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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: December 16, 2011 [EBook #38320]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0024, 12 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+ Nº 24. Vol. I.--SAMEDI 12 AOÛT 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Ahmed-Pacha, bey de Tunis _Portrait_.--Courrier de
+Paris.--Embellissements de Paris. Nouvelle Porte de l'hôpital de la
+Charité. _Gravure_.--Les Automates de M. Stevenard. _L'Escamoteur; le
+Jour de Flûte; le Magicien_.--Martin Zurbano. (Suite) _Orateur appelant
+le peuple à se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van
+Halen_.--Des Irrigations. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministère
+de l'Agriculture. _Quatre Gravures_.-L'été du Parisien--(Suite.)
+_Établissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Baréges; Bagnères de
+Luchon; Bagnères de Bigorre; Mont-Dore_.--Le Jeune Lapin et le Renard.
+Fable par M. S. Lavalette.--Margharita Pusterla, Roman de M. C. Cantù.
+Chapitre II, l'Amour. _Cinq Gravures_.--Bulletin
+bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Caricature. _Un Tiroir
+difficile_.--Amusements des Sciences.--Échecs (5e problème).--Rébus.
+
+
+
+Ahmed-Pacha,
+BEY DE TUNIS.
+
+Pendant plusieurs siècles, la régence De Tunis a été l'affreux théâtre
+de révolutions et de crimes de toute espèce. Les derniers événements qui
+se sont passés en Europe, et surtout la conquête d'Alger par les
+Français, ont amené de grands changements dans la situation de ce pays.
+L'esprit de progrès, qui s'est emparé de tout le genre humain, entraîne
+aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque
+à leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis,
+Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent
+devoir être couronnés de succès.
+
+Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara
+du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte
+héréditaire dans la famille régnante, les successions ne sont pas
+réglées d'une manière tellement précise, que souvent elles n'aient été
+sujettes à de sanglantes contestations. La force et le génie ne sont pas
+moins que la naissance des titres et des droits à l'exercice de
+l'autorité suprême.
+
+Depuis 1814, la régence de Tunis a été gouvernée par six beys:
+Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed.
+
+Ahmed-Pacha a succédé, le 18 octobre 1837, à son oncle Mustapha, décédé
+après un règne de trois mois et quelques jours, à la suite d'un
+événement tragique.
+
+Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la
+guerre, avait rempli les mêmes fonctions sous le précédent souverain,
+Hassan-ben-Mahmoud. Poussé par une ambition effrénée, et encouragé,
+assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut
+profiter de l'avènement du nouveau bey pour se mettre à sa place, et
+travailla sur-le-champ à le renverser du trône, avant qu'il n'eût le
+temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute
+la régence, et par lui-même, et par sa famille, l'une des plus
+puissantes du pays, que le bey Mustapha, informé du complot qu'il
+ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrêter.
+Cependant, après avoir rassemblé autour de lui ses amis les plus
+fidèles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le
+fit appeler au Bardo, sous prétexte de lui communiquer des nouvelles
+importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa
+pas désobéir publiquement; il arriva à la résidence avec une suite
+nombreuse; mais séparé de ses adhérents, sans violence et comme par
+hasard, par les gens du bey, il fut mené dans une salle basse, où on lui
+apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prière avant de
+mourir. Il lut aussitôt étranglé dans ce lieu même par des chaouchs,
+tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa
+punition, avec avertissement qu'un châtiment semblable était réservé à
+ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le complot, dont Chekib était
+l'âme, fut détruit immédiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet
+acte d'énergie, avait imposé à ses ennemis, aurait pu jouir d'un règne
+long et paisible; mais Mustapha était un homme d'un caractère très-doux,
+comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut
+obligé de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit
+contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines après
+cette exécution. Il laissa à son neveu Ahmed, le bey actuel, le
+gouvernement de la régence.
+
+Ahmed-Pacha, âgé aujourd'hui de trente-six à trente-sept ans, est un
+homme d'un caractère plus ferme que son oncle, d'une capacité réelle,
+plus éclairé et surtout plus libéral que ne l'a été jusqu'à ce jour
+aucun des princes de la côte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve,
+les enfants de Chekib, placés au Bardo avec les siens, partagent
+l'éducation européenne qu'il fait donner à ses fils.
+
+[Illustration: Le bey de Tunis.--_Fac-similé_ du croquis d'un voyageur.]
+
+La capitale de la régence, Tunis, occupe une plaine resserrée entre deux
+lacs. La ville a deux enceintes; celle intérieure, de construction
+mauresque, est flanquée de tours très-rapprochées sur quelques parties;
+l'enceinte extérieure, qui semble être un ouvrage européen, est formée
+de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les
+faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest, à la kasbah,
+appuyée aux deux enceintes. En avant de Tunis, à l'entrée d'un canal
+débouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort à double rang
+d'embrasures, première ligne de défense de Tunis, et célèbre par la
+résistance qu'il a plus d'une fois opposée aux armées débarquant sur
+cette plage.
+
+La résidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse située en rase
+campagne, à environ 2,200 mètres de Tunis, entourée d'un carré de
+remparts élevés, dont les quatre coins sont flanqués d'ouvrages avancés
+et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des bâtiments
+intérieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent
+les environs, et, au milieu, on distingue les dômes, les kiosques et les
+vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey.
+
+Les habitants de la régence de Tunis, comme ceux de l'Algérie,
+appartiennent à diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les
+villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi
+qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre
+partie des Berbers, qui porte plus spécialement le nom de Kabaïles, ou
+Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les
+Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis
+a organisé des troupes régulières, organisation par suite de laquelle
+ils ont été privés de leurs privilèges assimilés aux troupes indigènes.
+Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des
+classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux
+moeurs et à l'industrie qui les caractérisaient lors de leur arrivée
+d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes détruites par les
+invasions des Arabes au septième et au huitième siècle, et même la
+fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les
+habitants des villes et villages sont désignés par le nom générique de
+Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine
+des hordes qui ont pris part à la conquête, ou qui ont été appelés de
+l'Égypte et de la Syrie par les khalifes de Kaïroan, conservent leur
+dénomination d'Arabes. Quant à ceux qui, dans les temps anciens, avaient
+accompagné les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mêlés
+avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins.
+Il est à remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on
+les nomme Arabes, alors même qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite
+ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont
+Chaouïa (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race
+qui habite sous des toits. Ils paraissent être, en effet, les Numides de
+Massinissa et de Jugurtha.
+
+Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables
+mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y
+enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on
+assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un
+cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils
+vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans
+des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il
+en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont
+d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les
+sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après
+en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y
+rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.
+
+L'administration est confiée à des Gouverneurs militaires (kikhia) pour
+les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Kaïroan,
+Porto-Farina, etc.; à des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes
+ou villages, avec le territoire qui en dépend, connue Testour, Zaghwan,
+etc.; enfin, à des gouverneurs civils ou préfets (kaïds) pour les
+provinces en général. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en
+même temps fermiers des revenus de l'État, c'est-à-dire qu'ils
+perçoivent les impôts de leur département et les gardent, moyennant une
+redevance au bey, préalablement fixée. Ces trois classes
+d'administrateurs ont la juridiction dans leurs départements respectifs:
+le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert à tous. Les kikhias sont
+nommés par le bey; les cheikhs et les kaïds seul proposés au bey par le
+suffrage de leurs administrés, et le bey les confirme ordinairement,
+comme aussi il est d'usage qu'il les révoque sur les plaintes de leurs
+administrés. Indépendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne
+dépendent pas d'un kaïd, il y en a pour chaque subdivision dont se
+forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades.
+
+Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis
+sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la
+régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la
+plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant
+des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est
+ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et
+l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra
+seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les
+habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population
+nomade, cette véritable plaie du pays.
+
+Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes
+qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade;
+elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja
+(branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre,
+six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont
+souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur
+lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des
+champs à l'année et les cultivent pour leur compte.
+
+Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise
+entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne
+régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites,
+sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et
+douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une
+des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le
+camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour
+lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans
+guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La
+limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus
+généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière
+El-Zain.
+
+L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux
+régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur
+ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement
+turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830,
+le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de
+la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province,
+qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à
+l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête;
+mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général,
+des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à
+l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de
+Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement
+fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel
+Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la
+garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de
+contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et
+d'un million les années suivantes.
+
+Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle,
+signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du
+beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis,
+Ahmed-Bey.
+
+Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du
+ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un
+commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes
+tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double
+suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses
+sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et
+son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus
+étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant
+directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession
+de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un
+droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement
+méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre
+lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la
+poursuit encore aujourd'hui.
+
+Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en
+novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le
+vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était
+placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours
+par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette
+régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il
+était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20
+juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration
+dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte,
+aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais,
+comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et
+deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre
+vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande,
+obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien
+entreprendre.
+
+Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel
+rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la
+conservation de sa souveraineté.
+
+Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante
+protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable
+parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant
+ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux
+dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et
+de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses
+anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres
+contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les
+menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à
+profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à
+ses États, pour leur donner tous les développements possibles de
+culture, de civilisation et de puissance.
+
+Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son
+règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été
+rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation
+générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du
+gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer
+une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur
+administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur
+instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays.
+C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il
+peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de
+Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes
+chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie,
+chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un
+régiment d'artillerie de 3,000 hommes.
+
+L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une
+veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est
+en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les
+pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons
+d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les
+bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent
+la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La
+coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé
+par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La
+différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en
+argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et
+en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre
+des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans
+la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des
+modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le
+bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos
+officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants
+jaunes et des bottes vernies.
+
+Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis
+qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient
+servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et
+l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des
+officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef
+d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne,
+sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé
+par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie
+est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier
+de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le
+maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est
+dirigée par M. Bineau, ingénieur français.
+
+Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du
+pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne,
+les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc.
+C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis
+les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince.
+
+Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo,
+Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à
+Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint
+Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet
+emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence
+de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit
+nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les
+marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent,
+des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens
+aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer
+l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable.
+Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe,
+rendra à son tour l'Europe sa tributaire.
+
+[Illustration.]
+
+Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa
+qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants
+et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de
+Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se
+propose de passer un mois à Mirambeau, département de la
+Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste
+est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain
+va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure
+royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique
+fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de
+l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où
+M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du
+palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et
+prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille
+royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper
+aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette
+sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu,
+satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y
+est pour rien ou pour peu de chose.
+
+Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon
+temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses
+pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre;
+
+ Reeubans sub tegmino fagi.
+
+A demain donc les affaires sérieuses.
+
+Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place,
+en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on
+laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris.
+Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre
+fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de
+Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu
+essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels.
+Le _Journal des Débats_ a fait de la cérémonie un récit emphatique qui
+n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du
+goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est
+le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la
+moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de
+douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!
+
+Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à
+tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les
+rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu
+le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois,
+dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune
+femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux,
+au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la
+princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement
+involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne,
+silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson
+parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les
+regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer
+pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a
+vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a
+donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains,
+tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la
+princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est
+mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la
+chapelle de Saint-Ferdinand!
+
+Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des
+princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La
+mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales,
+elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant
+peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la
+dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par
+les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.
+
+Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra
+serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes
+catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un
+jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet,
+que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui
+dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les
+choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous
+et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la
+richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de
+l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins
+moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité,
+donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés,
+tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle
+l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va
+chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent
+vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des
+trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une
+fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur
+cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée.
+
+--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive
+émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la
+Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de
+l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous
+pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux
+messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment
+d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées?
+comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards
+incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?
+
+Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies
+mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage,
+occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne,
+il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un
+démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans
+ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un
+quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui,
+depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin
+vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin.
+Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des
+faussaires, des assassins!
+
+L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée
+sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient
+quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin.
+
+Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits
+s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de
+courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les
+menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège
+formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de
+ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le
+crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les
+règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où
+il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.
+
+Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et
+inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une
+bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et
+surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à
+éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se
+prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands
+paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les
+passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur
+fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des
+combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent
+au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le
+couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les
+épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout,
+meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien
+au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par
+ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est
+séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige
+de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement
+désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la
+charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec
+soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons
+bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser
+leurs femmes et leurs enfants.
+
+Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet
+épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de
+même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la
+bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné
+l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un
+coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine.
+
+Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à
+M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la
+réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose
+pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée.
+
+On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est
+bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez
+consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de
+Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre
+ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des
+Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie.
+Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut
+dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus
+qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en
+attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent
+de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer
+au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est
+toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.
+
+Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à
+l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de
+Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce
+charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux
+morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures
+écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux
+faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital
+s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs
+procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les
+huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et
+comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si
+cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il
+faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour
+se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre
+millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou
+moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent
+Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris
+pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous
+les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années;
+ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le
+soir vous êtes mort à coup sûr.
+
+--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit
+même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze
+voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle
+qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet
+du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et
+en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a
+très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son
+droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et
+peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent;
+
+Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.
+
+Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a
+riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon
+sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le
+champ de bataille, sans honneur et sans sépulture.
+
+L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les
+amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le
+dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une
+arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part
+en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit
+qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez
+ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en
+doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J.
+et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont
+pas salués!»
+
+--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais
+l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque
+cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore,
+aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On
+alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête
+baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur
+quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son
+écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux
+et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de
+vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille
+majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du
+_matrimonium_ enfin.
+
+A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de
+rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui
+peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu
+étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.
+
+Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts!
+elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi,
+dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos
+témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec
+un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle!
+Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a
+jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.»
+
+Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a
+inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient
+pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille
+d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à
+Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris.
+
+Un autre se contenterait d'être un grand historien; M. Marco ajoute à ce
+mérite plus d'un genre d'agrément; M. Marco Saint-Hilaire connaît les
+poètes sur le bout du doigt. Êtes-vous embarrassé pour savoir de quel
+père poétique tel ou tel hémistiche est le fils? allez consulter M.
+Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de
+Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace,
+de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine.
+
+Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve
+magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et
+Napoléon. Talma, suivant M. Marco, est occupé à donner à Napoléon un
+échantillon de son savoir-faire. Après plusieurs exercices, il arrive
+enfin à ce vers:
+
+ Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter.
+
+«Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met
+dans la bouche d'Agamemnon.»
+
+Je voudrais savoir ce que Tancrède et Voltaire pensent de l'érudition
+poétique de M. Marco.
+
+Et voilà justement comme il écrit l'histoire.
+
+--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de
+Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'était pas de la force de ces
+trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur
+popularité; mais il s'était fait aussi des partisans et des admirateurs:
+c'était un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chanté cent
+couplets de suite sans reprendre baleine.
+
+Chaque chose vient à propos, chaque homme arrive à sa place;
+Bosquier-Gavaudan était contemporain de Désaugiers et du caveau, il
+naquit certainement pour chanter; il vécut en chantant: il est mort dans
+un temps où l'on ne chante plus.
+
+
+
+Embellissements de Paris.
+
+NOUVELLE PORTE DE L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ.
+
+L'ancienne entrée de l'hôpital de _la Charité_, du côté de la rue Jacob,
+vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant,
+mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste
+palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La
+construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable;
+c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère
+quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre
+colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée
+l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes
+bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche.
+Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de
+l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme
+chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, _qui se déchire les
+flancs pour nourrir ses enfants_, a le double malheur d'être un peu usé
+et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on
+aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne;
+l'image du saint homme _Jean-de-Dieu_, par exemple, eût été aussi bien à
+sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas
+qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries
+fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements.
+
+Puisque nous avons prononcé le nom de _Jean-de-Dieu_, on nous permettra
+de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à
+l'histoire de l'hôpital de la Charité.
+
+Jean, surnommé _Jean-de-Dieu_, à cause de ses vertus et des oeuvres
+d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était
+un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à
+porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout
+entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8
+mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le
+pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu
+la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples
+ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les
+pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée
+d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre
+religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife,
+daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans
+l'_ordre de Saint-Jean-de-Dieu_, ou des _frères de la Charité_, aux
+trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les
+malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir
+un _religieux prêtre_, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun
+office dans la congrégation.
+
+La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se
+répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée
+définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde
+femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de
+Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa,
+sous le titre de _religieux de la Charité_, dans une maison de la rue de
+_Petite-Seine_, appelée depuis rue des _Petits-Augustins_. Les lettres
+patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de
+mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées
+par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643
+et 1665.
+
+En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même
+occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'_Augustin
+Dechausses_, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement
+occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de _Saint-Pierre_,
+dont on a fait depuis _Saint-Père_ et enfin Saints-Pères, nom qui est
+resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage
+de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de
+la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois
+chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le
+chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans
+devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans
+le royaume et dans ses colonies.
+
+Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de
+la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une
+église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de
+Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette
+inscription:
+
+_Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno
+1615._
+
+L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez
+joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais
+l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on
+citait, entre autres, la _Résurrection de Lazare_, par _Galloche_,
+tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de
+ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans
+lequel _Dulin_, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le
+_Christ guérissant les malades_;-dans le choeur, un autre Christ de
+Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'_Apothéose de saint
+Jean-de-Dieu_ qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau
+de _Jouvenet_; enfin, une vierge de marbre sculptée par _Le Pautre._
+
+D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient
+encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté
+ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de
+l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité
+sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était
+l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en
+renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration
+de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres
+sont dispersées ou anéanties..
+
+L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de
+Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il
+était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une
+grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales
+convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de
+l'ordre.
+
+On ne recevait autrefois à l'hôpital de la Charité que des hommes
+attaqués de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne
+fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait généralement à
+louer les soins, la propreté, la bonté, la charité véritable, avec
+lesquels les malades étaient traités. Parmi les garçons chirurgiens
+attachés à rétablissement, il y en avait un à qui six ans de service
+conféraient de droit la maîtrise. La Charité s'appelait, pendant la
+Révolution, _hospice de l'Unité_: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris
+son premier, son véritable nom.
+
+L'établissement de l'école clinique interne de cet hôpital date de l'an
+X (1801).
+
+[Illustration: Nouvelle Porte de l'Hôpital de la Charité.]
+
+La Charité est ce qu'on appelle un _hôpital général_, c'est-à-dire
+destiné aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aiguës, ainsi
+qu'à celles qui sont blessées ou attaquées de maladies chirurgicales.
+Situé sur une pente qui se prête parfaitement à l'écoulement des eaux,
+il occupe un terrain considérable et jouit de forts revenus. Au
+dix-septième, siècle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y
+en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moitié provenaient de
+dotations particulières; la fondation d'un lit, au commencement de la
+Révolution, coûtait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui,
+avait le sien; mais les places étaient trop rares, et l'on n'était admis
+que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits
+est de quatre cent soixante-seize, et il s'élèvera en 1844 à quatre cent
+quatre-vingt-douze. On est mieux traité que jamais; y un reçoit
+indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission
+exigé, c'est d'être malade.
+
+Depuis qu'il est sorti des mains des frères de l'ordre de
+Saint-Jean-de-Dieu, l'hôpital de la Charité est administré et régi comme
+tous les autres hôpitaux civils. Ses médecins actuels sont: MM.
+Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM.
+Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalité
+moyenne, à cet hôpital, est d'environ un sur sept.
+
+
+
+Les Automates de M. Stevenard,
+
+BOULEVARD MONTMARTRE..
+
+Sous le péristyle d'une porte élégamment sculptée, un domestique, revêtu
+d'une livrée irréprochable, présente d'une manière respectueuse et tout
+automatique le programme des sujets mécaniques offerts à la curiosité
+publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second
+étage, une femme élégante, dont les mouvements sont aussi réglés que
+ceux du valet, remet à travers un guichet surmonté d'une glace une carte
+devant laquelle s'ouvre d'elle-même une porte de tapisserie donnant
+entrée dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne)
+s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingénieux
+mécanismes une petite harangue de laquelle il résulte naturellement que
+l'orateur est Vaucanson second, ou plutôt Vaucanson premier, ou même
+encore le seul Vaucanson véritable; les célèbres automates de Vaucanson
+pouvant faire soupçonner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la
+taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionné
+l'art et créé des automates pygmées. Axiome: La gloire de l'artiste
+mécanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres.
+
+[Illustration: Automates Stevenard.--L'Escamoteur.]
+
+[Illustration: Automates Stevenard.--Le Joueur de Flûte.]
+
+Après ce préambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon,
+où sont exposés trois automates en miniature.
+
+A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur
+haut de seize centimètres (six pouces), et revêtu d'un riche costume
+oriental: il promène ses regards sur l'assemblée et se lève pour faire à
+ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table
+supportée par quatre pieds délicats, prend sur un autre meuble trois
+gobelets d'argent, et après avoir montré qu'ils ne contiennent rien, en
+fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un
+oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage à un brillant oiseau-mouche,
+lequel s'élance, bat des ailes et chante sa délivrance.
+
+Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux
+centimètres (un pied), élégamment vêtu à l'espagnole; il exécute sur la
+flûte les plus ravissantes mélodies de Rossini et de Bellini; ses doigts
+s'élevant et s'abaissant selon toutes les règles de l'art des Tulou,
+brodent sur ces mélodies des variations fort compliquées.
+
+Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admiré la musique et
+le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisième
+automate, son chef-d'oeuvre.
+
+Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et
+supporté par un magnifique meuble en bois d'ébène sculpté, enrichi
+d'ornements en bronze doré, est assis un nécromancien de même grandeur
+que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de
+l'autre le livre du destin.
+
+[Illustration: Automates Stevenard.--Le Magicien.]
+
+Dans le socle qui soutient le monument est pratiqué un tiroir renfermant
+d'élégantes tablettes sur chaque côté desquelles sont gravées des
+questions en langues française et anglaise.
+
+La tablette contenant la question choisie est confiée à quatre cygnes
+qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mêmes pour la porter
+au nécromancien; celui-ci, au son d'une musique cachée, tourne les yeux
+vers la personne qui lui a adressé la question, consulte son grimoire et
+frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir
+un cartouche en émail noir entouré de brillants.
+
+A un nouvel appel apparaît un petit démon familier porteur d'un vase
+rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour
+tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une
+réponse courte, précise et sans réplique, dont la plus extraordinaire
+est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes
+marquées au même instant à la pendule du salon.
+
+Un nouveau coup de baguette fait disparaître le petit génie, les portes
+du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses
+méditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la
+porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'écoulent pour faire place à
+d'autres.
+
+
+
+Martin Zurbano.
+
+(Voir page 311.)
+
+Le traité de Bergara, signé le 3 août 1839, mit fin à la guerre des
+carlistes et des christinos, mais il ne détruisit pas tous les germes de
+discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions
+sociales de l'Espagne. Il existait des mécontentements dans l'armée,
+dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardèrent pas à se
+manifester au dehors, à se traduire en émeutes; l'une d'elles éleva
+Espartero au niveau de la reine régente; une seconde émeute lui donna la
+première place et renversa Christine.
+
+Le soldat parvenu fut à peine assis sur son trône de régent que de
+nouvelles insurrections troublèrent le pays, Espartero savait manier le
+sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire
+triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de
+la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu
+coupable le régent dans sa courte administration. Loin de songer à
+réconcilier les partis, à harmoniser les intérêts généraux sans froisser
+les intérêts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles
+qualités de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du
+progrès intellectuel et physique où elle peut conquérir un si brillant
+avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait
+ombrage à son despotisme soldatesque.
+
+Aussi l'esprit public, qui avait salué son avènement comme l'aurore d'un
+beau jour, comme le commencement d'une ère de grandeurs et de
+prospérités, l'esprit public ne tarda pas à réagir contre lui. Le
+dévouement fit bientôt place à la froideur, puis quelques fautes encore
+firent naître la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit à
+la lutte, à la mort. Les cités qui avaient montré le plus d'enthousiasme
+lors de l'élévation d'Espartero furent les premières à protester contre
+ses actes. Barcelone, par son émeute de 1840, l'avait porté sur le
+pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au
+mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait déjà contre le despotisme
+militaire du régent. Mais l'heure de sa chute n'était pas arrivée
+encore; cette tentative prématurée, qui s'étendit sur une partie de la
+Catalogne, n'eut pour résultat que d'alourdir le joug du régent.
+
+Dans ces premières luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour
+le régent un dogue bien dressé; rien ne l'arrêtait quand il s'agissait
+de prouver son dévouement. L'âge, la faiblesse, la douleur, ne
+trouvaient nulle pitié en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui
+désignait le doigt du maître. Cette sanguinaire soumission fut poussée
+si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en
+horreur à l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres,
+mirent sa tête à prix.
+
+[Illustration: Orateur appelant le peuple à se prononcer.]
+
+Ce fut dans ces circonstances que le régent nomma Martin Zurbano
+maréchal-de-camp des armées nationales. Le décret est du mois d'octobre.
+L'année suivante, de nouvelles faveurs tombèrent sur ce favori;
+Espartero lui donna le commandement supérieur de la province de Gironne.
+
+Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il
+poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de
+bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans
+cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de
+la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de
+mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se
+délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou
+amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution
+dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes
+que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le
+général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir
+désormais avec plus de douceur.
+
+[Illustration: Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.]
+
+Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux
+commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans
+jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur
+donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles
+que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva
+solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de
+l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la
+Catholique.
+
+En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère
+grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la
+France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre,
+honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est
+respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont
+il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses
+soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre
+depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans
+vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours:
+Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans
+plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette
+rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la
+chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de
+Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions.
+
+Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de
+leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le
+littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits
+navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous
+les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par
+l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent
+hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration
+des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des
+Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des
+fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les
+remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel
+inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un
+administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien
+contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma
+inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des
+pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement
+militaire de la province de Girone.
+
+Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone.
+L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes,
+des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression
+d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des
+négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec
+l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne,
+mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus
+qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie.
+
+Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin
+sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les
+maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et
+les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut,
+la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux
+rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les
+passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur
+pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et
+développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers
+parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte.
+
+Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait
+prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de
+canon sur la _Rambla_, promenade intérieure. Les garnisons des villes
+voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000
+ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut
+été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles
+de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et
+rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et
+avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la
+garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit
+position sur une place, écartant avec violence les habitants qui
+gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à
+peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup.
+Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de
+réconciliation possible.
+
+La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de
+défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et
+dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des
+feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes.
+Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage,
+courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population,
+saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de _las
+Platerias_ garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de
+Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes
+elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était
+déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500
+hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort
+_Atarazanas_. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van
+Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent
+suspendues et les troupes se retirèrent à _San Felice_, à deux lieues de
+la ville.
+
+On ne sait que trop la suite déplorable de ce succès. Fière de sa
+victoire, la ville ne songea pas à se prémunir contre les représailles
+du régent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort
+Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut
+garde de négliger un tel point. A peine bivouaqué à San Felice, il
+s'occupa de donner à ce fort une bonne garnison, des vivres et des
+munitions. Il restait ainsi maître de Barcelone. Sûr d'y rentrer quand
+il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer à
+toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le
+régent.
+
+Parti de Madrid le 21, Espartero était le 29 au village de _Saria_, près
+de Barcelone; il y établit son quartier-général et s'occupa de réduire
+la ville insurgée. Le 30, sommation lui fut faite de déposer toutes ses
+armes aux _Atarazanas_ et de se rendre à discrétion, sinon le
+bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 décembre. Le désordre
+régnait dans Barcelone; la menace du régent effraya une partie de la
+population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons
+de milice et les personnages les plus compromis s'y opposèrent. Le 5
+arriva, et rien n'était décidé; à onze heures du matin le fort
+Montjouich ouvrit son feu et lança des bombes sur toutes les parties de
+la ville.
+
+Des vaisseaux anglais, arrivés depuis peu, s'étaient mis en
+communication avec le régent et avaient, dit-on, fourni des projectiles
+à Montjouich. A peu de distance étaient à l'ancre des navires Français.
+Si les premiers donnaient à Espartero les moyens de détruire Barcelone,
+les seconds, assistés de notre consul, recueillaient au milieu du danger
+les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient
+de la mort, sans exception de parti. La marine française a joué un noble
+rôle dans cette scène déplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien
+mérité de l'humanité.
+
+Après un bombardement de treize heures, après avoir reçu 817 bombes,
+après avoir vu ses plus beaux quartiers détruits ou incendiés, Barcelone
+se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du régent.
+Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle
+ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement.
+Le même jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se
+formèrent, et les fusillades commencèrent le 5, peu après la rentrée de
+Van Halen. Les exécutions continuèrent les jours suivants. De son
+village de Saria, d'où il n'osait sortir, Espartero donna froidement
+l'ordre de décimer les milices. Les chefs de l'insurrection étaient en
+fuite; ce fut donc de malheureux soldats égarés que frappa la vengeance
+du régent, et ce fut le sort, plus que la gravité de la faute, qui dicta
+l'arrêt de mort.
+
+Pendant cette première phase de la réaction, Zurbano fut envoyé dans sa
+province de Girone, où des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il
+fallait désarmer et museler Figuères et Girone; ou ne pouvait choisir
+une meilleure main. Il partit le 14 décembre. Son approche causa un tel
+effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittèrent.
+
+Après avoir frappé Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000
+de réaux, comme on le fait pour une ville ennemie; après avoir rempli
+les prisons, prononcé l'exil, condamné aux galères et à mort le plus
+grand nombre possible d'insurgés, Espartero sentant sa soif de vengeance
+à peu près satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 décembre, et se
+mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son défaut
+de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-général de la
+Catalogue, et le remplaça par Scoane, sur la Fermeté duquel il pouvait
+compter.
+
+(La suite à un prochain numéro.)
+
+
+
+Agriculture
+
+DES IRRIGATIONS.
+
+M. DANGEVILLE.--M. NADAULT DE BUFFON.--MINISTÈRE
+DE L'AGRICULTURE.
+
+Nous sommes arrivés au milieu de cette époque où, dans les années
+ordinaires, les ardeurs du soleil, si bienfaisantes à la maturité de nos
+blés, descendent en pluies de feu sur les herbes prêtes à renaître.
+L'atmosphère altérée pompe le suc des plantes et revêt d'une jaunâtre
+draperie la fraîche verdure des prés, repos des yeux, espoir des joyeux
+troupeaux.
+
+Les angoisses des cultivateurs au moment où le soleil étreint de ses
+feux la nature végétale sont peut-être celles que les habitants des
+villes partagent le plus sincèrement, car ils en souffrent aussi. A
+cette heure, lorsque l'ordre des saisons n'est point interverti, comme
+en 1840, tous les heureux du siècle, qui peuvent fuir de leur prison de
+pierre, secouent la poussière des rues et des quais pour aller aspirer
+l'air frais et pur des campagnes embaumées. Qu'y rencontrent-ils?
+l'aridité! Ce ne sont qu'arbres poudreux aux feuilles racornies,
+parterres foudroyés, herbes brûlées, fruits desséchés, potagers
+détruits. Quel enfant n'a gémi à l'aspect du gazon, théâtre de ses jeux,
+changé en triste pelouse? Quelle pensionnaire n'a donné une larme aux
+souffrances de la fleur altérée dont la tête s'incline sur une tige
+flétrie pour implorer du ciel la charité d'une goutte d'eau? Combien de
+fois la femme la plus craintive n'a-t-elle point surmonté son effroi du
+tonnerre pour appeler de ses voeux les pluies à larges gouttes
+qu'amènent les orages!
+
+En présence d'un sentiment si général il y a lieu de s'étonner que tout
+le monde gémisse du mal et qu'on ait songé si peu à appliquer le remède.
+Cependant les temps paraissent arrivés où nos gouvernants entreront dans
+la voie de salut.
+
+A la session qui vient de finir, M. Dangeville a pris l'initiative. Sa
+proposition, heureusement amendée par la commission, consiste à donner à
+un propriétaire, à la charge d'une indemnité préalable, le simple droit
+de passage des eaux d'irrigation sur le champ de son voisin contigu; la
+Chambre n'a pu discuter le rapport, faute de temps; mais les journaux
+ont applaudi, le public a approuvé les journaux: tout donne donc lieu
+d'espérer que la science et la pratique des irrigations seront enfin
+appréciées à leur véritable valeur et selon leur degré d'importance.
+
+Les irrigations, en effet, doivent être considérées sous plusieurs
+points de vue également dignes de fixer l'attention des économistes et
+des hommes d'État.
+
+_Au point de vue des propriétaires_,--elles doublent, triplent et
+décuplent parfois la valeur des territoires arrosés, soit qu'elles
+changent de médiocres terres à grains en prairies luxuriants, soit
+qu'elles couvrent de légumes savoureux les sables jadis vitrifiés sous
+les coups de feu du soleil.
+
+_Au point de vue de l'impôt_,--elles enrichissent le Trésor en élevant à
+la dignité de terres imposables les friches que le fisc dédaignait, ou
+bien en faisant monter les héritages de la dernière classe à la
+première, sur le rôle du percepteur.
+
+_Au point de vue des progrès agricoles_,--elles sont, dans le midi, le
+plus puissant, si ce n'est le seul agent de l'agriculture fourragère,
+c'est-à-dire de l'agriculture qui élève, nourrit et engraisse les
+bestiaux, de celle qui donne du lait, du beurre, de la laine, de la
+viande au peuple, en même temps que des engrais à la terre épuisée.
+
+_Au point de vue administratif_,--elles exercent une influence
+considérable sur le mode de location des terres, parce qu'elles rendent
+les récoltes régulières, et qu'elles excitent aussi à établir le fermage
+à prix d'argent en remplacement du métayage, régime devenu détestable,
+aussi nuisible maintenant aux progrès agricoles qu'aux intérêts du
+propriétaire et à ceux du métayer lui-même.
+
+_Au point de vue politique_,--les irrigations, si elles se généralisent
+en France, sont destinées à produire la plus heureuse révolution dans le
+Midi et à faire disparaître une partie des causes de l'irritation qui
+s'accroît sans cesse entre les départements vinicoles et les
+départements du Nord.
+
+Quelques mots pour développer cette dernière considération ne seront pas
+inutiles dans _l'Illustration_, dont la politique doit planer au-dessus
+de la polémique quotidienne, et n'avoir en vue, sans distinction
+d'hommes ni de partis, que la grandeur, la force, la durée et l'honneur
+de la France.
+
+Or, la France ne sera grande et forte, éternelle et glorieuse, qu'autant
+qu'elle continuera à être la première entre toutes les nations par son
+incomparable _unité_.
+
+Quel est donc le souci qui doit nous préoccuper davantage, si ce n'est
+celui de maintenir cette _unité_, d'en écarter avec soin toutes les
+lèpres rongeuses et de lui préparer chaque jour de nouvelles raisons
+d'être?
+
+Eh bien! nous disons que l'organisation, dans le midi de la France, d'un
+vaste système d'arrosage auquel l'État prendrait la part qui lui
+revient, en élevant les travaux généraux d'irrigation au rang de travaux
+publics, ainsi qu'il l'a fait pour les ports, les routes, les ponts, les
+canaux, et tout récemment pour les chemins de fer; nous disons que cette
+organisation aurait pour résultat de détruire la cause la plus active et
+la plus patente de l'hostilité de plus en plus vive qui s'est déclarée
+entre le nord et le midi de la France.
+
+_Cette cause d'hostilité, en effet, consiste surtout dans la grande,
+différence des productions du sol_.--Le midi produit principalement les
+vins, les eaux-de-vie, l'huile à manger, la soie et des plantes
+aromatiques ou tinctoriales; il manque de grains et de viande pour sa
+consommation; il est à peine manufacturier.--Le nord produit
+principalement des grains, des bestiaux, des huiles à brûler, des
+plantes textiles; il a la houille, qui le rend fabricant et
+industriel.--Rien de plus irrégulier que les productions du midi; on n'y
+trouve personne qui consente à garantir sur les fruits du sol un revenu
+constant au propriétaire; force est, pour celui-ci, de régir lui-même
+ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, et de donner ses terres
+labourables à moitié fruit. Le contraire a lieu dans le nord, où la
+régularité des récoltes annuelles a établi le fermage à prix fixe
+d'argent.
+
+Dans le midi, la présence du propriétaire est continuellement
+nécessaire; il est sans cesse, absorbé dans des luttes et des soins de
+détails avec ses métayers; dans le nord, le propriétaire a de grands
+loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son
+pays, et appliquer son temps et son travail à l'industrie.
+
+Indépendamment de la différence morale qui doit résulter de cet état de
+choses entre les propriétaires de ces deux grandes divisions de la
+France, il y a une si grande opposition entre les productions
+matérielles, que leurs intérêts ne peuvent cesser un instant de
+combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet,
+de faire des lois de douane, d'établir des droits d'octroi, de signer
+des traités de commerce qui puissent donner satisfaction aux intérêts
+agricoles et manufacturiers des départements septentrionaux, et qui,
+cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est-à-dire, par
+exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie à l'extérieur,
+l'introduction à l'intérieur des bestiaux, des fers et des tissus?
+
+On le voit donc, notre unité a dans son sein un ennemi intérieur qu'il
+lui faut apaiser sans cesse: c'est le défaut d'homogénéité de nos
+productions sur toute l'étendue du sol national. Une même loi, un même
+règlement, une même vue politique, ne peuvent embrasser l'universalité
+des intérêts des deux grandes divisions du royaume; une loi complète et
+énergique, un règlement franchement protecteur, qui auraient pour but de
+mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le
+nord, par exemple, au niveau où au-dessus de l'industrie et de la
+production similaires chez un peuple rival, soulèveraient en France une
+tempête; car cette loi et ce règlement ne se pourraient appliquer sans
+blesser profondément les intérêts de quelques-unes des productions ou
+des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque
+impossible à la France de lutter, dans les productions et dans les
+industries spéciales, contre les nations étrangères plus homogènes, et
+chez lesquelles la législation peut être exclusivement favorable à une
+production ou à une industrie déterminée.
+
+Le gouvernement français serait donc placé, au point de vue matériel,
+dans cette alternative, ou de faire des lois bâtardes, des lois de
+transaction qui laissent tout languir et qui _organisent_ en quelque
+sorte _une infériorité relative_, ou bien des lois qui oppriment les
+intérêts d'une partie de la nation.
+
+Si nous revenons aux irrigations, après ces considérations générales,
+que voyons-nous? un agent d'une puissance sans égale pour modifier
+l'agriculture du midi, pour y établir des prairies immenses et pour y
+nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous
+introduirons la régularité dans ses productions; nous le placerons dans
+les mêmes conditions que les provinces septentrionales; nous établirons
+le fermage fixe à prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes
+fourragères auront remplacé, grâce à l'irrigation, les bruyères des
+landes stériles et desséchées; lorsque la culture des vignes ne sera
+plus la culture presque exclusive; lorsque les _métayers_ auront cédé la
+place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturière sera introduite
+dans le midi, à l'aide des chutes d'eau et des voies de communication
+produites par l'amélioration du régime des eaux, à l'aide aussi des
+loisirs du propriétaire, de la régularité des productions et de la
+nouvelle nature de récoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors
+les intérêts des cultivateurs méridionaux seront conformes aux intérêts
+des cultivateurs septentrionaux; alors le bénéfice des cultures arrosées
+du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors
+seront resserrés les liens de notre unité nationale.
+
+[Illustration: Fig.--Conduite d'eau le long des flancs des montagnes.]
+
+C'est finalement par la chaleur et par la sécheresse qui en résulte, que
+le midi diffère du nord. Quoi de plus simple, quoi de plus efficace que
+de conjurer cette chaleur et cette sécheresse par les eau de sources, de
+ruisseaux et de rivières qu'on laisse avec insouciance descendre des
+hauteurs d'où Dieu nous les envoie, et se perdre dans les profondeurs de
+l'Océan?
+
+Nous ne pouvons ici nous étendre sur ces considérations économiques et
+publiques que nous avons succinctement énoncées; on en trouvera le
+développement très-étendu dans, un Mémoire publié en 1841. Un ouvrage
+d'une tout autre nature et d'un intérêt tout de circonstance vient de
+paraître chez Carilian Goeury. Nous le recommandons fortement à tous
+ceux qui s'occupent d'arrosages. C'est un traité théorique et pratique
+des irrigations par M. Nadault de Rallon, ingénieur en chef des
+ponts-et-chaussées et chef de la division des cours d'eaux au ministère
+des travaux publics. L'auteur donne, dans le premier volume, la
+description et l'histoire des grands canaux d'arrosage du midi de la
+France et de l'Italie septentrionale. Le second volume est spécialement
+consacré aux ingénieurs: il traite de la mesure des eaux courantes, et
+renferme un chapitre du plus haut intérêt, celui où l'auteur décrit les
+régulateurs, c'est-à-dire les appareils destinés à débiter l'eau
+courante en quantités exactement connues. Les recherches et les
+expériences personnelles de M. de Buffon l'ont mis à même de donner des
+procédés entièrement nouveaux et d'une exactitude rigoureuse, propres à
+prévenir ces contestations séculaires que m; lèguent si souvent, de
+générations en générations, ceux qui empruntent leurs eaux d'arrosage à
+une bouche commune. Le troisième volume doit traiter les questions
+législatives, administratives et contentieuses.
+
+Nous avons indiqué le sommaire de cet ouvrage, parce qu'il n'existe en
+France aucun traité complet des irrigations au point de vue de l'art, et
+que celui-ci va servir de point de départ à tous ceux qui se produiront
+plus tard.
+
+Sous l'heureuse plume de l'auteur, la matière est loin d'être d'une
+lecture difficile. La science est tempérée par d'agréables descriptions;
+les questions d'art sont colorées par les considérations administratives
+et par les discussions de jurisprudence; celles-ci enfin sont animées
+par de savantes et curieuses dissertations historiques. On voit que M.
+de Buffon est aussi bon légiste et habile écrivain qu'il est ingénieur
+érudit. Il ne fallait pas moins que toutes ces qualités pour bien
+traiter le sujet, car rien n'est plus complexe que les difficultés
+auxquelles donne lieu la matière des eaux, surtout en fait
+d'irrigations; s'il faut réunir à la plus haute science de l'ingénieur
+la pratique la plus exercée du constructeur, s'il est indispensable
+d'être versé dans les théories et les applications agricoles, il est non
+moins important d'avoir étudié à fond la législation civile qui se
+rattache aux cours d'eau, et d'être familiarisé avec la jurisprudence
+administrative.
+
+Le mélange des droits de propriété des particuliers avec les droits de
+police de l'administration, la nécessité de concilier ces droits avec
+les lois physiques qui régissent le mouvement des eaux, l'importance de
+faire concourir ces forces au bénéfice de l'agriculture sans cependant
+nuire aux usiniers, si souvent en concurrence avec les cultivateurs:
+toutes ces exigences diverses hérissent la matière des eaux de
+difficultés sérieuses, que M. Buffon semble s'être proposé d'aplanir.
+
+[Illustration: Fig. 2.--Conduite d'eau le long des flancs des
+montagnes.]
+
+Aussi sa publication doit-elle être considérée comme une bonne fortune
+par toutes les personnes qui auront à traiter les questions d'irrigation;
+elle a été considérée comme le _vade mecum_ des arrosants par la
+commission qui a eu à prononcer sur la proposition qu'a faite M.
+Dangeville.
+
+[Illustration: Fig. 3.--Conduites d'eaux courantes, au-dessus et
+au-dessous des canaux.]
+
+Les agriculteurs sont, en général très-peu au courant des questions de
+droit, de police et d'art qui se rattachent aux irrigations; ils les
+envisagent même avec une sorte de dédain. Cette disposition d'esprit,
+très-fâcheuse et très-nuisible aux progrès agricoles, finit même, à la
+longue, par envahir les administrateurs les plus haut placés; on les
+voit entourés exclusivement par des routiniers, par des praticiens,
+classes fort honorables et qui doivent sans contredit former la majeure
+partie de leurs conseils, mais peu favorables, pour ne pas dire
+hostiles, aux progrès agricoles.
+
+Un mot à ce sujet.
+
+Les progrès agricoles sont surtout une affaire de patience et de
+persévérance; ils résultent d'une et de plusieurs séries d'expériences
+avortées, d'essais infructueux d'abord, de dépenses considérables
+ensuite, qui ne peuvent être faites que par des cultivateurs puissants
+et courageux; ceux-ci n'ont pas, comme en Angleterre, en Allemagne et
+dans les autres contrées de l'Europe, le patronage d'une aristocratie
+constituée dont les générations se succèdent en se léguant, les unes aux
+autres, le trésor de leur expérience et la continuation de leurs
+travaux, travaux qui, précipitamment exécutés, deviennent une cause de
+ruine, et qui sont, au contraire, une source de richesses quand ils sont
+faits avec la sage lenteur que la nature agricole apporte dans ses
+oeuvres. Ce ne peut donc être que sur l'administration publique, sur le
+zèle du ministère de l'agriculture surtout, que la France doit compter
+pour le développement progressif de la science et de la pratique,
+agricoles.
+
+Malheureusement, ce ministère est d'une timidité incroyable, il a peur de
+son ombre; sa bonne volonté est stérile, ses désirs impuissants; il
+s'effraie de sortir de la route battue, sans remarquer qu'il est surtout
+créé pour rechercher, pour améliorer, pour innover; car il n'administre
+rien, ou presque rien, et la principale force financière de son budget
+consiste dans ce qu'on appelle le fonds _d'encouragement_. Il sait que
+les hommes lui manquent encore, et il redoute de se recruter d'hommes
+nouveaux, tant il a peur que les députés ne lui reprochent son ambition
+et ne lui rognent son pauvre fonds d'encouragement. Il a tout récemment
+conquis un homme, capable, M. Royer, qui est venu prendre rang parmi les
+inspecteurs-généraux de l'agriculture; il doit continuer ainsi, et ce
+sera le meilleur moyen de sauver son budget; il a besoin plus qu'aucune
+autre branches des services publics, de s'appuyer sur des hommes qui lui
+prêtent leur crédit, au lieu de recevoir leur lustre du diplôme officiel
+et du titre de leur grade.
+
+[Illustration: Fig. 4.--Batardeau de chômage.]
+
+En lisant l'ouvrage de M. Nadault, on voit à chaque instant combien il
+serait utile aux agriculteurs qui entament des canaux d'arrosage d'être
+aidés de conseils éclairés. Tous les fondateurs des grands canaux du
+Midi de la France ont été victimes de leur zèle et de leurs efforts
+faute d'une réunion de connaissances suffisantes en hydraulique, en
+droit civil et en jurisprudence administrative; ils ont été obligés de
+céder gratuitement leurs eaux aux propriétaires des terrains que les
+canaux traversent, et ils n'ont pu arriver à la fin de leur oeuvre sans
+être ruinés par ces vampires cupides. L'adoption de la proposition de M.
+Dangeville, combiner avec l'adjonction au ministère de l'agriculture
+d'une fraction d'ingénieurs spécialement attachés aux questions de
+dessèchements et d'arrosage, éviterait bien des mécomptes, et doterait
+la France méridionale, dans un avenir rapproché, des avantages dont
+jouit la Lombardie.
+
+[Note 1: _De l'influence des irrigations dans le midi de la France_; par
+M. Cazeaux; chez Huzard.]
+
+Nos gravures, tirées du grand ouvrage de M. Nadault, avec son obligeante
+autorisation, montrent à quel point on a poussé, dans ce dernier pays,
+la pratique des irrigations. Les deux première figures donnent des
+exemples de conduites d'eau le long des flancs des montagnes. La
+troisième, fort curieuse, a été prise sur le canal d'arrosage de la
+famille Taverna (province de Milan): à l'endroit que représente le
+dessin, le canal passe au-dessus d'une rigole d'irrigation, dite du
+_Viale, au-dessus_ de la route communale de _Grazie_, et, en quittant
+cette route, il plonge encore plus profondément sous terre pour
+traverser par un siphon un troisième canal d'arrosage nommé Tehenne. On
+voit ainsi l'eau bienfaisante se croiser en tous sens, sans se
+confondre, et profiter des doubles courbures du sol pour se rendre, par
+les pentes naturelles, sur tous les points, où la terre altérée la boit
+avidement au grand profit de l'agriculture. La dernière figure donne le
+modèle d'un batardeau employé au moment des réparations nommé _batardeau
+de chômage_: il a le grand mérite d'être simple, parfaitement efficace,
+facile à installer, et surtout économique: avec un chevalet de cette
+espèce, coûtant de 300 à 500 francs, on barre le cours d'eau de 10
+mètres de largeur et de 1m. 60 de hauteur d'eau. Puisent ces dessins,
+qui indiquent tant de difficultés vaincues, inspirer à quelque lecteur,
+possesseur d'une source dédaignée, dans un coin de sa terre, l'idée d'en
+tirer parti; en augmentant sa fortune, il rendra service à sa commune,
+dont il accroîtra les bestiaux, source de toute richesse agricole; et
+_l'Illustration_, si elle l'apprend, se félicitera de l'heureux résultat
+obtenu par ses dessins, qui, souvent, en disent plus en un coup d'oeil
+qu'on n'en pourrait exprimer en vingt pages de prose.
+
+
+
+L'été du Parisien.
+
+(Voir page 275.)
+
+Nous ne vous avons parlé dans notre premier article que de quelques
+bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont été le Havre,
+Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de
+l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour
+prendre des bains de mer, il a été tout simplement trouver la mer,
+n'importe où, au bout des belles prairies de la Normandie, où la tangue
+scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique
+ignorée qui donne abri aux bateaux pêcheurs et que bordent les pauvres
+cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le
+malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre
+d'original, qui n'est plus aussi recherché, depuis qu'il y en a tant.
+
+Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on établir
+entre une mer muselée, dominée, vaincue, comme est celle des ports que
+nous vous citions, une mer où nul danger n'est possible, où l'espace que
+peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des
+cordes, comme un cirque de Franconi, où, pour assister au spectacle
+d'une tempête dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir
+commodément, et battre des mains ou siffler à son aise, suivant que la
+mer a plus ou moins bien joué son rôle, brisé le mat d'un navire en
+détresse ou arraché un des anneaux de la jetée; et cette mer terrible et
+majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte à peine, les limites que Dieu
+lui a posées, qui pousse l'une après l'autre ses vagues menaçantes
+contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a
+dit le dernier mot de sa colère et jeté à l'homme le défi de lutter avec
+elle? C'est là qu'il faut aller, ô vous tous que n'a pas encore étiolés
+l'atmosphère de Paris, vous tous qui vous sentez de l'énergie au coeur
+et de la vigueur dans les membres; car c'est là qu'est le danger, c'est
+là que vous pourrez jouer avec la lame, et éprouver ces puissantes
+émotions qui font naître et entretiennent les grandes pensées. Allez
+donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un
+petit coin bien ignoré du monde des touristes, et vivez de la vie de ces
+braves et dignes pêcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et
+l'eau, et reviennent le soir près de leurs fidèles ménagères raconter
+les dangers de la journée et faire leurs projets du lendemain. Certes,
+cette vie d'un aspect si monotone est la vie poétique en réalité; rien
+n'y manque: ni l'ardeur aventurière, ni l'amour du foyer, ni la croyance
+naïve dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier
+et remercier au retour. Mêlez-vous à ces hommes dont la rude écorce
+recouvre et conserve une sève généreuse; prenez part à leurs dangers et
+à leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa
+splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matériel et dans
+l'ordre intellectuel.
+
+[Illustration: Vue de l'Établissement thermal d'Enghien]
+
+[Illustration: Eaux-Bonnes.]
+
+[Illustration: Établissement thermal de Baréges.]
+
+La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au
+souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y
+baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de
+la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul
+médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme
+boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de
+la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons
+vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de
+cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait
+vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer.
+Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à
+Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul
+est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel
+port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi
+difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé
+à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et
+puissants seigneurs de ceux d'un vilain.
+
+La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la
+surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La
+France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux
+minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle
+on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source
+qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et
+reconnue le souverain remède.
+
+D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la
+chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire
+pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore
+complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la
+formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de
+matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement
+rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la
+surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la
+réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et
+aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation.
+
+Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est
+l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous
+bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant
+à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer
+les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et
+résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution
+de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les
+données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint.
+Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on
+pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question
+comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification
+scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de
+toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que
+projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne
+proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui,
+partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour
+jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce
+parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse
+alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces
+questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des
+connaissances de l'homme.
+
+Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas
+qu'elle donne le _pourquoi_ de la chaleur de ces eaux, mais elle a
+reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements
+postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer
+qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du
+feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des
+éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent
+encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue;
+quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de
+mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les
+déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont
+quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en
+continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée.
+
+Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous
+de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes.
+Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation
+des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La
+couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être
+émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette
+magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme.
+
+Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne
+sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher
+leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir
+perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des
+contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes
+que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de
+Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs
+châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été
+c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il
+Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le
+fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues
+autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y
+trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions
+y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette
+suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne
+dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la
+verdure et le silence.
+
+Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains
+est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang
+de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien.
+Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y
+trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment,
+ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la
+vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de
+l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire.
+
+Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que
+viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est
+incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y
+déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains
+seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village
+pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y
+gagneront.
+
+Le lac d'Enghien est entouré de tous côtés par ces beaux arbres dont
+nous vous parlions tout à l'heure, et parsemé d'îles verdoyantes qui
+ressemblent à des corbeilles de fleurs sorties du sein de l'eau. Le
+terrain qui borde le lac a été partagé en lots, et de toutes parts se
+sont élevées d'élégantes constructions, chalets suisses ou cabanes
+rustiques, des parterres avec leur sable d'or et de petits embarcadères,
+au pied desquels se balancent gracieusement des chaloupes, des canots et
+jusqu'à, de petits navires, ravissantes miniatures. Le matin et le soir
+on voit ces frêles embarcations sillonner le lac et aller d'une île à
+l'autre, jusqu'à ce qu'elles abordent, débarquant les provisions qui
+doivent servir aux pique-niques; ou bien on imite les nuits vénitiennes:
+les gondoles partent à la nuit tombante, et, du milieu du lac, les
+accords les plus suaves, dont le silence complet de la nature double le
+charme, vous transportent en imagination dans ces contrées où les nuits
+sont plus belles que les plus beaux jours.
+
+Pour promenades aux environs, on a la vallée de Montmorency avec sa
+magnifique forêt, Écouen et son admirable château du temps de François
+Ier, Saint-Leu-Taverny, et vingt autres charmants villages posés
+coquettement sur le revers des collines avoisinantes et presque tous
+ombragés par des arbres séculaires.
+
+Maintenant, si vous aimez les contrastes, si à une nature calme et
+reposée, où le coeur vit par lui-même, vous préférez les grandes scènes,
+l'aspect effrayant d'une nature tourmentée, le danger dans les
+excursions; si aux habitants monotones de la banlieue de Paris, à leurs
+costumes trop connus, vous voulez substituer un spectacle nouveau, des
+moeurs nouvelles et des costumes pittoresques, nous vous mènerons aux
+Pyrénées.
+
+[Illustration: Eaux de Bagnères de Luchon.]
+
+C'est dans les Pyrénées qu'on peut bien saisir la trace de ces
+convulsions souterraines dont nous vous avons parlé plus haut; ce ne
+sont partout que rochers abruptes dont les cimes semblent menacer le
+ciel, crevasses profondes où l'on entend mugir les vents, voûtes
+pendantes qui recouvrent des cascades horribles à voir et à entendre,
+déchirements qui soulèvent un coin de l'intérieur de la montagne et font
+frémir celui qui les regarde, pentes inabordables que franchissent seuls
+l'isard et le chamois, et sur lesquelles roulent en avalanches les rocs
+et la neige. Ce n'est plus là la nature de convention, proprement
+peignée et habillée: ce sont de magnifiques horreurs qui ont sur l'homme
+un charme d'attraction extraordinaire; et puis, au milieu de ces
+figures, près du torrent impétueux dont l'écume se mêle aux cailloux
+qu'il arrache à ses bords, sous des murs perpendiculaires de 4 à 520
+mètres qui obstruent l'air et le soleil, si par hasard il se trouve une
+corniche de 30 à 50 centimètres de large, c'est là qu'il vous faudra
+passer sur les pas de votre guide; vous aurez le vertige, une sueur
+froide inondera votre corps, vous vous sentirez attiré invinciblement
+vers l'abîme, vous vous pencherez vers lui, plus près à chaque instant,
+et toujours plus près, et si vous n'avez pas, près de vous, celui qui
+est chargé de vous conduire, celui qui sait, sans frémir, sauter
+par-dessus une fente de 200 mètres de profondeur, vous irez où va l'eau
+du torrent, vous roulerez avec ses galets et vous mourrez inconnu au
+milieu de ces scènes grandioses sans que le torrent s'arrête, sans que
+le soleil voile un seul de ses rayons. Tels sont les plaisirs des
+montagnes, telles sont les émotions que peuvent se procurer les
+baigneurs des Pyrénées, les excursions qui servent plus que les eaux,
+n'en déplaise à la médecine, à réconforter un malade et à le mettre à
+même de recommencer une campagne d'hiver à Paris.
+
+[Illustration: Eaux de Bagnères de Bigorre.]
+
+[Illustration: Eaux de Mont-Dore.]
+
+Les Hautes et les Basses-Pyrénées sont, abondamment, pourvues de ces
+sources d'eaux minérales qui deviennent en été des centres d'attraction.
+Tout, du reste, concourt à donner à ces bains un aspect grandiose et
+inaccoutumé à l'oeil du Parisien. Dans ces montagnes, en effet, l'homme
+n'est pas seulement en lutte avec la nature, il l'est encore avec les
+lois. Par les pics les plus inaccessibles, par les anfractuosités les
+plus sauvages, voyez à la nuit tombante glisser comme des ombres ces
+formes fantastiques, qui se détachent en noir sur un horizon
+qu'éclairent encore les derniers rayons du soleil; ces hommes sont armés
+jusqu'aux dents et plient sous un fardeau qui ne ralentit pourtant pas
+la rapidité de leur marche. Ce sont des contrebandiers qui, chaque nuit,
+vont d'Espagne en France ou de France en Espagne. Pour eux la vie est
+une série de combats, c'est une lutte ouverte avec la société
+représentée par les douaniers, lutte qui souvent se termine par du sang.
+
+Plus loin, de l'autre côté de la Frontière, ce sont les hordes
+espagnoles sans cesse soulevées, sans cesse décimées; aussi, si vous
+pénétrez en Espagne, quelle désolation, quelle misère se montrera à vous
+à chaque pas! Là des villages entiers incendiés, ici des maisons encore
+debout, mais vides, et, dans quelque fossé, leurs habitants qu'on n'a
+pas même recouverts d'un peu de terre. Partout la mort, le
+découragement; des populations hâves et traînant misérablement le reste
+de jours dont elles ne savent pas le nombre; car, grâce aux soulèvements
+périodiques des carlistes, des christinos, et à la répression des
+autorités, nul ne sait si demain il ne sera pas désigné comme suspect,
+et fusillé comme tel. Pauvre peuple! quand te sera-t-il donné de
+t'asseoir paisiblement au banquet de la civilisation, et de compter les
+jours par tes progrès?
+
+A une douzaine de lieues de Paris et à trois à quatre lieues de la
+frontière d'Espagne, dans le canton de Laruns, Basses-Pyrénées, se trouve
+un village du nom d'_Eaux-Bonnes_ ou _Aigues-Bonnes_; il est au fond
+d'une gorge étroite que dominent de tous côtés des montagnes élevées. Il
+doit la vie à ses eaux minérales et n'est composé que d'une quinzaine de
+maisons, dont quelques-unes, nouvellement construites, sont grandes,
+assez bien bâties et adossées de tous côtés au roc, qu'il a fallu faire
+sauter à la mine pour se procurer l'espace nécessaire à la construction
+de l'hôpital destiné aux militaires. Car le gouvernement ne se contente
+pas, dans sa sollicitude pour le soldat, de lui assurer pendant sept ans
+le vivre, le coucher, l'exercice à toutes les heures du jour et le sou
+de poche, il va jusqu'à lui procurer les plaisirs de la richesse; il a
+de côté et d'autre de la France certaines eaux minérales où il envoie et
+fait traiter libéralement les pauvres soldats malades.
+
+L'air tempéré qu'on respire, dans l'étroit vallon où est construit le
+village est très-favorable aux santés délicates et altérées. Et puis,
+tout autour de vous, n'avez-vous pas les Pyrénées et leurs cascades,
+parmi lesquelles il faut en citer une à proximité du village, alimentée
+par un petit torrent, et qui se précipite du haut d'un rocher escarpé
+avec un bruit formidable; mais le pauvre torrent a beau enfler sa voix
+et se donner des airs de Niagara, il ne fait qu'ajouter à la beauté du
+paysage, sans causer la moindre terreur.
+
+Les sources minérales sourdent au pied de la montagne, au confluent des
+ruisseaux de la Sonde et du Valentin; il en est jusqu'à trois que l'on
+pourrait compter. La première, appelée la Vieille, sort d'une grotte
+profonde que la nature a creusée depuis des siècles. Cette vieille
+source n'a pas encore, à ce qu'il paraît, fait son temps, car elle
+fournit l'eau qu'on boit. La seconde source, nommée la Neuve, est située
+un peu au-dessus de la précédente, le long du ruisseau de la Sonde; et
+la troisième, appelée source d'Orechy, est à cent pas environ des
+autres. Ces trois sources alimentent seize baignoires faites de ce beau
+marbre qu'on trouve en immense quantité dans les Pyrénées. Maintenant,
+voulez-vous savoir de quoi vous pouvez vous guérir aux Eaux-Bonnes?
+
+ Prenez mon élixir,
+ De tous les maux il sait guérir,
+
+dit l'opéra. Eh bien! vous pouvez y arriver avec des affections
+chroniques des viscères abdominaux, des lièvres intermittentes rebelles,
+des maladies de peau, l'hystérie, l'hypochondrie, voire même
+désaffections catarrhales, des maladies chroniques de poitrine, la
+pulmonie et de l'argent, beaucoup d'argent, et vous partirez au bout
+d'un mois, nous ne disons pas complètement guéris de toutes ces
+maladies, mais très-certainement de la dernière: l'absence d'argent est
+l'état de santé le plus habituel quand on quitte les eaux. En effet, ne
+faut-il pas que les habitants de ces établissements d'eaux thermales
+fassent leurs provisions pour la froide saison? Pendant huit mois de
+l'année ils vivent connue des marmottes engourdies dans leur trou,
+pendant que les grands vents règnent sur la montagne et que chaque jour
+l'avalanche se détache en bondissant; ils vivent, en songeant aux quatre
+mois heureux qui attirent les baigneurs, et, pendant ces quatre, mois,
+ils ne songent qu'aux huit mois qu'ils ont à passer dans le repos en
+attendant la saison des bains. Or, toutes ces pensées convergent vers un
+but unique, et ce but est votre bourse. Pour eux, tant que vous avez de
+l'argent, vous êtes malade, vous avez besoin de précautions et de soins
+qu'ils cotent à un taux fabuleux; mais le jour où la bourse est vide, le
+malade est guéri et l'amabilité du logeur est en baisse. Aussi ce
+jour-là allez-vous-en bien vite, sans même jeter un dernier regard sur
+ces montagnes où vous avez fait de si délicieuses promenades; car ce
+regard lui-même doit se payer dans un établissement, bien ordonné, et
+votre bourse est vide.
+
+Ces braves gens traitent leur pays, les points de vue, les cascades
+comme choses à eux appartenant, et malheur à celui qui veut s'affranchir
+du guide ou pousser une excursion plus loin que votre guide ne l'a
+décidé! il pourrait lui arriver l'aventure qui a marqué les
+pérégrinations montagnardes d'un de nos amis.
+
+Ce jeune homme, minéralogiste intrépide et montagnard infatigable,
+s'était engagé sur une corniche pendante au-dessus d'un abîme sur les
+pas de son guide: il aperçoit sur une cime isolée une grotte où abondent
+des minerais riches et rares; son carnier est déjà plein de pierres
+ramassées de côté et d'autre et d'oiseaux tués dans son excursion: mais
+l'ardeur de la science l'emporte: il propose à son guide de tenter la
+périlleuse ascension. Le guide, pour lequel les pierres ne sont que des
+pierres, refuse; le jour baissait d'ailleurs, et il lui semble prudent
+de rétrograder, ce qu'il exécute. Le jeune homme s'engage seul dans la
+montagne et arrive bientôt à la grotte, où il fait ample récolte. Mais
+le jour tombe avec rapidité, et, pour reprendre le chemin de la
+corniche, il ne suffit pas d'être intrépide et de sang-froid, il faut
+encore y voir un peu clair. Le minéralogiste s'élance, mais il a perdu
+son chemin. Enfin, se laisse glisser le long du pic, sur la pente la
+plus douce et pose le pied sur un plateau inférieur du trois à quatre
+mètres de large. Ce plateau est borné d'un côté par la montagne qu'il
+vient de descendre et que sa pente énorme l'empêche de remonter; de deux
+autres côtés, par deux précipices au fond desquels mugissent des
+torrents, et du quatrième côté, par une plage de sable située à six
+mètres au-dessous de lui. Tout cela est à pic. Son parti est pris: c'est
+sur la plage de sable qu'il sautera; mais avant il veut s'assurer qu'il
+ne court aucun danger. Il sais que souvent ces sables descendent à une
+grande profondeur, et servent de filtre aux eaux qui tombent du ciel ou
+qui proviennent de la fonte des neiges. Or, s'il est devant des sables
+de cette nature, il court risque de s'enfoncer dans leurs mille petits
+conduits souterrains et de n'en sortir qu'à vingt ou trente lieues de
+là, dans un an ou deux, à l'état de ruisseau. Cette perspective le tente
+peu: si ces sables ne sont qu'à la superficie, il y a tout à parier
+qu'il se brisera les membres: autre perspective peu rassurante! Pour
+connaître le terrain, il jette toutes les pierres de son carnier, et
+chaque, pierre s'enfonce silencieusement dans le sable, la plus grosse
+comme la plus petite. Notre intrépide commence à frémir: il tire toute
+sa poudre pour appeler son guide, mais l'écho seul lui renvoie le bruit
+de ses détonations. D'ailleurs la nuit est venue, et, s'il lui faut
+mourir là, il veut, au moins que ce soit à la face du soleil. Il se
+couche donc, la tête sur son carnier, les yeux fixés sur les étoiles.
+A-t-il dormi? c'est douteux. On peut bien dormir la veille d'une
+bataille, car ou n'a à craindre que la mort sous les yeux de tous, la
+mort du brave, et involontairement il faut toujours à l'homme un peu de
+théâtre; mais ici la mort n'a pour témoin que la voûte du ciel,
+peut-être quelque chamois curieux ou un aigle qui plane en attendant sa
+proie, et puis s'ensevelir tout vivant et reparaître à l'état de torrent
+ou de puits artésien; il est difficile de se faire à cette idée. Enfin
+le jour arrive: note ami jette son fusil en précurseur, le fusil
+s'enfonce, le bout du canon seul paraît encore. Ses cheveux se dressent
+sur sa tête; il tourne un dernier regard vers le ciel, vers cette belle
+nature à laquelle il dit un éternel adieu et s'élance... Le sable
+s'entr'ouvre et l'engloutit... jusqu'à la ceinture!--Il est sauvé!!!
+
+Prenez des guides, touristes, et ne faites que ce que vous leur voyez
+faire.
+
+Les eaux minérales des Pyrénées le plus à la mode sont celles de Baréges
+et des deux Bagnères.
+
+Baréges est dans une situation agreste, au centre des Pyrénées, entre
+deux rangs de montagnes parallèles et taillées à pic, sur la rive droite
+du Bastan, qui traverse le vallon de Baréges. Cette espèce de gorge
+étroite qui, quand les baigneurs sont partis, devient le domaine de
+messieurs les ours, n'est habitable que pendant quatre ou cinq mois de
+l'année. Les habitants l'abandonnent au commencement d'octobre, et vont
+attendre à Luz et dans la vallée de Baréges le retour de la saison des
+eaux: les maisons restent ensevelies sous la neige, et si quelque
+curieux s'aventurait à les visiter à ce moment, il ne trouverait pour
+lui répondre que ces grands ours des Pyrénées, qui trouvent fort commode
+de s'installer dans des maisons où le froid ne les atteint pas et où ils
+ont, en fait de nourriture, autre chose que leurs pattes à lécher.
+Baréges a une soixantaine de maisons situées sur une seule et unique
+rue.
+
+La route de Tarbes à Baréges, par Pierrefitte et Luz, est l'une des plus
+hardies et des plus pittoresques de tous les pays de montagnes. Elle
+côtoie alternativement l'une et l'autre rive du Gave, au-dessus duquel
+on a jeté des ponts d'une hardiesse extraordinaire; on en compte sept de
+Pierrefitte à Luz: trois sur le Gave, dans la première moitié du trajet;
+un quatrième à l'endroit le plus resserré, le plus sauvage, sur le
+torrent qui descend du versant gauche, où se voit encore un ancien
+arceau appelé le pont d'Enfer; celui de la Heillardère, tout en belles
+pierres serpentines: ce pont est surmonté d'un obélisque.
+
+On dit que la découverte des sources de Baréges ne remonte qu'à quatre
+siècles. Elles formaient alors une espèce de cloaque, d'où s'exhalaient
+des vapeurs qui attirèrent l'attention des habitants; mais c'est madame
+de Maintenon qui commença leur célébrité et fit recueillir les eaux qui
+s'échappaient des deux principales sources.
+
+Les sources de Baréges sont au nombre, de six, dont la température varie
+de 28 à 44 degrés. Elles sont apéritives, diurétiques et sudorifiques,
+agissent d'une manière spéciale dans les vieilles plaies d'armes à feu
+et dans les douleurs rhumatismales.
+
+Bagnères de Luchon est moins sauvage que Baréges; c'est une petite,
+ville située à l'extrémité de la vallée de Luchon, à peu près au milieu
+de la chaîne des Pyrénées; elle est bien bâtie, traversée dans tous les
+sens par des rues larges, propres et bien pavées, dont la principale
+mène, à l'établissement des bains. La ville forme un triangle dont
+chaque angle donne accès à une allée, plantée l'une de platanes, l'autre
+de sycomores et la troisième de tilleuls; c'est cette dernière qui
+conduit de la ville aux bains. Les eaux thermales sulfureuses! de
+Bagnères de Luchon jouissaient déjà d'une grande célébrité chez les
+Romains, comme le prouvent un grand nombre de débris d'autel, de
+sarcophages, sur lesquels on lit des inscriptions latines.
+
+L'édifice thermal, situé au pied d'une montagne, est un bâtiment vaste,
+élégant, commode, construit depuis 1807. Sa forme offre un rectangle et
+a quatre grandes portes. Dans l'intérieur est un vestibule carré, et de
+chaque côté de longs et larges corridors voûtés en maçonnerie et
+carrelés en dalles; ils donnent accès dans les cabinets garnis de
+baignoires en marbre des Pyrénées.
+
+C'est à Bagnères de Luchon que se donnent rendez-vous les géologues, les
+botanistes, les minéralogistes et, les peintres, qui trouvent tous une
+ample moisson à faire dans les environs. Le village de Juzé offre une
+cascade magnifique. Le monticule de Castel-Vieil est terminé par un
+plateau où se voient, encore les ruines d'un antique château féodal,
+dont les débris sont en harmonie parfaite avec le paysage qui les
+environne. A mi-hauteur de la montagne de Cazeril, se trouve un charmant
+village, dont les baigneuses font souvent un but d'excursion, et
+qu'elles atteignent au moyen de ces petits chevaux si vifs et dont le
+pied est si sur.
+
+La promenade la plus pittoresque des environs de Bagnères est la vallée
+du Lis, dont le fond offre plusieurs belles cascades. Cette vallée est
+ombragée par de magnifiques forêts, derrière lesquelles s'élève
+majestueusement la cime nue et neigeuse de Cabrioules, qui appartient à
+la masse des montagnes de l'Oô. Sur ces montagnes se trouve un lac d'un
+aspect saisissant; pour y arriver il faut traverser des forêts de sapins
+dont l'éternelle verdure contraste avec la neige, qu'on aperçoit sur les
+cimes. On entend de loin le bruit d'une cascade qui se précipite de 300
+mètres de hauteur, et dont les eaux donnent naissance à un vaste bassin
+de 6,000 mètres de circonférence, qui porte le nom de lac d'Oô;
+au-dessus sont quatre autres lacs, dont le dernier est glacé. Non loin
+de là s'élève la montagne _Maladetta_, dont les hauteurs sont toujours
+couvertes de neiges et de glaces.
+
+Bagnères de Bigorre est située, sur la rive gauche de l'Adour, en bas de
+la colline et du mont Olivet; elle est propre et bien bâtie, entourée de
+collines cultivées, dominée, au loin par le pic du Midi et par la chaîne
+des monts adjacents, qui offrent de tous côtés des points de vue
+délicieux. Le vent qui sort de ces gorges arrive dans les rues de la
+ville doux et frais, et contribue à faire de son climat l'un des plus
+sains des Pyrénées. Tout du reste, dans cet heureux pays, concourt à
+attirer, à retenir les étrangers; on voudrait y venir quand même il n'y
+aurait pas d'eaux minérales, et quand on y a posé sa tente, on voudrait
+y rester toujours. C'est surtout quand ou a parcouru la vallée de Campan
+que cette impression se fait sentir et passe à l'état d'idée fixe.
+Durant trois lieues, depuis Bagnères jusqu'aux premiers escarpements,
+vers Sainte-Marie, la route ne forme qu'un seul village; sur trois
+points seulement, à Beaudéan, à Campan et à Sainte-Marie, les habitations
+se rapprochent et se groupent autour d'un clocher, qui indique la maison
+de Dieu. Sur la montagne on trouve des arbres d'une végétation
+extraordinaire; et partout, de l'eau, de l'eau dans la ville, dans les
+rues: de l'eau hors des portes, des allées de tilleuls qui conduisent le
+baigneur, à l'abri du soleil, aux différents établissements de bains.
+
+Le plus vaste de ces établissements est celui qui porte le nom de
+Marie-Thérèse. La façade a une étendue de 63 mètres de longueur sur 10
+mètres de hauteur, non compris le rez-de-chaussée. Dans l'intérieur se
+trouvent les cabinets et leurs baignoires de marbre, des lits de repos,
+un double appareil fumigatoire, une grande salle de réunion, un salon de
+lecture, un billard. Par derrière, un beau jardin embellit cet édifice.
+Un vestibule, situé au centre et dans lequel on arrive par un large
+perron, sert d'entrée principale.
+
+Quant aux buts de promenades et d'excursions, ils sont nombreux dans une
+vallée si heureusement située. Des divertissements y sont fréquents, car
+Bagnères peut donner asile à trois mille étrangers; aussi est-ce un des
+établissements de bains les plus à la mode.
+
+Nous voudrions pouvoir vous faire visiter encore quelques-unes de ces
+contrées privilégiées où l'été voit affluer les visiteurs et les
+promeneurs; nous aurions voulu vous parler de Vichy, de Néréis, dont les
+eaux sont souveraines contre la goutte; nous vous aurions révélé, si
+l'espace ne nous manquait, l'existence d'eaux sulfureuses qui ont eu le
+sort de toutes les choses d'ici-bas, qui, après avoir eu la vogue, sont
+aujourd'hui oubliées ou plutôt méconnues; nous vous aurions mené à
+Cransac, au beau milieu d'un pays agreste, sauvage, auquel il ne manque
+que des ours pour lutter avec l'aspect des Pyrénées, et qui compte bien
+s'en procurer avant peu. Il y a à Cransac les eaux anciennes et les eaux
+nouvelles, dont l'emploi est ordonné pour les engorgements abdominaux.
+Au milieu de la montagne, au centre d'un bois touffu de châtaigniers, se
+trouvent des étuves, dans lesquelles l'air est chaud et chargé de
+vapeurs sulfureuses. Cet établissement, trop peu connu, serait
+susceptible de grandes et importantes améliorations: les rhumatismes
+chroniques, les douleurs des articulations, les névralgies, les
+sciatiques, ont souvent été guéries comme par enchantement après cinq ou
+six bains d'étuves. Et puis, comme excursion, il y a près de là la
+montagne brûlante de Fontaynes, ancienne houillère, qui a pris feu
+depuis un grand nombre de siècles.
+
+Le Mont-Dore, qui est notre dernière étape pour cette année, est adossé
+à la base de la montagne de l'Angle, d'où naissent les sources, et à peu
+près au milieu d'une profonde vallée qui se courbe en croissant du nord
+au midi, et que la Dordogne, qui y prend naissance, sillonne dans toute
+sa longueur. La végétation des montagnes est partout vigoureuse.
+
+On voit sur ces montagnes de fréquentes et profondes anfractuosités,
+souvent couronnées par d'énormes bancs de rochers laissés à nu par les
+éboulements. La sévérité de leur aspect, leurs pentes verticales, les
+flancs noircis et absolument nus de ces étroites déchirures, leur ont
+fait donner le nom de cheminées ou gorges d'enfer. D'énormes roches
+pyramidales s'élancent en aiguilles du fond de l'abîme. Tout cela a un
+aspect étrange et profondément désolé: ou y voit la main de l'homme qui
+lutte sans cesse contre les grandes convulsions de la nature, et qui
+parvient à grand'peine à s'assurer un abri contre des éboulements sans
+cesse renaissants.
+
+Il y a au Mont-Dore sept sources d'une température assez élevée, à
+l'exception d'une seule qui est froide. L'établissement, fondé en 1810,
+est tout entier construit en laves volcaniques et présente trois grandes
+divisions: deux pavillons formant ailes, et où s'administrent bains et
+douches, et un grand bâtiment formant façade et où se trouve le grand
+salon de réunion, avec deux salles de billard au premier, et au-dessous
+les piscines réservées aux indigents.
+
+Et maintenant, lecteur, vous qui pouvez aller aux Pyrénées ou en
+Auvergne, partez, volez, où vous appelle le bienheureux _far niente_;
+allez ébaucher le commencement d'un roman intime, dont vous viendrez
+trouver le dénouement à Paris l'hiver prochain. Allez, que l'été vous
+soit court, et que les bains vous lavent de toutes les souillures de la
+vie parisienne!
+
+
+
+Le jeune Lapin et le Renard.
+
+FABLE.
+
+/*
+ Un Lapin, dans cet âge heureux
+ Qui ne connaît soucis ni peine,
+ Folâtrait près de sa garenne.
+ Un ami cependant faisait faute à ses jeux:
+ Il n'est de vrai plaisir qu'à deux.
+ Tout à coup s'offrit, à sa vue
+ Un animal d'une espèce inconnue;
+ C'était maître Renard, qui lui dit: «Mon cousin,
+ «Puisqu'un heureux hasard aujourd'hui nous rassemble,
+ «Embrassons-nous, jouons ensemble;
+ «J'ai toujours aimé le Lapin...
+ «Le Lapin! oh! oui, je le prise
+ «Seul plus que tous les animaux,
+ «J'en fais serment. J'ai des défauts,
+ «Mais ma vertu, c'est la franchise. »
+ Ces mots ont du Lapin décidé le refus;
+ Il s'enfuit au terrier, et là, par sa fenêtre;
+ «Toi, franc!... Je le croyais peut-être;
+ «Tu l'as dit, je ne le crois plus. »
+
+ La vertu de parade à bon droit épouvante:
+ Fait-elle un pas vers moi, je recule d'un pas.
+ Les qualités dont on se vante
+ Sont toujours celles qu'on n'a pas.
+
+ S. Lavalette.
+*/
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert? Non.
+--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+L'AMOUR.
+
+Buonvicino des Landi, d'une des premières familles de Plaisance, avait
+été conduit fort jeune à Bologne pour y prendre part aux études qui
+attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de l'Italie
+renaissante. Les lettres offraient désormais une nouvelle voie pour
+s'élancer à ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par l'exercice
+des armes. Les études de ce temps se réduisaient, il est vrai, à de
+pédantesques règles de grammaire et de rhétorique, à la philosophie des
+commentateurs d'Aristote et à la connaissance des décrétales. Mais
+l'amour des belles-lettres et la résurrection des classiques latins
+pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre à féconder le germe,
+faire fleurir dans les coeurs les affections nobles et les pensées
+généreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de ses veilles.
+Nourri, dès ses premières années, des écrits et des actes de cette
+antiquité glorieuse, son âme s'élevait au-dessus des misérables débats
+de son siècle. Il nourrissait ainsi des idées peu compatibles, à la
+vérité, avec la civilisation nouvelle, de ces idées dont l'influence fut
+si nuisible au développement des républiques italiennes; mais le nom de
+la patrie, thème éternel des lettres romaines, avait enflammé
+l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en
+âge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.
+
+Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente
+désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes.
+
+Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la
+laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père,
+se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses
+dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de
+déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de
+notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse
+et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux
+citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie
+au cardinal Poggetto, légat du pape.
+
+Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans
+arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique,
+inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à
+l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du
+pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon
+nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que
+sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité
+naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur
+Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement
+occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader.
+Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les
+soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en
+délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de
+Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte
+tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait
+à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de
+Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas.
+
+Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se
+rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder
+comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient
+alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat
+honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils
+avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui
+voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la
+Lombardie.
+
+Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les
+généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments
+que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie
+privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt
+particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les
+progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques.
+
+La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à
+soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les
+ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo,
+dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre.
+Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni
+et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza,
+appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23
+mars de l'année suivante.
+
+Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et
+aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face
+nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de
+Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues:
+il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone,
+Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et
+Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance:
+mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle
+jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu
+l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il
+commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il
+enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de
+représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il
+fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se
+trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches
+parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres
+passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves
+que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se
+décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit
+de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et
+quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme
+simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde
+prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des
+États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à
+force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette
+profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait
+faire et de l'incurable impuissance de le réaliser.
+
+Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en
+souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino
+était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses
+compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que
+des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et,
+qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et
+qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait
+la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la
+famille d'Hubert Visconti.
+
+Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à
+notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande
+considération dans la ville, mais il ne participait point au
+gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les
+menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou
+accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils
+toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des
+choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la
+justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les
+Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des
+droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les
+Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions
+politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait
+fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi,
+que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs
+ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux
+qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre
+d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le
+pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses
+parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment
+de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les
+Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté
+à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux,
+il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort.
+Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste
+cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec
+laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la
+main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre
+en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen
+tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!»
+
+[Illustration.]
+
+Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils
+l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à
+Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui
+peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de
+l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le
+joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire
+remplir des ambassades de pure cérémonie.
+
+Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le
+cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de
+son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui
+concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient
+délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la
+coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la
+quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq
+crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans
+l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens
+ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les
+leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient
+chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes
+l'hérétique Manfreda.
+
+C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le
+pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi
+ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et
+réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour
+suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la
+dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la
+cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le _Credo_, et protesta
+qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la
+sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le
+poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des
+affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant
+la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les
+rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là,
+il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois
+fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient
+avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude
+sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand
+nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des
+jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté.
+
+Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec
+un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années,
+l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le
+jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le
+retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des
+frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de
+jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de
+livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures
+les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière
+facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait
+dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les
+exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions
+politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen.
+On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et
+constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait
+allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une
+infortune imméritée.
+
+C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à
+Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à
+peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille
+éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment
+d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un
+secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait
+dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque
+l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et
+diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait
+jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à
+sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides.
+S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque
+chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il
+ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle
+demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses
+de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait
+dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du
+moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube
+de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait
+voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne.
+Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin
+plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle
+ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle
+baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux
+questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite
+aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner
+les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis
+elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait
+d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans
+les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur
+préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur
+était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection;
+l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour
+qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se
+plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer
+encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare
+d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette
+mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le
+premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore,
+gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et
+espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du
+bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit
+avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par
+l'isolement et l'abandon!
+
+[Illustration.]
+
+Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude;
+quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la
+vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette
+vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent.
+La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à
+la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il
+aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé
+d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et
+qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les
+tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et
+pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se
+réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure,
+étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il
+cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient
+l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les
+anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur.
+
+Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa
+passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge
+ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui
+paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette
+félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa
+maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée
+libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité
+d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa
+patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce
+séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur
+habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de
+l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à
+une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces
+périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans
+la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de
+fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la
+générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc
+alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre
+victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos
+de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface
+rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à
+l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le
+reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la
+dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter
+à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement
+d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de
+ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont
+le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté.
+
+La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se
+décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des
+désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la
+reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se
+risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la
+colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il
+travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son
+trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner
+Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa
+puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les
+adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les
+Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la
+citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du
+pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et
+nommément Buonvicino.
+
+Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait
+de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau
+tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants.
+Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à
+s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour
+pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour
+pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à
+l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et,
+avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils
+eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que
+Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les
+armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions,
+comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les
+habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la
+duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et
+soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la
+grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa
+jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à
+trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais
+il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir
+à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au
+sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes
+d'une juste cause.
+
+Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier
+coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si
+haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la
+condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de
+ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur
+commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs
+intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins
+la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il
+l'avait entièrement effacée de son coeur.
+
+Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla,
+qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais
+abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre,
+honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes,
+animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse,
+qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie
+d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils
+incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements
+du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse
+des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou
+du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans
+la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on
+dédaigne davantage les biens où la foule se rue.
+
+Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux
+familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en
+iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait
+pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille,
+Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus,
+pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des
+femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea
+entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert
+Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli.
+Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui
+faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté
+et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante.
+
+[Illustration.]
+
+Dès que Marguerite s'aperçut du refroidissement de Buonvicino, dès
+qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle,
+s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer
+en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine
+Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on
+pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à
+une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui
+avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se
+désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui,
+alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une
+affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer
+de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru
+qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être,
+il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées.
+Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino
+envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un
+chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes
+les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui
+rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les
+amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme,
+tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de
+craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces
+souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et
+son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions
+diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle
+se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas
+l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé,
+dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à
+s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait
+de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse;
+elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les
+sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume
+d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses
+sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués
+autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient
+tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus
+l'espérance de trouver son amant sur ses pas!
+
+Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède.
+Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la
+dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage
+avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre
+attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop
+d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des
+louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la
+dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son
+courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de
+Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui,
+d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!»
+
+Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse
+d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand
+elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les
+qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli,
+elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout
+son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement
+aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus
+céleste affection.
+
+Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse.
+«Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable
+envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une
+humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur
+de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et
+le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les
+entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est
+exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce
+qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune:
+car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui
+obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est
+revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à
+paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême
+vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre
+dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien,
+donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse
+à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que
+bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point
+toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre
+lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la
+naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses
+compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle
+avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et
+pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que
+dire de celui qui la possédait?
+
+Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une
+femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un
+devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient
+leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie
+dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps,
+parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une
+affaire de mode.
+
+Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se
+rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne
+saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface
+difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore,
+c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents
+souvenirs.
+
+Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de
+Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était
+qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour
+le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme
+l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir
+s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans
+la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur
+les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle
+il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui
+l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait
+l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés,
+mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami,
+et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet
+ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la
+plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un
+nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait
+plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si
+bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des
+éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière
+à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait
+avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la
+raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la
+passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette
+impuissante raison?
+
+Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se
+donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me
+trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos
+modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il
+l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se
+signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de
+côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu
+capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le
+bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie.
+Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se
+fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens
+renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus
+brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa
+femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à
+expliquer, s'il était plus rare.
+
+Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait,
+absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de
+temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer
+les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince
+hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui
+écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le
+coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée.
+
+Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami
+véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il
+redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et
+désintéressé sentiment de pitié.
+
+Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction
+n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir
+de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse
+reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de
+Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement
+celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié.
+La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de
+la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant
+l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la
+passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et
+il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus
+chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps
+des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation,
+forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité.
+
+Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne
+voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il
+avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du
+chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la
+sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue
+qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans
+crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les
+grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la
+confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite,
+laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de
+sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il
+ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui
+paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il
+admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né
+de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait
+seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que
+de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion,
+ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors
+qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à
+pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait
+arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le
+comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son
+amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui,
+qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises
+chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement
+signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être;
+quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse
+lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant
+d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable.
+
+Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il
+nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de
+son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut
+bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint
+les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans
+le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette,
+décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle
+de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus
+épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le
+fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus
+belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout,
+excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans
+retour.
+
+Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son
+innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa
+bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé
+l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion
+lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir
+accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il
+devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette
+incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne
+savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il
+médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau
+pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre,
+saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez
+modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement
+assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable
+torture.
+
+Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille
+éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla
+hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans
+crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite.
+
+Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle
+tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes!
+quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette
+démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot,
+chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit
+comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords.
+
+[Illustration.]
+
+«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura
+pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma
+lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non,
+jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne
+puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y
+effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres
+plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi!
+n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus
+aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un
+ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste
+que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit
+payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable?
+si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais!
+Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens,
+reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la
+mission n'a pas été remplie!»
+
+Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se
+rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en
+revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les
+minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la
+violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître
+l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre:
+au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard
+n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier
+souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun
+des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino
+une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter
+devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de
+l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de
+la dame.» puis il sortit.
+
+Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître,
+le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège,
+et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un
+nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le
+plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa
+lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment.
+
+«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle
+une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me
+laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir
+qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux
+qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me
+rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je
+m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières,
+exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de
+ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si
+c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses
+yeux qu'un vil séducteur?...»
+
+Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des
+circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui
+méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets,
+vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est
+pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la
+conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos
+passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc
+encore mon chevalier.
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Le Barreau_, par M. OS. PINARD, avocat à la Cour royale de Paris. 1
+vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. _Pagnerre_, 6 fr.
+
+Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils
+longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un
+demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils
+condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des
+agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache
+à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce
+qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au
+passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici,
+menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position
+à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore
+parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants
+jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les
+jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux
+actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions
+politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la
+fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide
+d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la
+magistrature capable de les écouter et de les comprendre?
+
+D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le
+barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si
+considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un
+peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la
+révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les
+partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes
+les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation,
+la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de
+conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et
+parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes
+civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le
+grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns,
+il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation;
+d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause
+qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent
+fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la
+Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les
+plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent
+remportées par des avocats.
+
+C'est le barreau de cette époque mémorable que M. Os. Pinard a choisi
+pour le sujet de ses études; ce sont ses principaux membres qu'il a
+peints d'après nature et dont il expose aujourd'hui les
+portraits.--Avocat lui-même, rédacteur en chef du journal judiciaire _le
+Droit_, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs
+qui lui servaient de modèles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait
+retoucher, compléter, finir son travail; aussi ses premières esquisses,
+déjà si ressemblantes, ont-elles atteint peu à peu à un degré de
+perfection difficile à égaler. Pour parler un langage moins
+métaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages
+que la critique se complaît à louer sans aucune réserve ni expresse ni
+tacite, car elle y trouve toutes les qualités que le goût le plus
+irréprochable pourrait désirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de
+profondeur, d'habileté et un style qui rappelle toujours la belle langue
+française du siècle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on
+puisse faire un pareil éloge?
+
+Par sa naissance, par ses antécédents, par ses convictions, M. Os.
+Pinard appartient au parti démocratique. Cependant il n'est pas
+exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqué ou trahi la liberté la
+même justice qu'à ceux qui l'avaient constamment aimée et défendue.
+Peut-être même a-t-il été trop indulgent en s'efforçant d'être
+impartial;--peut-être, et c'est le seul reproche que nous lui
+adresserons, aimerait-on à voir éclater çà et là une indignation plus
+vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes
+à notre époque? «Combien d'hommes, dit M. Pinard, entraînés par le
+courant, éblouis à l'aspect des rives nouvelles, ont oublié les rives
+qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni
+la bassesse du coeur ni la séduction de l'intérêt personnel qui vous
+conduisent au changement? L'homme, afin de rester le même, doit-il
+rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit
+s'est-il construit d'avance une prison d'où il ne doive plus sortir?
+Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre?» Cette doctrine
+est spécieuse et spirituelle, mais on en a fait un si déplorable abus
+depuis plusieurs années, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre même
+injustement, que de paraître lui donner une sorte d'approbation
+raisonnable. Il y a dans ce monde où nous vivons tant de consciences
+disposées à la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la
+prêcher.
+
+_Le Barreau_ commence, par une vive et spirituelle introduction dans
+laquelle M. Os. Pinard a esquissé rapidement l'histoire du barreau
+depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos jours.--Viennent ensuite des
+notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours
+complètes, de MM. Delamalle, Mérithou, Persil, Berryer, Laine, de
+Vatisménil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville,
+Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart,
+Ferrère, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin aîné, Marie,
+Romiguières.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter à ces études et
+portraits cinq curieux articles déjà publies dans _le Droit_, et qui ont
+pour titre: _Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats à l'Assemblée
+nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procès Baboeuf._
+
+_Les Jésuites_; par MM. MICHELET ET EDGAR QUINET. 1 vol. in-18.--Paris,
+1843. _Paulin_. 2 fr. (Troisième édition.)
+
+L'histoire de ce petit livre n'est plus ignorée de personne. Les
+jésuites, dit M. Michelet, «étaient abattus, écrasés et aplatis en 1830;
+ils se sont relevés en 1843, sans qu'on s'en doutât, et non-seulement
+ils se sont relevés, mais, pendant qu'on demandait s'il y avait des
+jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou quarante mille
+prêtres, leur ont fait perdre terre et les mènent Dieu sait où! «Est-ce
+qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils gouvernent
+déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison, la table, le
+foyer, le lit... demain ils auront son enfant...
+
+«Tout cela s'est fait très-bien, très-vite, avec un secret, une
+discrétion admirables. Les jésuites ne sont pas loin d'avoir dans les
+maisons de leurs dames les filles de toutes les familles influentes du
+pays: résultat immense... seulement il fallait savoir attendre. Ces
+petites filles, en peu d'années, seront des femmes, des mères... Qui a
+les femmes est sur d'avoir les hommes à la longue...
+
+«Une génération suffisait: ces mères auraient donné leurs fils. Les
+jésuites n'ont pas eu de patience; quelques succès de chaire ou du salon
+les ont étourdis. Ils ont quitté ces prudentes allures qui avaient fait
+leurs succès. Les mineurs habiles, qui allaient si bien sous le sol, se
+sont mis à vouloir travailler à ciel ouvert. La taupe a quitté son trou
+pour marcher en plein soleil.
+
+«Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le
+plus à craindre le bruit se sont mis eux-mêmes à crier...
+
+«--Ah! vous êtes là... Merci, grand merci de nous avoir éveillés!...
+Mais, que voulez-vous?
+
+«--Nous avons les filles, nous voulons les fils; au nom de la liberté,
+livrez vos enfants.»
+
+«La liberté, ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle,
+ils voulaient commencer par l'étouffer dans le haut enseignement...
+Heureux présage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!...
+Dès les premiers mois de l'année 1842, ils envoyaient leurs jeunes
+saints au Collège de France pour troubler les cours.»
+
+Les premiers troubles dont parle M. Michelet furent promptement
+apaisés... L'indignation du public effraya ces braves; peu organisés
+encore, ils crurent devoir attendre l'effet tout-puissant du libelle _le
+Monopole universitaire_, que le jésuite D... écrivait sur les notes de
+ses confrères, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a signé en avouant
+qu'il n'en était pas l'auteur.
+
+Cette année, au mois d'avril, les troubles ont recommencé. Deux
+professeurs, MM. Michelet et Edgar Quinet, osaient se permettre de
+parler des jésuites dans leurs chaires. Les jésuites accoururent en
+masse, et essayèrent d'étouffer la voix des professeurs, non-seulement
+par des sifflets, mais par des _bravos_. Le véritable public s'empressa
+de jeter à la porte ces insolents perturbateurs; la presse entière (sauf
+le journal des jésuites) prit fait et cause pour la liberté de
+discussion. De nouvelles tentatives de désordre furent immédiatement
+réprimées par les amis et les élèves de MM. Michelet et Quinet, les deux
+éloquents professeurs purent continuer leurs leçons sur le jésuitisme,
+et «ces nouveaux missionnaires de la liberté religieuse se retirèrent,
+dit M. Edgar Quinet, la rage dans le coeur, honteux de s'être trahis au
+grand jour, et prêts à se renier, comme en effet ils se sont reniés dès
+le lendemain.»
+
+Reproduites en partie par les journaux de toutes les opinions, les
+leçons de MM. Michelet et Edgar Quinet viennent d'être réunies et
+publiées en un petit volume in-18, du prix modeste de 2 francs. Trois
+éditions, épuisées en moins d'un mois, prouvent quel vif désir la France
+entière a d'apprendre à bien connaître les jésuites, pour être plus sûre
+de pouvoir en toute occasion les démasquer et les confondre, et les
+enfoncer seuls, selon les expressions de M. Michelet, dans cet enfer de
+boues éternelles où ils voudraient l'entraîner avec eux.
+
+Depuis leur dernière défaite, la situation a changé: les jésuites ont
+publié à Lyon leur second pamphlet intitulé: _Simple coup d'oeil_. Ce
+pamphlet, tout autre que le premier, est plein d'aveux étranges que
+personne n'attendait. Il peut, dit M. Michelet, se résumer ainsi:
+
+«Apprenez à nous connaître, et sachez d'abord que dans notre premier
+livre nous avions menti... Nous parlions de _liberté d'enseignement_,
+cela voulait dire que le clergé doit seul enseigner; nous parlions de
+_liberté de la presse_... pour nous seuls. «C'est un levier dont le
+prêtre doit s'emparer.» Quant à _la liberté industrielle_; «S'emparer
+des divers genres d'industrie, c'est un devoir de l'Église.» _La liberté
+des cultes_ «N'en parlons pas, c'est une invention de Julien
+l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages mixtes; on faisait de
+tels mariages à la cour de Catherine de Médicis, la veille de la
+Saint-Barthélémy!»
+
+«Qu'on y prenne garde: nous sommes les plus forts. Nous en donnons une
+preuve surprenante, mais sans réplique: c'est que toutes les puissances
+de l'Europe sont contre nous... Sauf deux ou trois petits États, le
+monde entier nous condamne.»
+
+«Chose étrange, ajoute M. Michelet, que de tels aveux leur soient
+échappés! Nous n'avons rien dit de si fort. Nous remarquions bien dans
+le premier pamphlet des signes d'un esprit égaré; mais de tels aveux, un
+tel démenti donne par eux-mêmes aujourd'hui à leurs paroles d'hier!...
+Il y a là un terrible jugement de Dieu... Humilions-nous.
+
+«Voilà ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la liberté;
+vous avez cru que c'était un mot qu'on pouvait dire impunément quand on
+ne l'a pas dans le coeur. Vous avez fait de furieux efforts pour
+arracher ce nom de votre poitrine, et il vous est advenu comme au saint
+prophète Balaam, qui maudit, croyant bénir; vous vouliez mentir encore,
+vous vouliez dire _liberté_, comme dans le premier pamphlet, et vous
+dites: _meure la liberté!_ Tout ce que vous avez nié, vous le criez
+aujourd'hui devant les passants!»
+
+_De l'organisation et des attributions des conseils-généraux de
+département et des conseils d'arrondissement_; par M. J. DUMESNIL,
+avocat aux Conseils du roi et à la Cour de cassation, membre du
+conseil-général du département du Loiret; troisième édition, entièrement
+refondue et mise en rapport avec l'état actuel de la législation, de la
+jurisprudence et des instructions ministérielles. 2 vol. in-8.--Paris,
+1843. _Charpentier_ (galerie d'Orléans, 7). 14 fr.
+
+Le 22 décembre 1789, l'Assemblée constituante décréta une nouvelle
+division du royaume en départements, tant pour la représentation que
+pour l'administration. Chaque département fut partage en _districts_;
+chaque district en _cantons_; chaque canton en _Municipalités_. Cette
+nouvelle division du territoire entraîna nécessairement la création de
+nouveaux agents administratifs. En fondant les départements, le même
+décret établit au chef-lieu de chacun d'eux une assemblée administrative
+supérieure, sous le titre d'_administration de département_; une
+assemblée administrative inférieure fut également établie au chef-lieu
+de chaque district, sous le titre d'_administration de district_. Telle
+a été la première origine des _conseils-généraux_ et des _conseils
+d'arrondissement_, dont le savant commentaire publié par M. J. Dumesnil
+a pour but de nous faire connaître l'_organisation_ et les
+_attributions_.
+
+Depuis 1789 jusqu'en 1838, les assemblées administratives créées par
+l'Assemblée constituante ont subi à plusieurs reprises des modifications
+importantes. Avant d'exposer les règles tracées par les lois du 22 juin
+1833 et du 10 mai 1838 pour l'organisation des conseils-généraux de
+département et des conseils d'arrondissement, M. J. Dumesnil a donc
+réuni et analyse, dans un chapitre préliminaire, les dispositions
+législatives, les anciennes lois, les décrets et les arrêtés du
+gouvernement, qui se rattachent à l'existence de ces assemblées; en un
+mot, il a refait leur histoire théorique.
+
+Les deux titres de l'ouvrage de M. J. Dumesnil indiquent sa division
+principale: la première partie comprend l'organisation des
+conseils-généraux de département et des conseils d'arrondissement; la
+deuxième partie, de beaucoup la plus longue, est entièrement consacrée à
+leurs attributions.
+
+Dans la première partie, M. J. Dumesnil commente, article par article,
+la loi du 22 juin 1833; il expose, discute et résout les principales
+questions que son application peut faire naître; Il cherche les motifs
+des décisions dans l'exposé des motifs et la discussion aux Chambres,
+dans les arrêts, en forme d'ordonnances royales, du conseil d'État, dans
+les arrêts ou jugements des cours et tribunaux ordinaires, et enfin dans
+les circulaires ministérielles. Cette première partie se termine par le
+commentaire de la loi relative à l'organisation particulière du
+conseil-général et des conseils d'arrondissement du département de la
+Seine.
+
+La seconde partie se divise en cinq titres. Le titre 1er traite des
+attributions des conseils de département. Or, ces attributions étant de
+deux sortes, c'est-à-dire sous l'autorité du pouvoir législatif et sous
+l'autorité du roi, le titre premier se subdivise lui-même en deux
+sections.
+
+La première section du titre premier de la seconde partie énumère donc
+toutes les attributions que les conseils de département sont chargés
+d'exercer sous l'autorité de la puissance législative, et qui se
+rapportent à la répartition des contributions foncière, personnelle et
+mobilière, et des portes et fenêtres; au cadastre, au recensement des
+personnes et des propriétés; aux changements de circonscription des
+départements, arrondissements et communes; aux impôts et emprunts dans
+l'intérêt du département, etc.
+
+La deuxième section comprend toutes les attributions placées sous
+l'autorité du roi, telles que celles que le conseil exerce dans
+l'intérêt du département, considéré comme personne civile; les règles
+d'administration du domaine départemental; les travaux d'utilité
+publique qui concernent, soit les bâtiments, soit les voûtes
+départementales, soit les chemins vicinaux de grande communication, et,
+en général, tous les travaux sur lesquels les conseils-généraux doivent
+délibérer ou donner un avis; les attributions relatives aux prisons
+départementales, aux enfants trouvés et abandonnés, aux dépôts de
+mendicité, aliénés et voyageurs indigents; le vote; du budget des
+diverses recettes et dépenses départementales; les règles applicables à
+la comptabilité de ces dépenses; les avis sur demandes d'établissements
+publics, etc.; les voeux sur l'état et les besoins du département, etc.
+Après ces attributions générales, viennent celles relatives à
+l'instruction primaire. Enfin, le dernier chapitre de cette importante
+section du titre premier est consacré à la tenue des assemblées, aux
+pouvoirs du président, aux fonctions du secrétaire, à la forme, à la
+rédaction et à l'impression des procès-verbaux, à l'analyse des votes,
+etc.
+
+Le titre II explique les rapports du préfet avec le conseil-général, et
+l'autorité des ministres relativement aux actes de cette assemblée.
+
+Le titre III ne traite que des attributions des conseils
+d'arrondissement.
+
+Dans le titre IV, M. J. Dumesnil passe en revue les fonctions
+individuelles inhérentes à la qualité de conseiller de département et
+d'arrondissement; il se demande si ces conseillers sont fonctionnaires
+publics.
+
+Le titre V et dernier règle le rang et la préséance des conseils de
+département et d'arrondissement dans les cérémonies publiques, et
+détermine les prérogatives attachées par les lois à la qualité de membre
+d'un conseil-général.
+
+Cet important ouvrage, terminé par une table analytique et raisonnée des
+matières, a paru pour la première fois en 1837. A cette époque, le
+projet de loi sur les attributions des conseils-généraux et
+d'arrondissement n'avait pas encore été adopté. Dès que la loi du 10 mai
+1838 fut promulguée, M. J. Dumesnil en fit paraître un commentaire avec
+la seconde édition. La troisième édition qu'il publie aujourd'hui est un
+ouvrage presque entièrement nouveau. D'une part, cinq années d'épreuves
+ont fixé définitivement la législation départementale; d'autre part,
+depuis 1838, des lois importantes ont étendu le cercle des affaires
+soumises aux conseils-généraux; enfin, une étude plus approfondie de la
+matière et dix années d'expérience acquise en prenant part aux travaux
+du conseil-général du Loiret, permettaient, à M. J. Dumesnil de faire à
+son travail primitif de notables améliorations.
+
+_Vies des hommes illustres de Plutarque_, Traduction nouvelle, par
+ALEXIS PIERRON. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50 c.
+(L'ouvrage complet, formera quatre volumes.)
+
+Plutarque a été souvent traduit en français. Amyot s'est immortalisé par
+sa traduction; malheureusement, si naïf, si coulant, si élégant qu'il
+soit, son style a un peu trop vieilli pour être facilement entendu du
+vulgaire; et, d'ailleurs, Amyot, dont l'ouvrage restera comme un des
+grands monuments primitifs de la langue française, a souvent substitué,
+sans le vouloir, sa propre pensée à celle de Plutarque. Meziriae, qui
+comptait dans sa traduction 2,000 contre-sens, essaya de la refaire;
+mais il mourut au début de son travail. L'abbé François Tallemant, son
+contemporain, fut plus heureux, ou, si l'on veut, plus malheureux, car
+Boileau lui a fait une triste réputation. Dacier, qui lutta ensuite avec
+ce rude jouteur, était un homme d'un profond savoir, qui ne laissa rien
+ou presque rien à faire, pour l'interprétation du sens, à ses
+successeurs, mais qui ne savait pas écrire en français. L'abbé Ricard
+vint ensuite, et, bien qu'il se montrât fort inférieur à Dacier, et par
+la science et par le style même, sa traduction obtint un certain succès;
+elle a même eu plusieurs fois les honneurs de la réimpression. M. Alexis
+Pierron, le traducteur (couronné par l'Académie) d'Eschyle et de la
+métaphysique d'Aristote, a donc cru qu'une traduction nouvelle du grand
+ouvrage historique de Plutarque pouvait n'être pas de trop, même après
+quatre autres, surtout après celle qu'où estime le plus aujourd'hui. Le
+travail qu'il offre au public n'a, du reste, nulle pretenion
+scientifique; son dessein n'est pas d'inventer Plutarque, mais de le
+reproduire. C'est sur la traduction proprement dite qu'a porté
+principalement, presque uniquement son effort. Il n'a rien négligé «pour
+retracer aux yeux, autant qu'il était en lui, une image complète et
+fidèle, et qui put, non point tenir lieu de l'original, mais le rappeler
+suffisamment à ceux qui le connaissent et donner à ceux qui ne l'ont pas
+vu une idée vraie de son port et de sa physionomie.»
+
+_Histoire civile, morale et monumentale de Paris_, depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à nos jours; par J.-L. BELIN ET A. PUJOL. 1 vol.
+in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c.
+
+Cette histoire de Paris est beaucoup plus monumentale que civile et
+morale. Peut-être serait-il à désirer que MM. J. Belin et A. Pujol
+eussent donné moins de détails sur les édifices publics et se fussent
+occupés plus longuement des coutumes, des moeurs et des événements
+politiques. Si incomplète qu'elle nous semble à cet égard, leur
+compilation pourra satisfaire, sous d'autres rapports, un grand nombre
+de ses lecteurs, et elle suppléera, dans certaines bibliothèques, le
+grand ouvrage de Dulaure.
+
+
+
+Modes.
+
+[Illustration.]
+
+Si Paris, en ce moment, semble voué à la simplicité et presque à
+l'indifférence, en revanche, à Bade, Spa, Aix en Savoie, et en quelques
+autres lieux privilégiés, on mène élégante et joyeuse vie. Nous recevons
+des lettres qui ne parlent que de bals, de fêtes, promenades et
+toilettes.
+
+Ces toilettes, nous avons pu les voir chez les habiles faiseuses; mais
+qu'est-ce qu'un costume, si charmant qu'il soit, si on ne le voit que
+dans la psyché d'un atelier? Ce n'est là qu'une apparence trompeuse,
+sans réalité et sans vie. Le caprice et le goût modifient, transforment
+et animent les plus heureuses intentions selon les lieux et les
+circonstances.
+
+«Dans une promenade aux ruines du vieux château de B..., madame la
+comtesse de L.... portait une robe de batiste à raies bleues et
+blanches; le corsage était demi-décolleté en coeur, jusqu'à la ceinture;
+des pattes en étoile, bordées d'une petite passementerie, rattachaient
+en échelle et s'élargissaient en montant, laissant voir à demi un fichu
+de mousseline plissée à très-petit col de dentelle. Les manches, justes
+à jockey, étaient ornées de sous-pattes pareilles à l'ornement du
+corsage. Un chapeau de paille d'Italie avec une plume blanche couchée
+sur la passe, et un châle de mousseline tarlatane complétaient ce
+costume champêtre.»
+
+Une dame russe, qui porte les modes parisiennes avec une grâce
+charmante, avait une robe de taffetas d'Italie glacé, caméléon, en forme
+de redingote ouverte, bordée d'un plissé en ruban, sur une robe montante
+en mousseline à deux volants très-peu froncés. Les manches de la
+redingote, demi-longues et bordées du même plissé, laissent passer les
+manches de la robe de mousseline. Ajoutez une écharpe de barége,
+imprimée à dessins de cachemire, et une fraîche capote de crêpe blanc,
+ornée d'une branche de fleurs. On voit aussi des robes de barége à
+grands plis, simulant deux ou trois jupes, des chapeaux de paille de riz
+avec plumes, beaucoup de capotes à passes de paille et fond d'étoffes
+ornées de guirlandes de fleurettes. Mais on ne porte plus de ces
+chapeaux enrubannés avec tuyautés, frisés et bordures de rubans; tout
+cela est passé à l'état de mode vulgaire. Les chapeaux simples en
+paille, ont un ruban croisé et la voilette d'Angleterre.
+
+Comme on le voit, la mode n'est pas délaissée, et, pour changer de place
+elle n'en est pas moins brillante et moins suivie.
+
+Ici nous avons vu à une représentation de _la Péri_ une charmante
+toilette, et nous savons trop bien ce qu'on doit à l'élégance parisienne
+pour la passer sous silence. La coiffure, en crêpe rose, était ornée
+d'une petite plume saule qui voltigeait autour du visage et
+l'accompagnait gracieusement. La robe de pékin d'été, feuille de rose,
+surmontée d'un corsage décolleté, avait un revers à châle bordé de biais
+en crêpe lisse; la même garniture était posée sur la jupe en tablier;
+les manches courtes étaient couvertes de biais. Un gros bouquet
+d'oeillets roses et blancs ornait le corsage, et venait ajouter sa
+fraîcheur naturelle à cette toilette déjà si fraîche.
+
+Aujourd'hui notre dessin représente un costume qui peut être considéré
+comme type exact des modes de cette saison: c'est une robe de barége à
+deux grands volants brodés en laine, à festons mats. Le chapeau est en
+paille de riz, orné d'une guirlande de fleurs. C'est la toilette de
+promenade du matin à la ville.
+
+
+
+Amusements des sciences.
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Faites retrancher 1 du nombre pensé, et multipliez le reste par un
+nombre quelconque; faites encore retrancher 1 du produit, et ajouter au
+reste le nombre pensé; enfin, demandez le nombre qui provient de cette
+opération et ajoutez-y votre multiplicateur augmenté de l'unité; le
+nombre cherché sera égal à la somme obtenue divisée par ce même
+multiplicateur augmenté de 1.
+
+Supposons, par exemple, que 7 soit le nombre pensé et que 5 soit le
+multiplicateur dont on fait choix; 7 diminué de 1 donne 6, qui,
+multiplié par 3, produit 18. En diminuant 18 de 1, ce qui donne 17, et
+en augmentant le reste de 7, on a 24; 24 augmenté de 3 plus 1 donne 28,
+qui, divisé par 4, donne pour quotient le nombre cherché, 7.
+
+II. Faites prendre une carte par une personne qui la gardera après
+l'avoir choisie sans vous la montrer. Ensuite, s'il s'agit d'un jeu
+complet de 52 cartes, donnez à chacune de ces cartes la valeur qu'elles
+marquent, en numérotant 11 le valet, 12 la dame et 13 le roi. Puis,
+comptant successivement les points de toutes les cartes, vous ajouterez
+les points de la seconde à ceux de la première, ceux de la troisième à
+ceux de la seconde, et ainsi de suite, en retranchant toujours 13 dès
+que vous arrivez à un nombre plus fort, et en gardant le reste pour
+l'ajouter à la carte suivante. On voit qu'il est inutile de compter les
+rois qui valent 13. S'il reste quelques points lorsque l'on a terminé,
+on ôte ces points du 13, et la différence marque le nombre des points de
+la carte qui a été enlevée du jeu. Ainsi, si le reste est 11, ce sera un
+valet qu'on aura tiré; si le reste est 12, ce sera une dame; s'il ne
+reste rien (ou 13), ce sera un roi.
+
+Si l'on veut se servir d'un jeu composé seulement de 32 cartes, on
+donnera la valeur 1 à l'as, 2 au valet, 3 à la dame, 4 au roi, et ou
+opérera comme ci-dessus, sauf les modifications suivantes: d'abord on
+retranchera constamment les 10 au lieu des 13; ensuite on ajoutera 6 au
+dernier nombre obtenu, et cette somme étant retranchée de 10 si elle est
+moindre, ou de 20 si elle surpasse 10, le reste sera le nombre de points
+de la carte qu'on aura tirée; de sorte que s'il reste 2, ce sera un
+valet; 3, ce sera une dame; 4, un roi, etc.
+
+Si le jeu de cartes était incomplet, il faudrait ajouter à la dernière
+somme le nombre des points de toutes les cartes manquantes, après qu'on
+aurait ôté de ce nombre 10 autant de fois que possible; et on opérerait
+sur le nouveau résultat comme ci-dessus.
+
+
+
+[Illustration (caricature): Un tiroir difficile.]
+
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. Un mulet et un âne faisant voyage ensemble, l'âne se plaignait du
+fardeau dont il était chargé. Le mulet lui dit: «Animal paresseux, de
+quoi te plains-tu? si tu me donnais un des sacs que tu portes, j'aurais
+le double de ta charge; mais si je t'en donnais un des miens, nous en
+aurions seulement autant l'un que l'autre.» On demande quel était le
+nombre de sacs dont l'un et l'autre étaient chargés?
+
+II. Deviner la carte que quelqu'un aura pensée, sans la tirer, parmi 21
+cartes différentes.
+
+SOLUTION DU PROBLÈME N° 4, CONTENU DANS LA DIX-NEUVIÈME LIVRAISON.
+
+BLANCS.
+
+1. Le P du F du R un pas: échec.
+2. Le C à la sixième case du R.
+3. Le P du F du R, un pas.
+4. Le C à sa septième case: échec
+5. Le P de la T, un pas: échec et mat.
+
+
+NOIRS.
+
+1. Le R à la quatrième case de sa T.
+2. Le P du C du R, un pas.
+3. Le P du C du R, un pas.
+4. Le R à la quatrième case de son C.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+N° 5.
+
+LES BLANCS FONT MAT EN TROIS COUPS.
+
+_(La solution à vue prochaine livraison.)_
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+La vanité des petits autorise l'orgueil des grands.
+
+
+[Illustration: nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0024, 12 ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843
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+Author: Various
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+Release Date: December 16, 2011 [EBook #38320]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0024, 12 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+<p>L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<pre>
+ Nº 24. Vol. I.--SAMEDI 12 AOÛT 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+ Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Ahmed-Pacha</b>, bey de Tunis <i>Portrait</i>.--<b>Courrier de
+Paris.--Embellissements de Paris</b>. Nouvelle Porte de l'hôpital de la
+Charité. <i>Gravure</i>.--<b>Les Automates</b> de M. Stevenard. <i>L'Escamoteur; le
+Jour de Flûte; le Magicien</i>.--<b>Martin Zurbano</b>. (Suite) <i>Orateur appelant
+le peuple à se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van
+Halen</i>.--<b>Des Irrigations</b>. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministère
+de l'Agriculture. <i>Quatre Gravures</i>.-<b>L'été du Parisien</b>--(Suite.)
+<i>Établissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Baréges; Bagnères de
+Luchon; Bagnères de Bigorre; Mont-Dore</i>.--<b>Le Jeune Lapin et le Renard</b>.
+Fable par M. S. Lavalette.--<b>Margharita Pusterla</b>, Roman de M. C. Cantù.
+Chapitre II, l'Amour. <i>Cinq Gravures</i>.--<b>Bulletin
+bibliographique.--Annonces.--Modes</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Caricature</b>. <i>Un Tiroir
+difficile</i>.--<b>Amusements des Sciences.--Échecs</b> (5e problème).--<b>Rébus</b>.</p>
+
+</div>
+<br>
+
+<h2>Ahmed-Pacha,</h2>
+
+<h4>BEY DE TUNIS.</h4>
+
+<p>Pendant plusieurs siècles, la régence De Tunis a été l'affreux théâtre
+de révolutions et de crimes de toute espèce. Les derniers événements qui
+se sont passés en Europe, et surtout la conquête d'Alger par les
+Français, ont amené de grands changements dans la situation de ce pays.
+L'esprit de progrès, qui s'est emparé de tout le genre humain, entraîne
+aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque
+à leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis,
+Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent
+devoir être couronnés de succès.</p>
+
+<p>Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara
+du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte
+héréditaire dans la famille régnante, les successions ne sont pas
+réglées d'une manière tellement précise, que souvent elles n'aient été
+sujettes à de sanglantes contestations. La force et le génie ne sont pas
+moins que la naissance des titres et des droits à l'exercice de
+l'autorité suprême.</p>
+
+<p>Depuis 1814, la régence de Tunis a été gouvernée par six beys:
+Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed.</p>
+
+<p>Ahmed-Pacha a succédé, le 18 octobre 1837, à son oncle Mustapha, décédé
+après un règne de trois mois et quelques jours, à la suite d'un
+événement tragique.</p>
+
+<p>Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la
+guerre, avait rempli les mêmes fonctions sous le précédent souverain,
+Hassan-ben-Mahmoud. Poussé par une ambition effrénée, et encouragé,
+assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut
+profiter de l'avènement du nouveau bey pour se mettre à sa place, et
+travailla sur-le-champ à le renverser du trône, avant qu'il n'eût le
+temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute
+la régence, et par lui-même, et par sa famille, l'une des plus
+puissantes du pays, que le bey Mustapha, informé du complot qu'il
+ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrêter.
+Cependant, après avoir rassemblé autour de lui ses amis les plus
+fidèles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le
+fit appeler au Bardo, sous prétexte de lui communiquer des nouvelles
+importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa
+pas désobéir publiquement; il arriva à la résidence avec une suite
+nombreuse; mais séparé de ses adhérents, sans violence et comme par
+hasard, par les gens du bey, il fut mené dans une salle basse, où on lui
+apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prière avant de
+mourir. Il lut aussitôt étranglé dans ce lieu même par des chaouchs,
+tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa
+punition, avec avertissement qu'un châtiment semblable était réservé à
+ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le complot, dont Chekib était
+l'âme, fut détruit immédiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet
+acte d'énergie, avait imposé à ses ennemis, aurait pu jouir d'un règne
+long et paisible; mais Mustapha était un homme d'un caractère très-doux,
+comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut
+obligé de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit
+contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines après
+cette exécution. Il laissa à son neveu Ahmed, le bey actuel, le
+gouvernement de la régence.</p>
+
+<p>Ahmed-Pacha, âgé aujourd'hui de trente-six à trente-sept ans, est un
+homme d'un caractère plus ferme que son oncle, d'une capacité réelle,
+plus éclairé et surtout plus libéral que ne l'a été jusqu'à ce jour
+aucun des princes de la côte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve,
+les enfants de Chekib, placés au Bardo avec les siens, partagent
+l'éducation européenne qu'il fait donner à ses fils.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le bey de Tunis.--<i>Fac-similé</i><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;du croquis d'un voyageur.</b></p>
+
+<p>La capitale de la régence, Tunis, occupe une plaine resserrée entre deux
+lacs. La ville a deux enceintes; celle intérieure, de construction
+mauresque, est flanquée de tours très-rapprochées sur quelques parties;
+l'enceinte extérieure, qui semble être un ouvrage européen, est formée
+de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les
+faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest, à la kasbah,
+appuyée aux deux enceintes. En avant de Tunis, à l'entrée d'un canal
+débouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort à double rang
+d'embrasures, première ligne de défense de Tunis, et célèbre par la
+résistance qu'il a plus d'une fois opposée aux armées débarquant sur
+cette plage.</p>
+
+<p>La résidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse située en rase
+campagne, à environ 2,200 mètres de Tunis, entourée d'un carré de
+remparts élevés, dont les quatre coins sont flanqués d'ouvrages avancés
+et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des bâtiments
+intérieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent
+les environs, et, au milieu, on distingue les dômes, les kiosques et les
+vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey.</p>
+
+<p>Les habitants de la régence de Tunis, comme ceux de l'Algérie,
+appartiennent à diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les
+villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi
+qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre
+partie des Berbers, qui porte plus spécialement le nom de Kabaïles, ou
+Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les
+Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis
+a organisé des troupes régulières, organisation par suite de laquelle
+ils ont été privés de leurs privilèges assimilés aux troupes indigènes.
+Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des
+classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux
+moeurs et à l'industrie qui les caractérisaient lors de leur arrivée
+d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes détruites par les
+invasions des Arabes au septième et au huitième siècle, et même la
+fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les
+habitants des villes et villages sont désignés par le nom générique de
+Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine
+des hordes qui ont pris part à la conquête, ou qui ont été appelés de
+l'Égypte et de la Syrie par les khalifes de Kaïroan, conservent leur
+dénomination d'Arabes. Quant à ceux qui, dans les temps anciens, avaient
+accompagné les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mêlés
+avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins.
+Il est à remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on
+les nomme Arabes, alors même qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite
+ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont
+Chaouïa (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race
+qui habite sous des toits. Ils paraissent être, en effet, les Numides de
+Massinissa et de Jugurtha.</p>
+
+<p>Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables
+mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y
+enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on
+assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un
+cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils
+vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans
+des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il
+en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont
+d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les
+sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après
+en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y
+rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.</p>
+
+<p>L'administration est confiée à des Gouverneurs militaires (kikhia) pour
+les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Kaïroan,
+Porto-Farina, etc.; à des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes
+ou villages, avec le territoire qui en dépend, connue Testour, Zaghwan,
+etc.; enfin, à des gouverneurs civils ou préfets (kaïds) pour les
+provinces en général. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en
+même temps fermiers des revenus de l'État, c'est-à-dire qu'ils
+perçoivent les impôts de leur département et les gardent, moyennant une
+redevance au bey, préalablement fixée. Ces trois classes
+d'administrateurs ont la juridiction dans leurs départements respectifs:
+le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert à tous. Les kikhias sont
+nommés par le bey; les cheikhs et les kaïds seul proposés au bey par le
+suffrage de leurs administrés, et le bey les confirme ordinairement,
+comme aussi il est d'usage qu'il les révoque sur les plaintes de leurs
+administrés. Indépendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne
+dépendent pas d'un kaïd, il y en a pour chaque subdivision dont se
+forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades.</p>
+
+<p>Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis
+sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la
+régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la
+plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant
+des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est
+ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et
+l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra
+seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les
+habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population
+nomade, cette véritable plaie du pays.</p>
+
+<p>Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes
+qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade;
+elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja
+(branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre,
+six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont
+souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur
+lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des
+champs à l'année et les cultivent pour leur compte.</p>
+
+<p>Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise
+entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne
+régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites,
+sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et
+douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une
+des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le
+camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour
+lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans
+guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La
+limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus
+généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière
+El-Zain.</p>
+
+<p>L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux
+régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur
+ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement
+turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830,
+le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de
+la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province,
+qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à
+l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête;
+mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général,
+des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à
+l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de
+Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement
+fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel
+Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la
+garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de
+contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et
+d'un million les années suivantes.</p>
+
+<p>Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle,
+signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du
+beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis,
+Ahmed-Bey.</p>
+
+<p>Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du
+ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un
+commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes
+tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double
+suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses
+sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et
+son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus
+étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant
+directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession
+de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un
+droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement
+méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre
+lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la
+poursuit encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en
+novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le
+vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était
+placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours
+par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette
+régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il
+était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20
+juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration
+dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte,
+aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais,
+comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et
+deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre
+vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande,
+obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien
+entreprendre.</p>
+
+<p>Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel
+rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la
+conservation de sa souveraineté.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante
+protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable
+parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant
+ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux
+dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et
+de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses
+anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres
+contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les
+menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à
+profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à
+ses États, pour leur donner tous les développements possibles de
+culture, de civilisation et de puissance.</p>
+
+<p>Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son
+règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été
+rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation
+générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du
+gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer
+une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur
+administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur
+instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays.
+C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il
+peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de
+Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes
+chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie,
+chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un
+régiment d'artillerie de 3,000 hommes.</p>
+
+<p>L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une
+veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est
+en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les
+pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons
+d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les
+bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent
+la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La
+coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé
+par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La
+différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en
+argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et
+en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre
+des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans
+la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des
+modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le
+bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos
+officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants
+jaunes et des bottes vernies.</p>
+
+<p>Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis
+qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient
+servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et
+l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des
+officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef
+d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne,
+sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé
+par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie
+est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier
+de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le
+maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est
+dirigée par M. Bineau, ingénieur français.</p>
+
+<p>Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du
+pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne,
+les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc.
+C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis
+les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince.</p>
+
+<p>Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo,
+Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à
+Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint
+Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet
+emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence
+de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit
+nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les
+marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent,
+des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens
+aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer
+l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable.
+Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe,
+rendra à son tour l'Europe sa tributaire.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p>Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa
+qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants
+et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de
+Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se
+propose de passer un mois à Mirambeau, département de la
+Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste
+est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain
+va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure
+royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique
+fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de
+l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où
+M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du
+palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et
+prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille
+royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper
+aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette
+sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu,
+satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y
+est pour rien ou pour peu de chose.</p>
+
+<p>Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon
+temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses
+pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre;</p>
+
+<p class="mid">Reeubans sub tegmino fagi.</p>
+
+<p>A demain donc les affaires sérieuses.</p>
+
+<p>Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place,
+en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on
+laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris.
+Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre
+fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de
+Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu
+essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels.
+Le <i>Journal des Débats</i> a fait de la cérémonie un récit emphatique qui
+n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du
+goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est
+le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la
+moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de
+douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!</p>
+
+<p>Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à
+tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les
+rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu
+le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois,
+dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune
+femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux,
+au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la
+princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement
+involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne,
+silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson
+parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les
+regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer
+pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a
+vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a
+donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains,
+tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la
+princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est
+mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la
+chapelle de Saint-Ferdinand!</p>
+
+<p>Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des
+princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La
+mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales,
+elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant
+peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la
+dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par
+les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.</p>
+
+<p>Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra
+serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes
+catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un
+jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet,
+que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui
+dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les
+choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous
+et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la
+richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de
+l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins
+moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité,
+donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés,
+tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle
+l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va
+chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent
+vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des
+trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une
+fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur
+cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée.</p>
+
+<p>--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive
+émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la
+Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de
+l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous
+pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux
+messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment
+d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées?
+comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards
+incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?</p>
+
+<p>Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies
+mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage,
+occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne,
+il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un
+démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans
+ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un
+quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui,
+depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin
+vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin.
+Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des
+faussaires, des assassins!</p>
+
+<p>L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée
+sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient
+quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin.</p>
+
+<p>Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits
+s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de
+courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les
+menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège
+formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de
+ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le
+crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les
+règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où
+il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.</p>
+
+<p>Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et
+inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une
+bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et
+surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à
+éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se
+prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands
+paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les
+passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur
+fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des
+combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent
+au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le
+couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les
+épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout,
+meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien
+au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par
+ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est
+séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige
+de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement
+désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la
+charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec
+soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons
+bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser
+leurs femmes et leurs enfants.</p>
+
+<p>Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet
+épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de
+même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la
+bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné
+l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un
+coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine.</p>
+
+<p>Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à
+M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la
+réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose
+pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée.</p>
+
+<p>On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est
+bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez
+consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de
+Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre
+ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des
+Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie.
+Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut
+dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus
+qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en
+attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent
+de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer
+au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est
+toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.</p>
+
+<p>Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à
+l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de
+Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce
+charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux
+morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures
+écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux
+faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital
+s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs
+procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les
+huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et
+comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si
+cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il
+faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour
+se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre
+millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou
+moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent
+Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris
+pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous
+les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années;
+ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le
+soir vous êtes mort à coup sûr.</p>
+
+<p>--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit
+même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze
+voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle
+qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet
+du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et
+en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a
+très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son
+droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et
+peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent;</p>
+
+<p>Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.</p>
+
+<p>Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a
+riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon
+sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le
+champ de bataille, sans honneur et sans sépulture.</p>
+
+<p>L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les
+amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le
+dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une
+arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part
+en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit
+qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez
+ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en
+doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J.
+et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont
+pas salués!»</p>
+
+<p>--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais
+l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque
+cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore,
+aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On
+alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête
+baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur
+quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son
+écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux
+et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de
+vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille
+majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du
+<i>matrimonium</i> enfin.</p>
+
+<p>A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de
+rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui
+peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu
+étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.</p>
+
+<p>Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts!
+elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi,
+dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos
+témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec
+un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle!
+Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a
+jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.»</p>
+
+<p>Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a
+inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient
+pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille
+d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à
+Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris.</p>
+
+<p>Un autre se contenterait d'être un grand historien; M. Marco ajoute à ce
+mérite plus d'un genre d'agrément; M. Marco Saint-Hilaire connaît les
+poètes sur le bout du doigt. Êtes-vous embarrassé pour savoir de quel
+père poétique tel ou tel hémistiche est le fils? allez consulter M.
+Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de
+Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace,
+de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine.</p>
+
+<p>Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve
+magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et
+Napoléon. Talma, suivant M. Marco, est occupé à donner à Napoléon un
+échantillon de son savoir-faire. Après plusieurs exercices, il arrive
+enfin à ce vers:</p>
+
+<p class="mid">Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter.</p>
+
+<p>«Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met
+dans la bouche d'Agamemnon.»</p>
+
+<p>Je voudrais savoir ce que Tancrède et Voltaire pensent de l'érudition
+poétique de M. Marco.</p>
+
+<p>Et voilà justement comme il écrit l'histoire.</p>
+
+<p>--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de
+Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'était pas de la force de ces
+trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur
+popularité; mais il s'était fait aussi des partisans et des admirateurs:
+c'était un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chanté cent
+couplets de suite sans reprendre baleine.</p>
+
+<p>Chaque chose vient à propos, chaque homme arrive à sa place;
+Bosquier-Gavaudan était contemporain de Désaugiers et du caveau, il
+naquit certainement pour chanter; il vécut en chantant: il est mort dans
+un temps où l'on ne chante plus.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Embellissements de Paris.</h2>
+
+<h4>NOUVELLE PORTE DE L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ.</h4>
+
+<p>L'ancienne entrée de l'hôpital de <i>la Charité</i>, du côté de la rue Jacob,
+vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant,
+mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste
+palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La
+construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable;
+c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère
+quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre
+colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée
+l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes
+bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche.
+Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de
+l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme
+chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, <i>qui se déchire les
+flancs pour nourrir ses enfants</i>, a le double malheur d'être un peu usé
+et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on
+aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne;
+l'image du saint homme <i>Jean-de-Dieu</i>, par exemple, eût été aussi bien à
+sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas
+qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries
+fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements.</p>
+
+<p>Puisque nous avons prononcé le nom de <i>Jean-de-Dieu</i>, on nous permettra
+de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à
+l'histoire de l'hôpital de la Charité.</p>
+
+<p>Jean, surnommé <i>Jean-de-Dieu</i>, à cause de ses vertus et des oeuvres
+d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était
+un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à
+porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout
+entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8
+mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le
+pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu
+la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples
+ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les
+pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée
+d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre
+religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife,
+daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans
+l'<i>ordre de Saint-Jean-de-Dieu</i>, ou des <i>frères de la Charité</i>, aux
+trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les
+malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir
+un <i>religieux prêtre</i>, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun
+office dans la congrégation.</p>
+
+<p>La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se
+répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée
+définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde
+femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de
+Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa,
+sous le titre de <i>religieux de la Charité</i>, dans une maison de la rue de
+<i>Petite-Seine</i>, appelée depuis rue des <i>Petits-Augustins</i>. Les lettres
+patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de
+mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées
+par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643
+et 1665.</p>
+
+<p>En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même
+occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'<i>Augustin
+Dechausses</i>, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement
+occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de <i>Saint-Pierre</i>,
+dont on a fait depuis <i>Saint-Père</i> et enfin Saints-Pères, nom qui est
+resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage
+de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de
+la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois
+chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le
+chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans
+devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans
+le royaume et dans ses colonies.</p>
+
+<p>Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de
+la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une
+église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de
+Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette
+inscription:</p>
+
+<p class="mid"><i>Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno
+1615.</i></p>
+
+<p>L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez
+joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais
+l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on
+citait, entre autres, la <i>Résurrection de Lazare</i>, par <i>Galloche</i>,
+tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de
+ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans
+lequel <i>Dulin</i>, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le
+<i>Christ guérissant les malades</i>;-dans le choeur, un autre Christ de
+Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'<i>Apothéose de saint
+Jean-de-Dieu</i> qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau
+de <i>Jouvenet</i>; enfin, une vierge de marbre sculptée par <i>Le Pautre.</i></p>
+
+<p>D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient
+encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté
+ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de
+l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité
+sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était
+l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en
+renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration
+de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres
+sont dispersées ou anéanties..</p>
+
+<p>L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de
+Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il
+était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une
+grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales
+convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de
+l'ordre.</p>
+
+<p>On ne recevait autrefois à l'hôpital de la Charité que des hommes
+attaqués de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne
+fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait généralement à
+louer les soins, la propreté, la bonté, la charité véritable, avec
+lesquels les malades étaient traités. Parmi les garçons chirurgiens
+attachés à rétablissement, il y en avait un à qui six ans de service
+conféraient de droit la maîtrise. La Charité s'appelait, pendant la
+Révolution, <i>hospice de l'Unité</i>: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris
+son premier, son véritable nom.</p>
+
+<p>L'établissement de l'école clinique interne de cet hôpital date de l'an
+X (1801).</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Nouvelle Porte de l'Hôpital de la Charité.</b></p>
+
+<p>La Charité est ce qu'on appelle un <i>hôpital général</i>, c'est-à-dire
+destiné aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aiguës, ainsi
+qu'à celles qui sont blessées ou attaquées de maladies chirurgicales.
+Situé sur une pente qui se prête parfaitement à l'écoulement des eaux,
+il occupe un terrain considérable et jouit de forts revenus. Au
+dix-septième, siècle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y
+en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moitié provenaient de
+dotations particulières; la fondation d'un lit, au commencement de la
+Révolution, coûtait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui,
+avait le sien; mais les places étaient trop rares, et l'on n'était admis
+que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits
+est de quatre cent soixante-seize, et il s'élèvera en 1844 à quatre cent
+quatre-vingt-douze. On est mieux traité que jamais; y un reçoit
+indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission
+exigé, c'est d'être malade.</p>
+
+<p>Depuis qu'il est sorti des mains des frères de l'ordre de
+Saint-Jean-de-Dieu, l'hôpital de la Charité est administré et régi comme
+tous les autres hôpitaux civils. Ses médecins actuels sont: MM.
+Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM.
+Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalité
+moyenne, à cet hôpital, est d'environ un sur sept.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Les Automates de M. Stevenard,</h2>
+
+<h4>BOULEVARD MONTMARTRE.</h4>
+
+<p>Sous le péristyle d'une porte élégamment sculptée, un domestique, revêtu
+d'une livrée irréprochable, présente d'une manière respectueuse et tout
+automatique le programme des sujets mécaniques offerts à la curiosité
+publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second
+étage, une femme élégante, dont les mouvements sont aussi réglés que
+ceux du valet, remet à travers un guichet surmonté d'une glace une carte
+devant laquelle s'ouvre d'elle-même une porte de tapisserie donnant
+entrée dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne)
+s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingénieux
+mécanismes une petite harangue de laquelle il résulte naturellement que
+l'orateur est Vaucanson second, ou plutôt Vaucanson premier, ou même
+encore le seul Vaucanson véritable; les célèbres automates de Vaucanson
+pouvant faire soupçonner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la
+taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionné
+l'art et créé des automates pygmées. Axiome: La gloire de l'artiste
+mécanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 60%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/003b.png"><br><b>L'Escamoteur.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Le Joueur de Flûte.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+<p>Après ce préambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon,
+où sont exposés trois automates en miniature.</p>
+
+<p>A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur
+haut de seize centimètres (six pouces), et revêtu d'un riche costume
+oriental: il promène ses regards sur l'assemblée et se lève pour faire à
+ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table
+supportée par quatre pieds délicats, prend sur un autre meuble trois
+gobelets d'argent, et après avoir montré qu'ils ne contiennent rien, en
+fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un
+oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage à un brillant oiseau-mouche,
+lequel s'élance, bat des ailes et chante sa délivrance.</p>
+
+<p>Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux
+centimètres (un pied), élégamment vêtu à l'espagnole; il exécute sur la
+flûte les plus ravissantes mélodies de Rossini et de Bellini; ses doigts
+s'élevant et s'abaissant selon toutes les règles de l'art des Tulou,
+brodent sur ces mélodies des variations fort compliquées.</p>
+
+<p>Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admiré la musique et
+le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisième
+automate, son chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et
+supporté par un magnifique meuble en bois d'ébène sculpté, enrichi
+d'ornements en bronze doré, est assis un nécromancien de même grandeur
+que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de
+l'autre le livre du destin.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003d.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le Magicien.</b></p>
+
+<p>Dans le socle qui soutient le monument est pratiqué un tiroir renfermant
+d'élégantes tablettes sur chaque côté desquelles sont gravées des
+questions en langues française et anglaise.</p>
+
+<p>La tablette contenant la question choisie est confiée à quatre cygnes
+qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mêmes pour la porter
+au nécromancien; celui-ci, au son d'une musique cachée, tourne les yeux
+vers la personne qui lui a adressé la question, consulte son grimoire et
+frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir
+un cartouche en émail noir entouré de brillants.</p>
+
+<p>A un nouvel appel apparaît un petit démon familier porteur d'un vase
+rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour
+tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une
+réponse courte, précise et sans réplique, dont la plus extraordinaire
+est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes
+marquées au même instant à la pendule du salon.</p>
+
+<p>Un nouveau coup de baguette fait disparaître le petit génie, les portes
+du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses
+méditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la
+porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'écoulent pour faire place à
+d'autres.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Martin Zurbano.</h2>
+
+<p class="mid">(Voir page 311.)</p>
+
+<p>Le traité de Bergara, signé le 3 août 1839, mit fin à la guerre des
+carlistes et des christinos, mais il ne détruisit pas tous les germes de
+discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions
+sociales de l'Espagne. Il existait des mécontentements dans l'armée,
+dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardèrent pas à se
+manifester au dehors, à se traduire en émeutes; l'une d'elles éleva
+Espartero au niveau de la reine régente; une seconde émeute lui donna la
+première place et renversa Christine.</p>
+
+<p>Le soldat parvenu fut à peine assis sur son trône de régent que de
+nouvelles insurrections troublèrent le pays, Espartero savait manier le
+sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire
+triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de
+la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu
+coupable le régent dans sa courte administration. Loin de songer à
+réconcilier les partis, à harmoniser les intérêts généraux sans froisser
+les intérêts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles
+qualités de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du
+progrès intellectuel et physique où elle peut conquérir un si brillant
+avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait
+ombrage à son despotisme soldatesque.</p>
+
+<p>Aussi l'esprit public, qui avait salué son avènement comme l'aurore d'un
+beau jour, comme le commencement d'une ère de grandeurs et de
+prospérités, l'esprit public ne tarda pas à réagir contre lui. Le
+dévouement fit bientôt place à la froideur, puis quelques fautes encore
+firent naître la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit à
+la lutte, à la mort. Les cités qui avaient montré le plus d'enthousiasme
+lors de l'élévation d'Espartero furent les premières à protester contre
+ses actes. Barcelone, par son émeute de 1840, l'avait porté sur le
+pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au
+mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait déjà contre le despotisme
+militaire du régent. Mais l'heure de sa chute n'était pas arrivée
+encore; cette tentative prématurée, qui s'étendit sur une partie de la
+Catalogne, n'eut pour résultat que d'alourdir le joug du régent.</p>
+
+<p>Dans ces premières luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour
+le régent un dogue bien dressé; rien ne l'arrêtait quand il s'agissait
+de prouver son dévouement. L'âge, la faiblesse, la douleur, ne
+trouvaient nulle pitié en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui
+désignait le doigt du maître. Cette sanguinaire soumission fut poussée
+si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en
+horreur à l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres,
+mirent sa tête à prix.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Orateur appelant le peuple à se prononcer.</b></p>
+
+<p>Ce fut dans ces circonstances que le régent nomma Martin Zurbano
+maréchal-de-camp des armées nationales. Le décret est du mois d'octobre.
+L'année suivante, de nouvelles faveurs tombèrent sur ce favori;
+Espartero lui donna le commandement supérieur de la province de Gironne.</p>
+
+<p>Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il
+poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de
+bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans
+cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de
+la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de
+mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se
+délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou
+amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution
+dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes
+que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le
+général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir
+désormais avec plus de douceur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.</b></p>
+
+<p>Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux
+commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans
+jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur
+donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles
+que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva
+solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de
+l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la
+Catholique.</p>
+
+<p>En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère
+grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la
+France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre,
+honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est
+respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont
+il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses
+soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre
+depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans
+vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours:
+Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans
+plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette
+rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la
+chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de
+Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions.</p>
+
+<p>Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de
+leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le
+littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits
+navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous
+les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par
+l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent
+hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration
+des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des
+Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des
+fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les
+remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel
+inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un
+administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien
+contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma
+inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des
+pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement
+militaire de la province de Girone.</p>
+
+<p>Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone.
+L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes,
+des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression
+d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des
+négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec
+l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne,
+mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus
+qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie.</p>
+
+<p>Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin
+sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les
+maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et
+les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut,
+la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux
+rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les
+passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur
+pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et
+développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers
+parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte.</p>
+
+<p>Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait
+prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de
+canon sur la <i>Rambla</i>, promenade intérieure. Les garnisons des villes
+voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000
+ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut
+été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles
+de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et
+rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et
+avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la
+garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit
+position sur une place, écartant avec violence les habitants qui
+gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à
+peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup.
+Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de
+réconciliation possible.</p>
+
+<p>La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de
+défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et
+dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des
+feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes.
+Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage,
+courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population,
+saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de <i>las
+Platerias</i> garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de
+Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes
+elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était
+déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500
+hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort
+<i>Atarazanas</i>. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van
+Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent
+suspendues et les troupes se retirèrent à <i>San Felice</i>, à deux lieues de
+la ville.</p>
+
+<p>On ne sait que trop la suite déplorable de ce succès. Fière de sa
+victoire, la ville ne songea pas à se prémunir contre les représailles
+du régent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort
+Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut
+garde de négliger un tel point. A peine bivouaqué à San Felice, il
+s'occupa de donner à ce fort une bonne garnison, des vivres et des
+munitions. Il restait ainsi maître de Barcelone. Sûr d'y rentrer quand
+il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer à
+toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le
+régent.</p>
+
+<p>Parti de Madrid le 21, Espartero était le 29 au village de <i>Saria</i>, près
+de Barcelone; il y établit son quartier-général et s'occupa de réduire
+la ville insurgée. Le 30, sommation lui fut faite de déposer toutes ses
+armes aux <i>Atarazanas</i> et de se rendre à discrétion, sinon le
+bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 décembre. Le désordre
+régnait dans Barcelone; la menace du régent effraya une partie de la
+population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons
+de milice et les personnages les plus compromis s'y opposèrent. Le 5
+arriva, et rien n'était décidé; à onze heures du matin le fort
+Montjouich ouvrit son feu et lança des bombes sur toutes les parties de
+la ville.</p>
+
+<p>Des vaisseaux anglais, arrivés depuis peu, s'étaient mis en
+communication avec le régent et avaient, dit-on, fourni des projectiles
+à Montjouich. A peu de distance étaient à l'ancre des navires Français.
+Si les premiers donnaient à Espartero les moyens de détruire Barcelone,
+les seconds, assistés de notre consul, recueillaient au milieu du danger
+les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient
+de la mort, sans exception de parti. La marine française a joué un noble
+rôle dans cette scène déplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien
+mérité de l'humanité.</p>
+
+<p>Après un bombardement de treize heures, après avoir reçu 817 bombes,
+après avoir vu ses plus beaux quartiers détruits ou incendiés, Barcelone
+se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du régent.
+Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle
+ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement.
+Le même jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se
+formèrent, et les fusillades commencèrent le 5, peu après la rentrée de
+Van Halen. Les exécutions continuèrent les jours suivants. De son
+village de Saria, d'où il n'osait sortir, Espartero donna froidement
+l'ordre de décimer les milices. Les chefs de l'insurrection étaient en
+fuite; ce fut donc de malheureux soldats égarés que frappa la vengeance
+du régent, et ce fut le sort, plus que la gravité de la faute, qui dicta
+l'arrêt de mort.</p>
+
+<p>Pendant cette première phase de la réaction, Zurbano fut envoyé dans sa
+province de Girone, où des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il
+fallait désarmer et museler Figuères et Girone; ou ne pouvait choisir
+une meilleure main. Il partit le 14 décembre. Son approche causa un tel
+effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittèrent.</p>
+
+<p>Après avoir frappé Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000
+de réaux, comme on le fait pour une ville ennemie; après avoir rempli
+les prisons, prononcé l'exil, condamné aux galères et à mort le plus
+grand nombre possible d'insurgés, Espartero sentant sa soif de vengeance
+à peu près satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 décembre, et se
+mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son défaut
+de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-général de la
+Catalogue, et le remplaça par Scoane, sur la Fermeté duquel il pouvait
+compter.</p>
+
+<p>(La suite à un prochain numéro.)</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Agriculture</h2>
+
+<h4>DES IRRIGATIONS.</h4>
+
+<p class="mid">M. DANGEVILLE.--M. NADAULT DE BUFFON.--MINISTÈRE
+
+DE L'AGRICULTURE.</p>
+
+<p>Nous sommes arrivés au milieu de cette époque où, dans les années
+ordinaires, les ardeurs du soleil, si bienfaisantes à la maturité de nos
+blés, descendent en pluies de feu sur les herbes prêtes à renaître.
+L'atmosphère altérée pompe le suc des plantes et revêt d'une jaunâtre
+draperie la fraîche verdure des prés, repos des yeux, espoir des joyeux
+troupeaux.</p>
+
+<p>Les angoisses des cultivateurs au moment où le soleil étreint de ses
+feux la nature végétale sont peut-être celles que les habitants des
+villes partagent le plus sincèrement, car ils en souffrent aussi. A
+cette heure, lorsque l'ordre des saisons n'est point interverti, comme
+en 1840, tous les heureux du siècle, qui peuvent fuir de leur prison de
+pierre, secouent la poussière des rues et des quais pour aller aspirer
+l'air frais et pur des campagnes embaumées. Qu'y rencontrent-ils?
+l'aridité! Ce ne sont qu'arbres poudreux aux feuilles racornies,
+parterres foudroyés, herbes brûlées, fruits desséchés, potagers
+détruits. Quel enfant n'a gémi à l'aspect du gazon, théâtre de ses jeux,
+changé en triste pelouse? Quelle pensionnaire n'a donné une larme aux
+souffrances de la fleur altérée dont la tête s'incline sur une tige
+flétrie pour implorer du ciel la charité d'une goutte d'eau? Combien de
+fois la femme la plus craintive n'a-t-elle point surmonté son effroi du
+tonnerre pour appeler de ses voeux les pluies à larges gouttes
+qu'amènent les orages!</p>
+
+<p>En présence d'un sentiment si général il y a lieu de s'étonner que tout
+le monde gémisse du mal et qu'on ait songé si peu à appliquer le remède.
+Cependant les temps paraissent arrivés où nos gouvernants entreront dans
+la voie de salut.</p>
+
+<p>A la session qui vient de finir, M. Dangeville a pris l'initiative. Sa
+proposition, heureusement amendée par la commission, consiste à donner à
+un propriétaire, à la charge d'une indemnité préalable, le simple droit
+de passage des eaux d'irrigation sur le champ de son voisin contigu; la
+Chambre n'a pu discuter le rapport, faute de temps; mais les journaux
+ont applaudi, le public a approuvé les journaux: tout donne donc lieu
+d'espérer que la science et la pratique des irrigations seront enfin
+appréciées à leur véritable valeur et selon leur degré d'importance.</p>
+
+<p>Les irrigations, en effet, doivent être considérées sous plusieurs
+points de vue également dignes de fixer l'attention des économistes et
+des hommes d'État.</p>
+
+<p><i>Au point de vue des propriétaires</i>,--elles doublent, triplent et
+décuplent parfois la valeur des territoires arrosés, soit qu'elles
+changent de médiocres terres à grains en prairies luxuriants, soit
+qu'elles couvrent de légumes savoureux les sables jadis vitrifiés sous
+les coups de feu du soleil.</p>
+
+<p><i>Au point de vue de l'impôt</i>,--elles enrichissent le Trésor en élevant à
+la dignité de terres imposables les friches que le fisc dédaignait, ou
+bien en faisant monter les héritages de la dernière classe à la
+première, sur le rôle du percepteur.</p>
+
+<p><i>Au point de vue des progrès agricoles</i>,--elles sont, dans le midi, le
+plus puissant, si ce n'est le seul agent de l'agriculture fourragère,
+c'est-à-dire de l'agriculture qui élève, nourrit et engraisse les
+bestiaux, de celle qui donne du lait, du beurre, de la laine, de la
+viande au peuple, en même temps que des engrais à la terre épuisée.</p>
+
+<p><i>Au point de vue administratif</i>,--elles exercent une influence
+considérable sur le mode de location des terres, parce qu'elles rendent
+les récoltes régulières, et qu'elles excitent aussi à établir le fermage
+à prix d'argent en remplacement du métayage, régime devenu détestable,
+aussi nuisible maintenant aux progrès agricoles qu'aux intérêts du
+propriétaire et à ceux du métayer lui-même.</p>
+
+<p><i>Au point de vue politique</i>,--les irrigations, si elles se généralisent
+en France, sont destinées à produire la plus heureuse révolution dans le
+Midi et à faire disparaître une partie des causes de l'irritation qui
+s'accroît sans cesse entre les départements vinicoles et les
+départements du Nord.</p>
+
+<p>Quelques mots pour développer cette dernière considération ne seront pas
+inutiles dans <i>l'Illustration</i>, dont la politique doit planer au-dessus
+de la polémique quotidienne, et n'avoir en vue, sans distinction
+d'hommes ni de partis, que la grandeur, la force, la durée et l'honneur
+de la France.</p>
+
+<p>Or, la France ne sera grande et forte, éternelle et glorieuse, qu'autant
+qu'elle continuera à être la première entre toutes les nations par son
+incomparable <i>unité</i>.</p>
+
+<p>Quel est donc le souci qui doit nous préoccuper davantage, si ce n'est
+celui de maintenir cette <i>unité</i>, d'en écarter avec soin toutes les
+lèpres rongeuses et de lui préparer chaque jour de nouvelles raisons
+d'être?</p>
+
+<p>Eh bien! nous disons que l'organisation, dans le midi de la France, d'un
+vaste système d'arrosage auquel l'État prendrait la part qui lui
+revient, en élevant les travaux généraux d'irrigation au rang de travaux
+publics, ainsi qu'il l'a fait pour les ports, les routes, les ponts, les
+canaux, et tout récemment pour les chemins de fer; nous disons que cette
+organisation aurait pour résultat de détruire la cause la plus active et
+la plus patente de l'hostilité de plus en plus vive qui s'est déclarée
+entre le nord et le midi de la France.</p>
+
+<p><i>Cette cause d'hostilité, en effet, consiste surtout dans la grande,
+différence des productions du sol</i>.--Le midi produit principalement les
+vins, les eaux-de-vie, l'huile à manger, la soie et des plantes
+aromatiques ou tinctoriales; il manque de grains et de viande pour sa
+consommation; il est à peine manufacturier. --Le nord produit
+principalement des grains, des bestiaux, des huiles à brûler, des
+plantes textiles; il a la houille, qui le rend fabricant et
+industriel.--Rien de plus irrégulier que les productions du midi; on n'y
+trouve personne qui consente à garantir sur les fruits du sol un revenu
+constant au propriétaire; force est, pour celui-ci, de régir lui-même
+ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, et de donner ses terres
+labourables à moitié fruit. Le contraire a lieu dans le nord, où la
+régularité des récoltes annuelles a établi le fermage à prix fixe
+d'argent.</p>
+
+<p>Dans le midi, la présence du propriétaire est continuellement
+nécessaire; il est sans cesse, absorbé dans des luttes et des soins de
+détails avec ses métayers; dans le nord, le propriétaire a de grands
+loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son
+pays, et appliquer son temps et son travail à l'industrie.</p>
+
+<p>Indépendamment de la différence morale qui doit résulter de cet état de
+choses entre les propriétaires de ces deux grandes divisions de la
+France, il y a une si grande opposition entre les productions
+matérielles, que leurs intérêts ne peuvent cesser un instant de
+combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet,
+de faire des lois de douane, d'établir des droits d'octroi, de signer
+des traités de commerce qui puissent donner satisfaction aux intérêts
+agricoles et manufacturiers des départements septentrionaux, et qui,
+cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est-à-dire, par
+exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie à l'extérieur,
+l'introduction à l'intérieur des bestiaux, des fers et des tissus?</p>
+
+<p>On le voit donc, notre unité a dans son sein un ennemi intérieur qu'il
+lui faut apaiser sans cesse: c'est le défaut d'homogénéité de nos
+productions sur toute l'étendue du sol national. Une même loi, un même
+règlement, une même vue politique, ne peuvent embrasser l'universalité
+des intérêts des deux grandes divisions du royaume; une loi complète et
+énergique, un règlement franchement protecteur, qui auraient pour but de
+mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le
+nord, par exemple, au niveau où au-dessus de l'industrie et de la
+production similaires chez un peuple rival, soulèveraient en France une
+tempête; car cette loi et ce règlement ne se pourraient appliquer sans
+blesser profondément les intérêts de quelques-unes des productions ou
+des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque
+impossible à la France de lutter, dans les productions et dans les
+industries spéciales, contre les nations étrangères plus homogènes, et
+chez lesquelles la législation peut être exclusivement favorable à une
+production ou à une industrie déterminée.</p>
+
+<p>Le gouvernement français serait donc placé, au point de vue matériel,
+dans cette alternative, ou de faire des lois bâtardes, des lois de
+transaction qui laissent tout languir et qui <i>organisent</i> en quelque
+sorte <i>une infériorité relative</i>, ou bien des lois qui oppriment les
+intérêts d'une partie de la nation.</p>
+
+<p>Si nous revenons aux irrigations, après ces considérations générales,
+que voyons-nous? un agent d'une puissance sans égale pour modifier
+l'agriculture du midi, pour y établir des prairies immenses et pour y
+nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous
+introduirons la régularité dans ses productions; nous le placerons dans
+les mêmes conditions que les provinces septentrionales; nous établirons
+le fermage fixe à prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes
+fourragères auront remplacé, grâce à l'irrigation, les bruyères des
+landes stériles et desséchées; lorsque la culture des vignes ne sera
+plus la culture presque exclusive; lorsque les <i>métayers</i> auront cédé la
+place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturière sera introduite
+dans le midi, à l'aide des chutes d'eau et des voies de communication
+produites par l'amélioration du régime des eaux, à l'aide aussi des
+loisirs du propriétaire, de la régularité des productions et de la
+nouvelle nature de récoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors
+les intérêts des cultivateurs méridionaux seront conformes aux intérêts
+des cultivateurs septentrionaux; alors le bénéfice des cultures arrosées
+du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors
+seront resserrés les liens de notre unité nationale.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Fig. 1.--Conduite d'eau le long des<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;flancs des montagnes.</b></p>
+
+<p>C'est finalement par la chaleur et par la sécheresse qui en résulte, que
+le midi diffère du nord. Quoi de plus simple, quoi de plus efficace que
+de conjurer cette chaleur et cette sécheresse par les eau de sources, de
+ruisseaux et de rivières qu'on laisse avec insouciance descendre des
+hauteurs d'où Dieu nous les envoie, et se perdre dans les profondeurs de
+l'Océan?</p>
+
+<p>Nous ne pouvons ici nous étendre sur ces considérations économiques et
+publiques que nous avons succinctement énoncées; on en trouvera le
+développement très-étendu dans, un Mémoire publié en 1841.(1) Un ouvrage
+d'une tout autre nature et d'un intérêt tout de circonstance vient de
+paraître chez Carilian Goeury. Nous le recommandons fortement à tous
+ceux qui s'occupent d'arrosages. C'est un traité théorique et pratique
+des irrigations par M. Nadault de Rallon, ingénieur en chef des
+ponts-et-chaussées et chef de la division des cours d'eaux au ministère
+des travaux publics. L'auteur donne, dans le premier volume, la
+description et l'histoire des grands canaux d'arrosage du midi de la
+France et de l'Italie septentrionale. Le second volume est spécialement
+consacré aux ingénieurs: il traite de la mesure des eaux courantes, et
+renferme un chapitre du plus haut intérêt, celui où l'auteur décrit les
+régulateurs, c'est-à-dire les appareils destinés à débiter l'eau
+courante en quantités exactement connues. Les recherches et les
+expériences personnelles de M. de Buffon l'ont mis à même de donner des
+procédés entièrement nouveaux et d'une exactitude rigoureuse, propres à
+prévenir ces contestations séculaires que m; lèguent si souvent, de
+générations en générations, ceux qui empruntent leurs eaux d'arrosage à
+une bouche commune. Le troisième volume doit traiter les questions
+législatives, administratives et contentieuses.</p>
+
+<blockquote>Note 1: <i>De l'influence des irrigations dans le midi de la France</i>; par
+M. Cazeaux; chez Huzard.</blockquote>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/005b.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Fig. 2.--Conduite d'eau le long des<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;flancs des montagnes.</b></p>
+
+<p>Nous avons indiqué le sommaire de cet ouvrage, parce qu'il n'existe en
+France aucun traité complet des irrigations au point de vue de l'art, et
+que celui-ci va servir de point de départ à tous ceux qui se produiront
+plus tard.</p>
+
+<p>Sous l'heureuse plume de l'auteur, la matière est loin d'être d'une
+lecture difficile. La science est tempérée par d'agréables descriptions;
+les questions d'art sont colorées par les considérations administratives
+et par les discussions de jurisprudence; celles-ci enfin sont animées
+par de savantes et curieuses dissertations historiques. On voit que M.
+de Buffon est aussi bon légiste et habile écrivain qu'il est ingénieur
+érudit. Il ne fallait pas moins que toutes ces qualités pour bien
+traiter le sujet, car rien n'est plus complexe que les difficultés
+auxquelles donne lieu la matière des eaux, surtout en fait
+d'irrigations; s'il faut réunir à la plus haute science de l'ingénieur
+la pratique la plus exercée du constructeur, s'il est indispensable
+d'être versé dans les théories et les applications agricoles, il est non
+moins important d'avoir étudié à fond la législation civile qui se
+rattache aux cours d'eau, et d'être familiarisé avec la jurisprudence
+administrative.</p>
+
+<p>Le mélange des droits de propriété des particuliers avec les droits de
+police de l'administration, la nécessité de concilier ces droits avec
+les lois physiques qui régissent le mouvement des eaux, l'importance de
+faire concourir ces forces au bénéfice de l'agriculture sans cependant
+nuire aux usiniers, si souvent en concurrence avec les cultivateurs:
+toutes ces exigences diverses hérissent la matière des eaux de
+difficultés sérieuses, que M. Buffon semble s'être proposé d'aplanir.</p>
+
+<p>Aussi sa publication doit-elle être considérée comme une bonne fortune
+par toutes les personnes qui auront à traiter les questions d'irrigation;
+elle a été considérée comme le <i>vade mecum</i> des arrosants par la
+commission qui a eu à prononcer sur la proposition qu'a faite M.
+Dangeville.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Fig. 3.--Conduites d'eaux courantes, au-dessus et
+au-dessous des canaux.</b></p>
+
+<p>Les agriculteurs sont, en général très-peu au courant des questions de
+droit, de police et d'art qui se rattachent aux irrigations; ils les
+envisagent même avec une sorte de dédain. Cette disposition d'esprit,
+très-fâcheuse et très-nuisible aux progrès agricoles, finit même, à la
+longue, par envahir les administrateurs les plus haut placés; on les
+voit entourés exclusivement par des routiniers, par des praticiens,
+classes fort honorables et qui doivent sans contredit former la majeure
+partie de leurs conseils, mais peu favorables, pour ne pas dire
+hostiles, aux progrès agricoles.</p>
+
+<p>Un mot à ce sujet.</p>
+
+<p>Les progrès agricoles sont surtout une affaire de patience et de
+persévérance; ils résultent d'une et de plusieurs séries d'expériences
+avortées, d'essais infructueux d'abord, de dépenses considérables
+ensuite, qui ne peuvent être faites que par des cultivateurs puissants
+et courageux; ceux-ci n'ont pas, comme en Angleterre, en Allemagne et
+dans les autres contrées de l'Europe, le patronage d'une aristocratie
+constituée dont les générations se succèdent en se léguant, les unes aux
+autres, le trésor de leur expérience et la continuation de leurs
+travaux, travaux qui, précipitamment exécutés, deviennent une cause de
+ruine, et qui sont, au contraire, une source de richesses quand ils sont
+faits avec la sage lenteur que la nature agricole apporte dans ses
+oeuvres. Ce ne peut donc être que sur l'administration publique, sur le
+zèle du ministère de l'agriculture surtout, que la France doit compter
+pour le développement progressif de la science et de la pratique,
+agricoles.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce ministère est d'une timidité incroyable, il a peur de
+son ombre; sa bonne volonté est stérile, ses désirs impuissants; il
+s'effraie de sortir de la route battue, sans remarquer qu'il est surtout
+créé pour rechercher, pour améliorer, pour innover; car il n'administre
+rien, ou presque rien, et la principale force financière de son budget
+consiste dans ce qu'on appelle le fonds <i>d'encouragement</i>. Il sait que
+les hommes lui manquent encore, et il redoute de se recruter d'hommes
+nouveaux, tant il a peur que les députés ne lui reprochent son ambition
+et ne lui rognent son pauvre fonds d'encouragement. Il a tout récemment
+conquis un homme, capable, M. Royer, qui est venu prendre rang parmi les
+inspecteurs-généraux de l'agriculture; il doit continuer ainsi, et ce
+sera le meilleur moyen de sauver son budget; il a besoin plus qu'aucune
+autre branches des services publics, de s'appuyer sur des hommes qui lui
+prêtent leur crédit, au lieu de recevoir leur lustre du diplôme officiel
+et du titre de leur grade.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005d.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Fig. 4.--Batardeau de chômage.</b></p>
+
+<p>En lisant l'ouvrage de M. Nadault, on voit à chaque instant combien il
+serait utile aux agriculteurs qui entament des canaux d'arrosage d'être
+aidés de conseils éclairés. Tous les fondateurs des grands canaux du
+Midi de la France ont été victimes de leur zèle et de leurs efforts
+faute d'une réunion de connaissances suffisantes en hydraulique, en
+droit civil et en jurisprudence administrative; ils ont été obligés de
+céder gratuitement leurs eaux aux propriétaires des terrains que les
+canaux traversent, et ils n'ont pu arriver à la fin de leur oeuvre sans
+être ruinés par ces vampires cupides. L'adoption de la proposition de M.
+Dangeville, combiner avec l'adjonction au ministère de l'agriculture
+d'une fraction d'ingénieurs spécialement attachés aux questions de
+dessèchements et d'arrosage, éviterait bien des mécomptes, et doterait
+la France méridionale, dans un avenir rapproché, des avantages dont
+jouit la Lombardie.</p>
+
+<p>Nos gravures, tirées du grand ouvrage de M. Nadault, avec son obligeante
+autorisation, montrent à quel point on a poussé, dans ce dernier pays,
+la pratique des irrigations. Les deux première figures donnent des
+exemples de conduites d'eau le long des flancs des montagnes. La
+troisième, fort curieuse, a été prise sur le canal d'arrosage de la
+famille Taverna (province de Milan): à l'endroit que représente le
+dessin, le canal passe au-dessus d'une rigole d'irrigation, dite du
+<i>Viale, au-dessus</i> de la route communale de <i>Grazie</i>, et, en quittant
+cette route, il plonge encore plus profondément sous terre pour
+traverser par un siphon un troisième canal d'arrosage nommé Tehenne. On
+voit ainsi l'eau bienfaisante se croiser en tous sens, sans se
+confondre, et profiter des doubles courbures du sol pour se rendre, par
+les pentes naturelles, sur tous les points, où la terre altérée la boit
+avidement au grand profit de l'agriculture. La dernière figure donne le
+modèle d'un batardeau employé au moment des réparations nommé <i>batardeau
+de chômage</i>: il a le grand mérite d'être simple, parfaitement efficace,
+facile à installer, et surtout économique: avec un chevalet de cette
+espèce, coûtant de 300 à 500 francs, on barre le cours d'eau de 10
+mètres de largeur et de 1m. 60 de hauteur d'eau. Puisent ces dessins,
+qui indiquent tant de difficultés vaincues, inspirer à quelque lecteur,
+possesseur d'une source dédaignée, dans un coin de sa terre, l'idée d'en
+tirer parti; en augmentant sa fortune, il rendra service à sa commune,
+dont il accroîtra les bestiaux, source de toute richesse agricole; et
+<i>l'Illustration</i>, si elle l'apprend, se félicitera de l'heureux résultat
+obtenu par ses dessins, qui, souvent, en disent plus en un coup d'oeil
+qu'on n'en pourrait exprimer en vingt pages de prose.</p>
+<br><br>
+
+<h2>L'été du Parisien.</h2>
+
+<p class="mid">(Voir page 275.)</p>
+
+<p>Nous ne vous avons parlé dans notre premier article que de quelques
+bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont été le Havre,
+Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de
+l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour
+prendre des bains de mer, il a été tout simplement trouver la mer,
+n'importe où, au bout des belles prairies de la Normandie, où la tangue
+scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique
+ignorée qui donne abri aux bateaux pêcheurs et que bordent les pauvres
+cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le
+malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre
+d'original, qui n'est plus aussi recherché, depuis qu'il y en a tant.</p>
+
+<p>Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on établir
+entre une mer muselée, dominée, vaincue, comme est celle des ports que
+nous vous citions, une mer où nul danger n'est possible, où l'espace que
+peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des
+cordes, comme un cirque de Franconi, où, pour assister au spectacle
+d'une tempête dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir
+commodément, et battre des mains ou siffler à son aise, suivant que la
+mer a plus ou moins bien joué son rôle, brisé le mat d'un navire en
+détresse ou arraché un des anneaux de la jetée; et cette mer terrible et
+majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte à peine, les limites que Dieu
+lui a posées, qui pousse l'une après l'autre ses vagues menaçantes
+contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a
+dit le dernier mot de sa colère et jeté à l'homme le défi de lutter avec
+elle? C'est là qu'il faut aller, ô vous tous que n'a pas encore étiolés
+l'atmosphère de Paris, vous tous qui vous sentez de l'énergie au coeur
+et de la vigueur dans les membres; car c'est là qu'est le danger, c'est
+là que vous pourrez jouer avec la lame, et éprouver ces puissantes
+émotions qui font naître et entretiennent les grandes pensées. Allez
+donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un
+petit coin bien ignoré du monde des touristes, et vivez de la vie de ces
+braves et dignes pêcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et
+l'eau, et reviennent le soir près de leurs fidèles ménagères raconter
+les dangers de la journée et faire leurs projets du lendemain. Certes,
+cette vie d'un aspect si monotone est la vie poétique en réalité; rien
+n'y manque: ni l'ardeur aventurière, ni l'amour du foyer, ni la croyance
+naïve dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier
+et remercier au retour. Mêlez-vous à ces hommes dont la rude écorce
+recouvre et conserve une sève généreuse; prenez part à leurs dangers et
+à leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa
+splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matériel et dans
+l'ordre intellectuel.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Vue de l'Établissement thermal d'Enghien</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Eaux-Bonnes.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>Établissement thermal de Baréges.</b></p>
+
+<p>La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au
+souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y
+baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de
+la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul
+médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme
+boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de
+la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons
+vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de
+cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait
+vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer.
+Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à
+Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul
+est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel
+port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi
+difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé
+à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et
+puissants seigneurs de ceux d'un vilain.</p>
+
+<p>La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la
+surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La
+France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux
+minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle
+on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source
+qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et
+reconnue le souverain remède.</p>
+
+<p>D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la
+chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire
+pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore
+complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la
+formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de
+matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement
+rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la
+surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la
+réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et
+aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation.</p>
+
+<p>Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est
+l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous
+bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant
+à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer
+les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et
+résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution
+de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les
+données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint.
+Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on
+pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question
+comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification
+scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de
+toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que
+projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne
+proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui,
+partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour
+jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce
+parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse
+alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces
+questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des
+connaissances de l'homme.</p>
+
+<p>Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas
+qu'elle donne le <i>pourquoi</i> de la chaleur de ces eaux, mais elle a
+reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements
+postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer
+qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du
+feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des
+éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent
+encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue;
+quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de
+mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les
+déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont
+quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en
+continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée.</p>
+
+<p>Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous
+de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes.
+Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation
+des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La
+couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être
+émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette
+magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme.</p>
+
+<p>Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne
+sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher
+leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir
+perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des
+contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes
+que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de
+Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs
+châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été
+c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il
+Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le
+fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues
+autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y
+trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions
+y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette
+suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne
+dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la
+verdure et le silence.</p>
+
+<p>Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains
+est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang
+de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien.
+Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y
+trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment,
+ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la
+vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de
+l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire.</p>
+
+<p>Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que
+viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est
+incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y
+déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains
+seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village
+pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y
+gagneront.</p>
+
+<p>Le lac d'Enghien est entouré de tous côtés par ces beaux arbres dont
+nous vous parlions tout à l'heure, et parsemé d'îles verdoyantes qui
+ressemblent à des corbeilles de fleurs sorties du sein de l'eau. Le
+terrain qui borde le lac a été partagé en lots, et de toutes parts se
+sont élevées d'élégantes constructions, chalets suisses ou cabanes
+rustiques, des parterres avec leur sable d'or et de petits embarcadères,
+au pied desquels se balancent gracieusement des chaloupes, des canots et
+jusqu'à, de petits navires, ravissantes miniatures. Le matin et le soir
+on voit ces frêles embarcations sillonner le lac et aller d'une île à
+l'autre, jusqu'à ce qu'elles abordent, débarquant les provisions qui
+doivent servir aux pique-niques; ou bien on imite les nuits vénitiennes:
+les gondoles partent à la nuit tombante, et, du milieu du lac, les
+accords les plus suaves, dont le silence complet de la nature double le
+charme, vous transportent en imagination dans ces contrées où les nuits
+sont plus belles que les plus beaux jours.</p>
+
+<p>Pour promenades aux environs, on a la vallée de Montmorency avec sa
+magnifique forêt, Écouen et son admirable château du temps de François
+Ier, Saint-Leu-Taverny, et vingt autres charmants villages posés
+coquettement sur le revers des collines avoisinantes et presque tous
+ombragés par des arbres séculaires.</p>
+
+<p>Maintenant, si vous aimez les contrastes, si à une nature calme et
+reposée, où le coeur vit par lui-même, vous préférez les grandes scènes,
+l'aspect effrayant d'une nature tourmentée, le danger dans les
+excursions; si aux habitants monotones de la banlieue de Paris, à leurs
+costumes trop connus, vous voulez substituer un spectacle nouveau, des
+moeurs nouvelles et des costumes pittoresques, nous vous mènerons aux
+Pyrénées.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Eaux de Bagnères de Luchon.</b></p>
+
+<p>C'est dans les Pyrénées qu'on peut bien saisir la trace de ces
+convulsions souterraines dont nous vous avons parlé plus haut; ce ne
+sont partout que rochers abruptes dont les cimes semblent menacer le
+ciel, crevasses profondes où l'on entend mugir les vents, voûtes
+pendantes qui recouvrent des cascades horribles à voir et à entendre,
+déchirements qui soulèvent un coin de l'intérieur de la montagne et font
+frémir celui qui les regarde, pentes inabordables que franchissent seuls
+l'isard et le chamois, et sur lesquelles roulent en avalanches les rocs
+et la neige. Ce n'est plus là la nature de convention, proprement
+peignée et habillée: ce sont de magnifiques horreurs qui ont sur l'homme
+un charme d'attraction extraordinaire; et puis, au milieu de ces
+figures, près du torrent impétueux dont l'écume se mêle aux cailloux
+qu'il arrache à ses bords, sous des murs perpendiculaires de 4 à 520
+mètres qui obstruent l'air et le soleil, si par hasard il se trouve une
+corniche de 30 à 50 centimètres de large, c'est là qu'il vous faudra
+passer sur les pas de votre guide; vous aurez le vertige, une sueur
+froide inondera votre corps, vous vous sentirez attiré invinciblement
+vers l'abîme, vous vous pencherez vers lui, plus près à chaque instant,
+et toujours plus près, et si vous n'avez pas, près de vous, celui qui
+est chargé de vous conduire, celui qui sait, sans frémir, sauter
+par-dessus une fente de 200 mètres de profondeur, vous irez où va l'eau
+du torrent, vous roulerez avec ses galets et vous mourrez inconnu au
+milieu de ces scènes grandioses sans que le torrent s'arrête, sans que
+le soleil voile un seul de ses rayons. Tels sont les plaisirs des
+montagnes, telles sont les émotions que peuvent se procurer les
+baigneurs des Pyrénées, les excursions qui servent plus que les eaux,
+n'en déplaise à la médecine, à réconforter un malade et à le mettre à
+même de recommencer une campagne d'hiver à Paris.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Eaux de Bagnères de Bigorre.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Eaux de Mont-Dore.</b></p>
+
+<p>Les Hautes et les Basses-Pyrénées sont, abondamment, pourvues de ces
+sources d'eaux minérales qui deviennent en été des centres d'attraction.
+Tout, du reste, concourt à donner à ces bains un aspect grandiose et
+inaccoutumé à l'oeil du Parisien. Dans ces montagnes, en effet, l'homme
+n'est pas seulement en lutte avec la nature, il l'est encore avec les
+lois. Par les pics les plus inaccessibles, par les anfractuosités les
+plus sauvages, voyez à la nuit tombante glisser comme des ombres ces
+formes fantastiques, qui se détachent en noir sur un horizon
+qu'éclairent encore les derniers rayons du soleil; ces hommes sont armés
+jusqu'aux dents et plient sous un fardeau qui ne ralentit pourtant pas
+la rapidité de leur marche. Ce sont des contrebandiers qui, chaque nuit,
+vont d'Espagne en France ou de France en Espagne. Pour eux la vie est
+une série de combats, c'est une lutte ouverte avec la société
+représentée par les douaniers, lutte qui souvent se termine par du sang.</p>
+
+<p>Plus loin, de l'autre côté de la Frontière, ce sont les hordes
+espagnoles sans cesse soulevées, sans cesse décimées; aussi, si vous
+pénétrez en Espagne, quelle désolation, quelle misère se montrera à vous
+à chaque pas! Là des villages entiers incendiés, ici des maisons encore
+debout, mais vides, et, dans quelque fossé, leurs habitants qu'on n'a
+pas même recouverts d'un peu de terre. Partout la mort, le
+découragement; des populations hâves et traînant misérablement le reste
+de jours dont elles ne savent pas le nombre; car, grâce aux soulèvements
+périodiques des carlistes, des christinos, et à la répression des
+autorités, nul ne sait si demain il ne sera pas désigné comme suspect,
+et fusillé comme tel. Pauvre peuple! quand te sera-t-il donné de
+t'asseoir paisiblement au banquet de la civilisation, et de compter les
+jours par tes progrès?</p>
+
+<p>A une douzaine de lieues de Paris et à trois à quatre lieues de la
+frontière d'Espagne, dans le canton de Laruns, Basses-Pyrénées, se trouve
+un village du nom d'<i>Eaux-Bonnes</i> ou <i>Aigues-Bonnes</i>; il est au fond
+d'une gorge étroite que dominent de tous côtés des montagnes élevées. Il
+doit la vie à ses eaux minérales et n'est composé que d'une quinzaine de
+maisons, dont quelques-unes, nouvellement construites, sont grandes,
+assez bien bâties et adossées de tous côtés au roc, qu'il a fallu faire
+sauter à la mine pour se procurer l'espace nécessaire à la construction
+de l'hôpital destiné aux militaires. Car le gouvernement ne se contente
+pas, dans sa sollicitude pour le soldat, de lui assurer pendant sept ans
+le vivre, le coucher, l'exercice à toutes les heures du jour et le sou
+de poche, il va jusqu'à lui procurer les plaisirs de la richesse; il a
+de côté et d'autre de la France certaines eaux minérales où il envoie et
+fait traiter libéralement les pauvres soldats malades.</p>
+
+<p>L'air tempéré qu'on respire, dans l'étroit vallon où est construit le
+village est très-favorable aux santés délicates et altérées. Et puis,
+tout autour de vous, n'avez-vous pas les Pyrénées et leurs cascades,
+parmi lesquelles il faut en citer une à proximité du village, alimentée
+par un petit torrent, et qui se précipite du haut d'un rocher escarpé
+avec un bruit formidable; mais le pauvre torrent a beau enfler sa voix
+et se donner des airs de Niagara, il ne fait qu'ajouter à la beauté du
+paysage, sans causer la moindre terreur.</p>
+
+<p>Les sources minérales sourdent au pied de la montagne, au confluent des
+ruisseaux de la Sonde et du Valentin; il en est jusqu'à trois que l'on
+pourrait compter. La première, appelée la Vieille, sort d'une grotte
+profonde que la nature a creusée depuis des siècles. Cette vieille
+source n'a pas encore, à ce qu'il paraît, fait son temps, car elle
+fournit l'eau qu'on boit. La seconde source, nommée la Neuve, est située
+un peu au-dessus de la précédente, le long du ruisseau de la Sonde; et
+la troisième, appelée source d'Orechy, est à cent pas environ des
+autres. Ces trois sources alimentent seize baignoires faites de ce beau
+marbre qu'on trouve en immense quantité dans les Pyrénées. Maintenant,
+voulez-vous savoir de quoi vous pouvez vous guérir aux Eaux-Bonnes?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Prenez mon élixir,</p>
+<p class="i14"> De tous les maux il sait guérir,</p>
+</div></div>
+
+<p>dit l'opéra. Eh bien! vous pouvez y arriver avec des affections
+chroniques des viscères abdominaux, des lièvres intermittentes rebelles,
+des maladies de peau, l'hystérie, l'hypochondrie, voire même
+désaffections catarrhales, des maladies chroniques de poitrine, la
+pulmonie et de l'argent, beaucoup d'argent, et vous partirez au bout
+d'un mois, nous ne disons pas complètement guéris de toutes ces
+maladies, mais très-certainement de la dernière: l'absence d'argent est
+l'état de santé le plus habituel quand on quitte les eaux. En effet, ne
+faut-il pas que les habitants de ces établissements d'eaux thermales
+fassent leurs provisions pour la froide saison? Pendant huit mois de
+l'année ils vivent connue des marmottes engourdies dans leur trou,
+pendant que les grands vents règnent sur la montagne et que chaque jour
+l'avalanche se détache en bondissant; ils vivent, en songeant aux quatre
+mois heureux qui attirent les baigneurs, et, pendant ces quatre, mois,
+ils ne songent qu'aux huit mois qu'ils ont à passer dans le repos en
+attendant la saison des bains. Or, toutes ces pensées convergent vers un
+but unique, et ce but est votre bourse. Pour eux, tant que vous avez de
+l'argent, vous êtes malade, vous avez besoin de précautions et de soins
+qu'ils cotent à un taux fabuleux; mais le jour où la bourse est vide, le
+malade est guéri et l'amabilité du logeur est en baisse. Aussi ce
+jour-là allez-vous-en bien vite, sans même jeter un dernier regard sur
+ces montagnes où vous avez fait de si délicieuses promenades; car ce
+regard lui-même doit se payer dans un établissement, bien ordonné, et
+votre bourse est vide.</p>
+
+<p>Ces braves gens traitent leur pays, les points de vue, les cascades
+comme choses à eux appartenant, et malheur à celui qui veut s'affranchir
+du guide ou pousser une excursion plus loin que votre guide ne l'a
+décidé! il pourrait lui arriver l'aventure qui a marqué les
+pérégrinations montagnardes d'un de nos amis.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, minéralogiste intrépide et montagnard infatigable,
+s'était engagé sur une corniche pendante au-dessus d'un abîme sur les
+pas de son guide: il aperçoit sur une cime isolée une grotte où abondent
+des minerais riches et rares; son carnier est déjà plein de pierres
+ramassées de côté et d'autre et d'oiseaux tués dans son excursion: mais
+l'ardeur de la science l'emporte: il propose à son guide de tenter la
+périlleuse ascension. Le guide, pour lequel les pierres ne sont que des
+pierres, refuse; le jour baissait d'ailleurs, et il lui semble prudent
+de rétrograder, ce qu'il exécute. Le jeune homme s'engage seul dans la
+montagne et arrive bientôt à la grotte, où il fait ample récolte. Mais
+le jour tombe avec rapidité, et, pour reprendre le chemin de la
+corniche, il ne suffit pas d'être intrépide et de sang-froid, il faut
+encore y voir un peu clair. Le minéralogiste s'élance, mais il a perdu
+son chemin. Enfin, se laisse glisser le long du pic, sur la pente la
+plus douce et pose le pied sur un plateau inférieur du trois à quatre
+mètres de large. Ce plateau est borné d'un côté par la montagne qu'il
+vient de descendre et que sa pente énorme l'empêche de remonter; de deux
+autres côtés, par deux précipices au fond desquels mugissent des
+torrents, et du quatrième côté, par une plage de sable située à six
+mètres au-dessous de lui. Tout cela est à pic. Son parti est pris: c'est
+sur la plage de sable qu'il sautera; mais avant il veut s'assurer qu'il
+ne court aucun danger. Il sais que souvent ces sables descendent à une
+grande profondeur, et servent de filtre aux eaux qui tombent du ciel ou
+qui proviennent de la fonte des neiges. Or, s'il est devant des sables
+de cette nature, il court risque de s'enfoncer dans leurs mille petits
+conduits souterrains et de n'en sortir qu'à vingt ou trente lieues de
+là, dans un an ou deux, à l'état de ruisseau. Cette perspective le tente
+peu: si ces sables ne sont qu'à la superficie, il y a tout à parier
+qu'il se brisera les membres: autre perspective peu rassurante! Pour
+connaître le terrain, il jette toutes les pierres de son carnier, et
+chaque, pierre s'enfonce silencieusement dans le sable, la plus grosse
+comme la plus petite. Notre intrépide commence à frémir: il tire toute
+sa poudre pour appeler son guide, mais l'écho seul lui renvoie le bruit
+de ses détonations. D'ailleurs la nuit est venue, et, s'il lui faut
+mourir là, il veut, au moins que ce soit à la face du soleil. Il se
+couche donc, la tête sur son carnier, les yeux fixés sur les étoiles.
+A-t-il dormi? c'est douteux. On peut bien dormir la veille d'une
+bataille, car ou n'a à craindre que la mort sous les yeux de tous, la
+mort du brave, et involontairement il faut toujours à l'homme un peu de
+théâtre; mais ici la mort n'a pour témoin que la voûte du ciel,
+peut-être quelque chamois curieux ou un aigle qui plane en attendant sa
+proie, et puis s'ensevelir tout vivant et reparaître à l'état de torrent
+ou de puits artésien; il est difficile de se faire à cette idée. Enfin
+le jour arrive: note ami jette son fusil en précurseur, le fusil
+s'enfonce, le bout du canon seul paraît encore. Ses cheveux se dressent
+sur sa tête; il tourne un dernier regard vers le ciel, vers cette belle
+nature à laquelle il dit un éternel adieu et s'élance... Le sable
+s'entr'ouvre et l'engloutit... jusqu'à la ceinture!--Il est sauvé!!!</p>
+
+<p>Prenez des guides, touristes, et ne faites que ce que vous leur voyez
+faire.</p>
+
+<p>Les eaux minérales des Pyrénées le plus à la mode sont celles de Baréges
+et des deux Bagnères.</p>
+
+<p>Baréges est dans une situation agreste, au centre des Pyrénées, entre
+deux rangs de montagnes parallèles et taillées à pic, sur la rive droite
+du Bastan, qui traverse le vallon de Baréges. Cette espèce de gorge
+étroite qui, quand les baigneurs sont partis, devient le domaine de
+messieurs les ours, n'est habitable que pendant quatre ou cinq mois de
+l'année. Les habitants l'abandonnent au commencement d'octobre, et vont
+attendre à Luz et dans la vallée de Baréges le retour de la saison des
+eaux: les maisons restent ensevelies sous la neige, et si quelque
+curieux s'aventurait à les visiter à ce moment, il ne trouverait pour
+lui répondre que ces grands ours des Pyrénées, qui trouvent fort commode
+de s'installer dans des maisons où le froid ne les atteint pas et où ils
+ont, en fait de nourriture, autre chose que leurs pattes à lécher.
+Baréges a une soixantaine de maisons situées sur une seule et unique
+rue.</p>
+
+<p>La route de Tarbes à Baréges, par Pierrefitte et Luz, est l'une des plus
+hardies et des plus pittoresques de tous les pays de montagnes. Elle
+côtoie alternativement l'une et l'autre rive du Gave, au-dessus duquel
+on a jeté des ponts d'une hardiesse extraordinaire; on en compte sept de
+Pierrefitte à Luz: trois sur le Gave, dans la première moitié du trajet;
+un quatrième à l'endroit le plus resserré, le plus sauvage, sur le
+torrent qui descend du versant gauche, où se voit encore un ancien
+arceau appelé le pont d'Enfer; celui de la Heillardère, tout en belles
+pierres serpentines: ce pont est surmonté d'un obélisque.</p>
+
+<p>On dit que la découverte des sources de Baréges ne remonte qu'à quatre
+siècles. Elles formaient alors une espèce de cloaque, d'où s'exhalaient
+des vapeurs qui attirèrent l'attention des habitants; mais c'est madame
+de Maintenon qui commença leur célébrité et fit recueillir les eaux qui
+s'échappaient des deux principales sources.</p>
+
+<p>Les sources de Baréges sont au nombre, de six, dont la température varie
+de 28 à 44 degrés. Elles sont apéritives, diurétiques et sudorifiques,
+agissent d'une manière spéciale dans les vieilles plaies d'armes à feu
+et dans les douleurs rhumatismales.</p>
+
+<p>Bagnères de Luchon est moins sauvage que Baréges; c'est une petite,
+ville située à l'extrémité de la vallée de Luchon, à peu près au milieu
+de la chaîne des Pyrénées; elle est bien bâtie, traversée dans tous les
+sens par des rues larges, propres et bien pavées, dont la principale
+mène, à l'établissement des bains. La ville forme un triangle dont
+chaque angle donne accès à une allée, plantée l'une de platanes, l'autre
+de sycomores et la troisième de tilleuls; c'est cette dernière qui
+conduit de la ville aux bains. Les eaux thermales sulfureuses! de
+Bagnères de Luchon jouissaient déjà d'une grande célébrité chez les
+Romains, comme le prouvent un grand nombre de débris d'autel, de
+sarcophages, sur lesquels on lit des inscriptions latines.</p>
+
+<p>L'édifice thermal, situé au pied d'une montagne, est un bâtiment vaste,
+élégant, commode, construit depuis 1807. Sa forme offre un rectangle et
+a quatre grandes portes. Dans l'intérieur est un vestibule carré, et de
+chaque côté de longs et larges corridors voûtés en maçonnerie et
+carrelés en dalles; ils donnent accès dans les cabinets garnis de
+baignoires en marbre des Pyrénées.</p>
+
+<p>C'est à Bagnères de Luchon que se donnent rendez-vous les géologues, les
+botanistes, les minéralogistes et, les peintres, qui trouvent tous une
+ample moisson à faire dans les environs. Le village de Juzé offre une
+cascade magnifique. Le monticule de Castel-Vieil est terminé par un
+plateau où se voient, encore les ruines d'un antique château féodal,
+dont les débris sont en harmonie parfaite avec le paysage qui les
+environne. A mi-hauteur de la montagne de Cazeril, se trouve un charmant
+village, dont les baigneuses font souvent un but d'excursion, et
+qu'elles atteignent au moyen de ces petits chevaux si vifs et dont le
+pied est si sur.</p>
+
+<p>La promenade la plus pittoresque des environs de Bagnères est la vallée
+du Lis, dont le fond offre plusieurs belles cascades. Cette vallée est
+ombragée par de magnifiques forêts, derrière lesquelles s'élève
+majestueusement la cime nue et neigeuse de Cabrioules, qui appartient à
+la masse des montagnes de l'Oô. Sur ces montagnes se trouve un lac d'un
+aspect saisissant; pour y arriver il faut traverser des forêts de sapins
+dont l'éternelle verdure contraste avec la neige, qu'on aperçoit sur les
+cimes. On entend de loin le bruit d'une cascade qui se précipite de 300
+mètres de hauteur, et dont les eaux donnent naissance à un vaste bassin
+de 6,000 mètres de circonférence, qui porte le nom de lac d'Oô;
+au-dessus sont quatre autres lacs, dont le dernier est glacé. Non loin
+de là s'élève la montagne <i>Maladetta</i>, dont les hauteurs sont toujours
+couvertes de neiges et de glaces.</p>
+
+<p>Bagnères de Bigorre est située, sur la rive gauche de l'Adour, en bas de
+la colline et du mont Olivet; elle est propre et bien bâtie, entourée de
+collines cultivées, dominée, au loin par le pic du Midi et par la chaîne
+des monts adjacents, qui offrent de tous côtés des points de vue
+délicieux. Le vent qui sort de ces gorges arrive dans les rues de la
+ville doux et frais, et contribue à faire de son climat l'un des plus
+sains des Pyrénées. Tout du reste, dans cet heureux pays, concourt à
+attirer, à retenir les étrangers; on voudrait y venir quand même il n'y
+aurait pas d'eaux minérales, et quand on y a posé sa tente, on voudrait
+y rester toujours. C'est surtout quand ou a parcouru la vallée de Campan
+que cette impression se fait sentir et passe à l'état d'idée fixe.
+Durant trois lieues, depuis Bagnères jusqu'aux premiers escarpements,
+vers Sainte-Marie, la route ne forme qu'un seul village; sur trois
+points seulement, à Beaudéan, à Campan et à Sainte-Marie, les habitations
+se rapprochent et se groupent autour d'un clocher, qui indique la maison
+de Dieu. Sur la montagne on trouve des arbres d'une végétation
+extraordinaire; et partout, de l'eau, de l'eau dans la ville, dans les
+rues: de l'eau hors des portes, des allées de tilleuls qui conduisent le
+baigneur, à l'abri du soleil, aux différents établissements de bains.</p>
+
+<p>Le plus vaste de ces établissements est celui qui porte le nom de
+Marie-Thérèse. La façade a une étendue de 63 mètres de longueur sur 10
+mètres de hauteur, non compris le rez-de-chaussée. Dans l'intérieur se
+trouvent les cabinets et leurs baignoires de marbre, des lits de repos,
+un double appareil fumigatoire, une grande salle de réunion, un salon de
+lecture, un billard. Par derrière, un beau jardin embellit cet édifice.
+Un vestibule, situé au centre et dans lequel on arrive par un large
+perron, sert d'entrée principale.</p>
+
+<p>Quant aux buts de promenades et d'excursions, ils sont nombreux dans une
+vallée si heureusement située. Des divertissements y sont fréquents, car
+Bagnères peut donner asile à trois mille étrangers; aussi est-ce un des
+établissements de bains les plus à la mode.</p>
+
+<p>Nous voudrions pouvoir vous faire visiter encore quelques-unes de ces
+contrées privilégiées où l'été voit affluer les visiteurs et les
+promeneurs; nous aurions voulu vous parler de Vichy, de Néréis, dont les
+eaux sont souveraines contre la goutte; nous vous aurions révélé, si
+l'espace ne nous manquait, l'existence d'eaux sulfureuses qui ont eu le
+sort de toutes les choses d'ici-bas, qui, après avoir eu la vogue, sont
+aujourd'hui oubliées ou plutôt méconnues; nous vous aurions mené à
+Cransac, au beau milieu d'un pays agreste, sauvage, auquel il ne manque
+que des ours pour lutter avec l'aspect des Pyrénées, et qui compte bien
+s'en procurer avant peu. Il y a à Cransac les eaux anciennes et les eaux
+nouvelles, dont l'emploi est ordonné pour les engorgements abdominaux.
+Au milieu de la montagne, au centre d'un bois touffu de châtaigniers, se
+trouvent des étuves, dans lesquelles l'air est chaud et chargé de
+vapeurs sulfureuses. Cet établissement, trop peu connu, serait
+susceptible de grandes et importantes améliorations: les rhumatismes
+chroniques, les douleurs des articulations, les névralgies, les
+sciatiques, ont souvent été guéries comme par enchantement après cinq ou
+six bains d'étuves. Et puis, comme excursion, il y a près de là la
+montagne brûlante de Fontaynes, ancienne houillère, qui a pris feu
+depuis un grand nombre de siècles.</p>
+
+<p>Le Mont-Dore, qui est notre dernière étape pour cette année, est adossé
+à la base de la montagne de l'Angle, d'où naissent les sources, et à peu
+près au milieu d'une profonde vallée qui se courbe en croissant du nord
+au midi, et que la Dordogne, qui y prend naissance, sillonne dans toute
+sa longueur. La végétation des montagnes est partout vigoureuse.</p>
+
+<p>On voit sur ces montagnes de fréquentes et profondes anfractuosités,
+souvent couronnées par d'énormes bancs de rochers laissés à nu par les
+éboulements. La sévérité de leur aspect, leurs pentes verticales, les
+flancs noircis et absolument nus de ces étroites déchirures, leur ont
+fait donner le nom de cheminées ou gorges d'enfer. D'énormes roches
+pyramidales s'élancent en aiguilles du fond de l'abîme. Tout cela a un
+aspect étrange et profondément désolé: ou y voit la main de l'homme qui
+lutte sans cesse contre les grandes convulsions de la nature, et qui
+parvient à grand'peine à s'assurer un abri contre des éboulements sans
+cesse renaissants.</p>
+
+<p>Il y a au Mont-Dore sept sources d'une température assez élevée, à
+l'exception d'une seule qui est froide. L'établissement, fondé en 1810,
+est tout entier construit en laves volcaniques et présente trois grandes
+divisions: deux pavillons formant ailes, et où s'administrent bains et
+douches, et un grand bâtiment formant façade et où se trouve le grand
+salon de réunion, avec deux salles de billard au premier, et au-dessous
+les piscines réservées aux indigents.</p>
+
+<p>Et maintenant, lecteur, vous qui pouvez aller aux Pyrénées ou en
+Auvergne, partez, volez, où vous appelle le bienheureux <i>far niente</i>;
+allez ébaucher le commencement d'un roman intime, dont vous viendrez
+trouver le dénouement à Paris l'hiver prochain. Allez, que l'été vous
+soit court, et que les bains vous lavent de toutes les souillures de la
+vie parisienne!</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Le jeune Lapin et le Renard.</h2>
+
+<h4>FABLE.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> Un Lapin, dans cet âge heureux</p>
+<p class="i16"> Qui ne connaît soucis ni peine,</p>
+<p class="i16"> Folâtrait près de sa garenne.</p>
+<p class="i12"> Un ami cependant faisait faute à ses jeux:</p>
+<p class="i16"> Il n'est de vrai plaisir qu'à deux.</p>
+<p class="i16"> Tout à coup s'offrit, à sa vue</p>
+<p class="i14"> Un animal d'une espèce inconnue;</p>
+<p class="i12"> C'était maître Renard, qui lui dit: «Mon cousin,</p>
+<p class="i12"> «Puisqu'un heureux hasard aujourd'hui nous rassemble,</p>
+<p class="i16"> «Embrassons-nous, jouons ensemble</p>
+<p class="i16"> «J'ai toujours aimé le Lapin...</p>
+<p class="i16"> «Le Lapin! oh! oui, je le prise</p>
+<p class="i16"> «Seul plus que tous les animaux,</p>
+<p class="i14"> «J'en fais serment. J'ai des défauts,</p>
+<p class="i16"> «Mais ma vertu, c'est la franchise. »</p>
+<p class="i12"> Ces mots ont du Lapin décidé le refus;</p>
+<p class="i12"> Il s'enfuit au terrier, et là, par sa fenêtre;</p>
+<p class="i16"> «Toi, franc!... Je le croyais peut-être;</p>
+<p class="i16"> «Tu l'as dit, je ne le crois plus. »</p>
+<br>
+<p class="i12"> La vertu de parade à bon droit épouvante:</p>
+<p class="i12"> Fait-elle un pas vers moi, je recule d'un pas.</p>
+<p class="i18"> Les qualités dont on se vante</p>
+<p class="i18"> Sont toujours celles qu'on n'a pas.</p>
+<br>
+<p class="i30"> S. Lavalette.</p>
+</div></div>
+<br><br>
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert? Non.
+<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>L'AMOUR.</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/24-01.png"></span><span class="sc">uonvicino</span> des Landi, d'une des premières familles de
+Plaisance, avait été conduit fort jeune à Bologne pour y prendre part
+aux études qui attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de
+l'Italie renaissante. Les lettres offraient désormais une nouvelle voie
+pour s'élancer à ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par
+l'exercice des armes. Les études de ce temps se réduisaient, il est
+vrai, à de pédantesques règles de grammaire et de rhétorique, à la
+philosophie des commentateurs d'Aristote et à la connaissance des
+décrétales. Mais l'amour des belles-lettres et la résurrection des
+classiques latins pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre à
+féconder le germe, faire fleurir dans les coeurs les affections nobles
+et les pensées généreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de
+ses veilles. Nourri, dès ses premières années, des écrits et des actes
+de cette antiquité glorieuse, son âme s'élevait au-dessus des misérables
+débats de son siècle. Il nourrissait ainsi des idées peu compatibles, à
+la vérité, avec la civilisation nouvelle, de ces idées dont l'influence
+fut si nuisible au développement des républiques italiennes; mais le nom
+de la patrie, thème éternel des lettres romaines, avait enflammé
+l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en
+âge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.</p>
+
+<p>Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente
+désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes.</p>
+
+<p>Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la
+laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père,
+se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses
+dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de
+déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de
+notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse
+et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux
+citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie
+au cardinal Poggetto, légat du pape.</p>
+
+<p>Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans
+arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique,
+inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à
+l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du
+pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon
+nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que
+sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité
+naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur
+Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement
+occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader.
+Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les
+soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en
+délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de
+Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte
+tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait
+à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de
+Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas.</p>
+
+<p>Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se
+rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder
+comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient
+alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat
+honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils
+avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui
+voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la
+Lombardie.</p>
+
+<p>Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les
+généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments
+que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie
+privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt
+particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les
+progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques.</p>
+
+<p>La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à
+soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les
+ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo,
+dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre.
+Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni
+et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza,
+appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23
+mars de l'année suivante.</p>
+
+<p>Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et
+aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face
+nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de
+Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues:
+il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone,
+Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et
+Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance:
+mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle
+jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu
+l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il
+commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il
+enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de
+représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il
+fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se
+trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches
+parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres
+passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves
+que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se
+décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit
+de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et
+quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme
+simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde
+prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des
+États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à
+force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette
+profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait
+faire et de l'incurable impuissance de le réaliser.</p>
+
+<p>Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en
+souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino
+était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses
+compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que
+des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et,
+qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et
+qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait
+la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la
+famille d'Hubert Visconti.</p>
+
+<p>Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à
+notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande
+considération dans la ville, mais il ne participait point au
+gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les
+menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou
+accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils
+toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des
+choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la
+justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les
+Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des
+droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les
+Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions
+politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait
+fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi,
+que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs
+ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux
+qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre
+d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le
+pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses
+parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment
+de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les
+Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté
+à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux,
+il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort.
+Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste
+cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec
+laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la
+main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre
+en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen
+tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/24-02.png"></p>
+
+<p>Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils
+l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à
+Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui
+peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de
+l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le
+joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire
+remplir des ambassades de pure cérémonie.</p>
+
+<p>Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le
+cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de
+son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui
+concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient
+délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la
+coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la
+quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq
+crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans
+l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens
+ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les
+leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient
+chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes
+l'hérétique Manfreda.</p>
+
+<p>C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le
+pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi
+ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et
+réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour
+suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la
+dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la
+cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le <i>Credo</i>, et protesta
+qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la
+sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le
+poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des
+affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant
+la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les
+rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là,
+il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois
+fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient
+avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude
+sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand
+nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des
+jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté.</p>
+
+<p>Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec
+un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années,
+l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le
+jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le
+retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des
+frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de
+jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de
+livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures
+les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière
+facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait
+dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les
+exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions
+politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen.
+On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et
+constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait
+allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une
+infortune imméritée.</p>
+
+<p>C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à
+Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à
+peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille
+éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment
+d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un
+secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait
+dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque
+l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et
+diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait
+jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à
+sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides.
+S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque
+chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il
+ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle
+demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses
+de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait
+dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du
+moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube
+de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait
+voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne.
+Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin
+plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle
+ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle
+baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux
+questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite
+aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner
+les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis
+elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait
+d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans
+les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur
+préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur
+était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection;
+l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour
+qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se
+plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer
+encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare
+d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette
+mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le
+premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore,
+gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et
+espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du
+bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit
+avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par
+l'isolement et l'abandon!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/24-03.png"></p>
+
+<p>Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude;
+quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la
+vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette
+vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent.
+La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à
+la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il
+aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé
+d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et
+qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les
+tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et
+pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se
+réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure,
+étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il
+cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient
+l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les
+anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur.</p>
+
+<p>Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa
+passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge
+ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui
+paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette
+félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa
+maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée
+libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité
+d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa
+patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce
+séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur
+habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de
+l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à
+une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces
+périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans
+la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de
+fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la
+générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc
+alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre
+victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos
+de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface
+rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à
+l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le
+reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la
+dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter
+à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement
+d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de
+ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont
+le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté.</p>
+
+<p>La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se
+décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des
+désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la
+reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se
+risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la
+colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il
+travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son
+trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner
+Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa
+puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les
+adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les
+Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la
+citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du
+pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et
+nommément Buonvicino.</p>
+
+<p>Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait
+de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau
+tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants.
+Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à
+s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour
+pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour
+pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à
+l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et,
+avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils
+eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que
+Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les
+armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions,
+comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les
+habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la
+duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et
+soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la
+grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa
+jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à
+trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais
+il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir
+à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au
+sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes
+d'une juste cause.</p>
+
+<p>Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier
+coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si
+haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la
+condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de
+ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur
+commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs
+intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins
+la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il
+l'avait entièrement effacée de son coeur.</p>
+
+<p>Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla,
+qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais
+abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre,
+honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes,
+animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse,
+qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie
+d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils
+incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements
+du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse
+des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou
+du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans
+la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on
+dédaigne davantage les biens où la foule se rue.</p>
+
+<p>Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux
+familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en
+iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait
+pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille,
+Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus,
+pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des
+femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea
+entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert
+Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli.
+Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui
+faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté
+et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/24-04.png"></p>
+
+<p>Dès que Marguerite s'aperçut du refroidissement de Buonvicino, dès
+qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle,
+s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer
+en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine
+Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on
+pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à
+une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui
+avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se
+désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui,
+alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une
+affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer
+de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru
+qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être,
+il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées.
+Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino
+envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un
+chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes
+les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui
+rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les
+amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme,
+tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de
+craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces
+souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et
+son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions
+diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle
+se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas
+l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé,
+dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à
+s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait
+de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse;
+elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les
+sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume
+d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses
+sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués
+autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient
+tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus
+l'espérance de trouver son amant sur ses pas!</p>
+
+<p>Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède.
+Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la
+dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage
+avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre
+attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop
+d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des
+louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la
+dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son
+courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de
+Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui,
+d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!»</p>
+
+<p>Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse
+d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand
+elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les
+qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli,
+elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout
+son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement
+aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus
+céleste affection.</p>
+
+<p>Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse.
+«Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable
+envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une
+humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur
+de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et
+le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les
+entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est
+exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce
+qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune:
+car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui
+obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est
+revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à
+paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême
+vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre
+dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien,
+donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse
+à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que
+bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point
+toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre
+lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la
+naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses
+compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle
+avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et
+pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que
+dire de celui qui la possédait?</p>
+
+<p>Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une
+femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un
+devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient
+leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie
+dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps,
+parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une
+affaire de mode.</p>
+
+<p>Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se
+rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne
+saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface
+difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore,
+c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents
+souvenirs.</p>
+
+<p>Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de
+Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était
+qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour
+le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme
+l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir
+s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans
+la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur
+les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle
+il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui
+l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait
+l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés,
+mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami,
+et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet
+ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la
+plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un
+nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait
+plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si
+bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des
+éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière
+à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait
+avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la
+raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la
+passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette
+impuissante raison?</p>
+
+<p>Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se
+donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me
+trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos
+modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il
+l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se
+signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de
+côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu
+capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le
+bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie.
+Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se
+fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens
+renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus
+brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa
+femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à
+expliquer, s'il était plus rare.</p>
+
+<p>Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait,
+absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de
+temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer
+les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince
+hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui
+écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le
+coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée.</p>
+
+<p>Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami
+véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il
+redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et
+désintéressé sentiment de pitié.</p>
+
+<p>Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction
+n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir
+de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse
+reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de
+Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement
+celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié.
+La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de
+la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant
+l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la
+passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et
+il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus
+chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps
+des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation,
+forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité.</p>
+
+<p>Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne
+voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il
+avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du
+chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la
+sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue
+qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans
+crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les
+grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la
+confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite,
+laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de
+sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il
+ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui
+paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il
+admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né
+de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait
+seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que
+de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion,
+ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors
+qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à
+pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait
+arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le
+comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son
+amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui,
+qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises
+chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement
+signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être;
+quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse
+lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant
+d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable.</p>
+
+<p>Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il
+nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de
+son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut
+bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint
+les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans
+le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette,
+décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle
+de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus
+épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le
+fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus
+belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout,
+excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans
+retour.</p>
+
+<p>Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son
+innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa
+bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé
+l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion
+lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir
+accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il
+devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette
+incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne
+savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il
+médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau
+pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre,
+saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez
+modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement
+assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable
+torture.</p>
+
+<p>Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille
+éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla
+hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans
+crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite.</p>
+
+<p>Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle
+tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes!
+quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette
+démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot,
+chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit
+comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/24-05.png"></p>
+
+<p>«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura
+pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma
+lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non,
+jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne
+puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y
+effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres
+plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi!
+n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus
+aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un
+ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste
+que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit
+payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable?
+si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais!
+Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens,
+reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la
+mission n'a pas été remplie!»</p>
+
+<p>Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se
+rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en
+revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les
+minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la
+violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître
+l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre:
+au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard
+n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier
+souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun
+des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino
+une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter
+devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de
+l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de
+la dame.» puis il sortit.</p>
+
+<p>Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître,
+le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège,
+et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un
+nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le
+plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa
+lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment.</p>
+
+<p>«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle
+une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me
+laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir
+qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux
+qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me
+rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je
+m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières,
+exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de
+ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si
+c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses
+yeux qu'un vil séducteur?...»</p>
+
+<p>Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des
+circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui
+méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets,
+vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est
+pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la
+conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos
+passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc
+encore mon chevalier.</p><br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>Le Barreau</i>, par <span class="sc">M. Os. Pinard</span>, avocat à la Cour royale de Paris. 1
+vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. <i>Pagnerre</i>, 6 fr.</p>
+
+<p>Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils
+longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un
+demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils
+condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des
+agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache
+à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce
+qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au
+passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici,
+menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position
+à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore
+parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants
+jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les
+jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux
+actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions
+politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la
+fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide
+d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la
+magistrature capable de les écouter et de les comprendre?</p>
+
+<p>D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le
+barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si
+considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un
+peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la
+révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les
+partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes
+les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation,
+la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de
+conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et
+parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes
+civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le
+grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns,
+il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation;
+d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause
+qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent
+fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la
+Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les
+plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent
+remportées par des avocats.</p>
+
+<p>C'est le barreau de cette époque mémorable que M. Os. Pinard a choisi
+pour le sujet de ses études; ce sont ses principaux membres qu'il a
+peints d'après nature et dont il expose aujourd'hui les
+portraits.--Avocat lui-même, rédacteur en chef du journal judiciaire <i>le
+Droit</i>, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs
+qui lui servaient de modèles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait
+retoucher, compléter, finir son travail; aussi ses premières esquisses,
+déjà si ressemblantes, ont-elles atteint peu à peu à un degré de
+perfection difficile à égaler. Pour parler un langage moins
+métaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages
+que la critique se complaît à louer sans aucune réserve ni expresse ni
+tacite, car elle y trouve toutes les qualités que le goût le plus
+irréprochable pourrait désirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de
+profondeur, d'habileté et un style qui rappelle toujours la belle langue
+française du siècle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on
+puisse faire un pareil éloge?</p>
+
+<p>Par sa naissance, par ses antécédents, par ses convictions, M. Os.
+Pinard appartient au parti démocratique. Cependant il n'est pas
+exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqué ou trahi la liberté la
+même justice qu'à ceux qui l'avaient constamment aimée et défendue.
+Peut-être même a-t-il été trop indulgent en s'efforçant d'être
+impartial;--peut-être, et c'est le seul reproche que nous lui
+adresserons, aimerait-on à voir éclater çà et là une indignation plus
+vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes
+à notre époque? «Combien d'hommes, dit M. Pinard, entraînés par le
+courant, éblouis à l'aspect des rives nouvelles, ont oublié les rives
+qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni
+la bassesse du coeur ni la séduction de l'intérêt personnel qui vous
+conduisent au changement? L'homme, afin de rester le même, doit-il
+rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit
+s'est-il construit d'avance une prison d'où il ne doive plus sortir?
+Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre?» Cette doctrine
+est spécieuse et spirituelle, mais on en a fait un si déplorable abus
+depuis plusieurs années, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre même
+injustement, que de paraître lui donner une sorte d'approbation
+raisonnable. Il y a dans ce monde où nous vivons tant de consciences
+disposées à la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la
+prêcher.</p>
+
+<p><i>Le Barreau</i> commence, par une vive et spirituelle introduction dans
+laquelle M. Os. Pinard a esquissé rapidement l'histoire du barreau
+depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos jours.--Viennent ensuite des
+notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours
+complètes, de MM. Delamalle, Mérithou, Persil, Berryer, Laine, de
+Vatisménil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville,
+Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart,
+Ferrère, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin aîné, Marie,
+Romiguières.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter à ces études et
+portraits cinq curieux articles déjà publies dans <i>le Droit</i>, et qui ont
+pour titre: <i>Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats à l'Assemblée
+nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procès Baboeuf.</i></p>
+
+<p><i>Les Jésuites</i>; par <span class="sc">MM. Michelet et Edgar Quinet</span>. 1 vol. in-18.--Paris,
+1843. <i>Paulin</i>. 2 fr. (Troisième édition.)</p>
+
+<p>L'histoire de ce petit livre n'est plus ignorée de personne. Les
+jésuites, dit M. Michelet, «étaient abattus, écrasés et aplatis en 1830;
+ils se sont relevés en 1843, sans qu'on s'en doutât, et non-seulement
+ils se sont relevés, mais, pendant qu'on demandait s'il y avait des
+jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou quarante mille
+prêtres, leur ont fait perdre terre et les mènent Dieu sait où! «Est-ce
+qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils gouvernent
+déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison, la table, le
+foyer, le lit... demain ils auront son enfant...</p>
+
+<p>«Tout cela s'est fait très-bien, très-vite, avec un secret, une
+discrétion admirables. Les jésuites ne sont pas loin d'avoir dans les
+maisons de leurs dames les filles de toutes les familles influentes du
+pays: résultat immense... seulement il fallait savoir attendre. Ces
+petites filles, en peu d'années, seront des femmes, des mères... Qui a
+les femmes est sur d'avoir les hommes à la longue...</p>
+
+<p>«Une génération suffisait: ces mères auraient donné leurs fils. Les
+jésuites n'ont pas eu de patience; quelques succès de chaire ou du salon
+les ont étourdis. Ils ont quitté ces prudentes allures qui avaient fait
+leurs succès. Les mineurs habiles, qui allaient si bien sous le sol, se
+sont mis à vouloir travailler à ciel ouvert. La taupe a quitté son trou
+pour marcher en plein soleil.</p>
+
+<p>«Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le
+plus à craindre le bruit se sont mis eux-mêmes à crier...</p>
+
+<p>«--Ah! vous êtes là... Merci, grand merci de nous avoir éveillés!...
+Mais, que voulez-vous?</p>
+
+<p>«--Nous avons les filles, nous voulons les fils; au nom de la liberté,
+livrez vos enfants.»</p>
+
+<p>«La liberté, ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle,
+ils voulaient commencer par l'étouffer dans le haut enseignement...
+Heureux présage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!...
+Dès les premiers mois de l'année 1842, ils envoyaient leurs jeunes
+saints au Collège de France pour troubler les cours.»</p>
+
+<p>Les premiers troubles dont parle M. Michelet furent promptement
+apaisés... L'indignation du public effraya ces braves; peu organisés
+encore, ils crurent devoir attendre l'effet tout-puissant du libelle <i>le
+Monopole universitaire</i>, que le jésuite D... écrivait sur les notes de
+ses confrères, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a signé en avouant
+qu'il n'en était pas l'auteur.</p>
+
+<p>Cette année, au mois d'avril, les troubles ont recommencé. Deux
+professeurs, MM. Michelet et Edgar Quinet, osaient se permettre de
+parler des jésuites dans leurs chaires. Les jésuites accoururent en
+masse, et essayèrent d'étouffer la voix des professeurs, non-seulement
+par des sifflets, mais par des <i>bravos</i>. Le véritable public s'empressa
+de jeter à la porte ces insolents perturbateurs; la presse entière (sauf
+le journal des jésuites) prit fait et cause pour la liberté de
+discussion. De nouvelles tentatives de désordre furent immédiatement
+réprimées par les amis et les élèves de MM. Michelet et Quinet, les deux
+éloquents professeurs purent continuer leurs leçons sur le jésuitisme,
+et «ces nouveaux missionnaires de la liberté religieuse se retirèrent,
+dit M. Edgar Quinet, la rage dans le coeur, honteux de s'être trahis au
+grand jour, et prêts à se renier, comme en effet ils se sont reniés dès
+le lendemain.»</p>
+
+<p>Reproduites en partie par les journaux de toutes les opinions, les
+leçons de MM. Michelet et Edgar Quinet viennent d'être réunies et
+publiées en un petit volume in-18, du prix modeste de 2 francs. Trois
+éditions, épuisées en moins d'un mois, prouvent quel vif désir la France
+entière a d'apprendre à bien connaître les jésuites, pour être plus sûre
+de pouvoir en toute occasion les démasquer et les confondre, et les
+enfoncer seuls, selon les expressions de M. Michelet, dans cet enfer de
+boues éternelles où ils voudraient l'entraîner avec eux.</p>
+
+<p>Depuis leur dernière défaite, la situation a changé: les jésuites ont
+publié à Lyon leur second pamphlet intitulé: <i>Simple coup d'oeil</i>. Ce
+pamphlet, tout autre que le premier, est plein d'aveux étranges que
+personne n'attendait. Il peut, dit M. Michelet, se résumer ainsi:</p>
+
+<p>«Apprenez à nous connaître, et sachez d'abord que dans notre premier
+livre nous avions menti... Nous parlions de <i>liberté d'enseignement</i>,
+cela voulait dire que le clergé doit seul enseigner; nous parlions de
+<i>liberté de la presse</i>... pour nous seuls. «C'est un levier dont le
+prêtre doit s'emparer.» Quant à <i>la liberté industrielle</i>; «S'emparer
+des divers genres d'industrie, c'est un devoir de l'Église.» <i>La liberté
+des cultes</i> «N'en parlons pas, c'est une invention de Julien
+l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages mixtes; on faisait de
+tels mariages à la cour de Catherine de Médicis, la veille de la
+Saint-Barthélémy!»</p>
+
+<p>«Qu'on y prenne garde: nous sommes les plus forts. Nous en donnons une
+preuve surprenante, mais sans réplique: c'est que toutes les puissances
+de l'Europe sont contre nous... Sauf deux ou trois petits États, le
+monde entier nous condamne.»</p>
+
+<p>«Chose étrange, ajoute M. Michelet, que de tels aveux leur soient
+échappés! Nous n'avons rien dit de si fort. Nous remarquions bien dans
+le premier pamphlet des signes d'un esprit égaré; mais de tels aveux, un
+tel démenti donne par eux-mêmes aujourd'hui à leurs paroles d'hier!...
+Il y a là un terrible jugement de Dieu... Humilions-nous.</p>
+
+<p>«Voilà ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la liberté;
+vous avez cru que c'était un mot qu'on pouvait dire impunément quand on
+ne l'a pas dans le coeur. Vous avez fait de furieux efforts pour
+arracher ce nom de votre poitrine, et il vous est advenu comme au saint
+prophète Balaam, qui maudit, croyant bénir; vous vouliez mentir encore,
+vous vouliez dire <i>liberté</i>, comme dans le premier pamphlet, et vous
+dites: <i>meure la liberté!</i> Tout ce que vous avez nié, vous le criez
+aujourd'hui devant les passants!»</p>
+
+<p><i>De l'organisation et des attributions des conseils-généraux de
+département et des conseils d'arrondissement</i>; par <span class="sc">M. J. Dumesnil</span>,
+avocat aux Conseils du roi et à la Cour de cassation, membre du
+conseil-général du département du Loiret; troisième édition, entièrement
+refondue et mise en rapport avec l'état actuel de la législation, de la
+jurisprudence et des instructions ministérielles. 2 vol. in-8.--Paris,
+1843. <i>Charpentier</i> (galerie d'Orléans, 7). 14 fr.</p>
+
+<p>Le 22 décembre 1789, l'Assemblée constituante décréta une nouvelle
+division du royaume en départements, tant pour la représentation que
+pour l'administration. Chaque département fut partage en <i>districts</i>;
+chaque district en <i>cantons</i>; chaque canton en <i>Municipalités</i>. Cette
+nouvelle division du territoire entraîna nécessairement la création de
+nouveaux agents administratifs. En fondant les départements, le même
+décret établit au chef-lieu de chacun d'eux une assemblée administrative
+supérieure, sous le titre d'<i>administration de département</i>; une
+assemblée administrative inférieure fut également établie au chef-lieu
+de chaque district, sous le titre d'<i>administration de district</i>. Telle
+a été la première origine des <i>conseils-généraux</i> et des <i>conseils
+d'arrondissement</i>, dont le savant commentaire publié par M. J. Dumesnil
+a pour but de nous faire connaître l'<i>organisation</i> et les
+<i>attributions</i>.</p>
+
+<p>Depuis 1789 jusqu'en 1838, les assemblées administratives créées par
+l'Assemblée constituante ont subi à plusieurs reprises des modifications
+importantes. Avant d'exposer les règles tracées par les lois du 22 juin
+1833 et du 10 mai 1838 pour l'organisation des conseils-généraux de
+département et des conseils d'arrondissement, M. J. Dumesnil a donc
+réuni et analyse, dans un chapitre préliminaire, les dispositions
+législatives, les anciennes lois, les décrets et les arrêtés du
+gouvernement, qui se rattachent à l'existence de ces assemblées; en un
+mot, il a refait leur histoire théorique.</p>
+
+<p>Les deux titres de l'ouvrage de M. J. Dumesnil indiquent sa division
+principale: la première partie comprend l'organisation des
+conseils-généraux de département et des conseils d'arrondissement; la
+deuxième partie, de beaucoup la plus longue, est entièrement consacrée à
+leurs attributions.</p>
+
+<p>Dans la première partie, M. J. Dumesnil commente, article par article,
+la loi du 22 juin 1833; il expose, discute et résout les principales
+questions que son application peut faire naître; Il cherche les motifs
+des décisions dans l'exposé des motifs et la discussion aux Chambres,
+dans les arrêts, en forme d'ordonnances royales, du conseil d'État, dans
+les arrêts ou jugements des cours et tribunaux ordinaires, et enfin dans
+les circulaires ministérielles. Cette première partie se termine par le
+commentaire de la loi relative à l'organisation particulière du
+conseil-général et des conseils d'arrondissement du département de la
+Seine.</p>
+
+<p>La seconde partie se divise en cinq titres. Le titre 1er traite des
+attributions des conseils de département. Or, ces attributions étant de
+deux sortes, c'est-à-dire sous l'autorité du pouvoir législatif et sous
+l'autorité du roi, le titre premier se subdivise lui-même en deux
+sections.</p>
+
+<p>La première section du titre premier de la seconde partie énumère donc
+toutes les attributions que les conseils de département sont chargés
+d'exercer sous l'autorité de la puissance législative, et qui se
+rapportent à la répartition des contributions foncière, personnelle et
+mobilière, et des portes et fenêtres; au cadastre, au recensement des
+personnes et des propriétés; aux changements de circonscription des
+départements, arrondissements et communes; aux impôts et emprunts dans
+l'intérêt du département, etc.</p>
+
+<p>La deuxième section comprend toutes les attributions placées sous
+l'autorité du roi, telles que celles que le conseil exerce dans
+l'intérêt du département, considéré comme personne civile; les règles
+d'administration du domaine départemental; les travaux d'utilité
+publique qui concernent, soit les bâtiments, soit les voûtes
+départementales, soit les chemins vicinaux de grande communication, et,
+en général, tous les travaux sur lesquels les conseils-généraux doivent
+délibérer ou donner un avis; les attributions relatives aux prisons
+départementales, aux enfants trouvés et abandonnés, aux dépôts de
+mendicité, aliénés et voyageurs indigents; le vote; du budget des
+diverses recettes et dépenses départementales; les règles applicables à
+la comptabilité de ces dépenses; les avis sur demandes d'établissements
+publics, etc.; les voeux sur l'état et les besoins du département, etc.
+Après ces attributions générales, viennent celles relatives à
+l'instruction primaire. Enfin, le dernier chapitre de cette importante
+section du titre premier est consacré à la tenue des assemblées, aux
+pouvoirs du président, aux fonctions du secrétaire, à la forme, à la
+rédaction et à l'impression des procès-verbaux, à l'analyse des votes,
+etc.</p>
+
+<p>Le titre II explique les rapports du préfet avec le conseil-général, et
+l'autorité des ministres relativement aux actes de cette assemblée.</p>
+
+<p>Le titre III ne traite que des attributions des conseils
+d'arrondissement.</p>
+
+<p>Dans le titre IV, M. J. Dumesnil passe en revue les fonctions
+individuelles inhérentes à la qualité de conseiller de département et
+d'arrondissement; il se demande si ces conseillers sont fonctionnaires
+publics.</p>
+
+<p>Le titre V et dernier règle le rang et la préséance des conseils de
+département et d'arrondissement dans les cérémonies publiques, et
+détermine les prérogatives attachées par les lois à la qualité de membre
+d'un conseil-général.</p>
+
+<p>Cet important ouvrage, terminé par une table analytique et raisonnée des
+matières, a paru pour la première fois en 1837. A cette époque, le
+projet de loi sur les attributions des conseils-généraux et
+d'arrondissement n'avait pas encore été adopté. Dès que la loi du 10 mai
+1838 fut promulguée, M. J. Dumesnil en fit paraître un commentaire avec
+la seconde édition. La troisième édition qu'il publie aujourd'hui est un
+ouvrage presque entièrement nouveau. D'une part, cinq années d'épreuves
+ont fixé définitivement la législation départementale; d'autre part,
+depuis 1838, des lois importantes ont étendu le cercle des affaires
+soumises aux conseils-généraux; enfin, une étude plus approfondie de la
+matière et dix années d'expérience acquise en prenant part aux travaux
+du conseil-général du Loiret, permettaient, à M. J. Dumesnil de faire à
+son travail primitif de notables améliorations.</p>
+
+<p><i>Vies des hommes illustres de Plutarque</i>, Traduction nouvelle, par
+<span class="sc">Alexis Pierron</span>. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. <i>Charpentier</i>, 3 fr. 50 c.
+(L'ouvrage complet, formera quatre volumes.)</p>
+
+<p>Plutarque a été souvent traduit en français. Amyot s'est immortalisé par
+sa traduction; malheureusement, si naïf, si coulant, si élégant qu'il
+soit, son style a un peu trop vieilli pour être facilement entendu du
+vulgaire; et, d'ailleurs, Amyot, dont l'ouvrage restera comme un des
+grands monuments primitifs de la langue française, a souvent substitué,
+sans le vouloir, sa propre pensée à celle de Plutarque. Meziriae, qui
+comptait dans sa traduction 2,000 contre-sens, essaya de la refaire;
+mais il mourut au début de son travail. L'abbé François Tallemant, son
+contemporain, fut plus heureux, ou, si l'on veut, plus malheureux, car
+Boileau lui a fait une triste réputation. Dacier, qui lutta ensuite avec
+ce rude jouteur, était un homme d'un profond savoir, qui ne laissa rien
+ou presque rien à faire, pour l'interprétation du sens, à ses
+successeurs, mais qui ne savait pas écrire en français. L'abbé Ricard
+vint ensuite, et, bien qu'il se montrât fort inférieur à Dacier, et par
+la science et par le style même, sa traduction obtint un certain succès;
+elle a même eu plusieurs fois les honneurs de la réimpression. M. Alexis
+Pierron, le traducteur (couronné par l'Académie) d'Eschyle et de la
+métaphysique d'Aristote, a donc cru qu'une traduction nouvelle du grand
+ouvrage historique de Plutarque pouvait n'être pas de trop, même après
+quatre autres, surtout après celle qu'où estime le plus aujourd'hui. Le
+travail qu'il offre au public n'a, du reste, nulle pretenion
+scientifique; son dessein n'est pas d'inventer Plutarque, mais de le
+reproduire. C'est sur la traduction proprement dite qu'a porté
+principalement, presque uniquement son effort. Il n'a rien négligé «pour
+retracer aux yeux, autant qu'il était en lui, une image complète et
+fidèle, et qui put, non point tenir lieu de l'original, mais le rappeler
+suffisamment à ceux qui le connaissent et donner à ceux qui ne l'ont pas
+vu une idée vraie de son port et de sa physionomie.»</p>
+
+<p><i>Histoire civile, morale et monumentale de Paris</i>, depuis les temps les
+plus reculés jusqu'à nos jours; par <span class="sc">J.-L. Belin et A. Pujol</span>. 1 vol.
+in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. <i>Belin-Leprieur</i>. 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p>Cette histoire de Paris est beaucoup plus monumentale que civile et
+morale. Peut-être serait-il à désirer que MM. J. Belin et A. Pujol
+eussent donné moins de détails sur les édifices publics et se fussent
+occupés plus longuement des coutumes, des moeurs et des événements
+politiques. Si incomplète qu'elle nous semble à cet égard, leur
+compilation pourra satisfaire, sous d'autres rapports, un grand nombre
+de ses lecteurs, et elle suppléera, dans certaines bibliothèques, le
+grand ouvrage de Dulaure.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Modes.</h2>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/008a.png"></p>
+
+<p>Si Paris, en ce moment, semble voué à la simplicité et presque à
+l'indifférence, en revanche, à Bade, Spa, Aix en Savoie, et en quelques
+autres lieux privilégiés, on mène élégante et joyeuse vie. Nous recevons
+des lettres qui ne parlent que de bals, de fêtes, promenades et
+toilettes.</p>
+
+<p>Ces toilettes, nous avons pu les voir chez les habiles faiseuses; mais
+qu'est-ce qu'un costume, si charmant qu'il soit, si on ne le voit que
+dans la psyché d'un atelier? Ce n'est là qu'une apparence trompeuse,
+sans réalité et sans vie. Le caprice et le goût modifient, transforment
+et animent les plus heureuses intentions selon les lieux et les
+circonstances.</p>
+
+<p>«Dans une promenade aux ruines du vieux château de B..., madame la
+comtesse de L.... portait une robe de batiste à raies bleues et
+blanches; le corsage était demi-décolleté en coeur, jusqu'à la ceinture;
+des pattes en étoile, bordées d'une petite passementerie, rattachaient
+en échelle et s'élargissaient en montant, laissant voir à demi un fichu
+de mousseline plissée à très-petit col de dentelle. Les manches, justes
+à jockey, étaient ornées de sous-pattes pareilles à l'ornement du
+corsage. Un chapeau de paille d'Italie avec une plume blanche couchée
+sur la passe, et un châle de mousseline tarlatane complétaient ce
+costume champêtre.»</p>
+
+<p>Une dame russe, qui porte les modes parisiennes avec une grâce
+charmante, avait une robe de taffetas d'Italie glacé, caméléon, en forme
+de redingote ouverte, bordée d'un plissé en ruban, sur une robe montante
+en mousseline à deux volants très-peu froncés. Les manches de la
+redingote, demi-longues et bordées du même plissé, laissent passer les
+manches de la robe de mousseline. Ajoutez une écharpe de barége,
+imprimée à dessins de cachemire, et une fraîche capote de crêpe blanc,
+ornée d'une branche de fleurs. On voit aussi des robes de barége à
+grands plis, simulant deux ou trois jupes, des chapeaux de paille de riz
+avec plumes, beaucoup de capotes à passes de paille et fond d'étoffes
+ornées de guirlandes de fleurettes. Mais on ne porte plus de ces
+chapeaux enrubannés avec tuyautés, frisés et bordures de rubans; tout
+cela est passé à l'état de mode vulgaire. Les chapeaux simples en
+paille, ont un ruban croisé et la voilette d'Angleterre.</p>
+
+<p>Comme on le voit, la mode n'est pas délaissée, et, pour changer de place
+elle n'en est pas moins brillante et moins suivie.</p>
+
+<p>Ici nous avons vu à une représentation de <i>la Péri</i> une charmante
+toilette, et nous savons trop bien ce qu'on doit à l'élégance parisienne
+pour la passer sous silence. La coiffure, en crêpe rose, était ornée
+d'une petite plume saule qui voltigeait autour du visage et
+l'accompagnait gracieusement. La robe de pékin d'été, feuille de rose,
+surmontée d'un corsage décolleté, avait un revers à châle bordé de biais
+en crêpe lisse; la même garniture était posée sur la jupe en tablier;
+les manches courtes étaient couvertes de biais. Un gros bouquet
+d'oeillets roses et blancs ornait le corsage, et venait ajouter sa
+fraîcheur naturelle à cette toilette déjà si fraîche.</p>
+
+<p>Aujourd'hui notre dessin représente un costume qui peut être considéré
+comme type exact des modes de cette saison: c'est une robe de barége à
+deux grands volants brodés en laine, à festons mats. Le chapeau est en
+paille de riz, orné d'une guirlande de fleurs. C'est la toilette de
+promenade du matin à la ville.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Amusements des sciences.</h2>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. Faites retrancher 1 du nombre pensé, et multipliez le reste par un
+nombre quelconque; faites encore retrancher 1 du produit, et ajouter au
+reste le nombre pensé; enfin, demandez le nombre qui provient de cette
+opération et ajoutez-y votre multiplicateur augmenté de l'unité; le
+nombre cherché sera égal à la somme obtenue divisée par ce même
+multiplicateur augmenté de 1.</p>
+
+<p>Supposons, par exemple, que 7 soit le nombre pensé et que 5 soit le
+multiplicateur dont on fait choix; 7 diminué de 1 donne 6, qui,
+multiplié par 3, produit 18. En diminuant 18 de 1, ce qui donne 17, et
+en augmentant le reste de 7, on a 24; 24 augmenté de 3 plus 1 donne 28,
+qui, divisé par 4, donne pour quotient le nombre cherché, 7.</p>
+
+<p>II. Faites prendre une carte par une personne qui la gardera après
+l'avoir choisie sans vous la montrer. Ensuite, s'il s'agit d'un jeu
+complet de 52 cartes, donnez à chacune de ces cartes la valeur qu'elles
+marquent, en numérotant 11 le valet, 12 la dame et 13 le roi. Puis,
+comptant successivement les points de toutes les cartes, vous ajouterez
+les points de la seconde à ceux de la première, ceux de la troisième à
+ceux de la seconde, et ainsi de suite, en retranchant toujours 13 dès
+que vous arrivez à un nombre plus fort, et en gardant le reste pour
+l'ajouter à la carte suivante. On voit qu'il est inutile de compter les
+rois qui valent 13. S'il reste quelques points lorsque l'on a terminé,
+on ôte ces points du 13, et la différence marque le nombre des points de
+la carte qui a été enlevée du jeu. Ainsi, si le reste est 11, ce sera un
+valet qu'on aura tiré; si le reste est 12, ce sera une dame; s'il ne
+reste rien (ou 13), ce sera un roi.</p>
+
+<p>Si l'on veut se servir d'un jeu composé seulement de 32 cartes, on
+donnera la valeur 1 à l'as, 2 au valet, 3 à la dame, 4 au roi, et ou
+opérera comme ci-dessus, sauf les modifications suivantes: d'abord on
+retranchera constamment les 10 au lieu des 13; ensuite on ajoutera 6 au
+dernier nombre obtenu, et cette somme étant retranchée de 10 si elle est
+moindre, ou de 20 si elle surpasse 10, le reste sera le nombre de points
+de la carte qu'on aura tirée; de sorte que s'il reste 2, ce sera un
+valet; 3, ce sera une dame; 4, un roi, etc.</p>
+
+<p>Si le jeu de cartes était incomplet, il faudrait ajouter à la dernière
+somme le nombre des points de toutes les cartes manquantes, après qu'on
+aurait ôté de ce nombre 10 autant de fois que possible; et on opérerait
+sur le nouveau résultat comme ci-dessus.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Un tiroir difficile.</b></p>
+<br>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. Un mulet et un âne faisant voyage ensemble, l'âne se plaignait du
+fardeau dont il était chargé. Le mulet lui dit: «Animal paresseux, de
+quoi te plains-tu? si tu me donnais un des sacs que tu portes, j'aurais
+le double de ta charge; mais si je t'en donnais un des miens, nous en
+aurions seulement autant l'un que l'autre.» On demande quel était le
+nombre de sacs dont l'un et l'autre étaient chargés?</p>
+
+<p>II. Deviner la carte que quelqu'un aura pensée, sans la tirer, parmi 21
+cartes différentes.</p>
+
+<br><br>
+
+<h4>SOLUTION DU PROBLÈME N° 4, CONTENU DANS LA DIX-NEUVIÈME LIVRAISON.</h4>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+BLANCS.
+
+<p>1. Le P du F du R un pas: échec.<br>
+
+2. Le C à la sixième case du R.<br>
+
+3. Le P du F du R, un pas.<br>
+
+4. Le C à sa septième case: échec<br>
+
+5. Le P de la T, un pas: échec et mat.</p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+NOIRS.
+
+<p>1. Le R à la quatrième case de sa T.<br>
+
+2. Le P du C du R, un pas.<br>
+
+3. Le P du C du R, un pas.<br>
+
+4. Le R à la quatrième case de son C.</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br>
+
+<h4>N° 5.</h4>
+
+<h4>LES BLANCS FONT MAT EN TROIS COUPS.</h4>
+
+<p class="mid"><i>(La solution à vue prochaine livraison.)</i></p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</p>
+
+<p class="mid">La vanité des petits autorise l'orgueil des grands.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008d.png"></p>
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843, by Various
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+
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+
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+
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+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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