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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 + +Author: Various + +Release Date: December 16, 2011 [EBook #38320] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0024, 12 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 + +L'ILLUSTRATION, + +JOURNAL UNIVERSEL. + + Nº 24. Vol. I.--SAMEDI 12 AOÛT 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. +Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. +Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 + + + +SOMMAIRE. + +Ahmed-Pacha, bey de Tunis _Portrait_.--Courrier de +Paris.--Embellissements de Paris. Nouvelle Porte de l'hôpital de la +Charité. _Gravure_.--Les Automates de M. Stevenard. _L'Escamoteur; le +Jour de Flûte; le Magicien_.--Martin Zurbano. (Suite) _Orateur appelant +le peuple à se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van +Halen_.--Des Irrigations. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministère +de l'Agriculture. _Quatre Gravures_.-L'été du Parisien--(Suite.) +_Établissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Baréges; Bagnères de +Luchon; Bagnères de Bigorre; Mont-Dore_.--Le Jeune Lapin et le Renard. +Fable par M. S. Lavalette.--Margharita Pusterla, Roman de M. C. Cantù. +Chapitre II, l'Amour. _Cinq Gravures_.--Bulletin +bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Caricature. _Un Tiroir +difficile_.--Amusements des Sciences.--Échecs (5e problème).--Rébus. + + + +Ahmed-Pacha, +BEY DE TUNIS. + +Pendant plusieurs siècles, la régence De Tunis a été l'affreux théâtre +de révolutions et de crimes de toute espèce. Les derniers événements qui +se sont passés en Europe, et surtout la conquête d'Alger par les +Français, ont amené de grands changements dans la situation de ce pays. +L'esprit de progrès, qui s'est emparé de tout le genre humain, entraîne +aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque +à leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis, +Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent +devoir être couronnés de succès. + +Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara +du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte +héréditaire dans la famille régnante, les successions ne sont pas +réglées d'une manière tellement précise, que souvent elles n'aient été +sujettes à de sanglantes contestations. La force et le génie ne sont pas +moins que la naissance des titres et des droits à l'exercice de +l'autorité suprême. + +Depuis 1814, la régence de Tunis a été gouvernée par six beys: +Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed. + +Ahmed-Pacha a succédé, le 18 octobre 1837, à son oncle Mustapha, décédé +après un règne de trois mois et quelques jours, à la suite d'un +événement tragique. + +Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la +guerre, avait rempli les mêmes fonctions sous le précédent souverain, +Hassan-ben-Mahmoud. Poussé par une ambition effrénée, et encouragé, +assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut +profiter de l'avènement du nouveau bey pour se mettre à sa place, et +travailla sur-le-champ à le renverser du trône, avant qu'il n'eût le +temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute +la régence, et par lui-même, et par sa famille, l'une des plus +puissantes du pays, que le bey Mustapha, informé du complot qu'il +ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrêter. +Cependant, après avoir rassemblé autour de lui ses amis les plus +fidèles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le +fit appeler au Bardo, sous prétexte de lui communiquer des nouvelles +importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa +pas désobéir publiquement; il arriva à la résidence avec une suite +nombreuse; mais séparé de ses adhérents, sans violence et comme par +hasard, par les gens du bey, il fut mené dans une salle basse, où on lui +apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prière avant de +mourir. Il lut aussitôt étranglé dans ce lieu même par des chaouchs, +tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa +punition, avec avertissement qu'un châtiment semblable était réservé à +ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le complot, dont Chekib était +l'âme, fut détruit immédiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet +acte d'énergie, avait imposé à ses ennemis, aurait pu jouir d'un règne +long et paisible; mais Mustapha était un homme d'un caractère très-doux, +comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut +obligé de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit +contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines après +cette exécution. Il laissa à son neveu Ahmed, le bey actuel, le +gouvernement de la régence. + +Ahmed-Pacha, âgé aujourd'hui de trente-six à trente-sept ans, est un +homme d'un caractère plus ferme que son oncle, d'une capacité réelle, +plus éclairé et surtout plus libéral que ne l'a été jusqu'à ce jour +aucun des princes de la côte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve, +les enfants de Chekib, placés au Bardo avec les siens, partagent +l'éducation européenne qu'il fait donner à ses fils. + +[Illustration: Le bey de Tunis.--_Fac-similé_ du croquis d'un voyageur.] + +La capitale de la régence, Tunis, occupe une plaine resserrée entre deux +lacs. La ville a deux enceintes; celle intérieure, de construction +mauresque, est flanquée de tours très-rapprochées sur quelques parties; +l'enceinte extérieure, qui semble être un ouvrage européen, est formée +de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les +faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest, à la kasbah, +appuyée aux deux enceintes. En avant de Tunis, à l'entrée d'un canal +débouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort à double rang +d'embrasures, première ligne de défense de Tunis, et célèbre par la +résistance qu'il a plus d'une fois opposée aux armées débarquant sur +cette plage. + +La résidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse située en rase +campagne, à environ 2,200 mètres de Tunis, entourée d'un carré de +remparts élevés, dont les quatre coins sont flanqués d'ouvrages avancés +et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des bâtiments +intérieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent +les environs, et, au milieu, on distingue les dômes, les kiosques et les +vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey. + +Les habitants de la régence de Tunis, comme ceux de l'Algérie, +appartiennent à diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les +villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi +qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre +partie des Berbers, qui porte plus spécialement le nom de Kabaïles, ou +Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les +Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis +a organisé des troupes régulières, organisation par suite de laquelle +ils ont été privés de leurs privilèges assimilés aux troupes indigènes. +Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des +classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux +moeurs et à l'industrie qui les caractérisaient lors de leur arrivée +d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes détruites par les +invasions des Arabes au septième et au huitième siècle, et même la +fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les +habitants des villes et villages sont désignés par le nom générique de +Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine +des hordes qui ont pris part à la conquête, ou qui ont été appelés de +l'Égypte et de la Syrie par les khalifes de Kaïroan, conservent leur +dénomination d'Arabes. Quant à ceux qui, dans les temps anciens, avaient +accompagné les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mêlés +avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins. +Il est à remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on +les nomme Arabes, alors même qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite +ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont +Chaouïa (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race +qui habite sous des toits. Ils paraissent être, en effet, les Numides de +Massinissa et de Jugurtha. + +Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables +mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y +enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on +assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un +cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils +vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans +des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il +en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont +d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les +sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après +en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y +rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride. + +L'administration est confiée à des Gouverneurs militaires (kikhia) pour +les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Kaïroan, +Porto-Farina, etc.; à des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes +ou villages, avec le territoire qui en dépend, connue Testour, Zaghwan, +etc.; enfin, à des gouverneurs civils ou préfets (kaïds) pour les +provinces en général. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en +même temps fermiers des revenus de l'État, c'est-à-dire qu'ils +perçoivent les impôts de leur département et les gardent, moyennant une +redevance au bey, préalablement fixée. Ces trois classes +d'administrateurs ont la juridiction dans leurs départements respectifs: +le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert à tous. Les kikhias sont +nommés par le bey; les cheikhs et les kaïds seul proposés au bey par le +suffrage de leurs administrés, et le bey les confirme ordinairement, +comme aussi il est d'usage qu'il les révoque sur les plaintes de leurs +administrés. Indépendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne +dépendent pas d'un kaïd, il y en a pour chaque subdivision dont se +forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades. + +Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis +sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la +régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la +plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant +des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est +ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et +l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra +seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les +habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population +nomade, cette véritable plaie du pays. + +Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes +qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade; +elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja +(branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre, +six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont +souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur +lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des +champs à l'année et les cultivent pour leur compte. + +Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise +entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne +régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites, +sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et +douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une +des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le +camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour +lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans +guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La +limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus +généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière +El-Zain. + +L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux +régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur +ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement +turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830, +le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de +la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province, +qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à +l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête; +mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général, +des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à +l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de +Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement +fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel +Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la +garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de +contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et +d'un million les années suivantes. + +Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle, +signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du +beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis, +Ahmed-Bey. + +Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du +ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un +commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes +tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double +suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses +sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et +son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus +étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant +directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession +de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un +droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement +méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre +lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la +poursuit encore aujourd'hui. + +Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en +novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le +vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était +placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours +par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette +régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il +était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20 +juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration +dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte, +aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais, +comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et +deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre +vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande, +obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien +entreprendre. + +Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel +rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la +conservation de sa souveraineté. + +Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante +protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable +parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant +ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux +dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et +de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses +anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres +contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les +menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à +profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à +ses États, pour leur donner tous les développements possibles de +culture, de civilisation et de puissance. + +Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son +règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été +rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation +générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du +gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer +une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur +administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur +instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays. +C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il +peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de +Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes +chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie, +chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un +régiment d'artillerie de 3,000 hommes. + +L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une +veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est +en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les +pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons +d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les +bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent +la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La +coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé +par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La +différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en +argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et +en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre +des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans +la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des +modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le +bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos +officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants +jaunes et des bottes vernies. + +Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis +qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient +servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et +l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des +officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef +d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne, +sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé +par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie +est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier +de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le +maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est +dirigée par M. Bineau, ingénieur français. + +Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du +pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne, +les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc. +C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis +les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince. + +Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo, +Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à +Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint +Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet +emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence +de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit +nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les +marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent, +des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens +aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer +l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable. +Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe, +rendra à son tour l'Europe sa tributaire. + +[Illustration.] + +Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa +qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants +et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de +Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se +propose de passer un mois à Mirambeau, département de la +Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste +est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain +va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure +royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique +fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de +l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où +M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du +palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et +prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille +royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper +aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette +sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu, +satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y +est pour rien ou pour peu de chose. + +Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon +temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses +pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre; + + Reeubans sub tegmino fagi. + +A demain donc les affaires sérieuses. + +Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place, +en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on +laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris. +Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre +fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de +Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu +essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels. +Le _Journal des Débats_ a fait de la cérémonie un récit emphatique qui +n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du +goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est +le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la +moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de +douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure! + +Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à +tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les +rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu +le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois, +dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune +femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux, +au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la +princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement +involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne, +silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson +parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les +regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer +pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a +vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a +donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains, +tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la +princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est +mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la +chapelle de Saint-Ferdinand! + +Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des +princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La +mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales, +elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant +peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la +dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par +les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi. + +Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra +serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes +catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un +jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet, +que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui +dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les +choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous +et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la +richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de +l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins +moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité, +donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés, +tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle +l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va +chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent +vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des +trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une +fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur +cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée. + +--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive +émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la +Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de +l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous +pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux +messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment +d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées? +comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards +incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles? + +Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies +mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage, +occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne, +il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un +démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans +ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un +quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui, +depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin +vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin. +Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des +faussaires, des assassins! + +L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée +sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient +quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin. + +Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits +s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de +courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les +menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège +formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de +ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le +crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les +règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où +il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force. + +Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et +inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une +bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et +surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à +éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se +prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands +paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les +passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur +fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des +combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent +au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le +couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les +épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout, +meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien +au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par +ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est +séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige +de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement +désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la +charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec +soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons +bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser +leurs femmes et leurs enfants. + +Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet +épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de +même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la +bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné +l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un +coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine. + +Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à +M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la +réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose +pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée. + +On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est +bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez +consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de +Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre +ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des +Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie. +Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut +dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus +qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en +attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent +de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer +au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est +toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge. + +Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à +l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de +Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce +charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux +morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures +écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux +faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital +s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs +procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les +huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et +comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si +cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il +faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour +se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre +millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou +moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent +Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris +pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous +les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années; +ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le +soir vous êtes mort à coup sûr. + +--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit +même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze +voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle +qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet +du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et +en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a +très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son +droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et +peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent; + +Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons. + +Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a +riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon +sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le +champ de bataille, sans honneur et sans sépulture. + +L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les +amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le +dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une +arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part +en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit +qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez +ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en +doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J. +et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont +pas salués!» + +--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais +l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque +cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore, +aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On +alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête +baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur +quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son +écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux +et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de +vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille +majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du +_matrimonium_ enfin. + +A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de +rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui +peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu +étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux. + +Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts! +elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi, +dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos +témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec +un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle! +Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a +jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.» + +Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a +inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient +pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille +d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à +Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris. + +Un autre se contenterait d'être un grand historien; M. Marco ajoute à ce +mérite plus d'un genre d'agrément; M. Marco Saint-Hilaire connaît les +poètes sur le bout du doigt. Êtes-vous embarrassé pour savoir de quel +père poétique tel ou tel hémistiche est le fils? allez consulter M. +Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de +Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace, +de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine. + +Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve +magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et +Napoléon. Talma, suivant M. Marco, est occupé à donner à Napoléon un +échantillon de son savoir-faire. Après plusieurs exercices, il arrive +enfin à ce vers: + + Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter. + +«Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met +dans la bouche d'Agamemnon.» + +Je voudrais savoir ce que Tancrède et Voltaire pensent de l'érudition +poétique de M. Marco. + +Et voilà justement comme il écrit l'histoire. + +--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de +Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'était pas de la force de ces +trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur +popularité; mais il s'était fait aussi des partisans et des admirateurs: +c'était un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chanté cent +couplets de suite sans reprendre baleine. + +Chaque chose vient à propos, chaque homme arrive à sa place; +Bosquier-Gavaudan était contemporain de Désaugiers et du caveau, il +naquit certainement pour chanter; il vécut en chantant: il est mort dans +un temps où l'on ne chante plus. + + + +Embellissements de Paris. + +NOUVELLE PORTE DE L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ. + +L'ancienne entrée de l'hôpital de _la Charité_, du côté de la rue Jacob, +vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant, +mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste +palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La +construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable; +c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère +quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre +colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée +l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes +bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche. +Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de +l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme +chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, _qui se déchire les +flancs pour nourrir ses enfants_, a le double malheur d'être un peu usé +et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on +aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne; +l'image du saint homme _Jean-de-Dieu_, par exemple, eût été aussi bien à +sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas +qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries +fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements. + +Puisque nous avons prononcé le nom de _Jean-de-Dieu_, on nous permettra +de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à +l'histoire de l'hôpital de la Charité. + +Jean, surnommé _Jean-de-Dieu_, à cause de ses vertus et des oeuvres +d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était +un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à +porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout +entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8 +mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le +pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu +la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples +ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les +pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée +d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre +religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife, +daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans +l'_ordre de Saint-Jean-de-Dieu_, ou des _frères de la Charité_, aux +trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les +malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir +un _religieux prêtre_, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun +office dans la congrégation. + +La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se +répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée +définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde +femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de +Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa, +sous le titre de _religieux de la Charité_, dans une maison de la rue de +_Petite-Seine_, appelée depuis rue des _Petits-Augustins_. Les lettres +patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de +mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées +par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643 +et 1665. + +En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même +occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'_Augustin +Dechausses_, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement +occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de _Saint-Pierre_, +dont on a fait depuis _Saint-Père_ et enfin Saints-Pères, nom qui est +resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage +de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de +la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois +chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le +chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans +devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans +le royaume et dans ses colonies. + +Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de +la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une +église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de +Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette +inscription: + +_Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno +1615._ + +L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez +joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais +l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on +citait, entre autres, la _Résurrection de Lazare_, par _Galloche_, +tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de +ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans +lequel _Dulin_, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le +_Christ guérissant les malades_;-dans le choeur, un autre Christ de +Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'_Apothéose de saint +Jean-de-Dieu_ qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau +de _Jouvenet_; enfin, une vierge de marbre sculptée par _Le Pautre._ + +D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient +encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté +ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de +l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité +sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était +l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en +renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration +de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres +sont dispersées ou anéanties.. + +L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de +Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il +était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une +grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales +convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de +l'ordre. + +On ne recevait autrefois à l'hôpital de la Charité que des hommes +attaqués de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne +fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait généralement à +louer les soins, la propreté, la bonté, la charité véritable, avec +lesquels les malades étaient traités. Parmi les garçons chirurgiens +attachés à rétablissement, il y en avait un à qui six ans de service +conféraient de droit la maîtrise. La Charité s'appelait, pendant la +Révolution, _hospice de l'Unité_: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris +son premier, son véritable nom. + +L'établissement de l'école clinique interne de cet hôpital date de l'an +X (1801). + +[Illustration: Nouvelle Porte de l'Hôpital de la Charité.] + +La Charité est ce qu'on appelle un _hôpital général_, c'est-à-dire +destiné aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aiguës, ainsi +qu'à celles qui sont blessées ou attaquées de maladies chirurgicales. +Situé sur une pente qui se prête parfaitement à l'écoulement des eaux, +il occupe un terrain considérable et jouit de forts revenus. Au +dix-septième, siècle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y +en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moitié provenaient de +dotations particulières; la fondation d'un lit, au commencement de la +Révolution, coûtait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui, +avait le sien; mais les places étaient trop rares, et l'on n'était admis +que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits +est de quatre cent soixante-seize, et il s'élèvera en 1844 à quatre cent +quatre-vingt-douze. On est mieux traité que jamais; y un reçoit +indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission +exigé, c'est d'être malade. + +Depuis qu'il est sorti des mains des frères de l'ordre de +Saint-Jean-de-Dieu, l'hôpital de la Charité est administré et régi comme +tous les autres hôpitaux civils. Ses médecins actuels sont: MM. +Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM. +Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalité +moyenne, à cet hôpital, est d'environ un sur sept. + + + +Les Automates de M. Stevenard, + +BOULEVARD MONTMARTRE.. + +Sous le péristyle d'une porte élégamment sculptée, un domestique, revêtu +d'une livrée irréprochable, présente d'une manière respectueuse et tout +automatique le programme des sujets mécaniques offerts à la curiosité +publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second +étage, une femme élégante, dont les mouvements sont aussi réglés que +ceux du valet, remet à travers un guichet surmonté d'une glace une carte +devant laquelle s'ouvre d'elle-même une porte de tapisserie donnant +entrée dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne) +s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingénieux +mécanismes une petite harangue de laquelle il résulte naturellement que +l'orateur est Vaucanson second, ou plutôt Vaucanson premier, ou même +encore le seul Vaucanson véritable; les célèbres automates de Vaucanson +pouvant faire soupçonner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la +taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionné +l'art et créé des automates pygmées. Axiome: La gloire de l'artiste +mécanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres. + +[Illustration: Automates Stevenard.--L'Escamoteur.] + +[Illustration: Automates Stevenard.--Le Joueur de Flûte.] + +Après ce préambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon, +où sont exposés trois automates en miniature. + +A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur +haut de seize centimètres (six pouces), et revêtu d'un riche costume +oriental: il promène ses regards sur l'assemblée et se lève pour faire à +ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table +supportée par quatre pieds délicats, prend sur un autre meuble trois +gobelets d'argent, et après avoir montré qu'ils ne contiennent rien, en +fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un +oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage à un brillant oiseau-mouche, +lequel s'élance, bat des ailes et chante sa délivrance. + +Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux +centimètres (un pied), élégamment vêtu à l'espagnole; il exécute sur la +flûte les plus ravissantes mélodies de Rossini et de Bellini; ses doigts +s'élevant et s'abaissant selon toutes les règles de l'art des Tulou, +brodent sur ces mélodies des variations fort compliquées. + +Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admiré la musique et +le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisième +automate, son chef-d'oeuvre. + +Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et +supporté par un magnifique meuble en bois d'ébène sculpté, enrichi +d'ornements en bronze doré, est assis un nécromancien de même grandeur +que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de +l'autre le livre du destin. + +[Illustration: Automates Stevenard.--Le Magicien.] + +Dans le socle qui soutient le monument est pratiqué un tiroir renfermant +d'élégantes tablettes sur chaque côté desquelles sont gravées des +questions en langues française et anglaise. + +La tablette contenant la question choisie est confiée à quatre cygnes +qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mêmes pour la porter +au nécromancien; celui-ci, au son d'une musique cachée, tourne les yeux +vers la personne qui lui a adressé la question, consulte son grimoire et +frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir +un cartouche en émail noir entouré de brillants. + +A un nouvel appel apparaît un petit démon familier porteur d'un vase +rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour +tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une +réponse courte, précise et sans réplique, dont la plus extraordinaire +est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes +marquées au même instant à la pendule du salon. + +Un nouveau coup de baguette fait disparaître le petit génie, les portes +du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses +méditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la +porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'écoulent pour faire place à +d'autres. + + + +Martin Zurbano. + +(Voir page 311.) + +Le traité de Bergara, signé le 3 août 1839, mit fin à la guerre des +carlistes et des christinos, mais il ne détruisit pas tous les germes de +discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions +sociales de l'Espagne. Il existait des mécontentements dans l'armée, +dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardèrent pas à se +manifester au dehors, à se traduire en émeutes; l'une d'elles éleva +Espartero au niveau de la reine régente; une seconde émeute lui donna la +première place et renversa Christine. + +Le soldat parvenu fut à peine assis sur son trône de régent que de +nouvelles insurrections troublèrent le pays, Espartero savait manier le +sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire +triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de +la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu +coupable le régent dans sa courte administration. Loin de songer à +réconcilier les partis, à harmoniser les intérêts généraux sans froisser +les intérêts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles +qualités de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du +progrès intellectuel et physique où elle peut conquérir un si brillant +avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait +ombrage à son despotisme soldatesque. + +Aussi l'esprit public, qui avait salué son avènement comme l'aurore d'un +beau jour, comme le commencement d'une ère de grandeurs et de +prospérités, l'esprit public ne tarda pas à réagir contre lui. Le +dévouement fit bientôt place à la froideur, puis quelques fautes encore +firent naître la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit à +la lutte, à la mort. Les cités qui avaient montré le plus d'enthousiasme +lors de l'élévation d'Espartero furent les premières à protester contre +ses actes. Barcelone, par son émeute de 1840, l'avait porté sur le +pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au +mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait déjà contre le despotisme +militaire du régent. Mais l'heure de sa chute n'était pas arrivée +encore; cette tentative prématurée, qui s'étendit sur une partie de la +Catalogne, n'eut pour résultat que d'alourdir le joug du régent. + +Dans ces premières luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour +le régent un dogue bien dressé; rien ne l'arrêtait quand il s'agissait +de prouver son dévouement. L'âge, la faiblesse, la douleur, ne +trouvaient nulle pitié en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui +désignait le doigt du maître. Cette sanguinaire soumission fut poussée +si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en +horreur à l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres, +mirent sa tête à prix. + +[Illustration: Orateur appelant le peuple à se prononcer.] + +Ce fut dans ces circonstances que le régent nomma Martin Zurbano +maréchal-de-camp des armées nationales. Le décret est du mois d'octobre. +L'année suivante, de nouvelles faveurs tombèrent sur ce favori; +Espartero lui donna le commandement supérieur de la province de Gironne. + +Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il +poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de +bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans +cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de +la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de +mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se +délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou +amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution +dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes +que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le +général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir +désormais avec plus de douceur. + +[Illustration: Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.] + +Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux +commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans +jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur +donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles +que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva +solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de +l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la +Catholique. + +En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère +grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la +France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre, +honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est +respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont +il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses +soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre +depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans +vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours: +Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans +plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette +rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la +chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de +Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions. + +Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de +leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le +littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits +navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous +les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par +l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent +hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration +des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des +Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des +fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les +remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel +inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un +administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien +contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma +inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des +pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement +militaire de la province de Girone. + +Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone. +L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes, +des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression +d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des +négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec +l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne, +mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus +qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie. + +Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin +sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les +maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et +les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut, +la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux +rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les +passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur +pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et +développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers +parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte. + +Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait +prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de +canon sur la _Rambla_, promenade intérieure. Les garnisons des villes +voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000 +ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut +été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles +de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et +rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et +avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la +garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit +position sur une place, écartant avec violence les habitants qui +gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à +peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup. +Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de +réconciliation possible. + +La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de +défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et +dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des +feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes. +Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage, +courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population, +saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de _las +Platerias_ garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de +Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes +elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était +déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500 +hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort +_Atarazanas_. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van +Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent +suspendues et les troupes se retirèrent à _San Felice_, à deux lieues de +la ville. + +On ne sait que trop la suite déplorable de ce succès. Fière de sa +victoire, la ville ne songea pas à se prémunir contre les représailles +du régent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort +Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut +garde de négliger un tel point. A peine bivouaqué à San Felice, il +s'occupa de donner à ce fort une bonne garnison, des vivres et des +munitions. Il restait ainsi maître de Barcelone. Sûr d'y rentrer quand +il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer à +toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le +régent. + +Parti de Madrid le 21, Espartero était le 29 au village de _Saria_, près +de Barcelone; il y établit son quartier-général et s'occupa de réduire +la ville insurgée. Le 30, sommation lui fut faite de déposer toutes ses +armes aux _Atarazanas_ et de se rendre à discrétion, sinon le +bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 décembre. Le désordre +régnait dans Barcelone; la menace du régent effraya une partie de la +population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons +de milice et les personnages les plus compromis s'y opposèrent. Le 5 +arriva, et rien n'était décidé; à onze heures du matin le fort +Montjouich ouvrit son feu et lança des bombes sur toutes les parties de +la ville. + +Des vaisseaux anglais, arrivés depuis peu, s'étaient mis en +communication avec le régent et avaient, dit-on, fourni des projectiles +à Montjouich. A peu de distance étaient à l'ancre des navires Français. +Si les premiers donnaient à Espartero les moyens de détruire Barcelone, +les seconds, assistés de notre consul, recueillaient au milieu du danger +les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient +de la mort, sans exception de parti. La marine française a joué un noble +rôle dans cette scène déplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien +mérité de l'humanité. + +Après un bombardement de treize heures, après avoir reçu 817 bombes, +après avoir vu ses plus beaux quartiers détruits ou incendiés, Barcelone +se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du régent. +Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle +ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement. +Le même jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se +formèrent, et les fusillades commencèrent le 5, peu après la rentrée de +Van Halen. Les exécutions continuèrent les jours suivants. De son +village de Saria, d'où il n'osait sortir, Espartero donna froidement +l'ordre de décimer les milices. Les chefs de l'insurrection étaient en +fuite; ce fut donc de malheureux soldats égarés que frappa la vengeance +du régent, et ce fut le sort, plus que la gravité de la faute, qui dicta +l'arrêt de mort. + +Pendant cette première phase de la réaction, Zurbano fut envoyé dans sa +province de Girone, où des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il +fallait désarmer et museler Figuères et Girone; ou ne pouvait choisir +une meilleure main. Il partit le 14 décembre. Son approche causa un tel +effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittèrent. + +Après avoir frappé Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000 +de réaux, comme on le fait pour une ville ennemie; après avoir rempli +les prisons, prononcé l'exil, condamné aux galères et à mort le plus +grand nombre possible d'insurgés, Espartero sentant sa soif de vengeance +à peu près satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 décembre, et se +mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son défaut +de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-général de la +Catalogue, et le remplaça par Scoane, sur la Fermeté duquel il pouvait +compter. + +(La suite à un prochain numéro.) + + + +Agriculture + +DES IRRIGATIONS. + +M. DANGEVILLE.--M. NADAULT DE BUFFON.--MINISTÈRE +DE L'AGRICULTURE. + +Nous sommes arrivés au milieu de cette époque où, dans les années +ordinaires, les ardeurs du soleil, si bienfaisantes à la maturité de nos +blés, descendent en pluies de feu sur les herbes prêtes à renaître. +L'atmosphère altérée pompe le suc des plantes et revêt d'une jaunâtre +draperie la fraîche verdure des prés, repos des yeux, espoir des joyeux +troupeaux. + +Les angoisses des cultivateurs au moment où le soleil étreint de ses +feux la nature végétale sont peut-être celles que les habitants des +villes partagent le plus sincèrement, car ils en souffrent aussi. A +cette heure, lorsque l'ordre des saisons n'est point interverti, comme +en 1840, tous les heureux du siècle, qui peuvent fuir de leur prison de +pierre, secouent la poussière des rues et des quais pour aller aspirer +l'air frais et pur des campagnes embaumées. Qu'y rencontrent-ils? +l'aridité! Ce ne sont qu'arbres poudreux aux feuilles racornies, +parterres foudroyés, herbes brûlées, fruits desséchés, potagers +détruits. Quel enfant n'a gémi à l'aspect du gazon, théâtre de ses jeux, +changé en triste pelouse? Quelle pensionnaire n'a donné une larme aux +souffrances de la fleur altérée dont la tête s'incline sur une tige +flétrie pour implorer du ciel la charité d'une goutte d'eau? Combien de +fois la femme la plus craintive n'a-t-elle point surmonté son effroi du +tonnerre pour appeler de ses voeux les pluies à larges gouttes +qu'amènent les orages! + +En présence d'un sentiment si général il y a lieu de s'étonner que tout +le monde gémisse du mal et qu'on ait songé si peu à appliquer le remède. +Cependant les temps paraissent arrivés où nos gouvernants entreront dans +la voie de salut. + +A la session qui vient de finir, M. Dangeville a pris l'initiative. Sa +proposition, heureusement amendée par la commission, consiste à donner à +un propriétaire, à la charge d'une indemnité préalable, le simple droit +de passage des eaux d'irrigation sur le champ de son voisin contigu; la +Chambre n'a pu discuter le rapport, faute de temps; mais les journaux +ont applaudi, le public a approuvé les journaux: tout donne donc lieu +d'espérer que la science et la pratique des irrigations seront enfin +appréciées à leur véritable valeur et selon leur degré d'importance. + +Les irrigations, en effet, doivent être considérées sous plusieurs +points de vue également dignes de fixer l'attention des économistes et +des hommes d'État. + +_Au point de vue des propriétaires_,--elles doublent, triplent et +décuplent parfois la valeur des territoires arrosés, soit qu'elles +changent de médiocres terres à grains en prairies luxuriants, soit +qu'elles couvrent de légumes savoureux les sables jadis vitrifiés sous +les coups de feu du soleil. + +_Au point de vue de l'impôt_,--elles enrichissent le Trésor en élevant à +la dignité de terres imposables les friches que le fisc dédaignait, ou +bien en faisant monter les héritages de la dernière classe à la +première, sur le rôle du percepteur. + +_Au point de vue des progrès agricoles_,--elles sont, dans le midi, le +plus puissant, si ce n'est le seul agent de l'agriculture fourragère, +c'est-à-dire de l'agriculture qui élève, nourrit et engraisse les +bestiaux, de celle qui donne du lait, du beurre, de la laine, de la +viande au peuple, en même temps que des engrais à la terre épuisée. + +_Au point de vue administratif_,--elles exercent une influence +considérable sur le mode de location des terres, parce qu'elles rendent +les récoltes régulières, et qu'elles excitent aussi à établir le fermage +à prix d'argent en remplacement du métayage, régime devenu détestable, +aussi nuisible maintenant aux progrès agricoles qu'aux intérêts du +propriétaire et à ceux du métayer lui-même. + +_Au point de vue politique_,--les irrigations, si elles se généralisent +en France, sont destinées à produire la plus heureuse révolution dans le +Midi et à faire disparaître une partie des causes de l'irritation qui +s'accroît sans cesse entre les départements vinicoles et les +départements du Nord. + +Quelques mots pour développer cette dernière considération ne seront pas +inutiles dans _l'Illustration_, dont la politique doit planer au-dessus +de la polémique quotidienne, et n'avoir en vue, sans distinction +d'hommes ni de partis, que la grandeur, la force, la durée et l'honneur +de la France. + +Or, la France ne sera grande et forte, éternelle et glorieuse, qu'autant +qu'elle continuera à être la première entre toutes les nations par son +incomparable _unité_. + +Quel est donc le souci qui doit nous préoccuper davantage, si ce n'est +celui de maintenir cette _unité_, d'en écarter avec soin toutes les +lèpres rongeuses et de lui préparer chaque jour de nouvelles raisons +d'être? + +Eh bien! nous disons que l'organisation, dans le midi de la France, d'un +vaste système d'arrosage auquel l'État prendrait la part qui lui +revient, en élevant les travaux généraux d'irrigation au rang de travaux +publics, ainsi qu'il l'a fait pour les ports, les routes, les ponts, les +canaux, et tout récemment pour les chemins de fer; nous disons que cette +organisation aurait pour résultat de détruire la cause la plus active et +la plus patente de l'hostilité de plus en plus vive qui s'est déclarée +entre le nord et le midi de la France. + +_Cette cause d'hostilité, en effet, consiste surtout dans la grande, +différence des productions du sol_.--Le midi produit principalement les +vins, les eaux-de-vie, l'huile à manger, la soie et des plantes +aromatiques ou tinctoriales; il manque de grains et de viande pour sa +consommation; il est à peine manufacturier.--Le nord produit +principalement des grains, des bestiaux, des huiles à brûler, des +plantes textiles; il a la houille, qui le rend fabricant et +industriel.--Rien de plus irrégulier que les productions du midi; on n'y +trouve personne qui consente à garantir sur les fruits du sol un revenu +constant au propriétaire; force est, pour celui-ci, de régir lui-même +ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, et de donner ses terres +labourables à moitié fruit. Le contraire a lieu dans le nord, où la +régularité des récoltes annuelles a établi le fermage à prix fixe +d'argent. + +Dans le midi, la présence du propriétaire est continuellement +nécessaire; il est sans cesse, absorbé dans des luttes et des soins de +détails avec ses métayers; dans le nord, le propriétaire a de grands +loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son +pays, et appliquer son temps et son travail à l'industrie. + +Indépendamment de la différence morale qui doit résulter de cet état de +choses entre les propriétaires de ces deux grandes divisions de la +France, il y a une si grande opposition entre les productions +matérielles, que leurs intérêts ne peuvent cesser un instant de +combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet, +de faire des lois de douane, d'établir des droits d'octroi, de signer +des traités de commerce qui puissent donner satisfaction aux intérêts +agricoles et manufacturiers des départements septentrionaux, et qui, +cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est-à-dire, par +exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie à l'extérieur, +l'introduction à l'intérieur des bestiaux, des fers et des tissus? + +On le voit donc, notre unité a dans son sein un ennemi intérieur qu'il +lui faut apaiser sans cesse: c'est le défaut d'homogénéité de nos +productions sur toute l'étendue du sol national. Une même loi, un même +règlement, une même vue politique, ne peuvent embrasser l'universalité +des intérêts des deux grandes divisions du royaume; une loi complète et +énergique, un règlement franchement protecteur, qui auraient pour but de +mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le +nord, par exemple, au niveau où au-dessus de l'industrie et de la +production similaires chez un peuple rival, soulèveraient en France une +tempête; car cette loi et ce règlement ne se pourraient appliquer sans +blesser profondément les intérêts de quelques-unes des productions ou +des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque +impossible à la France de lutter, dans les productions et dans les +industries spéciales, contre les nations étrangères plus homogènes, et +chez lesquelles la législation peut être exclusivement favorable à une +production ou à une industrie déterminée. + +Le gouvernement français serait donc placé, au point de vue matériel, +dans cette alternative, ou de faire des lois bâtardes, des lois de +transaction qui laissent tout languir et qui _organisent_ en quelque +sorte _une infériorité relative_, ou bien des lois qui oppriment les +intérêts d'une partie de la nation. + +Si nous revenons aux irrigations, après ces considérations générales, +que voyons-nous? un agent d'une puissance sans égale pour modifier +l'agriculture du midi, pour y établir des prairies immenses et pour y +nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous +introduirons la régularité dans ses productions; nous le placerons dans +les mêmes conditions que les provinces septentrionales; nous établirons +le fermage fixe à prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes +fourragères auront remplacé, grâce à l'irrigation, les bruyères des +landes stériles et desséchées; lorsque la culture des vignes ne sera +plus la culture presque exclusive; lorsque les _métayers_ auront cédé la +place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturière sera introduite +dans le midi, à l'aide des chutes d'eau et des voies de communication +produites par l'amélioration du régime des eaux, à l'aide aussi des +loisirs du propriétaire, de la régularité des productions et de la +nouvelle nature de récoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors +les intérêts des cultivateurs méridionaux seront conformes aux intérêts +des cultivateurs septentrionaux; alors le bénéfice des cultures arrosées +du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors +seront resserrés les liens de notre unité nationale. + +[Illustration: Fig.--Conduite d'eau le long des flancs des montagnes.] + +C'est finalement par la chaleur et par la sécheresse qui en résulte, que +le midi diffère du nord. Quoi de plus simple, quoi de plus efficace que +de conjurer cette chaleur et cette sécheresse par les eau de sources, de +ruisseaux et de rivières qu'on laisse avec insouciance descendre des +hauteurs d'où Dieu nous les envoie, et se perdre dans les profondeurs de +l'Océan? + +Nous ne pouvons ici nous étendre sur ces considérations économiques et +publiques que nous avons succinctement énoncées; on en trouvera le +développement très-étendu dans, un Mémoire publié en 1841. Un ouvrage +d'une tout autre nature et d'un intérêt tout de circonstance vient de +paraître chez Carilian Goeury. Nous le recommandons fortement à tous +ceux qui s'occupent d'arrosages. C'est un traité théorique et pratique +des irrigations par M. Nadault de Rallon, ingénieur en chef des +ponts-et-chaussées et chef de la division des cours d'eaux au ministère +des travaux publics. L'auteur donne, dans le premier volume, la +description et l'histoire des grands canaux d'arrosage du midi de la +France et de l'Italie septentrionale. Le second volume est spécialement +consacré aux ingénieurs: il traite de la mesure des eaux courantes, et +renferme un chapitre du plus haut intérêt, celui où l'auteur décrit les +régulateurs, c'est-à-dire les appareils destinés à débiter l'eau +courante en quantités exactement connues. Les recherches et les +expériences personnelles de M. de Buffon l'ont mis à même de donner des +procédés entièrement nouveaux et d'une exactitude rigoureuse, propres à +prévenir ces contestations séculaires que m; lèguent si souvent, de +générations en générations, ceux qui empruntent leurs eaux d'arrosage à +une bouche commune. Le troisième volume doit traiter les questions +législatives, administratives et contentieuses. + +Nous avons indiqué le sommaire de cet ouvrage, parce qu'il n'existe en +France aucun traité complet des irrigations au point de vue de l'art, et +que celui-ci va servir de point de départ à tous ceux qui se produiront +plus tard. + +Sous l'heureuse plume de l'auteur, la matière est loin d'être d'une +lecture difficile. La science est tempérée par d'agréables descriptions; +les questions d'art sont colorées par les considérations administratives +et par les discussions de jurisprudence; celles-ci enfin sont animées +par de savantes et curieuses dissertations historiques. On voit que M. +de Buffon est aussi bon légiste et habile écrivain qu'il est ingénieur +érudit. Il ne fallait pas moins que toutes ces qualités pour bien +traiter le sujet, car rien n'est plus complexe que les difficultés +auxquelles donne lieu la matière des eaux, surtout en fait +d'irrigations; s'il faut réunir à la plus haute science de l'ingénieur +la pratique la plus exercée du constructeur, s'il est indispensable +d'être versé dans les théories et les applications agricoles, il est non +moins important d'avoir étudié à fond la législation civile qui se +rattache aux cours d'eau, et d'être familiarisé avec la jurisprudence +administrative. + +Le mélange des droits de propriété des particuliers avec les droits de +police de l'administration, la nécessité de concilier ces droits avec +les lois physiques qui régissent le mouvement des eaux, l'importance de +faire concourir ces forces au bénéfice de l'agriculture sans cependant +nuire aux usiniers, si souvent en concurrence avec les cultivateurs: +toutes ces exigences diverses hérissent la matière des eaux de +difficultés sérieuses, que M. Buffon semble s'être proposé d'aplanir. + +[Illustration: Fig. 2.--Conduite d'eau le long des flancs des +montagnes.] + +Aussi sa publication doit-elle être considérée comme une bonne fortune +par toutes les personnes qui auront à traiter les questions d'irrigation; +elle a été considérée comme le _vade mecum_ des arrosants par la +commission qui a eu à prononcer sur la proposition qu'a faite M. +Dangeville. + +[Illustration: Fig. 3.--Conduites d'eaux courantes, au-dessus et +au-dessous des canaux.] + +Les agriculteurs sont, en général très-peu au courant des questions de +droit, de police et d'art qui se rattachent aux irrigations; ils les +envisagent même avec une sorte de dédain. Cette disposition d'esprit, +très-fâcheuse et très-nuisible aux progrès agricoles, finit même, à la +longue, par envahir les administrateurs les plus haut placés; on les +voit entourés exclusivement par des routiniers, par des praticiens, +classes fort honorables et qui doivent sans contredit former la majeure +partie de leurs conseils, mais peu favorables, pour ne pas dire +hostiles, aux progrès agricoles. + +Un mot à ce sujet. + +Les progrès agricoles sont surtout une affaire de patience et de +persévérance; ils résultent d'une et de plusieurs séries d'expériences +avortées, d'essais infructueux d'abord, de dépenses considérables +ensuite, qui ne peuvent être faites que par des cultivateurs puissants +et courageux; ceux-ci n'ont pas, comme en Angleterre, en Allemagne et +dans les autres contrées de l'Europe, le patronage d'une aristocratie +constituée dont les générations se succèdent en se léguant, les unes aux +autres, le trésor de leur expérience et la continuation de leurs +travaux, travaux qui, précipitamment exécutés, deviennent une cause de +ruine, et qui sont, au contraire, une source de richesses quand ils sont +faits avec la sage lenteur que la nature agricole apporte dans ses +oeuvres. Ce ne peut donc être que sur l'administration publique, sur le +zèle du ministère de l'agriculture surtout, que la France doit compter +pour le développement progressif de la science et de la pratique, +agricoles. + +Malheureusement, ce ministère est d'une timidité incroyable, il a peur de +son ombre; sa bonne volonté est stérile, ses désirs impuissants; il +s'effraie de sortir de la route battue, sans remarquer qu'il est surtout +créé pour rechercher, pour améliorer, pour innover; car il n'administre +rien, ou presque rien, et la principale force financière de son budget +consiste dans ce qu'on appelle le fonds _d'encouragement_. Il sait que +les hommes lui manquent encore, et il redoute de se recruter d'hommes +nouveaux, tant il a peur que les députés ne lui reprochent son ambition +et ne lui rognent son pauvre fonds d'encouragement. Il a tout récemment +conquis un homme, capable, M. Royer, qui est venu prendre rang parmi les +inspecteurs-généraux de l'agriculture; il doit continuer ainsi, et ce +sera le meilleur moyen de sauver son budget; il a besoin plus qu'aucune +autre branches des services publics, de s'appuyer sur des hommes qui lui +prêtent leur crédit, au lieu de recevoir leur lustre du diplôme officiel +et du titre de leur grade. + +[Illustration: Fig. 4.--Batardeau de chômage.] + +En lisant l'ouvrage de M. Nadault, on voit à chaque instant combien il +serait utile aux agriculteurs qui entament des canaux d'arrosage d'être +aidés de conseils éclairés. Tous les fondateurs des grands canaux du +Midi de la France ont été victimes de leur zèle et de leurs efforts +faute d'une réunion de connaissances suffisantes en hydraulique, en +droit civil et en jurisprudence administrative; ils ont été obligés de +céder gratuitement leurs eaux aux propriétaires des terrains que les +canaux traversent, et ils n'ont pu arriver à la fin de leur oeuvre sans +être ruinés par ces vampires cupides. L'adoption de la proposition de M. +Dangeville, combiner avec l'adjonction au ministère de l'agriculture +d'une fraction d'ingénieurs spécialement attachés aux questions de +dessèchements et d'arrosage, éviterait bien des mécomptes, et doterait +la France méridionale, dans un avenir rapproché, des avantages dont +jouit la Lombardie. + +[Note 1: _De l'influence des irrigations dans le midi de la France_; par +M. Cazeaux; chez Huzard.] + +Nos gravures, tirées du grand ouvrage de M. Nadault, avec son obligeante +autorisation, montrent à quel point on a poussé, dans ce dernier pays, +la pratique des irrigations. Les deux première figures donnent des +exemples de conduites d'eau le long des flancs des montagnes. La +troisième, fort curieuse, a été prise sur le canal d'arrosage de la +famille Taverna (province de Milan): à l'endroit que représente le +dessin, le canal passe au-dessus d'une rigole d'irrigation, dite du +_Viale, au-dessus_ de la route communale de _Grazie_, et, en quittant +cette route, il plonge encore plus profondément sous terre pour +traverser par un siphon un troisième canal d'arrosage nommé Tehenne. On +voit ainsi l'eau bienfaisante se croiser en tous sens, sans se +confondre, et profiter des doubles courbures du sol pour se rendre, par +les pentes naturelles, sur tous les points, où la terre altérée la boit +avidement au grand profit de l'agriculture. La dernière figure donne le +modèle d'un batardeau employé au moment des réparations nommé _batardeau +de chômage_: il a le grand mérite d'être simple, parfaitement efficace, +facile à installer, et surtout économique: avec un chevalet de cette +espèce, coûtant de 300 à 500 francs, on barre le cours d'eau de 10 +mètres de largeur et de 1m. 60 de hauteur d'eau. Puisent ces dessins, +qui indiquent tant de difficultés vaincues, inspirer à quelque lecteur, +possesseur d'une source dédaignée, dans un coin de sa terre, l'idée d'en +tirer parti; en augmentant sa fortune, il rendra service à sa commune, +dont il accroîtra les bestiaux, source de toute richesse agricole; et +_l'Illustration_, si elle l'apprend, se félicitera de l'heureux résultat +obtenu par ses dessins, qui, souvent, en disent plus en un coup d'oeil +qu'on n'en pourrait exprimer en vingt pages de prose. + + + +L'été du Parisien. + +(Voir page 275.) + +Nous ne vous avons parlé dans notre premier article que de quelques +bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont été le Havre, +Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de +l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour +prendre des bains de mer, il a été tout simplement trouver la mer, +n'importe où, au bout des belles prairies de la Normandie, où la tangue +scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique +ignorée qui donne abri aux bateaux pêcheurs et que bordent les pauvres +cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le +malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre +d'original, qui n'est plus aussi recherché, depuis qu'il y en a tant. + +Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on établir +entre une mer muselée, dominée, vaincue, comme est celle des ports que +nous vous citions, une mer où nul danger n'est possible, où l'espace que +peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des +cordes, comme un cirque de Franconi, où, pour assister au spectacle +d'une tempête dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir +commodément, et battre des mains ou siffler à son aise, suivant que la +mer a plus ou moins bien joué son rôle, brisé le mat d'un navire en +détresse ou arraché un des anneaux de la jetée; et cette mer terrible et +majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte à peine, les limites que Dieu +lui a posées, qui pousse l'une après l'autre ses vagues menaçantes +contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a +dit le dernier mot de sa colère et jeté à l'homme le défi de lutter avec +elle? C'est là qu'il faut aller, ô vous tous que n'a pas encore étiolés +l'atmosphère de Paris, vous tous qui vous sentez de l'énergie au coeur +et de la vigueur dans les membres; car c'est là qu'est le danger, c'est +là que vous pourrez jouer avec la lame, et éprouver ces puissantes +émotions qui font naître et entretiennent les grandes pensées. Allez +donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un +petit coin bien ignoré du monde des touristes, et vivez de la vie de ces +braves et dignes pêcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et +l'eau, et reviennent le soir près de leurs fidèles ménagères raconter +les dangers de la journée et faire leurs projets du lendemain. Certes, +cette vie d'un aspect si monotone est la vie poétique en réalité; rien +n'y manque: ni l'ardeur aventurière, ni l'amour du foyer, ni la croyance +naïve dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier +et remercier au retour. Mêlez-vous à ces hommes dont la rude écorce +recouvre et conserve une sève généreuse; prenez part à leurs dangers et +à leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa +splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matériel et dans +l'ordre intellectuel. + +[Illustration: Vue de l'Établissement thermal d'Enghien] + +[Illustration: Eaux-Bonnes.] + +[Illustration: Établissement thermal de Baréges.] + +La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au +souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y +baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de +la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul +médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme +boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de +la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons +vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de +cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait +vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer. +Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à +Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul +est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel +port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi +difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé +à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et +puissants seigneurs de ceux d'un vilain. + +La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la +surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La +France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux +minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle +on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source +qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et +reconnue le souverain remède. + +D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la +chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire +pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore +complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la +formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de +matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement +rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la +surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la +réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et +aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation. + +Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est +l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous +bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant +à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer +les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et +résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution +de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les +données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint. +Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on +pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question +comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification +scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de +toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que +projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne +proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui, +partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour +jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce +parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse +alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces +questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des +connaissances de l'homme. + +Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas +qu'elle donne le _pourquoi_ de la chaleur de ces eaux, mais elle a +reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements +postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer +qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du +feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des +éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent +encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue; +quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de +mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les +déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont +quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en +continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée. + +Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous +de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes. +Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation +des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La +couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être +émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette +magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme. + +Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne +sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher +leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir +perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des +contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes +que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de +Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs +châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été +c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il +Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le +fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues +autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y +trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions +y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette +suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne +dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la +verdure et le silence. + +Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains +est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang +de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien. +Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y +trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment, +ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la +vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de +l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire. + +Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que +viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est +incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y +déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains +seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village +pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y +gagneront. + +Le lac d'Enghien est entouré de tous côtés par ces beaux arbres dont +nous vous parlions tout à l'heure, et parsemé d'îles verdoyantes qui +ressemblent à des corbeilles de fleurs sorties du sein de l'eau. Le +terrain qui borde le lac a été partagé en lots, et de toutes parts se +sont élevées d'élégantes constructions, chalets suisses ou cabanes +rustiques, des parterres avec leur sable d'or et de petits embarcadères, +au pied desquels se balancent gracieusement des chaloupes, des canots et +jusqu'à, de petits navires, ravissantes miniatures. Le matin et le soir +on voit ces frêles embarcations sillonner le lac et aller d'une île à +l'autre, jusqu'à ce qu'elles abordent, débarquant les provisions qui +doivent servir aux pique-niques; ou bien on imite les nuits vénitiennes: +les gondoles partent à la nuit tombante, et, du milieu du lac, les +accords les plus suaves, dont le silence complet de la nature double le +charme, vous transportent en imagination dans ces contrées où les nuits +sont plus belles que les plus beaux jours. + +Pour promenades aux environs, on a la vallée de Montmorency avec sa +magnifique forêt, Écouen et son admirable château du temps de François +Ier, Saint-Leu-Taverny, et vingt autres charmants villages posés +coquettement sur le revers des collines avoisinantes et presque tous +ombragés par des arbres séculaires. + +Maintenant, si vous aimez les contrastes, si à une nature calme et +reposée, où le coeur vit par lui-même, vous préférez les grandes scènes, +l'aspect effrayant d'une nature tourmentée, le danger dans les +excursions; si aux habitants monotones de la banlieue de Paris, à leurs +costumes trop connus, vous voulez substituer un spectacle nouveau, des +moeurs nouvelles et des costumes pittoresques, nous vous mènerons aux +Pyrénées. + +[Illustration: Eaux de Bagnères de Luchon.] + +C'est dans les Pyrénées qu'on peut bien saisir la trace de ces +convulsions souterraines dont nous vous avons parlé plus haut; ce ne +sont partout que rochers abruptes dont les cimes semblent menacer le +ciel, crevasses profondes où l'on entend mugir les vents, voûtes +pendantes qui recouvrent des cascades horribles à voir et à entendre, +déchirements qui soulèvent un coin de l'intérieur de la montagne et font +frémir celui qui les regarde, pentes inabordables que franchissent seuls +l'isard et le chamois, et sur lesquelles roulent en avalanches les rocs +et la neige. Ce n'est plus là la nature de convention, proprement +peignée et habillée: ce sont de magnifiques horreurs qui ont sur l'homme +un charme d'attraction extraordinaire; et puis, au milieu de ces +figures, près du torrent impétueux dont l'écume se mêle aux cailloux +qu'il arrache à ses bords, sous des murs perpendiculaires de 4 à 520 +mètres qui obstruent l'air et le soleil, si par hasard il se trouve une +corniche de 30 à 50 centimètres de large, c'est là qu'il vous faudra +passer sur les pas de votre guide; vous aurez le vertige, une sueur +froide inondera votre corps, vous vous sentirez attiré invinciblement +vers l'abîme, vous vous pencherez vers lui, plus près à chaque instant, +et toujours plus près, et si vous n'avez pas, près de vous, celui qui +est chargé de vous conduire, celui qui sait, sans frémir, sauter +par-dessus une fente de 200 mètres de profondeur, vous irez où va l'eau +du torrent, vous roulerez avec ses galets et vous mourrez inconnu au +milieu de ces scènes grandioses sans que le torrent s'arrête, sans que +le soleil voile un seul de ses rayons. Tels sont les plaisirs des +montagnes, telles sont les émotions que peuvent se procurer les +baigneurs des Pyrénées, les excursions qui servent plus que les eaux, +n'en déplaise à la médecine, à réconforter un malade et à le mettre à +même de recommencer une campagne d'hiver à Paris. + +[Illustration: Eaux de Bagnères de Bigorre.] + +[Illustration: Eaux de Mont-Dore.] + +Les Hautes et les Basses-Pyrénées sont, abondamment, pourvues de ces +sources d'eaux minérales qui deviennent en été des centres d'attraction. +Tout, du reste, concourt à donner à ces bains un aspect grandiose et +inaccoutumé à l'oeil du Parisien. Dans ces montagnes, en effet, l'homme +n'est pas seulement en lutte avec la nature, il l'est encore avec les +lois. Par les pics les plus inaccessibles, par les anfractuosités les +plus sauvages, voyez à la nuit tombante glisser comme des ombres ces +formes fantastiques, qui se détachent en noir sur un horizon +qu'éclairent encore les derniers rayons du soleil; ces hommes sont armés +jusqu'aux dents et plient sous un fardeau qui ne ralentit pourtant pas +la rapidité de leur marche. Ce sont des contrebandiers qui, chaque nuit, +vont d'Espagne en France ou de France en Espagne. Pour eux la vie est +une série de combats, c'est une lutte ouverte avec la société +représentée par les douaniers, lutte qui souvent se termine par du sang. + +Plus loin, de l'autre côté de la Frontière, ce sont les hordes +espagnoles sans cesse soulevées, sans cesse décimées; aussi, si vous +pénétrez en Espagne, quelle désolation, quelle misère se montrera à vous +à chaque pas! Là des villages entiers incendiés, ici des maisons encore +debout, mais vides, et, dans quelque fossé, leurs habitants qu'on n'a +pas même recouverts d'un peu de terre. Partout la mort, le +découragement; des populations hâves et traînant misérablement le reste +de jours dont elles ne savent pas le nombre; car, grâce aux soulèvements +périodiques des carlistes, des christinos, et à la répression des +autorités, nul ne sait si demain il ne sera pas désigné comme suspect, +et fusillé comme tel. Pauvre peuple! quand te sera-t-il donné de +t'asseoir paisiblement au banquet de la civilisation, et de compter les +jours par tes progrès? + +A une douzaine de lieues de Paris et à trois à quatre lieues de la +frontière d'Espagne, dans le canton de Laruns, Basses-Pyrénées, se trouve +un village du nom d'_Eaux-Bonnes_ ou _Aigues-Bonnes_; il est au fond +d'une gorge étroite que dominent de tous côtés des montagnes élevées. Il +doit la vie à ses eaux minérales et n'est composé que d'une quinzaine de +maisons, dont quelques-unes, nouvellement construites, sont grandes, +assez bien bâties et adossées de tous côtés au roc, qu'il a fallu faire +sauter à la mine pour se procurer l'espace nécessaire à la construction +de l'hôpital destiné aux militaires. Car le gouvernement ne se contente +pas, dans sa sollicitude pour le soldat, de lui assurer pendant sept ans +le vivre, le coucher, l'exercice à toutes les heures du jour et le sou +de poche, il va jusqu'à lui procurer les plaisirs de la richesse; il a +de côté et d'autre de la France certaines eaux minérales où il envoie et +fait traiter libéralement les pauvres soldats malades. + +L'air tempéré qu'on respire, dans l'étroit vallon où est construit le +village est très-favorable aux santés délicates et altérées. Et puis, +tout autour de vous, n'avez-vous pas les Pyrénées et leurs cascades, +parmi lesquelles il faut en citer une à proximité du village, alimentée +par un petit torrent, et qui se précipite du haut d'un rocher escarpé +avec un bruit formidable; mais le pauvre torrent a beau enfler sa voix +et se donner des airs de Niagara, il ne fait qu'ajouter à la beauté du +paysage, sans causer la moindre terreur. + +Les sources minérales sourdent au pied de la montagne, au confluent des +ruisseaux de la Sonde et du Valentin; il en est jusqu'à trois que l'on +pourrait compter. La première, appelée la Vieille, sort d'une grotte +profonde que la nature a creusée depuis des siècles. Cette vieille +source n'a pas encore, à ce qu'il paraît, fait son temps, car elle +fournit l'eau qu'on boit. La seconde source, nommée la Neuve, est située +un peu au-dessus de la précédente, le long du ruisseau de la Sonde; et +la troisième, appelée source d'Orechy, est à cent pas environ des +autres. Ces trois sources alimentent seize baignoires faites de ce beau +marbre qu'on trouve en immense quantité dans les Pyrénées. Maintenant, +voulez-vous savoir de quoi vous pouvez vous guérir aux Eaux-Bonnes? + + Prenez mon élixir, + De tous les maux il sait guérir, + +dit l'opéra. Eh bien! vous pouvez y arriver avec des affections +chroniques des viscères abdominaux, des lièvres intermittentes rebelles, +des maladies de peau, l'hystérie, l'hypochondrie, voire même +désaffections catarrhales, des maladies chroniques de poitrine, la +pulmonie et de l'argent, beaucoup d'argent, et vous partirez au bout +d'un mois, nous ne disons pas complètement guéris de toutes ces +maladies, mais très-certainement de la dernière: l'absence d'argent est +l'état de santé le plus habituel quand on quitte les eaux. En effet, ne +faut-il pas que les habitants de ces établissements d'eaux thermales +fassent leurs provisions pour la froide saison? Pendant huit mois de +l'année ils vivent connue des marmottes engourdies dans leur trou, +pendant que les grands vents règnent sur la montagne et que chaque jour +l'avalanche se détache en bondissant; ils vivent, en songeant aux quatre +mois heureux qui attirent les baigneurs, et, pendant ces quatre, mois, +ils ne songent qu'aux huit mois qu'ils ont à passer dans le repos en +attendant la saison des bains. Or, toutes ces pensées convergent vers un +but unique, et ce but est votre bourse. Pour eux, tant que vous avez de +l'argent, vous êtes malade, vous avez besoin de précautions et de soins +qu'ils cotent à un taux fabuleux; mais le jour où la bourse est vide, le +malade est guéri et l'amabilité du logeur est en baisse. Aussi ce +jour-là allez-vous-en bien vite, sans même jeter un dernier regard sur +ces montagnes où vous avez fait de si délicieuses promenades; car ce +regard lui-même doit se payer dans un établissement, bien ordonné, et +votre bourse est vide. + +Ces braves gens traitent leur pays, les points de vue, les cascades +comme choses à eux appartenant, et malheur à celui qui veut s'affranchir +du guide ou pousser une excursion plus loin que votre guide ne l'a +décidé! il pourrait lui arriver l'aventure qui a marqué les +pérégrinations montagnardes d'un de nos amis. + +Ce jeune homme, minéralogiste intrépide et montagnard infatigable, +s'était engagé sur une corniche pendante au-dessus d'un abîme sur les +pas de son guide: il aperçoit sur une cime isolée une grotte où abondent +des minerais riches et rares; son carnier est déjà plein de pierres +ramassées de côté et d'autre et d'oiseaux tués dans son excursion: mais +l'ardeur de la science l'emporte: il propose à son guide de tenter la +périlleuse ascension. Le guide, pour lequel les pierres ne sont que des +pierres, refuse; le jour baissait d'ailleurs, et il lui semble prudent +de rétrograder, ce qu'il exécute. Le jeune homme s'engage seul dans la +montagne et arrive bientôt à la grotte, où il fait ample récolte. Mais +le jour tombe avec rapidité, et, pour reprendre le chemin de la +corniche, il ne suffit pas d'être intrépide et de sang-froid, il faut +encore y voir un peu clair. Le minéralogiste s'élance, mais il a perdu +son chemin. Enfin, se laisse glisser le long du pic, sur la pente la +plus douce et pose le pied sur un plateau inférieur du trois à quatre +mètres de large. Ce plateau est borné d'un côté par la montagne qu'il +vient de descendre et que sa pente énorme l'empêche de remonter; de deux +autres côtés, par deux précipices au fond desquels mugissent des +torrents, et du quatrième côté, par une plage de sable située à six +mètres au-dessous de lui. Tout cela est à pic. Son parti est pris: c'est +sur la plage de sable qu'il sautera; mais avant il veut s'assurer qu'il +ne court aucun danger. Il sais que souvent ces sables descendent à une +grande profondeur, et servent de filtre aux eaux qui tombent du ciel ou +qui proviennent de la fonte des neiges. Or, s'il est devant des sables +de cette nature, il court risque de s'enfoncer dans leurs mille petits +conduits souterrains et de n'en sortir qu'à vingt ou trente lieues de +là, dans un an ou deux, à l'état de ruisseau. Cette perspective le tente +peu: si ces sables ne sont qu'à la superficie, il y a tout à parier +qu'il se brisera les membres: autre perspective peu rassurante! Pour +connaître le terrain, il jette toutes les pierres de son carnier, et +chaque, pierre s'enfonce silencieusement dans le sable, la plus grosse +comme la plus petite. Notre intrépide commence à frémir: il tire toute +sa poudre pour appeler son guide, mais l'écho seul lui renvoie le bruit +de ses détonations. D'ailleurs la nuit est venue, et, s'il lui faut +mourir là, il veut, au moins que ce soit à la face du soleil. Il se +couche donc, la tête sur son carnier, les yeux fixés sur les étoiles. +A-t-il dormi? c'est douteux. On peut bien dormir la veille d'une +bataille, car ou n'a à craindre que la mort sous les yeux de tous, la +mort du brave, et involontairement il faut toujours à l'homme un peu de +théâtre; mais ici la mort n'a pour témoin que la voûte du ciel, +peut-être quelque chamois curieux ou un aigle qui plane en attendant sa +proie, et puis s'ensevelir tout vivant et reparaître à l'état de torrent +ou de puits artésien; il est difficile de se faire à cette idée. Enfin +le jour arrive: note ami jette son fusil en précurseur, le fusil +s'enfonce, le bout du canon seul paraît encore. Ses cheveux se dressent +sur sa tête; il tourne un dernier regard vers le ciel, vers cette belle +nature à laquelle il dit un éternel adieu et s'élance... Le sable +s'entr'ouvre et l'engloutit... jusqu'à la ceinture!--Il est sauvé!!! + +Prenez des guides, touristes, et ne faites que ce que vous leur voyez +faire. + +Les eaux minérales des Pyrénées le plus à la mode sont celles de Baréges +et des deux Bagnères. + +Baréges est dans une situation agreste, au centre des Pyrénées, entre +deux rangs de montagnes parallèles et taillées à pic, sur la rive droite +du Bastan, qui traverse le vallon de Baréges. Cette espèce de gorge +étroite qui, quand les baigneurs sont partis, devient le domaine de +messieurs les ours, n'est habitable que pendant quatre ou cinq mois de +l'année. Les habitants l'abandonnent au commencement d'octobre, et vont +attendre à Luz et dans la vallée de Baréges le retour de la saison des +eaux: les maisons restent ensevelies sous la neige, et si quelque +curieux s'aventurait à les visiter à ce moment, il ne trouverait pour +lui répondre que ces grands ours des Pyrénées, qui trouvent fort commode +de s'installer dans des maisons où le froid ne les atteint pas et où ils +ont, en fait de nourriture, autre chose que leurs pattes à lécher. +Baréges a une soixantaine de maisons situées sur une seule et unique +rue. + +La route de Tarbes à Baréges, par Pierrefitte et Luz, est l'une des plus +hardies et des plus pittoresques de tous les pays de montagnes. Elle +côtoie alternativement l'une et l'autre rive du Gave, au-dessus duquel +on a jeté des ponts d'une hardiesse extraordinaire; on en compte sept de +Pierrefitte à Luz: trois sur le Gave, dans la première moitié du trajet; +un quatrième à l'endroit le plus resserré, le plus sauvage, sur le +torrent qui descend du versant gauche, où se voit encore un ancien +arceau appelé le pont d'Enfer; celui de la Heillardère, tout en belles +pierres serpentines: ce pont est surmonté d'un obélisque. + +On dit que la découverte des sources de Baréges ne remonte qu'à quatre +siècles. Elles formaient alors une espèce de cloaque, d'où s'exhalaient +des vapeurs qui attirèrent l'attention des habitants; mais c'est madame +de Maintenon qui commença leur célébrité et fit recueillir les eaux qui +s'échappaient des deux principales sources. + +Les sources de Baréges sont au nombre, de six, dont la température varie +de 28 à 44 degrés. Elles sont apéritives, diurétiques et sudorifiques, +agissent d'une manière spéciale dans les vieilles plaies d'armes à feu +et dans les douleurs rhumatismales. + +Bagnères de Luchon est moins sauvage que Baréges; c'est une petite, +ville située à l'extrémité de la vallée de Luchon, à peu près au milieu +de la chaîne des Pyrénées; elle est bien bâtie, traversée dans tous les +sens par des rues larges, propres et bien pavées, dont la principale +mène, à l'établissement des bains. La ville forme un triangle dont +chaque angle donne accès à une allée, plantée l'une de platanes, l'autre +de sycomores et la troisième de tilleuls; c'est cette dernière qui +conduit de la ville aux bains. Les eaux thermales sulfureuses! de +Bagnères de Luchon jouissaient déjà d'une grande célébrité chez les +Romains, comme le prouvent un grand nombre de débris d'autel, de +sarcophages, sur lesquels on lit des inscriptions latines. + +L'édifice thermal, situé au pied d'une montagne, est un bâtiment vaste, +élégant, commode, construit depuis 1807. Sa forme offre un rectangle et +a quatre grandes portes. Dans l'intérieur est un vestibule carré, et de +chaque côté de longs et larges corridors voûtés en maçonnerie et +carrelés en dalles; ils donnent accès dans les cabinets garnis de +baignoires en marbre des Pyrénées. + +C'est à Bagnères de Luchon que se donnent rendez-vous les géologues, les +botanistes, les minéralogistes et, les peintres, qui trouvent tous une +ample moisson à faire dans les environs. Le village de Juzé offre une +cascade magnifique. Le monticule de Castel-Vieil est terminé par un +plateau où se voient, encore les ruines d'un antique château féodal, +dont les débris sont en harmonie parfaite avec le paysage qui les +environne. A mi-hauteur de la montagne de Cazeril, se trouve un charmant +village, dont les baigneuses font souvent un but d'excursion, et +qu'elles atteignent au moyen de ces petits chevaux si vifs et dont le +pied est si sur. + +La promenade la plus pittoresque des environs de Bagnères est la vallée +du Lis, dont le fond offre plusieurs belles cascades. Cette vallée est +ombragée par de magnifiques forêts, derrière lesquelles s'élève +majestueusement la cime nue et neigeuse de Cabrioules, qui appartient à +la masse des montagnes de l'Oô. Sur ces montagnes se trouve un lac d'un +aspect saisissant; pour y arriver il faut traverser des forêts de sapins +dont l'éternelle verdure contraste avec la neige, qu'on aperçoit sur les +cimes. On entend de loin le bruit d'une cascade qui se précipite de 300 +mètres de hauteur, et dont les eaux donnent naissance à un vaste bassin +de 6,000 mètres de circonférence, qui porte le nom de lac d'Oô; +au-dessus sont quatre autres lacs, dont le dernier est glacé. Non loin +de là s'élève la montagne _Maladetta_, dont les hauteurs sont toujours +couvertes de neiges et de glaces. + +Bagnères de Bigorre est située, sur la rive gauche de l'Adour, en bas de +la colline et du mont Olivet; elle est propre et bien bâtie, entourée de +collines cultivées, dominée, au loin par le pic du Midi et par la chaîne +des monts adjacents, qui offrent de tous côtés des points de vue +délicieux. Le vent qui sort de ces gorges arrive dans les rues de la +ville doux et frais, et contribue à faire de son climat l'un des plus +sains des Pyrénées. Tout du reste, dans cet heureux pays, concourt à +attirer, à retenir les étrangers; on voudrait y venir quand même il n'y +aurait pas d'eaux minérales, et quand on y a posé sa tente, on voudrait +y rester toujours. C'est surtout quand ou a parcouru la vallée de Campan +que cette impression se fait sentir et passe à l'état d'idée fixe. +Durant trois lieues, depuis Bagnères jusqu'aux premiers escarpements, +vers Sainte-Marie, la route ne forme qu'un seul village; sur trois +points seulement, à Beaudéan, à Campan et à Sainte-Marie, les habitations +se rapprochent et se groupent autour d'un clocher, qui indique la maison +de Dieu. Sur la montagne on trouve des arbres d'une végétation +extraordinaire; et partout, de l'eau, de l'eau dans la ville, dans les +rues: de l'eau hors des portes, des allées de tilleuls qui conduisent le +baigneur, à l'abri du soleil, aux différents établissements de bains. + +Le plus vaste de ces établissements est celui qui porte le nom de +Marie-Thérèse. La façade a une étendue de 63 mètres de longueur sur 10 +mètres de hauteur, non compris le rez-de-chaussée. Dans l'intérieur se +trouvent les cabinets et leurs baignoires de marbre, des lits de repos, +un double appareil fumigatoire, une grande salle de réunion, un salon de +lecture, un billard. Par derrière, un beau jardin embellit cet édifice. +Un vestibule, situé au centre et dans lequel on arrive par un large +perron, sert d'entrée principale. + +Quant aux buts de promenades et d'excursions, ils sont nombreux dans une +vallée si heureusement située. Des divertissements y sont fréquents, car +Bagnères peut donner asile à trois mille étrangers; aussi est-ce un des +établissements de bains les plus à la mode. + +Nous voudrions pouvoir vous faire visiter encore quelques-unes de ces +contrées privilégiées où l'été voit affluer les visiteurs et les +promeneurs; nous aurions voulu vous parler de Vichy, de Néréis, dont les +eaux sont souveraines contre la goutte; nous vous aurions révélé, si +l'espace ne nous manquait, l'existence d'eaux sulfureuses qui ont eu le +sort de toutes les choses d'ici-bas, qui, après avoir eu la vogue, sont +aujourd'hui oubliées ou plutôt méconnues; nous vous aurions mené à +Cransac, au beau milieu d'un pays agreste, sauvage, auquel il ne manque +que des ours pour lutter avec l'aspect des Pyrénées, et qui compte bien +s'en procurer avant peu. Il y a à Cransac les eaux anciennes et les eaux +nouvelles, dont l'emploi est ordonné pour les engorgements abdominaux. +Au milieu de la montagne, au centre d'un bois touffu de châtaigniers, se +trouvent des étuves, dans lesquelles l'air est chaud et chargé de +vapeurs sulfureuses. Cet établissement, trop peu connu, serait +susceptible de grandes et importantes améliorations: les rhumatismes +chroniques, les douleurs des articulations, les névralgies, les +sciatiques, ont souvent été guéries comme par enchantement après cinq ou +six bains d'étuves. Et puis, comme excursion, il y a près de là la +montagne brûlante de Fontaynes, ancienne houillère, qui a pris feu +depuis un grand nombre de siècles. + +Le Mont-Dore, qui est notre dernière étape pour cette année, est adossé +à la base de la montagne de l'Angle, d'où naissent les sources, et à peu +près au milieu d'une profonde vallée qui se courbe en croissant du nord +au midi, et que la Dordogne, qui y prend naissance, sillonne dans toute +sa longueur. La végétation des montagnes est partout vigoureuse. + +On voit sur ces montagnes de fréquentes et profondes anfractuosités, +souvent couronnées par d'énormes bancs de rochers laissés à nu par les +éboulements. La sévérité de leur aspect, leurs pentes verticales, les +flancs noircis et absolument nus de ces étroites déchirures, leur ont +fait donner le nom de cheminées ou gorges d'enfer. D'énormes roches +pyramidales s'élancent en aiguilles du fond de l'abîme. Tout cela a un +aspect étrange et profondément désolé: ou y voit la main de l'homme qui +lutte sans cesse contre les grandes convulsions de la nature, et qui +parvient à grand'peine à s'assurer un abri contre des éboulements sans +cesse renaissants. + +Il y a au Mont-Dore sept sources d'une température assez élevée, à +l'exception d'une seule qui est froide. L'établissement, fondé en 1810, +est tout entier construit en laves volcaniques et présente trois grandes +divisions: deux pavillons formant ailes, et où s'administrent bains et +douches, et un grand bâtiment formant façade et où se trouve le grand +salon de réunion, avec deux salles de billard au premier, et au-dessous +les piscines réservées aux indigents. + +Et maintenant, lecteur, vous qui pouvez aller aux Pyrénées ou en +Auvergne, partez, volez, où vous appelle le bienheureux _far niente_; +allez ébaucher le commencement d'un roman intime, dont vous viendrez +trouver le dénouement à Paris l'hiver prochain. Allez, que l'été vous +soit court, et que les bains vous lavent de toutes les souillures de la +vie parisienne! + + + +Le jeune Lapin et le Renard. + +FABLE. + +/* + Un Lapin, dans cet âge heureux + Qui ne connaît soucis ni peine, + Folâtrait près de sa garenne. + Un ami cependant faisait faute à ses jeux: + Il n'est de vrai plaisir qu'à deux. + Tout à coup s'offrit, à sa vue + Un animal d'une espèce inconnue; + C'était maître Renard, qui lui dit: «Mon cousin, + «Puisqu'un heureux hasard aujourd'hui nous rassemble, + «Embrassons-nous, jouons ensemble; + «J'ai toujours aimé le Lapin... + «Le Lapin! oh! oui, je le prise + «Seul plus que tous les animaux, + «J'en fais serment. J'ai des défauts, + «Mais ma vertu, c'est la franchise. » + Ces mots ont du Lapin décidé le refus; + Il s'enfuit au terrier, et là, par sa fenêtre; + «Toi, franc!... Je le croyais peut-être; + «Tu l'as dit, je ne le crois plus. » + + La vertu de parade à bon droit épouvante: + Fait-elle un pas vers moi, je recule d'un pas. + Les qualités dont on se vante + Sont toujours celles qu'on n'a pas. + + S. Lavalette. +*/ + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert? Non. +--Ce livre n'est pas pour toi. + + + +CHAPITRE II + +L'AMOUR. + +Buonvicino des Landi, d'une des premières familles de Plaisance, avait +été conduit fort jeune à Bologne pour y prendre part aux études qui +attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de l'Italie +renaissante. Les lettres offraient désormais une nouvelle voie pour +s'élancer à ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par l'exercice +des armes. Les études de ce temps se réduisaient, il est vrai, à de +pédantesques règles de grammaire et de rhétorique, à la philosophie des +commentateurs d'Aristote et à la connaissance des décrétales. Mais +l'amour des belles-lettres et la résurrection des classiques latins +pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre à féconder le germe, +faire fleurir dans les coeurs les affections nobles et les pensées +généreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de ses veilles. +Nourri, dès ses premières années, des écrits et des actes de cette +antiquité glorieuse, son âme s'élevait au-dessus des misérables débats +de son siècle. Il nourrissait ainsi des idées peu compatibles, à la +vérité, avec la civilisation nouvelle, de ces idées dont l'influence fut +si nuisible au développement des républiques italiennes; mais le nom de +la patrie, thème éternel des lettres romaines, avait enflammé +l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en +âge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre. + +Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente +désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes. + +Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la +laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père, +se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses +dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de +déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de +notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse +et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux +citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie +au cardinal Poggetto, légat du pape. + +Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans +arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique, +inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à +l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du +pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon +nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que +sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité +naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur +Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement +occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader. +Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les +soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en +délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de +Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte +tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait +à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de +Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas. + +Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se +rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder +comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient +alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat +honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils +avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui +voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la +Lombardie. + +Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les +généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments +que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie +privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt +particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les +progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques. + +La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à +soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les +ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo, +dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre. +Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni +et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza, +appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23 +mars de l'année suivante. + +Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et +aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face +nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de +Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues: +il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone, +Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et +Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance: +mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle +jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu +l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il +commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il +enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de +représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il +fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se +trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches +parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres +passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves +que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se +décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit +de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et +quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme +simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde +prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des +États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à +force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette +profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait +faire et de l'incurable impuissance de le réaliser. + +Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en +souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino +était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses +compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que +des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et, +qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et +qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait +la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la +famille d'Hubert Visconti. + +Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à +notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande +considération dans la ville, mais il ne participait point au +gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les +menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou +accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils +toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des +choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la +justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les +Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des +droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les +Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions +politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait +fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi, +que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs +ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux +qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre +d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le +pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses +parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment +de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les +Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté +à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux, +il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort. +Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste +cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec +laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la +main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre +en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen +tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!» + +[Illustration.] + +Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils +l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à +Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui +peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de +l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le +joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire +remplir des ambassades de pure cérémonie. + +Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le +cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de +son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui +concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient +délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la +coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la +quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq +crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans +l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens +ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les +leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient +chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes +l'hérétique Manfreda. + +C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le +pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi +ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et +réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour +suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la +dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la +cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le _Credo_, et protesta +qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la +sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le +poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des +affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant +la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les +rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là, +il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois +fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient +avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude +sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand +nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des +jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté. + +Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec +un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années, +l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le +jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le +retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des +frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de +jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de +livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures +les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière +facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait +dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les +exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions +politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen. +On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et +constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait +allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une +infortune imméritée. + +C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à +Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à +peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille +éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment +d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un +secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait +dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque +l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et +diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait +jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à +sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides. +S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque +chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il +ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle +demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses +de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait +dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du +moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube +de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait +voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne. +Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin +plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle +ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle +baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux +questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite +aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner +les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis +elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait +d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans +les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur +préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur +était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection; +l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour +qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se +plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer +encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare +d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette +mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le +premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore, +gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et +espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du +bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit +avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par +l'isolement et l'abandon! + +[Illustration.] + +Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude; +quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la +vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette +vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent. +La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à +la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il +aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé +d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et +qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les +tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et +pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se +réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure, +étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il +cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient +l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les +anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur. + +Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa +passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge +ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui +paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette +félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa +maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée +libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité +d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa +patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce +séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur +habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de +l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à +une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces +périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans +la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de +fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la +générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc +alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre +victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos +de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface +rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à +l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le +reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la +dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter +à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement +d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de +ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont +le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté. + +La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se +décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des +désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la +reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se +risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la +colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il +travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son +trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner +Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa +puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les +adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les +Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la +citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du +pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et +nommément Buonvicino. + +Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait +de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau +tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants. +Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à +s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour +pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour +pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à +l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et, +avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils +eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que +Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les +armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions, +comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les +habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la +duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et +soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la +grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa +jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à +trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais +il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir +à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au +sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes +d'une juste cause. + +Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier +coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si +haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la +condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de +ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur +commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs +intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins +la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il +l'avait entièrement effacée de son coeur. + +Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla, +qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais +abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre, +honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes, +animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse, +qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie +d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils +incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements +du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse +des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou +du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans +la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on +dédaigne davantage les biens où la foule se rue. + +Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux +familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en +iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait +pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille, +Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus, +pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des +femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea +entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert +Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli. +Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui +faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté +et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante. + +[Illustration.] + +Dès que Marguerite s'aperçut du refroidissement de Buonvicino, dès +qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle, +s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer +en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine +Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on +pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à +une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui +avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se +désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui, +alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une +affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer +de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru +qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être, +il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées. +Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino +envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un +chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes +les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui +rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les +amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme, +tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de +craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces +souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et +son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions +diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle +se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas +l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé, +dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à +s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait +de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse; +elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les +sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume +d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses +sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués +autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient +tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus +l'espérance de trouver son amant sur ses pas! + +Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède. +Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la +dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage +avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre +attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop +d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des +louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la +dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son +courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de +Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui, +d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!» + +Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse +d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand +elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les +qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli, +elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout +son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement +aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus +céleste affection. + +Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse. +«Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable +envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une +humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur +de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et +le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les +entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est +exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce +qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune: +car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui +obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est +revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à +paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême +vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre +dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien, +donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse +à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que +bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point +toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre +lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la +naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses +compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle +avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et +pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que +dire de celui qui la possédait? + +Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une +femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un +devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient +leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie +dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps, +parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une +affaire de mode. + +Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se +rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne +saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface +difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore, +c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents +souvenirs. + +Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de +Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était +qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour +le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme +l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir +s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans +la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur +les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle +il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui +l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait +l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés, +mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami, +et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet +ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la +plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un +nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait +plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si +bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des +éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière +à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait +avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la +raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la +passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette +impuissante raison? + +Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se +donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me +trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos +modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il +l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se +signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de +côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu +capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le +bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie. +Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se +fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens +renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus +brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa +femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à +expliquer, s'il était plus rare. + +Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait, +absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de +temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer +les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince +hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui +écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le +coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée. + +Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami +véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il +redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et +désintéressé sentiment de pitié. + +Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction +n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir +de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse +reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de +Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement +celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié. +La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de +la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant +l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la +passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et +il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus +chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps +des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation, +forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité. + +Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne +voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il +avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du +chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la +sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue +qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans +crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les +grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la +confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite, +laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de +sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il +ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui +paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il +admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né +de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait +seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que +de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion, +ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors +qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à +pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait +arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le +comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son +amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui, +qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises +chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement +signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être; +quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse +lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant +d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable. + +Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il +nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de +son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut +bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint +les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans +le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette, +décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle +de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus +épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le +fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus +belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout, +excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans +retour. + +Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son +innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa +bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé +l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion +lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir +accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il +devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette +incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne +savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il +médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau +pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre, +saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez +modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement +assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable +torture. + +Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille +éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla +hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans +crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite. + +Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle +tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes! +quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette +démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot, +chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit +comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords. + +[Illustration.] + +«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura +pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma +lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non, +jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne +puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y +effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres +plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi! +n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus +aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un +ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste +que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit +payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable? +si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais! +Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens, +reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la +mission n'a pas été remplie!» + +Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se +rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en +revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les +minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la +violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître +l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre: +au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard +n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier +souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun +des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino +une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter +devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de +l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de +la dame.» puis il sortit. + +Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître, +le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège, +et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un +nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le +plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa +lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment. + +«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle +une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me +laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir +qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux +qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me +rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je +m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières, +exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de +ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si +c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses +yeux qu'un vil séducteur?...» + +Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des +circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui +méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets, +vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est +pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la +conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos +passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc +encore mon chevalier. + + + +Bulletin bibliographique. + +_Le Barreau_, par M. OS. PINARD, avocat à la Cour royale de Paris. 1 +vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. _Pagnerre_, 6 fr. + +Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils +longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un +demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils +condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des +agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache +à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce +qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au +passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici, +menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position +à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore +parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants +jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les +jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux +actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions +politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la +fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide +d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la +magistrature capable de les écouter et de les comprendre? + +D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le +barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si +considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un +peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la +révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les +partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes +les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation, +la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de +conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et +parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes +civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le +grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns, +il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation; +d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause +qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent +fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la +Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les +plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent +remportées par des avocats. + +C'est le barreau de cette époque mémorable que M. Os. Pinard a choisi +pour le sujet de ses études; ce sont ses principaux membres qu'il a +peints d'après nature et dont il expose aujourd'hui les +portraits.--Avocat lui-même, rédacteur en chef du journal judiciaire _le +Droit_, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs +qui lui servaient de modèles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait +retoucher, compléter, finir son travail; aussi ses premières esquisses, +déjà si ressemblantes, ont-elles atteint peu à peu à un degré de +perfection difficile à égaler. Pour parler un langage moins +métaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages +que la critique se complaît à louer sans aucune réserve ni expresse ni +tacite, car elle y trouve toutes les qualités que le goût le plus +irréprochable pourrait désirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de +profondeur, d'habileté et un style qui rappelle toujours la belle langue +française du siècle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on +puisse faire un pareil éloge? + +Par sa naissance, par ses antécédents, par ses convictions, M. Os. +Pinard appartient au parti démocratique. Cependant il n'est pas +exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqué ou trahi la liberté la +même justice qu'à ceux qui l'avaient constamment aimée et défendue. +Peut-être même a-t-il été trop indulgent en s'efforçant d'être +impartial;--peut-être, et c'est le seul reproche que nous lui +adresserons, aimerait-on à voir éclater çà et là une indignation plus +vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes +à notre époque? «Combien d'hommes, dit M. Pinard, entraînés par le +courant, éblouis à l'aspect des rives nouvelles, ont oublié les rives +qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni +la bassesse du coeur ni la séduction de l'intérêt personnel qui vous +conduisent au changement? L'homme, afin de rester le même, doit-il +rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit +s'est-il construit d'avance une prison d'où il ne doive plus sortir? +Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre?» Cette doctrine +est spécieuse et spirituelle, mais on en a fait un si déplorable abus +depuis plusieurs années, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre même +injustement, que de paraître lui donner une sorte d'approbation +raisonnable. Il y a dans ce monde où nous vivons tant de consciences +disposées à la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la +prêcher. + +_Le Barreau_ commence, par une vive et spirituelle introduction dans +laquelle M. Os. Pinard a esquissé rapidement l'histoire du barreau +depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos jours.--Viennent ensuite des +notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours +complètes, de MM. Delamalle, Mérithou, Persil, Berryer, Laine, de +Vatisménil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville, +Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart, +Ferrère, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin aîné, Marie, +Romiguières.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter à ces études et +portraits cinq curieux articles déjà publies dans _le Droit_, et qui ont +pour titre: _Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats à l'Assemblée +nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procès Baboeuf._ + +_Les Jésuites_; par MM. MICHELET ET EDGAR QUINET. 1 vol. in-18.--Paris, +1843. _Paulin_. 2 fr. (Troisième édition.) + +L'histoire de ce petit livre n'est plus ignorée de personne. Les +jésuites, dit M. Michelet, «étaient abattus, écrasés et aplatis en 1830; +ils se sont relevés en 1843, sans qu'on s'en doutât, et non-seulement +ils se sont relevés, mais, pendant qu'on demandait s'il y avait des +jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou quarante mille +prêtres, leur ont fait perdre terre et les mènent Dieu sait où! «Est-ce +qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils gouvernent +déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison, la table, le +foyer, le lit... demain ils auront son enfant... + +«Tout cela s'est fait très-bien, très-vite, avec un secret, une +discrétion admirables. Les jésuites ne sont pas loin d'avoir dans les +maisons de leurs dames les filles de toutes les familles influentes du +pays: résultat immense... seulement il fallait savoir attendre. Ces +petites filles, en peu d'années, seront des femmes, des mères... Qui a +les femmes est sur d'avoir les hommes à la longue... + +«Une génération suffisait: ces mères auraient donné leurs fils. Les +jésuites n'ont pas eu de patience; quelques succès de chaire ou du salon +les ont étourdis. Ils ont quitté ces prudentes allures qui avaient fait +leurs succès. Les mineurs habiles, qui allaient si bien sous le sol, se +sont mis à vouloir travailler à ciel ouvert. La taupe a quitté son trou +pour marcher en plein soleil. + +«Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le +plus à craindre le bruit se sont mis eux-mêmes à crier... + +«--Ah! vous êtes là... Merci, grand merci de nous avoir éveillés!... +Mais, que voulez-vous? + +«--Nous avons les filles, nous voulons les fils; au nom de la liberté, +livrez vos enfants.» + +«La liberté, ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle, +ils voulaient commencer par l'étouffer dans le haut enseignement... +Heureux présage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!... +Dès les premiers mois de l'année 1842, ils envoyaient leurs jeunes +saints au Collège de France pour troubler les cours.» + +Les premiers troubles dont parle M. Michelet furent promptement +apaisés... L'indignation du public effraya ces braves; peu organisés +encore, ils crurent devoir attendre l'effet tout-puissant du libelle _le +Monopole universitaire_, que le jésuite D... écrivait sur les notes de +ses confrères, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a signé en avouant +qu'il n'en était pas l'auteur. + +Cette année, au mois d'avril, les troubles ont recommencé. Deux +professeurs, MM. Michelet et Edgar Quinet, osaient se permettre de +parler des jésuites dans leurs chaires. Les jésuites accoururent en +masse, et essayèrent d'étouffer la voix des professeurs, non-seulement +par des sifflets, mais par des _bravos_. Le véritable public s'empressa +de jeter à la porte ces insolents perturbateurs; la presse entière (sauf +le journal des jésuites) prit fait et cause pour la liberté de +discussion. De nouvelles tentatives de désordre furent immédiatement +réprimées par les amis et les élèves de MM. Michelet et Quinet, les deux +éloquents professeurs purent continuer leurs leçons sur le jésuitisme, +et «ces nouveaux missionnaires de la liberté religieuse se retirèrent, +dit M. Edgar Quinet, la rage dans le coeur, honteux de s'être trahis au +grand jour, et prêts à se renier, comme en effet ils se sont reniés dès +le lendemain.» + +Reproduites en partie par les journaux de toutes les opinions, les +leçons de MM. Michelet et Edgar Quinet viennent d'être réunies et +publiées en un petit volume in-18, du prix modeste de 2 francs. Trois +éditions, épuisées en moins d'un mois, prouvent quel vif désir la France +entière a d'apprendre à bien connaître les jésuites, pour être plus sûre +de pouvoir en toute occasion les démasquer et les confondre, et les +enfoncer seuls, selon les expressions de M. Michelet, dans cet enfer de +boues éternelles où ils voudraient l'entraîner avec eux. + +Depuis leur dernière défaite, la situation a changé: les jésuites ont +publié à Lyon leur second pamphlet intitulé: _Simple coup d'oeil_. Ce +pamphlet, tout autre que le premier, est plein d'aveux étranges que +personne n'attendait. Il peut, dit M. Michelet, se résumer ainsi: + +«Apprenez à nous connaître, et sachez d'abord que dans notre premier +livre nous avions menti... Nous parlions de _liberté d'enseignement_, +cela voulait dire que le clergé doit seul enseigner; nous parlions de +_liberté de la presse_... pour nous seuls. «C'est un levier dont le +prêtre doit s'emparer.» Quant à _la liberté industrielle_; «S'emparer +des divers genres d'industrie, c'est un devoir de l'Église.» _La liberté +des cultes_ «N'en parlons pas, c'est une invention de Julien +l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages mixtes; on faisait de +tels mariages à la cour de Catherine de Médicis, la veille de la +Saint-Barthélémy!» + +«Qu'on y prenne garde: nous sommes les plus forts. Nous en donnons une +preuve surprenante, mais sans réplique: c'est que toutes les puissances +de l'Europe sont contre nous... Sauf deux ou trois petits États, le +monde entier nous condamne.» + +«Chose étrange, ajoute M. Michelet, que de tels aveux leur soient +échappés! Nous n'avons rien dit de si fort. Nous remarquions bien dans +le premier pamphlet des signes d'un esprit égaré; mais de tels aveux, un +tel démenti donne par eux-mêmes aujourd'hui à leurs paroles d'hier!... +Il y a là un terrible jugement de Dieu... Humilions-nous. + +«Voilà ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la liberté; +vous avez cru que c'était un mot qu'on pouvait dire impunément quand on +ne l'a pas dans le coeur. Vous avez fait de furieux efforts pour +arracher ce nom de votre poitrine, et il vous est advenu comme au saint +prophète Balaam, qui maudit, croyant bénir; vous vouliez mentir encore, +vous vouliez dire _liberté_, comme dans le premier pamphlet, et vous +dites: _meure la liberté!_ Tout ce que vous avez nié, vous le criez +aujourd'hui devant les passants!» + +_De l'organisation et des attributions des conseils-généraux de +département et des conseils d'arrondissement_; par M. J. DUMESNIL, +avocat aux Conseils du roi et à la Cour de cassation, membre du +conseil-général du département du Loiret; troisième édition, entièrement +refondue et mise en rapport avec l'état actuel de la législation, de la +jurisprudence et des instructions ministérielles. 2 vol. in-8.--Paris, +1843. _Charpentier_ (galerie d'Orléans, 7). 14 fr. + +Le 22 décembre 1789, l'Assemblée constituante décréta une nouvelle +division du royaume en départements, tant pour la représentation que +pour l'administration. Chaque département fut partage en _districts_; +chaque district en _cantons_; chaque canton en _Municipalités_. Cette +nouvelle division du territoire entraîna nécessairement la création de +nouveaux agents administratifs. En fondant les départements, le même +décret établit au chef-lieu de chacun d'eux une assemblée administrative +supérieure, sous le titre d'_administration de département_; une +assemblée administrative inférieure fut également établie au chef-lieu +de chaque district, sous le titre d'_administration de district_. Telle +a été la première origine des _conseils-généraux_ et des _conseils +d'arrondissement_, dont le savant commentaire publié par M. J. Dumesnil +a pour but de nous faire connaître l'_organisation_ et les +_attributions_. + +Depuis 1789 jusqu'en 1838, les assemblées administratives créées par +l'Assemblée constituante ont subi à plusieurs reprises des modifications +importantes. Avant d'exposer les règles tracées par les lois du 22 juin +1833 et du 10 mai 1838 pour l'organisation des conseils-généraux de +département et des conseils d'arrondissement, M. J. Dumesnil a donc +réuni et analyse, dans un chapitre préliminaire, les dispositions +législatives, les anciennes lois, les décrets et les arrêtés du +gouvernement, qui se rattachent à l'existence de ces assemblées; en un +mot, il a refait leur histoire théorique. + +Les deux titres de l'ouvrage de M. J. Dumesnil indiquent sa division +principale: la première partie comprend l'organisation des +conseils-généraux de département et des conseils d'arrondissement; la +deuxième partie, de beaucoup la plus longue, est entièrement consacrée à +leurs attributions. + +Dans la première partie, M. J. Dumesnil commente, article par article, +la loi du 22 juin 1833; il expose, discute et résout les principales +questions que son application peut faire naître; Il cherche les motifs +des décisions dans l'exposé des motifs et la discussion aux Chambres, +dans les arrêts, en forme d'ordonnances royales, du conseil d'État, dans +les arrêts ou jugements des cours et tribunaux ordinaires, et enfin dans +les circulaires ministérielles. Cette première partie se termine par le +commentaire de la loi relative à l'organisation particulière du +conseil-général et des conseils d'arrondissement du département de la +Seine. + +La seconde partie se divise en cinq titres. Le titre 1er traite des +attributions des conseils de département. Or, ces attributions étant de +deux sortes, c'est-à-dire sous l'autorité du pouvoir législatif et sous +l'autorité du roi, le titre premier se subdivise lui-même en deux +sections. + +La première section du titre premier de la seconde partie énumère donc +toutes les attributions que les conseils de département sont chargés +d'exercer sous l'autorité de la puissance législative, et qui se +rapportent à la répartition des contributions foncière, personnelle et +mobilière, et des portes et fenêtres; au cadastre, au recensement des +personnes et des propriétés; aux changements de circonscription des +départements, arrondissements et communes; aux impôts et emprunts dans +l'intérêt du département, etc. + +La deuxième section comprend toutes les attributions placées sous +l'autorité du roi, telles que celles que le conseil exerce dans +l'intérêt du département, considéré comme personne civile; les règles +d'administration du domaine départemental; les travaux d'utilité +publique qui concernent, soit les bâtiments, soit les voûtes +départementales, soit les chemins vicinaux de grande communication, et, +en général, tous les travaux sur lesquels les conseils-généraux doivent +délibérer ou donner un avis; les attributions relatives aux prisons +départementales, aux enfants trouvés et abandonnés, aux dépôts de +mendicité, aliénés et voyageurs indigents; le vote; du budget des +diverses recettes et dépenses départementales; les règles applicables à +la comptabilité de ces dépenses; les avis sur demandes d'établissements +publics, etc.; les voeux sur l'état et les besoins du département, etc. +Après ces attributions générales, viennent celles relatives à +l'instruction primaire. Enfin, le dernier chapitre de cette importante +section du titre premier est consacré à la tenue des assemblées, aux +pouvoirs du président, aux fonctions du secrétaire, à la forme, à la +rédaction et à l'impression des procès-verbaux, à l'analyse des votes, +etc. + +Le titre II explique les rapports du préfet avec le conseil-général, et +l'autorité des ministres relativement aux actes de cette assemblée. + +Le titre III ne traite que des attributions des conseils +d'arrondissement. + +Dans le titre IV, M. J. Dumesnil passe en revue les fonctions +individuelles inhérentes à la qualité de conseiller de département et +d'arrondissement; il se demande si ces conseillers sont fonctionnaires +publics. + +Le titre V et dernier règle le rang et la préséance des conseils de +département et d'arrondissement dans les cérémonies publiques, et +détermine les prérogatives attachées par les lois à la qualité de membre +d'un conseil-général. + +Cet important ouvrage, terminé par une table analytique et raisonnée des +matières, a paru pour la première fois en 1837. A cette époque, le +projet de loi sur les attributions des conseils-généraux et +d'arrondissement n'avait pas encore été adopté. Dès que la loi du 10 mai +1838 fut promulguée, M. J. Dumesnil en fit paraître un commentaire avec +la seconde édition. La troisième édition qu'il publie aujourd'hui est un +ouvrage presque entièrement nouveau. D'une part, cinq années d'épreuves +ont fixé définitivement la législation départementale; d'autre part, +depuis 1838, des lois importantes ont étendu le cercle des affaires +soumises aux conseils-généraux; enfin, une étude plus approfondie de la +matière et dix années d'expérience acquise en prenant part aux travaux +du conseil-général du Loiret, permettaient, à M. J. Dumesnil de faire à +son travail primitif de notables améliorations. + +_Vies des hommes illustres de Plutarque_, Traduction nouvelle, par +ALEXIS PIERRON. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50 c. +(L'ouvrage complet, formera quatre volumes.) + +Plutarque a été souvent traduit en français. Amyot s'est immortalisé par +sa traduction; malheureusement, si naïf, si coulant, si élégant qu'il +soit, son style a un peu trop vieilli pour être facilement entendu du +vulgaire; et, d'ailleurs, Amyot, dont l'ouvrage restera comme un des +grands monuments primitifs de la langue française, a souvent substitué, +sans le vouloir, sa propre pensée à celle de Plutarque. Meziriae, qui +comptait dans sa traduction 2,000 contre-sens, essaya de la refaire; +mais il mourut au début de son travail. L'abbé François Tallemant, son +contemporain, fut plus heureux, ou, si l'on veut, plus malheureux, car +Boileau lui a fait une triste réputation. Dacier, qui lutta ensuite avec +ce rude jouteur, était un homme d'un profond savoir, qui ne laissa rien +ou presque rien à faire, pour l'interprétation du sens, à ses +successeurs, mais qui ne savait pas écrire en français. L'abbé Ricard +vint ensuite, et, bien qu'il se montrât fort inférieur à Dacier, et par +la science et par le style même, sa traduction obtint un certain succès; +elle a même eu plusieurs fois les honneurs de la réimpression. M. Alexis +Pierron, le traducteur (couronné par l'Académie) d'Eschyle et de la +métaphysique d'Aristote, a donc cru qu'une traduction nouvelle du grand +ouvrage historique de Plutarque pouvait n'être pas de trop, même après +quatre autres, surtout après celle qu'où estime le plus aujourd'hui. Le +travail qu'il offre au public n'a, du reste, nulle pretenion +scientifique; son dessein n'est pas d'inventer Plutarque, mais de le +reproduire. C'est sur la traduction proprement dite qu'a porté +principalement, presque uniquement son effort. Il n'a rien négligé «pour +retracer aux yeux, autant qu'il était en lui, une image complète et +fidèle, et qui put, non point tenir lieu de l'original, mais le rappeler +suffisamment à ceux qui le connaissent et donner à ceux qui ne l'ont pas +vu une idée vraie de son port et de sa physionomie.» + +_Histoire civile, morale et monumentale de Paris_, depuis les temps les +plus reculés jusqu'à nos jours; par J.-L. BELIN ET A. PUJOL. 1 vol. +in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c. + +Cette histoire de Paris est beaucoup plus monumentale que civile et +morale. Peut-être serait-il à désirer que MM. J. Belin et A. Pujol +eussent donné moins de détails sur les édifices publics et se fussent +occupés plus longuement des coutumes, des moeurs et des événements +politiques. Si incomplète qu'elle nous semble à cet égard, leur +compilation pourra satisfaire, sous d'autres rapports, un grand nombre +de ses lecteurs, et elle suppléera, dans certaines bibliothèques, le +grand ouvrage de Dulaure. + + + +Modes. + +[Illustration.] + +Si Paris, en ce moment, semble voué à la simplicité et presque à +l'indifférence, en revanche, à Bade, Spa, Aix en Savoie, et en quelques +autres lieux privilégiés, on mène élégante et joyeuse vie. Nous recevons +des lettres qui ne parlent que de bals, de fêtes, promenades et +toilettes. + +Ces toilettes, nous avons pu les voir chez les habiles faiseuses; mais +qu'est-ce qu'un costume, si charmant qu'il soit, si on ne le voit que +dans la psyché d'un atelier? Ce n'est là qu'une apparence trompeuse, +sans réalité et sans vie. Le caprice et le goût modifient, transforment +et animent les plus heureuses intentions selon les lieux et les +circonstances. + +«Dans une promenade aux ruines du vieux château de B..., madame la +comtesse de L.... portait une robe de batiste à raies bleues et +blanches; le corsage était demi-décolleté en coeur, jusqu'à la ceinture; +des pattes en étoile, bordées d'une petite passementerie, rattachaient +en échelle et s'élargissaient en montant, laissant voir à demi un fichu +de mousseline plissée à très-petit col de dentelle. Les manches, justes +à jockey, étaient ornées de sous-pattes pareilles à l'ornement du +corsage. Un chapeau de paille d'Italie avec une plume blanche couchée +sur la passe, et un châle de mousseline tarlatane complétaient ce +costume champêtre.» + +Une dame russe, qui porte les modes parisiennes avec une grâce +charmante, avait une robe de taffetas d'Italie glacé, caméléon, en forme +de redingote ouverte, bordée d'un plissé en ruban, sur une robe montante +en mousseline à deux volants très-peu froncés. Les manches de la +redingote, demi-longues et bordées du même plissé, laissent passer les +manches de la robe de mousseline. Ajoutez une écharpe de barége, +imprimée à dessins de cachemire, et une fraîche capote de crêpe blanc, +ornée d'une branche de fleurs. On voit aussi des robes de barége à +grands plis, simulant deux ou trois jupes, des chapeaux de paille de riz +avec plumes, beaucoup de capotes à passes de paille et fond d'étoffes +ornées de guirlandes de fleurettes. Mais on ne porte plus de ces +chapeaux enrubannés avec tuyautés, frisés et bordures de rubans; tout +cela est passé à l'état de mode vulgaire. Les chapeaux simples en +paille, ont un ruban croisé et la voilette d'Angleterre. + +Comme on le voit, la mode n'est pas délaissée, et, pour changer de place +elle n'en est pas moins brillante et moins suivie. + +Ici nous avons vu à une représentation de _la Péri_ une charmante +toilette, et nous savons trop bien ce qu'on doit à l'élégance parisienne +pour la passer sous silence. La coiffure, en crêpe rose, était ornée +d'une petite plume saule qui voltigeait autour du visage et +l'accompagnait gracieusement. La robe de pékin d'été, feuille de rose, +surmontée d'un corsage décolleté, avait un revers à châle bordé de biais +en crêpe lisse; la même garniture était posée sur la jupe en tablier; +les manches courtes étaient couvertes de biais. Un gros bouquet +d'oeillets roses et blancs ornait le corsage, et venait ajouter sa +fraîcheur naturelle à cette toilette déjà si fraîche. + +Aujourd'hui notre dessin représente un costume qui peut être considéré +comme type exact des modes de cette saison: c'est une robe de barége à +deux grands volants brodés en laine, à festons mats. Le chapeau est en +paille de riz, orné d'une guirlande de fleurs. C'est la toilette de +promenade du matin à la ville. + + + +Amusements des sciences. + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO. + +I. Faites retrancher 1 du nombre pensé, et multipliez le reste par un +nombre quelconque; faites encore retrancher 1 du produit, et ajouter au +reste le nombre pensé; enfin, demandez le nombre qui provient de cette +opération et ajoutez-y votre multiplicateur augmenté de l'unité; le +nombre cherché sera égal à la somme obtenue divisée par ce même +multiplicateur augmenté de 1. + +Supposons, par exemple, que 7 soit le nombre pensé et que 5 soit le +multiplicateur dont on fait choix; 7 diminué de 1 donne 6, qui, +multiplié par 3, produit 18. En diminuant 18 de 1, ce qui donne 17, et +en augmentant le reste de 7, on a 24; 24 augmenté de 3 plus 1 donne 28, +qui, divisé par 4, donne pour quotient le nombre cherché, 7. + +II. Faites prendre une carte par une personne qui la gardera après +l'avoir choisie sans vous la montrer. Ensuite, s'il s'agit d'un jeu +complet de 52 cartes, donnez à chacune de ces cartes la valeur qu'elles +marquent, en numérotant 11 le valet, 12 la dame et 13 le roi. Puis, +comptant successivement les points de toutes les cartes, vous ajouterez +les points de la seconde à ceux de la première, ceux de la troisième à +ceux de la seconde, et ainsi de suite, en retranchant toujours 13 dès +que vous arrivez à un nombre plus fort, et en gardant le reste pour +l'ajouter à la carte suivante. On voit qu'il est inutile de compter les +rois qui valent 13. S'il reste quelques points lorsque l'on a terminé, +on ôte ces points du 13, et la différence marque le nombre des points de +la carte qui a été enlevée du jeu. Ainsi, si le reste est 11, ce sera un +valet qu'on aura tiré; si le reste est 12, ce sera une dame; s'il ne +reste rien (ou 13), ce sera un roi. + +Si l'on veut se servir d'un jeu composé seulement de 32 cartes, on +donnera la valeur 1 à l'as, 2 au valet, 3 à la dame, 4 au roi, et ou +opérera comme ci-dessus, sauf les modifications suivantes: d'abord on +retranchera constamment les 10 au lieu des 13; ensuite on ajoutera 6 au +dernier nombre obtenu, et cette somme étant retranchée de 10 si elle est +moindre, ou de 20 si elle surpasse 10, le reste sera le nombre de points +de la carte qu'on aura tirée; de sorte que s'il reste 2, ce sera un +valet; 3, ce sera une dame; 4, un roi, etc. + +Si le jeu de cartes était incomplet, il faudrait ajouter à la dernière +somme le nombre des points de toutes les cartes manquantes, après qu'on +aurait ôté de ce nombre 10 autant de fois que possible; et on opérerait +sur le nouveau résultat comme ci-dessus. + + + +[Illustration (caricature): Un tiroir difficile.] + + + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. Un mulet et un âne faisant voyage ensemble, l'âne se plaignait du +fardeau dont il était chargé. Le mulet lui dit: «Animal paresseux, de +quoi te plains-tu? si tu me donnais un des sacs que tu portes, j'aurais +le double de ta charge; mais si je t'en donnais un des miens, nous en +aurions seulement autant l'un que l'autre.» On demande quel était le +nombre de sacs dont l'un et l'autre étaient chargés? + +II. Deviner la carte que quelqu'un aura pensée, sans la tirer, parmi 21 +cartes différentes. + +SOLUTION DU PROBLÈME N° 4, CONTENU DANS LA DIX-NEUVIÈME LIVRAISON. + +BLANCS. + +1. Le P du F du R un pas: échec. +2. Le C à la sixième case du R. +3. Le P du F du R, un pas. +4. Le C à sa septième case: échec +5. Le P de la T, un pas: échec et mat. + + +NOIRS. + +1. Le R à la quatrième case de sa T. +2. Le P du C du R, un pas. +3. Le P du C du R, un pas. +4. Le R à la quatrième case de son C. + + + +[Illustration.] + +N° 5. + +LES BLANCS FONT MAT EN TROIS COUPS. + +_(La solution à vue prochaine livraison.)_ + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. +La vanité des petits autorise l'orgueil des grands. + + +[Illustration: nouveau rébus.] + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0024, 12 *** + +***** This file should be named 38320-8.txt or 38320-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/3/2/38320/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38320-8.zip b/38320-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9a3dd0d --- /dev/null +++ b/38320-8.zip diff --git a/38320-h.zip b/38320-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e2222fc --- /dev/null +++ b/38320-h.zip diff --git a/38320-h/38320-h.htm b/38320-h/38320-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d8ef89d --- /dev/null +++ b/38320-h/38320-h.htm @@ -0,0 +1,3820 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 + +Author: Various + +Release Date: December 16, 2011 [EBook #38320] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0024, 12 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + +<p>L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<pre> + Nº 24. Vol. I.--SAMEDI 12 AOÛT 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. + Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Ahmed-Pacha</b>, bey de Tunis <i>Portrait</i>.--<b>Courrier de +Paris.--Embellissements de Paris</b>. Nouvelle Porte de l'hôpital de la +Charité. <i>Gravure</i>.--<b>Les Automates</b> de M. Stevenard. <i>L'Escamoteur; le +Jour de Flûte; le Magicien</i>.--<b>Martin Zurbano</b>. (Suite) <i>Orateur appelant +le peuple à se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van +Halen</i>.--<b>Des Irrigations</b>. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministère +de l'Agriculture. <i>Quatre Gravures</i>.-<b>L'été du Parisien</b>--(Suite.) +<i>Établissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Baréges; Bagnères de +Luchon; Bagnères de Bigorre; Mont-Dore</i>.--<b>Le Jeune Lapin et le Renard</b>. +Fable par M. S. Lavalette.--<b>Margharita Pusterla</b>, Roman de M. C. Cantù. +Chapitre II, l'Amour. <i>Cinq Gravures</i>.--<b>Bulletin +bibliographique.--Annonces.--Modes</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Caricature</b>. <i>Un Tiroir +difficile</i>.--<b>Amusements des Sciences.--Échecs</b> (5e problème).--<b>Rébus</b>.</p> + +</div> +<br> + +<h2>Ahmed-Pacha,</h2> + +<h4>BEY DE TUNIS.</h4> + +<p>Pendant plusieurs siècles, la régence De Tunis a été l'affreux théâtre +de révolutions et de crimes de toute espèce. Les derniers événements qui +se sont passés en Europe, et surtout la conquête d'Alger par les +Français, ont amené de grands changements dans la situation de ce pays. +L'esprit de progrès, qui s'est emparé de tout le genre humain, entraîne +aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque +à leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis, +Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent +devoir être couronnés de succès.</p> + +<p>Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara +du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte +héréditaire dans la famille régnante, les successions ne sont pas +réglées d'une manière tellement précise, que souvent elles n'aient été +sujettes à de sanglantes contestations. La force et le génie ne sont pas +moins que la naissance des titres et des droits à l'exercice de +l'autorité suprême.</p> + +<p>Depuis 1814, la régence de Tunis a été gouvernée par six beys: +Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed.</p> + +<p>Ahmed-Pacha a succédé, le 18 octobre 1837, à son oncle Mustapha, décédé +après un règne de trois mois et quelques jours, à la suite d'un +événement tragique.</p> + +<p>Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la +guerre, avait rempli les mêmes fonctions sous le précédent souverain, +Hassan-ben-Mahmoud. Poussé par une ambition effrénée, et encouragé, +assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut +profiter de l'avènement du nouveau bey pour se mettre à sa place, et +travailla sur-le-champ à le renverser du trône, avant qu'il n'eût le +temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute +la régence, et par lui-même, et par sa famille, l'une des plus +puissantes du pays, que le bey Mustapha, informé du complot qu'il +ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrêter. +Cependant, après avoir rassemblé autour de lui ses amis les plus +fidèles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le +fit appeler au Bardo, sous prétexte de lui communiquer des nouvelles +importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa +pas désobéir publiquement; il arriva à la résidence avec une suite +nombreuse; mais séparé de ses adhérents, sans violence et comme par +hasard, par les gens du bey, il fut mené dans une salle basse, où on lui +apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prière avant de +mourir. Il lut aussitôt étranglé dans ce lieu même par des chaouchs, +tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa +punition, avec avertissement qu'un châtiment semblable était réservé à +ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le complot, dont Chekib était +l'âme, fut détruit immédiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet +acte d'énergie, avait imposé à ses ennemis, aurait pu jouir d'un règne +long et paisible; mais Mustapha était un homme d'un caractère très-doux, +comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut +obligé de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit +contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines après +cette exécution. Il laissa à son neveu Ahmed, le bey actuel, le +gouvernement de la régence.</p> + +<p>Ahmed-Pacha, âgé aujourd'hui de trente-six à trente-sept ans, est un +homme d'un caractère plus ferme que son oncle, d'une capacité réelle, +plus éclairé et surtout plus libéral que ne l'a été jusqu'à ce jour +aucun des princes de la côte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve, +les enfants de Chekib, placés au Bardo avec les siens, partagent +l'éducation européenne qu'il fait donner à ses fils.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b> + Le bey de Tunis.--<i>Fac-similé</i><br> + du croquis d'un voyageur.</b></p> + +<p>La capitale de la régence, Tunis, occupe une plaine resserrée entre deux +lacs. La ville a deux enceintes; celle intérieure, de construction +mauresque, est flanquée de tours très-rapprochées sur quelques parties; +l'enceinte extérieure, qui semble être un ouvrage européen, est formée +de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les +faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest, à la kasbah, +appuyée aux deux enceintes. En avant de Tunis, à l'entrée d'un canal +débouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort à double rang +d'embrasures, première ligne de défense de Tunis, et célèbre par la +résistance qu'il a plus d'une fois opposée aux armées débarquant sur +cette plage.</p> + +<p>La résidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse située en rase +campagne, à environ 2,200 mètres de Tunis, entourée d'un carré de +remparts élevés, dont les quatre coins sont flanqués d'ouvrages avancés +et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des bâtiments +intérieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent +les environs, et, au milieu, on distingue les dômes, les kiosques et les +vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey.</p> + +<p>Les habitants de la régence de Tunis, comme ceux de l'Algérie, +appartiennent à diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les +villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi +qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre +partie des Berbers, qui porte plus spécialement le nom de Kabaïles, ou +Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les +Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis +a organisé des troupes régulières, organisation par suite de laquelle +ils ont été privés de leurs privilèges assimilés aux troupes indigènes. +Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des +classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux +moeurs et à l'industrie qui les caractérisaient lors de leur arrivée +d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes détruites par les +invasions des Arabes au septième et au huitième siècle, et même la +fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les +habitants des villes et villages sont désignés par le nom générique de +Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine +des hordes qui ont pris part à la conquête, ou qui ont été appelés de +l'Égypte et de la Syrie par les khalifes de Kaïroan, conservent leur +dénomination d'Arabes. Quant à ceux qui, dans les temps anciens, avaient +accompagné les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mêlés +avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins. +Il est à remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on +les nomme Arabes, alors même qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite +ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont +Chaouïa (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race +qui habite sous des toits. Ils paraissent être, en effet, les Numides de +Massinissa et de Jugurtha.</p> + +<p>Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables +mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y +enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on +assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un +cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils +vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans +des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il +en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont +d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les +sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après +en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y +rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.</p> + +<p>L'administration est confiée à des Gouverneurs militaires (kikhia) pour +les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Kaïroan, +Porto-Farina, etc.; à des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes +ou villages, avec le territoire qui en dépend, connue Testour, Zaghwan, +etc.; enfin, à des gouverneurs civils ou préfets (kaïds) pour les +provinces en général. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en +même temps fermiers des revenus de l'État, c'est-à-dire qu'ils +perçoivent les impôts de leur département et les gardent, moyennant une +redevance au bey, préalablement fixée. Ces trois classes +d'administrateurs ont la juridiction dans leurs départements respectifs: +le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert à tous. Les kikhias sont +nommés par le bey; les cheikhs et les kaïds seul proposés au bey par le +suffrage de leurs administrés, et le bey les confirme ordinairement, +comme aussi il est d'usage qu'il les révoque sur les plaintes de leurs +administrés. Indépendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne +dépendent pas d'un kaïd, il y en a pour chaque subdivision dont se +forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades.</p> + +<p>Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis +sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la +régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la +plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant +des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est +ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et +l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra +seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les +habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population +nomade, cette véritable plaie du pays.</p> + +<p>Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes +qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade; +elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja +(branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre, +six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont +souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur +lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des +champs à l'année et les cultivent pour leur compte.</p> + +<p>Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise +entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne +régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites, +sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et +douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une +des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le +camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour +lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans +guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La +limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus +généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière +El-Zain.</p> + +<p>L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux +régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur +ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement +turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830, +le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de +la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province, +qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à +l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête; +mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général, +des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à +l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de +Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement +fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel +Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la +garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de +contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et +d'un million les années suivantes.</p> + +<p>Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle, +signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du +beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis, +Ahmed-Bey.</p> + +<p>Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du +ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un +commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes +tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double +suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses +sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et +son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus +étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant +directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession +de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un +droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement +méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre +lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la +poursuit encore aujourd'hui.</p> + +<p>Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en +novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le +vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était +placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours +par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette +régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il +était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20 +juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration +dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte, +aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais, +comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et +deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre +vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande, +obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien +entreprendre.</p> + +<p>Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel +rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la +conservation de sa souveraineté.</p> + +<p>Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante +protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable +parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant +ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux +dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et +de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses +anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres +contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les +menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à +profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à +ses États, pour leur donner tous les développements possibles de +culture, de civilisation et de puissance.</p> + +<p>Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son +règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été +rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation +générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du +gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer +une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur +administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur +instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays. +C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il +peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de +Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes +chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie, +chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un +régiment d'artillerie de 3,000 hommes.</p> + +<p>L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une +veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est +en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les +pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons +d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les +bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent +la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La +coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé +par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La +différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en +argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et +en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre +des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans +la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des +modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le +bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos +officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants +jaunes et des bottes vernies.</p> + +<p>Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis +qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient +servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et +l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des +officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef +d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne, +sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé +par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie +est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier +de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le +maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est +dirigée par M. Bineau, ingénieur français.</p> + +<p>Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du +pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne, +les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc. +C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis +les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince.</p> + +<p>Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo, +Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à +Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint +Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet +emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence +de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit +nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les +marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent, +des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens +aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer +l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable. +Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe, +rendra à son tour l'Europe sa tributaire.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<p>Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa +qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants +et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de +Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se +propose de passer un mois à Mirambeau, département de la +Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste +est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain +va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure +royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique +fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de +l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où +M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du +palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et +prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille +royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper +aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette +sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu, +satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y +est pour rien ou pour peu de chose.</p> + +<p>Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon +temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses +pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre;</p> + +<p class="mid">Reeubans sub tegmino fagi.</p> + +<p>A demain donc les affaires sérieuses.</p> + +<p>Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place, +en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on +laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris. +Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre +fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de +Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu +essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels. +Le <i>Journal des Débats</i> a fait de la cérémonie un récit emphatique qui +n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du +goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est +le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la +moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de +douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!</p> + +<p>Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à +tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les +rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu +le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois, +dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune +femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux, +au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la +princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement +involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne, +silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson +parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les +regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer +pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a +vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a +donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains, +tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la +princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est +mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la +chapelle de Saint-Ferdinand!</p> + +<p>Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des +princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La +mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales, +elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant +peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la +dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par +les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.</p> + +<p>Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra +serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes +catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un +jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet, +que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui +dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les +choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous +et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la +richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de +l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins +moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité, +donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés, +tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle +l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va +chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent +vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des +trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une +fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur +cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée.</p> + +<p>--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive +émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la +Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de +l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous +pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux +messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment +d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées? +comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards +incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?</p> + +<p>Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies +mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage, +occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne, +il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un +démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans +ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un +quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui, +depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin +vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin. +Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des +faussaires, des assassins!</p> + +<p>L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée +sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient +quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin.</p> + +<p>Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits +s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de +courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les +menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège +formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de +ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le +crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les +règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où +il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.</p> + +<p>Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et +inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une +bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et +surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à +éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se +prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands +paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les +passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur +fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des +combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent +au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le +couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les +épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout, +meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien +au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par +ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est +séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige +de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement +désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la +charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec +soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons +bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser +leurs femmes et leurs enfants.</p> + +<p>Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet +épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de +même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la +bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné +l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un +coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine.</p> + +<p>Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à +M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la +réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose +pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée.</p> + +<p>On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est +bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez +consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de +Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre +ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des +Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie. +Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut +dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus +qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en +attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent +de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer +au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est +toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.</p> + +<p>Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à +l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de +Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce +charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux +morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures +écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux +faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital +s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs +procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les +huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et +comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si +cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il +faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour +se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre +millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou +moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent +Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris +pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous +les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années; +ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le +soir vous êtes mort à coup sûr.</p> + +<p>--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit +même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze +voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle +qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet +du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et +en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a +très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son +droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et +peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent;</p> + +<p>Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.</p> + +<p>Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a +riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon +sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le +champ de bataille, sans honneur et sans sépulture.</p> + +<p>L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les +amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le +dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une +arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part +en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit +qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez +ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en +doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J. +et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont +pas salués!»</p> + +<p>--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais +l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque +cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore, +aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On +alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête +baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur +quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son +écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux +et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de +vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille +majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du +<i>matrimonium</i> enfin.</p> + +<p>A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de +rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui +peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu +étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.</p> + +<p>Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts! +elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi, +dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos +témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec +un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle! +Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a +jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.»</p> + +<p>Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a +inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient +pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille +d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à +Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris.</p> + +<p>Un autre se contenterait d'être un grand historien; M. Marco ajoute à ce +mérite plus d'un genre d'agrément; M. Marco Saint-Hilaire connaît les +poètes sur le bout du doigt. Êtes-vous embarrassé pour savoir de quel +père poétique tel ou tel hémistiche est le fils? allez consulter M. +Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de +Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace, +de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine.</p> + +<p>Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve +magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et +Napoléon. Talma, suivant M. Marco, est occupé à donner à Napoléon un +échantillon de son savoir-faire. Après plusieurs exercices, il arrive +enfin à ce vers:</p> + +<p class="mid">Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter.</p> + +<p>«Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met +dans la bouche d'Agamemnon.»</p> + +<p>Je voudrais savoir ce que Tancrède et Voltaire pensent de l'érudition +poétique de M. Marco.</p> + +<p>Et voilà justement comme il écrit l'histoire.</p> + +<p>--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de +Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'était pas de la force de ces +trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur +popularité; mais il s'était fait aussi des partisans et des admirateurs: +c'était un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chanté cent +couplets de suite sans reprendre baleine.</p> + +<p>Chaque chose vient à propos, chaque homme arrive à sa place; +Bosquier-Gavaudan était contemporain de Désaugiers et du caveau, il +naquit certainement pour chanter; il vécut en chantant: il est mort dans +un temps où l'on ne chante plus.</p> +<br><br> + +<h2>Embellissements de Paris.</h2> + +<h4>NOUVELLE PORTE DE L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ.</h4> + +<p>L'ancienne entrée de l'hôpital de <i>la Charité</i>, du côté de la rue Jacob, +vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant, +mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste +palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La +construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable; +c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère +quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre +colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée +l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes +bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche. +Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de +l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme +chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, <i>qui se déchire les +flancs pour nourrir ses enfants</i>, a le double malheur d'être un peu usé +et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on +aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne; +l'image du saint homme <i>Jean-de-Dieu</i>, par exemple, eût été aussi bien à +sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas +qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries +fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements.</p> + +<p>Puisque nous avons prononcé le nom de <i>Jean-de-Dieu</i>, on nous permettra +de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à +l'histoire de l'hôpital de la Charité.</p> + +<p>Jean, surnommé <i>Jean-de-Dieu</i>, à cause de ses vertus et des oeuvres +d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était +un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à +porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout +entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8 +mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le +pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu +la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples +ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les +pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée +d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre +religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife, +daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans +l'<i>ordre de Saint-Jean-de-Dieu</i>, ou des <i>frères de la Charité</i>, aux +trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les +malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir +un <i>religieux prêtre</i>, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun +office dans la congrégation.</p> + +<p>La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se +répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée +définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde +femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de +Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa, +sous le titre de <i>religieux de la Charité</i>, dans une maison de la rue de +<i>Petite-Seine</i>, appelée depuis rue des <i>Petits-Augustins</i>. Les lettres +patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de +mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées +par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643 +et 1665.</p> + +<p>En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même +occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'<i>Augustin +Dechausses</i>, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement +occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de <i>Saint-Pierre</i>, +dont on a fait depuis <i>Saint-Père</i> et enfin Saints-Pères, nom qui est +resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage +de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de +la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois +chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le +chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans +devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans +le royaume et dans ses colonies.</p> + +<p>Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de +la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une +église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de +Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette +inscription:</p> + +<p class="mid"><i>Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno +1615.</i></p> + +<p>L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez +joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais +l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on +citait, entre autres, la <i>Résurrection de Lazare</i>, par <i>Galloche</i>, +tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de +ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans +lequel <i>Dulin</i>, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le +<i>Christ guérissant les malades</i>;-dans le choeur, un autre Christ de +Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'<i>Apothéose de saint +Jean-de-Dieu</i> qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau +de <i>Jouvenet</i>; enfin, une vierge de marbre sculptée par <i>Le Pautre.</i></p> + +<p>D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient +encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté +ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de +l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité +sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était +l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en +renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration +de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres +sont dispersées ou anéanties..</p> + +<p>L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de +Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il +était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une +grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales +convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de +l'ordre.</p> + +<p>On ne recevait autrefois à l'hôpital de la Charité que des hommes +attaqués de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne +fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait généralement à +louer les soins, la propreté, la bonté, la charité véritable, avec +lesquels les malades étaient traités. Parmi les garçons chirurgiens +attachés à rétablissement, il y en avait un à qui six ans de service +conféraient de droit la maîtrise. La Charité s'appelait, pendant la +Révolution, <i>hospice de l'Unité</i>: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris +son premier, son véritable nom.</p> + +<p>L'établissement de l'école clinique interne de cet hôpital date de l'an +X (1801).</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Nouvelle Porte de l'Hôpital de la Charité.</b></p> + +<p>La Charité est ce qu'on appelle un <i>hôpital général</i>, c'est-à-dire +destiné aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aiguës, ainsi +qu'à celles qui sont blessées ou attaquées de maladies chirurgicales. +Situé sur une pente qui se prête parfaitement à l'écoulement des eaux, +il occupe un terrain considérable et jouit de forts revenus. Au +dix-septième, siècle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y +en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moitié provenaient de +dotations particulières; la fondation d'un lit, au commencement de la +Révolution, coûtait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui, +avait le sien; mais les places étaient trop rares, et l'on n'était admis +que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits +est de quatre cent soixante-seize, et il s'élèvera en 1844 à quatre cent +quatre-vingt-douze. On est mieux traité que jamais; y un reçoit +indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission +exigé, c'est d'être malade.</p> + +<p>Depuis qu'il est sorti des mains des frères de l'ordre de +Saint-Jean-de-Dieu, l'hôpital de la Charité est administré et régi comme +tous les autres hôpitaux civils. Ses médecins actuels sont: MM. +Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM. +Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalité +moyenne, à cet hôpital, est d'environ un sur sept.</p> + +<br><br> + +<h2>Les Automates de M. Stevenard,</h2> + +<h4>BOULEVARD MONTMARTRE.</h4> + +<p>Sous le péristyle d'une porte élégamment sculptée, un domestique, revêtu +d'une livrée irréprochable, présente d'une manière respectueuse et tout +automatique le programme des sujets mécaniques offerts à la curiosité +publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second +étage, une femme élégante, dont les mouvements sont aussi réglés que +ceux du valet, remet à travers un guichet surmonté d'une glace une carte +devant laquelle s'ouvre d'elle-même une porte de tapisserie donnant +entrée dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne) +s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingénieux +mécanismes une petite harangue de laquelle il résulte naturellement que +l'orateur est Vaucanson second, ou plutôt Vaucanson premier, ou même +encore le seul Vaucanson véritable; les célèbres automates de Vaucanson +pouvant faire soupçonner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la +taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionné +l'art et créé des automates pygmées. Axiome: La gloire de l'artiste +mécanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 60%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/003b.png"><br><b>L'Escamoteur.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 40%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Le Joueur de Flûte.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + + +<p>Après ce préambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon, +où sont exposés trois automates en miniature.</p> + +<p>A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur +haut de seize centimètres (six pouces), et revêtu d'un riche costume +oriental: il promène ses regards sur l'assemblée et se lève pour faire à +ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table +supportée par quatre pieds délicats, prend sur un autre meuble trois +gobelets d'argent, et après avoir montré qu'ils ne contiennent rien, en +fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un +oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage à un brillant oiseau-mouche, +lequel s'élance, bat des ailes et chante sa délivrance.</p> + +<p>Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux +centimètres (un pied), élégamment vêtu à l'espagnole; il exécute sur la +flûte les plus ravissantes mélodies de Rossini et de Bellini; ses doigts +s'élevant et s'abaissant selon toutes les règles de l'art des Tulou, +brodent sur ces mélodies des variations fort compliquées.</p> + +<p>Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admiré la musique et +le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisième +automate, son chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et +supporté par un magnifique meuble en bois d'ébène sculpté, enrichi +d'ornements en bronze doré, est assis un nécromancien de même grandeur +que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de +l'autre le livre du destin.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/003d.png"><br> <b>Le Magicien.</b></p> + +<p>Dans le socle qui soutient le monument est pratiqué un tiroir renfermant +d'élégantes tablettes sur chaque côté desquelles sont gravées des +questions en langues française et anglaise.</p> + +<p>La tablette contenant la question choisie est confiée à quatre cygnes +qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mêmes pour la porter +au nécromancien; celui-ci, au son d'une musique cachée, tourne les yeux +vers la personne qui lui a adressé la question, consulte son grimoire et +frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir +un cartouche en émail noir entouré de brillants.</p> + +<p>A un nouvel appel apparaît un petit démon familier porteur d'un vase +rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour +tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une +réponse courte, précise et sans réplique, dont la plus extraordinaire +est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes +marquées au même instant à la pendule du salon.</p> + +<p>Un nouveau coup de baguette fait disparaître le petit génie, les portes +du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses +méditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la +porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'écoulent pour faire place à +d'autres.</p> + +<br><br> + +<h2>Martin Zurbano.</h2> + +<p class="mid">(Voir page 311.)</p> + +<p>Le traité de Bergara, signé le 3 août 1839, mit fin à la guerre des +carlistes et des christinos, mais il ne détruisit pas tous les germes de +discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions +sociales de l'Espagne. Il existait des mécontentements dans l'armée, +dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardèrent pas à se +manifester au dehors, à se traduire en émeutes; l'une d'elles éleva +Espartero au niveau de la reine régente; une seconde émeute lui donna la +première place et renversa Christine.</p> + +<p>Le soldat parvenu fut à peine assis sur son trône de régent que de +nouvelles insurrections troublèrent le pays, Espartero savait manier le +sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire +triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de +la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu +coupable le régent dans sa courte administration. Loin de songer à +réconcilier les partis, à harmoniser les intérêts généraux sans froisser +les intérêts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles +qualités de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du +progrès intellectuel et physique où elle peut conquérir un si brillant +avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait +ombrage à son despotisme soldatesque.</p> + +<p>Aussi l'esprit public, qui avait salué son avènement comme l'aurore d'un +beau jour, comme le commencement d'une ère de grandeurs et de +prospérités, l'esprit public ne tarda pas à réagir contre lui. Le +dévouement fit bientôt place à la froideur, puis quelques fautes encore +firent naître la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit à +la lutte, à la mort. Les cités qui avaient montré le plus d'enthousiasme +lors de l'élévation d'Espartero furent les premières à protester contre +ses actes. Barcelone, par son émeute de 1840, l'avait porté sur le +pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au +mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait déjà contre le despotisme +militaire du régent. Mais l'heure de sa chute n'était pas arrivée +encore; cette tentative prématurée, qui s'étendit sur une partie de la +Catalogne, n'eut pour résultat que d'alourdir le joug du régent.</p> + +<p>Dans ces premières luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour +le régent un dogue bien dressé; rien ne l'arrêtait quand il s'agissait +de prouver son dévouement. L'âge, la faiblesse, la douleur, ne +trouvaient nulle pitié en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui +désignait le doigt du maître. Cette sanguinaire soumission fut poussée +si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en +horreur à l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres, +mirent sa tête à prix.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Orateur appelant le peuple à se prononcer.</b></p> + +<p>Ce fut dans ces circonstances que le régent nomma Martin Zurbano +maréchal-de-camp des armées nationales. Le décret est du mois d'octobre. +L'année suivante, de nouvelles faveurs tombèrent sur ce favori; +Espartero lui donna le commandement supérieur de la province de Gironne.</p> + +<p>Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il +poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de +bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans +cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de +la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de +mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se +délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou +amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution +dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes +que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le +général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir +désormais avec plus de douceur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.</b></p> + +<p>Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux +commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans +jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur +donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles +que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva +solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de +l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la +Catholique.</p> + +<p>En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère +grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la +France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre, +honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est +respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont +il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses +soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre +depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans +vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours: +Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans +plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette +rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la +chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de +Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions.</p> + +<p>Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de +leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le +littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits +navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous +les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par +l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent +hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration +des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des +Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des +fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les +remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel +inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un +administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien +contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma +inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des +pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement +militaire de la province de Girone.</p> + +<p>Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone. +L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes, +des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression +d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des +négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec +l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne, +mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus +qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie.</p> + +<p>Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin +sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les +maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et +les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut, +la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux +rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les +passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur +pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et +développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers +parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte.</p> + +<p>Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait +prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de +canon sur la <i>Rambla</i>, promenade intérieure. Les garnisons des villes +voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000 +ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut +été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles +de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et +rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et +avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la +garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit +position sur une place, écartant avec violence les habitants qui +gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à +peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup. +Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de +réconciliation possible.</p> + +<p>La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de +défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et +dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des +feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes. +Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage, +courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population, +saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de <i>las +Platerias</i> garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de +Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes +elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était +déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500 +hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort +<i>Atarazanas</i>. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van +Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent +suspendues et les troupes se retirèrent à <i>San Felice</i>, à deux lieues de +la ville.</p> + +<p>On ne sait que trop la suite déplorable de ce succès. Fière de sa +victoire, la ville ne songea pas à se prémunir contre les représailles +du régent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort +Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut +garde de négliger un tel point. A peine bivouaqué à San Felice, il +s'occupa de donner à ce fort une bonne garnison, des vivres et des +munitions. Il restait ainsi maître de Barcelone. Sûr d'y rentrer quand +il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer à +toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le +régent.</p> + +<p>Parti de Madrid le 21, Espartero était le 29 au village de <i>Saria</i>, près +de Barcelone; il y établit son quartier-général et s'occupa de réduire +la ville insurgée. Le 30, sommation lui fut faite de déposer toutes ses +armes aux <i>Atarazanas</i> et de se rendre à discrétion, sinon le +bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 décembre. Le désordre +régnait dans Barcelone; la menace du régent effraya une partie de la +population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons +de milice et les personnages les plus compromis s'y opposèrent. Le 5 +arriva, et rien n'était décidé; à onze heures du matin le fort +Montjouich ouvrit son feu et lança des bombes sur toutes les parties de +la ville.</p> + +<p>Des vaisseaux anglais, arrivés depuis peu, s'étaient mis en +communication avec le régent et avaient, dit-on, fourni des projectiles +à Montjouich. A peu de distance étaient à l'ancre des navires Français. +Si les premiers donnaient à Espartero les moyens de détruire Barcelone, +les seconds, assistés de notre consul, recueillaient au milieu du danger +les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient +de la mort, sans exception de parti. La marine française a joué un noble +rôle dans cette scène déplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien +mérité de l'humanité.</p> + +<p>Après un bombardement de treize heures, après avoir reçu 817 bombes, +après avoir vu ses plus beaux quartiers détruits ou incendiés, Barcelone +se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du régent. +Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle +ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement. +Le même jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se +formèrent, et les fusillades commencèrent le 5, peu après la rentrée de +Van Halen. Les exécutions continuèrent les jours suivants. De son +village de Saria, d'où il n'osait sortir, Espartero donna froidement +l'ordre de décimer les milices. Les chefs de l'insurrection étaient en +fuite; ce fut donc de malheureux soldats égarés que frappa la vengeance +du régent, et ce fut le sort, plus que la gravité de la faute, qui dicta +l'arrêt de mort.</p> + +<p>Pendant cette première phase de la réaction, Zurbano fut envoyé dans sa +province de Girone, où des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il +fallait désarmer et museler Figuères et Girone; ou ne pouvait choisir +une meilleure main. Il partit le 14 décembre. Son approche causa un tel +effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittèrent.</p> + +<p>Après avoir frappé Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000 +de réaux, comme on le fait pour une ville ennemie; après avoir rempli +les prisons, prononcé l'exil, condamné aux galères et à mort le plus +grand nombre possible d'insurgés, Espartero sentant sa soif de vengeance +à peu près satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 décembre, et se +mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son défaut +de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-général de la +Catalogue, et le remplaça par Scoane, sur la Fermeté duquel il pouvait +compter.</p> + +<p>(La suite à un prochain numéro.)</p> + +<br><br> + +<h2>Agriculture</h2> + +<h4>DES IRRIGATIONS.</h4> + +<p class="mid">M. DANGEVILLE.--M. NADAULT DE BUFFON.--MINISTÈRE + +DE L'AGRICULTURE.</p> + +<p>Nous sommes arrivés au milieu de cette époque où, dans les années +ordinaires, les ardeurs du soleil, si bienfaisantes à la maturité de nos +blés, descendent en pluies de feu sur les herbes prêtes à renaître. +L'atmosphère altérée pompe le suc des plantes et revêt d'une jaunâtre +draperie la fraîche verdure des prés, repos des yeux, espoir des joyeux +troupeaux.</p> + +<p>Les angoisses des cultivateurs au moment où le soleil étreint de ses +feux la nature végétale sont peut-être celles que les habitants des +villes partagent le plus sincèrement, car ils en souffrent aussi. A +cette heure, lorsque l'ordre des saisons n'est point interverti, comme +en 1840, tous les heureux du siècle, qui peuvent fuir de leur prison de +pierre, secouent la poussière des rues et des quais pour aller aspirer +l'air frais et pur des campagnes embaumées. Qu'y rencontrent-ils? +l'aridité! Ce ne sont qu'arbres poudreux aux feuilles racornies, +parterres foudroyés, herbes brûlées, fruits desséchés, potagers +détruits. Quel enfant n'a gémi à l'aspect du gazon, théâtre de ses jeux, +changé en triste pelouse? Quelle pensionnaire n'a donné une larme aux +souffrances de la fleur altérée dont la tête s'incline sur une tige +flétrie pour implorer du ciel la charité d'une goutte d'eau? Combien de +fois la femme la plus craintive n'a-t-elle point surmonté son effroi du +tonnerre pour appeler de ses voeux les pluies à larges gouttes +qu'amènent les orages!</p> + +<p>En présence d'un sentiment si général il y a lieu de s'étonner que tout +le monde gémisse du mal et qu'on ait songé si peu à appliquer le remède. +Cependant les temps paraissent arrivés où nos gouvernants entreront dans +la voie de salut.</p> + +<p>A la session qui vient de finir, M. Dangeville a pris l'initiative. Sa +proposition, heureusement amendée par la commission, consiste à donner à +un propriétaire, à la charge d'une indemnité préalable, le simple droit +de passage des eaux d'irrigation sur le champ de son voisin contigu; la +Chambre n'a pu discuter le rapport, faute de temps; mais les journaux +ont applaudi, le public a approuvé les journaux: tout donne donc lieu +d'espérer que la science et la pratique des irrigations seront enfin +appréciées à leur véritable valeur et selon leur degré d'importance.</p> + +<p>Les irrigations, en effet, doivent être considérées sous plusieurs +points de vue également dignes de fixer l'attention des économistes et +des hommes d'État.</p> + +<p><i>Au point de vue des propriétaires</i>,--elles doublent, triplent et +décuplent parfois la valeur des territoires arrosés, soit qu'elles +changent de médiocres terres à grains en prairies luxuriants, soit +qu'elles couvrent de légumes savoureux les sables jadis vitrifiés sous +les coups de feu du soleil.</p> + +<p><i>Au point de vue de l'impôt</i>,--elles enrichissent le Trésor en élevant à +la dignité de terres imposables les friches que le fisc dédaignait, ou +bien en faisant monter les héritages de la dernière classe à la +première, sur le rôle du percepteur.</p> + +<p><i>Au point de vue des progrès agricoles</i>,--elles sont, dans le midi, le +plus puissant, si ce n'est le seul agent de l'agriculture fourragère, +c'est-à-dire de l'agriculture qui élève, nourrit et engraisse les +bestiaux, de celle qui donne du lait, du beurre, de la laine, de la +viande au peuple, en même temps que des engrais à la terre épuisée.</p> + +<p><i>Au point de vue administratif</i>,--elles exercent une influence +considérable sur le mode de location des terres, parce qu'elles rendent +les récoltes régulières, et qu'elles excitent aussi à établir le fermage +à prix d'argent en remplacement du métayage, régime devenu détestable, +aussi nuisible maintenant aux progrès agricoles qu'aux intérêts du +propriétaire et à ceux du métayer lui-même.</p> + +<p><i>Au point de vue politique</i>,--les irrigations, si elles se généralisent +en France, sont destinées à produire la plus heureuse révolution dans le +Midi et à faire disparaître une partie des causes de l'irritation qui +s'accroît sans cesse entre les départements vinicoles et les +départements du Nord.</p> + +<p>Quelques mots pour développer cette dernière considération ne seront pas +inutiles dans <i>l'Illustration</i>, dont la politique doit planer au-dessus +de la polémique quotidienne, et n'avoir en vue, sans distinction +d'hommes ni de partis, que la grandeur, la force, la durée et l'honneur +de la France.</p> + +<p>Or, la France ne sera grande et forte, éternelle et glorieuse, qu'autant +qu'elle continuera à être la première entre toutes les nations par son +incomparable <i>unité</i>.</p> + +<p>Quel est donc le souci qui doit nous préoccuper davantage, si ce n'est +celui de maintenir cette <i>unité</i>, d'en écarter avec soin toutes les +lèpres rongeuses et de lui préparer chaque jour de nouvelles raisons +d'être?</p> + +<p>Eh bien! nous disons que l'organisation, dans le midi de la France, d'un +vaste système d'arrosage auquel l'État prendrait la part qui lui +revient, en élevant les travaux généraux d'irrigation au rang de travaux +publics, ainsi qu'il l'a fait pour les ports, les routes, les ponts, les +canaux, et tout récemment pour les chemins de fer; nous disons que cette +organisation aurait pour résultat de détruire la cause la plus active et +la plus patente de l'hostilité de plus en plus vive qui s'est déclarée +entre le nord et le midi de la France.</p> + +<p><i>Cette cause d'hostilité, en effet, consiste surtout dans la grande, +différence des productions du sol</i>.--Le midi produit principalement les +vins, les eaux-de-vie, l'huile à manger, la soie et des plantes +aromatiques ou tinctoriales; il manque de grains et de viande pour sa +consommation; il est à peine manufacturier. --Le nord produit +principalement des grains, des bestiaux, des huiles à brûler, des +plantes textiles; il a la houille, qui le rend fabricant et +industriel.--Rien de plus irrégulier que les productions du midi; on n'y +trouve personne qui consente à garantir sur les fruits du sol un revenu +constant au propriétaire; force est, pour celui-ci, de régir lui-même +ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, et de donner ses terres +labourables à moitié fruit. Le contraire a lieu dans le nord, où la +régularité des récoltes annuelles a établi le fermage à prix fixe +d'argent.</p> + +<p>Dans le midi, la présence du propriétaire est continuellement +nécessaire; il est sans cesse, absorbé dans des luttes et des soins de +détails avec ses métayers; dans le nord, le propriétaire a de grands +loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son +pays, et appliquer son temps et son travail à l'industrie.</p> + +<p>Indépendamment de la différence morale qui doit résulter de cet état de +choses entre les propriétaires de ces deux grandes divisions de la +France, il y a une si grande opposition entre les productions +matérielles, que leurs intérêts ne peuvent cesser un instant de +combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet, +de faire des lois de douane, d'établir des droits d'octroi, de signer +des traités de commerce qui puissent donner satisfaction aux intérêts +agricoles et manufacturiers des départements septentrionaux, et qui, +cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est-à-dire, par +exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie à l'extérieur, +l'introduction à l'intérieur des bestiaux, des fers et des tissus?</p> + +<p>On le voit donc, notre unité a dans son sein un ennemi intérieur qu'il +lui faut apaiser sans cesse: c'est le défaut d'homogénéité de nos +productions sur toute l'étendue du sol national. Une même loi, un même +règlement, une même vue politique, ne peuvent embrasser l'universalité +des intérêts des deux grandes divisions du royaume; une loi complète et +énergique, un règlement franchement protecteur, qui auraient pour but de +mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le +nord, par exemple, au niveau où au-dessus de l'industrie et de la +production similaires chez un peuple rival, soulèveraient en France une +tempête; car cette loi et ce règlement ne se pourraient appliquer sans +blesser profondément les intérêts de quelques-unes des productions ou +des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque +impossible à la France de lutter, dans les productions et dans les +industries spéciales, contre les nations étrangères plus homogènes, et +chez lesquelles la législation peut être exclusivement favorable à une +production ou à une industrie déterminée.</p> + +<p>Le gouvernement français serait donc placé, au point de vue matériel, +dans cette alternative, ou de faire des lois bâtardes, des lois de +transaction qui laissent tout languir et qui <i>organisent</i> en quelque +sorte <i>une infériorité relative</i>, ou bien des lois qui oppriment les +intérêts d'une partie de la nation.</p> + +<p>Si nous revenons aux irrigations, après ces considérations générales, +que voyons-nous? un agent d'une puissance sans égale pour modifier +l'agriculture du midi, pour y établir des prairies immenses et pour y +nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous +introduirons la régularité dans ses productions; nous le placerons dans +les mêmes conditions que les provinces septentrionales; nous établirons +le fermage fixe à prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes +fourragères auront remplacé, grâce à l'irrigation, les bruyères des +landes stériles et desséchées; lorsque la culture des vignes ne sera +plus la culture presque exclusive; lorsque les <i>métayers</i> auront cédé la +place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturière sera introduite +dans le midi, à l'aide des chutes d'eau et des voies de communication +produites par l'amélioration du régime des eaux, à l'aide aussi des +loisirs du propriétaire, de la régularité des productions et de la +nouvelle nature de récoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors +les intérêts des cultivateurs méridionaux seront conformes aux intérêts +des cultivateurs septentrionaux; alors le bénéfice des cultures arrosées +du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors +seront resserrés les liens de notre unité nationale.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Fig. 1.--Conduite d'eau le long des<br> flancs des montagnes.</b></p> + +<p>C'est finalement par la chaleur et par la sécheresse qui en résulte, que +le midi diffère du nord. Quoi de plus simple, quoi de plus efficace que +de conjurer cette chaleur et cette sécheresse par les eau de sources, de +ruisseaux et de rivières qu'on laisse avec insouciance descendre des +hauteurs d'où Dieu nous les envoie, et se perdre dans les profondeurs de +l'Océan?</p> + +<p>Nous ne pouvons ici nous étendre sur ces considérations économiques et +publiques que nous avons succinctement énoncées; on en trouvera le +développement très-étendu dans, un Mémoire publié en 1841.(1) Un ouvrage +d'une tout autre nature et d'un intérêt tout de circonstance vient de +paraître chez Carilian Goeury. Nous le recommandons fortement à tous +ceux qui s'occupent d'arrosages. C'est un traité théorique et pratique +des irrigations par M. Nadault de Rallon, ingénieur en chef des +ponts-et-chaussées et chef de la division des cours d'eaux au ministère +des travaux publics. L'auteur donne, dans le premier volume, la +description et l'histoire des grands canaux d'arrosage du midi de la +France et de l'Italie septentrionale. Le second volume est spécialement +consacré aux ingénieurs: il traite de la mesure des eaux courantes, et +renferme un chapitre du plus haut intérêt, celui où l'auteur décrit les +régulateurs, c'est-à-dire les appareils destinés à débiter l'eau +courante en quantités exactement connues. Les recherches et les +expériences personnelles de M. de Buffon l'ont mis à même de donner des +procédés entièrement nouveaux et d'une exactitude rigoureuse, propres à +prévenir ces contestations séculaires que m; lèguent si souvent, de +générations en générations, ceux qui empruntent leurs eaux d'arrosage à +une bouche commune. Le troisième volume doit traiter les questions +législatives, administratives et contentieuses.</p> + +<blockquote>Note 1: <i>De l'influence des irrigations dans le midi de la France</i>; par +M. Cazeaux; chez Huzard.</blockquote> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/005b.png"><br> + <b>Fig. 2.--Conduite d'eau le long des<br> + flancs des montagnes.</b></p> + +<p>Nous avons indiqué le sommaire de cet ouvrage, parce qu'il n'existe en +France aucun traité complet des irrigations au point de vue de l'art, et +que celui-ci va servir de point de départ à tous ceux qui se produiront +plus tard.</p> + +<p>Sous l'heureuse plume de l'auteur, la matière est loin d'être d'une +lecture difficile. La science est tempérée par d'agréables descriptions; +les questions d'art sont colorées par les considérations administratives +et par les discussions de jurisprudence; celles-ci enfin sont animées +par de savantes et curieuses dissertations historiques. On voit que M. +de Buffon est aussi bon légiste et habile écrivain qu'il est ingénieur +érudit. Il ne fallait pas moins que toutes ces qualités pour bien +traiter le sujet, car rien n'est plus complexe que les difficultés +auxquelles donne lieu la matière des eaux, surtout en fait +d'irrigations; s'il faut réunir à la plus haute science de l'ingénieur +la pratique la plus exercée du constructeur, s'il est indispensable +d'être versé dans les théories et les applications agricoles, il est non +moins important d'avoir étudié à fond la législation civile qui se +rattache aux cours d'eau, et d'être familiarisé avec la jurisprudence +administrative.</p> + +<p>Le mélange des droits de propriété des particuliers avec les droits de +police de l'administration, la nécessité de concilier ces droits avec +les lois physiques qui régissent le mouvement des eaux, l'importance de +faire concourir ces forces au bénéfice de l'agriculture sans cependant +nuire aux usiniers, si souvent en concurrence avec les cultivateurs: +toutes ces exigences diverses hérissent la matière des eaux de +difficultés sérieuses, que M. Buffon semble s'être proposé d'aplanir.</p> + +<p>Aussi sa publication doit-elle être considérée comme une bonne fortune +par toutes les personnes qui auront à traiter les questions d'irrigation; +elle a été considérée comme le <i>vade mecum</i> des arrosants par la +commission qui a eu à prononcer sur la proposition qu'a faite M. +Dangeville.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Fig. 3.--Conduites d'eaux courantes, au-dessus et +au-dessous des canaux.</b></p> + +<p>Les agriculteurs sont, en général très-peu au courant des questions de +droit, de police et d'art qui se rattachent aux irrigations; ils les +envisagent même avec une sorte de dédain. Cette disposition d'esprit, +très-fâcheuse et très-nuisible aux progrès agricoles, finit même, à la +longue, par envahir les administrateurs les plus haut placés; on les +voit entourés exclusivement par des routiniers, par des praticiens, +classes fort honorables et qui doivent sans contredit former la majeure +partie de leurs conseils, mais peu favorables, pour ne pas dire +hostiles, aux progrès agricoles.</p> + +<p>Un mot à ce sujet.</p> + +<p>Les progrès agricoles sont surtout une affaire de patience et de +persévérance; ils résultent d'une et de plusieurs séries d'expériences +avortées, d'essais infructueux d'abord, de dépenses considérables +ensuite, qui ne peuvent être faites que par des cultivateurs puissants +et courageux; ceux-ci n'ont pas, comme en Angleterre, en Allemagne et +dans les autres contrées de l'Europe, le patronage d'une aristocratie +constituée dont les générations se succèdent en se léguant, les unes aux +autres, le trésor de leur expérience et la continuation de leurs +travaux, travaux qui, précipitamment exécutés, deviennent une cause de +ruine, et qui sont, au contraire, une source de richesses quand ils sont +faits avec la sage lenteur que la nature agricole apporte dans ses +oeuvres. Ce ne peut donc être que sur l'administration publique, sur le +zèle du ministère de l'agriculture surtout, que la France doit compter +pour le développement progressif de la science et de la pratique, +agricoles.</p> + +<p>Malheureusement, ce ministère est d'une timidité incroyable, il a peur de +son ombre; sa bonne volonté est stérile, ses désirs impuissants; il +s'effraie de sortir de la route battue, sans remarquer qu'il est surtout +créé pour rechercher, pour améliorer, pour innover; car il n'administre +rien, ou presque rien, et la principale force financière de son budget +consiste dans ce qu'on appelle le fonds <i>d'encouragement</i>. Il sait que +les hommes lui manquent encore, et il redoute de se recruter d'hommes +nouveaux, tant il a peur que les députés ne lui reprochent son ambition +et ne lui rognent son pauvre fonds d'encouragement. Il a tout récemment +conquis un homme, capable, M. Royer, qui est venu prendre rang parmi les +inspecteurs-généraux de l'agriculture; il doit continuer ainsi, et ce +sera le meilleur moyen de sauver son budget; il a besoin plus qu'aucune +autre branches des services publics, de s'appuyer sur des hommes qui lui +prêtent leur crédit, au lieu de recevoir leur lustre du diplôme officiel +et du titre de leur grade.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005d.png"><br> + <b>Fig. 4.--Batardeau de chômage.</b></p> + +<p>En lisant l'ouvrage de M. Nadault, on voit à chaque instant combien il +serait utile aux agriculteurs qui entament des canaux d'arrosage d'être +aidés de conseils éclairés. Tous les fondateurs des grands canaux du +Midi de la France ont été victimes de leur zèle et de leurs efforts +faute d'une réunion de connaissances suffisantes en hydraulique, en +droit civil et en jurisprudence administrative; ils ont été obligés de +céder gratuitement leurs eaux aux propriétaires des terrains que les +canaux traversent, et ils n'ont pu arriver à la fin de leur oeuvre sans +être ruinés par ces vampires cupides. L'adoption de la proposition de M. +Dangeville, combiner avec l'adjonction au ministère de l'agriculture +d'une fraction d'ingénieurs spécialement attachés aux questions de +dessèchements et d'arrosage, éviterait bien des mécomptes, et doterait +la France méridionale, dans un avenir rapproché, des avantages dont +jouit la Lombardie.</p> + +<p>Nos gravures, tirées du grand ouvrage de M. Nadault, avec son obligeante +autorisation, montrent à quel point on a poussé, dans ce dernier pays, +la pratique des irrigations. Les deux première figures donnent des +exemples de conduites d'eau le long des flancs des montagnes. La +troisième, fort curieuse, a été prise sur le canal d'arrosage de la +famille Taverna (province de Milan): à l'endroit que représente le +dessin, le canal passe au-dessus d'une rigole d'irrigation, dite du +<i>Viale, au-dessus</i> de la route communale de <i>Grazie</i>, et, en quittant +cette route, il plonge encore plus profondément sous terre pour +traverser par un siphon un troisième canal d'arrosage nommé Tehenne. On +voit ainsi l'eau bienfaisante se croiser en tous sens, sans se +confondre, et profiter des doubles courbures du sol pour se rendre, par +les pentes naturelles, sur tous les points, où la terre altérée la boit +avidement au grand profit de l'agriculture. La dernière figure donne le +modèle d'un batardeau employé au moment des réparations nommé <i>batardeau +de chômage</i>: il a le grand mérite d'être simple, parfaitement efficace, +facile à installer, et surtout économique: avec un chevalet de cette +espèce, coûtant de 300 à 500 francs, on barre le cours d'eau de 10 +mètres de largeur et de 1m. 60 de hauteur d'eau. Puisent ces dessins, +qui indiquent tant de difficultés vaincues, inspirer à quelque lecteur, +possesseur d'une source dédaignée, dans un coin de sa terre, l'idée d'en +tirer parti; en augmentant sa fortune, il rendra service à sa commune, +dont il accroîtra les bestiaux, source de toute richesse agricole; et +<i>l'Illustration</i>, si elle l'apprend, se félicitera de l'heureux résultat +obtenu par ses dessins, qui, souvent, en disent plus en un coup d'oeil +qu'on n'en pourrait exprimer en vingt pages de prose.</p> +<br><br> + +<h2>L'été du Parisien.</h2> + +<p class="mid">(Voir page 275.)</p> + +<p>Nous ne vous avons parlé dans notre premier article que de quelques +bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont été le Havre, +Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de +l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour +prendre des bains de mer, il a été tout simplement trouver la mer, +n'importe où, au bout des belles prairies de la Normandie, où la tangue +scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique +ignorée qui donne abri aux bateaux pêcheurs et que bordent les pauvres +cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le +malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre +d'original, qui n'est plus aussi recherché, depuis qu'il y en a tant.</p> + +<p>Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on établir +entre une mer muselée, dominée, vaincue, comme est celle des ports que +nous vous citions, une mer où nul danger n'est possible, où l'espace que +peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des +cordes, comme un cirque de Franconi, où, pour assister au spectacle +d'une tempête dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir +commodément, et battre des mains ou siffler à son aise, suivant que la +mer a plus ou moins bien joué son rôle, brisé le mat d'un navire en +détresse ou arraché un des anneaux de la jetée; et cette mer terrible et +majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte à peine, les limites que Dieu +lui a posées, qui pousse l'une après l'autre ses vagues menaçantes +contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a +dit le dernier mot de sa colère et jeté à l'homme le défi de lutter avec +elle? C'est là qu'il faut aller, ô vous tous que n'a pas encore étiolés +l'atmosphère de Paris, vous tous qui vous sentez de l'énergie au coeur +et de la vigueur dans les membres; car c'est là qu'est le danger, c'est +là que vous pourrez jouer avec la lame, et éprouver ces puissantes +émotions qui font naître et entretiennent les grandes pensées. Allez +donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un +petit coin bien ignoré du monde des touristes, et vivez de la vie de ces +braves et dignes pêcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et +l'eau, et reviennent le soir près de leurs fidèles ménagères raconter +les dangers de la journée et faire leurs projets du lendemain. Certes, +cette vie d'un aspect si monotone est la vie poétique en réalité; rien +n'y manque: ni l'ardeur aventurière, ni l'amour du foyer, ni la croyance +naïve dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier +et remercier au retour. Mêlez-vous à ces hommes dont la rude écorce +recouvre et conserve une sève généreuse; prenez part à leurs dangers et +à leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa +splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matériel et dans +l'ordre intellectuel.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Vue de l'Établissement thermal d'Enghien</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Eaux-Bonnes.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>Établissement thermal de Baréges.</b></p> + +<p>La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au +souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y +baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de +la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul +médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme +boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de +la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons +vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de +cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait +vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer. +Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à +Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul +est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel +port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi +difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé +à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et +puissants seigneurs de ceux d'un vilain.</p> + +<p>La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la +surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La +France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux +minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle +on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source +qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et +reconnue le souverain remède.</p> + +<p>D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la +chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire +pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore +complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la +formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de +matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement +rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la +surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la +réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et +aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation.</p> + +<p>Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est +l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous +bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant +à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer +les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et +résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution +de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les +données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint. +Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on +pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question +comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification +scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de +toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que +projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne +proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui, +partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour +jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce +parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse +alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces +questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des +connaissances de l'homme.</p> + +<p>Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas +qu'elle donne le <i>pourquoi</i> de la chaleur de ces eaux, mais elle a +reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements +postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer +qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du +feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des +éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent +encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue; +quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de +mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les +déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont +quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en +continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée.</p> + +<p>Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous +de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes. +Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation +des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La +couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être +émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette +magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme.</p> + +<p>Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne +sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher +leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir +perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des +contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes +que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de +Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs +châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été +c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il +Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le +fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues +autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y +trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions +y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette +suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne +dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la +verdure et le silence.</p> + +<p>Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains +est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang +de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien. +Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y +trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment, +ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la +vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de +l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire.</p> + +<p>Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que +viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est +incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y +déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains +seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village +pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y +gagneront.</p> + +<p>Le lac d'Enghien est entouré de tous côtés par ces beaux arbres dont +nous vous parlions tout à l'heure, et parsemé d'îles verdoyantes qui +ressemblent à des corbeilles de fleurs sorties du sein de l'eau. Le +terrain qui borde le lac a été partagé en lots, et de toutes parts se +sont élevées d'élégantes constructions, chalets suisses ou cabanes +rustiques, des parterres avec leur sable d'or et de petits embarcadères, +au pied desquels se balancent gracieusement des chaloupes, des canots et +jusqu'à, de petits navires, ravissantes miniatures. Le matin et le soir +on voit ces frêles embarcations sillonner le lac et aller d'une île à +l'autre, jusqu'à ce qu'elles abordent, débarquant les provisions qui +doivent servir aux pique-niques; ou bien on imite les nuits vénitiennes: +les gondoles partent à la nuit tombante, et, du milieu du lac, les +accords les plus suaves, dont le silence complet de la nature double le +charme, vous transportent en imagination dans ces contrées où les nuits +sont plus belles que les plus beaux jours.</p> + +<p>Pour promenades aux environs, on a la vallée de Montmorency avec sa +magnifique forêt, Écouen et son admirable château du temps de François +Ier, Saint-Leu-Taverny, et vingt autres charmants villages posés +coquettement sur le revers des collines avoisinantes et presque tous +ombragés par des arbres séculaires.</p> + +<p>Maintenant, si vous aimez les contrastes, si à une nature calme et +reposée, où le coeur vit par lui-même, vous préférez les grandes scènes, +l'aspect effrayant d'une nature tourmentée, le danger dans les +excursions; si aux habitants monotones de la banlieue de Paris, à leurs +costumes trop connus, vous voulez substituer un spectacle nouveau, des +moeurs nouvelles et des costumes pittoresques, nous vous mènerons aux +Pyrénées.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Eaux de Bagnères de Luchon.</b></p> + +<p>C'est dans les Pyrénées qu'on peut bien saisir la trace de ces +convulsions souterraines dont nous vous avons parlé plus haut; ce ne +sont partout que rochers abruptes dont les cimes semblent menacer le +ciel, crevasses profondes où l'on entend mugir les vents, voûtes +pendantes qui recouvrent des cascades horribles à voir et à entendre, +déchirements qui soulèvent un coin de l'intérieur de la montagne et font +frémir celui qui les regarde, pentes inabordables que franchissent seuls +l'isard et le chamois, et sur lesquelles roulent en avalanches les rocs +et la neige. Ce n'est plus là la nature de convention, proprement +peignée et habillée: ce sont de magnifiques horreurs qui ont sur l'homme +un charme d'attraction extraordinaire; et puis, au milieu de ces +figures, près du torrent impétueux dont l'écume se mêle aux cailloux +qu'il arrache à ses bords, sous des murs perpendiculaires de 4 à 520 +mètres qui obstruent l'air et le soleil, si par hasard il se trouve une +corniche de 30 à 50 centimètres de large, c'est là qu'il vous faudra +passer sur les pas de votre guide; vous aurez le vertige, une sueur +froide inondera votre corps, vous vous sentirez attiré invinciblement +vers l'abîme, vous vous pencherez vers lui, plus près à chaque instant, +et toujours plus près, et si vous n'avez pas, près de vous, celui qui +est chargé de vous conduire, celui qui sait, sans frémir, sauter +par-dessus une fente de 200 mètres de profondeur, vous irez où va l'eau +du torrent, vous roulerez avec ses galets et vous mourrez inconnu au +milieu de ces scènes grandioses sans que le torrent s'arrête, sans que +le soleil voile un seul de ses rayons. Tels sont les plaisirs des +montagnes, telles sont les émotions que peuvent se procurer les +baigneurs des Pyrénées, les excursions qui servent plus que les eaux, +n'en déplaise à la médecine, à réconforter un malade et à le mettre à +même de recommencer une campagne d'hiver à Paris.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Eaux de Bagnères de Bigorre.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Eaux de Mont-Dore.</b></p> + +<p>Les Hautes et les Basses-Pyrénées sont, abondamment, pourvues de ces +sources d'eaux minérales qui deviennent en été des centres d'attraction. +Tout, du reste, concourt à donner à ces bains un aspect grandiose et +inaccoutumé à l'oeil du Parisien. Dans ces montagnes, en effet, l'homme +n'est pas seulement en lutte avec la nature, il l'est encore avec les +lois. Par les pics les plus inaccessibles, par les anfractuosités les +plus sauvages, voyez à la nuit tombante glisser comme des ombres ces +formes fantastiques, qui se détachent en noir sur un horizon +qu'éclairent encore les derniers rayons du soleil; ces hommes sont armés +jusqu'aux dents et plient sous un fardeau qui ne ralentit pourtant pas +la rapidité de leur marche. Ce sont des contrebandiers qui, chaque nuit, +vont d'Espagne en France ou de France en Espagne. Pour eux la vie est +une série de combats, c'est une lutte ouverte avec la société +représentée par les douaniers, lutte qui souvent se termine par du sang.</p> + +<p>Plus loin, de l'autre côté de la Frontière, ce sont les hordes +espagnoles sans cesse soulevées, sans cesse décimées; aussi, si vous +pénétrez en Espagne, quelle désolation, quelle misère se montrera à vous +à chaque pas! Là des villages entiers incendiés, ici des maisons encore +debout, mais vides, et, dans quelque fossé, leurs habitants qu'on n'a +pas même recouverts d'un peu de terre. Partout la mort, le +découragement; des populations hâves et traînant misérablement le reste +de jours dont elles ne savent pas le nombre; car, grâce aux soulèvements +périodiques des carlistes, des christinos, et à la répression des +autorités, nul ne sait si demain il ne sera pas désigné comme suspect, +et fusillé comme tel. Pauvre peuple! quand te sera-t-il donné de +t'asseoir paisiblement au banquet de la civilisation, et de compter les +jours par tes progrès?</p> + +<p>A une douzaine de lieues de Paris et à trois à quatre lieues de la +frontière d'Espagne, dans le canton de Laruns, Basses-Pyrénées, se trouve +un village du nom d'<i>Eaux-Bonnes</i> ou <i>Aigues-Bonnes</i>; il est au fond +d'une gorge étroite que dominent de tous côtés des montagnes élevées. Il +doit la vie à ses eaux minérales et n'est composé que d'une quinzaine de +maisons, dont quelques-unes, nouvellement construites, sont grandes, +assez bien bâties et adossées de tous côtés au roc, qu'il a fallu faire +sauter à la mine pour se procurer l'espace nécessaire à la construction +de l'hôpital destiné aux militaires. Car le gouvernement ne se contente +pas, dans sa sollicitude pour le soldat, de lui assurer pendant sept ans +le vivre, le coucher, l'exercice à toutes les heures du jour et le sou +de poche, il va jusqu'à lui procurer les plaisirs de la richesse; il a +de côté et d'autre de la France certaines eaux minérales où il envoie et +fait traiter libéralement les pauvres soldats malades.</p> + +<p>L'air tempéré qu'on respire, dans l'étroit vallon où est construit le +village est très-favorable aux santés délicates et altérées. Et puis, +tout autour de vous, n'avez-vous pas les Pyrénées et leurs cascades, +parmi lesquelles il faut en citer une à proximité du village, alimentée +par un petit torrent, et qui se précipite du haut d'un rocher escarpé +avec un bruit formidable; mais le pauvre torrent a beau enfler sa voix +et se donner des airs de Niagara, il ne fait qu'ajouter à la beauté du +paysage, sans causer la moindre terreur.</p> + +<p>Les sources minérales sourdent au pied de la montagne, au confluent des +ruisseaux de la Sonde et du Valentin; il en est jusqu'à trois que l'on +pourrait compter. La première, appelée la Vieille, sort d'une grotte +profonde que la nature a creusée depuis des siècles. Cette vieille +source n'a pas encore, à ce qu'il paraît, fait son temps, car elle +fournit l'eau qu'on boit. La seconde source, nommée la Neuve, est située +un peu au-dessus de la précédente, le long du ruisseau de la Sonde; et +la troisième, appelée source d'Orechy, est à cent pas environ des +autres. Ces trois sources alimentent seize baignoires faites de ce beau +marbre qu'on trouve en immense quantité dans les Pyrénées. Maintenant, +voulez-vous savoir de quoi vous pouvez vous guérir aux Eaux-Bonnes?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Prenez mon élixir,</p> +<p class="i14"> De tous les maux il sait guérir,</p> +</div></div> + +<p>dit l'opéra. Eh bien! vous pouvez y arriver avec des affections +chroniques des viscères abdominaux, des lièvres intermittentes rebelles, +des maladies de peau, l'hystérie, l'hypochondrie, voire même +désaffections catarrhales, des maladies chroniques de poitrine, la +pulmonie et de l'argent, beaucoup d'argent, et vous partirez au bout +d'un mois, nous ne disons pas complètement guéris de toutes ces +maladies, mais très-certainement de la dernière: l'absence d'argent est +l'état de santé le plus habituel quand on quitte les eaux. En effet, ne +faut-il pas que les habitants de ces établissements d'eaux thermales +fassent leurs provisions pour la froide saison? Pendant huit mois de +l'année ils vivent connue des marmottes engourdies dans leur trou, +pendant que les grands vents règnent sur la montagne et que chaque jour +l'avalanche se détache en bondissant; ils vivent, en songeant aux quatre +mois heureux qui attirent les baigneurs, et, pendant ces quatre, mois, +ils ne songent qu'aux huit mois qu'ils ont à passer dans le repos en +attendant la saison des bains. Or, toutes ces pensées convergent vers un +but unique, et ce but est votre bourse. Pour eux, tant que vous avez de +l'argent, vous êtes malade, vous avez besoin de précautions et de soins +qu'ils cotent à un taux fabuleux; mais le jour où la bourse est vide, le +malade est guéri et l'amabilité du logeur est en baisse. Aussi ce +jour-là allez-vous-en bien vite, sans même jeter un dernier regard sur +ces montagnes où vous avez fait de si délicieuses promenades; car ce +regard lui-même doit se payer dans un établissement, bien ordonné, et +votre bourse est vide.</p> + +<p>Ces braves gens traitent leur pays, les points de vue, les cascades +comme choses à eux appartenant, et malheur à celui qui veut s'affranchir +du guide ou pousser une excursion plus loin que votre guide ne l'a +décidé! il pourrait lui arriver l'aventure qui a marqué les +pérégrinations montagnardes d'un de nos amis.</p> + +<p>Ce jeune homme, minéralogiste intrépide et montagnard infatigable, +s'était engagé sur une corniche pendante au-dessus d'un abîme sur les +pas de son guide: il aperçoit sur une cime isolée une grotte où abondent +des minerais riches et rares; son carnier est déjà plein de pierres +ramassées de côté et d'autre et d'oiseaux tués dans son excursion: mais +l'ardeur de la science l'emporte: il propose à son guide de tenter la +périlleuse ascension. Le guide, pour lequel les pierres ne sont que des +pierres, refuse; le jour baissait d'ailleurs, et il lui semble prudent +de rétrograder, ce qu'il exécute. Le jeune homme s'engage seul dans la +montagne et arrive bientôt à la grotte, où il fait ample récolte. Mais +le jour tombe avec rapidité, et, pour reprendre le chemin de la +corniche, il ne suffit pas d'être intrépide et de sang-froid, il faut +encore y voir un peu clair. Le minéralogiste s'élance, mais il a perdu +son chemin. Enfin, se laisse glisser le long du pic, sur la pente la +plus douce et pose le pied sur un plateau inférieur du trois à quatre +mètres de large. Ce plateau est borné d'un côté par la montagne qu'il +vient de descendre et que sa pente énorme l'empêche de remonter; de deux +autres côtés, par deux précipices au fond desquels mugissent des +torrents, et du quatrième côté, par une plage de sable située à six +mètres au-dessous de lui. Tout cela est à pic. Son parti est pris: c'est +sur la plage de sable qu'il sautera; mais avant il veut s'assurer qu'il +ne court aucun danger. Il sais que souvent ces sables descendent à une +grande profondeur, et servent de filtre aux eaux qui tombent du ciel ou +qui proviennent de la fonte des neiges. Or, s'il est devant des sables +de cette nature, il court risque de s'enfoncer dans leurs mille petits +conduits souterrains et de n'en sortir qu'à vingt ou trente lieues de +là, dans un an ou deux, à l'état de ruisseau. Cette perspective le tente +peu: si ces sables ne sont qu'à la superficie, il y a tout à parier +qu'il se brisera les membres: autre perspective peu rassurante! Pour +connaître le terrain, il jette toutes les pierres de son carnier, et +chaque, pierre s'enfonce silencieusement dans le sable, la plus grosse +comme la plus petite. Notre intrépide commence à frémir: il tire toute +sa poudre pour appeler son guide, mais l'écho seul lui renvoie le bruit +de ses détonations. D'ailleurs la nuit est venue, et, s'il lui faut +mourir là, il veut, au moins que ce soit à la face du soleil. Il se +couche donc, la tête sur son carnier, les yeux fixés sur les étoiles. +A-t-il dormi? c'est douteux. On peut bien dormir la veille d'une +bataille, car ou n'a à craindre que la mort sous les yeux de tous, la +mort du brave, et involontairement il faut toujours à l'homme un peu de +théâtre; mais ici la mort n'a pour témoin que la voûte du ciel, +peut-être quelque chamois curieux ou un aigle qui plane en attendant sa +proie, et puis s'ensevelir tout vivant et reparaître à l'état de torrent +ou de puits artésien; il est difficile de se faire à cette idée. Enfin +le jour arrive: note ami jette son fusil en précurseur, le fusil +s'enfonce, le bout du canon seul paraît encore. Ses cheveux se dressent +sur sa tête; il tourne un dernier regard vers le ciel, vers cette belle +nature à laquelle il dit un éternel adieu et s'élance... Le sable +s'entr'ouvre et l'engloutit... jusqu'à la ceinture!--Il est sauvé!!!</p> + +<p>Prenez des guides, touristes, et ne faites que ce que vous leur voyez +faire.</p> + +<p>Les eaux minérales des Pyrénées le plus à la mode sont celles de Baréges +et des deux Bagnères.</p> + +<p>Baréges est dans une situation agreste, au centre des Pyrénées, entre +deux rangs de montagnes parallèles et taillées à pic, sur la rive droite +du Bastan, qui traverse le vallon de Baréges. Cette espèce de gorge +étroite qui, quand les baigneurs sont partis, devient le domaine de +messieurs les ours, n'est habitable que pendant quatre ou cinq mois de +l'année. Les habitants l'abandonnent au commencement d'octobre, et vont +attendre à Luz et dans la vallée de Baréges le retour de la saison des +eaux: les maisons restent ensevelies sous la neige, et si quelque +curieux s'aventurait à les visiter à ce moment, il ne trouverait pour +lui répondre que ces grands ours des Pyrénées, qui trouvent fort commode +de s'installer dans des maisons où le froid ne les atteint pas et où ils +ont, en fait de nourriture, autre chose que leurs pattes à lécher. +Baréges a une soixantaine de maisons situées sur une seule et unique +rue.</p> + +<p>La route de Tarbes à Baréges, par Pierrefitte et Luz, est l'une des plus +hardies et des plus pittoresques de tous les pays de montagnes. Elle +côtoie alternativement l'une et l'autre rive du Gave, au-dessus duquel +on a jeté des ponts d'une hardiesse extraordinaire; on en compte sept de +Pierrefitte à Luz: trois sur le Gave, dans la première moitié du trajet; +un quatrième à l'endroit le plus resserré, le plus sauvage, sur le +torrent qui descend du versant gauche, où se voit encore un ancien +arceau appelé le pont d'Enfer; celui de la Heillardère, tout en belles +pierres serpentines: ce pont est surmonté d'un obélisque.</p> + +<p>On dit que la découverte des sources de Baréges ne remonte qu'à quatre +siècles. Elles formaient alors une espèce de cloaque, d'où s'exhalaient +des vapeurs qui attirèrent l'attention des habitants; mais c'est madame +de Maintenon qui commença leur célébrité et fit recueillir les eaux qui +s'échappaient des deux principales sources.</p> + +<p>Les sources de Baréges sont au nombre, de six, dont la température varie +de 28 à 44 degrés. Elles sont apéritives, diurétiques et sudorifiques, +agissent d'une manière spéciale dans les vieilles plaies d'armes à feu +et dans les douleurs rhumatismales.</p> + +<p>Bagnères de Luchon est moins sauvage que Baréges; c'est une petite, +ville située à l'extrémité de la vallée de Luchon, à peu près au milieu +de la chaîne des Pyrénées; elle est bien bâtie, traversée dans tous les +sens par des rues larges, propres et bien pavées, dont la principale +mène, à l'établissement des bains. La ville forme un triangle dont +chaque angle donne accès à une allée, plantée l'une de platanes, l'autre +de sycomores et la troisième de tilleuls; c'est cette dernière qui +conduit de la ville aux bains. Les eaux thermales sulfureuses! de +Bagnères de Luchon jouissaient déjà d'une grande célébrité chez les +Romains, comme le prouvent un grand nombre de débris d'autel, de +sarcophages, sur lesquels on lit des inscriptions latines.</p> + +<p>L'édifice thermal, situé au pied d'une montagne, est un bâtiment vaste, +élégant, commode, construit depuis 1807. Sa forme offre un rectangle et +a quatre grandes portes. Dans l'intérieur est un vestibule carré, et de +chaque côté de longs et larges corridors voûtés en maçonnerie et +carrelés en dalles; ils donnent accès dans les cabinets garnis de +baignoires en marbre des Pyrénées.</p> + +<p>C'est à Bagnères de Luchon que se donnent rendez-vous les géologues, les +botanistes, les minéralogistes et, les peintres, qui trouvent tous une +ample moisson à faire dans les environs. Le village de Juzé offre une +cascade magnifique. Le monticule de Castel-Vieil est terminé par un +plateau où se voient, encore les ruines d'un antique château féodal, +dont les débris sont en harmonie parfaite avec le paysage qui les +environne. A mi-hauteur de la montagne de Cazeril, se trouve un charmant +village, dont les baigneuses font souvent un but d'excursion, et +qu'elles atteignent au moyen de ces petits chevaux si vifs et dont le +pied est si sur.</p> + +<p>La promenade la plus pittoresque des environs de Bagnères est la vallée +du Lis, dont le fond offre plusieurs belles cascades. Cette vallée est +ombragée par de magnifiques forêts, derrière lesquelles s'élève +majestueusement la cime nue et neigeuse de Cabrioules, qui appartient à +la masse des montagnes de l'Oô. Sur ces montagnes se trouve un lac d'un +aspect saisissant; pour y arriver il faut traverser des forêts de sapins +dont l'éternelle verdure contraste avec la neige, qu'on aperçoit sur les +cimes. On entend de loin le bruit d'une cascade qui se précipite de 300 +mètres de hauteur, et dont les eaux donnent naissance à un vaste bassin +de 6,000 mètres de circonférence, qui porte le nom de lac d'Oô; +au-dessus sont quatre autres lacs, dont le dernier est glacé. Non loin +de là s'élève la montagne <i>Maladetta</i>, dont les hauteurs sont toujours +couvertes de neiges et de glaces.</p> + +<p>Bagnères de Bigorre est située, sur la rive gauche de l'Adour, en bas de +la colline et du mont Olivet; elle est propre et bien bâtie, entourée de +collines cultivées, dominée, au loin par le pic du Midi et par la chaîne +des monts adjacents, qui offrent de tous côtés des points de vue +délicieux. Le vent qui sort de ces gorges arrive dans les rues de la +ville doux et frais, et contribue à faire de son climat l'un des plus +sains des Pyrénées. Tout du reste, dans cet heureux pays, concourt à +attirer, à retenir les étrangers; on voudrait y venir quand même il n'y +aurait pas d'eaux minérales, et quand on y a posé sa tente, on voudrait +y rester toujours. C'est surtout quand ou a parcouru la vallée de Campan +que cette impression se fait sentir et passe à l'état d'idée fixe. +Durant trois lieues, depuis Bagnères jusqu'aux premiers escarpements, +vers Sainte-Marie, la route ne forme qu'un seul village; sur trois +points seulement, à Beaudéan, à Campan et à Sainte-Marie, les habitations +se rapprochent et se groupent autour d'un clocher, qui indique la maison +de Dieu. Sur la montagne on trouve des arbres d'une végétation +extraordinaire; et partout, de l'eau, de l'eau dans la ville, dans les +rues: de l'eau hors des portes, des allées de tilleuls qui conduisent le +baigneur, à l'abri du soleil, aux différents établissements de bains.</p> + +<p>Le plus vaste de ces établissements est celui qui porte le nom de +Marie-Thérèse. La façade a une étendue de 63 mètres de longueur sur 10 +mètres de hauteur, non compris le rez-de-chaussée. Dans l'intérieur se +trouvent les cabinets et leurs baignoires de marbre, des lits de repos, +un double appareil fumigatoire, une grande salle de réunion, un salon de +lecture, un billard. Par derrière, un beau jardin embellit cet édifice. +Un vestibule, situé au centre et dans lequel on arrive par un large +perron, sert d'entrée principale.</p> + +<p>Quant aux buts de promenades et d'excursions, ils sont nombreux dans une +vallée si heureusement située. Des divertissements y sont fréquents, car +Bagnères peut donner asile à trois mille étrangers; aussi est-ce un des +établissements de bains les plus à la mode.</p> + +<p>Nous voudrions pouvoir vous faire visiter encore quelques-unes de ces +contrées privilégiées où l'été voit affluer les visiteurs et les +promeneurs; nous aurions voulu vous parler de Vichy, de Néréis, dont les +eaux sont souveraines contre la goutte; nous vous aurions révélé, si +l'espace ne nous manquait, l'existence d'eaux sulfureuses qui ont eu le +sort de toutes les choses d'ici-bas, qui, après avoir eu la vogue, sont +aujourd'hui oubliées ou plutôt méconnues; nous vous aurions mené à +Cransac, au beau milieu d'un pays agreste, sauvage, auquel il ne manque +que des ours pour lutter avec l'aspect des Pyrénées, et qui compte bien +s'en procurer avant peu. Il y a à Cransac les eaux anciennes et les eaux +nouvelles, dont l'emploi est ordonné pour les engorgements abdominaux. +Au milieu de la montagne, au centre d'un bois touffu de châtaigniers, se +trouvent des étuves, dans lesquelles l'air est chaud et chargé de +vapeurs sulfureuses. Cet établissement, trop peu connu, serait +susceptible de grandes et importantes améliorations: les rhumatismes +chroniques, les douleurs des articulations, les névralgies, les +sciatiques, ont souvent été guéries comme par enchantement après cinq ou +six bains d'étuves. Et puis, comme excursion, il y a près de là la +montagne brûlante de Fontaynes, ancienne houillère, qui a pris feu +depuis un grand nombre de siècles.</p> + +<p>Le Mont-Dore, qui est notre dernière étape pour cette année, est adossé +à la base de la montagne de l'Angle, d'où naissent les sources, et à peu +près au milieu d'une profonde vallée qui se courbe en croissant du nord +au midi, et que la Dordogne, qui y prend naissance, sillonne dans toute +sa longueur. La végétation des montagnes est partout vigoureuse.</p> + +<p>On voit sur ces montagnes de fréquentes et profondes anfractuosités, +souvent couronnées par d'énormes bancs de rochers laissés à nu par les +éboulements. La sévérité de leur aspect, leurs pentes verticales, les +flancs noircis et absolument nus de ces étroites déchirures, leur ont +fait donner le nom de cheminées ou gorges d'enfer. D'énormes roches +pyramidales s'élancent en aiguilles du fond de l'abîme. Tout cela a un +aspect étrange et profondément désolé: ou y voit la main de l'homme qui +lutte sans cesse contre les grandes convulsions de la nature, et qui +parvient à grand'peine à s'assurer un abri contre des éboulements sans +cesse renaissants.</p> + +<p>Il y a au Mont-Dore sept sources d'une température assez élevée, à +l'exception d'une seule qui est froide. L'établissement, fondé en 1810, +est tout entier construit en laves volcaniques et présente trois grandes +divisions: deux pavillons formant ailes, et où s'administrent bains et +douches, et un grand bâtiment formant façade et où se trouve le grand +salon de réunion, avec deux salles de billard au premier, et au-dessous +les piscines réservées aux indigents.</p> + +<p>Et maintenant, lecteur, vous qui pouvez aller aux Pyrénées ou en +Auvergne, partez, volez, où vous appelle le bienheureux <i>far niente</i>; +allez ébaucher le commencement d'un roman intime, dont vous viendrez +trouver le dénouement à Paris l'hiver prochain. Allez, que l'été vous +soit court, et que les bains vous lavent de toutes les souillures de la +vie parisienne!</p> + +<br><br> + +<h2>Le jeune Lapin et le Renard.</h2> + +<h4>FABLE.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Un Lapin, dans cet âge heureux</p> +<p class="i16"> Qui ne connaît soucis ni peine,</p> +<p class="i16"> Folâtrait près de sa garenne.</p> +<p class="i12"> Un ami cependant faisait faute à ses jeux:</p> +<p class="i16"> Il n'est de vrai plaisir qu'à deux.</p> +<p class="i16"> Tout à coup s'offrit, à sa vue</p> +<p class="i14"> Un animal d'une espèce inconnue;</p> +<p class="i12"> C'était maître Renard, qui lui dit: «Mon cousin,</p> +<p class="i12"> «Puisqu'un heureux hasard aujourd'hui nous rassemble,</p> +<p class="i16"> «Embrassons-nous, jouons ensemble</p> +<p class="i16"> «J'ai toujours aimé le Lapin...</p> +<p class="i16"> «Le Lapin! oh! oui, je le prise</p> +<p class="i16"> «Seul plus que tous les animaux,</p> +<p class="i14"> «J'en fais serment. J'ai des défauts,</p> +<p class="i16"> «Mais ma vertu, c'est la franchise. »</p> +<p class="i12"> Ces mots ont du Lapin décidé le refus;</p> +<p class="i12"> Il s'enfuit au terrier, et là, par sa fenêtre;</p> +<p class="i16"> «Toi, franc!... Je le croyais peut-être;</p> +<p class="i16"> «Tu l'as dit, je ne le crois plus. »</p> +<br> +<p class="i12"> La vertu de parade à bon droit épouvante:</p> +<p class="i12"> Fait-elle un pas vers moi, je recule d'un pas.</p> +<p class="i18"> Les qualités dont on se vante</p> +<p class="i18"> Sont toujours celles qu'on n'a pas.</p> +<br> +<p class="i30"> S. Lavalette.</p> +</div></div> +<br><br> +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p class="rig">Lecteur, as-tu souffert? Non. +<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p><br><br><br> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>L'AMOUR.</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/24-01.png"></span><span class="sc">uonvicino</span> des Landi, d'une des premières familles de +Plaisance, avait été conduit fort jeune à Bologne pour y prendre part +aux études qui attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de +l'Italie renaissante. Les lettres offraient désormais une nouvelle voie +pour s'élancer à ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par +l'exercice des armes. Les études de ce temps se réduisaient, il est +vrai, à de pédantesques règles de grammaire et de rhétorique, à la +philosophie des commentateurs d'Aristote et à la connaissance des +décrétales. Mais l'amour des belles-lettres et la résurrection des +classiques latins pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre à +féconder le germe, faire fleurir dans les coeurs les affections nobles +et les pensées généreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de +ses veilles. Nourri, dès ses premières années, des écrits et des actes +de cette antiquité glorieuse, son âme s'élevait au-dessus des misérables +débats de son siècle. Il nourrissait ainsi des idées peu compatibles, à +la vérité, avec la civilisation nouvelle, de ces idées dont l'influence +fut si nuisible au développement des républiques italiennes; mais le nom +de la patrie, thème éternel des lettres romaines, avait enflammé +l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en +âge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.</p> + +<p>Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente +désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes.</p> + +<p>Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la +laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père, +se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses +dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de +déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de +notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse +et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux +citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie +au cardinal Poggetto, légat du pape.</p> + +<p>Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans +arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique, +inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à +l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du +pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon +nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que +sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité +naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur +Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement +occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader. +Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les +soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en +délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de +Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte +tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait +à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de +Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas.</p> + +<p>Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se +rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder +comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient +alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat +honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils +avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui +voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la +Lombardie.</p> + +<p>Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les +généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments +que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie +privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt +particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les +progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques.</p> + +<p>La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à +soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les +ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo, +dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre. +Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni +et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza, +appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23 +mars de l'année suivante.</p> + +<p>Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et +aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face +nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de +Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues: +il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone, +Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et +Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance: +mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle +jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu +l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il +commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il +enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de +représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il +fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se +trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches +parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres +passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves +que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se +décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit +de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et +quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme +simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde +prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des +États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à +force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette +profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait +faire et de l'incurable impuissance de le réaliser.</p> + +<p>Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en +souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino +était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses +compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que +des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et, +qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et +qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait +la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la +famille d'Hubert Visconti.</p> + +<p>Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à +notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande +considération dans la ville, mais il ne participait point au +gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les +menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou +accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils +toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des +choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la +justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les +Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des +droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les +Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions +politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait +fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi, +que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs +ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux +qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre +d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le +pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses +parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment +de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les +Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté +à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux, +il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort. +Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste +cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec +laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la +main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre +en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen +tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/24-02.png"></p> + +<p>Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils +l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à +Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui +peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de +l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le +joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire +remplir des ambassades de pure cérémonie.</p> + +<p>Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le +cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de +son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui +concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient +délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la +coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la +quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq +crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans +l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens +ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les +leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient +chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes +l'hérétique Manfreda.</p> + +<p>C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le +pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi +ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et +réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour +suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la +dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la +cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le <i>Credo</i>, et protesta +qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la +sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le +poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des +affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant +la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les +rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là, +il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois +fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient +avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude +sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand +nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des +jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté.</p> + +<p>Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec +un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années, +l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le +jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le +retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des +frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de +jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de +livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures +les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière +facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait +dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les +exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions +politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen. +On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et +constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait +allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une +infortune imméritée.</p> + +<p>C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à +Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à +peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille +éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment +d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un +secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait +dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque +l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et +diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait +jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à +sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides. +S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque +chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il +ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle +demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses +de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait +dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du +moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube +de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait +voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne. +Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin +plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle +ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle +baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux +questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite +aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner +les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis +elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait +d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans +les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur +préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur +était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection; +l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour +qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se +plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer +encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare +d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette +mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le +premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore, +gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et +espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du +bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit +avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par +l'isolement et l'abandon!</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/24-03.png"></p> + +<p>Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude; +quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la +vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette +vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent. +La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à +la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il +aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé +d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et +qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les +tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et +pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se +réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure, +étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il +cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient +l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les +anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur.</p> + +<p>Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa +passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge +ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui +paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette +félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa +maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée +libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité +d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa +patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce +séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur +habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de +l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à +une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces +périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans +la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de +fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la +générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc +alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre +victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos +de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface +rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à +l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le +reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la +dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter +à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement +d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de +ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont +le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté.</p> + +<p>La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se +décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des +désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la +reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se +risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la +colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il +travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son +trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner +Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa +puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les +adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les +Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la +citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du +pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et +nommément Buonvicino.</p> + +<p>Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait +de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau +tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants. +Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à +s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour +pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour +pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à +l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et, +avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils +eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que +Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les +armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions, +comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les +habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la +duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et +soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la +grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa +jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à +trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais +il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir +à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au +sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes +d'une juste cause.</p> + +<p>Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier +coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si +haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la +condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de +ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur +commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs +intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins +la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il +l'avait entièrement effacée de son coeur.</p> + +<p>Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla, +qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais +abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre, +honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes, +animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse, +qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie +d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils +incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements +du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse +des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou +du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans +la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on +dédaigne davantage les biens où la foule se rue.</p> + +<p>Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux +familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en +iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait +pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille, +Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus, +pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des +femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea +entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert +Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli. +Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui +faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté +et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/24-04.png"></p> + +<p>Dès que Marguerite s'aperçut du refroidissement de Buonvicino, dès +qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle, +s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer +en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine +Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on +pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à +une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui +avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se +désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui, +alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une +affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer +de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru +qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être, +il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées. +Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino +envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un +chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes +les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui +rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les +amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme, +tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de +craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces +souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et +son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions +diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle +se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas +l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé, +dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à +s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait +de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse; +elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les +sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume +d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses +sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués +autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient +tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus +l'espérance de trouver son amant sur ses pas!</p> + +<p>Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède. +Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la +dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage +avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre +attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop +d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des +louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la +dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son +courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de +Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui, +d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!»</p> + +<p>Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse +d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand +elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les +qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli, +elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout +son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement +aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus +céleste affection.</p> + +<p>Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse. +«Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable +envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une +humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur +de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et +le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les +entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est +exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce +qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune: +car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui +obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est +revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à +paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême +vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre +dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien, +donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse +à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que +bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point +toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre +lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la +naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses +compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle +avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et +pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que +dire de celui qui la possédait?</p> + +<p>Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une +femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un +devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient +leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie +dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps, +parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une +affaire de mode.</p> + +<p>Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se +rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne +saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface +difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore, +c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents +souvenirs.</p> + +<p>Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de +Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était +qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour +le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme +l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir +s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans +la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur +les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle +il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui +l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait +l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés, +mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami, +et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet +ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la +plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un +nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait +plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si +bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des +éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière +à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait +avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la +raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la +passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette +impuissante raison?</p> + +<p>Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se +donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me +trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos +modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il +l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se +signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de +côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu +capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le +bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie. +Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se +fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens +renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus +brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa +femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à +expliquer, s'il était plus rare.</p> + +<p>Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait, +absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de +temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer +les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince +hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui +écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le +coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée.</p> + +<p>Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami +véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il +redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et +désintéressé sentiment de pitié.</p> + +<p>Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction +n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir +de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse +reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de +Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement +celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié. +La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de +la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant +l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la +passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et +il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus +chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps +des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation, +forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité.</p> + +<p>Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne +voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il +avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du +chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la +sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue +qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans +crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les +grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la +confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite, +laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de +sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il +ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui +paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il +admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né +de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait +seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que +de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion, +ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors +qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à +pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait +arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le +comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son +amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui, +qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises +chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement +signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être; +quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse +lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant +d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable.</p> + +<p>Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il +nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de +son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut +bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint +les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans +le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette, +décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle +de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus +épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le +fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus +belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout, +excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans +retour.</p> + +<p>Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son +innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa +bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé +l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion +lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir +accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il +devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette +incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne +savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il +médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau +pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre, +saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez +modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement +assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable +torture.</p> + +<p>Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille +éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla +hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans +crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite.</p> + +<p>Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle +tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes! +quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette +démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot, +chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit +comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/24-05.png"></p> + +<p>«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura +pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma +lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non, +jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne +puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y +effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres +plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi! +n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus +aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un +ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste +que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit +payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable? +si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais! +Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens, +reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la +mission n'a pas été remplie!»</p> + +<p>Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se +rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en +revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les +minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la +violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître +l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre: +au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard +n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier +souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun +des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino +une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter +devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de +l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de +la dame.» puis il sortit.</p> + +<p>Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître, +le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège, +et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un +nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le +plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa +lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment.</p> + +<p>«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle +une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me +laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir +qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux +qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me +rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je +m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières, +exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de +ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si +c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses +yeux qu'un vil séducteur?...»</p> + +<p>Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des +circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui +méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets, +vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est +pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la +conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos +passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc +encore mon chevalier.</p><br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>Le Barreau</i>, par <span class="sc">M. Os. Pinard</span>, avocat à la Cour royale de Paris. 1 +vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. <i>Pagnerre</i>, 6 fr.</p> + +<p>Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils +longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un +demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils +condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des +agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache +à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce +qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au +passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici, +menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position +à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore +parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants +jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les +jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux +actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions +politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la +fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide +d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la +magistrature capable de les écouter et de les comprendre?</p> + +<p>D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le +barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si +considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un +peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la +révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les +partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes +les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation, +la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de +conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et +parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes +civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le +grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns, +il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation; +d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause +qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent +fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la +Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les +plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent +remportées par des avocats.</p> + +<p>C'est le barreau de cette époque mémorable que M. Os. Pinard a choisi +pour le sujet de ses études; ce sont ses principaux membres qu'il a +peints d'après nature et dont il expose aujourd'hui les +portraits.--Avocat lui-même, rédacteur en chef du journal judiciaire <i>le +Droit</i>, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs +qui lui servaient de modèles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait +retoucher, compléter, finir son travail; aussi ses premières esquisses, +déjà si ressemblantes, ont-elles atteint peu à peu à un degré de +perfection difficile à égaler. Pour parler un langage moins +métaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages +que la critique se complaît à louer sans aucune réserve ni expresse ni +tacite, car elle y trouve toutes les qualités que le goût le plus +irréprochable pourrait désirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de +profondeur, d'habileté et un style qui rappelle toujours la belle langue +française du siècle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on +puisse faire un pareil éloge?</p> + +<p>Par sa naissance, par ses antécédents, par ses convictions, M. Os. +Pinard appartient au parti démocratique. Cependant il n'est pas +exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqué ou trahi la liberté la +même justice qu'à ceux qui l'avaient constamment aimée et défendue. +Peut-être même a-t-il été trop indulgent en s'efforçant d'être +impartial;--peut-être, et c'est le seul reproche que nous lui +adresserons, aimerait-on à voir éclater çà et là une indignation plus +vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes +à notre époque? «Combien d'hommes, dit M. Pinard, entraînés par le +courant, éblouis à l'aspect des rives nouvelles, ont oublié les rives +qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni +la bassesse du coeur ni la séduction de l'intérêt personnel qui vous +conduisent au changement? L'homme, afin de rester le même, doit-il +rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit +s'est-il construit d'avance une prison d'où il ne doive plus sortir? +Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre?» Cette doctrine +est spécieuse et spirituelle, mais on en a fait un si déplorable abus +depuis plusieurs années, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre même +injustement, que de paraître lui donner une sorte d'approbation +raisonnable. Il y a dans ce monde où nous vivons tant de consciences +disposées à la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la +prêcher.</p> + +<p><i>Le Barreau</i> commence, par une vive et spirituelle introduction dans +laquelle M. Os. Pinard a esquissé rapidement l'histoire du barreau +depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos jours.--Viennent ensuite des +notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours +complètes, de MM. Delamalle, Mérithou, Persil, Berryer, Laine, de +Vatisménil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville, +Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart, +Ferrère, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin aîné, Marie, +Romiguières.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter à ces études et +portraits cinq curieux articles déjà publies dans <i>le Droit</i>, et qui ont +pour titre: <i>Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats à l'Assemblée +nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procès Baboeuf.</i></p> + +<p><i>Les Jésuites</i>; par <span class="sc">MM. Michelet et Edgar Quinet</span>. 1 vol. in-18.--Paris, +1843. <i>Paulin</i>. 2 fr. (Troisième édition.)</p> + +<p>L'histoire de ce petit livre n'est plus ignorée de personne. Les +jésuites, dit M. Michelet, «étaient abattus, écrasés et aplatis en 1830; +ils se sont relevés en 1843, sans qu'on s'en doutât, et non-seulement +ils se sont relevés, mais, pendant qu'on demandait s'il y avait des +jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou quarante mille +prêtres, leur ont fait perdre terre et les mènent Dieu sait où! «Est-ce +qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils gouvernent +déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison, la table, le +foyer, le lit... demain ils auront son enfant...</p> + +<p>«Tout cela s'est fait très-bien, très-vite, avec un secret, une +discrétion admirables. Les jésuites ne sont pas loin d'avoir dans les +maisons de leurs dames les filles de toutes les familles influentes du +pays: résultat immense... seulement il fallait savoir attendre. Ces +petites filles, en peu d'années, seront des femmes, des mères... Qui a +les femmes est sur d'avoir les hommes à la longue...</p> + +<p>«Une génération suffisait: ces mères auraient donné leurs fils. Les +jésuites n'ont pas eu de patience; quelques succès de chaire ou du salon +les ont étourdis. Ils ont quitté ces prudentes allures qui avaient fait +leurs succès. Les mineurs habiles, qui allaient si bien sous le sol, se +sont mis à vouloir travailler à ciel ouvert. La taupe a quitté son trou +pour marcher en plein soleil.</p> + +<p>«Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le +plus à craindre le bruit se sont mis eux-mêmes à crier...</p> + +<p>«--Ah! vous êtes là... Merci, grand merci de nous avoir éveillés!... +Mais, que voulez-vous?</p> + +<p>«--Nous avons les filles, nous voulons les fils; au nom de la liberté, +livrez vos enfants.»</p> + +<p>«La liberté, ils l'aimaient tellement que, dans leur ardeur pour elle, +ils voulaient commencer par l'étouffer dans le haut enseignement... +Heureux présage de ce qu'ils feront dans l'enseignement secondaire!... +Dès les premiers mois de l'année 1842, ils envoyaient leurs jeunes +saints au Collège de France pour troubler les cours.»</p> + +<p>Les premiers troubles dont parle M. Michelet furent promptement +apaisés... L'indignation du public effraya ces braves; peu organisés +encore, ils crurent devoir attendre l'effet tout-puissant du libelle <i>le +Monopole universitaire</i>, que le jésuite D... écrivait sur les notes de +ses confrères, et que M. Desgarets, chanoine de Lyon, a signé en avouant +qu'il n'en était pas l'auteur.</p> + +<p>Cette année, au mois d'avril, les troubles ont recommencé. Deux +professeurs, MM. Michelet et Edgar Quinet, osaient se permettre de +parler des jésuites dans leurs chaires. Les jésuites accoururent en +masse, et essayèrent d'étouffer la voix des professeurs, non-seulement +par des sifflets, mais par des <i>bravos</i>. Le véritable public s'empressa +de jeter à la porte ces insolents perturbateurs; la presse entière (sauf +le journal des jésuites) prit fait et cause pour la liberté de +discussion. De nouvelles tentatives de désordre furent immédiatement +réprimées par les amis et les élèves de MM. Michelet et Quinet, les deux +éloquents professeurs purent continuer leurs leçons sur le jésuitisme, +et «ces nouveaux missionnaires de la liberté religieuse se retirèrent, +dit M. Edgar Quinet, la rage dans le coeur, honteux de s'être trahis au +grand jour, et prêts à se renier, comme en effet ils se sont reniés dès +le lendemain.»</p> + +<p>Reproduites en partie par les journaux de toutes les opinions, les +leçons de MM. Michelet et Edgar Quinet viennent d'être réunies et +publiées en un petit volume in-18, du prix modeste de 2 francs. Trois +éditions, épuisées en moins d'un mois, prouvent quel vif désir la France +entière a d'apprendre à bien connaître les jésuites, pour être plus sûre +de pouvoir en toute occasion les démasquer et les confondre, et les +enfoncer seuls, selon les expressions de M. Michelet, dans cet enfer de +boues éternelles où ils voudraient l'entraîner avec eux.</p> + +<p>Depuis leur dernière défaite, la situation a changé: les jésuites ont +publié à Lyon leur second pamphlet intitulé: <i>Simple coup d'oeil</i>. Ce +pamphlet, tout autre que le premier, est plein d'aveux étranges que +personne n'attendait. Il peut, dit M. Michelet, se résumer ainsi:</p> + +<p>«Apprenez à nous connaître, et sachez d'abord que dans notre premier +livre nous avions menti... Nous parlions de <i>liberté d'enseignement</i>, +cela voulait dire que le clergé doit seul enseigner; nous parlions de +<i>liberté de la presse</i>... pour nous seuls. «C'est un levier dont le +prêtre doit s'emparer.» Quant à <i>la liberté industrielle</i>; «S'emparer +des divers genres d'industrie, c'est un devoir de l'Église.» <i>La liberté +des cultes</i> «N'en parlons pas, c'est une invention de Julien +l'Apostat... Nous ne souffrirons plus de mariages mixtes; on faisait de +tels mariages à la cour de Catherine de Médicis, la veille de la +Saint-Barthélémy!»</p> + +<p>«Qu'on y prenne garde: nous sommes les plus forts. Nous en donnons une +preuve surprenante, mais sans réplique: c'est que toutes les puissances +de l'Europe sont contre nous... Sauf deux ou trois petits États, le +monde entier nous condamne.»</p> + +<p>«Chose étrange, ajoute M. Michelet, que de tels aveux leur soient +échappés! Nous n'avons rien dit de si fort. Nous remarquions bien dans +le premier pamphlet des signes d'un esprit égaré; mais de tels aveux, un +tel démenti donne par eux-mêmes aujourd'hui à leurs paroles d'hier!... +Il y a là un terrible jugement de Dieu... Humilions-nous.</p> + +<p>«Voilà ce que c'est que d'avoir pris en vain le saint nom de la liberté; +vous avez cru que c'était un mot qu'on pouvait dire impunément quand on +ne l'a pas dans le coeur. Vous avez fait de furieux efforts pour +arracher ce nom de votre poitrine, et il vous est advenu comme au saint +prophète Balaam, qui maudit, croyant bénir; vous vouliez mentir encore, +vous vouliez dire <i>liberté</i>, comme dans le premier pamphlet, et vous +dites: <i>meure la liberté!</i> Tout ce que vous avez nié, vous le criez +aujourd'hui devant les passants!»</p> + +<p><i>De l'organisation et des attributions des conseils-généraux de +département et des conseils d'arrondissement</i>; par <span class="sc">M. J. Dumesnil</span>, +avocat aux Conseils du roi et à la Cour de cassation, membre du +conseil-général du département du Loiret; troisième édition, entièrement +refondue et mise en rapport avec l'état actuel de la législation, de la +jurisprudence et des instructions ministérielles. 2 vol. in-8.--Paris, +1843. <i>Charpentier</i> (galerie d'Orléans, 7). 14 fr.</p> + +<p>Le 22 décembre 1789, l'Assemblée constituante décréta une nouvelle +division du royaume en départements, tant pour la représentation que +pour l'administration. Chaque département fut partage en <i>districts</i>; +chaque district en <i>cantons</i>; chaque canton en <i>Municipalités</i>. Cette +nouvelle division du territoire entraîna nécessairement la création de +nouveaux agents administratifs. En fondant les départements, le même +décret établit au chef-lieu de chacun d'eux une assemblée administrative +supérieure, sous le titre d'<i>administration de département</i>; une +assemblée administrative inférieure fut également établie au chef-lieu +de chaque district, sous le titre d'<i>administration de district</i>. Telle +a été la première origine des <i>conseils-généraux</i> et des <i>conseils +d'arrondissement</i>, dont le savant commentaire publié par M. J. Dumesnil +a pour but de nous faire connaître l'<i>organisation</i> et les +<i>attributions</i>.</p> + +<p>Depuis 1789 jusqu'en 1838, les assemblées administratives créées par +l'Assemblée constituante ont subi à plusieurs reprises des modifications +importantes. Avant d'exposer les règles tracées par les lois du 22 juin +1833 et du 10 mai 1838 pour l'organisation des conseils-généraux de +département et des conseils d'arrondissement, M. J. Dumesnil a donc +réuni et analyse, dans un chapitre préliminaire, les dispositions +législatives, les anciennes lois, les décrets et les arrêtés du +gouvernement, qui se rattachent à l'existence de ces assemblées; en un +mot, il a refait leur histoire théorique.</p> + +<p>Les deux titres de l'ouvrage de M. J. Dumesnil indiquent sa division +principale: la première partie comprend l'organisation des +conseils-généraux de département et des conseils d'arrondissement; la +deuxième partie, de beaucoup la plus longue, est entièrement consacrée à +leurs attributions.</p> + +<p>Dans la première partie, M. J. Dumesnil commente, article par article, +la loi du 22 juin 1833; il expose, discute et résout les principales +questions que son application peut faire naître; Il cherche les motifs +des décisions dans l'exposé des motifs et la discussion aux Chambres, +dans les arrêts, en forme d'ordonnances royales, du conseil d'État, dans +les arrêts ou jugements des cours et tribunaux ordinaires, et enfin dans +les circulaires ministérielles. Cette première partie se termine par le +commentaire de la loi relative à l'organisation particulière du +conseil-général et des conseils d'arrondissement du département de la +Seine.</p> + +<p>La seconde partie se divise en cinq titres. Le titre 1er traite des +attributions des conseils de département. Or, ces attributions étant de +deux sortes, c'est-à-dire sous l'autorité du pouvoir législatif et sous +l'autorité du roi, le titre premier se subdivise lui-même en deux +sections.</p> + +<p>La première section du titre premier de la seconde partie énumère donc +toutes les attributions que les conseils de département sont chargés +d'exercer sous l'autorité de la puissance législative, et qui se +rapportent à la répartition des contributions foncière, personnelle et +mobilière, et des portes et fenêtres; au cadastre, au recensement des +personnes et des propriétés; aux changements de circonscription des +départements, arrondissements et communes; aux impôts et emprunts dans +l'intérêt du département, etc.</p> + +<p>La deuxième section comprend toutes les attributions placées sous +l'autorité du roi, telles que celles que le conseil exerce dans +l'intérêt du département, considéré comme personne civile; les règles +d'administration du domaine départemental; les travaux d'utilité +publique qui concernent, soit les bâtiments, soit les voûtes +départementales, soit les chemins vicinaux de grande communication, et, +en général, tous les travaux sur lesquels les conseils-généraux doivent +délibérer ou donner un avis; les attributions relatives aux prisons +départementales, aux enfants trouvés et abandonnés, aux dépôts de +mendicité, aliénés et voyageurs indigents; le vote; du budget des +diverses recettes et dépenses départementales; les règles applicables à +la comptabilité de ces dépenses; les avis sur demandes d'établissements +publics, etc.; les voeux sur l'état et les besoins du département, etc. +Après ces attributions générales, viennent celles relatives à +l'instruction primaire. Enfin, le dernier chapitre de cette importante +section du titre premier est consacré à la tenue des assemblées, aux +pouvoirs du président, aux fonctions du secrétaire, à la forme, à la +rédaction et à l'impression des procès-verbaux, à l'analyse des votes, +etc.</p> + +<p>Le titre II explique les rapports du préfet avec le conseil-général, et +l'autorité des ministres relativement aux actes de cette assemblée.</p> + +<p>Le titre III ne traite que des attributions des conseils +d'arrondissement.</p> + +<p>Dans le titre IV, M. J. Dumesnil passe en revue les fonctions +individuelles inhérentes à la qualité de conseiller de département et +d'arrondissement; il se demande si ces conseillers sont fonctionnaires +publics.</p> + +<p>Le titre V et dernier règle le rang et la préséance des conseils de +département et d'arrondissement dans les cérémonies publiques, et +détermine les prérogatives attachées par les lois à la qualité de membre +d'un conseil-général.</p> + +<p>Cet important ouvrage, terminé par une table analytique et raisonnée des +matières, a paru pour la première fois en 1837. A cette époque, le +projet de loi sur les attributions des conseils-généraux et +d'arrondissement n'avait pas encore été adopté. Dès que la loi du 10 mai +1838 fut promulguée, M. J. Dumesnil en fit paraître un commentaire avec +la seconde édition. La troisième édition qu'il publie aujourd'hui est un +ouvrage presque entièrement nouveau. D'une part, cinq années d'épreuves +ont fixé définitivement la législation départementale; d'autre part, +depuis 1838, des lois importantes ont étendu le cercle des affaires +soumises aux conseils-généraux; enfin, une étude plus approfondie de la +matière et dix années d'expérience acquise en prenant part aux travaux +du conseil-général du Loiret, permettaient, à M. J. Dumesnil de faire à +son travail primitif de notables améliorations.</p> + +<p><i>Vies des hommes illustres de Plutarque</i>, Traduction nouvelle, par +<span class="sc">Alexis Pierron</span>. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. <i>Charpentier</i>, 3 fr. 50 c. +(L'ouvrage complet, formera quatre volumes.)</p> + +<p>Plutarque a été souvent traduit en français. Amyot s'est immortalisé par +sa traduction; malheureusement, si naïf, si coulant, si élégant qu'il +soit, son style a un peu trop vieilli pour être facilement entendu du +vulgaire; et, d'ailleurs, Amyot, dont l'ouvrage restera comme un des +grands monuments primitifs de la langue française, a souvent substitué, +sans le vouloir, sa propre pensée à celle de Plutarque. Meziriae, qui +comptait dans sa traduction 2,000 contre-sens, essaya de la refaire; +mais il mourut au début de son travail. L'abbé François Tallemant, son +contemporain, fut plus heureux, ou, si l'on veut, plus malheureux, car +Boileau lui a fait une triste réputation. Dacier, qui lutta ensuite avec +ce rude jouteur, était un homme d'un profond savoir, qui ne laissa rien +ou presque rien à faire, pour l'interprétation du sens, à ses +successeurs, mais qui ne savait pas écrire en français. L'abbé Ricard +vint ensuite, et, bien qu'il se montrât fort inférieur à Dacier, et par +la science et par le style même, sa traduction obtint un certain succès; +elle a même eu plusieurs fois les honneurs de la réimpression. M. Alexis +Pierron, le traducteur (couronné par l'Académie) d'Eschyle et de la +métaphysique d'Aristote, a donc cru qu'une traduction nouvelle du grand +ouvrage historique de Plutarque pouvait n'être pas de trop, même après +quatre autres, surtout après celle qu'où estime le plus aujourd'hui. Le +travail qu'il offre au public n'a, du reste, nulle pretenion +scientifique; son dessein n'est pas d'inventer Plutarque, mais de le +reproduire. C'est sur la traduction proprement dite qu'a porté +principalement, presque uniquement son effort. Il n'a rien négligé «pour +retracer aux yeux, autant qu'il était en lui, une image complète et +fidèle, et qui put, non point tenir lieu de l'original, mais le rappeler +suffisamment à ceux qui le connaissent et donner à ceux qui ne l'ont pas +vu une idée vraie de son port et de sa physionomie.»</p> + +<p><i>Histoire civile, morale et monumentale de Paris</i>, depuis les temps les +plus reculés jusqu'à nos jours; par <span class="sc">J.-L. Belin et A. Pujol</span>. 1 vol. +in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. <i>Belin-Leprieur</i>. 3 fr. 50 c.</p> + +<p>Cette histoire de Paris est beaucoup plus monumentale que civile et +morale. Peut-être serait-il à désirer que MM. J. Belin et A. Pujol +eussent donné moins de détails sur les édifices publics et se fussent +occupés plus longuement des coutumes, des moeurs et des événements +politiques. Si incomplète qu'elle nous semble à cet égard, leur +compilation pourra satisfaire, sous d'autres rapports, un grand nombre +de ses lecteurs, et elle suppléera, dans certaines bibliothèques, le +grand ouvrage de Dulaure.</p> + +<br><br> + +<h2>Modes.</h2> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/008a.png"></p> + +<p>Si Paris, en ce moment, semble voué à la simplicité et presque à +l'indifférence, en revanche, à Bade, Spa, Aix en Savoie, et en quelques +autres lieux privilégiés, on mène élégante et joyeuse vie. Nous recevons +des lettres qui ne parlent que de bals, de fêtes, promenades et +toilettes.</p> + +<p>Ces toilettes, nous avons pu les voir chez les habiles faiseuses; mais +qu'est-ce qu'un costume, si charmant qu'il soit, si on ne le voit que +dans la psyché d'un atelier? Ce n'est là qu'une apparence trompeuse, +sans réalité et sans vie. Le caprice et le goût modifient, transforment +et animent les plus heureuses intentions selon les lieux et les +circonstances.</p> + +<p>«Dans une promenade aux ruines du vieux château de B..., madame la +comtesse de L.... portait une robe de batiste à raies bleues et +blanches; le corsage était demi-décolleté en coeur, jusqu'à la ceinture; +des pattes en étoile, bordées d'une petite passementerie, rattachaient +en échelle et s'élargissaient en montant, laissant voir à demi un fichu +de mousseline plissée à très-petit col de dentelle. Les manches, justes +à jockey, étaient ornées de sous-pattes pareilles à l'ornement du +corsage. Un chapeau de paille d'Italie avec une plume blanche couchée +sur la passe, et un châle de mousseline tarlatane complétaient ce +costume champêtre.»</p> + +<p>Une dame russe, qui porte les modes parisiennes avec une grâce +charmante, avait une robe de taffetas d'Italie glacé, caméléon, en forme +de redingote ouverte, bordée d'un plissé en ruban, sur une robe montante +en mousseline à deux volants très-peu froncés. Les manches de la +redingote, demi-longues et bordées du même plissé, laissent passer les +manches de la robe de mousseline. Ajoutez une écharpe de barége, +imprimée à dessins de cachemire, et une fraîche capote de crêpe blanc, +ornée d'une branche de fleurs. On voit aussi des robes de barége à +grands plis, simulant deux ou trois jupes, des chapeaux de paille de riz +avec plumes, beaucoup de capotes à passes de paille et fond d'étoffes +ornées de guirlandes de fleurettes. Mais on ne porte plus de ces +chapeaux enrubannés avec tuyautés, frisés et bordures de rubans; tout +cela est passé à l'état de mode vulgaire. Les chapeaux simples en +paille, ont un ruban croisé et la voilette d'Angleterre.</p> + +<p>Comme on le voit, la mode n'est pas délaissée, et, pour changer de place +elle n'en est pas moins brillante et moins suivie.</p> + +<p>Ici nous avons vu à une représentation de <i>la Péri</i> une charmante +toilette, et nous savons trop bien ce qu'on doit à l'élégance parisienne +pour la passer sous silence. La coiffure, en crêpe rose, était ornée +d'une petite plume saule qui voltigeait autour du visage et +l'accompagnait gracieusement. La robe de pékin d'été, feuille de rose, +surmontée d'un corsage décolleté, avait un revers à châle bordé de biais +en crêpe lisse; la même garniture était posée sur la jupe en tablier; +les manches courtes étaient couvertes de biais. Un gros bouquet +d'oeillets roses et blancs ornait le corsage, et venait ajouter sa +fraîcheur naturelle à cette toilette déjà si fraîche.</p> + +<p>Aujourd'hui notre dessin représente un costume qui peut être considéré +comme type exact des modes de cette saison: c'est une robe de barége à +deux grands volants brodés en laine, à festons mats. Le chapeau est en +paille de riz, orné d'une guirlande de fleurs. C'est la toilette de +promenade du matin à la ville.</p> +<br><br> + +<h2>Amusements des sciences.</h2> + +<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4> + +<p>I. Faites retrancher 1 du nombre pensé, et multipliez le reste par un +nombre quelconque; faites encore retrancher 1 du produit, et ajouter au +reste le nombre pensé; enfin, demandez le nombre qui provient de cette +opération et ajoutez-y votre multiplicateur augmenté de l'unité; le +nombre cherché sera égal à la somme obtenue divisée par ce même +multiplicateur augmenté de 1.</p> + +<p>Supposons, par exemple, que 7 soit le nombre pensé et que 5 soit le +multiplicateur dont on fait choix; 7 diminué de 1 donne 6, qui, +multiplié par 3, produit 18. En diminuant 18 de 1, ce qui donne 17, et +en augmentant le reste de 7, on a 24; 24 augmenté de 3 plus 1 donne 28, +qui, divisé par 4, donne pour quotient le nombre cherché, 7.</p> + +<p>II. Faites prendre une carte par une personne qui la gardera après +l'avoir choisie sans vous la montrer. Ensuite, s'il s'agit d'un jeu +complet de 52 cartes, donnez à chacune de ces cartes la valeur qu'elles +marquent, en numérotant 11 le valet, 12 la dame et 13 le roi. Puis, +comptant successivement les points de toutes les cartes, vous ajouterez +les points de la seconde à ceux de la première, ceux de la troisième à +ceux de la seconde, et ainsi de suite, en retranchant toujours 13 dès +que vous arrivez à un nombre plus fort, et en gardant le reste pour +l'ajouter à la carte suivante. On voit qu'il est inutile de compter les +rois qui valent 13. S'il reste quelques points lorsque l'on a terminé, +on ôte ces points du 13, et la différence marque le nombre des points de +la carte qui a été enlevée du jeu. Ainsi, si le reste est 11, ce sera un +valet qu'on aura tiré; si le reste est 12, ce sera une dame; s'il ne +reste rien (ou 13), ce sera un roi.</p> + +<p>Si l'on veut se servir d'un jeu composé seulement de 32 cartes, on +donnera la valeur 1 à l'as, 2 au valet, 3 à la dame, 4 au roi, et ou +opérera comme ci-dessus, sauf les modifications suivantes: d'abord on +retranchera constamment les 10 au lieu des 13; ensuite on ajoutera 6 au +dernier nombre obtenu, et cette somme étant retranchée de 10 si elle est +moindre, ou de 20 si elle surpasse 10, le reste sera le nombre de points +de la carte qu'on aura tirée; de sorte que s'il reste 2, ce sera un +valet; 3, ce sera une dame; 4, un roi, etc.</p> + +<p>Si le jeu de cartes était incomplet, il faudrait ajouter à la dernière +somme le nombre des points de toutes les cartes manquantes, après qu'on +aurait ôté de ce nombre 10 autant de fois que possible; et on opérerait +sur le nouveau résultat comme ci-dessus.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Un tiroir difficile.</b></p> +<br> + +<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. Un mulet et un âne faisant voyage ensemble, l'âne se plaignait du +fardeau dont il était chargé. Le mulet lui dit: «Animal paresseux, de +quoi te plains-tu? si tu me donnais un des sacs que tu portes, j'aurais +le double de ta charge; mais si je t'en donnais un des miens, nous en +aurions seulement autant l'un que l'autre.» On demande quel était le +nombre de sacs dont l'un et l'autre étaient chargés?</p> + +<p>II. Deviner la carte que quelqu'un aura pensée, sans la tirer, parmi 21 +cartes différentes.</p> + +<br><br> + +<h4>SOLUTION DU PROBLÈME N° 4, CONTENU DANS LA DIX-NEUVIÈME LIVRAISON.</h4> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +BLANCS. + +<p>1. Le P du F du R un pas: échec.<br> + +2. Le C à la sixième case du R.<br> + +3. Le P du F du R, un pas.<br> + +4. Le C à sa septième case: échec<br> + +5. Le P de la T, un pas: échec et mat.</p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +NOIRS. + +<p>1. Le R à la quatrième case de sa T.<br> + +2. Le P du C du R, un pas.<br> + +3. Le P du C du R, un pas.<br> + +4. Le R à la quatrième case de son C.</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br> + +<h4>N° 5.</h4> + +<h4>LES BLANCS FONT MAT EN TROIS COUPS.</h4> + +<p class="mid"><i>(La solution à vue prochaine livraison.)</i></p> +<br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</p> + +<p class="mid">La vanité des petits autorise l'orgueil des grands.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008d.png"></p> + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0024, 12 *** + +***** This file should be named 38320-h.htm or 38320-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/3/2/38320/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. 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Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + + + + + diff --git a/38320-h/images/001.png b/38320-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1b1d4eb --- /dev/null +++ b/38320-h/images/001.png diff --git a/38320-h/images/001a.png b/38320-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c7a5844 --- /dev/null +++ b/38320-h/images/001a.png diff --git a/38320-h/images/002.png b/38320-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ffc7251 --- /dev/null +++ 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