général de cette époque, M. Delangle, +d'une perruque à trente six marteaux. Pourquoi cela? parce que dans la +paroisse de Saint-Clément Danes les magistrats portent encore la +perruque, et que la paire de ciseaux de l'_Illustrated_ est convaincue +qu'un juge sans perruque ne peut exister dans aucune partie du monde. +Nous pourrions citer toutes les naïvetés qui fourmillent dans chaque +numéro de ce recueil, mais nous aimons mieux attendre l'édition +française, qui nous est promise très-incessamment, pour apprécier dans +son ensemble et dans ses détails la finesse, le bon goût, l'esprit et +l'enjouement qui concourent à la rédaction de ce journal universel... +pour les paroissiens de Saint-Clément Danes. + +Pourquoi l'_Illustrated_ n'a-t-il pas auprès de lui un Cynéas?--Hé! +seigneur _Illustrated London News_, lui dirait-on que diable ferez-vous +quand vous aurez conquis la France et l'Allemagne, qui, je vous le dis +entre nous, ne sont pas aussi faciles à conquérir que vous le +supposez?--Nous conquerrons la Russie, la Finlande et la Norvège.--Et +après?--Nous ferons une édition en arabe, en slave, en japonais et en +cochinchinois.--Et quand vous aurez traduit comme Panurge votre _canard_ +illustré en quarante six langues, en serez-vous plus avancé? Tenez, +seigneur _Illustrated_, croyez! moi, vous êtes le marguillier de votre +paroisse, les _cockneys_ de Londres ont quelque estime pour vous, comme +des _cockneys_ qu'ils sont, restez dans votre boutique du Strand, et ne +courez pas à la conquête du monde sous peine de vous casser le nez en +passant le détroit, ce qui ferait rire le sacristain et les fidèles +paroissiens de Saint-Clément. + +C'est qu'en effet de tous les lecteurs, le lecteur français est le plus +exigeant; il veut dans un recueil littéraire de la méthode, de la clarté +et de l'intelligence jusque dans le choix des sujets qui y sont traités; +il va même jusqu'à demander à l'écrivain qui aspire à l'honneur de +l'intéresser, de l'esprit, de la distinction et du talent. Ces qualités +peu communes se rencontrent généralement dans les revues d'outre-Manche, +lesquelles comptent de très-remarquables écrivains. Mais que +l'_Illustrated_ nous permette de le lui dire: Pour concevoir l'étrange +prétention qu'il affiche depuis quelque temps, il a peut-être eu le tort +de compter trop exclusivement sur ses dessins. Les journaux illustrés, +il faut bien le reconnaître, ne sont pas précisément favorables à +l'écrivain; la gravure attire tout d'abord le regard, et le texte avec +ses lignes uniformes fait une triste mine auprès d'un portrait d'une +scène ou d'un paysage. Dans cette lutte perpétuelle entre le crayon et +la plume, celle-ci a presque toujours le dessous; cependant c'est +peut-être aussi un stimulant pour celui qui écrit, de penser qu'il a une +difficulté de plus à vaincre en dehors de toutes les autres difficultés. +Cette émulation entre la plume et le crayon, vous ne la rencontrerez pas +dans l'_Illustrated_. Là, le dessin seulement existe..... quand il +existe. Aussi l'_Illustrated_, qu'il soit traduit en français, en +allemand ou en bas-breton, ne sera-t-il jamais qu'un journal qu'on +regardera volontiers, mais qu'on ne lira jamais. + +Maintenant que la cause est entendue, abandonnons la paroisse de +Saint-Clément Danes et revenons à Paris. + +Nous avions eu la bonhomie de croire à la mort du roman-feuilleton; mais +le roman-feuilleton a la vie dure; il paraît qu'il va s'épanouir plus +que jamais, en dépit du centime supplémentaire de M. de Riancey. Le +roman-feuilleton est le Protée moderne; hier il courait les tavernes et +professait les belles manières de la Courtille; aujourd'hui il se fait +professeur de morale, et pour échapper à la loi du centime il se déguise +en _mémoires_. Voici un journal conservateur, défenseur de la propriété, +propagateur de la religion et prédicateur de la famille, qui promet pour +étrennes à ses abonnés les _Mémoires de Lola Montès_, une aimable +personne d'un certain monde, qui a fait quelque peu parler d'elle et qui +s'est mariée deux ou trois fois par inadvertance, de sorte qu'elle +possède à peu près un mari dans toutes les parties du monde connu Le +_Pays_ ne se dissimule pas l'audace de la tentative; faire asseoir +madame Lola à un tout autre foyer que le foyer d'un théâtre de +boulevard, c'est scabreux au premier abord; aussi ce journal, pour +expliquer la vente dans son feuilleton de l'ex-maîtresse du roi de +Bavière et d'un certain nombre de particuliers, se hâte-t-il de faire +remarquer que Lola Montès appartient à la grande famille des _Lelia_, +que les _Lelia_ ont leur poésie sauvage, etc., etc., et que rien ne sera +plus moral au fond que la propagation de ces mémoires, destinés à +initier les mères de famille à l'existence légère de la plus légère des +danseuses: si après une explication aussi suffisante, les conservateurs +ne se trouvent pas suffisamment détendus et protégés par un avocat qui +comprend si bien les intérêts de ses clients, il faut avouer que le +_Pays_ n'aura plus qu'à donner sa démission de journal défenseur de la +religion et de la morale, et qu'à abandonner la société à ses ennemis. + +Ce n'est pas tout; comme _Lélia_ n'est pas précisément un ouvrage d'une +orthodoxie universellement admise, le _Pays_ met en avant, pour la +justification de son cadeau d'étrennes, l'autorité de saint Augustin, de +_saint Augustin, cet homme le plus homme qui ait jamais existé!_ Voilà +donc madame Lola, cette femme la plus femme qui existe en ce moment, +placée sur la même ligne qu'un illustre Père de l'Église, sous prétexte +de scènes d'alcôve à étaler sous les yeux du lecteur; puis comme si ce +n'était point encore assez de cette énormité sans exemple, l'écrivain du +_Pays_ a grand soin de rappeler que beaucoup de femmes ont cherché la +célébrité sans avoir eu le bonheur de la rencontrer comme la ci-devant +favorite bavaroise; cela signifie en bon français que toutes les femmes +n'ont pas été assez heureuses pour distribuer des coups de cravache à +des gendarmes prussiens, pour épouser un candide M. Heald quand elles +avaient déjà un infortuné M. James, et pour faire passer la rue dans +leur chambre à coucher! Espérons que les lectrices du _Pays_ profiteront +de l'exemple de madame Lola, et que nous aurons bientôt toute une +génération de femmes célèbres! Pour moi, je demande qu'on me ramène au +_Chourineur_. + +En vérité, quelle étrange idée se font donc de leurs abonnés certains +journalistes? _Le Pays_ n'a vu, dans la publication des _Mémoires_ de +Lola Montès qu'une spéculation. Il a spéculé sur le scandale et sur la +curiosité imbécile. Je sais bien que madame la comtesse de Lansfeld +vient d'ouvrir tout dernièrement ses salons dans lesquels se pressent, à +ce qu'on m'assure, les plus fanfarons défenseurs de la famille; on va +même jusqu'à dire que des lions sur le retour se disputent la possession +de ce coeur aussi vaste qu'une place publique; cependant, si les +Confessions d'un personnage aussi peu intéressant que cette danseuse +éreintée et effrontée pouvaient augmenter la clientèle d'un journal, il +faudrait induire de ce fait que la société française est en proie à la +plus effroyable des maladies, à la maladie de l'impudeur. + + EDMOND TEXIER. + +La vente au profit des Polonais malades et indigents aura lieu du 26 au +31 courant, rue Basse-du-Rempart, 26, dans les salons que M. Odiot a +généreusement offerts pour cette bonne oeuvre. On y trouvera un grand +assortiment de nouveautés, broderies, tableaux, cristaux, porcelaines, +bijoux et objets pour étrennes. + +Les dames patronnesses ont l'honneur d'en donner avis au public. Elles +espèrent que les personnes bienfaisantes voudront bien contribuer à +soulager tant d'infortunes et honorer la vente de leur présence. + +Tout envoi d'argent ou d'objets pour la vente sera reçu avec +reconnaissance par les dames patronnesses et par la princesse +Czartoryska, présidente de la Société de bienfaisance des dames +polonaises, rue Saint-Louis-en-l'Ile, 2, hôtel Lambert. + + + +Correspondance. + +M. L. L. à Reims. Cette omission regrettable, Monsieur, sera réparée. + +M. E. d'H. Mille remercîments, Monsieur, mais il n'y a guère de semaines +que nous n'ayons l'occasion de motiver nos refus au sujet de +propositions semblables. + +M. le vicomte d'A. à Lisbonne, réclame contre un passage d'un article du +2 novembre où il est dit que S. M. l'impératrice douairière du Brésil +avait dîné à Francfort, à la table d'hôte de l'hôtel de Russie, en +compagnie de plusieurs princes d'Allemagne et autres personnages +considérables. S. M. impériale, dit M. le vicomte d'A., n'a pas même été +à Francfort à cette époque. + +L'_Illustration_ est en mesure de pouvoir annoncer une série de +publications du plus haut et du plus piquant intérêt, sur tous les +sujets compris dans son cadre encyclopédique. Jamais, depuis qu'elle +existe, elle ne s'est trouvée en possession de travaux plus importants +et de dessins aussi variés, aussi curieux. Jamais les écrivains et les +artistes aimés de ses lecteurs ne lui ont apporté un concours plus actif +et plus zélé. Gavarni nous adresse de Londres des études et des +fantaisies où son rare talent se révèle sous un aspect toujours nouveau +et charmant. Valentin nous revient d'Afrique, après un voyage de six +mois, avec des _albums_ où il a recueilli, dans toute sa vérité +originale, la vie de ces peuples dont nous ne connaissons que +l'existence officielle et dont il a pénétré, jusque dans les plus petits +détails de leurs habitudes sociales et privées, le caractère, +l'attitude, la physionomie et le costume. + +Nous publierons successivement les études de Valentin et de Gavarni, sur +lesquelles nous appelons d'avance l'attention de tous ceux qui savent +lire dans un dessin, la pensée profonde ou le caprice spirituel d'un +artiste inspiré. C'est comme oeuvres à part et indépendamment de leur +liaison avec le plan général de l'_Illustration_, que nous annonçons ces +précieux travaux; mais nous ne laissons pas d'insister sur ce qu'ils +ajoutent de valeur aux articles spéciaux dont ils forment le magnifique +accompagnement. + +Nous citerons sur une ligne parallèle nos autres collaborateurs qui +suivent de plus près notre travail quotidien, et méritent également +notre reconnaissance, justifiée par le goût et l'approbation de nos +abonnés. Janet-Lange, Pharamond Blanchard, Renard, Freemann, Marc, E. +Forest, toujours prêts à traduire de leur habile crayon les scènes qui +s'offrent chaque semaine à la curiosité publique ou à l'enregistrement +de l'histoire contemporaine; tels sont ces noms connus des lecteurs de +l'Illustration. Mais combien d'autres, comme Karl Girardet, Français, +Champin, apportent une page détachée de leur oeuvre au tableau que nous +composons de tant de tableaux divers? Combien de talents appelés par +nous, tels que Cham, Bertall, Stop, etc., ou fournissant par occasion +leur contribution volontaire? Notre collection le montre, et notre +présent programme le montrerait encore mieux. + +La rédaction de l'_Illustration_ peut vanter ses dessinateurs; il ne +convient pas qu'elle se loue elle-même. Les lecteurs lui rendront +cependant cette justice qu'elle a su vaincre une prévention née de la +concurrence redoutable que le crayon fait à la plume devant le public +qui voit par les yeux avant de voir par l'esprit. Il ne tiendrait qu'à +nous de citer des témoignages d'une autorité irrécusable qui nous +classent de la manière la plus flatteuse comme revue de l'histoire +universelle; bornons notre contentement à mériter de tels suffrages, ce +qui vaut mieux que de les publier. + + + +Courrier de Paris. + +Le carnaval n'a pas encore secoué ses grelots, et pourtant nous voilà +dans la tempête des polkas et des scottish. L'autre soir, à l'Opéra, on a +dansé par bienfaisance. Les autorités s'y trouvaient; les nôtres sont +infatigables; le beau sexe leur plaît et elles plaisent au beau sexe, si +bien que dès le premier tour de polka on pouvait retourner le mot de +Beaumarchais en contemplant les groupes: «Il fallait un danseur, et +c'est un administrateur qui l'obtint,» Des toilettes, les unes étaient +jolies et les autres riches. Les observateurs chagrins auront beau +établir des points d'analogie entre notre jeune république et l'ancienne +au moment du Directoire, cette comparaison cloche, au point de vue +surtout du costume féminin. L'échancrure des robes au-dessous du cou ne +fait pas de progrès; elle est ramenée au niveau pudique réglé par la +fameuse Isabeau de Bavière, qui introduisit cette mode en France. La +robe de bal moderne, d'une étoffe solide et forte, n'a plus rien de +mythologique; sous leur diadème de tresses d'or ou d'ébène, ces dames +ressemblent plutôt à des Junon qu'à des Hébé ou des Iphigénie, et le +sacrificateur, comme disait un contemporain de madame Récamier, +n'inspecte plus, en les contemplant, les entrailles de la victime. La +pudeur moderne donnerait plutôt dans l'excès contraire, et, sous certain +rapport, la plaisanterie d'Addison pourrait être encore de circonstance: +«Je compare ce bizarre ajustement (le panier) à ces palissades sacrées +des temples égyptiens, où l'on finit par découvrir, au fond de +l'enceinte circulaire, l'image de la divinité, qui n'est parfois qu'un +petit singe.» + +On danse à l'Elysée, en attendant le grand jour des réceptions, qui sera +celui des déceptions, à ce que disent les boudeurs. L'Elysée a plus de +monde que ses salons n'en peuvent contenir, mais ce n'est pas +précisément le monde qu'il voudrait avoir. Sauf l'armée et le +représentatif, dont les dignitaires les plus essentiels entourent l'élu +de la France, le reste du cortège se compose d'un menu fretin de +fonctionnaires. Les costumes sont brillants et les noms obscurs; il y a +des ingénieurs pimpants comme des marquis et des auditeurs dorés comme +la pairie de Charles X; tout cela saute au feu des lustres et des croix +d'honneur. La tribu des artistes, réduite à la simplicité du frac noir, +s'en dédommage par le luxe des décorations qu'elle affiche; on y trouve +des peintres dont la boutonnière est une palette irisée de toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel, des statuaires à la poitrine diamantée, et +des écrivains inconnus blasonnés comme des ambassadeurs. Assurément, +l'antique monarchie, même au plus beau temps de l'Oeil-de-boeuf, ne fit +pas autant de chevaliers que notre République. Le simple ruban si envié +sous l'Empire est abandonné au vulgaire des amateurs; la rosette +elle-même reste sans prestige; tout le monde veut être commandeur ou +grand-croix. Brantôme écrivait, il y a tantôt trois cents ans: «Le feu +roi (Henri III) imagina son nouvel ordre (le Saint-Esprit) par aversion +de l'ordre de Saint-Michel, dont les gens du mérite ne voulaient plus, +parce qu'on l'avait donné à trop de monde, si bien qu'on a compté +jusqu'à trois mille de ces chevaliers.»--Aujourd'hui la Légion d'honneur +compte cinquante mille dignitaires, et tout le monde en veut encore. Le +progrès est évident. + +Où nous arrêter? Au Jardin-d'Hiver, qui vient de s'ouvrir à d'autres +divertissements. Le bal fera aussi son entrée demain dans ces beaux +lieux, sous les auspices du printemps qui s'y trouve perpétuellement en +cage. Les jeunes mères y conduiront leurs jolies fillettes pomponnées à +la Watteau, et leurs charmants bonshommes attifé à la Vandick; on +circulera sans révérence, on dansera sans morgue, on se bourrera de +friandises au bénéfice des pauvres, et il n'y aura point d'autre +autorité que celle du plaisir Grande nouveauté, sans compter celle de la +salle; elle est vaste, fleurie, odorante, touffue comme une forêt +vierge, rayonnante comme un palais de cristal, véritable atelier des +fées, sans voûte et sans ombre, sous sa cuirasse de verre. + +Cette semaine a vu bien d'autres affaires. Le commerce de boucherie est +affranchi de la taxe des monopoleurs. Ce que la philanthropie patentée +cherchait en vain depuis nombre d'années, le conseil municipal vient de +le trouver, c'est-à-dire que désormais l'ouvrier qui travaille pourra +manger de la viande. Le pauvre lui-même en aura sa part, et il n'a plus +besoin d'attendre les miracles de la gélatine. En vain le préjugé +prêchait pour le _statu quo_, et la politique disait: Prenez garde et +laissez faire la science qui sait nourrir son monde philanthropiquement; +un beau jour est venu où le bon sens s'est trouvé plus fort que le +charlatanisme, la routine et le préjugé. C'est vraiment une très-grande +et très-remarquable nouveauté. + +Puisqu'il s'agit toujours du conseil municipal, qui fait si +honorablement parler de ses pompes et de ses oeuvres, c'est le cas de +réparer l'erreur où nous sommes tombés au sujet de la statuette de +Voltaire. On nous certifie qu'elle occupe sa niche dans la façade de +l'hôtel de ville; à la distance du sol ou elle est placée, il vaut mieux +y croire que d'y aller voir, ainsi que notre obligeant correspondant +nous y invite. Puisque le conseil municipal de la ville de Paris se +décidait au bout de quarante ans à suivre les indications fournies par +Voltaire pour la décoration du monument, nous n'aurions pas dû penser +qu'il en effacerait le nom et l'image du grand homme. + +Au sujet de la buvette de l'exposition de peinture, notre _mea culpâ_ +sera moins formel. L'information était exacte, le projet arrêté et +formulé, par qui? peu nous importe. L'essentiel à constater aujourd'hui, +c'est que le jury l'a rejeté. Le Salon ne sera pas un réfectoire. + +Un grand scandale a été remué, c'est celui des loteries; leurs partisans +sont dans la consternation. On ne jouera pas l'achèvement du Louvre. Ces +messieurs comptent bien prendre leur revanche en votant l'observation du +dimanche. Quant à l'adjudication de l'emprunt, vous en connaissez les +détails, sauf le suivant peut-être. On assure que MM. de Rothschild +frères s'étaient décidés à retirer leur soumission par suite d'un deuil +de famille; mais les sceptiques qui doutent de tout, ou plutôt qui ne +doutent de rien, affirment que M. James était déterminé à lutter contre +la concurrence du comptoir d'escompte, lorsque M. Salomon apprit par une +indiscrétion le chiffre soumissionné par ses adversaires. Au bout du +conflit le 3% devait échoir aux Rothschild, mais le 5% leur échappait. +«S'il en est ainsi, aurait dit alors l'un des deux frères, plutôt que de +voir l'emprunt mutilé, j'aime mieux le leur laisser tout entier,» et M. +James lui aurait donné son assentiment par ces paroles: «Il n'y a rien à +dire, c'est le jugement de Salomon.» + +Le Théâtre-Français a donné le _Joueur de Flûte_. C'est l'aventure du +Persan Pharnabaze qui, après s'être ruiné très-promptement pour Laïs, se +vendit comme esclave afin de prolonger son bonheur de quelques jours. +Sous la plume de M. Emile Augier, cette anecdote imperceptible est +devenue une comédie élégiaque. Pharnabaze s'appelle Chalcidias, il se +donne pour le riche Ariobarzane, et ce n'est qu'un pâtre de Thessalie, +pauvre joueur de flûte, qui s'est vendu deux talents, un prix fou, à +l'usurier Psaunis, avec cette clause en usage à Corinthe comme à la +Bourse de Paris, _livrable fin courant_. Chalcidias, semblable au Libyen +distingué par Cléopâtre, a livré sa liberté et même sa vie pour une nuit +de Laïs. L'usurier qui s'occupe de la courtisane est fort surpris de +trouver un rival dans son esclave, et quand Laïs est informée du fait, +elle s'en émerveille encore davantage, la voilà sur la pente d'un +caprice amoureux que l'auteur érige tout de suite en belle et bonne +passion. + + Avec quelle superbe il traite le destin, + Avec quelle admirable et tranquille insolence + Il met sa volonté dans la sombre balance! + +La courtisane amoureuse--ce n'est pas autre chose--est donc prise comme +ses pareilles de la Grèce, dans les serres de l'imagination, et c'est un +trait d'observation parfaitement juste. Il faut que Chalcidias soit +libre, puisqu'il est aimé, elle va le racheter; rien de mieux. A quel +prix? deux talents, c'est une obole pour Laïs, et qu'elle se hâte, +Chalcidias veut se tuer. Nouvel obstacle, un autre usurier, Bomilcar, +avide et rusé comme un Carthaginois qu'il est, a éventé ce bel amour, et +comme il sait sa Laïs par coeur, il achète l'esclave dix talents pour le +revendre cent à la courtisane: toute sa fortune y passera, et Laïs +n'hésite pas. Ce trait d'observation ne vaut pas l'autre, il n'a rien de +grec; c'est un expédient de comédie moderne. Je veux croire, puisque la +tradition l'atteste, que Laïs eût tout sacrifié à Diogène, mais c'était +Diogène, un cynique, une rareté immortelle, une curiosité que les rois +et les conquérants venaient voir du fond de l'Asie; mais un obscur +joueur de flûte, les courtisanes pas plus que les matrones de l'Attique +n'étaient faites pour un pareil sacrifice; c'est le fantôme de la gloire +et la grimace de la philosophie qu'elles poursuivaient jusque dans +l'entraînement des sens. Au point de vue de la comédie, l'erreur de M. +Augier n'est qu'une peccadille; mais il a voulu faire une étude grecque +et jouer un air de Laïs, comme M. Ponsard jouait naguère de l'Horace, et +la circonstance est aggravante. Elle s'aggrave encore lorsque, quittant +la fantaisie pour la réalité, la courtisane s'enfuit, pauvre et nue, +avec son joueur de flûte. _Qu'en pensera Socrate, et que dira la Grèce?_ +Mais l'essentiel à connaître, c'est le sentiment de notre public. La +pièce l'a intéressé, quoiqu'elle n'ait rien d'étrange et de neuf: c'est +le conte de La Fontaine. Le public a saisi au passage des intentions +romiques; un caractère original finement tracé, relui de Bomilcar, l'a +mis en belle humeur, et bref il a fait fête à ce mélange un peu barbare +peut-être, mais assez piquant de sentiments païens, chrétiens, anciens, +modernes, ainsi qu'à ces vers grecs d'intention, gaulois de substance, +où l'imitation de Molière se croise avec celle d'André Chénier, et saute +de Voltaire à M. Victor Hugo. C'est un succès complet également mérité +par l'auteur et par les acteurs. Après _la Ciguë_, et en dépit de +_Gabrielle_, nous croyons toujours à l'avenir comique de M. Emile +Augier; il connaît la scène, rare qualité dans un poète de fantaisie; il +est plein de verve et d'esprit; son langage est naturel, et son vers est +orné; mais il lui manque encore, sauf erreur, l'invention des caractères +et l'unité de style, ces deux à peu près du génie. + +Cependant l'épopée napoléonienne se continue au Cirque-Olympique. Les +armées se heurtent et la poudre fait des siennes. On assure qu'il s'agit +de la bataille de Leipsick livrée sous cette nouvelle rubrique; le +_Petit Tondu_. Lorsque la victoire n'est plus douteuse et que l'ennemi a +pris la fuite, le tambour bat aux champs, l'empereur descend de cheval +et donne la croix à un hussard au milieu du bruit. Ce troisième acte est +magnifique, à ce point que les deux premiers sont comme s'ils n'étaient +pas. Le dialogue est peut-être grotesque; mais qui est-ce qui l'écoute? +Ici, comme à l'Opéra, les paroles sont couvertes par la musique, celle +du canon. D'ailleurs, l'habit verdâtre, la capote grise, les grandes +bottes et le petit chapeau, il n'en faut pas davantage pour soixante +représentations. + +[Illustration: Fantaisie par Gavarni.] + +Décembre s'en va au milieu de son escorte de nuages épais et sombres, il +s'enveloppa en nous quittant d'un voile de brouillards, on attendant son +manteau de neige. Il finit encore et toujours dans les tristesses des +catastrophes et du nécrologue; et nous allions, suivant une ancienne +habitude, lui consacrer une oraison funèbre et allégorique: Gavarni nous +en dispense; il faut céder la place à son pinceau. Un magnifique dessin +de plus, et la page que nous n'écrivons pas, c'est tout bénéfice; mais +voici notre dédommagement, le jour de l'an. + +O jour trois fois heureux! l'arbre de Noël vient de secouer ses fruits +savoureux; vous allez revoir la royauté de la fève, et voici venir +l'anniversaire mémorable qui fait de la ville un paradis. Dix jours de +fêtes, de compliments, de chansons, de dragées, d'actions de grâces, de +bombance et d'indigestions, «Les étrennes! aurons-nous des étrennes? +demandent les enfants.--Oui, mes petits anges, répond le bon père avec +une satisfaction intime.--Et moi, mon ami, aurai-je les +miennes?--Certainement, ma chère, il le faut bien.» + +Il le faut bien! Voilà où vous en êtes, mesdames: on se soumet à l'usage +tout en le maudissant; votre jour de l'an, ce charmant Cupidon aux ailes +roses, messager d'amour et de madrigaux, on l'accueille comme un +créancier et presque comme un recors. Ses compliments sont écrits sur +papier timbré; il a beau minauder ses sommations et sucrer ses requêtes: +réfractaires, prenez-garde à vous! vous seriez condamnés aux dépens. +Hélas! s'écrie l'époux dans sa douleur, les étrennes, quel abus! et +comme l'institution a dégénéré depuis son origine! En vérité, ma chère +amie, vous n'êtes pas aussi raisonnable que la femme de Tatius.--Tatius, +que voulez-vous dire?--C'était un roi des Sabins, l'inventeur des +étrennes, qui, à chaque renouvellement de l'année, donnait à sa femme +une branche d'arbre, et ce bon exemple était imité par ses sujets. + +En général, les femmes goûtent peu cet apologue; la moralité qu'elles en +tirent, c'est l'_enlèvement des Sabines_, et, à leur avis, Romulus dut +offrir à Hersilie quelque chose de mieux qu'un rameau de chêne. Paris +est encore peuplé de Sabins. Sans parler des avares qui ne donnent rien, +ou des prodigues qui sèment leurs prodigalités ailleurs, on en voit qui +distribuent d'une main ce qu'ils reprennent de l'autre. Ces faux +généreux trompent leur confiante moitié au moyen d'une série d'attrapes +qu'ils ont organisée autour du jour de l'an pour échapper à ses fourches +caudines. Dès la mi-décembre, la pauvre femme sème à foison les sourires +et les câlineries: c'est sa graine à diamants et autres parures. Que de +soins et de peines pour fertiliser ce sol ingrat: la générosité d'un +mari! Bref, l'heure de la récolte a sonné: Monsieur l'apporte au logis +dans ses poches. Une étoffe nouvelle, quelle joie! Mais c'est pour +habiller à neuf le meuble du salon. Et cette boîte d'une dimension +respectable, voilà notre surprise, à n'en pas douter; pas encore: c'est +un porte-liqueur. Enfin, du milieu d'une liasse de factures acquittées +aux frais de la communauté, et qui profiteront au ménage, s'échappe un +objet imperceptible: c'est un anneau quelconque, cadeau sentimental et +d'autant plus économique, orné des chiffres conjugaux et d'une mèche +authentique. «Quoi, ce sont de vos cheveux, monsieur, il ne fallait pas +vous en priver (c'est un mari chauve); vous faites des folies. + +--En effet, ce jour de l'an m'a ruiné.--Oui, en ustensiles. + +--Voilà bien les femmes; il leur faut des colifichets; et cie je n'avais +qu'à vous offrir _une chaumière et son coeur_, comme dit la chanson.--Il +ne manquerait plus que cela, une chaumière au mois de janvier: je dirais +que vous prenez mal votre moment.--Tenez, ma chère, embrassons-nous et +que ça finisse. + +La présente vignette vous montrera le thermomètre conjugal sous un autre +aspect. La victime du jour de l'an, ce n'est plus ici la femme, c'est le +mari. Heureux homme pourtant, d'abord on lui passe toutes ses +fantaisies, il est assassiné de petits soins; c'est le bijou de la +maison. «Ne le contrarions pas: voici venir les étrennes.» Ainsi pense +la maîtresse du logis, et c'est fort bien penser. Quelques-unes poussent +la complaisance jusqu'à simuler le martyre. On se lève plus tôt qu'à +l'ordinaire et l'on se couche plus tard; il s'agit de parachever quelque +oeuvre mystérieuse, bourse ou bretelles brodées, petit mystère +d'iniquité innocente, que le héros de l'aventure accepte ordinairement +pour un mystère d'amour. Règle générale ou à peu près: la Parisienne +achète tout faits les cadeaux qu'elle est censée avoir confectionnée. Se +piquer les doigts et user ses beaux yeux à ces travaux sans éclat, c'est +une imprudence dont son bon goût la préservera toujours. Les +prévenances, les sourires, les cajoleries et l'emplette, chacune de ces +douceurs a produit son effet: voilà le thermomètre conjugal arrivée son +maximum; il faut qu'il dégringole. Le mari s'est exécuté. La face des +choses, et surtout celle de la dame, a bien changé. C'est la traduction +libre du: _Je l'aime un peu, beaucoup, passionnément... pas du tout!_ +Heureusement que le trait de moeurs n'est qu'une exception. + +Que vous dire encore à propos du jour de l'an? C'est un anniversaire qui +s'éternise, les mêmes compliments, les mêmes sérénades et les mêmes +bonbons qu'autrefois; dans les rues, la même foule et le même spectacle. +Il est bien entendu que la ville est plus que jamais un magasin de +curiosités. Toute la population est dehors, et l'on se souhaite le +bonjour entre deux emplettes. La promenade du jour de l'an vaut celle du +mardi gras: c'est une mascarade à visage découvert, où l'on peut +reconnaître chacun des masques et des emplois de la comédie humaine. Le +généreux, le dissipateur, le glorieux en tournée de cérémonie, le +parasite en habit neuf portant sa carte aux amphitryons, le bon père +chargé de polichinelles, le flâneur qui jouit de tout et l'avare qui ne +jouit de rien. L'étincelant fouillis que les boutiques! Ne me parlez pas +des merveilles orientales, des palais moresques, des villes peintes +comme Canton ou Nankin, et des cités mascarades comme Venise et Naples; +l'or, les pierreries, les brillants tissus, les métaux resplendissants, +les étoffes merveilleuses tissées par des fées invisibles: voilà les +perles que Paris a tirées de son écrin. Seulement n'allez pas demander +quelle est l'étrenne à la mode et dans quel moule nouveau 1851 a jeté +son monde et ses fantaisies. En fait d'inventions, on s'accommode assez +volontiers du vieux, et il faudra que la nouvelle année s'arrange des +nouveautés de ses anciennes. Il est trop vrai qu'au milieu du propres +général le bonbon reste stationnaire, on s'en tient à la dragée et au +fruit confit; les chinoiseries font la même grimace; ainsi de la +littérature du bonbon, qui ne sort pas de la devise et du rébus. Après +cinquante ans d'exercice, nous en sommes encore aux énigmes du _Fidèle +Beryer_. Ailleurs, ce sont les mêmes bons hommes plus ou moins +réjouissants, les représentants de la république... du rococo, parleurs +à la mécanique, automates joueurs d'instruments sur toutes les cordes, +grands hommes pâte molle ou biscuit. L'esprit français ne se lasse pas +de voir toutes choses en caricature; il a l'humeur railleuse des +vieillards. Certainement notre époque égayera fort nos descendants, et +ils n'auront pas à lui appliquer la maxime de Montesquieu: Heureux les +peuples dont l'histoire est ennuyeuse. + +Philippe Besoni. + +[Illustration; Du 15 décembre au 1er janvier, par Stop.] + + + +Industrie parisienne. + +Au moment où l'Angleterre convie les industries du monde entier à +l'exposition universelle que l'année 1851 verra s'ouvrir à Londres, et +dont la France doit se reprocher de n'avoir point pris l'initiative, +l'_Illustration_, après avoir depuis longtemps ouvert ses colonnes aux +grands établissements industriels français, montrerait plus que de +l'indifférence et pourrait même être taxée d'injustice en n'essayant pas +de faire connaître successivement à ses lecteurs les produits multiples +et variés de l'industrie parisienne appelée à tenir une place si élevée +à cette exposition. + +L'industrie parisienne, célèbre par le bon goût de ses produits, +l'habileté de ses artistes et l'intelligence de ses ouvriers, s'exerce +en effet sur un nombre infini d'articles de natures différentes; les +efforts nombreux tentés depuis la révolution pour améliorer l'industrie +française ont toujours été couronnes des plus heureux succès dans la +capitale; mais c'est surtout depuis les longues années de paix dont la +France a joui, que Paris est devenu une ville industrielle de premier +rang, sans avoir cependant l'aspect d'une ville manufacturière; ses +articles portant d'ailleurs un caractère particulier de nouveauté et +d'élégance, sont accueillis et recherchés avec une faveur très-marquée +tant en France que dans les colonies et sur les marchés étrangers. + +Parmi les branches d'industrie spéciales à cette capitale, l'horlogerie +fine, les bronzes, l'orfèvrerie et la bijouterie entrent pour des sommes +importantes dans la balance de son commerce. + +L'horlogerie mixte, c'est-à-dire celle qui s'exerce sur des pièces +provenant de fabriques étrangères ou françaises, et l'horlogerie de +précision, dont toutes les pièces sont fabriquées à Paris même, y sont +cultivées avec assez d'honneur pour assurer à cette ville le monopole +des pendules, dont l'Angleterre seule nous achète pour plus de deux +millions par an; et si l'horlogerie de Paris, en ce qui concerne la +fabrication des montres, est encore en lutte avec celle de Genève, elle +a conservé, pour tout ce qui est art, goût et invention, une +incontestable suprématie. + +La fabrication des bronzes de Paris, pour les coffres de pendules, +flambeaux, candélabres, coupes et autres pièces des garnitures de +cheminées, est sans concurrence dans le monde, et les artistes éminents, +créateurs incessants des modèles variés qu'enfante leur inépuisable +imagination, sont également sans rivaux. Les produits de cette +industrie, qui occupe à Paris plus de cinq mille ouvriers, s'élèvent +annuellement à une valeur de 20 millions environ. + +L'orfèvrerie qui embrasse tous les objets d'or et d'argent, tels que +vaisselle plate, surtouts pour la décoration de la table, ornements +d'église, etc., ne peut trouver ailleurs que dans les grandes villes la +réunion des conditions qu'exige une large fabrication. Aussi Paris, +centre de cette fabrication, a-t-il rendu depuis longtemps l'étranger +tributaire de la France par le bon goût qu'il a su imprimer à ses +produits. Beauté, élégance dans les formes, richesse de dessin et +travail parfait, tels sort les caractères des ouvrages qui sortent des +ateliers de Paris. Hâtons-nous d'ajouter que les sculpteurs les plus +distingués, les dessinateurs les plus renommés ne dédaignent pas de +consacrer leurs talents à cette industrie, qui réclame des mains habiles +pour tous ses détails, et qui donne lieu chaque année à des transactions +commerciales considérables. + +[Illustration: Grande fabrique et magasins d'horlogerie, orfèvrerie et +bijouterie de C. Detouche, 158 et 160, rue Saint-Martin.] + +Quant à la bijouterie, chacun sait que c'est une des branches les plus +importantes du commerce français, et celle qui constate de la manière la +plus évidente la supériorité dans les arts du modelage, de la ciselure +et du dessin, les progrès toujours croissants de l'industrie parisienne, +la fabrication de cette innombrable multitude de bijoux que le besoin, la +mode et le caprice font sortir des ateliers de bijouterie, consomme +chaque année 4,500 kilogrammes d'or, représentant 12,400,000 francs +environ; la main d'oeuvre, qui occupe plus de 7,000 ouvriers, tant +bijoutiers, émailleurs, sertisseurs, graveurs, ciseleurs, etc., que +doreurs, tourneurs, estampeurs, fondeurs et guillocheurs, égale à peu +près le prix de la matière employée, ce qui porte cette fabrication au +chiffre de 24 millions qui ne s'appliquent absolument qu'à la main +d'oeuvre et au prix du métal dégagé de la valeur des nombreuses +pierreries que la joaillerie est appelée à monter chaque année à Paris. +Indépendamment des maisons qui se livrent à la fabrication spéciale des +différents articles que nous venons d'énumérer, il s'est formé dans +Paris de puissants établissements commerciaux, qui, à l'aide de capitaux +considérables, ont, depuis un certain nombre d'années, essayé de donner +une plus forte impulsion à l'une ou à l'autre de ces branches de +l'industrie parisienne. Le plus important de ces établissements n'a même +pas reculé devant l'audacieux projet de les réunir toutes, c'est celui +que M. C. Detouche a formé dans la maison portant sur la rue +Saint-Martin les n° 158 et 160. + +Dans de vastes magasins, salons et galeries, décorés avec goût, et au +développement desquels trois étages suffisent à peine, s'étale sans +confusion, et au contraire avec un ordre parfait, tout ce que la +fabrication parisienne peut produira en horlogerie, bronzerie, +orfèvrerie et bijouterie-joaillerie. + +L'horlogerie offre au choix depuis la simple horloge de village jusqu'au +régulateur compliqué, qui, après avoir obtenu à l'exposition des +produite de l'industrie française en 1819 la médaille d'argent, doit +aller en conquérir une autre à l'exposition de Londres; depuis le cartel +en bois du prix le plus modique jusqu'au module de pendule en bronze +doré ou florentin du travail le plus nouveau et le plus recherché; +depuis la montre d'argent à savonnette jusqu'à la montre marine, au +chronomètre le plus perfectionné, et jusqu'aux ingénieux appareils +uranograniques de M. Guénat. + +Près du flambeau destiné au travailleur solitaire, l'art du bronzier +expose des candélabres et des bras de cheminée empruntant à la Grèce ses +formes pures et sévères, à la renaissance ses élégantes arabesques, et +aux règnes de Louis XIV et de Louis XV leurs plus capricieux +enroulements. + +Dans les vitrines consacrées à l'orfèvrerie ont été réunies les pièces +les plus simples de la vaisselle plate ordinaire, aux modèles riches et +variés des objets destinés à la décoration de la table la plus opulente; +la fabrique du village ainsi que celle de la ville y trouveront chacune +les vases et objets du culte en harmonie avec les ressources larges ou +bornées de leurs églises respectives. + +Enfin les montres de la bijouterie renferment à côté de l'alliance +brisée la bague au chaton orné d'un riche camée; le bracelet en argent +et la croix à la Jeannette près du collier de perles fines à fermoir +émaillé; les simples boucles d'oreilles en or et l'écrin complet +éblouissant de diamants et de pierreries. + +Si à cette réunion inusitée se joint encore la garantie de toutes les +marchandises livrées, un prix fixe toujours coté avec modération, la +facilité de faire des commandes et de n'en prendre livraison qu'autant +que leur confection satisfait le goût le plus difficile, on ne s +étonnera plus de l'honorable clientèle que la maison Detouche a su se +faire à Paris et dans la province, et des débouchés considérables +qu'elle s'est créés tant dans les colonies qu'en pays étranger. + +G. Falampin. + + + +De la contrefaçon des oeuvres littéraires et artistiques. + +La propriété des oeuvres littéraires ou artistiques n'est plus contestée +aujourd'hui que par un petit nombre d'écrivains qui se font payer le +plus cher possible, et défendent de reproduire les écrits dans lesquels +ils la combattent. C'est donc une question jugée qu'il serait inutile de +discuter. L'exercice du droit n'est pas encore toutefois aussi +généralement reconnu que le droit lui-même. Parmi les publicistes et les +jurisconsultes qui admettent la propriété littéraire, il en est qui se +sentent tentés de tolérer la contrefaçon, sinon indigène du moins +étrangère. Deux ou trois sophismes se sont emparés de certains esprits, +à tel point qu'ils ont fini par leur sembler des vérités. Sur ce point, +la discussion est encore nécessaire. Aussi, bien que nous nous +proposions surtout dans cet article d'examiner les moyens proposés ou +pris jusqu'à ce jour par le gouvernement français pour mettre un terme à +la reproduction illicite des oeuvres littéraires et artistiques, +croyons-nous devoir préalablement entrer dans quelques détails +historiques et statistiques sur la contrefaçon, et réfuter le principal +argument de ses partisans honteux ou avoués. + +Personne ne l'ignore: la Belgique, et en Belgique, Bruxelles, sont le +centre d'un immense commerce de contrefaçon qui ferme à la librairie +française les marchés du monde entier. A peine un livre, destiné suit à +un succès de vogue, soit à une fortune durable, a-t-il paru à Paris, +qu'il est réimprimé par des libraires de Bruxelles ou des autres villes +de la Belgique--quand je dis libraires, je me trompe; je devrais dire +des sociétés en commandite, constituées au capital de plusieurs millions +de francs, et ayant des comptoirs et des sous-comptoirs dans les +principales villes du globe. Les résultats de cette double opération +sont faciles à concevoir. Pour les rendre plus clairs, je prends un +exemple: M. Didier, de Paris, achète 15,000 francs à M. Guizot le +manuscrit de _Monk_, et le fait imprimer, je suppose, à 5,000 +exemplaires qu'il vend 5 fr.; c'est donc 3 fr. de droits d'auteur qu'il +a à payer par chaque exemplaire. M. Méline, de Bruxelles, réimprime cet +ouvrage, et, comme il n'a pas de droits d'auteur à payer, il peut, en le +vendant seulement 2 fr., courir les mêmes chances de bénéfices que M. +Didier, qui est obligé de le vendre 5 fr. En conséquence, les libraires +de l'Angleterre, de la Russie, de la Sardaigne, de la Prusse, de +l'Espagne, de l'Italie, des États-Unis, du Mexique, etc., qui croient +pouvoir placer des exemplaires de Monk, s'adressent à M. Méline, de +préférence à M. Didier, parce que les consommateurs ou les acheteurs +sont d'autant plus nombreux que le prix de la marchandise est moins +élevé, et M. Didier, qui a fait une spéculation hasardeuse, repoussé +ainsi du marché extérieur par une spéculation presque assurée, se voit +réduit au marché intérieur peut-être insuffisant, sans compter que dans +certaines provinces frontières la contrebande lui fait encore une +concurrence redoutable. Ce que je viens de dire d'un libraire et d'un +livre s'applique à tous les libraires et à tous les livres français. + +Et qu'on le remarque bien: ce n'est pas seulement aux éditeurs, c'est +aussi aux auteurs que la contrefaçon porte, préjudice. Si les éditeurs +pouvaient compter avec certitude sur la vente des marchés étrangers, ils +accorderaient aux auteurs ou les auteurs exigeraient d'eux une +rémunération plus forte de leurs travaux. En outre, la contrefaçon ne se +borne pas à tuer les ouvrages existants; elle en empêche un grand nombre +de naître, soit par les craintes malheureusement trop fondées qu'elle +inspire aux éditeurs, soit par la réimpression anticipée des articles de +journaux ou de revues composés tout exprès par leurs auteurs pour en +former des volumes. + +On a dit pour justifier, pour excuser la contrefaçon, que tout en +portant atteinte à des droits individuels, elle servait néanmoins, par +l'abaissement de ses prix, à faciliter au dehors la diffusion des +oeuvres de l'intelligence. Cet argument, produit à la tribune française +par un de ses orateurs les plus éminents et de ses hommes d'étal les +plus sensés, ne supporte pas l'examen. Qu'on ouvre à la librairie +française tous les marchés étrangers qui lui sont aujourd'hni fermés, et +elle y vendra ses produits à des prix inférieurs même à ceux de la +contrefaçon. Rien de plus facile à expliquer et à comprendre. Les frais +fixes ou généraux d'un livre, c'est-à-dire les droits d'auteur, la +composition, les moyens de publicité, les dépenses d'administration +diminuent pour chaque exemplaire à mesure que le nombre des exemplaires +tirés augmente. S'élèvent-ils à 1 franc, par exemple, pour un tirage à +2,000, ils tombent à 25 cent, pour un tirage à 8,000. Si, dans l'état +actuel des choses, un livre français se vend à 8,000 exemplaires dans le +monde entier, 2,000 exemplaires au plus sont fournis par l'éditeur qui, +par conséquent, est obligé de retirer 1 franc pour frais généraux sur +chaque exemplaire. C'est la contrefaçon belge qui vend les 6,00 +exemplaires restants. Mais la contrefaçon n'est pas un contrefacteur. +Elle se compose d'ordinaire pour un ouvrage un peu important de trois +contrefacteurs qui se font concurrence. Chacun de ces contrefacteurs +vendra 2,000 exemplaires pour sa part, et aura par conséquent--bien +qu'il ne paye pas de droits d'auteur--50 cent. de frais fixes et +généraux à percevoir sur chaque exemplaire. Eh bien, supposez la +contrefaçon détruite n'importe par quel moyen, supposez que l'éditeur +français vende seul les 8,000 exemplaires, il aura, bien qu'il paye les +droits d'auteur, 25 cent. de moins de frais fixes ou généraux que les +contrefacteurs belges. Il pourra donc s'il le veut, et son intérêt bien +entendu l'y déterminera, vendre son livre meilleur marché que ne +l'aurait vendu la contrefaçon, et la destruction de la contrefaçon +servira, mieux encore que son maintien, à faciliter au dehors la +diffusion des oeuvres de l'intelligence. Seulement alors cette diffusion +aurait lieu au bénéfice de celui qui aurait risqué une partie de sa +fortune pour la faciliter. Il est difficile d'apprécier en chiffres le +tort que la contrefaçon belge cause chaque année à la librairie +française. Les tableaux d'exportation publiés par l'administration belge +sont évidemment incomplets et inexacts. Ainsi, en 1848, la France a +exporté en livres, gravures et papiers de musique,--les documents +officiels ne distinguent pas entre ces trois sortes d'objets,--974,000 +kilogrammes, représentant une valeur officielle de 7,900,000 francs, et +si nous devions en croire les tableaux officiels de l'administration +belge, dont nous ne contestons pas la bonne foi, mais dont nous ne +pouvons pas accepter les chiffres, les exportations des livres belges se +seraient élevées + + en 1844 à 211,000 kilog., soit 1,489,000 fr. + en 1845 à 297,000 1,830,000 + en 1846 à 213,000 1,308,000 + en 1847 à 154,000 1,200,000 + +Nous ne connaissons pas les relevés de 1848 et de 1849, mais nous +pouvons rappeler ceux de quatre années précédentes qui, quels que soient +les chiffres véritables, témoignent du moins des progrès toujours +croissants de ce commerce avant 1846: + + en 1836, 90,447 kilog. donnent 612,682 fr. + en 1837, 121,871 731,226 + en 1838, 138,190 829,140 + en 1839, 170,743 1,033,771 + +Admettons que ces chiffres soient exacts,--ce qui est une pure +hypothèse,--et voyons comment les exportations de 1844, 1845, 1846 et +1847 se sont réparties dans les diverses contrées du globe. Le tableau +suivant est emprunté également aux documents officiels: + +EXPORTATION DES LIVRES BELGES. + + Valeurs officielles en francs. +Principaux pays de +destination + en 1844 en 1845 en 1846 en 1847 + +1. Prusse 448,000 fr. 437,000 fr. 411,000 f. 431,000 f. +2. Pays-Bas 437,000 688,000 281,000 222,000 +3. Angleterre 145,000 190,000 120,003 121,000 +4. France 73,000 81,000 94,000 101,000 +5. Toscane 34 000 23,000 95.000 75,000 +6. Brésil 30,000 40,000 64,000 63,000 +7. Villes anséatiques 101,000 87,000 66,000 69,000 +6. Luxembourg 14,000 21,000 18,000 19,000 +9. États-Unis 9,000 21,000 10,000 18.000 +10. Chili 7,000 6,000 9,000 18,000 +11. Espagne 2.000 4,000 3,000 17,000 +12. Cuba 12,000 8,000 7,000 12,000 +13. Portugal 23,000 17,000 10,000 10,000 +14. Turquie 9,000 6.000 11,000 9,000 +15. Russie 29.000 15,000 6,000 7,000 +16. Francfort 73,000 8,000 8,000 6,000 +17. Rio de la Plata 5,000 " 6,000 3,000 +18. Danemark, Suède + et Norvège 5,000 6,000 1,000 3,000 +19. Sardaigne 14,000 26.000 26,000 " +20. Autriche 6,000 12,000 7 000 " +21. Deux-Siciles 1,000 1,000 5,000 " +22. Mexique 3,000 6,000 9,000 " +23. Pérou 1,000 " " " + +Les envois de 1847 comprenaient: en livres brochés et en feuilles, +évalués à 6 fr. le kilog., 162,000 kilog., soit 975,000 fr.; en livres +cartonnés et reliés, évalués à 7 fr. le kilog., 32,000 kilog., soit +226,000 fr. + +Du reste, il ne faut pas s'y tromper, la contrefaçon a des effets +désastreux pour les pays où elle s'exerce, quand ces pays parlent la +langue dans laquelle sont écrits les ouvrages qu'ils contrefont. Elle +détruit, soit dans ses développements, soit dans ses germes, toute +littérature nationale. Malgré d'honorables efforts qui ont donné +quelques résultats satisfaisants, on ne peut pas dire que la Belgique et +les États-Unis aient une littérature. En effet, les écrivains belges ou +américains ne produisent pas ou produisent peu, parce qu'ils sont +assurés d'avance de ne retirer aucun bénéfice de leurs travaux, la +contrefaçon, qui n'a pas de droits d'auteur à payer, vendant à vil prix +des ouvrages supérieurs ou égaux,--inférieurs, si l'on veut,--à ceux +qu'ils pourraient produire; aussi la société des gens de lettres belges +et celle des artistes ont-elles adressé récemment à la chambre des +représentants et au sénat des pétitions dans lesquelles elles ont +demandé l'interdiction de la contrefaçon. Toutefois ce serait se faire +illusion que de croire que la contrefaçon, qui cause de si graves +préjudices et aux littérateurs étrangers et à la littérature nationale, +soit une spéculation avantageuse. Certains contrefacteurs se sont +enrichis, mais ce sont des exceptions heureusement rares. Le délit, +j'allais dire le crime, porte avec soi son châtiment: La concurrence a +ruiné la contrefaçon belge, ou du moins a tellement diminué ses profits +par l'abaissement des prix qu'elle ne produit plus que pour produire, +c'est-à-dire pour entretenir des imprimeries et des papeteries. Elle en +est arrivée à ce point qu'elle croit devoir diminuer le nombre et +l'importance de ses opérations. M. Méline prouvait, il y a quelques +jours, au directeur de la _Revue, britannique_, M. Amédée Pichot, qu'il +avait réduit son tirage d'un tiers. + +Mais quelles que soient les exportations, les veilles à l'intérieur dont +le chiffre même approximatif ne nous est pas connu, les réalisations de +bénéfices ou les pertes de la contrefaçon belge, toujours est-il qu'elle +cause un tort énorme à la librairie française, car elle lui ferme en +partie tous les marchés étrangers. Aussi depuis plus de vingt-cinq ans +la librairie française proteste contre les abus de la contrefaçon et +s'efforce d'y mettre un terme. Jusqu'à ce jour ses plaintes ont été à +peu près inutiles. Elle a échoué dans toutes ses tentatives, car la +France est un pays ou la réforme la plus insignifiante, la plus +nécessaire, la moins contestée attend un ou deux siècles sa réalisation, +à moins qu'elle ne s'achète au prix d'une révolution. + +En 1840 un traité est conclu avec la Hollande; il reste à l'état de +projet, car il n'est même pas suivi des conventions spéciale qui +devaient en assurer l'exécution. + +En 1843 une convention en date du 28 août est conclue avec la Sardaigne +pour garantir dans les royaumes de France et de Sardaigne la propriété +des oeuvres littéraires et artistiques. En 1846 une convention +supplémentaire est ajoutée à ce premier traité; mais ces deux +conventions ne reçoivent aucune exécution, c'est-à-dire que malgré leurs +prescriptions la contrefaçon belge continue comme par le passé à inonder +le marché sarde de ses produits. Aussi le 2 décembre dernier, M. le +général Lahitte, ministre des affaires étrangères, a-t-il présenté à +l'Assemblée législative un projet de loi sur une troisième convention +conclue avec la Sardaigne, et ayant pour objet, selon l'exposé des +motifs, d'assurer respectivement à la propriété des oeuvres d'esprit et +d'art publiées dans les deux pays des garanties plus efficaces contre la +contrefaçon étrangère. «Car, ajoutait plus loin M. le général Lahitte, +malgré le soin apporté à la rédaction de» traités précédents et la +loyauté extrême avec laquelle le Cabinet de Turin a invariablement +cherché à en assurer l'exécution, l'expérience a montré que le but +poursuivi n'était que très-imparfaitement atteint--M. le ministre eût pu +dire pas du tout--et que les contrefaçons étrangères de nos principaux +ouvrages de librairie continuaient à trouver un vaste débouché dans +l'intérieur du royaume sarde. Une commission a été nommée par +l'Assemblée législative pour examiner ce projet de loi et elle a choisi +M. Victor Lefranc pour rapporteur. + +Le troisième traité conclu avec la Sardaigne sera-t-il plus efficace que +les deux premiers? Il est permis de l'espérer. Toutefois, avant qu'il ne +soit discuté par l'Assemblée législative, le Cercle de la librairie, de +l'imprimerie, de la papeterie, fondé depuis quatre ans (1), a cru devoir +soumettre à la commission un certain nombre d'observations qui ne +peuvent manquer d'y faire apporter quelques modifications importantes. +Ainsi, par exemple, MM. les libraires, imprimeurs et papetiers unis +demandent avec raison qu'on empêche non-seulement la publication et +l'introduction, mais la vente des oeuvres d'esprit et d'art +contrefaites. En conséquence, ils proposent que tout ouvrage contrefait +de l'un ou de l'autre pays existant au moment de la convention dans les +magasins des libraires ne puisse être vendu qu'après avoir été frappé +sur le titre d'une estampille et que tout ouvrage neuf d'une édition +contrefaite qui ne porterait pas l'estampille constatant l'antériorité +de sa publication ou de son introduction soit considéré comme une +contrefaçon prohibée. Plus loin ils sollicitent, avec non moins de +raison, une réduction plus forte des droits actuellement établis à +l'importation dans le royaume de Sardaigne, des livres, dessins, +gravures ou ouvrages de musique publiés dans toute l'étendue du +territoire de la République française. Ces droits sont encore trop +élevés. Pour les livres brochés, ils restent fixés à 30 fr. les 100 +kil., et pour la musique gravée à 60 fr. tandis que l'introduction en +France des mêmes produits n'est frappée que d'un droit de 10 fr. par 100 +kil. + +[Note 1: M. Pagnerre, éditeur, président, MM Raillière et Lecoffre, +éditeurs, vice-présidents; M. Grallot, directeur de la papeterie +d'Essonne, secrétaire.] + +Nous n'aurions pas parlé de ce mémoire qui soulève et résout beaucoup +d'autres questions d'exécution ou de détail! s'il ne posait pas avant +tout un grand principe dominant toute la matière. Ce principe, c'est la +reconnaissance entière et formelle du droit de propriété en France pour +tous les ouvrages publiés par les étrangers dans leur pays. La librairie +française, nous devons le dire à sa louange, a plusieurs fois déjà +formulé ce voeu. Dans un mémoire en date du 20 janvier 1810, elle disait +en parlant de cela disposition: + +Elle consacre un principe fécond et qui trouvera des imitateurs; + +Elle appelle la reconnaissance des écrivains étrangers; + +Elle donne au gouvernement français le droit et lui impose le devoir de +réclamer, en toute occasion, l'adoption par les étrangers d'un principe +que la France a reconnu elle-même à leur profit. + +Au premier coup d'oeil, cette mesure peut paraître un sacrifice; mais +elle est de notre part une initiative honorable, et elle nous paraît +féconde en résultats assez prochains. + +Lors de la présentation du projet d'union douanière avec la Belgique en +1811 et à diverses époques, la librairie française a renouvelé la +demande qu'elle adresse encore aujourd'hui à l'Assemblée législative; +elle persiste à croire «--que le seul moyen efficace de protéger la +propriété littéraire est dans un ensemble de traités internationaux, et +que cet ensemble de traités ne saurait être obtenu tant que la France +elle-même n'aura pas pris une généreuse et loyale initiative, en +proscrivant chez elle et sous conditions la contrefaçon des ouvrages +étrangers;--que les éditeurs français puiseront dans cet acte une force +bien plus grande pour poursuivre les débitants de contrefaçon, car on ne +pourra plus leur répondre que la France commet le même délit à l'égard +des autres États; en effet, ce n'est plus seulement un intérêt personnel +qu'ils auront à défendre, c'est un acte immoral, condamné par la +législature de leur pays, dont ils réclameront la répression.» En +conséquence, elle sollicite de l'Assemblée législative et du Pouvoir +exécutif le vote et la promulgation du décret suivant: + +Le droit de propriété des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à +l'étranger est assimilé en France au droit des auteurs français. + +Cette grande mesure ferait à coup sur honneur à la France. Mais lui +serait-t-elle vraiment utile; en d'autres termes, ne risquerions-nous +pas de devenir dupes et victimes de notre générosité? C'est l'opinion, +nous devons l'avouer, de beaucoup de bons esprits Toutefois, qu'on ne +l'oublie pas, l'Angleterre (31 juillet 1838), la Prusse, le Danemark, +les États du pape, les États-Unis, la Toscane, la Sardaigne ont déjà +admis la réciprocité; et, d'ailleurs, qui connaît mieux le besoin de la +librairie, qui est plus intéressé à sa prospérité que les libraires? Ne +soyons pas plus républicains que la République. Or les libraires, les +imprimeurs, les papetiers français--sauf bien entendu ceux qui +s'enrichissent des produits de la contrefaçon--sont unanimes pour +réclamer la reconnaissance franche et sans restrictions du droit de +propriété en France pour tous les ouvrages publiés par les étrangers +dans leur pays. «Pour les nations, comme pour les individus, disaient, +dès 1844, les comités réunis de la Société des gens de lettres et de la +librairie, la morale est une, et ce serait une triste ressource que de +se défendre immoralement contre l'immoralité d'autrui. La contrefaçon +est une usurpation de propriété; il faut avoir le courage de le déclarer +hautement, et donner aux autres l'exemple du sacrifice. Oui, il +appartient à la France de prendre encore, comme pour le droit d'aubaine, +une généreuse initiative. Qu'elle déclare nettement et sans réserve que +le droit des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à l'étranger +est assimilé chez nous aux droits des auteurs sur leurs oeuvres publiées +en France, et ce sera un grand exemple donné au monde, en même temps +qu'un pas immense fait dans une carrière de justice et de loyauté où +toutes les nations tiendront à honneur de nous suivre.» + +ADOLPHE JOANNE. + + + +La veillée de la Noël. + +SOUVENIRS D'AUTREFOIS. + +C'était la veille de Noël! L'heure du _gros souper_ était sonnée depuis +longtemps à l'antique horloge de bois de la grande salle; tout était +prêt pour recevoir les convives, la table dressée avec une magnificence +inusitée étalait les mille séductions appétissantes d'un repas moderne, +luxe inconnu de nos pères; l'office envoyait de ses profondeurs les +parfums les plus balsamiques, et personne n'arrivait. Aussi mon aïeule +allait et venait avec une impatience qu'elle s'efforçait vainement de +déguiser. Tantôt elle s'approchait de la fenêtre dont elle soulevait les +lourds rideaux pour voir si, à travers les brouillards du soir, elle +n'apercevrait pas ses enfants qu'elle attendait; mais la nuit était +sombre et le vent du nord soufflant par rafales emportait des +tourbillons de neige et ne permettait pas de rien distinguer. D'autres +fois elle regardait la porte avec anxiété espérant sans doute que ses +convives apparaîtraient tout à coup par un effet magique de sa volonté; +la solitude et le silence semblaient se jouer de sa peine, en demeurant +seuls, comme des hôtes importuns, maîtres des lieux que devaient animer +le bruit, le plaisir et la gaieté. Découragée, elle revenait s'asseoir +près du feu, s'agitait, ne pouvait tenir en place, frappait le parquet +de ses fins petits sabots pour se calmer au son de sa propre impatience, +et jetait enfin des regards inquiets et furtifs vers la pendule, la +priant en vain de suspendre sa marche, car le balancier inexorable n'en +pressait pas moins sur le cadran le pas silencieux et continu des +aiguilles accomplissant leur rotation régulière, marquant des heures +impartiales dans leur durée et insensibles aux voeux sages ou insensés +de ceux qui veulent en arrêter ou en accélérer le cours. + +Ce fut avec un véritable désespoir qu'elle entendit frémir le timbre +précurseur de l'heure. Neuf heures allaient sonner! mais au même instant +un autre son y répondit; le lourd marteau de cuivre ébranlait vivement +la porto cochère, des pas pressés résonnèrent dans le corridor, et ma +grand'mère heureuse oubliait, dans la joie d'embrasser ses enfants, son +impatience, ses inquiétudes et le long sermon qu'elle leur avait +préparé. Puis réunissant autour d'elle la bande joyeuse de ses +petits-enfants, et sortant avec solennité de sa poche une clef qu'elle y +tenait cachée depuis nombre de jours, elle ouvrit une porte, et tous, +frissonnants de bonheur, nous entrâmes en tumulte dans un grand cabinet +splendidement éclairé, où sur une table s'élevait l'_arbre de Noël_, +radieux des bougies et des jouets attachés à ses branches. Autour +étaient étalées, groupées, arrangées, des fantaisies d'enfants aussi +charmantes que variées. La poupée aux dents d'ivoire, aux yeux d'émail, +à la robe bouffante, pomponnée et satinée comme une grande dame, +brillait à côte d'un chevalier armé de pied en cap, pareil aux anciens +preux. Le vaillant cavalier éperonnait un cheval toujours fougueux, mais +toujours immobile; des fantassins couraient le pas de charge sur leurs +tablettes de bois, des escadrons de lanciers chevauchaient à travers les +ballons, les cerceaux, les raquettes, en faisant quelquefois mordre la +poussière à d'innocents polichinelles, acteurs obligés de semblables +fêtes: puis des tambours, des clairons, des sabres, des fusils, appareil +guerrier déployé pour charmer l'humeur martiale des petits garçons, +mêlés aux rubans, aux chiffons, aux bijoux, aux coffrets à l'usage de la +coquetterie naissante des petites filles. Il y en avait pour tous les +âges, pour tous les goûts, pour ravir et captiver des imaginations +d'enfants. Quand nos transports et nos cris de joie eurent cessé, +lorsqu'on nous eut arrachés à la contemplation de ces merveilles +rassemblées des bazars de Paris et des foires de Nuremberg, ma +grand'mère donna le signal du souper, chacun rentra dans la salle et +prit place autour de la table ou trente couverts symétriquement alignés +attendaient depuis longtemps les convives. Des flacons remplis de vins +aux blonds reflets, ou aux teintes aussi chaudes que le rubis, +semblaient vouloir lutter de séductions avec les mille riens, +hors-d'oeuvre indispensables d'un repas. Les citrons du pays s'étalaient +auprès des concombres à la robe verdâtre, les olives faisaient pendant +aux champignons sauvages conservés dans l'huile, le beurre se baignait +en pains mignons dans l'eau claire de ses gondoles, çà et là une foule +de conserves renfermées dans des pots de verre aux longs cols ou à la +base rebondie excitaient par leur mystérieux dehors l'appétit et la +curiosité. Les légumes, sous les apprêts les plus variés, encombraient +la table; de superbes poissons nageaient dans leur sauce aromatique ou +disparaissaient à demi sous les herbes marines qui leur prêtaient leurs +parfums, en faisant miroiter à la lumière leurs écailles aussi diaprées +que les couleurs de l'arc-en-ciel; ils étaient entourés de coquillages +qui les escortaient comme leurs tributaires naturels. + +Pour ornement aux coins de la table s'élevaient dans leurs vases de +terre brune quatre grosses gerbes de blé encore vert que le plus jeune +enfant de la maison avait fait germer dans l'eau et soigné avec la plus +vive sollicitude depuis un mois pour cette solennité. Coutume ancienne +de nos pères qui forçaient la nature à produire, bien avant le temps, le +froment saint et béni pour l'associer à sa joie dans un jour grand de +miracles et le consacrer à Dieu comme un hommage de reconnaissance et +d'amour. Au milieu, pour surtout principal, un candélabre d'argent +massif mariait sa lumière avec celle du lustre, et d'un commun accord +ils frappaient d'étincelles vives l'argenterie, s'étendaient en reflets +éclatants, en losanges capricieux, en ronds étincelants sur la mate +blancheur des porcelaines, et changeaient enfin en diamants, en rubis, +en émeraudes, en topazes ou en saphirs merveilleux les facettes +brillantes des cristaux. Le buffet pliait sous le poids des fruits, des +oranges à l'écorce vermeille, des melons blancs à la pulpe douce et +savoureuse, des gâteaux dorés et parfumés, du nougat nuancé, de la verte +pistache, du miel transparent dans les coupes et des confitures +embaumées. + +Un immense feu embrasait l'âtre et envoyait des pyramides de flammes +dans l'antique cheminée, et par moments, lorsque ces mêmes flammes +vacillaient sous le souffle du vent en décrivant des spirales ou des +langues de feu, on distinguait dans l'ardente profondeur du foyer la +bûche de Noël, bloc énorme de bois coupé du tronc du plus vieil arbre de +la forêt voisine, suivant une ancienne tradition. Le buis bénit était +répandu à profusion autour de la salle; les lumières se jouaient à +travers ses rameaux, qui s'élevaient en touffes gracieuses, en bouquets +élégants; le houx courait en guirlandes le long des murs, disparaissait +derrière un faisceau d'armes pour reparaître au bas d'un vieux portrait +en y traçant un chiffre symbolique; il s'élançait ensuite en festons +au-dessus des portes, décrivait des arcades, des colonnes sur les +boiseries, et mêlait enfin ses jolis fruits rouges et ses feuilles +sombres et menues aux girandoles du lustre, en se perdant sous une +grosse branche d'oranger suspendue au plafond, d'après un vieil usage du +pays. + +Cet intérieur, ainsi éclairé et animé, avait un charme de gaieté et de +bien-être en contraste avec la rigueur de la saison, et donnait un +nouveau prix à cette atmosphère si chaude, à ce foyer ami, à ce toit +paternel si fécond en souvenirs, à cette table hospitalière qui nous +réunissait ainsi tous chaque année à pareil soir, pour retremper nos +âmes aux saintes douceurs des affections de la famille. En effet, qui +pourrait dire les sentiments divers qui agitaient les convives: dans +cette salle étincelante de lumières, ne voyaient-ils pas comme à travers +le verre transparent d'une lanterne magique, les mille incidents de leur +enfance, les émotions impétueuses ou paisibles de leur jeunesse? Chaque +lambris, chaque meuble resté à la même place ne leur retraçait-il pas un +jour de bonheur, une heure de rêverie, des instants d'illusions à jamais +perdus? Autrefois, ce jeune homme à imagination fougueuse n'avait-il pas +rêvé la gloire et la célébrité au coin de ce foyer? N'avait-il pas +espéré voir le monde ouvrir devant sa volonté les portes dorées de son +Eden de plaisirs, et lui apporter, comme le génie de la _Lampe +merveilleuse_, les trésors et les grandeurs? Cet autre, dont l'âme +aimante rêvait une affection tendrement partagée, n'avait-il pas vu pour +la première fois à cette place la compagne aimée de sa vie? Là, cette +jeune femme n'avait-elle pas reçu la foi d'un époux adoré? Ici, son +enfant ne lui avait-il pas souri, et son père ne l'avait il pas bénie, +agenouillée près de ce fauteuil vénéré? N'avaient-ils pas tous aimé, +pleuré, souffert en ces lieux? De pareils souvenirs ne s'effacent pas de +la mémoire, de semblables émotions ne peuvent s'oublier, car cette +trinité de bonheur et de misère s'inscrit dans le passé en caractères de +feu; parce qu'elle brûle ce qu'elle touché et consume ce qu'elle a une +fois animé. + +Ma grand'mère, heureuse et fière de ses enfants, qu'elle voyait autour +d'elle entourant sa vieillesse de respect et d'amour, regardait tour à +tour ces têtes blondes et brunes, ces fronts pensifs ou joyeux, ces +hommes dans la force de l'âge, ces femmes charmantes, ces petits enfants +espiègles et gracieux; anneaux d'une même chaîne, liés les uns aux +autres par les liens indissolubles de la famille. Alors de sa voix +maternelle et enjouée elle encourageait l'appétit près de s'éteindre, +ranimait la gaieté par ses sourires, était enfin l'animation et la vie +de ce banquet, qu'elle présidait comme l'aïeule adorée de ses nombreux +enfants. Parfois ses yeux attristés et rêveurs s'arrêtaient sur la place +occupée jadis par un être aimé, place qu'il avait laissée vide; une +larme brillait sous sa paupière comme un hommage qu'elle rendait à celui +qui n'était plus, mais dont le souvenir cher et sacré vivait toujours +dans son coeur. Puis ses regards reprenaient leur douceur, le sourire +revenait sur ses lèvres pâlies par les regrets, en contemplant cette +génération blonde et bouclée d'enfants aimables; génération destinée à +remplacer celle qui s'éteignait, comme le fruit remplace la fleur, puis +tombe et se renouvelle, et qui faisait son espérance, sa consolation et +son orgueil. Et elle les revoyait tous réunis un soir à la veillée de la +Noël, et les flacons circulaient, et la causerie se ranimait vive et +gaie et les paroles affectueuses s'échangeaient dans toute l'effusion du +coeur. Et les cloches se mirent à sonner en joyeux carillons, en +brillantes volées la messe de minuit, interrompant de leurs voix +vibrantes les joies mondaines de ce jour. Il semblait qu'elles eussent +emprunté les sons éclatants de la trompette sonore de l'ange messager +annonçant autrefois aux pasteurs la naissance du Christ, pour commander +par leurs chants puissants et passionnés le recueillement et la prière. +A ce signal bien connu, chacun fit ses préparatifs; les uns +s'enveloppèrent de leur manteau, les jeunes filles s'entourèrent de +fourrures, les servantes ajustèrent leur pelisse, en s'armant des falots +qui devaient éclairer notre route; ma grand'mère m'abrita sous sa mante, +et me prenant par la main, nous ouvrîmes la marche. + +C'était bien une nuit de Noël, triste, froide et glacée par le vent du +nord. Les étoiles scintillaient sur le sombre azur du ciel, comme autant +de points d'or se détachant d'une gaze noire. La neige durcie criait +sous nos pas ou s'effondrait de temps à autre. Quelques retardataires +isolés venaient se joindre à nous ou passaient rapidement en se perdant +dans l'obscurité. Au loin, les feux des lanternes sourdes +s'entrecroisaient, on eût dit des feux-follets sortant de terre et +dansant une ronde fantastique. Le silence n'était interrompu que par de +pauvres petits enfants réunis en bandes et chantant des Noëls de porte +en porte pour implorer la charité. + +La foule était grande aux abords de l'église; chacun voulait dans un +semblable anniversaire avoir sa part de prières et de bénédictions. Dans +l'intérieur, l'église resplendissait sous l'ardeur de ses lustres; de +hauts chandeliers d'or étincelaient près du tabernacle; les colonnes +disparaissaient sous leurs tentures de brocarts et de soie; partout des +fleurs, partout grandeur, majesté, lumière et harmonie. Les prêtres, +revêtus de leurs chasubles splendides, s'avançaient vers l'autel; et +dans une chapelle, une humble crèche, symbole de douleurs, rappelait la +naissance du Fils de Dieu fait homme dans la pauvre étable de Bethléem. +Le sacrifice s'accomplissait; l'encens montant en spirales embaumées, +comme un mystérieux emblème de la prière, se perdait dans la profondeur +des nefs. L'orgue jetait ses larges et merveilleux accords à travers les +voûtes ou mêlait sa voix aux voix suaves des choeurs de jeunes filles +qui chantaient des Noëls d'allégresse. Certes c'était un coup d'oeil +imposant, que ces fidèles ainsi prosternés au pied des autels y +apportant leurs vanités déçues, leurs croyances trompées, leurs +désespoirs et leurs misères! L'heure, le lieu, la sainteté de la +cérémonie, ce mélange de pompe et de splendeur religieuse, avec le néant +qu'elles enseignent, ces fronts courbés vers la terre par la main +puissante du malheur ou de l'espérance, les humbles prières de ces âmes +souffrantes venant implorer la merci de ce Dieu qui console, rendaient +cette solennité sublime, et jamais fête plus auguste ne frappa mon +imagination d'enfant. + +La messe venait de finir, les derniers sons des orgues vibraient encore +dans leurs tuyaux d'airain; l'air imprégné des senteurs de l'encens +enveloppait de ses molles et chaudes vapeurs les fidèles, sortant en +foule des portiques, distraits par les mille bruits de la sortie. Je +regardai autour de moi. Près d'un pilier, à genoux, priait une petite +fille à la figure angélique; ses vêtements attestaient la misère la plus +profonde, et ses mains jointes, serrées avec ardeur, ses yeux noyés de +larmes, sa bouche contractée par le chagrin annonçaient une violente +douleur. Bientôt l'enfant se mit à sangloter en jetant des regards +égarés autour d'elle, murmurant des mots que je ne pouvais entendre, en +tordant ses petites mains délicates avec l'angoisse du désespoir. +L'impression déchirante d'une semblable détresse agit vivement sur mon +coeur. Mon aïeule venait de finir sa prière et se disposait à partir; +d'un geste suppliant je lui montrai la pauvre affligée, et, l'entraînant +avec moi, je la conduisis près de la petite fille en pleurs Ma +grand'mère, toujours bienfaisante et bonne pour le malheureux, s'émut +profondément à l'aspect de ce pauvre petit être isolé et en apparence +sans appui. «Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi pleurez-vous? qui vous +donne tant de chagrin? Parlez! je puis vous aider, vous secourir.» La +petite affligée tressaillit en entendant cette douce voix, et levant +vers mon aïeule des yeux craintifs, dans lesquels brillait une lueur +d'espoir. «Hélas! madame, répondit-elle, j'ai bien faim; puis j'ai +froid, je n'ai pas d'asile, et j'ai tant de peur par une nuit si noire, +que je prie le bon Dieu de m'appeler à lui dans son saint paradis. +--Vous n'avez donc pas de mère, ma pauvre enfant? personne ne +s'intéresse donc à vous?» Les pleurs de l'enfant redoublèrent, o Ma mère +est morte, madame! Ceux qui m'avaient recueillie m'ont chassée hier +disant qu'ils étaient trop pauvres pour me nourrir, et qu'un soir de la +veillée de la Noël on m'assisterait si j'implorais la charité. Ah! +madame, ne m'abandonnez pas! vous qui paraissez si bonne, ayez pitié de +moi.--Chère grand'mère, lui dis-je alors spontanément, croyant faire +plus d'impression sur un coeur charitable, tu m'as toujours dit qu'on +fêtait Dieu dignement en secourant son semblable; eh bien! dans un si +beau jour, ne me refuse pas tu m'as promis de belles étrennes, mais la +plus belle étrenne pour moi serait de recueillir cette pauvre petite +fille. Mon aïeule me souriait doucement d'un air charmé et attendri; +elle releva la jeune affligée, la baisa au front, et, se tournant vers +moi, elle ajouta: «Mon enfant! les pauvres sont nos frères, et nous +devons partager avec eux. Comment veux-tu que je ne recueille pas ta +protégée? et quand même le bienfait n'aurait pas en lui sa récompense en +donnant à l'âme une suprême satisfaction, Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: +Quiconque donnera un verre d'eau en mon nom sera récompensé.» +L'orpheline ravie baisa la main de ma grand'mère, et jetant un dernier +regard plein de reconnaissance vers la crèche, elle dit tout bas: Noël! +Noël! soyez béni!... et nous sortîmes de l'église. + +Arrivés au logis, l'enfant eut encore sa part du gros souper. Une +chambre bien chaude, un bon petit lit la reçurent. Pour moi, heureux et +satisfait de ma journée, je m'endormis profondément. De beaux rêves +bercèrent mon sommeil; de gracieuses jeunes filles, transfigurées comme +des vierges, des anges aux ailes d'or, entr'ouvraient mes rideaux +blancs, et m'envoyaient de célestes sourires et de douces paroles; et au +milieu d'eux il me semblait voir le visage radieux de ma petite protégée +qui répétait encore: Noël! Noël! soyez béni!.... + +AURÉLIUS ZAMPA. + + + +Un mobilier de police correctionnelle, charade en action par +Gavarni.--(_Voir le dernier Numéro._) + +[Illustration: _Commerçante._] + +[Illustration: _Artiste peintre._] + +[Illustration: _Vingt-six ans et demi._] + +[Illustration: _Artiste coiffeur._] + +[Illustration: _Artiste dramatique et graveur sur bois._] + +[Illustration: _Profils de Témoins._] + +[Illustration: _Un Témoin à charge._] + +[Illustration: _Un Témoin à décharge._] + +[Illustration: _L'Avocat._--Or donc...] + +[Illustration: _Profils de Témoins._] + +[Illustration: _Profils de Témoins._] + +[Illustration: _Autre banc de Témoins._] + +[Illustration: Commentaires et rafraîchissements sur le quai aux +Fleurs.] + +[Illustration: Commentaires et rafraîchissements.--Pourquoi faire en +République des Procureurs du Roi?] + + + +Épilogue. + +Lecteur judicieux, il n'est pas que vous ne parcouriez quelquefois le +récit de ces causes _macaroniques_ dont les détails badins varient +agréablement le fond un peu sombre des journaux consacrés aux matières +de procédure. Vous aurez infailliblement alors reconnu au passage, dans +cette galerie d'originaux que Gavarni vient de faire passer sous vos +yeux, les personnages obligés, immuables de ces scènes populaires dans +lesquelles la gravité du délit disparaît devant les incidents récréatifs +ou grotesques. Ces procès, nous allions presque dire ces +représentations, d'une physionomie allègre, qui empruntent tour à tour +dans leur exposition la verve humoristique de l'homme du peuple, le +langage métaphorique et si vivement imagé des joyeuses commères ou le +babil précieux de la grisette, constituent de véritables tableaux de +moeurs. Nous détestons le paradoxe et la contre-vérité. Nous déclarons +de propos ferme qu'à notre jugement aucune comédie ne pourra jamais +prototyper avec le même relief le caractère français. + +Les esprits superficiels pourront seuls se méprendre sur la portée +morale de l'oeuvre de Gavarni. La sottise, la présomption, l'impudence, +tous les travers de l'esprit, le vice même, y sont bafoués et +stigmatisés. Chacun des portraits de cette galerie individualise un +ridicule. L'ensemble de cette étude réalise une conception comique d'un +tour infiniment piquant. + +Ce n'est pas tout, cette peinture charmante offre encore l'intérêt et le +mouvement d'une narration attachante et bien faite. Peu de récits +d'audiences fourniraient une pareille abondance de détails, un concours +aussi grand de personnages, une diversité aussi tranchée d'attitudes, de +costumes et de moeurs. On voit se mouvoir, on entend parler chacune de +ces figures. Il est facile de suivre les débats sur ces pages en blanc +où l'artiste a disposé ses acteurs, comme les pièces d'un échiquier dont +la marche, quoique tracée d'avance, doit se prêter à toutes les +combinaisons du joueur. On ne saurait imaginer, dans les conditions du +vrai, du naturel, une action dans laquelle chacune de ces figures ne +vienne s'encadrer d'elle-même; leur réunion résume en effet tous les +éléments de la vie commune. + +On pourrait proposer aux moins pénétrants de reconstituer dans son +entier le récit que Gavarni a écrit sous une forme abrégée, mais d'une +manière complète cependant, et ils n'omettraient à coup sûr aucun des +faits, aucune des saillies, aucune des particularités caractéristiques +de cette cause dont on sait le fond par les détails. Ce qui nous paraît +une tâche facile pour les moins déliés ne saurait être qu'un jeu pour le +lecteur de l'_Illustration_, lequel, selon notre estime, doit réunir au +plus haut degré la perspicacité, un jugement prompt et sûr, un goût +éclairé, une imagination fertile. Nous voulons l'essayer sous la forme +d'un défi courtois. + +Nous proposons en conséquence à ceux de nos lecteurs qui tiendraient à +justifier la bonne opinion que nous avons conçue d'eux en général, un +concours littéraire dont voici le programme: + +Développer dans l'exposé d'une cause judiciaire, d'après le mode adopté +par la _Gazette des Tribunaux_ pour les comptes rendus de ce genre, les +principaux caractères esquissés par l'artiste. + +_L'action_ devra comprendre les divers personnages du dessin, et autant +que possible dans l'ordre qui leur est assigné dans la série. + +Afin de soumettre à l'uniformité les pièces du concours, nous +indiquerons ici quelques traits qui devront entrer dans la +composition.--L'accusé a quarante ans; la partie civile en a +soixante;--c'est, dit Chicaneau, le bel âge pour plaider. + +On ne pourra, même par voie d'allusion, s'écarter du respect dû à la +magistrature; mais il n'est pas défendu de s'égayer aux dépens des +avocats, de ceux dont l'éloquence contribue sûrement à faire condamner +un client débonnaire, mais aussi trop confiant. + +Les développements fournis par les témoins devront être renfermés dans +le cercle des convenances, quoique pris dans la nature même du +personnage et dans la vérité. + +Telles sont les clauses générales du concours. Nous n'avons rien à +prescrire quant au genre d'esprit qu'il conviendra de faire entrer dans +cette esquisse de moeurs judiciaires. Nous dirons seulement qu'il ne +saurait être ni bas, ni même grossièrement trivial, mais seulement +populaire dans la bonne acception de ce mot. + +L'_Illustration_ prend l'engagement d'insérer dans ses colonnes +l'esquisse qui lui paraîtra réunir la plus grande somme de mérites, +après un examen impartial. Aucun de nos rédacteurs habituels ne sera +admis à concourir. + +Les auteurs pourront garder l'anonyme, à condition de se renfermer dans +les dispositions de la loi, qui prescrit la signature pour les écrits +publics, en même temps qu'elle laisse circuler dans le monde une foule +de produits sophistiqués, frauduleux, nuisibles même, sans l'étiquette +du marchand. + +Enfin nous offrons, moins comme une prime d'encouragement que comme un +témoignage de notre estime et de notre reconnaissance, un abonnement +gratuit d'une année au journal l'_Illustration_, au compétiteur heureux +dont le travail sera agréé par notre conseil de rédaction. + +Nous convions à ce concours tous les hommes d'imagination qui nous font +l'honneur de nous lire. Il ne faudrait pas qu'une fausse honte ou qu'une +idée dédaigneuse de l'importance même du sujet proposé arrêtassent les +esprits timides ou présomptueux: bien des académies ont plus d'une fois +proposé des sujets de concours qui, avec des apparences de gravité, +étaient au fond moins sérieux que le nôtre. On ne devra pas perdre de +vue d'ailleurs que nous avons assigné au travail que nous attendons, +toute l'importance d'une oeuvre comique bien faite. + +--Quoi! dirent les stoïques avec hauteur, nous ririons et nous ferions +rire!--Eh! messieurs, ne riez point, s'il vous plaît, ou riez avec +gravité,--comme les Espagnols,--si vous le savez. Mais, de grâce, +laissez-nous rire, nous qui tenons, avec un moraliste ingénieux, que la +plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri. + +PAULIN + + + +Lettres sur la France. + +DE PARIS À NANTES. + +A Monsieur le Directeur de l'ILLUSTRATION. + +VIII. + +DE SAUMUR A ANGERS.--ANGERS.--D'ANGERS A NANTES.. + +Le pittoresque ici subit un temps d'arrêt: guérets entrecoupés de +vignobles en haies et plantés d'arbres fruitiers, rappelant la triple +culture de la splendide vallée du Graisivaudan; pays égal, fertile sans +exubérance, monotone comme la médiocrité heureuse. A demi-kilomètre, la +Loire, qu'on ne voit pas, coule presque tarie ou tout impétueuse entre +saules et peupliers. Nul incident digne de remarque. A la seconde +station seulement, l'un des conducteurs du train, ouvrant notre wagon, y +pousse avec efforts une grosse dame de campagne tout effarée et +haletante, qui, à peine le convoi en marche, se prend à pousser des cris +de désespoir et supplie, mais assez en vain, comme on peut le croire, la +locomotive _d'arrêter_. Voyant que la machine demeure sourde à ses +interpellations déchirantes, elle fait mine, mais tout de bon, de se +jeter par la portière. Heureusement la taille de la dame s'opposait à +l'exécution de ce furieux projet! + +--Hélas! c'est fait de moi, dit-elle en retombant anéantie sur son +siège. Mes bons messieurs, je suis une femme perdue! Et mes enfants, les +pauvres petits innocents, que vont-ils devenir? + +Habitante de ces contrées passablement primitives, où la hennissante +machine est encore un objet d'effroi, la pauvre femme faisait son +premier début dans ces chars traînés par le monstre aux poumons de fer, +aux naseaux de feu. Elle avait, avant de risquer cette effroyable +aventure, rassemblé la dose de courage et de résignation dont elle était +capable; mais la provision, probablement petite, s'en était trouvée +épuisée juste au moment de l'entreprise. + +Nous fîmes de notre mieux pour calmer la douleur et assourdir les cris +perçants de cette Niobé trop plaintive, dont l'idée fixe était de +conserver une mère à sa lignée villageoise, et crûmes y parvenir en lui +faisant entendre, nous et les autres voyageurs, que si elle périssait, +chose encore douteuse, nous nous cotiserions pour prendre à l'envi soin +de son orpheline famille, ainsi que notre coeur touché et nos tympans +endoloris nous en imposaient le devoir. Mais la bonne femme, +interrompant ses cris aigus, ne laissa pas de déployer un certain sons +en nous faisant observer que, si elle sautait ou si le wagon prenait +feu, nous serions immanquablement broyés on grillés avec elle. La +remarque était juste, et cette perspective, sans rassurer la bonne +femme, parut la consoler un peu. A quelque Chose le malheur est toujours +bon--celui d'autrui. Cette tendre mère villageoise savait d'intuition +son Larochefoucauld. Elle nous laissa achever presque en paix notre +court voyage, au terme duquel nous eûmes tous la satisfaction, et elle +la surprise, de nous sentir en assez bon état de conservation, nul +d'entre nous, à ce qu'il nous sembla du moins, ne formant plus d'un seul +morceau. + +ANGERS. + +Quand on aborde de ce côté la capitale de l'Anjou, le premier monument +qui frappe les regarda, c'est le _château_ immense, énorme, menaçant, +flanqué à ras de quinze ou vingt tours formidables, que si quelqu'un +regrette, au point de vue de l'art, la ruine de la Bastille, qu'il se +console: il la retrouvera intacte, magnifique d'horreur et démesurément +agrandie aux bords de la Maine. Ce gracieux castel, joliment décoré par +le haut d'un cordon losangé de tuffeau et de schiste, et damassé noir et +blanc, (disposition fréquente dans les constructions du treizième au +seizième siècle), fut, dit je ne sais quel mémoire archéologique sur +Angers, bâti par saint Louis. Il faut lire sans doute: «Sous saint +Louis.» j'en demande pardon à l'érudition angevine. Les ducs d'Anjou, +les héritiers des Plantagenet, étaient de hauts et puissants sires, et +ils n'étaient point gens à céder à quiconque, fût-ce au roi de France, +l'honneur et le plaisir de se bâtir, de ces forteresses inexpugnables, +avec casemates, oubliettes et cachots de toutes les sortes, où le +despotisme local devait avant tout s'assurer d'un point d'appui +inéluctable contre sujets et suzerain. Mais quel qu'en soit +l'architecte, ce sombre monument n'en demeure pas moins l'un des +morceaux les plus parfaits, l'un des types les plus puissants de cet art +féodal et carré par la base, où tout est combiné pour la force, ou rien +n'est sacrifié au stérile et illusoire _plaisir des yeux_. Mais la force +seule, parvenue à ce luxe de perfection, d'exubérance et de brutalité, +devient une beauté réelle, et les prodigieux cubes de maçonnerie féodale +édifiés par nos pères, dans leur sauvagerie grandiose, méritent une +place dans l'histoire, au même titre pittoresque et poétique que les +monuments égyptiens et les torses de Michel-Ange. Ce caractère n'est +nulle part empreint plus fortement, ni si fortement peut-être que dans +ce château angevin, le mieux conservé et le plus surprenant dont la +carrure et les assises, enracinées dans les entrailles de la terre, +aient résisté à huit siècles de jacqueries, de luttes de suzerain à +vassal, de discordes religieuses, de guerres civiles, de révolutions +sociales et politiques, enfin d'invasions ennemies. + +Angers est une ville noire comme Lyon, Birmingham et Saint-Étienne. Ce +ne sont point pourtant les vapeurs de la houille qui en obscurcissent +l'atmosphère et lui donnent cette teinte enfumée, mais bien les schistes +et l'ardoise dont elle est bâtie et qu'elle puise en abondance, à ses +portes mêmes, dans des carrières séculièrement exploitées, l'une de ses +richesses. Elle abonde pourtant en vieilles maisons contemporaines du +château, vergetées, chevronnées de solives noirâtres, à toits pointus et +à auvents, comme celles du Rouen gothique ou du quartier juif à +Francfort. Toute pleine des témoignages irrécusables du passé, et du +passé le plus lointain, mais irrégulière, montueuse, entortillée, et +renfrognée, mal gracieuse autant que possible, elle intéresse sans nul +doute, mais réjouit peu le voyageur. Il semble en la voyant avec sa +couche d'encre, son fouillis de ruelles, de masures, d'impasses, le tout +d'un grand caractère, je l'avoue, et fort propre à faire une décoration +d'opéra, que ce soit une ville triste, ascétique et d'humeur foncée +comme ses toits et ses murailles. Bien loin de là, et l'on n'apprend pas +sans surprise qu'Angers est au contraire une ville de plaisirs, +d'émotions fiévreuses et de fort beaux esprits, aimant, outre les joies +des arts et les délicatesses littéraires, la haute chère, le luxe, les +folles nuits de bal et tous les genres d'élégance. Il paraît que le roi +René, avec son corps qui repose sans tombeau sous les voûtes de la belle +église Saint-Maurice, aux deux flèches si audacieuses et si sveltes, a +légué à ses chers concitoyens d'Anjou une assez notable, parcelle de +l'âme de trouvère et du joyeux esprit qui l'animaient de son vivant. Une +demi-douzaine de fort grandes dames et autant d'opulents et jeunes +ménestrels donnent le ton et ne soutirent pas que les gais codes du plus +grand des chorégraphes et des musiciens couronnés subissent le cruel +affront de tomber en désuétude dans les anciennes possessions de ce roi +maître de ballets, plus philosophe à lui tout seul que Frédéric II, +Joseph 11, avec la grande Catherine. On raconte même, sous le manteau, +de ces exploits d'hiver que l'on ne peut redire, de ces _Nouvelles +nouvelles_ qui font songer aux temps gracieux ou Boccace était mis en +action, de ces prouesses qui sentent de fort près leur vieux Louvre ou +leur hôtel de Nesles, moins le côté tragique; et de celles qui faisaient +dire au capitaine Buridan, de ce ton élégiaque, et de cette voix du nez +que lui prêtait M. Bocage: «Que voulez-vous, ce sont de grandes dames!» + +Enfin, s'il faut en croire nos auteurs, la _ville noire_ est une Chypre, +une Capoue et une Venise. Je ne l'eusse pas deviné. + +Il y a à Angers un musée remarquable: toutes les écoles y sont +représentées par des toiles plus ou _moins_ authentiques, et un livret, +chef-d'oeuvre de rédaction, non-seulement en dresse la longue +nomenclature, mais accompagne chaque page de commentaires explicatifs et +de réflexions ingénieuses à l'usage des gens de lourde intelligence et +d'esthétique médiocre. Voici un joli petit spécimen que je prends au +hasard, page 31, de ces _arguments_ bénévoles et pittoresques: «Denney +(François).--_Betzabé au bain_.--Betzabé, femme d'Urie, étant au bain, +fut aperçue par David. Ce prince fut si _touché_ de sa beauté qu'il la +fit venir dans son palais et en _abusa_. (O David! Heureusement la +phrase _abuse_ de la langue et ne dit pas précisément de quoi vous avez +abusé!) + +Je poursuis:--«Tandis que Betzabé sort du bain avec l'aide d'une de ses +femmes (équivalent timide mis ici à la place d'un texte par trop +biblique), David du haut de son palais l'aperçoit et _paraît_ la +considérer avec _plaisir_.» O David, voici un _paraît_ et un _plaisir_ +qui vous condamnent! Nous pouvions douter avant le texte, car cette +vénérable physionomie de roi de pique qu'en effet j'aperçois au haut +d'un balcon ne nous révèle aucunement le plaisir que vous _paraissez_ (à +ce qu'il paraît) éprouver, et dans notre ignorance profonde de la +légende de Betzabé et d'Urie, nous n'eussions jamais pénétré le dessous +de carte, sans le perfide commentaire qui nous découvre les noirceurs +d'une figure mieux faite pour les ardeurs du whist que pour les fièvres +de l'amour. + +Autre David.--Le principal attrait de ce musée est la galerie David +(d'Angers), tout entière formée des oeuvres et par les dons du grand et +généreux artiste. Son oeuvre sculpturale est là presque complète avec +les médailles où son infatigable et démocratique burin a décerné la +gloire et l'immortalité à tant de fronts plébéiens. Peut-être (noble +excès du reste) pourrait-on lui reprocher de n'être pas assez ménager de +ses auréoles et d'en amoindrir le prix par trop d'universalité et de +munificence. En effet, la numismatique de l'avenir n'apprendra pas sans +admiration, par les bronzes du grand statuaire angevin, que notre +époque, unique dans les siècles, compte déjà à cette heure _quatre cent +et tant_ de grands hommes. Je n'en veux point citer, de peur que +l'opinion du présent nuise à certains auprès de la postérité, ce dont je +serais réellement désolé pour eux et pour elle. Ne faisons donc point +les dégoûtés et, prenant en bloc le panthéon de M. David, félicitons la +ville d'Angers et de posséder cette riche collection d'illustres +profils, et de compter parmi ses citoyens l'artiste éminent qui portera +leurs traits, idéalisés comme leur gloire, aux générations futures. + +La partie archéologique du musée renferme des spécimens fort curieux et +tout récemment découverts de sépultures gallo-romaines des cinquième et +sixième siècles. Ce sont des cercueils en plomb renfermant, avec un +grand nombre d'ustensiles ou menus bijoux propres à jeter un grand jour +sur les usages de nos ancêtres, des squelettes dont la plupart sont +tombés en poussière au contact de l'air ou à la moindre pression, mais +dont quelques-uns cependant ont subsisté, bien qu'à l'état de gypse +impondérable qui semble prêt à se vaporiser au premier souffle. Rien ne +fait mieux sentir que ce plâtras humain le peu qu'est l'homme et la +fragile contexture de son enveloppe terrestre. Les momies ne sont que +hideuses: c'est la coquetterie de la dissolution et l'hypocrisie de la +tombe. La cendre et les fragments d'os à demi brûlés rappellent +désagréablement la rôtissoire culinaire. Je donne de beaucoup--puisqu'il +faut opter et que l'on ne peut s'en dédire,--la préférence au procédé +gallo-romain, qui laisse la mort accomplir d'elle-même, à son gré, son +oeuvre éternelle et lente de destruction. + +Toutes ces collections diverses, dont l'ensemble ferait honneur à plus +d'une grande cité, sont pittoresquement abritées sous les voûtes +mi-renaissance, mi-gothiques d'un vaste et beau manoir seigneurial, +désigné sons le nom de _logis Barrau_. Ce splendide logis, qui a +appartenu à la triste mère de Louis XIII rappelle un souvenir Historique +peu édifiant, celui de la bataille que la mère et le fils faillirent se +livrer à quelques pas de là, à la journée du Pont-de-Cé, et qui se +dénoua heureusement par une réconciliation éphémère entre les deux +générations belligérantes. Louis XIII, qui plus tard en appela, eut un +bon mouvement dans cette occurrence. Il fit sa soumission à sa mère, +l'embrassa, et l'on vint souper en grande liesse à ce même _Logis +Barrau_ que je vous décrirais plus en détail si l'heure de deux, venant +à sonner tout à coup, ne me rappelait aux bords de la Maine, où déjà +fume et s'ébranle le pyroscaphe de bas-bord qui va nous conduire à +Nantes. + +D'ANGERS À NANTES. + +La Maine, qui s'est grossie de la Mayence et de plusieurs autres +affluents moindres, a pris, lorsqu'elle arrive à Angers, où elle n'est +qu'à peu du kilomètres de son embouchure, un large développement, et elle +ne le cède guère, avant de se confondre dans la Loire, à ce grand fleuve +comme ampleur et écart entre ses deux rives. Le petit steamboat qui nous +porte, effilé comme une sardine, calculé pour voguer sur toutes les +basses eaux, et sans eau, s'il en est besoin, range tout d'abord en +partant les sinistres débris du _pont de la Basse-Chaine_, dont les deux +culées seules sont demeurées debout, supportant encore quelques restes +d'amarres et de crampons de fer. Loin de nous la pensée de revenir sur +la lugubre catastrophe du printemps dernier ni d'en faire remonter à +qui que ce soit la responsabilité accablante; mais il faut du moins +reconnaître que ce fut une étrange fatalité que celle qui fit choisir ce +fragile tablier pour passage d'une pesante troupe armée, dans un ville +où deux ponts de pierre, dont l'un tout neuf et magnifique, offraient au +malheureux bataillon du 11e une voie si sûre et un transit si naturel à +deux ou trois cents pas de là. Il faudrait ou se hâter de reconstruire +ce pont de funeste mémoire, ou en faire disparaître jusqu'aux derniers +vestiges; car c'est non seulement un deuil national, mais un ferment +d'acrimonie que perpétuent ces lamentables débris. + +Après une heure ou deux de navigation, près du joli village de la +Poissonnière, la Maine se jette dans la Loire. A dater de ce point, le +fleuve, pour ainsi dire, n'est plus qu'un archipel tout panaché d'Ilots +verdoyants: leurs têtes superbes, leurs inextricables saulées déteignent +sur le fleuve rétréci dont les bras, cessant de réfléchir la lumière +blanche du ciel, semblent couler sur un lit d'algues, de goémon et de +pourpier sombre. Parfois, élargissant ses sinus, il nous montre des +rives toutes chargées des mêmes frondaisons, des mêmes teintes de +sinople. L'aspect en est riant, mais monotone: il donne ce que j'appelle +un étourdissement de verdure. Tant de peupliers et de saules repose +l'oeil d'abord et le sature ensuite. On rend plus de justice, après cinq +heures de cette interminable feuillée, au _ruisseau de la rue du Bac_. +On finirait par le regretter tout de bon si un petit coteau, une vieille +tour, les ruines de quelque donjon féodal, un pont suspendu, un village +qui semble toujours à la veille ou au lendemain du déluge, ne venaient +de temps en temps rompre cette végétation curviligne. Voici Chalonnes et +Champtocé, où l'on voit encore les débris du château de ce fameux Gilles +de Retz, de ce terrible _barbe-bleue_ qui enlevait les petits enfants +des deux sexes pour les faire servir à Dieu seul, et ses malheureuses +victimes peuvent savoir quels diaboliques et alchimiques sortilèges Plus +loin, Montjean et Ingrande, la dernière commune de l'Anjou; +Saint-Florent, dont le nom, célèbre dans les fastes de l'insurrection +vendéenne, rappelle le beau trait du marquis de Bonchamps qui, blessé à +mort, donna ordre d'épargner les quatre mille _bleus_ que les _blancs_ +allaient mitrailler après la bataille de Chollet. Aussi est-ce un +républicain, M. David d'Angers, qui lui a érigé la statue, juste prix de +son humanité, qu'on voit à Saint-Florent, et où l'artiste l'a représenté +sur un brancard, se soulevant avec effort pour adresser aux siens sa +noble et suprême parole. Après Ancenis, dont je n'ai rien à dire, +Champtoceaux _Castrum celsum_, remarquable par les grandes ruines d'un +château fort qui joua un certain rôle dans les guerres du douzième au +quatorzième siècle, et obtint notamment l'honneur d'être pris +successivement par Henri II (Plantagenet) et par saint Louis. + +C'est à peu près en cet endroit que, si j'ai bonne souvenance, le +fleuve, s'élargissant tout à coup, déchirant son immuable rideau +d'arbres, développe ses deux grands bras autour d'une île colossale et +nous laisse voir, du milieu de cette espèce de rond-point, une admirable +plaine que termine à droite, et tout au bout de l'horizon, une roche +abrupte et sauvage. Sur cette base granitique s'élève jusqu'au ciel une +croix gigantesque. A ce monument singulier, sur lequel se pressaient +déjà dans notre tête mille hypothèses légendaires, se rattache en effet +une petite histoire assez étrange, mais toute neuve; elle est d'hier. La +voici, telle que nous l'a contée sur le pont, en fumant sa pipe à +l'arrière, un vieux marinier qui tient le gouvernail sur notre +_inexplosible_ boat: + +«Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays, +nommé M. de L...... Il laissait de grands biens à partager entre cinq +fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous à leur aise; mais +il n'y avait qu'un château, malheureusement; il est là-bas derrière les +arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'était mis en tête +de garder pour lui le château: il le voulait absolument: mais comment +faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'idée de +promettre au bon Dieu que, si le château lui _tombait_, il élèverait là, +sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mémoire de son +père. Bien lui en prit, car, peu après, on en est venu au tirage et le +château lui en est resté. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de +remplir son voeu; c'était sans doute le trop d'aise qui lui _brouillait +la recordance_. Mais sa mère, une sainte femme, lui ayant rappelé sa +promesse au bon Dieu en l'honneur de son défunt père, il faut lui rendre +cette justice qu'il s'est tout de suite exécuté. Dès le lendemain, il a +fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a +montré l'endroit; ils ont travaillé fort, et voilà dimanche, trois +semaines que la grande croix est sur ses pieds. Ça lui coûte bon! à ce +qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il faut +tenir.» + +Ce singulier récit me remet en mémoire ces quatre vers de l'_Étourdi_: + + Lélia--et l'action lui sera salutaire. + D'un bel enterrement veut régaler son père, + Afin de consoler le défunt de son sort, + Par tout ce grand honneur que l'on fait à sa mort. + +Il est vrai qu'il s'agissait moins ici de consoler le défunt que le +survivant. Mais il n'importe: contrairement à l'adage des casuistes, le +moyen justifie la fin dans ce cas plus qu'excentrique. Le fils a son +château, le défunt a gagné une croix à la loterie, et il a cela de +commun avec bon nombre de vivants. + +Telle est l'habileté des mariniers de Loire que, malgré les difficultés +dont la navigation de cette rivière est hérissée, ils la parcourent dans +tous les temps et à toute heure. De menus branchages jalonnant la route +liquide indiquent les sables mouvants et les bas fonds à éviter. La +nuit, une succession de phares s'allume au flanc des Iles ou sur les +berges de la rive, et projette une lueur mystérieuse sur l'eau noire où +glisse notre pyroscaphe. C'est après plusieurs heures de cette +navigation clair-obscure que notre nef Argo au ténébreux panache nous +dépose dans l'un des nombreux canaux ou bras de fleuve de la Venise +armoricaine, contre le _Port-Maillard_, entre le château de Nantes, d'où +s'évada si bien le cardinal de Retz, et la place du Bouffay, où, moins +heureux que lui, son ancêtre le maréchal (le Barbe-Bleue déjà nommé) +avait très justement payé de sa tête, deux siècles avant, ses folies +furieuses, son amour de massacre et sa monomanie infanticide. + +FÉLIX MORNAND. + + + +Chronique musicale. + +A Dieu ne plaise que nous finissions l'année en gardant le moindre poids +sur notre conscience de chroniqueur. Nous nous hâtons donc de donner +acte à M. Saint-Léon de la lettre qu'il nous a adressée ces jours +derniers, lettre conçue d'ailleurs en termes très convenables et +fort-obligeants pour nous. D'après sa réclamation, il paraît que dans la +distribution d'éloges que nous avons faite à propos de la première +représentation de l'_Enfant prodigue_, nous n'avons pas assez nettement +séparé la part de l'auteur des _divertissements_, de celle qui revenait +à l'auteur de la mise en scène. Que nos lecteurs le sachent donc bien: +les deux marches du second acte, le levée du rideau et la bacchanale du +troisième acte, le tableau de l'apothéose, ont été réglés par M. +Saint-Léon. Cela n'enlève rien d'ailleurs aux éloges que nous avons +donnés à M. Leroy pour tout le reste de l'ouvrage, qui a été mis en +scène par lui. Mais, ainsi que nous l'avons dit il y a quinze jours, +tout cela, si brillant qu'il soit, n'est qu'accessoire à nos yeux; le +principal, c'est la partition. L'oeuvre nouvelle de M. Auber gagne +beaucoup à être entendue; on s'étonne, à mesure qu'on la connaît +davantage, que tous les ravissants détails qu'elle renferme ne nous +aient pas frappé tout d'abord. Le titre biblique de la pièce fait sans +doute que bon nombre d'auditeurs pensent, involontairement peut-être, à +la musique de _Joseph_, de Méhul, ou à celle de _Moïse_, de Rossini, et +semblent tout surpris que la musique de l'_Enfant prodigue_ de M. Auber +diffère complètement et de l'une et de l'autre. Le contraire serait en +effet surprenant. Nous savons quelqu'un qui ne se plaindra pas, lui, que +M, Auber, en écrivant la partition de l'_Enfant prodigue_, ait fait de +la musique _sui generis_: c'est l'éditeur. On n'a, pour s'en convaincre, +qu'à consulter le catalogue des vingt et un morceaux détaches de la +partition, de plus, et particulièrement, celui des dix airs de ballet: +il y a là de quoi défrayer pendant longtemps les amateurs de chant et de +danse. Le nouvel ouvrage de M. Auber est édité chez Brandus et +compagnie. Sous cette raison sociale se trouvent aujourd'hui réunies +deux maisons de commerce de musique les plus importantes de Paris, la +maison Schlesinger et la maison Troupenas; c'est-à-dire que tous les +ouvrages que Rossini a écrits pour la scène française, ceux de M. +Meyerbeer, de M. Auber, de M. Halévy, etc., font partie du même fonds. +Ce fait, quoique plus spécialement commercial, nous a paru mériter d'être +cité dans une _Chronique musicale_. + +Avant que la dernière heure de l'année 1850 ne sonne, nous avons +quelques comptes à régler. Voici d'abord un album de piano contenant six +études de genre: deux rêveries, deux romances et deux chansons sans +paroles; l'auteur est M. Félix Godefroid. Ces divers morceaux sont +écrits pour le piano, de manière à faire supposer qu'il existe deux +Félix Godefroid, l'un excellent pianiste, l'autre le premier harpiste du +monde; les deux cependant ne font qu'un. Le double talent de M. F. +Godefroid s'est produit dans tout son éclat, il y a peu de jours, dans +une soirée chez M. Marmontel, l'habile professeur du Conservatoire; là, +après que madame Massart, MM. Goria et J. Cohen eurent fait applaudir +les charmantes éludes que SI. K. Godefroid a réunies dans son album de +piano, M. F. Godefroid est venu lui-même recueillir de ces +applaudissements enthousiastes qu'il est toujours sur d'exciter, +lorsqu'il tire de sa harpe vraiment merveilleuse de ces effets dont il +paraît avoir seul le secret. Cet éminent artiste nous fournira, nous +l'espérons, plus d'une occasion de reparler de lui cet hiver. + +L'album de chant de madame Victoria Arago est cette année-ci, comme les +années précédentes, édité avec un luxe de lithographies, de gravures et +d'impression tout particulier. Les dessins sont tous de M. Aumont, et +font beaucoup d'honneur au talent de cet artiste. Quant à la musique, +elle a les qualités essentielles du genre, c'est-à-dire la grâce et la +facilité mélodiques; nous ne critiquerions à la rigueur, si toutefois la +critique doit se montrer rigoureuse à propos d'albums de chant, et +surtout à propos de l'album de chant composé par une femme, nous ne +critiquerions, disons-nous, que quelques modulations ambitieuses, à la +suite desquelles madame V. Arago ne revient pas toujours dans le ton +principal avec tout le bonheur que nous lui souhaitons. Puisque madame +V. Arago veut bien soumettre son nouveau recueil à notre jugement, nous +lui dirons que les compositeurs de romances françaises qui ont eu le +plus de popularité, même dans les pays où l'on aime de préférence la +musique très-travaillée, sont ceux qui ont su trouver de très-jolies et +très-simples mélodies sans s'éloigner, ou que fort peu, de la _tonique_ +et de la _dominante_. Nous pensons qu'elle a tout ce qu'il faut pour +marcher avec succès sur leurs traces. + +Une matinée musicale, donnée jeudi de la semaine dernière dans la jolie +salle Sax, a été consacrée à l'audition des romances, chansons, +chansonnettes, ballades et fabliaux de l'album de M. A. Ropicquet, l'un +des violonistes de l'orchestre de l'Opéra. Tous ces petits drames ou +comédies en plusieurs couplets ont été trouvés charmants. Les morceaux +qui ont été le plus applaudis sont ceux intitulés l'_Ame du Ménétrier_, +chanté par mademoiselle Grimm, avec accompagnement obligé de violon, +exécuté par l'auteur de l'album; _Fleur des amours_, dit par M. +Cailloué, excellent baryton; les _Clochettes_, amusante bluette, rendue +plus amusante encore par la manière dont l'interprète M. Sainte-Foy; +enfin la _Musette enchantée_, mélodie écossaise délicieusement chantée +par M. Roger, et aussi délicieusement accompagnée sur le hautbois par M. +Verroust. + +Mais décidément les albums de danse livrent une rude concurrence aux +albums de chant. Après les schottischs, les mazurkas, les polkas et les +valses de l'album de M. Pasdeloup, dont nous avons parlé la semaine +dernière, voici les valses, les polkas, les mazurkas et les schottischs +de l'album-Strauss, qui réclament une mention dans notre chronique de +fin d'année; mention que nous leur accordons avec plaisir, car elles la +méritent complètement. En outre les dédicaces de ce dernier album sont +traduites de telle sorte par le crayon de M. Langlade, qu'elles en font +autant un agréable armorial qu'un recueil d'airs de danse. + +Que M. Chevillart nous pardonne, lui, l'artiste sérieux, de placer ici +quelques lignes d'éloges sur les six mélodies qu'il a composées pour le +violoncelle et que nous venons de relire en ce moment afin de faire +diversion à ce qui précède; car enfin nous pourrions dire, comme le +petit Antonio de Grétry: _La danse n'est pas ce que j'aime_. On trouve +dans ces mélodies instrumentales des pensées musicales pleines de +distinction et d'une expression pénétrante; elles sont écrites dans un +style vraiment élevé, qui satisfait autant l'intelligence que le coeur. +Pour peu que l'exécutant en comprenne le sens et sache le rendre, ces +chants, tour à tour rêveurs, expansifs, religieux, mélancoliques n'ont +pas besoin de paroles qui en indiquent la signification positive; ils +disent bien plus par eux-mêmes et vont bien plus droit au fond de l'âme +que ne saurait faire aucun langage humain. Au fait, l'époque des +étrennes nous fait faire cette réflexion, que, pour un amateur de +violoncelle, on n'en saurait guère trouver de plus attrayantes que les +six mélodies de M. Chevillart. Nos lecteurs voudront bien sans doute +prendre cette idée telle qu'elle nous vient: honni soit qui mal y pense. + +Voici encore deux ravissants morceaux pour piano, _Calabraise_ et +_Ballade_, mélodies caractéristiques, dues à la plume d'un de nos +artistes les plus estimés à la fois comme virtuose et comme compositeur, +M. Rosechain, dont le nom seul vaut le meilleur éloge. Nous avons été si +charmé de lire ces deux morceaux, après avoir eu tant de plaisir à les +en--tendre, que nous n'avons pu résister à la tentation d'en dire +quelques mots. + +Il y a restauration et restauration; celle dont nous avons à parler +avant de terminer aujourd'hui notre chronique est la restauration d'un +_Amati_, faite, dit-on, avec le plus grand succès par M. Bianchi, +luthier italien depuis quelque temps à Paris. Cet instrument, qui +peut-être date du temps de Charles IX, et qui appartient à M. O'Brien, +officier de la marine anglaise, était dans le plus mauvais état; en +passant par les mains de M. Bianchi, on nous assure qu'il a retrouvé +l'aspect et toutes les qualités de sa jeunesse. Certes, si une telle +restauration n'est pas de nature à ébranler le concert européen, elle +n'en est pas moins très-digne d'être inscrite dans les annales musicales +de l'année 1850. + +_Georges Bousquet._ + + + +Souvenir d'un Voyage au Tennessee. + +(AMERIQUE DU NORD). + +Six gravures d'après les dessins de MM. Faure Beaulieu. + +15 octobre 1850, sur l'_Ohio_. + +Des intérêts de famille et d'avenir m'appelaient, au mois d'août +dernier, dans le _Tennessee_, États-Unis d'Amérique. Cette partie de +l'Union a été élevée au rang glorieux d'État en 1796; il touche à la +Virginie d'un côté et à l'est: par l'ouest, le nord et le sud, il est +enveloppé par les États du _Missouri_, de l'_Arkansas_, du _Mississipi_, +de l'_Alabama_ et du _Kentuky_. Dans l'ordre géographique, comme dans +l'ordre moral, il tient une place intermédiaire; c'est un des anneaux de +la grande chaîne qui doit relier le littoral oriental déjà vieux en +civilisation à ce vaste espace qui s'étend du Mississipi à +l'Océan-Pacifique et qu'occupent encore le désert et la vie sauvage. Le +_Tennessee_ est un pays de montagnes, c'est l'_Auvergne_ ou bien encore +le _Limousin_ par ses mamelons, par ses ravins, ses torrents impétueux, +ses vallées fécondes et ses pentes adoucies. Il a aussi ses profonds +abîmes; seulement ici le vertige n'est pas à craindre, car ils sont +cachés par la forêt vierge et sombre qui se déploie sous le regard +enchanté. Nulle part le squelette géologique avec ses anfractuosités et +ses déchirures n'apparaît dans le _Tennessee_; la végétation, l'ordre, +la variété, la vie organisée sont partout et sous toutes les formes. Sa +population clairsemée présente dans ses habitudes, ses coutumes, ses +moeurs en général, un caractère tout particulier, une physionomie +originale. Son gouvernement est simple et fort comme sa nature. Un +gouverneur, une chambre des représentants, un sénat nommés par le +peuple; des agents, produit aussi de l'élection et dont l'intervention +ne se fait voir et sentir que par la sécurité la plus complète dont on y +jouit; tel est l'état du _Tennessee_, entré dans la grande famille +américaine avec 60,000 citoyens, et qui offre aujourd'hui une population +de plus d'un million d'âmes. La douceur de son climat, la richesse de +ses vallées, la facilité d'y vivre, d'assurer et d'agrandir l'avenir par +le travail y ont appelé plusieurs familles françaises. J ai donc pensé +qu'il pouvait y avoir quelque utilité à faire connaître un de ces États +de l'Union nés d'hier, que les touristes visitent peu parce qu'il n'y a +que de la poésie à y faire dans ses sites, ses oiseaux, ses fleurs et +les hommes rudes et fiers de ses montagnes. Je cède bien aussi un peu, +il faut le confesser, à cette manie de l'époque qui pousse tout voyageur +à écrire ses impressions de voyage. Mais un travers général cesse par +cela même d'être un travers, et je me le donne sans trop d'efforts pour +ma modestie. + +Deux grandes lignes, à travers l'espace océanique, conduisent d'Europe +dans l'Amérique du Nord; deux vastes ports, à ses deux extrémités +opposées, _New-York_ et _New-Orléans_, reçoivent dans leurs larges +bassins, tous les jours et à toute époque de l'année, choses et hommes, +marchandises et idées, négociants et touristes partis de l'ancien monde. +Des fleuves qui sont des bras de mer vous transportent par l'un et +l'autre port au centre de ce vaste continent; et s'il était donné au +voyageur un peu de cette capacité somnolente de la _Belle au bois +dormant_, il pourrait se réveiller, quinze jours après son départ des +côtes de France, dans les forêts du Tennessee ou les plaines du Missouri +sans autre dérangement que le passage d'un bateau sur un autre bateau à +vapeur qui vous mène directement à votre destination. + +On a beaucoup écrit sur l'Amérique, ses institutions, son commerce, ses +industries; on a décrit les grandes villes de l'Union. Que sait-on des +moeurs du centre et de l'ouest? Qu'a-t-on dit des populations de la +campagne? Les États du _Tennessee_, de l'_Alabama_, du _Mississipi_ sont +d'hier. Que savait-on, il y a un siècle, des moeurs, des coutumes de la +Bretagne et de l'Auvergne? _Nasheville_ est la capitale du _Tennessee_; +c'est une ville de salon, de littérature, de loisir; ce serait la cité +aristocratique de l'ouest, si ce mot ne jurait de se trouver accolé à +celui de _démocratie_, le seul admis dans la langue américaine. Quand de +cette ville vous étendez vos excursions vers le _sud-ouest_ et dans les +divers comtés de cette partie de l'État, vous vous trouvez bientôt dans +des déserts de forêts vierges et dans les montagnes du _Cumberland_, +derniers rameaux des _Alleghanys_. Dans cette direction, la contrée est +boursouflée, mamelonnée et présenterait la configuration, l'aspect de +l'Auvergne, si l'Auvergne avait encore ses forêts. Que dut éprouver, aux +premiers jours de son arrivée, l'homme qui, d'un point élevé, put +étendre son regard sur ce désert de feuilles agitées et bruissantes, sur +cette solitude solennelle et majestueuse? Qu'a-t-il fait de ces géants +aux racines profondes et aux cimes élancées? Quel parti a-t-il tiré de +ces sombres vallées, de ces plaines ondulées, de ces torrents +envahisseurs, de ces fleuves qui marchent? Il y a à peine un +demi-siècle, les Indiens chassaient dans ces lieux, dormaient sous +l'ombrage des grands arbres et s'entre-detruisaient dans ces solitudes +qu'ils ont laissées dans toute leur beauté sauvage. Un vieux soldat +américain me disait être venu, il y a cinquante ans, dans le _Tennessee_ +sous le commandement du général _Jackson_ pour en chasser les Indiens, +qui, prenant les canons pour des troncs d'arbres, se jetaient sur les +pièces et reculaient mitraillés par la terrible industrie du canon +européen. Que sont devenues toutes ces richesses de la nature, éparses +et confuses, sous l'action énergique de la race anglo-saxonne? Les +forêts ont été défrichées, les torrents disciplinés, les vallons se sont +ouverts sous la hache; les vallées ont été échauffées et éclairées par +les rayons du soleil, les mamelons ont vu sur leurs douces pentes se +dresser des habitations, les montagnes ont servi de pâturages aux +bestiaux. J'ai parcouru les vallées de _Tom's creek_, de _Round's creek_ +qui débouchent dans le fleuve du _Tennessee_: ce sont des vallées de +_Tempé_, et là où régnait le silence des solitudes, il y a peu d'années +encore, j'ai entendu tous ces bruits de civilisation campagnarde qui +charment l'oreille et attirent le voyageur. C'est une nouvelle création +dont la vue est bien faite pour donner à l'homme un haut sentiment de sa +puissance et de sa grandeur. + +Dans le _Tennessee_ comme dans tout l'ouest tout homme est citoyen, tout +citoyen est père de famille, tout père de famille est propriétaire, +depuis 150 à 2,000 acres (l'acre est l'arpent de France). Lorsque vous +visitez ses vallées et ses plaines, une chose frappe le regard et excite +fortement l'esprit: c'est la parité, l'uniformité dans les maisons, les +vêtements, les manières, le langage, les intelligences même; c'est +l'égalité dans tous les rapports de la vie absolue, vivante, souveraine +dans les idées et dans les faits. Quand on a vu un _log-house_ (maison +de troncs d'arbres superposés), visité l'intérieur, partagé le dîner +d'un Américain, marchand un docteur, _square_, shérif ou constable, ou +simplement _farmer_ (propriétaire cultivateur), vous pouvez dire avoir +vu le tout dans la partie, la généralité dans l'individu. L'inégalité +n'est que dans la quantité d'acres de terre possédés et défrichés. Je ne +parle pas des villes, des chefs-lieux de comté, des bourgs, ils sont en +très-petit nombre dans le _sud-ouest_. Mais là encore il n'y aurait à +constater qu'une très-légère différence dans les habitations: la planche +y remplace le tronc d'arbre non dégrossi. Voici un spécimen du +_log-house_ tel qu'on le trouve dans tout l'ouest; c'est un carré long +en deux parties séparé par un appentis ouvert; il se compose d'une +grande chambre à plusieurs lits, d'une pièce où les femmes tissent au +métier les vêtements de la famille. A peu de distance se dresse le +_log-house_ destiné à la cuisine. + +Plus loin, et dans un désordre qui ne manque pas de pittoresque, les +écuries, les vacheries présentent leurs faces grises et leurs toits de +bardeaux. En vingt-quatre heures, grâce au concours empressé des +voisins, un _log-house_ est construit: il est ordinairement placé sur +les bords d'un creek ou ruisseau torrentiel: on choisit une pente un peu +douce pour se mettre à l'abri des crues. Vous connaissez maintenant les +lieux et l'habitation de l'homme; voyons l'habitant, le _farmer_ et sa +famille sous ce toit agreste. Je ne sais rien qui doive plus vivement +frapper le regard et l'esprit du voyageur français que l'attitude de +l'Américain en présence du voyageur qui reçoit l'hospitalité dans un +_log-house._ + +[Illustration: Souvenirs de Tennessee.--Construction d'un log-house.] + +[Illustration: Log-house avec défrichement.] + +[Illustration: Ferme américaine.] + +Lorsqu'un étranger entre dans une chaumière de paysan français, il porte +l'embarras, la gêne, le trouble même dans la maison: la mère de famille +rougit, les enfants se cachent sous le tablier maternel, et le paysan +tourne entre ses doigts son chapeau dans une posture timide et servile. +A cet embarras qui se manifeste au dehors par un regard hébété se joint +souvent cette obséquiosité qui fait souvent, et à tort, soupçonner la +cupidité. Si la fatigue de la course, du voyage demande quelque +nourriture et du repos, le paysan n'aura à vous offrir que son pain noir +et une mauvaise chaise pour dormir. Entrez dans un _log-house_ américain +à toute heure du jour et de la nuit: vous vous trouvez en présence du +père de famille qui vous tend la main, vous dit ces bonnes paroles: _How +do you do_, vous invite à vous asseoir, vous offre une place à sa table +et n'hésiterait pas à vous abandonner son lit, si la chambre +hospitalière n'était un véritable dortoir de pension. Toutes ces choses +sont dites et faites avec une simplicité, une aisance, une dignité de +gestes qui vous font croire, quand le regard n'est pas fait à ce +tableau, que vous vous trouvez dans la maison d'un citadin retiré par +goût ou par caprice sous un toit champêtre. Au reste, tout est à +l'unisson dans la famille: si vous acceptez le déjeuner, le dîner ou le +thé du soir, la mère de famille, entourée de huit ou dix enfants, se +place au bout de la table, sert le café ou le thé, en fait les honneurs +avec une aisance que vous ne trouverez en France que chez la maîtresse de +maison qui a l'habitude de recevoir du monde. Je dis aisance dans le +geste, la pose du corps, car mari et femme parlent peu et sont sobres de +ces mouvements saccadés, de cette agitation, de ces paroles dont on est +si prodigue dans nos moeurs françaises. Toutefois, prenez garde. Si vous +vous êtes assis au foyer du fermier anglais dans un des riches comtés +d'Angleterre, n'invoquez pas vos souvenirs en jetant les yeux autour de +vous: un inventaire des meubles et ustensiles de ménage troublerait un +peu vos idées d'âge d'or au dix-neuvième siècle. Tout y est rustique, +grossier, limité au plus strict nécessaire: le nécessaire y est même un +peu réduit aux choses de la vie sauvage. L'abondance n'est qu'en une +chose, mais elle y est large: c'est l'abondance sur la table. Du porc +sous diverses formes, du poulet passé au beurre, du _boeuf bouilli_, le +pain de maïs roussi au feu et tout fumant, du petits pains de froment de +forme ronde (rolls), du lait froid ou de l'eau pour boisson à dîner, du +café à déjeuner et du thé à souper, voilà le menu d'une table +_tennesséenne_. Gare à votre estomac si vous n'avez pas l'habitude de +dîner en courant: l'Américain mange vite et peu. L'heure des repas voit +d'ailleurs ordinairement se succéder à table plusieurs séries de +convives, tels que voyageurs attardés, voisins flâneurs, magistrats en +voyage, gens venus pour traiter affaires, aides de ferme, enfants de la +maison. Les mêmes assiettes, les mêmes verres, les mêmes fourchettes, le +même lit, les mêmes draps deviennent des objets de jouissance communiste +qui, de prime abord, blessent le regard aussi bien que la perspective +d'un communisme plus général froisse nos idées et nos moeurs. Les livres +classiques nous parlent beaucoup de l'hospitalité aux temps héroïques de +l'antiquité: elle devait présenter en réalité ces images un peu +grossières. Elle n'a pu d'ailleurs s'exercer en ces temps primitifs sous +des formes plus généreuses, plus simples et plus cordiales. Nous avons +vu le _farmer du Tennessee_ dans la famille. Suivons-le dans ses +rapports extérieurs avec les choses et les hommes. Trois grands intérêts +absorbent la pensée, le sentiment, la volonté de l'Américain de l'ouest: +le commerce, la justice, la religion. Quel est l'homme d'esprit qui a +dit ou écrit qu'il n'y avait pas d'Américain qui n'eût vendu son cheval? +Toutes choses, depuis le grain de maïs jusqu'au _log-house_ qu'il a +construit, au champ qu'il a défriché, aux arbres qu'il a plantés, en +traversant par la pensée tout ce qui est visible et tangible, sont objet +de commerce pour l'Américain. S'il ne peut vendre, il échange; au +besoin, il troquerait son habit contre le vôtre pour le seul plaisir de +trafiquer. Prenez garde, il est fait à toutes les roueries, à toutes les +ruses du commerce: élevé au sérail, il en connaît les détours. On +l'accuse de mauvaise foi: c'est une erreur. Dans sa conscience, la ruse, +c'est de l'habileté; à vous de vous détendre ou d'être plus prévoyant et +plus habile. Le gain pour l'Américain, c'est la constatation à ses +propres veux de sa supériorité. La culture est négligée au _Tennessee_: +pourquoi? Parce que ses produits sont lourds, d'un trop gros volume et +par suite de difficile transport. Mais il fait des élèves en chevaux, +mules, bêtes à cornes, porcs, qu'il pousse devant lui pour les conduire +sur les bords du _Mississipi_, où il trouve un facile et avantageux +écoulement. Hors de sa maison, le Tennesséen est toujours à cheval: +l'enfant arrivé à l'âge de quinze ans a son cheval, qu'il achète avec le +produit de son travail dans la maison paternelle ou de ses deniers au +dehors. _L'Amérique du Nord_ est trop riche en fleuves pour avoir songé +à créer un bon système de routes. D'ailleurs, le _Tennessee_ est un pays +de montagnes: le mode de locomotion, c'est le cheval. Lorsque dans la +vallée ou dans la forêt vous rencontrez le _Tennesséen_, il est toujours +en selle. Est-il seul et en négligé, dites qu'il va préparer ou terminer +un achat ou une vente. Est-il en habit, gilet et pantalon noirs avec +éperon au talon de la botte? S'il est seul, il se rend au chef-lieu du +comté pour remplir une des diverses fonctions de juryman (juré), +constable, square, juge de paix, _commissioner_, que les institutions du +pays imposent par l'élection à tout citoyen Entendez-vous au loin te +bruit de chevaux renvoyé par l'écho de la montagne, approchez: vous vous +trouvez en face d'une cavalcade composée de jeunes gens et de jeunes +filles aux robes les plus fraîches et les plus variées en couleur, avec +de grands chapeaux de forme anglaise, une pèlerine de mousseline sur la +poitrine et les épaules. Où va cette troupe de cavaliers? A une fête +patronale, à une noce, à des rendez-vous de plaisirs champêtres. Au +_Tennessee_, que dis-je, dans tout l'ouest, dans toute l'Union les +danses sur le gazon, les réunions nombreuses en plein air ou sous le +chaume, les repas de noce au babil bruyant, les veillées coûteuses sous +le toit de la grange, sont des distractions étrangères aux moeurs +américaines, inconnues et qu'un repousserait comme profanes. Cette +troupe grave et silencieuse se rend au _preaching_ qui doit avoir lieu +dans la forêt, sous le toit d'un log-house ou sous la voûte du ciel. + +C'est principalement dans les cours de justice et dans les _meetings_ +religieux qu'il faut étudier l'Américain de l'_ouest_. J'assistais en +septembre dernier à une séance de _Circuit-court_, à _Lindon_, chef-lieu +de _Perry-county_. Un nègre était accusé d'homicide. Décrivons les lieux +et dessinons au trait les personnages du drame. Au centre d'une ville +riche de rues, vide de maisons, qui n'avait d'existence hier encore que +sur le papier, et qui sera demain une ville de dix ou douze mille âmes, +s'élevait une construction de bois qu'on aurait pu transformer en grange +sans crainte de dommage. Cette maison, c'était la _city-hall_, la maison +de ville, le palais de justice, le monument public de cette ville en +germe. Dans l'intérieur se tenait, debout et découverte, la foule; une +barrière fragile de bois la séparait de la partie qui était occupée par +les jurés, le _clerk_ de la cour et les avocats. Au delà et sur une +estrade était assis sur une modeste chaise le juge président de la cour, +sans cravate et un chapeau de paille sur la tête. L'_attorney_ général, +confondu avec les avocats et les jurés, était debout devant une mauvaise +table de bois et portait la parole dans l'accusation. L'accusé était +assis près de ce magistrat et sur le même banc, sans menottes aux mains, +libre, sans gardes au dedans ni au dehors. Pendant le réquisitoire de +l'_attorney_, les jurés, assis ou couchés sur des bancs, fumaient, +chiquaient, crachaient et prenaient les postures les plus extravagantes. +Quelques-uns quittaient leurs places pour aller boire un verre d'eau que +renfermait une cruche qui servait de fontaine à la cour et au public. +Certes, un pareil tableau était peu fait pour conquérir à la justice +américaine et à ses formes extérieures un Français qui avait assisté aux +séances solennelles de la cour de cassation, aux audiences des cours +d'assises de notre France et aux plaidoiries anglaises à _Westminster_, +sous la présidence d'un lord du parlement. Mais ici aussi, je ne devais +pas m'arrêter aux surfaces: il fallait traverser par le regard intérieur +les faits et les formes matérielles, pour aller saisir dans les cerveaux +le travail de l'esprit. Que vis-je alors dans la foule? Des citoyens qui +écoutaient attentivement, non pas seulement avec l'oreille, mais dans +l'attitude d'hommes instruits des lois de leur pays et exercés au +mécanisme de la législation. Les physionomies au banc des jurés étaient +graves, et les regards baissés indiquaient un travail de pensée que rien +ne venait distraire. Les débats terminés, le président, debout sur +l'estrade, fit d'un ton grave et solennel le résumé impartial de +l'accusation et de la défense. Les jurés sortirent, et sous l'ombre de +la forêt voisine délibérèrent sur le sort de l'accusé. Le nègre, ce +paria qu'on traite en Amérique comme une créature déchue, que dis-je, +comme une chose, fut acquitté. Je courus à la prison, je la trouvai vide +de son prisonnier. Mais à la situation du bâtiment, à l'étendue +spacieuse de la cellule, aux ouvertures qui laissaient entrer l'air par +pleines bouffées et le soleil par larges rayons, je compris que le +peuple américain unissait à une grande intelligence des habitudes de +douceur et d'humanité. + +Il me restait à voir cette race anglo-saxonne dans une de ces +manifestations morales qui disent le passé et l'avenir d'un peuple: je +veux parler d'un _meeting religieux_. On le sait, le luthérianisme a +enfanté des sectes sans nombre. Gênées dans leur développement en +Europe, elles ont trouvé sur la terre américaine la liberté la plus +complète. Anabaptistes, presbytériens, universalistes, épiscopaux, +unitairiens, calvinistes, _méthodistes_, se mêlent sans se heurter, se +séparent dans l'expression de leurs sentiments religieux sans que la +sécurité publique et les rapports de la vie civile aient à souffrir de +ce fractionnement. La tolérance n'est pas le fait d'un commandement +législatif: elle est dans les coeurs, dans les esprits, dans les moeurs +enfin de la nation. Chaque secte a ses ministres, ses églises, ses +assemblées; l'État n'intervient en quoi que ce soit dans l'exercice de +chacune de ces religions. Les forces de ces sectes en nombre, en +intelligence, en richesses, ne se balancent pas dans chaque État. Dans +la Pennsylvanie, c'est la secte des _quakers_ qui est en majorité; le +_Maryland_ est en grande partie catholique. Le _méthodisme_ a pénétré +dans le sud, et dans le _Tennessee_ il semble vouloir y conquérir la +majorité. Qu'est-ce que la doctrine méthodiste? C'est l'intervention +directe de l'Esprit saint à l'aide de la prière et du prêche. La _foi_, +abstraction des oeuvres, voilà la condition du salut. La GRACE se révèle +par des illuminations subites, des transes, des extases, et n'existe +point sans elles. + +Sa formule par cris est celle-ci: _My soul happy (Mon coeur est +heureux)_. C'est l'illuminisme, le mysticisme sous certaines formes et +sous la condition de certaines disciplines à suivre. + +[Illustration: Tuilerie américaine.] + +[Illustration Camp-meeting religieux au Tennessee.] + +[Illustration: Jeune fille de la campagne au meeting.] + +Tel est le dogme du _méthodisme_. Sa morale, elle est sévère et sombre. +Elle interdit les distractions du monde et ses exigences. Ainsi, nul de +ces plaisirs que donnent les réunions des deux sexes, point de danse au +bruit d'une musique champêtre; nulle de ces joies qu'une naissance, +qu'une noce, qu'une fête de famille appellent au foyer domestique. +Chaque intérieur de famille devient un couvent d'où la femme ne sort que +pour se rendre aux _preachings_. Mais à quoi bon une exposition, qui +semble viser à la science théologique? suivez moi, lecteur, à un +_camp-meeting_. + +C'était le 29 septembre 1850, par une de ces splendides matinées que le +ciel, le soleil et le paysage américain prodiguent au voyageur sous le +36e degré de latitude. J'étais accompagné de mes deux fils et de M. de +Lobe, jeune Français qui applique au Tennessee ce qu'il a de science à +l'agriculture et à l'industrie, de bonté et de dignité à faire aimer et +respecter le nom de la France. Un Américain nous servait de guide dans +ce labyrinthe de forêts à traverser pour arriver au _duck river_. Montés +sur de jeunes et bons chevaux du _Tennessee_, nous parlions, non sans +une émotion secrète, de la patrie absente, lorsqu'après trois heures de +marche nous vîmes s'ouvrir devant nous, du haut d'un mamelon, une large +vallée pleine de lumière et d'ombre, de mouvement et de bruit: nous +étions arrivés au _camp-meeting_. Le paysage, par la grandeur sévère des +lignes et des formes, la majesté des arbres, répondait à la solennité du +but. Au premier plan, on voyait attachés à chaque arbre de la forêt des +groupes de chevaux demandant un abri à l'ombre du feuillage; le wagon +américain aux larges flancs attirait le regard par sa tenture de toile +blanche, qui tranchait dans ce milieu d'ombre et de verdure. Par les +sentiers étroits de la montagne descendaient gravement et lentement ces +familles nombreuses, représentées par des vieillards, de jeunes hommes, +de blanches filles, des mères allaitant leurs nourrissons au balancement +de leur monture: le jeune garçon y avait sa place, et se faisait grave +pour être à l'unisson de la caravane. Au loin, et au penchant d'une +colline, dans une clairière de la forêt largement ouverte, on remarquait +une masse de constructions en bois, qu'une sorte de pensée +architecturale avait ordonnées en des lignes droites et parallèles: +c'était les _log-houses_, les uns fermés, les autres ouverts, que la +piété et les nécessités d'une grande assemblée religieuse devaient +transformer, celui-ci en temple, ceux-là en salles à manger et en +dortoirs. De grands feux, alimentés par des troncs entiers d'arbres, +disputaient au soleil son éclat et faisaient bouillonner de vastes +marmites, objet pour les uns de convoitise, et pour les autres espoir +d'appétits aiguisés par une longue course. En arriére et sur des bancs +sans abri contre les ardeurs du soleil, étaient parquées les familles de +la race noire. Il était deux heures: c'était l'heure du prêche. Sous un +vaste hangar ouvert de tous côtés pour la circulation et fermé au levant +par une estrade, vinrent s'asseoir des groupes de jeunes filles et de +femmes de tout âge. A l'élégance de leurs vêtements, à leur démarche +aisée, à leurs manières faciles, vous auriez pu vous croire dans un +salon français en plein air. Derrière, mais sans mélange, et sur les +côtés, les hommes se massaient pour entendre la voix des prêcheurs. Sur +tous les bancs, au dedans, au dehors, partout régnait le plus grand +silence. Trois ministres du culte méthodiste, en habits et pantalons +noirs, montèrent sur l'estrade. L'un d'eux prit dans la Bible un texte +qu'il expliqua et développa à la foule attentive. Sa voix était +vibrante, mais sans onction. J'entendis quelques soupirs et quelques +cris isolés qui vinrent interrompre le prêcheur. Bientôt après +succédèrent au prêche les chants religieux au rhythme lent et monotone; +à certains intervalles, la foule fléchissait le genou et un nouveau +ministre disait à haute voix une prière. Cependant le soleil descendait +à l'horizon: un demi-jour se faisait dans la vallée. A un signal donné, +l'assemblée s'agita, la foule fut debout, et deux processions, l'une +d'hommes, l'autre de femmes, se dirigèrent vers deux points apposés de +la montagne, pour demander à une solitude plus profonde les inspirations +et les extases. J'ai suivi la procession des hommes; je les ai vus +s'agenouiller, courber leur front dans les hautes herbes, tressaillant +sous la parole forte et accentuée du prêcheur; cette parole allait +remuer des regrets, des désirs, des espérances, car j'entendis bientôt +des soupirs, des sanglots s'échapper de ces larges poitrines. La scène +se passait dans un ravin de la montagne, aux pentes riches de la plus +belle végétation. Qui, en cet instant, aurait pu se défendre d'une +émotion profondément religieuse? J aurais défié, toutes les sectes de +la terre de ne pas entrer en communion de reconnaissance et d'amour pour +Dieu sous ce beau ciel et en présence d'une nature, qui disait si haut +sa puissance et sa bonté. Mais hélas! ces sentiments devaient peu durer, +et à l'émotion religieuse devaient bientôt succéder la tristesse, la +fatigue et la révolte de l'esprit. La nuit était descendue sur la forêt: +les feux seuls éclairaient le paysage de reflets rougeâtres et +fantastiques. Le vaste _hangar-temple_ fut éclairé par de minces +chandelles, qui jetaient une lumière triste et blafarde fur l'assemblée. +La foule vint occuper ses premières positions; les prêches et les chants +recommencèrent. Mais soit que le pèlerinage à la montagne eût exalté les +coeurs et les esprits, soit que la parole du ministre s'épanchât plus +abondante et plus vive, la scène de la nuit revêtit un caractère +profondément lugubre. Les bancs se dégarnirent, et dans les intervalles, +sur une terre humide et froide, se roulaient des jeunes filles le sein +découvert et les cheveux épars. Une d'elles, à genoux, levait les yeux +au ciel, et en des rires convulsifs semblait indiquer, par son regard +fixe et illuminé, qu'elle avait pénétré au séjour désiré et rêvé. Les +unes sanglotaient et jetaient par saccades des cris de désespoir qui +eussent fait trembler d'effroi le voyageur égaré dans la forêt. La joie +chez quelques autres s'exprimait par sauts, par bonds répétés, +grotesques, semblables à la danse des fous. Ici des cris de plaisir et +d'extase; là, des hurlements de misère et de terreur. Cette jeune fille +qui lève les bras au ciel, se tord en convulsions sur les genoux de sa +mère, qui semble heureuse de cet état. Et quelle pitié n'ai-je pas +ressentie pour cette femme aux cheveux blancs qui, s'adressant à la +foule dans l'attitude d'une sibylle, criait à ses oreilles de s'amender, +de se repentir, de _professer religion!_ Et comme si cette scène dût +présenter le mélange du lugubre et du burlesque, on voyait à quelques +pas du hangar la foule des noirs s'agiter, danser, crier, imiter enfin, +mais avec l'exagération du sang africain, les contorsions et les +frénésies de ses maîtres. La nuit ne fut plus pour nos esprits qu'un +long cauchemar! + +Il était deux heures après minuit: les chants et les cris, les soupirs +et les hurlements avaient cessé; les feux s'éteignaient. Quelques hommes +erraient autour des _log-houses_, et sous le hangar gisaient, mais +immobiles, ces corps frêles de jeunes filles que la fatigue et le +sommeil avaient saisies au milieu des convulsions. J'attendais le jour +avec une sorte d'impatience fiévreuse. Enfin, les cimes des arbres +s'éclairèrent, le bruit se fit autour de nous, et peu d'instants après +on voyait se diriger vers les foyers pour s'y réchauffer toutes ces +pauvres créatures à la marche chancelante, aux visages pâles, et aux +regards éteints et fatigués. Le _camp-meeting_ devait se prolonger avec +toutes ses péripéties pendant huit jours. Je rejoignis mes compagnons de +voyage et nous partîmes. Qu'avais-je donc de plus à apprendre du +_méthodisme_ pour le juger? Un culte qui donne tantôt une folle jactance +et tantôt un morne désespoir, qui ébranle les imaginations par les +terreurs les plus sombres, surexcite les organisations frêles et produit +souvent une exaltation qui ne peut être pure ni en sa source ni en ses +effets, n'est point un culte que la raison puisse admettre. Mais tout +est-il faux dans cette doctrine, et ne pourrait-on en dégager un +principe saint et vrai? Le méthodisme n'est point une secte nouvelle: au +fond c'est le calvinisme, qui ne croit au salut qu'à l'aide de la grâce, +abstraction des oeuvres. Mais la question de la grâce en théologie, +comme celle du libre arbitre en philosophie, est un de ces problèmes qui +furent toujours le tourment et recueil de la curiosité humaine. Quoi +qu'on fasse, l'homme ne peut se passer de Dieu et de la grâce: l'appeler +par la foi et la prière est un besoin. Seulement cette doctrine fait +trop bon marché du principe de la liberté humaine; c'est là sa +faiblesse. Etudiez, les diverses doctrines des sectes religieuses et des +philosophies: chez les unes et chez les autres, l'esprit d'erreur a +exagéré l'un des principes au préjudice de l'autre. La philosophie +attribue à l'homme l'entière et libre faculté de choisir entre le bien +et le mal: les sectes luthériennes accordent tout à la grâce et à +l'inspiration; la première cède trop à l'orgueil et égare; les autres +ruinent dans l'homme le ressort moral en dispensant de tout effort. La +doctrine catholique est la seule qui se maintienne entre les opinions +extrêmes. Elle refuse d'abolir la liberté humaine, tout en maintenant +l'intervention divine, la grâce dans nos sentiments et nos +déterminations. Grâce et liberté dans les actes humains, voilà sa noble +et pure doctrine. + +J'ai suivi l'Américain du sud-ouest dans sa vie intime et extérieure. +Peut-on dégager du présent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses +tendances la destinée de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait à +chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de +l'humanité. De toutes les nations qui ont pris part à l'oeuvre +progressive accomplie jusqu'à ce jour, il n'en est pas une, d'après sa +doctrine, qui ne se distingue par un caractère bien tranché, par un mode +d'activité, propre à elle, signe de sa tâche spéciale dans le travail +commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phénicie. La +conservation des traditions anciennes a été la mission du peuple juif; +Athènes a brillé par ses beaux arts et sa littérature; Sparte, par son +activité guerrière; Rome a vécu tout entière dans une seule pensée, la +conquête du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appelé +par la Providence à remplir une fonction particulière et y puiserait les +éléments de son activité nationale. On peut combattre cette thèse dans +en ce qu'elle a de trop général. Mais pour le voyageur qui a parcouru +l'Amérique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne +parait écrite en lettres intelligibles à la poupe de ses vaisseaux, au +front de ses villes et sur les vastes terrains de ses défrichements. +Lors de la déclaration de l'indépendance en 1776, l'Amérique avait une +population de 4 millions, resserrée entre les _Alleghanys_ et l'Océan; +aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac _Michigan_ au +golfe du Mexique, les contrées voisines du Mississipi sont occupées par +une armée de défricheurs. Quelques éléments étrangers ont pénétré, il +est vrai, dans cette armée par l'émigration; mais la masse est +anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conquérir par le +travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes +Rocheuses s'étend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses +plaines grasses et fécondes fussent toujours le domaine du sauvage et du +buffle. Le travail et le commerce, voilà les puissants instruments qu'il +a mis aux mains de cette forte race. Mais ne défricherait-elle les +forêts avec la cognée que pour vivre de maïs comme jadis le sauvage +vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extérieur que pour +satisfaire ses appétits matériels? Ne parcourrait-elle le monde que pour +trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au delà des surfaces, +sondez les âmes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de +fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps +anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de +protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion +pénétrer plus profondément dans tous les actes du corps social? Un +peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni +s'arrêter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent. + +G. FAURE BEAULIEU. + + + +Monsieur Abraham. + +Nous avons reçu, à propos de notre article sur Saumur (_Lettres sur la +France_, t. XVI, p. 374), la réclamation qu'on va lire. Nous l'avons +prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de +province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'était +proposé le but et le petit plaisir d'enchérir sur les innocentes +plaisanteries contenues dans notre article à l'adresse de quelques +ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la _cité_ de Saumur +n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde. + +Nous ne désignions personne, par la raison péremptoire que nous n'avions +en vue personne. Le modèle vivant eût posé sous nos yeux, l'archétype de +ces millionnaires économes et infatigables, qui, après avoir toute leur +vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le +dépenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; à +chacun son rôle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces +estimables Crésus se fut offert à nos pinceaux plus qu'anodins--on nous +rendra, nous l'espérons, cette justice--nous eût donné sa tête à +peindre--que, Adèle à notre respect des convenances et à notre haine de +toute personnalité, nous ne l'eussions point signalée à l'hilarité +publique. + +Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture, +nous a honoré de l'épître que nous transcrivons ci-après. Avant de +l'insérer, nous avons dû aller aux renseignements pour nous convaincre +que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa +missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins +britanniques appellent un _hoax_ ou un _puff_, et que nous nommons, +nous, en langage vulgaire, une facétie ou un _canard_. Nous étions +fondé, comme on s'en convaincra, à craindre une plaisanterie, à redouter +quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhétorique +mercantile et passablement furieuse. + +Il n'en est rien: le télégraphe électrique, que nous avons fait +manoeuvrer à cette occasion, nous apprend que la chose est tout à fait +sérieuse; que monsieur Abraham existe réellement, qu'il est vivant, +qu'il a de beaux écus sonnants, qu'il possède un hôtel, ainsi que +lui-même prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en +coupant court à toutes nos appréhensions, nous permet de publier, avec +une joie que nous sommes certain de faire partager à la grande masse de +nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'eût été, en effet, +dommage de la confisquer. C'est une pièce unique dont nous eussions été +désespéré de frustrer les historiens de l'avenir. + +Mais laissons la parole à M. Abraham; nous la demanderons après lui: + +«Saumur, 15 décembre 1850. «Monsieur, + +«Tous les amis de l'ordre, de la propriété et de la famille, +c'est-à-dire l'immense majorité des habitants de Saumur, ont lu avec +autant de surprise que d'indignation le tableau déprédateur et faux que +vous faites de cette cité. Je vous invite à rectifier dans le prochain +numéro de l'_Illustration_ les graves inexactitudes que vous avez +insérées dans votre récit, et qui sont attentatoires à l'honneur, et +plus encore aux intérêts d'une population respectable. + +«D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous +prétendez qu'à Saumur les ouvriers sont réactionnaires, et que le moyen +et petit commerce est imbu des doctrines républicaines. + +«Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe à Saumur, surtout dans +l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnête disposé à +souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de républicain. + +«Les commerçants de Saumur, dans tous les degrés de l'échelle, sont +restés dévoués à cette noble et sage politique qui a procuré à la +France, pendant dix-huit ans, tant du prospérités réelles et +profitables, sérieuses et morales. + +«Il y a bien quelques maisons respectables attachées à des souvenirs +plus anciens; mais de républicains, il n'y en a point. + +«Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-être quelques +_pauvres diables_ en bien petit nombre, ou quelques _garnements sans +fortune_ dans la classe des _derniers ouvriers_ ou des derniers +boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour +républicain, soyez sûr que c'est un homme taré, _sans patrimoine_ et +sans considération. + +«Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la +politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce +qu'en vaut l'aune au point de vue de la prospérité publique et du +bien-être particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les +choses dans la balance du bon sens et des intérêts positifs. Nous +apprécions très-bien ce que peuvent coûter au commerce et à l'industrie +les terroristes de 93 et les imbéciles de 1848.--Nous mettons au-dessous +de toute espèce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi +les montagnards blancs, qui soulèveraient trop de résistances dans les +classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur +nous-mêmes. Enfin, nous appartenons corps et âme, tête et bourse, aux +hommes d'État habiles et influents qui se sont coalisés pour rendre à la +France, quand il en sera temps, le bonheur intérieur et la prospérité +financière que lui avait donnés le Napoléon de la paix. + +«Voilà, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement +profession, car c'est celle qui doit réussir infailliblement. + +«Quant à vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en +faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot à répondre +aux _folliculaires_ qui les prendraient pour textes de leurs +plaisanteries prétentieuses et impertinentes: c'est que nous payons +comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons; +que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain _en dansant sur la +corde roide du journalisme_, et que _nous resterons les maîtres_, parce +que _la société est renfermée dans nos portefeuilles_, moins les +écrivains qui voudraient bien y tenir place. + +«Recevez, Monsieur, les salutations très-humbles d'un bourgeois de +Saumur, qui a eu la simplicité de _quatrupler_ une fortune que son père +avait déjà doublée, et qui serait loué et célébré par les hommes de +plume s'il voulait les admettre dans son HÔTEL. + +«ABRAHAM, «ancien négociant.» + +Permettez-Nous d'abord, ô monsieur Abraham, de parer le trait assassin +qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est passé +où les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de +lettres. Ils vous _célébreraient_, dites-vous, si vous les admettiez +dans votre HÔTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu'à cela ne tienne! +N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous célébrerons bien sans cela! + +Oui, monsieur Abraham, nous espérons vous rendre célèbre en Israël et +nous y tâcherons. Car enfin il n'est point séant qu'un homme de votre +mérite et de vos revenus soit aussi ignoré à dix pas de chez lui qu'un +_garnement_ SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute +irrévérencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre +existence. Nous en sommes confus: là, vrai, monsieur Abraham, cela nous +fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire! + +GARNEMENT SANS FORTUNE!... Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous +avez dit là un mot sublime, et que vous êtes poète comique sans le +savoir? Croyez-moi, le _sans dot!_ de ce croquant de Molière qui n'avait +pas trente mille livres à entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre: +_Sans fortune!_--_Sans fortune!_ cela est beau; c'est foudroyant; comme +cela vous terrasse ces _garnements_ qui souffrent la faim et la soif! +_Sans fortune!_ Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le +fin du fin. A _Sans fortune!_, il n'y a rien à répliquer. Après _Sans +fortune!_, il faut tirer l'échelle _Sans fortune!_ est comique et +tragique à la fois. Il dépasse de trente-six piles d'écus le _Sans dot!_ +et le _Qu'il mourut!_ de Corneille. + +Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps où vous +figuriez si agréablement, auprès du marquis de Moncade et de l'oncle +Mathieu, dans;'agréable ouvrage de d'Allainval, un _garnement_ qui avait +aussi son mérite, mais qui mourut à l'hôpital d'épuisement et de misère, +en vrai garnement qu'il était. + +Cette circonstance, non moins que le _vis comica_ qui apparaît dans vos +écrits, nous porte à regretter bien vivement pour l'art que la fortune, +trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon +l'aimable métaphore que nous vous empruntons, de _gagner votre pain en +dansant sur la corde roide du journalisme_. Tudieu! monsieur Abraham, +que nous eussions aimé vous voir, le blanc d'Espagne à la semelle et le +balancier en main, danser sur cette corde _roide_! Et que la fortune est +aveugle et inepte de refuser ses faveurs à des _garnements_ +qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille +et un splendide _hôtel_, tandis qu'elle vous accable, vous un homme né +pour l'emploi des premiers danseurs! + +Ne nous en plaignons pas pourtant, _folliculaires_ et _pauvres diables_ +que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a ôté en vous un +rude concurrent, si elle nous privé d'un modèle, et il est hors de doute +que si l'astre contraire, aidant votre génie naissant, vous eût conduit +sur la corde, il ne nous fût resté à tous d'autre ressource que de +l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs, à cette +fin de _quatrupler_ une fortune que malheureusement nos pères, pour la +plupart, n'ont pas eu, comme le vôtre, précaution de _doubler_. + +Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni +d'humeur si paternelles, témoin celui du _sacrifice_. Le Seigneur, qui +sait son monde et se connaît en Abrahams, se garda bien de lui demander +ses écus. Il n'eut pas cette indiscrétion. Il se borna à le prier de lui +offrir son fils; ce à quoi le vénérable patriarche, qui plus tard envoya +son autre fils Ismaël, avec sa femme Atar, mourir dans le désert, +acquiesça... facilement. Vous n'êtes pas, monsieur j'aime à le croire +du moins, de ces Abrahams-là. Continuez donc à _quatrupler_ vos +richesses de père en fils. Permettez-moi seulement de vous faire +remarquer qu'on dit: _quadrupler_, et pardonnez-moi cette misérable +chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur +nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose. + +C'est là le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination +toute pure, et vous _savez ce qu'en vaut l'aune_. L'essentiel est de ne +pas prendre trois pour quatre, et réciproquement. Voltaire, _un homme de +plume_, qui n'était rien moins qu'un _garnement_, et qui savait fort +bien compter, nous apprend qu'on peut écrire _dû_ votre _dû_, de trois +manières: _dû, deu_ ou _deub_, de _debere_; comme _quatrupler_, de +_quater_. L'important est de faire centrer exactement son _dû_, _deu_ ou +_deub_; et c'est à quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le +style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer. + +Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les +choses fort sensées que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que +vous ce _qu'en vaut l'aune_, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous +à nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a à Saumur que de +_pauvres diables_, de malheureux _boutiquiers_, de misérables +_ouvriers_, attachés à la république, c'est-à-dire au gouvernement +établi. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir +vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant +de vous faire observer que le propos nous semble un peu séditieux, dans +la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intéressé que vous +paraissez l'être à la stabilité et au maintien de l'ordre. Il y a à +Saumur un magistrat qui se nomme procureur _de la République_. Ce +fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide +position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de +rebelles. Son sort est digne de pitié et son poste peu enviable. Le +pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la nôtre. Laissons-le, et, +avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et répare +volontiers, trop heureux si je puis désarmer à ce prix votre ire, +monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement à la ville de +Saumur en avançant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de +la paix et désireux de conserver les institutions existantes. + +Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la +société française _dans votre portefeuille_. Je n'irai point cette fois +encore à rencontre; mais convenez que, si vous êtes à l'aise, voilà une +société qui n'en peut dire autant, et que, si elle étouffe, il ne +faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de +_terrorisme_. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangulée dans +l'étau de cuir où vous la tenez comprimée, elle laisse de temps en temps +échapper un cri de détresse?--Pour ce qui est des écrivains que vous +excluez, comme Platon, de votre république--pardon!--de votre royaume de +basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?) +ma foi, monsieur Abraham, voilà de la jovialité ou je cesse de m'y +connaître. Vous êtes un malin et un facétieux, et vous entendez mieux la +fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres écrivains +qui raillent les anciens négociants en pommes sèches et en pruneaux, +comme les voilà châtiés de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer +chez M. Abraham, les malheureux, _les funambules!_ Qui sait? on leur +offrirait peut être un verre d'eau sucrée ou quelque autre douceur, avec +la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle +Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez, +s'il vous plaît que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse; +que ce n'est point pour vous que lève la brioche et que les chandelles +s'allument.--Ah! ah! mes _garnements_, vous voilà tout penauds!--Vous en +vouliez tâter, mes meurt-de-faim, mes drôles, à d'autres!--Sachez aussi +que M. Abraham vous met non-seulement hors son _hôtel_, mais hors la +société et la loi, c'est-à-dire hors son portefeuille, où il paraît que +l'une a élu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse! +Puisse-t-elle y goûter du moins le sort du rat dans son fromage de +Hollande! + +Et à propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de +bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a +contée l'autre jour.--Il y avait un homme très-riche comme vous, qui +avait comme vous un très-gros portefeuille et beaucoup de billets de +banque. S'il y logeait la société, je l'ignore; c'est un détail dont on +a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'être volé et que son +imagination frappée ne lui représentait qu'écrivains et larrons, il +pratiqua un trou sous une boiserie et y inséra son trésor. Il ne fut pas +volé en effet. Seulement, lorsque peu après il y voulut, par aventure, +ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trésor, il n'en +trouva que les débris. Les rats le lui avaient mangé. C'étaient +probablement des rats de bibliothèque, des rats savants--et +journalistes. + +Défiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort +subversifs. Je les soupçonne beaucoup d'être républicains, en leur +qualité d'affamés. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les +_montagnes_ en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant +d'effroi? + +Défiez-vous-en!--Là-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agréer +nos remercîments bien sincères pour le ton exquis et la parfaite aménité +de votre style épistolaire. Présentez nos respects à madame Abraham, +ainsi qu'à M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu. + +Votre très-humble servante, + +L'_Illustration_. + +Pour copie conforme: + +_Felix Mornand._ + +P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les +mouchettes. Un lampion du cru, nommé M. Godet,--un jeune lumignon de la +plus brillante espérance,--nous a lancé une flammèche. Que pouvons-nous +bien dire à un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il +insinue délicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et +des sergents--que le signataire des articles: _Paris à Nantes_, pourrait +bien être un _échappé de Fontevrault_. Il n'y a, en effet, qu'un +réclusionnaire qui puisse médire de Saumur. + +Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux à faire qu'à donner au +public une réédition de la grande querelle de Piron et des Beaunois. +L'auteur de la _Métromanie_ est mort, mais certains Beaunois lui ont +survécu à Saumur. Renvoyons donc M. Godet à ses huiles et à ses méches. +C'est tout ce que l'_Illustration_ peut faire pour lui en raison de son +éloquence grésillante et de son article--_des six_. Elle aime les +rieurs, et non pas les bobèches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet: +que l'éteignoir lui soit léger! + +--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison. + + + +Adrien Perlet. + +Hier les amis de Perlet l'ont conduit à sa dernière demeure, et j'ai +prononcé quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore +parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devancé dans la tombe, +il aurait, je n'en doute pas, consacré quelques lignes à ma mémoire. +C'est à moi de remplir ce triste devoir du survivant. + +Adrien Perlet est né à Marseille le 28 janvier 1793 Son père avait été +cornélien et directeur de spectacle dans la province; il avait joué +aussi à Paris, où il s'était fixé plus tard comme correspondant de +théâtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrésistible +vocation entraîne plus tard vers la scène, et dès son plus jeune âge +Perlet manifesta ce penchant à copier, à reproduire tout ce qui le +frappait. Il aimait les cérémonies religieuses, et toutes les fois qu'il +avait entendu un sermon, il ne manquait pas, à son retour, de +contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes +du prédicateur qu'il avait attentivement écouté. Il se plaisait aussi à +faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prêtait lui +arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant à ses yeux +les acteurs mêmes dont il venait d'improviser les rôles. Au sortir du +collège, il voulut être médecin; mais le démon du théâtre l'emporta. Il +fut entendu au Conservatoire impérial de musique et de déclamation le 15 +novembre 1810: j'assistais à cet examen, et le souvenir m'en est bien +présent. Le comité, présidé par M. Sarrette, notre bon et paternel +directeur, était composé de Talma, de Fleury, de Baptiste aîné et de +Lafont. C'était là un auditoire plus imposant que celui devant lequel le +jeune Perlet avait jadis récité ses essais de prédication. Perlet répéta +la première scène du _Légataire_ avec la folle gaieté qu'il avait à +quinze ans, et qu'il communiqua bientôt à toute l'assemblée. Élèves, +professeurs, directeur, secrétaire, tout le monde riait à gorge +déployée. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis à l'unanimité +et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi +l'emploi des _Poissons_, du nom de celui qui l'avait créé, et des deux +célèbres héritiers de son nom et de son talent. En sortant du +Conservatoire, Fleury, enchanté, écrivit quelques mots au père de +Perlet. Ou sait que Fleury avait tout à la fois les manières et +l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien +régime; plus tard l'égalité des droits a dû amener celle de +l'orthographe. Le billet de Fleury était ainsi conçu: «Ton fils a +beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera très-bien les Poisons.» +Une lettre de moins n'ôtait rien à l'autorité d'un tel suffrage, et le +père du jeune Adrien put pressentir déjà l'avenir de son fils. + +A cette époque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bombé, +ses yeux vifs et renfoncés, sa maigreur, son flegme, ses vêlements sous +lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout +cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder +sans éclater de rire. Son humeur était très-gaie, un peu moqueuse, et le +sang-froid avec lequel il lançait ses plaisanteries les rendait plus +piquantes encore. J'étais au Conservatoire depuis quelques mois +lorsqu'il y fut admis, et nous nous liâmes d'une très-vive amitié. +Lafont était mon professeur, Baptiste aîné le sien. Talma avait un +élève, nommé Raimond, dont il faisait un cas extrême et qui eût sans +doute acquis une grande réputation dans les premiers rôles de la +tragédie ou de la comédie: car il étudiait ces deux genres avec un +succès à peu près égal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions +presque pas, et l'on nous appelait les trois inséparables, Raimond +mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait +dans nos entretiens et se mêlait à tous nos souvenirs. + +Les brillantes dispositions de Perlet se développèrent avec rapidité: il +obtint, en 1811, le second prix de comédie; c'était un élève tout à fait +hors ligne et qui promettait un comédien du premier ordre. Sa voix avait +acquis beaucoup d'étendue; il avait certaines notes dont la gravité +surprenait Talma: «Avec cette voix, lui disait-il, vous joueriez bien la +tragédie, si vous n'aviez pas une figure si comique.» Il y eut cette +année-là au Conservatoire des exercices publics, qui se composaient de +scènes de tragédie, de comédie, de grand opéra et d'opéra comique. Ces +représentations, données dans le jour, attiraient la haute société de +cette époque. Le talent de Perlet en était un des attraits les plus +piquants: là brillaient Ponchard, Levasseur, mademoiselle Callaut, qui +fui depuis madame Ponchard, et mademoiselle Palar, qui devint madame +Rigault. Notre ami Raimond était aussi l'un des héros de ces fêtes, +dramatiques, qui étaient pour Perlet de véritables triomphes, le public +le traitait en enfant gâté, et dès qu'on l'apercevait ou qu'on entendait +le son de sa voix, l'hilarité et les applaudissements éclataient dans +toute la salle. + +J'avais un an de plus que lui, et la conscription, qui alors n'épargnait +presque personne, allait m'enlever à mes études théâtrales. On espérait +qu'un premier prix me ferait exempter du servie militaire, mais la +supériorité de Perlet était si bien reconnue, qu'à côté de lui je ne +pouvais aspirer qu'au second. C'était en 1812. Perlet se retira du +concours pour n'y reparaître que l'année suivante. Malheureusement sa +générosité n'eut pas le résultat qu'il en attendait: j'obtins le premier +prix; mais je ne fus pas exempté, et j'allais partir pour l'armée, +lorsque l'empereur lança de Moscou le fameux décret qui est devenu la +loi suprême du Théâtre-Français. Ce décret instituait un pensionnat de +déclamation semblable au pensionnat de chant déjà établi. C'est ce qui +me préserva de la gloire militaire, alors si redoutable. Il est probable +que j'ai dû la vie au décret de Moscou; plus tard il a protégé mes +intérêts et ma position. J'ai donc eu raison de le défendre comme je +l'ai fait en plusieurs occasions; je le devais, ne fût-ce que par +reconnaissance. J'entrai au pensionnat avec Perlet et Raimond, et là +nous vécûmes de la vie la plus insouciante et la plus gaie. + +Il y avait cependant chez Perlet des moments, rares il est vrai, où +cette gaieté se voilait sous des commencements de souffrance. C'étaient +les premières atteintes de la maladie opiniâtre qui ne le quitta jamais. +Nous avions le tort de nous moquer de ses plaintes et de le traiter de +malade imaginaire. Nous sommes trop punis aujourd'hui de cette +incrédulité railleuse. + +Il y a dans la jeunesse de Perlet quelques traits plaisants dont on +pourrait égayer sa biographie. Si je n'écrivais pas cette notice presque +sur sa tombe, je les raconterais; mais le lendemain de la mort d'un ami +on n'a pas goût aux joyeuses anecdotes: j'en citerai donc une seule. +Comme pensionnaires du gouvernement, nous avions un uniforme, et les +jours où nous paraissions en public nous portions un habit bleu et une +culotte blanche. Or, peu d'entre nous étaient doués de mollets +présentables. Une culotte courte et pas de mollets! c'était chose +pénible pour notre amour-propre. Cependant, nous nous résignions assez +gaiement à ce malheur. Mais Perlet voulait à toute force être mieux fait +que nous, et, n'ayant pas assez de fonds pour recourir à l'art du +bonnetier, il se mit à découdre son matelas, et un peu de laine qu'il en +ôta fut consacré à l'ornement de ses jambes trop exiguës (il ne faut pas +oublier que Perlet logeait au pensionnat). Malheureusement la laine ne +resta pas à l'endroit où il l'avait placée: elle retomba, et les jambes +du jeune comique offraient un aspect tout à fait bizarre, un spectacle +extraordinaire. Cependant, le surveillant du Conservatoire fit un +rapport où il accusait l'élève Perlet d'avoir _volé la laine du +gouvernement_. M. Sarrette rit du rapport, pardonna le larcin, et +recommanda à Perlet d'avoir à l'avenir des mollets plus stables. + +Son premier prix lui fut décerné à l'unanimité, en 1813. L'horizon +politique devenait sombre, et 1814 renversa notre pensionnat. Il y eut +pour nous des moments de détresse. Le père d'Adrien était bon; mais il +s'armait quelquefois d'une sévérité trop grande qui effrayait Perlet et +l'éloignait de la maison paternelle. Un jour, nous nous rencontrons dans +une des plus sombres allées des Tuileries, vers quatre ou cinq heures, +et voici notre entretien: «Que fais tu là?--Je me promène.--Moi +aussi.--As-tu dîné?--Non; et toi?--Ni moi non plus.--Eh bien, causons +théâtre.» Et la conversation de s'engager avec notre chaleur habituelle +sur cet intarissable sujet. Nous avions à peine vingt ans. Aujourd'hui +peut-être, des jeunes gens, dans une position semblable à la nôtre, au +lieu de parler théâtre et beaux arts, traiteraient quelque grande +question politique et sociale, et ne verraient de salut pour leur génie +incompris que dans le suicide ou dans une révolution nouvelle; mais sous +l'empire on s'occupait peu de politique, et les génies incompris +n'étaient pas encore à la mode. + +C'est en 1814 que Perlet a débuté au Théâtre-Français; ses débuts furent +heureux; mais à cette époque il était triste, soit qu'il eût de secrets +chagrins dont il ne m'a point fait part, soit que ce mal dont il se +plaignait plus fréquemment, causât l'humeur mélancolique que je lui +reprochais. Cette tristesse nuisit un peu à son jeu et à ses succès, et +il ne retrouva toute sa verve que dans le Crispin du _Légataire_, qui +déjà lui avait porté bonheur au Conservatoire. Après ses débuts, il +partit pour Londres; il voulut tenter la fortune, et réussit +complètement dans les rôles de vaudeville où il s'essaya. Il reçut avec +un dédain superbe une lettre de la Comédie-Française qui lui offrait un +engagement de douze cents francs. A partir de ce moment sa carrière fut +heureuse et brillante; il acquit en même temps renommée et richesse. De +Londres il alla à Bruxelles remplacer un comique fort aimé qui +s'appelait Paulin, un ancien camarade de Fleury, qui attendit quarante +ans le moment de leur retraite commune pour se réunir à son vieil ami, +et qui se brouilla avec lui aussitôt qu'ils vécurent ensemble. Perlet +fit promptement oublier Paulin. Le Gymnase s'ouvrit; Perlet y fut +appelé; il y débuta dans _Rigaudin_ de la _Maison en loterie_, +vaudeville de Picard et Barré, précédemment joué à l'Odéon, et qui, +grâce à Perlet, obtint une vogue nouvelle et plus grande. Il attira +constamment la foule au Gymnase, où il déploya un talent vrai, fin, +spirituel, original. Il avait eu au Conservatoire un penchant à la +charge dont il s'était entièrement corrigé. Il fut toujours un comédien +de bon goût, et n'alla jamais chercher ses succès hors de la vérité et +de la raison. Il changeait de physionomie et presque de figure aux yeux +mêmes du spectateur: ainsi dans le _Comédien d'Etampes_, il arrivait +avec la figure et les manières d'un jeune homme, et devenait vieux à +l'instant même et sans quitter la scène, en posant sur sa tête une +perruque de vieillard. Il excellait à imiter les patois, les accents +provinciaux ou étrangers, et dans les rôles d'Anglais, qui jusque là +avaient été joués avec une exagération convenue, il montra une +perfection de vérité à laquelle nos voisins d'outremer applaudissaient +eux-mêmes. Parmi les pièces dont il créa les rôles principaux avec tant +de bonheur, on se rappellera longtemps le _Parrain, le Gastronome sans +urgent, le Secrétaire et le Cuisinier, Michel et Christine le Comédien +d'Etampes, le Landau_. Il montra dans _Michel et Christine_ une +sensibilité touchante et vraie que les auteurs n'avaient point songé à +donner au personnage qu'il représentait, et j'ai entendu M. Scribe dire +que Perlet avait heureusement corrigé son rôle par cette nuance si +finement exprimée. La Comédie-Française voulut reprendre l'habile +comédien dont le Gymnase était fier: les termes du privilège accordé à +ce dernier théâtre lui en donnaient le droit: Perlet opposa un refus +constant aux prétentions des sociétaires; il aima mieux ne pas rejouer à +Paris, et il s'en exila pour recommencer ses brillantes tournées dans +les départements. Il revint plus tard et reparut au Gymnase; mais son +mal augmentait toujours, et il fut contraint de quitter le théâtre à +l'âge où le talent est dans toute sa force. Perlet s'était marié en 1819 +avec une des filles de Tiercelin, si parfait dans les personnages +populaires, et qui contribuait avec Brunet et Potier à la fortune des +Variétés. Malheureusement, madame Perlet était faible et souffrante +comme celui dont elle était si heureuse de porter le nom. Elle avait +pour lui un dévouement de tous les instants, et paraissait oublier ses +maux en s'occupant de ceux de son mari. Perlet lui rendait toute +l'affection, et, quand elle en avait besoin, tous les soins qu'il en +recevait. Il fut excellent époux et excellent père; il aimait sa fille +d'un amour jaloux dont elle était bien digne; sa tristesse habituelle +augmenta quand il s'agit de la marier. Le père du brave et excellent +jeune homme à qui elle s'est unie se désolait aussi à l'idée de se +séparer de son fils: Il vint en pleurant faire une demande à laquelle +Perlet souscrivit en pleurant. + +[Illustration: Perlet.--Rôles de comédien d'Etampes.] + +Perlet connaissait profondément son art, et adorait le théâtre. Il a +publié sur l'art dramatique et sur l'art du comédien des réflexions qui +décèlent l'artiste supérieur et l'homme de goût. Il m'écrivait souvent +en vers pleins d'esprit et de traits heureux. Il causait avec finesse et +chaleur, et aimait beaucoup la conversation, mais seulement avec ses +intimes; il recherchait peu le monde et les liaisons nouvelles; il était +plein d'honneur, bon et fidèle ami, avait des moeurs régulières et des +manières polies. Les susceptibilités de son caractère ne doivent être +imputées qu'à cette santé débile qui le mettait quelquefois au +désespoir. Depuis longtemps il était réduit à ne plus savoir de quels +aliments se nourrir, tant ses digestions étaient douloureuses, tant le +mal faisait de progrès et le poussait vers la tombe Sa femme l'y a +précédé; elle est morte à Enghien-les-Bains le 6 septembre dernier. +Perlet, qui ne l'avait pas quittée pendant toute sa maladie, fut témoin +de ses derniers moments; ce fut un coup dont il ne se releva point. +Trois mois après il n'était plus: sa femme était morte un vendredi à +huit heures du soir; il mourut à la même heure un vendredi. + +Quoique Perlet ne jouât plus, il était utile au théâtre par la manière +dont il savait en parler, par les avis précieux qu'il ne refusait point +aux jeunes comédiens qui sollicitaient le secours de ses lumières et de +son expérience; il était par ses nobles et excellentes qualités +nécessaire à ses amis, qui le regretteront toujours. + +21 décembre 1850. + +SAMSON _(de la Comédie-Française)._ + + + +Le _Véritable Gribouille_, par GEORGE SAND; les _Fées de Ia Mer_, par +ALPHONSE KARR; le _Royaume des Roses_, par ARSÈNE HOUSSAYE; _Tom Pouce_, +par P. J. STAHL; les _Contes des Fées_ (2). Ce qui a manqué presque dans +tous les temps à la littérature enfantine, ce sont les écrivains de +talent. Si l'on devait juger de cette littérature par les _Contes à ma +Fille_, les _Contes à mon Neveu_ et les innombrables contes à dormir +debout dont nous sommes inondés chaque année à l'approche du mois de +janvier, il faudrait croire que la composition des livres à l'usage des +enfants est devenue le patrimoine des académiciens sur le retour et des +sous-maîtresses de pensionnat. Voici un éditeur qui a voulu que les +enfants fussent aussi bien traités que les grandes personnes; il a fait +appel aux écrivains les plus en vogue, il leur a demandé de nouvelles +histoires merveilleuses. C'est d'abord l'auteur de la _Mare au Diable_ +et de la _Petite Fadette_, deux chefs-d'oeuvre. George Sand, en +gribouillant _Gribouille_, s'est rappelé les riants tableaux qu'il avait +semés çà et là dans ses précédents ouvrages, et il a écrit un petit +conte dont il sera longtemps parlé dans les veillées enfantines; après +George Sand, Alphonse Karr, qui serait un grand marin s'il n'était un de +nos plus spirituels littérateurs, nous raconte toutes les merveilles +qu'il a découvertes dans ses plongeons au milieu des vagues. L'Océan +s'est illuminé de splendeurs inouïes, et il a montré à l'historien de +Sainte-Adresse ses palais en coquillages, ses Louvres en turquoises, et +ses Tuileries en diamants. De l'empire de la mer nous passons au +_Royaume des Roses_; au beau royaume, celui-là, qui renaît chaque année +et qui n'a rien à redouter des révolutions tant qu'il y aura des +printemps. Puis il y a encore _Tom Pouce_, qui a obtenu les honneurs +d'une troisième édition; _Tom Pouce_, un héros microscopique, auquel il +arrive les plus surprenantes aventures. Cette charmante collection, +cette bibliothèque choisie de l'enfance, se composa en outre de _Trésor +des Fèves_, par Charles Nodier; des _Aventures du Prince Chènevis_, par +Léon Gozlan; de la _Bouillie de la Princesse Berthe_, par Alexandre +Dumas; de l'_Histoire de la Mère Michel et de son chat_, par de +Labédollière, et enfin du _Prince Coqueluche_, par Edouard Ourliac. +L'éditeur a eu soin que les gravures fussent à la hauteur du texte, les +dessinateurs habiles, tels que Granville, Gérard-Séguin, Bertall, Tony +Johannot, Maurice Sand, ont illustré ces petits livres de vignettes +charmantes. Nous avons surtout remarqué les illustrations de +_Gribouille_, dues au crayon de M. Maurice Sand. Nous sommes assuré que +l'auteur de _Gribouille_ ne se plaindra pas du dessinateur. Le crayon de +l'un semble fait exprès pour la plume de l'autre. + +[Note 2: Chez Blanchard, rue Richelieu, 78.] + +En résumé, la collection dont nous parlons est un très-joli cadeau +d'étrennes; et si nous avions le bonheur d'être encore un petit garçon, +nous préférerions de beaucoup _Gribouille, Tom Pouce_ et les _Fées de la +Mer_ à tous les marrons glacés et à toutes les pralines des confiseurs. +E. T. + + + +Rébus. + +[Illustration.] + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +Le salon de cette année sera beau, s'il faut en croire les on dit. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre +1850, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0409, 27 *** + +***** This file should be named 38543-8.txt or 38543-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38543/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850 + +Author: Various + +Release Date: January 10, 2012 [EBook #38543] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0409, 27 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'Illustration, No. 0409, 28 Décembre 1850</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<pre> +Nº 409.--Vol. XVI.--Du Vendredi 27 déc. 1850 au Vendredi 3 janv. 1851. +Bureaux: rue Richelieu 60. + +Ab. pour Paris, 3 mois. 9 fr.--6 mois. 18 fr.--Un an. 36 fr. +Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, br., 3 fr. + +Ab. pour les dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 18 fr.--Un an, 36 fr. +Ab. pour l'étranger, -- 10 fr.-- 20 fr.-- 40 fr. +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE</h3> + +<p>Histoire de la semaine.--Voyage à travers les journaux.--Variétés.-- +Courrier de Paris.--Industrie parisienne.--De la contrefaçon des oeuvres +littéraires et artistiques.--La veillée de Noël, souvenirs +d'autrefois.--Un mobilier de police correctionnelle, épilogue.--Lettres +sur la France (8e article), de Paris à Nantes.--Chronique musicale.-- +Souvenirs d'un voyage au Tennessee.--Monsieur Abraham.--Notice sur +Perlet. <i>Gravures</i>. L'<i>Allier</i> et le <i>Borda</i> dans la rade de Brest par +le coup de veut du 15 décembre.--Décembre, fantaisie par Gavarni; Du 15 +décembre au 1er janvier.--Magasins d'horlogerie et de bijouterie de C. +Detouche.--Un mobilier de police correctionnelle, 21 dessins par +Gavarni.--Souvenirs du Tennessee, six gravures.--Perlet, rôles du +comédien d'Etampes.--Rébus.</p> +</div> + +<h2>Histoire de la semaine</h2> + +<p>L'année finit assez paisiblement. Les questions qui tiennent le monde +dans l'attente subissent un moment de calme; Dieu veuille que ce soit du +recueillement et de la méditation. Les conférences de Dresde ont été +ouvertes le 23, et nous dirons la semaine prochaine comment se +présentant les solutions qu'elles cherchent. A l'intérieur, on se +prépare à entrer en campagne pour les grandes épreuves de 1851, qui +doivent aboutir constitutionnellement en 1852. Les partis s'observent et +se ménagent; ils semblent même assez disposés à se pardonner +réciproquement; c'est une manière d'éviter les explications. Cependant, +il faudra bien en venir là, et gare les récriminations. Le procès +d'Allais, commencé mardi et continué après la fête de Noël, se terminera +probablement trop tard aujourd'hui jeudi pour nous permettre de donner +le résultat avant de mettre ce numéro sous presse; mais ce procès est un +épisode de l'histoire des intrigues contemporaines dont il sera parlé +plus d'un jour.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>L'<i>Allier</i> et le <i>Borda</i> dans la rade de Brest par le +coup de vent<br> du 15 décembre, d'après un croquis envoyé par M. Th. +Barellier.</b></p> + +<p>Tandis que la politique se reposait, le ciel, qui semble aujourd'hui +radouci comme elle, a sévi la semaine précédente avec des symptômes +extraordinaires. Nous avons rappelé, il y a huit jours, quelques-uns des +sinistres de mer arrivés à notre connaissance; mais à cette heure-là +même on nous envoyait de Brest le récit d'un accident qui a failli +causer une catastrophe, et qui l'eût certainement causée si le fait se +fût passé la nuit au lieu de se passer à deux heures de relevée. La +corvette de charge l'<i>Allier</i> cassé son corps-mort et est allée tomber +sous le beaupré du vaisseau le <i>Borda</i>, le vaisseau-école où +très-heureusement aucun accident n'est à déplorer. L'<i>Allier</i> a été +obligé de démâter du grand mât et du mât d'artimon pour se parer. Le +lendemain la tempête durait encore; un ouragan furieux fondait sur la +ville de Brest. Les éclairs brillaient et le tonnerre grondait comme +dans les orages d'été.</p> + +<p>--Les interpellations adressées au ministre de l'intérieur sur les +loteries autorisées par le gouvernement, et notamment sur la loterie +dite des Lingots d'or, ont été l'événement de la semaine parlementaire. +Toutefois, ainsi qu'il arrive souvent, l'intérêt du débat est moins +ressorti de la question même que des incidents de séance et des +péripéties de vote: comme on dit au palais, l'accessoire a emporté le +principal. Ce n'est pas que le motif essentiel de la discussion n'eût +son importance; il s'agissait de savoir quelle devait être la meilleure +interprétation de la loi de 1836 qui, en proscrivant les loteries d'une +manière générale, a admis deux exceptions en faveur des oeuvres de +bienfaisance et des encouragements aux beaux-arts; on avait à se +demander si ces exceptions devaient être maintenues; si dans la sphère +supérieure des principes elles étaient compatibles avec le sentiment de +la morale publique, si généreuse que fût la pensée qui les a inspirées. +Au point de vue des faits, il était permis d'examiner, avec quelque +succès, si la loterie des lingots d'or était bien conforme dans son but +et dans son organisation à l'esprit de la loi, et si l'autorisation +accordée par le gouvernement avait été suffisamment réfléchie. On a bien +un peu parlé de tout cela; mais ces limites ne suffisaient pas à la +politique militante, et bientôt les attaques exagérées, les vivacités, +les incidents personnels, ont donné à la séance tous les mérites de ces +sortes d'intermèdes parlementaires. Enfin pour que rien ne manquât à la +journée, une crise ministérielle, ou tout au moins une démission +importante, a failli sortir du scrutin.--Un retour prudent de la +majorité a cependant ravi ce triomphe à l'opposition, mais non pas sans +beaucoup de démarches diplomatiques de la part des membres les plus +considérables de la droite.</p> + +<p>A la suite d'une discussion dans laquelle M. le ministre de l'intérieur +avait eu à subir un acte véritable d'accusation fondé sur quelques +griefs réels mais affaiblis, à notre avis, par la gravité même qu'on +avait voulu donner à des faits secondaires, dont l'exactitude a +d'ailleurs été fortement contestée par le ministre, un membre de la +majorité a déposé un ordre du jour motivé qui déguisait à peine un blâme +formel. --La gauche, qui avait également une formule de blâme toute +prête, s'est empressée, avec une très-habile condescendance, de se +réunir à cette rédaction.--L'instant était menaçant, et si l'on eût voté +par assis et levé, l'ordre du jour motivé de M Gabriel Delessert avait +certainement chance d'être adopté.--C'était la démission presque forcée +de M. Baroche. Heureusement pour le ministre, quelques voix amies ont +demandé l'ordre du jour pur et simple, qui, en vertu de son droit de +priorité, a dû être soumis d'abord au scrutin. Il a été rejeté: c'était +d'un triste présage; mais durant le vote on avait mieux pesé toute la +portée des termes de l'ordre du jour motivé, et de tous les bancs de la +droite il a bientôt surgi des rédactions cherchant à effacer autant que +possible l'intention de blâme qui ressortait nécessairement du rejet de +l'ordre du jour pur et simple, et à adoucir jusqu'à une simple +recommandation la censure sévère que contenait la première rédaction +proposée. Ce n'est pas sans peine qu'on a réussi: pendant une heure la +confusion, le tumulte, les cris ont remplacé toute discussion; tandis +que deux ou trois orateurs se disputaient la tribune pour essayer de +faire prévaloir leur solution, M. Emile de Girardin parvient à s'en +emparer et lit la formule suivante: «La majorité <i>satisfaite</i> passe à +l'ordre du jour.» Bien qu'aussi inopportune que peu justifiés, +l'allusion était trop directe pour être excusée, et cette fois unanime +et spontanée, la majorité pousse un cri d'indignation et inflige à M. de +Girardin la censure avec exclusion temporaire.--Comme en définitive à +tout drame parlementaire il faut une conclusion, celui-ci, allant +peut-être d'un extrême à l'autre, s'est terminé par l'adoption de la +rédaction la plus conciliante.</p> + +<p>En résumé, la séance de samedi aurait pu être plus sérieuse, plus utile +dans la question même des loteries, sinon plus véhémente et plus +pittoresque. Pour nous, nous lui préférons de beaucoup le débat qui +s'est un peu improvisé à l'occasion de la première délibération sur le +projet de loi relatif aux modérations à introduire dans le régime +commercial de l'Algérie, en ce qui concerne les taxes imposées en France +aux produits de notre colonie d'Afrique. Le public s'en est moins +préoccupé que des interpellations qui ont suivi; la presse lui a ouvert, +moins généreusement qu'à celui-ci, l'hospitalité de ses colonnes--et +cependant il touchait à un intérêt bien autrement supérieur pour le +pays: à l'avenir, à la prospérité de cette France africaine, conquise au +prix de tant de sang et d'argent. Pour quelques esprits mal disposés, +ces sacrifices sont un crime qu'on ne doit point pardonner à l'Algérie +et qui concluent à sa condamnation; mais, avec une appréciation plus +élevée, les hommes d'État y voient des liens énergiques qui nous +attachent invinciblement à l'Afrique. L'honorable M. Dufaure a résumé en +quelques paroles chaleureuses, précises, d'une pénétrante éloquence, +cette opinion, la seule que puisse admettre non-seulement l'honneur, +mais le haut sens national, et il a fait justice aux applaudissements de +l'Assemblée, et pour toujours, nous l'espérons, de cet éternel +réquisitoire que M. Desjobert fulmine chaque année, depuis bientôt vingt +ans, contre l'Algérie, et qu'il avait cru devoir exhumer, une fois +encore, au début de la discussion. Nous pensons, comme l'a si bien dit +M. Dufaure, que la France a eu raison de persister dans sa conquête; +mais, quoi qu'il en puisse être, tout retour sur le pas est désormais +inutile; tout s'accorde, notre dignité comme notre intérêt, pour +maintenir notre drapeau en Afrique, et certainement le» pays s'associera +au vote de l'Assemblée qui, une fois de plus, a déclaré que l'Algérie +était désormais une terre française.--La loi sur le régime commercial +de l'Algérie, qui forme la première partie d'une série de dispositions +sur l'organisation définitive de notre colonie, a pour but de donner à +cette déclaration toute la force de la réalité.</p> + +<p>Avant d'ouvrir cette discussion sur l'Algérie, l'Assemblée avait +définitivement voté le projet de loi tendant à accroître la pénalité en +matière d'usure, et la sévérité qu'elle a montrée à cet égard réduira +peut-être l'étendue de ce mal, qui, ainsi que le disait un orateur, en +certaines de nos campagnes, a causé plus de ruines que dix années de +grêle.--Une séance, consacrée à de difficiles et toutes spéciales +questions hypothécaires, et des interpellations d'une importance +secondaire sur des fournitures de draps pour l'armée, ont fait lundi et +mardi à l'Assemblée, après la séance agitée de samedi, un demi-loisir +que la féte de Noël a rendu complet.</p> + +<p>Nous ne terminerons pas sans réparer un oubli de ces derniers jours: le +nouveau système de votation pour les scrutins de division, dont +l'<i>Illustration</i> a donné une description détaillée, a été inauguré il y +a une quinzaine de jours, et l'intérêt curieux que l'Assemblée a accordé +au mécanisme de cette ingénieuse invention, justifie la curiosité avec +laquelle nos lecteurs ont dû recevoir la communication que nous avons pu +leur en faire à l'avance.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Paulin.</span></span></p><br><br> + +<h2>Voyage à travers les Journaux.</h2> + +<p>Du 20 décembre au 5 janvier, la politique fait silence et la littérature +donne sa démission. Pendant cette doucereuse quinzaine, aimée des +enfants et des confiseurs, le journal n'est plus qu'une page d'annonces. +Il n'y a place dans ce vaste carrousel de la publicité que pour les +cachemires, les bonbons, les livres illustrés et les billets de loterie. +Nous avons fait bien des révolutions, mais nous n'avons pu encore +détrôner les étrennes. Vivent les étrennes! Cette année, M. Capefigue, +le brillant homme d'État que vous savez, offre dix volumes in-8° pour la +bagatelle de quinze francs. Un franc cinquante centimes le volume, c'est +cher au prix où sont les cornets de papier. Puisque la littérature nous +échappe, il faut bien nous rabattre sur autre chose et parler de +l'<i>Illustrated London News.</i></p> + +<p><i>The Illustrated London News</i>, ou, pour parler plus intelligiblement à +des lecteurs français, les <i>Nouvelles illustrées de Londres</i>, ne sont +pas satisfaites de régner paisiblement sur les trois royaumes; ce +journal hebdomadaire aspire à la conquête du monde: il veut cueillir les +palmes de Charlemagne et de Napoléon! Les feuilles de toutes les nations +nous annoncent que ce recueil, inquiet de la tournure que prennent les +événements en Europe, est décidé à faire pénétrer en France et en +Allemagne ses canards illustrés pour arrêter le torrent des opinions +dangereuses, et rétablir, à l'aide de ses découpures littéraires et de +sa gravure sur bois, l'ordre si profondément troublé. Depuis longtemps +le besoin d'un journal anglais traduit en français et en allemand se +faisait généralement sentir. L'<i>Illustrated</i> va se publier on allemand +et on français. D'ici à peu de jours, le continent pourra déguster cette +fine plaisanterie britannique qui chatouille le palais comme une +bouteille de <i>gin</i>, et égaie l'esprit comme un verre de cidre. Il nous +sera enfin donné de voir fleurir dans le parterre de la Flore +londonienne ces faciles coq-à-l'âne, qui, depuis la conquête des +Normands, font les délices des <i>cockneys</i> de la Grande-Bretagne. +Innocents Parisiens! Plus innocents habitants de Berlin et de Vienne, +vous aviez cru qu'il y avait chez vous assez de gens d'esprit pour vous +amuser ou tout au moins vous distraire. Naïve illusion! l'esprit, le +savoir, l'élégance, le bon goût, tout ce qui charme et tout ce qui +séduit se trouvaient à Londres dans le Strand, paroisse de Saint-Clément +Danes. Qui l'eût dit?</p> + +<p>Puisque l'<i>Illustrated</i> veut être modestement le dominateur de +l'univers, qu'il nous permette d'examiner si le talent de la paire de +ciseaux qui préside à sa rédaction justifie ses prétentions +cosmopolites. Nous venons de parcourir plusieurs numéros de ce recueil, +et nous avouons tout d'abord qu'il nous a été difficile de trouver notre +chemin dans ce labyrinthe de faits, de nouvelles, d'événements, de +désastres, d'anecdotes, le tout jeté pêle mêle et entassé comme des +chiffons dans un sac. Nous ne savons l'effet que produiront sur les +lecteurs de Vienne et de Berlin ces épluchures littéraires, mais ce que +nous savons bien, c'est qu'il n'est pas un seul lecteur français qui +pourra perdre son temps et ses yeux sur ces <i>têtes de clou</i> +microscopiques et sur cette littérature plus microscopique encore que +les caractères imprimés; quant aux sujets traités dans l'<i>Illustrated</i>, +le cadre, nous devons en convenir, est assez varié; il est d'abord +question des nouvelles de la cour: Sa Majesté la très-gracieuse reine +Victoria est allée se promener hier à Windsor (récit de la promenade), +Son Altesse Royale le prince Albert (<i>His royal Highness</i>) est monté à +cheval vers trois heures. Puis on raconte l'emploi de la journée du +prince de Galles, du duc d'York, de la Royale princesse, de la princesse +Alice, ce qui ne peut manquer d'intéresser très-vivement les Parisiens +et les Berlinois; après que vient l'énumération des dîners +aristocratiques, des réceptions et des raouts. Puis la liste des +naissances et des décès des grands personnages; on a également le +bonheur d'apprendre que tel jour, à telle heure, le capitaine William +Bathurst est arrivé d'Égypte, que le colonel Thompson reviendra le mois +prochain des Grandes-Indes avec sa femme et sa fille, et que le vicomte +Fielding se dispose à partir pour Rome. A ce sujet, l'Europe ne saura +pas sans une vive satisfaction le nombre de voitures qui suivront le +voyageur et le personnel de ses domestiques. Détails du plus haut +intérêt: les Français et les Allemands de la rive gauche du Rhin, qui +sont presque tous catholiques, éprouveront aussi un véritable bonheur à +connaître les progrès que fait le protestantisme dans l'Inde et dans les +colonies anglaises. Nous saurons le chiffre exact des Bibles qui sont +journellement expédiées de Londres pour être répandues par les +missionnaires anglicans. Les catholiques qui aiment à rire de leur +religion seront enchantés de voir le pape présenté avec des oreilles +d'âne, et les cardinaux et les évêques brûlés en effigie. Quant aux +faits divers, qui tiennent à peu près les trois quarts du recueil, ils +n'auront quelque parfum de nouveauté pour le lecteur continental qu'à +une condition, c'est qu'il ne lira aucun journal français, tous les +faits, toutes les anecdotes, tous les événements de l'<i>Illustrated</i> +ayant traîné dans toutes les feuilles de France avant d'être coupés par +l'intelligente paire de ciseaux du Strand, paroisse de +Saint-Clément-Danes. Pour ce qui est de la littérature, proprement dite, +des voyages, de la critique, des articles de genre, des articles d'art, +il n'en est nullement question dans ce spirituel <i>Illustrated</i>, qui +abandonne ce genre d'exercice intellectuel à la <i>Revue d'Edimbourg</i>, à +la <i>Revue trimestrielle</i> et aux <i>Magazine</i>. L'<i>Illustrated</i> s'est plus +appliqué jusqu'à ce jour à parler aux yeux qu'à l'esprit. C'est sans +doute ce qui légitime ses nouvelles prétentions à l'empire universel.</p> + +<p>Les conquérants du Strand, paroisse de Saint-Clément Danes, voient +l'Europe et le monde entier au point de vue de leur paroisse. Pour la +paire de ciseaux de l'<i>Illustrated</i>, il est avéré que le Français ne +voyage jamais sans avoir un violon sous le bras et qu'il se nourrit de +grenouilles. Retranchez le violon et la grenouille, et vous supprimez du +même coup toute la plaisanterie anglaise à l'adresse de la France, il ne +restera plus à John Hall et à l'<i>Illustrated</i> que Waterloo. Ainsi du +reste, l'<i>Illustrated</i> a-t-il à retracer le meurtre de madame de +Praslin? il affuble le procureur général de cette époque, M. Delangle, +d'une perruque à trente six marteaux. Pourquoi cela? parce que dans la +paroisse de Saint-Clément Danes les magistrats portent encore la +perruque, et que la paire de ciseaux de l'<i>Illustrated</i> est convaincue +qu'un juge sans perruque ne peut exister dans aucune partie du monde. +Nous pourrions citer toutes les naïvetés qui fourmillent dans chaque +numéro de ce recueil, mais nous aimons mieux attendre l'édition +française, qui nous est promise très-incessamment, pour apprécier dans +son ensemble et dans ses détails la finesse, le bon goût, l'esprit et +l'enjouement qui concourent à la rédaction de ce journal universel... +pour les paroissiens de Saint-Clément Danes.</p> + +<p>Pourquoi l'<i>Illustrated</i> n'a-t-il pas auprès de lui un Cynéas?--Hé! +seigneur <i>Illustrated London News</i>, lui dirait-on que diable ferez-vous +quand vous aurez conquis la France et l'Allemagne, qui, je vous le dis +entre nous, ne sont pas aussi faciles à conquérir que vous le +supposez?--Nous conquerrons la Russie, la Finlande et la Norvège.--Et +après'' --Nous ferons une édition en arabe, en slave, en japonais et en +cochinchinois.--Et quand vous aurez traduit comme Panurge votre <i>canard</i> +illustré en quarante six langues, en serez-vous plus avancé? Tenez, +seigneur <i>Illustrated</i>, croyez! moi, vous êtes le marguillier de votre +paroisse, les <i>cockneys</i> de Londres ont quelque estime pour vous, comme +des <i>cockneys</i> qu'ils sont, restez dans votre boutique du Strand, et ne +courez pas à la conquête du monde sous peine de vous casser le nez en +passant le détroit, ce qui ferait rire le sacristain et les fidèles +paroissiens de Saint-Clément.</p> + +<p>C'est qu'en effet de tous les lecteurs, le lecteur français est le plus +exigeant; il veut dans un recueil littéraire de la méthode, de la clarté +et de l'intelligence jusque dans le choix des sujets qui y sont traités; +il va même jusqu'à demander à l'écrivain qui aspire à l'honneur de +l'intéresser, de l'esprit, de la distinction et du talent. Ces qualités +peu communes se rencontrent généralement dans les revues d'outre-Manche, +lesquelles comptent de très-remarquables écrivains. Mais que +l'<i>Illustrated</i> nous permette de le lui dire: Pour concevoir l'étrange +prétention qu'il affiche depuis quelque temps, il a peut-être eu le tort +de compter trop exclusivement sur ses dessins. Les journaux illustrés, +il faut bien le reconnaître, ne sont pas précisément favorables à +l'écrivain; la gravure attire tout d'abord le regard, et le texte avec +ses lignes uniformes fait une triste mine auprès d'un portrait d'une +scène ou d'un paysage. Dans cette lutte perpétuelle entre le crayon et +la plume, celle-ci a presque toujours le dessous; cependant c'est +peut-être aussi un stimulant pour celui qui écrit, de penser qu'il a une +difficulté de plus à vaincre en dehors de toutes les autres difficultés. +Cette émulation entre la plume et le crayon, vous ne la rencontrerez pas +dans l'<i>Illustrated</i>. Là, le dessin seulement existe..... quand il +existe. Aussi l'<i>Illustrated</i>, qu'il soit traduit en français, en +allemand ou en bas-breton, ne sera-t-il jamais qu'un journal qu'on +regardera volontiers, mais qu'on ne lira jamais.</p> + +<p>Maintenant que la cause est entendue, abandonnons la paroisse de +Saint-Clément Danes et revenons à Paris.</p> + +<p>Nous avions eu la bonhomie de croire à la mort du roman-feuilleton; mais +le roman-feuilleton a la vie dure; il paraît qu'il va s'épanouir plus +que jamais, en dépit du centime supplémentaire de M. de Riancey. Le +roman-feuilleton est le Protée moderne; hier il courait les tavernes et +professait les belles manières de la Courtille; aujourd'hui il se fait +professeur de morale, et pour échapper à la loi du centime il se déguise +en <i>mémoires</i>. Voici un journal conservateur, défenseur de la propriété, +propagateur de la religion et prédicateur de la famille, qui promet pour +étrennes à ses abonnés les <i>Mémoires de Lola Montès</i>, une aimable +personne d'un certain monde, qui a fait quelque peu parler d'elle et qui +s'est mariée deux ou trois fois par inadvertance, de sorte qu'elle +possède à peu près un mari dans toutes les parties du monde connu Le +<i>Pays</i> ne se dissimule pas l'audace de la tentative; faire asseoir +madame Lola à un tout autre foyer que le foyer d'un théâtre de +boulevard, c'est scabreux au premier abord; aussi ce journal, pour +expliquer la vente dans son feuilleton de l'ex-maîtresse du roi de +Bavière et d'un certain nombre de particuliers, se hâte-t-il de faire +remarquer que Lola Montès appartient à la grande famille des <i>Lelia</i>, +que les <i>Lelia</i> ont leur poésie sauvage, etc., etc., et que rien ne sera +plus moral au fond que la propagation de ces mémoires, destinés à +initier les mères de famille à l'existence légère de la plus légère des +danseuses: si après une explication aussi suffisante, les conservateurs +ne se trouvent pas suffisamment détendus et protégés par un avocat qui +comprend si bien les intérêts de ses clients, il faut avouer que le +<i>Pays</i> n'aura plus qu'à donner sa démission de journal défenseur de la +religion et de la morale, et qu'à abandonner la société à ses ennemis.</p> + +<p>Ce n'est pas tout; comme <i>Lélia</i> n'est pas précisément un ouvrage d'une +orthodoxie universellement admise, le <i>Pays</i> met en avant, pour la +justification de son cadeau d'étrennes, l'autorité de saint Augustin, de +<i>saint Augustin, cet homme le plus homme qui ait jamais existé!</i> Voilà +donc madame Lola, cette femme la plus femme qui existe en ce moment, +placée sur la même ligne qu'un illustre Père de l'Église, sous prétexte +de scènes d'alcôve à étaler sous les yeux du lecteur; puis comme si ce +n'était point encore assez de cette énormité sans exemple, l'écrivain du +<i>Pays</i> a grand soin de rappeler que beaucoup de femmes ont cherché la +célébrité sans avoir eu le bonheur de la rencontrer comme la ci-devant +favorite bavaroise; cela signifie en bon français que toutes les femmes +n'ont pas été assez heureuses pour distribuer des coups de cravache à +des gendarmes prussiens, pour épouser un candide M. Heald quand elles +avaient déjà un infortuné M. James, et pour faire passer la rue dans +leur chambre à coucher! Espérons que les lectrices du <i>Pays</i> profiteront +de l'exemple de madame Lola, et que nous aurons bientôt toute une +génération de femmes célèbres! Pour moi, je demande qu'on me ramène au +<i>Chourineur</i>.</p> + +<p>En vérité, quelle étrange idée se font donc de leurs abonnés certains +journalistes? <i>Le Pays</i> n'a vu, dans la publication des <i>Mémoires</i> de +Lola Montès qu'une spéculation. Il a spéculé sur le scandale et sur la +curiosité imbécile. Je sais bien que madame la comtesse de Lansfeld +vient d'ouvrir tout dernièrement ses salons dans lesquels se pressent, à +ce qu'on m'assure, les plus fanfarons défenseurs de la famille; on va +même jusqu'à dire que des lions sur le retour se disputent la possession +de ce coeur aussi vaste qu'une place publique; cependant, si les +Confessions d'un personnage aussi peu intéressant que cette danseuse +éreintée et effrontée pouvaient augmenter la clientèle d'un journal, il +faudrait induire de ce fait que la société française est en proie à la +plus effroyable des maladies, à la maladie de l'impudeur.<br><span class="rig"><span class="sc">Edmond Texier.</span></span></p><br><br> + +<hr> + +<p>La vente au profit des Polonais malades et indigents aura lieu du 26 au +31 courant, rue Basse-du-Rempart, 26, dans les salons que M. Odiot a +généreusement offerts pour cette bonne oeuvre. On y trouvera un grand +assortiment de nouveautés, broderies, tableaux, cristaux, porcelaines, +bijoux et objets pour étrennes.</p> + +<p>Les dames patronnesses ont l'honneur d'en donner avis au public. Elles +espèrent que les personnes bienfaisantes voudront bien contribuer à +soulager tant d'infortunes et honorer la vente de leur présence.</p> + +<p>Tout envoi d'argent ou d'objets pour la vente sera reçu avec +reconnaissance par les dames patronnesses et par la princesse +Czartoryska, présidente de la Société de bienfaisance des dames +polonaises, rue Saint-Louis-en-l'Ile, 2, hôtel Lambert.</p> +<hr> +<br><br> + +<h3>Correspondance.</h3> + +<p>M. L. L. à Reims. Cette omission regrettable, Monsieur, sera réparée.</p> + +<p>M. E. d'H. Mille remercîments, Monsieur, mais il n'y a guère de semaines +que nous n'ayons l'occasion de motiver nos refus au sujet de +propositions semblables.</p> + +<p>M. le vicomte d'A. à Lisbonne, réclame contre un passage d'un article du +2 novembre où il est dit que S. M. l'impératrice douairière du Brésil +avait dîné à Francfort, à la table d'hôte de l'hôtel de Russie, en +compagnie de plusieurs princes d'Allemagne et autres personnages +considérables. S. M. impériale, dit M. le vicomte d'A., n'a pas même été +à Francfort à cette époque.</p> + +<p>L'<i>Illustration</i> est en mesure de pouvoir annoncer une série de +publications du plus haut et du plus piquant intérêt, sur tous les +sujets compris dans son cadre encyclopédique. Jamais, depuis qu'elle +existe, elle ne s'est trouvée en possession de travaux plus importants +et de dessins aussi variés, aussi curieux. Jamais les écrivains et les +artistes aimés de ses lecteurs ne lui ont apporté un concours plus actif +et plus zélé. Gavarni nous adresse de Londres des études et des +fantaisies où son rare talent se révèle sous un aspect toujours nouveau +et charmant. Valentin nous revient d'Afrique, après un voyage de six +mois, avec des <i>albums</i> où il a recueilli, dans toute sa vérité +originale, la vie de ces peuples dont nous ne connaissons que +l'existence officielle et dont il a pénétré, jusque dans les plus petits +détails de leurs habitudes sociales et privées, le caractère, +l'attitude, la physionomie et le costume.</p> + +<p>Nous publierons successivement les études de Valentin et de Gavarni, sur +lesquelles nous appelons d'avance l'attention de tous ceux qui savent +lire dans un dessin, la pensée profonde ou le caprice spirituel d'un +artiste inspiré. C'est comme oeuvres à part et indépendamment de leur +liaison avec le plan général de l'<i>Illustration</i>, que nous annonçons ces +précieux travaux; mais nous ne laissons pas d'insister sur ce qu'ils +ajoutent de valeur aux articles spéciaux dont ils forment le magnifique +accompagnement.</p> + +<p>Nous citerons sur une ligne parallèle nos autres collaborateurs qui +suivent de plus près notre travail quotidien, et méritent également +notre reconnaissance, justifiée par le goût et l'approbation de nos +abonnés. Janet-Lange, Pharamond Blanchard, Renard, Freemann, Marc, E. +Forest, toujours prêts à traduire de leur habile crayon les scènes qui +s'offrent chaque semaine à la curiosité publique ou à l'enregistrement +de l'histoire contemporaine; tels sont ces noms connus des lecteurs de +l'Illustration. Mais combien d'autres, comme Karl Girardet, Français, +Champin, apportent une page détachée de leur oeuvre au tableau que nous +composons de tant de tableaux divers? Combien de talents appelés par +nous, tels que Cham, Bertall, Stop, etc., ou fournissant par occasion +leur contribution volontaire? Notre collection le montre, et notre +présent programme le montrerait encore mieux.</p> + +<p>La rédaction de l'<i>Illustration</i> peut vanter ses dessinateurs; il ne +convient pas qu'elle se loue elle-même. Les lecteurs lui rendront +cependant cette justice qu'elle a su vaincre une prévention née de la +concurrence redoutable que le crayon fait à la plume devant le public +qui voit par les yeux avant de voir par l'esprit. Il ne tiendrait qu'à +nous de citer des témoignages d'une autorité irrécusable qui nous +classent de la manière la plus flatteuse comme revue de l'histoire +universelle; bornons notre contentement à mériter de tels suffrages, ce +qui vaut mieux que de les publier.</p> +<br><br> + +<h2>Courrier de Paris.</h2> + +<p>Le carnaval n'a pas encore secoué ses grelots, et pourtant nous voilà +dans la tempête des polkas et des scottish. L'autre soir, à l'Opéra, on a +dansé par bienfaisance. Les autorités s'y trouvaient; les nôtres sont +infatigables; le beau sexe leur plaît et elles plaisent au beau sexe, si +bien que dès le premier tour de polka on pouvait retourner le mot de +Beaumarchais en contemplant les groupes: «Il fallait un danseur, et +c'est un administrateur qui l'obtint,» Des toilettes, les unes étaient +jolies et les autres riches. Les observateurs chagrins auront beau +établir des points d'analogie entre notre jeune république et l'ancienne +au moment du Directoire, cette comparaison cloche, au point de vue +surtout du costume féminin. L'échancrure des robes au-dessous du cou ne +fait pas de progrès; elle est ramenée au niveau pudique réglé par la +fameuse Isabeau de Bavière, qui introduisit cette mode en France. La +robe de bal moderne, d'une étoffe solide et forte, n'a plus rien de +mythologique; sous leur diadème de tresses d'or ou d'ébène, ces dames +ressemblent plutôt à des Junon qu'à des Hébé ou des Iphigénie, et le +sacrificateur, comme disait un contemporain de madame Récamier, +n'inspecte plus, en les contemplant, les entrailles de la victime. La +pudeur moderne donnerait plutôt dans l'excès contraire, et, sous certain +rapport, la plaisanterie d'Addison pourrait être encore de circonstance: +«Je compare ce bizarre ajustement (le panier) à ces palissades sacrées +des temples égyptiens, où l'on finit par découvrir, au fond de +l'enceinte circulaire, l'image de la divinité, qui n'est parfois qu'un +petit singe.»</p> + +<p>On danse à l'Elysée, en attendant le grand jour des réceptions, qui sera +celui des déceptions, à ce que disent les boudeurs. L'Elysée a plus de +monde que ses salons n'en peuvent contenir, mais ce n'est pas +précisément le monde qu'il voudrait avoir. Sauf l'armée et le +représentatif, dont les dignitaires les plus essentiels entourent l'élu +de la France, le reste du cortège se compose d'un menu fretin de +fonctionnaires. Les costumes sont brillants et les noms obscurs; il y a +des ingénieurs pimpants comme des marquis et des auditeurs dorés comme +la pairie de Charles X; tout cela saute au feu des lustres et des croix +d'honneur. La tribu des artistes, réduite à la simplicité du frac noir, +s'en dédommage par le luxe des décorations qu'elle affiche; on y trouve +des peintres dont la boutonnière est une palette irisée de toutes les +couleurs de l'arc-en-ciel, des statuaires à la poitrine diamantée, et +des écrivains inconnus blasonnés comme des ambassadeurs. Assurément, +l'antique monarchie, même au plus beau temps de l'Oeil-de-boeuf, ne fit +pas autant de chevaliers que notre République. Le simple ruban si envié +sous l'Empire est abandonné au vulgaire des amateurs; la rosette +elle-même reste sans prestige; tout le monde veut être commandeur ou +grand-croix. Brantôme écrivait, il y a tantôt trois cents ans: «Le feu +roi (Henri III) imagina son nouvel ordre (le Saint-Esprit) par aversion +de l'ordre de Saint-Michel, dont les gens du mérite ne voulaient plus, +parce qu'on l'avait donné à trop de monde, si bien qu'on a compté +jusqu'à trois mille de ces chevaliers.»--Aujourd'hui la Légion d'honneur +compte cinquante mille dignitaires, et tout le monde en veut encore. Le +progrès est évident.</p> + +<p>Où nous arrêter? Au Jardin-d'Hiver, qui vient de s'ouvrir à d'autres +divertissements. Le bal fera aussi son entrée demain dans ces beaux +lieux, sous les auspices du printemps qui s'y trouve perpétuellement en +cage. Les jeunes mères y conduiront leurs jolies fillettes pomponnées à +la Watteau, et leurs charmants bonshommes attifé à la Vandick; on +circulera sans révérence, on dansera sans morgue, on se bourrera de +friandises au bénéfice des pauvres, et il n'y aura point d'autre +autorité que celle du plaisir Grande nouveauté, sans compter celle de la +salle; elle est vaste, fleurie, odorante, touffue comme une forêt +vierge, rayonnante comme un palais de cristal, véritable atelier des +fées, sans voûte et sans ombre, sous sa cuirasse de verre.</p> + +<p>Cette semaine a vu bien d'autres affaires. Le commerce de boucherie est +affranchi de la taxe des monopoleurs. Ce que la philanthropie patentée +cherchait en vain depuis nombre d'années, le conseil municipal vient de +le trouver, c'est-à-dire que désormais l'ouvrier qui travaille pourra +manger de la viande. Le pauvre lui-même en aura sa part, et il n'a plus +besoin d'attendre les miracles de la gélatine. En vain le préjugé +prêchait pour le <i>statu quo</i>, et la politique disait: Prenez garde et +laissez faire la science qui sait nourrir son monde philanthropiquement; +un beau jour est venu où le bon sens s'est trouvé plus fort que le +charlatanisme, la routine et le préjugé. C'est vraiment une très-grande +et très-remarquable nouveauté.</p> + +<p>Puisqu'il s'agit toujours du conseil municipal, qui fait si +honorablement parler de ses pompes et de ses oeuvres, c'est le cas de +réparer l'erreur où nous sommes tombés au sujet de la statuette de +Voltaire. On nous certifie qu'elle occupe sa niche dans la façade de +l'hôtel de ville; à la distance du sol ou elle est placée, il vaut mieux +y croire que d'y aller voir, ainsi que notre obligeant correspondant +nous y invite. Puisque le conseil municipal de la ville de Paris se +décidait au bout de quarante ans à suivre les indications fournies par +Voltaire pour la décoration du monument, nous n'aurions pas dû penser +qu'il en effacerait le nom et l'image du grand homme.</p> + +<p>Au sujet de la buvette de l'exposition de peinture, notre <i>mea culpâ</i> +sera moins formel. L'information était exacte, le projet arrêté et +formulé, par qui? peu nous importe. L'essentiel à constater aujourd'hui, +c'est que le jury l'a rejeté. Le Salon ne sera pas un réfectoire.</p> + +<p>Un grand scandale a été remué, c'est celui des loteries; leurs partisans +sont dans la consternation. On ne jouera pas l'achèvement du Louvre. Ces +messieurs comptent bien prendre leur revanche en votant l'observation du +dimanche. Quant à l'adjudication de l'emprunt, vous en connaissez les +détails, sauf le suivant peut-être. On assure que MM. de Rothschild +frères s'étaient décidés à retirer leur soumission par suite d'un deuil +de famille; mais les sceptiques qui doutent de tout, ou plutôt qui ne +doutent de rien, affirment que M. James était déterminé à lutter contre +la concurrence du comptoir d'escompte, lorsque M. Salomon apprit par une +indiscrétion le chiffre soumissionné par ses adversaires. Au bout du +conflit le 3% devait échoir aux Rothschild, mais le 5% leur échappait. +«S'il en est ainsi, aurait dit alors l'un des deux frères, plutôt que de +voir l'emprunt mutilé, j'aime mieux le leur laisser tout entier,» et M. +James lui aurait donné son assentiment par ces paroles: «Il n'y a rien à +dire, c'est le jugement de Salomon.»</p> + +<p>Le Théâtre-Français a donné le <i>Joueur de Flûte</i>. C'est l'aventure du +Persan Pharnabaze qui, après s'être ruiné très-promptement pour Laïs, se +vendit comme esclave afin de prolonger son bonheur de quelques jours. +Sous la plume de M. Emile Augier, cette anecdote imperceptible est +devenue une comédie élégiaque. Pharnabaze s'appelle Chalcidias, il se +donne pour le riche Ariobarzane, et ce n'est qu'un pâtre de Thessalie, +pauvre joueur de flûte, qui s'est vendu deux talents, un prix fou, à +l'usurier Psaunis, avec cette clause en usage à Corinthe comme à la +Bourse de Paris, <i>livrable fin courant</i>. Chalcidias, semblable au Libyen +distingué par Cléopâtre, a livré sa liberté et même sa vie pour une nuit +de Laïs. L'usurier qui s'occupe de la courtisane est fort surpris de +trouver un rival dans son esclave, et quand Laïs est informée du fait, +elle s'en émerveille encore davantage, la voilà sur la pente d'un +caprice amoureux que l'auteur érige tout de suite en belle et bonne +passion.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Avec quelle superbe il traite le destin,</p> +<p class="i14"> Avec quelle admirable et tranquille insolence</p> +<p class="i14"> Il met sa volonté dans la sombre balance!</p> +</div></div> + +<p>La courtisane amoureuse--ce n'est pas autre chose--est donc prise comme +ses pareilles de la Grèce, dans les serres de l'imagination, et c'est un +trait d'observation parfaitement juste. Il faut que Chalcidias soit +libre, puisqu'il est aimé, elle va le racheter; rien de mieux. A quel +prix? deux talents, c'est une obole pour Laïs, et qu'elle se hâte, +Chalcidias veut se tuer. Nouvel obstacle, un autre usurier, Bomilcar, +avide et rusé comme un Carthaginois qu'il est, a éventé ce bel amour, et +comme il sait sa Laïs par coeur, il achète l'esclave dix talents pour le +revendre cent à la courtisane: toute sa fortune y passera, et Laïs +n'hésite pas. Ce trait d'observation ne vaut pas l'autre, il n'a rien de +grec; c'est un expédient de comédie moderne. Je veux croire, puisque la +tradition l'atteste, que Laïs eût tout sacrifié à Diogène, mais c'était +Diogène, un cynique, une rareté immortelle, une curiosité que les rois +et les conquérants venaient voir du fond de l'Asie; mais un obscur +joueur de flûte, les courtisanes pas plus que les matrones de l'Attique +n'étaient faites pour un pareil sacrifice; c'est le fantôme de la gloire +et la grimace de la philosophie qu'elles poursuivaient jusque dans +l'entraînement des sens. Au point de vue de la comédie, l'erreur de M. +Augier n'est qu'une peccadille; mais il a voulu faire une étude grecque +et jouer un air de Laïs, comme M. Ponsard jouait naguère de l'Horace, et +la circonstance est aggravante. Elle s'aggrave encore lorsque, quittant +la fantaisie pour la réalité, la courtisane s'enfuit, pauvre et nue, +avec son joueur de flûte. <i>Qu'en pensera Socrate, et que dira la Grèce?</i> +Mais l'essentiel à connaître, c'est le sentiment de notre public. La +pièce l'a intéressé, quoiqu'elle n'ait rien d'étrange et de neuf: c'est +le conte de La Fontaine. Le public a saisi au passage des intentions +romiques; un caractère original finement tracé, relui de Bomilcar, l'a +mis en belle humeur, et bref il a fait fête à ce mélange un peu barbare +peut-être, mais assez piquant de sentiments païens, chrétiens, anciens, +modernes, ainsi qu'à ces vers grecs d'intention, gaulois de substance, +où l'imitation de Molière se croise avec celle d'André Chénier, et saute +de Voltaire à M. Victor Hugo. C'est un succès complet également mérité +par l'auteur et par les acteurs. Après <i>la Ciguë</i>, et en dépit de +<i>Gabrielle</i>, nous croyons toujours à l'avenir comique de M. Emile +Augier; il connaît la scène, rare qualité dans un poète de fantaisie; il +est plein de verve et d'esprit; son langage est naturel, et son vers est +orné; mais il lui manque encore, sauf erreur, l'invention des caractères +et l'unité de style, ces deux à peu près du génie.</p> + +<p>Cependant l'épopée napoléonienne se continue au Cirque-Olympique. Les +armées se heurtent et la poudre fait des siennes. On assure qu'il s'agit +de la bataille de Leipsick livrée sous cette nouvelle rubrique; le +<i>Petit Tondu</i>. Lorsque la victoire n'est plus douteuse et que l'ennemi a +pris la fuite, le tambour bat aux champs, l'empereur descend de cheval +et donne la croix à un hussard au milieu du bruit. Ce troisième acte est +magnifique, à ce point que les deux premiers sont comme s'ils n'étaient +pas. Le dialogue est peut-être grotesque; mais qui est-ce qui l'écoute? +Ici, comme à l'Opéra, les paroles sont couvertes par la musique, celle +du canon. D'ailleurs, l'habit verdâtre, la capote grise, les grandes +bottes et le petit chapeau, il n'en faut pas davantage pour soixante +représentations.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>Fantaisie par Gavarni.</b></p> + +<p>Décembre s'en va au milieu de son escorte de nuages épais et sombres, il +s'enveloppa en nous quittant d'un voile de brouillards, on attendant son +manteau de neige. Il finit encore et toujours dans les tristesses des +catastrophes et du nécrologue; et nous allions, suivant une ancienne +habitude, lui consacrer une oraison funèbre et allégorique: Gavarni nous +en dispense; il faut céder la place à son pinceau. Un magnifique dessin +de plus, et la page que nous n'écrivons pas, c'est tout bénéfice; mais +voici notre dédommagement, le jour de l'an.</p> + +<p>O jour trois fois heureux! l'arbre de Noël vient de secouer ses fruits +savoureux; vous allez revoir la royauté de la fève, et voici venir +l'anniversaire mémorable qui fait de la ville un paradis. Dix jours de +fêtes, de compliments, de chansons, de dragées, d'actions de grâces, de +bombance et d'indigestions, «Les étrennes! aurons-nous des étrennes? +demandent les enfants.--Oui, mes petits anges, répond le bon père avec +une satisfaction intime.--Et moi, mon ami, aurai-je les +miennes?--Certainement, ma chère, il le faut bien.»</p> + +<p>Il le faut bien! Voilà où vous en êtes, mesdames: on se soumet à l'usage +tout en le maudissant; votre jour de l'an, ce charmant Cupidon aux ailes +roses, messager d'amour et de madrigaux, on l'accueille comme un +créancier et presque comme un recors. Ses compliments sont écrits sur +papier timbré; il a beau minauder ses sommations et sucrer ses requêtes: +réfractaires, prenez-garde à vous! vous seriez condamnés aux dépens. +Hélas! s'écrie l'époux dans sa douleur, les étrennes, quel abus! et +comme l'institution a dégénéré depuis son origine! En vérité, ma chère +amie, vous n'êtes pas aussi raisonnable que la femme de Tatius.--Tatius, +que voulez-vous dire?--C'était un roi des Sabins, l'inventeur des +étrennes, qui, à chaque renouvellement de l'année, donnait à sa femme +une branche d'arbre, et ce bon exemple était imité par ses sujets.</p> + +<p>En général, les femmes goûtent peu cet apologue; la moralité qu'elles en +tirent, c'est l'<i>enlèvement des Sabines</i>, et, à leur avis, Romulus dut +offrir à Hersilie quelque chose de mieux qu'un rameau de chêne. Paris +est encore peuplé de Sabins. Sans parler des avares qui ne donnent rien, +ou des prodigues qui sèment leurs prodigalités ailleurs, on en voit qui +distribuent d'une main ce qu'ils reprennent de l'autre. Ces faux +généreux trompent leur confiante moitié au moyen d'une série d'attrapes +qu'ils ont organisée autour du jour de l'an pour échapper à ses fourches +caudines. Dès la mi-décembre, la pauvre femme sème à foison les sourires +et les câlineries: c'est sa graine à diamants et autres parures. Que de +soins et de peines pour fertiliser ce sol ingrat: la générosité d'un +mari! Bref, l'heure de la récolte a sonné: Monsieur l'apporte au logis +dans ses poches. Une étoffe nouvelle, quelle joie! Mais c'est pour +habiller à neuf le meuble du salon. Et cette boîte d'une dimension +respectable, voilà notre surprise, à n'en pas douter; pas encore: c'est +un porte-liqueur. Enfin, du milieu d'une liasse de factures acquittées +aux frais de la communauté, et qui profiteront au ménage, s'échappe un +objet imperceptible: c'est un anneau quelconque, cadeau sentimental et +d'autant plus économique, orné des chiffres conjugaux et d'une mèche +authentique. «Quoi, ce sont de vos cheveux, monsieur, il ne fallait pas +vous en priver (c'est un mari chauve); vous faites des folies.</p> + +<p>--En effet, ce jour de l'an m'a ruiné.--Oui, en ustensiles.</p> + +<p>--Voilà bien les femmes; il leur faut des colifichets; et cie je n'avais +qu'à vous offrir <i>une chaumière et son coeur</i>, comme dit la chanson.--Il +ne manquerait plus que cela, une chaumière au mois de janvier: je dirais +que vous prenez mal votre moment.--Tenez, ma chère, embrassons-nous et +que ça finisse.</p> + +<p>La présente vignette vous montrera le thermomètre conjugal sous un autre +aspect. La victime du jour de l'an, ce n'est plus ici la femme, c'est le +mari. Heureux homme pourtant, d'abord on lui passe toutes ses +fantaisies, il est assassiné de petits soins; c'est le bijou de la +maison. «Ne le contrarions pas: voici venir les étrennes.» Ainsi pense +la maîtresse du logis, et c'est fort bien penser. Quelques-unes poussent +la complaisance jusqu'à simuler le martyre. On se lève plus tôt qu'à +l'ordinaire et l'on se couche plus tard; il s'agit de parachever quelque +oeuvre mystérieuse, bourse ou bretelles brodées, petit mystère +d'iniquité innocente, que le héros de l'aventure accepte ordinairement +pour un mystère d'amour. Règle générale ou à peu près: la Parisienne +achète tout faits les cadeaux qu'elle est censée avoir confectionnée. Se +piquer les doigts et user ses beaux yeux à ces travaux sans éclat, c'est +une imprudence dont son bon goût la préservera toujours. Les +prévenances, les sourires, les cajoleries et l'emplette, chacune de ces +douceurs a produit son effet: voilà le thermomètre conjugal arrivée son +maximum; il faut qu'il dégringole. Le mari s'est exécuté. La face des +choses, et surtout celle de la dame, a bien changé. C'est la traduction +libre du: <i>Je l'aime un peu, beaucoup, passionnément... pas du tout!</i> +Heureusement que le trait de moeurs n'est qu'une exception.</p> + +<p>Que vous dire encore à propos du jour de l'an? C'est un anniversaire qui +s'éternise, les mêmes compliments, les mêmes sérénades et les mêmes +bonbons qu'autrefois; dans les rues, la même foule et le même spectacle. +Il est bien entendu que la ville est plus que jamais un magasin de +curiosités. Toute la population est dehors, et l'on se souhaite le +bonjour entre deux emplettes. La promenade du jour de l'an vaut celle du +mardi gras: c'est une mascarade à visage découvert, où l'on peut +reconnaître chacun des masques et des emplois de la comédie humaine. Le +généreux, le dissipateur, le glorieux en tournée de cérémonie, le +parasite en habit neuf portant sa carte aux amphitryons, le bon père +chargé de polichinelles, le flâneur qui jouit de tout et l'avare qui ne +jouit de rien. L'étincelant fouillis que les boutiques! Ne me parlez pas +des merveilles orientales, des palais moresques, des villes peintes +comme Canton ou Nankin, et des cités mascarades comme Venise et Naples; +l'or, les pierreries, les brillants tissus, les métaux resplendissants, +les étoffes merveilleuses tissées par des fées invisibles: voilà les +perles que Paris a tirées de son écrin. Seulement n'allez pas demander +quelle est l'étrenne à la mode et dans quel moule nouveau 1851 a jeté +son monde et ses fantaisies. En fait d'inventions, on s'accommode assez +volontiers du vieux, et il faudra que la nouvelle année s'arrange des +nouveautés de ses anciennes. Il est trop vrai qu'au milieu du propres +général le bonbon reste stationnaire, on s'en tient à la dragée et au +fruit confit; les chinoiseries font la même grimace; ainsi de la +littérature du bonbon, qui ne sort pas de la devise et du rébus. Après +cinquante ans d'exercice, nous en sommes encore aux énigmes du <i>Fidèle +Beryer</i>. Ailleurs, ce sont les mêmes bons hommes plus ou moins +réjouissants, les représentants de la république... du rococo, parleurs +à la mécanique, automates joueurs d'instruments sur toutes les cordes, +grands hommes pâte molle ou biscuit. L'esprit français ne se lasse pas +de voir toutes choses en caricature; il a l'humeur railleuse des +vieillards. Certainement notre époque égayera fort nos descendants, et +ils n'auront pas à lui appliquer la maxime de Montesquieu: Heureux les +peuples dont l'histoire est ennuyeuse.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Philippe Besoni.</span></span></p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>Du 15 décembre au 1er janvier, par Stop.</b></p> +<br><br> + +<h2>Industrie parisienne.</h2> + +<p>Au moment où l'Angleterre convie les industries du monde entier à +l'exposition universelle que l'année 1851 verra s'ouvrir à Londres, et +dont la France doit se reprocher de n'avoir point pris l'initiative, +l'<i>Illustration</i>, après avoir depuis longtemps ouvert ses colonnes aux +grands établissements industriels français, montrerait plus que de +l'indifférence et pourrait même être taxée d'injustice en n'essayant pas +de faire connaître successivement à ses lecteurs les produits multiples +et variés de l'industrie parisienne appelée à tenir une place si élevée +à cette exposition.</p> + +<p>L'industrie parisienne, célèbre par le bon goût de ses produits, +l'habileté de ses artistes et l'intelligence de ses ouvriers, s'exerce +en effet sur un nombre infini d'articles de natures différentes; les +efforts nombreux tentés depuis la révolution pour améliorer l'industrie +française ont toujours été couronnes des plus heureux succès dans la +capitale; mais c'est surtout depuis les longues années de paix dont la +France a joui, que Paris est devenu une ville industrielle de premier +rang, sans avoir cependant l'aspect d'une ville manufacturière; ses +articles portant d'ailleurs un caractère particulier de nouveauté et +d'élégance, sont accueillis et recherchés avec une faveur très-marquée +tant en France que dans les colonies et sur les marchés étrangers.</p> + +<p>Parmi les branches d'industrie spéciales à cette capitale, l'horlogerie +fine, les bronzes, l'orfèvrerie et la bijouterie entrent pour des sommes +importantes dans la balance de son commerce.</p> + +<p>L'horlogerie mixte, c'est-à-dire celle qui s'exerce sur des pièces +provenant de fabriques étrangères ou françaises, et l'horlogerie de +précision, dont toutes les pièces sont fabriquées à Paris même, y sont +cultivées avec assez d'honneur pour assurer à cette ville le monopole +des pendules, dont l'Angleterre seule nous achète pour plus de deux +millions par an; et si l'horlogerie de Paris, en ce qui concerne la +fabrication des montres, est encore en lutte avec celle de Genève, elle +a conservé, pour tout ce qui est art, goût et invention, une +incontestable suprématie.</p> + +<p>La fabrication des bronzes de Paris, pour les coffres de pendules, +flambeaux, candélabres, coupes et autres pièces des garnitures de +cheminées, est sans concurrence dans le monde, et les artistes éminents, +créateurs incessants des modèles variés qu'enfante leur inépuisable +imagination, sont également sans rivaux. Les produits de cette +industrie, qui occupe à Paris plus de cinq mille ouvriers, s'élèvent +annuellement à une valeur de 20 millions environ.</p> + +<p>L'orfèvrerie qui embrasse tous les objets d'or et d'argent, tels que +vaisselle plate, surtouts pour la décoration de la table, ornements +d'église, etc., ne peut trouver ailleurs que dans les grandes villes la +réunion des conditions qu'exige une large fabrication. Aussi Paris, +centre de cette fabrication, a-t-il rendu depuis longtemps l'étranger +tributaire de la France par le bon goût qu'il a su imprimer à ses +produits. Beauté, élégance dans les formes, richesse de dessin et +travail parfait, tels sort les caractères des ouvrages qui sortent des +ateliers de Paris. Hâtons-nous d'ajouter que les sculpteurs les plus +distingués, les dessinateurs les plus renommés ne dédaignent pas de +consacrer leurs talents à cette industrie, qui réclame des mains habiles +pour tous ses détails, et qui donne lieu chaque année à des transactions +commerciales considérables.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>Grande fabrique et magasins d'horlogerie, orfèvrerie et<br> +bijouterie de C. Detouche, 158 et 160, rue Saint-Martin.</b></p> + +<p>Quant à la bijouterie, chacun sait que c'est une des branches les plus +importantes du commerce français, et celle qui constate de la manière la +plus évidente la supériorité dans les arts du modelage, de la ciselure +et du dessin, les progrès toujours croissants de l'industrie parisienne, +la fabrication de cette innombrable multitude de bijoux que le besoin, la +mode et le caprice font sortir des ateliers de bijouterie, consomme +chaque année 4,500 kilogrammes d'or, représentant 12,400,000 francs +environ; la main d'oeuvre, qui occupe plus de 7,000 ouvriers, tant +bijoutiers, émailleurs, sertisseurs, graveurs, ciseleurs, etc., que +doreurs, tourneurs, estampeurs, fondeurs et guillocheurs, égale à peu +près le prix de la matière employée, ce qui porte cette fabrication au +chiffre de 24 millions qui ne s'appliquent absolument qu'à la main +d'oeuvre et au prix du métal dégagé de la valeur des nombreuses +pierreries que la joaillerie est appelée à monter chaque année à Paris. +Indépendamment des maisons qui se livrent à la fabrication spéciale des +différents articles que nous venons d'énumérer, il s'est formé dans +Paris de puissants établissements commerciaux, qui, à l'aide de capitaux +considérables, ont, depuis un certain nombre d'années, essayé de donner +une plus forte impulsion à l'une ou à l'autre de ces branches de +l'industrie parisienne. Le plus important de ces établissements n'a même +pas reculé devant l'audacieux projet de les réunir toutes, c'est celui +que M. C. Detouche a formé dans la maison portant sur la rue +Saint-Martin les n° 158 et 160.</p> + +<p>Dans de vastes magasins, salons et galeries, décorés avec goût, et au +développement desquels trois étages suffisent à peine, s'étale sans +confusion, et au contraire avec un ordre parfait, tout ce que la +fabrication parisienne peut produira en horlogerie, bronzerie, +orfèvrerie et bijouterie-joaillerie.</p> + +<p>L'horlogerie offre au choix depuis la simple horloge de village jusqu'au +régulateur compliqué, qui, après avoir obtenu à l'exposition des +produite de l'industrie française en 1819 la médaille d'argent, doit +aller en conquérir une autre à l'exposition de Londres; depuis le cartel +en bois du prix le plus modique jusqu'au module de pendule en bronze +doré ou florentin du travail le plus nouveau et le plus recherché; +depuis la montre d'argent à savonnette jusqu'à la montre marine, au +chronomètre le plus perfectionné, et jusqu'aux ingénieux appareils +uranograniques de M. Guénat.</p> + +<p>Près du flambeau destiné au travailleur solitaire, l'art du bronzier +expose des candélabres et des bras de cheminée empruntant à la Grèce ses +formes pures et sévères, à la renaissance ses élégantes arabesques, et +aux règnes de Louis XIV et de Louis XV leurs plus capricieux +enroulements.</p> + +<p>Dans les vitrines consacrées à l'orfèvrerie ont été réunies les pièces +les plus simples de la vaisselle plate ordinaire, aux modèles riches et +variés des objets destinés à la décoration de la table la plus opulente; +la fabrique du village ainsi que celle de la ville y trouveront chacune +les vases et objets du culte en harmonie avec les ressources larges ou +bornées de leurs églises respectives.</p> + +<p>Enfin les montres de la bijouterie renferment à côté de l'alliance +brisée la bague au chaton orné d'un riche camée; le bracelet en argent +et la croix à la Jeannette près du collier de perles fines à fermoir +émaillé; les simples boucles d'oreilles en or et l'écrin complet +éblouissant de diamants et de pierreries.</p> + +<p>Si à cette réunion inusitée se joint encore la garantie de toutes les +marchandises livrées, un prix fixe toujours coté avec modération, la +facilité de faire des commandes et de n'en prendre livraison qu'autant +que leur confection satisfait le goût le plus difficile, on ne s +étonnera plus de l'honorable clientèle que la maison Detouche a su se +faire à Paris et dans la province, et des débouchés considérables +qu'elle s'est créés tant dans les colonies qu'en pays étranger.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">G. Falampin.</span></span></p><br><br> + +<h2>De la contrefaçon des oeuvres littéraires et artistiques.</h2> + +<p>La propriété des oeuvres littéraires ou artistiques n'est plus contestée +aujourd'hui que par un petit nombre d'écrivains qui se font payer le +plus cher possible, et défendent de reproduire les écrits dans lesquels +ils la combattent. C'est donc une question jugée qu'il serait inutile de +discuter. L'exercice du droit n'est pas encore toutefois aussi +généralement reconnu que le droit lui-même. Parmi les publicistes et les +jurisconsultes qui admettent la propriété littéraire, il en est qui se +sentent tentés de tolérer la contrefaçon, sinon indigène du moins +étrangère. Deux ou trois sophismes se sont emparés de certains esprits, +à tel point qu'ils ont fini par leur sembler des vérités. Sur ce point, +la discussion est encore nécessaire. Aussi, bien que nous nous +proposions surtout dans cet article d'examiner les moyens proposés ou +pris jusqu'à ce jour par le gouvernement français pour mettre un terme à +la reproduction illicite des oeuvres littéraires et artistiques, +croyons-nous devoir préalablement entrer dans quelques détails +historiques et statistiques sur la contrefaçon, et réfuter le principal +argument de ses partisans honteux ou avoués.</p> + +<p>Personne ne l'ignore: la Belgique, et en Belgique, Bruxelles, sont le +centre d'un immense commerce de contrefaçon qui ferme à la librairie +française les marchés du monde entier. A peine un livre, destiné suit à +un succès de vogue, soit à une fortune durable, a-t-il paru à Paris, +qu'il est réimprimé par des libraires de Bruxelles ou des autres villes +de la Belgique--quand je dis libraires, je me trompe; je devrais dire +des sociétés en commandite, constituées au capital de plusieurs millions +de francs, et ayant des comptoirs et des sous-comptoirs dans les +principales villes du globe. Les résultats de cette double opération +sont faciles à concevoir. Pour les rendre plus clairs, je prends un +exemple: M. Didier, de Paris, achète 15,000 francs à M. Guizot le +manuscrit de <i>Monk</i>, et le fait imprimer, je suppose, à 5,000 +exemplaires qu'il vend 5 fr.; c'est donc 3 fr. de droits d'auteur qu'il +a à payer par chaque exemplaire. M. Méline, de Bruxelles, réimprime cet +ouvrage, et, comme il n'a pas de droits d'auteur à payer, il peut, en le +vendant seulement 2 fr., courir les mêmes chances de bénéfices que M. +Didier, qui est obligé de le vendre 5 fr. En conséquence, les libraires +de l'Angleterre, de la Russie, de la Sardaigne, de la Prusse, de +l'Espagne, de l'Italie, des États-Unis, du Mexique, etc., qui croient +pouvoir placer des exemplaires de Monk, s'adressent à M. Méline, de +préférence à M. Didier, parce que les consommateurs ou les acheteurs +sont d'autant plus nombreux que le prix de la marchandise est moins +élevé, et M. Didier, qui a fait une spéculation hasardeuse, repoussé +ainsi du marché extérieur par une spéculation presque assurée, se voit +réduit au marché intérieur peut-être insuffisant, sans compter que dans +certaines provinces frontières la contrebande lui fait encore une +concurrence redoutable. Ce que je viens de dire d'un libraire et d'un +livre s'applique à tous les libraires et à tous les livres français.</p> + +<p>Et qu'on le remarque bien: ce n'est pas seulement aux éditeurs, c'est +aussi aux auteurs que la contrefaçon porte, préjudice. Si les éditeurs +pouvaient compter avec certitude sur la vente des marchés étrangers, ils +accorderaient aux auteurs ou les auteurs exigeraient d'eux une +rémunération plus forte de leurs travaux. En outre, la contrefaçon ne se +borne pas à tuer les ouvrages existants; elle en empêche un grand nombre +de naître, soit par les craintes malheureusement trop fondées qu'elle +inspire aux éditeurs, soit par la réimpression anticipée des articles de +journaux ou de revues composés tout exprès par leurs auteurs pour en +former des volumes.</p> + +<p>On a dit pour justifier, pour excuser la contrefaçon, que tout en +portant atteinte à des droits individuels, elle servait néanmoins, par +l'abaissement de ses prix, à faciliter au dehors la diffusion des +oeuvres de l'intelligence. Cet argument, produit à la tribune française +par un de ses orateurs les plus éminents et de ses hommes d'étal les +plus sensés, ne supporte pas l'examen. Qu'on ouvre à la librairie +française tous les marchés étrangers qui lui sont aujourd'hni fermés, et +elle y vendra ses produits à des prix inférieurs même à ceux de la +contrefaçon. Rien de plus facile à expliquer et à comprendre. Les frais +fixes ou généraux d'un livre, c'est-à-dire les droits d'auteur, la +composition, les moyens de publicité, les dépenses d'administration +diminuent pour chaque exemplaire à mesure que le nombre des exemplaires +tirés augmente. S'élèvent-ils à 1 franc, par exemple, pour un tirage à +2,000, ils tombent à 25 cent, pour un tirage à 8,000. Si, dans l'état +actuel des choses, un livre français se vend à 8,000 exemplaires dans le +monde entier, 2,000 exemplaires au plus sont fournis par l'éditeur qui, +par conséquent, est obligé de retirer 1 franc pour frais généraux sur +chaque exemplaire. C'est la contrefaçon belge qui vend les 6,00 +exemplaires restants. Mais la contrefaçon n'est pas un contrefacteur. +Elle se compose d'ordinaire pour un ouvrage un peu important de trois +contrefacteurs qui se font concurrence. Chacun de ces contrefacteurs +vendra 2,000 exemplaires pour sa part, et aura par conséquent--bien +qu'il ne paye pas de droits d'auteur--50 cent. de frais fixes et +généraux à percevoir sur chaque exemplaire. Eh bien, supposez la +contrefaçon détruite n'importe par quel moyen, supposez que l'éditeur +français vende seul les 8,000 exemplaires, il aura, bien qu'il paye les +droits d'auteur, 25 cent. de moins de frais fixes ou généraux que les +contrefacteurs belges. Il pourra donc s'il le veut, et son intérêt bien +entendu l'y déterminera, vendre son livre meilleur marché que ne +l'aurait vendu la contrefaçon, et la destruction de la contrefaçon +servira, mieux encore que son maintien, à faciliter au dehors la +diffusion des oeuvres de l'intelligence. Seulement alors cette diffusion +aurait lieu au bénéfice de celui qui aurait risqué une partie de sa +fortune pour la faciliter. Il est difficile d'apprécier en chiffres le +tort que la contrefaçon belge cause chaque année à la librairie +française. Les tableaux d'exportation publiés par l'administration belge +sont évidemment incomplets et inexacts. Ainsi, en 1848, la France a +exporté en livres, gravures et papiers de musique, --les documents +officiels ne distinguent pas entre ces trois sortes d'objets,--974,000 +kilogrammes, représentant une valeur officielle de 7,900,000 francs, et +si nous devions en croire les tableaux officiels de l'administration +belge, dont nous ne contestons pas la bonne foi, mais dont nous ne +pouvons pas accepter les chiffres, les exportations des livres belges se +seraient élevées</p> + +<pre> + en 1844 à 211,000 kilog., soit 1,489,000 fr. + en 1845 à 297,000 1,830,000 + en 1846 à 213,000 1,308,000 + en 1847 à 154,000 1,200,000 +</pre> + +<p>Nous ne connaissons pas les relevés de 1848 et de 1849, mais nous +pouvons rappeler ceux de quatre années précédentes qui, quels que soient +les chiffres véritables, témoignent du moins des progrès toujours +croissants de ce commerce avant 1846:</p> + +<pre> + en 1836, 90,447 kilog. donnent 612,682 fr. + en 1837, 121,871 731,226 + en 1838, 138,190 829,140 + en 1839, 170,743 1,033,771 +</pre> + +<p>Admettons que ces chiffres soient exacts,--ce qui est une pure +hypothèse,--et voyons comment les exportations de 1844, 1845, 1846 et +1847 se sont réparties dans les diverses contrées du globe. Le tableau +suivant est emprunté également aux documents officiels:</p> + +<h4>EXPORTATION DES LIVRES BELGES.</h4> + +<pre> + Valeurs officielles en francs. +Principaux pays de +destination en 1844 en 1845 en 1846 en 1847 + +1. Prusse 448,000 fr. 437,000 fr. 411,000 fr. 431,000 fr. +2. Pays-Bas 437,000 688,000 281,000 222,000 +3. Angleterre 145,000 190,000 120,003 121,000 +4. France 73,000 81,000 94,000 101,000 +5. Toscane 34 000 23,000 95.000 75,000 +6. Brésil 30,000 40,000 64,000 63,000 +7. Villes anséatiques 101,000 87,000 66,000 69,000 +6. Luxembourg 14,000 21,000 18,000 19,000 +9. États-Unis 9,000 21,000 10,000 18.000 +10. Chili 7,000 6,000 9,000 18,000 +11. Espagne 2.000 4,000 3,000 17,000 +12. Cuba 12,000 8,000 7,000 12,000 +13. Portugal 23,000 17,000 10,000 10,000 +14. Turquie 9,000 6.000 11,000 9,000 +15. Russie 29.000 15,000 6,000 7,000 +16. Francfort 73,000 8,000 8,000 6,000 +17. Rio de la Plata 5,000 " 6,000 3,000 +18. Danemark, Suède + et Norvège 5,000 6,000 1,000 3,000 +19. Sardaigne 14,000 26.000 26,000 " +20. Autriche 6,000 12,000 7 000 " +21. Deux-Siciles 1,000 1,000 5,000 " +22. Mexique 3,000 6,000 9,000 " +23. Pérou 1,000 " " " +</pre> + +<p>Les envois de 1847 comprenaient: en livres brochés et en feuilles, +évalués à 6 fr. le kilog., 162,000 kilog., soit 975,000 fr.; en livres +cartonnés et reliés, évalués à 7 fr. le kilog., 32,000 kilog., soit +226,000 fr.</p> + +<p>Du reste, il ne faut pas s'y tromper, la contrefaçon a des effets +désastreux pour les pays où elle s'exerce, quand ces pays parlent la +langue dans laquelle sont écrits les ouvrages qu'ils contrefont. Elle +détruit, soit dans ses développements, soit dans ses germes, toute +littérature nationale. Malgré d'honorables efforts qui ont donné +quelques résultats satisfaisants, on ne peut pas dire que la Belgique et +les États-Unis aient une littérature. En effet, les écrivains belges ou +américains ne produisent pas ou produisent peu, parce qu'ils sont +assurés d'avance de ne retirer aucun bénéfice de leurs travaux, la +contrefaçon, qui n'a pas de droits d'auteur à payer, vendant à vil prix +des ouvrages supérieurs ou égaux,--inférieurs, si l'on veut,--à ceux +qu'ils pourraient produire; aussi la société des gens de lettres belges +et celle des artistes ont-elles adressé récemment à la chambre des +représentants et au sénat des pétitions dans lesquelles elles ont +demandé l'interdiction de la contrefaçon. Toutefois ce serait se faire +illusion que de croire que la contrefaçon, qui cause de si graves +préjudices et aux littérateurs étrangers et à la littérature nationale, +soit une spéculation avantageuse. Certains contrefacteurs se sont +enrichis, mais ce sont des exceptions heureusement rares. Le délit, +j'allais dire le crime, porte avec soi son châtiment: La concurrence a +ruiné la contrefaçon belge, ou du moins a tellement diminué ses profits +par l'abaissement des prix qu'elle ne produit plus que pour produire, +c'est-à-dire pour entretenir des imprimeries et des papeteries. Elle en +est arrivée à ce point qu'elle croit devoir diminuer le nombre et +l'importance de ses opérations. M. Méline prouvait, il y a quelques +jours, au directeur de la <i>Revue, britannique</i>, M. Amédée Pichot, qu'il +avait réduit son tirage d'un tiers.</p> + +<p>Mais quelles que soient les exportations, les veilles à l'intérieur dont +le chiffre même approximatif ne nous est pas connu, les réalisations de +bénéfices ou les pertes de la contrefaçon belge, toujours est-il qu'elle +cause un tort énorme à la librairie française, car elle lui ferme en +partie tous les marchés étrangers. Aussi depuis plus de vingt-cinq ans +la librairie française proteste contre les abus de la contrefaçon et +s'efforce d'y mettre un terme. Jusqu'à ce jour ses plaintes ont été à +peu près inutiles. Elle a échoué dans toutes ses tentatives, car la +France est un pays ou la réforme la plus insignifiante, la plus +nécessaire, la moins contestée attend un ou deux siècles sa réalisation, +à moins qu'elle ne s'achète au prix d'une révolution.</p> + +<p>En 1840 un traité est conclu avec la Hollande; il reste à l'état de +projet, car il n'est même pas suivi des conventions spéciale qui +devaient en assurer l'exécution.</p> + +<p>En 1843 une convention en date du 28 août est conclue avec la Sardaigne +pour garantir dans les royaumes de France et de Sardaigne la propriété +des oeuvres littéraires et artistiques. En 1846 une convention +supplémentaire est ajoutée à ce premier traité; mais ces deux +conventions ne reçoivent aucune exécution, c'est-à-dire que malgré leurs +prescriptions la contrefaçon belge continue comme par le passé à inonder +le marché sarde de ses produits. Aussi le 2 décembre dernier, M. le +général Lahitte, ministre des affaires étrangères, a-t-il présenté à +l'Assemblée législative un projet de loi sur une troisième convention +conclue avec la Sardaigne, et ayant pour objet, selon l'exposé des +motifs, d'assurer respectivement à la propriété des oeuvres d'esprit et +d'art publiées dans les deux pays des garanties plus efficaces contre la +contrefaçon étrangère. «Car, ajoutait plus loin M. le général Lahitte, +malgré le soin apporté à la rédaction de» traités précédents et la +loyauté extrême avec laquelle le Cabinet de Turin a invariablement +cherché à en assurer l'exécution, l'expérience a montré que le but +poursuivi n'était que très-imparfaitement atteint--M. le ministre eût pu +dire pas du tout--et que les contrefaçons étrangères de nos principaux +ouvrages de librairie continuaient à trouver un vaste débouché dans +l'intérieur du royaume sarde. Une commission a été nommée par +l'Assemblée législative pour examiner ce projet de loi et elle a choisi +M. Victor Lefranc pour rapporteur.</p> + +<p>Le troisième traité conclu avec la Sardaigne sera-t-il plus efficace que +les deux premiers? Il est permis de l'espérer. Toutefois, avant qu'il ne +soit discuté par l'Assemblée législative, le Cercle de la librairie, de +l'imprimerie, de la papeterie, fondé depuis quatre ans (1), a cru devoir +soumettre à la commission un certain nombre d'observations qui ne +peuvent manquer d'y faire apporter quelques modifications importantes. +Ainsi, par exemple, MM. les libraires, imprimeurs et papetiers unis +demandent avec raison qu'on empêche non-seulement la publication et +l'introduction, mais la vente des oeuvres d'esprit et d'art +contrefaites. En conséquence, ils proposent que tout ouvrage contrefait +de l'un ou de l'autre pays existant au moment de la convention dans les +magasins des libraires ne puisse être vendu qu'après avoir été frappé +sur le titre d'une estampille et que tout ouvrage neuf d'une édition +contrefaite qui ne porterait pas l'estampille constatant l'antériorité +de sa publication ou de son introduction soit considéré comme une +contrefaçon prohibée. Plus loin ils sollicitent, avec non moins de +raison, une réduction plus forte des droits actuellement établis à +l'importation dans le royaume de Sardaigne, des livres, dessins, +gravures ou ouvrages de musique publiés dans toute l'étendue du +territoire de la République française. Ces droits sont encore trop +élevés. Pour les livres brochés, ils restent fixés à 30 fr. les 100 +kil., et pour la musique gravée à 60 fr. tandis que l'introduction en +France des mêmes produits n'est frappée que d'un droit de 10 fr. par 100 +kil.</p> + +<blockquote>Note 1: M. Pagnerre, éditeur, président, MM Raillière et Lecoffre, +éditeurs, vice-présidents; M. Grallot, directeur de la papeterie +d'Essonne, secrétaire.</blockquote> + +<p>Nous n'aurions pas parlé de ce mémoire qui soulève et résout beaucoup +d'autres questions d'exécution ou de détail! s'il ne posait pas avant +tout un grand principe dominant toute la matière. Ce principe, c'est la +reconnaissance entière et formelle du droit de propriété en France pour +tous les ouvrages publiés par les étrangers dans leur pays. La librairie +française, nous devons le dire à sa louange, a plusieurs fois déjà +formulé ce voeu. Dans un mémoire en date du 20 janvier 1810, elle disait +en parlant de cela disposition:</p> + +<p>Elle consacre un principe fécond et qui trouvera des imitateurs;</p> + +<p>Elle appelle la reconnaissance des écrivains étrangers;</p> + +<p>Elle donne au gouvernement français le droit et lui impose le devoir de +réclamer, en toute occasion, l'adoption par les étrangers d'un principe +que la France a reconnu elle-même à leur profit.</p> + +<p>Au premier coup d'oeil, cette mesure peut paraître un sacrifice; mais +elle est de notre part une initiative honorable, et elle nous paraît +féconde en résultats assez prochains.</p> + +<p>Lors de la présentation du projet d'union douanière avec la Belgique en +1811 et à diverses époques, la librairie française a renouvelé la +demande qu'elle adresse encore aujourd'hui à l'Assemblée législative; +elle persiste à croire «--que le seul moyen efficace de protéger la +propriété littéraire est dans un ensemble de traités internationaux, et +que cet ensemble de traités ne saurait être obtenu tant que la France +elle-même n'aura pas pris une généreuse et loyale initiative, en +proscrivant chez elle et sous conditions la contrefaçon des ouvrages +étrangers;--que les éditeurs français puiseront dans cet acte une force +bien plus grande pour poursuivre les débitants de contrefaçon, car on ne +pourra plus leur répondre que la France commet le même délit à l'égard +des autres États; en effet, ce n'est plus seulement un intérêt personnel +qu'ils auront à défendre, c'est un acte immoral, condamné par la +législature de leur pays, dont ils réclameront la répression.» En +conséquence, elle sollicite de l'Assemblée législative et du Pouvoir +exécutif le vote et la promulgation du décret suivant:</p> + +<p>Le droit de propriété des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à +l'étranger est assimilé en France au droit des auteurs français.</p> + +<p>Cette grande mesure ferait à coup sur honneur à la France. Mais lui +serait-t-elle vraiment utile; en d'autres termes, ne risquerions-nous +pas de devenir dupes et victimes de notre générosité? C'est l'opinion, +nous devons l'avouer, de beaucoup de bons esprits Toutefois, qu'on ne +l'oublie pas, l'Angleterre (31 juillet 1838), la Prusse, le Danemark, +les États du pape, les États-Unis, la Toscane, la Sardaigne ont déjà +admis la réciprocité; et, d'ailleurs, qui connaît mieux le besoin de la +librairie, qui est plus intéressé à sa prospérité que les libraires? Ne +soyons pas plus républicains que la République. Or les libraires, les +imprimeurs, les papetiers français--sauf bien entendu ceux qui +s'enrichissent des produits de la contrefaçon--sont unanimes pour +réclamer la reconnaissance franche et sans restrictions du droit de +propriété en France pour tous les ouvrages publiés par les étrangers +dans leur pays. «Pour les nations, comme pour les individus, disaient, +dès 1844, les comités réunis de la Société des gens de lettres et de la +librairie, la morale est une, et ce serait une triste ressource que de +se défendre immoralement contre l'immoralité d'autrui. La contrefaçon +est une usurpation de propriété; il faut avoir le courage de le déclarer +hautement, et donner aux autres l'exemple du sacrifice. Oui, il +appartient à la France de prendre encore, comme pour le droit d'aubaine, +une généreuse initiative. Qu'elle déclare nettement et sans réserve que +le droit des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à l'étranger +est assimilé chez nous aux droits des auteurs sur leurs oeuvres publiées +en France, et ce sera un grand exemple donné au monde, en même temps +qu'un pas immense fait dans une carrière de justice et de loyauté où +toutes les nations tiendront à honneur de nous suivre.»<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Adolphe Joanne.</span></span></p><br><br> + +<h2>La veillée de la Noël.</h2> + +<h4>SOUVENIRS D'AUTREFOIS..</h4> + +<p>C'était la veille de Noël! L'heure du <i>gros souper</i> était sonnée depuis +longtemps à l'antique horloge de bois de la grande salle; tout était +prêt pour recevoir les convives, la table dressée avec une magnificence +inusitée étalait les mille séductions appétissantes d'un repas moderne, +luxe inconnu de nos pères; l'office envoyait de ses profondeurs les +parfums les plus balsamiques, et personne n'arrivait. Aussi mon aïeule +allait et venait avec une impatience qu'elle s'efforçait vainement de +déguiser. Tantôt elle s'approchait de la fenêtre dont elle soulevait les +lourds rideaux pour voir si, à travers les brouillards du soir, elle +n'apercevrait pas ses enfants qu'elle attendait; mais la nuit était +sombre et le vent du nord soufflant par rafales emportait des +tourbillons de neige et ne permettait pas de rien distinguer. D'autres +fois elle regardait la porte avec anxiété espérant sans doute que ses +convives apparaîtraient tout à coup par un effet magique de sa volonté; +la solitude et le silence semblaient se jouer de sa peine, en demeurant +seuls, comme des hôtes importuns, maîtres des lieux que devaient animer +le bruit, le plaisir et la gaieté. Découragée, elle revenait s'asseoir +près du feu, s'agitait, ne pouvait tenir en place, frappait le parquet +de ses fins petits sabots pour se calmer au son de sa propre impatience, +et jetait enfin des regards inquiets et furtifs vers la pendule, la +priant en vain de suspendre sa marche, car le balancier inexorable n'en +pressait pas moins sur le cadran le pas silencieux et continu des +aiguilles accomplissant leur rotation régulière, marquant des heures +impartiales dans leur durée et insensibles aux voeux sages ou insensés +de ceux qui veulent en arrêter ou en accélérer le cours.</p> + +<p>Ce fut avec un véritable désespoir qu'elle entendit frémir le timbre +précurseur de l'heure. Neuf heures allaient sonner! mais au même instant +un autre son y répondit; le lourd marteau de cuivre ébranlait vivement +la porto cochère, des pas pressés résonnèrent dans le corridor, et ma +grand'mère heureuse oubliait, dans la joie d'embrasser ses enfants, son +impatience, ses inquiétudes et le long sermon qu'elle leur avait +préparé. Puis réunissant autour d'elle la bande joyeuse de ses +petits-enfants, et sortant avec solennité de sa poche une clef qu'elle y +tenait cachée depuis nombre de jours, elle ouvrit une porte, et tous, +frissonnants de bonheur, nous entrâmes en tumulte dans un grand cabinet +splendidement éclairé, où sur une table s'élevait l'<i>arbre de Noël</i>, +radieux des bougies et des jouets attachés à ses branches. Autour +étaient étalées, groupées, arrangées, des fantaisies d'enfants aussi +charmantes que variées. La poupée aux dents d'ivoire, aux yeux d'émail, +à la robe bouffante, pomponnée et satinée comme une grande dame, +brillait à côte d'un chevalier armé de pied en cap, pareil aux anciens +preux. Le vaillant cavalier éperonnait un cheval toujours fougueux, mais +toujours immobile; des fantassins couraient le pas de charge sur leurs +tablettes de bois, des escadrons de lanciers chevauchaient à travers les +ballons, les cerceaux, les raquettes, en faisant quelquefois mordre la +poussière à d'innocents polichinelles, acteurs obligés de semblables +fêtes: puis des tambours, des clairons, des sabres, des fusils, appareil +guerrier déployé pour charmer l'humeur martiale des petits garçons, +mêlés aux rubans, aux chiffons, aux bijoux, aux coffrets à l'usage de la +coquetterie naissante des petites filles. Il y en avait pour tous les +âges, pour tous les goûts, pour ravir et captiver des imaginations +d'enfants. Quand nos transports et nos cris de joie eurent cessé, +lorsqu'on nous eut arrachés à la contemplation de ces merveilles +rassemblées des bazars de Paris et des foires de Nuremberg, ma +grand'mère donna le signal du souper, chacun rentra dans la salle et +prit place autour de la table ou trente couverts symétriquement alignés +attendaient depuis longtemps les convives. Des flacons remplis de vins +aux blonds reflets, ou aux teintes aussi chaudes que le rubis, +semblaient vouloir lutter de séductions avec les mille riens, +hors-d'oeuvre indispensables d'un repas. Les citrons du pays s'étalaient +auprès des concombres à la robe verdâtre, les olives faisaient pendant +aux champignons sauvages conservés dans l'huile, le beurre se baignait +en pains mignons dans l'eau claire de ses gondoles, çà et là une foule +de conserves renfermées dans des pots de verre aux longs cols ou à la +base rebondie excitaient par leur mystérieux dehors l'appétit et la +curiosité. Les légumes, sous les apprêts les plus variés, encombraient +la table; de superbes poissons nageaient dans leur sauce aromatique ou +disparaissaient à demi sous les herbes marines qui leur prêtaient leurs +parfums, en faisant miroiter à la lumière leurs écailles aussi diaprées +que les couleurs de l'arc-en-ciel; ils étaient entourés de coquillages +qui les escortaient comme leurs tributaires naturels.</p> + +<p>Pour ornement aux coins de la table s'élevaient dans leurs vases de +terre brune quatre grosses gerbes de blé encore vert que le plus jeune +enfant de la maison avait fait germer dans l'eau et soigné avec la plus +vive sollicitude depuis un mois pour cette solennité. Coutume ancienne +de nos pères qui forçaient la nature à produire, bien avant le temps, le +froment saint et béni pour l'associer à sa joie dans un jour grand de +miracles et le consacrer à Dieu comme un hommage de reconnaissance et +d'amour. Au milieu, pour surtout principal, un candélabre d'argent +massif mariait sa lumière avec celle du lustre, et d'un commun accord +ils frappaient d'étincelles vives l'argenterie, s'étendaient en reflets +éclatants, en losanges capricieux, en ronds étincelants sur la mate +blancheur des porcelaines, et changeaient enfin en diamants, en rubis, +en émeraudes, en topazes ou en saphirs merveilleux les facettes +brillantes des cristaux. Le buffet pliait sous le poids des fruits, des +oranges à l'écorce vermeille, des melons blancs à la pulpe douce et +savoureuse, des gâteaux dorés et parfumés, du nougat nuancé, de la verte +pistache, du miel transparent dans les coupes et des confitures +embaumées.</p> + +<p>Un immense feu embrasait l'âtre et envoyait des pyramides de flammes +dans l'antique cheminée, et par moments, lorsque ces mêmes flammes +vacillaient sous le souffle du vent en décrivant des spirales ou des +langues de feu, on distinguait dans l'ardente profondeur du foyer la +bûche de Noël, bloc énorme de bois coupé du tronc du plus vieil arbre de +la forêt voisine, suivant une ancienne tradition. Le buis bénit était +répandu à profusion autour de la salle; les lumières se jouaient à +travers ses rameaux, qui s'élevaient en touffes gracieuses, en bouquets +élégants; le houx courait en guirlandes le long des murs, disparaissait +derrière un faisceau d'armes pour reparaître au bas d'un vieux portrait +en y traçant un chiffre symbolique; il s'élançait ensuite en festons +au-dessus des portes, décrivait des arcades, des colonnes sur les +boiseries, et mêlait enfin ses jolis fruits rouges et ses feuilles +sombres et menues aux girandoles du lustre, en se perdant sous une +grosse branche d'oranger suspendue au plafond, d'après un vieil usage du +pays.</p> + +<p>Cet intérieur, ainsi éclairé et animé, avait un charme de gaieté et de +bien-être en contraste avec la rigueur de la saison, et donnait un +nouveau prix à cette atmosphère si chaude, à ce foyer ami, à ce toit +paternel si fécond en souvenirs, à cette table hospitalière qui nous +réunissait ainsi tous chaque année à pareil soir, pour retremper nos +âmes aux saintes douceurs des affections de la famille. En effet, qui +pourrait dire les sentiments divers qui agitaient les convives: dans +cette salle étincelante de lumières, ne voyaient-ils pas comme à travers +le verre transparent d'une lanterne magique, les mille incidents de leur +enfance, les émotions impétueuses ou paisibles de leur jeunesse? Chaque +lambris, chaque meuble resté à la même place ne leur retraçait-il pas un +jour de bonheur, une heure de rêverie, des instants d'illusions à jamais +perdus? Autrefois, ce jeune homme à imagination fougueuse n'avait-il pas +rêvé la gloire et la célébrité au coin de ce foyer? N'avait-il pas +espéré voir le monde ouvrir devant sa volonté les portes dorées de son +Eden de plaisirs, et lui apporter, comme le génie de la <i>Lampe +merveilleuse</i>, les trésors et les grandeurs? Cet autre, dont l'âme +aimante rêvait une affection tendrement partagée, n'avait-il pas vu pour +la première fois à cette place la compagne aimée de sa vie? Là, cette +jeune femme n'avait-elle pas reçu la foi d'un époux adoré? Ici, son +enfant ne lui avait-il pas souri, et son père ne l'avait il pas bénie, +agenouillée près de ce fauteuil vénéré? N'avaient-ils pas tous aimé, +pleuré, souffert en ces lieux? De pareils souvenirs ne s'effacent pas de +la mémoire, de semblables émotions ne peuvent s'oublier, car cette +trinité de bonheur et de misère s'inscrit dans le passé en caractères de +feu; parce qu'elle brûle ce qu'elle touché et consume ce qu'elle a une +fois animé.</p> + +<p>Ma grand'mère, heureuse et fière de ses enfants, qu'elle voyait autour +d'elle entourant sa vieillesse de respect et d'amour, regardait tour à +tour ces têtes blondes et brunes, ces fronts pensifs ou joyeux, ces +hommes dans la force de l'âge, ces femmes charmantes, ces petits enfants +espiègles et gracieux; anneaux d'une même chaîne, liés les uns aux +autres par les liens indissolubles de la famille. Alors de sa voix +maternelle et enjouée elle encourageait l'appétit près de s'éteindre, +ranimait la gaieté par ses sourires, était enfin l'animation et la vie +de ce banquet, qu'elle présidait comme l'aïeule adorée de ses nombreux +enfants. Parfois ses yeux attristés et rêveurs s'arrêtaient sur la place +occupée jadis par un être aimé, place qu'il avait laissée vide; une +larme brillait sous sa paupière comme un hommage qu'elle rendait à celui +qui n'était plus, mais dont le souvenir cher et sacré vivait toujours +dans son coeur. Puis ses regards reprenaient leur douceur, le sourire +revenait sur ses lèvres pâlies par les regrets, en contemplant cette +génération blonde et bouclée d'enfants aimables; génération destinée à +remplacer celle qui s'éteignait, comme le fruit remplace la fleur, puis +tombe et se renouvelle, et qui faisait son espérance, sa consolation et +son orgueil. Et elle les revoyait tous réunis un soir à la veillée de la +Noël, et les flacons circulaient, et la causerie se ranimait vive et +gaie et les paroles affectueuses s'échangeaient dans toute l'effusion du +coeur. Et les cloches se mirent à sonner en joyeux carillons, en +brillantes volées la messe de minuit, interrompant de leurs voix +vibrantes les joies mondaines de ce jour. Il semblait qu'elles eussent +emprunté les sons éclatants de la trompette sonore de l'ange messager +annonçant autrefois aux pasteurs la naissance du Christ, pour commander +par leurs chants puissants et passionnés le recueillement et la prière. +A ce signal bien connu, chacun fit ses préparatifs; les uns +s'enveloppèrent de leur manteau, les jeunes filles s'entourèrent de +fourrures, les servantes ajustèrent leur pelisse, en s'armant des falots +qui devaient éclairer notre route; ma grand'mère m'abrita sous sa mante, +et me prenant par la main, nous ouvrîmes la marche.</p> + +<p>C'était bien une nuit de Noël, triste, froide et glacée par le vent du +nord. Les étoiles scintillaient sur le sombre azur du ciel, comme autant +de points d'or se détachant d'une gaze noire. La neige durcie criait +sous nos pas ou s'effondrait de temps à autre. Quelques retardataires +isolés venaient se joindre à nous ou passaient rapidement en se perdant +dans l'obscurité. Au loin, les feux des lanternes sourdes +s'entrecroisaient, on eût dit des feux-follets sortant de terre et +dansant une ronde fantastique. Le silence n'était interrompu que par de +pauvres petits enfants réunis en bandes et chantant des Noëls de porte +en porte pour implorer la charité.</p> + +<p>La foule était grande aux abords de l'église; chacun voulait dans un +semblable anniversaire avoir sa part de prières et de bénédictions. Dans +l'intérieur, l'église resplendissait sous l'ardeur de ses lustres; de +hauts chandeliers d'or étincelaient près du tabernacle; les colonnes +disparaissaient sous leurs tentures de brocarts et de soie; partout des +fleurs, partout grandeur, majesté, lumière et harmonie. Les prêtres, +revêtus de leurs chasubles splendides, s'avançaient vers l'autel; et +dans une chapelle, une humble crèche, symbole de douleurs, rappelait la +naissance du Fils de Dieu fait homme dans la pauvre étable de Bethléem. +Le sacrifice s'accomplissait; l'encens montant en spirales embaumées, +comme un mystérieux emblème de la prière, se perdait dans la profondeur +des nefs. L'orgue jetait ses larges et merveilleux accords à travers les +voûtes ou mêlait sa voix aux voix suaves des choeurs de jeunes filles +qui chantaient des Noëls d'allégresse. Certes c'était un coup d'oeil +imposant, que ces fidèles ainsi prosternés au pied des autels y +apportant leurs vanités déçues, leurs croyances trompées, leurs +désespoirs et leurs misères! L'heure, le lieu, la sainteté de la +cérémonie, ce mélange de pompe et de splendeur religieuse, avec le néant +qu'elles enseignent, ces fronts courbés vers la terre par la main +puissante du malheur ou de l'espérance, les humbles prières de ces âmes +souffrantes venant implorer la merci de ce Dieu qui console, rendaient +cette solennité sublime, et jamais fête plus auguste ne frappa mon +imagination d'enfant.</p> + +<p>La messe venait de finir, les derniers sons des orgues vibraient encore +dans leurs tuyaux d'airain; l'air imprégné des senteurs de l'encens +enveloppait de ses molles et chaudes vapeurs les fidèles, sortant en +foule des portiques, distraits par les mille bruits de la sortie. Je +regardai autour de moi. Près d'un pilier, à genoux, priait une petite +fille à la figure angélique; ses vêtements attestaient la misère la plus +profonde, et ses mains jointes, serrées avec ardeur, ses yeux noyés de +larmes, sa bouche contractée par le chagrin annonçaient une violente +douleur. Bientôt l'enfant se mit à sangloter en jetant des regards +égarés autour d'elle, murmurant des mots que je ne pouvais entendre, en +tordant ses petites mains délicates avec l'angoisse du désespoir. +L'impression déchirante d'une semblable détresse agit vivement sur mon +coeur. Mon aïeule venait de finir sa prière et se disposait à partir; +d'un geste suppliant je lui montrai la pauvre affligée, et, l'entraînant +avec moi, je la conduisis près de la petite fille en pleurs Ma +grand'mère, toujours bienfaisante et bonne pour le malheureux, s'émut +profondément à l'aspect de ce pauvre petit être isolé et en apparence +sans appui. «Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi pleurez-vous? qui vous +donne tant de chagrin? Parlez! je puis vous aider, vous secourir.» La +petite affligée tressaillit en entendant cette douce voix, et levant +vers mon aïeule des yeux craintifs, dans lesquels brillait une lueur +d'espoir. «Hélas! madame, répondit-elle, j'ai bien faim; puis j'ai +froid, je n'ai pas d'asile, et j'ai tant de peur par une nuit si noire, +que je prie le bon Dieu de m'appeler à lui dans son saint paradis. +--Vous n'avez donc pas de mère, ma pauvre enfant? personne ne +s'intéresse donc à vous?» Les pleurs de l'enfant redoublèrent, o Ma mère +est morte, madame! Ceux qui m'avaient recueillie m'ont chassée hier +disant qu'ils étaient trop pauvres pour me nourrir, et qu'un soir de la +veillée de la Noël on m'assisterait si j'implorais la charité. Ah! +madame, ne m'abandonnez pas! vous qui paraissez si bonne, ayez pitié de +moi.--Chère grand'mère, lui dis-je alors spontanément, croyant faire +plus d'impression sur un coeur charitable, tu m'as toujours dit qu'on +fêtait Dieu dignement en secourant son semblable; eh bien! dans un si +beau jour, ne me refuse pas tu m'as promis de belles étrennes, mais la +plus belle étrenne pour moi serait de recueillir cette pauvre petite +fille. Mon aïeule me souriait doucement d'un air charmé et attendri; +elle releva la jeune affligée, la baisa au front, et, se tournant vers +moi, elle ajouta: «Mon enfant! les pauvres sont nos frères, et nous +devons partager avec eux. Comment veux-tu que je ne recueille pas ta +protégée? et quand même le bienfait n'aurait pas en lui sa récompense en +donnant à l'âme une suprême satisfaction, Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: +Quiconque donnera un verre d'eau en mon nom sera récompensé.» +L'orpheline ravie baisa la main de ma grand'mère, et jetant un dernier +regard plein de reconnaissance vers la crèche, elle dit tout bas: Noël! +Noël! soyez béni!... et nous sortîmes de l'église.</p> + +<p>Arrivés au logis, l'enfant eut encore sa part du gros souper. Une +chambre bien chaude, un bon petit lit la reçurent. Pour moi, heureux et +satisfait de ma journée, je m'endormis profondément. De beaux rêves +bercèrent mon sommeil; de gracieuses jeunes filles, transfigurées comme +des vierges, des anges aux ailes d'or, entr'ouvraient mes rideaux +blancs, et m'envoyaient de célestes sourires et de douces paroles; et au +milieu d'eux il me semblait voir le visage radieux de ma petite protégée +qui répétait encore: Noël! Noël! soyez béni!....<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Aurélius Zampa</span>.</span></p><br><br> + +<h2>Un mobilier de police correctionnelle,<br> charade en action par +Gavarni.</h2> + +<p class="mid">(<i>Voir le dernier Numéro.</i>)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center;"> +<i>Commerçante.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center;"> +<i>Artiste peintre.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center;"> +<i>Vingt-six ans et demi.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center;"> +<i>Artiste coiffeur.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%; text-align: center;"> +<i>Artiste dramatique et graveur sur bois.</i> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><i>Profils de Témoins.</i></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004c.png"><br><i>Un Témoin à charge.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004e.png"><br><i>Un Témoin à décharge.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004d.png"><br><i>L'Avocat.</i>--Or donc... + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004f.png"><br><i>Profils de Témoins.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/004g.png"><br><i>Profils de Témoins.</i> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004h.png"><br><i>Autre banc de Témoins.</i></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="10" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005a.png"><br><i>Commentaires et rafraîchissements sur le quai aux +Fleurs.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005b.png"><br><i>Commentaires et rafraîchissements.--Pourquoi faire en +République des Procureurs du Roi?</i> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<br><br> + +<h2>Épilogue.</h2> + +<p>Lecteur judicieux, il n'est pas que vous ne parcouriez quelquefois le +récit de ces causes <i>macaroniques</i> dont les détails badins varient +agréablement le fond un peu sombre des journaux consacrés aux matières +de procédure. Vous aurez infailliblement alors reconnu au passage, dans +cette galerie d'originaux que Gavarni vient de faire passer sous vos +yeux, les personnages obligés, immuables de ces scènes populaires dans +lesquelles la gravité du délit disparaît devant les incidents récréatifs +ou grotesques. Ces procès, nous allions presque dire ces +représentations, d'une physionomie allègre, qui empruntent tour à tour +dans leur exposition la verve humoristique de l'homme du peuple, le +langage métaphorique et si vivement imagé des joyeuses commères ou le +babil précieux de la grisette, constituent de véritables tableaux de +moeurs. Nous détestons le paradoxe et la contre-vérité. Nous déclarons +de propos ferme qu'à notre jugement aucune comédie ne pourra jamais +prototyper avec le même relief le caractère français.</p> + +<p>Les esprits superficiels pourront seuls se méprendre sur la portée +morale de l'oeuvre de Gavarni. La sottise, la présomption, l'impudence, +tous les travers de l'esprit, le vice même, y sont bafoués et +stigmatisés. Chacun des portraits de cette galerie individualise un +ridicule. L'ensemble de cette étude réalise une conception comique d'un +tour infiniment piquant.</p> + +<p>Ce n'est pas tout, cette peinture charmante offre encore l'intérêt et le +mouvement d'une narration attachante et bien faite. Peu de récits +d'audiences fourniraient une pareille abondance de détails, un concours +aussi grand de personnages, une diversité aussi tranchée d'attitudes, de +costumes et de moeurs. On voit se mouvoir, on entend parler chacune de +ces figures. Il est facile de suivre les débats sur ces pages en blanc +où l'artiste a disposé ses acteurs, comme les pièces d'un échiquier dont +la marche, quoique tracée d'avance, doit se prêter à toutes les +combinaisons du joueur. On ne saurait imaginer, dans les conditions du +vrai, du naturel, une action dans laquelle chacune de ces figures ne +vienne s'encadrer d'elle-même; leur réunion résume en effet tous les +éléments de la vie commune.</p> + +<p>On pourrait proposer aux moins pénétrants de reconstituer dans son +entier le récit que Gavarni a écrit sous une forme abrégée, mais d'une +manière complète cependant, et ils n'omettraient à coup sûr aucun des +faits, aucune des saillies, aucune des particularités caractéristiques +de cette cause dont on sait le fond par les détails. Ce qui nous paraît +une tâche facile pour les moins déliés ne saurait être qu'un jeu pour le +lecteur de l'<i>Illustration</i>, lequel, selon notre estime, doit réunir au +plus haut degré la perspicacité, un jugement prompt et sûr, un goût +éclairé, une imagination fertile. Nous voulons l'essayer sous la forme +d'un défi courtois.</p> + +<p>Nous proposons en conséquence à ceux de nos lecteurs qui tiendraient à +justifier la bonne opinion que nous avons conçue d'eux en général, un +concours littéraire dont voici le programme:</p> + +<p>Développer dans l'exposé d'une cause judiciaire, d'après le mode adopté +par la <i>Gazette des Tribunaux</i> pour les comptes rendus de ce genre, les +principaux caractères esquissés par l'artiste.</p> + +<p><i>L'action</i> devra comprendre les divers personnages du dessin, et autant +que possible dans l'ordre qui leur est assigné dans la série.</p> + +<p>Afin de soumettre à l'uniformité les pièces du concours, nous +indiquerons ici quelques traits qui devront entrer dans la +composition.--L'accusé a quarante ans; la partie civile en a +soixante;--c'est, dit Chicaneau, le bel âge pour plaider.</p> + +<p>On ne pourra, même par voie d'allusion, s'écarter du respect dû à la +magistrature; mais il n'est pas défendu de s'égayer aux dépens des +avocats, de ceux dont l'éloquence contribue sûrement à faire condamner +un client débonnaire, mais aussi trop confiant.</p> + +<p>Les développements fournis par les témoins devront être renfermés dans +le cercle des convenances, quoique pris dans la nature même du +personnage et dans la vérité.</p> + +<p>Telles sont les clauses générales du concours. Nous n'avons rien à +prescrire quant au genre d'esprit qu'il conviendra de faire entrer dans +cette esquisse de moeurs judiciaires. Nous dirons seulement qu'il ne +saurait être ni bas, ni même grossièrement trivial, mais seulement +populaire dans la bonne acception de ce mot.</p> + +<p>L'<i>Illustration</i> prend l'engagement d'insérer dans ses colonnes +l'esquisse qui lui paraîtra réunir la plus grande somme de mérites, +après un examen impartial. Aucun de nos rédacteurs habituels ne sera +admis à concourir.</p> + +<p>Les auteurs pourront garder l'anonyme, à condition de se renfermer dans +les dispositions de la loi, qui prescrit la signature pour les écrits +publics, en même temps qu'elle laisse circuler dans le monde une foule +de produits sophistiqués, frauduleux, nuisibles même, sans l'étiquette +du marchand.</p> + +<p>Enfin nous offrons, moins comme une prime d'encouragement que comme un +témoignage de notre estime et de notre reconnaissance, un abonnement +gratuit d'une année au journal l'<i>Illustration</i>, au compétiteur heureux +dont le travail sera agréé par notre conseil de rédaction.</p> + +<p>Nous convions à ce concours tous les hommes d'imagination qui nous font +l'honneur de nous lire. Il ne faudrait pas qu'une fausse honte ou qu'une +idée dédaigneuse de l'importance même du sujet proposé arrêtassent les +esprits timides ou présomptueux: bien des académies ont plus d'une fois +proposé des sujets de concours qui, avec des apparences de gravité, +étaient au fond moins sérieux que le nôtre. On ne devra pas perdre de +vue d'ailleurs que nous avons assigné au travail que nous attendons, +toute l'importance d'une oeuvre comique bien faite.</p> + +<p>--Quoi! dirent les stoïques avec hauteur, nous ririons et nous ferions +rire!--Eh! messieurs, ne riez point, s'il vous plaît, ou riez avec +gravité,--comme les Espagnols,--si vous le savez. Mais, de grâce, +laissez-nous rire, nous qui tenons, avec un moraliste ingénieux, que la +plus perdue de toutes les journées est celle où l'on n'a pas ri.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Paulin</span></span></p><br><br> + +<h2>Lettres sur la France.</h2> + +<h4>DE PARIS À NANTES.</h4> + +<p class="mid">A Monsieur le Directeur de l'<span class="sc">Illustration</span>.</p> + +<h4>VIII.</h4> + +<h3>DE SAUMUR A ANGERS.--ANGERS.--D'ANGERS A NANTES.</h3> + +<p>Le pittoresque ici subit un temps d'arrêt: guérets entrecoupés de +vignobles en haies et plantés d'arbres fruitiers, rappelant la triple +culture de la splendide vallée du Graisivaudan; pays égal, fertile sans +exubérance, monotone comme la médiocrité heureuse. A demi-kilomètre, la +Loire, qu'on ne voit pas, coule presque tarie ou tout impétueuse entre +saules et peupliers. Nul incident digne de remarque. A la seconde +station seulement, l'un des conducteurs du train, ouvrant notre wagon, y +pousse avec efforts une grosse dame de campagne tout effarée et +haletante, qui, à peine le convoi en marche, se prend à pousser des cris +de désespoir et supplie, mais assez en vain, comme on peut le croire, la +locomotive <i>d'arrêter</i>. Voyant que la machine demeure sourde à ses +interpellations déchirantes, elle fait mine, mais tout de bon, de se +jeter par la portière. Heureusement la taille de la dame s'opposait à +l'exécution de ce furieux projet!</p> + +<p>--Hélas! c'est fait de moi, dit-elle en retombant anéantie sur son +siège. Mes bons messieurs, je suis une femme perdue! Et mes enfants, les +pauvres petits innocents, que vont-ils devenir?</p> + +<p>Habitante de ces contrées passablement primitives, où la hennissante +machine est encore un objet d'effroi, la pauvre femme faisait son +premier début dans ces chars traînés par le monstre aux poumons de fer, +aux naseaux de feu. Elle avait, avant de risquer cette effroyable +aventure, rassemblé la dose de courage et de résignation dont elle était +capable; mais la provision, probablement petite, s'en était trouvée +épuisée juste au moment de l'entreprise.</p> + +<p>Nous fîmes de notre mieux pour calmer la douleur et assourdir les cris +perçants de cette Niobé trop plaintive, dont l'idée fixe était de +conserver une mère à sa lignée villageoise, et crûmes y parvenir en lui +faisant entendre, nous et les autres voyageurs, que si elle périssait, +chose encore douteuse, nous nous cotiserions pour prendre à l'envi soin +de son orpheline famille, ainsi que notre coeur touché et nos tympans +endoloris nous en imposaient le devoir. Mais la bonne femme, +interrompant ses cris aigus, ne laissa pas de déployer un certain sons +en nous faisant observer que, si elle sautait ou si le wagon prenait +feu, nous serions immanquablement broyés on grillés avec elle. La +remarque était juste, et cette perspective, sans rassurer la bonne +femme, parut la consoler un peu. A quelque Chose le malheur est toujours +bon--celui d'autrui. Cette tendre mère villageoise savait d'intuition +son Larochefoucauld. Elle nous laissa achever presque en paix notre +court voyage, au terme duquel nous eûmes tous la satisfaction, et elle +la surprise, de nous sentir en assez bon état de conservation, nul +d'entre nous, à ce qu'il nous sembla du moins, ne formant plus d'un seul +morceau.</p> + +<h4>ANGERS.</h4> + +<p>Quand on aborde de ce côté la capitale de l'Anjou, le premier monument +qui frappe les regarda, c'est le <i>château</i> immense, énorme, menaçant, +flanqué à ras de quinze ou vingt tours formidables, que si quelqu'un +regrette, au point de vue de l'art, la ruine de la Bastille, qu'il se +console: il la retrouvera intacte, magnifique d'horreur et démesurément +agrandie aux bords de la Maine. Ce gracieux castel, joliment décoré par +le haut d'un cordon losangé de tuffeau et de schiste, et damassé noir et +blanc, (disposition fréquente dans les constructions du treizième au +seizième siècle), fut, dit je ne sais quel mémoire archéologique sur +Angers, bâti par saint Louis. Il faut lire sans doute: «Sous saint +Louis.» j'en demande pardon à l'érudition angevine. Les ducs d'Anjou, +les héritiers des Plantagenet, étaient de hauts et puissants sires, et +ils n'étaient point gens à céder à quiconque, fût-ce au roi de France, +l'honneur et le plaisir de se bâtir, de ces forteresses inexpugnables, +avec casemates, oubliettes et cachots de toutes les sortes, où le +despotisme local devait avant tout s'assurer d'un point d'appui +inéluctable contre sujets et suzerain. Mais quel qu'en soit +l'architecte, ce sombre monument n'en demeure pas moins l'un des +morceaux les plus parfaits, l'un des types les plus puissants de cet art +féodal et carré par la base, où tout est combiné pour la force, ou rien +n'est sacrifié au stérile et illusoire <i>plaisir des yeux</i>. Mais la force +seule, parvenue à ce luxe de perfection, d'exubérance et de brutalité, +devient une beauté réelle, et les prodigieux cubes de maçonnerie féodale +édifiés par nos pères, dans leur sauvagerie grandiose, méritent une +place dans l'histoire, au même titre pittoresque et poétique que les +monuments égyptiens et les torses de Michel-Ange. Ce caractère n'est +nulle part empreint plus fortement, ni si fortement peut-être que dans +ce château angevin, le mieux conservé et le plus surprenant dont la +carrure et les assises, enracinées dans les entrailles de la terre, +aient résisté à huit siècles de jacqueries, de luttes de suzerain à +vassal, de discordes religieuses, de guerres civiles, de révolutions +sociales et politiques, enfin d'invasions ennemies.</p> + +<p>Angers est une ville noire comme Lyon, Birmingham et Saint-Étienne. Ce +ne sont point pourtant les vapeurs de la houille qui en obscurcissent +l'atmosphère et lui donnent cette teinte enfumée, mais bien les schistes +et l'ardoise dont elle est bâtie et qu'elle puise en abondance, à ses +portes mêmes, dans des carrières séculièrement exploitées, l'une de ses +richesses. Elle abonde pourtant en vieilles maisons contemporaines du +château, vergetées, chevronnées de solives noirâtres, à toits pointus et +à auvents, comme celles du Rouen gothique ou du quartier juif à +Francfort. Toute pleine des témoignages irrécusables du passé, et du +passé le plus lointain, mais irrégulière, montueuse, entortillée, et +renfrognée, mal gracieuse autant que possible, elle intéresse sans nul +doute, mais réjouit peu le voyageur. Il semble en la voyant avec sa +couche d'encre, son fouillis de ruelles, de masures, d'impasses, le tout +d'un grand caractère, je l'avoue, et fort propre à faire une décoration +d'opéra, que ce soit une ville triste, ascétique et d'humeur foncée +comme ses toits et ses murailles. Bien loin de là, et l'on n'apprend pas +sans surprise qu'Angers est au contraire une ville de plaisirs, +d'émotions fiévreuses et de fort beaux esprits, aimant, outre les joies +des arts et les délicatesses littéraires, la haute chère, le luxe, les +folles nuits de bal et tous les genres d'élégance. Il paraît que le roi +René, avec son corps qui repose sans tombeau sous les voûtes de la belle +église Saint-Maurice, aux deux flèches si audacieuses et si sveltes, a +légué à ses chers concitoyens d'Anjou une assez notable, parcelle de +l'âme de trouvère et du joyeux esprit qui l'animaient de son vivant. Une +demi-douzaine de fort grandes dames et autant d'opulents et jeunes +ménestrels donnent le ton et ne soutirent pas que les gais codes du plus +grand des chorégraphes et des musiciens couronnés subissent le cruel +affront de tomber en désuétude dans les anciennes possessions de ce roi +maître de ballets, plus philosophe à lui tout seul que Frédéric II, +Joseph 11, avec la grande Catherine. On raconte même, sous le manteau, +de ces exploits d'hiver que l'on ne peut redire, de ces <i>Nouvelles +nouvelles</i> qui font songer aux temps gracieux ou Boccace était mis en +action, de ces prouesses qui sentent de fort près leur vieux Louvre ou +leur hôtel de Nesles, moins le côté tragique; et de celles qui faisaient +dire au capitaine Buridan, de ce ton élégiaque, et de cette voix du nez +que lui prêtait M. Bocage: «Que voulez-vous, ce sont de grandes dames!»</p> + +<p>Enfin, s'il faut en croire nos auteurs, la <i>ville noire</i> est une Chypre, +une Capoue et une Venise. Je ne l'eusse pas deviné.</p> + +<p>Il y a à Angers un musée remarquable: toutes les écoles y sont +représentées par des toiles plus ou <i>moins</i> authentiques, et un livret, +chef-d'oeuvre de rédaction, non-seulement en dresse la longue +nomenclature, mais accompagne chaque page de commentaires explicatifs et +de réflexions ingénieuses à l'usage des gens de lourde intelligence et +d'esthétique médiocre. Voici un joli petit spécimen que je prends au +hasard, page 31, de ces <i>arguments</i> bénévoles et pittoresques: «Denney +(François).--<i>Betzabé au bain</i>.--Betzabé, femme d'Urie, étant au bain, +fut aperçue par David. Ce prince fut si <i>touché</i> de sa beauté qu'il la +fit venir dans son palais et en <i>abusa</i>. (O David! Heureusement la +phrase <i>abuse</i> de la langue et ne dit pas précisément de quoi vous avez +abusé!)</p> + +<p>Je poursuis:--«Tandis que Betzabé sort du bain avec l'aide d'une de ses +femmes (équivalent timide mis ici à la place d'un texte par trop +biblique), David du haut de son palais l'aperçoit et <i>paraît</i> la +considérer avec <i>plaisir</i>.» O David, voici un <i>paraît</i> et un <i>plaisir</i> +qui vous condamnent! Nous pouvions douter avant le texte, car cette +vénérable physionomie de roi de pique qu'en effet j'aperçois au haut +d'un balcon ne nous révèle aucunement le plaisir que vous <i>paraissez</i> (à +ce qu'il paraît) éprouver, et dans notre ignorance profonde de la +légende de Betzabé et d'Urie, nous n'eussions jamais pénétré le dessous +de carte, sans le perfide commentaire qui nous découvre les noirceurs +d'une figure mieux faite pour les ardeurs du whist que pour les fièvres +de l'amour.</p> + +<p>Autre David.--Le principal attrait de ce musée est la galerie David +(d'Angers), tout entière formée des oeuvres et par les dons du grand et +généreux artiste. Son oeuvre sculpturale est là presque complète avec +les médailles où son infatigable et démocratique burin a décerné la +gloire et l'immortalité à tant de fronts plébéiens. Peut-être (noble +excès du reste) pourrait-on lui reprocher de n'être pas assez ménager de +ses auréoles et d'en amoindrir le prix par trop d'universalité et de +munificence. En effet, la numismatique de l'avenir n'apprendra pas sans +admiration, par les bronzes du grand statuaire angevin, que notre +époque, unique dans les siècles, compte déjà à cette heure <i>quatre cent +et tant</i> de grands hommes. Je n'en veux point citer, de peur que +l'opinion du présent nuise à certains auprès de la postérité, ce dont je +serais réellement désolé pour eux et pour elle. Ne faisons donc point +les dégoûtés et, prenant en bloc le panthéon de M. David, félicitons la +ville d'Angers et de posséder cette riche collection d'illustres +profils, et de compter parmi ses citoyens l'artiste éminent qui portera +leurs traits, idéalisés comme leur gloire, aux générations futures.</p> + +<p>La partie archéologique du musée renferme des spécimens fort curieux et +tout récemment découverts de sépultures gallo-romaines des cinquième et +sixième siècles. Ce sont des cercueils en plomb renfermant, avec un +grand nombre d'ustensiles ou menus bijoux propres à jeter un grand jour +sur les usages de nos ancêtres, des squelettes dont la plupart sont +tombés en poussière au contact de l'air ou à la moindre pression, mais +dont quelques-uns cependant ont subsisté, bien qu'à l'état de gypse +impondérable qui semble prêt à se vaporiser au premier souffle. Rien ne +fait mieux sentir que ce plâtras humain le peu qu'est l'homme et la +fragile contexture de son enveloppe terrestre. Les momies ne sont que +hideuses: c'est la coquetterie de la dissolution et l'hypocrisie de la +tombe. La cendre et les fragments d'os à demi brûlés rappellent +désagréablement la rôtissoire culinaire. Je donne de beaucoup--puisqu'il +faut opter et que l'on ne peut s'en dédire,--la préférence au procédé +gallo-romain, qui laisse la mort accomplir d'elle-même, à son gré, son +oeuvre éternelle et lente de destruction.</p> + +<p>Toutes ces collections diverses, dont l'ensemble ferait honneur à plus +d'une grande cité, sont pittoresquement abritées sous les voûtes +mi-renaissance, mi-gothiques d'un vaste et beau manoir seigneurial, +désigné sons le nom de <i>logis Barrau</i>. Ce splendide logis, qui a +appartenu à la triste mère de Louis XIII rappelle un souvenir Historique +peu édifiant, celui de la bataille que la mère et le fils faillirent se +livrer à quelques pas de là, à la journée du Pont-de-Cé, et qui se +dénoua heureusement par une réconciliation éphémère entre les deux +générations belligérantes. Louis XIII, qui plus tard en appela, eut un +bon mouvement dans cette occurrence. Il fit sa soumission à sa mère, +l'embrassa, et l'on vint souper en grande liesse à ce même <i>Logis +Barrau</i> que je vous décrirais plus en détail si l'heure de deux, venant +à sonner tout à coup, ne me rappelait aux bords de la Maine, où déjà +fume et s'ébranle le pyroscaphe de bas-bord qui va nous conduire à +Nantes.</p> + +<h4>D'ANGERS À NANTES.</h4> + +<p>La Maine, qui s'est grossie de la Mayence et de plusieurs autres +affluents moindres, a pris, lorsqu'elle arrive à Angers, où elle n'est +qu'à peu du kilomètres de son embouchure, un large développement, et elle +ne le cède guère, avant de se confondre dans la Loire, à ce grand fleuve +comme ampleur et écart entre ses deux rives. Le petit steamboat qui nous +porte, effilé comme une sardine, calculé pour voguer sur toutes les +basses eaux, et sans eau, s'il en est besoin, range tout d'abord en +partant les sinistres débris du <i>pont de la Basse-Chaine</i>, dont les deux +culées seules sont demeurées debout, supportant encore quelques restes +d'amarres et de crampons de fer. Loin de nous la pensée de revenir sur +la lugubre catastrophe du printemps dernier ni d'en faire remonter à +qui que ce soit la responsabilité accablante; mais il faut du moins +reconnaître que ce fut une étrange fatalité que celle qui fit choisir ce +fragile tablier pour passage d'une pesante troupe armée, dans un ville +où deux ponts de pierre, dont l'un tout neuf et magnifique, offraient au +malheureux bataillon du 11e une voie si sûre et un transit si naturel à +deux ou trois cents pas de là. Il faudrait ou se hâter de reconstruire +ce pont de funeste mémoire, ou en faire disparaître jusqu'aux derniers +vestiges; car c'est non seulement un deuil national, mais un ferment +d'acrimonie que perpétuent ces lamentables débris.</p> + +<p>Après une heure ou deux de navigation, près du joli village de la +Poissonnière, la Maine se jette dans la Loire. A dater de ce point, le +fleuve, pour ainsi dire, n'est plus qu'un archipel tout panaché d'Ilots +verdoyants: leurs têtes superbes, leurs inextricables saulées déteignent +sur le fleuve rétréci dont les bras, cessant de réfléchir la lumière +blanche du ciel, semblent couler sur un lit d'algues, de goémon et de +pourpier sombre. Parfois, élargissant ses sinus, il nous montre des +rives toutes chargées des mêmes frondaisons, des mêmes teintes de +sinople. L'aspect en est riant, mais monotone: il donne ce que j'appelle +un étourdissement de verdure. Tant de peupliers et de saules repose +l'oeil d'abord et le sature ensuite. On rend plus de justice, après cinq +heures de cette interminable feuillée, au <i>ruisseau de la rue du Bac</i>. +On finirait par le regretter tout de bon si un petit coteau, une vieille +tour, les ruines de quelque donjon féodal, un pont suspendu, un village +qui semble toujours à la veille ou au lendemain du déluge, ne venaient +de temps en temps rompre cette végétation curviligne. Voici Chalonnes et +Champtocé, où l'on voit encore les débris du château de ce fameux Gilles +de Retz, de ce terrible <i>barbe-bleue</i> qui enlevait les petits enfants +des deux sexes pour les faire servir à Dieu seul, et ses malheureuses +victimes peuvent savoir quels diaboliques et alchimiques sortilèges Plus +loin, Montjean et Ingrande, la dernière commune de l'Anjou; +Saint-Florent, dont le nom, célèbre dans les fastes de l'insurrection +vendéenne, rappelle le beau trait du marquis de Bonchamps qui, blessé à +mort, donna ordre d'épargner les quatre mille <i>bleus</i> que les <i>blancs</i> +allaient mitrailler après la bataille de Chollet. Aussi est-ce un +républicain, M. David d'Angers, qui lui a érigé la statue, juste prix de +son humanité, qu'on voit à Saint-Florent, et où l'artiste l'a représenté +sur un brancard, se soulevant avec effort pour adresser aux siens sa +noble et suprême parole. Après Ancenis, dont je n'ai rien à dire, +Champtoceaux <i>Castrum celsum</i>, remarquable par les grandes ruines d'un +château fort qui joua un certain rôle dans les guerres du douzième au +quatorzième siècle, et obtint notamment l'honneur d'être pris +successivement par Henri II (Plantagenet) et par saint Louis.</p> + +<p>C'est à peu près en cet endroit que, si j'ai bonne souvenance, le +fleuve, s'élargissant tout à coup, déchirant son immuable rideau +d'arbres, développe ses deux grands bras autour d'une île colossale et +nous laisse voir, du milieu de cette espèce de rond-point, une admirable +plaine que termine à droite, et tout au bout de l'horizon, une roche +abrupte et sauvage. Sur cette base granitique s'élève jusqu'au ciel une +croix gigantesque. A ce monument singulier, sur lequel se pressaient +déjà dans notre tête mille hypothèses légendaires, se rattache en effet +une petite histoire assez étrange, mais toute neuve; elle est d'hier. La +voici, telle que nous l'a contée sur le pont, en fumant sa pipe à +l'arrière, un vieux marinier qui tient le gouvernail sur notre +<i>inexplosible</i> boat:</p> + +<p>«Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays, +nommé M. de L...... Il laissait de grands biens à partager entre cinq +fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous à leur aise; mais +il n'y avait qu'un château, malheureusement; il est là-bas derrière les +arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'était mis en tête +de garder pour lui le château: il le voulait absolument: mais comment +faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'idée de +promettre au bon Dieu que, si le château lui <i>tombait</i>, il élèverait là, +sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mémoire de son +père. Bien lui en prit, car, peu après, on en est venu au tirage et le +château lui en est resté. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de +remplir son voeu; c'était sans doute le trop d'aise qui lui <i>brouillait +la recordance</i>. Mais sa mère, une sainte femme, lui ayant rappelé sa +promesse au bon Dieu en l'honneur de son défunt père, il faut lui rendre +cette justice qu'il s'est tout de suite exécuté. Dès le lendemain, il a +fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a +montré l'endroit; ils ont travaillé fort, et voilà dimanche, +trois semaines que la grande croix est sur ses pieds. Ça lui coûte bon! +à ce qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il +faut tenir.»</p> + +<p>Ce singulier récit me remet en mémoire ces quatre vers de l'<i>Étourdi</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Lélia--et l'action lui sera salutaire.</p> +<p class="i14"> D'un bel enterrement veut régaler son père,</p> +<p class="i14"> Afin de consoler le défunt de son sort,</p> +<p class="i14"> Par tout ce grand honneur que l'on fait à sa mort.</p> +</div></div> + +<p>Il est vrai qu'il s'agissait moins ici de consoler le défunt que le +survivant. Mais il n'importe: contrairement à l'adage des casuistes, le +moyen justifie la fin dans ce cas plus qu'excentrique. Le fils a son +château, le défunt a gagné une croix à la loterie, et il a cela de +commun avec bon nombre de vivants.</p> + +<p>Telle est l'habileté des mariniers de Loire que, malgré les difficultés +dont la navigation de cette rivière est hérissée, ils la parcourent dans +tous les temps et à toute heure. De menus branchages jalonnant la route +liquide indiquent les sables mouvants et les bas fonds à éviter. La +nuit, une succession de phares s'allume au flanc des Iles ou sur les +berges de la rive, et projette une lueur mystérieuse sur l'eau noire où +glisse notre pyroscaphe. C'est après plusieurs heures de cette +navigation clair-obscure que notre nef Argo au ténébreux panache nous +dépose dans l'un des nombreux canaux ou bras de fleuve de la Venise +armoricaine, contre le <i>Port-Maillard</i>, entre le château de Nantes, d'où +s'évada si bien le cardinal de Retz, et la place du Bouffay, où, moins +heureux que lui, son ancêtre le maréchal (le Barbe-Bleue déjà nommé) +avait très justement payé de sa tête, deux siècles avant, ses folies +furieuses, son amour de massacre et sa monomanie infanticide.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Félix Mornand.</span>.</span></p><br><br> + +<h2>Chronique musicale.</h2> + +<p>A Dieu ne plaise que nous finissions l'année en gardant le moindre poids +sur notre conscience de chroniqueur. Nous nous hâtons donc de donner +acte à M. Saint-Léon de la lettre qu'il nous a adressée ces jours +derniers, lettre conçue d'ailleurs en termes très convenables et +fort-obligeants pour nous. D'après sa réclamation, il paraît que dans la +distribution d'éloges que nous avons faite à propos de la première +représentation de l'<i>Enfant prodigue</i>, nous n'avons pas assez nettement +séparé la part de l'auteur des <i>divertissements</i>, de celle qui revenait +à l'auteur de la mise en scène. Que nos lecteurs le sachent donc bien: +les deux marches du second acte, le levée du rideau et la bacchanale du +troisième acte, le tableau de l'apothéose, ont été réglés par M. +Saint-Léon. Cela n'enlève rien d'ailleurs aux éloges que nous avons +donnés à M. Leroy pour tout le reste de l'ouvrage, qui a été mis en +scène par lui. Mais, ainsi que nous l'avons dit il y a quinze jours, +tout cela, si brillant qu'il soit, n'est qu'accessoire à nos yeux; le +principal, c'est la partition. L'oeuvre nouvelle de M. Auber gagne +beaucoup à être entendue; on s'étonne, à mesure qu'on la connaît +davantage, que tous les ravissants détails qu'elle renferme ne nous +aient pas frappé tout d'abord. Le titre biblique de la pièce fait sans +doute que bon nombre d'auditeurs pensent, involontairement peut-être, à +la musique de <i>Joseph</i>, de Méhul, ou à celle de <i>Moïse</i>, de Rossini, et +semblent tout surpris que la musique de l'<i>Enfant prodigue</i> de M. Auber +diffère complètement et de l'une et de l'autre. Le contraire serait en +effet surprenant. Nous savons quelqu'un qui ne se plaindra pas, lui, que +M, Auber, en écrivant la partition de l'<i>Enfant prodigue</i>, ait fait de +la musique <i>sui generis</i>: c'est l'éditeur. On n'a, pour s'en convaincre, +qu'à consulter le catalogue des vingt et un morceaux détaches de la +partition, de plus, et particulièrement, celui des dix airs de ballet: +il y a là de quoi défrayer pendant longtemps les amateurs de chant et de +danse. Le nouvel ouvrage de M. Auber est édité chez Brandus et +compagnie. Sous cette raison sociale se trouvent aujourd'hui réunies +deux maisons de commerce de musique les plus importantes de Paris, la +maison Schlesinger et la maison Troupenas; c'est-à-dire que tous les +ouvrages que Rossini a écrits pour la scène française, ceux de M. +Meyerbeer, de M. Auber, de M. Halévy, etc., font partie du même fonds. +Ce fait, quoique plus spécialement commercial, nous a paru mériter d'être +cité dans une <i>Chronique musicale</i>.</p> + +<p>Avant que la dernière heure de l'année 1850 ne sonne, nous avons +quelques comptes à régler. Voici d'abord un album de piano contenant six +études de genre: deux rêveries, deux romances et deux chansons sans +paroles; l'auteur est M. Félix Godefroid. Ces divers morceaux sont +écrits pour le piano, de manière à faire supposer qu'il existe deux +Félix Godefroid, l'un excellent pianiste, l'autre le premier harpiste du +monde; les deux cependant ne font qu'un. Le double talent de M. F. +Godefroid s'est produit dans tout son éclat, il y a peu de jours, dans +une soirée chez M. Marmontel, l'habile professeur du Conservatoire; là, +après que madame Massart, MM. Goria et J. Cohen eurent fait applaudir +les charmantes éludes que SI. K. Godefroid a réunies dans son album de +piano, M. F. Godefroid est venu lui-même recueillir de ces +applaudissements enthousiastes qu'il est toujours sur d'exciter, +lorsqu'il tire de sa harpe vraiment merveilleuse de ces effets dont il +paraît avoir seul le secret. Cet éminent artiste nous fournira, nous +l'espérons, plus d'une occasion de reparler de lui cet hiver.</p> + +<p>L'album de chant de madame Victoria Arago est cette année-ci, comme les +années précédentes, édité avec un luxe de lithographies, de gravures et +d'impression tout particulier. Les dessins sont tous de M. Aumont, et +font beaucoup d'honneur au talent de cet artiste. Quant à la musique, +elle a les qualités essentielles du genre, c'est-à-dire la grâce et la +facilité mélodiques; nous ne critiquerions à la rigueur, si toutefois la +critique doit se montrer rigoureuse à propos d'albums de chant, et +surtout à propos de l'album de chant composé par une femme, nous ne +critiquerions, disons-nous, que quelques modulations ambitieuses, à la +suite desquelles madame V. Arago ne revient pas toujours dans le ton +principal avec tout le bonheur que nous lui souhaitons. Puisque madame +V. Arago veut bien soumettre son nouveau recueil à notre jugement, nous +lui dirons que les compositeurs de romances françaises qui ont eu le +plus de popularité, même dans les pays où l'on aime de préférence la +musique très-travaillée, sont ceux qui ont su trouver de très-jolies et +très-simples mélodies sans s'éloigner, ou que fort peu, de la <i>tonique</i> +et de la <i>dominante</i>. Nous pensons qu'elle a tout ce qu'il faut pour +marcher avec succès sur leurs traces.</p> + +<p>Une matinée musicale, donnée jeudi de la semaine dernière dans la jolie +salle Sax, a été consacrée à l'audition des romances, chansons, +chansonnettes, ballades et fabliaux de l'album de M. A. Ropicquet, l'un +des violonistes de l'orchestre de l'Opéra. Tous ces petits drames ou +comédies en plusieurs couplets ont été trouvés charmants. Les morceaux +qui ont été le plus applaudis sont ceux intitulés l'<i>Ame du Ménétrier</i>, +chanté par mademoiselle Grimm, avec accompagnement obligé de violon, +exécuté par l'auteur de l'album; <i>Fleur des amours</i>, dit par M. +Cailloué, excellent baryton; les <i>Clochettes</i>, amusante bluette, rendue +plus amusante encore par la manière dont l'interprète M. Sainte-Foy; +enfin la <i>Musette enchantée</i>, mélodie écossaise délicieusement chantée +par M. Roger, et aussi délicieusement accompagnée sur le hautbois par M. +Verroust.</p> + +<p>Mais décidément les albums de danse livrent une rude concurrence aux +albums de chant. Après les schottischs, les mazurkas, les polkas et les +valses de l'album de M. Pasdeloup, dont nous avons parlé la semaine +dernière, voici les valses, les polkas, les mazurkas et les schottischs +de l'album-Strauss, qui réclament une mention dans notre chronique de +fin d'année; mention que nous leur accordons avec plaisir, car elles la +méritent complètement. En outre les dédicaces de ce dernier album sont +traduites de telle sorte par le crayon de M. Langlade, qu'elles en font +autant un agréable armorial qu'un recueil d'airs de danse.</p> + +<p>Que M. Chevillart nous pardonne, lui, l'artiste sérieux, de placer ici +quelques lignes d'éloges sur les six mélodies qu'il a composées pour le +violoncelle et que nous venons de relire en ce moment afin de faire +diversion à ce qui précède; car enfin nous pourrions dire, comme le +petit Antonio de Grétry: <i>La danse n'est pas ce que j'aime</i>. On trouve +dans ces mélodies instrumentales des pensées musicales pleines de +distinction et d'une expression pénétrante; elles sont écrites dans un +style vraiment élevé, qui satisfait autant l'intelligence que le coeur. +Pour peu que l'exécutant en comprenne le sens et sache le rendre, ces +chants, tour à tour rêveurs, expansifs, religieux, mélancoliques n'ont +pas besoin de paroles qui en indiquent la signification positive; ils +disent bien plus par eux-mêmes et vont bien plus droit au fond de l'âme +que ne saurait faire aucun langage humain. Au fait, l'époque des +étrennes nous fait faire cette réflexion, que, pour un amateur de +violoncelle, on n'en saurait guère trouver de plus attrayantes que les +six mélodies de M. Chevillart. Nos lecteurs voudront bien sans doute +prendre cette idée telle qu'elle nous vient: honni soit qui mal y pense.</p> + +<p>Voici encore deux ravissants morceaux pour piano, <i>Calabraise</i> et +<i>Ballade</i>, mélodies caractéristiques, dues à la plume d'un de nos +artistes les plus estimés à la fois comme virtuose et comme compositeur, +M. Rosechain, dont le nom seul vaut le meilleur éloge. Nous avons été si +charmé de lire ces deux morceaux, après avoir eu tant de plaisir à les +en--tendre, que nous n'avons pu résister à la tentation d'en dire +quelques mots.</p> + +<p>Il y a restauration et restauration; celle dont nous avons à parler +avant de terminer aujourd'hui notre chronique est la restauration d'un +<i>Amati</i>, faite, dit-on, avec le plus grand succès par M. Bianchi, +luthier italien depuis quelque temps à Paris. Cet instrument, qui +peut-être date du temps de Charles IX, et qui appartient à M. O'Brien, +officier de la marine anglaise, était dans le plus mauvais état; en +passant par les mains de M. Bianchi, on nous assure qu'il a retrouvé +l'aspect et toutes les qualités de sa jeunesse. Certes, si une telle +restauration n'est pas de nature à ébranler le concert européen, elle +n'en est pas moins très-digne d'être inscrite dans les annales musicales +de l'année 1850.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Georges Bousquet.</span></span></p><br><br> + +<h2>Souvenir d'un Voyage au Tennessee.</h2> + +<p class="mid">(AMERIQUE DU NORD).</p> + +<p class="mid">Six gravures d'après les dessins de MM. Faure Beaulieu.</p> + +<p>15 octobre 1850, sur l'<i>Ohio</i>.</p> + +<p>Des intérêts de famille et d'avenir m'appelaient, au mois d'août +dernier, dans le <i>Tennessee</i>, États-Unis d'Amérique. Cette partie de +l'Union a été élevée au rang glorieux d'État en 1796; il touche à la +Virginie d'un côté et à l'est: par l'ouest, le nord et le sud, il est +enveloppé par les États du <i>Missouri</i>, de l'<i>Arkansas</i>, du <i>Mississipi</i>, +de l'<i>Alabama</i> et du <i>Kentuky</i>. Dans l'ordre géographique, comme dans +l'ordre moral, il tient une place intermédiaire; c'est un des anneaux de +la grande chaîne qui doit relier le littoral oriental déjà vieux en +civilisation à ce vaste espace qui s'étend du Mississipi à +l'Océan-Pacifique et qu'occupent encore le désert et la vie sauvage. Le +<i>Tennessee</i> est un pays de montagnes, c'est l'<i>Auvergne</i> ou bien encore +le <i>Limousin</i> par ses mamelons, par ses ravins, ses torrents impétueux, +ses vallées fécondes et ses pentes adoucies. Il a aussi ses profonds +abîmes; seulement ici le vertige n'est pas à craindre, car ils sont +cachés par la forêt vierge et sombre qui se déploie sous le regard +enchanté. Nulle part le squelette géologique avec ses anfractuosités et +ses déchirures n'apparaît dans le <i>Tennessee</i>; la végétation, l'ordre, +la variété, la vie organisée sont partout et sous toutes les formes. Sa +population clairsemée présente dans ses habitudes, ses coutumes, ses +moeurs en général, un caractère tout particulier, une physionomie +originale. Son gouvernement est simple et fort comme sa nature. Un +gouverneur, une chambre des représentants, un sénat nommés par le +peuple; des agents, produit aussi de l'élection et dont l'intervention +ne se fait voir et sentir que par la sécurité la plus complète dont on y +jouit; tel est l'état du <i>Tennessee</i>, entré dans la grande famille +américaine avec 60,000 citoyens, et qui offre aujourd'hui une population +de plus d'un million d'âmes. La douceur de son climat, la richesse de +ses vallées, la facilité d'y vivre, d'assurer et d'agrandir l'avenir par +le travail y ont appelé plusieurs familles françaises. J ai donc pensé +qu'il pouvait y avoir quelque utilité à faire connaître un de ces États +de l'Union nés d'hier, que les touristes visitent peu parce qu'il n'y a +que de la poésie à y faire dans ses sites, ses oiseaux, ses fleurs et +les hommes rudes et fiers de ses montagnes. Je cède bien aussi un peu, +il faut le confesser, à cette manie de l'époque qui pousse tout voyageur +à écrire ses impressions de voyage. Mais un travers général cesse par +cela même d'être un travers, et je me le donne sans trop d'efforts pour +ma modestie.</p> + +<p>Deux grandes lignes, à travers l'espace océanique, conduisent d'Europe +dans l'Amérique du Nord; deux vastes ports, à ses deux extrémités +opposées, <i>New-York</i> et <i>New-Orléans</i>, reçoivent dans leurs larges +bassins, tous les jours et à toute époque de l'année, choses et hommes, +marchandises et idées, négociants et touristes partis de l'ancien monde. +Des fleuves qui sont des bras de mer vous transportent par l'un et +l'autre port au centre de ce vaste continent; et s'il était donné au +voyageur un peu de cette capacité somnolente de la <i>Belle au bois +dormant</i>, il pourrait se réveiller, quinze jours après son départ des +côtes de France, dans les forêts du Tennessee ou les plaines du Missouri +sans autre dérangement que le passage d'un bateau sur un autre bateau à +vapeur qui vous mène directement à votre destination.</p> + +<p>On a beaucoup écrit sur l'Amérique, ses institutions, son commerce, ses +industries; on a décrit les grandes villes de l'Union. Que sait-on des +moeurs du centre et de l'ouest? Qu'a-t-on dit des populations de la +campagne? Les États du <i>Tennessee</i>, de l'<i>Alabama</i>, du <i>Mississipi</i> sont +d'hier. Que savait-on, il y a un siècle, des moeurs, des coutumes de la +Bretagne et de l'Auvergne? <i>Nasheville</i> est la capitale du <i>Tennessee</i>; +c'est une ville de salon, de littérature, de loisir; ce serait la cité +aristocratique de l'ouest, si ce mot ne jurait de se trouver accolé à +celui de <i>démocratie</i>, le seul admis dans la langue américaine. Quand de +cette ville vous étendez vos excursions vers le <i>sud-ouest</i> et dans les +divers comtés de cette partie de l'État, vous vous trouvez bientôt dans +des déserts de forêts vierges et dans les montagnes du <i>Cumberland</i>, +derniers rameaux des <i>Alleghanys</i>. Dans cette direction, la contrée est +boursouflée, mamelonnée et présenterait la configuration, l'aspect de +l'Auvergne, si l'Auvergne avait encore ses forêts. Que dut éprouver, aux +premiers jours de son arrivée, l'homme qui, d'un point élevé, put +étendre son regard sur ce désert de feuilles agitées et bruissantes, sur +cette solitude solennelle et majestueuse? Qu'a-t-il fait de ces géants +aux racines profondes et aux cimes élancées? Quel parti a-t-il tiré de +ces sombres vallées, de ces plaines ondulées, de ces torrents +envahisseurs, de ces fleuves qui marchent? Il y a à peine un +demi-siècle, les Indiens chassaient dans ces lieux, dormaient sous +l'ombrage des grands arbres et s'entre-detruisaient dans ces solitudes +qu'ils ont laissées dans toute leur beauté sauvage. Un vieux soldat +américain me disait être venu, il y a cinquante ans, dans le <i>Tennessee</i> +sous le commandement du général <i>Jackson</i> pour en chasser les Indiens, +qui, prenant les canons pour des troncs d'arbres, se jetaient sur les +pièces et reculaient mitraillés par la terrible industrie du canon +européen. Que sont devenues toutes ces richesses de la nature, éparses +et confuses, sous l'action énergique de la race anglo-saxonne? Les +forêts ont été défrichées, les torrents disciplinés, les vallons se sont +ouverts sous la hache; les vallées ont été échauffées et éclairées par +les rayons du soleil, les mamelons ont vu sur leurs douces pentes se +dresser des habitations, les montagnes ont servi de pâturages aux +bestiaux. J'ai parcouru les vallées de <i>Tom's creek</i>, de <i>Round's creek</i> +qui débouchent dans le fleuve du <i>Tennessee</i>: ce sont des vallées de +<i>Tempé</i>, et là où régnait le silence des solitudes, il y a peu d'années +encore, j'ai entendu tous ces bruits de civilisation campagnarde qui +charment l'oreille et attirent le voyageur. C'est une nouvelle création +dont la vue est bien faite pour donner à l'homme un haut sentiment de sa +puissance et de sa grandeur.</p> + +<p>Dans le <i>Tennessee</i> comme dans tout l'ouest tout homme est citoyen, tout +citoyen est père de famille, tout père de famille est propriétaire, +depuis 150 à 2,000 acres (l'acre est l'arpent de France). Lorsque vous +visitez ses vallées et ses plaines, une chose frappe le regard et excite +fortement l'esprit: c'est la parité, l'uniformité dans les maisons, les +vêtements, les manières, le langage, les intelligences même; c'est +l'égalité dans tous les rapports de la vie absolue, vivante, souveraine +dans les idées et dans les faits. Quand on a vu un <i>log-house</i> (maison +de troncs d'arbres superposés), visité l'intérieur, partagé le dîner +d'un Américain, marchand un docteur, <i>square</i>, shérif ou constable, ou +simplement <i>farmer</i> (propriétaire cultivateur), vous pouvez dire avoir +vu le tout dans la partie, la généralité dans l'individu. L'inégalité +n'est que dans la quantité d'acres de terre possédés et défrichés. Je ne +parle pas des villes, des chefs-lieux de comté, des bourgs, ils sont en +très-petit nombre dans le <i>sud-ouest</i>. Mais là encore il n'y aurait à +constater qu'une très-légère différence dans les habitations: la planche +y remplace le tronc d'arbre non dégrossi. Voici un spécimen du +<i>log-house</i> tel qu'on le trouve dans tout l'ouest; c'est un carré long +en deux parties séparé par un appentis ouvert; il se compose d'une +grande chambre à plusieurs lits, d'une pièce où les +femmes tissent au métier les vêtements de la famille.</p> + +<p> A peu de distance se dresse le <i>log-house</i> destiné à la cuisine.</p> + +<p>Plus loin, et dans un désordre qui ne manque pas de pittoresque, les +écuries, les vacheries présentent leurs faces grises et leurs toits de +bardeaux. En vingt-quatre heures, grâce au concours empressé des +voisins, un <i>log-house</i> est construit: il est ordinairement placé sur +les bords d'un creek ou ruisseau torrentiel: on choisit une pente un peu +douce pour se mettre à l'abri des crues. Vous connaissez maintenant les +lieux et l'habitation de l'homme; voyons l'habitant, le <i>farmer</i> et sa +famille sous ce toit agreste. Je ne sais rien qui doive plus vivement +frapper le regard et l'esprit du voyageur français que l'attitude de +l'Américain en présence du voyageur qui reçoit l'hospitalité dans un +<i>log-house.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Souvenirs de Tennessee.--Construction d'un log-house.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Log-house avec défrichement.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006d.png"><br><b>Ferme américaine.</b></p> + +<p>Lorsqu'un étranger entre dans une chaumière de paysan français, il porte +l'embarras, la gêne, le trouble même dans la maison: la mère de famille +rougit, les enfants se cachent sous le tablier maternel, et le paysan +tourne entre ses doigts son chapeau dans une posture timide et servile. +A cet embarras qui se manifeste au dehors par un regard hébété se joint +souvent cette obséquiosité qui fait souvent, et à tort, soupçonner la +cupidité. Si la fatigue de la course, du voyage demande quelque +nourriture et du repos, le paysan n'aura à vous offrir que son pain noir +et une mauvaise chaise pour dormir. Entrez dans un <i>log-house</i> américain +à toute heure du jour et de la nuit: vous vous trouvez en présence du +père de famille qui vous tend la main, vous dit ces bonnes paroles: <i>How +do you do</i>, vous invite à vous asseoir, vous offre une place à sa table +et n'hésiterait pas à vous abandonner son lit, si la chambre +hospitalière n'était un véritable dortoir de pension. Toutes ces choses +sont dites et faites avec une simplicité, une aisance, une dignité de +gestes qui vous font croire, quand le regard n'est pas fait à ce +tableau, que vous vous trouvez dans la maison d'un citadin retiré par +goût ou par caprice sous un toit champêtre. Au reste, tout est à +l'unisson dans la famille: si vous acceptez le déjeuner, le dîner ou le +thé du soir, la mère de famille, entourée de huit ou dix enfants, se +place au bout de la table, sert le café ou le thé, en fait les honneurs +avec une aisance que vous ne trouverez en France que chez la maîtresse de +maison qui a l'habitude de recevoir du monde. Je dis aisance dans le +geste, la pose du corps, car mari et femme parlent peu et sont sobres de +ces mouvements saccadés, de cette agitation, de ces paroles dont on est +si prodigue dans nos moeurs françaises. Toutefois, prenez garde. Si vous +vous êtes assis au foyer du fermier anglais dans un des riches comtés +d'Angleterre, n'invoquez pas vos souvenirs en jetant les yeux autour de +vous: un inventaire des meubles et ustensiles de ménage troublerait un +peu vos idées d'âge d'or au dix-neuvième siècle. Tout y est rustique, +grossier, limité au plus strict nécessaire: le nécessaire y est même un +peu réduit aux choses de la vie sauvage. L'abondance n'est qu'en une +chose, mais elle y est large: c'est l'abondance sur la table. Du porc +sous diverses formes, du poulet passé au beurre, du <i>boeuf bouilli</i>, le +pain de maïs roussi au feu et tout fumant, du petits pains de froment de +forme ronde (rolls), du lait froid ou de l'eau pour boisson à dîner, du +café à déjeuner et du thé à souper, voilà le menu d'une table +<i>tennesséenne</i>. Gare à votre estomac si vous n'avez pas l'habitude de +dîner en courant: l'Américain mange vite et peu. L'heure des repas voit +d'ailleurs ordinairement se succéder à table plusieurs séries de +convives, tels que voyageurs attardés, voisins flâneurs, magistrats en +voyage, gens venus pour traiter affaires, aides de ferme, enfants de la +maison. Les mêmes assiettes, les mêmes verres, les mêmes fourchettes, le +même lit, les mêmes draps deviennent des objets de jouissance communiste +qui, de prime abord, blessent le regard aussi bien que la perspective +d'un communisme plus général froisse nos idées et nos moeurs. Les livres +classiques nous parlent beaucoup de l'hospitalité aux temps héroïques de +l'antiquité: elle devait présenter en réalité ces images un peu +grossières. Elle n'a pu d'ailleurs s'exercer en ces temps primitifs sous +des formes plus généreuses, plus simples et plus cordiales. Nous avons +vu le <i>farmer du Tennessee</i> dans la famille. Suivons-le dans ses +rapports extérieurs avec les choses et les hommes. Trois grands intérêts +absorbent la pensée, le sentiment, la volonté de l'Américain de l'ouest: +le commerce, la justice, la religion. Quel est l'homme d'esprit qui a +dit ou écrit qu'il n'y avait pas d'Américain qui n'eût vendu son cheval? +Toutes choses, depuis le grain de maïs jusqu'au <i>log-house</i> qu'il a +construit, au champ qu'il a défriché, aux arbres qu'il a plantés, en +traversant par la pensée tout ce qui est visible et tangible, sont objet +de commerce pour l'Américain. S'il ne peut vendre, il échange; au +besoin, il troquerait son habit contre le vôtre pour le seul plaisir de +trafiquer. Prenez garde, il est fait à toutes les roueries, à toutes les +ruses du commerce: élevé au sérail, il en connaît les détours. On +l'accuse de mauvaise foi: c'est une erreur. Dans sa conscience, la ruse, +c'est de l'habileté; à vous de vous détendre ou d'être plus prévoyant et +plus habile. Le gain pour l'Américain, c'est la constatation à ses +propres veux de sa supériorité. La culture est négligée au <i>Tennessee</i>: +pourquoi? Parce que ses produits sont lourds, d'un trop gros volume et +par suite de difficile transport. Mais il fait des élèves en chevaux, +mules, bêtes à cornes, porcs, qu'il pousse devant lui pour les conduire +sur les bords du <i>Mississipi</i>, où il trouve un facile et avantageux +écoulement. Hors de sa maison, le Tennesséen est toujours à cheval: +l'enfant arrivé à l'âge de quinze ans a son cheval, qu'il achète avec le +produit de son travail dans la maison paternelle ou de ses deniers au +dehors. <i>L'Amérique du Nord</i> est trop riche en fleuves pour avoir songé +à créer un bon système de routes. D'ailleurs, le <i>Tennessee</i> est un pays +de montagnes: le mode de locomotion, c'est le cheval. Lorsque dans la +vallée ou dans la forêt vous rencontrez le <i>Tennesséen</i>, il est toujours +en selle. Est-il seul et en négligé, dites qu'il va préparer ou terminer +un achat ou une vente. Est-il en habit, gilet et pantalon noirs avec +éperon au talon de la botte? S'il est seul, il se rend au chef-lieu du +comté pour remplir une des diverses fonctions de juryman (juré), +constable, square, juge de paix, <i>commissioner</i>, que les institutions du +pays imposent par l'élection à tout citoyen Entendez-vous au loin te +bruit de chevaux renvoyé par l'écho de la montagne, approchez: vous vous +trouvez en face d'une cavalcade composée de jeunes gens et de jeunes +filles aux robes les plus fraîches et les plus variées en couleur, avec +de grands chapeaux de forme anglaise, une pèlerine de mousseline sur la +poitrine et les épaules. Où va cette troupe de cavaliers? A une fête +patronale, à une noce, à des rendez-vous de plaisirs champêtres. Au +<i>Tennessee</i>, que dis-je, dans tout l'ouest, dans toute l'Union les +danses sur le gazon, les réunions nombreuses en plein air ou sous le +chaume, les repas de noce au babil bruyant, les veillées coûteuses sous +le toit de la grange, sont des distractions étrangères aux moeurs +américaines, inconnues et qu'un repousserait comme profanes. Cette +troupe grave et silencieuse se rend au <i>preaching</i> qui doit avoir lieu +dans la forêt, sous le toit d'un log-house ou sous la voûte du ciel.</p> + +<p>C'est principalement dans les cours de justice et dans les <i>meetings</i> +religieux qu'il faut étudier l'Américain de l'<i>ouest</i>. J'assistais en +septembre dernier à une séance de <i>Circuit-court</i>, à <i>Lindon</i>, chef-lieu +de <i>Perry-county</i>. Un nègre était accusé d'homicide. Décrivons les lieux +et dessinons au trait les personnages du drame. Au centre d'une ville +riche de rues, vide de maisons, qui n'avait d'existence hier encore que +sur le papier, et qui sera demain une ville de dix ou douze mille âmes, +s'élevait une construction de bois qu'on aurait pu transformer en grange +sans crainte de dommage. Cette maison, c'était la <i>city-hall</i>, la maison +de ville, le palais de justice, le monument public de cette ville en +germe. Dans l'intérieur se tenait, debout et découverte, la foule; une +barrière fragile de bois la séparait de la partie qui était occupée par +les jurés, le <i>clerk</i> de la cour et les avocats. Au delà et sur une +estrade était assis sur une modeste chaise le juge président de la cour, +sans cravate et un chapeau de paille sur la tête. L'<i>attorney</i> général, +confondu avec les avocats et les jurés, était debout devant une mauvaise +table de bois et portait la parole dans l'accusation. L'accusé était +assis près de ce magistrat et sur le même banc, sans menottes aux mains, +libre, sans gardes au dedans ni au dehors. Pendant le réquisitoire de +l'<i>attorney</i>, les jurés, assis ou couchés sur des bancs, fumaient, +chiquaient, crachaient et prenaient les postures les plus extravagantes. +Quelques-uns quittaient leurs places pour aller boire un verre d'eau que +renfermait une cruche qui servait de fontaine à la cour et au public. +Certes, un pareil tableau était peu fait pour conquérir à la justice +américaine et à ses formes extérieures un Français qui avait assisté aux +séances solennelles de la cour de cassation, aux audiences des cours +d'assises de notre France et aux plaidoiries anglaises à <i>Westminster</i>, +sous la présidence d'un lord du parlement. Mais ici aussi, je ne devais +pas m'arrêter aux surfaces: il fallait traverser par le regard intérieur +les faits et les formes matérielles, pour aller saisir dans les cerveaux +le travail de l'esprit. Que vis-je alors dans la foule? Des citoyens qui +écoutaient attentivement, non pas seulement avec l'oreille, mais dans +l'attitude d'hommes instruits des lois de leur pays et exercés au +mécanisme de la législation. Les physionomies au banc des jurés étaient +graves, et les regards baissés indiquaient un travail de pensée que rien +ne venait distraire. Les débats terminés, le président, debout sur +l'estrade, fit d'un ton grave et solennel le résumé impartial de +l'accusation et de la défense. Les jurés sortirent, et sous l'ombre de +la forêt voisine délibérèrent sur le sort de l'accusé. Le nègre, ce +paria qu'on traite en Amérique comme une créature déchue, que dis-je, +comme une chose, fut acquitté. Je courus à la prison, je la trouvai vide +de son prisonnier. Mais à la situation du bâtiment, à l'étendue +spacieuse de la cellule, aux ouvertures qui laissaient entrer l'air par +pleines bouffées et le soleil par larges rayons, je compris que le +peuple américain unissait à une grande intelligence des habitudes de +douceur et d'humanité.</p> + +<p>Il me restait à voir cette race anglo-saxonne dans une de ces +manifestations morales qui disent le passé et l'avenir d'un peuple: je +veux parler d'un <i>meeting religieux</i>. On le sait, le luthérianisme a +enfanté des sectes sans nombre. Gênées dans leur développement en +Europe, elles ont trouvé sur la terre américaine la liberté la plus +complète. Anabaptistes, presbytériens, universalistes, épiscopaux, +unitairiens, calvinistes, <i>méthodistes</i>, se mêlent sans se heurter, se +séparent dans l'expression de leurs sentiments religieux sans que la +sécurité publique et les rapports de la vie civile aient à souffrir de +ce fractionnement. La tolérance n'est pas le fait d'un commandement +législatif: elle est dans les coeurs, dans les esprits, dans les moeurs +enfin de la nation. Chaque secte a ses ministres, ses églises, ses +assemblées; l'État n'intervient en quoi que ce soit dans l'exercice de +chacune de ces religions. Les forces de ces sectes en nombre, en +intelligence, en richesses, ne se balancent pas dans chaque État. Dans +la Pennsylvanie, c'est la secte des <i>quakers</i> qui est en majorité; le +<i>Maryland</i> est en grande partie catholique. Le <i>méthodisme</i> a pénétré +dans le sud, et dans le <i>Tennessee</i> il semble vouloir y conquérir la +majorité. Qu'est-ce que la doctrine méthodiste? C'est l'intervention +directe de l'Esprit saint à l'aide de la prière et du prêche. La <i>foi</i>, +abstraction des oeuvres, voilà la condition du salut. La GRACE se révèle +par des illuminations subites, des transes, des extases, et n'existe +point sans elles.</p> + +<p>Sa formule par cris est celle-ci: <i>My soul happy (Mon coeur est +heureux)</i>. C'est l'illuminisme, le mysticisme sous certaines formes et +sous la condition de certaines disciplines à suivre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Tuilerie américaine.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Camp-meeting religieux au Tennessee.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Jeune fille de la campagne au meeting.</b></p> + +<p>Tel est le dogme du <i>méthodisme</i>. Sa morale, elle est sévère et sombre. +Elle interdit les distractions du monde et ses exigences. Ainsi, nul de +ces plaisirs que donnent les réunions des deux sexes, point de danse au +bruit d'une musique champêtre; nulle de ces joies qu'une naissance, +qu'une noce, qu'une fête de famille appellent au foyer domestique. +Chaque intérieur de famille devient un couvent d'où la femme ne sort que +pour se rendre aux <i>preachings</i>. Mais à quoi bon une exposition, qui +semble viser à la science théologique? suivez moi, lecteur, à un +<i>camp-meeting</i>.</p> + +<p>C'était le 29 septembre 1850, par une de ces splendides matinées que le +ciel, le soleil et le paysage américain prodiguent au voyageur sous le +36e degré de latitude. J'étais accompagné de mes deux fils et de M. de +Lobe, jeune Français qui applique au Tennessee ce qu'il a de science à +l'agriculture et à l'industrie, de bonté et de dignité à faire aimer et +respecter le nom de la France. Un Américain nous servait de guide dans +ce labyrinthe de forêts à traverser pour arriver au <i>duck river</i>. Montés +sur de jeunes et bons chevaux du <i>Tennessee</i>, nous parlions, non sans +une émotion secrète, de la patrie absente, lorsqu'après trois heures de +marche nous vîmes s'ouvrir devant nous, du haut d'un mamelon, une large +vallée pleine de lumière et d'ombre, de mouvement et de bruit: nous +étions arrivés au <i>camp-meeting</i>. Le paysage, par la grandeur sévère des +lignes et des formes, la majesté des arbres, répondait à la solennité du +but. Au premier plan, on voyait attachés à chaque arbre de la forêt des +groupes de chevaux demandant un abri à l'ombre du feuillage; le wagon +américain aux larges flancs attirait le regard par sa tenture de toile +blanche, qui tranchait dans ce milieu d'ombre et de verdure. Par les +sentiers étroits de la montagne descendaient gravement et lentement ces +familles nombreuses, représentées par des vieillards, de jeunes hommes, +de blanches filles, des mères allaitant leurs nourrissons au balancement +de leur monture: le jeune garçon y avait sa place, et se faisait grave +pour être à l'unisson de la caravane. Au loin, et au penchant d'une +colline, dans une clairière de la forêt largement ouverte, on remarquait +une masse de constructions en bois, qu'une sorte de pensée +architecturale avait ordonnées en des lignes droites et parallèles: +c'était les <i>log-houses</i>, les uns fermés, les autres ouverts, que la +piété et les nécessités d'une grande assemblée religieuse devaient +transformer, celui-ci en temple, ceux-là en salles à manger et en +dortoirs. De grands feux, alimentés par des troncs entiers d'arbres, +disputaient au soleil son éclat et faisaient bouillonner de vastes +marmites, objet pour les uns de convoitise, et pour les autres espoir +d'appétits aiguisés par une longue course. En arriére et sur des bancs +sans abri contre les ardeurs du soleil, étaient parquées les familles de +la race noire. Il était deux heures: c'était l'heure du prêche. Sous un +vaste hangar ouvert de tous côtés pour la circulation et fermé au levant +par une estrade, vinrent s'asseoir des groupes de jeunes filles et de +femmes de tout âge. A l'élégance de leurs vêtements, à leur démarche +aisée, à leurs manières faciles, vous auriez pu vous croire dans un +salon français en plein air. Derrière, mais sans mélange, et sur les +côtés, les hommes se massaient pour entendre la voix des prêcheurs. Sur +tous les bancs, au dedans, au dehors, partout régnait le plus grand +silence. Trois ministres du culte méthodiste, en habits et pantalons +noirs, montèrent sur l'estrade. L'un d'eux prit dans la Bible un texte +qu'il expliqua et développa à la foule attentive. Sa voix était +vibrante, mais sans onction. J'entendis quelques soupirs et quelques +cris isolés qui vinrent interrompre le prêcheur. Bientôt après +succédèrent au prêche les chants religieux au rhythme lent et monotone; +à certains intervalles, la foule fléchissait le genou et un nouveau +ministre disait à haute voix une prière. Cependant le soleil descendait +à l'horizon: un demi-jour se faisait dans la vallée. A un signal donné, +l'assemblée s'agita, la foule fut debout, et deux processions, l'une +d'hommes, l'autre de femmes, se dirigèrent vers deux points apposés de +la montagne, pour demander à une solitude plus profonde les inspirations +et les extases. J'ai suivi la procession des hommes; je les ai vus +s'agenouiller, courber leur front dans les hautes herbes, tressaillant +sous la parole forte et accentuée du prêcheur; cette parole allait +remuer des regrets, des désirs, des espérances, car j'entendis bientôt +des soupirs, des sanglots s'échapper de ces larges poitrines. La scène +se passait dans un ravin de la montagne, aux pentes riches de la plus +belle végétation. Qui, en cet instant, aurait pu se défendre d'une +émotion profondément religieuse? J aurais défié, toutes les sectes de +la terre de ne pas entrer en communion de reconnaissance et d'amour pour +Dieu sous ce beau ciel et en présence d'une nature, qui disait si haut +sa puissance et sa bonté. Mais hélas! ces sentiments devaient peu durer, +et à l'émotion religieuse devaient bientôt succéder la tristesse, la +fatigue et la révolte de l'esprit. La nuit était descendue sur la forêt: +les feux seuls éclairaient le paysage de reflets rougeâtres et +fantastiques. Le vaste <i>hangar-temple</i> fut éclairé par de minces +chandelles, qui jetaient une lumière triste et blafarde fur l'assemblée. +La foule vint occuper ses premières positions; les prêches et les chants +recommencèrent. Mais soit que le pèlerinage à la montagne eût exalté les +coeurs et les esprits, soit que la parole du ministre s'épanchât plus +abondante et plus vive, la scène de la nuit revêtit un caractère +profondément lugubre. Les bancs se dégarnirent, et dans les intervalles, +sur une terre humide et froide, se roulaient des jeunes filles le sein +découvert et les cheveux épars. Une d'elles, à genoux, levait les yeux +au ciel, et en des rires convulsifs semblait indiquer, par son regard +fixe et illuminé, qu'elle avait pénétré au séjour désiré et rêvé. Les +unes sanglotaient et jetaient par saccades des cris de désespoir qui +eussent fait trembler d'effroi le voyageur égaré dans la forêt. La joie +chez quelques autres s'exprimait par sauts, par bonds répétés, +grotesques, semblables à la danse des fous. Ici des cris de plaisir et +d'extase; là, des hurlements de misère et de terreur. Cette jeune fille +qui lève les bras au ciel, se tord en convulsions sur les genoux de sa +mère, qui semble heureuse de cet état. Et quelle pitié n'ai-je pas +ressentie pour cette femme aux cheveux blancs qui, s'adressant à la +foule dans l'attitude d'une sibylle, criait à ses oreilles de s'amender, +de se repentir, de <i>professer religion!</i> Et comme si cette scène dût +présenter le mélange du lugubre et du burlesque, on voyait à quelques +pas du hangar la foule des noirs s'agiter, danser, crier, imiter enfin, +mais avec l'exagération du sang africain, les contorsions et les +frénésies de ses maîtres. La nuit ne fut plus pour nos esprits qu'un +long cauchemar!</p> + +<p>Il était deux heures après minuit: les chants et les cris, les soupirs +et les hurlements avaient cessé; les feux s'éteignaient. Quelques hommes +erraient autour des <i>log-houses</i>, et sous le hangar gisaient, mais +immobiles, ces corps frêles de jeunes filles que la fatigue et le +sommeil avaient saisies au milieu des convulsions. J'attendais le jour +avec une sorte d'impatience fiévreuse. Enfin, les cimes des arbres +s'éclairèrent, le bruit se fit autour de nous, et peu d'instants après +on voyait se diriger vers les foyers pour s'y réchauffer toutes ces +pauvres créatures à la marche chancelante, aux visages pâles, et aux +regards éteints et fatigués. Le <i>camp-meeting</i> devait se prolonger avec +toutes ses péripéties pendant huit jours. Je rejoignis mes compagnons de +voyage et nous partîmes. Qu'avais-je donc de plus à apprendre du +<i>méthodisme</i> pour le juger? Un culte qui donne tantôt une folle jactance +et tantôt un morne désespoir, qui ébranle les imaginations par les +terreurs les plus sombres, surexcite les organisations frêles et produit +souvent une exaltation qui ne peut être pure ni en sa source ni en ses +effets, n'est point un culte que la raison puisse admettre. Mais tout +est-il faux dans cette doctrine, et ne pourrait-on en dégager un +principe saint et vrai? Le méthodisme n'est point une secte nouvelle: au +fond c'est le calvinisme, qui ne croit au salut qu'à l'aide de la grâce, +abstraction des oeuvres. Mais la question de la grâce en théologie, +comme celle du libre arbitre en philosophie, est un de ces problèmes qui +furent toujours le tourment et recueil de la curiosité humaine. Quoi +qu'on fasse, l'homme ne peut se passer de Dieu et de la grâce: l'appeler +par la foi et la prière est un besoin. Seulement cette doctrine fait +trop bon marché du principe de la liberté humaine; c'est là sa +faiblesse. Etudiez, les diverses doctrines des sectes religieuses et des +philosophies: chez les unes et chez les autres, l'esprit d'erreur a +exagéré l'un des principes au préjudice de l'autre. La philosophie +attribue à l'homme l'entière et libre faculté de choisir entre le bien +et le mal: les sectes luthériennes accordent tout à la grâce et à +l'inspiration; la première cède trop à l'orgueil et égare; les autres +ruinent dans l'homme le ressort moral en dispensant de tout effort. La +doctrine catholique est la seule qui se maintienne entre les opinions +extrêmes. Elle refuse d'abolir la liberté humaine, tout en maintenant +l'intervention divine, la grâce dans nos sentiments et nos +déterminations. Grâce et liberté dans les actes humains, voilà sa noble +et pure doctrine.</p> + +<p>J'ai suivi l'Américain du sud-ouest dans sa vie intime et extérieure. +Peut-on dégager du présent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses +tendances la destinée de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait à +chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de +l'humanité. De toutes les nations qui ont pris part à l'oeuvre +progressive accomplie jusqu'à ce jour, il n'en est pas une, d'après sa +doctrine, qui ne se distingue par un caractère bien tranché, par un mode +d'activité, propre à elle, signe de sa tâche spéciale dans le travail +commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phénicie. La +conservation des traditions anciennes a été la mission du peuple juif; +Athènes a brillé par ses beaux arts et sa littérature; Sparte, par son +activité guerrière; Rome a vécu tout entière dans une seule pensée, la +conquête du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appelé +par la Providence à remplir une fonction particulière et y puiserait les +éléments de son activité nationale. On peut combattre cette thèse dans +en ce qu'elle a de trop général. Mais pour le voyageur qui a parcouru +l'Amérique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne +parait écrite en lettres intelligibles à la poupe de ses vaisseaux, au +front de ses villes et sur les vastes terrains de ses défrichements. +Lors de la déclaration de l'indépendance en 1776, l'Amérique avait une +population de 4 millions, resserrée entre les <i>Alleghanys</i> et l'Océan; +aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac <i>Michigan</i> au +golfe du Mexique, les contrées voisines du Mississipi sont occupées par +une armée de défricheurs. Quelques éléments étrangers ont pénétré, il +est vrai, dans cette armée par l'émigration; mais la masse est +anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conquérir par le +travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes +Rocheuses s'étend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses +plaines grasses et fécondes fussent toujours le domaine du sauvage et du +buffle. Le travail et le commerce, voilà les puissants instruments qu'il +a mis aux mains de cette forte race. Mais ne défricherait-elle les +forêts avec la cognée que pour vivre de maïs comme jadis le sauvage +vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extérieur que pour +satisfaire ses appétits matériels? Ne parcourrait-elle le monde que pour +trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au delà des surfaces, +sondez les âmes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de +fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps +anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de +protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion +pénétrer plus profondément dans tous les actes du corps social? Un +peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni +s'arrêter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">G. Faure Beaulieu.</span></span></p><br><br> + +<h3>Monsieur Abraham.</h3> + +<p>Nous avons reçu, à propos de notre article sur Saumur (<i>Lettres sur la +France</i>, t. XVI, p. 374), la réclamation qu'on va lire. Nous l'avons +prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de +province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'était +proposé le but et le petit plaisir d'enchérir sur les innocentes +plaisanteries contenues dans notre article à l'adresse de quelques +ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la <i>cité</i> de Saumur +n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde.</p> + +<p>Nous ne désignions personne, par la raison péremptoire que nous n'avions +en vue personne. Le modèle vivant eût posé sous nos yeux, l'archétype de +ces millionnaires économes et infatigables, qui, après avoir toute leur +vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le +dépenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; à +chacun son rôle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces +estimables Crésus se fut offert à nos pinceaux plus qu'anodins--on nous +rendra, nous l'espérons, cette justice--nous eût donné sa tête à +peindre--que, Adèle à notre respect des convenances et à notre haine de +toute personnalité, nous ne l'eussions point signalée à l'hilarité +publique.</p> + +<p>Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture, +nous a honoré de l'épître que nous transcrivons ci-après. Avant de +l'insérer, nous avons dû aller aux renseignements pour nous convaincre +que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa +missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins +britanniques appellent un <i>hoax</i> ou un <i>puff</i>, et que nous nommons, +nous, en langage vulgaire, une facétie ou un <i>canard</i>. Nous étions +fondé, comme on s'en convaincra, à craindre une plaisanterie, à redouter +quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhétorique +mercantile et passablement furieuse.</p> + +<p>Il n'en est rien: le télégraphe électrique, que nous avons fait +manoeuvrer à cette occasion, nous apprend que la chose est tout à fait +sérieuse; que monsieur Abraham existe réellement, qu'il est vivant, +qu'il a de beaux écus sonnants, qu'il possède un hôtel, ainsi que +lui-même prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en +coupant court à toutes nos appréhensions, nous permet de publier, avec +une joie que nous sommes certain de faire partager à la grande masse de +nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'eût été, en effet, +dommage de la confisquer. C'est une pièce unique dont nous eussions été +désespéré de frustrer les historiens de l'avenir.</p> + +<p>Mais laissons la parole à M. Abraham; nous la demanderons après lui:</p> + +<p>«Saumur, 15 décembre 1850. «Monsieur,</p> + +<p>«Tous les amis de l'ordre, de la propriété et de la famille, +c'est-à-dire l'immense majorité des habitants de Saumur, ont lu avec +autant de surprise que d'indignation le tableau déprédateur et faux que +vous faites de cette cité. Je vous invite à rectifier dans le prochain +numéro de l'<i>Illustration</i> les graves inexactitudes que vous avez +insérées dans votre récit, et qui sont attentatoires à l'honneur, et +plus encore aux intérêts d'une population respectable.</p> + +<p>«D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous +prétendez qu'à Saumur les ouvriers sont réactionnaires, et que le moyen +et petit commerce est imbu des doctrines républicaines.</p> + +<p>«Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe à Saumur, surtout dans +l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnête disposé à +souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de républicain.</p> + +<p>«Les commerçants de Saumur, dans tous les degrés de l'échelle, sont +restés dévoués à cette noble et sage politique qui a procuré à la +France, pendant dix-huit ans, tant du prospérités réelles et +profitables, sérieuses et morales.</p> + +<p>«Il y a bien quelques maisons respectables attachées à des souvenirs +plus anciens; mais de républicains, il n'y en a point.</p> + +<p>«Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-être quelques +<i>pauvres diables</i> en bien petit nombre, ou quelques <i>garnements sans +fortune</i> dans la classe des <i>derniers ouvriers</i> ou des derniers +boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour +républicain, soyez sûr que c'est un homme taré, <i>sans patrimoine</i> et +sans considération.</p> + +<p>«Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la +politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce +qu'en vaut l'aune au point de vue de la prospérité publique et du +bien-être particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les +choses dans la balance du bon sens et des intérêts positifs. Nous +apprécions très-bien ce que peuvent coûter au commerce et à l'industrie +les terroristes de 93 et les imbéciles de 1848.--Nous mettons au-dessous +de toute espèce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi +les montagnards blancs, qui soulèveraient trop de résistances dans les +classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur +nous-mêmes. Enfin, nous appartenons corps et âme, tête et bourse, aux +hommes d'État habiles et influents qui se sont coalisés pour rendre à la +France, quand il en sera temps, le bonheur intérieur et la prospérité +financière que lui avait donnés le Napoléon de la paix.</p> + +<p>«Voilà, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement +profession, car c'est celle qui doit réussir infailliblement.</p> + +<p>«Quant à vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en +faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot à répondre +aux <i>folliculaires</i> qui les prendraient pour textes de leurs +plaisanteries prétentieuses et impertinentes: c'est que nous payons +comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons; +que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain <i>en dansant sur la +corde roide du journalisme</i>, et que <i>nous resterons les maîtres</i>, parce +que <i>la société est renfermée dans nos portefeuilles</i>, moins les +écrivains qui voudraient bien y tenir place.</p> + +<p>«Recevez, Monsieur, les salutations très-humbles d'un bourgeois de +Saumur, qui a eu la simplicité de <i>quatrupler</i> une fortune que son père +avait déjà doublée, et qui serait loué et célébré par les hommes de +plume s'il voulait les admettre dans son HÔTEL.</p> + +<p>«<span class="sc">Abraham</span>, «ancien négociant.»</p> +<br> + +<p>Permettez-Nous d'abord, ô monsieur Abraham, de parer le trait assassin +qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est passé +où les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de +lettres. Ils vous <i>célébreraient</i>, dites-vous, si vous les admettiez +dans votre HÔTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu'à cela ne tienne! +N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous célébrerons bien sans cela!</p> + +<p>Oui, monsieur Abraham, nous espérons vous rendre célèbre en Israël et +nous y tâcherons. Car enfin il n'est point séant qu'un homme de votre +mérite et de vos revenus soit aussi ignoré à dix pas de chez lui qu'un +<i>garnement</i> SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute +irrévérencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre +existence. Nous en sommes confus: là, vrai, monsieur Abraham, cela nous +fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire!</p> + +<p><span class="sc">Garnement sans fortune!...</span> Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous +avez dit là un mot sublime, et que vous êtes poète comique sans le +savoir? Croyez-moi, le <i>sans dot!</i> de ce croquant de Molière qui n'avait +pas trente mille livres à entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre: +<i>Sans fortune!</i>--<i>Sans fortune!</i> cela est beau; c'est foudroyant; comme +cela vous terrasse ces <i>garnements</i> qui souffrent la faim et la soif! +<i>Sans fortune!</i> Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le +fin du fin. A <i>Sans fortune!</i>, il n'y a rien à répliquer. Après <i>Sans +fortune!</i>, il faut tirer l'échelle <i>Sans fortune!</i> est comique et +tragique à la fois. Il dépasse de trente-six piles d'écus le <i>Sans dot!</i> +et le <i>Qu'il mourut!</i> de Corneille.</p> + +<p>Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps où vous +figuriez si agréablement, auprès du marquis de Moncade et de l'oncle +Mathieu, dans;'agréable ouvrage de d'Allainval, un <i>garnement</i> qui avait +aussi son mérite, mais qui mourut à l'hôpital d'épuisement et de misère, +en vrai garnement qu'il était.</p> + +<p>Cette circonstance, non moins que le <i>vis comica</i> qui apparaît dans vos +écrits, nous porte à regretter bien vivement pour l'art que la fortune, +trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon +l'aimable métaphore que nous vous empruntons, de <i>gagner votre pain en +dansant sur la corde roide du journalisme</i>. Tudieu! monsieur Abraham, +que nous eussions aimé vous voir, le blanc d'Espagne à la semelle et le +balancier en main, danser sur cette corde <i>roide</i>! Et que la fortune est +aveugle et inepte de refuser ses faveurs à des <i>garnements</i> +qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille +et un splendide <i>hôtel</i>, tandis qu'elle vous accable, vous un homme né +pour l'emploi des premiers danseurs!</p> + +<p>Ne nous en plaignons pas pourtant, <i>folliculaires</i> et <i>pauvres diables</i> +que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a ôté en vous un +rude concurrent, si elle nous privé d'un modèle, et il est hors de doute +que si l'astre contraire, aidant votre génie naissant, vous eût conduit +sur la corde, il ne nous fût resté à tous d'autre ressource que de +l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs, à cette +fin de <i>quatrupler</i> une fortune que malheureusement nos pères, pour la +plupart, n'ont pas eu, comme le vôtre, précaution de <i>doubler</i>.</p> + +<p>Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni +d'humeur si paternelles, témoin celui du <i>sacrifice</i>. Le Seigneur, qui +sait son monde et se connaît en Abrahams, se garda bien de lui demander +ses écus. Il n'eut pas cette indiscrétion. Il se borna à le prier de lui +offrir son fils; ce à quoi le vénérable patriarche, qui plus tard envoya +son autre fils Ismaël, avec sa femme Atar, mourir dans le désert, +acquiesça... facilement. Vous n'êtes pas, monsieur j'aime à le croire +du moins, de ces Abrahams-là. Continuez donc à <i>quatrupler</i> vos +richesses de père en fils. Permettez-moi seulement de vous faire +remarquer qu'on dit: <i>quadrupler</i>, et pardonnez-moi cette misérable +chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur +nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose.</p> + +<p>C'est là le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination +toute pure, et vous <i>savez ce qu'en vaut l'aune</i>. L'essentiel est de ne +pas prendre trois pour quatre, et réciproquement. Voltaire, <i>un homme de +plume</i>, qui n'était rien moins qu'un <i>garnement</i>, et qui savait fort +bien compter, nous apprend qu'on peut écrire <i>dû</i> votre <i>dû</i>, de trois +manières: <i>dû, deu</i> ou <i>deub</i>, de <i>debere</i>; comme <i>quatrupler</i>, de +<i>quater</i>. L'important est de faire centrer exactement son <i>dû</i>, <i>deu</i> ou +<i>deub</i>; et c'est à quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le +style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer.</p> + +<p>Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les +choses fort sensées que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que +vous ce <i>qu'en vaut l'aune</i>, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous +à nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a à Saumur que de +<i>pauvres diables</i>, de malheureux <i>boutiquiers</i>, de misérables +<i>ouvriers</i>, attachés à la république, c'est-à-dire au gouvernement +établi. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir +vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant +de vous faire observer que le propos nous semble un peu séditieux, dans +la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intéressé que vous +paraissez l'être à la stabilité et au maintien de l'ordre. Il y a à +Saumur un magistrat qui se nomme procureur <i>de la République</i>. Ce +fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide +position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de +rebelles. Son sort est digne de pitié et son poste peu enviable. Le +pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la nôtre. Laissons-le, et, +avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et répare +volontiers, trop heureux si je puis désarmer à ce prix votre ire, +monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement à la ville de +Saumur en avançant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de +la paix et désireux de conserver les institutions existantes.</p> + +<p>Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la +société française <i>dans votre portefeuille</i>. Je n'irai point cette fois +encore à rencontre; mais convenez que, si vous êtes à l'aise, voilà une +société qui n'en peut dire autant, et que, si elle étouffe, il ne +faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de +<i>terrorisme</i>. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangulée dans +l'étau de cuir où vous la tenez comprimée, elle laisse de temps en temps +échapper un cri de détresse?--Pour ce qui est des écrivains que vous +excluez, comme Platon, de votre république--pardon!--de votre royaume de +basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?) +ma foi, monsieur Abraham, voilà de la jovialité ou je cesse de m'y +connaître. Vous êtes un malin et un facétieux, et vous entendez mieux la +fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres écrivains +qui raillent les anciens négociants en pommes sèches et en pruneaux, +comme les voilà châtiés de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer +chez M. Abraham, les malheureux, <i>les funambules!</i> Qui sait? on leur +offrirait peut être un verre d'eau sucrée ou quelque autre douceur, avec +la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle +Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez, +s'il vous plaît que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse; +que ce n'est point pour vous que lève la brioche et que les chandelles +s'allument.--Ah! ah! mes <i>garnements</i>, vous voilà tout penauds!--Vous en +vouliez tâter, mes meurt-de-faim, mes drôles, à d'autres!--Sachez aussi +que M. Abraham vous met non-seulement hors son <i>hôtel</i>, mais hors la +société et la loi, c'est-à-dire hors son portefeuille, où il paraît que +l'une a élu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse! +Puisse-t-elle y goûter du moins le sort du rat dans son fromage de +Hollande!</p> + +<p>Et à propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de +bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a +contée l'autre jour.--Il y avait un homme très-riche comme vous, qui +avait comme vous un très-gros portefeuille et beaucoup de billets de +banque. S'il y logeait la société, je l'ignore; c'est un détail dont on +a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'être volé et que son +imagination frappée ne lui représentait qu'écrivains et larrons, il +pratiqua un trou sous une boiserie et y inséra son trésor. Il ne fut pas +volé en effet. Seulement, lorsque peu après il y voulut, par aventure, +ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trésor, il n'en +trouva que les débris. Les rats le lui avaient mangé. C'étaient +probablement des rats de bibliothèque, des rats savants --et +journalistes.</p> + +<p>Défiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort +subversifs. Je les soupçonne beaucoup d'être républicains, en leur +qualité d'affamés. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les +<i>montagnes</i> en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant +d'effroi?</p> + +<p>Défiez-vous-en!--Là-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agréer +nos remercîments bien sincères pour le ton exquis et la parfaite aménité +de votre style épistolaire. Présentez nos respects à madame Abraham, +ainsi qu'à M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu.</p> + +<p>Votre très-humble servante,</p> + +<p>L'<i>Illustration</i>.</p> + +<p>Pour copie conforme:</p> + +<p><i>Felix Mornand.</i></p> +<br> + +<p>P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les +mouchettes. Un lampion du cru, nommé M. Godet,--un jeune lumignon de la +plus brillante espérance,--nous a lancé une flammèche. Que pouvons-nous +bien dire à un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il +insinue délicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et +des sergents--que le signataire des articles: <i>Paris à Nantes</i>, pourrait +bien être un <i>échappé de Fontevrault</i>. Il n'y a, en effet, qu'un +réclusionnaire qui puisse médire de Saumur.</p> + +<p>Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux à faire qu'à donner au +public une réédition de la grande querelle de Piron et des Beaunois. +L'auteur de la <i>Métromanie</i> est mort, mais certains Beaunois lui ont +survécu à Saumur. Renvoyons donc M. Godet à ses huiles et à ses méches. +C'est tout ce que l'<i>Illustration</i> peut faire pour lui en raison de son +éloquence grésillante et de son article--<i>des six</i>. Elle aime les +rieurs, et non pas les bobèches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet: +que l'éteignoir lui soit léger!</p> + +<p>--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison.</p><br><br> + +<h2>Adrien Perlet.</h2> + +<p>Hier les amis de Perlet l'ont conduit à sa dernière demeure, et j'ai +prononcé quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore +parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devancé dans la tombe, +il aurait, je n'en doute pas, consacré quelques lignes à ma mémoire. +C'est à moi de remplir ce triste devoir du survivant.</p> + +<p>Adrien Perlet est né à Marseille le 28 janvier 1793 Son père avait été +cornélien et directeur de spectacle dans la province; il avait joué +aussi à Paris, où il s'était fixé plus tard comme correspondant de +théâtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrésistible +vocation entraîne plus tard vers la scène, et dès son plus jeune âge +Perlet manifesta ce penchant à copier, à reproduire tout ce qui le +frappait. Il aimait les cérémonies religieuses, et toutes les fois qu'il +avait entendu un sermon, il ne manquait pas, à son retour, de +contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes +du prédicateur qu'il avait attentivement écouté. Il se plaisait aussi à +faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prêtait lui +arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant à ses yeux +les acteurs mêmes dont il venait d'improviser les rôles. Au sortir du +collège, il voulut être médecin; mais le démon du théâtre l'emporta. Il +fut entendu au Conservatoire impérial de musique et de déclamation le 15 +novembre 1810: j'assistais à cet examen, et le souvenir m'en est bien +présent. Le comité, présidé par M. Sarrette, notre bon et paternel +directeur, était composé de Talma, de Fleury, de Baptiste aîné et de +Lafont. C'était là un auditoire plus imposant que celui devant lequel le +jeune Perlet avait jadis récité ses essais de prédication. Perlet répéta +la première scène du <i>Légataire</i> avec la folle gaieté qu'il avait à +quinze ans, et qu'il communiqua bientôt à toute l'assemblée. Élèves, +professeurs, directeur, secrétaire, tout le monde riait à gorge +déployée. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis à l'unanimité +et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi +l'emploi des <i>Poissons</i>, du nom de celui qui l'avait créé, et des deux +célèbres héritiers de son nom et de son talent. En sortant du +Conservatoire, Fleury, enchanté, écrivit quelques mots au père de +Perlet. Ou sait que Fleury avait tout à la fois les manières et +l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien +régime; plus tard l'égalité des droits a dû amener celle de +l'orthographe. Le billet de Fleury était ainsi conçu: «Ton fils a +beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera très-bien les Poisons.» +Une lettre de moins n'ôtait rien à l'autorité d'un tel suffrage, et le +père du jeune Adrien put pressentir déjà l'avenir de son fils.</p> + +<p>A cette époque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bombé, +ses yeux vifs et renfoncés, sa maigreur, son flegme, ses vêlements sous +lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout +cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder +sans éclater de rire. Son humeur était très-gaie, un peu moqueuse, et le +sang-froid avec lequel il lançait ses plaisanteries les rendait plus +piquantes encore. J'étais au Conservatoire depuis quelques mois +lorsqu'il y fut admis, et nous nous liâmes d'une très-vive amitié. +Lafont était mon professeur, Baptiste aîné le sien. Talma avait un +élève, nommé Raimond, dont il faisait un cas extrême et qui eût sans +doute acquis une grande réputation dans les premiers rôles de la +tragédie ou de la comédie: car il étudiait ces deux genres avec un +succès à peu près égal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions +presque pas, et l'on nous appelait les trois inséparables, Raimond +mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait +dans nos entretiens et se mêlait à tous nos souvenirs.</p> + +<p>Les brillantes dispositions de Perlet se développèrent avec rapidité: il +obtint, en 1811, le second prix de comédie; c'était un élève tout à fait +hors ligne et qui promettait un comédien du premier ordre. Sa voix avait +acquis beaucoup d'étendue; il avait certaines notes dont la gravité +surprenait Talma: «Avec cette voix, lui disait-il, vous joueriez bien la +tragédie, si vous n'aviez pas une figure si comique.» Il y eut cette +année-là au Conservatoire des exercices publics, qui se composaient de +scènes de tragédie, de comédie, de grand opéra et d'opéra comique. Ces +représentations, données dans le jour, attiraient la haute société de +cette époque. Le talent de Perlet en était un des attraits les plus +piquants: là brillaient Ponchard, Levasseur, mademoiselle Callaut, qui +fui depuis madame Ponchard, et mademoiselle Palar, qui devint madame +Rigault. Notre ami Raimond était aussi l'un des héros de ces fêtes, +dramatiques, qui étaient pour Perlet de véritables triomphes, le public +le traitait en enfant gâté, et dès qu'on l'apercevait ou qu'on entendait +le son de sa voix, l'hilarité et les applaudissements éclataient dans +toute la salle.</p> + +<p>J'avais un an de plus que lui, et la conscription, qui alors n'épargnait +presque personne, allait m'enlever à mes études théâtrales. On espérait +qu'un premier prix me ferait exempter du servie militaire, mais la +supériorité de Perlet était si bien reconnue, qu'à côté de lui je ne +pouvais aspirer qu'au second. C'était en 1812. Perlet se retira du +concours pour n'y reparaître que l'année suivante. Malheureusement sa +générosité n'eut pas le résultat qu'il en attendait: j'obtins le premier +prix; mais je ne fus pas exempté, et j'allais partir pour l'armée, +lorsque l'empereur lança de Moscou le fameux décret qui est devenu la +loi suprême du Théâtre-Français. Ce décret instituait un pensionnat de +déclamation semblable au pensionnat de chant déjà établi. C'est ce qui +me préserva de la gloire militaire, alors si redoutable. Il est probable +que j'ai dû la vie au décret de Moscou; plus tard il a protégé mes +intérêts et ma position. J'ai donc eu raison de le défendre comme je +l'ai fait en plusieurs occasions; je le devais, ne fût-ce que par +reconnaissance. J'entrai au pensionnat avec Perlet et Raimond, et là +nous vécûmes de la vie la plus insouciante et la plus gaie.</p> + +<p>Il y avait cependant chez Perlet des moments, rares il est vrai, où +cette gaieté se voilait sous des commencements de souffrance. C'étaient +les premières atteintes de la maladie opiniâtre qui ne le quitta jamais. +Nous avions le tort de nous moquer de ses plaintes et de le traiter de +malade imaginaire. Nous sommes trop punis aujourd'hui de cette +incrédulité railleuse.</p> + +<p>Il y a dans la jeunesse de Perlet quelques traits plaisants dont on +pourrait égayer sa biographie. Si je n'écrivais pas cette notice presque +sur sa tombe, je les raconterais; mais le lendemain de la mort d'un ami +on n'a pas goût aux joyeuses anecdotes: j'en citerai donc une seule. +Comme pensionnaires du gouvernement, nous avions un uniforme, et les +jours où nous paraissions en public nous portions un habit bleu et une +culotte blanche. Or, peu d'entre nous étaient doués de mollets +présentables. Une culotte courte et pas de mollets! c'était chose +pénible pour notre amour-propre. Cependant, nous nous résignions assez +gaiement à ce malheur. Mais Perlet voulait à toute force être mieux fait +que nous, et, n'ayant pas assez de fonds pour recourir à l'art du +bonnetier, il se mit à découdre son matelas, et un peu de laine qu'il en +ôta fut consacré à l'ornement de ses jambes trop exiguës (il ne faut pas +oublier que Perlet logeait au pensionnat). Malheureusement la laine ne +resta pas à l'endroit où il l'avait placée: elle retomba, et les jambes +du jeune comique offraient un aspect tout à fait bizarre, un spectacle +extraordinaire. Cependant, le surveillant du Conservatoire fit un +rapport où il accusait l'élève Perlet d'avoir <i>volé la laine du +gouvernement</i>. M. Sarrette rit du rapport, pardonna le larcin, et +recommanda à Perlet d'avoir à l'avenir des mollets plus stables.</p> + +<p>Son premier prix lui fut décerné à l'unanimité, en 1813. L'horizon +politique devenait sombre, et 1814 renversa notre pensionnat. Il y eut +pour nous des moments de détresse. Le père d'Adrien était bon; mais il +s'armait quelquefois d'une sévérité trop grande qui effrayait Perlet et +l'éloignait de la maison paternelle. Un jour, nous nous rencontrons dans +une des plus sombres allées des Tuileries, vers quatre ou cinq heures, +et voici notre entretien: «Que fais tu là?--Je me promène.--Moi +aussi.--As-tu dîné?--Non; et toi? --Ni moi non plus.--Eh bien, causons +théâtre.» Et la conversation de s'engager avec notre chaleur habituelle +sur cet intarissable sujet. Nous avions à peine vingt ans. Aujourd'hui +peut-être, des jeunes gens, dans une position semblable à la nôtre, au +lieu de parler théâtre et beaux arts, traiteraient quelque grande +question politique et sociale, et ne verraient de salut pour leur génie +incompris que dans le suicide ou dans une révolution nouvelle; mais sous +l'empire on s'occupait peu de politique, et les génies incompris +n'étaient pas encore à la mode.</p> + +<p>C'est en 1814 que Perlet a débuté au Théâtre-Français; ses débuts furent +heureux; mais à cette époque il était triste, soit qu'il eût de secrets +chagrins dont il ne m'a point fait part, soit que ce mal dont il se +plaignait plus fréquemment, causât l'humeur mélancolique que je lui +reprochais. Cette tristesse nuisit un peu à son jeu et à ses succès, et +il ne retrouva toute sa verve que dans le Crispin du <i>Légataire</i>, qui +déjà lui avait porté bonheur au Conservatoire. Après ses débuts, il +partit pour Londres; il voulut tenter la fortune, et réussit +complètement dans les rôles de vaudeville où il s'essaya. Il reçut avec +un dédain superbe une lettre de la Comédie-Française qui lui offrait un +engagement de douze cents francs. A partir de ce moment sa carrière fut +heureuse et brillante; il acquit en même temps renommée et richesse. De +Londres il alla à Bruxelles remplacer un comique fort aimé qui +s'appelait Paulin, un ancien camarade de Fleury, qui attendit quarante +ans le moment de leur retraite commune pour se réunir à son vieil ami, +et qui se brouilla avec lui aussitôt qu'ils vécurent ensemble. Perlet +fit promptement oublier Paulin. Le Gymnase s'ouvrit; Perlet y fut +appelé; il y débuta dans <i>Rigaudin</i> de la <i>Maison en loterie</i>, +vaudeville de Picard et Barré, précédemment joué à l'Odéon, et qui, +grâce à Perlet, obtint une vogue nouvelle et plus grande. Il attira +constamment la foule au Gymnase, où il déploya un talent vrai, fin, +spirituel, original. Il avait eu au Conservatoire un penchant à la +charge dont il s'était entièrement corrigé. Il fut toujours un comédien +de bon goût, et n'alla jamais chercher ses succès hors de la vérité et +de la raison. Il changeait de physionomie et presque de figure aux yeux +mêmes du spectateur: ainsi dans le <i>Comédien d'Etampes</i>, il arrivait +avec la figure et les manières d'un jeune homme, et devenait vieux à +l'instant même et sans quitter la scène, en posant sur sa tête une +perruque de vieillard. Il excellait à imiter les patois, les accents +provinciaux ou étrangers, et dans les rôles d'Anglais, qui jusque là +avaient été joués avec une exagération convenue, il montra une +perfection de vérité à laquelle nos voisins d'outremer applaudissaient +eux-mêmes. Parmi les pièces dont il créa les rôles principaux avec tant +de bonheur, on se rappellera longtemps le <i>Parrain, le Gastronome sans +urgent, le Secrétaire et le Cuisinier, Michel et Christine le Comédien +d'Etampes, le Landau</i>. Il montra dans <i>Michel et Christine</i> une +sensibilité touchante et vraie que les auteurs n'avaient point songé à +donner au personnage qu'il représentait, et j'ai entendu M. Scribe dire +que Perlet avait heureusement corrigé son rôle par cette nuance si +finement exprimée. La Comédie-Française voulut reprendre l'habile +comédien dont le Gymnase était fier: les termes du privilège accordé à +ce dernier théâtre lui en donnaient le droit: Perlet opposa un refus +constant aux prétentions des sociétaires; il aima mieux ne pas rejouer à +Paris, et il s'en exila pour recommencer ses brillantes tournées dans +les départements. Il revint plus tard et reparut au Gymnase; mais son +mal augmentait toujours, et il fut contraint de quitter le théâtre à +l'âge où le talent est dans toute sa force. Perlet s'était marié en 1819 +avec une des filles de Tiercelin, si parfait dans les personnages +populaires, et qui contribuait avec Brunet et Potier à la fortune des +Variétés. Malheureusement, madame Perlet était faible et souffrante +comme celui dont elle était si heureuse de porter le nom. Elle avait +pour lui un dévouement de tous les instants, et paraissait oublier ses +maux en s'occupant de ceux de son mari. Perlet lui rendait toute +l'affection, et, quand elle en avait besoin, tous les soins qu'il en +recevait. Il fut excellent époux et excellent père; il aimait sa fille +d'un amour jaloux dont elle était bien digne; sa tristesse habituelle +augmenta quand il s'agit de la marier. Le père du brave et excellent +jeune homme à qui elle s'est unie se désolait aussi à l'idée de se +séparer de son fils: Il vint en pleurant faire une demande à laquelle +Perlet souscrivit en pleurant.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Perlet.--Rôles de comédien d'Etampes.</b></p> + +<p>Perlet connaissait profondément son art, et adorait le théâtre. Il a +publié sur l'art dramatique et sur l'art du comédien des réflexions qui +décèlent l'artiste supérieur et l'homme de goût. Il m'écrivait souvent +en vers pleins d'esprit et de traits heureux. Il causait avec finesse et +chaleur, et aimait beaucoup la conversation, mais seulement avec ses +intimes; il recherchait peu le monde et les liaisons nouvelles; il était +plein d'honneur, bon et fidèle ami, avait des moeurs régulières et des +manières polies. Les susceptibilités de son caractère ne doivent être +imputées qu'à cette santé débile qui le mettait quelquefois au +désespoir. Depuis longtemps il était réduit à ne plus savoir de quels +aliments se nourrir, tant ses digestions étaient douloureuses, tant le +mal faisait de progrès et le poussait vers la tombe Sa femme l'y a +précédé; elle est morte à Enghien-les-Bains le 6 septembre dernier. +Perlet, qui ne l'avait pas quittée pendant toute sa maladie, fut témoin +de ses derniers moments; ce fut un coup dont il ne se releva point. +Trois mois après il n'était plus: sa femme était morte un vendredi à +huit heures du soir; il mourut à la même heure un vendredi.</p> + +<p>Quoique Perlet ne jouât plus, il était utile au théâtre par la manière +dont il savait en parler, par les avis précieux qu'il ne refusait point +aux jeunes comédiens qui sollicitaient le secours de ses lumières et de +son expérience; il était par ses nobles et excellentes qualités +nécessaire à ses amis, qui le regretteront toujours.</p> + +<p>21 décembre 1850.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Samson</span> <i>(de la Comédie-Française).</i></span></p><br><hr><br> + +<p>Le <i>Véritable Gribouille</i>, par <span class="sc">George Sand</span>; les <i>Fées de Ia Mer</i>, par +<span class="sc">Alphonse Karr</span>; le <i>Royaume des Roses</i>, par <span class="sc">Arsène Houssaye</span>; <i>Tom Pouce</i>, +par <span class="sc">P. J. Stahl</span>; les <i>Contes des Fées</i> (2). Ce qui a manqué presque dans +tous les temps à la littérature enfantine, ce sont les écrivains de +talent. Si l'on devait juger de cette littérature par les <i>Contes à ma +Fille</i>, les <i>Contes à mon Neveu</i> et les innombrables contes à dormir +debout dont nous sommes inondés chaque année à l'approche du mois de +janvier, il faudrait croire que la composition des livres à l'usage des +enfants est devenue le patrimoine des académiciens sur le retour et des +sous-maîtresses de pensionnat. Voici un éditeur qui a voulu que les +enfants fussent aussi bien traités que les grandes personnes; il a fait +appel aux écrivains les plus en vogue, il leur a demandé de nouvelles +histoires merveilleuses. C'est d'abord l'auteur de la <i>Mare au Diable</i> +et de la <i>Petite Fadette</i>, deux chefs-d'oeuvre. George Sand, en +gribouillant <i>Gribouille</i>, s'est rappelé les riants tableaux qu'il avait +semés çà et là dans ses précédents ouvrages, et il a écrit un petit +conte dont il sera longtemps parlé dans les veillées enfantines; après +George Sand, Alphonse Karr, qui serait un grand marin s'il n'était un de +nos plus spirituels littérateurs, nous raconte toutes les merveilles +qu'il a découvertes dans ses plongeons au milieu des vagues. L'Océan +s'est illuminé de splendeurs inouïes, et il a montré à l'historien de +Sainte-Adresse ses palais en coquillages, ses Louvres en turquoises, et +ses Tuileries en diamants. De l'empire de la mer nous passons au +<i>Royaume des Roses</i>; au beau royaume, celui-là, qui renaît chaque année +et qui n'a rien à redouter des révolutions tant qu'il y aura des +printemps. Puis il y a encore <i>Tom Pouce</i>, qui a obtenu les honneurs +d'une troisième édition; <i>Tom Pouce</i>, un héros microscopique, auquel il +arrive les plus surprenantes aventures. Cette charmante collection, +cette bibliothèque choisie de l'enfance, se composa en outre de <i>Trésor +des Fèves</i>, par Charles Nodier; des <i>Aventures du Prince Chènevis</i>, par +Léon Gozlan; de la <i>Bouillie de la Princesse Berthe</i>, par Alexandre +Dumas; de l'<i>Histoire de la Mère Michel et de son chat</i>, par de +Labédollière, et enfin du <i>Prince Coqueluche</i>, par Edouard Ourliac. +L'éditeur a eu soin que les gravures fussent à la hauteur du texte, les +dessinateurs habiles, tels que Granville, Gérard-Séguin, Bertall, Tony +Johannot, Maurice Sand, ont illustré ces petits livres de vignettes +charmantes. Nous avons surtout remarqué les illustrations de +<i>Gribouille</i>, dues au crayon de M. Maurice Sand. Nous sommes assuré que +l'auteur de <i>Gribouille</i> ne se plaindra pas du dessinateur. Le crayon de +l'un semble fait exprès pour la plume de l'autre.</p> + +<blockquote>Note 2: Chez Blanchard, rue Richelieu, 78.</blockquote> + +<p>En résumé, la collection dont nous parlons est un très-joli cadeau +d'étrennes; et si nous avions le bonheur d'être encore un petit garçon, +nous préférerions de beaucoup <i>Gribouille, Tom Pouce</i> et les <i>Fées de la +Mer</i> à tous les marrons glacés et à toutes les pralines des confiseurs.<br> +<span class="rig">E. T.</span></p><br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"></p> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">Le salon de cette année sera beau, s'il faut en croire les on dit.</p> + + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre +1850, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0409, 27 *** + +***** This file should be named 38543-h.htm or 38543-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/5/4/38543/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/38543-h/images/001.png b/38543-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..db9109a --- /dev/null +++ b/38543-h/images/001.png diff --git a/38543-h/images/001a.png b/38543-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d66f45 --- /dev/null +++ b/38543-h/images/001a.png diff --git a/38543-h/images/002a.png b/38543-h/images/002a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..12e39dd --- /dev/null +++ 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